Notes sur l’économisme et le syndicalisme

Publication originale le 2 février 2024

Version revue et augmentée de septembre 2026

Ce document est la première partie des Notes sur la situation et la stratégie en France

Introduction

Dire que la lutte économique est toujours un bon début et que l’organisation syndicale est toujours une bonne école sont des lieux communs. Nous n’allons pas aller à l’encontre de ces vérités. En revanche, nous voulons traiter ici des déformations qui en sont faites : l’économisme, le syndicalisme et le parasyndicalisme.

Qu’est-ce que l’économisme ?

« L’économisme est la déviation opportuniste où les revendications se limitent à l’économique (salaires, etc.). La lutte et l’organisation politiques, c’est-à-dire celles relatives à la question du pouvoir d’une classe et de son renversement par une autre, sont ainsi délaissées et étouffées, au profit exclusif de la lutte et de l’organisation économiques, c’est-à-dire relatives à la reproduction de la force de travail (la négociation de l’exploitation et de la péréquation des profits).1 »

Qu’est-ce que le syndicalisme (ou trade-unionisme) et ce que nous appelons le parasyndicalisme (ou suivisme syndical) ?

« [N]’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales.2 »

Aux racines de l’économisme et du (para)syndicalisme se trouve généralement une conception fondamentalement juste : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement la première et rend possible la lutte politique du prolétariat. Cependant, une conclusion absurde est déduite de ces prémisses correctes : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement la première et rend possible la lutte politique du prolétariat, donc, les communistes doivent travailler en priorité dans la lutte économique du prolétariat.

Où est l’erreur ? S’il est vrai que — une chose se changeant en son contraire — la lutte économique se change en lutte politique, les conditions de cette transformation sont souvent réduites à un phénomène strictement mécanique : passé une certaine quantité de revendications et de mobilisations économiques accumulées, la lutte « basculerait » et deviendrait politique. Les luttes spontanées circonscrites à l’intérieur du système capitaliste (le salaire, les taxes, etc.) et limitées par des institutions incorporées au régime bourgeois (les syndicats, les partis bourgeois de gauche, etc.), à partir d’une certaine masse critique, produiraient une lutte organisée en rupture avec le capitalisme et les institutions bourgeoises — la révolution. L’implicite de ce scénario serait que, face à l’incapacité structurelle du capitalisme à satisfaire les demandes économiques de la classe ouvrière, celle-ci se tournerait tout naturellement vers la solution politique révolutionnaire, portée par l’expérience et l’agitation des mobilisations économiques. Ce schéma simpliste présente des apories qui lui sont fatales.

Ici, nous allons chercher à exposer ces paradoxes et leur stérilité stratégique. Mais, car ces derniers prétendent à l’orthodoxie marxiste, aujourd’hui en France, nous allons également tenter de fournir les preuves que cette prétention est frauduleuse.

Au préalable, nous devons apporter deux mises au point de vocabulaire.

Quand Lénine parle de la « spontanéité » des masses, il ne parle pas d’un phénomène qui déborderait les organisations communistes ou syndicales, d’une explosion incontrôlée de violence sociale, mais d’un phénomène « inné », « naturel », « organique », « pur », etc. Ce que Lénine critique dans la spontanéité n’est précisément pas sa tendance à dépasser telle ou telle direction ; au contraire, c’est sa tendance à prendre la voie de la moindre résistance, à rechercher les compromis, à accepter l’ordre présent des choses et à se retrouver dans l’impasse. Nous apportons d’emblée cette précision pour tenter de dissiper les confusions et les contresens qui se sont accumulés dans les interprétations occidentales des travaux de Lénine.

De plus, quand Lénine parle du mouvement social-démocrate, de la théorie sociale-démocrate, de la conscience sociale-démocrate, de la lutte sociale-démocrate, etc., il faut comprendre qu’il parle, avant 1917, de ce que nous appellerions aujourd’hui « communiste » : le marxisme. La rupture explicite entre Lénine et la dénomination « social-démocrate » ne date que des Thèses d’avril (1917), rupture développée dans Les tâches du prolétariat dans notre révolution (1917)3. Lénine ne s’est pas découvert communiste en 1917, en adoptant ce nom, car il était avant cette date un défenseur de la social-démocratie et un social-démocrate lui-même précisément parce qu’il était marxiste.

1. L’opportunisme spontané

Premièrement, sous-estimer la force des courants opportunistes dans les luttes économiques. Croire qu’une lutte économique découlerait naturellement sur une lutte politique, c’est oublier la capacité de la bourgeoisie à négocier, et la capacité de la classe ouvrière à collaborer, et ce par l’intermédiaire des syndicats (même sincères et radicaux) et des partis réformistes (revendiqués comme tel, ou non).

De plus, contrairement à certaines conceptions souvent entretenues par l’extrême gauche, la « trahison » est moins celle des syndicats et des partis politiques que celle d’une frange de la classe ouvrière. Réduire la collaboration de classe aux institutions qui organisent le prolétariat, sans comprendre que cette collaboration est portée et défendue par une proportion parfois importante de cette classe, c’est être aveugle au cœur du problème.

Du prolétariat international peut et doit être distinguée une aristocratie ouvrière internationale, qui bénéficie des surprofits de l’impérialisme. En France, l’ensemble du prolétariat fait partie de l’aristocratie ouvrière internationale, et ce malgré l’offensive néolibérale sur le consensus keynésien. Du prolétariat en France, peut et doit à son tour être distinguée une aristocratie ouvrière nationale, qui bénéficie encore plus des surprofits de l’impérialisme. Cette couche sociale du prolétariat est aujourd’hui hypertrophiée dans les pays impérialistes comme le nôtre, et largement hégémonique dans les syndicats et partis réformistes, à leur direction comme à leur base. Les couches les moins aristocratiques (embourgeoisées) du prolétariat sont aussi celles qui sont les moins organisées. L’aristocratie ouvrière et les institutions qu’elle domine représentent et représenteront un frein conscient et actif à la politisation d’un mouvement économique. Celle-ci préférera toujours se vendre à la bourgeoisie plutôt que de risquer un élan révolutionnaire. Nous y reviendrons dans un autre article4.

Finalement, il n’existe que très peu de scénarios où la bourgeoisie manœuvrerait suffisamment mal pour se couper toute échappatoire contre-révolutionnaire, c’est-à-dire où son incompétence politique lui aurait complètement aliéné l’ensemble des syndicats et partis, et avec eux, l’aristocratie ouvrière. Pour la bourgeoisie, la renégociation des conditions de l’exploitation du prolétariat est presque toujours possible. Il ne faut pas croire la bourgeoisie stupide, ou en tous cas, il n’est en rien sérieux de faire reposer sa stratégie sur l’incompétence politique présumée de la classe dirigeante.

Si les courants opportunistes et le risque qu’ils représentent pour la révolution ne doivent pas être sous-estimés, c’est parce que leur portée réformiste n’est pas étrangère, mais bien organique à la lutte économique du mouvement ouvrier. Autrement dit, les compromis entre le prolétariat et la bourgeoisie que l’opportunisme est prêt à proposer ne sont en rien une rupture, et en tout une continuité des luttes économiques. Sur le terrain de la négociation du prix de vente de la force de travail (le salaire) et de la péréquation des profits (les acquis sociaux), le réformisme a un avantage décisif par rapport aux courants révolutionnaires. Une solution révolutionnaire à un problème économique, même une crise importante, ne pourrait trouver le soutien que d’une faible minorité au sein d’un mouvement économique où ce sont d’autres méthodes et d’autres objectifs qui dominent — par définition.

Cela ne signifie pas que les mouvements économiques ne peuvent pas devenir des mouvements politiques révolutionnaires, seulement qu’avant de pouvoir devenir révolutionnaire, un mouvement économique doit préalablement devenir politique (élever son niveau de conscience, du particulier vers le général).

2. La collaboration spontanée

Deuxièmement, surestimer le caractère révolutionnaire du prolétariat spontané. Comme abordé plus haut, placés devant le dilemme du compromis ou de la révolution, les couches de l’aristocratie ouvrière et les organisations réformistes et syndicales ont toujours penché et pencheront toujours de tout leur poids du côté du compromis. Mais, cette tendance contre-révolutionnaire existe aussi dans le prolétariat dans son ensemble — en tant que classe.

Si ce n’est un certain fétichisme, rien ne nous permet de déduire de l’histoire des luttes du prolétariat une tendance de l’ensemble de celui-ci à refuser les compromis — au contraire. Non seulement le prolétariat spontané est très perméable à l’opportunisme des partis et syndicats réformistes, mais il n’est lui-même spontanément que réformiste. Placé devant une alternative économique à la révolution communiste, il est à attendre de la spontanéité ouvrière un instinct pour la collaboration de classe et la liquidation d’une issue politique — au sens propre, la prise du pouvoir — au profit d’un modus vivendi économique.

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que c’est la politique révolutionnaire, non pas la politique réformiste, qui diverge des tendances organiques (spontanées) du prolétariat ; et ce indépendamment de l’emprise de l’aristocratie ouvrière et des réformistes sur celui-ci. L’aristocratie ouvrière et son reflet politique, le réformisme, sont les plus grands défenseurs de la politique réformiste, sa principale force, mais ils ne sont pas coupables de l’avoir inventée, d’être à son origine. Le réformisme est le détachement organisé et « conscient » de la politique réformiste organique (spontanée) de toute la classe ouvrière (pas que celle de son aristocratie).

Le prolétariat est la classe fondamentale (la force dirigeante) de tout mouvement révolutionnaire, que le prolétariat soit la classe principale (la force la plus importante) des mouvements révolutionnaires en question, ou non. Par exemple, dans les mouvements révolutionnaires de nouvelle démocratie, dans les semi-colonies, la classe (la force) principale peut être la paysannerie, mais le prolétariat n’en est alors pas moins fondamental, car il reste toujours la classe (la force) dirigeante du mouvement révolutionnaire. Cependant, si le prolétariat est la classe fondamentale de tout mouvement révolutionnaire, ceux-ci se distinguent de tout mouvement réformiste en ce qu’ils ne sont précisément pas spontanés, mais le résultat d’une prise de conscience et d’un effort d’indépendance de classe (dans les moyens et les fins). Le rôle des communistes n’est ni de « suivre » ni de « continuer » le mouvement spontané du prolétariat, mais de le faire « dévier » de la spontanéité, c’est-à-dire de la lutte économique quotidienne pour la négociation et le compromis du Travail avec le Capital.

Lénine, dans sa polémique contre le spontanéisme et l’économisme, Que faire ? (1902), l’explique ainsi :

« [L]es partisans du “mouvement purement ouvrier”, les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus “organique” (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des “uniquement trade-unionistes” bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise — inconsciemment — à réaliser le programme [opportuniste et liquidateur] du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par-là même — qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien — un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de “surestimation de l’idéologie”, d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers “arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants”. Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

“Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K[arl]K[autsky]) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission qui a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : ‘Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme’. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère des masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K[arl]K[autsky]) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée…”

Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme [opportuniste et liquidateur] du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei [le syndicalisme pur et étroit] ; or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre “économique” du no 12 de l’Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l’action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu’au bout, avec logique et sans peur, ce qu’ils disent, comme doit le faire quiconque s’engage sur le terrain de l’action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu’à “croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles” et laisser le champ d’action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier “dans le sens du moindre effort”, c’est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l’“idéologie” cléricalo-policière.

*Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais ils n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Or, pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s’efforcer le plus possible d’élever le niveau de la conscience des ouvriers en général, il faut qu’ils ne se confinent pas dans le cadre artificiellement rétréci de la “littérature pour ouvriers” et apprennent à comprendre de mieux en mieux la littérature pour tous. Il serait même plus juste de dire, au lieu de “se confinent”, “ne soient pas confinés”, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu’on écrit aussi pour les intellectuels, et seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler “aux ouvriers” de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps.5 »

Le mouvement effectivement révolutionnaire est produit par le mouvement ouvrier (celui du prolétariat « pur »), mais seulement en ce que le mouvement ouvrier fusionne avec le mouvement communiste, en ce qu’il est l’un des deux aspects de cette fusion. S’il y a bien indéniablement une certaine unité organique entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, car ce sont tous les deux des produits de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste, ces deux mouvements ne sont ni identiques ni liés généalogiquement. La lutte économique du prolétariat rend possible sa lutte politique, car elle est le mouvement sur lequel doivent s’appliquer les communistes, pour y substituer les finalités économiques (spontanément formulées) par des finalités politiques (consciemment élaborées). Mais, cette unité et cette continuité ne sont pas vulgairement celles de la lutte économique réformiste qui deviendrait progressivement la lutte politique communiste.

Il faut comprendre ce qui est organique et ce qui ne l’est pas entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste. Le mouvement ouvrier génère le mouvement communiste (le socialisme scientifique, par opposition au socialisme utopique), mais il ne le génère pas organiquement ; il ne le génère qu’en lui permettant de comprendre que les conditions du dépassement du capitalisme sont les conditions de la libération du prolétariat par le prolétariat lui-même. Le mouvement ouvrier et le mouvement communiste naissent des mêmes rapports de production capitalistes, ils sont deux produits organiques de la société capitaliste, mais ils naissent séparément, ils sont deux produits distincts, mais organiquement liés de la société capitaliste. Le mouvement ouvrier génère le mouvement révolutionnaire, mais il ne le génère pas organiquement non plus ; il ne le génère qu’en formant le gros des troupes prolétariennes qui doivent être placées sous la direction du mouvement communiste. Le mouvement ouvrier (« pur ») compose organiquement, beaucoup plus que le mouvement communiste, le mouvement révolutionnaire qu’il précède. Le mouvement ouvrier est la lutte fondamentale du Travail contre le Capital, sous le capitalisme, sur laquelle se fonde la compréhension de celle-ci par les intellectuels bourgeois du mouvement communiste ; puis sur laquelle s’érige la lutte révolutionnaire.

Qui sont les intellectuels dont nous parlons, et pourquoi, selon Lénine, les intellectuels sont-ils « bourgeois » ? Les intellectuels sont les femmes et les hommes qui vont spontanément vers la pratique, la théorie et l’idéologie révolutionnaires ; par opposition, les masses sont les femmes et les hommes qui restent spontanément loin de la pratique, la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Les intellectuels ne sont qu’une petite minorité de la population, alors que les masses sont une large majorité de la population (raison pour laquelle les masses s’appellent « les masses »). Qu’importe que le communisme soit découvert à l’université ou à la pause café, dans les livres ou sur les réseaux sociaux, ce qui distingue les intellectuels des masses, ça n’est pas un niveau de diplôme ou une catégorie socioprofessionnelle, mais que le communisme ait été découvert par soi-même plutôt qu’apporté par d’autres. Il ne s’agit pas de dire que les intellectuels découvrent le communisme seuls (ça n’est généralement pas le cas), mais que les intellectuels recherchent spontanément quelque chose qui les amène jusqu’au communisme. Pour les masses, l’introduction au marxisme peut être un non-évènement ; pour les intellectuels, c’est tout le contraire. Dans le marxisme, les intellectuels trouvent une réponse alors que les masses trouvent une question. La pratique, la théorie et l’idéologie révolutionnaires sont précisément des réponses à des questions éloignées de la réalité immédiate et quotidienne de la majorité de la population, c’est-à-dire des masses ouvrières et populaires ; ce sont la pratique, la théorie et l’idéologie réformistes qui répondent aux questions posées par ladite réalité immédiate et quotidienne de la majorité de la population. Par exemple, le communisme répond à la question politique de la prise du pouvoir, alors que le réformisme répond à la question économique de la reproduction de la force de travail. Donc, les intellectuels sont surtout des femmes et des hommes des classes dominantes : celles et ceux qui ont le luxe (le temps libre et le confort matériel) de se poser ce genre de question, et d’autant plus, de leur chercher des réponses. À l’époque de Marx et Engels ou de Lénine, les intellectuels étaient donc surtout des hommes issus de la petite bourgeoisie (comme Marx), de la bourgeoisie (comme Engels) et de la petite noblesse (comme Lénine). Comme le note Lénine, lorsque des prolétaires participent à la progression du mouvement révolutionnaire en général, et à « l’élaboration » de l’idéologie révolutionnaire en particulier, c’est précisément lorsqu’ils quittent les masses et deviennent des intellectuels (comme Proudhon). À notre époque, avec l’embourgeoisement des masses ouvrières et populaires dans les pays impérialistes, les intellectuels sont paradoxalement devenus beaucoup moins « bourgeois ».

Lénine poursuit :

« Souvenez-vous de l’Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C’est d’avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l’élément spontané, sur la tactique-processus, sur l’action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n’est qu’après de longues, très longues années de cette lutte que l’on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu’elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d’être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l’histoire du mouvement allemand d’après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d’après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l’on peut s’exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes ; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais ; une troisième, dans les syndicats sociaux-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l’idéologie sociale-démocrate n’a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

Mais pourquoi — demandera le lecteur — le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion.* Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la “surestimation de l’élément conscient”, etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l’unisson contre l’intolérance propre à l’enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d’intolérance à l’égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien n’est plus ridicule et néfaste que de prétendre que nous sommes des “anciens” qui ont vécu depuis longtemps toutes les étapes décisives de la lutte.

*On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéïé Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier.

[…] La Rabotchaïa Mysl estime seulement que “le politique suit toujours docilement l’économique”. (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu’“en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique”). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique sociale-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’État des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de “Zoubatov”, etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique sociale-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. […]6 »

Lénine, deux ans plus tôt, dans Les tâches urgentes de notre mouvement (1900), avait déjà exprimé très succinctement ce qu’il développe plus haut dans Que faire ? :

« La social-démocratie est la combinaison du mouvement ouvrier et du socialisme. Sa tâche n’est pas de servir passivement le mouvement ouvrier à chacune de ses étapes distinctes, mais de représenter les intérêts du mouvement dans son ensemble, de lui indiquer son objectif ultime et ses tâches politiques, et de préserver son indépendance politique et idéologique. Isolé de la social-démocratie, le mouvement ouvrier devient insignifiant et inévitablement bourgeois. En ne menant que la lutte économique, la classe ouvrière perd son indépendance politique ; elle devient la queue d’autres partis et trahit le grand principe : “L’émancipation des classes ouvrières doit être conquise par les classes ouvrières elles-mêmes.” Dans chaque pays, il y a eu une période où le mouvement ouvrier existait indépendamment du socialisme, chacun suivant sa propre voie ; et dans chaque pays, cet isolement a affaibli à la fois le socialisme et le mouvement ouvrier. Seule la fusion du socialisme et du mouvement ouvrier a créé dans tous les pays une base durable pour les deux. Mais dans chaque pays, cette combinaison du socialisme et du mouvement ouvrier s’est développée historiquement, de manière unique, en fonction des conditions prévalant à l’époque et au lieu. En Russie, la nécessité de combiner le socialisme et le mouvement ouvrier a été proclamée depuis longtemps en théorie, mais elle n’est mise en pratique que maintenant. C’est un processus très difficile et il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il s’accompagne d’hésitations et de doutes.7 »

En résumé, les mouvements ouvrier et communiste sont deux mouvements différents, d’une part, et le mouvement ouvrier est bourgeois sans le mouvement communiste, d’autre part.

Le réformisme est habituellement réduit au parlementarisme ou à l’électoralisme. Or, ce n’est pas le cas. Le réformisme est l’expression immédiate de la résistance du Travail face au Capital. La révolution est un saut qualitatif par rapport à cette spontanéité économique ; la révolution n’est pas l’extrapolation de la résistance préexistante du prolétariat, mais un dépassement de celle-ci. Le réformisme est une tendance organique à la résistance du prolétariat, seul, alors que la révolution est une tendance organique à la résistance dans la totalité de la société bourgeoise, dont celle du prolétariat, certes, mais pas seulement. Tout mouvement révolutionnaire dépend de la spontanéité des masses (ce que personne ne remet en cause), mais la spontanéité n’est jamais révolutionnaire sans un facteur conscient et construit qui lui est extérieur (pour la « détourner »).

