Notes sur la conscience de classe

Publication originale le 3 avril 2024

Version revue et augmentée de septembre 2026

Ce document est la troisième partie des Notes sur la situation et la stratégie en France

Introduction

Dans deux précédents articles, nous avons tenté d’examiner certains des problèmes posés par la reconstruction du Parti communiste en France. Nous nous sommes concentrés sur les tâches qui incombent aux révolutionnaires, c’est-à-dire sur le facteur subjectif de l’éducation et de l’organisation des communistes et des masses. Cependant, il n’existe pas de facteur subjectif qui soit déconnecté d’un facteur objectif. C’est sur ce dernier que nous voulons développer dans ce dernier article.

Après avoir exposé ce qui ne relève que de nous-mêmes, c’est-à-dire la création d’une avant-garde révolutionnaire éduquée et organisée pour éduquer et organiser le prolétariat et le peuple, nous voulons exposer ce qui est hors de notre portée : l’évolution objective et impersonnelle de la lutte des classes en France.

1. La conscience de classe

A. La production matérielle et idéologique

Si le mouvement communiste et le mouvement ouvrier ne sont pas dans la continuité généalogique l’un de l’autre, ils naissent tous les deux des mêmes contradictions internes du mode de production capitaliste. Séparés, ils n’ont pas de pouvoir révolutionnaire, mais leur lutte rend nécessaire leur jonction dans un mouvement révolutionnaire supérieur. Seule cette fusion peut porter le rôle historique du prolétariat, en tant que classe révolutionnaire, vers la révolution et le communisme.

Sans direction politique (organiquement seulement), le mouvement ouvrier ne peut atteindre qu’une conscience économique et réformiste, c’est-à-dire une conscience de ses intérêts restreints et immédiats ; ce n’est que par la jonction avec le mouvement communiste que le mouvement ouvrier peut atteindre une conscience de classe. Si le mouvement communiste doit s’être développé en autonomie pour rendre possible cette jonction, la réciproque est vraie pour le mouvement ouvrier : la classe ouvrière doit, par son propre développement organique, atteindre un certain niveau d’éducation et d’organisation spontanées pour pouvoir fusionner avec le mouvement communiste. Pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier tant que ce premier n’est pas constitué en avant-garde et que ce second n’est pas déjà trouvé en « mouvement » (en lutte, en révolte, en résistance, etc.). Un mouvement ouvrier « inerte » ne recherchera pas de jonction avec une quelconque avant-garde.

Les syndicats sont le plus pur et le plus haut niveau d’éducation et d’organisation organiques du mouvement ouvrier. Les communistes doivent donc travailler dans les syndicats, pour renverser leur direction organique et la remplacer par une direction politique ; mais, si le niveau de combativité de la base syndicale (c’est-à-dire, de la classe éduquée et organisée par les syndicats) reste faible pour une raison donnée, alors tout le travail des communistes ne pourra pas les placer à la direction de ceux-ci. Pour que les communistes puissent gagner la direction des syndicats, ils doivent pouvoir s’appuyer de toutes leurs forces sur les masses syndicales éduquées et organisées dans la lutte syndicale. La conflictualité entre la base syndicale et la direction syndicale, ou même entre les syndicats et l’État bourgeois, ne sont pas innées, mais acquises dans la lutte syndicale. Idem pour tous les autres éléments de la lutte syndicale sur lesquels les communistes doivent pouvoir s’appuyer pour gagner la direction des syndicats. Avant que les communistes ne puissent apporter l’éducation et l’organisation communistes dans les syndicats, les syndicats doivent d’abord élever l’éducation et l’organisation syndicales jusqu’à un certain point.

Le développement du mouvement conscient ne peut être que relatif à celui du mouvement spontané ; les communistes ne peuvent éduquer et organiser les masses qu’autant que les masses leur en donnent l’occasion dans leurs luttes spontanées. Croire que les masses pourraient être éduquées et organisées dans un sens communiste sans un mouvement spontané qui pousse lui-même dans ce sens, c’est oublier l’un des deux aspects de la dialectique fondamentale entre spontanéité et conscience, entre mouvement ouvrier et mouvement communiste.

Par exemple, la France a connu une période d’intenses luttes spontanées entre 2016 et 2020 (et dans une moindre mesure, jusqu’en 2023). Pendant celle-ci, une pratique illégale et violente s’est développée en marge des syndicats, de la part d’une somme de groupuscules d’intellectuels (anarchistes, antifascistes, etc.), mais aussi et surtout des masses syndicales les plus avancées. Cette pratique, toujours réformiste dans le fond, préfigurait cependant une pratique révolutionnaire dans la forme. Après 2020, et dans une moindre mesure, après 2023, cette pratique est redescendue au niveau de la pratique réformiste légale et pacifique. Avec le repli des luttes spontanées en marge desquelles cette pratique pouvait exister, les groupuscules d’intellectuels qui l’avaient portée l’ont abandonnée ou se sont rétractés sur eux-mêmes.

Le développement du mouvement communiste, s’il peut et doit être extérieur au mouvement ouvrier (autonome), ne peut jamais être parallèle à celui-ci (indépendant). La première raison est que le mouvement communiste apprend à jouer son propre rôle d’avant-garde dans le travail de masse, c’est-à-dire dans le mouvement ouvrier. La deuxième raison, qui est la plus fondamentale, est que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont tous deux le produit des mêmes contradictions internes de la société capitaliste. Leurs développements respectifs appartiennent à une seule et même tendance : la crise croissante du capitalisme-impérialisme. Leurs progressions respectives ne sont pas symétriques, elles ne se font pas au même rythme ni selon les mêmes cycles, mais elles dépendent toutes deux de l’intensification des contradictions sociales. Ces contradictions sociales sont principalement celles du mode de production capitaliste, c’est-à-dire celles de la base matérielle de la société capitaliste.

« C’est cette base matérielle (ou infrastructure) qui détermine la superstructure sociale (État, organisation, idéologie, culture, etc.). Toute transformation sociale est donc premièrement une transformation dans les relations matérielles de la société. Ces relations matérielles ne conditionnent pas seulement, mais produisent la superstructure qui les maintient. La superstructure leur est directement dépendante, mais aussi relativement autonome (avec sa propre inertie), car ce n’est cependant pas leur reflet simple (leur prolongement mécanique ou immédiat).1 »

Le mode de production capitaliste est la base matérielle (ou l’infrastructure) de la société capitaliste. Dans le mode de production capitaliste, les contradictions sociales sont entre les rapports de production et les forces productives et entre les rapports de production capitalistes eux-mêmes. Les contradictions sociales de la base matérielle se reflètent toutes dans un appareil idéologique ; la superstructure est le reflet dialectique de l’infrastructure. Les contradictions sociales sont donc généralement principalement liées à la base matérielle de la société (c’est-à-dire infrastructurelles) et secondairement liées à l’appareil idéologique de la société (c’est-à-dire superstructurelles). Jusqu’à une période révolutionnaire, l’infrastructure prime sur la superstructure, mais la superstructure domine l’infrastructure ; la superstructure reflète l’infrastructure, mais elle lui renvoie aujourd’hui le reflet de ce qu’elle était hier. C’est la contradiction entre la production matérielle et la production idéologique de la société.

Marx, dans la préface de sa Contribution à la critique de l’économie politique (1859), la développe ainsi :

« Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques — ainsi que les formes de l’État — ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l’esprit humain, mais qu’ils pren­nent au contraire leurs racines dans les conditions d’existence matérielles dont Hegel, à l’exem­ple des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, comprend l’ensemble sous le nom de “société civile”, et que l’anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l’éco­no­mie politique. […] Le résultat général auquel j’arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel — qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse — des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique. Les rap­ports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d’une contradiction individuelle, mais d’une contradiction qui naît des conditions d’existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achè­ve donc la préhistoire de la société humaine.2 »

Un mode de production, c’est-à-dire une infrastructure, n’existe jamais nulle part sans « les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques » qui lui correspondent, c’est-à-dire sans une superstructure. Toutes les contradictions dans la production matérielle de la société se reflètent dialectiquement dans la production idéologique de la société. La production de la vie est généralement matérielle avant d’être idéologique, mais elle n’est jamais matérielle sans être aussi idéologique. Aucune force matérielle ne peut produire et se reproduire sans ses forces idéologiques. Pas de machines-outils ni de travail salarié sans un État bourgeois pour défendre et encadrer les machines-outils et pour imposer et justifier le travail salarié, par ses lois et sa police.

Toute forme juridique, politique, religieuse, artistique ou philosophique est toujours une forme idéologique. Toutes les institutions sociales, aux premières desquelles l’État, sont idéologiques. Une institution est réelle parce qu’elle transforme réellement le monde, et elle transforme réellement le monde parce qu’elle réussit à convaincre les masses de le transformer en son nom. Le pouvoir matériel d’une institution sociale, par lequel elle existe réellement, est d’abord un pouvoir idéologique. La réalité d’une institution se reproduit principalement dans le cerveau de celles et ceux qui y croient. Une institution ne produit pas seulement une idéologie, c’est d’abord le produit de son idéologie.

La lutte des classes doit être saisie dans son aspect matériel comme idéologique. La contradiction entre le Travail et le Capital est infrastructurelle et superstructurelle : le prolétariat est exploité économiquement et opprimé politiquement par la bourgeoisie. La contradiction entre le Travail et le Capital est une contradiction dans les rapports de production capitalistes, entre le salariat et le profit ; mais en même temps, la contradiction entre le Travail et le Capital est une contradiction dans les rapports politiques capitalistes, entre le mouvement communiste et ouvrier et l’État bourgeois. Le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont chacun le reflet dans la superstructure de la place du prolétariat dans les rapports de production capitalistes (même si ce ne sont pas le même reflet).

Dans chaque pays et à chaque époque, la progression du mouvement communiste et du mouvement ouvrier, et leur fusion dans le mouvement révolutionnaire, sont déterminées dans leur degré par le niveau d’intensité des contradictions sociales. La résistance contre le capitalisme (que ce soit celle des travailleuses et travailleurs ou des intellectuels) est une accumulation qui dépend de l’accumulation dans les contradictions sociales du capitalisme. Les contradictions sociales s’intensifient avec l’intensification de l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, de l’exploitation des pays dominés par les pays dominants et de la concurrence entre les capitalistes et entre les impérialistes. L’intensité de la résistance contre le capitalisme augmente ou diminue avec l’intensité de la crise du capitalisme lui-même, dans chaque pays et à chaque époque. La crise du capitalisme est déterminée et conditionnée avant tout par son mode de production, c’est-à-dire par le développement des contradictions entre les rapports de production et les forces productives et entre les rapports de production capitalistes eux-mêmes.

Le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont engagés dans une accumulation qui rend nécessaire leur synthèse révolutionnaire, mais cette accumulation dans la superstructure dépend elle-même d’une autre accumulation dans l’infrastructure : l’exploitation capitaliste et impérialiste. Le développement de la révolution est relatif à celui de l’exploitation ; c’est cette contradiction sociale matérielle qui produit toute la résistance au capitalisme-impérialisme, dont le mouvement communiste et ouvrier font partie. Le saut qualitatif de ces derniers dans le mouvement révolutionnaire n’est pas possible avant une certaine intensification de l’exploitation capitaliste et impérialiste, c’est-à-dire avant un certain développement de la contradiction fondamentale entre le Travail et le Capital. Le développement idéologique de la lutte des classes ne peut pas se développer plus vite que le développement matériel de celle-ci, lui « sauter par-dessus », en période normale.

Par exemple, dès 1897, Lénine déduit la nécessité du développement du mouvement social-démocratie de Russie de la nécessité du développement du capitalisme en Russie. Selon Lénine, les progrès politiques révolutionnaires ne peuvent se faire que sur les progrès de la lutte spontanée d’une classe révolutionnaire, elle-même liée à l’évolution impersonnelle du mode de production.

Lénine, dans Les tâches des sociaux-démocrates russes (1897), l’exprime ainsi :

« Les progrès prodigieux réalisés ces derniers temps par le capitalisme russe apportent la garantie que le mouvement ouvrier ne cessera de grandir en nombre et en force. À l’heure actuelle, nous traversons visiblement une période du cycle capitaliste où l’industrie est “prospère” et le commerce très actif, où les usines travaillent à plein et où, tels des champignons après la pluie, poussent une multitude de nouvelles usines, entreprises, sociétés anonymes, chemins de fer, etc., etc. Point n’est besoin d’être prophète pour prédire la faillite inévitable (plus ou moins brutale) qui doit succéder à cette “prospérité” industrielle. Cette faillite ruinera une foule de petits patrons, réduira au chômage une masse d’ouvriers et posera ainsi devant l’ensemble de la masse ouvrière, dans toute leur acuité, les problèmes du socialisme et du démocratisme qui se posent depuis longtemps déjà à tout ouvrier conscient et réfléchi.3 »

Ci-dessus, Lénine exprime très sommairement la compréhension fondamentale sur laquelle nous nous étendons : le développement de la lutte des classes d’une société est relatif au développement de son mode de production ; et avec ce développement, une révolution sociale est relative à la « faillite » du mode de production.

Le développement du mouvement communiste et du mouvement ouvrier ne sont généralement pas déterminés par leur volonté propre, mais par les conditions matérielles d’existence créées pour eux par le capitalisme. Ces mouvements n’existent que comme des appareils idéologiques, qui dépendent et sont d’abord déterminés par leur base matérielle. Par exemple, le mouvement ouvrier (son niveau d’éducation et d’organisation) dépend et est déterminé par les conditions matérielles d’existence du prolétariat, créées par la reproduction de son exploitation. La lutte des classes dans la superstructure est généralement produite et conditionnée par la lutte des classes dans l’infrastructure, parce qu’elle est généralement économique (matérielle) avant d’être politique (idéologique) dans son développement.

Le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont la superstructure d’une infrastructure, mais ce sont aussi les facteurs subjectifs de facteurs objectifs. Les facteurs subjectifs dépendent toujours de facteurs objectifs. Qu’est-ce que cela signifie ? Une éducation et une organisation données ne peuvent se développer que selon des conditions matérielles données. Le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont tous deux le reflet subjectif de la condition ouvrière objective.

« Les conditions objectives et subjectives ne sont pas indépendantes l’une de l’autre, elles se répondent et se correspondent, mais elles se produisent entre-elles, donc les conditions subjectives ne sont pas le reflet simple (mécanique) des conditions objectives, mais leur reflet dialectique. Dans cette relation, les conditions objectives sont déterminantes par rapport aux conditions subjectives — leur préalable —, car l’existence détermine la conscience.4 »

Les facteurs objectifs et subjectifs sont principalement déterminés par les contradictions sociales ; or, les contradictions sociales sont principalement celles de la base matérielle de la société. Les contradictions sociales sont toujours matérielles et idéologiques, mais elles se produisent d’abord matériellement avant de se produire idéologiquement (de se refléter). Les facteurs objectifs et subjectifs sont donc principalement déterminés par la base matérielle de la société, mais nous ne devons pas tirer une conclusion fausse de ce raisonnement juste.

« La base et la superstructure produisent toutes deux les conditions objectives et subjectives d’existence. Ces dernières sont le produit de toutes les contradictions sociales existantes, et qui se superposent entremêlées pour faire la réalité matérielle et consciente de la vie. Il ne faut pas croire que “base = objectif” et que “superstructure = subjectif”, car c’est confondre les contradictions sociales avec leur expression dans la vie sociale (la contradiction objet-sujet). La base matérielle n’apparaît jamais immédiatement dans la vie sociale, elle est toujours médiatisée par la superstructure sociale.5 »

L’État, le Parti ou les syndicats sont des appareils idéologiques, c’est-à-dire des superstructures, mais ils transforment la matière en même temps que la conscience, indépendamment des forces productives et rapports de production qui leur correspondent. Par leur action sur les contradictions sociales, l’État, le Parti ou les syndicats ont des conséquences sur l’aspect objectif et subjectif de la vie des individus et des masses. À l’inverse, l’exploitation capitaliste est un rapport de production, c’est-à-dire une infrastructure, mais elle façonne le monde réel des individus et des masses en même temps que leur monde conscient, indépendamment de l’appareil idéologique qui lui correspond. L’infrastructure est toujours médiatisée par sa superstructure, elle n’existe nulle part sans cette dernière, mais l’infrastructure n’attend pas sa médiation, pas plus que la superstructure n’attend de médiatiser. Infrastructure et superstructure produisent ensemble leur réalité sociale, médiatement et immédiatement, sans que l’une ne puisse la produire sans l’autre. La vie ainsi produite est toujours en même temps objective et subjective, ainsi que la matière et la conscience ne peuvent jamais se transformer l’une sans l’autre.

L’objet est l’aspect matériel et le sujet l’aspect idéologique de la vie sociale ; inversement, l’infrastructure est l’aspect objectif et la superstructure l’aspect subjectif de la société. Ceci dit, le signe d’égalité ne peut pas être tracé entre les deux aspects de ces deux relations. L’objet est produit dans l’infrastructure et le sujet dans la superstructure, mais principalement, pas unilatéralement : la relation entre l’infrastructure et la superstructure ne peut pas se réduire à la relation entre l’objet et le sujet (unilatéralement), même si elle lui correspond (principalement). La différence entre le principal et l’unilatéral, c’est la différence entre la dialectique et la métaphysique.

Premièrement, l’infrastructure et la superstructure correspondent respectivement à l’objet et au sujet, mais elles sont toutes deux en même temps objectives et subjectives. Un aspect d’une relation peut correspondre à un aspect d’une autre relation, mais les deux aspects de la relation coexisteront toujours en opposition dans chacun des deux aspects de l’autre relation. L’unité des deux aspects d’une relation ne disparaît jamais dans une autre relation. Deuxièmement, l’infrastructure et la superstructure appartiennent à une certaine étape du développement objectif et subjectif de l’humanité : la civilisation, c’est-à-dire la production du monde objectif et subjectif de l’humanité par le travail. Avec la civilisation, l’objet et le sujet sont devenus infrastructure et superstructure, ces deux relations ne sont donc plus les mêmes, elles appartiennent à deux niveaux qualitatifs de développement différents. Une qualité supérieure ne peut pas être rabaissée à la qualité inférieure de laquelle elle a sauté. D’une part, un aspect d’une relation ne peut pas être unilatéralement réduit à un aspect d’une autre relation ; d’autre part, une qualité supérieure ne peut pas être mécaniquement réduite à une autre qualité inférieure.

« Tout comme la base détermine la superstructure, la réalité matérielle détermine la conscience, elle la conditionne et la dirige. Cependant, les conditions subjectives ne sont pas mécaniquement le décalque dans les cerveaux des conditions objectives, elles sont leur produit, mais elles ont leur propre autonomie et les déterminent en retour. Les conditions subjectives sont dialectiquement le décalque dans les cerveaux des conditions objectives.6 »

D’une part, la production idéologique (la superstructure) est le reflet dialectique de la production matérielle (l’infrastructure) ; d’autre part, la vie idéologique (le sujet) est le reflet dialectique de la vie matérielle (l’objet). Ceci dit, dans ni l’une ni l’autre de ces relations, le reflet n’est mécanique, c’est-à-dire unilatéral. Cela signifie que l’idéologie est d’abord déterminée par la matière, mais qu’elle doit ensuite la déterminer à son tour ; la matière est première en général, mais pas en permanence. À un moment donné, l’idéologie doit d’abord déterminer la matière avant qu’elle ne la détermine à son tour. Ce moment peut arriver tôt ou tard dans le développement de la relation, à chaque étape de celle-ci, mais ce moment n’est pas moins nécessaire que tous les autres moments où la matière est première.

D’une part, l’objet et le sujet agissent ensemble sur la production sociale (la superstructure et l’infrastructure) ; d’autre part, la superstructure et l’infrastructure agissent ensemble sur la vie sociale (l’objet et le sujet). La société produit une vie sociale, et la vie sociale reproduit la société qui l’a produite (sans qu’un seul aspect d’une relation ne puisse mécaniquement transformer un seul aspect de l’autre relation). La société capitaliste ne peut pas se reproduire sans une certaine réalité donnée, à la fois consciente et matérielle, intellectuelle et corporelle, abstraite et concrète, etc. Lorsque la réalité objective et subjective ne rend plus possible la reproduction de la société capitaliste, cette société est dépassée (niée). À l’inverse, la réalité capitaliste ne peut pas se produire sans une certaine société donnée, à la fois matériellement et idéologiquement. Idem, lorsque la société ne rend plus possible la production de la réalité capitaliste, cette réalité est dépassée (niée). La négation d’une société par la réalité qui la reproduit, et d’une réalité par la société qui la produit, ne sont pas deux phénomènes séparés qui se rencontreraient (mécaniquement) ; ce sont un seul et même phénomène sous le point de vue de deux relations différentes, sans que l’une ne soit vraie sans l’autre (dialectiquement).

L’être de l’humain est être social : l’objectivité et la subjectivité humaines sont toujours sociales, toujours produites matériellement et idéologiquement par la société. La société prime généralement sur l’être, par innovation ; la production sociale est plus importante que les conditions d’existence produites, dans la majorité du temps de leur développement. Ce sont le mode de production (principalement) et son appareil idéologique (secondairement) qui se transforment en premier, et qui entraînent ensemble les conditions ainsi produites. L’être domine d’abord la société, par inertie ; la vie sociale est plus développée que la société qui la produit en premier lieu, dans le premier temps de leur développement. Les conditions produites par l’ancienne société existent et s’accumulent toujours dans la nouvelle société, avant que de nouvelles conditions n’existent et ne remplacent les anciennes conditions. Lors de la « faillite » d’une société, les nouvelles conditions « rentrent en contradiction » avec cette société, leur position s’inverse. Quand l’existence rend impossible la perpétuation de sa production sociale, l’être prime temporairement sur la société. Quand la production rend nécessaire le renversement de ses conditions d’existence, la société domine désormais l’être. Alors, l’être et la société se nient (ou peuvent se nier) vers un nouvel être et une nouvelle société.

La société et l’être, la production sociale et la vie sociale, doivent être remis « sur leurs pieds ». Dans la production sociale comme dans la vie sociale, la production et la vie matérielles priment généralement sur la production et la vie idéologiques (conscientes). La vie matérielle est donc elle-même principalement déterminée par la production matérielle, et inversement. Idem, la vie idéologique (consciente) est donc elle-même secondairement déterminée par la production idéologique, et inversement. La conscience est principalement idéologique, parce que l’idéologie domine la conscience (sa qualité), mais la conscience n’est pas principalement déterminée par l’idéologie, parce que la matière prime dans la conscience (sa relation).

Dans le dépassement du capitalisme vers le communisme, la conscience a un rôle décisif à jouer, tôt ou tard. Ceci dit, en dernière analyse, ce sont bien les conditions objectives de la vie des individus et des masses qui déterminent leurs conditions subjectives (plus que l’inverse) ; dans cette relation de dépendance réciproque, le facteur objectif est l’aspect déterminant (plus que déterminé) et le facteur subjectif l’aspect déterminé (plus que déterminant). La relation entre facteur objectif et subjectif n’est pas séparée des autres contradictions sociales, mais créée par celles-ci ; ce n’est pas qu’une autre contradiction sociale, mais leur expression comme totalité, c’est-à-dire comme réalité de la vie des individus et des masses. Les contradictions sociales décomposent le réel en autant de relation d’unité et d’opposition qui le compose ; les facteurs objectifs et subjectifs restituent au réel son unicité dans la vie des individus et des masses.

Le mouvement révolutionnaire est un niveau de développement déterminé de l’éducation et de l’organisation de la résistance contre le capitalisme. Le mouvement révolutionnaire existe donc comme condition subjective du capitalisme ; l’existence du mouvement révolutionnaire est relative à celle de conditions objectives du capitalisme, qui lui correspondent. Une réalité consciente réellement révolutionnaire ne peut exister que dans une réalité matérielle elle aussi réellement révolutionnaire. Qu’est-ce qu’une réalité matérielle révolutionnaire ? C’est la réalité matérielle créée par la « faillite » du mode de production capitaliste. Ce sont des conditions objectives dont la reproduction est rendue intolérable et dont la crise est donc rendue nécessaire. Ce sont des conditions de paupérisation du prolétariat qui ne lui laissent plus « rien d’autre à perdre que ses chaînes ». Nous y reviendrons.

Le mouvement communiste n’est qu’une superstructure sociale, son action n’a (avant la transition socialiste) pas de prise sur l’évolution propre du mode de production capitaliste, et donc, des rapports de production capitaliste dans celui-ci. Le mouvement communiste crée les conditions subjectives de la révolution par l’éducation et l’organisation communistes, mais il n’a pas ou très peu de pouvoir sur les conditions objectives qui rendent ou non possibles cette éducation et cette organisation ; le mouvement communiste ne peut éduquer et organiser qu’autant que sa réalité matérielle le laisse éduquer et organiser. Les conditions objectives et avec elles subjectives restent (en période normale, non révolutionnaire) principalement déterminées par l’infrastructure sociale : le mode de production capitaliste. Autrement dit, la réalisation d’une réalité matérielle révolutionnaire (« intolérable ») ne dépend pas de nous, mais de la crise (de la « faillite ») du capitalisme.

En bref, la révolution est une nécessité, mais la réalisation de cette nécessité ne relève généralement pas des communistes, parce qu’elle doit être matérielle avant de pouvoir être idéologique.

Du point de vue de la production sociale comme de celui de la vie sociale, le mouvement communiste joue un rôle idéologique (conscient). De ces deux points de vue, le mouvement communiste ne joue que le second rôle, hors de conditions déterminées et temporaires. Le mouvement communiste transforme sa société, mais seulement comme produit idéologique des rapports de production du prolétariat (l’exploitation) ; le mouvement communiste transforme sa réalité, mais seulement comme produit idéologique des conditions de vie du prolétariat (la paupérisation). Ces deux rôles peuvent et doivent devenir le premier rôle, dans des conditions déterminées et temporaires de leur développement ; reste que, dans la majeure partie de celui-ci, leur rôle n’est pas muet, mais ne fait que répondre du premier rôle. Non seulement le mouvement communiste ne joue pas le premier rôle, mais il n’a pas le premier des seconds rôles jusqu’à une étape déjà très avancée de son propre développement. Dans la production idéologique, en tant que superstructure, le mouvement communiste est concurrencé par toute la société bourgeoise, à la tête de laquelle l’État bourgeois.

Marx, dans L’idéologie allemande (1845), le développe ainsi :

« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent ; pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque. Prenons comme exemple un temps et un pays où la puissance royale, l’aristocratie et la bourgeoisie se disputent le pouvoir et où celui-ci est donc partagé ; il apparaît que la pensée dominante y est la doctrine de la division des pouvoirs qui est alors énoncée comme une “loi éternelle”.7 »

La superstructure est dominante en ce qu’elle est ancienne, réactionnaire ; pendant la première et majeure partie du développement d’une société, c’est non seulement l’infrastructure qui est dominée, mais la nouveauté révolutionnaire. La superstructure ne reflète la nouveauté que lorsque la nouveauté s’est assez développée dans l’infrastructure pour que celle-ci renverse sa superstructure ; autrement dit, les idées révolutionnaires ne deviennent les idées dominantes que lorsque la production matérielle devient elle-même dominante sur sa production idéologique, lorsque la production matérielle devient elle-même révolutionnaire (en crise). La superstructure prime enfin sur l’infrastructure quand la classe qui domine encore idéologiquement (dans l’État et ailleurs) ne peut déjà plus dominer matériellement, quand le reflet a trop de retard sur ce qu’il reflète. Nous y reviendrons.

Notons deux conclusions générales (c’est-à-dire, valable la plupart du temps).

  • Premièrement, l’action du mouvement communiste sur la lutte des classes est secondaire par rapport à d’autres actions hors de portée de celui-ci : le mouvement communiste n’est qu’une force subjective de la lutte des classes (secondaire par rapport aux forces objectives).
  • Deuxièmement, l’action du mouvement communiste sur la lutte des classes est secondaire par rapport à d’autres actions supérieures à celle-ci : le mouvement communiste n’est qu’une superstructure de la lutte des classes (secondaire par rapport à l’infrastructure) et n’est pendant longtemps pas la plus importante d’entre elles (secondaire par rapport à l’État bourgeois, entre autres).

B. La situation et les conditions révolutionnaires

Aux deux conclusions fondamentales, ci-dessus, nous devons rajouter une précision importante. Lorsque nous parlons de « conditions révolutionnaires » pour le prolétariat et le peuple, il ne faut pas entendre que nous parlons d’une situation révolutionnaire. Des conditions révolutionnaires n’impliquent pas automatiquement une situation révolutionnaire.

Lénine, dans La faillite de la IIde Internationale (1915), a donné une définition complète et profonde de la situation révolutionnaire :

« Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution. Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :

  1. Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du “sommet”, crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que “la base ne veuille plus” vivre comme auparavant, mais il importe encore que “le sommet ne le puisse plus”.
  2. Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées.
  3. Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes “pacifiques”, mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le “sommet” lui-même, vers une action historique indépendante.

Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. On a connu cette situation en 1905 en Russie et à toutes les époques de révolutions en Occident, mais elle a existé aussi dans les années 60 du siècle dernier en Allemagne, de même qu’en 1859-1861 et 1879-1880 en Russie, bien qu’il n’y ait pas eu de révolutions à ces moments-là.

Pourquoi ? Parce que la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne “tombera” jamais, même à l’époque des crises, si on ne le “fait choir”.

Telle est la conception marxiste de la révolution, conception maintes et maintes fois développée et reconnue indiscutable par tous les marxistes et qui, pour nous autres Russes, a été confirmée avec un relief tout particulier par l’expérience de 1905.8 »

Selon Lénine, une situation révolutionnaire est un « ensemble » déterminé de « changements objectifs » auquel peut ou peut ne pas « s’ajouter un changement subjectif » qui la transforme en révolution ; « la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire », « mais toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution », pas sans « un changement subjectif ».

Des conditions révolutionnaires rendent nécessaire, tôt ou tard, une crise de la domination respectivement « à la base » ou « au sommet », c’est-à-dire dans les masses ou dans l’État. Une crise de la domination « à la base » et « au sommet », profonde et simultanée, est une situation révolutionnaire. Une situation révolutionnaire est une crise bilatérale : du côté des dominés et des dominants. La crise de l’un des deux côtés de la domination implique généralement la crise de l’autre côté, plus ou moins rapidement, mais pas automatiquement. Une situation révolutionnaire est une crise de la domination, elle ne peut exister que simultanément dans le prolétariat et le peuple, d’une part, et dans la bourgeoisie, d’autre part.

Une situation révolutionnaire est une situation objective, une réalité matérielle indépendante « de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes ». Dans ces conditions objectives, peut ou peut ne pas intervenir l’action décisive « de tels ou tels groupes et partis » avatars de « telles ou telles classes ». La « crise de la politique de la classe dominante » est une crise objective, c’est-à-dire une crise des moyens matériels de la répression étatique, du fonctionnement de l’État. En même temps, cette crise objective ne peut pas ne pas devenir une crise subjective de la classe dominante, c’est-à-dire une crise du consensus de la classe dominante, qui peut remettre en cause tous les rapports de force politiques dans l’État, les accords et les alliances au « sommet », jusqu’à la forme même de l’État. Cette crise subjective peut alors être plus ou moins intense, selon la solidité dudit consensus de la classe dominante, de ladite forme de l’État. La transformation de la crise objective en crise subjective est nécessaire, du côté des dominants et des dominés, non seulement dans l’État, mais aussi dans les masses, qui « sont poussées […] vers une action historique indépendante. » En revanche, jusqu’où cette transformation subjective peut et doit aller reste une inconnue a priori dans chaque situation révolutionnaire, c’est-à-dire une contingence. La révolution est contingente dans chaque situation révolutionnaire ; c’est par cette contingence historique, qui relève de la conscience des masses, que la nécessité historique se réalise concrètement (comme la nécessité biologique de l’évolution darwinienne des espèces se réalise concrètement dans la contingence de telle ou telle mutation ensuite seulement sélectionnée par le milieu9).

Pour qu’une situation révolutionnaire se change en révolution, il faut donc des conditions objectives et subjectives révolutionnaires dans le prolétariat et le peuple, mais aussi dans la bourgeoisie. Pour le prolétariat et le peuple, les conditions sont mûres lorsque la paupérisation atteint un niveau « insupportable », soit parce qu’elle se prolonge à l’extrême soit parce qu’elle est accentuée à l’extrême, et que la politique révolutionnaire germe et croit sur cette réalité matérielle fertile. Pour la bourgeoisie, les conditions sont mûres lorsqu’un taux de profit « satisfaisant » ne peut plus se reproduire face au prolétariat, d’une part, et à la bourgeoisie des autres pays, d’autre part, et que la décomposition de son pouvoir atteint ainsi un certain degré d’aggravation. La « crise de la politique de la classe dominante », c’est la crise du pouvoir dominant : tant de son consensus dans l’État (sa cohésion interne) que de l’État lui-même (ses instruments). Du côté dominé comme du côté dominant, pas de révolution sans certaines conditions objectives et subjectives !

Que la politique révolutionnaire se soit déjà plus ou moins emparée des masses ne fait pas une situation révolutionnaire : pour une situation révolutionnaire, il ne suffit pas que « la base ne veuille plus », il faut encore que « le sommet ne puisse plus ». La volonté des masses est décisive pendant une situation révolutionnaire, mais pas avant celle-ci. Les conditions subjectives, aussi révolutionnaires soient-elles, ne peuvent pas provoquer une situation révolutionnaire d’elles-mêmes, du côté dominé (comme elles ne peuvent pas l’empêcher d’elles-mêmes, du côté dominant). Pour que les masses puissent créer une révolution, la « faillite » de la société tout entière, « à la base » et « au sommet », doit d’abord créer une situation révolutionnaire. Dans une situation révolutionnaire, décisivement et plus que dans aucune autre situation précédente, la politique révolutionnaire peut s’emparer des masses et transformer le monde.

Chez Lénine, nous retrouvons ce que nous développons plus haut : le facteur objectif prime généralement sur le facteur subjectif, jusqu’à ce que ce soit au tour du facteur subjectif de primer sur le facteur objectif. La réalité matérielle a le rôle décisif la majorité du temps, et ce jusqu’à la situation révolutionnaire, qui est de son œuvre ; mais, dans la situation révolutionnaire qu’elle a elle-même amenée, la réalité matérielle laisse le rôle décisif à la réalité consciente. Sans jamais sous-estimer toute l’importance de la conscience, Lénine reste rigoureusement matérialiste : la conscience peut et doit jouer le premier rôle, mais elle ne peut et doit jouer le premier rôle que dans certaines conditions données posées pour elle par la matière.

En bref, une situation révolutionnaire est une situation dans laquelle, de toutes les conditions, il ne manque plus que les conditions subjectives de la classe révolutionnaire pour une révolution.

Les « changements objectifs » ne dépendent pas d’un déterminant personnel (« la volonté »), mais principalement d’un déterminant impersonnel supérieur, qui détermine « la volonté » de tous les individus, groupes, partis et classes : le système capitaliste-impérialiste, principalement l’économie du système capitaliste-impérialiste. L’économie peut vulgairement être ramenée à une simple somme d’antagonismes personnels, qu’une même classe dominerait à son avantage sur une autre. Or, l’existence de toutes les classes et de tous leurs antagonismes est avant tout déterminée par leur mode de production, c’est-à-dire par « des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. » Le mouvement impersonnel de l’économie ne peut être réduit à aucun mouvement personnel, que ce soit celui d’un individu, d’un groupe, d’un parti ou d’une classe. L’impersonnalité de l’économie ne signifie pas que le mouvement de celle-ci serait détaché des logiques personnelles (volontaires), mais que ces dernières produisent de concert une logique impersonnelle supérieure (involontaire), qui les dépassent et les gouvernent toutes. Cette logique impersonnelle supérieure, c’est l’aspect principal des lois historiques.

Marx, dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1852), l’exprime ainsi :

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids cauchemardesque sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté.10 »

Ci-dessus, Marx affirme non seulement la primauté générale de l’involontaire sur le volontaire, dans le développement historique de l’être, mais aussi la domination générale de l’être sur le social : la vie ne se produit que dans les conditions créées objectivement et subjectivement pour elle par la vie passée qui correspond à une production matérielle et idéologique passée et qui « pèse d’un poids cauchemardesque » sur la société présente. La société ne se transforme radicalement que pendant les situations historiques exceptionnelles — révolutionnaires — où elle renverse la domination de l’être (de l’ancien), et où l’être, ainsi dominé, peut « pousser » le développement de la société (du nouveau). Nous y reviendrons.

Les situations révolutionnaires sont des phénomènes sociaux impersonnels, c’est-à-dire « indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes ». Les situations révolutionnaires sont une crise de la domination qui ne relève pas de l’action d’une classe, dominée ni dominante, quand une action en tant que classe est possible en premier lieu (par leur Parti ou leur État). Les situations révolutionnaires sont impersonnelles parce qu’elles sont objectives ; les situations révolutionnaires ont des causes matérielles qui se trouvent dans le mode de production. Les situations révolutionnaires s’expliquent principalement par la faillite de rapports de production qu’aucune classe n’a jamais choisie ; pendant une période historique révolutionnaire, une classe peut choisir des rapports de production, mais aucune classe ne peut jamais choisir leur faillite avec le développement des forces productives.

La volonté d’une classe ne peut agir que jusqu’à un certain point sur elle-même et les autres classes. La volonté d’une classe relève de ses intérêts et de ses forces ; or, les intérêts et forces d’une classe n’évoluent que dans les limites fixées par les conditions d’existences et les rapports de production de cette classe. La volonté d’une classe n’est que le reflet personnel de ses intérêts impersonnels, le tout incarné dans la partie ; une classe se personnifie et gagne une volonté propre par ses représentantes et représentants, dans ses institutions. La volonté d’une classe ne représente ses intérêts qu’à un moment donné, avec une conscience historique plus ou moins limitée (approximative ou fausse) de ceux-ci avec d’elle-même ; une classe doit se représenter pour se réaliser, mais celles et ceux qui portent les intérêts d’une classe l’ignorent ou ignorent jusqu’où ces intérêts vont les porter elles et eux-mêmes. La volonté d’une classe n’épuise pas ses intérêts comme la partie ne devance pas le tout et la conscience ne devance pas la matière ; une classe ne peut dépasser ses propres intérêts avec elle-même que pendant une période historique révolutionnaire où ses représentantes et représentants ont l’occasion exceptionnelle de faire un usage plein et conscient de ses forces.

Généralement, les phénomènes sociaux sont principalement impersonnels parce qu’ils sont principalement objectifs ; les phénomènes ne sont volontaires qu’autant qu’ils sont conscients, c’est-à-dire secondairement. Les phénomènes sociaux ne sont pas devenus principalement impersonnels avec le mode de production capitaliste. Par exemple, le phénomène de la centralisation monarchique était lui aussi un phénomène principalement impersonnel, dans le mode de production féodal. Cependant, avec le mode de production capitaliste, les phénomènes sociaux sont devenus impersonnels à un niveau qualitativement supérieur à ce qu’ils étaient dans les modes de production précapitalistes. La centralisation monarchique pouvait toujours être reliée directement à la volonté de telle ou telle famille noble, beaucoup plus qu’il n’est possible de relier la centralisation monopoliste à la volonté de telle ou telle famille capitaliste (sans que cela soit impossible pour autant). Le mode de production capitaliste, parce qu’il est un mode de production supérieur à tous ceux qui l’ont précédé dans l’Histoire, est aussi celui qui est le moins bien expliqué personnellement, c’est-à-dire par « la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes ».

