Notes sur le Parti communiste

Publication originale le 20 février 2024

Version revue et augmentée de septembre 2026

Ce document est la deuxième partie des Notes sur la situation et la stratégie en France

Introduction

Dans notre précédent article, nous avons tenté de démontrer que la participation aux luttes économiques spontanées (innées, naturelles, organiques, pures, etc.) du prolétariat ou du reste du peuple n’est pas une tactique révolutionnaire en soi, et ne peut pas être une stratégie révolutionnaire. L’engagement économique, dont syndical, peut être révolutionnaire, s’il correspond à une stratégie révolutionnaire plus générale. Cependant, si la plupart des communistes s’accordent sur le besoin d’avoir une telle stratégie, il s’observe deux erreurs stratégiques fréquentes. La première erreur est d’amalgamer la stratégie révolutionnaire et la tactique de la participation aux luttes économiques spontanées, pour les confondre : c’est le cas du trade-unionisme, ou syndicalisme. La seconde erreur est de reconnaître la distinction entre la stratégie et la tactique, mais de faire une surestimation unilatérale de l’importance des luttes économiques spontanées dans la stratégie révolutionnaire : c’est le cas du suivisme syndical, ou parasyndicalisme. Ces deux stratégies fausses partagent plusieurs déviations communes.

  • La tactique n’est plus dictée par la stratégie, mais l’inverse, la stratégie est pliée à la tactique, c’est l’opportunisme (dans son sens le plus minimal) : la lutte économique syndicale représente beaucoup d’opportunités tactiques, comme « aller aux ouvriers » ou « faire des trucs », donc la stratégie doit se conformer aux contraintes de la lutte économique syndicale, qu’importe l’utilité réelle de ces opportunités pour la lutte politique révolutionnaire.
  • La tactique syndicale n’est plus distinguable de la lutte syndicale non politique, c’est l’économisme : la lutte politique révolutionnaire disparaît dans la lutte économique syndicale en se satisfaisant des demandes, des idées, des méthodes, des organisations, des chefs que les ouvriers ont déjà.
  • La formation communiste n’est plus la stratégie de la lutte économique syndicale, mais une tactique de celle-ci, c’est la stagnation dans des méthodes d’organisation « artisanales » et des méthodes d’éducation livresques : l’organisation et l’éducation politique sont soit strictement relatives à la lutte économique syndicale soit strictement « intellectuelles », la formation révolutionnaire est vidée de sa radicalité.

L’organisation syndicaliste ou parasyndicaliste est ainsi typiquement peu de choses de plus qu’une structure dans ou en marge des syndicats, doublée d’un club de lecture. Ce qui n’est que « la première école » (les syndicats) devient toute la carrière militante des aspirants révolutionnaires. L’économisme est une capitulation complète devant la spontanéité et le réformisme. Si les luttes économiques spontanées ne sont pas strictement légales, car elles peuvent aussi être semi-légales (en marge de la légalité) ou illégales, elles n’en sont pas moins « réformistes dans le fond » et confinées à des niveaux d’organisation « artisanaux ». Les (para)syndicalistes copient la forme des organisations syndicales (de négociation) au lieu de créer une organisation politique (de combat). Les (para)syndicalistes se confortent dans une formation intellectuelle qui n’est plus qu’« intellectualiste », car confinée à l’apprentissage d’un catéchisme, qui par sa seule connaissance transformerait l’activité d’un militant syndical en celle d’un militant bolchevique.

Le mouvement communiste n’est donc ni organisé ni éduqué — il reste artisanal et livresque — et le mouvement ouvrier n’est alors ni organisé ni éduqué par le mouvement communiste — il reste spontané et réformiste. Le mouvement communiste, faute d’une organisation et d’une éducation réellement révolutionnaires, reste un mouvement d’intellectuels séparés du mouvement ouvrier.

Les communistes qui assument la formation communiste, la tâche d’organisation et d’éducation révolutionnaires, ne sont pas celles et ceux qui séparent le mouvement communiste du mouvement ouvrier — c’est le contraire ! Ce sont les communistes qui repoussent à plus tard ou qui abaissent au niveau des masses la formation communiste, qui maintiennent le mouvement communiste dans un état de faiblesse où il ne peut être que séparé du mouvement ouvrier. Ce sont celles et ceux qui confondent « fusion » et « dilution », « jonction » et « liquidation », « participation » et « limitation », etc., qui empêchent le mouvement communiste autant que le mouvement ouvrier de progresser.

Les stratégies syndicaliste et parasyndicaliste sont une impasse pour le mouvement communiste et pour le mouvement ouvrier avec lui. Le syndicalisme et le parasyndicalisme sont, aujourd’hui en France, les deux formes stratégiques principales de la déviation politique spontanéiste, elle-même principalement économiste (c’est-à-dire de droite). Cependant, l’ensemble des stratégies fausses déduites du spontanéisme (de droite comme de « gauche ») partagent une autre déviation commune, plus générale.

  • La stratégie et la tactique du Parti communiste sont adoptées pendant la période de reconstruction du Parti communiste, c’est la cécité sur la réalité de l’état actuel du mouvement communiste en France : les tâches qui incombent à deux périodes historiques différentes du mouvement communiste sont confondues les unes avec les autres, donc aucune n’est réalisée.

C’est sur cette dernière déviation que nous voulons ici nous étendre.

1. Secte, parti ou Parti communiste ?

Quelle est la différence entre le Parti communiste, un parti communiste et une secte communiste ? Qu’est-ce que cette différence implique dans la stratégie et la tactique révolutionnaires ?

Le Parti communiste (avec un « P » majuscule), ou ce que Lénine appelle le « parti révolutionnaire », est celui qui est révélé dans la situation révolutionnaire, en l’absence d’une guerre révolutionnaire prolongée. Le parti révolutionnaire ne se trouve que dans la révolution, car il est — par définition — le parti qui réussit ses ambitions révolutionnaires. Quelles sont-elles ?

D’abord, le Parti communiste a une direction hégémonique dans la classe ouvrière et les classes populaires. Le Parti communiste n’est pas une direction parmi d’autres dans le prolétariat et le peuple, une énième influence, mais une direction revendiquée et reconnue comme telle dans l’ensemble du prolétariat et du peuple. Le Parti communiste exerce non seulement une direction, mais une direction nationale hégémonique. Cette direction n’est jamais homogène, omniprésente ou exclusive, mais elle est suffisamment puissante et centrale pour conquérir un monopole politique national sur le prolétariat et le peuple.1 Son pouvoir sur le mouvement spontané est effectif, car c’est ce dernier qui l’a placé à sa tête. Le Parti communiste est celui qui peut réaliser son programme révolutionnaire dans sa situation concrète (il peut prendre le pouvoir).

Le parti révolutionnaire et la classe ouvrière ne sont pas identiques, mais ils sont inextricablement interpénétrés, l’un le prolongement de l’autre : le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masses. Cela implique que le Parti communiste a intégré (fusionné avec) une partie suffisante (« le gros ») de la classe ouvrière et de ses institutions (syndicats, etc.) pour être l’institution de classe et de combat du prolétariat dans sa totalité. Le parti de classe est le parti de masses qui a réussi à devenir « le seul parti de la classe ouvrière », sa seule direction politique effective — il y a entre le parti de masses et le parti de classe un saut qualitatif constitué par l’hégémonie sur le mouvement de la classe.

Ensuite, le Parti communiste a une direction politique révolutionnaire. Le Parti communiste n’est pas n’importe quelle direction, un énième démagogue, mais une direction qui fait la révolution lorsqu’elle est placée dans une situation révolutionnaire. Le Parti communiste ne mène non plus une lutte réformiste, ni dans la forme ni dans le fond, mais une lutte révolutionnaire, dans la forme et dans le fond. Cette lutte est révolutionnaire dans la forme et dans le fond parce qu’elle est alors immédiatement et directement celle pour la prise du pouvoir. Avoir la direction révolutionnaire en puissance n’est pas l’avoir en fait : le pouvoir sur le mouvement spontané n’a rien de révolutionnaire si son contenu est en fait réformiste ou opportuniste. De plus, même une direction juste n’est révolutionnaire per se, c’est-à-dire dans la forme et le fond, que dans une situation révolutionnaire ou une guerre révolutionnaire prolongée. Le Parti communiste est celui qui réalise son programme révolutionnaire dans sa situation concrète (il prend le pouvoir).

Sans situation révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire (de facto). Avoir une direction hégémonique (être le parti de classe) n’est que la première condition du parti révolutionnaire ; la seconde est d’avoir une direction révolutionnaire, qui n’est possible que dans une situation révolutionnaire (en l’absence d’une guerre révolutionnaire prolongée). Pour qu’un parti révolutionnaire émerge dans une situation révolutionnaire, un parti de classe ne doit pas nécessairement la précéder, un parti ouvrier peut s’élever au parti de classe dans celle-ci. Par exemple, le Parti bolchevique n’était « qu’un » parti ouvrier de l’Empire russe avant 1917, et n’est devenu le parti de classe que pendant l’entre-deux-révolutions. De plus, un parti de classe peut se révéler contre-révolutionnaire dans la situation révolutionnaire. Par exemple, le Parti social-démocrate d’Allemagne était le parti de classe de l’Empire allemand avant 1914, ce qu’il a cessé d’être lorsqu’il est devenu un parti ouvrier bourgeois avec sa faillite dans l’opportunisme social-chauvin.

Par opposition au Parti communiste (ou « parti révolutionnaire »), un parti communiste est un prétendant au titre. Le Parti communiste est un parti communiste qui a gagné ce pour quoi il lutte — une direction hégémonique et révolutionnaire dans les masses — dans une situation révolutionnaire ou une guerre révolutionnaire prolongée. Ce que le Parti communiste a gagné, un parti communiste lutte encore pour le gagner, mais il peut déjà le gagner.

Tout et n’importe quoi ne peuvent pas prétendre au titre de « parti ». Il ne suffit pas d’ajouter un « P » dans son acronyme pour qu’une secte devienne un parti, de la même manière qu’il ne suffit pas qu’un parti se réclame du Parti pour qu’il le soit. Dans les deux cas, la distinction se fait bien selon des normes objectives, c’est-à-dire dans la réalité de la lutte des classes, et non pas dans les discours de la secte ou du parti en question. Ces termes ne nous sont utiles que pour désigner la qualité d’un contenant — une direction dans les masses — et d’un contenu — un programme. Toute secte lutte pour devenir un parti, et tout parti lutte pour devenir le Parti, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de différence entre une secte, un parti, et le Parti, c’est-à-dire entre les ambitions et les réussites, les prétentions et les capacités, le potentiel et l’effectif, etc. L’Internationale communiste distinguait elle-même le « “Parti communiste” » (entre guillemets) du « vrai Parti communiste », le premier n’étant le second qu’en ambition, en prétention, en potentiel :

« Ce n’est qu’en prenant constamment part à ce menu travail quotidien absolument nécessaire, en apportant tout son esprit de sacrifice dans tous les combats du prolétariat, que le “Parti communiste” peut se développer en vrai Parti communiste. Ce n’est que par ce travail que les communistes se distingueront de ces partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps et dont l’activité ne consiste qu’en réunions de membres, en discours sur les réformes et en exploitation des impossibilités parlementaires. La participation consciente et dévouée de toute la masse des membres d’un parti à l’école des combats et des différends quotidiens entre les exploités et les exploiteurs sont les prémisses indispensables non seulement de la conquête, mais dans une mesure encore plus large de la réalisation de la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’en se plaçant à la tête des masses ouvrières dans leurs guérillas constantes contre les attaques du capital que le parti communiste peut devenir capable de devenir cette avant-garde de la classe ouvrière, d’apprendre systématiquement à diriger de fait le prolétariat et d’acquérir les moyens de préparer consciemment l’expulsion de la bourgeoisie.2 »

Avec une direction politique dans les masses, un parti communiste est un « vrai » parti communiste, c’est-à-dire un parti communiste développé. Sans une direction politique dans les masses, un parti communiste n’est qu’un « parti communiste » entre guillemets, c’est-à-dire un parti communiste en développement. Alors que le premier est déjà un parti révolutionnaire en puissance à qui il ne manque que l’opportunité d’une situation révolutionnaire pour l’être en fait, le second n’est qu’un parti révolutionnaire en potentiel à qui il manque encore beaucoup plus. Avec ou sans direction politique dans les masses, un parti communiste n’est pas le Parti communiste au sens où nous l’entendons ; soit parce que sa direction n’a pas encore été mise à l’épreuve d’une situation révolutionnaire, soit parce qu’il n’a pas encore de direction à mettre à l’épreuve d’une situation révolutionnaire. Un parti communiste est un « vrai » parti communiste ou un « parti communiste » entre guillemets selon son développement, mais leur différence est quantitative, alors que la différence entre un parti communiste et le Parti communiste est qualitative, du point de vue de la révolution. La différence entre un parti développé et sous-développé peut se faire en dehors d’une situation révolutionnaire, alors que la différence entre un parti (le parti révolutionnaire en puissance ou en potentiel) et le Parti (le parti révolutionnaire en fait) ne peut se faire que dans une situation révolutionnaire ou une guerre révolutionnaire prolongée.

La IIIe Internationale ne faisait pas de distinction entre un parti communiste et le Parti communiste, car elle n’en avait pas besoin : être une section nationale de l’Internationale communiste, c’était par définition être le « Parti communiste » dans ce pays ; donc, être le seul parti révolutionnaire en puissance ou en potentiel reconnu comme tel par le mouvement communiste international dans ce pays. Il y avait identité entre ces catégories. L’Internationale communiste, en tant que centre de direction politico-idéologique international, avait autorité sur le mouvement communiste international pour définir qui était et qui n’était pas « le Parti communiste » dans chaque pays. D’une part, une section nationale de l’Internationale communiste ne pouvait être qu’un « Parti communiste » et un « Parti communiste » ne pouvait être qu’une section nationale de l’Internationale communiste. D’autre part, le « Parti communiste » ne pouvait être que le futur parti révolutionnaire (assumer ce rôle historique était sa raison d’être) et le futur parti révolutionnaire ne pouvait être qu’un « Parti communiste » (c’était le seul parti à assumer ce rôle historique). Dans le mouvement communiste international, le parti révolutionnaire était confondu avec le seul parti révolutionnaire en puissance ou en potentiel reconnu comme tel, le « Parti communiste », c’est-à-dire un parti membre de l’Internationale communiste. Aujourd’hui, la distinction que nous faisons entre un parti communiste et le Parti communiste est rendue nécessaire par l’absence d’un centre comparable à celui qu’était la IIIe Internationale.

Un parti communiste peut prétendre concrètement au statut du Parti communiste. Quelles sont ces conditions ?

D’abord, un parti communiste a une direction dans la classe ouvrière et les classes populaires. Une telle direction n’est ni une simple influence ni restreinte à une échelle locale. Un parti communiste ne peut pas encore revendiquer avec succès une direction hégémonique dans le prolétariat et le peuple, mais il possède déjà une direction nationale dans ceux-ci. Cela signifie qu’elle est un tissu d’autorité assez dense à l’échelle du pays pour s’exercer sur leurs luttes prises dans leur totalité, pas qu’elle serait uniforme ou sans concurrence. Cette direction n’est pas soumise aux directions réformistes et opportunistes, mais soustraite et opposée à celles-ci. Elle n’est pas à la queue des mouvements spontanés, mais déjà en partie et par endroit à leur tête. Un parti communiste lutte dans son développement pour devenir le parti de classe, s’il ne l’est pas déjà. Un parti communiste est un parti de cadres qui lutte pour devenir un parti de masses, ou un parti de masses qui lutte pour devenir (ou rester) le parti de classe — sans se diluer dans le processus !

Ensuite, un parti communiste a une direction politique d’avant-garde (communiste). Un parti communiste assume ses tâches d’éducation et d’organisation politiques (le spontanéisme en général et l’économisme en particulier sont en soi le symptôme d’un stade de développement arriéré). Sa lutte est toujours contrainte d’être généralement « réformiste dans la forme » (en l’absence d’une guerre révolutionnaire prolongée), mais elle est déjà « révolutionnaire dans le fond ». Un parti fait usage de sa direction nationale pour combattre les réformistes et les opportunistes, pour dépasser la lutte économique dans la lutte politique, et pour augmenter son niveau d’organisation (sa préparation) révolutionnaire — il est une avant-garde. Ces trois aspects sont indissociables de la pratique d’un parti qui aspire à être le parti révolutionnaire, si l’une de ces trois conditions n’est pas remplie, alors il n’y a pas de parti communiste ; car, ce sont celles-ci qui le différencient à la fois d’une secte communiste (marginale, impuissante, amatrice, artisanale, etc.) et d’un parti réformiste ou opportuniste.

Une secte communiste lutte pour être le Parti communiste, mais elle échoue à être un parti communiste. Par rapport à un (« vrai ») parti communiste, qui est le Parti communiste en puissance, mais pas en fait, une secte communiste n’est le parti révolutionnaire ni en puissance ni en fait. Un (« vrai ») parti communiste est capable de revendiquer le rôle historique d’avant-garde révolutionnaire pour lui, mais pas encore de faire reconnaître cette revendication avec succès ; une secte communiste est incapable de revendiquer le rôle historique d’avant-garde révolutionnaire pour elle, en premier lieu. Le Parti communiste démontre qu’il est le parti révolutionnaire (il fait la révolution) et un parti communiste démontre qu’il peut être le parti révolutionnaire (il pourrait faire la révolution), là où une secte communiste ne démontre rien du tout (elle ne peut pas faire la révolution).

Il y a entre une secte et un parti communiste un saut qualitatif. Qu’est-ce qui les sépare ?

D’abord, une secte communiste a une absence de direction dans la classe ouvrière et les classes populaires. Une secte communiste ne possède, au mieux, qu’une influence localisée dans le prolétariat et le peuple. Cette influence n’est ni nationale ni suffisante pour diriger les mouvements spontanés. Elle ne peut se placer qu’en marge des luttes économiques, et essayer de les accompagner ou de les radicaliser, mais ne possède un impact qu’insignifiant sur leur ensemble. Elle ne peut pas diriger, donc elle est contrainte à une position de spectatrice, critique ou en soutien, mais qui n’a pas de portée autonome en elle-même. Ainsi, une secte ne représente aucune menace sérieuse pour les directions réformistes et opportunistes.

Ensuite, une secte communiste a une absence de politique révolutionnaire. En raison de son insignifiance face au mouvement spontané et aux organisations réformistes et opportunistes, une secte est contrainte soit à la marginalité — à porter une lutte politique inaudible — soit à la liquidation — à la reddition spontanéiste (économiste et autre). Dans les deux cas, une secte patauge dans les méthodes artisanales d’un militantisme amateur. Sa lutte est non seulement généralement « réformiste dans la forme », mais elle n’arrive pas encore à être « révolutionnaire dans le fond ». Ce dernier est encore l’objet d’un effort en soi, pour dépasser les méthodes réformistes (de la lutte économique spontanée) vers les méthodes révolutionnaires.

Pour comprendre comment une lutte peut être révolutionnaire dans le fond, mais pas dans la forme, et pourquoi elle doit l’être dans le développement du mouvement communiste, il faut comprendre ce que sont le fond et la forme de la lutte révolutionnaire. Une révolution est la prise du pouvoir politique d’une classe par une autre ; dans notre cas, la prise du pouvoir de la bourgeoisie par le prolétariat. Cette prise du pouvoir a un fond, la lutte pour le pouvoir, et une forme, la lutte violente contre l’État. Avant la guerre révolutionnaire elle-même, aucune lutte ne peut être révolutionnaire dans le fond et la forme (par définition). Par exemple, une grève peut avoir un fond ou une forme relativement révolutionnaires, c’est-à-dire être une lutte relativement politique et violente, mais elle reste une lutte de négociation avec le pouvoir, et par cela, elle reste dans des rapports de négociation avec l’État (même si cette négociation est violente). La lutte révolutionnaire est la lutte politique et la lutte violente du prolétariat à leur niveau de développement historique le plus élevé ; toutes les autres luttes lui sont inférieures, même si elles peuvent la préfigurer, c’est-à-dire être des luttes protorévolutionnaire, dans la forme et/ou le fond.

Généralement, le fond est principal sur la forme, même s’il n’est pas encore dominant sur celle-ci ; voilà pourquoi la lutte d’un parti communiste peut et doit être révolutionnaire dans le fond avant de l’être aussi dans la forme. Une propagande et une organisation dans les masses pour la révolution, c’est-à-dire qui combat les programmes et les directions réformistes dans les masses pour le programme et la direction communistes, est déjà une lutte révolutionnaire dans le fond, parce que cette propagande et organisation ne sont qu’en préparation de la révolution. Une propagande et une organisation sont révolutionnaires dans le fond lorsqu’elles ne peuvent trouver leur sens que comme première étape du développement de la révolution, et qu’elles n’ont aucun sens en dehors de ce développement. Cependant, avant la guerre révolutionnaire, toute propagande et toute organisation dans les masses sont plus ou moins réformistes dans la forme, c’est-à-dire dans un autre rapport que celui de la confrontation violente, directe et ouverte, avec l’État. Autrement dit, dans une guerre révolutionnaire, un parti communiste a déclaré la guerre à l’État, alors qu’en dehors de celle-ci, il ne le peut pas, et doit donc tolérer l’État (que l’État le tolère ou non). Le passage d’une lutte révolutionnaire dans le fond réformiste dans la forme, à une lutte révolutionnaire dans le fond et dans la forme, est un moment du développement de la contradiction entre le fond et la forme révolutionnaires où la forme — généralement secondaire — devient temporairement principale, dans la résolution de la contradiction.

Pour qu’une lutte soit révolutionnaire dans le fond, il faut déjà que la propagande et l’organisation lient la lutte immédiate des masses avec la lutte pour la prise du pouvoir. Une lutte est réformiste dans le fond et la forme non seulement si elle n’essaye pas de lier la lutte immédiate des masses avec la lutte pour la prise du pouvoir, mais aussi si elle essaye, mais n’y arrive pas ! Ce qui fait le fond d’une lutte n’est pas dans les beaux discours ou les bonnes intentions, mais dans la réalité concrète : la propagande et l’organisation dans les masses préparent-elles concrètement la révolution, oui ou non ? Toutes et tous les révolutionnaires luttent pour la révolution (par définition), mais toutes luttes menées par des révolutionnaires ne peuvent pas être révolutionnaires. Lorsque les révolutionnaires préparent la lutte qui prépare la révolution, ils ne sont pas des opportunistes, mais leur lutte n’est pas révolutionnaire pour autant, ni dans la forme ni dans le fond.

Avant la guerre révolutionnaire, la lutte d’une secte ou d’un parti communiste n’est pas condamnée à rester réformiste dans la forme, mais elle l’est généralement, parce qu’elle reste limitée par la lutte réformiste des masses. Le prolétariat et le peuple, c’est-à-dire les sujets révolutionnaires que doivent organiser et diriger les communistes, ne sont massivement engagés que dans la lutte réformiste ; les communistes organisent et dirigent les masses principalement dans la lutte réformiste, parce que c’est là que se trouvent les masses à organiser et diriger. La lutte d’une secte ou d’un parti communiste peut transformer la lutte des masses d’une forme réformiste vers une forme protorévolutionnaire, mais elle ne peut pas « sauter par-dessus » le réformisme de la lutte des masses ; elle ne peut développer une forme protorévolutionnaire de lutte des masses que selon le développement de la lutte des masses, dans la forme et le fond. Avant la guerre révolutionnaire, la lutte d’une secte ou d’un parti communiste peut être protorévolutionnaire ; celle-ci peut même devenir leur forme de lutte dominante (principale), mais elle ne l’est généralement pas, parce qu’elle reste une forme de lutte des masses généralement dominée (secondaire), que ce soit spontanément ou sous direction communiste.

Entre la réforme et la révolution, l’aspect nouveau est la révolution. Cela signifie qu’il est généralement principal, mais aussi qu’il est généralement dominé. C’est donc la lutte révolutionnaire qu’il faut le plus développer, avancer, généraliser ; mais, c’est donc la lutte réformiste qui est dans le même temps la plus développée, avancée, généralisée.

Aujourd’hui en France, il n’y a ni parti communiste (en général) ni parti révolutionnaire (en particulier). Certes, des sectes communistes de quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers de militantes et militants continuent de s’appeler « parti communiste », par habitude, mais leur force dans les masses et leur programme politique n’ont rien de commun avec la force et le programme des partis communistes du siècle dernier. Ces sectes communistes ne représentent que des influences locales sur le mouvement ouvrier ou populaire, là où un parti communiste doit représenter une direction nationale sur ceux-ci. Il n’existe aucun groupe communiste qui ait une capacité de commandement sur le mouvement ouvrier ou populaire, c’est-à-dire une autorité politique effective et autonome, et ce non pas dans une usine ou un quartier, mais bien dans son ensemble. Le mouvement communiste n’a aujourd’hui qu’un pouvoir de « suggestion » à la marge du mouvement ouvrier ou populaire, si ce n’est dissout dans leurs luttes spontanées. Les sectes communistes ne peuvent pas représenter une direction politique, en premier lieu parce qu’elles ne représentent pas une direction dans les masses, et qu’une simple influence locale ou une somme d’influences locales ne peuvent pas faire de leur participation et intervention dans les masses une direction politique.

Le sens de « Parti communiste » a subi une dilution progressive, mais nous pensons qu’il est théoriquement et stratégiquement important de rendre à ce terme toute sa portée. Pourquoi ? Pour ne pas croire avoir ce qui n’existe en réalité pas encore ; et donc, pour ne pas se tromper sur ce qui nous incombe réellement en tant que communistes. Si une chose est certaine, c’est que le Parti communiste ne sera pas reconstruit par des efforts d’autopersuasion. Dissiper les illusions et les malentendus qui se sont accumulés sur ce qu’est réellement un parti communiste est donc une première étape nécessaire.

Une secte communiste peut avoir le potentiel d’être le parti révolutionnaire, car elle peut avoir le potentiel d’être un parti communiste, mais ce potentiel (qui peut-être bien réel) n’est pas réalisé. Une secte ne peut pas être un parti communiste en miniature : soit une organisation communiste est un parti (avec toutes les conséquences sur la stratégie et la tactique à adopter que cela implique) soit elle ne l’est pas (avec tout autant de conséquences).

2. Les sectes communistes et les luttes économiques

La situation actuelle du mouvement communiste en France est celle de la condition sectaire : une nébuleuse de groupuscules immatures dans leur fond et dans leur forme, c’est-à-dire autant dans leur niveau théorico-idéologique et politique que leur niveau d’organisation et d’action.3

Entre cette nébuleuse instable et les masses ouvrières et populaires, il y a une immiscibilité. Il n’y a pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier ou populaire, la fusion est à refaire. Si l’actuel mouvement communiste en France se conçoit encore comme une partie ou un prolongement du mouvement ouvrier, c’est soit parce qu’il s’est liquidé dans celui-ci, soit parce qu’il se perçoit encore comme il était au XXe siècle. Autrement dit, il est économiste en théorie et trade-unioniste en politique, d’une part ; et il se méprend sur la réalité de ce qu’il est et prend ses rêves pour des réalités, d’autre part.

La capacité d’intervention du mouvement communiste dans les luttes économiques (mais aussi politiques) spontanées du prolétariat et du peuple est négligeable. Celui-ci est aujourd’hui incapable de proposer une alternative politique aux luttes économiques, et dans le cas de l’économisme, même jusque dans l’agitation et la propagande (c’est-à-dire simplement en mots !).

Les luttes économiques syndicales sont des luttes économiques spontanées : « spontané » n’est pas l’antonyme d’« organisé », mais celui de « conscient » (du rôle historique du prolétariat). Les luttes économiques du prolétariat ne sont que des luttes dites « spontanées », c’est la résistance au capitalisme dans le capitalisme, et ce jusqu’à la construction du socialisme (après la prise du pouvoir politique), où alors seulement les luttes économiques deviennent « conscientes ». Dans le capitalisme, si les luttes du prolétariat sont conscientes, alors elles ne sont pas économiques, mais politiques (c’est-à-dire pour la prise du pouvoir politique).

Certains communistes lisent la tactique syndicale adressée aux partis communistes comme la leur. Cette lecture ne retient que l’impératif de « participation » aux syndicats et à leurs luttes économiques, et oublie (ou efface) complètement l’objectif de cette participation : premièrement, le combat contre le réformisme et l’opportunisme de la base et des directions ; deuxièmement, celui pour la transition de la lutte économique spontanée à la lutte politique consciente (à la lutte pour le pouvoir) ; et troisièmement, celui pour le parti révolutionnaire lui-même.

Les luttes économiques syndicales ne sont jamais une fin en soi pour les communistes, et toujours un moyen politique. Si cela fait consensus en principe, la surestimation qui s’observe en fait est le symptôme d’un déficit stratégique (l’on reste dans les syndicats faute de savoir quoi faire de mieux) et théorique (l’on pense que les luttes économiques mènent aux luttes politiques). Rappelons-le, la lutte économique ne fait que permettre la lutte politique, et cette transition dépend d’un facteur extérieur autonome et indépendant décisif — les communistes. La participation communiste aux luttes économiques syndicales n’est donc utile et nécessaire que si et seulement si elle est réellement un moyen à nos fins : attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat.

