Postface aux Notes sur la situation et la stratégie en France

Publication originale le 26 juin 2024

Version revue et augmentée de septembre 2026

Comment expliquer une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni aucun mouvement révolutionnaire d’une envergure comparable à ceux de la période précédente, dans l’ensemble des pays impérialistes occidentaux ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire dominante qui s’est observée dans le centre impérialiste, depuis 1945, ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il y a une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans l’ensemble des pays impérialistes occidentaux, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition progressive du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes occidentaux, depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre les militantes et militants des années 1960-1970 et celles et ceux des années 2000-2010 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 1980-1990 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 1980-1990 a-t-elle si totalement échoué (Cellules communistes combattantes en Belgique, Brigades rouges en Italie, Fraction armée rouge en Allemagne de l’Ouest, Black Panther Party aux États-Unis d’Amérique, etc.) ? Pourquoi les organisations communistes qui ont survécu à cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il aujourd’hui largement dominé par l’économisme et le trade-unionisme ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les pays du centre impérialiste (France, Belgique, Italie, Allemagne, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses ouvrières et populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses dans lesquelles nous militons ? Poser ces questions, c’est nous confronter à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

Aujourd’hui, en France, le mouvement révolutionnaire n’existe pas. Le mouvement ouvrier et populaire sont d’une faiblesse extrême, ceux-ci ne représentent aucun danger révolutionnaire pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs et à unir sa classe autour de lui. Nous pouvons prendre plusieurs exemples de l’histoire récente.

Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique — au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise (la dictature des monopoles). Une frange de celui-ci s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique « révolutionnaire » (aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée puisse être), mais elle est restée très minoritaire. De plus, la lutte contre les franges réactionnaires et fascistes du mouvement a été très importante, mais elle n’a été gagnée qu’après la fin de la phase initiale la plus intense du mouvement. La totale absence d’une direction politique d’avant-garde, la grande insuffisance de la politique révolutionnaire, condamnait les Gilets jaunes à la défaite que ce mouvement a connu, malgré tous les espoirs qu’il a suscités chez les masses comme chez les communistes. La mobilisation des Gilets jaunes a été d’une endurance admirable (environ 1 an), mais elle n’a été réellement massive que dans ses premiers mois et n’a pas su se pérenniser ni s’intensifier. L’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes ne doit pas être minimisée, mais elle ne doit pas être exagérée non plus ; la bourgeoisie a été surprise et effrayée (ce qui arrive beaucoup plus rarement que ce que les communistes veulent croire), elle a été poussée à faire des concessions, mais elle n’a pas « paniquée ». Nous ne devons pas nous imaginer que l’État bourgeois a été poussé dans ses derniers retranchements, qu’il a « vacillé ».

Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était économique syndical. Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreuses et nombreux, et n’y exerçaient qu’une influence marginale et anecdotique. La mobilisation syndicale ne possédait aucune direction politique, dans son ensemble. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier est très diminué, à tel point que les syndicats n’arrivent plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique, aux premiers desquels la grève, c’est-à-dire à donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Ce mouvement n’a pas brillé par sa longévité (environ 4 mois) ni par sa combativité comparée, par exemple, à celui contre la loi Travail (environ 8 mois) 7 ans plus tôt.

Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire à la suite de l’assassinat de Nahel (2023) était politique. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et une direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et tous ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé (environ 1 semaine) et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

Aucun de ces mouvements n’était un mouvement révolutionnaire. Aucun de ces mouvements n’a menacé l’État bourgeois. Nous pouvons chercher le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut dans l’histoire récente, en France, celui-ci n’existe qu’à l’état embryonnaire dans le mouvement ouvrier et populaire, encore à un niveau extrêmement immature de développement. Si ces mouvements attestent par leur simple existence de l’intensification des contradictions sociales, en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier comme populaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

Nous pouvons choisir de voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement révolutionnaire en France. Mais, tirer cette conclusion irait dans le sens inverse de ces mêmes expériences. C’est précisément la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement révolutionnaire en France. Dans le contexte français des 50 dernières années (depuis mai-juin 1968), ces mouvements peuvent paraître importants, et ils le sont, mais dans le contexte mondial et historique, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou populaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

Projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations sur l’état présent des choses est vain. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie, par la volonté ; c’est d’abord et surtout notre stratégie qui doit se plier à la réalité, pour pouvoir la plier en retour. Si nous essayons d’appliquer le marxisme à notre situation a priori, c’est-à-dire sans nous assurer que ses catégories s’appliquent à celle-ci, en pratique, alors nous ne transformons pas le monde, mais nous nous en créons un imaginaire. Nous pouvons voir de partout et en permanence tout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao, Hoxha ou Gonzalo, mais sans jamais voir leur sens réel (concret), que ce soit dans notre réalité ou dans celle des révolutionnaires passés. Nous ne nous créons pas un outil théorique et idéologique pour faire la révolution, mais un univers mental anachronique et téléologique, c’est-à-dire idéaliste (unilatéral). Par exemple, voir derrière chaque grève les prémices de la grève générale, derrière chaque secte, le futur parti révolutionnaire, derrière chaque revendication, la voix du prolétariat révolutionnaire, derrière chaque crise, la misère des masses, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme, celle des révolutions prolétariennes. Ces catégories possèdent toujours une universalité, elles parlent aussi de notre situation présente. Cependant, l’universalité ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur situation et la nôtre.

