Publication originale le 3 avril 2024
Version revue et augmentée de septembre 2026
Ce document est la quatrième et dernière partie des Notes sur la situation et la stratégie en France
Introduction
« À la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. Nous, nous disons aux ouvriers : “Vous avez à traverser quinze, vingt, cinquante ans de guerres civiles et de luttes entre les peuples, non seulement pour changer les conditions existantes, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre aptes à la direction politique”. Vous, au contraire, vous dites “Il nous faut immédiatement arriver au pouvoir, ou bien nous n’avons plus qu’à aller nous coucher”. Nous, nous attirons tout spécialement l’attention des ouvriers allemands sur le faible développement du prolétariat allemand. Vous, vous flattez de la façon la plus grossière le sentiment national et les préjugés corporatifs des artisans allemands, ce qui est évidemment plus populaire. De même que les démocrates ont fait du mot peuple une formule sacrée, vous faites, vous, une formule sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez au développement révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire, etc.1 » — K. Marx (1850).
L’opportunisme dogmatique et idéaliste qui faisait scission du marxisme en 1850 se réclame aujourd’hui du marxisme le plus orthodoxe.
Oser poser les questions difficiles et oser donner des réponses honnêtes doit toujours être la première condition de l’action et ne peut jamais être la justification de l’abdication. Il faut assumer ce que nous sommes — concrètement et actuellement — pour assumer ce que nous devons faire ! Autrement, nous ne rendons aucun service à la révolution et ne faisons que nous condamner à l’opportunisme.
Aujourd’hui, la liquidation opportuniste est hégémonique sous diverses formes dans le mouvement communiste.
Aujourd’hui, le mouvement communiste est réduit à la condition sectaire et à l’impuissance politique.
Aujourd’hui, la classe ouvrière en France est une aristocratie ouvrière qui n’a pas de potentiel révolutionnaire, en tant que telle.
Si voir la réalité, telle qu’elle est, est accusé de défaitisme, alors nous répondons que le triomphalisme aveugle n’est que celui de la défaite, que cet optimisme n’est que celui de l’opportunisme, et qu’un communiste qui a peur de trouver une vérité difficile n’est pas un communiste. Nous ne sommes pas plus absolument pessimistes que nous sommes absolument optimistes, mais nous ne sommes en rien défaitistes. Être communiste, c’est accepter de se battre pour une cause supérieure, pas avec les conditions espérées, mais avec les conditions données. Maquiller ou occulter les problèmes concrets de la situation concrète, c’est une lâcheté et une trahison.
Le défaitisme et le triomphalisme ne sont opposés qu’en apparence ; en substance, ils ne sont qu’une seule et même chose : le subjectivisme. Le défaitisme ne voit que l’aspect négatif des faits, le triomphalisme ne voit que l’aspect positif des faits, mais l’un comme l’autre ne voit qu’un seul aspect des faits ! L’un comme l’autre sélectionne subjectivement ce qu’il veut et ne veut pas voir ; or, dans chaque fait il y a objectivement toujours un aspect positif et négatif, un progrès et un recul, une victoire et une défaite.
1. La construction du Parti
En quoi le prolétariat des pays impérialistes du centre n’a-t-il actuellement pas de potentiel révolutionnaire ? Celui-ci est une aristocratie ouvrière, c’est-à-dire qu’il est embourgeoisé dans sa totalité. Cet embourgeoisement est relatif au reste du prolétariat mondial, mais surtout absolu dans la résolution des besoins sociaux ; il lie les intérêts du prolétariat du centre impérialiste avec ceux de la bourgeoisie impérialiste, dans la péréquation directe et indirecte des surprofits impérialistes. Dans la seconde moitié du XXe siècle, après la 2de Guerre mondiale, l’embourgeoisement a progressivement enveloppé tout le prolétariat des pays impérialistes occidentaux, dont la France, comme ce fut auparavant le cas en Angleterre, au milieu du XIXe siècle. L’aristocratie ouvrière, si elle se distingue politiquement de la classe ouvrière (elle fait scission du mouvement ouvrier), en fait partie économiquement (elle produit de la survaleur) : nous soulignons nettement ce fait brouillé par les opportunistes.
L’aristocratie ouvrière ne se définit pas que relativement à un marché national — un seul pays — mais aussi relativement au marché mondial — au monde entier. Une même couche du prolétariat peut être inférieure dans un pays (la plus paupérisée) et supérieure dans le monde (la plus embourgeoisée). Or, l’embourgeoisement d’une couche du prolétariat n’est pas un phénomène relatif à une autre couche, mais absolu : c’est un certain niveau de satisfaction des besoins sociaux, de reproduction matérielle de la vie sociale. Les couches supérieures du prolétariat d’Europe occidentale en 1914 et au-delà, c’est-à-dire les couches du prolétariat qui ont trahi leur classe internationale pour la première fois de l’Histoire, étaient autrement moins (!) embourgeoisées que les couches inférieures du prolétariat d’Europe occidentale le sont aujourd’hui. Autrement dit, une ouvrière ou un ouvrier du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), dans les années 1910 ou 1920, avait beaucoup moins à perdre que n’importe quel ouvrière ou ouvrier en France, aujourd’hui. Une partie du mouvement communiste projette des conditions objectives révolutionnaires sur le prolétariat industriel le plus embourgeoisé de l’histoire du capitalisme ; pendant ce temps, une autre partie du mouvement communiste projette sur les quartiers populaires tout ce qu’elle ne peut plus projeter sur le prolétariat industriel. Aucune de ces deux projections n’est moins subjective que l’autre. La cécité « bienveillante » dont bénéficie toujours le prolétariat d’un pays comme la France n’est pas innocente, c’est une cécité opportuniste.
Les conditions matérielles d’existence de l’aristocratie ouvrière interdisent toute situation révolutionnaire, car ce ne sont pas des conditions d’existence révolutionnaires, c’est-à-dire insupportables, intolérables, etc. Les intérêts matériels immédiats de l’aristocratie ouvrière ne la rapprochent pas de « l’abolition de l’état présent des choses », mais au contraire, la maintiennent dans la perpétuation de celui-ci : par définition, l’aristocratie ouvrière a beaucoup plus à perdre que ses chaînes. La crise de domination des dominés, qui est l’une des deux causes objectives d’une situation révolutionnaire (« quand la base ne veut plus »), est rendue impossible par l’existence du prolétariat du centre impérialiste comme aristocratie ouvrière, dans son ensemble. Si nous disons que l’aristocratie ouvrière n’a actuellement pas de potentiel révolutionnaire, c’est en ce que ses conditions matérielles d’existence non révolutionnaires préviennent toute situation révolutionnaire, dans nos pays impérialistes occidentaux.
En revanche, l’embourgeoisement général du prolétariat des pays impérialistes occidentaux est condamné à disparaître, au cours du XXIe siècle. Si le prolétariat des pays impérialistes occidentaux n’a actuellement pas de potentiel révolutionnaire, c’est parce qu’il n’est pas encore placé dans des conditions révolutionnaires d’existence, en tant qu’aristocratie ouvrière internationale. Ce statut privilégié n’est permis que par l’hégémonie des pays impérialistes occidentaux, qui garantit l’extraction de surprofits impérialistes importants dont le prolétariat peut alors bénéficier dans ces pays. Or, cette hégémonie est un équilibre fragile entre les pays impérialistes occidentaux, qui est en voie de dislocation. La situation éminemment contre-révolutionnaire dans laquelle nous sommes actuellement placés n’a rien de stable : ses fondations politiques et économiques, qui vacillent aujourd’hui, vont s’effondrer demain, sous la pression de la bourgeoisie impérialiste elle-même. Nous ne connaissons encore que les prémices de la crise générale du système capitaliste-impérialiste. Celles-ci annoncent déjà un retour de plus en plus général à des conditions matérielles d’existence de plus en plus révolutionnaires, dans les pays impérialistes jusqu’alors hégémoniques. La misère et la révolte des masses prolétaires et populaires continuent de croître, le néolibéralisme n’est que le début d’une tendance historique qui s’accélère.
Le prolétariat n’est révolutionnaire qu’historiquement placé dans des conditions révolutionnaires — ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en France, mais ce qui sera le cas demain, ou après-demain. Des mouvements de masse comme celui des Gilets jaunes (2018-2019), immatures, mais inédits depuis des décennies, par leur spontanéité et leur conflictualité, sont la démonstration de cette réalité tendancielle. Ce sont aussi la démonstration de la nécessité d’une force subjective encore absente : la conscience communiste. Le retour des conditions révolutionnaires dans le prolétariat, objectivement, s’accompagne du retour de la potentialité d’une situation révolutionnaire : un potentiel révolutionnaire dans le prolétariat.
Devant la tempête qui s’annonce, le rôle des révolutionnaires en France n’est pas d’attendre passivement que des conditions objectives révolutionnaires se présentent à nouveau, pour commencer le travail ; ou encore, de s’en remettre lâchement aux révolutionnaires des autres pays, pour se battre à leur place. Le rôle des révolutionnaires en France est de s’organiser et de se former dès maintenant, pour se préparer à la révolution. Compter sur ses propres forces pour assumer ses propres devoirs est une loi de la lutte communiste. Les révolutionnaires en France doivent se constituer en force subjective autonome, pensante et agissante : une organisation de classe et de combat.
Le facteur subjectif n’est pas seulement la vie intellectuelle (par exemple, la lecture et l’écriture), mais toute la vie consciente. Le développement subjectif n’est jamais que le développement des idées séparées de la matière, dans la lecture ou l’écriture, mais celui des idées projetées dans la matière, dans toutes les activités humaines. Nous devons développer le facteur subjectif, dont la théorie, mais la pratique n’est pas moins subjective que la théorie ; en général, le facteur subjectif est lui-même principalement pratique et secondairement théorique. Dans le facteur subjectif, il y a la vision et la compréhension du monde (l’idéologie et la théorie), certes, mais il y a aussi et surtout la transformation du monde (la pratique). Par exemple, une armée et son état-major ne sont rien d’autre qu’un facteur subjectif !
