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  • Défense de la dialectique — une critique de l’article de l’ICR sur De la contradiction

    Défense de la dialectique — une critique de l’article de l’ICR sur De la contradiction

    Ceci est une critique de l’article « Défense de la dialectique — une critique du livre de Mao Zedong “De la contradiction” », publié par l’Internationale communiste révolutionnaire (ICR) dans le no 48 de In Defence of Marxism. Le Parti communiste révolutionnaire (PCR), section de l’ICR en France, a publié une traduction française de cet article sur son site le 19 août 2025, dont proviennent toutes nos citations.

    Notre critique a pour objectif principal de défendre la dialectique, mais aussi l’histoire de la révolution en Chine, ainsi que la stratégie de la nouvelle démocratie et du front uni. L’article de l’ICR nous permet d’aborder des points théoriques essentiels du maoïsme. Notre critique n’est donc pas qu’une critique de l’ICR (même si elle l’est), mais surtout une défense des bases théoriques du maoïsme.

    Notre critique suit le plan posé par celle de l’ICR. Nous invitons nos lecteurs et lectrices à se référer directement à la traduction française sur le site du PCR pour s’assurer de la fidélité de chacune de nos citations à leur sens dans le texte original.

    Bien que l’article de l’ICR mentionne des dates variées de l’histoire du Parti communiste de Chine (PCC), nous devons préciser le contexte d’écriture de De la contradiction. Ce document fut écrit en 1937, un mois après l’incident du pont Marco-Polo qui marque le début de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), et avant la victoire du PCC sur le Kuomintang en 1949. Ce document est une introduction courte au matérialisme dialectique interprété par Mao ; ce n’est pas un document ayant pour objectif de développer la stratégie du PCC pour la prise du pouvoir. Pour illustrer ce qu’est la contradiction, Mao prend des exemples concrets de la situation de son époque. C’est à ce titre que les exemples historiques sont convoqués, mais nous insistons sur le fait que ce document n’est pas un guide stratégique pour la prise de pouvoir du PCC en Chine.

    Nous développerons plus loin dans notre critique le contexte historique de la révolution en Chine. Mais, pour en savoir plus sur la stratégie du PCC pendant la guerre, nous conseillons la lecture du Rapport sur l’enquête menée dans le Hounan à propos du mouvement paysan, 1927 ; de Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine ?, 1928 ; de La tactique de la lutte contre l’impérialisme japonais, 1935 ; et des Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, 1936. Pour en savoir plus sur la révolution de nouvelle démocratie, nous conseillons la lecture de La démocratie nouvelle, 1940.

    Selon l’ICR :

    « De la contradiction, publiée en 1937, est le livre le plus fréquemment invoqué par les maoïstes comme une contribution majeure de Mao à la théorie marxiste. Cependant, le fait est qu’en dépit de son rôle dirigeant dans la révolution chinoise, Mao n’était pas un théoricien. En analysant objectivement les défauts de De la contradiction, nous voulons défendre les idées authentiques de la philosophie marxiste, mais aussi tirer les principales leçons de la période historique en question.1 »

    Si l’ICR entend faire une critique scientifique et argumentée de Mao, la première attaque portée à son encontre est extrêmement subjective, et ne permet pas aux lecteurs et lectrices de se rendre compte de la production théorique développée par Mao tout au long de sa vie.

    Comme nous l’avons déjà vu plus haut, il existe bien d’autres documents qui témoignent des apports théoriques de Mao :

    • sur la stratégie pour la prise du pouvoir, la révolution de nouvelle démocratie et la guerre populaire prolongée ;
    • sur le matérialisme dialectique, le développement des apports soviétiques ;
    • sur la transition socialiste, la critique du modèle soviétique ;
    • sur la restauration capitaliste, la lutte contre le révisionnisme moderne et la révolution culturelle contre la nouvelle bourgeoisie.

    Cette dernière théorie est probablement l’apport le plus important du maoïsme à la théorie marxiste. Mao et les communistes chinois de l’école de Shanghaï l’ont élaborée par l’expérience de la transition socialiste et de la restauration capitaliste en URSS, puis en Chine2. Cette théorie est précieuse parce qu’elle est nécessaire à la compréhension de la lutte des classes pendant la transition socialiste, jusqu’au communisme. Ainsi, la refuser comme le fait l’ICR revient à se priver d’une connaissance essentielle pour la victoire du communisme dans le monde entier. Le débat entre notre organisation et l’ICR n’est pas qu’une lutte abstraite entre deux sectes (l’une soit-elle internationale) ; mais une lutte idéologique essentielle qui dépasse nos deux organisations et qui est menée par d’autres organisations au sein du mouvement communiste international, afin d’atteindre une théorie et une pratique supérieure.