Aujourd’hui en France, le niveau d’organisation du mouvement ouvrier et populaire est très bas, même dans la lutte économique, et ceux-ci n’ont aucune direction politique révolutionnaire (le mouvement révolutionnaire n’existe pas en tant que tel). Face à la bourgeoisie, les masses sont peu combatives, et lorsqu’elles le sont, elles sont désarmées. En métropole, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

Cette situation de repli, depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes occidentaux, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique pseudo-révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats pris pour évidents : le prolétariat est exploité, donc il est révolutionnaire, le prolétariat se paupérise (relativement à la bourgeoisie), donc il est mûr pour la révolution, etc. Or, ces postulats n’ont rien d’évident, mais relèvent plutôt d’une pensée anachronique et prophétique, c’est-à-dire métaphysique, qui projette mécaniquement une époque sur une autre, qui associe mécaniquement des qualités à d’autres qualités, par essence.

Ce que sont réellement des « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes occidentaux — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent et que la révolution ne fait qu’aggraver dans un premier temps. Les masses sont objectivement révolutionnaires dans des conditions de misère qui ne laissent plus « rien à perdre » : absence de sécurité de l’existence, aliénation physique et psychologique, tyrannie ouverte des monopoles, etc. Plus celles-ci sont totales, plus les conditions objectives sont révolutionnaires. Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats (restreints) correspondent ou peuvent correspondre à ses intérêts historiques (internationaux), c’est-à-dire lorsqu’une situation révolutionnaire est déjà-là ou est déjà possible et probable dans la période. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt, peut le réaliser.

La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous, spatialement et temporellement, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : toute transformation est interprétée relativement à ce référentiel. La « précarité » de la vie généralisée par le néolibéralisme est assimilée à un retour des masses à la « misère ». La résistance ouvrière ou populaire, même la plus réformiste, serait donc le premier acte d’une résistance révolutionnaire. La réaction croissante, dans l’État et la société, serait donc une fascisation. Or, les conditions objectives du consensus keynésien, si elles sont notre normalité, ne sont historiquement ni géographiquement pas la normalité du capitalisme. Ces conditions sont notre référentiel par amnésie présentiste et cécité eurocentriste, c’est-à-dire que ce sont un référentiel arbitraire. La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait, c’est-à-dire comme la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité et prospérité du capitalisme. Au contraire, la période actuelle est amalgamée à une répétition des années 1920-1930, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons aujourd’hui n’est que la restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant, un Parti communiste important dans le pays et des dictatures du prolétariat partout dans le monde.

La IIIe République, exemple le plus « parfait », le plus « pure » de la démocratie bourgeoise, de la forme démocratique de l’État bourgeois (avant le capitalisme monopoliste), rend la comparaison très explicite. La vie sociale et politique étaient autrement plus violentes et réactionnaires sous la IIIe République que sous la Ve, pourtant née d’un coup d’État militaire pendant une guerre coloniale. L’exploitation et l’oppression des prolétaires, des peuples colonisés, des minorités religieuses et nationales et des femmes, en France, étaient autrement plus intenses à cette époque qu’à la nôtre. Les transformations qui séparent nos conditions de celles du XIXe et XXe siècle n’ont pas été l’œuvre magique du temps qui passe, elles ont toutes été celles de la lutte de classe du prolétariat et des peuples colonisés (principalement). Le développement des forces productives ne produit pas mécaniquement une société plus progressiste, elle ne la produit que dialectiquement, c’est-à-dire par la lutte de classe. Nous ne retournons pas à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, le produit des époques précédentes qui ne sont que les siennes, l’accumulation hérité du passé qui ne peut pas disparaître. Ceci dit, avec la recréation de conditions matérielles similaires, des conditions politiques similaires se recréent avec elles.

La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, avec le néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification de toutes les contradictions sociales, d’une part, avec le maintien jusqu’à aujourd’hui de l’embourgeoisement qualitatif des masses, d’autre part ; ainsi, la tendance révolutionnaire est encore dominée par la tendance réactionnaire, l’alliance de l’aristocratie ouvrière avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas encore rompue, mais celle-ci est déjà effrayée par son déclassement. De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas dépasser la tendance réactionnaire non plus : le fascisme ne peut pas « sauter par-dessus » la lutte des classes, il ne peut en être qu’à l’« avant-garde ». Tout ce que peut faire le mouvement fasciste, il ne peut le faire que dans les conditions qui lui sont données par son époque. La tendance objective à la crise (à la paupérisation des masses) qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaires et réactionnaires) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump (2016-2020) ou de Meloni (2022-présent), respectivement aux États-Unis d’Amérique et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme — s’est poursuivie, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. De plus, dans le cas de Trump, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État américain ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme dans notre période : Trump a été isolé et désavoué.