L’importance du facteur subjectif est souvent diminuée par une confusion vulgaire de la production sociale avec la lutte sociale ; or, l’aspect « politique » ou « conscient » dans ces deux relations différentes est deux choses différentes. Dans la production sociale, l’aspect politique ou conscient (idéologique) est généralement secondaire, mais dans la lutte sociale, l’aspect politique ou conscient (communiste) est généralement principal. Pendant la majeure partie de l’histoire du mouvement ouvrier, dans un pays ou le monde entier, la lutte économique domine la lutte politique, mais comme nous l’avons déjà vu, la lutte économique n’est généralement pas la plus importante. La conscience de la lutte politique s’oppose à la spontanéité de la lutte économique ; c’est la conscience consciente par rapport à la conscience spontanée. La lutte économique, réformiste, rend difficile le développement de la lutte politique, révolutionnaire, mais sans cette dernière, la lutte économique est sans fin (« un travail de Sisyphe »). C’est par la lutte politique que la lutte économique doit trouver sa victoire, avec la révolution. La lutte économique ne peut gagner — plus que des escarmouches, la guerre — que lorsqu’elle devient révolutionnaire, c’est-à-dire lorsqu’elle ne dicte plus à la lutte politique, mais est dictée par la lutte politique. Sous direction communiste, la lutte économique ne reproduit plus l’ancienne société, comme elle le faisait jusqu’alors, mais l’abolit en donnant naissance à la nouvelle ; dans la dictature du prolétariat, la lutte économique se transforme d’une lutte pour la reproduction du capitalisme en une lutte pour la construction du socialisme. La progression de la lutte politique sur la lutte économique, c’est la préparation de la superstructure au rôle principal qu’elle doit jouer pendant une situation révolutionnaire. La lutte économique n’est pas plus ou moins idéologique (superstructurelle) que la lutte politique ; la progression de la lutte politique sur la lutte économique est une progression du mouvement ouvrier et communiste, c’est-à-dire une progression dans la superstructure du prolétariat.
Dans notre stratégie, ni les conditions subjectives (« l’élément conscient ») ni les conditions objectives (la réalité matérielle) ne doivent être sous-estimées ni surestimées ! Le subjectivisme, c’est-à-dire considérer unilatéralement l’une de ces deux conditions, s’échoue toujours dans l’opportunisme de droite ou de « gauche », parce qu’il s’éloigne toujours de la réalité d’un côté ou de l’autre. Les deux aspects des conditions doivent être reconnus à leur juste importance : la primauté générale des conditions objectives, qui ne relèvent de personne, et la primauté particulière des conditions subjectives, qui ne relèvent que de nous. Les conditions subjectives sont elles aussi décisives, leur moment venu.
Tirer des conclusions justes sur les conditions objectives est généralement plus facile que sur les conditions subjectives. Les conditions subjectives ne priment généralement pas : nous ne voyons alors les causes subjectives d’une chose que derrière et après ses causes objectives. En même temps, les conditions subjectives dominent la majorité du temps : nous ne voyons d’abord les choses que comme elles se voient elles-mêmes. Identifier correctement les causes subjectives d’un phénomène est donc plus difficile que les causes objectives, en ce qu’elles sont les causes les moins importantes et en même temps les causes dominantes. Nous voyons surtout les causes objectives, mais nous voyons surtout les causes objectives que les causes subjectives veulent voir, et comme elles veulent les voir. Les causes subjectives sont difficiles à départager des causes objectives, donc les causes sont difficiles à voir telles qu’elles sont. Par exemple, il est difficile de départager une illusion ou une hallucination du reste des sensations optiques, mais en même temps, il est difficile de voir une paire de lunettes portée ou sa propre cornée, jusqu’à ce qu’elles nous fassent défaut, alors même qu’elles sont au plus près de notre regard dès le début. La qualité de la généralisation d’une expérience dépend de la quantité de la reproduction de celle-ci, par laquelle l’idéologie se distingue de la matière et se révèle en tant que telle, dans nos observations. Tirer des conclusions justes sur les conditions subjectives est important, soient-elles généralement les causes les moins importantes, parce que ce sont celles sur lesquelles nous avons directement du pouvoir.
La stratégie ne peut pas être dissociée de la situation présente, car la première est déduite de la seconde — c’est le plan systématique construit par la science révolutionnaire, forte de toute l’expérience historique, pour des conditions données. Il faut commencer par le commencement, c’est-à-dire par correctement identifier les conditions objectives et subjectives, dans notre situation présente : ce que nous sommes et ne sommes pas, ce que nous pouvons déjà faire et ne pouvons pas encore faire, etc. Identifier notre situation présente, c’est identifier nos devoirs révolutionnaires, nos tâches révolutionnaires. Ce qui peut paraître simple n’est pourtant pas évident en face de l’opportunisme (économisme et syndicalisme, mouvementisme et immédiatisme, etc.) ; comprendre l’état et les priorités de notre mouvement, et ainsi échapper à la liquidation, est une lutte en soi. Dans la reconstruction du Parti, cette lutte théorico-idéologique et politique pour les idées justes est la première en ordre chronologique et d’importance.
Le mouvement communiste doit réapprendre à militer en tant que mouvement politique de combat, redécouvrir un militantisme qui ne soit pas économiste et (para)syndicaliste — concrètement. Aujourd’hui, rejeter les méthodes et les idées économistes et (para)syndicaliste est assimilé à rejeter tout militantisme, car le militantisme a été réduit aux méthodes et aux idées économistes et (para)syndicalistes par le réformisme hégémonique. L’économisme et sa politique, le syndicalisme et le parasyndicalisme, sont la forme dominante du spontanéisme, mais c’est le spontanéisme en général, au-delà de telle ou telle forme, qui domine le mouvement communiste. C’est le spontanéisme qui, sous toutes ses formes, de droite comme de « gauche », dévie les communistes de leur tâche principale, urgente, impérative, catégorique, etc. : la formation de cadres. Cependant, reconstruire l’organisation de classe et de combat, l’organisation de cadres professionnels, est moins une réinvention qu’une redécouverte des voies déjà tracées et déjà empruntées par nos prédécesseurs.
« On ne peut pas “s’enfuir” de la condition sectaire par le haut, il n’y a ni formule magique ni raccourci pour reconstruire le Parti. La dimension groupusculaire rend séduisantes les variantes de liquidationnisme. Par exemple, la dissolution syndicale : le syndicalisme révolutionnaire ou l’économisme radical, c’est-à-dire ne militer plus que dans, avec ou comme les syndicats, et négliger les tâches politiques. Ou, le réformisme qui ne dit pas son nom :l’entrisme dans les partis réformistes, et toutes les autres formes d’abandon de l’autonomie de classe en déni. Mais le dépassement que nous recherchons ne peut pas se trouver “en dehors” de notre mouvement (un ex nihilo ou un deus ex), mais seulement “en lui-même”, son saut qualitatif (un ex materia).2 »
Deux déviations majeures dominent la compréhension de notre situation présente : la surestimation de l’ancien, du général et de la nécessité, d’une part ; et la surestimation du nouveau, du particulier et de la contingence, d’autre part. Selon la première déviation, notre période est toujours la même qu’avant, celle du Parti communiste, même sans Parti communiste ; selon la deuxième déviation, notre période est simplement nouvelle. Notre période est totalement nouvelle, comme toutes les périodes, mais notre période n’est pas unilatéralement nouvelle : aucune période n’est un « retour en arrière », mais aucune période n’est un « jamais vu » non plus, à proprement parler. La nouveauté est toujours radicalement irréductible, par définition, mais jamais unilatéralement. Notre période est à nouveau une période des « petits cercles ».
Si « l’ère des petits cercles » (kruzhkovshchina) n’a durée que quelques années dans l’Empire russe (entre les années 1890 et 1905) et dans d’autres pays (comme la Chine), la nôtre dure déjà depuis plusieurs décennies : celle-ci a commencée dans les années 1960-1970, avec la formation d’organisations marxistes-léninistes en réponse à la dégénérescence révisionniste du PCF. Comment expliquer la durée de notre « ère des petits cercles », par rapport à celles qui l’ont précédé dans notre histoire ? « L’ère des petits cercles » n’est pas liée à une durée prédéterminée, mais à une étape de développement du mouvement communiste. Selon Lénine, dans sa préface du recueil En douze ans (1907), « l’ère des petits cercles » est un « phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question.3 » Or, notre mouvement ouvrier est « encore très jeune », non pas par son âge (le mouvement ouvrier est très vieux partout en Europe occidentale), mais par son étape de développement très arriérée, c’est-à-dire par sa qualité. Nous en revenons donc à la leçon fondamentale que nous offre Lénine, dans Que faire ? (1902) : « Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste4 », c’est-à-dire, plus il faut combattre la spontanéité des masses, d’une part, et l’opportunisme des communistes, d’autre part, par la lutte théorico-idéologique et politique !
Se cacher derrière l’embourgeoisement du prolétariat en France, pour échapper à tout le travail révolutionnaire qu’il reste à accomplir, est en soi une grande démonstration de faiblesse théorique et idéologique. Notre dispersion pratique et théorique, notre amateurisme politique, ne sera pas mécaniquement surmontée avec le développement du mouvement ouvrier ; c’est un travail de centralisation, de professionnalisation, que nous devons faire par nous-mêmes et auprès de nous-mêmes.
L’état actuel de la classe ouvrière en France, c’est-à-dire son statut d’aristocratie ouvrière internationale, ne change rien au fond de la lutte communiste en France. Actuellement, la tâche principale du mouvement communiste en France est la construction d’un Parti communiste de cadres professionnels ; or, c’est une tâche que le mouvement communiste doit réaliser en lui-même et par lui-même, et une tâche qu’il peut déjà réaliser avec un mouvement ouvrier très faible. L’objet de notre étape de la lutte est le cadre communiste, ce ne sont pas encore les masses révolutionnaires ; nous travaillons à destination du mouvement communiste, pas du mouvement ouvrier. Actuellement, la tâche principale est d’élever le niveau d’organisation et de conscience des communistes elles et eux-mêmes (principalement) ; la force du mouvement communiste n’est pas détachée de la force du mouvement ouvrier (tous deux sont le produit des mêmes contradictions sociales), mais ce ne sont pas la même force. Le mouvement communiste peut s’élever relativement haut sur un mouvement ouvrier relativement faible. Le Parti communiste se reconstruit avec les masses, mais il ne se reconstruit pas dans les masses ! Le Parti communiste naît en dehors des masses, et il n’évolue dans les masses qu’après sa naissance. Ce n’est qu’avec la transition du Parti communiste de cadres vers le Parti communiste de masses (le « vrai Parti communiste »), c’est-à-dire dans la période de fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, que l’objet de la lutte change, que la destination de notre travail passe du mouvement communiste vers le mouvement ouvrier.