Nous insistons sur l’effectivité de ces moyens ; car, la définition d’une stratégie ne peut pas être relative à des intentions, même sincères et acharnées, mais à des résultats concrets, matériellement et politiquement. Autrement, cette participation est une déviation et une liquidation. Toutes les sectes communistes ont l’intention de participer et d’intervenir dans le mouvement ouvrier pour y devenir une direction politique (« révolutionnaire dans le fond »)… mais cette intention n’a pas encore le pouvoir de se réaliser, elle n’est pas effective : c’est là tout le problème dans la participation des sectes communistes aux luttes économiques spontanées. La différence qui existe entre la tactique syndicale des sectes et des partis communistes est la même qui existe concrètement entre « ne pas pouvoir faire » et « pouvoir faire ».

La question à poser est toujours « sommes-nous en train d’attaquer le réformisme et l’opportunisme, de radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et de construire l’organisation de classe et de combat ? » Si oui, alors « pourquoi le réformisme et l’opportunisme ne sont-ils pas déjà vaincus, pourquoi les luttes économiques ne sont-elles pas déjà des luttes politiques et pourquoi l’organisation de classe et de combat n’est-elle pas déjà construite ? » Sinon, alors « comment attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat ? » Lorsque ces questions ne sont pas posées et que des réponses aux problèmes qu’elles présentent ne sont pas données, ou seulement pour les esquiver, alors la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une perte de temps.

Comment les sectes communistes évitent-elles leurs responsabilités politiques et cachent-elles leur opportunisme ? Derrière toujours les mêmes sophismes économistes : « Le travail syndical est trop important ! » ; « Ce n’est pas si simple ! » ; « C’est trop tôt ! » ; « C’est trop risqué ! » ; « Attention à ne pas saboter les syndicats ! » ; « Attention à ne pas s’aliéner les ouvriers syndiqués ! » ; « Attention à ne pas effrayer les ouvriers moyens ! » ; etc.

Au-delà des syndicats, en particulier, le problème de la pratique se pose dans les masses, en général.

Quelle pratique communiste dans les masses ? Participation ou organisation ? Intervention ou direction ? Ces questions ne sont pas des dilemmes : la participation et l’intervention sont tactiques ; l’organisation et la direction sont stratégiques. La relation entre les buts tactiques et stratégiques est celle entre les moyens et les fins, mais ce sont bien la participation et l’intervention dans les masses qui sont subordonnées comme moyens à l’organisation et la direction des masses.

Comment se mesure la réussite de la pratique communiste dans les masses ? Par la portée de la participation et de l’intervention, ou par celle de l’organisation et de la direction ? Pas de n’importe quelles organisation et direction, mais d’une organisation et direction communistes (révolutionnaires). La participation et l’intervention dans les masses ne se justifient que par le développement de l’organisation et de la direction communistes des masses. Une participation et intervention dans les masses qui ne développent pas l’organisation et la direction communistes des masses, soit parce qu’elles n’essayent pas, soit parce qu’elles ne réussissent pas (!), ne sont qu’une participation et une intervention réformistes — de facto, dans la forme et le fond — dans les masses. Il ne suffit pas d’essayer d’avoir une participation et une intervention communistes pour avoir une participation et une intervention communistes ; il faut réussir à développer l’organisation et la direction communistes avec celles-ci !

Bien sûr, une participation et une intervention réformistes peuvent être une étape (arriérée) dans le développement d’une participation et d’une intervention communistes. Une participation et une intervention réformistes ne développent pas l’organisation et la direction communistes, mais elles peuvent développer une participation et une intervention communistes (qui elles peuvent développer l’organisation et la direction communistes). Il faut faire la différence entre la pratique opportuniste ou communiste de la participation et de l’intervention réformistes dans les masses, selon qu’elles soient ou non une étape (arriérée) dans le développement de la participation et de l’intervention communistes dans les masses. Comment faire cette différence ? Est-ce que la pratique dans les masses combat ou respecte les organisations et les directions réformistes — aux premières desquelles, les organisations et les directions syndicales ? Est-ce que la pratique dans les masses cherche à se substituer ou à se conformer au mouvement réformiste spontané des masses ? Autrement dit, où est le principal : sur la participation et l’intervention dans ce qui est déjà là (le mouvement réformiste) ou sur l’organisation et la direction qui doit être (le mouvement révolutionnaire) ? Ceci dit, il faut rester d’une honnêteté intransigeante avec soi-même quant au fait que cette pratique arriérée dans les masses, aussi nécessaire soit-elle, n’est pas révolutionnaire.

En bref, la révolution doit se trouver en finalité dans toute la pratique des révolutionnaires. Le travail de masse doit pouvoir organiser ou diriger les masses, ou alors, il doit pouvoir rendre possibles l’organisation et la direction des masses, c’est-à-dire construire le Parti.

Aujourd’hui, les sectes communistes ne sont pas qu’en proie à l’économisme, mais également si liées au syndicalisme et au parasyndicalisme qu’elles n’arrivent pas à intervenir dans les luttes économiques spontanées si celles-ci ne sont pas strictement syndicales ! Les exemples du mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ou de la vague d’actions extrasyndicales (blocages, émeutes, etc.) ayant fait irruption à la fin du mouvement contre la réforme des retraites (2023), sont très révélateurs. Le travail politique à mener dans ces mouvements et les problèmes pratiques qu’ils posaient ont paralysé les sectes communistes, qui n’y retrouvaient pas les repères de leurs rituels syndicaux.

Non seulement les sectes communistes se sont — dans leur majorité — laissées déborder par la lutte économique spontanée lorsqu’elle était extrasyndicale, mais elles ont également retardé politiquement sur la lutte politique spontanée des Gilets jaunes lorsque celui-ci a posé la question du pouvoir ! Les sectes n’ont servi, lorsqu’elles n’étaient pas absentes, que de chambres à écho des syndicats, dépassées par la spontanéité des franges les plus avancées des masses. Un tel constat est déjà grave pour une lutte économique spontanée, mais il l’est d’autant plus pour une lutte politique spontanée (aussi « politique » que puisse l’être une lutte spontanée). Si les franges politiques étaient minoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, elles existaient. Si la question du pouvoir était démocratique dans le mouvement des Gilets jaunes, elle était posée. Il est extrêmement préoccupant qu’un mouvement spontané évoque la question du pouvoir, et ne trouve comme réponse de la part des organisations dites révolutionnaires que des revendications syndicales, lorsque ce ne sont pas des rappels à l’ordre syndicaux du type : « Le meilleur moyen de faire la révolution est de s’organiser sur son lieu de travail ! » ou « Avant de lutter pour le pouvoir il faut lutter pour les salaires ! »

Dans une moindre mesure, un même constat peut s’appliquer à la participation des communistes aux luttes écologiques. Ces dernières sont principalement des luttes économiques portées par la petite bourgeoisie, mais elles possèdent aussi une frange politique : le refus d’un « capitalisme vert » et l’exigence d’une « écologie de rupture », qui pose clairement la question du pouvoir. La tâche des communistes est de radicaliser et de gagner cette frange politique au communisme pour l’étendre sur tout le mouvement. Pourtant, cette « convergence des luttes » ne se traduit presque exclusivement que par l’adjonction d’autres revendications économiques aux revendications économiques et politiques écologistes : « Fin du mois, fin du monde, même combat ! » Au lieu d’approfondir les mots d’ordres politiques et de les lier aux mots d’ordre révolutionnaires, les économistes ne font que les rattacher — les rabaisser — à des mots d’ordre syndicaux.

Pour le mouvement communiste, la question démocratique du pouvoir — telle que posée par le mouvement des Gilets jaunes ou, dans une moindre mesure, par les mouvements écologiques — ouvre autrement plus de voies que n’importe quelle question économique. La question démocratique du pouvoir n’est pas la même que la question communiste du pouvoir — il ne faut pas voir l’une dans l’autre. Cependant, la question démocratique du pouvoir est déjà politique, contrairement à toutes les questions économiques, ce qui la rapproche de la question communiste du pouvoir. Les luttes politiques spontanées, c’est-à-dire les luttes démocratiques spontanées (les seules luttes politiques spontanées possibles), sont qualitativement largement supérieures aux luttes économiques spontanées. Cela ne signifie pas que les communistes seraient donc autorisés à se dissoudre dans celles-ci, plutôt que dans les luttes économiques, mais que celles-ci offrent des opportunités que n’offrent pas les luttes économiques.

Dans les mouvements spontanés, la lutte économique est parfois extrasyndicale, et la lutte spontanée est parfois politique. Il est donc du devoir des communistes de participer aux mouvements spontanés, surtout lorsqu’ils sont extrasyndicaux ; et de faire le meilleur des revendications spontanées, surtout lorsqu’elles sont politiques (démocratiques) !

Ceci dit, les sectes communistes peuvent-elles faire de leur participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire ?

Une secte communiste ne peut pas remplir avec succès les conditions qui font de la participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire. Pourquoi ? Car, elle est précisément une secte et non pas un parti. Pour une secte, la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une tactique dans la reconstruction du Parti, c’est-à-dire qu’elle n’est pas une lutte pour acquérir la direction révolutionnaire sur le mouvement ouvrier, mais une lutte pour acquérir des forces avec lesquelles acquérir une telle direction. Autrement dit, ce n’est pas une lutte d’avant-garde, mais une lutte pour être une avant-garde. Les tâches à déduire de ces deux devoirs sont nécessairement très différentes !

L’interprétation dominante des tactiques définies pour les partis communistes les réduit non seulement à un économisme (elle est unilatérale), mais oublie que ces tactiques ne sont pas et ne peuvent pas être identiques pour les sectes communistes. Or, les devoirs des communistes ne sont pas absolus, mais relatifs entre eux. Les sectes communistes doivent participer aux mouvements spontanés des masses, aux luttes économiques et politiques (démocratiques), dans et en dehors des syndicats, et ce dès maintenant. Mais, ce devoir de participation principalement économique est subordonné à un devoir politique — la construction du parti révolutionnaire — qui lui-même est subordonné à un devoir théorico-idéologique — l’élaboration de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires. Pour remplir leur devoir économique, les communistes doivent remplir leur devoir politique et leur devoir théorico-idéologique. L’élaboration theorico-idéologique, c’est découvrir et défendre la « ligne juste » avec laquelle construire le Parti et participer aux mouvements spontanés. La construction politique, c’est éduquer et organiser les communistes et les masses dans le Parti avec la « ligne juste » et les mouvements spontanés. La participation économique, c’est gagner la direction des mouvements spontanés avec le Parti et la « ligne juste ». Pas de participation révolutionnaire aux mouvements spontanés des masses sans éducation et organisation révolutionnaires des communistes et des masses ; et pas d’éducation ni d’organisation révolutionnaires des communistes et des masses sans élaboration de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires.

Évidemment, aucune des parties de la lutte communiste n’est séparée des autres en pratique, il est impossible d’avancer théoriquement et idéologiquement sans avancer dans la lutte politique et économique. Il n’y a pas une étape strictement théorico-idéologique, puis politique, puis économique de la lutte. Cependant, si la lutte communiste est un ensemble indissociable (un tout à la fois théorico-idéologique, politique et économique), il ne faut pas perdre de vue quelle partie de cet ensemble est prioritaire sur les autres. Sans lutte pour la « ligne juste », pas de lutte supérieure pour le Parti ; et sans Parti, pas de lutte supérieure pour la direction des masses. Chaque lutte n’est réalisable que jusqu’à un certain point selon l’étape de la lutte. Chaque étape de la lutte prépare et permet l’étape supérieure.

Pourquoi la lutte théorico-idéologique est-elle aujourd’hui la lutte principale dans le mouvement communiste en France ? Parce que nous sommes à l’époque de la reconstruction du Parti : la tâche principale de notre période est la construction du Parti communiste, toutes les autres tâches de la période ne sont que relatives à celle-ci. Or, dans nos conditions présentes, cette tâche est principalement théorico-idéologique pour le mouvement communiste en général.

Est-ce que la lutte théorico-idéologique est la lutte principale dans toutes les organisations communistes pour toute notre période de reconstruction du Parti ? Non. D’une part, la lutte théorico-idéologique est la lutte principale pour le mouvement communiste en général, c’est-à-dire sans considérer les organisations indépendamment les unes des autres. D’autre part, la lutte théorico-idéologique est la lutte principale dans nos conditions présentes, c’est-à-dire au moment de la période de reconstruction du Parti sur lequel nous écrivons. La lutte théorico-idéologique deviendra une lutte secondaire dans certaines organisations communistes (les plus avancées) avant d’autres, et dans l’ensemble du mouvement communiste avant la reconstruction du Parti.

La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire jette les fondations sur lesquelles peut s’établir l’organisation de classe et de combat du prolétariat. La structure de cette dernière est ensuite érigée par un intense travail d’éducation (théorique et pratique !) et d’organisation révolutionnaires, qui applique ce qui a été déduit par la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Donc, pas de lutte politique de construction du Parti qui n’est pas précédée d’une lutte théorico-idéologique correspondante.

« Nous ne saurions nous battre dans le vide ou construire sur du sable. Pour être des communistes conséquents, il faut lutter pour toujours tendre vers les idées les plus justes et rejeter les idées fausses. Pour cela, il faut dégager le vrai du faux, mais il faut aussi agir ensuite dans le sens de la ligne révolutionnaire. Autrement, notre communisme ne peut être qu’inerte. Pour reconstruire le mouvement communiste et son arme —le Parti—, il faut d’abord reconstruire l’idéologie et la théorie, avec les outils de la lutte idéologique et théorique.

[…]

Cette lutte idéologique contre toutes les formes que prend l’opportunisme, nous devons la mener dans notre organisation — entre camarades — et à l’échelle de notre mouvement — entre groupes. Cette lutte doit prendre la forme d’un débat capable de dévoiler les idées justes, de discerner les idées fausses, puis de rallier ces dernières aux idées justes ou de les isoler et les éliminer. Un tel processus est vital pour nous et le mouvement communiste, et ne peut ni être contourné ni bâclé : aucune hâte ni arrogance ne peut remplacer la vertu de la lutte des lignes.

[…]

C’est derrière le refus de la lutte des lignes et du débat communiste que se cachent tous les opportunismes, qu’ils prennent l’apparence de la radicalité ou du réformisme. Ce n’est pas une option, soit on l’accepte et la mène avec endurance, soit l’on renonce à toute transformation radicale du monde en se coupant de la réalité, en s’enfermant dans ses dogmes et en se condamnant à la fuite en avant dans la dégénérescence. Pour éviter une telle gangrène, il faut donc garder une vie idéologique active et saine.4 »

Lorsque Lénine écrit, dès 1897 dans Les tâches des sociaux-démocrates russes5, et à nouveau 5 ans plus tard dans Que faire ?, que « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », il ne fait ni une exagération ni une figure de style. Est-il possible d’agir sans savoir comment agir ? Est-il possible de savoir comment agir sans savoir pourquoi agir ? Est-il possible de savoir comment et pourquoi agir sans l’expérience des actions passées et présentes ? Est-il possible d’interpréter ces expériences sans comprendre les conditions réelles dans lesquelles elles ont été menées ? Est-il possible de répondre à ces questions par des aphorismes ou des approximations ? Non. C’est toute la radicalité du sens de « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

Mao, dans De la contradiction (1937), l’explique ainsi :

« Lorsqu’on est dans le cas dont parle Lénine : “Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire”, la création et la propagation de la théorie révolutionnaire jouent le rôle principal, décisif. Lorsqu’on a à accomplir une tâche (peu importe laquelle), et qu’on n’a pas encore fixé une orientation, une méthode, un plan ou une politique, ce qu’il y a de principal, de décisif, c’est de définir une orientation, une méthode, un plan ou une politique.6 »

D’une part, la théorie ne disparaît jamais de la pratique : il ne peut jamais y avoir de développement pratique sans développement théorique, en même temps. D’autre part, la théorie, qui est généralement secondaire sur la pratique, peut et doit devenir temporairement principale sur la pratique dans leur développement. D’une part, il ne faut pas être unilatéral (croire que la pratique peut se développer sans la théorie) ; d’autre part, il ne faut pas être mécaniste (croire que le développement de la pratique est toujours principal sur celui de la théorie).

Ci-dessous, dans Les tâches des sociaux-démocrates russes, Lénine explique quelles sont les conditions dans lesquelles la pratique est redevenue principale sur la théorie, après une période où leur position s’était inversée :

« À l’heure actuelle (fin 1897), la question la plus brûlante est, selon nous, celle de l’activité pratique des sociaux-démocrates. Nous soulignons pratique car, pour ce qui est de l’aspect théorique du social-démocratisme, il semble avoir déjà traversé la période la plus aiguë marquée par l’incompréhension obstinée de ses adversaires et des efforts acharnés pour écraser le nouveau courant dès son apparition, d’une part, et par la défense ardente des fondements du social-démocratisme, d’autre part. Aujourd’hui, les vues théoriques des sociaux-démocrates apparaissent suffisamment élucidées dans leurs traits principaux et essentiels. On ne saurait en dire autant du côté pratique du social-démocratisme, de son programme politique, de ses méthodes de travail, de sa tactique. C’est dans ce domaine, à notre avis, qu’il règne le plus de malentendus et d’incompréhension réciproque empêchant certains révolutionnaires de se rapprocher complètement du social-démocratisme.7 »

Aujourd’hui, ces conditions ne peuvent être trouvées que dans des organisations politiques déjà avancées en théorie, c’est-à-dire qui ont déjà répondu à toutes les questions théoriques « principales » et « essentielles » ; car, ces questions théoriques ne sont ni plus ni moins que des questions sur la pratique révolutionnaire à mener.

Plus loin, Lénine conclut que :

« La social-démocratie russe est encore très jeune. Elle ne fait que sortir de cet état embryonnaire où les problèmes théoriques tenaient une place prépondérante. Elle commence seulement à déployer son activité pratique.8 »

Ci-dessus, Lénine lie la période où la théorie est principale sur la pratique à l’« état embryonnaire » du mouvement communiste, c’est-à-dire à « l’ère des petits cercles » au tout début de la période de construction ou reconstruction du Parti.

L’aller-retour dans la relation entre théorie et pratique, que décrit Lénine ci-dessus, s’est vérifié dans toute l’histoire du mouvement communiste, dans tous les pays au XIXe et XXe siècles. La lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti doit temporairement être principalement théorique avant de pouvoir devenir principalement pratique ; et elle doit temporairement redevenir principalement théorique, une ou plusieurs fois, avant de pouvoir redevenir principalement pratique, dans une nouvelle période (à un niveau supérieur de développement). Nous y reviendrons ci-dessous.

Répétons-le, pas de lutte théorico-idéologique qui ne peut être qu’intellectuelle (livresque) : la théorie et l’idéologie révolutionnaires ne se découvrent et ne se défendent dans le mouvement communiste et ouvrier qu’avec la pratique de la lutte des classes. Ce n’est que dans l’action qu’une idée s’empare des révolutionnaires et des masses, de sa formulation jusqu’à son application en passant par sa victoire sur les idées fausses. Les idées ne progressent que dans l’expérience qui les démontre ou les corrige, les vérifie ou les réfute. La lutte théorico-idéologique n’est ni plus ni moins que la lutte pour les idées justes.

Or, selon Mao (1963) :

« D’où viennent les idées justes ?

Tombent-elles du ciel ? Non. Sont-elles innées ? Non. Elles ne peuvent venir que de la pratique sociale, de trois sortes de pratique sociale : la lutte pour la production, la lutte de classes et l’expérimentation scientifique. L’existence sociale des hommes détermine leur pensée. Et les idées justes qui sont le propre d’une classe d’avant-garde deviennent, dès qu’elles pénètrent les masses, une force matérielle capable de transformer la société et le monde.9 »

La lutte théorico-idéologique, qui est aujourd’hui prioritaire (principale), ne trouvera pas son débouché dans des livres ou des débats, mais dans la pratique ! Les livres et les débats sont importants, mais ils sont généralement secondaires, alors que la pratique est généralement principale pour atteindre les idées justes.10

D’une part, la pratique est généralement principale sur la théorie ; d’autre part, pour que la théorie devienne temporairement principale sur la pratique, la pratique doit d’abord être développée jusqu’à un niveau relativement avancé de la contradiction (jusqu’à ce que le retard de la théorie « bloque » ce développement). Donc, il serait absurde d’affirmer que, parce que la lutte théorico-idéologique est principale, la théorie serait a priori principale sur la pratique. La lutte économique, politique et théorico-idéologique sont toutes pratiques et théoriques, en même temps, c’est-à-dire que cette dialectique existe dans la totalité de la lutte communiste. La lutte théorico-idéologique ne peut pas être mécaniquement réduite à l’aspect théorique, et la lutte politique ou économique à l’aspect pratique. La lutte théorico-idéologique (comme la lutte politique ou économique) est généralement une lutte principalement pratique et secondairement théorique.

Par exemple, il faut créer et propager une théorie de la guerre révolutionnaire, c’est-à-dire une « ligne juste » sur la question militaire. Cette tâche théorico-idéologique, qui fait partie de la tâche de reconstruction du Parti, est prioritaire. Comment créer et propager une théorie de la guerre révolutionnaire ? Selon nous, par la pratique de la guerre révolutionnaire avant toute autre chose.

Entre la pratique et la théorie, l’appréciation de l’aspect principal dans le développement du mouvement communiste ne peut se faire que pour une situation concrète, dans cette situation concrète, c’est-à-dire à un moment donné de ce développement dans chaque pays ou chaque organisation. Entre la pratique et la théorie, aucune appréciation ne peut se faire pour toute notre période ou pour n’importe quelle autre période. Pour toute notre période, nous ne pouvons nous en tenir qu’à une affirmation universelle : la pratique est l’aspect nouveau, donc l’aspect généralement principal, mais dominé. En général, la pratique détermine et conditionne la théorie plus que la théorie ne détermine et conditionne la pratique ; mais, la pratique est moins développée dans ses quantités et qualités que la théorie. Cependant, à un ou plusieurs moments jusqu’à leur résolution, la position respective des deux aspects peut et doit s’inverser : la pratique peut et doit devenir dominante sur la théorie, d’une part ; et la théorie peut et doit devenir principale sur la pratique, d’autre part. Quand et comment la théorie peut et doit-elle devenir l’aspect principal, dans le développement du mouvement communiste, est une autre question — tout aussi importante, mais à laquelle nous ne pouvons pas répondre ici.

Par exemple, pour répondre à la question militaire, la pratique est généralement principale, parce que c’est elle qui apporte de nouveaux problèmes concrets auxquels répondre, et avec eux les éléments concrets de la réponse. Mais, une fois le problème concret et ses éléments concrets posés, c’est par un effort principalement théorique qu’il faut alors répondre à la question militaire. Après avoir accumulé une somme d’expériences particulières et concrètes, sur une période assez longue, celles-ci peuvent et doivent être synthétisées par la généralisation et l’abstraction, sur une période assez courte. Alors seulement, la théorie peut retourner à la pratique, à un niveau de développement supérieur. C’est ainsi que la pratique devient secondaire, puis à nouveau principale, et ce jusqu’à devenir dominante ; et inversement, que la théorie devient principale, puis à nouveau secondaire, jusqu’à devenir dominée.

Quels sont nos propres moyens personnels et matériels ? Quels sont les moyens personnels et matériels de l’État ? Quelles classes sont nos amis ou nos ennemis ? Quelle est la tendance générale du développement de la révolution dans le pays ? Quelles sont nos forces et faiblesses, nos réussites et défaites ? Chacune de ces questions doit d’abord se poser concrètement et particulièrement, c’est-à-dire en pratique, avant de pouvoir se poser abstraitement et généralement, c’est-à-dire en théorie. Chaque question se pose en théorie en permanence, mais est-ce qu’elle se pose ainsi de manière féconde ou stérile ? Pour qu’une question théorique soit féconde, elle doit d’abord avoir été pratique.

La théorie, parce qu’elle est généralement la plus développée, peut nous aveugler. Il est très facile de croire que la théorie, seule, peut répondre à plus de questions qu’elle ne le peut vraiment. Il est également très facile de croire que la théorie porte déjà en elle la pratique qui l’a produit par le passé. Contrairement à ce que « l’apparence trompeuse des choses » peut nous laisser croire, l’aspect le plus développé n’est paradoxalement pas l’aspect le plus important, la plupart du temps. L’aspect généralement « en avance » est aussi l’aspect dont le développement est généralement le plus passif ; alors que l’aspect généralement « en retard » est aussi l’aspect dont le développement est généralement le plus actif. La pratique « pousse » la théorie plus que la théorie ne « tire » la pratique. La théorie laisse la place dominante à la pratique précisément lorsque la pratique, qui se développe plus vite que la théorie, dépasse le développement de la théorie. La pratique prend la place dominante à la théorie précisément lorsque la théorie, qui se développe moins vite que la pratique, a « rattrapé » le « retard » qu’elle a fini par accumuler et qui « bloquait » le développement de la pratique.11

À l’époque de la lutte pour le Parti, c’est d’abord la lutte théorico-idéologique qui est principale ; à l’époque de la lutte pour la révolution, c’est ensuite la lutte politique qui est principale ; à l’époque de la lutte pour le socialisme, c’est enfin la lutte économique qui est principale. De la construction du Parti jusqu’à celle du communisme, la qualité théorico-idéologique, économique ou politique de la lutte prioritaire à mener n’exclue jamais que cette qualité est une accumulation quantitative de ces autres qualités ni que les qualités secondaires sont toujours là avec la qualité primaire.

Avant la prise du pouvoir, la lutte politique est principale sur la lutte économique. Avant la fondation du Parti, la lutte théorico-idéologique est principale sur la lutte politique. C’est pour que la lutte économique et politique puisse être menée à un niveau supérieur qu’il doit d’abord y avoir respectivement une lutte politique et théorico-idéologique à un niveau supérieur. La lutte théorico-idéologique pour fonder le Parti doit être menée jusqu’à pouvoir mener la lutte politique pour prendre le pouvoir ; et la lutte politique pour prendre le pouvoir doit être menée jusqu’à pouvoir mener la lutte économique pour construire le socialisme. Chaque partie de la lutte communiste ne peut être menée à un niveau supérieur que si les conditions de ce saut qualitatif sont d’abord créées dans le développement de la lutte communiste. Pas de lutte économique supérieure sans lutte politique supérieure, et pas de lutte politique supérieure sans lutte théorico-idéologique supérieure. La lutte théorico-idéologique pour le Parti doit précéder la lutte politique pour le pouvoir qui doit précéder la lutte économique pour le socialisme. La progression de la lutte communiste d’une étape vers la suivante, c’est la progression de la conscience communiste d’une lutte vers une autre : la lutte théorico-idéologique est chronologiquement la première, parce que c’est la première à pouvoir être consciente (c’est la création de cette conscience).

Répétons qu’il n’y a d’étape ni théorico-idéologique ni politique ni économique « pure » de la lutte communiste, mais que sa partie la moins avancée est aussi sa partie principale à chaque étape de son développement. Avant la prise du pouvoir, c’est d’un Parti dont la lutte communiste manque le plus. Avant la fondation du Parti, ce sont d’une théorie et d’une idéologie révolutionnaires dont la lutte communiste manque le plus. La partie dont le développement retarde le plus sur les tâches à accomplir est aussi la partie dont le développement est le plus important pour accomplir ces tâches.

La découverte de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire n’est pas un processus précédant la construction du Parti, mais dans celle-ci. À proprement parler, la théorie et l’idéologie révolutionnaires (la « ligne juste ») ne sont trouvées que dans le parti révolutionnaire. Tout comme le parti révolutionnaire, la théorie et l’idéologie révolutionnaires se révèlent et se définissent dans la révolution — dans la pratique révolutionnaire.

« Il n’y a pas d’une part la lutte pour trouver la ligne juste (qui serait finie) et d’autre part la lutte pour répandre et “montrer” cette ligne juste (qui elle serait en cours), car ces deux luttes ne sont en fait qu’une seule et même lutte pour la démonstration. Il n’y a aucun sens à vouloir faire l’une puis l’autre (une forme d’étapisme), car c’est un seul et même processus : l’on trouve et l’on convainc en démontrant, et ce autant que l’on est capable de démontrer.

Le “faux” est un moment d’un “vrai” supérieur… mais il n’est pas ce “vrai” supérieur ! Nous faisons pour cette raison le choix de l’humilité épistémologique, pour ne pas croire en des certitudes que nous n’avons pas encore les moyens de savoir justes avec suffisamment de confiance, et qui pourraient se révéler être des simples chimères au rasoir de l’expérience réelle. Nous réservons au Parti la tâche de réduire suffisamment les inconnues.12 »

Selon Lénine, dans La maladie infantile du communisme, le gauchisme (1920), « une théorie révolutionnaire juste » est une théorie « qui n’est pas un dogme, et qui ne se forme définitivement qu’en liaison étroite avec la pratique d’un mouvement réellement massif et réellement révolutionnaire. » « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », mais sans « mouvement réellement massif et réellement révolutionnaire », pas de « théorie révolutionnaire juste ».