La fascisation est aussi la progression de la réaction dans la société et dans l’État, mais toute progression de la réaction n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence idéologique des transformations économiques néolibérales. La corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme peut se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes possèdent une cause commune (la crise), mais cette causalité est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. La victoire politique du fascisme a pour cause principale la crise des rapports matériels (économiques) de classe, la faillite radicale de la société capitaliste. De plus, la victoire politique du fascisme ne peut pas être réduite à une victoire des idées fascistes, de la culture fasciste ou d’un parti fasciste. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées ; le fascisme est dans la culture, mais il ne gagne pas par la culture ; le fascisme participe aux élections et fait des alliances parlementaires, mais il ne gagne pas par les élections ou les alliances parlementaires ; etc. La victoire politique du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire restreinte aux idées, à la culture ou au parlement ; la victoire politique du fascisme est et doit être une victoire dans l’ensemble de la lutte de classe de la bourgeoisie contre le prolétariat. C’est la lutte de classe de la bourgeoisie contre le prolétariat, l’état des forces politiques de classe, qui rend possible et nécessaire une transformation radicale des rapports politiques de classe en question (la fascisation et le fascisme).

La paupérisation absolue du prolétariat et du peuple se vérifie de nouveau dans nos pays du centre impérialiste, depuis plusieurs décennies, et la résistance ouvrière et populaire s’intensifie avec elle. Personne ne peut le nier. Cependant, les conditions matérielles d’existence des masses restent très embourgeoisées, la transformation quantitative de la vie des masses ne s’est pas encore changée en transformation qualitative. Personne ne peut le nier non plus. La dégradation des conditions objectives d’existence actuelles encore nécessaire pour que celles-ci deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation elle-même absolue, et non pas seulement relative.

L’insatisfaction relative des besoins sociaux, qui croit face aux promesses non tenues du capitalisme, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue des besoins sociaux. Entre l’insatisfaction absolue et relative des besoins sociaux, il y a le saut qualitatif entre des conditions objectives révolutionnaires ou non. Des conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur qualité intolérable, inacceptable, insupportable, etc., atteint un certain niveau absolu. Lequel ? L’insatisfaction des besoins sociaux reste relative (quantitative) lorsque la reproduction matérielle de la vie reste assurée, c’est-à-dire certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux devient absolue (qualitative) lorsque la reproduction matérielle de la vie est menacée, c’est-à-dire incertaine.

Ce n’est pas le contenu particulier des besoins sociaux satisfaits ou insatisfaits qui détermine si des conditions sont révolutionnaires ou non ; par exemple, posséder un téléphone portable est un besoin social aujourd’hui satisfait dans les masses de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Sous le capitalisme, des besoins sociaux très avancés (haute technologie, etc.) peuvent se développer pendant que des besoins sociaux très arriérés peuvent stagner.

Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou insatisfaits qui détermine si des conditions sont révolutionnaires ou non ; par exemple, la majorité des besoins sociaux (logement, emploi, transport) sont aujourd’hui insatisfaits dans toute la partie inférieure des masses des pays impérialistes occidentaux où il n’existe pourtant pas de conditions objectives révolutionnaires. Sous le capitalisme, des besoins sociaux sont insatisfaits en permanence (l’insatisfaction infinie des besoins sociaux est le corollaire de l’accumulation infinie de valeur pour la valeur).

Ce qui détermine si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’existence des masses. Des conditions d’existence sont tolérables, acceptables, supportables, etc., tant que l’existence elle-même n’est pas menacée. Quand chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle de la vie, l’insatisfaction des besoins sociaux est absolue, les conditions d’existence sont intolérables, inacceptables, insupportables, etc., c’est-à-dire révolutionnaires.

Ce qui importe le plus dans des conditions révolutionnaires, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux, nécessaires à la reproduction matérielle de la vie biologique, que celle des besoins sociaux en général, nécessaires à la reproduction matérielle de la vie sociale, de toute une société. L’insécurité de l’existence qui détermine objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour qu’une société puisse ou ne puisse plus continuer d’exister comme elle existait jusqu’alors1. Tous les besoins humains sont des besoins sociaux, la reproduction biologique de notre espèce est une reproduction sociale : l’humanité vit par la civilisation, c’est-à-dire par le travail. Des conditions révolutionnaires ne sont pas nécessairement (et ne sont généralement pas) des conditions mortelles, mais des conditions d’incertitude extrême.

Dans une société donnée, une situation révolutionnaire pour les masses peut surgir de conditions d’existence qui satisfont des besoins sociaux relativement élevés, par rapport à une autre société ou à une autre époque, mais qui sont intolérables pour toute une partie des masses par l’incertitude de l’existence en question. L’intolérance des masses ne vient pas directement du fait que les conditions rendent l’existence moins bonne, comparée à ailleurs ou à avant, mais du fait que les conditions rendent cette existence elle-même incertaine. Pour que des conditions rendent l’existence incertaine, il faut qu’elles soient moins bonnes, mais le potentiel révolutionnaire des masses ne se mesure pas par le degré de détérioration de leur existence ; le potentiel révolutionnaire des masses se mesure par le point absolu que ce degré relatif a atteint. L’incertitude, c’est le point absolu (intolérable, inacceptable, insupportable, etc.) dans l’évolution relative des conditions d’existence qui détermine la possibilité et probabilité d’une situation révolutionnaire pour les masses.