Avant une situation révolutionnaire, la lutte des masses est principalement pour des réformes ; dans les masses, la lutte pour des réformes domine la lutte pour la révolution, mais la lutte pour la révolution subvertit progressivement cette domination, dans le fond et la forme. La lutte des masses devient progressivement révolutionnaire dans le fond et la forme, mais généralement dans le fond avant la forme ; la révolution devient dominante dans le fond, mais reste dominée dans la forme, jusqu’à la situation révolutionnaire. Avant une situation révolutionnaire, la lutte des masses peut être principalement révolutionnaire dans le fond, mais pas dans la forme ; dans les masses, la lutte pour la révolution peut déjà dominer le fond de la lutte, mais pas encore sa forme. La lutte des masses ne peut pas s’émanciper du réformisme et devenir révolutionnaire aussi loin dans la forme que dans le fond ; la forme réformiste reste la forme dominante de lutte des masses, même quand un fond révolutionnaire devient le fond dominant, jusqu’à la situation révolutionnaire. Or, le fond de la lutte des masses ne peut pas rester principalement révolutionnaire, ni le devenir totalement (se réaliser en tant que tel), sans que la forme de la lutte des masses ne le devienne elle aussi, dans une situation révolutionnaire ; la lutte pour la prise du pouvoir d’État ne peut être réellement engagée qu’avec une lutte ouverte et violente contre le pouvoir d’État (elle ne peut pas se réaliser autrement). La forme de la lutte reste dominée par le réformisme jusqu’à ce que le fond de la lutte ne lui corresponde plus, jusqu’à ce que le fond devenu révolutionnaire renverse la domination de la forme et domine la forme à son tour. Le fond domine la forme avec la lutte révolutionnaire, et la lutte révolutionnaire domine la lutte réformiste avec le fond ; la révolution domine le réformisme quand le fond domine la forme, et le fond domine la forme quand la révolution domine le réformisme.

Dans la lutte des masses, c’est la forme (l’apparence, la contingence) et avec elle le réformisme (l’ancien) qui dominent d’abord, mais c’est le fond (la substance, la nécessité) et avec lui la révolution (le nouveau) qui priment généralement. Le nouveau progresse dans le fond avant la forme, mais le fond ne passe pas de l’ancien au nouveau sans sa forme (pas au-delà d’un certain point) : le nouveau ne peut dominer le fond sans la forme que temporairement, et il ne peut continuer de la dominer qu’avec la forme. Quand la forme doit « rattraper » le développement du fond, quand le nouveau doit subvertir l’ancien là où il reste encore le plus développé, alors la forme prime temporairement sur le fond.

Le fond de la lutte des communistes peut être principalement révolutionnaire (dominé par la révolution) bien avant que cela puisse être le cas pour la lutte des masses. Ceci dit, jusqu’au renversement de la forme par le fond de la lutte, le fond reste soumis à la forme de la lutte, celle des communistes, mais surtout celle des masses ; tant que la forme de la lutte des masses reste principalement réformiste (dominée par les réformes), le fond de la lutte des masses le reste généralement lui aussi. Les communistes peuvent développer des formes ouvertes et violentes de lutte contre l’État, d’elles et eux-mêmes, jusqu’à en faire leur forme de lutte principale (dominante), mais cette forme ne peut pas devenir principale (dominante) dans la lutte des masses, pas avant une situation révolutionnaire. La forme de lutte des communistes reste donc soumise (conditionnée, relative) à celle des masses, les formes ouvertes et violentes de lutte contre l’État ne peuvent pas atteindre un niveau réellement révolutionnaire si les masses ne s’en emparent pas, d’elles-mêmes, pendant une situation révolutionnaire. Avant une situation révolutionnaire, la révolution ne peut durablement dominer le fond que de la lutte des communistes, qui n’est généralement qu’une lutte dominée dans celle des masses (parce la lutte des communistes est en avance sur celle-ci, est plus révolutionnaire que celle-ci) ; or, sans les formes ouvertes et violentes de lutte contre l’État, la prise du pouvoir d’État ne peut pas se réaliser en tant que telle (c’est-à-dire, en tant que fond révolutionnaire). Le fond et la forme de la lutte des communistes restent donc historiquement limités par celles de la lutte des masses, et avec elles, par la situation révolutionnaire ou non.

Les communistes développent une lutte révolutionnaire dans les masses, surtout dans le fond, mais aussi dans la forme ; plus les masses se révoltent, plus les communistes gagnent la direction des masses révoltées, plus la lutte des masses est révolutionnaire. Cependant, sans situation révolutionnaire, les communistes ne peuvent développer une lutte révolutionnaire dans les masses que jusqu’à un certain point, dans le fond, mais surtout dans la forme ; la lutte des masses peut déjà devenir principalement révolutionnaire dans le fond, mais pas encore dans la forme. Autrement dit, sans situation révolutionnaire, la lutte des masses reste surtout réformiste, au moins dans la forme, même sous direction communiste. Donc, sans situation révolutionnaire, les communistes ne peuvent développer une lutte principalement révolutionnaire, dans le fond et la forme, que dans leur lutte autonome de celle des masses ; or, sans la lutte des masses, la lutte des communistes est sous-développée, dans le fond et la forme. Le réformisme des masses limite le développement de la révolution, jusqu’à une situation révolutionnaire, où la seule limite au développement de la révolution est alors celle des communistes elles et eux-mêmes.

Pour pouvoir parler d’une situation révolutionnaire, il ne suffit pas que les conditions soient révolutionnaires : misère des masses, désir de révolte, instabilité du pouvoir, etc. Une situation révolutionnaire est produite par des conditions révolutionnaires, c’est-à-dire que ce sont de nouvelles conditions supérieures à celles qui les ont précédées et créées. Une situation révolutionnaire est une crise exceptionnelle depuis une situation de crise normale. Pour que soit possible une situation révolutionnaire, il faut des conditions révolutionnaires, mais des conditions révolutionnaires ne sont pas une situation révolutionnaire.

Des conditions révolutionnaires sont des conditions objectives dans lesquelles la révolution existe déjà en potentiel, mais pas encore en fait. Ces conditions sont des conditions objectives parce qu’une situation révolutionnaire est une situation objective principalement créée par des conditions elles-mêmes objectives. Des conditions révolutionnaires produisent une situation révolutionnaire, mais elles ne la produisent pas « automatiquement », elles la produisent potentiellement. Ces conditions rendent possible une situation révolutionnaire, c’est-à-dire que la révolution existe en probabilité future dans ces conditions. Ces conditions sont des conditions « révolutionnaires » comme une situation est une situation « révolutionnaire », parce que la révolution existe déjà dans celles-ci, mais encore en probabilité future. Dans ces conditions, la révolution est probable parce qu’une situation révolutionnaire est elle-même probable (la probabilité de la première est relative à la probabilité de la seconde).

La différence entre la présence ou l’absence de conditions révolutionnaires, c’est la différence entre la possibilité ou l’impossibilité du développement de ces conditions en situation révolutionnaire. Plus des conditions sont révolutionnaires, plus une situation révolutionnaire est probable (donc possible) ; inversement, moins des conditions sont révolutionnaires, plus une situation révolutionnaire est improbable (voire impossible). La probabilité d’une révolution se mesure dans des conditions données avec la probabilité d’une situation révolutionnaire, qui la précède toujours ; le développement d’une situation révolutionnaire est principalement objectif et nécessaire, donc prévisible, contrairement à celui d’une révolution. Nous y reviendrons.

Une révolution en potentiel est toujours une possibilité de développement révolutionnaire dans des conditions données, de laquelle ce potentiel est déduit. Un potentiel est toujours une réalité présente, concrète, immédiate, effective, actuelle, etc., de laquelle procède par la pensée une réalité future, abstraite, lointaine, possible, virtuelle, etc. Un potentiel est un énoncé qui porte sur quelque chose qui n’existe pas depuis quelque chose qui existe déjà, par lequel cet énoncé affirme que cette chose qui n’existe pas n’existe pas encore. Un potentiel porte sur le futur, mais toujours depuis le présent ; c’est une chose qui n’existe qu’en pensée à un moment donné. Un potentiel est donc une chose du présent sur le futur, mais le futur de ce présent. La réalité d’un potentiel n’est toujours que relative à la réalité de laquelle ce potentiel est déduit ; un potentiel n’est réel qu’autant que sa déduction est rationnelle. Un potentiel n’est pas une utopie (un potentiel imaginaire) en ce que la pensée qui porte sur ce futur est rationnelle et non arbitraire.

Une révolution en potentiel est une prévision à partir d’une expérience. La prévision comme l’expérience opèrent du présent vers le futur, mais dans deux sens opposés : une prévision est une déduction, c’est-à-dire une particularisation du général ; une expérience est une induction, c’est-à-dire une généralisation du particulier. Plus la prévision s’éloigne de l’expérience, plus elle est générale (déduction à un moment donné sur un moment suivant), c’est-à-dire approximative ; la prévision doit toujours retourner à l’expérience (le moment suivant au moment donné). Les prévisions d’aujourd’hui sur demain devront se corriger demain sur après-demain ; hier doit toujours retourner à aujourd’hui. Une prévision peut être scientifique ou utopique, comme une pensée peut être rationnelle ou arbitraire, mais une chose en potentiel n’est réelle en tant que tel (c’est-à-dire dans le futur) qu’avec une prévision scientifique.

Une révolution en potentiel se détermine à un moment donné sur une période donnée. Le potentiel d’une révolution dans une période générale change dans une période plus particulière de celle-ci ; la probabilité d’une situation révolutionnaire n’est pas homogène pour toute la période sur laquelle porte une prévision. Un potentiel évolue dans une prévision, mais aussi avec une prévision elle-même. Une prévision est faite à un moment donné (présent) pour une période donnée (future), sur laquelle elle porte sans y être ; une probabilité pour une période n’est toujours cette probabilité qu’à un moment donné, c’est-à-dire au moment où est faite une certaine prévision sur cette période. Un potentiel n’est toujours qu’un potentiel à un moment donné sur une période donnée. Une révolution en potentiel correspond à la probabilité d’une situation révolutionnaire dans une période, probabilité qui correspond elle-même à une certaine prévision, donc à un certain moment. Le potentiel d’une révolution n’est pas figé (stable) dans une période ni dans une prévision, il évolue dans la prévision sur la période et avec la prévision elle-même. Le potentiel d’une révolution pour un moment ne peut être absolument et définitivement déterminé qu’arrivé à ce moment, dans l’expérience directe et concrète de celui-ci, c’est-à-dire dans la négation du potentiel lui-même par lui-même (la négation du futur en tant que futur dans le présent).

Une révolution en potentiel aujourd’hui est une possibilité de développement révolutionnaire dans les conditions d’aujourd’hui qui existeront toujours demain, une prévision sur la période d’aujourd’hui. Les conditions ne restent jamais les mêmes du jour au lendemain, mais leur développement reste à une même étape avant de passer à une autre étape, leur quantité s’accumule avant de se changer (de sauter) dans une autre qualité. Un potentiel « aujourd’hui », c’est le potentiel de la période particulière d’aujourd’hui, qui ouvre la période générale ; c’est le potentiel du futur le plus proche du présent, dans le temps donc dans les conditions.

Le potentiel doit être distingué de la puissance. La chose en potentiel n’est pas déjà là, contenue dans l’être, mais le développement de l’être pourra donner naissance à cette chose plus tard : c’est la chose « en germe » (qui n’est encore qu’en essence, en abstraction). La chose en puissance, contrairement à la chose en potentiel, est déjà là dans l’être, mais pas encore réalisée : c’est la germination de la chose « en germe » (qui a déjà quitté l’essence vers l’existence, l’abstrait vers le concret). La puissance est un potentiel supérieur dans lequel la transformation est déjà contenue dans l’être. Ainsi, la chose en puissance qui n’est pas réalisée a déjà une certaine existence présente, concrète, immédiate, effective, actuelle, etc., supérieure à la chose en potentielle, en ce qu’elle se réalise. Toute transformation n’est pas déjà contenue dans l’être en permanence, mais tout être se transforme dans un nouvel être en permanence.

Par exemple, lorsque les masses sont placées dans une situation révolutionnaire sans Parti, ou inversement, lorsque les masses sont placées dans une situation non révolutionnaire avec un Parti, leur action historique est déjà révolutionnaire sous une forme plus ou moins partielle et immature (respectivement sans ou avec un fond qui lui correspond). En 1905, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) a échoué à transformer la situation révolutionnaire en révolution, une révolution ne s’est pas réalisée, mais parler de la Révolution russe de 1905 est correct. Depuis 1967, le mouvement communiste d’Inde mène une guerre populaire prolongée, une révolution ne s’est pas réalisée non plus, mais parler de la Révolution indienne contemporaine est correct aussi. En revanche, parler d’une Révolution française contemporaine est incorrect, même si une révolution pourra se réaliser en France à l’avenir. Aujourd’hui, en France, une révolution ne se réalise pas encore, elle n’existe encore qu’en potentiel, mais en Inde, elle se réalise déjà, elle existe déjà en puissance.

Des conditions révolutionnaires sont une révolution en potentiel ; la révolution en potentiel manque des conditions plus développées pour être une révolution en puissance ou en fait (par exemple, une somme de crises économiques). Dans des conditions révolutionnaires, la révolution est en potentiel, les masses sont révolutionnaires en potentiel. La chose en potentiel est dans le présent comme probabilité future de la chose en fait : dans des conditions révolutionnaires, la révolution existe déjà en potentiel dans les masses comme probabilité future de la révolution.

Une situation révolutionnaire est une révolution en puissance ; la révolution en puissance manque des conditions encore plus développées pour être une révolution en fait (par exemple, un Parti pour mener les masses). Dans une situation révolutionnaire, la révolution est en puissance, les masses sont révolutionnaires en puissance. La chose en puissance est une chose en potentiel, mais dont la probabilité future est relative à celle d’une autre chose en fait : dans une situation révolutionnaire, la révolution existe déjà en puissance dans les masses comme probabilité future de la révolution, mais relative à la probabilité future du Parti pour les mener ; la probabilité d’avoir une révolution est alors égale à la probabilité d’avoir le Parti.

Une révolution est — par définition — une révolution en fait. Dans la révolution, la révolution est effective, les masses sont révolutionnaires en fait. La chose en fait est effectivement dans le présent : dans la révolution, la révolution existe dans les masses.

Une classe peut être révolutionnaire en fait, en puissance ou en potentiel. Une classe révolutionnaire en fait est une classe qui fait la révolution, parce qu’elle est dans une situation révolutionnaire avec le Parti. Une classe révolutionnaire en puissance est une classe qui pourrait faire la révolution, parce qu’elle est déjà dans une situation révolutionnaire ou qu’elle a déjà le Parti, mais à qui il manque encore l’une ou l’autre de ces conditions objectives ou subjectives pour ce faire. Une classe révolutionnaire en potentiel est une classe qui pourra faire la révolution, parce qu’elle sera dans une situation révolutionnaire et qu’elle aura le Parti, dans des conditions futures.

Hors d’une situation révolutionnaire, une classe ne peut pas être révolutionnaire en fait, mais elle peut déjà l’être potentiel — si une situation révolutionnaire se développe déjà en elle — ou en puissance — s’il ne lui manque plus qu’une situation révolutionnaire, parce qu’elle a déjà un Parti. Hors de conditions révolutionnaires, une classe ne peut donc être révolutionnaire plus qu’en potentiel, parce qu’une situation révolutionnaire ne peut pas se développer en elle et que sans ce développement (c’est-à-dire en période pacifique) le Parti ne peut pas se développer non plus.

Des conditions révolutionnaires créent la possibilité d’une situation révolutionnaire, et avec celle-ci, la possibilité d’une révolution ; des conditions révolutionnaires produisent donc une classe révolutionnaire en potentiel. Une classe est révolutionnaire ou non selon la possibilité ou l’impossibilité d’une situation révolutionnaire, en présence ou absence de conditions révolutionnaires. Une classe qui ne peut pas créer une situation révolutionnaire ne peut pas la transformer en révolution, et n’a donc pas de potentiel révolutionnaire dans ces conditions. Des conditions révolutionnaires font la différence entre une classe qui a ou qui n’a pas le potentiel de créer une situation révolutionnaire et de la transformer en révolution, c’est-à-dire un potentiel révolutionnaire. Des conditions sans situation révolutionnaire en potentiel sont aussi des conditions sans classe révolutionnaire en potentiel. Si une situation révolutionnaire est improbable, alors le potentiel révolutionnaire est faible ; si une situation révolutionnaire est impossible, alors le potentiel révolutionnaire est absent.

En bref, des conditions sont « révolutionnaires » lorsqu’une situation révolutionnaire est possible, et le prolétariat est « révolutionnaire » lorsqu’il est placé dans des conditions révolutionnaires.

Des conditions dans lesquelles une situation révolutionnaire est improbable, voire impossible, ne sont pas des conditions révolutionnaires, mais des conditions à un moment donné se changent en d’autres conditions à un moment suivant. Des conditions sont révolutionnaires ou non dans une certaine période, à une certaine étape de leur développement. La probabilité voire la possibilité d’une situation révolutionnaire sont différentes dans des conditions différentes, d’une période à l’autre. Une classe sans aucun potentiel révolutionnaire dans la période d’aujourd’hui peut en gagner un dans la période de demain, et inversement.

Nous devons parler des conditions de demain, avec celles d’aujourd’hui, mais nous devons en parler avec prudence. Nous ne devons toujours parler que ce sur quoi nous pouvons parler, et nous ne pouvons toujours parler que de ce que nous pouvons connaître, c’est-à-dire de ce sur quoi nous pouvons faire des prévisions et expériences scientifiques. Nous ne parlons donc toujours que des conditions qui existent ; nous ne parlons des conditions qui pourraient exister que dans la mesure où les conditions qui existent nous le permettent. Parler des conditions qui pourraient exister, c’est toujours parler des conditions qui existent ; c’est partir des conditions réelles pour en abstraire des conditions virtuelles ; c’est se projeter du présent vers le futur par abstraction scientifique ; c’est traduire des sensations en pensées rationnelles, à un moment donné. La science abstrait demain à partir d’aujourd’hui, elle va vers ce qui n’existe pas depuis ce qui existe, elle trouve des conditions passées ou futures dans les conditions présentes. Parler de demain, c’est parler d’aujourd’hui en abstraction future ; c’est aller vers ce qui n’existe pas encore depuis ce qui existe déjà. Parler d’hier pour parler de demain, c’est parler d’aujourd’hui en abstraction passée pour mieux parler d’aujourd’hui en abstraction future ; c’est aller vers ce qui n’existe plus depuis ce qui existe encore, pour aller ensuite vers ce qui n’existe pas encore. Aucune de ces abstractions n’est absolue, elles ont toutes un développement, celui de l’objet qui est abstrait avec celui du sujet qui abstrait.

Nous devons parler des conditions de demain, celles qui pourraient exister, mais nous ne devons pas jouer aux prophètes. Nous ne parlons que de ce que nous pouvons connaître, et nous ne pouvons connaître que ce que nous pouvons expérimenter ; donc, nous ne parlons toujours que d’une chose en fait (principalement). Une chose en potentiel est aussi une chose qui existe dès maintenant : la probabilité future d’une chose est déjà une chose réelle en soi. Parler du potentiel d’une chose, ça n’est toujours parler de cette chose qu’en fait, une chose en potentiel n’est connue que par l’abstraction future d’une chose en fait ; l’abstraction future n’est scientifique qu’autant que la chose en fait est expérimentée concrètement et présentement, c’est-à-dire en pratique. Un potentiel est connu dans l’accumulation de pratique, c’est-à-dire dans la reproduction de l’expérience ; cette accumulation est présente, concrète, réelle, immédiate, effective, actuelle, etc. La réalité scientifique d’un potentiel, aussi futur soit-il, doit se prouver concrètement et présentement, en permanence. Parler du potentiel d’une chose sans fait, c’est parler d’un futur sans présent ou d’une théorie sans pratique, c’est-à-dire parler unilatéralement ; cette connaissance n’est précisément pas scientifique, mais métaphysique : c’est jouer aux prophètes.

Nous devons parler des conditions de demain, mais nous devons en parler pour établir une stratégie (un plan d’action) sur celles-ci. Nous ne devons pas parler des conditions de demain pour n’importe quoi, donc nous ne pouvons pas en parler n’importe comment. Nous devons parler des choses en potentiel, mais pas du potentiel de n’importe quelles choses ; pas parce qu’un potentiel sur lequel nous ne pouvons pas encore parler ne peut pas exister, lui aussi, mais parce que ce potentiel ne peut pas encore être connu scientifiquement ; et donc, parce qu’aucune stratégie ne peut s’établir sur un tel degré d’abstraction. Une abstraction ne peut quitter le concret que jusqu’à un certain point sans quitter aussi la scientificité. Une prévision ne peut pas s’élever à l’infini au-dessus de l’expérience sans risquer de s’effondrer dans l’utopie. Comment différencier un « potentiel » sans fait d’une prophétie irréfutable né d’une pensée désidérative (arbitraire) et nourrie d’une infinité de ad hoc ? Plutôt que de compter sur une accumulation exponentielle d’inconnus, une stratégie doit au contraire se baser solidement sur le réel (sur ce qui est) pour pallier à ces inconnus. Une stratégie a besoin de la base solide de la prévision scientifique ; les éventualités imprévisibles et les prévisions utopiques ne sont pas nos amies, ce sont malgré ou contre elles et non pas avec elles que notre stratégie doit s’établir. Tout développement futur est déjà contenu en potentiel dans l’être présent, « en germe », parce que tout développement procède de l’être (il n’y a pas d’autres futurs que celui du présent), mais tout développement ne peut pas toujours être connu. Une chose peut être tout simplement « en germe » à un degré trop grand à un moment donné du développement objectif de cette chose ou du développement subjectif de la science.

Dans un futur indéfini, du point de vue historique, le prolétariat de tous les pays est révolutionnaire. La réalité de ce potentiel est déduite par la science révolutionnaire de toute l’expérience historique de la lutte des classes. Ceci dit, cette abstraction très générale ne nous est d’une utilité que très relative pour répondre aux problèmes particuliers de notre situation concrète. Ce potentiel révolutionnaire exprime une nécessité historique, mais ne décrit pas les contingences par lesquelles cette nécessité doit concrètement se réaliser dans notre situation concrète. Comprendre l’essence du prolétariat de tous les pays, en général, ne peut pas remplacer la compréhension de l’existence du prolétariat dans chaque pays, en particulier. Nous y reviendrons.

Affirmer qu’une classe a un potentiel révolutionnaire est principalement une affirmation sur ce qui existe, dans le présent. Un potentiel est une probabilité future, mais cette probabilité future se trouve dès maintenant, dans les conditions qui existent, pas dans celles qui pourraient exister. Le potentiel n’est pas unilatéralement qu’une chose du futur, mais aussi dialectiquement une chose du présent. Le potentiel est un futur qui n’existe encore qu’en abstraction du présent, c’est-à-dire que le potentiel n’est une chose du futur qu’en ce que le futur existe déjà dans le présent. Sinon, une chose en potentiel pourrait aussi bien être une chose imaginaire, strictement fictionnelle, déduite par utopie. Une chose en potentiel est l’abstraction en futur d’une chose réelle, mais cette chose réelle de laquelle est abstrait le futur n’est elle-même pas une abstraction. Par exemple, une révolution en potentiel est l’abstraction en futur de la situation réelle des masses à un moment donné. Le potentiel est l’existence présente, concrète, réelle, immédiate, effective, actuelle, etc., d’une chose qui n’existe pas présentement, concrètement, réellement, immédiatement, effectivement, actuellement, etc. Affirmer qu’une classe est révolutionnaire ne peut être qu’une affirmation rationnelle, c’est-à-dire réelle.

C. L’essence et l’existence du prolétariat

Le prolétariat est une classe révolutionnaire. Cette affirmation fondamentale implique une question fondamentale, qui trace la ligne de démarcation entre opportunisme et communisme, entre dogme et science, entre prophétie et prévision. Le prolétariat est-il une classe révolutionnaire par essence ou par existence ?

Quelle est l’essence du prolétariat ? C’est une essence sociale : des rapports de production matérielle et idéologique, le Travail11. Quelle est l’existence du prolétariat ? C’est une existence sociale : des conditions de vie objectives et subjectives, la réalité du travail. L’essence d’une classe, c’est son rapport social ; l’existence d’une classe, c’est sa vie sociale. La production sociale et la vie sociale d’une classe sont généralement principalement matérielles et secondairement idéologiques.

Entre le travail et le Travail, entre l’existence et l’essence, il y a un saut qualitatif du concret vers l’abstrait, du particulier vers le général et du contingent vers le nécessaire. Le Travail est le rapport social extrait (abstrait) de la vie réelle de chaque travailleuse et travailleur. Le Travail ne se définit historiquement que par rapport à la réalité des travailleuses et travailleurs qui l’incarnent à un moment donné. Le travail est avant de se définir comme tel : l’existence du prolétariat précède l’essence du prolétariat. Dans leur relation et développement, l’existence prime généralement sur l’essence d’une classe, les conditions de vie priment généralement sur les rapports de production du prolétariat. L’évolution de la place du prolétariat dans la société capitaliste dépend de l’évolution de la vie dans celle-ci. Les conditions de vie sont créées par les rapports de production (le salariat, etc.), mais les conditions de vie changent les rapports de production, et à un certain point, en créent de nouveaux. Les conditions de vie du prolétariat transforment les rapports de production du prolétariat : c’est la lutte prolétarienne, jusqu’à la révolution prolétarienne.

Le prolétariat est exploité et opprimé, c’est-à-dire soumis, mais cette soumission a toujours son pendant : la lutte, jusqu’à la révolution. Le prolétariat est conservateur et destructeur, en même temps ; conservateur en ce qu’il est exploité et opprimé, mais destructeur en ce que l’exploitation et l’oppression appellent à leur renversement. Le prolétariat est révolutionnaire par essence en ce qu’il est exploité et opprimé par essence ; l’essence du prolétariat est destructrice en ce qu’elle est conservatrice, et inversement, conservatrice en ce qu’elle est destructrice. Le prolétariat, parce qu’il est le prolétariat, est enchaîné par ses rapports de production ; parce qu’il est enchaîné, il est révolté ; et parce qu’il est radicalement enchaîné, il est radicalement révolté. Nous y reviendrons.

Les rapports de production du prolétariat ne se transforment qu’avec le renversement progressif des conditions de vie du prolétariat qui freinent et enferment cette transformation, c’est-à-dire des conditions de vie non révolutionnaires. La manière avec et la mesure dans laquelle une classe rentre en crise en tant que classe dépend principalement de la crise des conditions de vie de cette classe. La « faillite » d’une société, dont dépend le développement révolutionnaire d’une classe, trouve ses causes principales dans les conditions de vie, mais observe ensuite ses conséquences principales dans les rapports de production. L’essence du prolétariat écrase son existence ; la vie se reproduit en permanence dans l’exploitation et l’oppression, avec elles plutôt que contre elles ; la soumission est la norme, la subversion est l’exception. Des rapports intolérables se perpétuent avec la vie tant qu’ils n’ont pas rendu la vie elle-même intolérable. Alors seulement, l’existence se révolte contre l’essence et la domine : l’existence révolutionnaire s’impose à l’essence conservatrice. Ce n’est qu’une fois dans la « faillite » de l’existence que la transformation de l’essence prime sur la transformation de l’existence et que l’essence est alors libre de radicalement se transformer. Dans la révolution ainsi créée, la vie sociale, qui a jusqu’ici été la cause principale, se met en retrait devant les rapports sociaux, et plus précisément, les rapports sociaux conscients. Au pouvoir, le prolétariat transforme consciemment les rapports sociaux, il construit le socialisme. L’existence révolutionnaire du prolétariat abolit l’essence du prolétariat ; le prolétariat cesse d’être une classe dominée pour devenir une classe dominante qui abolit la domination de classe.

L’essence du prolétariat correspond généralement à l’existence du prolétariat : son essence conservatrice correspond à une existence non révolutionnaire et son essence destructrice à une existence révolutionnaire. Au début du développement historique du prolétariat, son essence conservatrice est déjà réelle, alors que son essence destructrice est encore virtuelle. Avec le développement historique du prolétariat, l’essence se développe avec l’existence et devient de plus en plus réelle, de moins en moins virtuelle, d’abord en ce qu’elle est conservatrice, puis en ce qu’elle est destructrice, c’est-à-dire révolutionnaire. L’existence du prolétariat réalise progressivement l’essence du prolétariat, mais une partie de l’essence est réalisée en avance sur l’autre : la partie conservatrice est plus développée que la partie destructrice de l’essence, jusqu’à un certain point de leur développement avec celui de l’existence. L’essence conservatrice est réalisée avant l’essence destructrice, elle domine l’essence du prolétariat, jusqu’à ce que leur domination s’inverse. La partie conservatrice de l’essence est d’abord plus réelle, en existence, que la partie destructrice de l’essence.

L’essence conservatrice du prolétariat correspond à l’existence non révolutionnaire du prolétariat, mais cette essence conservatrice est toujours destructrice par ailleurs : plus le prolétariat est exploité et opprimé, plus le prolétariat est du même coup révolté contre l’exploitation et l’oppression. Plus le prolétariat réalise son essence dans son existence, en ce qu’elle a de destructrice comme de conservatrice, plus son existence contredit son essence. La réalisation de l’essence dans l’existence, c’est la progression de la lutte : le développement de l’existence avec et contre l’essence, c’est le développement de la subversion avec et contre la soumission. L’existence correspond de moins en moins à l’essence au fur et à mesure que le prolétariat devient de plus en plus révolutionnaire, parce que de plus en plus exploité et opprimé. L’essence conservatrice se développe en existence en premier, suivie en second par l’essence destructrice ; jusqu’à ce que l’existence ne dépasse l’essence, ne se révolte contre l’essence, contre ce qu’elle a de conservatrice avec ce qu’elle a de destructrice. Lorsque l’existence domine enfin l’essence, la subversion domine enfin la soumission ; l’existence devient dominante parce qu’elle devient subversive, et la subversion devient dominante parce qu’elle devient existante. Lorsque l’existence passe devant l’essence, dans leur développement, la subversion passe devant la soumission : c’est la révolution, et la construction révolutionnaire de la nouvelle société. L’essence prolétarienne est niée par la révolution prolétarienne ; l’essence est renversée lorsque l’existence devient révolutionnaire, c’est-à-dire lorsque la partie destructrice de l’essence se réalise en elle. L’existence du prolétariat se développe avec la révolution prolétarienne ; plus l’essence du prolétariat se réalise, plus le prolétariat est révolutionnaire.

L’essence conservatrice du Travail (du rapport social) correspond à l’existence non révolutionnaire du travail (de la vie sociale), existence qui rentre en crise avec le développement du mode de production auquel il appartient. La contradiction entre l’essence et l’existence s’intensifie avec la crise (la « faillite ») de l’état présent des choses dont le Travail est le reflet : l’essence conservatrice correspond de moins en moins à l’existence de plus en plus révolutionnaire.

Un miroir reflète une personne telle qu’elle est, mais aussi avec tous les stigmates qu’elle ne veut plus voir ; un reflet dans le miroir ne prime sur la personne reflétée que lorsque celle-ci prend la décision consciente de se transformer selon son reflet, c’est-à-dire de voir autre chose dans le miroir.

L’essence domine l’existence lorsque l’ancien domine le nouveau ; et l’essence est dominée par l’existence lorsque l’ancien est dominé par le nouveau. Lorsque l’existence devient nouvelle, elle devient dominante, et lorsque l’essence devient nouvelle, elle devient dominée ; la nouvelle existence se définit nouvellement, elle se donne une nouvelle essence. Lorsque l’ancienne essence se change en nouvelle essence, elle est temporairement principale (la plus importante) et à partir de là dominée (la moins développée), parce que nouvelle. Alors, ça n’est plus l’essence qui définit ce qui est, c’est l’existence qui se définit. Ce qui est prime généralement sur ce qui définit (c’est le plus important), mais ce qui définit domine d’abord ce qui est (c’est le plus développé). Au moment où l’ancien se change en nouveau, dans l’essence, le secondaire se change en principal, entre l’essence et l’existence ; à ce moment, la nouvelle essence est principale, parce qu’elle doit l’être pour se réviser par rapport à la nouvelle existence. L’essence devient nouvelle parce l’existence qu’elle définit le lui impose, parce que l’ancienne essence ne définit plus la nouvelle existence qui s’est développée. Dans leur développement, l’essence domine d’abord l’existence, parce qu’elle est ancienne, elle définit ce qui est aujourd’hui par ce qui était hier ; l’essence est ancienne, donc dominante au début du développement. Dans leur développement, l’existence domine ensuite l’essence, parce qu’elle est nouvelle, elle contredit ce qui la définissait hier par ce qu’elle est aujourd’hui ; l’existence est nouvelle, donc dominée au début du développement. Ce qui est dominant au début devient dominé à la fin, et inversement. Comment ? L’ancien domine, mais le nouveau prime, dans l’essence et l’existence. Le nouveau se développe en essence et en existence, mais secondairement en essence et principalement en existence ; le nouveau se développe dans l’aspect ancien et nouveau de la relation entre essence et existence, mais généralement plus vite dans l’aspect nouveau que dans l’aspect ancien. L’existence devient nouvelle plus vite que l’essence, parce qu’elle est l’aspect nouveau de sa relation avec l’essence. Lorsque l’existence s’est assez développée, et qu’ainsi le nouveau est devenu dominant dans l’existence, alors l’essence doit à son tour se développer, pour qu’ainsi le nouveau devienne à son tour dominant dans l’essence. Lorsque le nouveau domine totalement l’essence et l’existence, et qu’ainsi l’existence domine totalement l’essence, alors leur relation se réalise et se nie dans une nouvelle essence et existence. Dans cette nouvelle relation, le nouveau devient ancien avec un nouveau « nouveau » ; l’ancienne relation dans laquelle l’ancien était nouveau n’existe plus, elle a atteint son développement total, sa réalisation totale, sa négation totale ; le nouveau a totalement nié l’ancien dans l’ancienne relation, donc l’ancienne relation s’est totalement niée dans une nouvelle relation.

L’existence du prolétariat continue de subvertir de plus en plus l’essence du prolétariat, parce qu’elle continue d’être elle-même de plus en plus subversive. L’existence du prolétariat continue de se développer avec et contre l’essence du prolétariat, jusqu’à la dominer, puis jusqu’à la dominer totalement. Avec le pouvoir, le prolétariat dit ce qu’il est désormais au lieu d’être dit ce qu’il était jusqu’alors. Le développement maximal du prolétariat, c’est-à-dire la réalisation totale du prolétariat, c’est la négation totale de l’essence par l’existence du prolétariat, et réciproquement de l’existence par l’essence du prolétariat ; cette négation totale, c’est la négation de l’essence et de l’existence du prolétariat par le prolétariat. Avec le pouvoir, le prolétariat arrête d’être le prolétariat et d’avoir le pouvoir.

Le Travail se réalise historiquement par sa négation, c’est-à-dire par son abolition révolutionnaire : cette nécessité historique est contenue dans l’essence du Travail avant de se réaliser dans l’existence du travail, c’est-à-dire que la révolution peut déjà être scientifiquement comprise et prédite par les rapports de production avant même que les conditions ne créent une révolution. Les rapports essentiels du prolétariat ne sont généralement que déduits des conditions d’existence du prolétariat, mais parce qu’ils sont un saut qualitatif vers l’abstrait, le général, le nécessaire, ils contiennent plus que la somme des conditions d’existence réelles à un moment donné. L’essence, en tant qu’abstraction supérieure du réel, est aussi l’abstraction future du réel, c’est-à-dire la nécessité. Dans l’essence, existe déjà ce qui n’existe pas encore, mais doit déjà exister. L’émancipation du prolétariat par le prolétariat lui-même est déjà là dans le prolétariat, mais par essence, c’est-à-dire « en germe » seulement. Le prolétariat est révolutionnaire en permanence par essence, mais ce qu’est le prolétariat par essence n’est pas réellement en permanence ; le prolétariat n’est révolutionnaire en permanence que virtuellement, c’est-à-dire du point de vue strictement historique. Le « germe » de l’essence n’existe réellement qu’au terme de son développement.

Par essence, la révolution est nécessaire, mais la nécessité révolutionnaire n’est pas encore la révolution à un moment donné. La révolution réelle ne se trouve que dans l’existence ; dans l’essence, la révolution ne se trouve que virtuelle. Le prolétariat est effectivement révolutionnaire lorsqu’il est placé dans des conditions d’existence révolutionnaires. Ces conditions révolutionnaires sont nécessaires, en tendance, mais cela ne signifie pas qu’elles existeraient alors nécessairement, en permanence. L’essence du prolétariat est déjà révolutionnaire en ce qu’elle est déjà intolérable, mais la révolution n’est encore en elle qu’une virtualité. L’essence se développe progressivement en existence : les rapports sociaux intolérables deviennent des conditions sociales intolérables, jusqu’à leur renversement révolutionnaire. Avec ce développement, le virtuel se développe progressivement en réel : la révolution en potentiel devient la révolution en fait. La révolution en potentiel sort de l’essence pour faire irruption dans l’existence en fait.

Le prolétariat est une classe révolutionnaire par essence et par existence, mais principalement par existence. Le prolétariat est toujours révolutionnaire, dans tous les pays et à toutes les époques, par essence prolétarienne ; mais, ce que le prolétariat n’est toujours que par essence prolétarienne, il ne l’est toujours qu’en potentiel, c’est-à-dire à un certain niveau d’abstraction historique.

Tout potentiel appartient déjà plus ou moins au réel, à l’existence. Tout potentiel est — par définition — virtuel, mais cette virtualité est déduite du réel, cette essence procède de l’existence. Le potentiel n’est pas mécaniquement exclu du concret, il est lui-même l’abstraction du concret. Le potentiel est un produit de la pensée extrait du réel par l’action puis projeté dans le réel par l’action. Le potentiel est un fait qui quitte le réel pour retourner au réel à un niveau supérieur. Le potentiel est donc un développement, de l’action vers la pensée, puis de la pensée vers l’action. Dialectiquement, le réel est et devient virtuel, et inversement, le virtuel est et devient réel. Cet aller-retour s’observe en permanence dans la science. Le potentiel n’est pas mécaniquement restreint à l’essence abstraite et générale ; si le potentiel n’est pas imaginaire (arbitraire), le potentiel a en même temps une existence concrète et particulière. C’est de cette existence que le potentiel est induit dans l’essence, de laquelle il peut ensuite être déduit dans l’existence ; sinon, ce potentiel n’est pas réel (rationnel) en tant que potentiel. L’essence n’est pas mécaniquement séparée de l’existence.

Cependant, le problème de la stratégie révolutionnaire n’est pas de savoir si un potentiel est déjà plus ou moins réel, mais de savoir s’il l’est déjà assez pour la servir. Une pratique est réelle, elle agit à un moment donné pour des résultats donnés ; ces résultats n’existent d’abord qu’en virtualité avant d’exister en réalité, si la pratique est juste. Une pratique a donc besoin d’une théorie elle aussi juste, pour la guider, pour prévoir quels résultats attendre de quelles actions. Les résultats doivent donc se trouver en virtualité dans la réalité, en potentiel dans les faits, en futur dans le présent, pour créer une théorie juste. Le potentiel quitte progressivement l’abstrait pour aller vers le concret, c’est-à-dire que le potentiel se développe en fait ; ce développement est progressif, il a différentes étapes qualitatives par lesquels le virtuel devient réel. Ces différentes étapes nous permettent d’établir différents niveaux de prévision, plus ou moins lointaine et plus ou moins certaine (probable). Ce sont des prévisions scientifiques, qualitativement avancées, dont nous ne pouvons pas nous passer pour définir une méthode, un plan, une stratégie, etc., c’est-à-dire une pratique. Un fait virtuel doit déjà être assez réel pour devenir réel en théorie avant de pouvoir devenir réel en pratique, c’est-à-dire pour définir une théorie juste. Le potentiel le plus général, déduit de l’essence la plus abstraite, est lui aussi réel (dans la mesure où sa déduction est rationnelle), mais la réalité de ce potentiel est encore trop générale et abstraite pour guider notre pratique la plus particulière et concrète. Tout potentiel appartient déjà plus ou moins au réel, à l’existence, mais pas toujours assez pour servir de base concrète à un plan d’actions concrètes.