Au sujet du développement de la théorie révolutionnaire en Russie, Lénine poursuit :

« D’une part, le bolchevisme est né en 1903, sur la base, solide s’il en fut, de la théorie marxiste. Et la justesse de cette théorie révolutionnaire — et de cette théorie seule — a été prouvée non seulement par l’expérience universelle au XIXe siècle tout entier, mais encore et surtout par l’expérience des flottements et des hésitations, des erreurs et des déceptions de la pensée révolutionnaire en Russie. Pendant près d’un demi-siècle, de 1840-1890, en Russie, la pensée d’avant-garde, soumise au joug d’un tsarisme sauvage et réactionnaire sans nom, chercha avidement une théorie révolutionnaire juste, en suivant avec un zèle et un soin étonnant chaque “dernier mot” de l’Europe et de l’Amérique en la matière. En vérité, le marxisme, seule théorie révolutionnaire juste, la Russie l’a payé d’un demi-siècle de souffrances et de sacrifices inouïs, d’héroïsme révolutionnaire sans exemple, d’énergie incroyable, d’abnégation dans la recherche et l’étude, d’expériences pratiques, de déceptions, de vérification, de confrontation avec l’expérience de l’Europe. Du fait de l’émigration imposée par le tsarisme, la Russie révolutionnaire s’est trouvée être dans la seconde moitié du XIXe siècle infiniment plus riche en relations internationales, infiniment mieux renseignée qu’aucun autre pays sur les formes de théories du mouvement révolutionnaire dans le monde entier.

D’autre part, le bolchevisme né sur cette base théorique de granit, a vécu une histoire pratique de quinze années (1903-1917), qui, pour la richesse de l’expérience, n’a pas d’égale au monde. Aucun autre pays durant ces quinze années n’a connu, même approximativement, une vie aussi intense quant à l’expérience révolutionnaire, à la rapidité avec laquelle se sont succédé les formes diverses du mouvement, légal ou illégal, pacifique ou orageux, clandestin ou avéré, cercles ou mouvement de masse, parlementaire ou terroriste. Aucun autre pays n’a connu dans un intervalle de temps aussi court une si riche concentration de formes, de nuances, de méthodes, dans la lutte de toutes les classes de la société contemporaine, lutte qui, par suite du retard du pays et du joug tsariste écrasant, mûrissait particulièrement vite et s’assimilait avec avidité et utilement le “dernier mot” de l’expérience politique de l’Amérique et de l’Europe.13 »

L’enjeu n’est donc pas et ne peut donc pas être de découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaire telles quelles avant le parti révolutionnaire et la révolution. Mais, pour construire un parti communiste qui soit le parti révolutionnaire en puissance, il faut construire avec lui une ligne suffisamment juste pour qu’elle soit une « ligne juste » en puissance. Ici, notre pratique doit se substituer à celle « d’un mouvement réellement massif et réellement révolutionnaire » pour que la « théorie révolutionnaire juste » se forme suffisamment à défaut de se former « définitivement ». C’est cette lutte théorico-idéologique que les sectes communistes, qui sont le mouvement communiste en France, doivent continuer et achever dans la lutte des classes.

Cette « ligne juste », qui doit rendre possible le passage de la secte au parti, ne sera évidemment pas annoncée comme l’Évangile. Ce saut qualitatif théorico-idéologique sera constaté dans la pratique. Pareillement, le passage de la tâche principale de la lutte théorico-idéologique à la lutte politique ne sera pas promulgué. Ce changement dans les priorités sera lui aussi constaté dans la pratique. C’est dans la lutte des classes que ces transformations s’observent.

En résumé, la construction du Parti par les sectes communistes est à la fois une lutte théorico-idéologique et une lutte politique, c’est-à-dire, une lutte des lignes entre elles pour la victoire des idées justes sur les idées fausses et une lutte pour l’éducation et l’organisation des communistes et des masses. Cette lutte théorico-idéologique et politique existe dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier ou populaire. Elle se mène donc sur le terrain de toutes les luttes spontanées du prolétariat, ainsi que du reste du peuple ; luttes théorico-idéologiques, politiques, mais surtout économiques, qui sont de loin les luttes spontanées dominantes. Ce processus est la conception d’un outil, intellectuellement et matériellement.

La lutte théorico-idéologique, la lutte politique et la lutte économique des communistes sont simultanées et continues, jusqu’au communisme : aucune de ces luttes ne peut être isolée ou séparée (abstractisée). Idem, la lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaires et la lutte pour le parti révolutionnaire ne sont qu’une seule et même lutte, jusqu’à la révolution. La lutte des classes est unique, mais cette unicité a des aspects et des étapes qui se transforment.

Tout communiste désire et lutte pour l’éducation et l’organisation d’une classe : le prolétariat. Autrement dit, tout communiste désire et lutte pour la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais, pour réaliser une telle jonction, c’est-à-dire pour donner une organisation et une direction politiques révolutionnaires au prolétariat, il faut d’abord que le mouvement communiste lui-même soit développé. Nous ne pouvons pas organiser et éduquer une classe sans être organisés et éduqués nous-mêmes. C’est tout ce qui nous manque aujourd’hui ! Donc, tout communiste doit aussi (et dans une certaine mesure, d’abord) lutter pour l’éducation et l’organisation des communistes. Or, cette lutte à mener dans le mouvement communiste est une lutte théorico-idéologique et une lutte politique, avant d’être une lutte économique.

Si la lutte économique — pour les salaires — est presque exclusivement dans le mouvement ouvrier, la lutte théorico-idéologique — pour les idées justes — et la lutte politique — pour le pouvoir — sont à la fois dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement communiste lui-même. L’éducation et l’organisation des communistes sont en soi une lutte pour les idées justes et le pouvoir, mais dans la lutte théorico-idéologique et politique communistes, c’est l’éducation et l’organisation des masses qui est généralement la plus importante. Avant et pendant la guerre révolutionnaire, la lutte théorico-idéologique et politique communistes sont essentiellement des luttes pour la guerre révolutionnaire. C’est donc l’éducation et l’organisation des masses qui est la plus décisive dans celles-ci, par rapport à l’éducation et l’organisation des communistes. Une guerre révolutionnaire est dirigée par les communistes, mais elle est menée par les masses ; ce sont les masses qui forment le gros des troupes révolutionnaires, qui gagnent la victoire d’une guerre révolutionnaire. Ceci dit, pour éduquer et organiser les masses, il faut éduquer et organiser les communistes elles et eux-mêmes.

Comment résoudre ce paradoxe de l’œuf et de la poule ? Dans ce problème, comme dans les autres, il n’y a aucun sens à être unilatéral — il faut reconnaître l’unité des deux aspects contraires — ni mécaniste — il faut reconnaître qu’un aspect prime toujours sur l’autre, mais que l’aspect qui prime sur l’autre n’est pas toujours le même.

Comment éduquer et organiser sans être éduqué et organisé soi-même ? Les organisatrices et les éducatrices, les organisateurs et les éducateurs, s’organisent et s’éduquent elles et eux-mêmes en organisant et en éduquant. Éduquer et organiser les masses est généralement principal ; éduquer et organiser les communistes est généralement secondaire. Les communistes s’organisent et s’éduquent aussi auprès d’elles et eux-mêmes, mais surtout auprès des masses. Paradoxalement, les communistes, dont le rôle historique est d’éduquer et organiser les masses, doivent elles et eux-mêmes s’éduquer et s’organiser dans les masses. La conscience de classe prolétarienne provient de l’extérieur du prolétariat, des intellectuels d’autres classes, mais ces intellectuels découvrent elles et eux-mêmes la conscience de classe à l’intérieur du prolétariat. C’est de cette manière que la conscience de classe s’est historiquement développée dans tous les pays.

Dans la lutte communiste à l’extérieur et à l’intérieur du mouvement communiste, la lutte extérieure prime généralement sur la lutte intérieure. Un mouvement révolutionnaire est un mouvement de masse ; donc, la première lutte pour les idées justes et le pouvoir est généralement une lutte dans les masses (avec lesquelles le mouvement communiste n’a pas déjà fusionné). Ce sont dans les masses que doit être trouvée la transformation révolutionnaire du monde, et nulle part ailleurs. Cependant, dans la lutte communiste à l’extérieur et à l’intérieur du mouvement communiste, la lutte intérieure peut et doit primer sur la lutte extérieure. Lorsque la progression du mouvement révolutionnaire devient impossible ou insuffisante dans les masses, la première lutte pour les idées justes et le pouvoir peut et doit alors être avec les communistes elles et eux-mêmes. L’éducation et l’organisation prioritaires, à l’extérieur ou à l’intérieur du mouvement communiste, sont toujours celles qui servent le mieux le développement du mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire la réalisation des tâches prioritaires.

Dans notre période, parce que la condition sectaire est une condition d’extrême faiblesse du mouvement communiste, qui se caractérise par la scission de celui-ci avec le mouvement ouvrier, la lutte théorico-idéologique et politique dans le mouvement ouvrier est en même temps particulièrement difficile et particulièrement nécessaire. Le cuisant défaut d’éducation et d’organisation des révolutionnaires elles et eux-mêmes rend souvent celles et ceux-ci inaptes à toute éducation ou organisation révolutionnaires des masses. Dans de telles circonstances, c’est l’éducation et l’organisation révolutionnaire des communistes qui est temporairement la plus importante.

Le travail hors du mouvement communiste est généralement principal. Cela vaut pour toutes les périodes historiques, y compris celle de la condition sectaire. L’aspect nouveau d’une contradiction est toujours l’aspect généralement principal (et dominé). Cependant, l’aspect généralement secondaire (et dominant) de la contradiction ne reste jamais toujours secondaire. Compte tenu de ce qui définit notre période (l’absence du Parti), les situations concrètes dans lesquelles le travail dans le mouvement communiste est temporairement principal peuvent et doivent nécessairement se présenter à de nombreuses reprises dans son développement, de son tout début jusqu’à sa toute fin.

Par exemple, à la (re)naissance du mouvement communiste dans chaque pays, le travail dans celui-ci est d’abord temporairement principal avant que le travail hors de celui-ci ne puisse prendre sa place. Ce moment est nécessaire pour l’assimilation et l’élaboration brutes des grands principes de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires par les jeunes révolutionnaires intellectuels. Idem, au franchissement d’une nouvelle étape de la lutte des classes dans chaque pays, lorsque celle-ci est particulièrement intense et se reflète dans le Parti. Ce moment est nécessaire pour la victoire de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires sur les tendances opportunistes qui veulent la liquider (lancer ou non l’insurrection, continuer ou non la guerre populaire, participer ou non aux élections, etc.), dans le Parti.

L’éducation et l’organisation des communistes sont généralement plus développées que celles des masses, en avance sur celles des masses. Cela peut conduire à croire que c’est donc ce premier aspect qui « tire » le second. Il ne faut pas négliger l’éducation et l’organisation des communistes, mais il ne faut pas les surestimer non plus. Non seulement la finalité de notre propre éducation et organisation n’est que celle des masses, mais la nature et portée réelle de nos propres lacunes en éducation et en organisation ne peuvent être comprises qu’avec celles des masses. Ainsi, l’éducation et l’organisation des communistes, si elles sont permanentes, restent relatives à celles des masses pour la majorité du temps.

Les deux attitudes fausses qui négligent ou surestiment le travail dans le mouvement communiste sont le reflet des difficultés rencontrées par celui-ci : devant la forteresse ennemie, lancer l’assaut sans préparation ou patienter sans jamais commencer le siège. Notre attitude est qu’une armée bien préparée peut lancer l’assaut sur toutes les forteresses (pour reprendre la métaphore de Lénine dans Par où commencer ?).

Le prolétariat spontané, c’est-à-dire celui qui n’est pas organisé en avant-garde et doté d’une conscience de classe, ne peut toujours développer qu’une lutte et une conscience réformistes, généralement une lutte économique et une conscience syndicale (« trade-unioniste »). Donc, la création d’une avant-garde (d’un parti communiste) portant une conscience de classe (une théorie et une idéologie révolutionnaires) ne peut pas se faire dans le mouvement spontané du prolétariat, mais seulement à l’extérieur de ce mouvement. L’avant-garde communiste ne peut venir s’appliquer au mouvement du prolétariat que déjà constituée comme telle, c’est-à-dire déjà organisée en parti politique et déjà consciente de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires.

Pour le parti de la classe ouvrière, le Parti, ne pas être à la direction des syndicats ouvriers est impossible. La fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, doit se faire avec les syndicats : il faut que les syndicats (et les autres organisations ouvrières) fusionnent avec le parti communiste, qu’ils soient placés sous sa direction et intégrés dans celui-ci, pour que le parti communiste devienne le parti révolutionnaire. Mais, si les communistes n’existent pas en parti communiste, alors tout effort de fusion n’est qu’un effort de dissolution — une liquidation syndicale. Toute jonction est vaine si elle est en fait une dilution de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires dans les masses ! La conscience révolutionnaire ne peut être qu’activement insufflée dans le prolétariat, pas passivement infusée. Le communisme doit gagner les masses en conservant toute sa radicalité politique et toute son exactitude scientifique, sans abâtardissement opportuniste, sans vulgarisation démagogique ni « pédagogique ».

En conséquence, renoncer à l’organisation des communistes en avant-garde indépendante des luttes économiques spontanées, ou la négliger, ce n’est pas hâter la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, mais la retarder à l’infini ! Le mouvement communiste ne peut se conjoindre avec le mouvement ouvrier — et non pas être absorbé par ce dernier — qu’en tant qu’avant-garde révolutionnaire (éduquée et organisée à cette fin). La jonction est bilatérale ou n’est pas, ses deux composantes doivent être également développées. La fusion aboutit du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, c’est la direction révolutionnaire du prolétariat par son parti révolutionnaire ; donc, la direction révolutionnaire des syndicats, en ce qu’ils sont l’expression la plus directe (spontanée) des intérêts du prolétariat. Une telle direction doit se développer organiquement entre un parti communiste et sa classe, l’un s’insufflant dans l’autre — c’est pour cela que nous parlons d’une « fusion » et non pas d’une contrainte imposée par le haut —, mais elle doit aussi provenir d’un parti communiste déjà constitué. Un parti communiste doit exister comme un tuteur pour la croissance de sa classe.

Voilà pourquoi la participation des sectes aux luttes économiques et aux syndicats est réformiste dans la forme et dans le fond : le mouvement communiste n’est pas encore une avant-garde. Cette participation est nécessaire, mais elle n’est pas révolutionnaire. La lutte politique révolutionnaire (dans le fond) y est embryonnaire, en potentiel seulement, c’est-à-dire qu’elle ne représente pas encore une direction révolutionnaire en puissance. Ce constat sur les luttes économiques spontanées, dont les luttes syndicales ou écologiques, s’applique aussi aux luttes politiques spontanées (démocratiques), dont les luttes anti-impérialistes ou antifascistes. Sans parti d’avant-garde, pas de politique révolutionnaire (dans le fond) dans les luttes en général.

Le travail réellement révolutionnaire est ailleurs : dans la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti communiste. L’économisme en est son principal inhibiteur, pour deux raisons : il néglige le travail dans le mouvement ouvrier, mais il néglige aussi le travail dans le mouvement communiste.

Dans notre précédent article, nous nous sommes concentrés presque exclusivement sur les conséquences de l’économisme, mais nous avons laissé de côté les causes de l’économisme. D’où vient-il ?

Lénine répond à cette question dès 1900, dans Les tâches urgentes de notre mouvement :

« On affirme que la lutte économique revêt une importance primordiale ; les tâches politiques du prolétariat sont reléguées au second plan, réduites et restreintes, et on va même jusqu’à dire que parler de la formation d’un parti ouvrier indépendant en Russie revient simplement à répéter les paroles de quelqu’un d’autre, que les ouvriers ne devraient mener que la lutte économique et laisser la politique à l’intelligentsia alliée aux libéraux. La dernière profession de foi (le fameux Credo) revient à déclarer que le prolétariat russe n’a pas encore atteint sa maturité et à rejeter complètement le programme social-démocrate. Rabochaya Mysl (en particulier dans son Supplément séparé) adopte pratiquement la même attitude. La social-démocratie russe traverse une période d’hésitation et de doute qui frôle l’autonégation. D’un côté, le mouvement ouvrier est séparé du socialisme, on aide les ouvriers à mener la lutte économique, mais on ne fait rien, ou presque rien, pour leur expliquer les objectifs socialistes et les tâches politiques du mouvement dans son ensemble. D’autre part, le socialisme est séparé du mouvement ouvrier ; les socialistes russes recommencent à parler de plus en plus de la lutte contre le gouvernement, qui doit être menée entièrement par l’intelligentsia, car les ouvriers se limitent à la lutte économique.

À notre avis, trois circonstances ont préparé le terrain pour cette triste situation. Premièrement, au début de leur activité, les sociaux-démocrates russes se sont limités à travailler dans les cercles de propagande. Lorsque nous avons entrepris l’agitation parmi les masses, nous n’avons pas toujours pu nous empêcher de tomber dans l’autre extrême. Deuxièmement, au début de notre activité, nous avons souvent dû lutter pour notre droit d’exister contre les partisans de Narodnaïa Volia, qui entendaient par “politique” une activité isolée du mouvement ouvrier et qui réduisaient la politique à une lutte purement conspiratrice. En rejetant ce type de politique, les sociaux-démocrates sont allés jusqu’à reléguer la politique à l’arrière-plan. Troisièmement, travaillant dans l’isolement de petits cercles ouvriers locaux, les sociaux-démocrates n’ont pas accordé suffisamment d’attention à la nécessité d’organiser un parti révolutionnaire qui combinerait toutes les activités des groupes locaux et permettrait d’organiser le travail révolutionnaire selon des lignes correctes. La prédominance du travail isolé est naturellement liée à la prédominance de la lutte économique.

Ces circonstances ont conduit à une concentration sur un seul aspect du mouvement. La tendance “économiste” (si l’on peut parler de “tendance”) a tenté d’élever cette vision étroite au rang de théorie particulière et a essayé d’utiliser à cette fin le bernsteinisme à la mode et la “critique du marxisme” à la mode, qui colportent de vieilles idées bourgeoises sous une nouvelle étiquette. Ces tentatives ont à elles seules fait naître le danger d’un affaiblissement du lien entre le mouvement ouvrier russe et la social-démocratie russe, l’avant-garde de la lutte pour la liberté politique. La tâche la plus urgente de notre mouvement est de renforcer ce lien.14 »

Le spontanéisme, dont l’économisme est la tendance de droite, est une autre maladie infantile du communisme. Les circonstances qui ont donné naissance à l’économisme dans l’Empire russe de la fin des années 1890 ne sont pas les mêmes que celles qui lui donnent naissance dans la France d’aujourd’hui, mais derrière les particularités de telles ou telles circonstances, l’économisme naît de l’immaturité du mouvement communiste. Le terrain politique qui est laissé libre à la lutte économique spontanée (bourgeoise et réformiste) s’explique par la faiblesse de la lutte politique consciente (prolétarienne et révolutionnaire) : l’organisation en « petits cercles » en l’absence de tout « parti révolutionnaire », caractéristique première du mouvement communiste encore séparé du mouvement ouvrier. Même si le spontanéisme doit être combattu par la lutte théorico-idéologique, les causes sociales fondamentales du spontanéisme ne sont ni théoriques ni idéologiques ; les causes sociales fondamentales du spontanéisme sont les difficultés de jeunesse du mouvement communiste (qu’importe que cette jeunesse s’éternise) : la contradiction entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste.

Alors que le mouvement communiste est encore très faible, et qu’il doit encore fusionner avec les masses pour cesser de l’être, toutes les difficultés rencontrées dans cette entreprise mènent aux déviations spontanéistes de droite et de « gauche ». Le spontanéisme maintient la séparation entre mouvement communiste et ouvrier, mais il est lui-même d’abord le produit de cette séparation ; le spontanéisme affaiblit le mouvement communiste, mais il est lui-même d’abord le produit de cette faiblesse. Ainsi, le spontanéisme est et restera probablement la principale difficulté à surmonter dans le mouvement communiste, c’est-à-dire le principal antagoniste de la lutte théorico-idéologique et politique interne du mouvement communiste, jusqu’au Parti communiste. Le spontanéisme de droite comme de « gauche » est essentiellement une (déviation) politique de « petits cercles », c’est-à-dire de sectes communistes : d’une manière ou d’une autre, penser et agir trop unilatéralement dans la résolution de la contradiction entre le mouvement ouvrier et communiste. Autrement dit, accorder trop de confiance au mouvement ouvrier et trop peu de confiance au mouvement communiste.

En comptant sur la spontanéité des masses plutôt que sur leur propre travail, les spontanéistes évacuent la nécessité de l’organisation par un exercice de pensée magique. Devant leurs tâches d’organisation encore à accomplir pour gagner les masses au combat de classe, les spontanéistes s’imaginent les masses comme elles et ils les désirent. Aux yeux des spontanéistes, les masses sont déjà révolutionnaires. La révolution existerait déjà en puissance, plus ou moins en permanence, par la simple existence des masses, que ce soit dans leurs revendications quotidiennes ou dans leur explosion prochaine. Le problème du Parti communiste ne se pose donc à aucun moment.

Le spontanéisme est la cause et la conséquence nécessaire du rejet ou de l’abandon de la construction du Parti communiste.

C’est ce que Lénine affirme, en 1900, dans Les tâches urgentes de notre mouvement, lorsqu’il dit que la « prédominance du travail isolé est naturellement liée à la prédominance de la lutte économique. »

C’est ce qu’il affirme, un an plus tard, dans Par où commencer ? :

« Ce dont notre mouvement souffre le plus, sur le plan idéologique et sur celui de la pratique, de l’organisation, c’est de la dispersion, du fait que l’immense majorité des social-démocrates est à peu près totalement absorbée par des besognes purement locales qui réduisent à la fois leur horizon, l’envergure de leurs efforts, leur accoutumance et leur aptitude à l’action clandestine.15 »

C’est ce qu’il affirme, encore un an plus tard, dans Que faire ? :

« [L]’étroitesse du travail d’organisation est en connexion indéniable, intime (bien que l’immense majorité des “économistes” et des praticiens débutants n’en aient pas conscience) avec le rétrécissement de notre théorie et de nos tâches politiques. Le culte de la spontanéité fait que nous craignons de nous écarter même d’un pas de ce qui est “accessible” à la masse ; de nous élever trop au-dessus de la simple satisfaction de ses besoins directs et immédiats. Ne craignez rien, messieurs ! Souvenez-vous qu’en matière d’organisation, nous sommes si bas qu’il est absurde même de penser que nous puissions nous élever trop haut !16 »

3. La construction du Parti et le spontanéisme

Le spontanéisme a deux déclinaisons particulières, qui prolifèrent dans notre contexte français contemporain : le mouvementisme et l’immédiatisme.

Qu’est-ce que le mouvementisme ?

« Le déviationnisme mouvementiste — “la pratique pour la pratique” — est stérile, mais c’est bel et bien de la pratique militante que découle tout le reste. Sans elle, pas de tri entre idées justes et fausses, pas de formation à la lutte des classes ni de construction vers un plus haut niveau quantitatif et qualitatif du mouvement communiste. Néanmoins, le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, “faire des trucs”, bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : “prendre ses rêves pour des réalités”, ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (“j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici”, “si je continue, le résultat en vaudra le coup”), auquel s’ajoute parfois une intransigeance autoflagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il “faudrait faire” si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme.17 »

Qu’est-ce que l’immédiatisme ?

Le déviationnisme immédiatiste consiste à refuser à la fois de devenir un parti réformiste et de s’astreindre à la construction du parti révolutionnaire. La déviation immédiatiste peut se résumer à la formule « tout et tout de suite ! » L’immédiatisme se caractérise par un rejet de facto de toute stratégie, au profit de l’exigence de résultats immédiats, ou presque. Les questions théorico-idéologiques ou politiques compliquées ou insatisfaisantes (qui n’offrent pas de nouveaux débouchés ou gains immédiats) sont jugés inintéressantes, et repoussés à plus tard, ou à jamais.

Immédiatisme et mouvementisme sont intimement liés, l’un étant la liquidation dans les perspectives de court terme, l’autre étant la liquidation dans les mouvements spontanés. Dans les deux cas, les tâches théorico-idéologiques et politiques de longs termes, que sont par définition les tâches révolutionnaires, ne sont jamais opportunes : il y a toujours mieux à faire que de semer ce qui ne sera récolté qu’à l’aune d’années ou de décennies. L’immédiatisme et le mouvementisme peuvent être décrits comme des courts-termismes politiques, en tension entre leur phraséologie (leur représentation révolutionnaire) et leur inconséquence (leur pratique réformiste). Parce que toute stratégie est par définition de long terme, abandonner la politique de long terme, c’est abandonner toute stratégie. Immédiatisme et mouvementisme vont de pair : d’une part, l’immédiatisme trouve son substitue de stratégie dans le mouvementisme ; d’autre part, le mouvementisme trouve sa justification dans l’immédiatisme. Il n’y a pas le temps de construire quoi que ce soit, parce qu’il faut « tout et tout de suite ! »

L’immédiatisme ne crée pas une tactique selon une stratégie, mais une stratégie selon une tactique. Pourquoi ? Car, ce qui importe, ce sont les résultats immédiats. Donc, la tactique dicte à la stratégie ce qu’elle doit être, pour qu’elle se plie à ce qui rapporte le plus de victoires tactiques. La victoire stratégique ne vaut plus rien — la révolution devient un slogan vide, performatif, romantique, etc.

Pour l’immédiatisme, qu’importe ce qui est accumulé, tant que cette accumulation est la plus fulgurante possible ! Le contenant est toujours plus important que le contenu. La quantité est toujours plus importante que la qualité. L’accumulation rapide de moyens et d’expériences réformistes est préférée à l’accumulation lente de moyens et d’expériences révolutionnaires. Pour « résoudre » la contradiction entre sa pratique opportuniste et ses discours pseudo-radicaux, l’immédiatisme distord la théorie révolutionnaire : la lutte communiste ne serait plus quelque chose à construire ici et maintenant, depuis l’extérieur des luttes réformistes, mais quelque chose qui en serait issu naturellement — spontanément — à partir d’un certain degré de développement de celles-ci.

L’immédiatisme et le mouvementisme interdisent tout plan systématique, car ils sont entièrement soumis aux aléas respectivement des gains immédiats et des mouvements spontanés. L’immédiatisme et le mouvementisme sont liés dans le spontanéisme, car les mouvements spontanés luttent pour des gains immédiats, et que les gains immédiats sont ceux des mouvements spontanés. Ils sont entièrement dépendants de ceux-ci pour exister et se développer à travers eux. Ainsi, dans leur spontanéisme, l’immédiatisme et le mouvementisme ont pour corollaire l’économisme. Quels sont les gains immédiats que recherchent les immédiatistes ? Les victoires faciles dans les luttes réformistes spontanées, généralement économiques. Quels sont les mouvements sur lesquels se règle la pratique des mouvementistes ? Les mouvements des luttes réformistes spontanées, généralement économiques. L’immédiatisme et le mouvementisme sont économistes, parce qu’ils sont spontanéistes ; leur forme peut être elle-même de droite ou de « gauche », mais ces deux formes sont économistes, directement ou indirectement, ouvertement ou honteusement.

Pour tenter d’échapper à leur marginalité et à leur faiblesse criantes, certaines organisations communistes tentent d’adopter :

« [D]es formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations “de masse” et “de cadre” ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces “entre-deux” veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

La phobie du groupuscule est un des symptômes notables de l’immédiatisme : vouloir être “gros” tout de suite, qu’importe la fin à ces moyens (ou même le pouvoir réel de ces moyens). L’impatience face à la frustration inhérente à la condition sectaire est totalement compréhensible, mais l’endurer est un des devoirs du communiste. Sans patience, pas de construction, et pas de résultat : être opportuniste nombreux ce n’est qu’être naufragé sur un grand navire.18 »

L’immédiatisme peut aussi se retrouver dans des attaches ou des complexes qui relèvent plus d’affects liés à des images d’Épinal que de tactiques déduites d’une analyse scientifique de la situation présente :

« Derrière les manifestations de syndicalisme et de parasyndicalisme, s’exprime parfois un ouvriérisme vulgaire (“le communisme c’est quand il y a des ouvriers”, “la lutte révolutionnaire c’est être dans les usines”). Ce fétichisme, conjugué à la pauvreté stratégique, est aussi un autre symptôme de performativité militante et de culpabilité petite-bourgeoise.19 »

L’ouvriérisme petit-bourgeois est un paternalisme paradoxal : il faut « aller aux ouvriers », il faut donc se mettre à leur niveau et ne surtout pas leur parler de choses qu’ils ne connaissent pas, c’est-à-dire de politique ! Pour ne pas prendre les ouvrières et les ouvriers « de haut », les petits-bourgeois ouvriéristes ne leur apportent rien et se complaisent dans l’économisme. L’ouvriérisme petit-bourgeois, par peur du paternalisme petit-bourgeois, est un paternalisme petit-bourgeois.

En résumé :

« L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes, sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste.20 »

Les liquidationnismes mouvementistes et immédiatistes sont selon nous des déviations spontanéistes très grave.

« Nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité), car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit “par le haut”, c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

Il y a une contradiction entre les forces militantes et l’encadrement militant. Son aspect principal est les forces militantes, qui en progressant quantitativement et qualitativement, intensifie sa contradiction avec son encadrement, c’est-à-dire la forme de l’engagement politique, ce qui transforme l’organisation militante (sa synthèse). Cependant, nous pensons que dans la période actuelle de sortie de crise organique, l’aspect principal de cette contradiction est devenu l’impasse dans l’encadrement — l’engagement amateur et l’absence de cadre — et que c’est donc, en conséquence, cet aspect qui empêche pour l’instant l’autre de se développer, et à terme une résolution de la contradiction présente. Nous possédons une échelle sectaire et une capacité d’action groupusculaire (non nulle, mais négligeable) qui sont en contradiction avec la qualité de l’encadrement dont nous avons besoin : professionnel. Or, il est difficile de créer cet encadrement au sein même de la condition sectaire, alors même qu’il est nécessaire pour s’en échapper. D’abord, car il faut proposer un projet suffisamment séduisant pour attirer des militantes et militants dévoués qui accepteraient de sacrifier leur vie pour ce que leur promet un petit groupe militant — un tel choix n’est audible comme “rationnel” que par une minorité de fanatiques. Ensuite, car il faut faire de ces cadres en puissance, des cadres en acte, en l’absence de cadres préexistants qui pourraient les former. Voilà tout le défi entre nous et la sortie de la condition sectaire.

Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le [ou la] cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — “l’accord entre la pensée et la sensation”), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un [ou d’une] cadre communiste doit le [ou la] rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un [ou d’une] cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

Le [ou la] cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un [ou une] cadre doit être bon [ou bonne] partout, ou qu’il [ou elle] doit être partout en même temps : pour que chacun [et chacune] travaille à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux [et elles]. Cela signifie plutôt qu’un [ou une] cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui [ou d’elle].

Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible de former des cadres sans Parti (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de “protocadres” communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti.21 »

Le travail d’éducation et d’organisation révolutionnaires à mener dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, pour faire du mouvement communiste une avant-garde apte à fusionner avec le mouvement ouvrier, n’est aujourd’hui autre que le travail pour former des (proto)cadres communistes.

C’est en ce sens que Lénine rappelle qu’« aucune classe dans l’histoire n’a jamais accédé au pouvoir sans former ses propres dirigeants politiques, ses représentants éminents capables d’organiser un mouvement et de le diriger22 » avant d’exhorter le mouvement communiste à « former des personnes qui consacreront toute leur vie, et pas seulement leurs soirées libres, à la révolution23 » !

La lutte théorico-idéologique et politique pour la formation de cadres, si elle prend place dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, en même temps, est bien à destination du mouvement communiste et non pas du mouvement ouvrier : son objet est l’encadrement communiste, pas le prolétariat révolutionnaire. Pourquoi ? Car, le prolétariat spontané n’a pas besoin d’être « assisté » ou « accompagné » par les communistes, mais d’avoir une avant-garde que ces dernières et derniers ne peuvent pas encore incarner. Pourquoi, alors, cette lutte doit-elle nécessairement se faire aussi dans toutes les luttes spontanées du prolétariat ? Car, ce sont dans celles-ci que les communistes apprennent et s’exercent à devenir une avant-garde. Les communistes s’éduquent et s’organisent elles et eux-mêmes dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier.

Cependant, pour transformer des militantes amatrices et des militants amateurs en cadres professionnels, les luttes économiques spontanées ne peuvent être et ne sont qu’une « première école ». Pourquoi ? Car, dénué d’une avant-garde, qui ne peut provenir que du mouvement communiste, le mouvement ouvrier spontané stagne dans les luttes économiques syndicales, c’est-à-dire dans le réformisme. La « première école » n’est pas et ne peut pas être l’académie des révolutionnaires. La construction du Parti communiste se fait dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, mais tant que le premier n’est pas une avant-garde dans le second, la transformation de cadres reste limitée par le réformisme spontané. Ce sont dans ces conditions que la construction du Parti dans le mouvement communiste révèle toute son importance.

Les sectes communistes ne mènent pas les mouvements spontanés, elles les accompagnent, voire, elles traînent à leur queue. Elles ne font pas autrement, moins parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement que parce qu’elles ne veulent pas pouvoir faire autrement. Elles ne voient pas le problème ou ne voient pas la solution parce qu’elles ne voient le problème que d’un seul côté.

Croire que le mouvement communiste peut se former exclusivement dans le réformisme, c’est croire que le mouvement communiste peut trouver tout ce dont il a besoin pour créer les conditions de la lutte prolétarienne illégale dans la lutte bourgeoise légale ! Généralement, la formation communiste est principalement chez les masses et secondairement chez les communistes elles et eux-mêmes, mais lorsque les masses ne donnent pas d’autres formations qu’une formation à la lutte réformiste, et que les communistes ont déjà appris tout ce qu’elles et ils pouvaient apprendre de celle-ci, l’ordre des deux aspects se renverse temporairement. Alors, la formation communiste est principalement chez les communistes et secondairement chez les masses, jusqu’à ce que les communistes ne reviennent aux masses à un niveau de formation supérieur (pour leur permettre de combattre le réformisme). Ainsi de suite, tant que les communistes ne sont pas une avant-garde dans les masses : un parti communiste.

Que faut-il comprendre de cela ? Qu’avec le développement du mouvement révolutionnaire, à la fois dans le mouvement communiste et ouvrier, la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti doit nécessairement être à de nombreuses reprises et pendant un temps relativement long de notre période principalement dans le mouvement communiste et secondairement dans le mouvement ouvrier. Le mouvement révolutionnaire ne peut progresser principalement par les luttes économiques spontanées que jusqu’à un certain point ; une fois celui-ci atteint, le mouvement révolutionnaire doit progresser principalement par d’autres luttes, qui ne se trouvent cette fois pas dans le mouvement ouvrier. Comme dans toute relation, un aspect est généralement en avance sur le développement de l’autre, mais la relation ne peut poursuivre son développement qu’avec celui de ses deux aspects, en même temps ; or, lorsqu’un aspect est trop « en retard » sur l’autre, il « bloque » le développement de la relation, jusqu’à ce qu’il « rattrape » ce « retard ». Les luttes économiques spontanées amènent vite le développement du mouvement révolutionnaire à plafonner ; c’est alors que celui-ci doit se développer dans d’autres luttes, pour pouvoir dépasser les luttes économiques spontanées. Ces autres luttes dans lesquelles le mouvement révolutionnaire doit trouver une issue temporaire ne viennent pas du mouvement ouvrier, contrairement aux luttes économiques spontanées, mais du mouvement communiste lui-même.

Lénine, dans l’ensemble des documents qui précèdent le Ier puis le IIe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), parle toujours à la fois du travail à l’extérieur du mouvement social-démocrate de Russie et du travail à l’intérieur de celui-ci. Dès 1897, dans Les tâches des sociaux-démocrates russes, Lénine conclut que :

« Les sociaux-démocrates russes ont à fournir un immense effort pour satisfaire aux besoins du prolétariat qui s’éveille, pour organiser le mouvement ouvrier, pour renforcer les groupes révolutionnaires et leur liaison réciproque, pour pourvoir les ouvriers d’une littérature de propagande et d’agitation, pour rassembler les cercles ouvriers et les groupes sociaux-démocrates, dispersés à travers toute la Russie, en un même parti ouvrier social démocrate !24 »

Ci-dessus, Lénine cite des tâches du dehors (« satisfaire aux besoins du prolétariat qui s’éveille », « organiser le mouvement ouvrier » et « pourvoir les ouvriers d’une littérature de propagande et d’agitation ») et des tâches du dedans (« renforcer les groupes révolutionnaires et leur liaison réciproque » et « rassembler les cercles ouvriers et les groupes sociaux-démocrates, dispersés à travers toute la Russie, en un même parti ouvrier social démocrate ») !

Généralement, quand le travail le plus important est théorique, le travail le plus important est aussi celui du dedans : c’est surtout à l’intérieur du mouvement communiste que la pratique se transforme en théorie. En 1897, Lénine lie la fin de la période « où les problèmes théoriques tenaient une place prépondérante25 » au début de la période où la « tâche [est] de diriger la lutte de classe du prolétariat et d’organiser cette lutte26 ». Cette période sera succédé par une autre, où ces deux rapports s’inverseront à nouveau, entre le Ier et le IIe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), de 1898 à 1903.

Ainsi, 3 ans plus tard, Lénine cite comme tâches urgentes du mouvement social-démocrate de Russie principalement des tâches du dedans :

« Le congrès que nos camarades ont tenu en 1898 a correctement défini nos tâches et ne s’est pas contenté de répéter les propos d’autres personnes, ni d’exprimer l’enthousiasme des “intellectuels”… Nous devons nous mettre résolument au travail pour accomplir ces tâches, en plaçant à l’ordre du jour la question du programme, de l’organisation et de la tactique du Parti. Nous avons déjà exposé nos vues sur les postulats fondamentaux de notre programme, et ce n’est bien sûr pas ici le lieu de les développer en détail. Nous proposons de consacrer une série d’articles dans les prochains numéros aux questions d’organisation, qui sont parmi les problèmes les plus brûlants auxquels nous sommes confrontés. À cet égard, nous sommes considérablement en retard par rapport aux anciens travailleurs du mouvement révolutionnaire russe. Nous devons admettre franchement ce défaut et déployer tous nos efforts pour mettre au point des méthodes plus secrètes dans notre travail, pour propager systématiquement les bonnes méthodes de travail, les bonnes méthodes pour tromper les gendarmes et échapper aux pièges de la police. Nous devons former des personnes qui consacreront toute leur vie, et pas seulement leurs soirées libres, à la révolution ; nous devons mettre en place une organisation suffisamment grande pour permettre l’introduction d’une stricte division du travail dans les différentes formes de notre activité. Enfin, en ce qui concerne les questions de tactique, nous nous limiterons à ce qui suit : la social-démocratie ne se lie pas les mains, elle ne limite pas ses activités à un plan ou à une méthode de lutte politique préconçus ; elle reconnaît toutes les méthodes de lutte, à condition qu’elles correspondent aux forces dont dispose le parti et qu’elles facilitent l’obtention des meilleurs résultats possibles dans les conditions données.27 »

Le mouvement communiste ne peut pas se détacher du mouvement ouvrier, mais l’avant-garde doit aussi être forgée par les communistes dans le mouvement communiste. Ce n’est qu’avec un parti communiste — une organisation politique autonome, de classe et de combat, qui assume en pratique ses tâches révolutionnaires — que la lutte pour la révolution et le parti révolutionnaire peuvent se mener à un niveau supérieur en dehors du mouvement communiste, dans le mouvement ouvrier. Autrement dit, la lutte révolutionnaire ne peut progresser vers son étape suivante qu’avec un certain degré de fusion du mouvement communiste et ouvrier, pour que ce premier ait déjà amené ce dernier à dépasser en partie et part endroit la spontanéité réformiste. Donc, la lutte du mouvement communiste dans le mouvement communiste lui-même peut et doit être principale plusieurs fois pendant la période de construction du Parti. Le renversement temporaire de la position des aspects contraires est possible et nécessaire.

Pour dépasser la spontanéité du mouvement ouvrier, la conscience du mouvement communiste doit d’abord s’être organisée et éduquée dans le mouvement ouvrier, mais elle doit aussi s’être organisée et éduquée en elle-même. Concrètement, le mouvement communiste doit d’abord s’être doté de révolutionnaires professionnels, de cadres communistes, assez fortes et forts de leur nombre et de leur formation tant pratique que théorique pour être une avant-garde révolutionnaire dans le mouvement ouvrier.

Arrivés à cette partie de notre exposé, nous nous permettons de faire un rappel sur la spontanéité. La spontanéité est toujours réformiste, seule la conscience peut être révolutionnaire. La conscience réformiste devient révolutionnaire par autocritique, en devenant consciente d’elle-même. La conscience révolutionnaire est une conscience consciente, par opposé à une conscience spontanée. La spontanéité et la conscience ont deux origines différentes : la spontanéité provient du mouvement ouvrier, la conscience provient du mouvement communiste. Ces deux mouvements ne sont pas déconnectés, mais ils sont distincts et ne peuvent pas être amalgamés l’un à l’autre. La spontanéité est surtout économique, mais pas seulement, et la spontanéité économique est surtout syndicale, mais pas seulement ; la spontanéité est aussi politique (démocratique) et la spontanéité économique est aussi extrasyndicale.

Les communistes doivent d’abord lutter dans le mouvement communiste (s’éduquer et s’organiser) pour avoir un parti communiste, avant de pouvoir lutter dans le mouvement ouvrier (l’éduquer et l’organiser) avec ce parti communiste. Une « avant-garde » n’est une avant-garde que quand les masses s’élèvent vers la conscience par son action ; donc, une « avant-garde » n’est une avant-garde que quand elle est constituée en parti communiste pour ce faire. Ce n’est qu’en tant qu’avant-garde que la lutte communiste dans le mouvement ouvrier peut-être réellement révolutionnaire. Cette dernière est alors révolutionnaire dans son fond, car elle est la lutte effective (!) pour la direction révolutionnaire du prolétariat. Concrètement, la constitution des communistes en parti communiste, c’est-à-dire en avant-garde, c’est la formation de (proto)cadres communistes. Ces cadres communistes ne se forment pas qu’à l’extérieur, mais aussi — et dans des conditions déterminées, surtout ! — à l’intérieur du mouvement communiste. Ce sont à ces cadres communistes et à leur parti communiste que revient le devoir de transformer le mouvement ouvrier en mouvement révolutionnaire, en s’y appliquant de l’extérieur. C’est avec une avant-garde que la classe prolétaire, révolutionnaire en potentiel, le devient de plus en plus en fait.

L’éducation et l’organisation que doit connaître le mouvement communiste en lui-même et de lui-même — en autonomie et de sa propre initiative — ne doivent donc évidemment pas être une copie de ce qui existe déjà spontanément dans le mouvement ouvrier. Les méthodes, structures, revendications et pensées des communistes doivent avoir aussi peu à voir que possible avec celles qui existent déjà indépendamment d’elles et eux. Répliquer à l’extérieur des luttes économiques spontanées ce qu’elles font déjà ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Les imiter revient in fine à se limiter à leur réformisme et à se liquider. Toute la nécessité de l’éducation et de l’organisation communistes autonomes et indépendantes des luttes économiques, c’est de pouvoir créer une réelle avant-garde réellement révolutionnaire en dehors du cadre réformiste que celles-ci nous imposent dans nos méthodes, structures, revendications et pensées. Notre propre éducation et organisation doivent être clandestines et illégales avant tout, elles doivent nous donner ce qui nous manque le plus et ce que nous ne pouvons trouver nulle part ailleurs, elles doivent compenser les déficiences et surmonter les obstacles de ce qui existe déjà indépendamment de nous. C’est l’invention d’une lutte protorévolutionnaire en marge ou en dehors des luttes réformistes. Sinon, notre « autonomie » et notre « initiative » ne nous servent à rien. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir les mêmes manquements et limites que la lutte économique spontanée sans trahir notre rôle historique.

Les communistes ne pourront jamais assumer les devoirs qu’elles et ils ont auprès des masses si les communistes refusent d’assumer les devoirs qu’elles et ils ont auprès d’elles et eux-mêmes. Sans jamais nous replier sur nous-mêmes, nous devons être capables de nous regarder dans le miroir avec honnêteté, de voir nos forces et faiblesses pour ce qu’elles sont, pour corriger nos erreurs et apprendre par nous-mêmes, sans toujours tout attendre des masses. Lorsque ce temps s’impose, il peut être plus ou moins long, mais il n’est jamais un temps perdu. Quel est le risque, si nous refusons nos devoirs envers nous-mêmes, si nous ne prenons pas ce temps ? Se développer, sans jamais voir que nous nous développons dans la mauvaise direction, que nous nous développons avec les masses, mais avec le réformisme des masses. Le risque, c’est de ne plus être communiste, c’est de ne plus assumer nos devoirs envers les masses. Tout ce que nous devons apporter aux masses ne peut pas venir que des masses. Nous sommes élèves des masses pour la plupart des choses, mais en même temps, les masses sont nos élèves pour d’autres choses.

L’erreur fondamentale de l’éducation et de l’organisation livresques, c’est de ne pas saisir ce que l’éducation et l’organisation à l’extérieur des luttes économiques spontanées doivent apporter. La plus-value réellement révolutionnaire est confondue avec l’adhésion à un canon dogmatique — la littérature sacrée ayant révélé la « ligne juste » — ou à une performativité militante — utiliser les bons mots dans le bon ordre pour parler « comme un communiste ». Si la formation communiste est en partie intellectuelle, elle n’a rien d’intellectualiste. Former des cadres communistes, ce n’est pas former des intellectuels.

L’éducation révolutionnaire, qui transforme un individu en communiste, c’est la préparation révolutionnaire :

  • les compétences techniques et martiales ;
  • l’aptitude physique et psychologique ;
  • la discipline personnelle et de groupe ;
  • l’habitude à la violence et au secret ;
  • le travail systématique et continu ;
  • le tissage de sa vie dans celle de son organisation ;
  • l’amour du sacrifice pour ses camarades ;
  • la dévotion totale à une cause suprême ;
  • etc.

L’ensemble de la préparation révolutionnaire fait partie de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires ; ce qui rend d’autant plus évident que ces dernières ne peuvent être conçues et apprises que par l’action révolutionnaire, et non seulement par des textes ou des paroles. La théorie et l’idéologie révolutionnaires sont souvent ramenées à une connaissance scolaire du marxisme, c’est une conception essentiellement bourgeoise de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires. « Théorie » et « idéologie » ne sont pas deux synonymes ni deux mots associés ou accolés l’un à l’autre fortuitement. La théorie et l’idéologie sont les deux aspects de la transformation du monde, de la conscience qui se projette dans la matière. La théorie est une compréhension du monde, qui relève de la pensée et de la raison ; l’idéologie est une vision du monde, qui relève de la sensation et de l’intuition. L’idéologie se ressent avant de se formuler. Intégrer la théorie et l’idéologie révolutionnaires, c’est intégrer une connaissance construite du monde autant qu’un rapport immédiat au monde. C’est devenir révolutionnaire jusqu’au niveau le plus profond et inintelligible de sa conscience.

L’éducation et l’organisation réellement révolutionnaires ne peuvent pas exister dans les luttes économiques (syndicales et extrasyndicales), tant que les communistes ne sont pas déjà éduqués et organisés dans un parti communiste. Bien sûr, les communistes n’attendent pas un parti communiste pour commencer à s’éduquer et à s’organiser dans les luttes économiques, mais ni cette éducation ni cette organisation ne sont réellement révolutionnaires — dans le fond ni dans la forme. Elles sont toujours réformistes dans le fond, et presque toujours ouvertes et légales dans la forme. L’éducation et l’organisation prolétariennes ne naissent historiquement pas dans le prolétariat, dont la propre éducation et organisation sont spontanément bourgeoises.

Dans tout son développement, le mouvement révolutionnaire se forme (progresse) dans la lutte des classes : lorsqu’il est arriéré, c’est-à-dire intellectuel, comme lorsqu’il est avancé, c’est-à-dire de masses, le mouvement révolutionnaire se forme dans les masses (que celles-ci soient sous sa direction ou non). L’objet de la lutte révolutionnaire est toujours relatif à l’étape stratégique de son développement. Avant d’avoir le pouvoir, c’est la prise du pouvoir ; avant d’avoir un mouvement de masses, c’est la direction des masses ; et avant d’avoir une avant-garde, c’est la formation de cadres. La réalisation de l’objet de chaque étape stratégique de la lutte rend possible l’étape suivante. Pas de prise du pouvoir sans mouvement de masses pour prendre le pouvoir ; pas de mouvement de masses sans avant-garde pour diriger les masses ; et pas d’avant-garde sans formation de cadres. Chaque étape de la lutte est directement et immédiatement connectée à la révolution, c’est-à-dire orientée vers celle-ci, mais seule la dernière étape de la lutte révolutionnaire est la révolution.

Nous devons former des cadres avec toutes les femmes et tous les hommes prêtes et prêts à ce travail : les communistes doivent d’abord former des cadres issus des intellectuels avant de pouvoir former (avec ces derniers) des cadres issus des masses. Un parti se reconnaît aussi en ce qu’il peut élever au niveau de révolutionnaires professionnels des ouvrières et des ouvriers révolutionnaires. La majorité des cadres d’un parti de masses doivent être issus des masses elles-mêmes. Dans le développement de la contradiction entre les intellectuels et les masses, pendant la construction du Parti, il apparaît que les intellectuels sont l’aspect généralement secondaire et d’abord dominant par rapport aux masses, aspect principal d’abord dominé.

En conclusion :

  • le travail communiste a pour tâche principale la formation de cadres pendant toute la période de reconstruction du Parti ;
  • le travail communiste de formation de cadres est à destination du mouvement communiste lui-même avec pour objet les communistes elles et eux-mêmes ;
  • le travail communiste de formation de cadres est généralement un travail en dehors du mouvement communiste avant d’être dans celui-ci ;
  • le travail communiste de formation de cadres est déjà un travail pour « le développement politique et l’organisation politique de la classe ouvrière28 ».

Correctement comprendre la dialectique du travail communiste est nécessaire pour ne pas adopter une politique unilatérale dans celui-ci.

Le travail du dehors, du mouvement communiste vers le mouvement ouvrier, est un travail de masse. Le travail du dedans, du mouvement communiste vers lui-même, est un travail « de cadre ». Comme nous l’avons déjà affirmé, dans la relation entre le travail de masse et « de cadre », le travail de masse est l’aspect nouveau : c’est dans l’éducation et l’organisation de la classe que celles de ses chefs progressent vraiment.

Identifier mécaniquement l’aspect spontané du développement de la conscience communiste avec l’aspect de masse du travail communiste est une erreur mécaniste contre laquelle nous devons mettre en garde. Confondre la relation entre la spontanéité et la conscience et celle entre le travail de masse et « de cadre » conduit soit à surestimer la spontanéité et sous-estimer la conscience, soit à sous-estimer le travail de masse et surestimer le travail « de cadre ». Dans ces deux relations distinctes, une compréhension trop unilatérale conduit toujours à la déviation spontanéiste (de droite ou de « gauche »), et avec cette dernière, à la liquidation du Parti. Le travail de masse et la conscience sont l’aspect nouveau de leur relation respective pour la même raison fondamentale : la théorie et l’idéologie révolutionnaires « du dehors » doivent s’emparer des masses, grandir dans celles-ci pour gagner avec celles-ci.

Identifier mécaniquement un aspect d’une relation avec une certaine étape de son développement est une autre erreur mécaniste contre laquelle nous avons déjà mis en garde. La lutte progresse d’étape en étape par la réalisation successive de ses tâches. La lutte principale de notre période est la lutte théorico-idéologique, l’objet de cette lutte est la théorie et l’idéologie révolutionnaires. La tâche principale de notre période est la formation de cadres, l’objet de cette tâche est le parti de cadres. Pourtant, pendant toutes les périodes historiques, y compris la nôtre, ce sont la pratique et le travail de masse qui priment généralement dans leur relation respective. Le développement de la théorie et de l’idéologie révolutionnaires est un travail pratique avant d’être théorique, d’une part ; et le développement du parti de cadres est un travail de masse avant d’être « de cadre », d’autre part. Confondre une étape et un aspect de la lutte ensemble conduit à surestimer le travail théorique et « de cadre » et à sous-estimer le travail pratique et de masse. Rajoutons que, si la relation entre le travail pratique et théorique et celle entre le travail de masse et « de cadre » sont intimement liées l’une avec l’autre, ce ne sont pas la même relation : la position principale ou dominante d’un aspect peut s’inverser dans l’une de ces relations sans que ce soit mécaniquement le cas dans l’autre.

La tâche principale de notre période est la formation de cadres, pas l’offensive prolétarienne. C’est ce que nous disons ci-dessus lorsque nous affirmons que l’objet de notre lutte est le cadre communiste et non pas le prolétariat révolutionnaire : notre lutte a pour but premier de transformer des femmes et des hommes en révolutionnaires professionnels, et non pas en ouvrières et ouvriers révolutionnaires. Cette affirmation n’est pas superflue, parce qu’elle fait la différence entre les tâches de notre période et d’une autre, entre des tâches déjà possibles ou encore impossibles à réaliser. C’est ce sur quoi nous allons nous étendre ci-dessous.

4. Le parti de cadres et le parti de masses

Ce que nous défendons ici, ce n’est ni plus ni moins que de prendre au sérieux le parti de communistes professionnels, tel que théorisé et appliqué par Lénine. L’incisif de ses injonctions a été émoussé par le spontanéisme économiste et (para)syndicaliste. Il faut rendre sa radicalité à la pensée de Lénine. Ce que nous proposons, ce n’est que de cesser de lire Lénine pour n’y trouver que ce que nous voulons y trouver, et de commencer à le lire pour nous reconnaître dans ce qu’il critique : Lénine nous parle aussi de nous-mêmes.

Si le XXIe siècle, en France, est très différent du XXe siècle, dans l’Empire russe, les lignes stratégiques que Lénine trace ne sont pas obsolètes, mais portent toujours une universalité avec laquelle nous devons confronter la réalité actuelle de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. La condition sectaire française, c’est notre « ère des petits cercles » (kruzhkovshchina), raison pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui dans notre propre contexte les égarements de jeunesse des sociaux-démocrates de Russie et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) : le spontanéisme, particulièrement l’économisme. Ces déviations étaient le symptôme d’un mouvement communiste attardé dans l’Empire russe, et elles sont aujourd’hui les mêmes symptômes d’un mouvement communiste attardé en France. Ces liquidations se déclinent différemment ici maintenant que là-bas il y a un siècle, mais elles partagent une même essence sociale (des causes et des conséquences analogues).

Le remède que nous préconisons, c’est la rupture avec toutes nos préconceptions — nos habitudes et rituels — sur ce que devrait être le militantisme communiste, par leur confrontation systématique avec l’examen théorique et le bilan pratique de l’échec général de notre mouvement à reconstruire un parti communiste digne de ce nom dans les dernières décennies. Pour cela, Lénine est un interlocuteur sévère, mais juste. Son intransigeance doit nous inspirer plus que nous effrayer. Ces habitudes et rituels — notamment syndicalistes et parasyndicalistes — ne sont que relatifs à une période de dégénérescence de notre mouvement, ce sont les produits d’une crise organique : la solution que nous cherchons, en tant que révolutionnaires, ne sera pas trouvée dans ces habitudes et rituels, mais dans leur dépassement. Nous devons oser dire : « Toutes ces préconceptions, précisément parce qu’elles sont le produit idéologique spontané de la lutte réformiste avant d’être le produit de quoi que ce soit d’autre, sont des produits de l’idéologie bourgeoise ! »

Dans Que faire ?, en 1902, Lénine répond aux problèmes posés par « l’ère des petits cercles » (la kruzhkovshchina), c’est-à-dire aux problèmes les plus préliminaires de la construction du Parti communiste. Nous sommes dans une telle époque, aujourd’hui en France. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », en 1920, Lénine répond aux problèmes posés par la conquête du pouvoir, c’est-à-dire aux problèmes de la réalisation du Parti communiste en parti révolutionnaire. Des enseignements universels peuvent être tirés sur toutes les époques de tous les travaux de Lénine. Cependant, en 1902, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui nous sont communs, contemporains ; là où, en 1920, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui ne se posent pas encore à notre mouvement, mais qui lui sont futurs.

Lénine, dans sa préface au recueil En douze ans (1907), s’exprime sur le contexte historique de Que faire ? :

« La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviques), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées fausses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l’organisation des révolutionnaires professionnels.

Maintenant de semblables déclarations produisent une impression franchement comique. Tout se passe comme si l’on voulait faire fi de toute une période du développement de notre parti, comme si l’on voulait oublier des conquêtes qui en leur temps n’ont pas été sans lutte, mais qui sont maintenant bien consolidées et ont joué un rôle utile.

Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo-japonaise on accusait les Japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupés exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les Japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas “exagérément” inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation.

Que faire ?, c’est le condensé de la tactique de l’lskra, de la politique d’organisation de l’Iskra en 1901 et en 1902. C’est exactement un “condensé” , ni plus ni moins. Quiconque veut se donner la peine de prendre connaissance de l’Iskra des années 1901 et 1902, ne peut manquer de s’en convaincre. Mais juger de ce condensé sans connaître et sans comprendre la lutte menée par l’Iskra contre le courant de l’économisme alors dominant, c’est tout bonnement discuter en l’air. L’Iskra s’est battue pour la création d’une organisation de révolutionnaires professionnels, elle s’est battue avec une particulière vigueur en 1901 et en 1902 ; elle a vaincu l’économisme qui dominait à l’époque, elle a mis sur pied cette organisation en 1903, elle l’a préservée, malgré la scission qui devait se produire par la suite entre partisans de l’Iskra, malgré tous les remous de la tempête, et cela pendant la durée entière de la révolution russe, de 1901-1902 jusqu’en 1907.

Or, à présent que la lutte pour cette organisation est depuis longtemps terminée, alors que les semailles ont été faites, que le grain a mûri, que la moisson est finie, voici que surgissent des gens qui clament : “on a donné une ampleur exagérée à l’idée d’organisation des révolutionnaires professionnels !”. N’est-ce pas ridicule ?