Les besoins sociaux sont historiquement déterminés, ils évoluent en permanence et ne sont jamais les mêmes d’une société et d’une époque à l’autre, mais ils correspondent tous à la reproduction matérielle d’une société à une époque, c’est-à-dire à un mode de production. L’insatisfaction des besoins sociaux est donc toujours historiquement relative, mais dans cette relativité, il y a un absolu. Une situation révolutionnaire est causée par une dégradation des conditions d’existence jusqu’à un certain niveau de résolution des besoins sociaux, dans toute société et à toute époque, que celle-ci soit rapide ou lente. Une insatisfaction prolongée, mais tolérable (relative), des besoins sociaux cause plus souvent leur adaptation pacifique que leur revendication violente, c’est-à-dire qu’ils se rabaissent aux nouvelles conditions d’existences. Toute insatisfaction des besoins sociaux ne cause pas une situation révolutionnaire, seule une insatisfaction intolérable (absolue) le peut. Qu’est-ce qu’une insatisfaction intolérable ? Une insatisfaction qui ne permet plus la reproduction d’une vie sociale — de toute vie sociale — dans une société donnée. Une insatisfaction qui ne peut plus s’adapter aux nouvelles conditions d’existence, qui ne peut plus rabaisser les besoins sociaux, et qui appelle donc au renversement de la société.

À ce sujet, nous devons nous référer à l’ouvrage fondamental de Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845). Nous ne devons pas le lire pour fétichiser la situation que décrit Engels (pour faire de conditions relatives des conditions absolues), mais pour noter le contraste avec tout ce que nous connaissons en France, pour mieux réaliser l’écart entre notre référentiel et celui dans lequel l’auteur parle du « prolétariat révolutionnaire ». Nous devons le lire pour nous rappeler que la situation que décrit Engels n’a pas produit une situation révolutionnaire, contrairement à ce que celui-ci avait alors prévu (ce pour quoi il s’autocritiquera2). Nous devons le lire pour combattre le présentisme et l’eurocentrisme, c’est-à-dire le subjectivisme, qui domine notre compréhension et vision du monde.

En résumé, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus avoir simplement du mal à trouver ou garder un emploi, à payer son loyer, à remplir son frigo ou à faire le plein d’essence. Nous ne devons pas tomber dans le misérabilisme, c’est-à-dire dans le subjectivisme qui voit des conditions révolutionnaires dans toutes les conditions d’exploitation et d’oppression capitalistes.

La « misère » des masses en France et dans les autres pays du centre impérialiste n’est une « misère » que très relative, c’est-à-dire une « misère » par rapport à un embourgeoisement extrême. La « misère » des masses en France n’est réellement absolue (une misère à proprement parler) que dans les couches les plus inférieures du prolétariat : le lumpen proletariat et le prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariat est non seulement une couche très minoritaire du prolétariat, mais il n’a pas de potentiel révolutionnaire en tant que tel (en ce qu’il est le lumpen proletariat). Reste le prolétariat immigré de première génération. Dans celui-ci, les conditions d’existence sont souvent intolérables (relativement au reste du prolétariat métropolitain et absolument). Cependant, cela ne doit pas nous faire oublier quelle proportion du prolétariat celui-ci représente (une proportion infime), mais surtout, pourquoi ces prolétaires se sont exilés vers un pays du centre impérialiste, en premier lieu : pour y trouver une sécurité politique et une prospérité économique. Pour le prolétariat immigré de première génération (la seule couche du prolétariat à ne pas être embourgeoisée, dans un pays impérialiste comme la France), se satisfaire des conditions d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas de mener des luttes économiques) reste généralement préférable à la lutte révolutionnaire. Pourquoi ? Parce que même si ces conditions d’existence sont intolérables à un moment donné, elles promettent une plus grande certitude de l’existence, de n’être que transitoire vers de meilleures conditions. Le prolétariat immigré de première génération accepte de subir en métropole des conditions coloniales ou semi-coloniales d’exploitation et d’oppression, parce que c’est objectivement et subjectivement dans son intérêt. Quand le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer ; quand le prolétariat immigré est intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à y rester. Le prolétariat immigré reste généralement la couche inférieure du prolétariat d’un pays, mais il n’échappe pas indéfiniment à l’embourgeoisement de ce dernier.

Dans les pays impérialistes du centre, le néolibéralisme précarise l’existence, généralise l’insécurité de la vie : travail, logement, retraite, etc. Cependant, le capitalisme fournit toujours suffisamment d’opportunités, que ce soit par le marché ou par l’État (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle de la vie reste suffisamment assurée. Ainsi, les prolétaires n’ont pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi des revenus qui leur garantissent un présent et un avenir assez satisfaisants, c’est-à-dire tolérables, acceptables, supportables, etc. Autrement dit, le capitalisme peut encore suffisamment tenir ses promesses, soit-elles médiocres. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste encore trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution.