Le prolétariat n’a pas de conscience de classe, jusqu’à avoir une existence dans laquelle ne pas avoir de conscience de classe n’est plus possible. Le prolétariat ne naît pas avec une conscience de classe. Le prolétariat n’a pas de conscience de classe pendant la majorité de son histoire (soit parce qu’elle n’a pas encore été apportée soit parce qu’elle a été perdue ou pervertie). Les rapports de production du prolétariat lui créent nécessairement des conditions de vie de plus en plus révolutionnaires, mais chacune des crises économiques ou politiques qui font que ces conditions sont de plus en plus révolutionnaires est contingente. Les conditions révolutionnaires du prolétariat lui créent nécessairement une conscience de classe, mais cette conscience est d’abord pensée par des cerveaux d’autres classes que celle dont elle est consciente, qui doivent encore ne pas oublier de la lui donner. Les prolétaires se dirigent tous ensemble vers la même conscience de classe, progressivement, mais pour des raisons et à des rythmes qui leur sont propres, par des évènements d’apparence tous indépendants et aléatoires. La conscience de classe nécessaire du prolétariat est réalisée par la contingence.

Le prolétariat est nécessairement progressiste et révolutionnaire dans l’Histoire, par essence prolétarienne. La conscience de classe du prolétariat est une nécessité de l’essence, mais cette nécessité est réalisée par une contingence de l’existence : parce qu’il est cette classe et non une autre, avec ses rapports de production et non d’autres, le prolétariat doit tôt ou tard créer une situation ou une autre dans laquelle il peut gagner une conscience de classe, jusqu’à en gagner une. Ainsi, la révolution elle-même relève précisément de la contingence, dans une situation exceptionnelle où la nécessité domine, mais ne prime plus, créée par toute une accumulation de situation normale où la nécessité prime, mais ne domine pas encore. La révolution est le dénouement le plus historiquement contingent de la situation la plus historiquement nécessaire.

Le prolétariat a nécessairement une conscience de classe, mais dialectiquement, pas mécaniquement ; c’est-à-dire que cette nécessité se développe contre la contingence, mais avec et depuis la contingence elle-même. C’est précisément parce que cette nécessité n’est pas mécanique qu’elle doit être réalisée, entre autres, par nous-mêmes, les communistes ; et qu’elle ne peut d’abord être ainsi réalisée que dans une minorité de la classe en question, sa partie la plus avancée. La nécessité de la conscience de classe est une vérité scientifique, mais elle ne signifie pas que la conscience de classe est toujours là dans le prolétariat, en fait ; elle signifie que ce fait doit être créé par le développement du prolétariat, parce qu’il n’est toujours là dans le prolétariat qu’en potentiel. La conscience de classe n’est pas nécessaire parce que le prolétariat ne peut pas être sans l’avoir, en tout temps, mais parce que le prolétariat ne peut pas être sans se développer jusqu’à l’avoir, tôt ou tard. Cette nécessité historique supérieure est en même temps une contingence historique (inférieure), par ailleurs ; ce qui a été déduit scientifiquement des rapports de production du prolétariat reste relatif aux conditions de vie de celui-ci, par lesquelles cette déduction se vérifie. La conscience de classe doit exister, mais dans des conditions révolutionnaires ; ces conditions doivent elles-mêmes exister, mais dans le développement du capitalisme. La nécessité prime généralement sur la contingence, mais la contingence domine d’abord la nécessité.

Si le prolétariat est nécessairement révolutionnaire dans l’Histoire, par essence prolétarienne, le prolétariat ne peut pas faire la révolution simplement par essence prolétarienne, mais par existence dans telle ou telle situation historique.

D. La conscience de classe et les intérêts matériels

La conscience de classe du prolétariat est impérative pour le mouvement communiste. La conscience de classe du prolétariat est le niveau d’éducation du mouvement ouvrier qui rend possible sa fusion avec le mouvement communiste. Car la conscience de classe est ce pour quoi nous luttons, en tant que mouvement communiste, il est facile de perdre de vue que ce facteur subjectif ne peut exister que subordonné et relativement à un facteur objectif. Or, ce facteur objectif est principalement déterminé par une économie dont l’évolution ne relève pas de notre enthousiasme, de notre ferveur ou de notre science, quelle que soit leur force ou exactitude. Le capitalisme nous surplombe.

Avant la conquête du pouvoir d’État, le mouvement communiste n’a qu’un pouvoir négligeable sur les conditions objectives ; le mouvement communiste a du pouvoir sur les conditions subjectives, mais elles ne restent toujours que secondaires par rapport aux conditions objectives, sur lesquels il n’a presque pas d’impact.

Nous, le mouvement communiste, faisons la différence dans la création de conditions subjectives révolutionnaires, mais les conditions objectives révolutionnaires qui leur sont premières ne dépendent pas de nos efforts. Nous « faisons la différence » dans le facteur subjectif, mais nous ne créons pas celui-ci par nous-mêmes. Nous créons la subjectivité révolutionnaire, mais nous ne la créons que dans une subjectivité révoltée, déjà créée par le facteur objectif. Nous créons par nous-mêmes, mais nous ne créons qu’avec ce qui nous est donné pour créer.

Si le mouvement communiste n’est qu’une superstructure, son action est décisive ! Ce sont bien les communistes, en tant que mouvement révolutionnaire, qui doivent rendre possible la création de conditions subjectives révolutionnaires dans le prolétariat.

« Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’était trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience — se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.12 »

Organiquement, le prolétariat ne peut développer au maximum qu’une conscience de ses intérêts économiques particuliers, c’est-à-dire une conscience trade-unioniste (économique et réformiste). Le mouvement communiste coupé du mouvement ouvrier n’a aucun pouvoir de transformation radicale du monde, mais la réciproque est vraie.

Notre propre rôle conscient ne doit pas être surestimé dans la création historique de la nécessité communiste. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes » nous dit Marx dans Le Manifeste, mais cette histoire n’est qu’indirectement et relativement celle de nos actions conscientes. Ces dernières n’arrivent pas « arbitrairement » (métaphysiquement), « mais dans des conditions directement données et héritées du passé » qui nous dirigent plus que nous ne les dirigeons. Nous sommes beaucoup plus les acteurs de l’Histoire que ses metteurs en scène, et quand nous pouvons l’écrire, nous ne pouvons l’écrire que jusqu’où elle l’a prévu pour nous. L’« histoire des luttes de classes » est d’abord et surtout l’histoire d’une dialectique à laquelle nous participons toujours sans jamais en avoir le contrôle, ou même une connaissance exacte ; c’est une logique impersonnelle composée de personnes, un phénomène inconscient composé de consciences, un processus objectif composé de sujets, un développement matériel composé d’idées, etc.

En revanche, notre propre rôle conscient ne doit pas être sous-estimé non plus. Cela reviendrait à renier « notre moitié » de l’Histoire (soit-elle la moindre), et donc à nous condamner à la « ruine mutuelle des classes en lutte », sous une forme ou une autre. Au XXIe siècle, l’envergure de la catastrophe écologique menace de donner une autre fin à l’Histoire que celle qu’elle écrit pour elle-même, si nous ne l’écrivons pas nous-mêmes. S’en remettre au fatum — comme le faisait l’opportuniste Bernstein il y a plus de 100 ans, ou comme le font toujours les opportunistes de nos jours — est la première prémisse absurde de la passivité, le non-sens d’une Histoire sans action, d’une conscience sans projection, d’une dialectique sans contradiction.

C’est à nous, communistes, de lutter pour transformer la conscience spontanée du prolétariat en conscience de classe, et à personne d’autre.

Marx, dans l’introduction de sa Contribution à la critique de la Philosophie du droit de Hegel (1843), affirme :

« Il est évident que l’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle ; mais la théorie se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu’elle pénètre les masses.13 »

Les opportunistes retiennent très bien la première partie de la citation ci-dessus, mais beaucoup moins bien la seconde ci-dessous :

« La théorie est capable de pénétrer les masses dès qu’elle procède par des démonstrations ad hominem, et elle fait des démonstrations ad hominem dès qu’elle devient radicale. Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Or, pour l’homme, la racine, c’est l’homme lui-même.14 »

Une théorie radicale doit pénétrer les masses pour que les masses s’emparent d’elle et la réalise, mais pour pénétrer les masses, la théorie doit être radicale, ad hominem ! La théorie révolutionnaire est la théorie radicale d’une époque, et avec elle, la politique révolutionnaire est la théorie radicale dont les masses se sont emparées. La théorie révolutionnaire doit être pensée en dehors de la classe qui doit faire la révolution (aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître), parce qu’une théorie radicale ne peut être pensée que dans des cerveaux libres de penser radicalement (matériellement, donc idéologiquement). Une pensée radicale est une rupture avec toute pensée normale à une époque et une révolte contre tout le « poids cauchemardesque » du passé ; cette rupture et cette révolte commencent dans des cerveaux, mais ne s’y arrêtent pas. Une pensée normale (naturelle, facile, innée, spontanée, etc.) est une pensée de la vieille société, l’être subjectif produit aujourd’hui par la réalité idéologique héritée d’hier. La vieille société agonise tant que la nouvelle société ne peut pas naître, ses vieilles manières de faire et de penser se reproduisent en permanence dans le présent ; la radicalité ne peut pas venir de la vieille société, précisément parce que c’est la conscience que celle-ci doit enfin mourir. La théorie révolutionnaire ne peut pas respecter la vieille société — ni être respecté pas la vieille société — sans abandonner tout ce qui fait d’elle une théorie révolutionnaire en premier lieu : sa radicalité.

La conscience de classe du prolétariat, c’est la conscience radicale, ad hominem, du prolétariat contre la bourgeoisie, c’est la conscience politique de la politique consciente. La politique consciente est une politique ad hominem : notre enfer ni notre salut ne sont le règne d’une idée, mais le règne d’une classe d’hommes et de femmes sur d’autres hommes et femmes. La politique, c’est la lutte de ces hommes et femmes, pour régner ; la politique est consciente lorsqu’elle le comprend, et qu’elle comprend pourquoi et comment des hommes et femmes s’unissent contre d’autres hommes et femmes, c’est-à-dire les classes et leur lutte de classe. La conscience de classe provient de la conscience spontanée comme le germe provient du sol : la conscience de classe germe dans la conscience spontanée pour croître au-dessus d’elle. La conscience spontanée n’est précisément pas radicale, c’est-à-dire qu’elle ne pose pas la question ad hominem du pouvoir d’une classe sur une autre.

La conscience de classe du prolétariat, c’est la conscience positive du prolétariat, c’est la conscience des conditions positives de la libération du prolétariat15. La conscience de classe est politique parce que positive, moins la conscience de la lutte contre le capitalisme que celle de la lutte pour le communisme. La conscience spontanée est réformiste parce que c’est une conscience strictement négative, qui rejette le capitalisme, en tout ou en partie, sans ne rien pouvoir proposer à sa place. Le prolétariat conscient sait contre quoi se battre parce qu’il sait déjà pour quoi se battre. Le prolétariat conscient est conscient des conditions négatives et positives de sa libération, la destruction de la vieille société avec la création de la nouvelle.

La conscience de classe du prolétariat, c’est la conscience de la lutte de classe du prolétariat, c’est la conscience de la dictature du prolétariat. La conscience de classe du prolétariat est souvent confondue avec une conscience trade-unioniste ou politique vulgaire, c’est-à-dire avec la conscience d’un intérêt économique. Or, la conscience de classe du prolétariat est une conscience politique radicale, c’est-à-dire la conscience d’un intérêt historique (d’un devoir, d’une mission, d’un rôle, etc.). Cette conscience est politique et radicale jusque dans son objet le plus immédiat : le renversement du pouvoir d’une classe sur une autre, le prise du pouvoir d’une classe par une autre.

Comme Lénine le note, les mouvements spontanés du prolétariat peuvent être spontanément « politiques », mais cette politique n’est alors que celle pour X ou Y réforme démocratique. Le prolétariat ne peut pas atteindre spontanément une conscience politique, parce que la politique qu’il peut spontanément atteindre n’est qu’une politique bourgeoise qui n’a rien de commun avec la politique radicale. La politique radicale est radicale parce qu’elle prend « les choses par la racine » et pose ainsi la question ad hominem du pouvoir d’une classe sur une autre. La politique dont parle Lénine est la politique consciente, du point de vue historique, c’est-à-dire la politique radicale. La conscience « politique » spontanée du prolétariat ne l’est que superficiellement, en continuité de sa conscience économique spontanée, c’est-à-dire sans rupture avec la politique bourgeoise (le réformisme). Or, atteindre une conscience de classe, c’est atteindre une conscience radicalement politique, donc, une conscience communiste. Les prolétaires ne possèdent pas une telle conscience innée, elle leur est acquise dans leur jonction avec les intellectuels communistes, inculquée par l’avant-garde révolutionnaire. Croire que les prolétaires, s’ils ont conscience de leurs intérêts matériels, seraient donc communistes, c’est simplifier ce que sont des « intérêts matériels » jusqu’à l’absurde. La conscience économique (trade-unioniste) n’est pas moins réelle que la conscience politique (de classe). Prendre conscience de ses intérêts matériels, ce n’est pas gagner une conscience de classe.

« Nous nous battons pour les intérêts supérieurs du prolétariat, le communisme, qu’est-ce que cela signifie ? Interroger les intérêts objectifs de chacun, c’est poser la question de l’échelle et de l’échéance. Doit-on se battre pour l’intérêt d’un prolétaire, des prolétaires d’une usine, du prolétariat d’un pays, ou du prolétariat (sans adjectif, c’est-à-dire comme classe internationale) ? Les moyens doivent-ils être ensuite calculés selon une fin immédiate, de court terme, de moyen terme ou de long terme ? Où se trouvent les “vrais” intérêts de la classe que nous défendons ? Il n’y a pas de rupture entre ces échelles et ces échéances, mais leur continuité n’est pas linéaire ou directe, car il y a autant concorde que discorde d’intérêt entre elles (individualisme, corporatisme, chauvinisme, immédiatisme, opportunisme, etc.). Nous ne nous battons pas pour certains intérêts du prolétariat, ou pour tous ceux-ci en même temps, mais bien d’abord pour ses intérêts supérieurs desquels procède notre stratégie immédiate.

Cependant, ce qu’il est important de rappeler, c’est que toutes ces contradictions, certes bien réelles, trouvent leur résolution dans l’échelle la plus générale et l’échéance la plus longue. Pourquoi ? Car le plus grand intérêt de tous est dans le communisme, il outrepasse tous les intérêts d’échelle et d’échéance moindre. C’est en cela que la révolution communiste mondiale est une finalité unificatrice — la cause de l’humanité toute entière.

Le communisme est l’intérêt le plus haut, le plus profond, de l’humanité entière. Mais cela ne signifie pas que toutes et tous vont s’accorder sur son advenue, précisément car cet intérêt rentre en contradiction avec tous ceux d’échéances et d’échelles moindres. Seul le prolétariat observe une concordance suffisante entre ses intérêts immédiats et particuliers, et le communisme, pour qu’il y lutte effectivement jusqu’à terme (la révolution communiste mondiale) — contrairement aux autres classes. Par exemple, la bourgeoisie internationale observe un intérêt général immédiat à s’unir contre le risque de révolution communiste mondiale, mais elle en est incapable, pourquoi ? En raison de la discorde persistante entre ses intérêts particuliers (par exemple, nationaux) et ses intérêts généraux immédiats. À cause des contradictions intercapitalistes et interimpérialistes, la bourgeoisie internationale doit d’abord être mise au pied du mur — au sens propre et figuré — pour que ses intérêts immédiats concordent suffisamment à ses différents niveaux d’intérêts (corporatiste, national, international, etc.) pour achever l’unité dans la contre-révolution mondiale.

L’intérêt de classe n’est pas le seul intérêt, et la conscience de classe n’est pas la seule conscience. C’est une rationalité entre autres rationalités, mais c’est le facteur déterminant, la tendance lourde qui se retrouve toujours au chef et au pied des choix individuels et des mouvements collectifs. Idéologiquement, la conscience de classe est la compréhension de cet intérêt profond et supérieur (qui conditionne et détermine tous les autres), et ainsi le dépassement des fausses consciences qui mystifient et obscurcissent le rapport de soi au monde (la morale, la nation, la foi, etc.). Elle est vraie-conscience, non pas car la classe serait la seule catégorie réelle, mais car c’est la seule catégorie qui offre une compréhension effective de l’Histoire dont on fait partie. Par exemple, la nation ou le genre ne sont pas moins “vrais” que la classe, mais l’Histoire de l’humanité est celle de la lutte des classes, pas celle de la lutte des nations ou des genres, etc. Par la même, la contradiction de classe n’est pas la seule contradiction sociale à exister et à faire l’Histoire, mais c’est sa contradiction fondamentale (basique), c’est-à-dire qui la conditionne et la dirige prise comme totalité dans le temps.16 »

Simplifier ce que sont les « intérêts matériels » c’est aussi devenir vulnérable ou perméable aux politiques réactionnaires corporatistes et/ou impérialistes. Substituer l’intérêt corporatiste et/ou impérialiste d’un prolétaire à son intérêt révolutionnaire, c’est le corrompre avant de lui mentir.

Par exemple, le fascisme a historiquement été une lutte pour dissocier le mouvement communiste du mouvement ouvrier en achetant ce dernier. Comprendre le phénomène fasciste comme une violence antiouvrière, sans comprendre en quoi l’anticommunisme passe aussi par le soudoiement de la classe ouvrière, et n’interpréter le paternalisme fasciste que comme une tromperie, c’est ne comprendre que la moitié du problème. Le corporatisme et le social-impérialisme que vend le fascisme à la classe ouvrière ne sont une tromperie qu’en ce qu’ils promettent d’offrir plus que la révolution communiste, c’est-à-dire en ce qu’ils substituent un intérêt immédiat et restreint, à une entreprise ou à un pays, à l’intérêt suprême qu’est le communisme. Dans les pays où il a été permis par l’impérialisme, ce marché entre la grande bourgeoisie fasciste et la classe ouvrière ne s’est pas traduit que par des mots vains, mais par des rétributions matérielles effectives (la « carotte » qui s’adjoint au « bâton »). Les ouvrières et ouvriers fascistes avaient elles et eux aussi une conscience de leurs intérêts matériels. La conscience économique spontanée, non communiste, peut aussi être une conscience fasciste.

Ce contre quoi le fascisme est une « dictature ouverte et terroriste » n’est pas le prolétariat (une classe en soi), le mouvement ouvrier en général, mais le prolétariat révolutionnaire (une classe pour soi), le mouvement ouvrier communiste. La dictature — ouverte et terroriste — à l’encontre du mouvement ouvrier, c’est-à-dire de l’ensemble des organisations ouvrières (partis, syndicats, associations, coopératives), s’accompagne de la démagogie — corporatiste et sociale-impérialiste — pour la classe ouvrière. C’est par cette dernière que le mouvement fasciste « recrute » dans les couches les plus arriérées de la classe ouvrière et des masses populaires, pour être un mouvement de masses lui-même. Ce contre quoi les intérêts du fascisme sont radicalement et absolument opposés, ce sont les intérêts les plus avancés du mouvement ouvrier, pas les intérêts de la classe ouvrière. Non seulement les intérêts du fascisme ne sont pas opposés aux intérêts les plus arriérés du mouvement ouvrier, mais ils convergent avec ceux-ci ! Ce contre quoi le fascisme est en guerre, c’est la possibilité d’une organisation autonome du prolétariat, qui porte en elle le risque d’une organisation révolutionnaire du prolétariat. La violence antiouvrière du fascisme n’est dirigée qu’aux parties les plus avancées du mouvement ouvrier, celles qui ont fusionné ou peuvent fusionner avec le mouvement communiste ; parce que le fascisme n’est une violence antiouvrière qu’en ce que la classe ouvrière enfante la révolution communiste. Le fascisme est une violence antiouvrière par violence anticommuniste.

Fétichiser le prolétariat en le considérant comme nécessairement progressiste, voire révolutionnaire, dans l’absolu, c’est extraire une classe de la réalité qui la détermine, c’est-à-dire l’abstractiser. Or, abstractiser unilatéralement une classe, ou tout autre chose, c’est la vider de tout contenu. L’abstraction unilatérale du prolétariat, c’est le meilleur moyen de voir la révolution derrière chaque grève, chaque manifestation, chaque revendication, mais ça n’est pas le meilleur moyen de faire réellement advenir la révolution. Pourquoi le prolétariat est-il une classe révolutionnaire, qui tend à réaliser sa dictature vers le communisme ? Car, le capitalisme, dans son développement, place nécessairement cette classe dans des conditions révolutionnaire. Une conclusion fausse ne doit pas suivre cette conception juste.

Le prolétariat peut être réactionnaire, y compris lorsqu’il se bat pour ses intérêts matériels, et ce même sans être « trompé » (être acheté n’est pas forcément être manipulé). Les conceptions naïves du prolétariat qui lui présupposent une nature révolutionnaire, « déjà là », minorent ou nient tout le travail qui doit être fait pour transformer le prolétariat en classe révolutionnaire ! La création d’une conscience de classe dans le prolétariat peut concorder avec la tendance organique du mouvement ouvrier, aller dans son sens, mais l’exact inverse est tout autant possible ; la création d’une conscience de classe dans le prolétariat peut aussi demander un combat acharné dans le mouvement ouvrier, aller à contre-courant. Ce qui peut être rendu très facile par le mouvement ouvrier « pur » dans une situation donnée peut être rendu très difficile par ce même mouvement dans une autre. Simplement « aller aux ouvriers » peut être aller au social-chauvinisme ou au social-impérialisme. Faire émerger une conscience de classe dans le prolétariat est un combat qui peut se mener autant avec que malgré ou contre les prolétaires elles et eux-mêmes, c’est-à-dire malgré ou contre leurs intérêts matériels contre-révolutionnaires.

Pour paraphraser Lénine, si le prolétariat tend instinctivement vers la lutte politique communiste, il n’est instinctivement ni politique ni communiste ; donc, pas de conscience de classe sans direction politique communiste. Or, pas de direction politique communiste sans Parti communiste !

Voir une conscience de classe derrière toutes les revendications matérielles particulières du prolétariat, ou toutes les méthodes extra-institutionnelles (plus ou moins illégales et violentes) de lutte du prolétariat, c’est la réduire en fait à une conscience réformiste, qui peut être tout autant strictement individualiste, corporatiste ou nationaliste, sociale-chauvine ou sociale-impérialiste. Vouloir voir une conscience de classe de partout dans le prolétariat, c’est-à-dire là où elle n’est pas, c’est la liquider dans la conscience spontanée, c’est la croire être plus que ce qu’elle n’est vraiment, et se tromper sur la force des communistes dans les masses. La conscience réformiste spontanée du prolétariat est une conscience bourgeoise ; la conscience de classe du prolétariat (la seule conscience prolétarienne) est une conscience révolutionnaire et internationale, ou n’est pas. À celles et ceux qui nous reprocheront qu’avec une telle définition il n’y aurait alors pas de conscience de classe dans les masses, aujourd’hui en France, et ce depuis plusieurs décennies, nous répondons par l’affirmative. Le spontanéisme voit la conscience de classe là où elle n’est pas et ne voit donc pas ses devoirs communistes là où ils sont.

La conscience de classe n’est pas la conscience de faire partie d’une communauté d’intérêts réelle, et la lutte subséquente pour les intérêts matériels de celle-ci, auquel cas n’importe quelle fausse-conscience pourrait être la conscience de classe. La famille, l’usine, la corporation, la nation, etc., sont des communautés d’intérêts réelles dont peuvent faire partie les prolétaires et pour les intérêts matériels desquelles celles et ceux-ci peuvent se battre. La classe dont la conscience de classe est consciente n’est pas le prolétariat d’une usine, d’un secteur, d’un pays, etc., mais le prolétariat sans adjectif. Le prolétariat dont la conscience de classe est consciente est une classe dans l’Histoire, c’est-à-dire le prolétariat révolutionnaire et international.

La conscience de classe est la conscience pour soi d’être d’une classe en soi, le prolétariat ; certes, mais c’est surtout déduire de celle-ci la conscience d’un rôle historique, la révolution prolétarienne. Atteindre une conscience de classe, c’est déjà atteindre une conscience internationale, mais une telle conscience n’est une conscience de classe que si elle est révolutionnaire. La conscience de classe est une conscience de l’Histoire, donc, une compréhension scientifique de la lutte des classes dont est déduite la nécessité historique de la dictature du prolétariat17. La conscience de classe est révolutionnaire parce qu’elle est historique et scientifique, parce qu’elle comprend que le prolétariat est nécessairement la classe révolutionnaire du capitalisme. La conscience de classe est la conscience du prolétariat comme acteur principal de la nécessité communiste. La conscience d’être une classe, avec tous les intérêts qui lui sont propres, n’est pas encore la conscience de classe sans celle d’être en développement historique, c’est-à-dire d’avoir une certaine place dans l’Histoire. Comprendre appartenir à un tout est une chose ; comprendre le tout en question, du point de vue de son développement, est une autre chose.

La conscience de classe n’est pas que la compréhension concrète d’une condition immédiate restreinte, c’est la compréhension plus abstraite d’une condition historique universelle, que la transformation révolutionnaire réalise en tant que telle. À cette condition historique universelle, correspondent des intérêts historiques eux aussi universels. Ces intérêts historiques sont les intérêts fondamentaux du prolétariat : les intérêts de certaines parties du prolétariat à certains moments sont temporaires, mais pas les intérêts historiques du prolétariat. Les intérêts historiques du prolétariat sont les intérêts de tout le prolétariat, une condition fondamentale déduite de son essence prolétarienne. Le prolétariat conserve la même condition fondamentale (exploitée et opprimée) pendant toute la période historique du capitalisme, de laquelle il ne peut pas s’échapper sans une transformation révolutionnaire de son œuvre. À tel ou tel endroit ou à tel ou tel moment, les intérêts temporaires du prolétariat peuvent plus ou moins s’éloigner de ses intérêts fondamentaux, mais ces derniers ne disparaissent jamais — par définition.

Lors des situations révolutionnaires, les intérêts fondamentaux du prolétariat s’expriment immédiatement ; en dehors des situations révolutionnaires, les intérêts fondamentaux du prolétariat s’expriment par l’intermédiaire d’intérêts plus temporaires. Ces intérêts temporaires ne correspondent pas à la condition fondamentale du prolétariat, mais aux conditions données plus restreintes de celui-ci. Avant une situation révolutionnaire, les intérêts fondamentaux du prolétariat sont abstraits, ils ne s’expriment jamais tels quels (« purs ») à tel endroit ou à tel moment ; ils doivent être compris par un effort d’abstraction en classe. La classe en soi, concrète, n’est pas révolutionnaire précisément parce qu’elle n’exprime pas ses intérêts fondamentaux, mais ses intérêts temporaires. La classe pour soi, abstraite, est révolutionnaire précisément en ce qu’elle dépasse telle ou telle condition donnée du prolétariat pour exprimer ses intérêts fondamentaux. Autrement dit, « prolétariat » (sans adjectif) est une abstraction que le développement des faits doit rendre concrète : lorsque les intérêts fondamentaux — d’abord abstrait — deviennent les intérêts concrets du prolétariat, alors la situation est révolutionnaire.

Le prolétariat a une mission révolutionnaire à remplir pour l’humanité tout entière, que personne ne lui a jamais donnée, que lui-même n’invente pas, mais qui existe objectivement indépendamment de lui. Le prolétariat a un destin historique auquel il ne peut pas échapper pour échapper à la condition présente de prolétariat. La conscience de classe, c’est la conscience de cette mission et de ce destin communiste.

Le prolétariat perd sa peur des ruines lorsqu’il se gagne lui-même, lorsqu’il comprend que le vieux usurpe la place du neuf, l’écrase et l’étouffe, lorsqu’il voit ce qui pourrait être là où se tient ce qui est, et alors la vieille société pour ce qu’elle est : déjà un cadavre, qui ne bouge encore que parce qu’il enferme toute la vie en lui.

2. La conscience de classe et l’impérialisme

Il ne faut pas abstractiser la qualité révolutionnaire du prolétariat, mais il ne faut pas abstractiser sa qualité internationale non plus. Pourquoi le prolétariat est-il une classe internationale ? Car, la lutte du prolétariat rend nécessaire le dépassement des frontières nationales, des intérêts nationaux et des fausses-consciences nationales, par l’internationalisme révolutionnaire. Le prolétariat ne naît pas international comme il ne naît pas révolutionnaire : il le devient dans la lutte consciente. Le prolétariat n’est pas plus international que révolutionnaire par essence, croire le contraire revient là aussi à délaisser nos propres tâches communistes en les croyant déjà réalisées naturellement. « Les ouvriers [et les ouvrières] n’ont pas de patrie18 » si et seulement si ceux et celles-ci sont conscients et conscientes de leur classe — internationale. Le prolétariat qui n’a pas de conscience de classe a une patrie : c’est tout le problème de la lutte communiste ! La conscience spontanée du prolétariat, économique (trade-unioniste), est une conscience nationale. L’intérêt international du prolétariat est un intérêt supérieur qui se révèle à lui dans sa lutte politique consciente — tout comme l’intérêt révolutionnaire.

Au-delà du fascisme, le problème de la conscience économique spontanée du prolétariat prend une forme particulière dans les pays impérialistes, comme la France. La conscience économique spontanée du prolétariat d’un pays impérialiste est une conscience sociale-impérialiste. Pourquoi ? Car, le prolétariat du centre impérialiste bénéficie directement et indirectement de l’exploitation de la périphérie dominée, c’est-à-dire des surprofits impérialistes. Bénéfice indirect, par l’allègement de sa propre exploitation permise par les surprofits impérialistes, d’une part, et direct, par la péréquation (le repartage) des surprofits impérialistes eux-mêmes, d’autre part. Une ouvrière ou un ouvrier du centre impérialiste, si elle ou il est consciente ou conscient de ses intérêts matériels immédiats, se bat pour la surexploitation impérialiste des peuples dominés, dont elle ou il profite. C’est le phénomène de l’aristocratie ouvrière internationale.

Lutter contre l’exploitation capitaliste dans les pays du centre impérialiste ne peut pas être une lutte progressiste ou communiste si elle ne s’adjoint pas d’une dénonciation systématique de la surexploitation impérialiste. Lutter en communiste, c’est lutter auprès du prolétariat en ce qu’il est opprimé et exploité, dans ses rapports de production nationaux, mais aussi en ce qu’il est oppresseur et exploiteur, dans ses rapports de production internationaux. La lutte n’est révolutionnaire que si elle s’attaque à l’exploitation des deux côtés : celle qui est subie, dans un pays, dans une relation, et celle qui est exercée, dans un autre pays, dans une autre relation. Dans les pays impérialistes, l’économisme est ainsi, aussi, une trahison de l’internationalisme, sinon un social-impérialisme lui-même.

Dans une conversation de 1934 rapportée par Dimitrov, Staline explicite la cause historique principale du social-impérialisme et du social-chauvinisme dans le prolétariat des pays impérialistes, qui expliquent selon lui les difficultés de l’Internationale communiste en Europe occidentale :

« D[imitrov] : En prison, j’ai beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle — puisque notre enseignement est correct — des millions de travailleurs, dans les moments décisifs, ne nous rejoignent pas mais restent dans la social-démocratie, qui s’est comportée de manière si perfide ou, comme en Allemagne, deviennent même des nationaux-socialistes.

St[aline] : Et votre conclusion ?

D[imitrov] : Je pense que la cause principale réside dans notre système de propagande, dans [notre] approche incorrecte des travailleurs européens.

St[aline] : Non, ce n’est pas la cause principale : La cause principale réside dans le développement historique — le lien historique que les masses européennes ont avec la démocratie bourgeoise. Ensuite, la situation particulière de l’Europe — les pays européens ne disposent pas de suffisamment de matières premières, de charbon, de laine, etc. Ils sont dépendants des colonies. Sans les colonies, ils ne pourraient pas exister. Les travailleurs le savent et craignent la perte des colonies. Dans ce contexte, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer patiemment et d’approcher correctement ces travailleurs. Une lutte constante pour chaque travailleur est nécessaire. Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et aussi facilement des millions de travailleurs en Europe.19 »

Dans les pays impérialistes, le mouvement communiste se heurte à un obstacle majeur : la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives qui la rendent révolutionnaire, car elle est une aristocratie ouvrière internationale.

Le mode de production capitaliste est construit autour de l’antagonisme fondamental entre le Travail et le Capital. Le Capital domine le Travail, il l’exploite et l’opprime. Le Travail, dans sa forme la plus pure, c’est-à-dire la plus polarisée, c’est le prolétariat. Le prolétariat est à la fois la classe qui n’a pas de moyens d’exploitation, qui n’a plus rien d’autre à libérer que son travail et qui est produite et reproduite par le mode de production capitaliste. Le prolétariat est exploité par la classe qui possède les moyens de production, mais il n’en possède pas lui-même et ne peut donc pas exploiter par lui-même avec ceux-ci, il n’a qu’une relation exploitée aux moyens de production. Le prolétariat est déjà le travail libre, dans les rapports de production capitalistes, il ne peut donc pas libérer autre chose que le travail lui-même des rapports de production capitalistes. Le prolétariat croît avec les rapports de production capitaliste (contrairement à d’autres classes, comme la paysannerie), il représente donc une proportion croissante de la population dans le mode de production capitaliste (contrairement à dans d’autre mode de production, comme l’esclavagisme). L’existence du prolétariat est nécessaire à l’existence du capitalisme, et l’existence intolérable du prolétariat est nécessaire à la place du prolétariat dans le capitalisme (l’exploitation et l’oppression du salariat). Le capitalisme ne peut pas exister sans le prolétariat et sans créer des conditions matérielles révolutionnaires pour le prolétariat. C’est en cela que le capitalisme produit son propre dépassement, et que le prolétariat est la classe révolutionnaire du capitalisme — celle qui a le potentiel de dépasser le capitalisme.

Cependant, la nécessité décrite ci-dessus — la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat — n’est vraie qu’à l’échelle du capitalisme entier, non pas à l’échelle restreinte d’un pays capitaliste ou d’un autre. Cette réalité générale du capitalisme comme totalité peut être contrevenu par d’autres réalités plus particulières du développement capitaliste. La nécessité déduite du capitalisme en général est une nécessité générale, qui se change en son contraire, en contingence, à tel ou tel endroit ou à tel ou tel moment du développement capitaliste (par lequel elle se réalise comme nécessité).

Le mode de production capitaliste est supérieur aux modes de production précapitalistes, il est un mode de production mondial : les relations économiques et politiques entre pays précèdent le mode de production capitaliste, mais dans ce dernier, leur développement est supérieur. Le mode de production capitaliste s’est mondialisé comme ne l’a fait aucun mode de production précapitaliste ; en conséquence, le mode de production est aussi celui qui est le moins bien compris par ses parties géographiques, isolées les unes des autres. Les rapports de production capitalistes ne s’expriment que partiellement dans chaque pays, il faut prendre du recul pour les voir entièrement. Certaines tendances qui ne sont pas vraies dans le capitalisme mondial le sont dans tel ou tel pays capitaliste, c’est-à-dire dans un mode de production capitaliste en particulier ; et inversement, certaines tendances qui ne sont plus vraies dans tel ou tel pays capitaliste le sont toujours dans le capitalisme mondial, c’est-à-dire dans le mode de production capitaliste en général. Ce qui est nécessaire ou contingent au mode de production capitaliste dans le monde peut se changer en son contraire — la nécessité en contingence et la contingence en nécessité — dans chaque pays.

L’impérialisme est lui aussi une nécessité du développement capitaliste : son « stade suprême » historique. Avec la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat, l’impérialisme implique une troisième nécessité : la lutte de l’impérialisme contre la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat. Dans les pays impérialistes, la lutte de l’impérialisme n’est plus une escalade de violence, comme l’avait jusqu’alors été la lutte contre-révolutionnaire dans l’histoire du capitalisme (avant l’impérialisme), mais son contraire : une anesthésie, c’est-à-dire l’atténuation de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat par l’impérialisme. Dans les pays impérialistes, la forme violente de lutte contre-révolutionnaire n’a pas disparu, mais elle est devenue une forme dominée (secondaire). L’impérialisme, en tant que stade suprême du capitalisme, a forgé une arme plus puissante contre le prolétariat révolutionnaire, car plus radicale : la suppression de la réalité matérielle d’existence qui rend révolutionnaire la classe révolutionnaire qu’est le prolétariat.

La bourgeoisie ne peut pas dépasser le mode de production capitaliste ; car, contrairement au prolétariat, la bourgeoisie ne peut pas s’abolir elle-même, c’est-à-dire nier la contradiction entre Travail et Capital (la bourgeoisie ne peut s’abolir que secondairement au prolétariat). La bourgeoisie ne peut supprimer ni le prolétariat (son existence) ni tout ce qui fait de lui une classe révolutionnaire (son essence). La bourgeoisie ne peut pas radicalement transformer le capitalisme, mais avec le développement de celui-ci en impérialisme, la bourgeoisie a reçu la possibilité et la nécessité historique d’agir plus radicalement sur le prolétariat — à défaut de pouvoir radicalement le transformer — pour repousser leur dépassement. La bourgeoisie ne peut rien changer à l’essence du prolétariat, c’est-à-dire à ses rapports de production, mais elle peut changer beaucoup de choses à l’existence du prolétariat. Dans les pays impérialistes, l’impérialisme lutte contre le prolétariat révolutionnaire en supprimant les conditions révolutionnaires du prolétariat ; la lutte contre la révolution n’est plus seulement une lutte contre ses conséquences (en aval) mais contre ses causes (en amont). L’impérialisme ne s’attaque pas aux causes radicales de la révolution (à l’essence du prolétariat), parce qu’il ne peut pas s’y attaquer, mais cela ne l’empêche pas de s’attaquer plus radicalement aux causes de la révolution (à l’existence du prolétariat). Si le prolétariat est toujours la seule classe révolutionnaire du capitalisme, dans les pays impérialistes, il n’est objectivement plus révolutionnaire — par sa réalité matérielle d’existence.

Qualifier le prolétariat d’un pays impérialiste comme la France d’aristocratie ouvrière internationale, dans son ensemble, c’est le désigner comme la couche supérieure du prolétariat mondial. Ce n’est pas nier l’exploitation et la paupérisation de cette couche du prolétariat mondial, de l’aristocratie ouvrière internationale. Ce n’est pas non plus nier la division de cette couche du prolétariat mondial en différentes couches, dont une couche supérieure, l’aristocratie ouvrière nationale de l’aristocratie ouvrière internationale. Nous y reviendrons. Ceci dit, nous devons reconnaître que la quasi-totalité des prolétaires des pays du centre impérialiste, tout en subissant toujours l’exploitation capitaliste, bénéficie en même temps de la surexploitation impérialiste. Cette réalité s’observe comme une évidence à la moindre comparaison des prolétaires qui profitent de l’échange inégal impérialiste avec celles et ceux qui n’en profitent pas, et dont l’échange inégal impérialiste profite : eau, nourriture, médicament, logement, électricité, mobilier, transport, santé, éducation, loisir, etc. Que ce soit par la consommation ou par les infrastructures dont ils jouissent, le contraste est frappant.

Les prolétaires de la périphérie dominée émigrent dans le centre impérialiste pour y travailler, et ainsi, tenter de recapturer par leur salaire une infime fraction des surprofits qui sont extraits dans les pays dont ils émigrent, c’est-à-dire de la périphérie. Pourtant, dans le centre impérialiste, les prolétaires issus de la périphérie forment généralement la couche inférieure du prolétariat — celle qui bénéficie le moins des surprofits de l’impérialisme. Le trajet en sens inverse — les prolétaires du centre impérialiste qui émigrent dans la périphérie dominée pour y travailler — ne s’observe quasiment jamais (si ce n’est pour entretenir et approfondir la dépendance compradore, et avec elle, l’échange inégal impérialiste). L’émigration de prolétaires des pays impérialistes vers les pays dominés n’est que pour mieux profiter de la rente impériale : par exemple, aller dépenser dans un autre pays une retraite qui a été en partie cotisée par l’exploitation de ce pays.