Prenez toute la période prérévolutionnaire et l’ensemble des trente premiers mois de la révolution (1905-1907), et faites la comparaison entre notre parti social-démocrate et les autres partis sous le rapport de la cohésion, de l’organisation, de la continuité. Vous devez, sous ce rapport, reconnaître à notre parti une supériorité sur tous les autres, sur les cadets, sur les socialistes-révolutionnaires, etc., sans la moindre contestation possible. […]

Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C’est l’organisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l’Iskra. Quiconque connaît bien l’histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de formation, celui-là n’a besoin que d’un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n’importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s’en convaincre, pour reconnaître immédiatement le vieux noyau, le noyau de base de ceux qui, avec le plus grand cœur, ont pris soin du parti et l’ont amené à maturité. Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social-démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eût été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu’elle défend n’a de raison d’être qu’en liaison avec “la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat”. Mais l’aptitude objective maximale du prolétariat à se regrouper en une classe est réalisée par des êtres vivants, dans des formes d’organisation déterminées et pas autrement. Et nulle autre organisation que l’“Iskra” n’eût pu, dans nos conditions historiques, dans la Russie des années 1900-1905, créer un parti social-démocrate tel que celui qui existe à l’heure actuelle. Le révolutionnaire professionnel a mené à bien l’œuvre qu’il avait à accomplir dans l’histoire du socialisme prolétarien russe. Cette œuvre qui a depuis longtemps dépassé le cadre étroit des “cercles” des années 1902-1905, aucune force n’est aujourd’hui en mesure de la réduire à néant ; et les lamentations attardées des gens, qui accusent d’exagération ceux qui en leur temps devaient lutter pour assurer la préparation de l’accomplissement des tâches militantes, ne pourront amoindrir la portée des conquêtes déjà faites.

Je viens de faire allusion au cadre étroit des cercles de l’époque de l’ancienne Iskra (à partir de la fin de l’année 1903, avec le no 51, l’Iskra se tourna vers le menchévisme, proclamant qu’“entre l’ancienne et la nouvelle Iskra, y a un abîme”, paroles de Trotsky, dans une brochure approuvée par la direction menchevique de l’Iskra). Il convient de donner au lecteur d’aujourd’hui quelques mots d’explication au sujet de l’esprit qui régnait dans ces cercles. En lisant Que faire ? et la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière qui vient ensuite, le lecteur verra se dérouler devant lui la lutte passionnée, parfois haineuse et destructrice, des cercles se trouvant à l’étranger. Il est indéniable que cette lutte possède de nombreux aspects peu attrayants. Il est indéniable qu’elle est un phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question. Il est indéniable que les militants du mouvement ouvrier actuel en Russie doivent rompre avec de nombreuses traditions établies dans les cercles, qu’ils doivent oublier et rejeter maintes mesquineries héritées de la vie des cercles et de leurs querelles, afin d’accomplir avec une vigueur redoublée les tâches présentes de la social-démocratie. Le renforcement du parti par des éléments prolétariens peut seul, en liaison avec une activité de masse au grand jour, extirper toutes les traces de la mentalité des cercles, héritage du passé qui n’a rien à voir avec les tâches actuelles. D’ailleurs, le passage au mode démocratique d’organisation du parti ouvrier, passage proclamé par les bolcheviques dans la Novaïa Jiznen novembre 1905 au moment même où venaient de se créer les conditions d’une activité au grand jour, ce passage constituait déjà au fond une rupture définitive avec ce qui était caduc dans l’héritage laissé par les cercles…

Oui, “avec ce qui était caduc”, car il ne suffit pas de condamner la mentalité des cercles, il faut savoir en comprendre la signification en les replaçant dans les conditions particulières de l’époque. En leur temps les cercles étaient nécessaires, et ils jouèrent un rôle positif. Dans un pays autocratique en général, dans les conditions créées par toute l’histoire du mouvement révolutionnaire russe en particulier, le parti ouvrier socialiste ne pouvait se développer autrement qu’à partir des cercles. Ceux-ci, étroits, fermés, fondés presque toujours sur l’amitié personnelle d’un effectif très réduit, n’en constituèrent pas moins une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie. Mais à mesure que grandissait ce mouvement, se posait la tâche de regrouper ces cercles, de créer des liens solides entre eux, d’établir une succession. Or il n’était pas possible de résoudre ce problème sans créer une solide base opérationnelle “hors d’atteinte” de l’autocratie, c’est-à-dire à l’étranger. C’est donc par la force de la nécessité que naquirent les cercles à l’étranger. Aucun lien ne les réunissait et ils n’étaient pas soumis à l’autorité d’un parti russe. Ils ne pouvaient donc manquer d’avoir des optiques différentes quant aux tâches fondamentales du mouvement de cette époque, c’est-à-dire précisément quant à la manière dont devait être créée une base opérationnelle et dont ils devaient contribuer à la mise sur pied d’un parti commun. Dans de telles conditions les cercles ne pouvaient pas ne pas s’affronter. Aujourd’hui, quand nous regardons en arrière, nous voyons distinctement lequel d’entre ces cercles était à même de remplir la fonction de base opérationnelle, Mais alors, au début de l’activité des différents cercles, personne ne pouvait le dire et seule la lutte pouvait trancher la discussion. Parvus, on s’en souvient, accusa par la suite la vieille Iskra de mener un combat destructeur à l’encontre des cercles, et il prôna après coup une politique conciliatrice. Mais c’est facile à dire après coup, et le dire, c’est montrer qu’on n’a pas compris quelles étaient alors les conditions. En premier lieu, on ne disposait d’aucun critère permettant de juger de l’influence et du sérieux de tel ou tel cercle. Nombreux étaient ceux, maintenant oubliés, dont l’importance avait été exagérée, mais en leur temps ils voulaient par la lutte faire la preuve de leur droit à l’existence. En second lieu, les différends entre cercles résidaient dans l’orientation à donner à un travail alors encore nouveau. Je remarquai déjà à l’époque (dans Que faire ?) que les dissensions paraissaient minimes, mais qu’en réalité elles avaient une énorme importance, étant donné qu’avec l’apparition de nouvelles activités, avec l’apparition du mouvement social-démocrate, la définition du caractère général de ces activités et de ce mouvement se répercuterait très fortement sur la propagande, l’agitation et l’organisation. Toutes les discussions ultérieures entre sociaux-démocrates tournèrent autour de l’orientation à donner au travail politique du parti ouvrier dans tel ou tel cas particulier. Mais alors, les controverses portaient sur la définition des principes les plus généraux et des tâches fondamentales de toute politique sociale-démocrate en général.

Les cercles ont accompli leur mission et, à présent, ils ont, bien entendu, fait leur temps. Mais s’ils n’ont plus de raison d’être, c’est uniquement parce que leur lutte avait posé avec la plus vive acuité les questions les plus cruciales de la social-démocratie, parce qu’elle les avait résolues dans un esprit révolutionnaire intransigeant, créant ainsi une base solide, rendant possible un travail de parti sur une large échelle.29 »

Lorsqu’en 1902, Lénine préconise la création d’une organisation de cadres professionnels, et qu’en 1920, il exhorte à la constitution des Partis communistes en partis de masses de classe du prolétariat, y a-t-il une incohérence ? Non, car Lénine critique des déviations différentes relatives à deux époques différentes du développement du mouvement communiste. En 1902, il lutte pour la création d’une avant-garde communiste (un parti de cadres), et en 1920, il lutte pour que cette avant-garde communiste fusionne avec le mouvement ouvrier et devienne le parti révolutionnaire (un parti de masses et de classe). Sortir Que faire ? et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » de leur contexte historique, ce sont les abstractiser, donc, les vider de leur contenu. Les enseignements universels à tirer de ces documents ne peuvent être compris qu’en comprenant le contexte historique de leur rédaction (à quoi répondaient-ils et à qui s’adressaient-ils ?).

Selon Lénine, toutes et tous les communistes du parti de cadres sont des cadres professionnels. Que faut-il comprendre par « professionnel » ? « Professionnel » ne désigne pas un moyen de subsistance particulier, par exemple, le salariat, mais un niveau d’engagement particulier. Une ou un révolutionnaire est « professionnel » par opposition à une ou un révolutionnaire « amatrice » ou « amateur » ; « professionnel » est ici le synonyme de « métier » ou de « vocation ». Pour la ou le révolutionnaire professionnel, qu’importe que l’activité révolutionnaire soit la seule activité ou non, ou que celle-ci soit rémunérée (par un salaire ou en nature) ou non ; tant que l’activité révolutionnaire est la principale activité : sa profession, son métier, sa vocation, etc.

C’est ce que Lénine affirme en 1900, dans Les tâches urgentes de notre mouvement :

« Nous devons former des personnes qui consacreront toute leur vie, et pas seulement leurs soirées libres, à la révolution ; nous devons mettre en place une organisation suffisamment grande pour permettre une stricte division du travail dans les différents domaines de notre activité.30 »

Pas de parti de masses (et de classe) sans un parti de communistes professionnels (c’est-à-dire de cadres) dans lequel il peut émerger et sur lequel il peut croître. Il n’y a pas d’opposition entre le parti de cadres et le parti de masses, car le premier est la condition à la naissance du second, accouché dans la classe ouvrière.

Lénine, dans son Rapport sur le rôle du Parti Communiste (1920) pour la IIIe Internationale, s’exprime ainsi à ce sujet :

« En effet, à l’époque du capitalisme, quand les masses ouvrières sont soumises à une exploitation continue, et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers réside précisément dans le fait qu’ils ne peuvent toucher qu’une minorité de leur classe. Le parti politique ne peut rassembler qu’une minorité de la classe, de même que dans toute la société capitaliste les ouvriers réellement conscients ne sont qu’une minorité parmi les ouvriers. Force nous est donc de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui peut diriger les larges masses ouvrières et les entraîner avec elle. Et si le camarade Tanner dit qu’il est l’ennemi du parti, mais qu’il est en même temps pour que la minorité des ouvriers les mieux organisés et les plus révolutionnaires indique la voie à l’ensemble du prolétariat, je dis qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous. Qu’est-ce que cette minorité organisée ? Si cette minorité est vraiment consciente, si elle sait entraîner les masses, si elle est capable de répondre à chaque question à l’ordre du jour, alors elle est, en réalité, le parti. Et si nous attachons tant d’importance à l’opinion de camarades comme Tanner qui sont les représentants d’un mouvement de masse, ce que l’on ne saurait dire, sans trop forcer les choses, des représentants du parti socialiste britannique, si ces camarades sont pour qu’il y ait une minorité qui lutte résolument pour la dictature du prolétariat et qui instruit les masses ouvrières dans cet esprit, cette minorité n’est pas autre chose, en réalité, que le parti. Le camarade Tanner dit que cette minorité doit organiser et entraîner avec elle toute la masse ouvrière. Si lui et les autres camarades du groupe Shop-Stewards et de l’Union des ouvriers industriels du monde (IWW) l’admettent — et nous constatons tous les jours dans nos conversations avec eux qu’ils l’admettent effectivement — s’ils approuvent cette situation où la minorité communiste consciente de la classe ouvrière entraîne avec elle le prolétariat, alors ils doivent convenir aussi que tel est le sens de toutes nos résolutions. Et alors, l’unique différence existant entre nous consiste seulement dans le fait qu’ils évitent le mot “parti” parce qu’il existe parmi les anglais une certaine prévention contre le parti politique. Ils ne se représentent pas un parti politique autrement qu’à l’image des partis de Gompers et de Henderson, des partis d’affairistes parlementaires, de traîtres à la classe ouvrière. S’ils ne voient le parlementarisme que tel qu’il existe aujourd’hui en Grande-Bretagne ou en Amérique, alors, nous aussi, nous sommes les ennemis d’un tel parlementarisme et de partis politiques. Nous avons besoin de partis nouveaux, d’autres partis. Nous avons besoin de partis, qui soient constamment et effectivement liés aux masses et qui sachent diriger ces masses.31 »

Ci-dessus, Lénine explique devant l’Internationale communiste comment le parti de masses qui « ne peut rassembler qu’une minorité de la classe » (mais déjà une minorité de la classe entière !) doit « diriger » et « entraîner » la majorité ou la totalité de la classe ; ce faisant, il décrit comment le parti communiste de masses doit devenir le parti communiste de masses et de classe. Cette tâche, Lénine la donne donc à de « vrais » Partis communistes, c’est-à-dire à des Partis communistes déjà plus ou moins « constamment et effectivement liés aux masses » ; et à la même période, il donne aux « Partis communistes » (entre guillemets) la tâche de devenir de « vrais » Partis communistes.

De la même manière qu’il faut remettre les documents de « l’ère des petits cercles » (avant 1905), à la tête desquels Que faire ?, dans leur contexte historique, il faut remettre les documents de « l’ère du parti communiste » (après 1917) dans le leur.

Ainsi, les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste, présentées en 1921, ne s’adressent non pas à des sectes communistes (des noyaux, cellules, cercles, etc., dispersés et en lutte), mais à des Partis communistes. Les plus petits Partis communistes de l’Internationale communiste à sa fondation étaient d’une envergure (quantitative et qualitative) incomparablement supérieure aux sectes que nous sommes aujourd’hui en France. Encore une fois, croire les conditions objectives et subjectives du mouvement communiste français d’aujourd’hui et d’il y a un siècle analogues, c’est prendre ses rêves pour des réalités. Pour les plus immatures de ces Partis, la tâche principale était alors déjà la transformation en parti de masses (la fusion avec le mouvement ouvrier), car ils étaient déjà des partis en force et en contenu.

Pour caricaturer, retenir La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique, sans retenir Que faire ?, c’est le meilleur moyen de ne pas progresser. Ces premiers sont devenus pertinents à entendre, car ce dernier a auparavant été écouté.

Il ne faut pas se rendre coupable envers La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique de la même erreur que les mencheviques envers Que faire ? (celle que leur reproche Lénine) : vider les injonctions politiques de leur sens en les extrayant de leur contexte historique, pour les transformer en une métaphysique dogmatique — absurde — sans pouvoir transformateur sur la réalité. Selon la même logique qui conclut que Que faire ? ne parle pas de l’époque du Parti communiste, mais de celle qui la précède, La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique ne parlent pas de l’époque des sectes communistes (la kruzhkovshchina), mais de celle qui lui succède. Si des leçons universelles s’appliquent dans les deux cas, les impératifs relatifs à un contexte ne s’appliquent pas tels quels dans un autre (l’on ne peut pas les transposer mécaniquement).

La plus fondamentale erreur du mouvement communiste français contemporain, c’est de ne pas saisir la vérité élémentaire selon laquelle ce que l’on doit faire est déduit de ce que l’on peut faire, et ce que l’on peut faire est limité par ce que l’on est.

Dans les Thèses sur la tactique, l’Internationale communiste expose le cheminement que doivent prendre les Partis communistes. Leur objectif commun est leur transformation respective en parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masses ; le Parti communiste doit devenir un parti de masses, s’il ne l’est pas déjà, c’est-à-dire s’il n’est encore qu’un parti de cadres. Le Parti communiste accouché dans le mouvement communiste est un parti de cadres, et le Parti communiste accouché dans le mouvement révolutionnaire est un parti de masses : au fur et à mesure que les mouvements communiste et ouvrier fusionnent, le Parti communiste cesse d’être un parti de cadres et devient un parti de masses. Le Parti communiste de cadres doit donc lutter pour devenir un Parti communiste de masses, et le Parti communiste de masses doit donc lutter pour devenir le parti révolutionnaire, c’est-à-dire le Parti communiste de classe. Le parti de classe est le degré de fusion le plus élevé entre le mouvement communiste et ouvrier, c’est-à-dire le degré de développement le plus élevé du mouvement révolutionnaire.

Pourquoi un tel cheminement ? Car, le parti de cadres, qui n’est qu’une direction marginale dans les masses, doit devenir la direction hégémonique dans les masses, ce qui est la première condition du parti révolutionnaire. En conquérant une telle direction dans les masses, le parti de cadres se transforme en parti de masses. Une direction révolutionnaire — celle du parti révolutionnaire — ne peut donc être revendiquée que par un parti de masses. Un Parti communiste n’est le parti révolutionnaire en puissance que s’il a réussi son entreprise de massification ; sinon, il n’est le parti révolutionnaire qu’en potentiel. Le « vrai » Parti communiste est un parti de masses. Si tous les partis de masses ne sont pas le parti de classe, tous les partis révolutionnaires sont des partis de classe, et tous les partis de classe sont des partis de masses. Un Parti communiste de masses peut devenir le parti de classe dans une situation révolutionnaire, en cela, il est déjà le parti révolutionnaire en puissance, mais ce n’est pas le cas d’un Parti communiste de cadres (il n’est encore le parti révolutionnaire qu’en potentiel).

Les Thèses sur la tactique explicitent également très distinctement quel est le rôle que doivent assumer les Partis communistes dans les masses et leurs organisations, notamment les syndicats :

« Dès le premier jour de sa fondation, l’Internationale communiste s’est donnée pour but, clairement et sans équivoque, non pas de former de petites sectes communistes cherchant à exercer leur influence sur les masses ouvrières uniquement par l’agitation et la propagande, mais de prendre part à la lutte des masses ouvrières, de guider cette lutte dans le sens communiste et de constituer dans le processus du combat de grands partis communistes révolutionnaires.

Déjà au cours de sa première année d’existence, l’Internationale communiste a répudié les tendances sectaires en prescrivant aux partis affiliés, si petits fussent-ils, de collaborer aux syndicats, de participer à vaincre leur bureaucratie réactionnaire de l’intérieur même des syndicats et de les transformer en organisations révolutionnaires des masses prolétariennes, en instruments de combat.32 »

Ce que décrit l’Internationale communiste, ci-dessus, c’est la lutte du Parti communiste pour devenir un parti de masses, c’est-à-dire la lutte pour devenir une direction politique de plus en plus importante dans les masses (jusqu’à devenir une direction politique hégémonique dans celles-ci, c’est-à-dire le parti de classe). Ce rôle de direction politique dans les masses — que nous avons déjà exposé — est hors de portée des sectes communistes. Tant qu’elles sont inaptes à mener une politique « révolutionnaire dans le fond » dans les masses et les syndicats, les sectes communistes ne doivent pas s’attribuer ces devoirs, qui ne leur reviennent pas, mais se rendre aptes à les remplir : construire un parti communiste de cadres professionnels, qui lui pourra assumer ce rôle. Les sectes communistes doivent s’attribuer les devoirs qui leurs reviennent, ceux qu’elles peuvent effectivement remplir ; pour tous les devoirs qu’elles s’attribuent sans pouvoir remplir, les sectes communistes ne s’attribuent pas leurs propres devoirs, c’est-à-dire qu’elles les laissent tomber. C’est précisément à remplir leurs propres devoirs, ceux qui sont relatifs à notre époque de reconstruction du Parti, que les communistes échouent depuis plusieurs décennies, en France. Par l’ironie la plus cynique, c’est souvent au nom du Parti communiste que la reconstruction du Parti communiste est liquidée dans l’économisme et le (para)syndicalisme.

Non seulement les Thèses sur la tactique sont relatives à un contexte qui n’est pas analogue au nôtre, mais celles-ci préviennent elles-mêmes du risque de prescrire une stratégie homogène à des situations hétérogènes. Des principes ne sont universels que si et dans la mesure où leur situation particulière est universelle (un mode de production, une période historique, une tâche stratégique, etc.). L’universalité qui peut toujours être trouvée dans la particularité n’est toujours universelle que dans cette particularité. La compréhension et l’application d’une stratégie révolutionnaire ne sont pas différentes.

Les Thèses sur la tactique distinguent les consignes adressées à l’ensemble des Partis communistes de celles adressées au Parti communiste unifié d’Amérique et au Parti communiste d’Angleterre, particulièrement attardés dans leur développement :

« Dans cette voie menant à la formation de partis communistes de masses, l’Internationale communiste n’est pas allée suffisamment loin partout. Et même dans deux des pays les plus importants du capitalisme victorieux elle a encore tout à faire dans ce domaine.

Aux États-Unis, dans l’Amérique du Nord, dans lesquels déjà avant la guerre pour des raisons historiques, il n’existait aucun mouvement révolutionnaire de quelque ampleur, les communistes ont toujours devant eux les tâches primordiales les plus simples : la formation d’un noyau communiste et son rattachement aux masses ouvrières. […] Conscient du danger qui le menace d’une radicalisation du mouvement ouvrier et de l’influence de ce mouvement par les communistes, le capital américain essaie de briser le jeune mouvement communiste par des persécutions barbares, de l’anéantir et de le contraindre à l’illégalité, dans laquelle, pense-t-il, ce mouvement, sans contact avec les masses, dégénérerait en une secte de propagande et se dessécherait.

L’Internationale communiste attire l’attention du Parti communiste unifié d’Amérique sur le fait que l’organisation illégale ne doit constituer qu’un terrain de rassemblement, de clarification, pour les forces communistes les plus actives, mais que le Parti unifié a le devoir de tenter tous les moyens et toutes les voies pour sortir de ses organisations illégales et atteindre les grandes masses ouvrières en fermentation ; qu’il a le devoir de trouver les formes et les voies propres à concentrer politiquement ces masses dans leur vie publique en vue de la lutte contre le capital américain.33 »

Le Parti communiste unifié d’Amérique dont parle en ces termes l’Internationale communiste, n’était pas un groupe de quelques centaines ou quelques milliers de membres, mais de 20 000 à 40 000 adhérentes et adhérents34 (pour un pays de 106 millions d’habitantes et habitants). Pourtant, aux yeux de l’Internationale communiste, son retard sur les autres Partis communistes était tel que « les tâches primordiales les plus simples » étaient encore à son ordre du jour.

Concernant le Parti communiste d’Angleterre, lui-même d’une taille de 4 000 adhérentes et adhérents35 (pour un pays de 44 millions d’habitante et habitants), l’Internationale communiste poursuit :

« Le mouvement communiste anglais, lui non plus, n’a pas encore réussi, malgré la concentration de ses forces en un Parti communiste uni, à devenir un parti de masses.

[…]

La première et principale tâche du Parti communiste d’Angleterre est de devenir un Parti de masses. Les communistes anglais doivent se placer de plus en plus fermement sur le terrain du mouvement de masses existant en fait et se développant sans cesse ; ils doivent pénétrer dans toutes les particularités concrètes de ce mouvement et faire des revendications isolées ou partielles des ouvriers le point de départ de leur propre agitation et de leur propagande inlassable et énergique.

Le puissant mouvement gréviste met à l’épreuve, aux yeux de centaines de milliers et de millions d’ouvriers le degré de capacité, de fidélité, de constance et de conscience des trade-unions et de leurs chefs. Dans ces conditions, l’action des communistes au sein des syndicats acquiert une importance décisive. Aucune critique du Parti, venant du dehors, ne saurait, même dans une mesure éloignée, exercer sur les masses une influence semblable à celle qui peut être exercée par le travail quotidien et constant des noyaux communistes dans les syndicats, par le travail tendant à démasquer et à discréditer les traîtres et les bourgeois du trade-unionisme, qui en Angleterre plus encore que dans tout autre pays, sont le jouet politique du capital.

Si, dans d’autres pays, la tâche des partis communistes devenus partis de masses consiste dans une importante mesure à prendre l’initiative d’actions de masses, en Angleterre la tâche du Parti communiste consiste avant tout, sur la base des actions de masses qui se développent en fait, à montrer par son propre exemple et à prouver que les communistes sont capables d’exprimer justement et courageusement les intérêts, les besoins et les sentiments de ces masses.36 »

Une secte communiste doit être liée aux masses pour se transformer en Parti communiste, et un Parti communiste doit devenir un parti de masses pour se transformer en parti révolutionnaire. Mais, le degré de jonction du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier doit correspondre au degré de développement révolutionnaire du mouvement communiste et du mouvement ouvrier. Dans la création d’un Parti communiste, il ne peut donc y avoir « rattachement aux masses ouvrières » que dans la proportion où il y a déjà « formation d’un noyau communiste » de cadres professionnels !

Les tâches du Parti communiste unifié d’Amérique et du Parti communiste d’Angleterre ne sont ainsi pas identiques à celles des autres Partis communistes de l’Internationale communiste, car leurs niveaux de développement ne sont pas identiques non plus. La tactique n’est jamais un impératif « absolu », elle n’est que la solution concrète à un problème concret dans une situation concrète. Si le Parti communiste unifié d’Amérique et le Parti communiste d’Angleterre étaient bien considérés comme des Partis communistes, leur niveau de développement était déterminé par l’Internationale communiste comme suffisamment faible pour que leurs tâches ne soient pas la direction révolutionnaire elle-même. Ces Partis devaient d’abord affermir leur caractère d’avant-garde et acquérir une direction politique dans les masses (de moins en moins marginale, de plus en plus hégémonique) en devenant des partis de masses.

Aux partis de cadres, l’Internationale communiste dit « devenez une direction dans les masses, devenez des partis de masse » ; et aux partis de masses, l’Internationale communiste dit « devenez une direction hégémonique dans les masses, devenez des partis révolutionnaires ». Entre un parti de masses et le parti révolutionnaire, il reste au Parti communiste de devenir le parti de classe — le seul parti à la direction de l’ensemble de la classe ouvrière.

Comme il a déjà été répété, une direction dans les masses ne suffit pas pour prétendre au statut de parti révolutionnaire : pour cela, cette direction doit être hégémonique et offensive. La lutte des partis de masses, dans les masses, n’est donc pas finie, mais toujours vivante, pour conquérir une direction sans partage sur la classe, d’une part, et pour préparer l’action révolutionnaire, d’autre part. Selon l’Internationale communiste, la lutte pour le parti révolutionnaire est donc aussi la lutte du parti de masses pour devenir le parti de classe : la fusion la plus achevée entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, entre le Parti et la classe. Comme il a aussi déjà été répété, le parti révolutionnaire est donc un parti de masses de classe.

Au sujet du Parti communiste français, alors déjà un parti de masses, l’Internationale communiste note :

« L’agitation pratique doit prendre un caractère beaucoup plus concentré, plus tendu et plus énergique. Elle ne doit pas se disperser à travers les situations et les combinaisons changeantes et variables de la politique quotidienne. De tous les évènements petits ou grands, elle doit toujours tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées. Ce n’est qu’à la condition d’observer cette attitude véritablement révolutionnaire que le Parti communiste cessera de paraître — et d’être en réalité — une simple aile gauche de ce bloc radical longuettiste qui offre avec une insistance et un succès de plus en plus grands ses services à la société bourgeoise pour la protéger des ébranlements qui s’annoncent en France, avec une logique inflexible. Abstraction faite de la question de savoir si ces évènements révolutionnaires décisifs arriveront plus ou moins tôt, un Parti communiste moralement éduqué, entièrement pénétré de volonté révolutionnaire, trouvera la possibilité, même dans l’époque actuelle de préparation, de mobiliser les masses ouvrières sur le terrain politique et économique et de donner à leur lutte un caractère plus clair et plus vaste.

[…]

Renforcer la liaison du Parti avec les masses, c’est avant tout le rattacher plus étroitement aux syndicats. Le but ne consiste point du tout à ce que les syndicats soient soumis mécaniquement et extérieurement au Parti et renoncent à l’autonomie découlant nécessairement du caractère de leur action : il consiste à ce que les éléments véritablement révolutionnaires réunis dans le Parti communiste donnent, dans le cadre même des syndicats, une tendance correspondant aux intérêts communs du prolétariat, luttant pour la conquête du pouvoir.

En considération de ce fait, le Parti communiste français doit faire la critique, sous une forme amicale mais décisive et claire, de toutes les tendances anarchistes-syndicalistes qui repoussent la dictature du prolétariat et la nécessité d’une union de son avant-garde en une organisation dirigeante, centralisée, c’est-à-dire en un Parti communiste, ainsi que de toutes les tendances syndicalistes transitoires qui, sous le manteau de la charte d’Amiens, élaborée huit ans avant la guerre, ne sauraient plus donner aujourd’hui une réponse claire et nette aux questions essentielles de l’époque nouvelle d’après-guerre.

La haine qui se manifeste dans le syndicalisme français contre l’esprit de caste politique est avant tout une haine bien justifiée contre les parlementaires “socialistes-traditionnels”. Mais le caractère purement révolutionnaire du Parti communiste lui donne la possibilité de faire comprendre à tous les éléments révolutionnaires la nécessité du groupement politique dans le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

La fusion du groupement syndicaliste révolutionnaire avec l’organisation communiste dans son ensemble est une condition nécessaire et indispensable à toute lutte sérieuse du prolétariat français.

L’on ne parviendra à surmonter et à écarter les tendances vers l’action prématurée et à vaincre l’imprécision de principes et le séparatisme d’organisation des syndicalistes-révolutionnaires que lorsque le Parti lui-même, comme nous l’avons dit plus haut, sera devenu, en traitant de façon vraiment révolutionnaire toute question de la vie et de la lutte quotidienne des masses ouvrières françaises, un centre d’attraction pour elles.37 »

Au sujet du Parti communiste unifié d’Allemagne, l’Internationale communiste poursuit :

« Le Parti communiste unifié d’Allemagne, né de l’union du groupe Spartacus avec les masses ouvrières des Indépendants de gauche, quoique étant déjà un grand Parti de masses, a la mission immense d’augmenter son influence sur les grandes masses, de renforcer les organisations de masses prolétariennes, de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale, et de deviner, dans les luttes futures du prolétariat, les chefs des mouvements de masses. Cette tâche principale du Parti exige qu’il y applique tous ses efforts d’adaptation, de propagande et d’organisation, qu’il tâche de conquérir les sympathies de la majorité du prolétariat, sans laquelle, étant donné la puissance du capital allemand, aucune victoire du communisme n’est possible en Allemagne.38 »

En résumé :

« Les Partis de l’Internationale communiste deviendront des Partis de masses révolutionnaires, s’ils savent vaincre l’opportunisme, ses survivances et ses traditions, dans leurs propres rangs, en cherchant à se lier étroitement aux masses ouvrières combattantes, en puisant leurs buts dans les luttes pratiques du prolétariat, en repoussant au cours de ces luttes aussi bien la politique opportuniste de l’aplanissement et de l’effacement des antagonismes insurmontables que les phrases révolutionnaires qui empêchent de voir le rapport réel des forces et les véritables difficultés du combat. Les partis communistes sont nés de la scission des anciens partis sociaux-démocrates. Cette scission résulte du fait que ces partis ont trahi pendant la guerre par une alliance avec la bourgeoisie ou par une politique hésitante cherchant à éviter toute lutte. Les principes des partis communistes forment le seul terrain sur lequel les masses ouvrières pourraient à nouveau se réunir, car ces principes expriment les besoins de la lutte du prolétariat. Et puisqu’il en est donc ainsi, ce sont actuellement les partis et les tendances sociaux-démocrates et centristes qui représentent la division et le morcellement du prolétariat, tandis que les partis communistes constituent un élément d’union.39 »

Ce que décrivent ici les Thèses sur la tactique, c’est la lutte du parti de masses pour devenir le parti révolutionnaire, pour que sa direction politique devienne une direction révolutionnaire (sans partage sur la classe ouvrière et offensive).