« La majorité des réformistes sont électoralistes, mais tous ne le sont pas. Il en existe aussi des formes plus sournoises, partisanes d’un réformisme “par le bas” : il faut savoir les trouver même derrière des vernis extra-institutionnels. C’est là que se brouille la frontière entre pseudo-communisme et (crypto)réformisme.

Il faut distinguer deux types d’oppositions extraparlementaires. Celle que nous voulons porter et que nous défendons comme révolutionnaire, et celle que nous voulons combattre et que nous accusons de n’être qu’une variante de réformisme. L’opposition extraparlementaire, ou extra-institutionnelle, que nous voulons bâtir, prend son nom de sa stratégie : ne pas combattre la bourgeoisie sur son terrain et constituer une autonomie politique de classe capable de travailler au renversement du capitalisme et de toutes les institutions bourgeoises. Mais il faut ajouter deux commentaires. Premièrement, militer en dehors des institutions étatiques, ce n’est pas forcément être révolutionnaire, car tous les électoralistes sont réformistes, mais tous les réformistes ne sont pas électoralistes ou parlementaristes. Deuxièmement, si la lutte n’est pas politique et de classe, qu’importe sur quel terrain elle est menée, elle sera fondamentalement réformiste.

Le réformisme peut donc prendre des formes parlementaires, mais également extraparlementaires, au sens strict (qui n’est pas celui que nous défendons). Cette caution extra-institutionnelle n’est précisément qu’une caution. Par exemple, ne militer que dans les syndicats, ce n’est en rien constituer une opposition extraparlementaire pour autant, car aussi importants soient-ils, ils ne sont qu’une institution bourgeoise parmi d’autres, dédiés à la négociation du prix de la force de travail entre le Travail et le Capital. Le syndicalisme et l’économisme radical sont des réformismes, car toute leur stratégie est construite autour d’une institution incapable de se constituer comme politique, pour construire l’autonomie politique de classe. Même les syndicats les plus sincères et les plus radicaux sont dévolus par leur rôle même à n’être qu’un intermédiaire entre le peuple et l’État bourgeois, pour la péréquation des profits et la défense de droits octroyés par le régime bourgeois (l’allègement de l’exploitation et de la subordination du prolétariat). Le réformisme “par le bas” n’est toujours que du réformisme. L’on peut en dire de même de ne militer que comme relais ou adjoint des syndicats, ou que comme un syndicat semi-politique soi-même : le parasyndicalisme (ou supersyndicalisme).

Militer dans les syndicats n’est évidemment pas forcément être réformiste, c’est une tâche fondamentale et formatrice, à laquelle s’astreindre. Mais croire faire de la politique, ou être communiste, comme militant ou militante syndical — le syndicalisme — est faux et liquidateur.

Notre raisonnement peut s’appliquer à d’autres exemples — il y en a — mais avoir choisi celui du syndicalisme n’est pas innocent de notre part. Aucune rupture n’est possible dans l’ordre bourgeois à partir des syndicats. Or, cette rupture, c’est précisément celle qui doit être construite avec le Parti. La priorité des communistes est la lutte politique, qui a aujourd’hui pour tâche principale la construction de l’organisation politique, en vue du Parti. Et cette organisation, pour remplir son rôle, doit être extraparlementaire, au sens radical du terme, pour porter la voix et l’énergie de la classe prolétaire, en dehors des carcans institutionnels du régime bourgeois, étatiques et non étatiques.

Exiger le socialisme avec les mots, les méthodes, et dans le cadre de la démocratie bourgeoise ou des négociations syndicales, assure à notre ennemi de nous défaire aisément — comme il l’a toujours fait là où il nous maîtrise le mieux. Il faut créer un front politique, conquérir un nouveau terrain, en rupture avec le régime bourgeois et ses institutions (qu’elles soient étatiques ou non), où notre classe aura une liberté de mouvement et une autonomie de pensée et d’action. L’enjeu est de rompre avec le cadre des institutions bourgeoises, dont ne font pas moins partie les syndicats que le parlement ! Lorsque le syndicalisme se substitue à la lutte politique, ce n’est pas seulement un mauvais calcul, mais bien une liquidation du combat de classe.8 »

Il y a une confusion générale entre la participation aux luttes et aux organisations syndicales, d’une part, et la déviation dans celle-ci, d’autre part : le trade-unionisme (ou « syndicalisme ») et le suivisme syndical (ou « parasyndicalisme »). Il n’y a pour nous aucun doute quant au fait que se couper des luttes et organisations syndicales est une erreur gauchiste, et aucun doute non plus quant au fait que le trade-unionisme et le suivisme syndical, même cachés sous la phraséologie la plus pseudo-radicale ou animés par la volonté la plus intègre, ne sont qu’un réformisme « par le bas ». Ce sont là deux certitudes.

Si des syndicalistes refusent le réformisme en principe, ou en mots, ils s’y conforment en acte. Le syndicat, dans sa forme (sa structure et ses méthodes de lutte) et dans son fond (son objet de lutte), est antipolitique. Non pas au sens où il serait impossible d’avoir simultanément une activité politique et syndicale (ce à quoi nous encourageons toutes et tous), mais au sens où la politique est refoulée des syndicats comme un corps étranger.

Beaucoup de militantes ou militants syndicaux peuvent cultiver l’espoir de « faire de la politique révolutionnaire dans les syndicats », soit parce qu’elles et ils n’ont pas testé l’applicabilité réelle de leurs ambitions, soit parce qu’elles et ils les ont plus ou moins consciemment abandonnées pour le plafond de verre économiste imposé par la réalité du militantisme syndical. Le trade-unionisme et le suivisme syndical sont un nivellement par le bas permanent du politique, pour le rabaisser au niveau « raisonnable » de ce qui est accessible par la lutte économique de court ou moyen terme (soit, une faible portée). Les revendications y sont restreintes aux formulations immédiatement (spontanément) compréhensibles, car s’adressant non seulement à l’ensemble des ouvrières et ouvriers (pour les gagner), mais aussi au patronat (pour négocier). Les revendications syndicales s’adressent autant aux travailleuses et travailleurs les plus avancées qu’aux plus arriérées, et autant aux prolétaires qu’aux bourgeois. Les syndicats s’adressent à tout le monde, c’est leur plus grande force et leur plus grande faiblesse. Le politique est interdit d’abord par un simple phénomène de censure et d’autocensure « fonctionnelle », car le politique est inadapté aux syndicats et que les syndicats sont inadaptés au politique. Les activités politiques sont ramenées à ce qu’elles sont effectivement dans un syndicat : des hors-sujets.

Dans Que faire ?, Lénine l’explique ainsi :

« Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel, de la tâche qu’il assigne à la social-démocratie : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le patronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d’existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l’amélioration de ces conditions doit forcément être menée par profession (par les syndicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires et au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.). Donner “à la lutte économique elle-même un caractère politique”, c’est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications professionnelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque profession, par des “mesures législatives et administratives” (comme s’exprime Martynov à la page suivante, page 43 de son article). C’est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syndicats ouvriers. Lisez l’ouvrage de savants sérieux (et d’opportunistes “sérieux”) comme les époux Webb, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d’Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ; que depuis longtemps ils luttent pour la liberté de grève, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mouvement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l’enfant, l’amélioration des conditions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

Ainsi donc, sous son aspect “terriblement” profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique sociale-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste ! Sous couleur de corriger l’étroitesse de l’Iskra, qui préfère — voyez-vous cela ? — “révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie”, on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” n’implique rien de plus que la lutte pour les réformes économiques.9 »

Au final, « la politique dans les syndicats » ne se traduit que comme l’amalgame de la lutte politique à la lutte économique, pour voir cette première dans cette dernière, c’est-à-dire là où elle n’est pas : par exemple, confondre la conscience de classe avec la conscience de ses intérêts économiques particuliers, la haine du capitalisme avec la haine des patrons, le désir de la révolution prolétarienne avec le désir d’un rapport de force à l’avantage du prolétariat, etc.

Nous n’affirmons pas qu’il ne peut pas exister des syndicats rouges, c’est-à-dire politiques et révolutionnaires, mais que de tels syndicats ne peuvent pas exister par le simple et seul développement du syndicalisme. Lénine parle lui-même de la création d’un « mouvement syndical social-démocrate » dans Que faire ?, mais explique aussi que celui-ci ne peut exister qu’en lien étroit avec l’organisation de révolutionnaires. Un syndicat ne peut pas être « rouge » par lui-même ; pour être « rouge », un syndicat doit être sous la direction d’un parti communiste, être fondé ou conquis par une organisation politique révolutionnaire. Le syndicalisme rouge est le résultat de la fusion réussie du mouvement ouvrier avec le mouvement communiste, donc, d’un mouvement auquel appartient le syndicalisme et d’un autre auquel il est étranger. Le syndicalisme rouge est conscient avant d’être spontané, politique avant d’être économique, et communiste avant d’être ouvrier — comme partie du mouvement révolutionnaire, il est principalement engendré par le mouvement communiste, avant de l’être par le mouvement ouvrier lui-même (contrairement au syndicalisme tout court). Le politique n’est pas « hors-sujet » dans un syndicat rouge, parce que le syndicalisme rouge est qualitativement supérieur au syndicalisme ; le syndicalisme rouge naît de la lutte politique, alors que le syndicalisme naît de la lutte économique. Le mouvement révolutionnaire en général, dont le syndicalisme rouge en particulier, est la synthèse supérieure du politique (le mouvement communiste) et de l’économique (le mouvement ouvrier), dans laquelle le politique est principal.

Lénine poursuit :

« Nous avons vu que l’agitation politique la plus large et, par suite, l’organisation de vastes campagnes de dénonciations politiques sont une tâche absolument nécessaire, la tâche la plus impérieusement nécessaire de l’activité, si cette activité est véritablement sociale-démocrate. Mais nous sommes arrivés à cette conclusion en partant uniquement du besoin le plus pressant de la classe ouvrière, besoin de connaissances politiques et d’éducation politique. Or, cette façon de poser la question, à elle seule, serait trop étroite, car elle méconnaîtrait les tâches démocratiques d’ensemble de toute social-démocratie en général et de la social-démocratie russe actuelle en particulier. Pour éclairer le plus concrètement possible cette thèse, essayons d’aborder la question du point de vue le plus “familier” aux économistes, du point de vue pratique. “Tout le monde est d’accord” qu’il est nécessaire de développer la conscience politique de la classe ouvrière. La question est de savoir comment s’y prendre et ce qu’il faut pour cela. La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l’attitude du gouvernement envers la classe ouvrière ; aussi quelques efforts que nous fassions pour “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique”, nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu’au niveau de la conscience politique sociale-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Martynov nous est précieuse, non point parce qu’elle est une illustration du talent confusionniste de son auteur, mais parce qu’elle traduit avec relief l’erreur capitale de tous les économistes, à savoir la conviction que l’on peut développer la conscience politique de classe des ouvriers, pour ainsi dire de l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en partant uniquement (ou du moins principalement) de cette lutte, en se basant uniquement (ou du moins principalement) sur cette lutte. Cette façon de voir est radicalement fausse, et c’est parce que les économistes, furieux de notre polémique contre eux, ne veulent pas réfléchir sérieusement à la source de nos divergences, qu’il se produit ceci nous ne nous comprenons littéralement pas et parlons des langues différentes.

La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C’est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? — on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l’économisme, à savoir “aller aux ouvriers”.10 »

Cette réalité, dont parle Lénine, est valable dans toutes les structures syndicales, y compris celles qui s’annoncent « révolutionnaires », mais elle se vérifie d’autant plus dans les syndicats liés à des stratégies légalistes et à des partis réformistes. Dans ces derniers, la censure et l’autocensure politiques, appliquées par des cadres syndicaux qui défendent ces stratégies et ces partis, s’ajoutent à la censure et l’autocensure « fonctionnelles ». Autrement dit, le réformisme organisé de la direction syndicale s’ajoute alors au réformisme spontané de la base syndicale.

Faudrait-il donc se lancer dans une croisade contre ces « bureaucrates syndicaux » ? Oui, mais avec la connaissance que cela revient à déclarer la guerre aux poissons dans l’océan : ce ne sont pas ces « bureaucrates » qui « usurpent » le rôle révolutionnaire des syndicats, mais bien les révolutionnaires qui voudraient leur faire concurrence sur leur propre terrain qui « ne sont pas à leur place ». De plus, il ne faut pas oublier que ces « bureaucrates » sont moins le fond du problème que le symptôme d’un autre, plus profond et plus grave : le manque d’éducation et d’organisation politique de la classe ouvrière, et l’hégémonie subséquente de l’aristocratie ouvrière dans celle-ci. Le réformisme et l’opportunisme sont la norme syndicale, car ils y sont organiques, contrairement au communisme. Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait donc pas lutter contre le réformisme et l’opportunisme des cadres syndicaux, mais seulement que cette lutte n’est qu’un autre « travail de Sisyphe » inhérent aux luttes syndicales.

En apportant la politique communiste dans les syndicats, les communistes font « dévier » les syndicats ; et en combattant la politique communiste dans les syndicats, les cadres syndicaux ne font que défendre les syndicats contre cet effort de « déviation ». Ce sont les cadres syndicaux qui viennent de l’« intérieur » des syndicats et qui servent le but initial et essentiel des syndicats ; alors que ce sont les communistes qui viennent de l’« extérieur » des syndicats et qui servent un tout autre but que celui des syndicats. La politique communiste est un « hors-sujet », dans les syndicats, parce qu’elle est « extérieure » à la politique syndicale, qui est une politique réformiste (comme toute politique spontanée du prolétariat), et qu’elle est « extérieure » aux institutions et méthodes syndicales, qui sont principalement légales (comme toutes les institutions et méthodes d’une politique réformiste). Ce sont les cadres syndicaux qui sont les dignes représentants de la politique prolétarienne la plus pure (la plus spontanée), et les communistes qui viennent substituer celle-ci par une politique prolétarienne qui est d’abord (chronologiquement) celle d’intellectuels bourgeois ! La première rassemble assez facilement derrière elle l’ensemble de la classe ouvrière, alors que la seconde ne rassemble pendant assez longtemps que les franges les plus avancées (donc, les moins spontanées !) de cette classe.

Lénine, dans sa polémique contre le communisme de « gauche », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » (1920), l’explique ainsi :

« Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. En Russie les mencheviques avaient (et ont encore en partie, dans un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats, précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviques d’Occident se sont bien plus solidement “incrustés” dans les syndicats, et une “aristocratie ouvrière” corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale, est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviques qui représentent un type politique et social parfaitement analogue. Cette lutte doit être impitoyable et il faut absolument la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré ; dans les différents pays et dans des conditions diverses, ce “certain degré” n’est pas le même, et seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. […]

Mais nous luttons contre “l’aristocratie ouvrière” au nom de la masse ouvrière et pour la gagner à nous ; nous combattons les leaders opportunistes et sociaux-chauvins pour gagner à nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute que commettent les communistes allemands “de gauche” qui, de l’esprit réactionnaire et contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à… la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviques, de même que tous les leaders opportunistes, sociaux-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” (ce que nous avons toujours dit des mencheviques) ou “les commis ouvriers de la classe capitaliste” (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés” (cf. à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais, 1858).

La “théorie” saugrenue de la non-participation des communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses”, et quel abus ils font dans leurs clameurs du mot “masse”. Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et sociaux-chauvins, sont dans la plupart des cas liés — directement ou indirectement — à la bourgeoisie et à la police) et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires — partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins) sont justement des organisations où se trouve la masse.11 »

La politique révolutionnaire dans les syndicats ne peut venir que de l’extérieur des syndicats, s’imposer à eux par l’action consciente d’une organisation politique, et elle n’est qu’une contradiction impotente dans le cas des syndicalistes ou parasyndicalistes. Combattre l’opportunisme dans les syndicats, sans Parti communiste, c’est mener une bataille perdue d’avance — sans arme, contre un ennemi qui a l’avantage du nombre, du terrain et de l’expérience. Seul le Parti, capable de mener un tel combat dans les syndicats (sinon complètement vain), avec la perspective de la « prise du pouvoir politique » dans la lutte syndicale (sinon sans fin), ensemble, peut donner un rôle authentiquement révolutionnaire aux syndicats et à la lutte syndicale. Donc, la réelle tâche prioritaire des communistes est bien de créer l’organisation politique en question, celle qui peut et doit entreprendre le travail révolutionnaire dans les syndicats ; non pas de se liquider dans ceux-ci, en attendant d’eux des choses qu’ils ne peuvent ni nous donner ni devenir d’eux-mêmes.

Si cette tâche — la première des révolutionnaires — n’est pas comprise, assumée et engagée, nous resterons des marginaux bruyants. Les syndicalistes et parasyndicalistes, à l’occasion de chaque grève, n’auront d’autre choix que de continuer à s’époumoner contre les « bureaucraties syndicales », pour tout ce qu’elles font ou ne font pas. Cette attitude de minorité caustique est très utile pour se rassurer de sa propre vertu, mais elle l’est beaucoup moins pour gagner. Or, c’est bien l’économisme de ces mêmes syndicalistes et parasyndicalistes qui entretient cette situation où le mouvement communiste n’est que spectateur impuissant de l’opportunisme syndical. Pourquoi ? Car c’est l’économisme et le (para)syndicalisme qui sont aujourd’hui les premiers freins dans l’élévation du niveau d’éducation et d’organisation politique des communistes et du prolétariat, donc dans la formation du Parti. Sans ce dernier, nos actions ne pourront rester que localisées, superficielles et insignifiantes pour l’ensemble des masses syndicales, et nos aspirations que des invocations, des lamentations, ou des malédictions sans aucune prise sur le réel. L’opportunisme des économistes et (para)syndicalistes n’est que le miroir de celui des « bureaucrates syndicaux », auquel il donne la réplique.

Si les communistes ne font pas leur devoir politique d’organisation et d’éducation communiste, le prolétariat ne restera que spontanément dirigé par les « bureaucraties syndicales » qui représentent avec succès leurs revendications économiques spontanément non révolutionnaires, donc spontanément satisfaites par les compromis réformistes. Combattre ces directions syndicales sans combattre la faiblesse politique du prolétariat (son manque d’organisation et d’éducation politique), ce n’est qu’un palliatif. Sans Parti, nous n’avons rien de conséquent à opposer face à la direction politique et idéologique des opportunistes sur les masses syndicales, état de fait pour lequel nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes : le seul moyen à notre fin est le Parti, et son absence est de notre seule responsabilité. Nous ne pouvons attendre le Parti communiste de rien ni personne d’autre que de nous-mêmes, il ne peut pas exister sans nos propres efforts — ce qui ne signifie pas qu’il puisse exister par nos propres efforts seuls. Vouloir arracher les masses syndicales à l’opportunisme, sans prioriser le travail politique (de reconstruction du Parti) sur le travail économique (syndical), est une antinomie ridicule.

3. L’impuissance spontanée

Troisièmement, surestimer la force du prolétariat spontané. Le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier « pur » (sans sa jonction et sa fusion avec le mouvement communiste) est généralement largement exagéré, mais sa force supposée l’est d’autant plus. S’organiser et s’engager pour mener une grève ou une manifestation est une chose ; s’organiser et s’engager pour prendre le pouvoir, c’est-à-dire dans un état-major prolétarien et une armée prolétarienne, avec pour objectif la dictature du prolétariat, est une tout autre chose.