Ce n’est pas seulement la couche supérieure du prolétariat des pays impérialistes du centre qui forme une aristocratie ouvrière internationale, mais l’ensemble du prolétariat de ces pays. Le prolétariat des pays impérialistes du centre bénéficie matériellement, directement et indirectement, de la surexploitation impérialiste, sous la forme directe des « acquis sociaux » comme sous la forme indirecte des salaires. Dans les pays impérialistes du centre, les « acquis sociaux » et les salaires sont respectivement la péréquation des surprofits impérialistes et la vente de la force de travail à un prix très élevé qui n’est permis que par lesdits surprofits impérialistes.

Contrairement à ce qu’affirment les réformistes sociaux-impérialistes, les « acquis sociaux » ne sont précisément pas des salaires indirects, mais des profits redistribués ; or, ces profits que la bourgeoisie impérialiste consent à offrir sont principalement des surprofits, c’est-à-dire le produit du travail surexploité de la périphérie dominée avant tout autre. Les « acquis sociaux » ne s’ajoutent pas au prix de reproduction de la force de travail, c’est-à-dire au salaire ; au contraire, les « acquis sociaux » allègent le prix de reproduction de la force de travail. Tout ce que le capitaliste a déjà concédé « gratuitement » à l’ouvrière ou à l’ouvrier, il n’a plus a lui payer par le salaire.

Le parasitisme de l’aristocratie ouvrière internationale ne doit surtout pas être réduit au simple bénéfice direct touché sur les surprofits impérialistes, c’est-à-dire à leur péréquation. La forme principale du transfert de valeur de la périphérie vers le centre n’est pas celle de la redistribution des surprofits (les « acquis sociaux »), mais celle permise par les surprofits, qui se traduisent par une baisse du taux d’exploitation (les salaires). C’est par l’intermédiaire de l’échange inégal impérialiste qu’il y a extraction de valeur du prolétariat de la périphérie vers le prolétariat du centre : les ouvrières et ouvriers des pays impérialistes consomment la survaleur produite par les ouvrières et ouvriers des pays dominés.

Pour créer du profit, il faut une capacité de production avec une capacité de consommation correspondante, c’est-à-dire avec un débouché (d’où la tendance aux crises de surproduction). Le prolétariat est une classe productrice et consommatrice, son existence est nécessaire aux deux extrémités du processus de production et d’accumulation de valeur, sous la forme du profit. Cependant, dans le système impérialiste mondial, ces deux rôles se sont polarisés entre le prolétariat du centre impérialiste et le prolétariat de la périphérie dominée : dans le circuit international de la valeur, le premier est principalement consommateur, le second est principalement producteur. Les salaires des prolétaires du centre sont des salaires de consommateurs du système impérialiste mondial ; et inversement, les salaires des prolétaires de la périphérie sont des salaires de producteur du système impérialiste mondial. Évidemment, pas de prolétariat consommateur sans prolétariat producteur ni de prolétariat producteur sans prolétariat consommateur ; idem, pas de production ni de consommation dans le centre sans production et consommation dans la périphérie : le prolétariat mondial doit jouer ses deux rôles économiques dans le système impérialiste mondial. La dépendance et l’échange inégal de la périphérie au centre ne peuvent pas se reproduire sans production et consommation dans le centre et la périphérie. Ceci dit, la polarisation des deux rôles du prolétariat entre centre et périphérie est aussi une nécessité de l’accumulation de la valeur au centre, c’est-à-dire pour la réalisation des surprofits impérialistes depuis la survaleur extraite de la périphérie dominée. Ainsi, la richesse du prolétariat du centre impérialiste ne doit pas être unilatéralement interprétée comme une richesse aux dépens de la bourgeoisie impérialiste. Cette richesse, principalement sous la forme indirecte des salaires, est certes une richesse que la bourgeoisie impérialiste ne réalise pas directement en profits, mais c’est une richesse par laquelle la bourgeoisie impérialiste réalise indirectement des surprofits. Sans la consommation du prolétariat du centre, la production du prolétariat du centre ne pourrait pas se réaliser en surprofits — le circuit de la valeur serait rompu.

Les bénéfices des surprofits impérialistes apparaissent principalement comme des bénéfices matériels, mais ce ne sont pas seulement des bénéfices matériels ; les bénéfices des surprofits impérialistes sont aussi des bénéfices politiques (eux aussi directs et indirects).

« L’échange inégal a pour conséquence l’externalisation d’une proportion de l’exploitation du centre vers la périphérie : les sociétés impérialistes sont pacifiées, car la conflictualité sociale est transférée dans les pays dominés. Le centre et la périphérie ne sont pas deux mondes séparés, mais une même relation : nos démocraties sont libérales car leurs régimes sont autoritaires — il y a une directe relation de cause à effet. La magnanimité de nos démocraties est permise et conditionnée par une relation dissipative, du centre vers la périphérie. Les surprofits de l’impérialisme permettent nos systèmes sociaux publics et nos salaires suffisants (pour avoir une voiture, de l’électroménager, des divertissements, etc.), ce qui est la base de notre “contrat social” consumériste et pacifiste de classe. L’envers de la médaille, c’est l’exploitation et la déstabilisation permanente des pays de la périphérie, qui les maintiennent dans un relatif chaos politique et une pauvreté permanente. L’ordre et la respectabilité métropolitaines sont fondés tout entiers sur la subordination économique et politique, impérialiste et colonialiste. Nous ne sommes pas “plus avancés” sur l’échelle d’un “progrès civilisationnel” : nous sommes en haut de la pyramide hiérarchique (géo-)politique et économique mondiale.20 »

Comment définir l’embourgeoisement d’une couche de la classe ouvrière en aristocratie ouvrière (« l’aristocratisation »), dans un pays ou dans le monde ?

Une aristocratie ouvrière est toujours la couche supérieure du prolétariat, mais la couche supérieure du prolétariat d’un pays n’est pas toujours une aristocratie ouvrière et la couche supérieure du prolétariat du monde n’a pas toujours été une aristocratie ouvrière non plus. L’embourgeoisement du prolétariat n’est pas la position d’une couche du prolétariat par rapport aux autres couches ; l’embourgeoisement d’une couche du prolétariat ne se définit pas par rapport aux conditions de vie de l’ensemble du prolétariat, mais par rapport à des conditions de vie non embourgeoisées. L’embourgeoisement du prolétariat est des conditions de vie par rapport à d’autres conditions de vie ; une couche du prolétariat n’est pas une aristocratie ouvrière selon son embourgeoisement relatif à celui des autres couches du prolétariat, mais selon son embourgeoisement absolu. La proportion du prolétariat représentée par l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire la taille de la couche supérieure embourgeoisée du prolétariat d’un pays ou du monde, change dans le développement historique du prolétariat.

Tout comme la paupérisation, l’embourgeoisement peut être relatif ou absolu : le prolétariat peut s’embourgeoiser relativement sans s’embourgeoiser absolument, et inversement. La paupérisation relative est possible en même temps que l’embourgeoisement absolu ; sinon, l’aristocratie ouvrière n’existerait pas, ou dans des proportions et sur des périodes très limitées. L’aristocratie ouvrière ne peut exister que dans la mesure des intérêts de la bourgeoisie ; or, embourgeoiser le prolétariat n’est dans les intérêts de la bourgeoisie que dans la mesure de l’exploitation croissante du prolétariat, c’est-à-dire de la paupérisation relative du prolétariat. La bourgeoisie n’embourgeoise le prolétariat que si cela ne l’empêche pas de l’exploiter de plus en plus. L’ensemble de l’aristocratie ouvrière est, elle aussi, non seulement exploitée, mais de plus en plus exploitée.

L’embourgeoisement du prolétariat n’est généralement pas la diminution de son taux d’exploitation, ce n’est la diminution que de l’augmentation de celui-ci : le taux d’exploitation de l’aristocratie ouvrière augmente plus lentement que le taux d’exploitation du reste de la classe ouvrière. Avec l’aristocratie ouvrière, la bourgeoisie ne renonce ni à l’exploitation ni à l’exploitation croissante, elle ne consent qu’à limiter cette dernière pour prévenir la paupérisation absolue, c’est-à-dire à se satisfaire de l’exploitation croissante permise par la paupérisation relative du prolétariat seulement. Historiquement, l’embourgeoisement du prolétariat n’a jamais arrêté la paupérisation relative du prolétariat, mais l’a accompagnée ; pendant que la paupérisation absolue du prolétariat reculait, d’une part, la paupérisation relative du prolétariat avançait, d’autre part. Lorsque l’exploitation d’une couche du prolétariat se réduit, la croissance de l’exploitation ralentit ; la réduction de l’exploitation dont jouit l’aristocratie ouvrière n’est qu’une réduction de la croissance de l’exploitation. Ce ralentissement se traduit par un embourgeoisement absolu, qui n’évolue toujours que dans les limites de la paupérisation relative. Le taux de croissance de l’exploitation peut diminuer, sans jamais devenir négatif, mais le taux d’exploitation, lui, ne diminue jamais. Le développement de l’exploitation et de la paupérisation de la classe ouvrière — y compris de l’aristocratie ouvrière — suit une courbe ni nulle ni négative, mais positive.

Contrairement à ce qu’affirment les réformistes sociaux-impérialistes, l’aristocratie ouvrière n’échappe pas à l’exploitation salariée, et ce même si son salaire est rempli de celui impayé des ouvrières et ouvriers des peuples opprimés du monde entier. La bourgeoisie exploite l’aristocratie ouvrière comme le reste de la classe ouvrière, c’est-à-dire de plus en plus. Comparée au reste de la classe ouvrière, l’aristocratie ouvrière peut même être relativement encore plus exploitée, ce qui ne change rien à son embourgeoisement absolu. Dans les grands monopoles impérialistes, la force de travail est achetée très cher, les salaires sont très élevés, mais par rapport aux profits engrangés par la bourgeoisie impérialiste, ils sont relativement beaucoup plus faibles que dans une entreprise capitaliste plus petite et non monopoliste. Encore une fois, l’aristocratie ouvrière ne se définit pas par un embourgeoisement relatif, c’est-à-dire par un taux d’exploitation donné. Le taux d’exploitation de l’aristocratie ouvrière serait plus haut si celle-ci n’était pas l’aristocratie ouvrière, mais un taux ne fait pas l’aristocratie ouvrière de lui-même. Le taux d’exploitation qui appartient à l’aristocratie ouvrière dans un pays ou une entreprise peut très bien appartenir au reste de la classe ouvrière dans un autre pays ou dans une autre entreprise.

L’aristocratie ouvrière bénéficie d’une réduction de l’exploitation, c’est-à-dire que son taux d’exploitation est plus faible, mais cette réduction de l’exploitation est relative, et non absolue : le taux d’exploitation de l’aristocratie ouvrière est plus faible que ce qu’il serait si cette couche n’était pas une aristocratie ouvrière. Le taux d’exploitation de l’aristocratie ouvrière, comme celui du reste de la classe ouvrière, ne fait que grandir. La réduction de l’exploitation dont bénéficie l’aristocratie ouvrière n’est qu’une réduction par rapport à celle des autres couches du prolétariat. D’une part, la paupérisation relative de l’aristocratie ouvrière augmente ; d’autre part, l’embourgeoisement de l’aristocratie ouvrière augmente en même temps. D’une part, l’exploitation relative (le taux d’exploitation) de l’aristocratie ouvrière augmente ; d’autre part, le salaire de l’aristocratie ouvrière augmente en même temps. La paupérisation et l’exploitation relatives de l’aristocratie ouvrière augmentent, mais la paupérisation et l’exploitation ne dépassent jamais un certain niveau absolu, au-dessus duquel l’aristocratie ouvrière ne serait plus une aristocratie ouvrière. Cette limite absolue, entre l’aristocratie ouvrière et le reste de la classe ouvrière, ce sont une pauvreté assez basse et des salaires assez élevés, historiquement déterminés dans chaque société par les besoins sociaux.

L’embourgeoisement du prolétariat, c’est-à-dire la scission de fait avec le prolétariat révolutionnaire, n’est pas un embourgeoisement relatif, mais absolu. La scission de l’aristocratie ouvrière n’est pas causée par son embourgeoisement relatif, par rapport aux conditions de vie de la bourgeoisie ou des autres couches du prolétariat, mais par son embourgeoisement absolu, par rapport à des conditions de vie déterminées. À l’intérieur de l’aristocratie ouvrière d’un pays ou du monde entier, il y a des couches entre lesquelles les conditions de vie peuvent avoir des écarts importants. Cependant, les différentes conditions de vie des différentes couches de l’aristocratie ouvrière d’un pays ou du monde entier sont toutes égales ou supérieures à certaines conditions de vie déterminées, c’est-à-dire à une certaine richesse matérielle. Ces conditions de vie, ce sont le saut qualitatif entre le prolétariat révolutionnaire et le prolétariat embourgeoisé, c’est-à-dire entre l’aristocratie ouvrière et le reste de la classe ouvrière.

L’impérialisme, en supprimant la qualité révolutionnaire du prolétariat, supprime aussi sa qualité internationale : il crée des conditions nationales non révolutionnaires, et ce faisant, il crée un intérêt national et une fausse-conscience nationale. Le prolétariat non révolutionnaire défend ces conditions nationales non révolutionnaires qui lui sont offertes par l’impérialisme, ce qui fait de lui un prolétariat non international, car non révolutionnaire (social-impérialiste).

Une ou un prolétaire du centre impérialiste qui n’est pas consciente ou conscient de ses intérêts va défendre ceux de son patron ou de sa nation, c’est-à-dire ceux de sa bourgeoisie impérialiste ; mais, une ou un prolétaire du centre impérialiste qui n’est que partiellement et superficiellement consciente ou conscient de ses intérêts, c’est-à-dire de ses intérêts immédiats seulement, ne va toujours défendre que ses intérêts sociaux-impérialistes (individualistes, corporatistes ou nationalistes). Dans les deux cas, une ou un prolétaire du centre impérialiste, sans conscience de classe, est une défenseuse ou un défenseur de l’impérialisme. Cette défense est soit — dans la grande majorité des cas — inconsciente, par identification de ses intérêts à ceux de sa bourgeoisie impérialiste, soit consciente, par réduction de ses intérêts à sa rente impériale, dont elle ou il dépend. Par exemple, « défendre la place de la France dans le monde » peut autant être la démonstration d’une absence de connaissance de ses intérêts (alors assimilés à ceux de la nation, c’est-à-dire de la bourgeoisie) que celle d’une connaissance que trop exacte de ses intérêts. Dans le premier cas, la conscience défend des intérêts abstraits, dans le second cas, la conscience ne défend des intérêts que trop concrets, mais dans les deux cas, la conscience est nationale et bourgeoise. Pour une ou un prolétaire du centre impérialiste, le chemin le plus court et le plus direct pour combattre sa propre paupérisation nationale est de chercher à la transférer dans la périphérie dominée !

Les revendications économiques spontanées du prolétariat des pays impérialistes ne sont pas internationalistes, car sa condition privilégiée dans le marché mondial du travail dépend de la condition déshéritée du prolétariat des pays dominés. Le prix de sa force de travail est relativement cher parce que celui du prolétariat des pays dominés est particulièrement faible. Les intérêts de ce premier sont épargnés au prix du sacrifice des intérêts de ce dernier.

Les conditions matérielles d’existence déterminent la conscience de cette existence ; il n’y a pas de conditions subjectives que l’on puisse séparer de ses conditions objectives. Cet ordre des choses n’est que plus évident dans le problème de la conscience de classe des ouvrières et ouvriers du centre impérialiste. Des idées ne peuvent pas « naturellement » aller à l’encontre ou « sauter par-dessus » des intérêts matériels perçus comme les siens, ne soient-ils qu’immédiats ; car, l’existence consciente ne prime généralement pas sur la matérialité de l’existence.

En conséquence, la politique préférée de l’aristocratie ouvrière, c’est l’économisme social-impérialiste : se conforter dans le réformisme spontané et rejeter la conscience révolutionnaire. Toutes les tendances apolitiques et réformistes (trade-unionistes) de la spontanéité ouvrière sont extrapolées dans l’aristocratie ouvrière ; les tendances apolitiques deviennent même antipolitiques. Pourquoi ? Car, le réformisme représente un intérêt immédiat beaucoup plus grand dans les conditions objectives de l’aristocratie ouvrière que dans celles du reste de la classe ouvrière. Or, la lutte politique est un danger pour toute la lutte réformiste, elle contrevient à ses fins et à ses moyens, et elle menace l’alliance entre l’aristocratie ouvrière et sa bourgeoisie impérialiste. Les surprofits impérialistes donnent des incitations matérielles à la classe ouvrière embourgeoisée, qui rendent très attractive la collaboration de classe, passive et active. L’aristocratie ouvrière est très attachée à sa position privilégiée sur le marché mondial, position négociée avec sa bourgeoisie impérialiste, et lutte contre tout ce qui pourrait la risquer, y compris et surtout la politique révolutionnaire. Du point de vue de l’aristocratie ouvrière, pourquoi s’investir dans une lutte extrêmement coûteuse et hasardeuse, qui lui promet une transformation radicale éventuelle au long terme, quand une lutte beaucoup moins difficile et risquée lui offre des rétributions matérielles effectives tout de suite ? L’aristocratie ouvrière a beaucoup plus à perdre que ses chaînes, et elle ne le sait que trop bien.

Hoxha, dans sa polémique contre le révisionnisme d’Europe de l’Ouest, L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme (1980), l’exprime ainsi :

« L’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie capitaliste ont très peur de lier la lutte économique à la lutte politique. Elles craignent la lutte politique, parce qu’elle mène la classe ouvrière très loin, et la conduit même à des affrontements et à des batailles. Les actions politiques, correctement menées, affaiblissent la direction de la bourgeoisie capitaliste dans les syndicats, brisent les règles, les lois et tout ce qu’elle a établi pour asservir la classe ouvrière, et ouvrent les yeux de la classe.21 »

Le réformisme spontané de l’aristocratie ouvrière n’est pas propre à l’aristocratie ouvrière, mais à tout le mouvement ouvrier. Ceci dit, si toutes les observations de Lénine sur le mouvement ouvrier (dans Que faire ? et ses autres documents de 1900-1904) s’appliquent à l’aristocratie ouvrière, toutes les tendances réactionnaires sont intensifiées et toutes les tendances révolutionnaires sont atténuées chez celle-ci. L’aristocratie ouvrière est très attachée à la respectabilité bourgeoise, qui la distingue des séditieux (violents, fous, déraisonnables, malhonnêtes, etc.), et qui lui confère ainsi une légitimité comme interlocutrice avec la bourgeoisie. Cette respectabilité se traduit par une vision du monde « petite-bourgeoise » accompagnée de comportements « petits-bourgeois », dans le prolétariat. Nous y reviendrons.

L’opportunisme se complaît dans l’aristocratie ouvrière telle qu’elle est, car contrairement au communisme, il n’a aucune volonté transformatrice pour la classe ouvrière. Pour le mouvement communiste, le mouvement ouvrier tel qu’il est n’est que la première donnée de sa transformation en ce qu’il doit être : d’une classe en soi — réformiste — en une classe pour soi — révolutionnaire. La volonté de parler aux travailleuses et travailleurs moyens avant de parler aux travailleuses et travailleurs avancés n’est pas une politique communiste, mais une politique opportuniste qui confond les éléments les plus avancés du prolétariat avec les éléments les plus respectables de celui-ci, et qui — paradoxalement — ne finit par parler plus qu’aux couches les plus embourgeoisées de celui-ci, sous prétexte de « ne pas se couper des masses ». Si le mouvement communiste doit s’adresser aux masses, c’est précisément pour les transformer en quelque chose qu’elles ne sont pas encore : des sujets révolutionnaires. Une politique communiste « respectable », qui recherche l’approbation des travailleuses et travailleurs moyens avant celle des plus avancés, n’est donc pas une politique communiste.

Surestimer le mouvement ouvrier spontané est une erreur, et surestimer l’aristocratie ouvrière spontanée n’est qu’une plus grande erreur. C’est au contraire la réaction spontanée qui ne doit précisément pas être sous-estimée, dans le mouvement ouvrier en général et dans l’aristocratie ouvrière en particulier. Parce que la spontanéité de l’aristocratie ouvrière est non seulement apolitique, mais antipolitique, dans son ensemble, le devoir des communistes n’en est que d’autant plus grand, et la capitulation des économistes n’en est que d’autant plus grave. Des exceptions existent, les tendances ne sont jamais absolues, mais le prolétariat embourgeoisé est généralement et en tout point plus économique et réformiste, d’une part, et moins politique et révolutionnaire, d’autre part, que le prolétariat non embourgeoisé.

L’aristocratie ouvrière fait un « choix » très rationnel en défendant « sa » part des surprofits (celle qui allège son exploitation et qui lui est redistribuée) : les bénéfices économiques et démocratiques qu’elle en retire ne sont pas des illusions ! Ce « choix » n’est pas le plus rationnel, car il défend d’autres intérêts que l’intérêt suprême de l’humanité tout entière, le communisme, auquel la classe ouvrière a plus intérêt que toutes les autres classes non prolétariennes (paysannerie et bourgeoisie). Mais, les intérêts de l’aristocratie ouvrière au réformisme sont plus importants, car plus généraux, que ceux du reste de la classe ouvrière, c’est-à-dire qu’ils leur sont supérieurs en échelle spatiale et temporelle. À l’échelle d’un ou plusieurs pays impérialistes et d’une période de plusieurs années voire décennies, l’aristocratie ouvrière a « raison » d’espérer une amélioration de ses conditions de vie (c’est un choix rationnel), car « sa » part des surprofits peut effectivement la lui fournir.

Lorsque l’aristocratie ouvrière exprime des intérêts bourgeois, elle exprime ses intérêts temporaires, par opposé à la bourgeoisie (petite, moyenne ou grande), qui exprime ses intérêts fondamentaux lorsqu’elle exprime des intérêts bourgeois. Même si l’aristocratie ouvrière converge avec la bourgeoisie, et peut parfois être plus « petite bourgeoise » que la petite-bourgeoisie elle-même, elle se distingue toujours de cette dernière par ses intérêts fondamentaux. Des intérêts temporaires ne sont pas moins réels que des intérêts fondamentaux, mais ce ne sont pas les mêmes. La paupérisation rapproche l’aristocratie ouvrière de ses intérêts fondamentaux, alors qu’elle éloigne la petite bourgeoisie des siens. L’existence d’une classe varie énormément pendant son développement historique, mais jusqu’à sa transformation révolutionnaire, son essence reste relativement stable, et avec celle-ci, les intérêts fondamentaux qui en sont déduits (par abstraction en classe). D’une part, il ne faut pas oublier les rapports de production, sous-estimer l’essence d’une classe ; d’autre part, il ne faut pas ne voir plus que les rapports de production, surestimer l’essence d’une classe : les intérêts fondamentaux d’une classe ne sont pas toujours ses intérêts principaux (dominants), c’est-à-dire ses intérêts réels à un moment donné.

Personne ne peut reprocher à l’aristocratie ouvrière de ne pas exprimer les intérêts fondamentaux du prolétariat, et en conclure que c’est pour cette raison que celle-ci n’a pas de potentiel révolutionnaire. En dehors d’une situation révolutionnaire, le prolétariat n’exprime jamais ses intérêts fondamentaux, mais toujours des intérêts plus ou moins temporaires. Personne ne peut reprocher à l’aristocratie ouvrière de faire ce que fait tout le prolétariat, dans tous les pays. Dans une société bourgeoise, toute classe, bourgeoise comme prolétarienne, exprime des intérêts bourgeois en période normale ; le prolétariat n’a l’opportunité d’exprimer des intérêts prolétariens qu’en période de faillite de ladite société bourgeoise. La différence qualitative entre la classe ouvrière et l’aristocratie ouvrière ne réside pas dans la nature de classe de ses intérêts temporaires (bourgeois), ni dans celle de ses intérêts fondamentaux (prolétariens), car celle-ci reste dans les deux cas inchangée. La différence qualitative entre la classe ouvrière et l’aristocratie ouvrière réside dans la force des intérêts temporaires, bourgeois, qui retiennent l’aristocratie ouvrière en arrière lorsque la société bourgeoise tremble sur ses fondations : lorsque la classe ouvrière (nationale ou mondiale) s’élance au combat, son aristocratie reste aux côtés de la bourgeoisie.

Dans les pays impérialistes, pour les communistes, confondre la lutte de la classe ouvrière, consciente de son rôle historique, avec la lutte de l’aristocratie ouvrière, consciente de ses privilèges internationaux, est un risque majeur. C’est dans cette confusion fondamentale que réside le problème de l’interprétation des évènements de mai-juin 1968, en France. Comment comprendre ce mouvement de révolte générale ? Comment expliquer l’échec de la jonction entre les groupes d’étudiantes et étudiants marxistes-léninistes et la classe ouvrière ? Était-ce une « révolution manquée » ou une « répétition générale » ?

Souvent, les réponses à ce problème historique se concentrent sur le rôle réactionnaire du Parti communiste français (PCF). Si le facteur subjectif contre-révolutionnaire qu’a constitué le PCF est indéniable, en faire le facteur principal de ce qui est perçu par certain comme l’« échec » de mai-juin 1968 serait très insuffisant. Quel que soit le rôle qu’ait joué le PCF, ce rôle n’était que le facteur subjectif d’un facteur objectif, d’une part, et la superstructure d’une infrastructure, d’autre part. Tout ce que le PCF a fait, il ne l’a fait qu’historiquement conditionné et déterminé. Se concentrer quasi-exclusivement sur le PCF n’est pas un matérialisme abouti, ce n’est voir qu’un seul aspect du problème que pose mai-juin 1968, et le moindre des deux. Si l’éducation et l’organisation du prolétariat jouent un rôle décisif dans une situation révolutionnaire, elles sont autant un facteur explicatif qu’un facteur à expliquer. Pourquoi ce facteur subjectif, produit dans la superstructure, n’a-t-il pas joué de rôle révolutionnaire ? La réponse se trouve dans le facteur objectif, produit dans la base matérielle.

Si mai-juin 1968 a été un mouvement d’envergure, quantitativement et qualitativement (peut-être le plus important depuis la 2de Guerre mondiale, jusqu’à aujourd’hui), sa portée révolutionnaire réelle ne doit pas être surestimée. Mai-juin 1968 ne correspond que très relativement aux trois critères de la situation révolutionnaires (crise des dominants, crise des dominés et crise subséquente de la domination, qui produit une action indépendante des dominés). Du côté de l’État, le pouvoir gaulliste a été contraint de se reconfigurer, mais l’ordre bourgeois n’a lui-même pas vacillé, il avait toujours les moyens politiques, mais surtout économiques, de se sauvegarder avec assez peu de changement — et c’est ce qu’il a fait. Du côté des masses, leurs conditions objectives n’étaient pas plus révolutionnaires que leurs demandes réformistes. Mai-juin 1968 n’a pas été la crise des exploiteurs, mais seulement d’un certain consensus chez les exploiteurs, ni celle des exploités, mais également seulement celle d’un certain consensus chez les exploités. La crise « au sommet » et « à la base » ont toutes deux été superficielles ; à une crise de la domination superficielle a répondu une action indépendante des masses elle aussi superficielle.

Le prolétariat français, sous direction du PCF, était séduit par les promesses d’amélioration de ses conditions d’existence, promesses que la bourgeoisie avait effectivement les moyens de réaliser, et qu’elle réalisera en partie. Les aspirations au socialisme de l’ensemble de la classe ouvrière française n’étaient pas plus « sincères » ou « authentiques » que celles du PCF, c’est-à-dire que le socialisme pour lequel celle-ci se battait n’était plus que l’aboutissement ultime des réformes qui lui étaient promises. Autrement dit, la direction révisionniste du PCF n’était pas en rupture des aspirations du prolétariat français, mais au contraire, en pleine continuité avec celles-ci ; le PCF reflétait correctement la condition ouvrière de la fin des années 1960, en France, et pour cela, la classe ouvrière reconnaissait en lui sa direction politique avant, pendant et après les évènements de mai-juin 1968. Pourquoi les évènements de mai-juin 1968 n’ont-t-ils pas créé une situation révolutionnaire ? Le mouvement ouvrier, sous direction du PCF, représentait et défendait les intérêts politiques et économiques de l’aristocratie ouvrière : les conditions objectives de la classe ouvrière française n’avaient pas de potentiel révolutionnaire, parce que ces conditions étaient celles de l’aristocratie ouvrière. La crise de la domination n’était que superficielle, car la « misère des masses » n’était que très relative, d’une part, et que le pouvoir bourgeois était toujours solidement fondé et soudé, d’autre part.

La cause première de cette double réalité, c’est l’impérialisme. Mai-juin 1968 était principalement une lutte économique de l’aristocratie ouvrière, qui a été principalement satisfaite par son issue. Mai-juin 1968 était une crise politique de la Ve République qui a causé une reconfiguration interne de celle-ci, sans pour autant être une crise radicale. Mai-juin 1968 était aussi (et est surtout commémorée comme) les espoirs déçus d’une frange marginale d’intellectuels, qui n’ont pas été capable d’imposer leur direction révolutionnaire sur le consensus révisionniste et réformiste qui existait alors dans les masses. Cet échec peut bien sûr être très simplement expliqué par la force du PCF (un parti de masses) et la faiblesse des organisations révolutionnaires (des groupes de jeunes intellectuels), mais cette explication en appelle une autre : pourquoi cet état de fait ? La réponse, c’est que les masses françaises ne cherchaient pas une autre direction que la direction révisionniste du PCF, et que les directions révolutionnaires n’étaient donc audibles que par une extrême minorité des masses françaises, à cause de la réalité matérielle d’existence de ces dernière. La défaite des intellectuels révolutionnaires de mai-juin 1968 a surtout été une défaite du subjectivisme des intellectuels révolutionnaire de mai-juin 1968, puis de la décennie qui a suivie, qui n’ont pas réussi à se mettre à l’école des masses là où la leçon à tirer était la plus dur, parce que la plus radicale ; les intellectuels révolutionnaires de mai-juin 1968 n’ont pas su dépasser leur frustration subjective, pour la transformer en force subjective supérieure.

Par exemple, la déception suscitée par les accords de Grenelle dans une large proportion de la base mobilisée est souvent retenue comme preuve irréfutable de la nature révolutionnaire du mouvement des ouvrières et ouvriers de mai-juin 1968, mais cette déception ne démontre en rien des ambitions révolutionnaires, voire même seulement politiques. Toute déception n’est pas une déception révolutionnaire ; être déçu à l’issue d’une négociation, ça n’est pas être déçu dans l’attente d’une révolution.

La minorité révolutionnaire de mai-juin 1968 a projeté sa propre déception (ses ambitions révolutionnaires frustrées par le PCF) sur la déception des masses. Indépendamment de la direction révisionniste du PCF, les ouvrières et ouvriers révolutionnaires n’étaient qu’une petite minorité dans la classe ouvrière française, mais c’est de cette minorité que l’extrême gauche française choisit de se souvenir et d’ériger en généralité (ce qui donne ainsi au PCF un rôle plus important qu’il n’avait et qu’il ne pouvait avoir). L’extrême gauche française se souvient des franges les plus radicales du prolétariat et des occurrences où la déception traduisait une réelle velléité révolutionnaire. Le tout est amalgamé à la partie et n’est vu plus que ce qui veut être vu. Cette mémoire sélective — motivée par un lourd biais de confirmation — oublie que, dans son ensemble, le prolétariat mobilisé n’était pas révolutionnaire, mais luttait pour une renégociation de la répartition des surprofits et des termes de la vente de la force de travail. L’interprétation subjectiviste des évènements de mai-juin 1968 est très importante pour une partie de l’extrême gauche française ; d’abord, car ces évènements ont profondément marqué toute une génération militante, dont l’identité politique s’est construite par et sur ceux-ci ; ensuite, car ces évènements confirmeraient une vision du monde selon laquelle la seule essence du prolétariat suffirait simplement à faire de lui une classe révolutionnaire.

Deux traditions idéologiques persistent dans l’extrême gauche française, aujourd’hui. Premièrement, une mémoire sélective, qui ne retient de l’expression et de l’action des masses que ce qui confirme les présupposés de ses propres ambitions révolutionnaires, qui auraient été partagées avec celles-ci, mais qui auraient été frustrées par telle ou telle duperie du PCF. Deuxièmement, une représentation combative et politique de la classe ouvrière française, par essence, qui trace une continuité directe entre 1871 et le présent, qui passerait en ligne droite par 1968. Ainsi, mai-juin 1936 est transposé sur mai-juin 1968, et ils en sont presque assimilés l’un à l’autre : deux exemples d’une situation révolutionnaire où le prolétariat révolutionnaire aurait été doublé par l’opportunisme de sa direction politique. Cette lecture schématique distord la réalité, pour faire de mai-juin 1968 ce qu’il n’était pas, ou seulement partiellement. Pour beaucoup de communistes, « le plus grand mouvement de grève en France » ne pouvait être que politique et révolutionnaire, mais c’est confondre quantité et qualité. Ce que démontre avant tout mai-juin 1968, c’est que l’aristocratie ouvrière était très organisée en France.

Au-delà du problème interprétatif que pose mai-juin 1968, en France, la nature de nos luttes économiques spontanées est souvent aussi l’objet d’une grande confusion. Par comparaison à celles des autres pays impérialistes occidentaux, leur violence entretient l’image spontanément radicale des masses françaises et spontanément « rouge » des syndicats. Si le haut niveau d’organisation des masses françaises, notamment syndicale, est indéniablement l’un des facteurs de la forme plus antagonique de nos conflits sociaux, ce n’est pas le seul. La forme de notre État bourgeois, la Ve République, héritière d’une construction centralisatrice jacobine et née d’un coup d’État militaire pendant une guerre coloniale, privilégie le rapport de force et la confrontation nationales à la cogestion et à la cooptation locales. Surtout, il n’y a aucune incohérence entre participer à un black bloc en manifestation et voter Mélenchon aux élections, ou entre souder les portes de son entrepôt et négocier la reprise du travail pendant une grève. Encore une fois, « l’anomalie », dans les luttes économiques spontanées, n’est pas la politique réformiste, mais la politique révolutionnaire ! L’apparence du conflit ne doit pas nous tromper ni sur sa substance réformiste ni sur la profondeur réelle des intérêts qu’ils expriment.

Affirmer que la négociation syndicale a une forme plus antagonique en France que dans les autres pays impérialistes occidentaux est correct. Ceci dit, de quoi nous informe cette forme de lutte ? Avant tout, d’une construction historique particulière de la relation entre l’État et les syndicats, en France. Après la 2de Guerre mondiale, le PCF révisionniste était très puissant dans les masses, particulièrement avec la Confédération générale du travail (CGT), et c’est dans ce contexte historique que s’est installée la forme de la relation entre l’État et les syndicats que nous avons connus jusqu’à aujourd’hui (et dont la dernière itération notable était la 2e partie du mouvement contre la réforme des retraites, en 2023). Avant de pouvoir passer un accord, et de résoudre pacifiquement leur conflit, l’État et les syndicats doivent d’abord rentrer dans un rapport de force, pour démontrer leur pouvoir l’un à l’autre ; s’ensuit un certain nombre de grèves, de blocages et de manifestations réprimées plus ou moins violemment, pendant que les négociations ont lieu. Cette forme relativement antagonique, certes, mais ritualisée du conflit social est importante pour l’État et les syndicats, car elle leur permet de démontrer leur force respective sans mettre en danger la respectabilité bourgeoise de la République ni de l’aristocratie ouvrière ; ce rituel laisse les deux partis impliqués donner satisfaction à leur base de classe, se légitimer auprès d’elle, sans engager plus de risques que nécessaire dans le conflit. Avant de pouvoir s’entendre, l’État doit démonter ne pas avoir peur des rouges, et les syndicats ne pas avoir peur de la police ; sinon, ils risquent de perdre toute crédibilité auprès de leur interlocuteur, dans la négociation, mais aussi auprès de la base de classe à laquelle ils répondent, dans le conflit. C’est ce rituel, hérité de la seconde moitié du siècle dernier, qui s’est poursuivi jusqu’à nos jours.

En conclusion, vouloir voir une conscience de classe là où elle n’est pas, c’est aussi vouloir ne pas voir le social-impérialisme là où il est, c’est-à-dire dans les luttes économiques spontanées de l’aristocratie ouvrière. Dans les pays impérialistes, le danger du spontanéisme est le danger du social-impérialisme, c’est-à-dire celui de l’abandon — conscient ou inconscient, actif ou passif — de l’internationalisme.

3. L’impérialisme et l’opportunisme

Dans la lutte pour la conscience de classe du prolétariat, comprendre les conditions objectives particulières du prolétariat des pays impérialistes est la première étape. La seconde étape est de comprendre les conséquences de ces conditions objectives particulières sur les conditions subjectives du prolétariat des pays impérialistes. C’est ainsi que la réalité dans laquelle les communistes des pays impérialistes doivent lutter peut être comprise par celles et ceux-ci, objectivement et subjectivement. Lénine est celui qui, le premier, s’est attelé à cette tâche ; d’abord, en décrivant extensivement le phénomène de l’aristocratie ouvrière, ensuite, en dévoilant ses implications politiques sur la stratégie.

Lénine, dans sa Préface aux éditions française et allemande de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1920), rédigé deux semaines avant le IIe Congrès de l’Internationale communiste, le 6 juillet 1920, introduit le problème de l’aristocratie ouvrière ainsi :

« La scission internationale de l’ensemble du mouvement ouvrier s’est déjà, aujourd’hui, entièrement manifestée (IIe et IIIe Internationales). C’est également un fait accompli que la lutte armée et la guerre civile entre les deux courants : le soutien de Koltchak et de Dénikine en Russie par les mencheviques et les “socialistes-révolutionnaires” contre les bolcheviques ; les partisans de Scheidemann, ainsi que Noske et Cie, en Allemagne, aux côtés de la bourgeoisie contre les spartakistes, même tableau en Finlande, en Pologne, en Hongrie, etc. Où est donc la base économique de ce phénomène historique universel ?

Précisément dans le parasitisme et la putréfaction qui caractérisent le stade historique suprême du capitalisme, c’est-à-dire l’impérialisme. Comme il est montré dans ce livre, le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d’un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus “large” et la plus exagérée, moins d’un cinquième) d’États particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple “tonte des coupons”. L’exportation des capitaux procure un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs, d’après les prix et les statistiques bourgeoises d’avant-guerre. Aujourd’hui beaucoup plus, évidemment.

On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de “leur” pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l’aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays “avancés” la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés.

Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l’“aristocratie ouvrière”, entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labour lieutenants of the capitalist class), de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d’entre eux se range inévitablement aux côtés de la bourgeoisie, aux côtés des “Versaillais” contre les “Communards”.

Si l’on n’a pas compris l’origine économique de ce phénomène, si l’on n’en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d’avancer d’un pas dans l’accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir.22 »

Aujourd’hui, l’aristocratie ouvrière mondiale ne forme pas plus d’une dixième de la population mondiale, qui vit toujours aux dépens des neuf dixièmes de la population mondiale. La proportion mondiale de l’aristocratie ouvrière est restée relativement stable, en un siècle.

Lénine, dans son Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l’Internationale communiste (1920), présenté au IIe Congrès de l’Internationale communiste, le 19 juillet 1920, développe le problème de l’aristocratie ouvrière ainsi :

« Ici, nous devons nous demander ce qui explique la per­sistance de ces tendances [opportunistes] en Europe et pourquoi cet opportunisme est plus fort en Europe occidentale que chez nous. Mais parce que les pays avancés ont bâti et bâtissent leur culture grâce à la possibilité qu’ils ont de vivre aux dépens d’un milliard d’opprimés. Parce que les capitalistes de ces pays ont des profits bien supérieurs à ceux qu’ils pourraient tirer de la spoliation des ouvriers de leur pays.

On estimait avant la guerre que les trois pays les plus riches ; la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, tiraient de la seule exportation de leurs capitaux à l’étranger un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs sans compter les autres revenus.