Pour l’Internationale communiste, la transformation en parti de masses est un préalable à la transformation en parti révolutionnaire. La lutte pour devenir le parti révolutionnaire et celle pour devenir un parti de masses ne sont pas séparées : un Parti communiste est le parti révolutionnaire lorsque sa direction politique devient révolutionnaire ; or, une direction politique ne peut devenir une direction révolutionnaire que lorsqu’elle est hégémonique, donc, lorsque le Parti communiste est un parti de masses suffisamment développé. Dans cette lutte, il faut différencier la conquête d’une direction hégémonique — la transformation en parti de masses — et la conquête d’une direction révolutionnaire — la révolution. Mais, sans hégémonie dans les masses, la direction politique du Parti communiste ne peut pas se transformer en direction réellement révolutionnaire, dans la forme et le fond. Sans hégémonie du Parti communiste dans les masses, la forme révolutionnaire de lutte ne peut pas devenir la forme dominante (principale) de lutte des masses ; or, si la forme révolutionnaire reste une forme encore dominée (secondaire) de lutte des masses, alors elle doit aussi rester une forme encore protorévolutionnaire, c’est-à-dire plus ou moins réformiste. Une forme révolutionnaire de lutte qui n’engage encore qu’une minorité de la lutte des masses reste nécessairement moins violente, directe et ouverte qu’une forme réellement révolutionnaire de lutte, qui engage la majorité ou la totalité de la lutte des masses. Une lutte dont la forme n’est pas encore réellement révolutionnaire ne peut elle-même pas encore réaliser un fond réellement révolutionnaire, en tant que tel (en tant que lutte effective pour le pouvoir).

Si nous défendons que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité plus d’un siècle après leurs formulations, nous ne pouvons tenir une telle position qu’en précisant que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité dans les conditions qu’elles exposent elles-mêmes. Celles et ceux qui défendent les Thèses sur la tactique comme une énumération d’impératifs absolus n’ont qu’une compréhension unilatérale de celles-ci. Ce qui est retenu, c’est la nécessité immédiate de lutter pour devenir un parti de masses, et donc de s’investir en priorité dans les syndicats (comme l’Internationale communiste le note très justement et explicitement). Ce qui est oublié, c’est tout ce qui crée cette nécessité ! Les Thèses sur la tactique n’expriment pas des injonctions de principe, absolues, mais des moyens à des fins tactiques, qui sont elles-mêmes des moyens à des fins stratégiques — celles de la révolution communiste. Ce sont ces fins tactiques et stratégiques qui ont été oubliées par des lectures superficielles ou opportunistes.

Les fins tactiques et stratégiques des Thèses sur la tactique requièrent des partis de masses puissants pour être réalisées. Quelles sont les fins tactiques et stratégiques des Thèses sur la tactique ?

« Les Partis communistes ne peuvent se développer que dans la lutte. Même les plus petits des partis communistes ne doivent pas se borner à la simple propagande et à l’agitation. Ils doivent constituer, dans toutes les organisations de masses du prolétariat, l’avant-garde qui montre aux masses retardataires, hésitantes — en formulant pour elles des buts concrets de combat, en les incitant à lutter pour réclamer leurs besoins vitaux — comment il faut mener la bataille et qui par là leur révèle la traîtrise de tous les partis non communistes. C’est seulement à condition de savoir se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats, que les partis communistes peuvent gagner effectivement les grandes masses prolétariennes à la lutte pour la dictature.

Toute l’agitation et la propagande, toute l’action du Parti communiste doivent être pénétrées de ce sentiment que, sur le terrain du capitalisme, aucune amélioration durable de la situation de la masse du prolétariat n’est possible ; que seul le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État capitaliste permettront de travailler à améliorer la situation de la classe ouvrière et à restaurer l’économie nationale ruinée par le capitalisme.40 »

« À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.

Dans la mesure où la lutte pour ces revendications embrasse et mobilise des masses de plus en plus grandes, dans la mesure où cette lutte oppose les besoins vitaux des masses aux besoins vitaux de la société capitaliste, la classe ouvrière prendra conscience de cette vérité que si elle veut vivre, le capitalisme doit mourir. Cette constatation fera naître en elle la volonté de combattre pour la dictature. C’est la tâche des Partis communistes d’élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles. […] Dans la mesure où les luttes pour des revendications partielles, où les luttes partielles des divers groupes d’ouvriers grandissent en une lutte générale de la classe ouvrière contre le capitalisme, le Parti communiste a le devoir de proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire.41 »

« Le Parti communiste, comme représentant de l’intérêt général de la classe ouvrière, ne saurait se borner à reconnaître et à faire valoir par la propagande cet intérêt commun. Il ne peut représenter efficacement cet intérêt général qu’en menant dans certaines circonstances le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière.42 »

« Le caractère de la période de transition fait un devoir à tous les partis communistes d’élever au plus haut point leur esprit de combativité. Chaque combat isolé peut aboutir à un combat pour le pouvoir. Le Parti ne peut acquérir ce mordant nécessaire que s’il donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir. Les organes et les manifestes du Parti communiste ne doivent pas être des publications académiques qui cherchent à prouver théoriquement la justesse du communisme ; ils doivent être des cris d’appel à la révolution prolétarienne. L’action des communistes dans les parlements ne doit pas tendre à discuter avec l’ennemi ou à le persuader, mais à le démasquer sans réserve et sans merci, à démasquer les agents de la bourgeoisie, à secouer la volonté de combat des masses ouvrières et à amener les couches petites-bourgeoises, semi-prolétariennes du peuple à se joindre au prolétariat. Notre travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines. Ce n’est que lorsque le Parti, dans toutes ses manifestations de vie et dans toutes ses formes d’organisation, sera la volonté de combat faite corps, qu’il sera en mesure d’accomplir sa mission dans les moments où les conditions nécessaires à de plus grandes actions combatives seront réunies.

Là où le Parti communiste représente une force massive, où son influence s’étend au-delà des cadres de ses organisations propres de Parti, sur les larges masses ouvrières, il a le devoir d’inciter par l’action les masses ouvrières au combat. De grands Partis de masses ne sauraient se contenter de critiquer la carence d’autres Partis et d’opposer les revendications communistes aux leurs. C’est sur eux, en tant que partis des masses, que repose la responsabilité du développement de la révolution. Là où la situation des masses ouvrières devient de plus en plus intolérable, les Partis communistes doivent tout essayer pour porter les masses ouvrières à défendre leurs intérêts par la lutte. En présence de ce fait qu’en Europe occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, où par conséquent on ne saurait compter jusqu’à nouvel ordre sur des mouvements spontanés que dans des cas très rares, les Partis communistes ont le devoir, en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat, et si les Partis non communistes sont contraints de participer à ce combat, la tâche des communistes consiste à préparer d’avance les masses ouvrières à une trahison possible de la part de Partis non communistes pendant l’une des phases ultérieures du combat, à tendre le plus possible la situation et à l’aggraver afin d’être capable de continuer le combat, le cas échéant, sans les autres Partis (voir la lettre ouverte du VKPD, qui peut servir de point de départ exemplaire pour d’autres actions). Si la pression du Parti communiste dans les syndicats et dans la presse ne suffit pas pour entraîner le prolétariat au combat sur un front unique, c’est alors le devoir du Parti communiste d’essayer d’entraîner tout seul de grandes fractions des masses ouvrières. Cette politique indépendante consistant à faire défendre les intérêts vitaux du prolétariat par sa fraction la plus consciente et la plus active ne sera couronnée de succès, ne réussira à secouer les masses retardataires que si les buts du combat découlant de la situation concrète, sont compréhensibles aux larges masses, et si ces masses voient dans ces buts leurs buts propres, tout en n’étant pas encore capables de combattre pour eux.

Le Parti communiste ne doit cependant pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, à parer les coups destinés aux masses ouvrières. Le Parti communiste est, dans la période de la révolution mondiale, de par son essence même, un Parti d’attaque, un Parti d’assaut contre la société capitaliste ; il a pour devoir, dès qu’une lutte défensive prend contre la société capitaliste, de la profondeur et de l’ampleur, de l’agrandir en une offensive. Le Parti a de plus le devoir de tout faire pour conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive, là où les conditions favorables sont données.

Celui qui s’oppose en principe à la politique de l’offensive contre la société capitaliste viole les directives du communisme.43 »

Ci-dessus, l’Internationale communiste expose les raisons pour lesquelles les Partis communistes doivent être des partis de masses (et de classe) pour pouvoir être des partis révolutionnaires, ainsi que le contenu d’une direction politique authentiquement communiste dans les masses, c’est-à-dire d’une direction révolutionnaire en puissance.

L’entreprise à laquelle l’Internationale communiste appelle les Partis communistes dans ses Thèses sur la tactique n’est rien de moins que de mener une politique « révolutionnaire dans le fond » systématique, planifiée et acharnée.

Premièrement, la politique d’un Parti communiste est « de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale », de « [révéler] la traîtrise de tous les partis non communistes », de « [mener] le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière », pour « vaincre l’opportunisme ».

Deuxièmement, la politique d’un Parti communiste est de « tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et [de] les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées », de « [donner] à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir », ainsi que le « travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines ».

Troisièmement, la politique d’un Parti communiste est d’« élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles », de « proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire », selon « un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne », de « se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats » et « en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat », pour « conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive ».

L’Internationale communiste donne donc comme devoir aux « vrais » Partis communistes de défaire l’opportunisme et de diriger le prolétariat, selon un plan systématique et offensif sur tous les terrains, notamment celui des syndicats. La réalisation de ces devoirs doit faire d’un « vrai » Parti communiste le parti révolutionnaire.

Ces fins tactiques et stratégiques sont la raison d’être des Thèses sur la tactique, ce n’est que dans leur réalisation que les impératifs qu’elles édictent trouvent leur sens révolutionnaire. Nous posons donc une question simple : « ces fins sont-elles réalisées ou réalisables, aujourd’hui en France ? » Notre réponse univoque est : « Non ». Cette question en implique une seconde : « si ces fins ne sont ni réalisées ni réalisables, aujourd’hui en France, alors les moyens assignés à la réalisation de ces fins sont-ils effectifs ? » Par exemple, pourquoi est-ce que la conquête des masses et des syndicats serait toujours effective, comme fin, dans une situation concrète où cette conquête n’est ni réalisée ni réalisable ? Si les moyens indiqués dans les Thèses sur la tactique pour la conquête des masses et des syndicats sont toujours effectifs, comme moyens, alors pourquoi leur fin n’est-elle pas effective, elle aussi ? Où est la défaite de l’opportunisme et la direction du prolétariat, selon un plan systématique et offensif, vers la révolution ?

Poser une telle question paraît ridicule, car une telle question est ridicule dans notre situation d’anémie extrême du mouvement communiste, aujourd’hui en France. Pourtant, ce qui est bien plus ridicule que cette question, c’est de ne pas comprendre que tout moyen correspond à une fin déterminée, qu’une prescription n’est juste qu’autant que sa vérification est juste ; toute action n’est engagée que pour un résultat voulu, plus ou moins prévu à l’avance, et se vérifie comme bonne ou mauvaise selon le résultat obtenu. Or, la relation de causalité entre les moyens et les fins, par laquelle ces moyens se justifient en tant que tels, ne se vérifie pas aujourd’hui en France. Les actions engagées ne causent pas les effets escomptés — ceux des Thèses sur la tactique — ou les effets escomptés ne sont pas les bons — d’autres que ceux des Thèses sur la tactique.

Les Thèses sur la tactique ne sont valides que dans la mesure où les conditions (prémisses) qu’elles posent sont valides : la réalisation d’une politique révolutionnaire (dans le fond), par un Parti communiste. Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être divisées entre, d’une part, les moyens, et d’autre part, les fins ; les moyens et les fins sont inextricablement liés dans une relation de causalité dialectique ! Les moyens des Thèses sur la tactique ne sont applicables en tant que politique révolutionnaire, c’est-à-dire justes, que pour les fins des Thèses sur la tactique. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer des moyens qui ne réalisent pas et ne peuvent pas réaliser leurs fins. Or, les fins des Thèses sur la tactique ne sont ni réalisées ni réalisables, dans notre situation concrète ; donc, les moyens à ces fins ne se justifient plus, dans notre situation concrète.

Vouloir appliquer les méthodes recommandées par les Thèses sur la tactique sans être capable de réaliser ces méthodes — de transformer ces moyens en fins — est absurde. C’est précisément dans cette absurdité que tombent les économistes, pour qui la conquête des masses et des syndicats est la tâche principale absolue, dans l’abstrait. Les économistes ne se posent pas la question de « pourquoi faire ? » ; les économistes ne se posent donc pas non plus la question de « comment faire ? » Sans éducation ni organisation communistes supérieures, c’est-à-dire sans Parti communiste, « conquérir » les masses et les syndicats n’est possible, dans une certaine mesure, qu’avec une politique réformiste, mais c’est impossible avec une politique révolutionnaire ! Parce que les opportunistes oublient « pourquoi » il faut conquérir les masses et les syndicats, les opportunistes oublient aussi « comment » conquérir les masses et les syndicats. Les économistes font comme les réformistes parce qu’ils ne savent pas pourquoi ni comment faire autrement.

La lecture économiste des Thèses sur la tactique est d’autant plus terrible que l’Internationale communiste met explicitement en garde les Partis communistes contre le risque d’une pratique non révolutionnaire dans les masses et les syndicats, ou d’une préparation révolutionnaire insuffisante. Dans les Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, ces mises en garde sont les suivantes.

Sur le contenu de l’agitation et de la propagande :

« Notre tâche la plus importante avant le soulèvement révolutionnaire déclaré, est la propagande pour l’agitation révolutionnaire. Cette activité et son organisation est menée souvent encore, pour la plus grande partie, à l’ancienne manière formaliste. Par des manifestations occasionnelles, par des réunions de masses et sans souci particulier du contenu révolutionnaire concret des discours et des écrits.44 »

Sur le contenu de la participation aux syndicats :

« La pratique du mouvement syndical a montré que les noyaux et fractions communistes sont assez souvent confus et ne savent que faire lorsqu’ils sont mis en présence des plus simples questions du jour. Il est facile, quoique bien stérile de ne faire toujours que prêcher les principes généraux du communisme pour tomber dans la voie tout à fait négative d’un syndicalisme vulgaire dans les premières questions concrètes venues. Par de pareilles actions, on ne fait que faciliter le jeu des dirigeants de l’Internationale Jaune d’Amsterdam.45 »

Sur la lutte contre le réformisme et l’opportunisme :

« Il n’y a rien à espérer d’aucune espèce d’entretiens avec les chefs des syndicats, de même qu’avec ceux des différents partis ouvriers sociaux-démocrates et petits-bourgeois. Contre ceux-là on doit organiser la lutte avec toute son énergie. Mais le seul moyen sûr et victorieux de les combattre consiste à détacher d’eux leurs adeptes et à montrer aux ouvriers l’aveugle service d’esclaves que leurs chefs social-traîtres rendent au capitalisme. On doit donc, autant que possible, mettre d’abord ces chefs dans une situation où ils seront obligés de se démasquer, et les attaquer, après ces préparatifs, de la façon la plus énergique.46 »

De plus, dans les syndicats :

« Si le mouvement a pris surtout un caractère syndical, il faut avant tout s’appliquer à augmenter notre influence dans les syndicats, en prescrivant à nos fractions communistes de s’attaquer, après bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d’ordre de notre Parti.47 »

Les « communistes » qui pensent que la reconstruction d’un parti de cadres professionnel n’est pas leur tâche la plus importante, ou qu’un Parti communiste existe déjà, aujourd’hui en France, se placent ainsi devant un paradoxe : s’il n’est pas nécessaire de reconstruire un Parti communiste, alors pourquoi n’y a-t-il pas de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats, aujourd’hui en France ? Si leur réponse est qu’il y a déjà une politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats, aujourd’hui en France, alors où est-elle, et pourquoi ne porte-t-elle aucun résultat depuis des décennies ? Si leur réponse est que le Parti communiste est encore en construction, leur inconséquence n’est que plus évidente ; car, le Parti communiste se reconstruit dans les masses et les syndicats avec la politique révolutionnaire, en rupture avec leur politique réformiste ! L’absence de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats est la meilleure preuve de l’inexistence du Parti communiste, et donc de l’impératif de sa reconstruction. Dans la reconstruction du Parti communiste, dénigrer les masses et les syndicats est contre-révolutionnaire (c’est la « première école » de l’éducation et de l’organisation communistes), mais idolâtrer les masses et les syndicats est tout autant contre-révolutionnaire.

Sans avant-garde, la politique d’avant-garde ne peut pas exister dans les luttes économiques et syndicales, la participation aux luttes économiques et syndicales ne peut donc être qu’une politique plus ou moins spontanée. Quand cette dernière n’a déjà plus rien à nous apprendre, quand la lutte ne peut ni devenir plus révolutionnaire ni nous rendre plus révolutionnaires, par notre participation à celle-ci, les communistes doivent accepter que cette participation n’est alors plus qu’un devoir secondaire jusqu’à avoir changé la situation par un effort interne. À l’époque de la reconstruction du Parti, les communistes seront placés plusieurs fois dans une telle situation.

Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être lues à moitié (unilatéralement) ni extraites de leur contexte historique (abstraitement, absolument) sans que cette lecture ne les vide de tout leur sens révolutionnaire : lire les solutions concrètes aux problèmes concrets d’une situation concrète comme un dogme impotent. Les Thèses sur la tactique n’ont un sens révolutionnaire que si les conditions qui les rendent applicables, réalisables, dans leur propre contexte historique existent aussi dans le nôtre ; or, la condition principale de leur application, de leur réalisation, est l’existence d’un Parti communiste, en premier lieu. À qui s’adressent les Thèses sur la tactique ? Aux Partis communistes. Les Thèses sur la tactique portent sur la tactique des Partis communistes. Tout l’objet des Thèses sur la tactique est de transformer les partis de cadres en partis de masses, et les partis de masses en partis révolutionnaires. Cette perspective est-elle possible, aujourd’hui en France, sans Parti communiste ? Non.

Il serait erroné et aberrant de reprocher à telle ou telle secte communiste de ne pas porter le contenu des Thèses sur la tactique, jusqu’à la victoire. En revanche, ce qui peut à raison leur être reproché, c’est de ne pas comprendre les implications stratégiques profondes de leur propre incapacité à porter ce contenu, et leur liquidation subséquente dans l’économisme et le (para)syndicalisme.

Nous revenons donc à nos conclusions :

  • la nécessité de reconstruire un parti communiste de cadres professionnels, une avant-garde politique révolutionnaire (dans le fond, pour commencer) ;
  • la nécessité de s’éduquer et de s’organiser dans et hors du mouvement ouvrier, selon ce qui sert le mieux le développement de la théorie et de la pratique révolutionnaires ;
  • la nécessité de lutter à destination du mouvement communiste lui-même, pour la formation de cadres communistes professionnels.

Dans cette tâche éminemment difficile et complexe, nous ne perdons de vu les leçons universelles et immédiates ni des Thèses sur la tactique ni de La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » ni des autres documents relatifs à « l’ère du Parti communiste ». Cependant, pour la reconstruction dudit Parti communiste, nous nous en remettons principalement à Que faire ? et aux autres documents relatifs à « l’ère des petits cercles » (la kruzhkovshchina), c’est-à-dire l’époque de développement du mouvement communiste dans laquelle nous sommes toujours.

Conclusion

La reconstruction du Parti, ce n’est pas essayer d’être « le Parti en miniature ». Le Parti ne peut pas être vulgairement préfiguré, jusqu’à prendre réalité ; si la préfiguration peut être une tactique, ce n’est pas une stratégie. Imiter le Parti, pour devenir le Parti, n’est pas une méthode correcte pour sa reconstruction ; il n’y a pas de raccourcis, il faut commencer par le commencement. Cette tautologie mérite d’être énoncée, car aujourd’hui, le mouvement communiste tente de commencer par la fin : reconstruire le Parti en essayant d’être comme le Parti, de faire comme le Parti. Or, seul un parti peut devenir le Parti, et la construction du premier — la formation de cadres, par les sectes — est une tâche très différente de la construction du second — la direction des masses, par un parti. C’est toute l’importance de comprendre l’évolution du mouvement communiste, des sectes vers le Parti, car dans cette transformation, nos tâches se transforment aussi. Une stratégie n’a rien d’une liste de cases à cocher, absolue et abstraite ; c’est une direction vers laquelle il faut trouver notre propre chemin, depuis là où nous sommes.

Nous ne statuons pas sur la forme exacte que prendra le Parti ni les structures qui le précéderont, car nous ne pouvons pas répondre à ces questions. Les étapes de développement du Parti, du parti de cadres au parti de masses, ne définissent que des niveaux d’éducation et d’organisation du mouvement communiste, des sauts qualitatifs dans ce développement. La forme déterminée que prendront ces catégories historiques, soit-elles nécessaires et universelles, ne pourra être définie que dans les conditions historiques déterminées qui les produiront. Le parti de cadres, de masses ou de classe sont des étapes de développement du Parti, mais ce ne sont pas des formules — ahistoriques — que nous pourrions répliquer mécaniquement. La forme des étapes de développement du Parti est, jusqu’à un certain point, contingente et déterminée par rapport à leur fond : ces mêmes étapes peuvent se matérialiser avec des qualités différentes en plus de leurs qualités essentielles. La forme a elle aussi une nécessité et une universalité, mais la forme est plus concrète que le fond ; elle est donc plus irréductible à l’abstraction en lois historiques que le fond. Par exemple, la révolution doit avoir une forme violente, mais la violence en question peut varier du tout au tout d’une révolution à l’autre. C’est la raison pour laquelle nous parlons plus du fond que de la forme lorsque nous parlons de la nécessité et de l’universalité du Parti. Nous ne statuons que sur le fond essentiel qu’auront le Parti et les structures qui le précéderont, car nous pouvons et devons répondre à ces questions.

La progression que nous décrivons n’est pas une évolution linéaire (mécanique), mais une évolution tendancielle (dialectique). Établir une stratégie selon une tendance historique — la recomposition du mouvement communiste avec l’intensification de la lutte de classe du prolétariat — ce n’est pas croire que la réalité peut se réduire à un enchaînement prévisible d’étapes successives. Lorsque nous affirmons la nécessité et l’universalité objective du Parti, nous ne jouons pas aux prophètes.

Le parti ouvrier, selon Marx et Engels, n’est pas le parti révolutionnaire, selon Lénine ; ils appartiennent à deux époques différentes du développement du capitalisme et de la lutte de classe du prolétariat. Cependant, le parti révolutionnaire n’est que le parti ouvrier de notre époque, celle des guerres impérialistes et des révolutions prolétariennes. Marx et Engels n’étaient pas léninistes avant Lénine, mais le léninisme n’est que le développement du marxisme après Marx et Engels.

Pour un exposé synthétique rigoureux de ce qu’est et n’est pas un Parti communiste, nous recommandons à toutes et tous une lecture attentive de la huitième partie Des principes du léninisme de Staline (1924), « Le Parti » :

« Avant la révolution, dans la période de développement plus ou moins paisible, où les partis de la IIe Internationale étaient la force dominante dans le mouvement ouvrier, et où les formes parlementaires de lutte étaient considérées comme les principales, — dans ces circonstances, le Parti n’avait pas et ne pouvait pas avoir l’importance sérieuse et décisive qu’il a acquise par la suite au cours des batailles révolutionnaires ouvertes. Défendant la IIe Internationale contre les attaques dont elle est l’objet, Kautsky dit que les partis de la IIe Internationale sont un instrument de paix, et non de guerre ; que précisément pour cette raison, ils n’ont pas été à même d’entreprendre quoi que ce fût de sérieux pendant la guerre, dans la période des actions révolutionnaires du prolétariat. C’est tout à fait exact. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que les partis de la IIe Internationale ne sont pas bons pour la lutte révolutionnaire du prolétariat ; qu’ils ne sont pas des partis de combat du prolétariat, menant les ouvriers à la conquête du pouvoir, mais un appareil électoral, approprié aux élections parlementaires et à la lutte parlementaire. Voilà ce qui explique justement le fait que, dans la période de domination des opportunistes de la IIe Internationale, l’organisation politique fondamentale du prolétariat n’était pas le parti, mais le groupe parlementaire. On sait qu’à cette époque, le parti était en fait un appendice du groupe parlementaire et un clément destiné à la servir. Il est à peine besoin de démontrer que, dans ces conditions, avec un tel parti à la tête, il ne pouvait être même question de préparer le prolétariat à la révolution.

Mais la situation a radicalement changé avec l’avènement de la nouvelle période. La nouvelle période est celle des collisions ouvertes entre les classes, la période des actions révolutionnaires du prolétariat, la période de la révolution prolétarienne et de la préparation directe des forces au renversement de l’impérialisme, à la prise du pouvoir par le prolétariat. Cette période pose devant le prolétariat des tâches nouvelles : réorganisation de l’ensemble du travail du Parti, selon un mode nouveau, révolutionnaire ; éducation des ouvriers dans l’esprit de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir ; préparation et rassemblement des réserves ; alliance avec les prolétaires des pays voisins ; établissement de liens solides avec le mouvement de libération des colonies et des pays dépendants, etc., etc. Croire que ces nouvelles tâches peuvent être accomplies avec les forces des vieux partis sociaux-démocrates, éduqués dans les conditions paisibles du parlementarisme, c’est se vouer à un désespoir sans fond, à une défaite inévitable. Demeurer avec de telles tâches sur les bras, avec les vieux partis en tête, c’est demeurer en état de désarmement complet. Il est à peine besoin de démontrer que le prolétariat ne pouvait admettre une pareille situation.

De là, la nécessité d’un nouveau parti, d’un parti combatif, révolutionnaire, suffisamment courageux pour mener les prolétaires à la lutte pour le pouvoir, suffisamment expérimenté pour se retrouver dans les conditions complexes d’une situation révolutionnaire et suffisamment souple pour contourner les écueils de toute sorte sur le chemin conduisant au but.

Sans un tel parti, on ne saurait même songer à renverser l’impérialisme, à conquérir la dictature du prolétariat.

Ce nouveau parti, c’est le Parti du léninisme.48 »

Ce « parti nouveau », que définit Lénine en 1920 dans son Rapport sur le rôle du Parti Communiste et dont parle Staline en 1924 dans Des principes du léninisme, c’est celui dont la révolution communiste a besoin. Ce « parti nouveau », c’est celui qui a lui-même besoin du « parti de professionnels », que défend Lénine en 1902 dans Que faire ?, sur lequel et par lequel s’édifier.

Les documents produits par Lénine entre 1900 et 1904, en préparation ou en bilan du IIe (en réalité le Ier) Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), à la tête desquels Que faire ?, sont paradoxaux. D’une part, peu de documents de Lénine sont aussi spécifiquement liés aux réalités d’une période particulière — la transition des « petits cercles » au Parti — d’un mouvement communiste particulier — l’Empire russe du tout début du XXe siècle. D’autre part, peu de réalités sont aussi proches de celles de notre propre période particulière que celles sur lesquelles écrit spécifiquement Lénine dans ces documents. Ce que critique Lénine dans ces documents, c’est-à-dire l’état de dispersion pratique et théorique du mouvement communiste, résonne intensément avec ce que vivent les communistes en France (et ailleurs) depuis plusieurs décennies : séparation du mouvement ouvrier, division en « petits cercles » concurrents (et parfois éphémères), domination de l’opportunisme spontanéiste de droite et de « gauche », stagnation dans des méthodes de lutte et d’organisation artisanales, etc. Lénine décrit du plus abstrait et général, jusqu’au plus concret et particulier, comment sortir de cette impasse. Plus paradoxal encore, ces documents sont peu étudiés, ou ne sont pas pris au sérieux (comme nous l’avons vu, des « léninistes » n’en retiennent au mieux qu’une passion intemporelle pour le journal papier49). Si personne ne défend une interprétation anachronique de ces documents (ou d’aucun autre), il nous paraît primordial de leur reconnaître toute leur pertinence dans notre période actuelle.