Lorsque le prolétariat en France sera de nouveau révolutionnaire, il sera trop tard pour lui donner une organisation révolutionnaire. Les périodes contre-révolutionnaires de lutte des classes ne sont pas des nouveautés dans l’histoire du capitalisme ; la nôtre n’est exceptionnelle que par son ampleur et sa longueur, qui s’expliquent par la radicalité de ses causes historiques. Dans chaque période contre-révolutionnaire de lutte des classes, les communistes doivent préparer la prochaine période révolutionnaire : dans notre période, nos tâches révolutionnaires ne sont pas différentes de celles de n’importe quelles autres périodes contre-révolutionnaires de lutte des classes. La préparation révolutionnaire, c’est l’organisation et l’éducation communiste dans l’organisation révolutionnaire. Une organisation révolutionnaire ne doit pas et ne peut pas être construite au dernier moment, lorsque les communistes comme les masses en ont décisivement besoin ; une organisation révolutionnaire doit être déjà prête à remplir son rôle lorsque l’Histoire l’appelle sur scène. Une organisation révolutionnaire ne peut jamais être construite trop tôt, elle ne peut jamais s’élever assez haut, parce qu’elle est toujours soit « en avance » soit « en retard » sur l’Histoire. C’est ce que nous dit Lénine dans Par où commencer ? (1901) :
« Il est ridicule d’invoquer la diversité des circonstances, le changement des périodes : la constitution d’une organisation de combat et l’agitation politique sont obligatoires dans n’importe quelles circonstances “ternes, pacifiques”, dans n’importe quelle période de “déclin de l’esprit révolutionnaire”. Bien plus, c’est précisément dans ces circonstances et dans ces périodes qu’un pareil effort est nécessaire, car au moment de l’explosion, de la conflagration, il est trop tard pour créer une organisation ; elle doit être déjà prête, afin de déployer immédiatement son activité.5 »
Toute qualité atteinte dépend toujours d’une quantité accumulée, il n’y a jamais de « raccourcis » ni de « miracles », que ce soit pour la lutte historique du prolétariat du monde entier ou d’un seul pays, pour la construction d’une organisation ou pour la formation d’une ou d’un communiste. Des cycles de décomposition et de recomposition se succèdent, mais l’accumulation quantitative ne s’interrompt jamais (autant que la nécessité réelle du phénomène ne s’interrompt jamais non plus).
« Nous voulons recruter et former des professionnels de la révolution, mais nous ne pouvons leur offrir qu’une structure amatrice et au débouché politique incertain. C’est une conséquence de la contradiction entre notre condition sectaire et notre projet révolutionnaire, et un des mécanismes de sa reproduction : la limitation de notre progression par la limitation du champ de nos recrutements. Ce mécanisme sera dépassé par la résolution de la contradiction dont il est une expression, avec la progression du mouvement communiste — de l’impuissance vers le Parti. Avec elle, la progression de l’engagement communiste de l’amateurisme vers la professionnalisation, du hobby vers la dévotion, et de la circonscription à une catégorie restreinte de zélotes vers un choix à la rationalité plus générale, plus universellement audible et séduisant.6 »
« Aujourd’hui en France, il y a contradiction entre nos moyens et nos fins, entre ce que nous sommes et nos ambitions, entre ce que nous pouvons faire et ce que nous voulons faire. Cette contradiction, entre la condition sectaire et la révolution communiste, doit être résolue par la persévérance et la créativité du projet révolutionnaire porté par le mouvement communiste, car c’est son aspect principal. Sa progression est entravée par les divers mécanismes de reproduction du sectarisme qui persistent dans et entre les sectes, mais la lutte des classes rend inévitable celle-ci, et donc avec elle le dépassement du sectarisme par les sectes.
[…] La fin des sectes ne sera pas l’œuvre d’une force ou d’une volonté extérieure qui s’appliquera à la condition sectaire, mais d’abord celle du mouvement interne de la condition sectaire elle-même. Autrement dit, la rupture avec le sectarisme se fera dans et par les sectes, et non pas indépendamment d’elles. La partiinost est l’opposé de la kruzhkovshchina, et la première ne peut être produite que par cette dernière (une chose se changeant dialectiquement en son contraire).
De ce raisonnement, nous tirons une conclusion simple et radicale. La pire erreur que puisse faire un communiste aujourd’hui en France n’est pas de militer en croyant avoir déjà le Parti (le voir là où il n’est pas), ni de croire que sa secte est l’embryon du futur Parti (être sectaire), mais de refuser de s’engager politiquement en l’absence de Parti (renoncer à sa construction). Communistes isolés : organisez-vous !7 »
Les communistes doivent s’organiser politiquement. Les organisations politiques communistes doivent former des cadres communistes. Les cadres communistes doivent former un Parti communiste de cadres. Le Parti communiste de cadres doit devenir un Parti communiste de masses. Le Parti communiste de masses doit devenir le Parti communiste de classe (le parti révolutionnaire). Voilà selon nous l’essence de la reconstruction du Parti communiste, selon l’expérience historique du mouvement communiste.
Dans le Parti de cadres, celui formé par le mouvement communiste « seul », les cadres sont dominants, donc principaux ; puis, dans le Parti de masses, celui formé par le mouvement communiste fusionné avec le mouvement ouvrier, les masses sont dominantes, donc principales. Cependant, du Parti de cadres jusqu’au Parti de masses, les masses sont l’aspect nouveau de la relation entre cadres et masses, jusque dans le Parti. L’élément dominant du Parti est sa composante principale, mais ce qui est principal à un moment donné du développement du Parti ne l’est pas toujours dans la relation de ce développement. Les cadres, aspect ancien, dominent le Parti de sa naissance jusqu’à sa maturité, mais les masses, aspect nouveau, priment généralement dans le Parti. La fondation du Parti, le tout du début du développement de la relation entre cadres et masses, est un moment où les cadres priment sur les masses, mais cela ne doit pas nous amener à surestimer la durée ou la portée de cette inversion temporaire de la position principale-secondaire des aspects nouveaux et anciens. À plusieurs moments après la fondation du Parti, les cadres peuvent et doivent avoir le rôle principal, mais ces exceptions mémorables (qui font dates et références) n’enlèvent pas le rôle principal aux masses tout le reste du temps.
La naissance du mouvement révolutionnaire est bilatérale : les révolutionnaires — le facteur subjectif — poussent la révolution vers les prolétaires, et la réalité matérielle d’existence — le facteur objectif — pousse les prolétaires vers la révolution. L’engagement communiste répond d’une rationalité supérieure, celle des intérêts historiques — fondamentaux — de l’humanité tout entière. Or, cette rationalité supérieure est actuellement inaccessible pour la quasi-totalité des masses en France, parce que celle-ci est une aristocratie ouvrière, et parce que celle-ci n’a aucun Parti communiste digne de ce nom. La rationalité spontanée des masses est trop éloignée du communisme, parce que les intérêts immédiats des masses sont encore trop loin de la révolution, et parce que le mouvement communiste est encore trop loin des masses elles-mêmes. La révolution ne représente pas encore une alternative rationnelle pour les masses, pour des raisons objectives et subjectives ; ni les intérêts matériels des masses ni la propagande des révolutionnaires ne poussent les masses vers la révolution.
C’est tout l’enjeu de la lutte communiste que de rendre l’alternative révolutionnaire rationnelle pour les masses : comment faire ? La lutte communiste ne peut pas transformer les raisons objectives pour lesquelles la révolution n’est pas encore une alternative rationnelle, mais elle peut — et elle est la seule qui peut — transformer les raisons subjectives pour lesquelles la révolution n’est pas encore une alternative rationnelle. La lutte communiste doit donc s’attaquer à ces raisons subjectives, et ce aux deux extrémités du problème. D’une part, transformer les masses pour les rendre plus proches de la révolution, plus révolutionnaires, par la propagande politique ; d’autre part, transformer les communistes elles et eux-mêmes pour rendre la révolution plus proche des masses, les révolutionnaires plus crédibles, par l’organisation politique.
À l’époque de la construction du Parti communiste, c’est la construction de l’organisation politique qui est le premier devoir des communistes, c’est-à-dire leur tâche principale. Pour pouvoir rendre les masses révolutionnaires, il faut représenter une organisation puissante ; déjà, pour être capable de faire dévier les masses de leur mouvement spontané par une action politique consciente ; aussi, pour être digne de ses propres discours radicaux auprès des masses. Ce n’est qu’en possédant déjà un certain pouvoir de compréhension et de transformation du monde qu’on se rend digne de la considération et de l’engagement des masses, d’être écouté et suivi par les masses. Il faut déjà une certaine masse critique — un saut qualitatif — dans l’accumulation du mouvement communiste pour que celui-ci puisse devenir un mouvement de masses, fusionner avec le mouvement ouvrier. C’est toute la nécessité de la construction du Parti communiste, vers la révolution.
La tâche principale d’une période correspond à la contradiction principale de cette période : la lutte principale est la lutte pour résoudre la contradiction principale. La tâche principale plus ou moins générale ou particulière correspond à une période plus ou moins générale ou particulière. Une même tâche principale générale se décompose en plusieurs tâches principales particulières, par lesquelles elle se développe. En France, nous sommes dans la période générale de la révolution communiste pour la dictature du prolétariat ; la lutte pour la prise du pouvoir du prolétariat est la lutte pour résoudre la contradiction principale. En France, nous sommes dans la période plus particulière de la reconstruction du Parti ; la lutte pour la formation de cadres est la lutte pour résoudre la contradiction principale, à un niveau plus particulier. En France, nous sommes dans la période encore plus particulière de la création et de la propagation de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire ; la lutte pour les idées justes est donc la lutte pour résoudre la contradiction principale, à un niveau encore plus particulier. Une même lutte générale se développe avec toutes les luttes particulières qui la composent, jusqu’à la résolution de la contradiction principale de la période générale.
La période de reconstruction du Parti est une période de lutte pour la ou le cadre communiste, pour la formation de cadres ; c’est aussi une période de lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaires, pour les idées justes. Pour former des révolutionnaires professionnels, il faut une théorie et une idéologie révolutionnaires avec lesquelles les former, pour guider leur action. Pour définir les idées justes, il faut des cadres communistes pour les penser et les appliquer, les défendre et les répandre, les vérifier et les réfuter. La tâche principale (primaire, prioritaire, urgente, impérative, catégorique) de toute notre période est la construction du Parti, donc, c’est la formation de cadres, donc, c’est la définition des idées justes ; ces tâches sont un même ensemble, elles appartiennent à une même période. Pendant toute la période de reconstruction du Parti, l’objet de notre lutte est donc interne, nous sommes à une étape de la lutte centrée sur le mouvement communiste lui-même (à destination de lui-même) : recréer son pouvoir de transformation et de compréhension du monde, à partir de presque rien. Pour cela, notre méthode est la formation de cadres et la lutte théorico-idéologique.