On comprend qu’il soit possible de prélever sur cette jolie somme au moins un demi-milliard à distribuer en aumône aux dirigeants ouvriers, à l’aristocratie ouvrière, comme dessous-de-table de toute espèce. En effet, tout est dans la corruption. On s’y prend de mille façons — en élevant le niveau de culture des grands centres, en créant des établissements éducatifs, des milliers de sinécures à l’intention des dirigeants des coopératives, des trade-unions, des leaders parlementaires. Cela se fait dans tous les pays de civilisation capitaliste. Et ces milliards de superbénéfice constituent la base économique de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier. En Amérique, en Grande-Bretagne, en France, nous assistons à une résistance infiniment plus forte des chefs opportunistes, des couches supérieures de la classe ouvrière, de l’aristocratie ouvrière ; ils opposent une résistance plus grande au mouvement communiste. C’est pourquoi nous devons nous attendre à voir les partis ouvriers européens et américains se guérir de cette maladie plus difficilement que nous. Nous savons que depuis la fondation de la IIIe Internationale, des progrès énormes ont été réalisés en ce qui concerne la guérison de cette maladie, mais nous n’en sommes pas encore à la guérison définitive : l’épuration des partis ouvriers, des partis révolutionnaires du prolétariat du monde entier de l’influence bourgeoise et des opportunistes qui se trouvent dans leur propre sein, est encore loin d’être achevée.

Je ne m’arrêterai pas sur la façon concrète dont nous devons le faire. Il en est question dans mes thèses, qui ont été publiées. Ma tâche consiste à indiquer les causes économiques profondes de ce phénomène. Cette maladie est devenue chronique ; sa guérison se fait plus attendre que les optimistes ne pouvaient l’espérer. L’opportunisme, voilà notre ennemi principal. L’opportunisme des couches supérieures du mouvement ouvrier, c’est un socialisme non prolétarien, mais bourgeois. La preuve est faite que les militants du mouvement ouvrier qui appartiennent à la tendance opportuniste sont de meilleurs défenseurs de la bourgeoisie que les bourgeois eux-mêmes. S’ils n’avaient pas eu main la direction des ouvriers, la bourgeoisie ne pourrait, pas se maintenir. Ce n’est pas seulement l’histoire du régime Kérenski en Russie qui le prouve ; la République démocratique d’Allemagne, avec à sa tête un gouvernement social‑démocrate, le prouve aussi de même que le comportement d’Albert Thomas à l’égard de son gouvernement bourgeois. La preuve est faite enfin par l’expérience analogue de la Grande‑Bretagne et des États‑Unis. L’opportunisme est notre ennemi principal et nous devons en venir à bout. Nous devons quitter ce congrès avec la ferme résolution de mener cette lutte jusqu’au bout dans tous les partis. C’est là notre tâche essentielle.

Comparée à cette tâche, celle qui consiste à redresser les erreurs de la tendance de “gauche” dans le mouvement communiste sera aisée. Nous observons dans maints pays un antiparlementarisme qui n’est pas tant le fait d’hommes issus de la petite‑bourgeoisie que celui de certains groupes avancés du prolétariat, mus par la haine à l’égard de l’ancien parlementarisme, haine légitime, juste et nécessaire, provoquée par le comportement des parlementaires de Grande‑Bretagne, de France, d’Italie, de tous les pays. Il faut distribuer les directives de l’Internationale Communiste, éclairer mieux et davantage les camarades sur l’expérience russe et le rôle véritable d’un parti politique prolétarien. Notre travail consistera à résoudre ce problème. Et la lutte contre ces erreurs du mouvement prolétarien, contre ces insuffisances, sera mille fois plus facile que la lutte contre la bourgeoisie qui, sous le couvert du réformisme, pénètre dans les vieux partis de la IIe Internationale et oriente toute leur activité dans un esprit prolétarien, mais bourgeois.23 »

Selon Lénine, en 1920, alors même que l’offensive révolutionnaire était à l’ordre du jour partout — ou presque — en Europe, l’ennemi principal du mouvement communiste n’était pas la bourgeoisie, mais la partie bourgeoise du mouvement ouvrier, celle qui défend la bourgeoisie mieux que la bourgeoisie elle-même : l’opportunisme social-démocrate, c’est-à-dire le réformisme.

Toujours selon Lénine, en 1920, la déviation de « gauche » du mouvement communiste, le gauchisme, est un danger, mais en face de la déviation de droite du mouvement communiste, le réformisme, ce n’est qu’un danger secondaire. C’est le principal et le secondaire qu’inversent aujourd’hui tous les « communistes » réformistes, lorsqu’ils invoquent Lénine à tort et à travers pour se défendre d’être ce qu’ils sont. Selon les « communistes » réformistes, le danger de droite n’en serait pas vraiment un, parce qu’il ne menacerait pas l’union des communistes avec les masses, contrairement au danger de « gauche ». C’est ainsi que les « communistes » réformistes attaquent celles et ceux qui luttent pour construire une organisation politique autonome, plutôt que de les rejoindre dans leurs assauts complètement vains dans le PCF ou la CGT. Celles et ceux-ci accusent : « si tous les gauchistes investissaient le PCF ou la CGT, plutôt que de se disperser dans des sectes, nous aurions de nouveau le Parti communiste de masse ! » ; nous répondons : « si tous les réformistes construisaient une organisation politique, plutôt que de se liquider dans le PCF ou la CGT, nous aurions déjà le Parti communiste de cadres. » Évidemment, le problème n’est pas si simple : les « communistes » réformistes ne sont pas pseudomarxistes par défaut de compréhension écrite, parce qu’ils lisent mal Marx, Engels ou Lénine ; les « communistes » réformistes lisent mal Marx, Engels ou Lénine parce qu’ils trouvent dans leur pseudomarxisme un confort — matériel, mais aussi idéologique — auquel ils ne veulent surtout pas renoncer. Nous y reviendrons.

L’Internationale communiste, dans les Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales (1920) adoptées par son IIe Congrès, résume le problème de l’aristocratie ouvrière ainsi :

« La plus-value obtenue par l’exploitation des colonies, est un des appuis du capitalisme moderne. Aussi longtemps que cette source de bénéfices ne sera pas supprimée, il sera difficile à la classe ouvrière de vaincre le capitalisme.

Grâce à la possibilité d’exploiter intensément la main-d’œuvre et les sources naturelles de matières premières des colonies, les nations capitalistes d’Europe ont cherché, non sans succès, à éviter par ces moyens leur banqueroute imminente.

L’impérialisme européen a réussi dans ses propres pays à faire des concessions toujours plus grandes à l’aristocratie ouvrière. Tout en cherchant d’un côté à maintenir les conditions de vie des ouvriers dans les pays asservis à un niveau très bas, il ne recule devant aucun sacrifice et consent à sacrifier la plus-value dans ses propres pays, celle des colonies lui demeurant.24 »

La relation d’exploitation entre les deux pôles du prolétariat mondial a été identifiée par Lénine comme la principale cause de l’opportunisme ayant divisé la IIde Internationale, après 1914. Lénine n’innove pas lorsqu’il reprend et développe la théorie de l’aristocratie ouvrière pour en faire la fondation matérielle (« la base économique ») de l’opportunisme social-chauvin et social-impérialiste dans la IIde Internationale. Lénine n’est que le continuateur de Marx et Engels qui, les premiers, ont identifié la relation entre la condition particulière du mouvement ouvrier « d’une nation qui exploite le monde entier25 » (l’Angleterre) et la politique particulière de celui-ci (le labor-liberalism et le trade-unionism). Eux-mêmes n’ont pas inventé la théorie de l’aristocratie ouvrière à proprement parler, pour la bonne et simple raison que ce phénomène n’était que trop évident pour n’importe quel observateur contemporain de l’Europe occidentale (comme il l’est toujours aujourd’hui dans le monde).

Lénine, dans L’impérialisme et la scission du socialisme (1916), a fait l’exposé de la théorie de l’aristocratie ouvrière chez Marx et Engels, qu’il développe en relation avec la scission opportuniste dans le IIde Internationale.

Lénine commence :

« La société actuelle vit aux dépens du prolétaire contemporain. Marx a particulièrement souligné cette profonde remarque de Sismondi. L’impérialisme change un peu les choses. Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d’hommes des peuples non civilisés [dans les colonies et semi-colonies].26 »

Lénine poursuit :

« [L]es opportunistes (les sociaux-chauvins) font cause commune avec la bourgeoisie impérialiste justement dans le sens de la création d’une Europe impérialiste sur le dos de l’Asie et de l’Afrique ; le fait que les opportunistes apparaissent objectivement comme une partie de la petite bourgeoisie et de certaines couches de la classe ouvrière, soudoyée avec les fonds du surprofit des impérialistes et convertie en chiens de garde du capitalisme, en corrupteurs du mouvement ouvrier.

Nous avons maintes fois signalé, non seulement dans des articles, mais aussi dans des résolutions de notre Parti, cette liaison économique extrêmement profonde de la bourgeoisie impérialiste, très précisément, avec l’opportunisme qui a triomphé aujourd’hui (est-ce pour longtemps ?) du mouvement ouvrier. Nous en avons inféré, notamment, que la scission avec le social-chauvinisme était inévitable. Nos kautskistes ont préféré éluder la question ! […]

[O]n élude le fait que certains contingents d’ouvriers ont rallié l’opportunisme et la bourgeoisie impérialiste ! Or éluder ce fait, c’est tout ce que veulent les sophistes du Comité d’organisation [menchevique] ! Ils se retranchent derrière cet “optimisme officiel”, dont font aujourd’hui parade et le kautskiste Hilferding et beaucoup d’autres individus : les conditions objectives, prétendent-ils, se portent garantes de l’unité du prolétariat et de la victoire de la tendance révolutionnaire ! Nous sommes, disent-ils, “optimistes” en ce qui concerne le prolétariat !

Mais en réalité tous ces kautskistes, Hilferding, les okistes, Martov et Cie [le Comité d’organisation menchevique] sont des optimistes… en ce qui concerne l’opportunisme. Tout est là !

Le prolétariat est un produit du capitalisme, du capitalisme mondial et pas seulement européen, pas seulement impérialiste. À l’échelle mondiale, que ce soit cinquante ans plus tôt ou cinquante ans plus tard, à cette échelle, c’est une question de détail, il est bien évident que le “prolétariat” “sera” unit, et qu’en son sein la social-démocratie révolutionnaire vaincra “inéluctablement”. Il ne s’agit pas de cela, messieurs les kautskistes, il s’agit du fait que maintenant, dans les pays impérialistes d’Europe, vous rampez à plat ventre devant les opportunistes, qui sont étrangers au prolétariat en tant que classe, qui sont les serviteurs, les agents de la bourgeoisie, les véhicules de son influence ; et s’il ne s’affranchit pas d’eux, le mouvement ouvrier restera un mouvement ouvrier bourgeois. Votre propagande en faveur de l’“unité” avec les opportunistes, avec les Legien et les David, les Plékhanov ou les Tchkhenkéli, les Potressov, etc., revient objectivement à favoriser l’asservissement des ouvriers par la bourgeoisie impérialiste, à l’aide de ses meilleurs agents au sein du mouvement ouvrier. La victoire de la social-démocratie révolutionnaire à l’échelle mondiale est absolument inévitable, mais elle se poursuit et se poursuivra, elle se fait et se fera uniquement contre vous ; elle sera une victoire sur vous.27 »

Ci-dessus, Lénine ne reproche pas aux opportunistes de la IIde Internationale de « retarder » sur les développements théoriques et politiques du marxisme, mais bien de renoncer à leur propre orthodoxie marxiste (toujours juste) pour servir leurs desseins politiques opportunistes, c’est-à-dire d’être des renégats du marxisme.

Lénine poursuit :

« Les deux tendances, disons même les deux partis dans le mouvement ouvrier contemporain, qui se sont si manifestement séparés dans le monde entier en 1914-1916, ont été observées de près par Engels et Marx en Angleterre pendant plusieurs dizaines d’années, de 1858 à 1892 environ.

Ni Marx, ni Engels n’ont vécu jusqu’à l’époque impérialiste du capitalisme mondial, dont le début ne remonte pas au-delà de 1898-1900. Mais l’Angleterre, dès le milieu du XIXe siècle, avait ceci de particulier qu’au moins deux traits distinctifs fondamentaux de l’impérialisme s’y trouvaient réunis : 1) d’immenses colonies et 2) des profits de monopoles (en raison de sa situation de monopole sur le marché mondial). Sous ces deux rapports, l’Angleterre faisait alors exception parmi les pays capitalistes. Et Engels et Marx, analysant cette exception, ont montré, d’une façon parfaitement claire et précise sa liaison avec la victoire (momentanée) de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier anglais.

Dans sa lettre à Marx du 7 octobre 1858, Engels écrivait :

“En réalité, le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation bourgeoise entre toutes veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoisie, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d’une nation qui exploite le monde entier, c’est jusqu’à un certain point logique.”

Dans sa lettre à Sorge du 21 septembre 1872, Engels fait savoir que Hales a provoqué au Conseil fédéral de l’Internationale un grand esclandre et a fait voter un blâme à Marx pour avoir dit que “les chefs ouvriers anglais s’étaient vendus”.

Marx écrit à Sorge le 4 août 1874 :

“En ce qui concerne les ouvriers des villes (en Angleterre), il y a lieu de regretter que toute la bande des chefs ne soit pas entrée au Parlement. C’eût été le plus sûr moyen de se débarrasser de cette racaille.”

Dans sa lettre à Marx du 11 août 1881, Engels parle des “pires trade-unions anglaises, qui se laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou tout au moins payés”.

Dans sa lettre à Kautsky du 12 septembre 1882, Engels écrivait :

“Vous me demandez ce que les ouvriers anglais pensent de la politique coloniale. Exactement ce qu’ils pensent de la politique en général. Ici, point de parti ouvrier, il n’y a que des conservateurs et des radicaux libéraux ; quant aux ouvriers, ils jouissent en toute tranquillité avec eux du monopole colonial de l’Angleterre et de son monopole sur le marché mondial.”

Le 7 décembre 1889, Engels écrit à Sorge :

“…Ce qu’il y a de plus répugnant ici (en Angleterre), c’est la ‘respectabilité’ (respectability) bourgeoise, qui pénètre jusque dans la chair des ouvriers… même Tom Mann, que je considère comme le meilleur de tous, confie très volontiers qu’il déjeunera avec le lord-maire. Lorsqu’on fait la comparaison avec les Français, on voit ce que c’est que la révolution.”

Dans une lettre du 19 avril 1890 :

“[L]e mouvement (de la classe ouvrière en Angleterre) progresse sous la surface, il gagne des couches de plus en plus larges, et surtout parmi la masse inférieure (souligné par Engels) jusque-là immobile. Le jour n’est pas loin où cette masse se retrouvera elle-même, où elle aura compris que c’est elle, précisément, qui est cette masse colossale en mouvement.”

Le 4 mars 1891 :

“[L]’échec de l’union des dockers qui s’est désagrégée ; les ‘vieilles’ trade-unions conservatrices, riches et partant poltronnes, restent seules sur le champ de bataille…”

Le 14 septembre 1891 : au congrès des trade-unions à Newcastle, ont été vaincus les vieux unionistes, adversaires de la journée de huit heures, “et les journaux bourgeois avouent la défaite du parti ouvrier bourgeois”(souligné partout par Engels)…

Que ces pensées d’Engels, reprises pendant des dizaines d’années, aient aussi été formulées par lui publiquement, dans la presse, c’est ce que prouve sa préface à la deuxième édition (1892) de La situation des classes laborieuses en Angleterre. Il y traite de “l’aristocratie de la classe ouvrière”, de la “minorité privilégiée des ouvriers”, qu’il oppose à la “grande masse des ouvriers”. “La petite minorité privilégiée et protégée” de la classe ouvrière bénéficiait seule des “avantages durables” de la situation privilégiée de l’Angleterre en 1848-1868 ; “la grande masse, en mettant les choses au mieux, ne bénéficiait que d’améliorations de courte durée”… “Avec l’effondrement du monopole industriel de l’Angleterre, la classe ouvrière anglaise perdra sa situation privilégiée…” Les membres des “nouvelles” unions, des syndicats d’ouvriers non spécialisés, “ont un avantage inappréciable : leur mentalité est un terrain encore vierge, parfaitement libre du legs des ‘respectables’ préjugés bourgeois, qui désorientent les esprits des ‘vieux unionistes’ mieux placés”… Les “prétendus représentants ouvriers”, en Angleterre, sont des gens “à qui ou pardonne leur appartenance à la classe ouvrière, parce qu’ils sont eux-mêmes prêts à noyer cette qualité dans l’océan de leur libéralisme…”

C’est à dessein que nous avons reproduit des extraits assez abondants des déclarations on ne peut plus explicites de Marx et d’Engels, afin que les lecteurs puissent les étudier dans leur ensemble. Et il est indispensable de les étudier, il vaut la peine d’y réfléchir attentivement. Car là est le nœud de la tactique imposée au mouvement ouvrier par les conditions objectives de l’époque impérialiste.28 »

La relation de causalité entre la place de l’Angleterre sur le marché mondial, les conditions de vie du prolétariat anglais, et l’opportunisme du mouvement ouvrier anglais, est très explicite chez Marx et Engels. L’Angleterre avait une domination hégémonique (monopoliste) sur le système capitaliste de son époque. C’est cette domination qui permettait à la bourgeoisie anglaise de dégager des surprofits (des profits de monopoles). Ce sont ces surprofits qui permettaient à la bourgeoisie anglaise d’acheter durablement le prolétariat anglais. C’est ce « contrat social » pacifiste de classe, entre l’aristocratie ouvrière ainsi constituée et la bourgeoisie, qui permettait le labor liberalism et le trade-unionism du mouvement ouvrier anglais. Avec la force économique de l’Angleterre, la bourgeoisie anglaise a transformé le prolétariat anglais en « prolétariat bourgeois », elle a embourgeoisé le prolétariat anglais, ce qui a transformé le parti ouvrier anglais en « parti ouvrier bourgeois ».

Lénine poursuit :

« Là encore Kautsky a déjà essayé de “troubler l’eau” et de substituer au marxisme une conciliation mielleuse avec les opportunistes. Dans une polémique avec les sociaux-impérialistes déclarés et naïfs (dans le genre de Lensch) qui justifient la guerre du côté de l’Allemagne comme une destruction du monopole de l’Angleterre, Kautsky “rectifie” cette contre-vérité évidente au moyen d’une autre contre-vérité, non moins évidente. Il remplace la contre-vérité cynique par une contre-vérité doucereuse ! Le monopole industriel de l’Angleterre, dit-il, est depuis longtemps brisé, depuis longtemps détruit, il n’est ni nécessaire ni possible de le détruire.

En quoi cet argument est-il faux ?

En ce que, premièrement, il passe sous silence le monopole colonial de l’Angleterre. Or, comme nous l’avons vu, Engels a soulevé cette question d’une façon parfaitement claire dès 1882, c’est-à-dire il y a 34 ans ! Si le monopole industriel de l’Angleterre est détruit, le monopole colonial non seulement demeure, mais a entraîné de graves complications, car tout le globe terrestre est déjà partagé ! À la faveur de son mensonge mielleux, Kautsky fait passer subrepticement sa petite idée pacifiste bourgeoise et petite-bourgeoise opportuniste selon laquelle il n’y aurait “aucune raison de faire la guerre”. Au contraire, non seulement les capitalistes ont maintenant une raison de faire la guerre, mais il leur est impossible de ne pas la faire s’ils veulent sauvegarder le capitalisme ; car, sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes).

Deuxièmement. Pourquoi le monopole de l’Angleterre explique-t-il la victoire (momentanée) de l’opportunisme dans ce pays ? Parce que le monopole fournit un surprofit,c’est-à-dire un excédent de profit par rapport au profit capitaliste normal, ordinaire dans le monde entier. Les capitalistes peuvent sacrifier une parcelle (et même assez grande !) de ce surprofit pour corrompre leurs ouvriers, créer quelque chose comme une alliance (rappelez-vous les fameuses “alliances” des trade-unions anglaises avec leurs patrons, décrites par les Webb), une alliance des ouvriers d’une nation donnée avec leurs capitalistes contre les autres pays. Le monopole industriel de l’Angleterre a été détruit dès la fin du XIXe siècle. Cela est incontestable. Mais comment cette destruction s’est-elle opérée ? Aurait-elle entraîné la disparition de tout monopole ?

S’il en était ainsi, la “théorie” de la conciliation (avec l’opportunisme) de Kautsky recevrait une certaine justification. Mais ce n’est justement pas le cas. L’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n’a pas disparu, il subsiste. L’exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l’on veut parler de la richesse “moderne”, indépendante et véritablement prodigieuse : l’Angleterre, la France, les États-Unis et l’Allemagne — ont développé les monopoles dans d’immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, “chevauchent sur l’échine” de centaines et de centaines de millions d’habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d’un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos.

Là est justement l’essence économique et politique de l’impérialisme, dont Kautsky cherche à estomper les très profondes contradictions, au lieu de les dévoiler.

La bourgeoisie d’une “grande” puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches supérieures de “ses” ouvriers en sacrifiant à cette fin quelques cent ou deux-cents millions de francs par an, car son surprofit s’élève probablement à près d’un milliard. Et la question de savoir comment cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, “ouvriers-députés” (rappelez-vous l’excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers-membres des comités des industries de guerre, ouvriers-fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives, employés, etc., etc., c’est là une question secondaire.

De 1848 à 1868, et aussi partiellement plus tard, l’Angleterre était seule à bénéficier du monopole ; c’est pourquoi l’opportunisme a pu y triompher des dizaines d’années durant ; il n’y avait pas d’autres pays possédant de riches colonies ou disposant d’un monopole industriel.

Le dernier tiers du XIXe siècle a marqué le passage à une nouvelle époque, celle de l’impérialisme. Le capital financier bénéficie d’une situation de monopole non pas dans une seule, mais dans plusieurs grandes puissances, très peu nombreuses. (Au Japon et, en Russie, le monopole de la force militaire, l’immensité du territoire ou des commodités particulières de spoliation des allogènes, de la Chine, etc., suppléent en partie, remplacent en partie le monopole du capital financier contemporain, moderne.) Il résulte de cette différence que le monopole de l’Angleterre a pu demeurer incontesté pendant des dizaines d’années. Le monopole du capital financier actuel est furieusement disputé ; l’époque des guerres impérialistes a commencé. Autrefois l’on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays. Aujourd’hui, ce serait invraisemblable, voire impossible ; par contre, chaque “grande” puissance impérialiste peut soudoyer et soudoie des couches moins nombreuses (que dans l’Angleterre des années 1848 à 1868) de l’“aristocratie ouvrière”. Autrefois, un “parti ouvrier bourgeois”, selon l’expression remarquablement profonde d’Engels, ne pouvait se constituer que dans un seul pays, attendu qu’il était seul à détenir le monopole, mais en revanche pour longtemps. Aujourd’hui, “le parti ouvrier bourgeois” est inévitable et typique pour tous les pays impérialistes ; mais, étant donné leur lutte acharnée pour le partage du butin, il est improbable qu’un tel parti puisse triompher pour longtemps dans plusieurs pays. Car les trusts, l’oligarchie financière, la vie chère, etc., en permettant de corrompre de petits groupes de l’aristocratie ouvrière, écrasent, oppriment, étouffent et martyrisent de plus en plus la masse du prolétariat et du semi-prolétariat.

D’une part, la tendance de la bourgeoisie et des opportunistes à transformer une poignée de très riches nations privilégiées en parasites “à perpétuité” vivant sur le corps du reste de l’humanité, à “s’endormir sur les lauriers” de l’exploitation des Noirs, des Indiens, etc., en les maintenant dans la soumission à l’aide du militarisme moderne pourvu d’un excellent matériel d’extermination. D’autre part, la tendance des masses, opprimées plus que par le passé et subissant toutes les affres des guerres impérialistes, à secouer ce joug, à jeter bas la bourgeoisie. C’est dans la lutte entre ces deux tendances que se déroulera désormais inéluctablement l’histoire du mouvement ouvrier. Car la première tendance n’est pas fortuite : elle est économiquement “fondée”. La bourgeoisie a déjà engendré et formé à son service des “partis ouvriers bourgeois” de sociaux-chauvins dans tous les pays. Il n’y a aucune différence essentielle entre un parti régulièrement constitué comme, par exemple, celui de Bissolati en Italie, parti parfaitement social-impérialiste, et, disons, le pseudo-parti à demi constitué des Potressov, Gvozdev, Boulkine, Tchkhéidzé. Skobelev et Cie. Ce qui importe, c’est que, du point de vue économique, le rattachement de l’aristocratie ouvrière à la bourgeoisie est parvenu à sa maturité et s’est achevé ; quant à la forme politique, ce fait économique, ce changement des rapports de classe s’en trouvera une sans trop de “difficulté”.

Sur la base économique indiquée, les institutions politiques du capitalisme moderne — la presse, le Parlement, les syndicats, les congrès, etc. — ont créé à l’intention des ouvriers et des employés réformistes et patriotes, respectueux et bien sages, des privilèges et des aumônes politiques correspondant aux privilèges et aux aumônes économiques. Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industries de guerre, au Parlement et dans diverses commissions, dans les rédactions de “solides” journaux légaux ou dans les directions de syndicats ouvriers non moins solides et “d’obédience bourgeoise”, voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants et les partisans des “partis ouvriers bourgeois”.

Le mécanisme de la démocratie politique joue dans le même sens. Il n’est pas question, au siècle où nous sommes, de se passer d’élections ; on ne saurait se passer des masses ; or, à l’époque de l’imprimerie et du parlementarisme, on ne peut entraîner les masses derrière soi sans un système largement ramifié, méthodiquement organisé et solidement outillé de flatteries, de mensonges, d’escroqueries, de jongleries avec des mots populaires à la mode, sans promettre à droite et à gauche toutes sortes de réformes et de bienfaits aux ouvriers, pourvu qu’ils renoncent à la lutte révolutionnaire pour la subversion de la bourgeoisie. Je qualifierais ce système de Lloydgeorgisme, du nom d’un des représentants les plus éminents et les plus experts de ce système dans le pays classique du “parti ouvrier bourgeois”, le ministre anglais Lloyd George. Brasseur d’affaires bourgeois de premier ordre et vieux flibustier de la politique, orateur populaire, habile à prononcer n’importe quel discours, même révolutionnaire, devant un auditoire ouvrier, et capable de faire accorder de coquettes aumônes aux ouvriers obéissants sous l’aspect de réformes sociales (assurances, etc.), Lloyd George sert à merveille la bourgeoisie ; et il la sert justement parmi les ouvriers, il propage son influence justement au sein du prolétariat, là où il est le plus nécessaire et le plus difficile de s’assurer une emprise morale sur les masses.29 »

L’impérialisme et la scission du socialisme, que nous avons cité extensivement ci-dessus, est l’aboutissement d’une série d’articles à charge contre l’opportunisme social-chauvin et social-impérialiste, rédigée par Lénine à partir de 1914. Nul part, Lénine n’y décrit aussi complètement et profondément la relation entre l’impérialisme et l’embourgeoisement du prolétariat, d’une part, et entre l’embourgeoisement du prolétariat et l’opportunisme, d’autre part.

Lénine, et avant lui, Marx en Engels, observent un saut qualitatif entre la condition ouvrière et la condition ouvrière aristocratique (embourgeoisée) qui sépare l’aristocratie ouvrière du reste de la classe ouvrière. Si le « prolétariat bourgeois » fait toujours partie du prolétariat international, le mouvement ouvrier bourgeois ne fait plus partie du mouvement ouvrier. L’aristocratie ouvrière fait scission. L’aristocratie ouvrière est toujours opprimée et exploitée par la bourgeoisie de son pays, elle produit de la survaleur — ni Lénine ni Marx et Engels ne le nient ! —, mais cette oppression et cette exploitation opèrent à l’intérieur de la relation pacifiste de classe entre l’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie (par exemple, le « lloydgeorgisme »). Les surprofits n’annulent pas la production de survaleur, ils s’y surimposent après l’exploitation. Pour l’aristocratie ouvrière, il n’y a pas de scission économique du prolétariat, mais il y a une scission politique du mouvement ouvrier, parce qu’elle pactise avec sa bourgeoisie contre le prolétariat de tous les autres pays. Cette scission, avant d’être idéologique et subjective, est une scission matérielle et objective.

Au moment où Lénine écrit L’impérialisme et la scission du socialisme, en 1916, il ne décrit l’aristocratie ouvrière contemporaine, dans les pays impérialistes, que comme une couche, une strate, une partie minoritaire du prolétariat d’un pays, et non pas comme la totalité du prolétariat d’un pays. Lénine décrit lui-même le « soudoiement » et la « corruption » du prolétariat d’un pays par des rétributions politiques et matérielles non seulement à une petite partie de la classe, mais aussi à celle-ci dans son ensemble ; comme Engels le notait déjà dans La situation des classes laborieuses en Angleterre, la différence entre la minorité et la totalité du prolétariat était dans la durabilité ou non de ces rétributions. Cela ne signifie pas que l’ensemble de la classe ouvrière de ce pays serait alors une aristocratie ouvrière, mais que l’ensemble de la classe ouvrière de ce pays serait alors, elle aussi, plus ou moins embourgeoisée à côté de l’aristocratie ouvrière. Ceci-dit, Lénine note qu’« autrefois l’on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » ! Selon Lénine, une telle manœuvre ne serait plus possible de la part de la bourgeoisie à l’époque de l’impérialisme, en raison de la concurrence entre monopoles impérialistes (les contradictions interimpérialistes). En disant cela, Lénine a sous-estimé la réelle capacité d’adaptation du système capitaliste-impérialiste.

Lénine écrivait aux premiers temps de l’impérialisme « mûr », c’est-à-dire développé en « stade suprême » historique du capitalisme. La valeur théorique apportée par Lénine, c’est de comprendre la généralisation de l’aristocratie ouvrière avec la généralisation des profits de monopoles (des surprofits), créée par l’impérialisme. Cependant, Lénine restait un scientifique des prémices de l’impérialisme, à une période de guerre impérialiste qui avait mis fin à la précédente période de développement pacifique du capitalisme. Lénine n’a pas vécu pour constater, d’une part, la victoire de l’opportunisme dans les Partis communistes, sous sa forme « révisionniste moderne », et d’autre part, l’embourgeoisement de tout le prolétariat d’Europe occidentale, après la 2de Guerre mondiale.

La reconfiguration des pays impérialistes dans une alliance interimpérialiste anticommuniste est rétrospectivement venue donner tort à Lénine. Jusqu’à aujourd’hui, Lénine a eu raison quant au fait qu’il est « invraisemblable, voire impossible » pour un seul pays impérialiste de devenir hégémonique sur tout le marché mondial, alors même qu’il existe d’autres pays impérialistes et la concurrence avec eux et leurs monopoles. L’Angleterre au milieu du XIXe siècle est toujours le seul exemple historique d’un pays à avoir joui d’une telle position sur le marché mondial (pendant l’époque du capitalisme de libre concurrence, avant l’époque du capitalisme monopoliste), d’autant plus pendant plusieurs décennies. Pourtant, une situation d’hégémonie sur le marché mondial, inédite, mais analogue à celle décrite par Lénine pour l’Angleterre au milieu du XIXe siècle, s’est configurée après la 2de Guerre mondiale.

L’alliance interimpérialiste anticommuniste s’est amorcée avec la Guerre froide et s’est renforcée pendant celle-ci. Elle a pris plusieurs formes, telles que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou l’Union européenne (UE). Les mots de Lénine, dans Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe (1915), nous éclairent à ce propos :

« Les États-Unis d’Europe, en régime capitaliste, seraient comme une entente pour le partage des colonies. Or en régime capitaliste le partage ne peut avoir d’autre base, d’autre principe que la force. Le milliardaire ne peut partager le “revenu national” du pays capitaliste avec qui que ce soit, autrement que “en proportion du capital” (avec encore cette addition que le plus gros capital recevra plus qu’il ne lui revient). Le capitalisme c’est la propriété privée des moyens de production et l’anarchie dans la production. Prêcher le partage “équitable” du revenu sur cette base, c’est du proudhonisme, du béotisme de petit-bourgeois et de philistin. On ne peut partager autrement que “selon la force”. Or la force change avec le progrès économique. Après 1871 l’Allemagne s’est renforcée trois ou quatre fois plus vite que l’Angleterre et la France. Le Japon, dix fois plus vite que la Russie. Pour vérifier la force réelle de l’État capitaliste, il n’y a et il ne peut y avoir d’autre moyen que la guerre. La guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont en régime capitaliste les crises dans l’industrie, les guerres en politique.

Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique, arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis d’Amérique, l’Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur la base économique d’aujourd’hui, c’est-à-dire en régime capitaliste, les États-Unis d’Europe signifieraient organisation de la réaction en vue de contenir le développement plus rapide de l’Amérique. Les temps sont révolus où l’œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement à l’Europe.30 »

L’« entente de capitalistes européens » ne s’est finalement pas faite contre les États-Unis d’Amérique, mais avec ceux-ci, dans le cadre plus général de l’union sacrée de la bourgeoisie impérialiste de tous les pays contre le communisme. Selon Lénine, « des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances » ; il note deux motifs pour de telles alliances : « étouffer en commun le socialisme » et « protéger en commun les colonies ». Ce premier aspect (la lutte anticommuniste), encore dominé en 1915, est devenu dominant après 1945 ; à l’inverse, ce second aspect (la lutte interimpérialiste), dominant en 1915, est devenu dominé après 1945. Dans le développement historique du capitalisme, le prolétariat est destructeur (nouveau), donc généralement principal ; dans le développement historique du capitalisme, la concurrence entre capitalistes (et par extension, entre monopoles) recule de plus en plus devant la concurrence entre capitalistes et prolétaires, lorsque cette concurrence se développe assez pour devenir révolutionnaire, entre capitalisme et socialisme. Ce qui s’est finalement observé, ce n’est pas l’alliance de certaines « puissances » impérialistes contre d’autres « puissances » impérialistes, mais celle de l’ensemble des « puissances » impérialistes contre « le socialisme » mondial.

En face de la menace existentielle portée par le prolétariat international, la bourgeoisie impérialiste internationale a pris conscience et acte d’un intérêt commun et supérieur : la contre-révolution mondiale. Ainsi, la situation internationale post-1945 a imposé aux pays impérialistes la création d’une nouvelle hégémonie — collective — sur le système impérialiste mondial, sous la forme d’une alliance qui devait être sauvegardée pour leur propre sauvegarde. Dans cette alliance anticommuniste, les pays impérialistes ont obtenu une hégémonie sur le marché mondial qui ne pouvait exister plus que collectivement, à l’époque de l’impérialisme. Isolément, aucun pays impérialiste n’avait ou ne pouvait avoir d’hégémonie dans le système impérialiste mondial (sans une hypothétique guerre interimpérialiste « absolue »), mais alliés, les pays impérialistes ont obtenu cette hégémonie, après 1945. Dans cette alliance s’observaient des rapports de forces entre pays impérialistes, mais ceux-ci étaient contraints par la perpétuation de l’alliance, c’est-à-dire restreints à une certaine intensité tolérable pour celle-ci. Ces contraintes et restrictions imposées aux impérialistes étaient auto-imposées, c’est-à-dire consenties par ces derniers, dans leurs propres intérêts communs et supérieurs. Les pays impérialistes ont dû s’allier, et cette alliance a dû à limiter la concurrence des monopoles impérialistes entre eux (dans une certaine mesure, selon les rapports de force dans l’alliance), pour la défense de leur hégémonie collective. En bref, le rapport de force entre capitalisme et socialisme a forcé les capitalistes a réorganiser leurs rapports de forces entre eux.

Les pays impérialistes qui se sont opposés plusieurs fois dans des guerres de la fin du XIXe siècle jusqu’à 1945, ont connu des relations interimpérialistes relativement pacifiques tout du long de la Guerre froide ; la forme pacifique de ces relations pendant cette période n’est pas la démonstration que l’impérialisme serait devenu moins chaotique ou violent, seulement que les contradictions interimpérialistes n’étaient plus les contradictions principales dans le monde.

Selon Lénine, dans L’impérialisme et la scission du socialisme :

« L’impérialisme, stade suprême du capitalisme d’Amérique et d’Europe, et ensuite d’Asie, a fini de se constituer vers 1898-1914. Les guerres hispano-américaine (1898), anglo-boer (1899-1902), russo-japonaise (1904-1905) et la crise économique de 1900 en Europe, tels sont les principaux jalons historiques de la nouvelle époque de l’histoire mondiale.31 »

La naissance de l’impérialisme a mis fin à une période relativement longue de développement relativement pacifique du capitalisme, entre 1871 et 1898 ; une quinzaine d’années plus tard, en 1914, l’impérialisme connaissait une 1re Guerre interimpérialiste mondiale ; une vingtaine d’années après la dernière, en 1937-1939, l’impérialisme connaissait une 2de Guerre interimpérialiste mondiale. En moins d’un demi-siècle, l’impérialisme a connu deux guerres mondiales pour le « repartage du monde ». Comment expliquer les 80 dernières années de relative paix interimpérialiste, sans nouvelle guerre mondiale pour un nouveau « repartage du monde » ? Les pays impérialistes étaient alliés contre un ennemi commun et supérieur : le communisme.

Qu’est-ce qui a contraint les impérialistes à limiter leur concurrence à une forme pacifique, c’est-à-dire à atténuer leurs contradictions interimpérialistes ? Dans le monde, la contradiction entre l’impérialisme et son contraire, les peuples opprimés, était devenue principale. À la fin de la 2de Guerre mondiale, avec la création des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, le socialisme s’est étendu à 1 tiers de l’humanité et jusqu’aux frontières des métropoles d’Europe de l’Ouest. Dans les années qui ont suivi, les luttes populaires anticoloniales ont rapidement enflammé l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Si l’URSS révisionniste est devenue une puissance sociale-impérialiste réactionnaire, après 1956, elle restait opposée aux pays impérialistes hégémoniques de l’alliance anticommuniste et en soutien (opportuniste) aux luttes populaires anticoloniales contre leurs empires coloniaux et semi-coloniaux.

La menace existentielle supérieure portée par le prolétariat international et les peuples opprimés du monde a créé une communauté d’intérêts impérialistes suffisamment forte pour servir de fondation suffisamment stable à une alliance anticommuniste. Cette alliance a eu pour but de former un bloc impérialiste pour contenir l’expansion du bloc communiste. Pour la bourgeoisie impérialiste internationale, l’intérêt à la concurrence interimpérialiste était devenu moindre que celui à l’alliance interimpérialiste. Si la concurrence des monopoles impérialistes entre eux n’a pas disparu, celle-ci a été régulée par l’alliance anticommuniste. C’est l’émergence de la superpuissance américaine, d’une part, mais surtout l’avancée mondiale du communisme, d’autre part, qui a donné à la bourgeoisie impérialiste internationale l’opportunité historique inédite de former une hégémonie collective sur le marché mondial, après 1945. Les contradictions interimpérialistes ont pu adopter une configuration particulière, en alliance, à cause de leur développement interne, d’une part, mais aussi et surtout à cause du développement de la contradiction supérieure entre l’impérialisme et les peuples opprimés, d’autre part.

Comprendre qu’« hégémonie » n’est pas synonyme de « force », mais de « commandement », est nécessaire pour comprendre le système impérialiste mondial. Dans un système, le déterminant le plus fort, dans l’absolu, peut ne pas être hégémonique, et l’hégémonie peut ne pas être celle du déterminant le plus fort, dans l’absolu, ni même celle d’un déterminant unique. Un déterminant faible, dans l’absolu, peut devenir hégémonique par sa place centrale dans le système : il sera donc le déterminant le plus fort, dans ce système, tout en restant plus faible que d’autres déterminants de ce même système, dans l’absolu. Un déterminant n’est hégémonique que si, et seulement si, il commande à la totalité du système, c’est-à-dire s’il détermine toutes ses composantes plus que tous les autres déterminants. Dans un système, une hégémonie peut être collective, c’est-à-dire celle de plusieurs déterminants rassemblés ; car, la question n’est pas de savoir quel déterminant détermine le plus, pris isolément, mais de savoir qu’est-ce qui détermine — qu’est-ce qui commande — le système, pris dans son ensemble ? L’hégémonie n’est pas une supériorité absolue, c’est-à-dire une force prise isolément (donc dans l’abstrait), mais une supériorité relative à l’organisation du système dans lequel celle-ci existe, c’est-à-dire un rapport de force. L’hégémonie est un saut qualitatif dans les rapports de force, un rapport de force supérieur à tous les autres rapports de force, puisqu’il est alors le dernier rapport dont la force importe.