Ci-dessous, nous reproduisons en intégralité ce que nous avons écrit dans Sur Unité communiste (2023) sur « la reconstitution d’une opposition extraparlementaire, vers la reconstruction du Parti » :

« Nous admettons comme seule voie vers la révolution, la constitution d’une opposition extraparlementaire (ou extra-institutionnelle), c’est-à-dire en dehors du régime bourgeois et contre celui-ci. Cette opposition doit être politique et capable de mener avec succès un travail autant ouvert que clandestin. Ce n’est qu’en se constituant indépendant des institutions bourgeoises que l’on peut sortir de l’impuissance. Il n’y aura aucun salut dans les fantasmes du réformisme ou de l’action directe, il faut abandonner ces mirages et accepter de combattre avec endurance pour construire un rapport de force avec la dictature bourgeoise. Celui-ci ne doit pas être contre X ou Y fraction de la bourgeoisie, mais contre l’entièreté du régime bourgeois. Cette construction est lente car on ne peut pas “invoquer” une telle opposition.

Il faut œuvrer à reconquérir une autonomie politique de classe, en proposant notre propre cadre de discours en rupture avec celui de la bourgeoisie, et avec lui nos propres mots d’ordre révolutionnaires. C’est cette opposition qui doit créer, proposer et appliquer le programme communiste, autant en luttant pour des changements immédiats qu’en préparant la prise du pouvoir.

Avant la situation révolutionnaire qui met à l’ordre du jour cette prise du pouvoir, la pratique de l’opposition communiste est confinée à une forme principalement réformiste (même lorsqu’elle est illégale). Elle ne peut pas directement arraisonner et résoudre la question du pouvoir, mais elle doit rester révolutionnaire dans le fond, c’est-à-dire toujours dans cette perspective et selon ces objectifs — la prise du pouvoir. Cette boussole, c’est celle qui nous permet de garder le cap juste, même lorsque nous sommes perdus et que l’on navigue à vue dans la lutte des classes. C’est celle qui nous permet d’éviter les Charybde et Scylla de la déviation de droite et de gauche. Rester sourd autant aux sirènes gauchistes que droitières, sur les récifs de l’opportunisme, qui ne peuvent nous mener qu’au naufrage : le sacrifice de notre autonomie politique de classe et du mouvement révolutionnaire.

L’on n’évalue pas une structure en jugeant sa dimension quantitative (sa taille, ses moyens), mais sa dimension qualitative (son rôle, ses perspectives). Ces deux aspects sont interdépendants, mais pour mesurer la pertinence et l’avancement politique, il faut s’arrêter d’abord ce qui est accumulé (qualité) avant de s’attarder sur l’état de cette accumulation (quantité). Ce qui prime, c’est de savoir ce qu’est une organisation dans la lutte des classes, avant de savoir son échelle. C’est-à-dire son rapport au Capital, au régime bourgeois, à la conquête du pouvoir, etc., avant son importance dans ce rôle donné. Une gigantesque organisation réformiste ou opportuniste n’a aucune utilité pour la victoire du prolétariat : le contenu prévaut toujours sur le contenant. Notre critère est celui du rapport au régime bourgeois, donc celui de l’opposition extraparlementaire.

Pour cette opposition, la culture militante de la sécurité n’est ni la dernière des préoccupations immédiates ni un problème stratégique secondaire. Au-delà des fantasmes, l’enjeu n’a rien d’accessoire. D’une part, il implique d’être capable de rester efficacement hors de portée des radars de l’État, et de pouvoir encaisser ses coups sans déroute. D’autre part, l’autonomie politique de classe ne peut pas exister dans la mesure accordée par la légalité bourgeoise, si elle n’est que négociée avec l’État de la classe dominante (sur un terrain fatalement à notre désavantage). Ainsi, les principes de prudence et de résilience sont d’une importance première, car sans eux, l’opposition est tributaire de la clémence du régime bourgeois, et ne peut donc pas être libre de ses pensées, de ses dires et de ses actes. Préparer et faire la révolution sont les actes les plus illégaux qui puissent être. Dans la formation communiste, les problèmes concrets du militantisme révolutionnaire ne peuvent pas être repoussés aux calendes grecques (remis à jamais). La qualité du potentiel révolutionnaire d’une structure se mesure aussi avec le sérieux que celle-ci accorde au problème de la clandestinité et de la violence révolutionnaire.

L’opposition extraparlementaire doit trouver son aboutissement dans le Parti communiste, c’est-à-dire son plus haut niveau d’organisation. Il doit pour mériter son nom gagner l’hégémonie dans les masses populaires et être capable d’impulser et de revendiquer avec succès une direction d’avant-garde selon une ligne authentiquement communiste. Il est l’antithèse des diverses nuances de partis bourgeois qui cherchent à maintenir le régime bourgeois, en le défendant ou en n’acceptant de le changer que superficiellement. C’est le Parti qui nous permet d’appliquer le programme communiste, car sans lui on ne peut que le préparer sans être capable de l’aboutir.

Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’était trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience —, se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.

Il constitue un centre — au sens de pôle de direction — théorique, politique et idéologique. Son rôle n’est ni de remplacer le mouvement de la classe ni d’usurper son autonomie en imposant sa direction. Celle-ci doit être au contraire gagnée en incarnant les besoins politiques et en offrant une idéologie qui correspond aux désirs révolutionnaires du peuple. À proprement parler, le Parti revendique et se place dans un rôle de direction hégémonique, mais ce rôle devient reconnu et effectif seulement lorsque l’hégémonie est conquise et que les masses révolutionnaires placent le Parti à leur direction. Sans ce commandement capable non seulement d’orienter, mais aussi de diriger les masses révolutionnaires, préalablement prêt à être porté à cette fonction, la spontanéité d’un soulèvement ne peut que hasardeusement s’en improviser un. Ce dernier ne sera pas plus démocratique ou plus radical, mais il sera certainement moins perspicace, moins organisé et moins expérimenté. Il sera incapable d’être un guide face aux défis de la prise du pouvoir et de la résistance bourgeoise.

Le Parti n’est pas un corps étranger à la société, une structure parasitaire qui viendrait usurper le rôle du peuple et du prolétariat. Ce n’est pas un bloc surplombant et étouffant le mouvement révolutionnaire. C’est tout au contraire son produit immédiat. Il n’est jamais “pur” ni “parfait”, il n’est pas plus omniscient qu’omnipotent, et il reste irrémédiablement traversé par des idées et intérêts contradictoires. Mais car c’est la forme d’organisation la plus compétente, malgré sa faillibilité, il reste un sine qua non, qu’on le veuille ou non. Il peut s’égarer dans l’opportunisme et basculer dans la contre-révolution, mais il ne fait sur cette question pas exception à toutes les autres structures sociales (y compris les plus informelles et spontanées), car nul n’échappe à la lutte des classes et ses bouleversements parfois imprévisibles.

Le Parti n’est pas à la queue du mouvement des masses — dans l’attentisme ou le suivisme —, car il est actif dans la lutte des classes et a sa propre autonomie, mais il n’est jamais détaché des masses ou opposé aux intérêts qu’elles expriment. Sa radicalité n’est pas une abstraction coupée de l’état de la lutte des classes et de la conscience du peuple à un moment donné, c’est celle de toujours porter la ligne la plus révolutionnaire et d’avoir la conscience la plus avancée (donc communiste) de celui-ci.

Nier le Parti et son rôle de direction, c’est s’aliéner complètement (l’impuissance), en refusant le risque de s’aliéner partiellement (que le Parti ne serve plus sa classe). Idem quant à la question de l’État pendant la période de transition. Pour ne pas se condamner à une défaite certaine — sans le Parti et l’État du prolétariat —, il faut accepter une défaite potentielle — celle du Parti et de l’État du prolétariat. Il n’y a jamais de garanties, mais il y a des impasses et des voies possibles.

Le Parti n’est pas moins impératif maintenant, que demain, hier, ou avant-hier. Ce n’est pas une forme d’organisation entre autres formes d’organisation, mais bien la forme d’organisation historiquement universelle au prolétariat, à l’époque du capitalisme. Universelle, car c’est la seule structure capable de remplir les tâches dévolues au prolétariat — celles de la révolution communiste.

Nos litanies sur le Parti, son absence et sa reconstruction, ne sont pas des lamentations messianiques. La recréation du Parti n’est pas la venue sur terre d’un idéal, mais c’est un cheminement stratégique incontournable.50 »

Post scriptum sur le parti de cadres et le parti de masses

Entre la classe et ses cadres, entre les masses et leurs chefs, il y a une relation d’unité et d’opposition dialectique. Quelle est-elle ?

Toutes les classes de l’Histoire ont formé leurs propres cadres, dans leurs conditions historiques déterminées, selon leurs intérêts historiques de classe. Les cadres du prolétariat se trouvent dans le Parti communiste, c’est là qu’elles et ils se forment et se rassemblent pour diriger la classe. Dans la relation entre une classe et ses cadres, les chefs (les cadres) sont généralement l’aspect secondaire, et les masses (la classe) sont généralement l’aspect principal : c’est pour cela que nous disons que « le peuple, le peuple seul, est la force motrice, le créateur de l’histoire universelle51 » (Mao) ou que « le peuple fait les héros52 » (Staline), et non l’inverse. Les masses s’organisent, forment et rassemblent des chefs, qui les dirigent et permettent aux masses une organisation supérieure ; ainsi de suite, les masses et les chefs de chaque classe se développent vers des niveaux d’organisation toujours supérieurs, dans la lutte des classes (c’est-à-dire, jusqu’à ce que leur classe disparaisse).

Souvent, le Parti communiste est assimilé à un parti de cadres, et un parti de masses est assimilé à un parti révisionniste. Il y aurait le parti de cadres de Lénine et de la IIIe Internationale d’un côté, et le parti de masses de Kautsky et de la IIde Internationale de l’autre. Plusieurs confusions se sont accumulées dans le mouvement communiste, au XXe et XXIe siècle.

Lorsque Lénine appelle à la construction du Parti communiste dans Par où commencer ? et Que faire ?, entre 1901 et 1902, il appelle à la construction d’un parti social-démocrate révolutionnaire, dans la IIde Internationale, sur le modèle explicite du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). La stratégie qu’il présente dans Par où commencer ? (1901) et Que faire ? (1902), mais aussi dans Les tâches urgentes de notre mouvement (1900), Lettre à un camarade (1902), puis Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), n’est pas une stratégie en alternative ou opposition à la sociale-démocratie, mais une stratégie sociale-démocrate pour les conditions particulières de l’Empire russe. Ces documents n’étaient pas des polémiques contre la sociale-démocratie, la IIde Internationale, le kautskisme, mais en leur défense (contre les économistes, puis contre les mencheviques). Quand Lénine décrit la nécessité d’une organisation de révolutionnaires, c’est-à-dire d’une organisation de cadres, il innove, mais il ne rompt pas avec la sociale-démocratie. Par exemple, Kautsky, dans Sectes ou partis de masse ? (1908) défend la construction d’un noyau de cadres social-démocrate dans les conditions particulières de l’Angleterre. Si Lénine s’est élevé contre l’orthodoxie kautskiste entre 1900 et 1904, lorsqu’il défend le parti de cadres, alors Kautsky s’est lui-même élevé contre sa propre orthodoxie en 1908.

Ce que Lénine a écrit en 1900-1904 pour un parti social-démocrate s’applique pour un Parti communiste, un parti « de type nouveau », un parti « de type léniniste », mais ce que Lénine a écrit en 1900-1904 ne l’était alors pas pour un tel parti. La définition du parti faite au début du XXe siècle pour la IIde Internationale (dans le mouvement social-démocrate), par Lénine, fait partie de celle faite deux décennies plus tard pour la IIIe Internationale, dans le mouvement communiste. Ceci dit, le Parti bolchevique, qui fut le premier Parti communiste (de type « nouveau », de type « léniniste »), et l’illustre exemple sur lequel celui-ci sera conçu pour la IIIe Internationale, n’était lui-même qu’un parti social-démocrate révolutionnaire qui n’a pas renié le marxisme lors de la guerre (inter)impérialiste. Dans les conditions particulières de l’Empire russe, la lutte entre révolutionnaires et opportunistes dans la sociale-démocratie a divisé celle-ci en deux avant la guerre (inter)impérialiste, ce qui n’est arrivé que pendant ou après cette dernière partout ailleurs en Europe. La classe ouvrière et les classes populaires de l’Empire russe ont donc pu jouir d’une direction révolutionnaire, là où celles du reste de l’Europe en ont été privées, embourbées dans le marécage de l’opportunisme belliciste ou pacifiste.

Dire que le Parti communiste est un parti de cadres, strict ou « pur », par opposition à un parti social-démocrate de masses, c’est ignorer deux choses. Premièrement, c’est ignorer que le parti de cadres élaboré dans les documents de 1900-1904 (Les tâches urgentes de notre mouvement, Par où commencer ?, Que faire ?, Lettre à un camarade, Un pas en avant, deux pas en arrière) n’était lui-même pas un Parti communiste, mais un parti social-démocrate (même si c’est à partir de celui-ci que le Parti communiste sera lui-même élaboré ultérieurement). Deuxièmement, c’est ignorer que le Parti communiste a été élaboré dans le contexte révolutionnaire de 1917-1921, où la fusion avec les larges masses prolétariennes et populaires était à l’ordre du jour dans toute l’Europe, non seulement sous la direction dudit Parti, mais aussi dans celui-ci.

Une telle interprétation du Parti communiste pose des problèmes importants dans celle de l’histoire du Parti bolchevique : lorsqu’entre 1905 et 1907, la fraction bolchevique passe d’environ 8 40053 à 46 10054 membres, gagne-t-elle 37 700 cadres en 2 ans (multiplication par 6) ? Lorsqu’entre 1907 et 1910, la fraction bolchevique tombe à environ 1 00055 membres, perd-t-elle 98 % de ses cadres en 3 ans ? Lorsqu’entre Février et Octobre 1917, le Parti bolchevique passe d’environ 24 00056 à 350 00057 membres, gagne-t-il 326 000 cadres en 8 mois (multiplication par 15) ? Lorsqu’entre Octobre 1917 et 1921, le Parti bolchevique double d’environ 350 00058 à 732 52159 membres, double-t-il son nombre de cadres en 4 ans ? Lorsque nous parlons de cadres, nous parlons de révolutionnaires professionnels, professionnalisés, c’est-à-dire d’un haut niveau de formation théorique et pratique. L’interprétation du Parti bolchevique, et par extension du Parti communiste, comme un parti purement (ou même majoritairement !) de cadres ne tient tout simplement pas face à l’examen de l’histoire du Parti bolchevique lui-même. Une telle interprétation reviendrait à liquider le sens de « cadre », c’est-à-dire à rabaisser le révolutionnaire professionnel au niveau des masses révolutionnaires.

Un « vrai » Parti communiste est fort d’au moins des dizaines de milliers de membres (comme le Parti bolchevique avant 1917), voire de centaines de milliers de membres (comme le Parti bolchevique après 1917). Un Parti communiste fort de dizaines ou de centaines de milliers de membres — car, ce sont de ces ordres de grandeur dont nous parlons ! — n’est pas fort de dizaines ou de centaines de milliers de cadres — ce qui est impossible ! Le nombre des chefs est limité par le nombre des masses. Non seulement le Parti communiste après 1917 n’était pas un parti de cadres « pur », mais le parti social-démocrate avant 1917 ne l’était pas non plus. Dans les documents de 1900-1904, ceux mêmes qui sont avancés pour justifier une telle interprétation, Lénine le rend extrêmement clair.

Lénine en 1904, dans Un pas en avant, deux pas en arrière, défend la conception du Parti qu’il a exposé en 1901-1902, dans Par où commencer ?, Que faire ? et Lettre à un camarade, contre les mencheviques qui la déforment contre lui. Alors que les mencheviques l’accusent de réserver le Parti aux « organisations de révolutionnaires », Lénine leur répond explicitement qu’il réserve aussi aux « organisations d’ouvriers » une place à l’intérieur du Parti :

« D’abord, au nombre des éléments actifs du Parti ouvrier social-démocrate on ne verra point figurer uniquement les organisations de révolutionnaires, mais toute une série d’organisations ouvrières, reconnues comme organisations du Parti.60 »

« Ce n’est pas le Parti qui doit envelopper l’organisation conspirative, comme le pensait le camarade Martov ; c’est la classe révolutionnaire, le prolétariat qui doit envelopper le parti comprenant des organisations aussi bien conspiratives que non conspiratives.61 »

« Le Parti doit s’appliquer et s’appliquera à imprégner de son esprit, à soumettre à son influence les unions corporatives, mais justement en vue de cette influence il doit distinguer entre les éléments parfaitement sociaux-démocrates (adhérant au Parti social­-démocrate) de ces syndicats et ceux qui ne sont pas tout à fait conscients ni tout à fait actifs au point de vue politique, et ne pas confondre les uns et les autres, comme le voudrait le camarade Axelrod.62 »

« [D]e larges organisations ouvrières doivent envelopper l’organisation des révolutionnaires. Je l’avais déjà signalé dans Que faire ? et j’ai développé cette idée de façon plus concrète dans la Lettre à un camarade. Les cercles d’usine, écrivais-je, “sont particulièrement importants pour nous, car la force principale du mouvement est dans la bonne organisation des ouvriers dans les grandes usines, étant donné que les grandes usines (et les grandes fabriques) englobent cette partie de la classe ouvrière qui est non seulement la plus forte numériquement, mais aussi la partie prédominante par son influence, par son développement, par son aptitude au combat. Chaque entreprise doit être notre citadelle… Le sous-comité d’usine doit s’efforcer d’englober toute l’entreprise, une portion aussi grande que possible des ouvriers, dans un réseau de cercles (ou de représentants) de toutes sortes… Il faut que tous les groupes, cercles, sous-comités, etc., soient considérés comme des comités ou comme des filiales des comités. Les uns exprimeront expressément leur désir d’être admis au Parti ouvrier social-démocrate de Russie, et ils y adhéreront à condition d’être ratifiés par le comité ; ils assumeront (par mandat du comité ou en accord avec lui) certaines fonctions, s’engageront à exécuter les directives des organismes du parti, recevront les droits attachés à la qualité de membres du Parti, seront les premiers candidats au comité, etc. D’autres n’entreront pas dans le POSDR ; ils resteront à l’état de cercles fondés par des membres du Parti, ou rattachés à tel ou tel groupe du Parti, etc.”. Les mots soulignés par moi font particulièrement ressortir que l’idée de ma formulation du § 1 est déjà nettement exprimée dans ma Lettre à un camarade. Les conditions d’admission au Parti sont expressément indiquées ici : 1o un certain degré d’organisation et 2o la ratification le comité du Parti.63 »

« D’après le degré d’organisation en général, et de clandestinité en particulier, on peut distinguer à peu près les catégories suivantes :

  1. organisations de révolutionnaires ;
  2. organisations d’ouvriers, aussi larges et aussi variées que possible (je me borne à la seule classe ouvrière, mais je suppose comme allant de soi que certains éléments des autres classes en feront également partie, dans certaines conditions), ces deux catégories forment le Parti ;
  3. organisations ouvrières se rattachant au Parti ;
  4. organisations ouvrières ne se rattachant pas au Parti, mais soumises en fait à son contrôle et à sa direction ;
  5. éléments non organisés de la classe ouvrière qui en partie se soumettent également, du moins pendant les grandes manifestations de la lutte de classe, à la direction de la social-démocratie.64 »

Il y a donc « deux catégories » d’organisation qui « forment le Parti » : les « organisations de révolutionnaires » professionnels et les « organisations d’ouvriers, aussi larges et aussi variées que possible ». Est-ce que ces deux catégories du Parti sont des catégories de cadres ? Est-ce qu’en parlant d’« organisation d’ouvriers », Lénine parle en fait d’organisations de révolutionnaires (de cadres) ouvrières et ouvriers, distinctes des organisations de révolutionnaires (de cadres) intellectuels ? Non. Pourquoi ? Parce que dans la même période, Lénine bataille pour que les ouvrières et ouvriers deviennent majoritaires dans chaque comité du Parti, c’est-à-dire dans les organisations de révolutionnaires (de cadres) préexistantes du Parti, dans lesquelles les intellectuels étaient jusqu’alors majoritaires.

Selon Kroupskaïa, dans Souvenirs sur Lénine (1926) :

« La question de l’introduction de l’élément ouvrier dans les comités fut autrement épineuse.

Vladimir Ilitch défendait cette thèse avec une chaleur particulière. Bogdanov, les “étrangers” et les littérateurs en étaient également partisans, tandis que les “comitards” s’y opposaient. Vladimir Ilitch s’emballa, les “comitards” se montrèrent pour le moins aussi emportés. Ces derniers insistèrent pour ne pas adopter de résolution à ce sujet, car on ne pouvait dire dans une résolution spéciale qu’il ne fallait pas d’ouvriers dans les comités.

Au cours des débats, Vladimir Ilitch fit cette déclaration : “Je pense qu’il convient d’envisager les choses avec plus d’ampleur. L’introduction des ouvriers dans les comités est une tâche non seulement pédagogique, mais politique. Les ouvriers ont un instinct de classe et, lorsqu’ils ont acquis une certaine expérience politique, ils deviennent assez vite des sociaux-démocrates fermes. Je serais tout à fait d’avis de faire entrer des ouvriers dans nos comités, dans la proportion de huit ouvriers pour deux intellectuels. Si le conseil, émis dans notre littérature, d’introduire, dans la mesure du possible, des ouvriers dans les comités n’a pas été suffisant, il serait utile de le donner au nom du congrès. Si vous remportez de cette assemblée une direction claire et précise, vous serez en possession d’un moyen de lutte radicale contre la démagogie : voilà la volonté nette du congrès.”

Auparavant déjà, Vladimir Ilitch avait insisté à plusieurs reprises sur la nécessité d’installer des ouvriers en aussi grand nombre que possible dans les comités. Il en avait déjà parlé en 190[2] dans sa “Lettre à un camarade pétersbourgeois”. Aussi, en défendant ce même point de vue au congrès, il s’échauffait terriblement, plaçait à tout moment des interruptions. Mikhaïlov (Postalovsky) ayant déclaré : “Ainsi, en pratique, on n’a, vis-à-vis des intellectuels, que des exigences fort minimes, tandis qu’elles sont démesurément élevées en ce qui concerne les ouvriers”, Vladimir Ilitch s’écria : “Très vrai !”, à quoi le chœur des “comitards” répondit aussitôt : “C’est faux !”

Roumiantsev ayant dit qu’il n’y avait qu’un seul ouvrier dans le comité pétersbourgeois, bien que l’action fût menée à Pétersbourg depuis une quinzaine d’années, Vladimir Ilitch cria : “C’est un scandale !”

Et ensuite, à la clôture des débats, Vladimir Ilitch expliqua : “Je ne pouvais tenir en place lorsque j’entendais dire qu’il n’y a pas d’ouvriers capables d’être membres de comité. La question traîne en longueur, le Parti est malade assurément. Il faut faire entrer les ouvriers dans les comités.” Et s’il ne s’affligea pas outre mesure de l’échec de son point de vue au congrès, ce fut uniquement parce qu’il savait que la révolution imminente guérirait infailliblement le Parti de sa phobie des comités ouvriers.65 »

Que dit Lénine lui-même, dans Lettre à un camarade ?

« Vous attirez l’attention sur l’absence de préparation sérieuse et d’éducation révolutionnaire des ouvriers avancés, sur le système dit électif défendu avec tant d’orgueil et d’acharnement par les gens du Rabotchéié Diélo au nom des principes “démocratiques”, sur le fait que les ouvriers demeurent à l’écart des activités principales.

C’est bien cela : 1) absence de préparation sérieuse et d’éducation révolutionnaire (non seulement des ouvriers, mais aussi des intellectuels), 2) application inadéquate et excessive du principe électif et 3) non-participation des ouvriers à la véritable activité révolutionnaire, c’est en cela effectivement que consiste le principal défaut, non seulement de l’organisation de Saint-Pétersbourg, mais de nombreuses autres organisations locales de notre parti.66 »

Lénine poursuit :

« [V]ous dites du comité qu’il doit diriger “l’organisation locale” (il serait mieux, peut-être, de dire : “tout le travail local et toutes les organisations locales du parti”, mais je ne m’arrêterai pas sur les détails de la formulation), et qu’il doit être composé à la fois d’ouvriers et d’intellectuels, car il est mauvais de les séparer en deux comités. C’est parfaitement et indiscutablement juste. Il ne doit y avoir qu’un seul comité du parti ouvrier social-démocrate de Russie composé de militants pleinement conscients et qui se consacrent totalement à l’activité sociale-démocrate. Il faut surtout tendre à ce que le plus grand nombre d’ouvriers possible deviennent des révolutionnaires pleinement conscients et professionnels et à ce qu’ils entrent au comité. Dans le cas d’un comité unique et non double, la question des contacts personnels des membres du comité avec de nombreux ouvriers acquiert une importance particulière. Pour diriger tout ce qui se passe dans le milieu ouvrier, il faut avoir la possibilité d’aller partout, connaître énormément de monde, avoir ses entrées partout, etc., etc. C’est pourquoi on doit trouver autant que possible dans le comité tous les principaux chefs ouvriers du mouvement ouvrier, et le comité doit diriger tous les aspects du mouvement local et régir tous les organismes, toutes les forces et toutes les ressources locaux du parti.67 »

Ci-dessus, Lénine s’oppose très énergiquement à toute distinction entre les intellectuels et les ouvrières et ouvriers dans les organisations de révolutionnaires (les comités) du Parti. Les intellectuels et les ouvrières et ouvriers doivent être organisés dans la même catégorie d’organisation du Parti, dans laquelle ils ne sont plus que des révolutionnaires professionnels (sans considération pour leur profession précédente, intellectuelle ou ouvrière). Le Parti ne doit donc avoir qu’une seule catégorie d’organisation de révolutionnaires (de comités), pour les cadres d’extraction ouvrière comme intellectuelle.

Lénine, déjà dans Que faire ?, l’explique ainsi :

« L’organisation des ouvriers doit être, en premier lieu, professionnelle ; en second lieu, la plus large possible ; en troisième lieu, la moins conspirative possible (ici et plus loin, je ne parle, bien entendu, que de la Russie autocratique). Au contraire, l’organisation des révolutionnaires doit englober avant tout et principalement des hommes dont la profession est l’action révolutionnaire (c’est pourquoi d’ailleurs, parlant d’une organisation de révolutionnaires, je songe aux révolutionnaires social-démocrates). Devant cette caractéristique commune aux membres d’une telle organisation, doit absolument s’effacer toute distinction entre ouvriers et intellectuels, et à plus forte raison entre les diverses professions des uns et des autres. Nécessairement cette organisation ne doit pas être très étendue, et il faut qu’elle soit la plus clandestine possible.68 »

Ci-dessus, Lénine clarifie toutes les confusions, s’il pouvait y en avoir, entre l’organisation des révolutionnaires professionnels et l’organisation des ouvrières et ouvriers révolutionnaires du Parti.

Lénine poursuit :

« Ce ne sont pas simplement les révolutionnaires qui, en général, sont en retard sur l’élan spontané des masses ; même les ouvriers révolutionnaires sont en retard sur l’élan spontané des masses ouvrières. Or, ce fait confirme avec évidence, même au point de vue “pratique”, non seulement l’absurdité mais aussi le caractère politique réactionnaire de la “pédagogie” qui nous est souvent servie à propos de nos devoirs envers les ouvriers. Il atteste que notre obligation première et impérieuse est de contribuer à former des révolutionnaires ouvriers qui, sous le rapport de leur activité dans le parti, soient au même niveau que les révolutionnaires intellectuels. […] C’est pourquoi nous attacher principalement à élever les ouvriers au niveau des révolutionnaires et non nous abaisser nous-mêmes au niveau de la masse ouvrière, comme le veulent les économistes […]. […]

Pour se préparer entièrement à sa tâche, l’ouvrier révolutionnaire doit devenir aussi un révolutionnaire professionnel. C’est pourquoi B.-v n’a pas raison lorsqu’il dit que l’ouvrier, étant occupé onze heures et demie à l’usine, la plupart des autres fonctions révolutionnaires (sauf l’agitation) “incombent forcément à un nombre infime d’intellectuels”. Ce n’est pas du tout “forcément” ; il en est ainsi par suite de notre état arriéré ; c’est parce que nous ne comprenons pas notre devoir, qui est d’aider tout ouvrier se faisant remarquer par ses capacités, à devenir agitateur, organisateur, propagandiste, colporteur professionnels, etc., etc. Sous ce rapport, nous gaspillons honteusement nos forces, nous ne savons pas ménager ce qu’il faut cultiver et développer avec une sollicitude particulière. Voyez les Allemands : ils ont cent fois plus de forces que nous, mais ils comprennent parfaitement que les ouvriers “moyens” ne fournissent pas trop souvent des agitateurs vraiment capables, etc. C’est pourquoi ils s’efforcent de placer immédiatement tout ouvrier capable dans des conditions lui permettant de développer à fond et d’appliquer ses aptitudes ; ils en font un agitateur professionnel, ils l’encouragent à élargir son champ d’action, à l’étendre d’une seule usine à toute la profession, d’une seule localité à l’ensemble du pays. Ainsi cet ouvrier acquiert de l’expérience et de l’habileté professionnelle ; il élargit son horizon et ses connaissances ; il observe de près les chefs politiques éminents des autres localités et des autres partis ; il s’efforce de s’élever lui-même à leur niveau et d’allier en soi la connaissance du milieu ouvrier et l’ardeur de la foi socialiste à la compétence professionnelle sans laquelle le prolétariat ne peut mener une lutte tenace contre un ennemi parfaitement dressé. C’est ainsi, et seulement ainsi, que les Bebel et les Auer surgissent de la masse ouvrière. Mais ce qui, pour une grande part, se fait tout seul dans un pays politiquement libre, doit être réalisé chez nous systématiquement par nos organisations. Tout agitateur ouvrier tant soit peu doué et “donnant des espérances” ne doit pas travailler onze heures à l’usine. Nous devons prendre soin qu’il vive aux frais du parti, qu’il puisse, quand il le faudra, passer à l’action clandestine, changer de localité, sinon il n’acquerra pas grande expérience, il n’élargira pas son horizon, il ne saura pas tenir même quelques années dans la lutte contre les gendarmes. Plus large et plus profonde devient la poussée spontanée des masses ouvrières et plus celles-ci mettent en avant non seulement d’agitateurs de talent mais d’organisateurs, de propagandistes de talent et de praticiens au meilleur sens du mot (comme il y en a si peu parmi nos intellectuels, pour la plupart assez apathiques et nonchalants à la manière russe). Lorsque nous aurons des détachements d’ouvriers révolutionnaires spécialement préparés (et, bien entendu, de “toutes les armes” de l’action révolutionnaire) par un long apprentissage, aucune police politique du monde ne pourra en avoir raison, parce que ces détachements d’hommes dévoués corps et âme à la révolution jouiront de la confiance illimitée des masses ouvrières. Et nous commettons une faute en ne poussant pas assez les ouvriers sur cette voie commune à eux et aux “intellectuels”, de l’apprentissage révolutionnaire professionnel, en les tirant trop souvent en arrière par nos discours stupides sur ce qui est “accessible” à la masse ouvrière, aux “ouvriers moyens”, etc.69 »

Si la première catégorie du Parti, celle des organisations de révolutionnaires, est déjà composée d’ouvrières et d’ouvriers, alors qu’est-ce que la seconde catégorie du Parti, celle des organisations d’ouvrières et d’ouvriers ? Les « organisations de révolutionnaires » (ou comités) auxquelles Lénine fait référence en 1904 sont les mêmes auxquelles il fait référence en 1901-1902. Les membres du Parti organisés dans les organisations d’ouvrières et d’ouvriers sont elles et eux aussi des révolutionnaires, mais ce ne sont pas des révolutionnaires professionnels ; car, par définition, elles et ils ont une autre profession que celle de révolutionnaire. Les organisations de révolutionnaires rassemblent principalement des membres du Parti « dont la profession est l’action révolutionnaire ». Les organisations d’ouvrières et d’ouvriers rassemblent principalement des membres du Parti dont la profession est une autre que l’action révolutionnaire. Dans le Parti, les révolutionnaires professionnels sont dans les organisations de révolutionnaires (la première catégorie), et les révolutionnaires non professionnels sont dans les organisations d’ouvrières et d’ouvriers (la seconde catégorie). Il procède alors que les organisations de révolutionnaires sont des organisations de cadres, et que les organisations d’ouvrières et d’ouvrier ne le sont pas.