Marx, contrairement aux opportunistes économistes et (para)syndicalistes, n’avait pas peur de heurter la sensibilité des ouvrières et des ouvriers avec ces mots radicaux :

« Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. La tâche de l’Internationale est d’organiser et de coordonner les forces ouvrières dans le combat qui les attend.12 »

Ici, rien n’est évident, et c’est tout le problème. Si tout prolétaire est un communiste en potentiel, il ne l’est pas déjà en puissance. Devenir communiste ne peut être qu’un long processus d’expérience et d’éducation, dans des domaines très éloignés de la réalité quotidienne de la lutte : par exemple, les compétences clandestines et militaires. Tout prolétaire peut devenir communiste par l’expérience et l’éducation de la lutte communiste, mais tout prolétaire n’est pas déjà un communiste qui attend simplement la bonne nouvelle ; derrière cette nuance, il y a la différence entre une conception marxiste et spontanéiste de la classe ouvrière. La lutte communiste peut transformer les prolétaires en communistes, c’est-à-dire en prolétaires qui luttent pour le pouvoir dans un parti communiste (communistes en fait), ou qui seraient prêts à le faire si un tel parti existait (communistes en puissance), mais elle ne trouve pas les prolétaires déjà prêts à la lutte pour le pouvoir, déjà expérimentés et éduqués, à qui il ne manquerait qu’un parti communiste. Au mieux, la lutte communiste trouve des prolétaires déjà expérimentés et éduqués à la lutte pour les réformes, c’est-à-dire réformistes en fait ou en puissance. La formation communiste ne peut être qu’initiée dans la lutte économique « évidente » à toutes et tous, car tout le reste n’a précisément rien d’évident, et c’est tout le problème : il s’agit de dépasser la perception immédiate, sensible, pour atteindre une connaissance construite, scientifique.

Selon Marx, dans Salaire, prix et profit (1865) :

« La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses.13 »

Il en va de même avec l’économisme et le syndicalisme ou parasyndicalisme, qui peuvent paraître comme une évidence : « si nous voulons nous faire entendre par le prolétariat, parlons au prolétariat comme le prolétariat parle, parlons donc de lutte économique ! » ; « si nous voulons militer pour la cause du prolétariat, allons là où est le prolétariat, allons donc dans les syndicats ! » ; etc. Mais, cette évidence est bien « l’apparence trompeuse des choses » qu’il faut démasquer et avec laquelle notre pratique militante doit rompre. Une première illusion à dissiper est la portée transformatrice réelle des « contre-pouvoirs » économiques dans le capitalisme.

Luxemburg, dans sa polémique contre le révisionnisme de Bernstein, Réforme sociale ou révolution ? (1898), s’exprime ainsi à leur sujet :

« Quant aux syndicats qui, dans la doctrine de Bernstein, sont un autre moyen de lutter contre l’exploitation du capital de production, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’imposer l’influence de la classe ouvrière sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne les dimensions de la production que ses procédés techniques.

Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle : “la lutte du taux de salaire contre le taux du profit” ;or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut abolir, mais seulement réaliser. Cela apparaît avec évidence quand on examine le problème sous une autre face et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats. Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : 1o Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. 2o Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. Pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire d’être marxiste, il suffit d’avoir eu une fois entre les mains le livre de Rodbertus intitulé : “Zur Beleuchtung der sozialen Frage” (“Pour éclairer la question sociale”). À cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir que les syndicats parviennent à réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire implique : 1o que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière ; 2o que la productivité du travail cesse d’augmenter ; dans le cas où ces deux conditions sociales seraient réalisées il s’agirait ici aussi — comme à propos de l’économie corporative de consommation — d’un retour à une économie antérieure au capitalisme.

Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition “juste”, “plus juste” (p. 51 de son livre) et même “encore plus juste” (Vorwärts, 26 mars 1899).14 »

Marx, dans Salaire, prix et profit, décrit le rôle qui correspond à la portée réelle des syndicats, sous le capitalisme :

« [L]a tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques pour lesquels il n’y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que les luttes de la classe ouvrière pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, les efforts de la classe ouvrière pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d’en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l’oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.

En même temps, et tout à fait en dehors de l’asservissement général qu’implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”.

[…]

Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’ils font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat.15 »

En bref, la portée économique des syndicats est circonscrite à la simple perpétuation du mode de production capitaliste (en perpétuant le Travail dans celui-ci). Ils ne possèdent une portée politique effective que lorsque l’organisation et les méthodes syndicales cessent d’être une organisation et des méthodes syndicales — précisément lorsqu’elles rompent avec la lutte économique pour devenir qualitativement distinctes et supérieures — lorsqu’ils deviennent des « leviers » entre les mains des communistes.

L’importance donnée par les communistes à la transformation de la lutte économique en lutte politique peut, elle aussi, paraître paradoxale. Dans une société, le politique reflète l’économique, c’est-à-dire que l’économique est généralement plus important que le politique. Si l’aspect économique de la production sociale est généralement principal, et l’aspect politique généralement secondaire, alors pourquoi les communistes cherchent-ils à s’extraire de la lutte économique, vers la lutte politique ?

Selon Engels, dans sa Lettre à Conrad Schmidt du 27 octobre 1890 :

« Donc, lorsque Barth prétend que nous aurions nié toute réaction des reflets politiques, etc., du mouvement économique sur ce mouvement même, il ne fait que se battre contre des moulins à vent. Il n’a qu’à regarder Le 18 Brumaire de Marx où il s’agit presque uniquement du rôle particulier joué par les luttes et évènements politiques, naturellement dans la limite de leur dépendance générale des conditions économiques. Ou Le Capital, par exemple le chapitre sur la journée de travail, où la législation, qui est bien un acte politique, agit de façon si radicale. Ou encore, le chapitre sur l’histoire de la bourgeoisie (le 24e chapitre). Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’État) est, elle aussi, une puissance économique !

[…]

Ce qui manque à tous ces messieurs, c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide, que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises, mais que tout le grand cours des choses se produit sous la forme d’action et de réaction de forces, sans doute, très inégales, — dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux Hegel n’a pas existé…16 »

Une chose se changeant en son contraire, c’est une solution politique qui doit dénouer l’inextricable problème économique posé par le mode de production capitaliste. Cette apparente incohérence ne fait que révéler une réalité dialectique dans toute sa simplicité. Qu’est-ce qu’une révolution (une classe qui renverse et prend le pouvoir d’une autre) ? Dans la relation entre l’aspect économique et politique du mode de production capitaliste, une révolution est un moment où l’aspect politique, généralement secondaire, devient temporairement principal. Ce moment crée les conditions du dépassement de la contradiction dans une synthèse qualitativement supérieure — un aspect économique et politique supérieur. Les problèmes (les contradictions) du capitalisme sont principalement des problèmes économiques dont la solution (la résolution) est principalement une solution politique ; pas n’importe quelle solution politique, mais une solution politique supérieure (la dictature politique du prolétariat), qui elle-même ouvre la voie dans son développement à une solution économique supérieure (la transition économique socialiste).

Marx et Engels, dans Le Manifeste du parti communiste (1848), l’expliquent ainsi :

« Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.17 »

La nécessité du politique est une vérité simple, mais pas évidente. La conscience communiste tomberait-elle du ciel, sur le prolétariat ? Le mouvement ouvrier est engagé dans une accumulation quantitative (de forces, d’expériences, etc.), dans laquelle s’observe un saut qualitatif. Ce saut qualitatif est celui de l’économique vers le politique, qui est la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique entre la résistance du prolétariat (la lutte pour le salaire) et la persistance de l’exploitation capitaliste (le salariat). Cependant, cette synthèse n’est pas l’émergence depuis le mouvement ouvrier du mouvement communiste ; au contraire, elle est précisément le produit de l’éducation et de l’organisation politique du mouvement ouvrier par le mouvement communiste. Le mouvement communiste n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais c’est lui qui, en participant à l’accumulation quantitative de celui-ci, crée les conditions requises pour le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique. Sans l’action du mouvement communiste, ce saut qualitatif dans le mouvement ouvrier n’est pas possible (la quantité ne peut pas se changer en qualité).

La naissance de la conscience communiste est extérieure au mouvement ouvrier, mais elle n’en est pas détachée, car elle est déduite de celui-ci : les communistes s’éduquent à l’école du prolétariat. Il y a une relation de dépendance des luttes communistes aux luttes du prolétariat, parce que ces premières doivent s’éduquer dans les secondes avant de pouvoir les éduquer. Le mouvement communiste connaît donc sa propre maturation, en parallèle de celle du mouvement ouvrier. Dans cette accumulation, les communistes apprennent à jouer leur rôle de direction d’avant-garde du prolétariat : ils luttent pour mieux comprendre les conditions de la libération du prolétariat et pour fusionner avec son mouvement. C’est cette fusion, la jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, jusqu’ici séparés, qui doit être le passage de la lutte économique — réformiste — à la lutte politique — révolutionnaire.

Si le mouvement communiste doit s’élever sur le mouvement ouvrier, pour ensuite le conquérir, sa croissance est d’abord « tout à fait indépendante » de celle du mouvement ouvrier.

Lénine, dans Que faire ?, s’exprime ainsi à ce sujet :

« Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience sociale-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. […]

Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie sociale-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers.18 »

En résumé, la lutte des classes dans le mode de production capitaliste crée la lutte économique contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte économique est en contradiction (interne) entre la reproduction des exploités et des opprimés, sous le capitalisme, et la reproduction de l’exploitation et de l’oppression capitalistes. Cette contradiction engage une accumulation quantitative (de moyens manuels et intellectuels de lutte) qui est principalement portée par le mouvement ouvrier (une classe), mais aussi par le mouvement communiste (des intellectuels de diverses classes). Cette quantité, par la fusion de l’accumulation du mouvement ouvrier et du mouvement communiste (leur « jonction »), doit se changer en qualité par le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique (la synthèse de la contradiction). Le rôle du mouvement communiste, dans la création d’un mouvement révolutionnaire, est donc de travailler autant qu’il le peut au dépassement (à la synthèse) de la lutte économique vers la lutte politique.

Il serait alors absurde pour les communistes de vouloir restreindre leurs activités à celles dont l’impasse crée leur propre nécessité, c’est-à-dire de se borner à l’économisme et au (para)syndicalisme alors même que le mouvement communiste n’a d’utilité au mouvement ouvrier que de lui apporter ce qu’il n’a pas déjà — l’éducation et l’organisation politique. Le mouvement communiste est un mouvement politique et conscient, c’est-à-dire qu’il possède comme traits essentiels ce qu’il manque le plus au mouvement ouvrier pour que celui-ci puisse se dépasser dans le mouvement révolutionnaire : le mouvement révolutionnaire n’est que le mouvement ouvrier « mûr », par opposition au mouvement ouvrier « spontané ». Le rôle du mouvement communiste est alors précisément de fusionner avec le mouvement ouvrier spontané, pour lui apporter la politique et la conscience qui lui manquent, pour lui donner la maturité qui lui fait défaut, pour créer les conditions de la synthèse. Le mouvement ouvrier a besoin du mouvement communiste pour gagner. Le mouvement communiste ne peut devenir un mouvement de masse indistinguable du mouvement ouvrier qu’après cette fusion ou jonction (après ce dépassement, ce saut qualitatif, cette synthèse), c’est-à-dire dans le mouvement révolutionnaire. Fusionner avec le mouvement ouvrier, ce n’est donc pas se liquider dans ses luttes économiques, mais l’inverse !

Comme une solution chimique inerte, le mouvement ouvrier a besoin d’un réactif pour devenir « explosif ». C’est pour cela que l’on parle de « fusion » ou « jonction » avec (!) le mouvement ouvrier, et pas simplement de « dissolution » ou de « dilution » dans (!) le mouvement ouvrier. Sans le mouvement ouvrier, le mouvement communiste est inerte, mais sans le mouvement communiste, le mouvement ouvrier est lui aussi inerte — qu’importe leur niveau d’accumulation respectif pris séparément. Le mouvement communiste n’est pas qu’un catalyseur, qui accélérerait l’accumulation du mouvement ouvrier, il est un réactif qui ajoute une accumulation de qualités différentes (celles que le mouvement ouvrier ne peut pas accumuler lui-même), et qui crée ainsi une accumulation supérieure de qualités (celles du mouvement révolutionnaire).

Un communiste qui parle des salaires, qui parle de ce que le prolétariat pense déjà, ou de ce qu’il peut déjà penser par lui-même, ne fait rien : un communiste parle du lien entre les salaires et la prise du pouvoir, du lien entre ce que le prolétariat pense déjà et la pensée révolutionnaire. Qu’importe que les communistes radicalisent ce que le prolétariat pense déjà, si cette radicalisation est quelque chose que le prolétariat peut déjà faire par lui-même (dans un délai court ou long, là n’est pas la question). La tâche des communistes dans les luttes spontanées est de parler de ce que le prolétariat ne peut pas penser par lui-même ; c’est une tâche de radicalisation vers la politique consciente (communiste). « Radicaliser » ne signifie pas « augmenter » ce qui est déjà là vers quelque chose de supérieur quantitativement, mais « transformer » vers quelque chose de supérieur qualitativement, c’est-à-dire de plus fondamental (« radical » au sens propre du terme). La tâche des communistes dans les luttes spontanées — la radicalisation vers la politique consciente — s’applique dans toutes les luttes spontanées, principalement les luttes économiques spontanées, mais aussi les luttes « politiques » spontanées (par exemple, antifascistes, antiracistes, antirépressions, féministes, anti-impérialistes, écologistes).

La ligne de masse, celle que les communistes portent dans les masses, n’est pas la ligne des masses ; c’est la ligne qui radicalise les masses, qui fait le lien entre la ligne des masses et la ligne communiste, qui résout la contradiction entre la ligne spontanée et la ligne révolutionnaire.

Entre le prolétariat spontané — la classe en soi — et le prolétariat conscient — la classe pour soi — il y a le saut qualitatif d’une chose vers son contraire, un saut qualitatif créé par une certaine quantité d’organisation et d’éducation communiste du prolétariat, c’est-à-dire par la transformation communiste du prolétariat. Les succès de la participation des communistes aux luttes économiques du prolétariat spontané ne se mesurent pas aux succès de la lutte économique, mais aux succès de la lutte politique. Pourtant, la lutte politique n’est pas celle du prolétariat spontané, mais celle du prolétariat conscient ; parce que les succès de la participation des communistes aux luttes spontanées se mesurent précisément à la transformation communiste du prolétariat, de la spontanéité (réformiste) vers la conscience (révolutionnaire). La participation des communistes aux luttes spontanées, c’est leur transformation communiste en luttes conscientes. Les communistes ne doivent pas simplement diriger le prolétariat tel qu’il est, c’est-à-dire le prolétariat spontanément réformiste ; pour diriger le prolétariat, ils doivent d’abord le transformer en un autre prolétariat, différent et supérieur, c’est-à-dire en un prolétariat consciemment révolutionnaire ; autrement, il n’y a rien à diriger. Le seul intérêt des communistes dans le prolétariat tel qu’il est, c’est le prolétariat tel qu’il peut être.

La logique bernsteinienne qui voudrait que, car la révolution est historiquement nécessaire (inévitable), les communistes se limitent à la lutte pacifique et réformiste, est ici la même que la logique économiste et (para)syndicaliste. La lutte économique rend nécessaire la révolution, non pas car elle y conduirait linéairement, mais car elle y conduit dialectiquement (par son dépassement dans le politique). La révolution n’est nécessaire que parce que la lutte économique spontanée et réformiste est nécessairement une voie sans issue qui doit nécessairement être dépassée par la lutte politique consciente et révolutionnaire.

Selon Luxemburg, dans La crise de la social-démocratie (1915) :

« La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide.19 »

C’est toute l’erreur des communistes qui se contentent dans leurs activités d’agitation-propagande de répéter, de reformuler ou de radicaliser les revendications économiques ; et dans leurs activités d’organisation, d’accompagner, de prolonger ou de répliquer les mobilisations syndicales. Ces activités économiques importantes ne sont pas pour autant celles des communistes !

Lénine, dans Que faire ?, s’exprime ainsi à ce sujet :

« Nos économistes, y compris le Rabotchéïé Diélo, ont eu du succès parce qu’ils se pliaient à la mentalité des ouvriers arriérés. Mais l’ouvrier social-démocrate, l’ouvrier révolutionnaire (le nombre de ces ouvriers augmente sans cesse) repoussera avec indignation tous ces raisonnements sur la lutte pour des revendications “qui promettent des résultats tangibles”, etc. ; car il comprendra que ce ne sont que des variations sur le vieux refrain du kopeck d’augmentation par rouble. Cet ouvrier dira à ses conseilleurs de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo : Vous avez tort, messieurs, de vous donner tant de peine et de vous mêler avec trop de zèle de choses dont nous nous acquittons nous-mêmes, et de vous dérober à l’accomplissement de vos propres tâches. Il n’est pas du tout intelligent de dire, comme vous faites, que la tâche des sociaux-démocrates est de donner un caractère politique à la lutte économique elle-même ; ceci n’est que le commencement, ce n’est pas la tâche essentielle des sociaux-démocrates ; car dans le monde entier, la Russie y comprise, c’est souvent la police elle-même qui commence à donner à la lutte économique un caractère politique ; les ouvriers apprennent eux-mêmes à comprendre pour qui est le gouvernement.* En effet, la “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”, que vous exaltez comme si vous aviez découvert une nouvelle Amérique, est menée dans quantité de trous perdus de la Russie par les ouvriers eux-mêmes, qui ont entendu parler de grèves, mais ignorent probablement tout du socialisme. Notre “activité” à nous autres ouvriers, activité que vous vous obstinez à vouloir soutenir en lançant des revendications concrètes qui promettent des résultats tangibles, existe déjà chez nous ; et dans notre action professionnelle ordinaire, de tous les jours, nous présentons nous-mêmes ces revendications concrètes, la plupart du temps sans aucune aide des intellectuels. Mais cette activité ne nous suffit pas ; nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la bouillie de la seule politique “économique” ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque évènement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes, et qu’ils nous donnent un peu plus de ce que nous ignorons encore, de ce que notre expérience “économique”, à l’usine, ne nous apprendra jamais les connaissances politiques. Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être — pardonnez-nous notre franchise ! — un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle de cette tâche qui est la vôtre et parlez moins “d’élever l’activité de la masse ouvrière”. De l’activité, nous en avons beaucoup plus que vous ne pensez, et nous savons soutenir par une lutte ouverte, par des combats de rue, même des revendications qui ne promettent aucun “résultat tangible” ! Et ce n’est pas à vous d’“élever” notre activité, car l’activité est justement ce qui vous manque. Ne vous inclinez pas tant devant la spontanéité et songez un peu plus à élever votre activité à vous, messieurs !

*La thèse d’après laquelle il faut “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le domaine de l’activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt un caractère politique de façon spontanée, c’est-à-dire sans l’intervention de ce “bacille révolutionnaire que sont les intellectuels”, sans l’intervention des sociaux-démocrates conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation des socialistes. Mais la tâche des sociaux-démocrates ne se borne pas à l’agitation politique sur le terrain économique ; leur tâche est de transformer cette politique trade-unioniste en une lutte politique sociale-démocrate, de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l’esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique sociale-démocrate. Or, au lieu d’élever et de faire progresser la conscience politique qui s’éveille spontanément, les Martynov se prosternent devant la spontanéité et répètent, répètent jusqu’à l’écœurement, que la lutte économique “fait penser” les ouvriers à leur absence de droits politiques. Il est regrettable que cet éveil spontané de la conscience politique trade-unioniste ne vous “fasse pas penser”, vous messieurs, à vos tâches de sociaux-démocrates !20 »

Quel est donc le sens d’une participation communiste aux revendications économiques et aux mobilisations syndicales ?

« Notre investissement dans les luttes du peuple n’est pas simplement une participation, mais consiste en soi en une lutte idéologique. Cette lutte est celle pour opérer une montée en généralité des mots d’ordre : de la situation particulière vers la conscience de classe, et des questions d’ordre quotidien vers celles d’ordre politique. Il n’y a aucun intérêt à reprendre tels quels les mots d’ordre préexistants lorsque l’on s’implique dans une mobilisation syndicale ou progressiste. Simplement les commenter n’apporte aucune plus-value politique. La pertinence de l’adhésion à une mobilisation est dans sa radicalisation. Cette lutte n’est pas tant celle pour demander plus (“un meilleur salaire !” ou “de nouveaux droits !”) que pour demander autre chose (“plus qu’un salaire !” ou “un nouveau Droit !”). C’est aussi celle pour demander autrement : lorsque la grève cesse d’être une grève, que la manifestation cesse d’être une manifestation, etc.21 »

Pour que notre participation soit plus qu’une simple participation, mais une lutte idéologique, les communistes doivent s’organiser en corps politique révolutionnaire. Un corps politique qui n’est pas construit pour la révolution, c’est-à-dire qui n’a pas été patiemment bâti à cette fin, par un long et ardu processus de formation politique et idéologique, dans la pratique légale et illégale de la lutte des classes (dans les institutions du régime bourgeois et en dehors de celles-ci), n’est pas capable d’entreprendre ou de réussir une révolution communiste.