Depuis la fin de la 2de Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique sont la première puissance impérialiste, mais ils n’ont pas directement d’hégémonie sur le marché mondial, d’eux-mêmes ; les États-Unis d’Amérique ont une hégémonie dans l’alliance interimpérialiste anticommuniste, et cette alliance a une hégémonie sur le marché mondial, depuis la fin de la 2de Guerre mondiale. Aujourd’hui, aucun pays impérialiste n’est hégémonique à lui seul, aucun ne possède de lui-même un commandement sur l’ensemble du système impérialiste mondial (contrairement à l’Angleterre au milieu du XIXe siècle). Les pays impérialistes du centre sont les pays impérialistes hégémoniques, car ils ont collectivement un commandement sur le système impérialiste mondial.

Prêter aux États-Unis d’Amérique une hégémonie économique mondiale qu’ils n’ont pas, c’est sous-estimer l’impérialisme français, allemand, japonais, etc., en ne les considérant que comme son prolongement ou soumis à lui. Or, l’ensemble des pays impérialistes hégémoniques sont bien des pays impérialistes dominants, qui se font concurrence, mais qui exploitent leurs propres sphères de domination (la propre rente impériale de leur propre « empire ») sans jamais être eux-mêmes exploités par le reste du monde. La dépendance politique des puissances impérialistes (hégémoniques) à la superpuissance américaine (dans cette hégémonie) n’est pas une dépendance économique. Nier l’indépendance économique des pays impérialistes de l’alliance interimpérialiste, ce n’est pas nécessairement les défendre comme de « moindres » impérialismes contre l’impérialisme américain, mais c’est sous-estimer la réalité de leur puissance et de leurs surprofits.

Selon Lénine, à l’époque de l’impérialisme, l’aristocratie ouvrière ne pouvait plus rester qu’un corps étranger au mouvement ouvrier d’un pays, une couche privilégiée de ce dernier, envers et contre lui ; le mouvement ouvrier d’un pays ne pouvait plus finir par disparaître dans l’aristocratie ouvrière, une telle situation était « invraisemblable, voire impossible ». Toujours selon Lénine, « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » s’est déjà produit dans l’histoire du capitalisme (ce que nul ne peut ignorer), en Angleterre au milieu du XIXe siècle, mais ne pouvait plus se reproduire, à l’époque de l’impérialisme. Embourgeoiser les prolétaires « de tout un pays », pour les rendre « entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde » est toujours souhaitable pour la bourgeoisie d’un pays ; à l’époque de l’impérialisme, cela n’est rendu « invraisemblable, voire impossible » que par la concurrence entre monopoles, c’est-à-dire par des « profits de monopoles » trop faibles pour cela. Or, la limitation des « profits de monopoles » par la concurrence entre monopoles s’est révélée plus relative et temporaire que prévu par Lénine : ce qu’il pensait « improbable » s’est réalisé !

Si les contradictions interimpérialistes s’étaient transformées en contradictions secondaires, mais que la contradiction entre l’impérialisme et les peuples opprimés, soutenue par le socialisme mondial, n’avait pas été aussi intense qu’en réalité, alors les impérialistes n’auraient pas été forcés de s’unir dans une alliance anticommuniste, ils n’auraient pas pu obtenir d’hégémonie collective et ils n’auraient pas pu maintenir des surprofits assez grands pour embourgeoiser le prolétariat de tout leur pays. Si les contradictions interimpérialistes s’étaient transformées en contradictions secondaires, mais que la contradiction entre l’impérialisme et les peuples opprimés, puis la contradiction entre le capitalisme et le socialisme, avaient été plus intenses qu’en réalité, alors les impérialistes, avec ou sans alliance anticommuniste, avec ou sans hégémonie collective, n’auraient pas pu maintenir des surprofits assez grands pour embourgeoiser le prolétariat de tout leur pays non plus. Or, les contradictions interimpérialiste se sont transformées en contradictions secondaires, avec une alliance anticommuniste et une hégémonie collective, sans destruction de l’impérialisme par une révolution mondiale, dans une situation créée par les contradictions interimpérialistes elles-mêmes.

Qu’est-ce qui a permis la transformation de toute la classe ouvrière anglaise en aristocratie ouvrière, pendant le milieu du XIXe siècle ? L’hégémonie de l’Angleterre sur le marché mondial. Qu’est-ce qui a permis et permet toujours la transformation de toute la classe ouvrière du centre impérialiste — dont la France fait partie — en aristocratie ouvrière, depuis la seconde moitié du XXe siècle ? L’hégémonie collective des pays du centre impérialiste sur le marché mondial, par leur alliance.

Lénine, dans L’impérialisme et la scission du socialisme, argumente que la bourgeoisie ne peut plus embourgeoiser le prolétariat de tout un pays, parce que « les trusts, l’oligarchie financière, la vie chère, etc., en permettant de corrompre de petits groupes de l’aristocratie ouvrière, écrasent, oppriment, étouffent et martyrisent de plus en plus la masse du prolétariat et du semi-prolétariat. » Cette affirmation de Lénine a été réfutée dans le centre impérialiste, mais elle a été confirmée dans le système impérialiste mondial. Une minorité des masses mondiales, le prolétariat du centre impérialiste, s’est enrichie au prix de l’exploitation féroce de la majorité des masses mondiales, le prolétariat et la paysannerie de la périphérie dominée.

Lénine, lorsqu’il parle de « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays », à tel point de créer une scission entre celle-ci et le mouvement ouvrier international, parle de la classe ouvrière de l’Angleterre au milieu du XIXe siècle. Lénine, lorsqu’il parle d’une « couche d’ouvriers embourgeoisés […], entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde », à tel point d’en faire « de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier », parle d’une couche de la classe ouvrière d’Europe de l’Ouest au début du XXe siècle. Les avantages matériels et politiques accordés à tout le prolétariat ou à une couche du prolétariat d’un pays, que Lénine décrit, n’ont pas de commune mesure avec ceux qui le sont toujours aujourd’hui en France et dans les autres pays impérialistes du centre. Le degré d’embourgeoisement qu’a atteint la couche supérieure du prolétariat international, celle du centre impérialiste, dans la seconde moitié du XXe siècle, est historiquement inédit — que ce soit relativement, comparé au reste du prolétariat international, ou absolument, en accumulation de valeur. La couche inférieure du prolétariat d’un pays impérialiste du centre, aujourd’hui, est beaucoup plus riche que la couche supérieure du prolétariat d’Angleterre, au milieu du XIXe siècle, ou d’Europe de l’Ouest, au début du XXe siècle.

Lénine, encore dans L’impérialisme et la scission du socialisme, nous donne un autre enseignement fondamental sur l’opportunisme dans les pays impérialistes :

« L’un des sophismes kautskistes les plus répandus consiste à se référer aux “masses”. Nous ne voulons pas, prétendent-ils, nous détacher des masses et des organisations de masse ! Mais réfléchissez à la façon dont Engels pose la question. Les “organisations de masse” des trade-unions anglaises étaient au XIXe siècle du côté du parti ouvrier bourgeois. Marx et Engels ne recherchaient pas pour autant une conciliation avec ce dernier, mais le dénonçaient. Ils n’oubliaient pas, premièrement, que les organisations des trade-unions englobent directement une minorité du prolétariat. Dans l’Angleterre d’alors comme dans l’Allemagne d’aujourd’hui, les organisations ne rassemblent pas plus de 1/5e du prolétariat. On ne saurait penser sérieusement qu’il soit possible, en régime capitaliste, de faire entrer dans les organisations la majorité des prolétaires. Deuxièmement, et c’est là l’essentiel, il ne s’agit pas tellement du nombre des adhérents à l’organisation que de la signification réelle, objective, de sa politique : cette politique représente-t-elle les masses, sert-elle les masses, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? C’est précisément cette dernière conclusion qui était vraie pour l’Angleterre du XIXe siècle, et qui est vraie maintenant pour l’Allemagne, etc.

Engels distingue entre le “parti ouvrier bourgeois” des vieilles trade-unions, la minorité privilégiée, et la “masse inférieure”, la majorité véritable ; il en appelle à cette majorité qui n’est pas contaminée par la “respectabilité bourgeoise”. Là est le fond de la tactique marxiste !32 »

La question que nous devons sans cesse nous poser, particulièrement dans les pays impérialistes, est : « cette politique représente-t-elle les masses, sert-elle les masses, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? » Souvent, cette question n’est tout simplement jamais posée par les opportunistes, par spontanéisme de droite ou de « gauche » : si une politique est avec les masses, dans les masses, alors elle ne pourrait que représenter et servir les masses ! Le problème soulevé par Lénine ne l’est jamais dans le schéma de pensée spontanéiste des opportunistes. Souvent, cette question — lorsqu’elle est posée — se limite aux masses que nous pouvons connaître et atteindre directement, c’est-à-dire aux masses en France ou en Occident. Or, cette question n’a de sens qu’avec du recul, c’est-à-dire posée pour le système capitaliste-impérialiste considéré dans sa totalité : cette politique représente-t-elle les masses mondiales, sert-elle les masses mondiales, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir de l’impérialisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité mondiale, sa conciliation avec l’impérialisme ? En bref, quid des masses mondiales dans la politique communiste dans les pays impérialistes ?

Nier la réalité de l’aristocratie ouvrière internationale, c’est la cécité, d’une part, au danger qu’elle représente pour l’internationalisme, et d’autre part, à la réelle envergure du travail de création d’une conscience de classe dans celle-ci. Baigner dans les représentations schématiques de la spontanéité ou de l’essence révolutionnaire du prolétariat, c’est se conforter sur la voie de l’opportunisme. La doxa sur le prolétariat comme classe révolutionnaire et internationale par essence, sur « les intérêts identiques des prolétaires de tous les pays », qui nie ou minore le phénomène de l’aristocratie ouvrière, est extrêmement dangereuse.

Premièrement, cette doxa fait le jeu de l’aristocratie ouvrière, elle va dans le sens de la perception que l’aristocratie ouvrière a d’elle-même comme victime de la « mondialisation », elle l’encourage dans une rhétorique qui mène au social-chauvinisme et au social-impérialisme. Or, cette perception est très éloignée de la réalité : les couches les plus pauvres du prolétariat du centre impérialiste sont plus riches et ont plus de droits démocratiques que les couches supérieures du prolétariat de la périphérie dominée. La pauvreté et la paupérisation existent jusque dans l’aristocratie ouvrière, mais malgré cette réalité, il faut oser rester rigoureux face aux discours pseudo-scientifiques.

Deuxièmement, cette doxa est l’« optimisme officiel » d’un Kautsky, c’est-à-dire la foi aveugle dans la seule essence révolutionnaire du prolétariat. Or, cette croyance n’a rien de fondé dans l’étude des conditions objectives, ce n’est qu’une pétition de principe qui vise à occulter l’absence réelle d’un potentiel révolutionnaire dans l’aristocratie ouvrière en tant que telle. L’« optimisme officiel » pseudo-révolutionnaire, accompagne le réformisme de l’aristocratie ouvrière, au lieu de le combattre, en voyant la révolte des masses là où il n’y a que la défense des privilèges internationaux.

Troisièmement, cette doxa conforte la fausse-conscience nationale de l’aristocratie ouvrière et porte ainsi un internationalisme abstrait, qui ne l’est qu’en mots. Or, ce pseudo-internationalisme ne défend en réalité que les intérêts de l’aristocratie ouvrière elle-même, en ramenant les intérêts du prolétariat des peuples opprimés aux siens. Cette fausse-conscience n’existe que dans les pays impérialistes, ou presque, car elle ne peut être audible et crédible que pour l’aristocratie ouvrière en question, de laquelle elle provient et à laquelle elle s’adresse.

Parfois, la perception victimaire et autocentrée que l’aristocratie ouvrière en déliquescence a d’elle-même peut aller jusqu’à considérer la France, pourtant un pays impérialiste hégémonique, comme un pays dominé (par les États-Unis d’Amérique, l’Allemagne, ou plus absurde encore, la Chine). La suite logique de cette position, c’est la défense de l’impérialisme français contre ses concurrents, c’est-à-dire prendre le parti de « notre » impérialisme dans ses luttes interimpérialistes. Le social-chauvinisme et le social-impérialisme sont alors explicites.

Dire ce que nous disons ci-dessus, aller à l’encontre des discours pseudo-scientifiques, pseudo-révolutionnaires et pseudo-internationalistes, est une hérésie pour le mouvement communiste en France. C’est là qu’un changement de perspective spatio-temporelle s’impose, car notre mouvement s’est accoutumé à l’aristocratie ouvrière, soudoyée et corrompue depuis « des dizaines d’années » dans nos pays impérialistes. Cette accoutumance a fait perdre de vue aux communistes dans leur ensemble ce que sont et ce que ne sont pas des conditions objectives révolutionnaires et une conscience de classe. La comparaison géographique et historique est impérative, pour cesser de projeter sur notre pays et notre période ce qui ne s’y applique pas, ou très mal, pour comprendre la réalité des pays dominés contemporains ou des pays impérialistes occidentaux avant 1945, et la nôtre avec celles-ci.

À l’époque de Marx et Engels, il suffisait de regarder les Français et de les comparer aux Anglais pour « voir ce qu’est une révolution », mais aujourd’hui, il faut regarder beaucoup plus loin que de l’autre côté de sa frontière pour voir cela. Le mouvement communiste en France est eurocentré de plusieurs manières ; d’abord, parce qu’il est dominé par les vestiges politiques de l’eurocommunisme, qui sont encore très profonds ; ensuite, parce qu’il est aussi dominé par d’autres tendances politiques eurocentrées, comme l’anarchisme ou le trotskisme. Cependant, au delà de telle ou telle tendance politique eurocentrée, le mouvement communiste en France souffre d’une idéologie eurocentrée, qui n’arrive plus à « voir ce qu’est une révolution », parce qu’il n’arrive plus à voir plus loin que les frontières de l’Occident, voire de la France. Autrement dit, le mouvement communiste en France n’arrive plus à voir plus loin que l’aristocratie ouvrière mondiale.

La prise de recul sur notre pays et notre période, c’est-à-dire l’effort de détachement de la vision du monde et d’elle-même de l’aristocratie ouvrière internationale, est nécessaire pour devenir véritablement communiste. À l’« optimisme officiel », naïf ou cynique, inconscient ou inconséquent, il faut opposer notre optimisme communiste. Cela commence par se purger de l’idéalisme aprioriste, qui fait primer la pensée a priori sur la pensée a posteriori, à rebours de la méthode scientifique : faire précéder l’essence sur l’existence du prolétariat ; raisonner pour confirmer des conclusions énoncées avant l’enquête ; inventer un potentiel là où nous aimerions en avoir un ; croire dans des déductions sans démonstrations ; etc. Nous ne pouvons pas retourner à l’utopisme, c’est-à-dire partir de l’Idée pour aller vers la matière ; au contraire, nous devons chercher la révolution en réalité, pour lutter dans son sens.

Les communistes doivent saisir « la tactique imposée au mouvement ouvrier par les conditions objectives de l’époque impérialiste », non pas ignorer ces dernières. Lutter pour la révolution en France, c’est lutter contre l’impérialisme de notre pays, contre le trade-unionisme de l’aristocratie ouvrière, et contre l’économisme des opportunistes. La contradiction entre Travail et Capital n’a jamais disparu dans notre pays (ni dans aucun autre), mais elle a été atténuée par la relation dissipative du centre impérialiste vers la périphérie dominée, c’est-à-dire que l’exploitation et l’oppression du prolétariat y ont été externalisées.

« L’entropie sociale se concentre donc dans la périphérie. Celle-ci rend plus complexe l’organisation des anti-impérialistes des pays dominés, et sert souvent de casus belli aux ingérences géopolitiques les plus explicites de la part des impérialistes, mais elle crée aussi un terreau révolutionnaire fertile.

La révolution ne viendra pas en premier des pays du centre — les plus industrialisés —, mais des pays dominés de la périphérie. Ce sont ces derniers qui seront (et sont déjà) les premiers touchés, dans l’ordre chronologique et d’intensité, par la crise du système capitaliste-impérialiste, tant écologique, économique, que politique. Leur qualité de pays dominé constitue un terreau révolutionnaire fertile : les conditions objectives des travailleuses et travailleurs ne leur laissent “rien d’autre à perdre que leurs chaînes”, celles de l’impérialisme en plus de celles du capitalisme. Ce sont donc d’abord dans ces pays que se présenteront des situations révolutionnaires. L’avant-garde communiste mondiale est le prolétariat des nations dominées. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tâches révolutionnaires en France et que la révolution communiste n’y est pas à l’ordre du jour. Nos devoirs sont identiques dans le fond, mais diffèrent dans la forme qu’ils revêtent. Il ne faut pas s’imaginer une situation révolutionnaire (ou son imminence) dans tous les remous de protestations populaires, à la moindre explosion de violence sociale, ou derrière chaque soubresaut syndical de notre aristocratie ouvrière : encore une fois, “prendre ses rêves pour des réalités”. Mais la révolte des masses travailleuses est ici aussi imprévisible, et souvent plus proche que ce que l’on s’autorise à croire.

L’impérialisme se combat sur deux fronts : d’où proviennent et où s’étendent ses tentacules. Lutter contre l’impérialisme, donc contre l’échange inégal, c’est lutter pour la recréation de conditions révolutionnaires dans l’actuel centre. Sans périphérie exploitée, pas de centre exploiteur, donc, pas d’aristocratie internationale du prolétariat (“l’embourgeoisement” des ouvriers des pays dominants). Les révolutionnaires de la périphérie, en luttant contre l’impérialisme, luttent en synergie avec les révolutionnaires du centre, lorsqu’ils luttent contre “leur” impérialisme et pour la reconstruction de leur mouvement.

Le meilleur service que nous pouvons rendre à la révolution communiste mondiale est de travailler où nous sommes à celle-ci, conjointement avec les communistes du monde entier. Le système capitaliste-impérialiste étant mondial, la victoire finale du communisme sera mondiale aussi. Pour cela, il faut que les prolétaires et peuples dominés de tous les pays soient unis dans ce combat. Cet internationalisme révolutionnaire passe, par exemple, par l’entraide concrète et l’échange des expériences et connaissances de chacun.33 »

« Le prolétariat international doit être ligué dans la révolution mondiale face à l’union sacrée des bourgeoisies. Pour vaincre, le prolétariat doit apparaître unique. L’internationalisme n’est pas un universalisme aveugle à l’hétérogénéité mondiale de la condition de prolétaire. C’est un combat en soi pour cette unicité, la convergence dans le communisme. Le prolétariat, tout international qu’il est, est traversé de contradictions, y compris de contradictions antagoniques. Celles-ci doivent être résolues (niées dialectiquement), et non pas ignorées (niées mécaniquement), pour rendre possible et développer la conscience de classe internationale du prolétariat.34 »

4. La crise de l’impérialisme et de l’opportunisme

Après la 2de Guerre mondiale, l’embourgeoisement de la classe ouvrière des pays impérialistes hégémoniques a pris la forme d’un système particulier (qui n’est pas sans rappeler le « lloydgeorgisme ») : le consensus keynésien.

« [D]evant les offensives croissantes en récurrence et en profondeur du prolétariat, le Capital a dû changer sa stratégie, pour se sauvegarder. Avec l’apparition de l’URSS, du Komintern et des Partis communistes, post-1918, puis des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, post-1945, la dictature bourgeoise a revêtu une nouvelle forme : le consensus keynésien.

L’apparition des entrailles de la boucherie interimpérialiste de 1914-1918, de la première dictature du prolétariat d’échelle nationale, en lieu et place d’un empire gouverné par une dynastie tricentenaire, fut un coup d’effroi qu’il est dur de concevoir à notre époque. Les statistiques sur la redistribution des richesses dans les pays capitalistes-impérialistes, avant et après 1917, parlent d’elles-mêmes. Inutile d’ajouter que cette terreur ne s’est pas amoindrie avec l’expansion de l’influence communiste sur un tiers de l’humanité, après la victoire soviétique contre l’Allemagne hitlérienne et la victoire du Parti communiste de Chine contre le Japon militariste et le Kuomintang. Il est univoque que frappée par l’horreur du bolchevisme, la bourgeoisie internationale a généralisé l’adjonction de la carotte au bâton, pour tenter de contenir à tout prix la menace existentielle du communisme. Cette épée de Damoclès a entretenu un complexe obsidional — qui fait écho à celui de l’URSS d’alors — relatif au mouvement communiste, qui a motivé la bourgeoisie à céder du terrain aux élans du Travail, selon la logique de “lâcher du lest, pour ne pas s’écraser”. Dire cela ne dénigre pas le rôle actif des luttes du prolétariat dans la conquête de ces réformes, rendues possibles par son niveau d’organisation supérieur (l’existence des Partis communistes et du Komintern). Mais il ne faut pas avoir une compréhension unilatérale de cette relative retraite de la bourgeoisie. Il est vrai de dire que le camp du Travail a conquis, mais il est autant vrai de dire que le camp du Capital a laissé prendre. Il n’y a pas eu l’un sans l’autre, car c’est parce que le camp du Travail était puissant et menaçant, qu’il a pu prendre autant et que la bourgeoisie était suffisamment terrorisée pour modérer sa réaction — jouer la carte de la “paix sociale”. […]

Le consensus keynésien en est un en ce qu’il est un compromis social-impérialiste, entre l’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie impérialiste, dans les pays dominants. Ce compromis est bilatéral : le mouvement ouvrier a conquis et imposé, autant que la dictature bourgeoise a permis et consenti.35 »

Le consensus keynésien n’est pas qu’un système permis par la bourgeoisie impérialiste et ses surprofits, c’est aussi un système imposé par l’aristocratie ouvrière et son haut niveau d’organisation. C’est là où le prolétariat était historiquement le mieux organisé qu’il s’est le plus embourgeoisé : dans la grande industrie. Là aussi, le mouvement d’embourgeoisement fut réciproque, c’est-à-dire bilatéral. Premièrement, le prolétariat de la grande industrie était particulièrement dangereux, c’était lui qui tenait toutes les places fortes ouvrières, le pacifier était donc particulièrement important. Deuxièmement, le prolétariat de la grande industrie était le plus lié aux monopoles impérialistes, c’était lui qui pouvait le plus directement bénéficier des surprofits extraits et accumulés par les capitalistes-impérialistes de la grande industrie en question. Les deux conditions étaient remplies pour un pacte social-impérialiste : le prolétariat pouvait contraindre et la bourgeoisie pouvait permettre. En conséquence : il y a eu surembourgeoisement du prolétariat industriel du centre impérialiste. La grande industrie des métropoles impérialistes concentre l’aristocratie ouvrière nationale de l’aristocratie ouvrière internationale (la couche supérieure de la couche supérieure du prolétariat international).

La grande industrie est toujours le lieu où le travail fait apparaître le plus clairement, le plus explicitement, l’opposition entre le Travail et le Capital, entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise. La coopération collective permanente de larges groupes d’ouvrières et d’ouvriers, dans la production puis dans la lutte, face à l’encadrement capitaliste, est un fort vecteur de solidarité et de pédagogie ouvrière ; les ouvrières et ouvriers apprennent ensemble leurs intérêts ouvriers. Ceci dit, ces secteurs de la production sont aussi ceux où les ouvrières et ouvriers sont les plus embourgeoisés, précisément parce que la forme de la production dans la grande industrie favorise l’éducation et l’organisation du prolétariat, en tant que classe. Là où le mouvement ouvrier a hier été le plus fort est aussi là où le mouvement de l’aristocratie ouvrière est aujourd’hui le plus fort ; si le mouvement ouvrier y persiste toujours, c’est alors très minoritairement.

« Le consensus keynésien est social-impérialiste, car son existence a été rendue possible par les surprofits de l’impérialisme — l’échange inégal. C’est l’impérialisme qui a créé une telle situation, où un taux de profit satisfaisant peut être concilié avec une réduction du taux d’exploitation du prolétariat. Cet allègement de la violence sociale du capitalisme ici, s’est donc fait aux dépens du prolétariat des pays dominés.

La conception et l’implémentation du consensus keynésien ont été progressives : ses préfigurations avec les lois sociales bismarckiennes (comme composantes des lois antisocialistes), de 1883 à 1889 ; ses prémices avec les politiques redistributives pour les métropoles, au lendemain de la 1re Guerre mondiale ; le New Deal (et homologues), issu de la Grande dépression de 1929 ; puis sa généralisation en Occident avec le plan Marshall et la construction des “États-providences”, au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

Économiquement, il a consisté en une augmentation du prix de la force de travail. Directement, par l’augmentation des salaires et la baisse du temps de travail (toutes choses égales par ailleurs), et indirectement, par les acquis sociaux gagnés (par exemple, la Sécurité sociale). Un transfert de valeur vers le prolétariat s’est opéré dans la péréquation des profits, et leur poursuite par la bourgeoisie a été régulée. “L’État-providence”, paternaliste et interventionniste, a été la nouvelle forme de l’État bourgeois de métropole, correspondant à ce nouveau paradigme.

Politiquement, le consensus keynésien s’est accompagné du collaborationnisme de classe (et de l’interclassisme), c’est-à-dire du sacrifice de l’autonomie politique du prolétariat, au profit des concessions accordées dans la réduction de l’exploitation. Le mouvement communiste des pays impérialistes a progressivement abandonné la stratégie révolutionnaire de conquête du pouvoir, puis la révolution et la dictature du prolétariat. Les revendications politiques de classe se sont graduellement dissoutes dans des revendications strictement économiques, jusqu’à ce que ces dernières ne les substituent complètement. Les projets de transformation ont disparu pour être remplacés par des projets de gestion.

Le consensus keynésien a été une retraite stratégique de la bourgeoisie, devant les avancées nationales et internationales du prolétariat. Pour contenir les positions conquises par le prolétariat (les pays socialistes), il a été l’aspect intérieur (un répit dans les pays impérialistes), d’une stratégie anticommuniste, doublé d’un durcissement extérieur (le renforcement de l’encerclement impérialiste — dont la politique de containment). Le mouvement communiste a capitulé en Occident et en URSS, en se convertissant au révisionnisme. En Occident, il s’est laissé piéger par des promesses de gains immédiats, et parallèlement en URSS, il a reculé devant les positions impérialistes, l’un entraînant l’autre vers la victoire du révisionnisme dans les Partis communistes occidentaux et en URSS.36 »

« L’on pourrait croire ici que le keynésianisme était une reconfiguration au détriment de la bourgeoisie. Or, ce n’est pas forcément le cas. Les limitations interventionnistes dans l’économie restreignent la concurrence et l’exploitation du Travail, mais cette contrainte a aussi pour contrepartie de créer un capitalisme plus stable, en limitant la recherche immédiate du profit maximal, donc ses crises de surproduction, avec elle les luttes intermonopolistes et interimpérialistes, et en pacifiant les masses prolétaires.37 »

Comme Marx et Engels puis Lénine l’ont tous les trois noté, le développement relativement stable et pacifique du capitalisme (d’où une abondance de surprofits impérialistes) est fortement corrélé au développement de l’opportunisme. Cet ensemble de causes et de conséquences se matérialise dans le phénomène de l’aristocratie ouvrière.

Lénine, dans sa polémique contre le social-chauvinisme et le social-impérialisme, La faillite de la IIde Internationale, a développé sur cette relation, entre la paix et l’opportunisme, à la lumière de la 1re Guerre interimpérialiste mondiale :

« Par social-chauvinisme nous entendons la reconnaissance de l’idée de la défense de la patrie dans la guerre impérialiste actuelle, la justification de l’alliance des socialistes avec la bourgeoisie et les gouvernements de “leurs” pays respectifs dans cette guerre, le refus de préconiser et de soutenir les actions révolutionnaires prolétariennes contre “leur” bourgeoisie, etc. Il est tout à fait évident que le contenu idéologique et politique essentiel du social-chauvinisme concorde entièrement avec les principes de l’opportunisme. C’est un seul et même courant. L’opportunisme, placé dans le cadre de la guerre de 1914-1915, engendre le social-chauvinisme. Le principal, dans l’opportunisme, c’est l’idée de la collaboration des classes. La guerre pousse cette idée à son terme logique en adjoignant à ses facteurs et stimulants coutumiers toute une série de facteurs et stimulants exceptionnels, en obligeant, au moyen de menaces et de violences particulières, la masse amorphe et divisée à collaborer avec la bourgeoisie : cela élargit naturellement le cercle des partisans de l’opportunisme et explique pleinement le passage à ce camp de bien des radicaux d’hier.

L’opportunisme consiste à sacrifier les intérêts fondamentaux de la masse des hommes aux intérêts temporaires d’une infime minorité d’entre eux, ou, en d’autres termes, l’alliance d’une partie des ouvriers avec la bourgeoisie contre la masse du prolétariat. La guerre rend cette alliance particulièrement manifeste et forcée. L’opportunisme a été engendré pendant des dizaines d’années par les particularités de l’époque du développement du capitalisme où l’existence relativement pacifique et aisée d’une couche d’ouvriers privilégiés les “embourgeoisait”, leur donnait des bribes des bénéfices du capital national, leur épargnait la détresse, les souffrances, et les détournait des tendances révolutionnaires de la masse vouée à la ruine et à la misère. La guerre impérialiste est le prolongement direct et le couronnement de cet état de choses, car c’est une guerre pour les privilèges des nations impérialistes, pour un nouveau partage entre elles des colonies, pour leur domination sur les autres nations. Sauvegarder et consolider leur situation privilégiée de “couche supérieure”, de petite bourgeoisie ou d’aristocratie (et de bureaucratie) de la classe ouvrière, tel est le prolongement naturel en temps de guerre des espoirs opportunistes petits-bourgeois et de la tactique correspondante, telle est la base économique du social-impérialisme d’aujourd’hui. Et, bien entendu, la force de l’habitude, la routine d’une évolution relativement “pacifique”, les préjugés nationaux, la peur des brusques changements et l’incrédulité à leur égard, tout cela a joué le rôle de circonstances complémentaires qui ont renforcé l’opportunisme aussi bien que la conciliation hypocrite et lâche avec lui, soit-disant pour un temps seulement, soit-disant seulement pour des causes et des motifs particuliers. La guerre a modifié l’aspect de l’opportunisme qui avait été cultivé durant des dizaines d’années ; elle l’a porté à un degré supérieur, a augmenté le nombre et la variété de ses nuances, multiplié les rangs de ses partisans, enrichi leur argumentation d’une foule de nouveaux sophismes ; elle a fondu pour ainsi dire quantité de nouveaux ruisseaux et filets avec le courant principal de l’opportunisme, mais ce courant principal n’a pas disparu. Au contraire.

Le social-chauvinisme, c’est l’opportunisme mûri au point que cet abcès bourgeois ne peut plus continuer à subsister comme autrefois au sein des partis socialistes.38 »

Lénine poursuit :

« Tout le monde est d’accord pour dire que l’opportunisme n’est pas un effet du hasard, ni un péché, ni une bévue, ni la trahison d’individus isolés, mais le produit social de toute une époque historique. Cependant, tout le monde ne médite pas suffisamment sur la signification de cette vérité. L’opportunisme est le fruit de la légalité. Les partis ouvriers de l’époque 1889-1914 devaient utiliser la légalité bourgeoise. Quand la crise éclata, il fallait passer à l’action illégale (or, il est impossible d’effectuer ce passage autrement qu’avec l’énergie et la résolution les plus grandes, combinées à toute une série de ruses de guerre). Pour empêcher cette transition, il suffit d’un seul [opportuniste comme] Südekum, car tout le “vieux monde”, pour emprunter le langage historico-philosophique, est pour lui, — car Südekum a toujours livré et livrera toujours à la bourgeoisie tous les plans de guerre de son ennemi de classe, pour emprunter le langage politique pratique.39 »

Au développement pacifique du capitalisme répond un développement pacifique du mouvement ouvrier ; cela s’est vérifié entre le XIXe et le XXe siècle, et à nouveau pendant la seconde moitié du XXe siècle, en Occident ; or, la lutte pacifique, légale, est la forme dominante, mais généralement secondaire, c’est-à-dire la forme conservatrice (ancienne) de lutte du mouvement ouvrier. Depuis la fin de la 2de Guerre mondiale, le mouvement ouvrier occidental joui d’une période de développement du capitalisme encore plus longue et encore plus pacifique que celle qu’a connu la IIde Internationale ; pendant celle-ci, le mouvement communiste n’est pas devenu moins opportuniste que le mouvement social-démocrate avant lui.

« L’opportunisme est le fruit de la légalité », nous dit Lénine d’une manière on ne peut plus transparente ; or, pour que le mouvement ouvrier puisse se développer dans la légalité, il faut que le régime bourgeois soit lui-même en paix relative, c’est-à-dire que l’économie capitaliste puisse se développer dans la stabilité ; sinon, l’opportunité de la légalité n’est pas donnée aux opportunistes. L’opportunisme, parce qu’il est le fruit de la légalité, se développe non seulement en dépendance du régime bourgeois, en général, mais en dépendance du régime bourgeois d’une période pacifique du capitalisme, en particulier, c’est-à-dire d’une période historiquement éphémère ! Le développement de l’opportunisme dépend du bon vouloir de la bourgeoisie (ce qui n’exclut pas le rapport de force avec celle-ci), à un moment donné, bon vouloir qui dépend lui-même du taux de profit de la bourgeoisie en question, c’est-à-dire de la concurrence sur le marché mondial. L’opportunisme ne s’en remet ainsi pas seulement à la légalité de l’État bourgeois, mais à la stabilité du mode de production capitaliste !

La politique opportuniste, c’est la politique bourgeoise de l’aristocratie ouvrière. Le développement de l’opportunisme est lié au développement de l’aristocratie ouvrière, parce que le développement de la lutte légale est lié au développement de l’aristocratie ouvrière. La lutte légale est la lutte privilégiée des couches supérieures du prolétariat, parce que ces couches peuvent trouver une pleine satisfaction de leurs revendications temporaires (réformistes) avec celle-ci (contrairement à d’autres couches inférieures, donc moins riches, auxquelles moins de surprofits peuvent être alloués, ou desquelles ces surprofits sont extraits dans les colonies et semi-colonies). L’aristocratie ouvrière adore la légalité, et l’opportunisme adore l’aristocratie ouvrière, dont il est l’expression politique dans le mouvement communiste. L’opportunisme, que ce soit à la suite ou au-devant de l’aristocratie ouvrière, recherche la légalité, et lorsqu’il la trouve, s’y accroche ; l’opportunisme devient toujours, tôt ou tard, l’expression bourgeoise de l’aristocratie ouvrière, lorsqu’elle ne l’est pas déjà. L’opportunisme produit la légalité, mais la légalité produit l’opportunisme. L’opportunisme, parce qu’il est le reflet politique de l’aristocratie ouvrière, de l’embourgeoisement du prolétariat, se dirige vers la légalité. C’est vrai. Cependant, la légalité, parce qu’elle est la politique préférée de l’aristocratie ouvrière, la pratique qui plaît le plus à la classe autant qu’à la vision du monde bourgeoise, se dirige vers l’opportunisme. Ça n’est pas moins vrai. Dans cette relation, la base économique prime sur la structure politique, sur et pour laquelle elle s’élabore, mais dialectiquement, pas mécaniquement.

Lénine conclut :

« De là découle la réponse à la question posée plus haut : comment combattre le social-chauvinisme ? Le social-chauvinisme, c’est l’opportunisme à tel point mûri, devenu à tel point vigoureux et impudent pendant la longue époque du capitalisme relativement “pacifique”, à tel point cristallisé sous le rapport idéologique et politique, à tel point lié d’amitié avec la bourgeoisie et les gouvernements, qu’on ne saurait tolérer l’existence d’un pareil courant au sein des partis ouvriers social-démocrates. Si l’on peut encore s’accommoder de minces et faibles semelles quand on marche sur les trottoirs civilisés d’une petite ville provinciale, il est impossible de se passer de grosses semelles cloutées quand on va dans la montagne. Le socialisme en Europe est sorti du stade relativement pacifique et limité au cadre national étroit. Avec la guerre de 1914-1915, il est entré dans le stade des actions révolutionnaires, et la rupture complète avec l’opportunisme, l’expulsion de ce dernier du sein des partis ouvriers, sont incontestablement à l’ordre du jour.

Naturellement, de cette définition des tâches que la nouvelle époque du développement mondial du socialisme assigne à ce dernier, on ne saurait encore déduire directement avec quelle rapidité et sous quelles formes précises les partis ouvriers social-démocrates révolutionnaires se sépareront, dans chaque pays, des partis opportunistes petits-bourgeois. Mais de là se dégage la nécessité de prendre nettement conscience que cette séparation est inéluctable et d’orienter dans ce sens toute la politique des partis ouvriers. La guerre de 1914-1915 marque un si grand tournant dans l’histoire que l’attitude envers l’opportunisme ne peut rester ce qu’elle était autrefois. On ne saurait effacer le passé ; on ne peut rayer ni de la conscience des ouvriers, ni de l’expérience de la bourgeoisie, ni des acquisitions politiques de notre époque en général, le fait que les opportunistes se sont révélés, au moment de la crise, le noyau des éléments qui, au sein des partis ouvriers, sont passés du côté de la bourgeoisie. L’opportunisme, pour parler à l’échelle européenne, était pour ainsi dire à l’état juvénile avant la guerre. La guerre une fois déclenchée, il est devenu complètement adulte et on ne peut plus lui rendre son “innocence” et sa jeunesse. On a vu mûrir toute une couche sociale de parlementaires, de journalistes, de fonctionnaires du mouvement ouvrier, d’employés privilégiés et de certains contingents du prolétariat, couche qui s’est intégrée à sa bourgeoisie nationale et que celle-ci a parfaitement su apprécier et “adapter” à ses vues. Impossible de faire tourner à rebours ni d’arrêter la roue de l’histoire on peut et l’on doit avancer sans crainte, en passant du stade préparatoire, légal, des organisations de la classe ouvrière prisonnières de l’opportunisme, à des organisation révolutionnaires du prolétariat qui sachent ne pas se borner à la légalité, qui soient capables de se prémunir contre la trahison opportuniste et qui entament “la lutte pour le pouvoir”, la lutte pour le renversement de la bourgeoisie.40 »

Ce que dit Lénine ci-dessus, il le dit dans les conditions objectives révolutionnaires de 1915, peut avant l’irruption de multiples situations révolutionnaires partout en Europe entre 1916 (Irlande) jusqu’au début des années 1920. Cela signifie-t-il que ce que dit Lénine ci-dessus n’est valable que dans des conditions objectives révolutionnaires, où les situations révolutionnaires s’annoncent déjà ? Non.

La rupture radicale avec l’opportunisme est un enseignement historique profond et universel du léninisme ; la nature de classe bourgeoise de l’opportunisme ne s’est révélée que progressivement dans la IIde Internationale, et vraiment complètement qu’avec la faillite de cette dernière, mais cela ne signifie pas que cette nature de classe n’était pas déjà là avant de se révéler. Autrement dit, si les opportunistes ne se sont pas ouvertement ralliés à leur bourgeoisie avant 1914, les opportunistes n’en étaient pas moins déjà des défenseuses et défenseurs de la bourgeoisie dans le mouvement social-démocrate. Considérer que la rupture radicale avec l’opportunisme n’est pas toujours nécessaire, soit parce que l’opportunisme ne serait pas toujours une politique bourgeoise, soit parce que cette rupture ne serait nécessaire que lorsque cette politique bourgeoise devient ouverte, c’est ignorer l’expérience historique de la IIde Internationale. Ne pas tenir compte de cette expérience historique extrêmement précieuse, d’autant plus par le prix auquel le prolétariat international l’a payé, serait d’une absurdité criminelle.