Aujourd’hui en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi à un certain confort, ainsi qu’à la certitude de ne pas tout perdre dans un avenir proche (tomber dans la misère). Le capitalisme leur permet d’espérer non seulement une situation assez stable, mais une amélioration de celle-ci, d’une manière ou d’une autre : consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture ou un scooter, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété foncière, etc. Qu’importe que ces espoirs soient illusoires, en tout ou en partie, tant qu’ils sont crédibles pour les masses. Le capitalisme ne doit tenir qu’une petite partie de ses promesses pour que les masses continuent de croire en elles.

Des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire, qui transforment l’existence réactionnaire en existence révolutionnaire. Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsque le risque de la perpétuation de l’état présent de choses est en équilibre avec le risque du renversement de l’état présent des choses, c’est-à-dire de la lutte directe, ouverte et violente contre l’État (la police et l’armée). Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système en place sont deux choix rationnellement équivalents pour les masses. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car les consciences penchent toujours du côté de l’état présent des choses, par inertie (la superstructure). Une situation révolutionnaire se produit quand l’équilibre objectif se déséquilibre, quand les intérêts réels penchent du côté de la révolution, ce qui crée un équilibre subjectif où les intérêts réels peuvent se traduire dans les consciences, où les masses peuvent lancer une offensive révolutionnaire. Des conditions révolutionnaires précèdent toujours une situation révolutionnaire, ce sont elles qui la rendent possible et probable. Une situation devient révolutionnaire lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense, en période de crise, mais en temps normal (même avec des conditions révolutionnaires), la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. La superstructure rend une situation intolérable stable — maintient un équilibre subjectif — parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo. Le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existence normales, jusqu’à rendre impossible la reproduction de l’état présent des choses comme elle se faisait jusqu’alors (chez les dominés). La révolution est un paroxysme collectif, les conditions révolutionnaires ne sont rien de moins que des conditions qui créent la possibilité et la nécessité objectives d’un tel paroxysme collectif.

Pendant la dernière partie du récent mouvement contre la réforme des retraites (2023), plusieurs organisations communistes françaises de plusieurs tendances idéologiques — anarchistes, trotskistes, marxistes-léninistes, maoïstes — ont qualifié la situation de « révolutionnaire » (ou « prérévolutionnaire »). Cela démontre une totale déconnexion avec la force de ce terme. Déconnexion théorique (historique), mais surtout pratique : si la situation était révolutionnaire, si les masses étaient prêtes à faire tomber le pouvoir en place et si le pouvoir en place était prêt à tomber, alors où était la lutte révolutionnaire, de la part de toutes ces organisations ? Nulle part. Ces organisations ont réduit la « situation révolutionnaire » à un terme vide, à un discours vulgaire, c’est-à-dire à un moyen facile, rapide et gratuit d’émoustiller de jeunes militantes et militants impressionnables.

Derrière le problème théorique et idéologique des conditions et de la situation révolutionnaires, il y a le problème théorique et idéologique plus général du subjectivisme présentiste et eurocentriste. Ce subjectivisme se retrouve de partout et en permanence, en théorie et en pratique, particulièrement dans la pratique de masse.

Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

  • soit, la compréhension de l’hégémonie réformiste sur les masses, de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, et de la cause profonde de cet état de fait dans l’embourgeoisement général des masses ;
  • soit, la dilution de la lutte politique communiste dans la lutte économique réformiste, et avec elle, de la ligne révolutionnaire dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont embourgeoisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes occidentaux. Une ou un révolutionnaire coupé des masses n’est pas une ou un révolutionnaire, parce qu’elle ou il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes, mais lorsque les masses sont radicalement non révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France, être communiste dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire).

« Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière : être au plus près des ouvrières et des ouvriers, donc ne plus être communiste. Cependant, si la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire quand la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, elle est une situation pérenne quand ce n’est pas le cas. Autrement dit, « aller aux ouvriers » est aujourd’hui soit se dissoudre dans les luttes économiques réformistes de la classe ouvrière, soit accepter de rester relativement détaché de la classe ouvrière telle qu’elle existe, c’est-à-dire en tant qu’aristocratie ouvrière. À ce propos, cette situation est fondamentalement différente de celle sur laquelle écrivait Lénine, la Russie du début du XXe siècle. Rester des sectes communistes sans direction politique dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais une normalité lorsque ces masses n’en ont pas. C’est principalement l’embourgeoisement général des masses et secondairement la faiblesse théorique et idéologique des communistes, incapables de comprendre radicalement cet état de fait, qui expliquent la capitulation générale du mouvement communiste depuis la fin du XXe siècle, dans les pays impérialistes du centre. Capitulation réformiste (spontanéiste en général, trade-unioniste en particulier), pour la minorité qui a persévéré dans la lutte, et capitulation tout court, pour la majorité qui a abandonné la lutte. Les sectes communistes « survivantes », désespérées d’échapper à leur condition pour enfin se constituer en parti de masses, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de se rabaisser, pour sortir de l’impasse — en vain ! L’impasse n’en est que plus radicale.