Si la révolution est la prise du pouvoir politique par une classe, pour que celle-ci puisse avoir un contenu communiste, il ne suffit pas qu’elle soit à majorité prolétarienne, mais bien dominée par des communistes — dans toute la force du mot. Pourquoi ? Car la transition du capitalisme au communisme, c’est-à-dire la création d’une société de complexité supérieure, la résolution des contradictions sociales historiques (celles de l’état présent des choses), ne peut pas être résumée au simple renversement de la bourgeoisie. Cette étape, aussi difficile soit-elle, n’est pas la plus difficile. Le prolétariat porte en lui le communisme, mais tout prolétaire n’est pas un communiste : sans le rôle dirigeant d’une avant-garde communiste, non seulement la classe ouvrière est incapable de briser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de son État, mais surtout, elle est incapable d’entreprendre la transition vers le communisme.

Aujourd’hui, le terme d’« avant-garde dirigeante » a été assigné au léninisme et érigé en épouvantail « autoritaire ». À l’occasion, il est toujours bon de rappeler que la nécessité d’une avant-garde dirigeante était un consensus dans toute la IIde Internationale, de Kautsky à Lénine en passant par Luxemburg, à l’exception notable des courants révisionnistes bernsteinien et affiliés (économisme russe, ministérialisme français, etc.). Les controverses entre marxistes, dans la IIde Internationale, portaient « seulement » sur la forme que devrait prendre une telle avant-garde dirigeante, c’est-à-dire le Parti et son action — à ce propos, l’Histoire a tranché la question.

Selon Luxemburg, dans La crise de la social-démocratie :

« [L]a social-démocratie allemande n’était pas seulement la plus forte troupe d’avant-garde, elle était la tête pensante de l’Internationale.22 »

Le dilemme entre l’ébullition spontanée des masses et l’action planifiée de l’élite révolutionnaire n’existe pas chez les marxistes de la IIde Internationale, ni chez Kautsky ni chez Lénine ni chez Luxemburg ; il n’existe que chez les révisionnistes de la IIde Internationale ! L’incompatibilité, voire l’antagonisme, entre action révolutionnaire spontanée et planifiée, entre la masse et l’élite de la classe, est une fiction anarchiste et révisionniste utilisée par ces derniers dans leur lutte contre le marxisme. Ce dilemme, qui fait d’une opposition dialectique (« l’un et l’autre ») une opposition mécanique (« l’un ou l’autre »), est un faux dilemme ! C’est bien l’intensification autonome et innée des luttes du peuple qui doit créer la situation révolutionnaire qui doit annoncer l’offensive communiste (autonome, mais pas indépendante des masses).

Selon Lénine, dans Par où commencer ? (1901) :

« En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques.”23 »

Le spontanéisme, ce n’est pas exploiter le mouvement spontané du prolétariat, c’est se limiter à ce mouvement spontané. Dans la relation entre l’action spontanée de la majorité de la classe et l’action consciente de la minorité de classe, le premier aspect est généralement dominant, mais le second aspect est généralement principal ; principal, mais pas unilatéral, il dépend aussi de l’aspect généralement secondaire. Compter sur la révolte spontanée du prolétariat n’est pas une erreur spontanéiste, sauf si la confiance dans les masses devient une surconfiance (une confiance unilatérale) : compter sur la révolte spontanée avant soi-même. Objectivement, le mouvement spontané est le plus puissant, celui qui doit le plus probablement créer une situation révolutionnaire, mais le mouvement spontané n’est pas le nôtre ! Si nous voulons gagner, nous ne pouvons nous reposer que ce sur quoi nous avons du contrôle, c’est-à-dire sur le mouvement conscient. La stratégie révolutionnaire, c’est-à-dire la stratégie du mouvement conscient (communiste), ne peut se construire et ne doit se régler que sur ses propres forces, car ce sont les seules qui peuvent l’appliquer, même si elles ne sont pas les forces les plus importantes.

Luxemburg, dans Grève de masse, parti et syndicat (1906), explicite l’unité entre « le mouvement populaire spontané » et « l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat » ; d’abord, elle expose que :

« Ce n’est pas l’organisation seule qui fournit les troupes combattantes, mais la bataille qui fournit dans une bien plus large mesure les recrues pour l’organisation.

Ceci est évidemment beaucoup plus valable encore pour l’action politique de masse directe que pour la lutte parlementaire. Bien que la social-démocratie, noyau organisé de la classe ouvrière, soit à l’avant-garde de toute la masse des travailleurs, et bien que le mouvement ouvrier tire sa force, son unité, sa conscience politique de cette même organisation, cependant le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur l’appui et sur la collaboration des couches les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les défilés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

En Allemagne les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés ni “commandées” par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de “discipline”, d’“éducation politique”, d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires ; en temps normal les statistiques des organisations ou même les statistiques électorales ne donnent qu’une très faible idée de cette influence.24 »

Puis, Luxemburg conclut que :

« Ainsi nous parvenons pour l’Allemagne aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle propre de la “direction” de la social-démocratie par rapport aux grèves de masse que dans l’analyse des évènements de Russie. En effet, laissons de côté la théorie pédante d’une grève de démonstration mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats et exécutée par une minorité organisée, et considérons le vivant tableau d’un véritable mouvement populaire issu de l’exaspération des conflits de classe et de la situation politique, explosant avec la violence d’une force élémentaire en conflits aussi bien économiques que politiques et en grèves de masse alors la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “situation révolutionnaire” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs.25 »

Le consensus en question, sur le parti d’avant-garde du prolétariat, dans la IIde Internationale, était dans la continuité directe des impératifs édictés par Marx et Engels, dans la Ire Internationale (l’Association internationale des travailleurs, AIT), impératifs déduits de leur étude approfondie — qui n’a aujourd’hui pas vieillie.

Selon eux, dans Le Manifeste du parti communiste :

« Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.26 »

De plus, dans la Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT à Londres de septembre 1871 :

« “L’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen” ;

[…] “Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques. Bien loin de pousser à l’émancipation des travailleurs, ils continueront à y opposer le plus d’obstacles possibles… La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière” ;

[…]

Considérant en outre :

  • Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;
  • Que cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ;
  • Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

La conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis.27 »

Si les communistes sont eux-mêmes perméables à l’opportunisme (l’Histoire l’a démontré et nous payons aujourd’hui le prix de cette démonstration), le choix n’en est pas moins binaire : soit s’en remettre à l’inorganisation, et se condamner à perdre, soit s’organiser politiquement, et se donner une chance de vaincre. Il va de soi que la victoire en question n’est jamais garantie, mais dans un cas, l’aliénation politique est totale, et dans l’autre cas, elle n’est que partielle — le chemin est sinueux… mais il y a un chemin ! Accepter la lutte politique communiste, c’est risquer la défaite dans l’opportunisme organisé, mais refuser la lutte politique communiste, c’est la certitude de la défaite dans l’opportunisme spontané. Tous les reproches — justifiés ou non — qui peuvent être faits aux communistes présents ou passés ne changeront rien à cette réalité.

La question n’est pas « spontanéité révolutionnaire ou organisation réformiste ? », mais « réformisme spontané ou organisé ? » Ailleurs que dans l’organisation révolutionnaire (le Parti communiste), il n’y a aucune échappatoire au réformisme ! Celles et ceux qui attendent de la spontanéité la défaite du réformisme, pourront attendre toute l’éternité. L’opposition entre la spontanéité et l’organisation, si ce n’est l’organisation révolutionnaire, n’est que l’opposition entre un réformisme spontané et un réformisme organisé. Le Parti peut toujours usurper la révolution, mais sans le Parti, il n’y a jamais de révolution à usurper.

Le seul moyen de rester politiquement pur, libre du poids de tout bilan, c’est bien sûr de ne rien faire, et de se conforter là où il n’y a aucun risque de gagner (ce qui reviendrait à perdre cette pureté, cette liberté). Pareillement, il est très facile d’avoir raison lorsque la réalité de la lutte des classes ne vient pas nous contredire. Le syndicalisme, heureux d’une quasi-absence de bilan historique à défendre, est un débouché politique parfait pour les réformistes dans le déni souhaitant garder les apparats d’une radicalité innocente (une radicalité qui ne peut se permettre l’innocence que parce qu’elle n’est qu’en apparence !). Les syndicalistes les plus convaincus peuvent ainsi s’imaginer révolutionnaires en se contentant d’appeler à la « grève générale » dans leurs activités syndicales, et de discerner ses prémices derrière chaque soubresaut de conflictualité économique.

Toutes et tous les révolutionnaires doivent avoir une conscience aiguë de l’impératif du militantisme politique, pour une organisation politique, à des fins politiques, d’une part ; et de la nécessité de l’« avant-garde dirigeante » pour faire dévier le prolétariat de la lutte réformiste et l’arracher à l’opportunisme, d’autre part.

Engels, dans son discours à la Conférence des délégués de l’AIT à Londres de septembre 1871, l’explique ainsi :

« Mais la révolution n’est-elle pas l’acte suprême en matière politique ? Or, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens — l’action politique qui prépare la révolution, éduque l’ouvrier et sans elle le prolétariat sera toujours frustré et dupé le lendemain de la bataille par les Favre et Pyat. Cependant, la politique qu’il faut faire doit être celle du prolétariat : le parti ouvrier ne doit pas être à la queue de quelque parti bourgeois que ce soit, mais doit toujours se constituer en parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but.28 »

Rien ne peut être mis au-dessus ou à la place de la lutte politique (communiste) du prolétariat, qui est la condition à toute lutte autonome de celui-ci. Si les moyens pour une telle lutte n’existent pas encore, alors les communistes doivent créer de tels moyens avant tout autre chose. Si un « parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but » n’existe pas déjà, alors les communistes doivent « toujours se constituer » en un tel parti en priorité !

Les syndicats sont des organisations bourgeoises, au même titre que les partis ouvriers bourgeois : leur composition est ouvrière, mais leur lutte est bourgeoise. Premièrement, parce qu’ils sont des organisations de lutte principalement légale, donc, de lutte contre la bourgeoisie dans le régime bourgeois, aux conditions de la bourgeoisie. Deuxièmement, parce qu’ils sont des organisations de lutte pour le salaire, donc, de lutte pour le Travail dans sa relation avec le Capital. Les syndicats luttent pour que le prix de vente de la force de travail continue de correspondre au prix de reproduction de la force de travail, c’est-à-dire pour que les ouvrières et ouvriers puissent continuer de vendre et de reproduire leur force de travail. Les syndicats mènent une lutte de négociation avec la bourgeoisie, pour la perpétuation du travail salarié ; le parti ouvrier mène une lutte à mort avec la bourgeoisie, pour l’abolition du travail salarié. N’est pas prolétarien tout ce qui sert les intérêts matériels du prolétariat d’un pays donné à un moment donné, sinon, toutes les politiques opportunistes, y compris celles de l’État bourgeois lui-même, sont « prolétariennes ». N’est prolétarien que ce qui sert les intérêts internationaux (« les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat ») et historiques (« les intérêts du mouvement dans sa totalité ») du prolétariat. Entre la perpétuation ou l’abolition de l’exploitation capitaliste, il y a la différence entre une lutte bourgeoise et prolétarienne. Une lutte pour la perpétuation de l’exploitation capitaliste, qu’elle soit du côté du Travail ou du Capital dans cette relation, c’est-à-dire du côté du salaire ou du profit, est une lutte bourgeoise (une lutte de la société bourgeoise).

Lorsque les syndicats ne sont pas révolutionnaires — lorsqu’ils ne mènent pas une lutte révolutionnaire effective, sous direction du Parti communiste — la tactique de participation aux syndicats est analogue à la tactique de participation aux élections : lutter dans une institution bourgeoise pour gagner les masses avec celle-ci. Tant qu’un syndicat n’est pas « rouge », communiste, il est bourgeois. Lutter dans une institution bourgeoise, que celle-ci soit au sommet ou à la base de la société bourgeoise, au parlement comme au syndicat, est réformiste. Réformiste dans le fond, jusqu’à ce que le Parti puisse effectivement gagner les masses avec celle-ci, mais aussi dans la forme, jusqu’à ce que le Parti puisse effectivement prendre le pouvoir avec celle-ci (la « retourner », c’est-à-dire la transformer d’une superstructure de la bourgeoisie en superstructure du prolétariat)29. « Effectivement », parce que la tendance d’une chose est une réalité qui n’est pas la réalité de cette chose. Une chose réelle en potentiel ou en puissance ne l’est pas en fait ; or, ce sont sur les faits effectifs, et non pas sur les faits potentiels ou en puissance, que les sujets agissent30.

Une organisation ouvrière autonome ne peut être qu’une organisation ouvrière politique (communiste). Sans le Parti, une organisation syndicale ne peut être une organisation ouvrière autonome de la bourgeoisie qu’institutionnellement, mais pas politiquement et idéologiquement : un syndicat peut être autonome par sa structure, mais pas par son programme ni par ses idées ! Les communistes doivent construire l’organisation ouvrière en dehors des organisations syndicales, parce qu’ils doivent construire l’organisation ouvrière en dehors de toutes les organisations bourgeoises. Les communistes ne peuvent pas « être à la queue » des syndicats, pas plus que « de quelque parti bourgeois que ce soit » ! Les communistes ne peuvent pas placer une organisation bourgeoise, syndicale ou non, au-dessus ou à la place de l’organisation ouvrière, autonome et politique !

4. La défaite spontanée

Quatrièmement, sous-estimer la force de la bourgeoisie. Le mouvement révolutionnaire est une menace existentielle pour la bourgeoisie. Une résistance correspondant aux enjeux que posent devant elle les ambitions communistes est donc à attendre de la bourgeoisie. Se dire révolutionnaire doit commencer par prendre au sérieux toute la radicalité de ce qu’est une révolution, et donc, toute la radicalité de ce qui est à attendre de la réaction.

Entretenir une conception abstraite de ce que peut-être une révolution est commun chez les économistes et les (para)syndicalistes, lorsque le problème n’est pas écarté d’emblée comme l’expression d’un fantasme aventuriste, militariste, insurrectionnaliste, blanquiste, etc., c’est-à-dire gauchiste. Poser concrètement la question « comment faire une révolution communiste en France ? » serait quasiment ridicule. Cette perspective paraît si éloignée, si impossible, qu’il est plus confortable de s’en remettre à autre chose que soi-même — comme le mouvement spontané du prolétariat — pour ne pas assumer la profonde difficulté des problèmes de la révolution. En conséquence, il y a une habitude persistante à se représenter la révolution comme une très grande manifestation ou une très grande grève (qui sont des formes de lutte réformiste), pour continuer de remettre à plus tard les formes concrètes de la prise du pouvoir (pour mieux retourner aux luttes réformistes).

Les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » — qui font de la grève l’alpha et l’oméga de la lutte révolutionnaire — ont été adoptées par certains syndicalistes ou parasyndicalistes. Ces stratégies justifieraient l’engagement quasi exclusif dans la lutte économique, qui est le leur. Cependant, elles sont réduites à un simple résultat de la lutte économique croissante, au basculement mécanique de l’une vers l’autre, et sont vidées de toute la lutte politique qui les rend révolutionnaires, qui transforme des méthodes réformistes en leur contraire. Finalement, elles ne sont plus que le prétexte de la liquidation syndicale, la phraséologie messianique de la capitulation opportuniste. Appliquées par les syndicalistes ou parasyndicalistes, les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » sont pseudo-politiques — politiques dans les mots, économiques dans les actes —, donc pseudo-révolutionnaires.

Ces attitudes inconséquentes traduisent souvent une conception très superficielle de la réelle puissance du régime bourgeois. Sans même parler des extrémités fascistes, la normalité démocratique de l’État bourgeois (sa forme « classique ») n’a jamais reculé à ouvrir le feu sur les prémices d’insubordination ouvrière ou à éliminer les militantes et militants les plus dangereuses et dangereux, sans s’embarrasser de sa propre légalité. Ce temps n’est pas révolu !

« Il ne faut jamais sous-estimer la dimension et l’intensité de la résistance bourgeoise, car celle-ci est très littéralement prête à tout pour stopper l’avancée de la menace existentielle qu’est pour elle le communisme. Son niveau d’organisation, ses moyens militaires et techniques, son absence de limites “morales” ou “de principes”, etc., sont autant de réalités à connaître pour dissiper notre naïveté. Notre dictature du prolétariat n’est qu’une réponse à la dictature de la bourgeoisie et du Capital, et pourtant, sa violence paraît timide face à la leur. Celles et ceux qui ne comprennent pas la nécessité du Parti et de l’État, de tout le sens du mot “dictature” — dans toute sa portée unilatérale et illimitée —, sont aussi ceux qui ne saisissent pas que le camp de Dachau, l’offensive Barbarossa, la méthode Jakarta ou l’opération Condor ne sont pas des mauvais rêves qui se seraient dissipés, des méthodes “d’un autre temps”. “La victoire ou la mort” n’est pas un slogan romantique, c’est un constat.31 »

« Il faut attendre de l’État bourgeois une résistance formidable, acharnée jusqu’aux dernières extrémités. La puissance d’un État impérialiste contemporain n’est pas plus illimitée que celle de n’importe quel autre État de l’Histoire, mais par rapport à ces derniers, ses moyens sont disproportionnellement développés — tant en force qu’en intelligence. Lorsque l’offensive révolutionnaire sera à l’ordre du jour, il sera diminué, mais loin d’être neutralisé. Pour imaginer gagner, il faut donc comprendre que l’État bourgeois ne va pas s’effondrer de lui-même, ni après quelques coups, mais seulement lorsqu’il aura été intégralement disloqué. Il faut comprendre alors aussi que cette entreprise de longue haleine n’est que la nôtre.32 »

Si les syndicats et la lutte économique sont bien une « école incontournable », « une première étape », etc., saisir qu’il y a des choses qu’ils n’enseignent pas, voire qu’ils freinent activement, est très important. L’organisation syndicale et les objectifs et méthodes de la lutte économique ne préparent pas le prolétariat à la révolution, et le maintiennent dans un état de désarmement et de vulnérabilité aux assauts du régime bourgeois, en plaçant le combat sur un terrain où celui-ci a l’avantage. La négociation du prix de vente de la force de travail, de la péréquation des profits et des droits démocratiques, sur le terrain « à découvert » de la légalité ou de la semi-légalité — toujours dans les institutions du régime bourgeois ou en marge de celles-ci — ne peut convertir ni ses tactiques ni ses combattantes et combattants en tactiques ou en combattantes et combattants de la révolution. Le passage des armes et du terrain réformistes (sur lequel nous sommes condamnés à nous placer, mais où la bourgeoisie possède un avantage décisif permanent), aux armes et au terrain révolutionnaires, ne peut pas se faire du jour au lendemain, ni « automatiquement » ni « naturellement ».

Lénine, dans À propos des grèves (1899), après avoir rappelé qu’elles sont des phénomènes inévitables (nécessaires) de la période historique du capitalisme, qu’elles sont un développement très important de la lutte ouvrière tout entière (soit-elle strictement économique), et qu’elles sont de formidables opportunités de mobilisation et de conscientisation communistes, affirme :

« Ainsi les grèves apprennent aux ouvriers à s’unir ; elles leur montrent que c’est seulement en unissant leurs efforts qu’ils peuvent lutter contre les capitalistes ; les grèves apprennent aux ouvriers à penser à la lutte de toute la classe ouvrière contre toute la classe des patrons de fabrique et contre le gouvernement autocratique, le gouvernement policier. C’est pour cette raison que les socialistes appellent les grèves “l’école de guerre”, une école où les ouvriers apprennent à faire la guerre à leurs ennemis, afin d’affranchir l’ensemble du peuple et tous les travailleurs du joug des fonctionnaires et du capital.