La rupture radicale avec l’opportunisme à laquelle appelle Lénine, c’est non seulement une rupture formelle et institutionnelle, mais surtout une rupture politique et idéologique, c’est-à-dire pratique. La transition de la lutte légale à illégale, de la lutte pour des réformes à des luttes pour le pouvoir, n’est pas possible du tout au tout, du jour au lendemain — la IIde Internationale l’a prouvée. Un appareil politique construit pour l’une, mais pas pour l’autre, d’une part, et une direction politique formée à l’une, mais pas à l’autre, d’autre part, ne peuvent pas se convertir de l’une vers l’autre lorsque nécessaire. Si nous nous contentons de la lutte légale, permise et imposée par la longue période pacifique du capitalisme dans laquelle nous nous trouvons toujours, nous partagerons le même destin historique que la IIde Internationale.

Lénine, parce qu’il polémique contre la IIde Internationale, se concentre sur l’opportunisme de droite, mais il serait une erreur de considérer que les critiques de Lénine s’y limitent, que l’opportunisme de « gauche » serait immunisé à ce à quoi l’opportunisme de droite est vulnérable. L’opportunisme de « gauche » est moins directement et moins explicitement la politique bourgeoise dans le mouvement ouvrier, mais il finit toujours par l’être lui aussi. D’une part, le gauchisme affaiblit le communisme et renforce le réformisme, objectivement, par sa politique aventuriste et sectaire. D’autre part, le gauchisme finit par dévier à droite à un moment donné, pour les mêmes erreurs fondamentales qui le font dévier à « gauche » plus tôt. Ainsi, le gauchisme, s’il ne peut pas être identifié au social-impérialisme et au social-chauvinisme (contrairement au réformisme), n’en reste pas moins une politique qui y mène à terme.

Hoxha, dans L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, développe la relation entre la victoire du consensus keynésien et la victoire du révisionnisme dans les Partis communistes, en Europe occidentale :

« Le développement de l’économie occidentale après la guerre a également exercé une grande influence sur la diffusion des idées opportunistes et révisionnistes dans les partis communistes. Certes, l’Europe occidentale a été dévastée par la guerre, mais son redressement a été relativement rapide. Les capitaux américains qui ont afflué en Europe par le biais du “plan Marshall”ont permis de reconstruire les usines, les installations, les transports et l’agriculture de manière à ce que leur production s’accroisse rapidement. Ce développement a ouvert de nombreux emplois et, pendant une longue période, a non seulement absorbé toute la main-d’œuvre libre, mais a même créé une certaine pénurie de main-d’œuvre.

Cette situation, qui a permis à la bourgeoisie de réaliser d’importants superprofits, lui a permis de desserrer un peu les cordons de la bourse et d’atténuer quelque peu les conflits du travail. Dans le domaine social, en matière d’assurance sociale, de santé, d’éducation, de législation du travail, etc., elle a pris certaines mesures pour lesquelles la classe ouvrière s’était battue avec acharnement. L’amélioration évidente du niveau de vie des travailleurs par rapport à celui de l’époque de la guerre et même avant la guerre, la croissance rapide de la production, résultant de la reconstruction de l’industrie et de l’agriculture et du début de la révolution technique et scientifique, ainsi que le plein emploi de la main-d’œuvre, ont ouvert la voie à la floraison, parmi l’élément opportuniste non formé, de points de vue sur le développement du capitalisme sans conflits de classe, sur sa capacité à éviter les crises, sur l’élimination du phénomène du chômage, etc. Cet enseignement majeur du marxisme-léninisme, selon lequel les périodes de développement pacifique du capitalisme deviennent une source de propagation de l’opportunisme, a été confirmé une fois de plus. La nouvelle couche de l’aristocratie ouvrière, qui s’est considérablement développée au cours de cette période, a commencé à exercer une influence de plus en plus négative dans les rangs des partis et de leurs directions en introduisant des idées et des points de vue réformistes et opportunistes.

Sous la pression de ces circonstances, les programmes de ces partis communistes ont été réduits de plus en plus à des programmes démocratiques et réformistes minimaux, tandis que l’idée de la révolution et du socialisme s’éloignait de plus en plus. La stratégie majeure de transformation révolutionnaire de la société a cédé la place à une stratégie mineure concernant les problèmes actuels, qui a été absolutisée et est devenue la ligne politique et idéologique générale.

C’est ainsi qu’après la Seconde Guerre mondiale, le parti communiste italien, celui de France, de Grande-Bretagne et, par la suite, celui d’Espagne ont commencé à s’écarter progressivement du marxisme-léninisme, à adopter des points de vue et des thèses révisionnistes et à s’engager sur la voie du réformisme. Lorsque le révisionnisme khrouchtchévien est apparu sur la scène, le terrain était propice pour qu’ils l’adoptent et s’unissent fermement à lui dans la lutte contre le marxisme-léninisme.41 »

Depuis les années 1980-1990, avec la fin de la Guerre froide, l’hégémonie des pays impérialistes du centre se fissure, sa tendance est à la dislocation, mais elle se maintient jusqu’à aujourd’hui. Les deux causes principales de la fin de l’hégémonie des pays impérialistes du centre sont, premièrement, les contradictions interimpérialistes dans leur alliance, et deuxièmement, les contradictions interimpérialistes entre leur alliance et les pays impérialistes challengeurs de la semi-périphérie (la Russie et la Chine). Les « ententes » entre « puissances » ne peuvent être que « provisoires » et ne peuvent avoir d’autres « bases que la force ». Or, l’alliance interimpérialiste anticommuniste était imposée par une force qui n’existe plus : les pressions de la relation entre impérialistes sont maintenant plus fortes que les pressions de la relation entre impérialisme et socialisme mondiaux. L’alliance interimpérialiste anticommuniste (du centre) qui s’est formée après la 2de Guerre mondiale s’est reconvertie entre les années 1990 et les années 2000 en alliance interimpérialiste contre les pays impérialistes challengeurs (de la semi-périphérie) : la Chine et la Russie. Les pays impérialistes hégémoniques de l’alliance interimpérialiste anticommuniste ont ainsi conservé leur hégémonie collective sur le système impérialiste mondial en transformant leur alliance.

Après la fin de la Guerre froide, avec l’effondrement de l’URSS et des démocraties populaires d’Europe de l’Est, et la restauration du capitalisme en Chine, les contradictions interimpérialistes sont redevenues de plus en plus importantes dans le système impérialiste mondiale. Les conditions de l’alliance des pays impérialistes du centre, donc de leur hégémonie collective, c’est-à-dire les conditions de l’existence des pays impérialistes occidentaux comme pays impérialistes hégémoniques, ne sont plus qu’une certaine configuration des luttes interimpérialiste qui oppose un bloc encore hégémonique à un bloc challengeur. Cependant, les forces extérieures qui maintiennent cette alliance (les challengeurs) ne sont plus nécessairement supérieures aux forces intérieures dans cette alliance. Les contradictions interimpérialistes ont rendu possible et nécessaire la perpétuation de l’alliance interimpérialiste des pays impérialistes du centre, mais elles seules ne peuvent pas la rendre pérenne, car elles agissent autant pour sa perpétuation que pour sa dislocation. Les tendances externes à l’alliance des pays impérialistes du centre la conservent, mais ses tendances internes la détruisent, et les premières ne sont plus nécessairement supérieures aux secondes. Parce que la contradiction entre l’impérialisme et le socialisme n’est plus la contradiction principale dans le monde, depuis la fin de la Guerre froide, les contradictions interimpérialistes, de plus en plus importantes, ne rendent plus possible que des alliances interimpérialistes de plus en plus « provisoires » (instables, fragiles, temporaires, etc.). Les « ententes provisoires » entre « puissances », parce qu’elles n’ont pas « d’autre base, d’autre principe que la force », en l’absence d’une force supérieure, n’en sont que plus provisoires.

Comme Lénine l’a noté à son époque, la bourgeoisie impérialiste ne peut « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » que dans une situation de monopole — d’hégémonie — sur le marché mondial, offrant des surprofits de monopoles pour ce faire. Son erreur de prédiction sur l’improbabilité, voire l’impossibilité, qu’une telle situation se présente à nouveau sur le marché mondial, à l’époque de l’impérialisme, n’enlève rien à la justesse de son raisonnement : pour acheter « pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » il faut pouvoir se le permettre — matériellement.

Si la concurrence entre monopoles impérialistes, à l’intérieur même du centre impérialiste, a été suffisamment contrainte pour rendre possible le consensus keynésien, ce n’est que par une intervention extérieure à celle-ci — qui n’existe plus aujourd’hui !

« Le consensus keynésien a été une grande victoire pour le camp du Capital, en ce qu’il a mis fin aux conditions ayant rendu nécessaire son adoption. D’une part, en étant à l’origine de la crise organique du mouvement ouvrier qui a décomposé le mouvement communiste, laissant donc le camp du Travail désorganisé et impuissant — sans force ni direction. D’autre part, en mettant fin à la crise économique générale dans laquelle le capitalisme était embourbé dans l’entre-deux-guerres, en créant un immense débouché économique (l’aristocratie ouvrière), rendant ainsi possible la croissance de la production et des profits.

Cependant, en ayant été une issue de la crise politique et économique du capitalisme, le consensus keynésien a rempli son rôle historique contre-révolutionnaire. Sa victoire a annoncé sa fin, d’autant plus que le capitalisme a connu de nouvelles crises, qui ont imposé à la bourgeoisie impérialiste d’agir pour maintenir et augmenter son taux de profit. Plus rien n’a retenu le Capital, et ses exigences n’ont plus été satisfaites : le consensus keynésien n’étant plus dans les intérêts politiques ni économiques du Capital, il est donc devenu obsolète.

Après une phase historique de retraite, la bourgeoisie est rentrée, avec les années 80, dans une phase d’offensive : le néolibéralisme. Il est l’entreprise de dissolution du consensus keynésien, c’est-à-dire le retour du capitalisme à sa forme antérieure à la 1re Guerre mondiale. C’est le mouvement de démantèlement des structures faisant obstacle à l’augmentation des profits, dont et surtout celles régulant le prix de vente de la force de travail — les acquis sociaux. Il s’observe aux échelles nationales respectives, mais aussi à l’échelle internationale, de la part d’institutions tel que le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, ou la Banque mondiale.

Au consensus keynésien, paternaliste et interventionniste, s’est substitué le consensus de Washington, libéral et dérégulateur, ce qui se traduit par l’abandon de “l’État-providence”. Le néolibéralisme répond à la faiblesse du mouvement ouvrier et aux nouvelles difficultés économiques du Capital, dans les convulsions du système capitaliste-impérialiste.

Nous parlons ici de plusieurs phénomènes ayant frappés les pays capitalistes impérialistes alors hégémoniques (l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et le Japon) : la chute continue du taux de profit (temporairement rehaussé dans les pays impérialistes après la 2de Guerre mondiale), les crises économiques mondiales successives (des deux premiers chocs pétroliers en 1973 et 1979 jusqu’à la crise économique induite par la crise sanitaire du Covid-19, en passant par la crise financière de 2007-2008), l’intensification de la concurrence entre monopoles impérialistes (la fissuration de l’alliance politique anticommuniste des impérialismes, et avec elle de leur communauté d’intérêt économique), et l’émergence de nouveaux pôles impérialistes challengeurs (principalement la Chine). Le développement de ces nouvelles conditions économiques a déstabilisé et comprimé l’expansion des profits des impérialismes occidentaux.

Le modèle socioéconomique keynésien, consistant en un compromis entre l’aristocratie ouvrière et les bourgeoisies impérialistes, est en crise. Premièrement, car il ne correspond plus aux sacrifices que la classe capitaliste est prête à consentir en l’absence de la menace d’un mouvement ouvrier mondial puissant, et de l’ombre de l’URSS. Et deuxièmement, car il n’est plus compatible avec des taux de profits satisfaisants pour celle-ci (malgré l’extraction de valeur dans les pays dominés — les surprofits de l’impérialisme).

Avec la maturation du néolibéralisme, la lutte des classes connaît une nouvelle phase historique d’intensification croissante dans les pays impérialistes, jusqu’alors pacifiés. Avec celle-ci, c’est la crise organique du mouvement ouvrier qui y prend fin, et donc la crise de la condition sectaire du mouvement communiste qui s’y amorce.42 »

« Même si des capitalistes arrivent toujours à sortir plus riches de chaque crise, la bourgeoisie dans son ensemble n’a pour autant pas intérêt à la crise, car l’enrichissement de certains capitalistes se fait par la ruine de nombreux autres (la crise de 2008 fait un bon exemple). La dérégulation économique est d’abord l’œuvre des monopoles et est d’abord dans leurs intérêts — pour augmenter le taux de profit et conquérir des marchés à court terme. Les prédictions quant au “pourrissement du capitalisme” à l’époque de l’impérialisme, se sont révélées relativement fausses jusqu’à aujourd’hui, car l’action révolutionnaire du prolétariat mondial a eu pour effet imprévu de restreindre les pulsions morbides du Capital en mobilisant son instinct de survie, lui permettant de poursuivre dans un calme relatif l’accumulation de forces productives et de profit. En conclusion, le néolibéralisme réalise avec délai indirectement ces prédictions (toujours justes dans l’absolu) — le Capital se libère pour mieux s’autodétruire. Dans leur avidité et leur hubris, les capitalistes et les impérialistes sont leurs propres fossoyeurs !43 »

« Car le néolibéralisme est sous tout aspect un retour à la forme du capitalisme précédant la 1re Guerre mondiale, c’est aussi la tendance au retour à une conflictualité sociale d’ordre similaire. C’est donc le retour à une période d’offensive du prolétariat mondial avec laquelle l’on discerne déjà la tendance à une recomposition de nos propres institutions de classe et de combat.44 »

La corrélation forte entre le « libre échange » et les conditions de l’intensification de « l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat » a déjà été notée par Marx en 1848, dans son Discours sur la question du libre-échange, et se vérifie de nouveau deux siècles plus tard, dans nos pays impérialistes :

« [E]n général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange.45 »

Pour les puissances impérialistes occidentales, le XXIe siècle est celui d’une nouvelle vérification de cette loi historique du capitalisme : à l’accentuation du conflit économique de classe répond l’accentuation du conflit politique de classe. Or, la poursuite économique du profit ne peut connaître aucune régulation politique pérenne, sous le capitalisme ; car, le Capital est une logique irrépressible et insatiable et que le régime bourgeois n’est que celui de ses représentants incarnés. Une chose se changeant en son contraire, un renforcement du mouvement d’asservissement du prolétariat est un renforcement du mouvement d’émancipation du prolétariat.

Nous vivons l’agonie du consensus keynésien, qui survit toujours en inertie avec l’alliance interimpérialiste hégémonique — dont la France fait partie — depuis la fin de la Guerre froide. Dans le délai entre l’arrêt progressif des fonctions vitales et l’heure du décès, la modernité capitaliste est tombée en état de mort cérébrale. La mort cérébrale de la modernité capitaliste, c’est le postmodernisme. Le postmodernisme est une philosophie occidentale, mais celle-ci n’a été que la forme intellectuelle d’une fausse-conscience qui domine les masses du centre impérialiste indépendamment des philosophes qui la pensent. Le capitalisme a produit cette nouvelle fausse-conscience historique pendant la seconde moitié du XXe siècle, avec l’échec des expériences socialistes dans le monde, d’une part, et la crise du mouvement ouvrier et communiste dans le centre impérialiste, d’autre part. Le postmodernisme n’a fait que mettre sur papier le zeitgeist d’une époque réactionnaire, qui se perçoit elle-même comme la plus progressiste. Cette fausse-conscience des masses, ce zeitgeist réactionnaire, c’est le présentisme.

Le présentisme est l’idéologie bourgeoise de la fin de l’Histoire, de la fin des grandes « utopies » et des grands « récits » de transformation sociale radicale. Le présentisme a émergé dans les pays impérialistes occidentaux dans les années 1960 puis 1970 et a atteint son apogée à la fin des années 1990, après la chute de l’URSS (qui devait donner raison à cette idéologie). Cette fausse-conscience n’est hégémonique que dans les pays impérialistes occidentaux, car les conditions particulières qui l’ont produite n’ont pas été trouvées ailleurs : la disparition du mouvement ouvrier dans celui de l’aristocratie ouvrière et la prospérité relative du capitalisme, après la 2de Guerre mondiale. Le présentisme ne peut dominer que dans l’interlude entre la fin de la Guerre froide et la fin des conditions particulières que la Guerre froide a créées, en Occident, c’est-à-dire dans une période de recul de la lutte mondiale entre impérialisme et socialisme, mais d’apparente stabilité du capitalisme, dans laquelle l’embourgeoisement des masses est généralisé (le « consumérisme »). Le présentisme est un refus d’historiciser cette époque (de la replacer à un moment et à un endroit de l’Histoire), qui universalise ces conditions particulières à l’œil du cyclone impérialiste, l’Occident : ce présent serait éternel, le reste du monde ne l’aurait simplement pas encore atteint.

C’est dans cette période que le marxisme — idéologie prolétarienne, éminemment moderne — a observé un repli sans précédent dans les métropoles industrielles d’Occident, au profit de courants idéologiques petits-bourgeois, plus ou moins postmodernes, refusant toute expérience radicale passée et toute transformation radicale future. L’anarchisme contemporain est le plus parfait exemple de la radicalité présentiste — mais il est loin d’être le seul ! C’est une idéologie qui n’accepte de facto aucun héritage, le poids et la richesse des échecs passés, ni aucune révolution, la fin et les moyens d’une transformation radicale du monde. L’anarchisme contemporain, révolté contre tout (dans l’abstrait), donc contre rien (dans la réalité), n’a plus rien de l’anarchisme du XIXe siècle, qu’il a vidé de sa portée historique et réduit à des références folkloriques. L’anarchisme contemporain a peur de la révolution, qu’elle soit au XXe ou au XXIe siècle, parce qu’il a peur de l’autorité et de la violence, et d’autant plus de l’autorité et de la violence de masses, c’est-à-dire celles qui sont nécessaires pour la lutte de classe prolétarienne avant et pendant la transition socialiste. Le présentisme a réduit la radicalité à une esthétique contre-culturelle, à un fantasme juvénile, à un jeu grandeur nature, à une expérience individuelle, à une vertu morale, etc.

La fin de l’Histoire est implicite dans la radicalité présentiste, car elle part du postulat que « le communisme a échoué » (ou pire, a trahi) et qu’il faudrait donc trouver une autre voie, une autre révolution pour laquelle se battre. C’est la négation mécanique de la dialectique entre la défaite et la victoire. Oui, le communisme a été vaincu, mais cette défaite hier était une nécessité historique pour une victoire demain. Tout n’est que déduit de l’expérience pratique, et la science de la révolution n’est en rien une exception : pour vaincre, il faut d’abord être vaincu. Cette accumulation d’expérience passée, qui continue à travers nous jusqu’au présent, c’est précisément ce qu’abandonne la radicalité présentiste, ainsi laissée orpheline d’un avenir. La radicalité présentiste est un nombrilisme occidental, c’est-à-dire un eurocentrisme : ne pas voir que la révolution communiste mondiale est toujours vivante. L’Histoire ne s’est pas arrêtée, la lutte des classes non plus.

Le présentisme s’immisce aussi sous des formes plus insidieuses dans la conscience des révolutionnaires, et inhibe la reconstruction de l’idéologie révolutionnaire de manière plus détournée. Par exemple, nier tout potentiel révolutionnaire dans le prolétariat des pays impérialistes comme la France, en ne voyant dans l’avenir que notre présent contre-révolutionnaire s’étendre à l’infinie.

« L’illusion présentiste, l’Histoire comme temps qui passe dans un immuable “maintenant” séparé du passé qui l’a amené (non comme étape dans une continuité en transformation vers un futur), où l’on s’y envisage comme sujet [passif] (non comme acteur), s’évapore. L’on observe d’année en année le réchauffement de notre régime d’historicité froid : c’est la “fin” de la “fin de l’Histoire”. Ce retour de l’historique et du paroxystique dans les subjectivités, encore brouillon, mais s’affirmant, est un autre marqueur révélateur : “there is an alternative!”. Les “grands récits” et “grandes idéologies” de la modernité ne sont jamais mortes — pas plus que la lutte des classes. La condition postmoderne n’a été qu’un court intermède historique dans les pays impérialistes, la conjecture de l’anesthésie keynésienne et de la fin de la guerre froide, dont l’inertie s’épuise. La vision du monde postmoderne est un présentisme radical. Elle n’a été qu’une fausse-conscience comme une autre, l’esprit d’une époque éphémère qui arrive déjà à son terme.[…] [C]ette faillite idéologique des “sens bourgeois” (de soi, de l’Histoire, de son destin dans le monde, etc.) est une opportunité pour le “sens communiste” : aux fausses-consciences, opposer la conscience de classe, et aux identités creuses en déshérence, substituer l’appartenance au prolétariat international et à son dessein — l’abolition de l’état présent des choses.

[…] Là où la modernité est bel et bien toujours vivante, la postmodernité est bien réelle aussi, en tant que mirage. Celui-ci fut permis par une situation nouvelle du capitalisme dans quelques pays, et fit croire à certains que l’époque des “grands récits”, des “grandes idéologies”, et des grandes “utopies”, était finie. La recherche d’une théorie capable de comprendre et transformer le monde a été remplacée par la recherche de la liquidation d’une telle théorie — qui serait fondamentalement une hubris impossible. La méthode rationaliste a été substituée par la méthode hypercritique (qui n’est pas un meilleur rationalisme, mais son abandon), rejetant ce qu’il y a d’essentiellement moderne dans la science de l’émancipation humaine. Le résultat fut une impasse tant théorique que politique, faisant le jeu de l’anticommunisme “de gauche”.46 »

Ce que nous avons appelé « un été de 30 ans »47, prend aujourd’hui progressivement fin — l’illusion présentiste se dissipe. L’osmose de ce rêve éveillé est balayée par la lutte des classes, une réalité qui redevient de plus en plus nette et évidente pour les masses du centre impérialiste. Cependant, l’idéologie présentiste, qui nie non seulement tout pouvoir transformateur aux masses, mais jusqu’à la possibilité d’une transformation sociale radicale (sortir du capitalisme), est toujours dominante dans les masses des pays impérialistes occidentaux. Cette idéologie doit donc être combattue chez les masses, pour les masses, mais aussi (et dans une certaine mesure, surtout !) chez les communistes, pour les communistes. En effet, le présentisme se déguise jusque dans le mouvement communiste : par exemple, n’adhérer à la révolution que comme horizon abstrait, et non comme programme concret, ou n’avoir aucune confiance dans le potentiel révolutionnaire des masses, en Occident. « Il n’y a pas de potentiel révolutionnaire aujourd’hui, donc il n’y aura jamais de potentiel révolutionnaire » est une affirmation présentiste, entre autres. L’anesthésie présentiste est toujours forte, nos subjectivités ont du mal à appréhender concrètement ce qu’est une transformation sociale radicale, historique, ou même que celle-ci est possible. Cette fausse-conscience est un produit de l’opportunisme historique du mouvement ouvrier du centre impérialiste, et elle est aujourd’hui toujours une conscience opportuniste, par d’autres voies.

La lutte idéologique contre le postmodernisme, en tant qu’idéologie pseudo-progressiste contre-révolutionnaire, ainsi que celle plus générale contre le présentisme, dans les masses et en nous même, font partie de la lutte pour l’éducation et l’organisation des communistes et du prolétariat — pour la conquête d’une conscience de classe.

« Une situation révolutionnaire, autant que la reconstitution d’un Parti communiste, demande des conditions objectives (reproduction matérielle des rapports sociaux) et subjectives (conscience et organisation) qui n’existent pas encore, et qui n’existeront probablement pas avant plusieurs années, sinon décennies. Dire cela ne change rien au constat selon lequel nous entrons dans une nouvelle phase historique du capitalisme, propice à un renouveau communiste et riche en opportunités révolutionnaires. Il ne faut pas croire que la situation révolutionnaire en France soit imminente, mais il ne faut pas être plus pessimiste que de raison. La crise du système capitaliste-impérialiste n’est pas un effondrement total prochain, mais elle reste une réalité néanmoins, dont le néolibéralisme est un symptôme. L’aggravation est générale (économique, politique, géopolitique et écologique) et elle peut nous amener plus vite que présumé aux portes du pouvoir.

Pendant la période 1950-1990, le mouvement communiste mondial était avancé quantitativement et qualitativement, mais il était tendanciellement en décomposition. Pendant la période 1990-présent, l’inverse s’observe.48 »

« La crise organique du mouvement communiste dans le monde n’a pas de commune mesure avec celle qu’il a connue dans les pays dominants (dont la France). C’est dans ceux-ci que la crise organique a été la plus profonde, car c’est aussi là qu’elle a été la plus radicale. Cependant, avec la défaite des pays socialistes, vaincus par le révisionnisme et la restauration capitaliste, les communistes ont perdu les positions qu’ils ont conquises, et avec elles, leur(s) centre(s) à l’échelle internationale. La phase de recul contre-révolutionnaire n’a pas été homogène, mais elle a été mondiale. Le consensus keynésien a gagné en Occident, et l’encerclement impérialiste dans le reste du monde : les communistes ont perdu. Après un siècle de lutte contre-révolutionnaire, ce sont sur ces ruines que s’est érigé le néolibéralisme, confiant dans sa suprématie et gorgé d’hubris. Mais à notre époque, celle de la bourgeoisie néolibérale triomphante, les conditions de l’organisation et de l’unité du prolétariat mûrissent à nouveau — les contradictions sociales s’intensifient. Le système capitaliste-impérialiste n’a plus de contraintes pour restreindre sa tendance à l’autodestruction — son “pourrissement” croissant. D’une phase historique contre-révolutionnaire mondiale, de retraite générale du prolétariat et d’offensive générale de la bourgeoisie, nous allons vers une nouvelle phase historique révolutionnaire.49 »

L’offensive néolibérale que nous connaissons depuis les années 1980, et qui s’intensifie, n’est qu’un début. Le néolibéralisme n’est « que » la fin d’un certain rapport de force international entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre l’impérialisme et le socialisme ; ce n’est « que » la crise d’une certaine configuration politique et économique du capitalisme, c’est-à-dire du consensus keynésien. Ce que nous observons depuis maintenant plusieurs décennies, en France et en Occident, est l’introduction d’une crise plus générale. La crise politique et économique du consensus keynésien est avancée, mais celle de l’impérialisme n’en est qu’à ses prémices.

La crise économique générale du système capitaliste-impérialiste a trois causes internes et principales : la contradiction entre les impérialistes et les peuples opprimés, la contradiction entre les impérialistes eux-mêmes et la contradiction entre la Société et la Nature. Le facteur écologique est de plus en plus important ; or, l’intensification de la crise écologique mondiale implique nécessairement l’intensification de la crise économique mondiale. Au XXIe siècle, la contradiction entre la Société et la Nature peut devenir la contradiction principale dans le monde, et la cause principale de la crise économique générale du système capitaliste-impérialiste. La crise écologique soumet et va continuer de soumettre le système capitaliste-impérialiste, dans sa totalité, à une pression inédite, destructrice en profondeur. Contrairement aux crises précédentes, une restructuration du système capitaliste-impérialiste, pour l’absorber, ne sera probablement pas possible. Cette crise est déjà la crise la plus profonde de l’histoire du capitalisme et de l’impérialisme, et avec celles-ci, de toute l’histoire humaine. La crise écologique est une crise économique « radicale », non pas parce qu’elle serait plus interne que toutes les autres crises du système capitaliste-impérialiste, ou plus intense, mais parce qu’elle relève d’une nécessité supérieure. Cette crise n’est pas radicale dans ses conséquences, mais dans sa cause (« à la racine » de l’impérialisme). La crise écologique n’est pas la crise de la relation entre un aspect de l’impérialisme et un autre, mais la crise de la relation entre l’impérialisme lui-même et la Nature ; c’est une crise du système sur et dans lequel le système capitaliste-impérialiste est construit, dont lui-même dépend.

Le capitalisme a connu et survécu à d’innombrables crises économiques. À ce propos, si le capitalisme produit des crises, et que celles-ci sont sont parfois des crises « générales », aucune d’entre elles ne sera jamais la crise « finale » ; le capitalisme ne produira jamais une crise qui lui sera mécaniquement fatale, simplement par ses conséquences économiques (objectives). Cette conception schématique des conclusions matérialistes dialectiques de Marx a été réfutée par la théorie marxiste elle-même et par l’expérience historique jusqu’à aujourd’hui. Les crises sont certes des destructions, mais elles sont toujours en même temps des créations (des « destructions créatrices »), c’est-à-dire qu’elles présentent au Capital des opportunités de reconfiguration supérieure, de complexification.

Le pourrissement de l’impérialisme, s’il s’est vérifié jusqu’à aujourd’hui et s’il se vérifie toujours aujourd’hui, n’est pas une loi absolue du capitalisme au « stade suprême » impérialiste. Le pourrissement de l’impérialisme est une nouvelle tendance à la crise, c’est-à-dire une loi relative du capitalisme (comme toutes les lois que le marxisme reconnaît). Dans la relation entre le relatif et l’absolu, entre le particulier et le général, entre le résultat et la tendance, entre l’écart et la loi, etc., c’est l’aspect concret qui prime généralement. Le marxisme n’énonce jamais une loi absolue, unilatéralement, mais toujours une loi relative, dialectiquement ; une loi, même absolument valable pour une époque, n’a une validité que relative dans cette époque. Ainsi, l’impérialisme n’a pas stagné et ne s’est pas décomposé, comme Lénine puis la IIIe Internationale l’ont prédit, mais a connu une reprise pendant l’entre-deux-guerres, puis après la 2de Guerre mondiale. L’impérialisme continue de produire des crises, mais il continue de croître de même (quantitativement et qualitativement). Cependant, cette croissance quantitative et qualitative est bel et bien limitée, restreinte par les contradictions du système capitaliste-impérialiste (entre forces productives et rapports de production, entre accumulation privée et production sociale de la richesse), et les moyens de production observent bien une tendance au pourrissement.

Le pourrissement de l’impérialisme n’est pas la stagnation absolue des forces productives capitalistes (interprétation unilatérale, donc absurde, de cette loi) ; c’est une stagnation relative, limitée par les rapports de production capitalistes-impérialistes. Les forces productives capitalistes se développent quantitativement et qualitativement, mais ces quantités et qualités restent capitalistes-impérialistes, et donc, se développent de moins en moins vite et de plus en plus difficilement. Les forces productives capitalistes ont un développement quantitatif et qualitatif dont la croissance tend toujours vers l’infini, mais dont le taux de croissance tend vers zéro.

Le pourrissement de l’impérialisme s’observe très clairement du point de vue écologique : le développement du Capital, c’est-à-dire des forces productives capitalistes, épuise ses deux sources, sape ses deux fondements, le Travail et la Nature. Jusqu’au XXIe siècle, l’exploitation de la Nature par le Capital était très relative par rapport à celle du Travail ; toutes les crises jusqu’à aujourd’hui relevaient principalement de l’exploitation du Travail (surproduction, révolution), et secondairement seulement de l’exploitation de la Nature. Au XXIe siècle, ce rapport s’inverse, l’exploitation du Travail par le Capital devient de plus en plus relative par rapport à celle de la Nature ; d’une part, toute une partie du prolétariat mondial est embourgeoisée, et supporte donc mieux qu’avant le poids du capitalisme, d’autre part, l’environnement s’effondre désormais sous le poids du capitalisme. L’exploitation de la Nature par le Capital n’est pas encore l’exploitation dominante, donc le rapport principal du mode de production capitaliste, mais elle menace de le devenir au XXIe siècle. Le Capital a toujours une croissance quantitative et qualitative, mais cette croissance est de plus en plus insupportable pour l’environnement, c’est-à-dire que la reproduction sociale (économique) du capitalisme-impérialisme est de plus en plus incompatible avec la reproduction naturelle (biologique) de l’environnement. La croissance quantitative et qualitative des forces productives ne peut pas être écologique sous le capitalisme-impérialisme ; le développement des forces productives capitalistes est un développement de forces productives antiécologiques. Les quantités accumulées par le Capital ne peuvent pas sauter dans une qualité écologique, vers une relation supérieure (harmonieuse) avec la Nature.

Si l’impérialisme a pu « retomber sur ses pieds » et continuer de croître, jusqu’à aujourd’hui, la crise écologique menace de ne plus lui laisser de « sol » sur lequel « retomber ». Autrement dit, la tendance relative au pourrissement de l’impérialisme devient une tendance de plus en plus absolue (sans jamais cesser d’être relative) avec l’avènement de la crise écologique mondiale. La crise écologique, par rapport aux précédentes crises économiques du système capitaliste puis capitaliste-impérialiste, a une inédite radicalité. Le système capitaliste-impérialiste a pu survivre à ses contradictions internes jusqu’à aujourd’hui, y compris au socialisme, mais en comparaison, quelles prises a-t-il sur la Nature ? La Nature n’est pas plus externe au capitalisme-impérialisme que le Travail, celui-ci n’est pas démuni parce que cet aspect lui serait extérieur, contrairement au Travail, qui lui serait intérieur ; le capitalisme-impérialisme est démuni parce que la crise écologique est plus inédite et plus radicale que toutes les crises économiques qui l’ont précédé dans son histoire. Le système capitaliste-impérialiste se retrouve à nouveau en face du dilemme : socialisme ou barbarie ? Soit, résolution non-antagonique de la contradiction Société-Nature et transition jusqu’au socialisme, c’est-à-dire développement des deux aspects à un niveau supérieur (harmonie) ; soit, stagnation dans le capitalisme-impérialisme et accumulation de l’antagonisme jusqu’à l’effondrement dans la barbarie, c’est-à-dire « ruine mutuelle » des aspects opposés (agonie).

La crise économique radicale — parce qu’écologique — du système capitaliste-impérialiste produira nécessairement, à son tour, des crises politiques et géopolitiques. La forme exacte de ces crises est imprévisible, mais nous ne pouvons exclure aucune possibilité, y compris celle d’une 3e Guerre mondiale, vers laquelle les luttes interimpérialistes contemporaines mènent toujours. Même dans des scénarios « optimistes » (du point de vue de l’impérialisme), il est très improbable que les pays impérialistes occidentaux restent hégémoniques et que le système impérialiste mondial reste assez stable, comme cela a été le cas de la Guerre froide jusqu’à aujourd’hui. Premièrement, les contradictions deviendront trop intenses à l’intérieur de l’alliance interimpérialiste hégémonique (entre les impérialismes hégémoniques), mais pas assez à l’extérieur de celle-ci (contre les impérialismes challengeurs), pour que l’alliance se conserve (sa dislocation s’observe déjà). Deuxièmement, l’impérialisme ne pourra pas maintenir des niveaux de surprofits comparables à ce qu’ils sont aujourd’hui, car les pays de la périphérie dominée seront eux-mêmes en crise. C’est tout le système impérialiste mondial qui sera ébranlé, pas seulement sa configuration actuelle. Le transfert de valeur de la périphérie vers le centre ne subsistera que dans une fraction de ce qu’il est actuellement, car c’est toute la structure de la dépendance et de l’échange inégal qui sera rendue partiellement inopérante, de la soutenabilité des sociétés dominées jusqu’aux réseaux d’échange avec les sociétés dominantes. D’une part, réduction drastique de la production de valeur à la périphérie, c’est-à-dire du total qui peut être transféré au centre ; et d’autre part, augmentation drastique du prix de la production à la périphérie et de la circulation entre centre et périphérie. Les conflits interimpérialistes et l’effondrement environnemental vont ruiner — littéralement — les colonies et semi-colonies et démultiplier les coûts de leur exploitation. L’échange inégal ne va pas disparaître, ni même diminuer, mais les coûts annexes aux échanges centre-périphérie vont eux diminuer les marges, c’est-à-dire les surprofits.

Le sevrage va être difficile, car nos sociétés dominantes sont dépendantes de la dépendance des sociétés dominées, c’est-à-dire de l’échange inégal dont bénéficient les premières au détriment des secondes. Arrivé à un certain point dans la crise économique et écologique mondiale, qui frappera directement et indirectement les pays du centre impérialiste, il n’est pas garanti que nos sociétés restent soutenables, c’est-à-dire stables en régime bourgeois. Dans ces conditions, la bourgeoisie impérialiste ne pourra pas avoir les moyens de maintenir la totalité, voire la majorité, du prolétariat de leur pays dans l’aristocratie ouvrière internationale. En résumé, l’aristocratie ouvrière telle que nous la connaissons aujourd’hui, dans nos pays impérialistes, est condamnée à disparaître, et l’hypertrophie de la petite bourgeoisie avec elle. Le « contrat social » pacifiste de classe et social-impérialiste ne sera plus rempli par la bourgeoisie, donc il ne sera plus rempli par le prolétariat non plus.

Au XXIe siècle, les pays impérialistes du centre, dont la France, verront nécessairement se développer des conditions objectives révolutionnaires.

Le prolétariat peut se faire acheter par des privilèges matériels et politiques concrets et immédiats, mais pas par les promesses d’une éventuelle restauration de ces privilèges. Lorsque la bourgeoisie n’aura plus que ses mots à vendre aux masses, la majorité des ouvrières et ouvriers des pays impérialistes n’adhérera plus au compromis de classe, mais au contraire se convertira à la révolution — elle gagnera ou pourra gagner une conscience de classe. Si, dans le centre impérialiste, le mouvement ouvrier a pu disparaître dans le mouvement de l’aristocratie ouvrière, ce n’est pas avec les promesses d’un statut privilégié sur le marché mondial, mais avec les fruits quotidiens du statut en question. Pour qu’une classe exploitée adhère durablement au projet de sa classe exploiteuse, il faut que celui-ci serve durablement les intérêts immédiats de la classe exploitée — au moins en partie. Spontanément, le prolétariat s’identifie plus à la bourgeoisie qu’à sa propre classe, mais dans les deux cas, cette conscience est acquise, idéologiquement construite, et ne peut être fondée que sur des conditions objectives — une réalité matérielle correspondante. Quand les intérêts immédiats du prolétariat s’éloignent de ses intérêts fondamentaux, ils l’en éloignent ; à l’inverse, quand les intérêts immédiats du prolétariat se rapprochent de ses intérêts fondamentaux, ils l’en rapprochent. En général, la réalité matérielle de l’existence prime sur la réalité idéologique de la conscience.

L’existence précède et détermine la conscience ; c’est l’embourgeoisement qui précède et détermine l’opportunisme de l’aristocratie ouvrière. Si ce qui fait de l’aristocratie ouvrière ce qu’elle est — le bénéfice direct et indirect des surprofits impérialistes — disparaît, alors l’opportunisme induit ne survivra plus qu’en inertie, avant de disparaître avec la croissance du mouvement ouvrier et communiste ainsi impliquée. Voir un potentiel révolutionnaire dans l’aristocratie ouvrière, en tant qu’aristocratie ouvrière (telle qu’elle existe aujourd’hui), est un subjectivisme métaphysique, mais ne pas voir un potentiel révolutionnaire dans l’aristocratie ouvrière, en tant que partie du prolétariat international (telle qu’elle existera demain), n’est pas moins subjectiviste ni métaphysique. D’une part, acheter le prolétariat n’est pas gratuit, et d’autre part, le pacte social-impérialiste — comme tous les pactes — n’est valable que si les conditions des deux partis sont remplies. Autrement dit, si l’aristocratie ouvrière n’est plus embourgeoisée, elle retombe — par définition — dans le prolétariat. Rien n’a empêché le prolétariat du centre impérialiste de devenir une aristocratie ouvrière internationale, mais rien n’empêche non plus l’aristocratie ouvrière internationale de retomber dans le prolétariat international. Entre aristocratie et classe ouvrière, ce n’est qu’une existence qui fait la différence ; or, cette existence se transforme en permanence.