Persévérer dans la pratique révèle les voies et les impasses pour ce qu’elles sont ; sans persévérance pratique, les voies et les impasses se confondent. C’est avec la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Ce n’est pas parce que les masses n’ont pour l’instant aucun potentiel révolutionnaire (leurs conditions d’existence ne peuvent pas permettre une situation révolutionnaire dans la période actuelle) qu’il n’y a rien à construire de révolutionnaire dans les masses. La seule méthode pour connaître réellement les masses, leurs conditions d’existence, leur potentiel révolutionnaire, c’est de vivre dans les masses, c’est de lutter dans les masses. C’est par cette méthode que nous avons pu déduire toutes les conclusions que nous exposons dans ce document, mais c’est aussi par celle-ci que nous pourrons déduire de nouvelles conclusions.

De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et pour les masses (à destination des masses) est nécessaire pour développer la formation de cadres, pour acquérir des compétences de cadre. Aujourd’hui, le mouvement communiste est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier ou populaire), et ce principalement pour des causes objectives ; or, toute pratique dans les masses a pour but de conquérir une direction dans celles-ci. Si l’utilité directe de notre pratique de masse est donc nulle ou quasi nulle, cela ne signifie pas que notre pratique n’a alors aucune utilité immédiate. Simplement, l’utilité immédiate de notre pratique est principalement indirecte dans notre période (c’est-à-dire, à destination du mouvement communiste) ; essayer de conquérir une direction dans les masses, que cette conquête soit une réussite ou un échec, est une école de cadres. La pratique en général, et la pratique de masse en particulier, ne sont pas moins importantes dans notre période générale que dans n’importe quelle autre période générale.

Par exemple, quel est le but de l’agitation communiste sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires ? Organiser et politiser les luttes, conquérir une direction politique, construire le Parti communiste, c’est-à-dire se constituer en mouvement révolutionnaire. Ces buts sont-ils atteints, aujourd’hui ? Non. Ces buts sont-ils atteignables, aujourd’hui ? Non plus. L’agitation communiste échoue et stagne. L’agitation communiste a une utilité directe (à destination du mouvement ouvrier ou populaire) nulle ou quasi nulle. Et alors ? Cela ne signifie pas que l’agitation communiste n’a aucune utilité, mais que celle-ci est ailleurs que dans ses buts déclarés (a priori). L’agitation communiste apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), politiques (connaître et mener la lutte), logistiques (gérer et préparer la lutte) et techniques (développer les outils de la lutte). Prenons une activité quotidienne qui peut être réalisée par n’importe quel groupe communiste, voire par n’importe quel communiste isolé : un collage d’affiche. Le moindre collage d’affiche implique de réfléchir à un mot d’ordre politique pour une situation (sur une zone, une actualité), de créer un visuel et un slogan qui lui correspond, de produire ces affiches et de rassembler le matériel de collage, de donner un rendez-vous à plusieurs personnes sur un horaire habituellement réservé au loisir ou au repos, de répartir les rôles, de s’assurer du repérage de la police et des fascistes, de se préparer à la confrontation avec ces derniers, puis de recommencer. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (de groupe) et opérationnelles (d’action) ne peuvent être développées, acquises, que dans la pratique. Le moindre collage d’affiche crée donc de facto une organisation, une organisation très médiocre, certes, mais déjà une organisation. De ce que nous avons développé ci-dessus, procède qu’il y a une manière réformiste et une manière révolutionnaire (en potentiel) de mener un collage d’affiche. Par exemple, la préparation ou l’absence de préparation à la sécurité (à l’illégalité, à la violence), se satisfaire ou ne pas se satisfaire d’une préparation minimale (légale, pacifique).

Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique de masse qui est principale, et l’utilité directe de la pratique de masse qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres), là où la seconde est nulle ou quasi nulle à cause de nos conditions objectives et subjectives (l’absence de conditions révolutionnaires et d’un Parti communiste).

Un faux dilemme existe non seulement entre la construction d’une organisation de masses (« la massification ») et celle d’une organisation de cadres, mais aussi entre « aller aux ouvriers » ou non. Ces deux problèmes ne se posent pas comme un dilemme, mais comme une dialectique. Pour connaître la réalité du potentiel des masses, pour tester leurs limites, il faut lutter dans les masses ; pour former des cadres professionnels, pour construire l’organisation de classe et de combat, il faut aussi lutter dans les masses. Si ce n’est pour y sacrifier la politique communiste par opportunisme, « aller aux ouvriers » n’est jamais un absolu ; « aller aux ouvriers » ou non est une question tactique qui se pose concrètement selon la situation du mouvement respectivement communiste et ouvrier, question tactique qui reste relative à une question stratégique (aux tâches principales de la période). En bref, entre « aller aux ouvriers » ou non, il n’y a pas un dilemme, mais une unité dialectique, parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. C’est en étant déjà dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner ou non avec lui. « Aller aux ouvriers » dans l’absolu, comme le font les opportunistes de droite, c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a besoin de ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier, d’être autonome de celui-ci pour être communiste en premier lieu (comme le démontre Lénine en 1902 dans Que faire ?). À l’inverse, ne pas « aller aux ouvriers » dans l’absolu, comme le font les opportunistes de « gauche », c’est ne pas comprendre en quoi la politique a aussi besoin de fusionner avec le mouvement ouvrier, de s’appliquer dans celui-ci pour rester communiste. Pour le mouvement communiste, fusionner ou ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier n’est pas une opposition absolue, mais une opposition relative, c’est-à-dire une opposition dans l’unité.