Mais “l’école de guerre”, ce n’est pas encore la guerre elle-même. Lorsque les grèves se propagent largement parmi les ouvriers, certains d’entre eux (et quelques socialistes) en viennent à s’imaginer que la classe ouvrière peut se borner à faire grève, à organiser des caisses et des associations pour les grèves, et que ces dernières à elles seules suffisent à la classe ouvrière pour arracher une amélioration sérieuse de sa situation, voire son émancipation. Voyant la force que représentent l’union des ouvriers et leurs grèves, même de faible envergure, certains pensent qu’il suffirait aux ouvriers d’organiser une grève générale s’étendant à l’ensemble du pays pour obtenir des capitalistes et du gouvernement tout ce qu’ils désirent. Cette opinion a été également celle d’ouvriers d’autres pays, lorsque le mouvement ouvrier n’en était qu’à ses débuts et manquait tout à fait d’expérience. Mais cette opinion est fausse. Les grèves sont un des moyens de lutte de la classe ouvrière pour son affranchissement mais non le seul ; et si les ouvriers ne portent pas leur attention sur les autres moyens de lutte, ils ralentiront par là la croissance et les progrès de la classe ouvrière. En effet, pour assurer le succès des grèves, il faut des caisses afin de faire vivre les ouvriers pendant la durée du mouvement. Ces caisses, les ouvriers en organisent dans tous les pays (généralement dans le cadre d’une industrie donnée, d’une profession ou d’un atelier) ; mais chez nous, en Russie, la chose est extrêmement difficile car la police les traque, confisque l’argent et emprisonne les ouvriers. Il va de soi que les ouvriers savent aussi déjouer la police, que la création de ces caisses est utile et nous n’entendons pas la déconseiller aux ouvriers. Mais on ne peut espérer que ces caisses ouvrières, interdites par la loi, puissent attirer beaucoup de membres ; or, avec un nombre restreint d’adhérents, elles ne seront pas d’une très grande utilité. Ensuite, même dans les pays où les associations ouvrières existent librement et disposent de fonds très importants, même dans ces pays la classe ouvrière ne saurait se borner à lutter uniquement par des grèves. Il suffit d’un arrêt des affaires dans l’industrie (d’une crise comme celle qui se dessine actuellement en Russie) pour que les patrons des fabriques provoquent eux-mêmes des grèves, parce qu’ils ont parfois intérêt à faire cesser momentanément le travail, à ruiner les caisses ouvrières. Aussi les ouvriers ne peuvent-ils se borner exclusivement aux grèves et aux formes d’organisation qu’elles impliquent. En deuxième lieu, les grèves n’aboutissent que là où les ouvriers sont déjà assez conscients, où ils savent choisir le moment propice, formuler leurs revendications, où ils sont en liaison avec les socialistes pour se procurer ainsi des tracts et des brochures. Or ces ouvriers sont encore peu nombreux en Russie et il est indispensable de tout faire pour en augmenter le nombre, pour initier la masse des ouvriers à la cause ouvrière, pour les initier au socialisme et à la lutte ouvrière. Cette tâche doit être assumée en commun par les socialistes et les ouvriers conscients, qui forment à cet effet un parti ouvrier socialiste. En troisième lieu, les grèves montrent aux ouvriers, nous l’avons vu, que le gouvernement est leur ennemi, qu’il faut lutter contre lui. Et, dans tous les pays, les grèves ont en effet appris progressivement à la classe ouvrière à lutter contre les gouvernements pour les droits des ouvriers et du peuple tout entier. Ainsi que nous venons de le dire, seul un parti ouvrier socialiste peut mener cette lutte, en diffusant parmi les ouvriers des notions justes sur le gouvernement et sur la cause ouvrière. Nous parlerons plus spécialement une autre fois de la façon dont les grèves sont menées chez nous, en Russie, et de l’usage que doivent en faire les ouvriers conscients. Pour le moment, il nous faut souligner que les grèves, comme on l’a dit ci-dessus, sont “l’école de guerre” et non la guerre elle-même, qu’elles sont seulement un des moyens de la lutte, une des formes du mouvement ouvrier. Des grèves isolées les ouvriers peuvent et doivent passer et passent effectivement dans tous les pays à la lutte de la classe ouvrière tout entière pour l’émancipation de tous les travailleurs. Lorsque tous les ouvriers conscients deviennent des socialistes, c’est-à-dire aspirent à cette émancipation, lorsqu’ils s’unissent à travers tout le pays pour propager le socialisme parmi les ouvriers, pour enseigner aux ouvriers tous les procédés de lutte contre leurs ennemis, lorsqu’ils forment un parti ouvrier socialiste luttant pour libérer tout le peuple du joug du gouvernement et pour libérer tous les travailleurs du joug du capital, alors seulement la classe ouvrière adhère sans réserve au grand mouvement des ouvriers de tous les pays, qui rassemble tous les ouvriers et arbore le drapeau rouge avec ces mots : “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !”33 »

Ci-dessus, Lénine s’attaque à la confusion entre « l’école de guerre » (la grève) et « la guerre elle-même » (la révolution). Un an plus tard, dans Les tâches urgentes de notre mouvement, Lénine s’attaque à la confusion entre les « escarmouches légères » et la « bataille décisive » :

« Enfin, en ce qui concerne les questions de tactique, nous nous limiterons à ceci : la social-démocratie ne se lie pas les mains, elle ne restreint pas ses activités à un plan ou à une méthode de lutte politique préétablie ; elle reconnaît toutes les méthodes de lutte, pour autant qu’elles correspondent aux forces dont dispose le Parti et qu’elles facilitent l’obtention des meilleurs résultats possibles dans les conditions données. Si nous disposons d’un parti solidement organisé, une simple grève peut se transformer en manifestation politique, en victoire politique sur le gouvernement. Si nous disposons d’un parti solidement organisé, une révolte dans une seule localité peut déboucher sur une révolution victorieuse. Nous devons garder à l’esprit que les luttes contre le gouvernement pour des revendications partielles et l’obtention de certaines concessions ne sont que des escarmouches légères avec l’ennemi, des affrontements entre avant-postes, alors que la bataille décisive reste à venir.34 »

Sans organisation de révolutionnaires conséquente, l’école de guerre ne peut pas mener à la guerre elle-même, les escarmouches légères ne peuvent pas mener à la bataille décisive. Toute étape de développement de la lutte révolutionnaire ne peut mener à la révolution que si elle est correctement comprise en tant que telle, une étape à dépasser vers l’étape suivante. Chaque étape de développement ne peut être dépassée vers l’étape suivante, plus politique, plus générale, plus révolutionnaire, etc., que par l’action d’un « parti solidement organisé ».

La surestimation des syndicats ou de la lutte syndicale est, selon Lénine, une « maladie de croissance » du mouvement communiste. Cette surestimation est une « maladie » en ce qu’elle limite l’organisation et la lutte du mouvement communiste à l’organisation et la lutte syndicales, c’est-à-dire économiques spontanées. Celles-ci sont différentes de l’organisation et de la lutte révolutionnaire, non seulement par leur réformisme, mais aussi par leurs « méthodes artisanales ». Entre les « méthodes artisanales » de la lutte spontanée et réformiste et les méthodes professionnelles de la lutte consciente et révolutionnaire, il y a un monde de développement quantitatif et qualitatif qu’il reste à parcourir.

Lénine, dans Que faire ?, le développe ainsi :

« Il faut maintenant nous arrêter à une question que, certainement, tout lecteur se pose déjà. Ce travail artisanal, maladie de croissance qui affecte l’ensemble du mouvement, peut-il être mis en connexion avec l’économisme considéré comme une des tendances de la social-démocratie russe ? Nous croyons que oui. Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d’organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s’en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation ; elles sont aussi dans l’étroitesse de l’ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l’incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d’une bonne organisation de révolutionnaires ; enfin — et c’est le principal — elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l’ériger en “théorie” particulière c’est-à-dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également. Dès les premières tentatives de ce genre, il devint évident que les méthodes artisanales étaient liées à l’économisme et que nous ne nous débarrasserions pas de notre étroitesse dans le travail d’organisation, avant de nous être débarrassés de l’économisme en général (c’est-à-dire de la conception étroite de la théorie du marxisme, du rôle de la social-démocratie et de ses tâches politiques). Or, ces tentatives ont été faites dans deux directions. Les uns se sont mis à dire : la masse ouvrière n’a pas encore formulé elle-même des tâches politiques aussi étendues et aussi urgentes que celles que lui “imposent” les révolutionnaires ; elle doit encore lutter pour les revendications politiques immédiates, mener “la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” (et à cette lutte “accessible” au mouvement de masse correspond naturellement une organisation “accessible” même à la jeunesse la moins préparée). D’autres, éloignés de tout “gradualisme”, ont déclaré : on peut et l’on doit “accomplir la révolution politique”, mais point n’est besoin pour cela de créer une forte organisation de révolutionnaires éduquant le prolétariat par une lutte ferme et obstinée ; il suffit pour cela que nous nous saisissions tous du gourdin “accessible” et familier. Pour parler sans allégories, il nous faut organiser la grève générale ou stimuler par “un terrorisme excitatif” le mouvement ouvrier un peu “languissant”. Ces deux tendances, opportuniste et “révolutionniste”, s’inclinent devant les méthodes artisanales dominantes, ne croient pas à la possibilité de s’en délivrer, ne voient pas notre tâche pratique, la première et la plus urgente : créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité.35 »

Les deux tendances spontanéistes que critique Lénine, jusqu’à leur rejet opportuniste de la nécessité du Parti communiste en théorie et de sa construction en pratique, se retrouvent presque telles quelles, aujourd’hui en France — même si la première est très majoritaire sur la seconde. D’une part, rejeter l’organisation de révolutionnaires parce que le prolétariat n’est pas « prêt à la révolution » et qu’il ne faut donc pas se couper de lui. D’autre part, rejeter l’organisation de révolutionnaires parce que le prolétariat n’est pas « prêt à la révolution » (ou ne pourrait plus l’être) et qu’il faut donc lui montrer l’exemple (ou s’affranchir de lui). D’une part et d’autre, considérer que la tâche longue, difficile, ingrate, etc., de construction de l’organisation de révolutionnaires est une perte de temps et d’énergie, parce qu’investir dans la lutte future « limite » la lutte immédiate (économique spontanée ou politique « autonome »). Dans les deux cas, ce sont les spontanéistes qui limitent leur action, parce qu’elles et ils la limitent à la spontanéité du prolétariat, soit pour que la lutte politique ne dépasse pas la lutte économique, soit pour qu’une lutte politique elle aussi spontanée dépasse la lutte économique. Dans le premier cas, les spontanéistes ne devancent pas le prolétariat, pour que la lutte économique crée la lutte politique ; dans le second cas, les spontanéistes devancent le prolétariat, pour que la lutte politique « autonome » crée la lutte politique ; mais dans les deux cas, les spontanéistes luttent pour que la lutte économique crée spontanément la lutte politique. Leur rôle se limite donc à attendre, « être là », avec le prolétariat ou devant lui, jusqu’à ce qu’il devienne spontanément politique (révolutionnaire). Les spontanéistes de droite et de « gauche » reprochent à la construction de l’organisation de révolutionnaires de dévier du temps et de l’énergie respectivement de la lutte économique, où se trouve le prolétariat, et de la lutte politique « autonome » ; les spontanéistes de droite et de « gauche » attendent que le prolétariat avance de lui-même hors de la lutte réformiste (généralement économique), vers la lutte révolutionnaire (politique communiste) ; mais, que font les spontanéistes de droite et de « gauche » pour que le prolétariat devienne autre chose que ce qu’il est déjà ? Les spontanéistes de droite suivent le prolétariat et attendent qu’il les accompagne de lui-même. Les spontanéistes de « gauche » montrent l’exemple au prolétariat et attendent qu’il les rattrape de lui-même. Les spontanéistes de droite comme de « gauche » peuvent attendre encore longtemps !

Chez les spontanéistes, de droite comme de « gauche », il y a surconfiance dans l’organisation et l’éducation spontanée des masses, par elles-mêmes, et méfiance dans l’organisation et l’éducation consciente des masses, par les communistes. Les spontanéistes se cachent derrière l’idéologie innée des masses pour ne pas assumer la leur, qui doit encore être acquise par celles-ci (et qui leur est donc étrangère avant de l’être). Les spontanéistes ne voient pas l’idéologie innée des masses — principalement — comme un obstacle à surmonter, mais — principalement — comme une fondation sur laquelle s’élever ou un tremplin sur lequel sauter. Les spontanéistes veulent que l’idéologie innée des masses soit remplacée par leur idéologie, mais celles et ceux-ci ne veulent pas la remplacer elles et eux-mêmes ; les spontanéistes veulent qu’elle se remplace toute seule. Toute la confiance que les spontanéistes investissent à tort dans l’idéologie innée des masses (réformiste), celles et ceux-ci ne l’investissent pas dans l’idéologie communiste ; or, la confiance dans l’idéologie innée des masses, c’est la confiance dans l’idéologie bourgeoise des masses !

Lénine, dès 1900, dans Les tâches urgentes de notre mouvement, présente le spontanéisme de droite et de « gauche » (contre lesquels il polémiquera plus tard dans Par où commencer ? puis dans Que faire ?) comme le principal obstacle à surmonter dans (!) le mouvement social-démocrate de Russie pour la réalisation de sa « tâche principale et fondamentale » :

« Avec l’essor du mouvement, le champ d’action des sociaux-démocrates s’élargit ; le travail se diversifie, et un nombre croissant de militants du mouvement concentrent leurs efforts sur l’accomplissement de diverses tâches spécifiques que les besoins quotidiens de la propagande et de l’agitation mettent en avant. Ce phénomène est tout à fait naturel et inévitable, mais il nous oblige à veiller tout particulièrement à ce que ces activités et méthodes de lutte spécifiques ne deviennent pas une fin en soi, et à ce que le travail préparatoire ne soit pas considéré comme l’activité principale et unique.

Notre tâche principale et fondamentale est de faciliter le développement politique et l’organisation politique de la classe ouvrière. Ceux qui relèguent cette tâche au second plan, qui refusent de lui subordonner toutes les tâches spéciales et les méthodes particulières de lutte, suivent une voie erronée et causent un grave préjudice au mouvement. Et elle est reléguée au second plan, premièrement, par ceux qui appellent les révolutionnaires à n’utiliser que les forces de cercles conspirateurs isolés, coupés du mouvement ouvrier, dans la lutte contre le gouvernement. Elle est reléguée au second plan, deuxièmement, par ceux qui restreignent le contenu et la portée de la propagande, de l’agitation et de l’organisation politiques ; qui jugent bon et approprié de ne traiter les travailleurs de “politique” qu’à des moments exceptionnels de leur vie, uniquement lors d’occasions festives ; qui substituent avec trop de sollicitude des revendications de concessions pratiques de l’autocratie à la lutte politique contre l’autocratie ; et qui ne font pas assez d’efforts pour que ces demandes de concessions partielles soient élevées au rang de lutte systématique et implacable d’un parti révolutionnaire de la classe ouvrière contre l’autocratie.36 »

« Notre » spontanéisme de « gauche » (minoritaire), l’autonomisme français contemporain, plus ou moins insurrectionnaliste, plus ou moins désespéré, fait triste comparaison à côté de son prédécesseur, tant en termes de taille que d’action : le terrorisme russe (d’abord socialiste-révolutionnaire, puis également social-démocrate).

Lénine, dans Par où commencer ?, s’exprime ainsi à ce sujet :

« Sur le plan des principes, nous n’avons jamais rejeté ni ne pouvons rejeter la terreur. C’est un des aspects de guerre, qui peut convenir parfaitement, et même être indispensable à un certain moment du combat, dans un certain état de l’armée et dans certaines conditions. Mais le fait est justement qu’on nous propose aujourd’hui la terreur non point comme l’une des opérations d’une armée combattante, opération étroitement rattachée et articulée à tout le système de la lutte, mais comme un moyen d’attaque isolée, indépendant de toute armée et se suffisant à lui-même. D’ailleurs, à défaut d’une organisation révolutionnaire centrale et avec des organisations révolutionnaires locales faibles, la terreur ne saurait être autre chose. C’est bien pourquoi nous déclarons résolument que, dans les circonstances actuelles, la terreur est une arme inopportune, inopérante, qui détourne les combattants les plus actifs de leur tâche véritable et la plus importante pour tout le mouvement, et qui désorganise non pas les forces gouvernementales, mais les forces révolutionnaires. Souvenez-vous des derniers événements : sous nos yeux, la grande masse des ouvriers et du “bas peuple” des villes se ruait au combat, mais il manquait aux révolutionnaires un état-major de dirigeants et d’organisateurs. Dans ces conditions, si les révolutionnaires les plus énergiques se consacrent à la terreur, ne risquons-nous pas d’affaiblir les détachements de combat, les seuls éléments sur lesquels on puisse fonder un espoir sérieux ? N’avons-nous pas à craindre une rupture de liaison entre les organisations révolutionnaires et ces foules dispersées d’hommes mécontents, protestant et prêts au combat, dont la faiblesse ne tient qu’à leur dispersion ? Or, cette liaison est le gage unique de notre succès. Loin de nous l’idée de refuser toute importance à des coups héroïques isolés, mais notre devoir est de mettre en garde de toute notre énergie contre cet engouement pour la terreur auquel tant de gens sont si enclins aujourd’hui, au point d’y voir notre arme principale et essentielle. La terreur ne sera jamais un acte de guerre à l’égal des autres : dans le meilleur des cas, elle ne convient que comme l’une des formes de l’assaut décisif. La question se pose : pouvons-nous, au moment actuel, appeler à cet assaut ? […] Le gros de nos forces est formé de volontaires et d’insurgés. En fait d’armée permanente, nous n’avons que quelques petits détachements, et encore ils ne sont pas mobilisés, n’ont pas de liaison entre eux, ne sont pas entraînés à se former en colonnes d’une façon générale, sans même parler de colonnes d’assaut. Dans ces conditions, tout homme capable d’envisager l’ensemble de notre lutte, sans s’en laisser distraire à chaque “tournant” de l’histoire, doit comprendre que notre mot d’ordre, à l’heure actuelle, ne saurait être “À l’assaut !”, mais bien “Entreprenons le siège en règle de la forteresse ennemie !” En d’autres termes, l’objectif immédiat de notre Parti ne peut pas être d’appeler toutes les forces dont il dispose à se lancer dès maintenant à l’attaque, mais d’appeler à mettre sur pied une organisation révolutionnaire capable de rassembler toutes les forces et d’être le dirigeant non seulement en titre, mais réel, du mouvement, c’est-à-dire une organisation toujours prête à soutenir chaque protestation et chaque explosion, en les mettant à profit pour accroître et endurcir une armée apte à livrer le combat décisif.37 »

« Notre » spontanéisme de droite (majoritaire), l’économisme français contemporain, plus ou moins syndicaliste ou parasyndicaliste, plus ou moins naïf, est lui beaucoup moins honnête que son prédécesseur, à qui il emprunte pourtant toute sa rhétorique : l’économisme russe.