Il est aussi absurde de dire que le Parti n’est qu’un parti de cadres que de dire que le Parti n’est qu’une organisation de révolutionnaires professionnels. Dire cela, ce n’est ni plus ni moins qu’oublier l’organisation d’ouvrières et d’ouvriers, la seconde catégorie d’organisation du Parti ; or, c’est celle-ci qui rassemble (ou doit rassembler) le plus de révolutionnaires dans le Parti. Avec le développement du Parti, c’est-à-dire avec le progrès de la fusion du mouvement ouvrier et communiste, les organisations de révolutionnaires, d’abord majoritaires (seules à la fondation du Parti), deviennent minoritaires dans le Parti ; et inversement, les organisations d’ouvrières et d’ouvriers, d’abord minoritaires (aucune à la fondation du Parti), deviennent majoritaires dans le Parti. Les cadres, d’abord l’aspect le plus développé du Parti, deviennent dominés avec le développement des masses dans celui-ci. Cela ne signifie pas que les organisations de révolutionnaires s’effacent devant les organisations d’ouvrières et d’ouvriers, seulement que ces dernières deviennent dominantes, avec le développement du Parti. Ce développement est bien sûr numérique, mais aussi politique.

Dans Par où commencer ?, Lénine explique pourquoi et comment construire une organisation de révolutionnaires. Pourquoi ? Parce que l’organisation de révolutionnaires est là où commencer la construction du Parti. Le Parti est construit « du sommet vers la base », du cercle intérieur vers le cercle extérieur, par les révolutionnaires professionnels de l’organisation de révolutionnaires. Construire le Parti, c’est d’abord construire l’organisation de révolutionnaires, car c’est celle-ci qui doit ensuite construire toutes les autres organisations du Parti. C’est l’organisation de révolutionnaires, c’est-à-dire l’organisation des chefs disciplinés, expérimentés, éduqués, etc., « dont la profession est l’action révolutionnaire », qui doit être construite en premier pour construire toutes les autres organisations du Parti. Avant d’être quoi que ce soit d’autre, le Parti est une organisation de révolutionnaires (professionnels), mais il ne reste pas seulement une organisation de révolutionnaires (professionnels). Plus le Parti grandit dans la classe ouvrière, plus le mouvement communiste fusionne avec le mouvement ouvrier, plus les intellectuels deviennent minoritaires, et plus les révolutionnaires professionnels, qui forment la quasi-totalité du Parti à sa fondation, deviennent elles et eux aussi minoritaires. Les intellectuels du mouvement communiste « pur » et les révolutionnaires professionnels de l’organisation de révolutionnaires sont, à la fondation du Parti, les mêmes personnes. L’organisation de révolutionnaires (professionnels) est la première catégorie du Parti de deux manières : chronologiquement (son ordre d’apparition dans le temps) et politiquement (son ordre hiérarchique dans le Parti).

Dans Que faire ?, Lénine ne considère les organisations d’ouvrières et d’ouvriers que comme des organisations de lutte économique en dehors du Parti. Pourquoi ? Parce qu’il polémique alors contre un courant qui veut confondre celles-ci avec les organisations de lutte politique du Parti. Pourtant, selon lui, les organisations d’ouvrières et d’ouvriers peuvent aussi être politiques dans le Parti.

Dans Un pas en avant, deux pas en arrière, Lénine argumente pour sa définition d’une ou d’un membre du Parti, proposée au IIe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), en 1903. La conception du Parti de Lénine apparaît déjà sans ambiguïté. La définition bolchevique de la ou du membre est : 1) la reconnaissance du programme du Parti ; 2) le soutien par des moyens matériels au Parti ; et 3) la participation dans une des organisations du Parti. C’est sur ce 3e point que la définition bolchevique diverge de la définition menchevique : reconnaître le programme et travailler pour le Parti « sous le contrôle et la direction » d’une des organisations du Parti (définition menchevique) ou « par sa participation personnelle dans une des organisations du Parti » (définition bolchevique) ? Les mencheviques (Martov) ont proposé une définition qui — objectivement — fond le Parti et la classe ensemble. Les bolcheviques (Lénine) ont proposé une définition qui évite toute confusion entre le Parti et le classe. Cependant, le débat entre Martov et Lénine sur la définition d’une ou d’un membre du Parti n’est pas entre la conception d’un parti de masses (menchevique) et celle d’un parti de cadres (bolchevique) : la définition menchevique défend un parti unilatéralement de masses, la définition bolchevique défend un parti principalement de masses, mais aucune de ces deux définitions ne défend un parti de cadres strict (principalement) ou « pur » (unilatéralement). La définition bolchevique d’une ou d’un membre du Parti est plus stricte que la définition menchevique, mais elle ne désigne pas pour autant une ou un cadre, ni même une aspirante ou un aspirant cadre, seulement une militante ou un militant. Si Lénine voulait construire un parti de cadres strict ou « pur », en 1900-1904, alors pourquoi sa définition d’une ou d’un membre du Parti est-elle si éloignée de la définition d’une ou d’un cadre ?

Dans les documents de 1900-1904, Lénine expose la nécessité de l’organisation de révolutionnaires, et la nécessité pour l’organisation de révolutionnaires d’être une organisation de cadres et non pas de masses. Pourquoi ? Parce qu’elle est la première organisation du Parti à construire, celle qui construit toutes les autres organisations du Parti (les organisations d’ouvrières et d’ouvriers, dans et hors de celui-ci). Le Parti est un parti de cadres avant d’être quoi que ce soit d’autre, il a une organisation de révolutionnaires professionnels (de cadres) avant d’avoir quelque autre organisation que ce soit. S’ensuit-il alors que tout le Parti, en tout temps, n’est que l’organisation de révolutionnaires professionnels (de cadres) qui est construite en premier ; et donc, que le Parti reste tout au long de son développement un parti de cadres (de révolutionnaires professionnels) ? Non. Cela apparaît clairement ci-dessus, lorsque Lénine défend les organisations d’ouvrières et d’ouvriers du Parti (donc, des organisations de membre dont la profession n’est pas révolutionnaire), alors même qu’il fustige les économistes, selon lesquels les organisations d’ouvrières et d’ouvriers devraient « l’emporter » sur les organisations de révolutionnaires.

Si Lénine et l’Internationale communiste luttaient pour des partis de cadres stricts ou « purs » pendant la période d’élaboration du Parti communiste (de type « léniniste », de type « nouveau »), alors il parait absurde que dans leurs documents de 1917-1921, particulièrement ceux du Ier, IIe et IIIe Congrès de l’Internationale communiste, ils ne parlent que de « rassembler », « fusionner », « rattacher », « englober », etc., les masses ouvrières et populaires avec ou dans le Parti, pour faire du Parti un « parti de masses » (!), mais ne font qu’évoquer la formation de cadres70. Il ne s’agit pas de dire que la majorité des masses ouvrières et populaires qui doivent être « rassemblées », « fusionnées », « rattachées », « englobées », etc., doivent l’être à l’intérieur du Parti plutôt que dans les diverses organisations de masses de celui-ci, mais qu’une partie importante de ces masses doivent aussi l’être à l’intérieur du Parti. Si ces masses, dont la conquête est la première tâche du Parti, n’ont pas aussi leur place à l’intérieur du Parti, il serait raisonnable de penser que Lénine et l’Internationale communiste se seraient donné la peine de le dire, au moins en détour !

Y a-t-il une rupture entre le Lénine de 1900-1904 et celui de 1917-1921 sur la question du parti de cadres et du parti de masses ? Est-ce que Lénine, partisan d’un Parti dans lequel la frange supérieure des masses aurait sa place, en 1900-1904, serait finalement devenu partisan d’un Parti dans lequel seuls des cadres auraient leur place, en 1917-1921 ? Cela est plus qu’improbable, étant donné le contenu des documents de Lénine et de l’Internationale de cette dernière période. Si rupture il devait y avoir, nous aurions toutes les raisons de croire qu’elle serait en faveur du parti de masses plutôt que du parti de cadres. Plus probable, il n’y a pas de ruptures significatives entre le Lénine de 1900-1904 et celui de 1917-1921 sur cette question.

L’aspect dominé au début du développement du Parti, dans les conditions de la période 1900-1904, est devenu dominant avec le développement de celui-ci, dans les conditions de la période 1917-1921 : le parti de masses, auparavant l’aspect le moins développé, est alors devenu l’aspect le plus développé.

Le Parti dirige un mouvement plus large que lui. Le Parti ne se réduit pas au mouvement, et inversement. À la tête du mouvement, il y a les cadres (les chefs), et dans le mouvement, il y a les masses (la classe). Selon Lénine, dans Lettre à un camarade :

« Le mouvement doit être dirigé par le plus petit nombre possible de groupes les plus homogènes possible, riches de l’expérience de révolutionnaires professionnels. Au mouvement doit participer le plus grand nombre possible de groupes les plus divers et les plus hétérogènes possible venus des couches les plus différentes du prolétariat (et des autres classes du peuple).71 »

Idem. Selon Lénine, dans Un pas en avant, deux pas en arrière :

« Si l’on ne considère comme membres du Parti que les adhérents aux organisations reconnues pour appartenir au Parti, les gens qui ne peuvent entrer “directement” dans aucune de ces organisations peuvent cependant militer dans une organisation qui, placée en dehors du Parti, y est néanmoins rattachée. Par conséquent, il ne saurait être question de jeter par-dessus bord, c’est-à-dire d’écarter du travail et de la participation au mouvement. Au contraire, plus fortes seront nos organisations du Parti englobant de véritables sociaux-démocrates, moins il y aura d’hésitation et d’instabilité à l’intérieur du Parti, et plus large, plus variée, plus riche et plus féconde sera l’influence du Parti sur les éléments de la masse ouvrière qui l’environnent et sont dirigés par lui. Il n’est pas permis en effet de confondre le Parti, avant-garde de la classe ouvrière, avec toute la classe. […] D’abord, au nombre des éléments actifs du Parti ouvrier social-démocrate on ne verra point figurer uniquement les organisations de révolutionnaires, mais toute une série d’organisations ouvrières, reconnues comme organisations du Parti. En second lieu, pour quelle raison et en vertu de quelle logique a-t-on pu, du fait que nous sommes un Parti de classe, conclure qu’il ne fallait pas faire de différence entre ceux qui appartiennent au Parti et ceux qui s’y rattachent ? C’est le contraire qui est vrai : étant donné les différents degrés de conscience et d’activité, il importe d’établir une différence dans le degré de rapprochement vis-à-vis du Parti. Nous sommes le Parti de la classe, et c’est pourquoi presque toute la classe (et en temps de guerre, à l’époque de guerre civile, absolument toute la classe) doit agir sous la direction de notre Parti, doit serrer les rangs le plus possible autour de lui. Mais ce serait du manilovisme et du “suivisme” que de penser que sous capitalisme presque toute la classe ou la classe tout entière sera un jour en état de s’élever au point d’acquérir le degré de conscience et d’activité de son détachement d’avant-garde, de son Parti social-démocrate. Sous le capitalisme, même l’organisation syndicale (plus primitive, plus accessible aux couches non développées) n’est pas en mesure d’englober presque toute, ou toute la classe ouvrière. Et nul social-démocrate de bon sens n’en a jamais douté. Ce ne serait que se leurrer soi-même, fermer les yeux sur l’immensité de nos tâches, restreindre ces tâches, que d’oublier la différence entre le détachement d’avant-garde et les masses qui gravitent autour de lui, d’oublier l’obligation constante pour le détachement d’avant-garde d’élever des couches de plus en plus vastes à ce niveau avancé. Et c’est justement agir ainsi que d’effacer la différence entre les sympathisants et les adhérents, entre les éléments conscients et actifs, et ceux qui nous aident.72 »

Le Parti et son mouvement sont deux choses différentes, mais le Parti et le mouvement ne s’excluent pas l’un l’autre (unilatéralement). Dans le Parti, il y a une partie du mouvement, et inversement, dans le mouvement, il y a une partie du Parti. Dans le Parti, il y a les cadres, mais il y a aussi, selon son développement, une partie des masses. Les cadres du Parti dirigent tout le mouvement, à l’intérieur et à l’extérieur du Parti.

Avant la victoire de la révolution, la majorité du mouvement est à l’extérieur du Parti. Il n’y a dans le Parti que la partie consciente de la classe (la classe « pour soi »), qui n’est alors qu’une minorité de la classe73. Les parties du mouvement à l’intérieur du Parti sont les « organisations d’ouvriers, aussi larges et aussi variées que possible ». Les parties du mouvement à l’extérieur du Parti sont les « organisations ouvrières se rattachant au Parti », les « organisations ouvrières ne se rattachant pas au Parti, mais soumises en fait à son contrôle et à sa direction » et les « éléments non organisés de la classe ouvrière qui en partie se soumettent également, du moins pendant les grandes manifestations de la lutte de classe, à la direction [communiste]. »

Après la victoire de la révolution, la majorité du mouvement peut-être à l’intérieur du Parti. Il n’y a toujours dans le Parti que la partie consciente de la classe (la classe « pour soi »), mais qui peut alors être une majorité de la classe. Cependant, dans cette éventualité, le Parti ne cesse pas pour autant d’être un parti de cadres (dialectiquement, c’est-à-dire en même temps qu’un parti de masses). Le Parti se développe, il devient un parti de masses à un niveau toujours supérieur, jusqu’à englober tout le mouvement en lui, mais en même temps, il devient un parti de cadres à un niveau toujours supérieur. Le Parti reste, tout du long de la lutte des classes, un parti d’avant-garde, qui ne rassemble dans ses rangs que l’élite révolutionnaire de la classe : ce qui change, c’est la taille de cette avant-garde, relative à la taille totale de la classe dont elle est l’élite révolutionnaire.

Avant, pendant et après la révolution, de la dictature bourgeoise jusqu’à la dictature du prolétariat, puis de la dictature du prolétariat jusqu’au communisme, la classe se transforme. La partie consciente (communiste) de la classe, qui n’est au début qu’une minorité infime, devient une minorité de plus en plus significative, avec le développement de la lutte des classes. Le communisme implique un haut niveau de développement de toute la classe, qui se poursuit pendant tout le développement de la lutte des classes sous la période de dictature du prolétariat, qui est une période de révolution ininterrompue. Une majorité de la classe ne peut pas faire partie du Parti avant qu’un certain niveau de développement de toute la classe ne soit atteint, sous la période de dictature du prolétariat.

Assigner le parti de masses au révisionnisme, et le parti de cadres au marxisme, c’est avoir une compréhension schématique de ce qu’est un parti de masses et un parti de cadres, mais aussi de ce que doit être un parti révolutionnaire. Qualifier le parti révolutionnaire de parti de cadres, en opposant ce qualificatif au parti de masses, c’est distordre ce qu’est réellement un parti de cadres au sens strict ou « pur ». Comme il l’a déjà été dit plus haut, un Parti qui a des centaines de milliers de membres, ne peut pas avoir des centaines de milliers de cadres, sans que ce qu’est réellement une ou un cadre soit à son tour distordu. Dans une période avancée de la lutte des classes, sous la dictature du prolétariat, lorsque la totalité de la classe aura atteint un haut niveau d’éducation et d’organisation dans les révolutions successives qu’elle aura traversée, un Parti communiste pourrait avoir des millions, voire des centaines de millions de membres. Est-ce qu’un tel Parti, sous la dictature du prolétariat, ne serait plus un Parti communiste ?

Un Parti communiste est un parti de masses et de cadres pendant tout son développement : il est principalement un parti de masses, parce qu’il tire sa force principalement de sa classe, mais il est secondairement un parti de cadres, parce qu’il tire aussi sa force de ses chefs. D’où vient la force du Parti, comment se développe-t-il ? De la formation pratique et théorique avancée des cadres, oui, mais surtout de la mobilisation des masses ! D’où vient la nouveauté du Parti, comment se transforme-t-il ? Des masses, organisées dans des proportions croissantes dans le Parti ! Le Parti se développe et se transforme parce qu’il réussit la fusion entre mouvement ouvrier et communiste, c’est-à-dire intègre en lui une partie de plus en plus grande des masses ouvrières. Les masses sont donc l’aspect généralement principal et les cadres l’aspect généralement secondaire de la contradiction. Les cadres sont d’abord dominants et les masses dominés, dans le Parti, mais ce sont généralement des masses et non pas des cadres dont le développement du Parti dépend le plus. Temporairement, les cadres peuvent devenir l’aspect principal de la contradiction, mais généralement, les masses restent l’aspect principal de la contradiction. Par exemple, pendant la période 1900-1904, les cadres ont été l’aspect principal dans le développement du Parti, c’est-à-dire l’aspect dont le développement déterminait et conditionnait le plus celui de son aspect contraire.

Lénine, dans Que faire ?, l’exprime ainsi :

« [L]a société fournit un très grand nombre d’hommes aptes au “travail”, mais nous ne savons pas les utiliser tous. L’état critique, l’état transitoire de notre mouvement sous ce rapport peut être formulé ainsi : on manque d’hommes alors que les hommes sont en masse. Des hommes en masse parce que la classe ouvrière et des couches de plus en plus variées de la société fournissent chaque année un nombre toujours plus grand de mécontents, prêts à protester et à concourir, selon leurs forces, à la lutte contre l’absolutisme, dont le caractère intolérable n’est pas encore ressenti par tous, mais l’est cependant par une masse toujours plus grande et avec une acuité toujours plus marquée. Et en même temps, on manque d’hommes, parce qu’il n’y a pas de dirigeants, pas de chefs politiques, pas de talents capables d’organiser un travail à la fois large et coordonné, harmonieux, permettant d’utiliser toutes les forces même les plus insignifiantes.74 »

Ci-dessus, il apparaît clairement qu’en 1902, le problème principal du Parti n’était pas le manque de développement politique des classes révolutionnaires, mais bien celui des chefs révolutionnaires : l’absence d’organisations de révolutionnaires conséquentes. La position respective des aspects d’une contradiction peut toujours s’inverser dans des conditions déterminées de son développement, mais ces dernières restent particulières et relatives dans celui-ci. Jusqu’au début de la période 1917-1921, les masses étaient l’aspect dominé dans le Parti, mais dès la fin de la période 1900-1904, les masses étaient de nouveau l’aspect principal.

Un Parti communiste n’est pas un parti de masses dès le début, mais il le devient, et il doit le devenir pour être un parti révolutionnaire. Un Parti communiste développé (un « vrai » Parti communiste) est en même temps un parti de masses — principalement — et un parti de cadres — secondairement. Le développement du premier aspect est généralement la condition du développement du second aspect, mais leur relation peut temporairement s’inverser dans des conditions déterminées, et le développement du parti de cadres peut devenir la condition du développement du parti de masses. Affirmer qu’un Parti communiste est un parti de cadres est correct, mais l’affirmer intemporellement et unilatéralement, en affirmant qu’il n’est pas aussi un parti de masses, est incorrect. Affirmer qu’un Parti communiste n’est pas un parti de masses n’est vrai que si, et seulement si, cette affirmation ne porte que sur le Parti communiste à sa fondation, c’est-à-dire sur un certain moment au tout début de son développement. Car, le Parti communiste est nécessairement un parti de masses à tous les autres moments de son développement, même secondairement.

Le parti de cadres précède le parti de masses, parce que les masses sont d’abord dominées dans leur relation avec les cadres. Cependant, c’est bien d’elles que relève principalement le développement général de cette contradiction. Le pouvoir transformateur du Parti dépend bien sûr des capacités d’organisation et de direction des chefs, mais surtout de la classe ainsi organisée et dirigée. Les masses sont la force principale du Parti, jusque dans celui-ci : ce sont les masses qui élargissent la démocratie du Parti, et lui permettent de synthétiser et de centraliser les idées justes à un niveau supérieur ; ce sont aussi les masses qui forment le gros des troupes du Parti, et lui permettent d’appliquer les idées justes à un niveau supérieur.

Plus haut, nous insistons sur le fait qu’un Parti communiste doit devenir un parti de masses pour devenir le parti révolutionnaire, parce que tout Parti communiste est un parti de cadres, mais pas un parti de masses. Un Parti communiste n’est pas déjà un parti de masses lorsqu’il est fondé par une organisation de révolutionnaires. Une organisation révolutionnaire naît généralement d’une union de groupes, cercles, sectes, etc., d’intellectuels qui sont déjà des révolutionnaires professionnels, c’est-à-dire, sinon des cadres, des aspirantes ou aspirants cadres (ce que nous appellerions des protocadres). Nous nous sommes donc focalisés sur les tâches des révolutionnaires dans chaque période :

  • dans la période de reconstruction du Parti communiste, se constituer en organisation de révolutionnaires (professionnels) pour fonder un parti de cadres ;
  • dans la période de lutte révolutionnaire du Parti communiste, y intégrer les masses prolétariennes pour le transformer en parti de masses.

Un Parti communiste qui devient un parti de masses ne cesse pas d’être un parti de cadres par ailleurs, il le devient à un niveau supérieur. À ce propos, le niveau suprême du parti de cadres du prolétariat ne peut pas exister sans le niveau suprême du parti de masses du prolétariat — le parti de classe, sous la dictature du prolétariat. D’une proportion toujours plus grande du prolétariat organisé dans un seul Parti, sous la dictature du prolétariat, sont produit les chefs les plus avancés possibles dans la théorie et la pratique révolutionnaire du prolétariat. Est-ce qu’un tel Parti est un parti de masses ? Oui. Pourtant, est-ce qu’un tel Parti cesse d’être un parti de cadres ? Non.

Aujourd’hui en France, notre tâche est de construire un parti de cadres, parce que sans lui le parti de masses ne peut pas être construit, pas parce qu’il ne doit jamais être construit. Idem, notre tâche est de construire les organisations de révolutionnaires (professionnels) du Parti, parce que sans elles les organisations d’ouvrières et d’ouvriers du Parti ne peuvent pas être construites, pas parce que le Parti ne doit pas avoir d’organisations d’ouvrières et d’ouvriers. Dans les deux cas, il y a un aspect généralement principal et secondaire, mais pas unilatéral.

1 Pour les marxistes, « monopole » n’indique pas unilatéralement qu’une chose — en l’occurrence, une direction politique — est « seule », mais qu’elle est « suffisamment puissante et centrale » pour nier (dialectiquement) la libre concurrence — en l’occurrence, pour la direction politique. Selon Lénine, « les monopoles n’éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus ; ils existent au-dessus et à côté d’elle » (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916).

2 Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », IIIe Congrès de l’Internationale communiste, 1921.

3 Cf. Unité communiste, « Unité communiste se prononce comme unitaire et rejette le sectarisme d’organisation, sous toutes ses formes et quels que soient ses prétextes, pour œuvrer à la reconstruction du Parti », Sur Unité communiste, 2023.

4 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

5 « On l’a déjà dit depuis longtemps : sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ; et il n’est guère besoin aujourd’hui de démontrer cette vérité. » — V. I. Lénine, Les tâches des sociaux-démocrates russes, 1897.

6 Mao Z., « La contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction », De la contradiction, 1937.

7 V. I. Lénine, Les tâches des sociaux-démocrates russes, 1897.

8 Ibidem.

9 Mao Z., D’où viennent les idées justes ?, 1963.

10 Cf. Unité communiste, « Postface : 2020-2024, continuité et rupture », La bataille pour l’Histoire, 2020.

11 Cf. Unité communiste, « Post scriptum sur la dialectique », « Notes sur la conscience de classe », Notes sur la situation et la stratégie en France, 2026.

12 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

13 V. I. Lénine, « Une des conditions essentielles du succès des bolcheviques », La maladie infantile du communisme, le gauchisme, 1920.

14 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

15 V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.

16 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.

17 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

18 Ibidem.

19 Ibidem.

20 Ibidem.

21 Ibidem.

22 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

23 Ibidem.

24 V. I. Lénine, Les tâches des sociaux-démocrates russes, 1897.

25 Ibidem.

26 Ibidem.

27 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

28 Ibidem.

29 V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.

30 V. I. Lénine, Les tâches urgentes de notre mouvement, 1900.

31 V. I. Lénine, Rapport sur le rôle du Parti Communiste, 1920.

32 Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », IIIe Congrès de l’Internationale communiste, 1921.

33 Ibidem.

34 F. M. Ottanelli, The Communist party of the United States: from the depression to World War II, Rutgers University Press, 1991, p. 10.

35 A. Thorpe, « The Membership of the Communist Party of Great Britain, 1920–1945 », The Historical Journal, 43(3), 2000, p. 777-800.

36 Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », IIIe Congrès de l’Internationale communiste, 1921.

37 Ibidem.

38 Ibidem.

39 Ibidem.

40 Ibidem.

41 Ibidem.

42 Ibidem.

43 Ibidem.

44 Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », IIIe Congrès de l’Internationale communiste, 1921.

45 Ibidem.

46 Ibidem.

47 Ibidem.

48 J. Staline, « Le Parti », Des principes du léninisme, 1924.

49 Unité communiste, « Conclusion », « Notes sur l’économisme et le syndicalisme », Notes sur la situation et la stratégie en France, 2026.

50 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

51 Mao Z., Du gouvernement de coalition, 1945.

52 J. Staline, Lettre de Staline aux Éditions pour enfants, 1938.

53 D. Lane, The Roots of Russian Communism: a Social and Historical Study of Russian Social-Democracy 1898-1907, Pennsylvania State University Press, 1975 (1969), p. 12-13.

54 Ibidem.

55 O. Figes, A People’s Tragedy: The Russian Revolution, 1891–1924, Pimlico Edition, 1997 (1996), p. 210. Cette estimation est la plus basse pour cette période, mais ce n’est pas la plus improbable.

56 S. Fitzpatrick, The Russian Revolution, Oxford University Press, 2017 (1982), p. 53.

57 Ibidem.

58 Ibidem.

59 V. I. Lénine, Xe Congrès du PCR(b), 1921.

60 V. I. Lénine, « Le paragraphe 1 des statuts », Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904.

61 Ibidem.

62 Ibidem.

63 Ibidem.

64 Ibidem.

65 N.K. Kroupskaïa, « 1905 », Souvenirs sur Lénine, 1926.

66 V. I. Lénine, Lettre à un camarade sur nos tâches d’organisation, 1902.

67 Ibidem.

68 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.

69 Ibidem.

70 Cf. les citations des Thèses sur la tactique et des Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, issues du IIIe Congrès de l’Internationale communiste, dans ce document (« Le parti de cadres et le parti de masses »).

71 V. I. Lénine, Lettre à un camarade sur nos tâches d’organisation, 1902.

72 V. I. Lénine, « Le paragraphe 1 des statuts », Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904.

73 Cf. la citation du Rapport sur le rôle du Parti Communiste de Lénine, issues du IIe Congrès de l’Internationale communiste, dans ce document (« Le parti de cadres et le parti de masses »).

74 V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.