La période de reconstruction du Parti est une période de lutte pour un objet principalement interne, mais ça n’est pas une période de lutte principalement interne. Les cadres se forment et les idées justes se trouvent en pratique et en théorie, principalement en pratique, et dans le travail de Parti (interne) et de masse (externe), principalement de masse. Nous sommes à une étape théorico-idéologique de la lutte communiste ; cela signifie que le mouvement communiste ne pourra pas avancer vers l’étape suivante sans avoir réalisé la tâche principale de cette étape, découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaires, mais cela ne signifie pas que la théorie est principale sur la pratique pendant toute cette étape. Idem, nous sommes à une étape interne de la lutte communiste ; cela signifie que le mouvement communiste ne pourra pas avancer vers l’étape suivante sans avoir réalisé la tâche principale de cette étape, former des cadres professionnels, mais cela ne signifie pas que le travail interne est principal sur le travail externe pendant toute cette étape. Affirmer le contraire serait confondre l’étape avec l’aspect du développement, c’est-à-dire l’objet avec la méthode de la lutte. Notre étape est principalement théorique, mais la théorie n’est pas principale pendant toute cette étape ; idem, notre étape est principalement interne (pour le Parti), mais le travail interne (de Parti) n’est pas principal pendant toute cette étape. Ce qui est principal dans le phénomène, à une étape du développement, ne l’est pas mécaniquement dans la relation du phénomène, du développement. Par exemple, une révolution de nouvelle démocratie est un phénomène principalement populaire, une étape populaire de la révolution, mais dans celle-ci, le prolétarien est principal sur le populaire, les intérêts du prolétariat priment sur ceux du peuple.
Un suroptimisme dans le travail de masse cache souvent un surpessimisme dans le travail de Parti ; idem, un suroptimisme pratique cache souvent un surpessimisme théorique. Ces déviations unilatérales posent un problème particulier dans notre période où la position principale-secondaire respective des aspects contraires s’inverse à de multiples reprises. Ces déviations unilatérales peuvent aller jusqu’à confondre notre étape de la lutte avec une autre, c’est-à-dire à rejeter la tâche principale de notre période ; par exemple, ne pas prendre conscience et acte de la reconstruction du Parti, que toute lutte à notre période est fondamentalement une lutte pour la formation de cadres et les idées justes.
2. Le travail de masse
Dans la formation de cadres, pour une organisation politique, le travail de masse est incontournable : dans les organisations syndicales, bien sûr, mais aussi dans les organisations antifascistes, anti-impérialistes, féministes, écologistes ou de solidarité populaire et démocratique. L’action de terrain, toute réformiste qu’elle soit (économique ou démocratique, restreinte à des intérêts immédiats et locaux), fait indissociablement partie de la pratique et de la formation communiste.
La participation et l’intervention politique dans les mouvements de masses sont toujours nécessaires : lutter pour transformer la lutte réformiste pour la négociation de classe en lutte politique pour le combat de classe. Les communistes ne luttent pas pour un « rapport de force » dans les luttes réformistes spontanées, mais pour renverser ce terrain où la bourgeoisie nous contrôle et a l’avantage, et pour ainsi conquérir un terrain révolutionnaire. Cette lutte politique dans les luttes réformistes spontanées doit-être entreprise à toutes les étapes de développement des organisations communistes, y compris aux stades les plus sectaires, où cette entreprise ne peut pas encore être réussie. Cette lutte politique ne nous est pas utile que pour les résultats révolutionnaires espérés, mais déjà pour notre propre formation politique.
Seule une direction politique communiste peut transformer un syndicat en outil de la révolution, c’est-à-dire en syndicat « rouge ». Or, seul un parti communiste peut revendiquer et assumer avec succès — en pratique — une telle direction dans les masses syndicales. Un syndicat « rouge » n’existe donc pas et ne peut donc pas exister, actuellement en France. Penser le contraire, qu’il peut exister un syndicat communiste sans parti communiste, est une absurdité ; dans notre situation, si un syndicat prétend être communiste, alors il ne l’est qu’en prétention, c’est-à-dire en discours, mais pas en démonstration, c’est-à-dire en fait. La portée révolutionnaire réelle d’un tel syndicat resterait strictement nulle. Un syndicat ne peut devenir « rouge » que sous une direction politique révolutionnaire, c’est-à-dire celle d’un parti communiste ; ce parti communiste ne peut pas se reconstruire dans un syndicat, même si celui-ci se prétend « rouge ». Confondre un syndicat plus ou moins militant avec un syndicat rouge est une déroute stratégique. Ceci dit, le militantisme syndical n’est pas conditionné par la qualité « rouge » ou plus ou moins militante d’un syndicat ou d’un autre : un communiste milite dans les syndicats. Le militantisme syndical ne se suffit pas à lui-même, parce qu’il est en lui-même réformiste, mais il se justifie en lui-même, parce qu’il est la première école des révolutionnaires, une étape nécessaire de la formation de cadres.
Le mouvement ouvrier est arriéré, notre pratique communiste dans le mouvement ouvrier (dont les syndicats) est donc elle aussi arriérée. À cause de l’état du mouvement ouvrier, d’une part, et de notre propre état, d’autre part, nous n’arrivons pas à organiser et diriger les masses. Notre travail externe, du dehors, de masse, reste très modeste — indépendamment de la proportion de notre temps et de notre énergie que nous investissons dans celui-ci. Notre travail externe n’a pas encore la forme d’un travail réellement de masse : nous ne rassemblons pas et ne pouvons pas rassembler les masses sous notre propre direction communiste. Notre travail externe n’a pas encore le fond d’un travail réellement de masse non plus : nous ne créons pas et ne pouvons pas créer des structures et une propagande pour rassembler les masses sous notre propre direction communiste.
Lorsque nous parlons des masses, nous nous sommes habitués à parler de quelques centaines ou milliers de personnes, dans des pays de plusieurs dizaines de millions de travailleuses et travailleurs ! Évidemment, la majorité des masses restent silencieuses et immobiles en dehors des périodes déterminées de crise politique, voire en dehors des situations révolutionnaires. Cependant, même en ne parlant que de la partie la plus avancée des masses, nous parlons de centaines de milliers de personnes dans un pays comme la France.
Comprendre en quoi notre travail de masse ne l’est pas encore réellement dans la forme est facile, mais comprendre en quoi il ne l’est pas encore réellement dans le fond est beaucoup plus difficile. Nous voyons bien que nous ne plaçons pas des milliers (ni même des centaines) de travailleurs et travailleuses sous notre direction, mais ce que nous voyons beaucoup moins bien, c’est pourquoi, et pourquoi cela n’est pas qu’un délai, le temps que le fond « rattrape » la forme. Pour le problème du travail de masse comme pour celui du travail révolutionnaire, la relation entre le fond et la forme n’est pas aussi simple dans notre période que dans d’autres périodes de notre histoire, où le mouvement ouvrier et communiste étaient beaucoup plus avancés (la période des « petits cercles » dans l’Empire russe n’a à ce propos rien à voir avec la nôtre). Nous pouvons essayer de créer des structures et une propagande pour rassembler les masses sous notre propre direction communiste, mais nous ne pouvons pas encore réussir à créer celles-ci, soit parce que celles-ci ne pourront pas rassembler les masses sous notre propre direction, soit parce que la direction sous laquelle les masses seront alors rassemblées ne sera pas communiste.
Un communiste qui n’est pas dans les masses n’est rien, et nous voulons être tout. Nous voulons « aller aux ouvriers », bien sûr, mais nous voulons « aller aux ouvriers » comme des bolcheviques. Or, il est très facile d’« aller aux ouvriers », d’être dans les masses, mais il est très difficile d’« aller aux ouvriers » comme des bolcheviques, d’être dans les masses avec une ligne politique communiste. Le problème n’est pas « comment être dans les masses ? » N’importe quel opportuniste sait comment être dans les masses. Le problème est « comment être communiste dans les masses ? » Le problème du travail de masse n’est pas différent de n’importe quelle autre tâche du mouvement communiste : il est concret. Ce qui est possible avec certaines forces peut ne pas l’être avec d’autres forces, et ce qui est possible dans certaines conditions peut ne pas l’être dans d’autres conditions. Réussir à organiser et diriger les masses est une chose, réussir à organiser et diriger les masses avec une ligne politique communiste est une tout autre chose. Un communiste qui n’est pas dans les masses n’est rien, mais un communiste qui est dans les masses sans ligne politique communiste n’est rien non plus.
Le grand danger de l’opportunisme, c’est que c’est un mensonge qui commence par dire la vérité : l’opportunisme veut trouver le chemin le plus court vers la destination, et il trouve un chemin plus court. Ce n’est que lorsqu’il est trop tard, lorsque le mouvement s’est déjà habitué à la facilité, aux résultats rapides et sans effort, que la destination du chemin emprunté se révèle. L’opportunisme sacrifie la destination au chemin, la stratégie à la tactique ; les résultats tactiques sont immédiats, on peut les voir tout de suite, alors que les résultats stratégiques ne le sont pas, on ne peut les voir qu’après des années. Le grand danger de l’opportunisme, c’est qu’il est d’abord supérieur tactiquement au communisme ! Dans les masses, les opportunistes « flattent » les sentiments spontanés, c’est-à-dire les sentiments réactionnaires, « ce qui est évidemment plus populaire » que de critiquer ces sentiments. Ce que les masses doivent entendre et faire est très différent — sinon tout l’inverse — de ce qu’elles veulent entendre et faire !
Notre travail externe n’est pas encore un travail de masse à proprement parler, dans la forme ni dans le fond ; nos organisations et notre propagande de masses n’arrivent pas réellement à s’adresser aux masses, à toucher les masses (avant même de les organiser et diriger). Aujourd’hui, le travail de masse est soit un travail réformiste qui arrive à organiser et diriger les masses, parce qu’il est opportuniste (spontanéiste), soit un travail communiste qui n’arrive pas à organiser et diriger les masses, parce que les masses sont embourgeoisées (principalement). Dans les pays impérialistes comme la France, plus que dans les autres pays, le travail communiste tend particulièrement à s’abaisser au niveau réformiste des masses, en ce que l’ensemble des masses ne veulent pas d’un travail réellement communiste, parce que le programme révolutionnaire est un programme étranger à leurs intérêts immédiats embourgeoisés. Le travail opportuniste (spontanéiste, donc réformiste) arrive à s’adresser aux masses, à toucher les masses, précisément parce qu’il s’abaisse à leur niveau, parce qu’il abandonne leurs intérêts fondamentaux pour leurs intérêts temporaires, parce qu’il substitue la conscience révolutionnaire (radicale, étrangère, infamante) par la conscience bourgeoise (normale, familière, bienséante) ; en bref, parce qu’il se soumet à l’embourgeoisement des masses, qu’il préfère les masses telles qu’elles sont à telles qu’elles doivent être. Le principal problème du travail de masse est à trouver dans l’aspect principal de la relation entre le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, entre le Parti (ou le potentiel Parti) et la classe, entre les chefs (ou les potentiels chefs) et les masses. L’aspect principal — le plus décisif — du problème, c’est le mouvement ouvrier, la classe, les masses. Donc, l’aspect principal du problème dans le travail de masse, c’est l’embourgeoisement des masses en question.