Deux ans avant Que faire ?, dès 1900, Lénine l’attaque ainsi :

« “Organisez-vous !” Rabochaya Mysl ne cesse de le répéter aux ouvriers sur tous les tons, et tous les partisans de la tendance “économiste” reprennent ce cri. Nous souscrivons bien sûr pleinement à cet appel, mais nous ne manquerons pas d’ajouter : organisez-vous, mais pas seulement en sociétés d’entraide, en caisses de grève et en cercles ouvriers ; organisez-vous aussi en un parti politique ; organisez-vous pour la lutte déterminée contre le gouvernement autocratique et contre l’ensemble de la société capitaliste. Sans une telle organisation, le prolétariat ne s’élèvera jamais à la lutte de classe consciente ; sans une telle organisation, le mouvement ouvrier est voué à l’impuissance. Avec pour seules aides des fonds, des cercles d’étude et des sociétés d’entraide, la classe ouvrière ne sera jamais en mesure d’accomplir sa grande mission historique : s’émanciper elle-même et émanciper l’ensemble du peuple russe de l’esclavage politique et économique. Aucune classe dans l’histoire n’a accédé au pouvoir sans produire ses propres dirigeants politiques, ses représentants éminents capables d’organiser un mouvement et de le diriger.38 »

Lénine, dans Que faire ?, rapporte une conversation avec un économiste qui pourrait avoir lieu aujourd’hui en France, avec n’importe quel « communiste » :

« Si pour le social-démocrate l’idée de “lutte économique contre le patronat et le gouvernement”, l’emporte sur celle de la lutte politique, il est naturel de s’attendre à ce que l’idée d’“organisation des ouvriers” l’emporte plus ou moins chez lui sur l’idée d’“organisation des révolutionnaires”. Et c’est ce qui arrive effectivement, en sorte que, en parlant organisation, nous parlons des langues absolument différentes. Je me souviens, par exemple, d’une conversation que j’eus un jour avec un économiste assez conséquent, que je n’avais pas connu autrefois. La conversation tomba sur la brochure : Qui fera la révolution politique ? Nous convînmes rapidement que son défaut capital était de méconnaître les problèmes d’organisation. Nous pensions déjà être d’accord, mais… l’entretien se poursuivant, nous nous aperçûmes que nous parlions absolument deux langues. Mon interlocuteur accusait l’auteur de méconnaître les caisses de grèves, sociétés de secours mutuels, etc. ; quant à moi, je parlais de l’organisation de révolutionnaires indispensable pour “faire” la révolution politique. Et dès que cette divergence se fut révélée, je ne me souviens pas de m’être jamais trouvé d’accord sur aucune question de principe avec cet économiste.

Quelle était donc la source de nos divergences ? Mais justement que les économistes dévient constamment du social-démocratisme vers le trade-unionisme dans les tâches d’organisation comme dans les tâches politiques. La lutte politique de la social-démocratie est beaucoup plus large et plus complexe que la lutte économique des ouvriers contre le patronat et gouvernement. De même (et de ce fait), l’organisation d’un parti social-démocrate révolutionnaire doit nécessairement être d’un autre genre que l’organisation des ouvriers pour la lutte économique. L’organisation des ouvriers doit être, en premier lieu, professionnelle ; en second lieu, la plus large possible ; en troisième lieu, la moins conspirative possible (ici et plus loin, je ne parle, bien entendu, que de la Russie autocratique). Au contraire, l’organisation des révolutionnaires doit englober avant tout et principalement des hommes dont la profession est l’action révolutionnaire (c’est pourquoi d’ailleurs, parlant d’une organisation de révolutionnaires, je songe aux révolutionnaires sociaux-démocrates). Devant cette caractéristique commune aux membres d’une telle organisation, doit absolument s’effacer toute distinction entre ouvriers et intellectuels, et à plus forte raison entre les diverses professions des uns et des autres. Nécessairement cette organisation ne doit pas être très étendue, et il faut qu’elle soit la plus clandestine possible.39 »

Doit-on accuser Lénine d’être un gauchiste petit-bourgeois, pour parler en ces termes de « la lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement » ?

Pour les économistes, ce qui compte, ça n’est pas la lutte du prolétariat en général, mais une forme très particulière, très restreinte, de la lutte du prolétariat : la grève. La grève est une forme de lutte du prolétariat, mais elle n’est que l’une des formes spontanées de lutte du prolétariat ! Il y a de multiples autres formes de lutte du prolétariat, spontanées comme conscientes. De plus, les formes de lutte les plus importantes du prolétariat sont toutes des formes conscientes (communistes), qu’elles soient encore réformistes ou déjà révolutionnaires. Pourquoi les économistes investissent-elles et investissent-ils donc autant d’effort dans cette forme très particulière, très restreinte, de lutte du prolétariat, et pas n’importe quelle autre ? Par exemple, les soulèvements (émeutes), qui ne sont pas moins récurrents ou opportuns que les grèves ? Parce que la grève est — essentiellement — une forme de lutte légale du prolétariat ! La grève n’est pas une confrontation directe avec l’État bourgeois : elle est soit une confrontation directe avec le patronat (d’une entreprise ou d’un secteur), soit une confrontation indirecte avec l’État bourgeois. Cette confrontation est majoritairement pacifique, et lorsqu’elle ne l’est pas (par exemple, contre la police), la violence reste dans l’enceinte d’un lieu de travail, c’est-à-dire délimitée — par la bourgeoisie ! — dans son intensité et sa portée.

Pour les économistes les plus révolutionnaires (certains trotskistes ou anarchistes), si la grève est la forme ultime de lutte du prolétariat (voire, la seule possible), c’est parce que chaque grève préparerait en fait la grève révolutionnaire : la « grève politique de masse » ou la « grève générale insurrectionnelle ». Or, ni la « grève politique de masse » ni la « grève générale insurrectionnelle » n’ont prouvé être la meilleure forme de lutte révolutionnaire du prolétariat (sinon l’inverse), et elles ne sont pas plus proches d’être à l’ordre du jour que n’importe quelle autre forme de lutte révolutionnaire du prolétariat. Nous y reviendrons ci-dessous. Pourquoi les économistes choisissent-elles et choisissent-ils donc cette stratégie révolutionnaire et pas n’importe quelle autre ? Parce que la grève n’est une forme — réellement — illégale de lutte du prolétariat que lorsqu’elle est révolutionnaire. La grève révolutionnaire est donc une forme de lutte illégale qui pourrait être préparée entièrement par une forme de lutte légale — la grève. Préparer la guerre révolutionnaire, c’est organiser l’armée révolutionnaire pour la lutte armée, c’est-à-dire entrer dans un monde d’illégalité ; alors que préparer la grève révolutionnaire, c’est organiser le syndicat pour la grève, c’est-à-dire rester dans un monde de légalité. Les stratégies économistes de grève révolutionnaire amputent la révolution de la lutte armée : la préparation de la prise du pouvoir par la force est abandonnée par les révolutionnaires et déléguée aux masses grévistes. Dans les rêves des économistes, les masses grévistes seront si fortes, l’État bourgeois sera si faible, que la lutte armée du prolétariat contre la bourgeoisie sera presque superflue : la bourgeoisie laissera tomber le pouvoir, et le prolétariat n’aura qu’à le ramasser. La grève serait une arme exhaustive du prolétariat, de la lutte économique la plus spontanée jusqu’à la lutte politique la plus consciente (la révolution). Avec les stratégies de grève révolutionnaire, les économistes esquivent l’illégalité jusqu’au tout dernier moment, l’ultime grève où l’État bourgeois sera renversé d’un coup net.

La grève est une forme de lutte du prolétariat, elle n’est pas la plus importante, mais elle est l’une des plus faciles. « Les économistes dévient constamment du [communisme] vers le trade-unionisme dans les tâches d’organisation comme dans les tâches politiques » ; les économistes ne veulent pas des tâches communistes précisément parce qu’elles sont « beaucoup plus large et plus complexe que la lutte économique des ouvriers contre le patronat et gouvernement. »

Lénine, dans sa polémique contre le menchevisme, Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), s’exprime ainsi à ce sujet :

« Nous ne pouvons que nous réjouir si la social-démocratie réussit à diriger chaque grève, car c’est son devoir immédiat et absolu de diriger toutes les manifestations de la lutte de classe du prolétariat, et la grève est une des manifestations les plus profondes et les plus vigoureuses de lutte. Mais nous serons des suivistes, si nous admettons qu’on identifie cette forme de lutte initiale, ipso facto trade unioniste, sans plus, avec la lutte social­-démocrate multiple et consciente.40 »

La confusion du politique et de l’économique n’est pas qu’un mal pour la lutte et l’organisation politique des révolutionnaires ; c’est tout autant un mal pour la lutte et l’organisation économiques des ouvrières et ouvriers. Spontanément, le prolétariat progresse de la résistance désorganisée jusqu’à la résistance organisée — le syndicalisme. Seul, le prolétariat se forge donc des armes contre la bourgeoisie — les syndicats. Tout le problème de cette résistance, de ces armes, c’est qu’elles sont fragiles. Du point de vue communiste d’une ou d’un révolutionnaire, elles sont mauvaises, certes ; mais du point de vue réformiste d’une ouvrière ou d’un ouvrier, elles sont mauvaises aussi ! Déjà, la bourgeoisie peut corrompre toute la frange supérieure du prolétariat spontanément organisé (la bureaucratie syndicale), voire tout celui-ci ; ensuite, même les franges du prolétariat spontanément organisées qui ne sont pas achetées par la bourgeoisie ne sont pas libres de l’idéologie bourgeoise, qui habite spontanément les cerveaux de tout le prolétariat ; enfin, dans l’hypothèse où le prolétariat spontanément organisé serait une quelconque menace, celui-ci ne fait pas le poids face à la bourgeoisie consciemment organisée. Le syndicat n’a pas d’état-major ni d’armée prolétarienne, alors que l’État a un état-major et une armée bourgeoise. N’importe quelle grève générale peut être brisée sans aucune concession avec un peu de volonté politique de la part de la bourgeoisie : par la violence.

Selon les économistes, la lutte et l’organisation économiques sont prioritaires, parce qu’elles sont les meilleures pour les ouvrières et ouvriers. C’est le point de départ de la logique économiste, à partir duquel celle-ci déduit toute sa stratégie spontanéiste. C’est aussi l’erreur la plus fondamentale des économistes. La meilleure arme de la lutte économique, ce n’est pas celle qui est créée spontanément, seule, c’est celle qui est créée consciemment, avec les communistes. La lutte économique est la mieux servie lorsqu’elle n’est pas servie par elle-même. Les meilleurs chefs syndicaux sont celles et ceux qui sont communistes avant d’être syndicalistes. Idem, les meilleurs syndicats sont ceux qui sont rouges avant d’être d’une tout autre couleur.

Pas de syndicats sans bureaucratie syndicale ; cela, les syndicalistes et parasyndicalistes le savent (sauf s’ils sont stupides), mais ça ne les dérange pas : soit elles et ils veulent être les meilleurs amis de la bureaucratie syndicale, soit elles et ils veulent devenir la nouvelle bureaucratie syndicale à la place de l’ancienne. Lorsque les syndicalistes et parasyndicalistes s’insurgent contre les trahisons de la bureaucratie syndicale, elles et ils ne le font pas par politique communiste, mais par politique opportuniste : elles et ils veulent diriger la lutte réformiste à la place de celles et ceux qui la dirigent déjà. Évidemment, dans leur « stratégie » cette substitution se justifie par le fond prétendument révolutionnaire de la lutte réformiste entre leurs mains plutôt qu’entre d’autres, mais dans la réalité, une bureaucratie syndicale n’est qu’une bureaucratie syndicale (il faut toujours la combattre, mais jamais pour la remplacer !), et la lutte réformiste n’est que la lutte réformiste (il faut toujours y participer, mais jamais pour la faire nôtre !). Pour dépasser la bureaucratie syndicale, il faut dépasser le syndicat ; cela, les syndicalistes et parasyndicalistes le savent aussi (idem, sauf s’ils sont stupides), mais ils n’en ont aucune intention. Elles et ils n’ont aucune intention de dépasser la bureaucratie syndicale, parce qu’elles et ils n’ont aucune intention de dépasser le syndicat (et sa lutte réformiste) dans autre chose.

Les révolutionnaires doivent faire ce que le prolétariat ne fait pas, s’organiser indépendamment de lui ; les révolutionnaires doivent faire ce que le prolétariat ne fait pas, parce que ce qu’il fait est insuffisant, sa propre organisation est faible dans la négociation ainsi que dans le combat.

Lénine, dans Que faire ?, l’explique ainsi :

« Les organisations ouvrières pour la lutte économique doivent être des organisations professionnelles. Tout ouvrier social-démocrate doit, autant que possible, soutenir ces organisations et y travailler activement. Bon. Mais il n’est point de notre intérêt d’exiger que les sociaux-démocrates seuls puissent être membres des unions “corporatives” : cela restreindrait notre influence sur la masse. Laissons participer à l’union tout ouvrier qui comprend la nécessité de s’unir pour lutter contre le patronat et le gouvernement. Le but même des unions corporatives ne saurait être atteint si elles ne groupaient pas tous ceux à qui est accessible au moins ce degré élémentaire de compréhension et si ces unions corporatives n’étaient pas des organisations très larges. Et plus larges seront ces organisations, plus large aussi sera notre influence sur elles, influence exercée non seulement par le développement “spontané” de la lutte économique mais aussi par l’action directe et consciente des membres socialistes de l’Union sur leurs camarades. Mais dans une organisation à effectifs nombreux, une action strictement conspirative est impossible (car elle exige beaucoup plus de préparation qu’il n’en faut pour participer à la lutte économique). […]

[…]

La morale à tirer est simple : si nous commençons par établir une solide, une forte organisation de révolutionnaires, nous pourrons assurer la stabilité du mouvement dans son ensemble, atteindre à la fois les buts sociaux-démocrates et les buts trade-unionistes proprement dits. Tandis que si nous commençons par constituer une organisation ouvrière large, soi-disant la plus “accessible” à la masse (en réalité, cette organisation sera la plus accessible aux gendarmes et elle rendra les révolutionnaires accessibles à la police), nous n’atteindrons ni l’un ni l’autre de ces buts. Nous ne nous débarrasserons pas de notre travail artisanal et, par notre morcellement, par nos effondrements continuels nous ne ferons que rendre plus accessibles à la masse les trade-unions du type [réactionnaire] Zoubatov et Ozérov.41 »

Les prêtres de l’économisme prêchent l’adoration des masses et la « massification » du mouvement communiste. Pourtant, c’est l’économisme lui-même qui prévient toute « massification » du mouvement communiste, en prévenant toute progression indépendante de celui-ci. Dans leur bouche, la « massification » n’est qu’un sophisme spontanéiste, c’est-à-dire une injonction catégorique à ne rien entreprendre indépendamment des masses. Les économistes psalmodient sur la « massification » sans « massifier » quoi que ce soit, et sans créer quoi que ce soit qui puisse « massifier ». Le culte du programme minimum ou de l’autonomie de classe, c’est le culte de la spontanéité ; or, le culte de la spontanéité, c’est le culte de la marginalité du mouvement communiste dans le mouvement ouvrier.

Aujourd’hui comme il y a plus d’un siècle, l’économisme cache toujours son opportunisme derrière un même argument : le respect du sacro-saint programme minimum. Quel programme minimum ?

Pour les communistes, il n’y a pas de programme minimum réformiste et de programme maximum révolutionnaire ; il y a la ligne révolutionnaire et la ligne de masse. Un programme minimum réformiste et un programme maximum révolutionnaire sont en fait deux lignes différentes, même lorsque les réformistes les pensent l’une dans le développement de l’autre (le programme maximum comme contenu « en germe » dans le programme minimum, c’est-à-dire comme un certain niveau déterminé du développement de celui-ci). La ligne révolutionnaire et la ligne de masse, elles, ne sont pas deux lignes différentes, mais une seule et même ligne appliquée différemment dans des conditions différentes. Les applications concrètes de la ligne révolutionnaire dépendent des conditions concrètes dans lesquelles elle doit être appliquée : la méthode pour appliquer concrètement la ligne révolutionnaire, c’est la ligne de masse. La ligne de masse n’est donc pas une autre ligne que la ligne révolutionnaire, c’est la méthode avec laquelle est appliquée la ligne révolutionnaire. Contrairement au programme minimum réformiste, la ligne de masse est déjà la ligne révolutionnaire. Il n’y a pas de ligne révolutionnaire en dehors ou au delà de la ligne de masse, la ligne révolutionnaire n’est appliquée qu’avec la ligne de masse et la ligne de masse n’est que l’application de la ligne révolutionnaire. La ligne de masse, c’est le « comment ? » de « la théorie [c’est-à-dire, une ligne] se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu’elle pénètre les masses42 ». Avec la ligne de masse, la ligne révolutionnaire trouve les masses à n’importe quel degré du développement de leur lutte. Contrairement au programme minimum opportuniste, qui est réformiste, la ligne de masse communiste est immédiatement et directement révolutionnaire ; elle ne l’est pas « ultérieurement » et « indirectement », comme l’est le programme minimum selon les apôtres du Programme de transition (1938) de Trotsky. Les masses ne sont pas toujours prêtes à la révolution — loin de là — mais elles sont toujours prêtes à la ligne révolutionnaire, car la ligne révolutionnaire a toujours une ligne de masse.

Toute la propagande auprès des masses que font les trotskistes dans la lutte pour leur programme minimum, ils ne la font pas pour la révolution. Toute l’organisation que construisent les trotskistes dans la lutte pour leur programme minimum, ils ne la construisent pas pour la révolution. Les forces accumulées dans la lutte pour leur programme minimum, c’est-à-dire dans la lutte pour des réformes, ne sont des forces que pour leur programme minimum, c’est-à-dire des forces réformistes. Les trotskistes ne préparent pas les masses à la révolution, elles et ils les préparent à leur programme minimum ; idem, les trotskistes ne se préparent pas à la révolution, elles et ils se préparent à leur programme minimum. Ceci dit, les trotskistes ne sont que les spontanéistes de droite les plus honnêtes : leur principale faute est d’avoir théorisé le plus clairement ce que d’autres font aussi en pratique.

Il ne faut pas confondre les étapes d’un plan systématique avec l’« étapisme ». Tout plan systématique a des étapes, qui correspondent à des niveaux de développement de celui-ci. Cependant, tout plan systématique n’est pas un plan étapiste. L’étapisme, que ce soit celui de Trotsky ou de Kritchevski (auteur de la Rabotchéïé Diélo) avant lui43, est un plan par étape contre-révolutionnaire, qui sépare en deux étapes la propagande et l’action immédiates de la propagande et de l’action révolutionnaires. La propagande et l’action révolutionnaires doivent s’appliquer différemment selon les étapes de leur développement, mais dans notre stratégie, la propagande et l’action de toutes les étapes sont révolutionnaires. Toute soumission de la ligne révolutionnaire des communistes à la ligne spontanée des masses, que ce soit par la « dialectique » étapiste du programme de transition ou encore celle de l’autonomie de classe, est une soumission à la bourgeoisie.

Selon Lénine, dans Un nouveau livre de Vandervelde sur l’État (1918), « ce qui inspire l’œuvre entière de Marx et d’Engels, et qui distingue le socialisme réel de sa caricature bourgeoise », c’est :

« [L]’analyse de la révolution en opposition avec les tâches réformistes, l’analyse de la tactique révolutionnaire en opposition avec la tactique réformiste, l’analyse du rôle du prolétariat dans l’anéantissement du système ou de l’ordre, du régime d’esclavage salarié, en opposition avec le rôle du prolétariat des “grandes” puissances, qui partage avec la bourgeoisie une parcelle du surprofit et du surbutin impérialistes de cette dernière.44 »

Or, c’est tout cela qui est totalement absent dans le spontanéisme de droite.

Parce qu’elle est la plus élaborée, la stratégie trotskiste du programme de transition est aussi la stratégie spontanéiste de droite qui mérite le plus d’effort de notre part. Les trotskistes veulent lutter sur le terrain des réformes mieux que les réformistes, pour les dépasser, et cela devrait faire d’eux des révolutionnaires : le programme minimum (de réformes) devrait amener au programme maximum (de révolution) ; mais, dans la lutte directe et immédiate des masses, c’est bien le programme minimum qui prend toute la place, et le programme maximum qui ne prend que la place qui lui reste, s’il ne s’efface pas totalement. Concrètement, les trotskistes sont plus réformistes que les réformistes : ils se contentent de rappeler que les réformes pour lesquelles ils luttent ne sont qu’intermédiaires, comme si cela changeait quoi que ce soit à leur lutte réformiste.