Dans les pays impérialistes occidentaux, le mouvement communiste a été généralement incapable de comprendre cette unité dialectique, pour se vouer unilatéralement à l’un ou l’autre de ces aspects : chercher à fusionner à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner cette fusion. Pour sortir de son impasse, le mouvement communiste doit en avoir une compréhension dialectique et historique : les deux aspects de la contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier sont uniques, inséparables l’un de l’autre ; la résolution de cette contradiction s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste est placé dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes. La compréhension unilatérale et ahistorique de la fusion avec le mouvement ouvrier, comme nécessité absolue à réaliser immédiatement ou comme impossibilité absolue à abandonner définitivement, est la cause subjective de notre impasse. C’est précisément la pérennisation objective de cette impasse subjective, par l’embourgeoisement général et durable de la classe ouvrière, qui explique les déviations droitières et gauchistes qui nous dominent aujourd’hui toujours.

La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou non n’est absolue que dans son « apparence trompeuse ». Dans les masses, par la pratique, nous pouvons comprendre que l’absence de potentiel révolutionnaire dans les masses ne signifie pas l’absence de tâches politiques urgentes pour le mouvement communiste en France, y compris dans les masses. Construire l’organisation de classe et de combat n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leur embourgeoisement), mais ce n’est pas pour autant une fatalité pour la lutte communiste (le glas du mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, sans dévier dans l’opportunisme de droite ou de « gauche », c’est décrire les conditions de la victoire, pas les conditions de l’abdication !

Idem pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est déchirée entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître de la ruine que par une révolution. Faire la révolution est donc le problème à résoudre, mais ce problème se pose comme un ultimatum, pas comme une « option » : qu’il y ait ou n’y ait pas un potentiel révolutionnaire en France ne change totalement rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que celui entre « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés dans les pays impérialistes comme le nôtre, où une situation révolutionnaire est encore impossible. Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire procède de celle-ci. Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour toutes et tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure — le Parti communiste — et l’absence totale d’une organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque étape se construit sur celle qui la précède. Affirmer que nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire, ici et maintenant, donc que nous devons l’abandonner, est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions objectives révolutionnaires, qui permettront au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Avec notre organisation, nous posons déjà ses fondations.

Nous refusons de choisir entre le déni opportuniste de droite ou de « gauche », croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les tâches révolutionnaires disparaissent avec elles, ou au contraire, que des conditions révolutionnaires existent déjà, aujourd’hui en France. Notons que les opportunistes de droite et de « gauche » partagent leur suroptimisme et leur surpessimisme subjectiviste (des opportunistes de « gauche » sont opportunistes de droite par ailleurs, et inversement). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière-garde » dans les pays impérialistes occidentaux, dès maintenant, et ceux-ci auront eux-mêmes besoin d’une avant-garde pour transformer une situation révolutionnaire en révolution, tôt ou tard. Qu’est-ce que la construction d’une « arrière-garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes occidentaux ? La construction d’un mouvement communiste d’avant-garde dans ceux-ci. Qu’est-ce que la construction d’un mouvement communiste d’avant-garde dans les pays impérialistes occidentaux ? La préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans ceux-ci, la construction d’une organisation de classe et de combat.

Notre organisation décompose sa stratégie en 3 parties :

  1. la formation de cadres communistes, de révolutionnaires professionnels ;
  2. la construction du Parti communiste, l’organisation de classe et de combat d’un prolétariat national, l’état-major de la révolution dans un pays ;
  3. la construction de l’Internationale communiste, l’organisation de classe et de combat du prolétariat international, l’état-major de la révolution mondiale.

En quoi notre stratégie peut déjà se réaliser, aujourd’hui en France, dans nos conditions non révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda et isolés en militantes et militants disciplinés et unis, dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif de plus en plus grand, pensant et agissant en tant que tel, qui développe une compréhension et une transformation communistes du monde, à sa taille. Par la construction d’un réseau internationaliste partout dans le monde, pour s’intégrer au mouvement communiste international, apprendre de lui et le défendre. Nous pouvons déjà accomplir tout cela, nulle part ailleurs qu’ici et à nul autre moment que maintenant.

Par exemple, dépasser l’individualisme frivole qui fait norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme, est une première tâche idéologique, mais pas des moindres. Sans cette lutte idéologique permanente et difficile, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est mise en échec à moyen terme.

Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes occidentaux, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être commencée. Les conditions de la réalisation totale de cette tâche révolutionnaire sont encore absentes, mais les conditions de la réalisation première (du début) de cette tâche sont déjà présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être lancée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée. Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, à commencer par accepter qu’elles ne sont pas simples dans notre situation historique (pas plus que dans n’importe quelle autre), et que nous devons donc les considérer avec tout le sérieux, toute l’humilité et toute la patience révolutionnaires.

L’incertitude croissante de la vie, jusque dans les conditions d’existence des pays impérialistes occidentaux, est une nécessité impliquée par au moins 4 contradictions mondiales (comme nous l’avions déjà évoqué dans Sur Unité communiste, 2023) :

  1. la contradiction entre prolétariat (Travail) et bourgeoisie (Capital) ;
  2. la contradiction entre pays coloniaux et semi-coloniaux et pays impérialistes ;
  3. la contradiction entre pays impérialistes ;
  4. la contradiction entre humanité (Société) et environnement (Nature).

Le Capital épuise ses deux sources, le Travail et la Nature. L’humanité produit son monde humain, la production marchande toujours croissante pour des profits toujours croissants détruit le monde humain qu’elle produit, détruit le monde humain marchand. Les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature, d’une part : c’est la destruction de l’environnement par la valorisation infinie de la valeur pour la valeur. La contradiction entre la Société et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme, d’autre part : c’est la destruction de l’humanité par des écosystèmes détruits par la valorisation de la valeur. Au XXIe siècle, la crise écologique et avec elle économique et politique du capitalisme-impérialisme ramènent les masses des pays impérialistes du centre dans des conditions révolutionnaires, et empirent encore les conditions révolutionnaires du reste des masses mondiales. Le développement des 4 contradictions mondiales citées ci-dessus rend improbable, voire impossible, que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes occidentaux, d’ici la fin de notre siècle. Nous disons cela en ayant conscience de toute la portée catastrophique de cette prévision. De nouvelles guerres impérialistes et interimpérialistes de repartage du monde, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles démocraties populaires et dictatures du prolétariat, sont de plus en plus probables avec chaque année qui passe. Cette tendance se vérifie déjà, quantitativement et qualitativement, depuis le début de la décennie 2020 : l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, l’offensive de la résistance palestinienne en 2023, et la progression générale du mouvement communiste international.

Depuis les années 1980, le néolibéralisme amène d’importantes transformations économiques qui mettent en danger l’embourgeoisement général et durable des masses en France, tel qu’il existe aujourd’hui, mais il ne faut pas croire que le néolibéralisme seul supprimera complètement l’embourgeoisement. Le niveau exceptionnel que ce dernier a atteint dans les pays impérialistes du centre a été permis par une certaine situation mondiale qui a pris fin entre les années 1970 (chocs pétroliers) et les années 1990 (effondrement de l’URSS), et qui est donc en train de disparaître. Cette disparition, c’est ce que nous appelons le néolibéralisme, le retour au libéralisme, c’est-à-dire à la forme du capitalisme qui précède historiquement le consensus keynésien. Cependant, le néolibéralisme ne menace pas « la place de la France dans le monde », c’est-à-dire dans le centre impérialiste. Les masses en France vont continuer de se déclasser, mais elles ne deviendront en aucun cas victime de l’échange inégal impérialiste, elles resteront du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur, elles continueront de percevoir des surprofits impérialistes. Ce qui va changer, en revanche, c’est le total de la valeur qui circulera encore de la périphérie vers le centre et la proportion de ce total qui sera encore perçu par les masses du centre. Le néolibéralisme ne met fin qu’à l’embourgeoisement des masses qui a été permis par la situation mondiale après la 2de Guerre mondiale, c’est-à-dire à celui qui a existé jusque dans les années 1980-1990. Le néolibéralisme ne met pas fin à l’embourgeoisement des masses qui est permis — dans une bien moindre mesure — par la position avantagée de celles-ci sur le marché mondial, par rapport au reste des masses mondiales. Le néolibéralisme n’abolit pas la domination et la surexploitation impérialistes (la dépendance et l’échange inégal), dont bénéficieront toujours les masses des pays impérialistes comme la France. Ceci dit, comme toute chose, « la place de la France dans le monde » n’est pas garantie de toute éternité. Le statut impérialiste de la France, jusqu’à l’impérialisme lui-même, pourront se transformer dans la crise générale et radicale du capitalisme-impérialisme, au XXIe siècle ou après.

1 Cf. Unité communiste, « L’essence et l’existence du prolétariat », « La conscience de classe », « Notes sur la conscience de classe », Notes sur la situation et la stratégie en France, 2026.

2 « Je ne me suis pas avisé de supprimer dans le texte les nombreuses prophéties, en particulier celle d’une révolution sociale imminente en Angleterre, que m’inspirait alors mon ardeur juvénile. Je n’ai aucune raison de chercher à nous parer — moi et mon œuvre — de qualités que nous n’avions pas alors. » — F. Engels, « Préface à l’édition allemande de 1892 », La situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845.