La paupérisation (absolue) de l’aristocratie ouvrière internationale, ne provoquera pas immédiatement sa rupture avec la bourgeoisie impérialiste, dans chaque pays, car elle ne sera elle-même pas immédiate, mais une transition progressive et hétérogène. Pendant cette période, jusqu’à un certain point de déclassement, tant que l’aristocratie ouvrière sera l’aristocratie ouvrière, cette dernière luttera pour son propre impérialisme, uni avec sa bourgeoisie impérialiste pour la défense des surprofits. Paradoxalement, la fin des conditions qui rendent le prolétariat des pays impérialistes non révolutionnaires va probablement d’abord rendre celui-ci plus réactionnaire.

Avec la crise du système capitaliste-impérialiste, l’intensification des contradictions créera, dans un premier temps, une situation de plus en plus réactionnaire avant de se changer en son contraire et de créer, dans un second temps, une situation de plus en plus révolutionnaire. L’aspect révolutionnaire et réactionnaire progresseront ensemble, dans le prolétariat, mais l’aspect réactionnaire (conservateur) restera dominant, donc principal, dans le prolétariat avant de redevenir dominé, donc secondaire. Avec la détérioration des conditions objectives, la situation sera donc en même temps de plus en plus révolutionnaire et de plus en plus réactionnaire, mais d’abord plus réactionnaire que révolutionnaire avant d’être plus révolutionnaire que réactionnaire ; les conditions objectives de la révolution et de la réaction sont, jusqu’à un certain point, les mêmes. Ceci dit, le prolétariat du centre impérialiste ne sera uni avec la bourgeoisie impérialiste que jusqu’à ce « certain point » de paupérisation (absolue), avant lequel leurs intérêts sont liés, mais après lequel ils ne le sont plus. Sans le partage des surprofits pour créer une communauté interclasse d’intérêt matériel, réelle, une couche du prolétariat mondial ne peut pas être une couche privilégiée, soudoyée et corrompue, alliée à sa bourgeoisie, traître à sa classe. La paupérisation (absolue) du prolétariat du centre impérialiste est et sera corrélée avec une montée de la réaction dans celui-ci, par un renforcement de son alliance avec la bourgeoisie impérialiste, mais seulement jusqu’à ce que celui-ci cesse d’être une couche privilégiée du prolétariat mondial, jusqu’à la rupture dans son alliance réactionnaire. Le saut qualitatif de l’aristocratie ouvrière vers le reste de la classe ouvrière est aussi celui de la réaction vers la révolution, et avec elle, du national vers l’international. Ce basculement ne se fera pas du jour au lendemain pour tout le prolétariat du centre impérialiste, et le centre impérialiste conservera toujours des infrastructures qui pourront bénéficier au prolétariat de ces pays. Cependant, l’aristocratie ouvrière ne sera déjà plus « la classe ouvrière de tout un pays », mais de nouveau une couche supérieure — et minoritaire ! — de celle-ci.

Devant une dégradation importante de leurs conditions d’existence, entre un « tiens » et deux « tu l’auras », les masses choisissent et choisiront toujours la solution la plus concrète, c’est-à-dire la plus immédiate. Or, dans une telle situation, seules les masses elles-mêmes pourront être actrices de l’amélioration concrète, immédiate, de leurs conditions d’existence. Entre la foi dans la restauration de la rente impériale dont elles bénéficiaient, par la bourgeoisie impérialiste, et celle dans la construction d’une meilleure réalité matérielle, par leurs propres forces, les masses se dirigent et se dirigeront toujours vers ce qui leur apparaît le plus rationnel. Alors, le prolétariat et le peuple arracheront les richesses à la classe qui les ont, ils ne se tourneront pas vers les peuples opprimés dont ils profitaient, mais vers la bourgeoisie impérialiste qui profite d’eux : leurs exploiteurs et oppresseurs communs.

L’aristocratie ouvrière se battra pour rester privilégiée, mais l’aristocratie ouvrière déchue ne se battra pas pour le redevenir. Pourquoi ? Car, le prolétariat embourgeoisé est matériellement lié au destin de sa bourgeoisie impérialiste, et que le prolétariat auparavant embourgeoisé ne l’est plus. Donner une importance principale aux promesses de la bourgeoisie impérialiste ou à la nostalgie impériale du prolétariat des pays impérialistes, c’est surestimer le rôle de la superstructure (de l’appareil idéologique). À l’inverse, ne donner qu’une importance secondaire aux besoins concrets et immédiats du prolétariat du pays impérialiste, c’est sous-estimer le rôle de l’infrastructure (de la base matérielle). Dans les deux cas, c’est de l’idéalisme.

Dans la détermination de la conscience, le présent prime sur le passé et le futur, car le présent existe, alors que le passé et le futur n’existent respectivement qu’en inertie ou en attente, dans la conscience. Le présent est le déterminant principal de la conscience, c’est le vécu réel, là où le passé et le futur ne sont réellement vécus que comme idées (souvenirs ou anticipations), dans le présent. Or, ce sont les faits matériels qui déterminent les idées que l’on peut s’en faire ; donc, pour chaque nouvelle période, c’est l’existence présente du prolétariat qui détermine sa conscience présente (principalement). Les franges arriérées (réformistes) du prolétariat des pays impérialistes — majoritaires pendant une période plus ou moins longue — auront des velléités plus ou moins importantes de restauration de leurs privilèges sociaux-impérialistes. Cependant, au moment où ces franges auront ces velléités, ces privilèges seront déjà révolus ; autrement dit, ces privilèges ne seront alors plus que virtuels, c’est-à-dire idéologiques. Le passé embourgeoisé des ouvrières et ouvriers des pays impérialistes pèsera lourdement sur leur cerveau, mais leur présent paupérisé pèsera autrement plus lourdement sur leur corps. Les vestiges sociaux-impérialistes qui subsisteront longtemps dans la conscience spontanée du prolétariat des pays impérialistes, en inertie, ne pourront pas retenir ni compenser le déclassement de celui-ci, c’est-à-dire le retour à des conditions de vie « normales » pour le prolétariat.

« Opportuniste un jour, opportuniste toujours » ? Pour l’opportunisme du prolétariat, la position matérialiste dialectique est toujours « non ». La position contraire est une position métaphysique. L’aristocratie ouvrière ne doit pas être abstractisée (pas plus que le reste de la classe ouvrière), c’est-à-dire que ses conditions subjectives ne doivent pas être détachées des conditions objectives qui les produisent. Faire du prolétariat du centre impérialiste une aristocratie ouvrière internationale en tout temps, par essence, est une méthode ahistorique, qui oublie l’histoire du développement de l’aristocratie ouvrière dans le centre impérialiste. Faire primer l’essence embourgeoisée de l’aristocratie ouvrière sur l’existence embourgeoisée de celle-ci est une méthode essentialiste, qui va jusqu’à nier que cette essence peut se transformer en son contraire et n’est que temporaire par rapport à l’essence prolétarienne fondamentale. L’essence embourgeoisée domine l’existence embourgeoisée, mais elle reste relative à l’existence embourgeoisée ; l’existence embourgeoisée se développe avec l’essence embourgeoisée, jusqu’à la contredire, puis qu’elles se dépassent dans une nouvelle essence et existence. L’existence embourgeoisée peut et doit se développer en existence paupérisée, et avec elle, l’essence embourgeoisée peut et doit se développer en essence paupérisée. Les nouveaux rapports sociaux ainsi produits par la nouvelle vie sociale, qui ne correspondait plus à l’essence qui la définissait, domineront alors la nouvelle existence, avant même que celle-ci n’ait complètement dissous l’ancienne existence. Alors, sans que la paupérisation ne se soit étendue et intensifiée à un niveau insupportable, l’aristocratie ouvrière ne sera déjà plus l’aristocratie ouvrière, elle sera déjà historiquement réalisée par sa négation, elle sera déjà retournée à la classe ouvrière (c’est-à-dire à elle-même, mais transformée).

L’affirmation selon laquelle le prolétariat des pays impérialistes ne reconnaîtrait comme intérêt qu’un retour à l’embourgeoisement découle du même raisonnement fallacieux (mécanique) que celle selon laquelle la bourgeoisie nationale des pays coloniaux ou semi-coloniaux ne pourrait pas reconnaître comme intérêt la révolution de nouvelle démocratie. La partie dominée de la bourgeoisie d’un pays lui-même dominé ne pourrait pas se placer sous la direction du prolétariat, parce qu’elle n’a pas un intérêt fondamental au communisme. Or, c’est l’intérêt immédiat qui prime (domine) dans l’orientation politique du prolétariat comme de la bourgeoisie (réactionnaire ou révolutionnaire) ; une classe va à droite ou à gauche selon une situation donnée (présente), pas selon une situation éventuelle (future), même prévisible. La situation coloniale, d’une part, et révolutionnaire, d’autre part, éloignent la bourgeoisie nationale de son intérêt fondamental — bourgeois — vers un intérêt temporaire — national. Le Parti communiste de Chine déclarait dans son programme que la nouvelle démocratie n’était que transitoire et que l’alliance avec la nouvelle bourgeoisie n’était que tactique ; en Chine, cela n’a pas empêché la bourgeoisie nationale de se rallier au prolétariat, pas par stupidité, mais parce que sa situation concrète ne lui laissait aucun autre choix, parce qu’elle y avait un intérêt immédiat.

De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas immédiatement gagner à lui l’aristocratie ouvrière en lui promettant une amélioration inédite de ses conditions de vie, simplement avec un futur, l’État bourgeois ne pourra plus pacifier le prolétariat alors placé dans des conditions objectives révolutionnaires en lui promettant un retour à l’embourgeoisement social-impérialiste. Autrement dit, la faim est un problème qui ne se résout pas avec de grands discours, mais avec de grandes actions — celles des masses elles-mêmes.

Surestimer la superstructure, en surestimant l’importance des promesses d’une classe à une autre, est une erreur. Ceci dit, sur l’opportunisme futur de l’aristocratie ouvrière présente, l’erreur inverse n’est pas moins grave. S’il ne faut pas s’échouer dans un surdéterminisme subjectif, il ne faut pas s’échouer dans un surdéterminisme objectif non plus. Les promesses de la bourgeoisie ne sont pas « magiques », elles ne gagnent pas immédiatement le prolétariat à celle-ci ; certes, mais elles dominent la superstructure sociale, ce sont les idées dominantes de la classe dominante. Des conditions objectives révolutionnaires ne signifient pas « automatiquement » que le prolétariat placé dans celles-ci serait révolutionnaire, car la révolution prolétarienne dépend aussi de conditions subjectives révolutionnaires. La fin de l’embourgeoisement du prolétariat des pays impérialistes occidentaux représentera une opportunité d’éveiller massivement la conscience de classe, mais pas un basculement mécanique (automatique) du prolétariat en question vers la révolution. L’absence de conditions objectives révolutionnaires garantit l’absence de conditions subjectives révolutionnaires, mais la présence de conditions objectives révolutionnaires ne garantit pas la présence de conditions subjectives révolutionnaires. Nous en revenons au problème fondamental des limites de l’autonomie politique du prolétariat et du besoin de l’autonomie politique des communistes, de la relation entre spontanéité et conscience, c’est-à-dire de l’importance de l’éducation et de l’organisation des communistes pour l’éducation et l’organisation du prolétariat.

Conclusion

« Ne rien avoir d’autre à perdre que ses chaînes », expression consacrée par Marx et Engels dans Le Manifeste du parti communiste50, n’est pas une formule romantique ; cette expression contient en elle une vérité profonde qui a été oubliée par les communistes ou enterrée par les opportunistes. Le prolétariat « a un monde à gagner » parce qu’il « n’a rien d’autre à perdre que ses chaînes ». Ce sont précisément les chaînes du prolétariat qui lui donne un monde à gagner en ce qu’elles rendent nécessaire sa libération révolutionnaire. Le prolétariat peut « gagner le monde » dans la mesure où il doit « perdre ses chaînes », mais il ne peut « perdre ses chaînes » que dans la mesure où il n’a « rien d’autre à perdre ». La formule de Marx et Engels exprime tout le potentiel révolutionnaire du prolétariat, potentiel relatif à ce qu’il a ou n’a pas à perdre dans sa situation réelle donnée : « rien d’autre que ses chaînes », ou beaucoup plus ?

Marx, 5 ans avant Le Manifeste du parti communiste, dans l’introduction de sa Contribution à la critique de la Philosophie du droit de Hegel, s’exprimait ainsi sur les « chaînes radicales » du prolétariat :

« Il faut former une classe avec des chaînes radicales, une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise, une classe qui soit la dissolution de toutes les classes, une sphère qui ait un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas de droit particulier, parce qu’on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi, une sphère qui ne puisse plus s’en rapporter à un titre historique, mais simplement au titre humain, une sphère qui ne soit pas en une opposition particulière avec les conséquences, mais en une opposition générale avec toutes les suppositions du système politique allemand, une sphère enfin qui ne puisse s’émanciper, sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans, par conséquent, les émanciper toutes, qui soit, en un mot, la perte complète de l’homme, et ne puisse donc se reconquérir elle-même que par le regain complet de l’homme. La décomposition de la société en tant que classe particulière, c’est le prolétariat.51 »

L’embourgeoisement du prolétariat est l’arme radicale de la bourgeoisie impérialiste contre le prolétariat, en ce qu’elle rend supportables les « chaînes radicales » du prolétariat. L’embourgeoisement — par définition — transforme le prolétariat en « classe de la société bourgeoise ». Le prolétariat, classe de la société bourgeoise qui se dresse progressivement et radicalement contre la société bourgeoise, est intégré à la société bourgeoise qui la produit, mais la rejette, par essence. Sous l’aspect de l’existence du prolétariat, l’embourgeoisement rend le prolétariat bourgeois.

L’opportunisme est lui-même la voix radicale de l’embourgeoisement du prolétariat, en ce qu’il s’affirme depuis et vers la société bourgeoise (et non en dehors et à l’encontre de celle-ci). L’opportunisme est une expression du prolétariat en tant que classe de la société bourgeoise. L’opportunisme, c’est le marxisme écrasé sous tout le poids de la vieille société, c’est-à-dire le marxisme cadavérique.

La trahison opportuniste de la social-démocratie est souvent remémorée comme la trahison des chefs sociaux-démocrates — ce qui est correct —, mais beaucoup moins comme la trahison de toute une partie du prolétariat social-démocrate — ce qui n’est pas moins correct ! Si la social-démocratie a trahi le prolétariat international, c’est parce qu’elle représentait une couche du prolétariat qui n’avait plus les mêmes intérêts de classe que le reste du prolétariat international. La politique opportuniste de la social-démocratie n’est pas venue de nulle part, mais de l’aristocratie ouvrière. Le prolétariat peut être trahi, certes, mais le prolétariat peut aussi trahir de lui-même ! Une trahison n’est jamais le fait que des chefs, mais aussi celui de toute une partie des masses, dont les traîtres ne font généralement que représenter les intérêts. Avant d’être trahi, trompé, usurpé, etc., le prolétariat agit selon ses propres intérêts.

Par exemple, les syndicats sont bourgeois parce que leur politique est réformiste, mais la résistance acharnée des directions syndicales contre la politique révolutionnaire s’explique surtout par les intérêts réformistes de la base syndicale (plutôt que par ceux des directions syndicales elles-mêmes). La politique des chefs (syndicaux, entre autres) dépend généralement des intérêts de celles et ceux qui sont représentés par elles et eux, avant des leurs. L’embourgeoisement des syndicats commence par leur tête, mais il ne s’y arrête pas. L’embourgeoisement peut être surtout celui des chefs, mais dans une certaine mesure, il est toujours aussi celui de la base. Les intérêts des chefs ne peuvent s’éloigner que jusqu’à un certain point des intérêts de la base à laquelle ils répondent, sans que cette dernière ne fasse scission (comme cela a été le cas pour la IIde Internationale).

L’existence embourgeoisée est-elle aussi une existence intolérable, comme l’avancent les critiques opportunistes ? Cela reviendrait à affirmer que l’existence du prolétariat est révolutionnaire en permanence, que l’essence du prolétariat prime sur son existence, qu’elle n’a pas besoin de se réaliser pour devenir réelle, que le prolétariat est actualité révolutionnaire pure. Or, l’existence embourgeoisée réfute les critiques opportunistes en permanence, en ce qu’elle tolère l’exploitation et l’oppression en permanence. L’essentialisme ou l’apriorisme, en un mot, l’idéalisme de l’opportunisme est mis à nu par la réalité qu’il refuse de voir, sur laquelle il projette ses idées, mais dans laquelle il ne se projette pas en actes. Chaque instant où l’aristocratie ouvrière ne se révolte pas, mais au contraire se soumet, voire collabore avec la bourgeoisie, est fatale aux critiques opportunistes. L’échec de l’opportunisme à organiser et diriger les masses, qui seraient pourtant déjà prêtes à être organisées et dirigées, parle de lui-même. Les critiques opportunistes confondent l’existence pathétique, propre aux rapports de production capitalistes, avec l’existence intolérable, propre à la faillite des rapports de production capitalistes. En régime capitaliste, la vie de toutes les classes — de la bourgeoisie jusqu’au prolétariat, avec ou sans embourgeoisement ! — est tragicomique, sans être insupportable pour autant. Tous les arguments opportunistes qui visent à démontrer le contraire, que la vie embourgeoisée du prolétariat serait intolérable en tant que telle (donc, révolutionnaire), s’appliquent à la vie bourgeoise en général.

En France, le prolétariat est embourgeoisé et n’a donc pas de potentiel révolutionnaire.

Affirmons-nous que le prolétariat en France n’a aucun potentiel révolutionnaire ? Non. Cela reviendrait à affirmer que le prolétariat en France n’est plus le prolétariat, que son essence de classe s’est transformée. Du point de vue historique, le prolétariat en France a un potentiel révolutionnaire, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire est possible et probable dans le développement historique du capitalisme en France.

Affirmons-nous que le prolétariat en France n’a aujourd’hui pas de potentiel révolutionnaire ? Oui. C’est ce que nous affirmons. Du point de vue stratégique, le prolétariat en France n’a pas de potentiel révolutionnaire, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire n’est pas possible dans le développement prévisible du capitalisme en France.

Est-ce que — oui ou non — une situation révolutionnaire peut surgir à chaque instant des conditions d’existence ? Est-ce que — oui ou non — les masses peuvent avoir à tout moment l’opportunité de faire choir le pouvoir en place ? Non. La révolution n’est pas en potentiel dans les conditions d’existence présentes. Les masses n’ont pas de potentiel révolutionnaire dans la période actuelle.

Sur les prochaines années ou décennies, une situation révolutionnaire est très improbable, voire impossible ; le potentiel révolutionnaire des masses est nul dans notre période. Cependant, la probabilité d’une situation révolutionnaire est croissante ; le potentiel révolutionnaire des masses augmente. Au-delà de ces prochaines années ou décennies, une situation révolutionnaire sera possible et probable ; le potentiel révolutionnaire des masses sera plus élevé dans une nouvelle période.

La prévision scientifique peut affirmer qu’une situation révolutionnaire existera en France, mais elle ne peut pas encore affirmer quand commencera la période où celle-ci arrivera, c’est-à-dire où celle-ci sera de nouveau possible et probable. Sans établir si, oui ou non, une situation révolutionnaire est possible et probable, et sinon, quand elle le sera à nouveau, une stratégie ne peut pas se définir par rapport à la possibilité et probabilité de celle-ci. Dans notre pratique concrète, présente, immédiate, effective, etc., nous ne pouvons pas compter sur l’irruption d’une situation révolutionnaire. L’inverse serait une erreur subjectiviste. Donc, nous ne pouvons pas construire notre stratégie sur cette possibilité et probabilité, parce qu’elles n’existent pas. Cela ne signifie pas qu’une situation révolutionnaire ne sera jamais possible et probable, en France, mais que ça n’est pas encore le cas, et que nous ne pouvons pas encore prévoir (scientifiquement) quand cela sera le cas. Pour l’instant et pour les prochaines années, c’est-à-dire tant que le capitalisme-impérialisme en France n’aura pas subi des transformations qualitatives qui remettent en cause l’embourgeoisement du prolétariat en France, ce dernier n’aura pas de potentiel révolutionnaire.

Le prolétariat en France ne peut plus produire une situation révolutionnaire parce qu’il est embourgeoisé ; cet embourgeoisement est une nécessité de l’impérialisme, mais cette nécessité est elle-même une contingence du capitalisme. Tant que le développement historique du capitalisme en France place le prolétariat dans une position aristocratique sur le marché mondial, la tendance à la révolution restera dominée. Cependant, dans le développement historique du capitalisme, en général, le prolétariat en France perdra tôt ou tard sa position aristocratique sur le marché mondial. La nécessité révolutionnaire prolétarienne est supérieure à la nécessité de l’embourgeoisement impérialiste (par rapport à laquelle elle contingente).

Pourquoi insistons-nous autant sur la situation révolutionnaire ? Parce que, aujourd’hui, les communistes tendent à unilatéralement surestimer la superstructure par rapport à l’infrastructure sociale, et les conditions subjectives par rapport aux conditions objectives révolutionnaires ; et ce, jusqu’à nier la nécessité universelle d’une situation révolutionnaire pour toute révolution, ou qu’une telle situation ne peut pas être créée par leur propre volonté. Or, ces deux déviations sont réfutées par Lénine lui-même dès 1915, dans La faillite de la IIde Internationale, ainsi que par toute l’histoire des révolutions au XIXe, XXe et XXIe siècle. D’une part, la situation révolutionnaire est d’abord une situation objective (c’est comme cela que Lénine la définit) ; d’autre part, la situation révolutionnaire, parce qu’elle est d’abord objective, est d’abord créée par l’infrastructure sociale. L’action du mouvement communiste sur les conditions objectives ne peut devenir principale que pendant une situation révolutionnaire, mais pas avant celle-ci : lorsque la superstructure devient principale sur l’infrastructure, et que le mouvement communiste devient principal dans la superstructure (sur l’État bourgeois, entre autres). Tout ce que les communistes peuvent et doivent faire avant la situation révolutionnaire, c’est préparer celle-ci (accumuler toutes les forces nécessaires pour la transformer en révolution), mais pas essayer de la créer eux-mêmes ! Dans une situation révolutionnaire, des forces révolutionnaires relativement faibles peuvent faire de grandes choses ; hors d’une situation révolutionnaire, des forces révolutionnaires relativement importantes ne peuvent rien faire d’autre que de poursuivre leur accumulation sans courir vers une faillite certaine.

À ce propos, plus la période qui précède une situation révolutionnaire est pacifique, plus le risque de l’accumulation pacifique des forces est grand. Dans toutes les périodes, l’accumulation des forces doit correspondre aux forces à accumuler, c’est-à-dire aux forces nécessaires pour la révolution. Or, ces forces révolutionnaires, à la tête desquelles les forces clandestines, ne peuvent pas être accumulées pacifiquement seulement (unilatéralement). L’accumulation pacifique des forces correspond à la lutte pacifique, c’est-à-dire à la lutte réformiste, et non pas à la lutte révolutionnaire pour laquelle des forces doivent être accumulées avant toute situation révolutionnaire. Les opportunistes accumulent les forces qu’ils peuvent le plus facilement accumuler dans leur période ; les communistes accumulent les forces qu’ils doivent le plus impérativement accumuler pour la révolution, que ces forces soient faciles ou difficiles à accumuler dans leur période : c’est une différence fondamentale entre l’opportunisme et le communisme. « L’opportunisme est le produit de la légalité », selon Lénine, parce que les opportunistes saisissent et saisiront toujours l’opportunité de développer la lutte légale aux dépens de la lutte illégale, lorsque la société bourgeoise la leur offre.

Lénine, dans La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, a répondu à ce dernier qui l’accusait de se soumettre aux revendications petites-bourgeoises de la paysannerie :

« Or, l’idée et les revendications de la majorité des travailleurs, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent les abandonner : on ne peut ni les “annuler”, ni “sauter” par-dessus. Nous, bolcheviques, nous aiderons les paysans à abandonner les mots d’ordre petits bourgeois, pour passer le plus vite et le plus facilement possible aux mots d’ordre socialistes.52 »

Kautsky accusait Lénine de retarder sur l’Histoire, de rester coincé à l’étape de la révolution démocratique au lieu de passer à celle de la révolution prolétarienne ; Lénine lui a répondu que nulle ne pouvait « “sauter” par-dessus » l’Histoire, passer à l’étape suivante sans en avoir terminé avec l’étape précédente. Les communistes doivent toujours être à l’avant-garde du développement des faits, ils peuvent parfois accélérer celui-ci, mais ils ne peuvent jamais leur « “sauter” par-dessus ». La différence entre méthode scientifique et utopique de lutte, donnée ci-dessus, procède elle-même de la différence entre méthode matérialiste et idéaliste de pensée.

Ce qu’affirme Lénine ci-dessus, c’est la transposition politique de ce qu’affirmait déjà Marx dans sa préface de la première édition du Livre I du Capital (1867) :

« Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement, et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne, elle ne peut ni dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement.53 »

Ce qu’affirme Marx ci-dessus, c’est le renversement matérialiste de ce qu’affirmait déjà Hegel dans sa préface des Principes de la philosophie du droit (1820) :

« En ce qui concerne l’individu, chacun est le fils de son temps ; de même aussi la philosophie, elle résume son temps dans la pensée. Il est aussi fou de s’imaginer qu’une philosophie quelconque dépassera le monde contemporain que de croire qu’un individu sautera au-dessus de son temps.54 »

Les masses doivent être convaincues par les communistes pour devenir révolutionnaires, mais pour pouvoir être convaincues par les communistes, les masses doivent d’abord être convaincues par les faits eux-mêmes. Les masses doivent d’abord s’être éduquées elles-mêmes dans la lutte spontanée pour pouvoir ensuite être éduquées dans la lutte communiste ; or, pour s’éduquer dans la lutte spontanée, les masses doivent l’engager spontanément. La politique communiste ne peut pas « “sauter” par-dessus » le développement spontané des masses elles-mêmes. Si les masses ne sont pas « mûres » pour telle ou telle étape de la politique communiste, la politique communiste ne peut pas aller au-delà. Ainsi, la conscience de classe, conscience la plus consciente qui soit (vraie-conscience historique), dépend du développement de la spontanéité ; développement qui dépend lui-même du développement de chaque société dans chaque période.

Les communistes ne peuvent pas « “annuler”, ni “sauter” par-dessus » le réformisme et le social-impérialisme des masses embourgeoisées : ce sont les masses embourgeoisées elles-mêmes « qui doivent les abandonner » ! Cet abandon n’arrivera pas de lui-même, mais au terme du long et douloureux déclassement des masses en question, ainsi que de la série d’évènements tumultueux qui accompagnera ce déclassement. D’une part, les masses seront de plus en plus révoltées contre leurs conditions d’existence, parce que leurs conditions d’existence seront de plus en plus révoltantes ; d’autre part, les masses seront de plus en plus éduquées à l’école de la révolte, parce qu’une partie de plus en plus grande des masses se mettra à l’école de la révolte et que la révolte sera une école de plus en plus avancée. La porte vers la conscience de classe s’ouvrira avec le développement subjectif du prolétariat, développement subjectif (pour soi) qui dépend du développement objectif (en soi) du prolétariat, et donc, de tout le mode de production capitaliste-impérialiste auquel il appartient.

La conscience de classe est une lutte, un combat politique pour transformer une classe en soi en classe pour soi. Cette lutte est nécessairement l’œuvre des communistes, et est nécessairement une œuvre politique. Acquérir une conscience de classe est très différent d’acquérir une conscience de ses intérêts, la première est qualitativement distincte de la seconde, déjà en ce qu’elle est le dépassement des intérêts restreints et immédiats par un intérêt universel et fondamental supérieur, l’intérêt de l’humanité tout entière, l’intérêt au communisme. La connaissance de cet intérêt supérieur est un préalable, mais elle n’est une conscience de classe que si cette connaissance est la base d’une conscience politique. Avec la compréhension de la nécessité communiste, le prolétariat peut comprendre son rôle, sa mission, son devoir, etc., historique, qui est politique : le renversement de la classe exploiteuse par la classe exploitée, c’est-à-dire la prise du pouvoir. Alors seulement, la conscience est une conscience de classe, car elle ne saisit pas seulement l’appartenance à une classe à un endroit et moment donnés, mais l’appartenance à une classe dans l’Histoire, c’est-à-dire qu’elle devient vraie-conscience historique.

Seul le prolétariat peut atteindre une telle conscience de classe, politique et de masse (qui ne soit pas enfermée dans des cercles intellectuels), et seul le prolétariat peut donc donner au communisme une portée transformatrice, c’est-à-dire révolutionnaire. Le communisme peut s’emparer des masses et les masses peuvent s’emparer du communisme. Seule la classe ouvrière possède le potentiel d’être une classe révolutionnaire (jusqu’au bout), mais elle ne l’a pas dans l’abstrait, elle ne l’a qu’en ce que le système capitaliste-impérialiste la place nécessairement dans des conditions concrètes qui la rendent révolutionnaire.

Sans la connaissance des conditions objectives dans lesquelles nous luttons, nous nous échouerons dans l’opportunisme « optimiste » ou « pessimiste » ; opportunisme triomphaliste, qui voit la révolution là où elle n’est pas, ou défaitiste, qui ne voit pas la révolution là où elle est.

Nous, communistes des pays impérialistes occidentaux, vivons dans le « creux de la vague ». En revanche, cette vague sera un tsunami.

Post-scriptum sur la dialectique

Une chose n’est elle-même que dans une relation donnée ; une chose isolée de sa relation n’est pas cette chose, mais une chose arbitraire (vide). Une même chose dans une relation est une autre chose dans une autre relation. Une relation se développe jusqu’à devenir une relation supérieure. Une chose dans une relation devient une autre chose supérieure dans une relation supérieure.

Une chose s’oppose à elle-même ; une chose n’est elle-même qu’avec son contraire (sa négation), dans une relation (une contradiction) donnée. Une chose, parce qu’elle n’est elle-même que dans une relation donnée, n’est rien sans son contraire ; pas de relation sans contraire et pas de chose sans relation. Une chose est en même temps elle-même et son contraire, dans une relation donnée. Une chose, parce qu’elle est elle-même dans la relation donnée, est principalement elle-même, mais cette chose, parce qu’elle est son contraire dans une autre relation, est secondairement son contraire. Une chose devient son contraire, dans une relation supérieure. Une chose dans une relation, parce qu’elle devient une chose supérieure dans une relation supérieure, devient son contraire dans une relation supérieure.

Dans la relation entre une chose et son contraire, le développement de l’une est toujours avec et contre l’autre ; l’une ne se développe pas sans l’autre, mais en même temps, le développement de l’une nie le développement de l’autre. La corrélation du développement d’une chose et de son contraire est vraie pendant tout le développement de la relation, jusqu’à la fin de celle-ci. Plus une chose se développe, plus elle nie son contraire ; plus une chose se développe, plus son contraire se développe ; plus une chose se développe, plus elle est niée par son contraire.

Dans la relation entre une chose et son contraire, le développement est principalement celui de la chose avec et contre son contraire. La relation se développe parce qu’une chose « pousse » son contraire et que son contraire la « tire » en retour. Le développement de la relation est principalement un autodéveloppement : le mouvement, un automouvement, la transformation, une autotransformation, la réalisation, une autoréalisation, l’abolition, une autoabolition, etc.

Dans la relation entre une chose et son contraire, l’une est ancienne (conservatrice) alors que l’autre est nouvelle (destructrice). Le développement des deux aspects contraires d’une relation rapproche celle-ci de sa fin, mais pas de la même manière ; l’aspect ancien se développe principalement avec l’état présent des choses (le statu quo), alors que l’aspect nouveau se développe principalement contre l’état présent des choses. La position respective de l’ancien et du nouveau dans la relation reste la même jusqu’à la fin de celle-ci : l’aspect ancien reste conservateur et l’aspect nouveau reste destructeur, dans la relation. La position respective de l’ancien et du nouveau dans la relation s’inverse dans une relation supérieure : l’aspect ancien devient conservateur et l’aspect nouveau devient destructeur, dans une nouvelle relation.

Une chose domine lorsqu’elle est la plus développée ; une chose prime lorsqu’elle est la plus importante. L’aspect nouveau, parce qu’il est nouveau, est celui qui est généralement le plus important (décisif) pendant le développement de la relation. L’aspect nouveau, parce qu’il est généralement le plus important, prime généralement sur l’aspect ancien, qui est généralement le moins important. L’aspect nouveau, parce qu’il est nouveau, est celui qui est le moins développé pendant la première et majeure partie du développement de la relation, mais c’est aussi celui qui se développe le plus vite dans le développement de la relation. L’aspect ancien, parce qu’il est d’abord le plus développé, domine l’aspect nouveau, qui est d’abord le moins développé. Avec le développement de la relation, l’aspect nouveau finit par se développer au-dessus de l’aspect ancien (par le « rattraper ») ; la domination entre l’aspect nouveau et ancien s’inverse. L’aspect nouveau devient dominant lorsqu’il est lui-même dominé par la nouveauté. La nouveauté, parce qu’elle est nouvelle, se développe le plus vite dans l’aspect nouveau d’une relation, qui parce qu’il est nouveau, se développe le plus vite dans la relation ; l’aspect nouveau prime généralement sur l’aspect ancien, parce que la nouveauté est généralement plus importante dans l’aspect nouveau que dans l’aspect ancien. Le développement d’une relation est généralement et principalement « poussé » par son aspect nouveau, d’abord dominé, avant d’être généralement et principalement « tiré » par son aspect nouveau, alors dominant.

Cependant, si l’aspect nouveau, parce qu’il prime généralement, est venu à dominer une relation encore trop peu développée, alors la relation ne peut plus se développer ; l’aspect ancien, alors « en retard » sur l’aspect nouveau qui l’a « rattrapé », doit se développer pour que la relation puisse se développer. L’aspect ancien, généralement secondaire, devient donc temporairement principal, pour « rattraper son retard » sur l’aspect nouveau (sans nécessairement repasser au dessus de celui-ci). À chaque étape de développement de la relation, si celle-ci est trop déséquilibrée, trop inégale, alors elle ne peut plus se développer ; si une chose est trop ou trop peu développée par rapport au développement de son contraire, elle ne peut plus se développer. Chaque étape de développement de la relation est déterminée par le développement relatif d’une chose en relation avec son contraire, pas par le développement absolu d’une chose isolée de son contraire.

Dans la relation entre une chose et son contraire, définir un aspect nouveau et ancien, c’est définir la relation entre la chose et le contraire avec la relation entre l’ancien et le nouveau, c’est définir une relation par une autre relation. Idem pour un aspect principal ou secondaire, dominant ou dominé, généralement ou particulièrement, etc. Une relation se développe avec d’autres relations, le développement d’une relation est lié au développement d’autres relations ; d’autres relations peuvent donc définir une relation. Définir une chose et son contraire, c’est déjà définir une relation avec la relation entre la chose (l’identité) et le contraire, entre l’affirmation et la négation.

Dans la relation entre une chose et son contraire, lorsque l’aspect principal devient secondaire, la relation entre le principal et le secondaire se nie dans une nouvelle relation supérieure ; le principal se change en son contraire dans une nouvelle relation supérieure entre le principal et le secondaire. Le dépassement de la relation entre le principal et le secondaire se traduit par l’inversion de l’aspect principal et secondaire dans la relation entre une chose et son contraire.

Une relation se développe, se réalise, s’affirme par la négation du nouveau et de l’ancien, dans laquelle le nouveau prime, mais l’ancien domine, jusqu’à l’inversion de la domination rendue nécessaire par la primauté du nouveau ; le nouveau et l’ancien se développent, se réalisent, s’affirment en négation de l’un et de l’autre, et donc, en négation de leur relation (de leur négation) ; plus une chose se développe, plus elle nie son contraire, et donc, plus elle nie la relation qui l’unit à son contraire ; la relation se développe donc par la négation d’elle-même par elle-même, par la négation de sa négation. Le développement, la réalisation, l’affirmation totale d’une chose, c’est la négation totale de la chose par elle-même ; la chose développée, réalisée, affirmée, c’est la chose niée par elle-même. Plus une relation se développe, plus ses aspects se développent, et plus les aspects se développent, plus la relation est niée, parce que développement de leur négation ; plus un aspect s’affirme, plus il nie l’autre, donc plus un aspect s’affirme, plus il se nie, parce qu’il nie l’autre sans lequel il ne s’affirme pas. Affirmation de soi est négation de soi, en ce que soi est soi-même en relation avec son autre ; affirmation totale de soi est donc négation totale de soi, négation de la relation entre soi-même et son autre : négation de sa négation.

Une chose retourne a elle-même (se réapproprie) après s’être niée, après s’être quittée vers son contraire, mais elle ne retourne jamais à son état initial, dans la même relation ; elle retourne à son état supérieur, dans la nouvelle relation. Le développement d’une relation vers une nouvelle relation n’est pas un cercle plat, mais une spirale ascendante ; chaque retour (révolution) est supérieur au précédent, après un développement. Le retour d’une chose à elle-même est un retour transformé : nouveau et supérieur, parce que négation de sa négation. Une chose retourne à elle-même parce qu’elle nie sa négation, son opposition à elle-même.

1 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

2 K. Marx, « Préface », Critique de l’économie politique, 1859.

3 V. I. Lénine, Les tâches des sociaux-démocrates russes, 1897.

4 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

5 Ibidem.

6 Ibidem.

7 K. Marx, « L’idéologie en général et en particulier l’idéologie allemande », L’idéologie allemande, 1845.

8 V. I. Lénine, « Partie II », La faillite de la IIde Internationale, 1915.

9 Cf. F. Engels, « Contingence et nécessité », Dialectique de la nature, 1889.

10 K. Marx, « Partie II », Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852.

11 « [L]’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux. » — K. Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

12 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

13 K. Marx, « Introduction », Contribution à la critique de la Philosophie du droit de Hegel, 1843.

14 Ibidem.

15 « Qu’est-ce que le communisme ? Le communisme est l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat. » — F. Engels, Principes du communisme, 1847.

16 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

17 « Maintenant, en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Ce que j’ai apporté de nouveau, c’est : 1) de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-­même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. » — K. Marx, Lettre à J. Weydemeyer du 5 mars 1852, 1852.

18 K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Le Manifeste du parti communiste, 1848.

19 G. Dimitrov, « Chapter two: The Soviet Union », The diary of Georgi Dimitrov 1933–1949, Yale University Press, 2003, p. 13.

20 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

21 E. Hoxha, « Idéologie réformiste et opportunisme politique — caractéristiques fondamentales des partis eurocommunistes », L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, 1980.

22 V. I. Lénine, Préface aux éditions française et allemande de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1920.

23 V. I. Lénine, Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l’Internationale communiste, 1920.

24 Internationale communiste, « Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales », IIe Congrès de l’Internationale communiste, 1920.

25 F. Engels, Lettre à Karl Marx du 7 octobre 1858.

26 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

27 Ibidem.

28 Ibidem.

29 Ibidem.

30 V. I. Lénine, Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, 1915.

31 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

32 Ibidem.

33 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

34 Ibidem.

35 Ibidem.

36 Ibidem.

37 Ibidem.

38 V. I. Lénine, La faillite de la IIde Internationale, 1915.

39 Ibidem.

40 Ibidem.

41 E. Hoxha, « L’eurocommunisme, une idéologie de la soumission à la bourgeoisie et à l’impérialisme », L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, 1980.

42 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

43 Ibidem.

44 Ibidem.

45 K. Marx, Discours sur la question du libre-échange, 1848.

46 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

47 Cf. « La fin d’un été de 30 ans », Unité communiste, 23 août 2021.

48 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

49 Ibidem.

50 « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. » — K. Marx et F. Engels, « Position des communistes envers les différents partis d’opposition », Le Manifeste du parti communiste, 1848.

51 K. Marx, « Introduction », Contribution à la critique de la Philosophie du droit de Hegel, 1843.

52 V. I. Lénine, « Servilité à l’égard de la bourgeoisie sous couleur d’“analyse économique” », La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918.

53 K. Marx, « Préface de la première édition », Le Capital, livre I, 1867.

54 G. W. F. Hegel, « Préface », Principes de la philosophie du droit, 1820.