Les trotskistes veulent élever le niveau des réformes toujours plus haut, que celles-ci soient possibles ou impossibles sous le capitalisme, pour acculer les réformistes et mobiliser les masses. Mais, dans la lutte pour des réformes, les masses préféreront toujours les réformistes, plus conséquents que celles et ceux qui reconnaissent elles et eux-mêmes lutter pour des choses impossibles. D’autant plus, lorsque la bourgeoisie peut effectivement réaliser — même partiellement ! — les réformes exigées dans la lutte, qu’importe que le programme maximum soit en annexe du programme minimum, les masses mobilisées par le programme minimum sont satisfaites par celui-ci et quittent la lutte. À l’inverse, lorsque la bourgeoisie ne peut pas ou ne veut pas réaliser les réformes exigées dans la lutte, idem, les masses mobilisées par le programme minimum et déçues par celui-ci quittent la lutte. Que l’issue de la lutte soit la victoire ou la défaite des réformes du programme minimum, celle-ci se conclut par la démotivation des masses mobilisées — satisfaites ou déçues. Le seul moyen d’éviter la faillite du réformisme est de se séparer le plus nettement possible du réformisme, à commencer dans la lutte pour des réformes.

Lutter pour des réformes et reconnaître l’impossibilité de ces réformes — en même temps ! — est une formidable preuve d’inconséquence et d’impuissance politique donnée aux masses. Plutôt que de démontrer la nécessité de la révolution, comme elles et ils se l’imaginent, les trotskistes ne démontrent que leur propre inutilité, par rapport aux réformistes. Démontrer l’impossibilité des réformes sans en conclure la nécessité de la lutte révolutionnaire immédiate est ridicule, non seulement du point de vue des communistes, mais surtout du point de vue des masses. La stratégie du programme de transition, plutôt que d’attiser l’énergie des masses, la dissipe ; plutôt que d’aiguiser la conscience des masses, l’émousse ; plutôt que de concentrer l’action des masses, la disperse ; plutôt que d’arracher les masses aux directions opportunistes, les pousse vers celles-ci ; etc.

Toutes et tous les communistes doivent participer aux luttes réformistes des masses, mais elles et ils ne doivent pas essayer d’être plus réformiste que le sont les masses spontanées ou les réformistes eux-mêmes, elles et ils doivent essayer de démolir le réformisme : exacerber la politique réformiste jusqu’à l’absurde ne peut pas convaincre les masses de la révolution, cela ne peut que les convaincre des réformes ; seule la politique révolutionnaire peut convaincre les masses de la révolution.

Alors, pourquoi faire passer un programme de réformes avant un programme de révolution, si ce n’est pour liquider ce dernier ? Le programme révolutionnaire a des étapes de développement (d’où la nécessité de la ligne de masse), mais il n’y a pas d’étapes de développement avant le programme révolutionnaire : rien ne le précède. S’il y a un programme minimum communiste, alors ce programme est lui-même déjà révolutionnaire, il n’est pas celui d’une étape avant la révolution, mais celui d’une étape de la révolution. Par exemple, dans les pays semi-coloniaux, le programme minimum communiste est la révolution de nouvelle démocratie, qui est déjà un programme de prise du pouvoir du prolétariat. Le programme minimum trotskiste n’est qu’un programme minimum réformiste maquillé. Il n’est pas le programme d’une première étape de la révolution, mais un programme de réforme distinct de tout programme révolutionnaire. Évidemment, Trotsky a imaginé un lien politique organique de l’un vers l’autre, qui lui donnerait un fond révolutionnaire, mais ce lien n’est qu’une pure construction idéologique, qui ne s’est jamais incarnée dans la lutte des classes comme prophétisée.

Dans la stratégie du programme de transition, en particulier, se trouve l’un des éléments les plus essentiels du trotskisme, en général : l’irréfutabilité, c’est-à-dire la théorie au-delà de la pratique. La théorie trotskiste est juste a priori, indépendamment de toute pratique, parce qu’elle s’est rendue impossible à vérifier ou à réfuter dans la lutte des classes (du point de vue interne, c’est-à-dire trotskiste). Lorsque l’application du programme de transition mène toujours aux mêmes échecs réformistes, tout peut et doit être remis en cause, sauf l’application du programme de transition. Comment déterminer si l’application du programme de transition est une réussite ou un échec, étant donné que tout ce à quoi mène l’application du programme de transition est a priori une réussite ? Tout ce que peuvent faire ou ne pas faire le prolétariat ou la bourgeoisie est, selon le programme de transition, une étape du développement de la lutte révolutionnaire ; donc, quels que soient les résultats concrets de l’application du programme de transition, tous ces résultats font en fait partie de ladite transition. Si la bourgeoisie refuse les réformes, c’est positif (le prolétariat comprend le besoin de la révolution) ; si la bourgeoisie accepte les réformes, c’est positif (le prolétariat comprend que la lutte paye) ; si le prolétariat est satisfait, c’est positif (le prolétariat est motivé) ; si le prolétariat est déçu, c’est positif (idem). Dans Le Programme de transition, Trotsky a donné une formidable justification théorique à la stagnation spontanéiste dans laquelle les trotskistes se complaisent depuis bientôt un siècle. Du point de vue communiste, le programme de transition apparaît comme un appareil sophistiqué d’automystification réformiste.

Dans Que faire ?, Lénine poursuit sur la nécessité de l’organisation de révolutionnaires, contre les spontanéistes de droite et de « gauche » :

« Or, en cette période où toute la crise de la social-démocratie russe s’explique par le fait que les masses, spontanément éveillées, n’ont pas de dirigeants suffisamment préparés, développés et expérimentés, nos sages viennent nous dire sentencieusement avec la profondeur de pensée d’un Jeannot : “Mauvaise chose qu’un mouvement qui ne vient pas d’en bas !”

“Un comité d’étudiants n’est pas ce qu’il nous faut : il est instable.” Tout à fait juste. Mais la conclusion qui en découle, c’est qu’il faut un comité de révolutionnaires professionnels, composé de gens — ouvriers ou étudiants, peu importe ! — qui auront su faire leur éducation de révolutionnaires professionnels. Tandis que votre conclusion à vous, c’est qu’il ne faut pas stimuler du dehors le mouvement ouvrier ! Dans votre ingénuité politique, vous ne remarquez même pas que vous faites le jeu de nos économistes et de notre primitivisme. Permettez-moi de vous poser une question : comment nos étudiants ont-ils “stimulé” nos ouvriers ? Uniquement en leur portant le peu de connaissances politiques qu’ils avaient eux-mêmes, les bribes d’idées socialistes qu’ils avaient pu recueillir (car la principale nourriture spirituelle de l’étudiant contemporain, le marxisme légal, n’a pu lui donner que l’ABC, que des bribes). Il n’y a pas eu trop, mais au contraire trop peu, scandaleusement, honteusement peu, de cette “stimulation du dehors” dans notre mouvement ; car jusqu’ici nous n’avons fait que mijoter avec trop de zèle dans notre jus, que nous incliner trop servilement devant l’élémentaire “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”. Nous, révolutionnaires de profession, nous devons cent fois plus nous occuper et nous nous occuperons de cette “stimulation”. Mais justement parce que vous employez cette expression odieuse de “stimulation du dehors”, qui inspire inévitablement à l’ouvrier (du moins à un ouvrier aussi peu développé que vous l’êtes vous-même) la méfiance envers tous ceux qui lui apportent du dehors les connaissances politiques et l’expérience révolutionnaire, et suscite en lui le désir instinctif d’envoyer promener tous ces gens-là, — vous vous montrez un démagogue ; or les démagogues sont les pires ennemis de la classe ouvrière.

Parfaitement ! Et ne criez pas trop vite aux procédés “inadmissibles entre camarades” de ma polémique ! Je ne songe pas à suspecter la pureté de vos intentions ; j’ai déjà dit que l’on pouvait aussi devenir démagogue uniquement par ingénuité politique. Mais j’ai montré que vous étiez descendus jusqu’à la démagogie. Et je ne me lasserai jamais de répéter que les démagogues sont les pires ennemis de la classe ouvrière. Les pires, précisément, parce qu’ils attisent les mauvais instincts de la foule, et qu’il est impossible aux ouvriers non développés de reconnaître ces ennemis, qui se présentent, et parfois sincèrement, comme leurs amis. Les pires, parce que, dans cette période de dispersion et de flottements où notre mouvement se cherche encore, rien n’est plus facile que d’entraîner démagogiquement la foule, que seules les épreuves les plus amères pourront ensuite convaincre de son erreur. Voilà pourquoi le mot d’ordre de l’heure pour les sociaux-démocrates russes doit être la lutte résolue contre la Svoboda tombant dans la démagogie, et contre le Rabotchéïé Diélo, qui, lui aussi, tombe dans la démagogie (nous reviendrons encore là-dessus).

“Il est plus facile de se saisir d’une dizaine de têtes intelligentes que d’une centaine d’imbéciles.” Cette magnifique vérité (qui nous vaudra toujours les applaudissements de la centaine d’imbéciles) parait évidente uniquement parce que, dans votre raisonnement, vous avez sauté d’une question à l’autre. Vous avez commencé et vous continuez à parler de l’arrestation du “comité”, de “l’organisation”, et maintenant vous sautez à une autre question, à l’arrachement des “racines” du mouvement “en profondeur”. Certes, notre mouvement est insaisissable parce qu’il a des centaines et des centaines de milliers de racines en profondeur ; mais la question n’est point là. Même maintenant, malgré tout notre primitivisme, il est impossible de “se saisir” de nous, de nos “racines en profondeur” ; et pourtant nous avons à déplorer et ne pouvons pas ne pas déplorer des arrestations d’“organisations”, qui empêchent toute continuité dans le mouvement. Or, si vous posez la question de la mainmise sur les organisations et que vous vous en teniez à cette question, je vous dirai qu’il est beaucoup plus difficile de se saisir d’une dizaine de têtes intelligentes que d’une centaine d’imbéciles. Et je soutiendrai cette thèse quoi que vous fassiez pour exciter la foule contre mon “antidémocratisme”, etc. Par “têtes intelligentes”, en matière d’organisation, il faut entendre uniquement, comme je l’ai indiqué maintes fois, les révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers d’origine, peu importe. Or, j’affirme :

  1. qu’il ne saurait y avoir de mouvement révolutionnaire solide sans une organisation de dirigeants stable et qui assure la continuité du travail ;
  2. que plus nombreuse est la masse entraînée spontanément dans la lutte, formant la base du mouvement et y participant et plus impérieuse est la nécessité d’avoir une telle organisation, plus cette organisation doit être solide (sinon, il sera plus facile aux démagogues d’entraîner les couches arriérées de la masse) ;
  3. qu’une telle organisation doit se composer principalement d’hommes ayant pour profession l’activité révolutionnaire ;
  4. que, dans un pays autocratique, plus nous restreindrons l’effectif de cette organisation au point de n’y accepter que des révolutionnaires professionnels ayant fait l’apprentissage de la lutte contre la police politique, plus il sera difficile de “se saisir” d’une telle organisation ;
  5. d’autant plus nombreux seront les ouvriers et les éléments des autres classes sociales qui pourront participer au mouvement et y militer de façon active.

J’invite nos économistes, nos terroristes et nos “économistes-terroristes” à réfuter ces thèses, dont je ne développerai en ce moment que les deux dernières. La question de savoir s’il est plus facile de se saisir d’une “dizaine de têtes intelligentes” ou d’une “centaine d’imbéciles” ramène à la question que j’ai analysée plus haut : une organisation de masse au régime strictement clandestin est-elle possible ? Nous ne pourrons jamais donner à une organisation large le caractère clandestin sans lequel il ne saurait être question d’une lutte résolue et suivie contre le gouvernement. La concentration de toutes les fonctions clandestines entre les mains du plus petit nombre possible de révolutionnaires professionnels ne signifie nullement que ces derniers “penseront pour tous”, que la foule ne prendra pas une part active au mouvement. Au contraire, la foule fera surgir ces révolutionnaires professionnels en nombre toujours plus grand. Car alors elle saura qu’il ne suffit pas à quelques étudiants et à quelques ouvriers menant à la lutte économique de se rassembler pour constituer un “comité” mais qu’il est nécessaire pendant des années de faire son éducation de révolutionnaire professionnel et la foule “pensera” à cette éducation et renoncera à son travail artisanal. La centralisation des fonctions clandestines de l’organisation ne signifie nullement la centralisation de toutes les fonctions du mouvement. […] La centralisation des fonctions les plus conspiratives par l’organisation des révolutionnaires, loin d’affaiblir, enrichira et étendra l’action d’une foule d’autres organisations qui s’adressent au grand public et qui pour cette raison, sont peu réglementées et aussi peu conspiratives que possible : syndicats ouvriers, cercles ouvriers d’instruction et lecture de publications illégales, cercles socialistes, et aussi cercles démocratiques pour toutes les autres couches la population, etc., etc. Ces cercles, syndicats et organisations sont nécessaires partout : il faut qu’ils soient le plus nombreux et que leurs fonctions soient le plus variées possible ; mais il est absurde et nuisible de les confondre avec l’organisation des révolutionnaires, d’effacer la ligne de démarcation qui existe entre eux, d’éteindre dans la masse le sentiment déjà incroyablement affaibli que, pour “servir” un mouvement de masse, il faut des hommes qui se consacrent spécialement et entièrement à l’activité social-démocrate et qui, patiemment, opiniâtrement, fassent leur éducation de révolutionnaires professionnels.

Or, ce sentiment s’est incroyablement affaibli. Par nos méthodes artisanales nous avons compromis le prestige des révolutionnaires en Russie : c’est la notre pêché capital en matière d’organisation. Un révolutionnaire mou, hésitant dans les problèmes théoriques, borné dans son horizon, justifiant son inertie par la spontanéité du mouvement de masse ; plus semblable à un secrétaire de trade-union qu’à un tribun populaire, incapable de présenter un plan hardi et de grande envergure qui force le respect même de ses adversaires, un révolutionnaire inexpérimenté et maladroit dans son art professionnel — la lutte contre la police politique, — est-ce là un révolutionnaire, voyons ? Non, ce n’est qu’un pitoyable manœuvrier.

Qu’aucun praticien ne m’en veuille pour cette épithète sévère : en ce qui concerne l’impréparation, je m’applique cette épithète à moi-même tout le premier. J’ai travaillé dans un cercle qui s’assignait des tâches très vastes, multiples ; nous tous, membres de ce cercle, nous souffrions jusqu’à en éprouver une véritable douleur, de sentir que nous n’étions que des manœuvriers à ce moment historique où l’on eût pu dire, en modifiant un mot célèbre : Donnez nous une organisation de révolutionnaires, et nous retournerons la Russie ! Plus souvent j’ai eu à me rappeler ce sentiment cuisant de honte que j’éprouvais alors, et plus j’ai senti monter en moi une amertume contre ces pseudo sociaux-démocrates dont la propagande “déshonore le titre de révolutionnaire”, et qui ne comprennent pas que notre tâche n’est pas de défendre le ravalement du révolutionnaire au niveau du manœuvrier, mais d’élever les manœuvriers au niveau des révolutionnaires.45 »

Aujourd’hui en France, toutes et tous les communistes partagent le sentiment hautement révolutionnaire exprimé par Lénine ci-dessus, mais toutes et tous ne partagent pas les conclusions elles aussi hautement révolutionnaires qu’il en tire. En 1902, dans l’Empire russe, Lénine avait déjà réfuté la totalité des sophismes encore invoqués 120 ans plus tard contre l’organisation de révolutionnaires, par les spontanéistes de droite comme de « gauche », dont des « léninistes » autoproclamés. Ces « léninistes », si elles et ils ne sont pas politiquement réformistes, secrètement satisfaites et satisfaits de n’être que des « manœuvrières » et des « manœuvriers », sont politiquement illettrés.

Si Lénine a écrit ces lignes dans le contexte de la lutte contre l’autocratie, nous ne devons pas nous cacher derrière la démocratie pour justifier la légalité ; car, entre la démocratie et l’autocratie fasciste, il n’y a qu’un certain nombre de crises économiques et politiques. De plus, depuis 1945, en Occident, les organisations communistes ont presque toutes été détruites par l’excès de légalité, et presque aucune par l’excès d’illégalité : aujourd’hui, c’est l’opportunisme de droite, réformiste, qui est de loin dominant, qui a la base sociale la plus profonde. L’opportunisme de droite, le réformisme, doit donc être la principale cible lorsque nous visons l’opportunisme. Évidemment, l’opportunisme de « gauche » n’est souvent là que pour cacher l’opportunisme de droite sous une couche de naïveté et d’enthousiasme, c’est-à-dire que derrière l’insurrectionnalisme des spontanéistes de « gauche », il y a le même profond manque d’ambitions révolutionnaires, la même profonde lâcheté réformiste, que derrière l’économisme des spontanéistes de droite.

En résumé, dans la participation des communistes aux syndicats et aux luttes économiques spontanées du prolétariat, la stratégie révolutionnaire est la suivante :

« L’enjeu est de conquérir par la lutte immédiate pour des revendications dans le capitalisme, une hégémonie dans les masses populaires, c’est-à-dire un terrain de manœuvre politique suffisant pour nous permettre ensuite d’avancer la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire la revendication du communisme et de la révolution. Nous menons maintenant une lutte dans la société bourgeoise pour (aussi tôt et autant que possible) mener une lutte hors de la société bourgeoise. Il n’y a pas de continuité simple et directe entre nos demandes immédiates et nos demandes révolutionnaires, mais les premières vont permettre aux secondes d’exister.

Le cadre de nos revendications est contraint par l’ampleur de notre mouvement : ce que nous sommes capables de représenter politiquement (notre crédibilité et notre capacité d’action). Avant la situation révolutionnaire (ou en l’absence de guerre prolongée), la lutte communiste est donc “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”, c’est-à-dire qu’elle est restreinte à un cadre fondamentalement réformiste — intracapitaliste —, même lorsque la lutte est en dehors des institutions bourgeoises (l’État, les syndicats, etc.) et que ses moyens sont violents ou illégaux. Pour échapper à ce dernier, il ne suffit pas simplement de faire “enfler” nos demandes réformistes, c’est-à-dire de demander toujours plus dans le capitalisme. Il n’est possible ni de lutter dans un cadre réformiste comme dans un cadre révolutionnaire, ni l’inverse, ni en espérant faire d’un cadre réformiste un cadre révolutionnaire. Premièrement, car le cadre réformiste est décisivement à notre désavantage — la bourgeoisie a l’ascendant du terrain sur tous les plans —, et deuxièmement, car ses méthodes de lutte et ses revendications sont inadéquates à un cadre révolutionnaire (leurs fins et leurs moyens sont différents) — la continuité de l’un à l’autre n’est ni simple ni directe ! Il faut au contraire activement lutter pour passer d’un cadre de revendication réformiste à un cadre révolutionnaire — extracapitaliste. Ce saut qualitatif ne peut pas se faire si, dès le début, notre combat pour des objectifs immédiats n’est pas explicitement conçu comme un moyen pour un autre type d’objectif, entre lesquels il y a rupture (du cadre réformiste au cadre révolutionnaire). Ces deux cadres sont en rupture avec l’ordre bourgeois, mais seul le cadre révolutionnaire peut le renverser — faire la révolution. Notre lutte contre le capitalisme dans le capitalisme n’a de sens que pour gagner l’espace de manœuvre politique, c’est-à-dire l’hégémonie dans les masses populaires et le pouvoir requis, pour engager la lutte contre le capitalisme hors du capitalisme.