Le travail communiste qui existe aujourd’hui en France est toujours réformiste dans la forme, et il n’est révolutionnaire dans le fond qu’en potentiel. Le fond révolutionnaire du travail communiste n’est aujourd’hui pas encore effectif, réel, concret. La réalité de laquelle est déduit le fond révolutionnaire du travail communiste n’est peut-être pas une réalité imaginaire (arbitraire), mais c’est une réalité infinitésimale, encore très peu déterminée. C’est en cela que nous affirmons que le travail communiste qui existe aujourd’hui en France est toujours réformiste dans la forme et dans le fond ; le fond révolutionnaire du travail communiste n’est pas encore assez développé, il n’a pas encore quitté le potentiel vers l’effectif, le virtuel vers le réel, l’abstrait vers le concret. Le travail communiste qui existe aujourd’hui en France est toujours « sectaire » dans la forme, et il n’est — lui aussi — de masse dans le fond qu’en potentiel. Comme le travail communiste essaye de combattre le réformisme hégémonique, mais n’y arrive pas, le travail communiste essaye d’organiser et diriger les masses, mais n’y arrive pas ; le problème n’est pas tant qu’il n’y arrive pas encore (la forme), mais qu’il ne peut pas encore y arriver (le fond). En ce que le travail communiste « essaye », il y a un potentiel, mais en ce qu’il n’y arrive pas, ce potentiel n’est pas encore réel. On ne peut dire que le travail communiste contemporain est révolutionnaire ou de masse, dans le fond, qu’en potentiel, c’est-à-dire en abstraction future.
Ceci dit, c’est dans ce potentiel que nous devons investir la plus grande partie de notre temps et de notre énergie. Le travail réellement révolutionnaire comme le travail réellement de masse sont dominés, mais principaux. Notre travail révolutionnaire comme de masse ne le sont dans le fond qu’en potentiel (en abstraction future) ; pourtant, c’est cette pratique que nous devons le plus développer, dans laquelle nous trouverons le dépassement de notre situation. D’abord, nous devons lutter pour faire passer le fond révolutionnaire et de masse de notre travail du potentiel vers le réel ; puis, nous devons lutter pour faire passer notre travail révolutionnaire et de masse du fond vers la forme.
Une stratégie n’est juste que si l’analyse de la situation présente de laquelle elle procède, des conditions données auxquelles elle s’applique, est juste. Si une stratégie est juste, elle se vérifie en pratique. Celles et ceux qui nient la réalité de l’aristocratie ouvrière internationale, qui cherchent à concilier leurs idées fausses avec leurs attentes subjectives, sont aussi souvent celles et ceux qui défendent le plus l’économisme et sa politique (para)syndicaliste : être au plus près de la classe ouvrière pour faire prendre vie à leurs prophéties. Nous préférons accepter d’être l’arrière-garde du mouvement communiste international, plutôt que de vouloir être l’avant-garde du mouvement (para)syndicaliste français.
Les communistes n’agissent et ne parlent pas pour l’aristocratie ouvrière, mais pour les masses mondiales : ce sont ces dernières qui sont l’objet de notre combat. La respectabilité petite-bourgeoise de l’aristocratie ouvrière n’est jamais le problème des communistes, que celle-ci représente une minorité, une majorité ou une totalité du prolétariat dans un pays. Ce n’est toujours le problème que des opportunistes. De plus, les communistes agissent et parlent en priorité pour les éléments les plus avancés (conscients, radicaux, etc.) des masses, et non pas pour les éléments moyens ou arriérés des masses.
Fétichiser la classe ouvrière est une déviation petite-bourgeoise majoritairement représentée par des individus de cette classe. La foi dans l’essence du prolétariat, abstraite, détachée de l’existence du prolétariat, concrète, exprime une déconnexion idéaliste avec la réalité ouvrière (projeter sur celle-ci tout ce que l’on veut voir). L’ouvriérisme est ainsi principalement défendu par des groupes et des syndicats dominés par les étudiantes et les étudiants, les professeurs, et les couches supérieures de l’aristocratie ouvrière. Les organisations qui parlent le plus des « masses » sont souvent aussi celles qui sont les plus éloignées des masses, que ce soit par leurs actes ou par leur composition petite-bourgeoise et embourgeoisée ; pour les masses, ce sont celles dont les discours ont la forme la plus inaudible, par leur style grandiloquent ou victimaire, et le fond le plus inintéressant, par leur spontanéisme. Toute leur aliénation des masses, ces organisations tentent de la conjurer par le spontanéisme, c’est-à-dire par la soumission au réformisme spontané, et par le triomphalisme, c’est-à-dire par le retour à l’idéalisme dogmatique.
La honte de soi petite-bourgeoise, dont nous avons déjà parlé, est un complexe de secte, un problème du mouvement communiste encore réduit aux petits cercles intellectuels. Les organisations qui professent le plus fort leur amour des masses et leur mépris des intellectuels sont aussi celles qui recrutent le plus sur les universités, voire dans les professions intellectuelles. Idem, les organisations qui ont le plus de travail à faire sur elles-mêmes sont aussi celles qui sont le plus terrifiées de le faire. La dénonciation — correcte — de la théorie pour la théorie vient souvent de celles et ceux qui ne voient aucun problème dans la pratique pour la pratique. Plutôt que de prendre le risque de faire face à ce qu’elles sont vraiment, les organisations d’intellectuels préfèrent généralement se mentir à elles-mêmes, se construire un mythe. Ainsi, les organisations d’intellectuels dans le déni recrutent généralement des intellectuels désespérés d’échapper à ce statut, d’aller dans l’organisation de masses que l’organisation d’intellectuels prétend être.
Le travail de Parti souffre trop souvent d’être amalgamé unilatéralement au travail de masse, alors que ce sont des pratiques très différentes qui demandent des compétences très différentes. Du point de vue réformiste, le travail de masse se suffit à lui-même, sans avoir besoin de s’élever sur un travail de Parti qui lui répond ; le travail de Parti serait superflu ou annexe, parce qu’il n’y aurait pas besoin du Parti pour transformer le travail de masse en autre chose que ce qu’il est tout naturellement, c’est-à-dire réformiste. Le travail de Parti, lorsqu’il n’est pas considéré comme un travail à part entière, est donc réduit au strict minimum, c’est-à-dire à un travail bureaucratique légal. L’erreur inverse, croire en l’omnipotence du travail de Parti, est une grande tentation (surtout dans les périodes comme la nôtre), et peut rapidement mener à substituer les cercles conspirateurs, agitateurs, saboteurs, etc., aux masses. C’est une erreur qui n’est pas moins grande que de croire dans l’omnipotence du travail de masse.
Comment construire l’organisation politique, c’est-à-dire réaliser la tâche principale de notre période ? Par la formation de cadres professionnels. Comment former ces cadres professionnels ? Dans le travail politique. Comment mener ce travail politique ? Par la participation aux luttes du mouvement ouvrier, d’une part ; et part la participation aux luttes du mouvement communiste, d’autre part. Est-il possible de mener un travail politique seulement dans l’un ou l’autre de ces mouvements, pour former des cadres professionnels ? Non. Les communistes doivent participer aux luttes à l’extérieur et à l’intérieur de leur mouvement, mener un travail du dehors et du dedans, de masses et « de cadres ». Les luttes spontanées du mouvement ouvrier sont économiques ou politiques démocratiques, et réformistes, mais elles sont notre terrain de travail politique généralement principal. Les luttes conscientes du mouvement communiste sont politiques ou théorico-idéologiques, et révolutionnaires, mais elles sont notre terrain de travail politique généralement secondaire. La formation de cadres professionnels est un travail politique dans le mouvement ouvrier, principalement, et dans le mouvement communiste, secondairement. Ce sont auprès des autres communistes, dans le travail politique « de cadres », que les communistes apprennent ce qu’est le travail politique. Ce sont auprès des masses, dans le travail politique de masses, que les communistes apprennent ce qu’est être cadre. Un cadre est cadre lorsqu’il organise et dirige les masses.
3. La lutte théorique
Reconstruire le Parti communiste, c’est reconstruire notre pouvoir de compréhension et de transformation du monde. Le pouvoir de comprendre le monde et le pouvoir de transformer le monde ne sont que les deux aspects identiques de la contradiction théorie-pratique. Reconstruire le pouvoir de comprendre le monde, c’est reconstruire le pouvoir de transformer le monde ; l’on ne comprend le monde qu’en le transformant, et l’on ne transforme le monde qu’en le comprenant. La théorie et l’idéologie révolutionnaires sont créées dans la construction pratique du mouvement révolutionnaire, pas avant ni à côté de celle-ci.
La compréhension du monde peut et doit devenir l’aspect principal de la contradiction théorie-pratique, pendant la période de la construction du Parti communiste ; car la pratique n’est pas et ne peut pas être révolutionnaire en l’absence d’un tel Parti, et car la pratique ne peut devenir révolutionnaire, reconstruire un tel Parti, que guidée par une théorie révolutionnaire. Cependant, un aspect principal n’est jamais un aspect unilatéral : la théorie ne doit jamais se couper de la pratique, parce que la théorie ne peut pas être coupée de la pratique sans être coupée du réel, donc fausse. Un aspect généralement secondaire ne peut devenir temporairement principal que pendant une période de crise relativement courte, par rapport à la temporalité de développement de la contradiction dont il est un aspect. Ceci dit, cette période de crise relativement courte est décisive, car c’est elle qui détermine la recomposition supérieure de la contradiction, ou sa décomposition (la « ruine commune » des deux aspects contradictoires).
