Publication originale le 26 juin 2024
Version revue et augmentée de septembre 2026
Ce document développe de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour mieux présenter la situation en France et notre stratégie dans celle-ci. Particulièrement, nous cherchons à dissiper les confusions qui se sont accumulées dans la compréhension de la théorie révolutionnaire, à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive, comme « Parti communiste » ou « conscience de classe ». Ce sont des termes qui doivent se retrouver, se réapproprier, dans toute leur portée, pour que les communistes puissent se retrouver à leur tour, se réapproprier la lutte communiste.
Dans ce document, nous faisons entre autres la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus dans nos parcours militants respectifs. Nous nous permettons de parler avec des mots si durs et confiants de l’impasse du syndicalisme, en France et ailleurs, parce que nous l’avons expérimentée directement et à de multiples reprises sur une période prolongée. Si les limites politiques des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord parce que nous avons pu les constater nous même, avec leur récurrence, dans la pratique.
Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de réussites et d’échecs concrets, au fur et à mesure des années, dans diverses luttes et organisations, que nous avons abouti à nos positions telles qu’elles sont exprimées ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. Nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique (notamment Que faire ?, 1902) hier ou avant-hier, mais sans notre propre synthèse de notre propre expérience, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Cela confirme encore que l’on ne connaît réellement que ce que l’on connaît en pratique, même après avoir lu tout ce qu’il y a à lire. L’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée qu’en possédant déjà une certaine quantité d’expérience directe, constituée en une certaine qualité théorique.
Notre dénonciation de la condition sectaire du mouvement communiste ou de l’embourgeoisement du prolétariat, en France, n’a pas une méthode différente ; elle aussi part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite.
La théorie qu’Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expériences collectives de l’organisation et de la lutte. Notre organisation n’a été fondée qu’en mai 2020, mais ses plus vieux camarades appartiennent à la génération militante du début des années 2000. Notre progression théorique, et avec elle, politique, ne s’explique pas par une meilleure étude des textes classiques, par une lecture plus attentive de Marx, Engels, Lénine, Staline ou Mao, par une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais par une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, l’étude desdits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie — comme la profusion de citations dans ce document le démontre. Se priver de cette qualité, certes « fossilisée », desséchée sur le papier, mais déjà constituée en tant que telle, déjà développée à un niveau élevé, serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner : « réinventer la roue » encore et encore, au lieu de « se tenir sur les épaules des géants ».
La synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun. Pour se transformer en une qualité théorique supérieure, la quantité pratique à accumuler est importante. L’accumulation pratique nécessaire n’est pas l’accumulation de n’importe quelle pratique, n’importe comment.
- Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. Le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines ou mois d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
- Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement collectif. Apprendre seul, c’est apprendre mal : la lutte est collective, donc, la participation et l’intervention dans celle-ci doivent l’être aussi pour en tirer des conclusions justes.
- Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement exhaustif. Le surinvestissement dans une partie ou forme de la lutte ne peut pas compenser le sous-investissement dans une autre partie ou forme : notre organisation est ce qu’elle est parce qu’elle hérite du militantisme communiste, syndical, antifasciste, féministe et animaliste de plusieurs camarades.
En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être de longue haleine, dans un groupe stable et aussi divers que la lutte elle-même ; une pratique militante de court terme, isolée et qui n’a que très peu exploré, est stérile. La pratique militante n’est pas un fétiche, c’est la lutte de classe ; elle ne peut être ni sporadique, ni individuelle, ni limitée à telle ou telle partie ou forme restreinte de la lutte.