En bref, il faut gagner ici et maintenant, aussi petits soient ces gains, pour avoir de quoi gagner ailleurs ensuite. C’est le sens de “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”. Mais cette accumulation de forces n’est révolutionnaire que si elle vise à rendre possible la transition vers la révolution, pas si elle n’est qu’une fuite en avant des revendications, qui devraient magiquement faire “exploser” le cadre réformiste pour le convertir en cadre révolutionnaire. Le passage de la lutte intracapitaliste à la lutte extracapitaliste, est aussi, mais n’est pas qu’une augmentation quantitative des revendications et des moyens revendicatifs, car c’est bien un saut qualitatif qui demande aussi d’autres fins et d’autres moyens que ceux de la revendication immédiate réformiste (dans la “forme”), c’est-à-dire aussi des fins et des moyens politiques et révolutionnaires (d’où son “fond”). Le passage d’une forme de lutte réformiste à une forme révolutionnaire ne se fait pas tout seul, ou comme une évidence : il doit être planifié, préparé et consciemment créé dès et autant que rendu possible. De plus, sans ce programme réellement révolutionnaire, le réformisme finit par être autant dans la forme que dans le fond, et la révolution n’est alors plus qu’un horizon abstrait et un slogan performatif creux. En conclusion, entre la conquête du programme minimum et du programme maximum, ou entre l’insubordination et la révolution, il n’y a pas une transition graduelle et progressive46 : les seconds sont contenus “en germe” dans les premiers, mais ils ne peuvent pas “germer” dans ceux-ci (tout comme le capitalisme contient le communisme, qui ne peut pas exister tant que le capitalisme existe).47 »

Conclusion

L’exposé ci-dessus n’est pas une diatribe contre les luttes économiques et syndicales. Celles-ci sont nécessaires, déjà, car elles existent indépendamment de notre volonté (elles sont là, se priver de leur portée dans les masses serait une erreur grave) ; ensuite, car elles servent de première école non seulement pour les révolutionnaires, mais pour tout le prolétariat.

Lénine, dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », l’explique ainsi :

« Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme ; ils ont marqué le passage de l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats, par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe ouvrière. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est, pour le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable “école du communisme” et l’école préparatoire des prolétaires pour l’application de leur dictature, le groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble des travailleurs.48 »

Mais, ce qui est une très bonne « première étape » n’est pas un chemin tout tracé vers la révolution (compréhension, sinon mécanique, simpliste de ce qu’est la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même). Trop de communistes se contentent de végéter dans les luttes économiques, et y laissent végéter le prolétariat avec elles et eux. Ce plafonnement économique du mouvement communiste est à la fois une conséquence et une cause de sa crise.

Les syndicats sont la plus pure expression de la classe ouvrière, mais ce sont donc aussi la plus spontanée : leurs moyens et leurs fins sont nécessairement réformistes, jusqu’à et y compris la grève générale. La raison d’être du syndicat, la lutte pour les salaires, en fait une institution dédiée à la reproduction de l’exploitation capitaliste et intégrée à la société et à l’idéologie bourgeoise. Les syndicats ne peuvent développer une conscience et une autonomie de classe que s’ils deviennent plus que des syndicats par l’action d’un véritable parti révolutionnaire qui se place à sa direction, c’est-à-dire s’ils deviennent un outil révolutionnaire entre ses mains. Les syndicats cessent d’être réformistes lorsqu’ils cessent d’être des syndicats, lorsque leur rôle dans la lutte pour les salaires est subordonné à la lutte pour la révolution.

Sans le parti révolutionnaire pour « lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble », pour « éduquer les syndicats, les diriger », pour les dévier de la spontanéité économique, pour les arracher à l’opportunisme, vers (ou dans) la dictature du prolétariat, il est impossible de donner un caractère politique révolutionnaire aux syndicats. En l’absence du parti révolutionnaire, l’impératif des communistes est donc sa construction. Pour les communistes, la participation aux luttes économiques du prolétariat, dont le militantisme syndical, n’est un travail que secondaire, subordonné comme moyen à leur propre lutte politique de reconstruction du parti révolutionnaire.

Or, la conception de la relation et de la transition entre lutte économique et lutte politique est souvent l’occasion d’un naufrage stratégique. Les déviations économistes et (para)syndicalistes sont hégémoniques dans la gauche dite révolutionnaire, aujourd’hui en France, et transcendent largement les frontières idéologiques. Ainsi, anarchistes, autonomistes, marxistes-léninistes et une infinie variété de trotskistes se rejoignent en nombre dans la même impasse. Cette impasse est générale, mais elle n’est pas nouvelle ! Selon Lénine, dans Que faire ? :

« [L]’erreur fondamentale de la “nouvelle tendance” de la social-démocratie russe est de s’incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, sociaux-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

L’élan spontané des masses en Russie a été (il l’est encore) si rapide que la jeunesse sociale-démocrate s’est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les sociaux-démocrates russes. L’élan des masses n’a cessé de grandir et de s’étendre sans solution de continuité ; loin de s’interrompre là où il a une fois commencé, il s’est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d’effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation constante et continue, capable de diriger le mouvement tout entier.49 »

Les luttes spontanées ne peuvent qu’être condamnées à la stagnation économique et à la déroute opportuniste si elles sont privées du facteur subjectif qui doit faire toute la différence : les communistes. Or, les communistes ne sont rien s’ils ne sont pas organisés en force révolutionnaire pensante et agissante. Donc, si participer aux luttes spontanées est une bonne première étape, une bonne deuxième étape serait de ne pas se dissoudre dans celles-ci, et de chercher à se constituer en organisation de révolutionnaires. En bref, rompre avec le liquidationnisme économiste et (para)syndicaliste, si populaire aujourd’hui en France, pour s’atteler sérieusement, humblement et patiemment à la construction d’une organisation de révolutionnaires proprement politique, de classe et de combat — « combat », pas comme le slogan creux d’un appel performatif, mais comme l’injonction concrète d’un programme systématique.

Lénine, dans Par où commencer ?, un exposé très court, mais très dense, répond à plusieurs questions fondamentales sur l’organisation de révolutionnaires.

Pourquoi — concrètement — construire l’organisation de révolutionnaires ?

« En 24 heures, on peut modifier la tactique de l’agitation sur quelque point spécial, modifier un détail quelconque dans l’activité du Parti. Mais pour changer, je ne dirai pas en 24 heures, mais même en 24 mois, ses conceptions sur l’utilité générale, permanente et absolue d’une organisation de combat et d’une agitation politique dans les masses, il faut être dénué de tout principe directeur. Il est ridicule d’invoquer la diversité des circonstances, le changement des périodes : la constitution d’une organisation de combat et l’agitation politique sont obligatoires dans n’importe quelles circonstances “ternes, pacifiques”, dans n’importe quelle période de “déclin de l’esprit révolutionnaire”. Bien plus, c’est précisément dans ces circonstances et dans ces périodes qu’un pareil effort est nécessaire, car au moment de l’explosion, de la conflagration, il est trop tard pour créer une organisation ; elle doit être déjà prête, afin de déployer immédiatement son activité. “Changer de tactique en 24 heures !” Mais pour en changer, il faut au préalable en avoir une. Or, sans une organisation solide, rompue à la lutte politique en toutes circonstances et en toutes périodes, il ne saurait même être question de ce plan d’action systématique établi à la lumière de principes fermes, suivi sans défaillance, qui seul mérite le nom de tactique.50 »

Comment — concrètement — construire l’organisation de révolutionnaires ?

« À notre avis, le point de départ de notre activité, le premier pas concret vers la création de l’organisation souhaitée, le fil conducteur enfin qui nous permettrait de faire progresser sans cesse cette organisation en profondeur et en largeur, doit être la fondation d’un journal politique pour toute la Russie. Avant tout, il nous faut un journal, sans quoi, toute propagande et toute agitation systématiques, fidèles aux principes et embrassant les divers aspects de la vie, sont impossibles. C’est pourtant là la tâche constante et essentielle de la social-démocratie, tâche particulièrement pressante aujourd’hui, où l’intérêt pour la politique et le socialisme s’est éveillé dans les couches les plus larges de la population. Jamais encore on n’avait senti avec autant de force qu’aujourd’hui le besoin de compléter l’agitation fragmentaire par l’action personnelle, les tracts et les brochures édités sur place, etc., par cette agitation généralisée et régulière que seule la presse périodique permet. On peut dire sans crainte d’exagération que la fréquence et la régularité de parution (et de diffusion) du journal permet de mesurer de la façon la plus exacte le degré d’organisation atteint dans ce secteur vraiment primordial et essentiel de notre activité militaire. Ensuite, il nous faut, très précisément, un journal pour toute la Russie. Si nous n’arrivons pas et tant que nous n’arriverons pas à unifier l’action que nous exerçons sur le peuple et sur le gouvernement par la presse, ce sera une utopie de penser coordonner d’autres modes d’action plus complexes, plus difficiles, mais aussi plus décisifs.51 »

Pourquoi — concrètement — le journal politique national est-il nécessaire dans la construction de l’organisation de révolutionnaires ?

« Ce dont notre mouvement souffre le plus, sur le plan idéologique et sur celui de la pratique, de l’organisation, c’est de la dispersion, du fait que l’immense majorité des sociaux-démocrates est à peu près totalement absorbée par des besognes purement locales qui réduisent à la fois leur horizon, l’envergure de leurs efforts, leur accoutumance et leur aptitude à l’action clandestine. C’est dans cette dispersion qu’il faut chercher les racines les plus profondes de cette instabilité et de ces flottements dont nous avons parlé plus haut. Aussi le premier pas à franchir pour échapper à ce défaut, pour faire converger plusieurs mouvements locaux en un seul mouvement commun à toute la Russie, doit être la fondation d’un journal pour toute la Russie. Enfin, il nous faut absolument, un journal politique. Sans journal politique, dans l’Europe moderne, pas de mouvement qui puisse mériter la qualification de politique. Sans cela, impossible de venir à bout de notre tâche concentrer tous les éléments de mécontentement et de protestation politiques pour en féconder le mouvement révolutionnaire du prolétariat. […] Par l’entremise du prolétariat, le journal pénétrera parmi la petite bourgeoisie des villes, les artisans des campagnes et les paysans et deviendra ainsi un véritable organe politique populaire.52 »

Comment — concrètement — le journal politique national est-il nécessaire dans la construction de l’organisation de révolutionnaires ?

« Le journal ne borne pas cependant son rôle à la diffusion des idées, à l’éducation politique et au recrutement d’alliés politiques. Il n’est pas seulement un propagandiste collectif et un agitateur collectif ; il est aussi un organisateur collectif. On peut à cet égard le comparer à l’échafaudage dressé autour d’un bâtiment en construction ; il ébauche les contours de l’édifice, facilite les communications entre les différents constructeurs, à qui il permet de répartir la tâche et d’embrasser l’ensemble des résultats obtenus par le travail organisé. Avec l’aide et à propos du journal se constituera d’elle-même une organisation permanente, qui ne s’occupera pas seulement d’un travail local, mais aussi général et régulier, habituant ses membres à suivre de près les événements politiques, à apprécier leur rôle et leur influence sur les diverses catégories de la population, à trouver pour le parti révolutionnaire la meilleure façon d’agir sur ces événements. Les problèmes techniques — la fourniture dûment organisée au journal de matériaux, sa bonne diffusion — obligent déjà à avoir un réseau d’agents locaux au service d’un seul et même parti, d’agents en relations personnelles les uns avec les autres, connaissant la situation générale, s’exerçant à exécuter régulièrement les diverses fonctions fragmentaires d’un travail à l’échelle de toute la Russie, s’essayant à la préparation de telle ou telle action révolutionnaire. Ce réseau d’agents sera justement la carcasse de l’organisation qui nous est nécessaire suffisamment étendue pour embrasser tout le pays ; suffisamment large et diverse pour réaliser une division du travail stricte et détaillée ; suffisamment ferme pour pouvoir en toutes circonstances, quels que soient les “tournants” et les surprises, poursuivre sans défaillance sa besogne propre ; suffisamment souple pour savoir, d’une part, éviter la bataille à découvert contre un ennemi numériquement supérieur qui a rassemblé toutes ses forces sur un seul point, et, d’autre part, profiter du défaut de mobilité de cet ennemi et tomber sur lui quand et où il s’y attend le moins. Aujourd’hui nous incombe la tâche relativement facile de soutenir les étudiants qui manifestent dans les rues des grandes villes. Demain la tâche sera peut-être plus malaisée, comme celle de soutenir le mouvement des sans-travail dans telle ou telle région. Après-demain, nous devrons être à nos postes pour prendre une part révolutionnaire à une révolte paysanne. Aujourd’hui nous devons exploiter la tension politique qu’a engendrée le gouvernement par sa campagne contre les zemstvos. Demain nous devrons encourager l’indignation de la population contre les abus de tel ou tel bachi-bouzouk tsariste et contribuer, par le boycottage, les campagnes d’excitation, les manifestations, etc., à lui infliger une leçon qui le fasse battre en retraite publiquement. Pour arriver à ce degré de préparation au combat, il faut l’activité permanente d’une armée régulière. Et si nous groupons nos forces dans un journal commun, nous verrons se former à l’œuvre et sortir du rang non seulement les plus habiles propagandistes, mais encore les organisateurs les plus avertis, les chefs politiques les plus capables du Parti, qui sauront à point nommé lancer le mot d’ordre de la lutte finale et en assumer la direction.53 »

Se moquer de la désuétude de ces lignes, écrites il y a plus de 120 ans, sans comprendre quelle était la réelle nécessité derrière la fondation d’un journal politique national, est très facile. Si la solution préconisée par Lénine au problème de la dispersion pratique et théorique, de l’amateurisme et de l’éclectisme, est partiellement obsolète dans la forme, elle ne l’est en rien dans le fond. Selon Lénine, le rôle principal du journal politique national n’est pas la propagande, mais l’organisation ! Ce qui compte, ça n’est pas le journal en lui-même, forme historiquement déterminée d’organisation, la production et la diffusion de publications imprimées ; c’est l’organisation du journal dans le fond, la politique, la discipline, la clandestinité ! Derrière un journal politique national, il y a une organisation politique nationale, c’est-à-dire un « échafaud » pratique et théorique avec lequel peut — concrètement — être construite l’organisation de révolutionnaires. Les « léninistes » qui prennent Lénine au pied de la lettre et font une priorité du journal politique national, mais pas de la production et diffusion de celui-ci par une structure formée, disciplinée et clandestine, méritent toutes nos moqueries pour leur dogmatisme anachronique ; ceci dit, les « léninistes » qui ratent l’essentiel chez Lénine ne doivent pas nous faire rater l’essentiel chez Lénine. Nous n’avons peut-être pas besoin d’un journal politique national, imprimé et distribué comme il y a 120 ans, mais nous avons nous aussi besoin d’un « échafaud » pratique et théorique.

Les « questions brûlantes » éponymes auxquelles répond Lénine dans Par où commencer ? puis Que faire ? ne sont pas que celles du mouvement communiste (alors social-démocrate) de l’Empire russe, au début du XXe siècle, mais aussi celles du mouvement communiste de France, au XXIe siècle. La Russie du début du XXe siècle n’est pas la France du XXIe siècle, les mêmes « questions brûlantes » ne se posent pas de la même manière, leurs formes sont propres à deux lieux et moments différents de la lutte des classes, mais leurs fonds appartiennent à une même époque mondiale de celle-ci. Ici et aujourd’hui, aux mêmes « questions brûlantes » du mouvement communiste, les mêmes réponses brûlantes de Lénine !

Notre mouvement communiste est, pour l’instant, toujours atrophié et coupé du prolétariat ainsi que du reste du peuple. La période d’immaturité et de difficulté de notre mouvement communiste, la condition sectaire, n’est historiquement pas inédite (elle est analogue à la kruzhkovshchina qu’a connu le mouvement communiste dans l’Empire russe). La tâche de jonction et de fusion de notre mouvement communiste, encore principalement d’extraction intellectuelle, avec le mouvement ouvrier, n’est historiquement pas inédite non plus (elle est analogue à celle qu’a connue le mouvement communiste dans tous les pays). Dans tout le prolétariat et le peuple, le besoin d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste-impérialiste est encore faible, il s’exprime encore timidement, mais ce besoin est croissant, il s’exprime avec de plus en plus d’ampleur et de violence.

Si, jusqu’ici, nous nous sommes presque exclusivement concentrés sur la dualité économique-politique, nous ne pouvons pas oublier un troisième élément de la lutte communiste, dont il faut rappeler la nécessité : la lutte théorico-idéologique — sans laquelle l’édification de l’organisation de révolutionnaires est impossible. Lénine, dans Que faire ?, s’exprime ainsi à ce sujet :

« Ainsi donc, l’on voit que les grandes phrases contre l’ossification de la pensée, etc., dissimulent l’insouciance et l’impuissance à faire progresser la pensée théorique. L’exemple des sociaux-démocrates russes illustre d’une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l’Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi ; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d’un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu’il sort d’un air triomphant cette définition de Marx : “Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu’une douzaine de programmes.” Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : “Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter !” D’ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l’éclectisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d’atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de “concessions” théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu’il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essaient de diminuer l’importance de la théorie !

Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d’abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l’avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non sociales-démocrates. Dans ces conditions, une erreur “sans importance” à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle “nuance” peut dépendre l’avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s’est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s’est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d’expérience politique (et révolutionnaire) réclame l’accomplissement de cette tâche.

Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d’organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l’autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. […]

[…] Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) — comme cela se fait chez nous — mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique.54 »

Il nous faut une organisation de révolutionnaires. Par où commencer ? Par surmonter la dispersion pratique et théorique dans une organisation politique nationale.

Il nous faut un mouvement révolutionnaire. Que faire ? Mener la lutte politique dans le mouvement ouvrier et la lutte théorico-idéologique dans le mouvement communiste.

1 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

2 Ibidem.

3 Cf. V. I. Lénine, « Quel doit être le nom de notre parti pour être scientifiquement exact et contribuer à éclairer la conscience politique du prolétariat ? », Les tâches du prolétariat dans notre révolution, 1917.

4 Cf. Unité communiste, « La conscience de classe et l’impérialisme », « Notes sur la conscience de classe », Notes sur la situation et la stratégie en France, 2026.

5 V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.

6 Ibidem.

7 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

8 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

9 V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique sociale-démocrate », Que faire ?, 1902.

10 Ibidem.

11 V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.

12 K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l’Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres, 1871.

13 K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.

14 R. Luxemburg, « Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique », Réforme sociale ou révolution ?, 1898.

15 K. Marx, « La lutte entre le Capital et le Travail et ses résultats », Salaire, prix et profit, 1865.

16 F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt du 27 octobre 1890, 1890.

17 K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Le Manifeste du parti communiste, 1848.

18 V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.

19 R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.

20 V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique sociale-démocrate », Que faire ?, 1902.

21 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

22 R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.

23 V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.

24 R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.

25 Ibidem.

26 K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Le Manifeste du parti communiste, 1848.

27 K. Marx et F. Engels, « L’action politique de la classe ouvrière », Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT, réunie à Londres, du 17 au 23 septembre 1871, 1871.

28 F. Engels, « Sur l’action politique de la classe ouvrière », Compte rendu, rédigé par l’auteur lui-même, de son discours à la séance du 21 septembre 1871 à la Conférence de Londres, 1871.

29 Cf. Unité communiste, « Secte, parti ou Parti communiste ? », « Notes sur le Parti communiste », Notes sur la situation et la stratégie en France, 2026.

30 Cf. Unité communiste, « La situation et les conditions révolutionnaires », « La conscience de classe », « Notes sur la conscience de classe », Notes sur la situation et la stratégie en France, 2026.

31 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

32 Ibidem.

33 V. I. Lénine, À propos des grèves, 1899.

34 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

35 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.

36 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

37 V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.

38 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

39 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.

40 V. I. Lénine, « Le paragraphe 1 des statuts », Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904.

41 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.

42 K. Marx, « Introduction », Contribution à la critique de la Philosophie du droit de Hegel, 1843.

43 Cf. L. T. Lih, Lenin Rediscovered, What Is to Be Done? In Context, Haymarket Books, 2008.

44 V. I. Lénine, Un nouveau livre de Vandervelde sur l’État, 1918.

45 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.

46 Ici, nous faisons référence respectivement à la stratégie trotskiste et autonomiste/opéraïste de la transition de la lutte réformiste à la lutte révolutionnaire.

47 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

48 V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.

49 V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.

50 V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.

51 Ibidem.

52 Ibidem.

53 Ibidem.

54 V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.