« [L]orsque la contradiction est intense, et qu’une opportunité de résolution s’ouvre, si l’aspect secondaire est “en retard” sur l’aspect principal, c’est-à-dire que leur développement est trop inégal, alors la synthèse est impossible. L’aspect principal ne peut pas se dépasser “seul”, la synthèse ne peut se faire qu’en dépassant les deux aspects de la contradiction, ou ne se fait pas. Pour la résolution d’une contradiction, ses deux aspects doivent être “mûrs”, c’est-à-dire tous deux développés jusqu’à rendre possible leur synthèse, car sinon l’un des deux aspects la rend impossible (il la “bloque”). L’aspect principal n’est pas toujours le plus avancé dans son développement, mais il va tendanciellement [finir par] l’être, car le principal conditionne le développement du secondaire plus qu’il n’est conditionné, le secondaire doit correspondre au principal plus que le principal ne doit correspondre au secondaire, etc. L’aspect principal étant [alors] le plus développé, c’est celui qui intensifie la contradiction et qui crée les crises rendant possible sa résolution, c’est alors à l’aspect [généralement] secondaire qu’il reste de jouer son rôle, il devient donc crucial. Dans ces situations, l’aspect [généralement] secondaire devient le déterminant principal dans l’évolution de la contradiction, le temps de la crise.8 »
La théorie n’est pas et ne peut pas être l’aspect principal pendant toute la période de la reconstruction du Parti (pendant toute la période des « petits cercles », des sectes), c’est-à-dire pendant toute une période historique ; de la même manière, pour les mêmes raisons, la superstructure n’est pas et ne peut pas être l’aspect principal pendant toute la période qui précède la révolution (qui est politique), etc. Cependant, la théorie doit devenir l’aspect principal au moins une fois pendant la période de reconstruction du Parti, pendant une période de crise qui doit précéder la définition de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires en tant que telles ; de plus, la théorie peut devenir l’aspect principal plusieurs fois pendant la période de reconstruction du Parti, à chaque crise théorico-idéologique, tant que la théorie et l’idéologie révolutionnaires ne sont pas définies en tant que telles. Une crise théorico-idéologique rend la théorie temporairement principale sur la pratique, parce que dans celle-ci, la théorie rend impossible le développement du mouvement communiste vers les idées justes.
La lutte pour comprendre le monde rend possible la lutte pour transformer le monde, en créant les outils intellectuels de la transformation du monde. La connaissance acquise dans la lutte pour la compréhension du monde est aussi la connaissance de la reconstruction du Parti communiste, c’est-à-dire de quoi et comment reconstruire. Pourquoi et comment s’organiser, s’éduquer et lutter ? La réponse à cette question conditionne toute transformation du monde, jusqu’à toute transformation des outils matériels de la transformation du monde. Pendant la période de la reconstruction du Parti, la lutte pour la compréhension du monde finit par conditionner la lutte pour la transformation du monde, plus qu’elle n’est conditionnée par celle-ci. Reconstruire le Parti, c’est aussi, et à un certain point, surtout, savoir quoi reconstruire et le comment le reconstruire.
La lutte théorique et idéologique n’est pas que celle pour comprendre les fins de l’action communiste, mais aussi celle pour comprendre les moyens de l’action communiste. L’action communiste n’est possible que dans la mesure où existent déjà ses fins et ses moyens ; les fins comme les moyens de l’action communiste existent d’abord intellectuellement, avant d’exister matériellement. Un problème se résout principalement dans la pratique, mais pour résoudre un problème, il faut d’abord comprendre quel est le problème, puis comprendre comment le résoudre, avant d’essayer de le résoudre. Quand la question est « que faire ? », « quelles sont les fins sur lesquelles régler nos moyens ? », la réponse se trouve principalement en théorie. La stratégie révolutionnaire est la solution concrète à un problème concret, c’est la réponse théorique à une question pratique.
Définir concrètement une stratégie révolutionnaire ne demande pas seulement d’analyser la situation présente, mais bien toute l’expérience historique du mouvement révolutionnaire du prolétariat international. La politique révolutionnaire ne peut se régler que sur un plan systématique, déduit de l’étude scientifique de la lutte des classes jusqu’à nos jours, et jamais selon les aléas quotidiens. Autrement dit, une stratégie révolutionnaire, si elle en est vraiment une, est universellement valable dans un pays à une époque. Accumuler une quantité pratique et théorique suffisante pour atteindre une telle qualité (un programme et un plan systématique) ne peut pas se bâcler, comme l’action des communistes ne peut pas se contorsionner à chaque transformation mineure de la situation : savoir s’adapter n’est pas s’en remettre à la chance ou à l’espoir. La stratégie est définie selon la nécessité, la tactique est définie selon la contingence. Encore faut-il distinguer nécessité et contingence, et ne pas confondre stratégie et tactique !
Toute progression qualitative est toujours une question d’accumulation quantitative : rien ne tombe du ciel. Une théorie juste est une accumulation d’expérience directe et indirecte, l’expérience est une accumulation de pratique, et la pratique est une accumulation de réussite et d’échec. Accéder à une expérience indirecte, celle de nos prédécesseurs, nécessite également une certaine accumulation, c’est-à-dire une certaine expérience directe, car pour comprendre certaines expériences (indirectes) il faut avoir déjà une certaine expérience (directe). Ainsi, il est impossible de séparer l’action de l’étude, même lorsque la théorie devient l’aspect principal de leur relation ; l’étude ne cesse jamais de dépendre de l’action, même lorsque l’étude prime sur l’action. L’étude reste superficielle et naïve sans action à guider, si elle n’est que livresque, car certaines quantités ne peuvent être accumulées que dans l’action. Dire que toute théorie dépend toujours de la pratique ne signifie pas seulement ni simplement qu’il faut étudier et agir, en même temps, mais que chaque théorie dépend d’une pratique qui lui correspond ; la théorie n’a pas besoin de n’importe quelle pratique, mais de la pratique sur laquelle elle porte. Par exemple, on apprend à faire la guerre en la faisant, et on ne peut apprendre à faire la guerre qu’en la faisant.
Trouver la ligne juste, ça n’est pas beaucoup lire et réfléchir, jusqu’à atteindre un certain point d’avancement dans la lecture et la réflexion qui ferait d’une ligne une ligne juste. Une telle conception, déconnectée de la pratique d’une organisation politique, ne saisit la ligne révolutionnaire qu’en généralité et en superficialité, c’est-à-dire en abstraction. Or, une ligne révolutionnaire n’est pas une orientation approximative, un corpus documentaire, un index de références, un sigle ou une étiquette ; une ligne révolutionnaire est la boussole qui permet de naviguer dans la lutte des classes, vers le communisme, sans dériver ni s’échouer. Une ligne est un guide pour l’action ; un guide pour l’action ne peut réellement se comprendre que dans l’action, et ne peut donc réellement se créer que dans l’action. La ligne juste, c’est comprendre radicalement le monde, pour transformer radicalement le monde ; ça n’est pas un problème abstrait de généralité ou d’approximation, mais l’ensemble des problèmes concrets de la lutte, dans toute leur particularité et complexité. La théorie n’est pas l’aspect « facile » de la pratique, qui serait l’aspect « difficile » de la théorie. L’opportunisme en pratique est dans les détails en théorie ! La première leçon de la lutte théorico-idéologique, c’est qu’il n’y a jamais de vérités évidentes, de lignes a priori justes. C’est dans la pratique que la théorie et l’idéologie révolutionnaires révèlent leur importance dans toute sa dimension, et que leur sous-estimation révèle sa faillite dans toute sa fatalité. Lire ces lignes sans les avoir comprises de soi-même, en pratique, ça n’est pas encore les comprendre.
Le problème posé par les intellectuels séparés de la pratique, coupés de la lutte politique, n’est pas que celles et ceux-ci seraient inutiles, bien que ce soit parfois le cas, mais que celles et ceux-ci ont tort ; leurs développements théoriques, s’ils peuvent être complexes, sont généralement réfutés et ramenés à toute leur vacuité par l’expérience réelle. C’est aussi le problème posé par la formation intellectualiste, livresque, qui a elle aussi un rapport hétérogène à la pratique. Être séparé de la pratique, c’est moins avoir une ligne inutile qu’une ligne incorrecte ; l’inutilité est moins en ce qu’elle n’essaie pas de prendre prise sur le réel qu’en ce qu’elle ne peut pas prendre prise sur le réel : elle ne peut pas le transformer parce qu’elle ne le comprend pas, et elle ne peut pas le comprendre pas parce qu’elle ne le transforme pas. L’inutilité intellectualiste est, certes, une inutilité pratique, mais c’est aussi et surtout une inutilité théorique, c’est-à-dire intellectuelle ! Une ligne qui ne s’applique pas, c’est-à-dire une ligne dans l’abstrait, est une ligne fausse.
La création d’une théorie révolutionnaire n’est rien sans celle d’une idéologie révolutionnaire. Si une théorie correspond toujours à une idéologie, une idéologie n’est pas un ensemble ni un système de théories. L’idéologie est à la théorie ce que la pensée sensible est à la pensée rationnelle ; l’idéologie est la vision du monde d’une compréhension du monde. La formation théorique doit donc toujours être aussi une formation idéologique. Parce que la réalité sociale est une réalité collective, une formation idéologique ne peut être qu’une formation collective : la création d’une nouvelle réalité sociale dans laquelle peut naître une nouvelle idéologie. La formation théorique doit être idéologique pour se développer à un niveau supérieur, d’une part ; et la formation idéologique doit être collective pour se développer à un niveau supérieur, d’autre part. Une formation théorique, sans formation idéologique, est nécessairement très limitée. Ainsi, une formation théorique principalement individuelle est une très mauvaise formation théorique — une formation théorique unilatérale.
La question de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires paraît très simple dans l’abstrait. Autrement dit, la réelle complexité et difficulté de la création d’une théorie et idéologie révolutionnaires n’est pas compréhensible sans une pratique politique. Sans expérience de l’organisation politique, de la lutte des lignes, ce problème est perçu comme une formalité, mais pas comme ce qu’il est vraiment, car il n’est perçu que superficiellement. Réduire la création de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire à une vulgaire question de définition, à la rédaction de quelques principes généraux ou à l’adhésion à telle ou telle « tradition », est une erreur fondamentale. Les communistes qui font cette erreur fondamentale sont dans leur pratique la meilleure démonstration de celle-ci.
Le rejet ou l’abandon de la lutte théorico-idéologique est le produit du manque de lutte théorico-idéologique, que ce soit par arrogance intellectualiste ou par aversion — légitime — contre l’intellectualisme (la formation livresque). Dans les deux cas, c’est la démonstration d’une faiblesse qualitative, c’est-à-dire d’une immaturité politique. La déviation mouvementiste en est l’exemple le plus commun et évident, mais toutes les autres formes de spontanéisme en sont aussi. Lire et écrire n’est qu’une fraction de la formation communiste, et si elle est importante, elle ne peut pas se satisfaire à elle-même. La formation livresque est un des symptômes du réformisme hégémonique en France, un corollaire de la lutte (para)syndicaliste ; c’est la stagnation dans les formes de lutte et d’organisation réformistes, qui n’est généralement que le penchant pseudo-politique de l’économisme. En Occident, plus de 30 ans de mouvementisme et d’absence totale de victoire politique constituent la preuve la plus éclatante de la stérilité pratique du mépris théorique, d’une part, et de la stérilité théorique de la formation livresque, d’autre part.
La sous-estimation de la théorie (la pratique pour la pratique) et la surestimation de la théorie (la théorie pour la théorie) ne s’opposent pas, en réalité, mais se complètent. Les communistes qui surestiment le plus la théorie et les communistes qui sous-estiment le plus la théorie ne sont pas deux tendances opposées, mais une seule et même tendance. Les communistes sous-estiment la théorie par mouvementisme, d’une part, parce qu’en même temps, les communistes surestiment la théorie par intellectualisme, d’autre part. Cette sur et sous-estimation simultanée de la théorie est rendue possible et nécessaire par la séparation de la théorie de la pratique ; la théorie est abstraite de la lutte concrète, dans un mouvement par lequel elle la quitte sans y retourner, l’abandonne à elle-même. La raison d’être de la formation livresque est une autre raison d’être que la lutte concrète (par exemple, la performativité militante, dogmatique), alors qu’elle devrait être celle-ci. La corrélation de la défaillance en théorie et en pratique est d’abord une décorrélation de la théorie et de la pratique.
Les communistes qui ne guident pas leur action, du côté pratique, sont les mêmes qui pensent trouver leur guide dans les livres, du côté théorique. Dans l’action, ils font sans savoir quoi faire, ils n’appliquent pas un guide. Dans les livres, ils trouvent un guide abstrait, qui répond à des problèmes abstraits, et qu’ils n’appliquent pas. Les problèmes concrets de la pratique ne rencontrent jamais les problèmes abstraits de la théorie, ils restent chacun de leur côté. L’action ne se guide pas, c’est l’action qui guide ; la théorie ne guide pas non plus, elle reste de son côté. Les communistes qui attendent de se faire guider par leur action, au lieu de guider leur action, attendent de trouver un guide dans les livres, au lieu de le créer dans leur vie réelle. Certes, le guide se crée dans l’action, mais l’action ne se développe pas sans guide. Les livres nous aident sûrement à créer notre guide, mais notre guide ne peut pas s’y trouver tel quel.
Pour résoudre les problèmes politiques qui se posent à notre mouvement, dans notre période, nous devons résoudre les problèmes philosophiques qui se posent avec eux. Cela commence par ne pas les fuir, par ne pas avoir peur d’avoir une philosophie. Notre philosophie est concrète et pratique, mais cela ne signifie pas du tout qu’elle serait alors « intuitive » ou « évidente », ce qui en ferait une philosophie pragmatique et vulgaire, c’est-à-dire bourgeoise. Non seulement « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes9 », mais « la vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses.10 » Pour échapper à la philosophie bourgeoise, et avec elle, à la politique bourgeoise, nous devons créer une philosophie prolétarienne à sa place ; pour créer une philosophie prolétarienne, nous ne pouvons compter ni sur l’intuition ni sur l’évidence, mais sur la conscience et la science.
La compréhension dialectique de la construction du Parti communiste, de la formation de cadres communistes et de la création des idées justes, nous interdit tout étapisme dans ces étapes. L’étapisme est une déviation opportuniste qui considère unilatéralement les aspects de la lutte révolutionnaire, séparés entre les étapes de la lutte révolutionnaire. L’étapisme, comme toutes les déviations, peut prendre une forme de droite comme de « gauche » (par exemple, l’économisme est une déviation étapiste de droite). L’étapisme peut s’appliquer à tous les aspects de la lutte révolutionnaire, mais il apparaît avec le plus de régularité et de clarté sur les aspects de la clandestinité et de la violence révolutionnaires, soit parce qu’ils sont unilatéralement surestimés, soit parce qu’ils sont unilatéralement sous-estimés. La lutte révolutionnaire connaît des étapes dans son développement, mais tous les aspects de la lutte révolutionnaire existent déjà dans chaque étape de celle-ci, en fait ou « en germe » ; ces aspects doivent tous se développer avec la lutte révolutionnaire, progressivement et conjointement, selon ces étapes. Les devoirs révolutionnaires ne sont toujours que déduits de l’analyse concrète de la situation concrète (ce sont les solutions concrètes aux problèmes concrets), mais s’il y a des priorités et des limitations dictées par celle-ci, la lutte révolutionnaire ne peut jamais s’amputer d’un de ses aspects. La lutte révolutionnaire ne peut se priver d’aucun de ses aspects ; un aspect ne peut jamais être supprimé « au profit d’un autre », même si l’un est toujours principal sur l’autre. Par exemple, ne se dédier qu’à la pratique, et négliger la théorie, ou l’inverse ! La lutte révolutionnaire est une lutte totale, c’est-à-dire complète, qui n’existe en tant que telle qu’avec tous ses aspects. Entre l’intégralité de ses aspects, la formation communiste doit être harmonieuse pour réussir.
4. Le militantisme total
La formation d’une ou d’un cadre communiste se fait dans la théorie et la pratique, c’est le développement de compétences politiques. Ces compétences politiques de cadre, qui se développent en théorie et pratique, sont elles-mêmes intellectuelles et manuelles. Aucune des exigences concrètes que la guerre civile de classe imposera nécessairement à une ou un cadre communiste ne doit être oubliée ou négligée dans sa formation. En France, le réformisme est si enraciné chez les communistes, en théorie et en pratique, que saisir toute l’importance des compétences politiques de cadre qui ne peuvent pas être développées dans les luttes réformistes du mouvement ouvrier, et qui doivent donc l’être en autonomie de celles-ci, dans les luttes politiques du mouvement communiste, est une lutte théorico-idéologique en soi.
La construction d’une organisation révolutionnaire signifie la construction d’une organisation politique préparée à la guerre civile de classe. La construction d’une organisation révolutionnaire doit être la création d’une culture communiste de la violence, de la sécurité et de la clandestinité, c’est-à-dire une préparation révolutionnaire conséquente. Les problèmes concrets de la révolution doivent être les problèmes concrets des révolutionnaires ; ces problèmes doivent se poser avec le même sérieux aux étapes les plus préliminaires de la construction d’une organisation révolutionnaire qu’à toutes les étapes ultérieures.
Militer pour la révolution communiste n’est pas un jeu, c’est un métier. Ce choix de vie radical doit être vécu comme tel par chaque militante et militant, dans leurs activités quotidiennes. Choisir le communisme, c’est choisir une cause au-dessus de toutes les causes, une vocation au-dessus de toutes les vocations. Le militantisme hobby, militer pour s’amuser, pour se valoriser, pour sociabiliser ou pour s’occuper, doit être enterré définitivement en sans délai. Cette culture libérale, réactionnaire, est un poison dont le mouvement communiste doit se purger, en France et en Occident, pour reconstruire le Parti communiste.
En France, beaucoup de révolutionnaires veulent construire une organisation révolutionnaire, mais parmi celles et ceux-ci, très peu veulent réellement faire ce qu’il faut pour cela. Le passage des convictions déclarées, a priori, à la réalité est souvent compliqué. Les révolutionnaires de papier veulent une organisation révolutionnaire pure et parfaite, sans effort et tout de suite ! Les révolutionnaires de papier veulent adhérer à une organisation révolutionnaire tombée du ciel, mais ne pas s’abaisser à en construire une. Lorsque le temps des discours enflammés est terminé, les révolutionnaires de papier rechignent devant les responsabilités, ne trouvent pas le temps, privilégient leur carrière ou leur famille, gardent leur argent, reculent devant les premiers revers, refusent les sacrifices et n’affrontent pas les risques. Autant de « bonnes » raisons (unilatérales) de ne pas construire une organisation révolutionnaire ! Vouloir une organisation révolutionnaire est une chose, accepter de construire une telle organisation, et de se transformer en révolutionnaire soi-même, en sont d’autres. Les premières qualités d’une ou d’un révolutionnaire sont le sérieux, l’humilité et la patience ; le sérieux, l’humilité et la patience de commencer par le commencement.
Radicalement transformer une organisation (en construire une), c’est accepter de se transformer radicalement dans une organisation, d’être radicalement transformé par une organisation. Devenir révolutionnaire, c’est se transformer radicalement, c’est-à-dire devenir une autre personne. Devenir révolutionnaire commence donc par faire le deuil de la personne qui veut devenir révolutionnaire, qui précède la ou le révolutionnaire : ses ambitions, sa vocation, ses habitudes, son confort, ses valeurs, etc.
Abattre la séparation entre la « vie militante » et la « vie personnelle » est un moyen et une fin pour la formation de cadre : c’est la création d’un militantisme total et à vie, celui des cadres communistes. La légèreté et l’inconséquence, qui caractérisent le militantisme communiste contemporain, dans un pays impérialiste comme la France, sont une entrave à briser. Nous devons opposer une nouvelle culture militante au libéralisme qui fait norme et qui s’est érigé au rang de « théorie ». Pour ce faire, un engagement à la hauteur des convictions déclarées doit être exigé de chaque communiste : un militantisme total, aussi total que le communisme.
Ce nouveau militantisme, nouveau parce que régénéré, doit rompre avec toute la métaphysique bourgeoise de l’individualisme, qui oppose mécaniquement le collectif à l’individu. Le collectif s’oppose à l’individu, mais dialectiquement. L’individu se réalise dans le collectif, parce qu’il fait du collectif sa cause individuelle ; et inversement, le collectif se réalise dans l’individu, parce qu’il fait de chaque individu la condition collective. Dans le collectif, l’individu trouve une cause et une vocation supérieure à tout ce qu’il ne pourra jamais trouver isolé, en lui-même. Seul, l’individu n’atteint ni ne fait rien de plus haut que lui-même. Par la dévotion à plus grand que soi, chaque camarade se fait plus grand que soi. L’individu ne peut pas trouver ce qu’il cherche s’il ne consent pas à cesser d’être celui ou celle qui cherche, s’il ne se rend pas ainsi capable et digne de trouver, c’est-à-dire s’il ne se change pas dans la lutte. Pour se retrouver radicalement transformé, l’individu doit d’abord s’abandonner dans le collectif. L’individu est une partie du collectif, plus que le collectif est un tout d’individus, mais en tant que partie, l’individu devient plus que lorsqu’il est le tout. Chaque camarade est plus avec ses camarades, ensemble, que ce toutes et tous les camarades sont sans leurs camarades, seuls. Pour l’organisation, chaque camarade est un moyen, et pour chaque camarade, l’organisation est la fin, mais parce que chaque camarade accepte de devenir un moyen, chaque camarade se découvre une fin supérieure. Une vie révolutionnaire est une vie collective, une vie collective est une vie supérieure.
Militer, c’est être une fonction dans un fonctionnement. Faisons-nous ainsi de l’engagement communiste une aliénation de plus ? Nous nous opposons à cette vision du monde, qui considère implicitement la soumission collective comme une oppression collective, c’est-à-dire comme une contrainte surplombante. Cette vision du monde réifie le collectif pour en faire une entité douée d’une vie et d’une volonté propre, extérieure à celles des individus qui la constituent, ce qui n’est pas mécaniquement le cas. Le collectif est supérieur à la somme des individus qui le constitue, mais il n’est pas extérieur à ces derniers ; au contraire, c’est dans ces nouvelles relations que les nouveaux individus se définissent, acquiert leur nouvel être social. Si un collectif peut être un lieu d’oppression (par exemple, une entreprise ou une famille), cette oppression n’est pas liée au collectif, en soi (à la nature collective du collectif), mais à la nature du collectif en question (par exemple, capitaliste ou patriarcal) : ce n’est pas en ce qu’il s’oppose à l’individu que le collectif devient oppression. L’organisation révolutionnaire doit être un lieu d’autorité (de la majorité sur la minorité, des idées justes sur les idées fausses, de la hiérarchie sur la base, etc.), mais elle ne doit pas être un lieu de domination. Dans le collectif, l’individu se conforme à une autorité qui le dépasse, mais par laquelle il sert ses intérêts mieux que lui-même.
Le premier despotisme à combattre est celui de l’individualisme. Pour le salut collectif, oui, mais aussi pour celui de chaque individu ! Dans la société bourgeoise, l’individu est esclave de son individualisme, atomisé ; l’égoïsme de chacune et chacun fait la ruine de toutes et tous. Rompre avec l’individualisme, c’est le préalable à l’émancipation de l’individu. L’individu doit se libérer de l’individualisme. Ce que nous proposons, c’est une œuvre supérieure qui ne peut être que collective. Par son œuvre individuelle, l’individu reste une œuvre individuelle, mais par son œuvre collective, l’individu devient lui-même une œuvre collective, donc une œuvre supérieure. Ce que nous entreprenons, c’est la résolution de la contradiction bourgeoise entre l’intérêt du groupe et l’intérêt individuel, par l’effort d’organisation communiste. Une telle organisation ne peut exister que si elle est animée par un libre débat théorique et idéologique, une démocratie forte et une camaraderie saine, mais ce cadre n’est lui-même possible que si et seulement si le libéralisme est d’abord combattu et vaincu !
Le militantisme total que nous voulons créer n’est pas un militantisme absolu, c’est-à-dire métaphysique. Un militantisme absolu est un militantisme unilatéral, et en cela, qui contrevient au développement militant. Le militantisme total doit créer les conditions concrètes d’un militantisme à vie, c’est-à-dire remédier aux causes de l’éphémérité de l’engagement militant. Pour cela, le militantisme total doit considérer la relation entre besoins politiques et besoins personnels (non politiques) en développement : à chaque étape de développement des besoins politiques et personnels correspond une méthode correcte de leur résolution. Une méthode correcte à une étape peut être erronée à une autre étape. Avec le développement militant, les besoins se développent, les besoins politiques rentrent en contradiction avec les besoins personnels, puis se dépassent dans de nouveaux besoins. Les efforts exigés des militantes et militants ne peuvent pas être considérés isolément, abstraitement, mais en relation avec l’état du militantisme communiste, concrètement ; si ces efforts sont trop élevés par rapport au niveau politique de l’organisation, d’une part, ou au niveau idéologique de chaque camarade, d’autre part, alors ces efforts ne permettront pas le développement pérenne du militantisme communiste. Le niveau politique de l’organisation progresse avec le niveau idéologique de chaque camarade ; de nouveaux besoins politiques se développent avec de nouveaux besoins personnels ; plus les premiers s’imposent aux seconds, plus l’organisation progresse, d’une part, et plus chaque camarade progresse, d’autre part. Chaque camarade doit être prêt à faire certains sacrifices, mais l’organisation doit aussi être prête à faire le meilleur de ces sacrifices. Si les camarades ou l’organisation ne sont pas déjà au niveau de ces sacrifices, alors ces sacrifices ne servent plus le militantisme communiste. Les sacrifices à faire ou à ne pas faire sont déterminés concrètement par ce qu’ils offrent et coûtent concrètement dans chaque situation.
Par exemple, l’organisation révolutionnaire doit professionnaliser des militantes et militants, mais elle ne peut les professionnaliser qu’autant que ces militantes et militants peuvent dépendre d’elle (matériellement, mais aussi idéologiquement). Ainsi, dans la professionnalisation communiste, ces militantes et militants doivent continuer de dépendre de leur vie personnelle (la famille, le salariat, etc.) pour tout ce dont elles et ils ne peuvent pas encore dépendre de leur vie militante.
Les dogmes de la pureté militante, autoflagellatrice, ne sont pas des moyens de professionnalisation, mais des moyens d’autodestruction et de liquidation, à terme. La révolution ni le Parti communiste ne sont imminents, en France, nous ne pouvons donc construire que sur des années ou décennies. Ce que le mouvement communiste demande et doit demander aux communistes est en contradiction avec ce que le mouvement communiste offre et peut offrir aux communistes en retour : nous demandons d’être révolutionnaire sans mouvement révolutionnaire. C’est la contradiction entre la fin et les moyens, dans le mouvement communiste. L’organisation révolutionnaire ne doit pas niveler l’engagement politique par le bas, mais elle ne peut pas substituer une profession de foi aux solutions concrètes : pour être total, le militantisme à vie doit commencer par être possible. En situation non révolutionnaire, un militantisme absolu n’est qu’un militantisme éphémère, donc un militantisme opportuniste de « gauche ».
Par militantisme total, nous entendons faire du communisme l’engagement le plus important de la vie de chaque camarade, c’est-à-dire créer des individus principalement communistes, avant tout autre chose. Le militantisme communiste doit s’appliquer et s’imposer à tous les aspects de leur vie, les diriger comme moyens à une fin ou contingences d’une nécessité. La professionnalisation communiste, c’est faire du communisme sa vocation, un appel auquel répondre.
Les déviations idéologiques qui transforment les besoins concrets (par exemple, la professionnalisation) en besoins abstraits, qui répondent à des systèmes de valeurs avant de répondre de la lutte réelle, sont l’expression de la contradiction entre l’état présent et le projet futur du mouvement communiste en France, entre ce qu’il peut et veut faire. Ces déviations idéologiques ont des avatars multiples, mais ils partagent toujours une même performativité militante : culte de la pureté et de la culpabilité, adhésion à un canon dogmatique, référence iconographique et hagiographique à l’Histoire, automystification triomphaliste, etc. En bref, montrer être faute d’être, dire faire faute de faire. La performativité militante, sous toutes ses déclinaisons, est la conséquence d’un faible niveau de développement du mouvement communiste en France, généralisé, donc hégémonique. Ces déviations idéologiques prennent la forme particulière d’une performativité, dans notre situation historique particulière de crise organique du mouvement ouvrier, dans les pays impérialistes. Parce que le mouvement communiste en France ne peut s’adresser qu’à une minorité de dévots, il reproduit des comportements de dévots ; cela est vrai pour ce que ces comportements ont de bons comme de mauvais. La performativité militante cherche à compenser la réalité de ce qui est par la recherche du « plus rouge que rouge » ; ce faisant, elle substitue une lutte discursive à la lutte réelle, une apparence à la substance, une forme au fond. Cette lutte discursive, dans l’apparence, dans la forme, est alors arbitraire, parce que son développement ne sert plus le développement de la lutte réelle, dans la substance, dans le fond. Ces déviations idéologiques sont le produit de la réalité à laquelle elles cherchent à échapper, c’est-à-dire le produit de l’arriération qualitative de la théorie et de la pratique communistes.
Le mouvement communiste en France souffre d’une épidémie de capitulation militante. Beaucoup de militantes et de militants politiques ne le sont plus au-delà de 25 ans, et parmi celles et ceux qui persistent au-delà de 30 ans, très peu atteignent 40 ans. Ainsi, de la génération militante des années 2000, très peu de militantes et militants politiques le sont toujours aujourd’hui. Cet important turn over est lui-même une des causes principales de la stagnation quantitative et qualitative du mouvement communiste, il représente un facteur de décomposition permanent. À une période où la formation de cadre et la défense des idées justes sont la tâche principale, la désertion des militantes et militants les moins inexpérimentés est un problème d’autant plus grave. De plus, les militantes et militants qui persistent dans leur engagement politique ne sont pas toujours les plus formés, mais plutôt celles et ceux qui adhèrent le mieux à la performativité militante et reproduisent le plus ses déviations idéologiques.
La capitulation est la conséquence la plus sévère du libéralisme et du réformisme hégémonique, le premier étant lui-même une conséquence du second. La révolution n’est pas prise au sérieux, donc l’engagement révolutionnaire n’est pas pris au sérieux non plus. L’épuisement et la lassitude du militantisme, d’une part, et le repli (para)syndicaliste, d’autre part, sont les deux causes principales qui emportent ensemble la majorité des communistes. Combattre le réformisme, et avec lui, combattre le libéralisme est donc nécessaire pour augmenter notre faible niveau de développement.
Ici, nous ne déplorons pas en vain cet état de fait, mais nous le constatons tel qu’il est pour pouvoir nous donner les forces de le dépasser. La liquidation, le nivellement par le bas, ce n’est pas d’observer les choses telles qu’elles sont, c’est de refuser d’en tirer des leçons, y compris les leçons les plus difficiles. La performativité militante est le corollaire théorico-idéologique de l’hyperactivité mouvementiste et de l’impatience immédiatiste. Ces pratiques persévèrent aveuglément dans l’erreur, elles séduisent puis dégoûtent les nouvelles générations militantes, en ce qu’elles substituent la construction révolutionnaire par une autopersuasion pseudo-révolutionnaire, tôt ou tard démentie par la réalité. L’organisation politique de classe et de combat se construit plus souvent en subversion qu’en reproduction des rituels familiers, habitudes qui appartiennent à la condition sectaire et à l’hégémonie réformiste.
La révolution et le Parti communiste sont le travail d’une vie. Le but d’une organisation politique comme la nôtre est de rassembler et former des communistes pour qui ce travail sera celui de leur vie.
Tout est à reconstruire, donc, reconstruisons !
1 K. Marx, Procès-verbal de la réunion du Conseil central de la Ligue des communistes du 15 septembre 1850 à Londres, 1850.
2 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.
3 V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.
4 V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.
5 V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.
6 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.
7 Ibidem.
8 Ibidem.
9 K. Marx, « L’idéologie en général et en particulier l’idéologie allemande », L’idéologie allemande, 1845.
10 K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.