    L’ICR continue avec une rapide explication de ce qu’est la contradiction selon le matérialisme dialectique (de Marx et Engels) :

    « Marx soulignait que la contradiction opposant la classe ouvrière à la bourgeoisie constitue précisément une contradiction fondamentale de la société capitaliste :

    “Le prolétariat et la richesse sont des contraires. Comme tels, ils constituent une totalité. Ils sont tous deux des formations du monde de la propriété privée. […] La propriété privée en tant que propriété privée, en tant que richesse, est forcée de perpétuer sa propre existence ; et, par là même, celle de son contraire, le prolétariat.”

    En d’autres termes, les ouvriers et les capitalistes, précisément en tant qu’ouvriers et capitalistes, ne peuvent exister les uns sans les autres. Cela signifie que leur antagonisme mutuel est permanent ; il est inhérent au mode de production capitaliste.

    […]

    Cela ne signifie pas que la lutte entre ouvriers et bourgeois soit la seule contradiction qui traverse la société capitaliste. Cela veut simplement dire que cette contradiction est permanente et fondamentale, et qu’elle détermine en dernière instance toutes les autres contradictions.3 »

    Nous n’avons aucun désaccord avec la définition de la contradiction fondamentale telle que donnée par l’ICR ni avec le fait que celle-ci soit la contradiction entre le Travail et le Capital dans la société capitaliste. Voilà ce qu’en dit Mao lui-même :

    « Lorsque Marx et Engels ont appliqué la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes à l’étude du processus de l’histoire de la société, ils ont découvert la contradiction existant entre les forces productives et les rapports de production, la contradiction entre la classe des exploiteurs et celle des exploités, ainsi que la contradiction qui en résulte entre la base économique et sa superstructure (politique, idéologie, etc.) ; et ils ont découvert comment ces contradictions engendrent inévitablement différentes sortes de révolutions sociales dans différentes sortes de sociétés de classes.

    Lorsque Marx a appliqué cette loi à l’étude de la structure économique de la société capitaliste, il a découvert que la contradiction fondamentale de cette société, c’est la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété. Cette contradiction se manifeste par la contradiction entre le caractère organisé de la production dans les entreprises isolées et le caractère inorganisé de la production à l’échelle de la société tout entière. Et dans les rapports de classes, elle se manifeste dans la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat.4 »

    Suite à cette introduction, l’ICR poursuit :

    « Au moment où Mao rédige son texte, le Japon envahit la Chine, ce qui lui permet de conclure que “les diverses classes de ce pays [la Chine], à l’exception d’un petit nombre de traîtres à la nation, peuvent s’unir temporairement dans une guerre nationale contre l’impérialisme.”

    Selon Mao, quand la contradiction principale oppose l’impérialisme à l’ensemble du peuple, la nation peut authentiquement s’unir comme si aucun antagonisme n’existait entre les classes. La lutte des classes, devenue hors de propos, est simplement suspendue.5 »

    Dans son texte, Mao explique qu’une contradiction peut être secondaire, mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas ou qu’elle ne peut pas devenir principale. Il n’y a pas de suspension d’une contradiction au profit d’une autre. Plus loin, Mao explique que plusieurs contradictions existent en même temps les unes avec les autres, et que la lutte des classes ne peut jamais être « suspendue » :

    « Dans le processus de développement d’un phénomène important, il existe toute une série de contradictions. Par exemple, dans le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, il existe notamment une contradiction entre les classes opprimées de la société chinoise et l’impérialisme ; une contradiction entre les masses populaires et le régime féodal ; une contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie ; une contradiction entre la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine d’une part, et la bourgeoisie d’autre part ; des contradictions entre les diverses cliques réactionnaires dominantes : la situation est ici extrêmement complexe.

    Lorsque, par exemple, le capitalisme de l’époque de la libre concurrence se transforma en impérialisme, ni le caractère de classe des deux classes en contradiction fondamentale — le prolétariat et la bourgeoisie — ni l’essence capitaliste de la société ne subirent de changement ; toutefois, la contradiction entre ces deux classes s’accentua, la contradiction entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste surgit, la contradiction entre les puissances coloniales et les colonies devint plus marquée, la contradiction entre les pays capitalistes, contradiction provoquée par le développement inégal de ces pays, se manifesta avec une acuité particulière ; dès lors apparut un stade particulier du capitalisme — le stade de l’impérialisme.

    Ces étapes sont caractérisées notamment par le fait que certaines contradictions se sont accentuées (par exemple, la Guerre révolutionnaire agraire et l’invasion des quatre provinces du Nord-Est par le Japon), que d’autres se sont trouvées partiellement ou provisoirement résolues (par exemple, l’anéantissement des seigneurs de guerre du Beiyang, la confiscation par nous des terres des propriétaires fonciers), que d’autres enfin ont surgi (par exemple, la lutte entre les nouveaux seigneurs de guerre, la reprise des terres par les propriétaires fonciers après la perte de nos bases révolutionnaires dans le Sud).6 »

    Dans ces extraits, il n’est nulle mention d’un abandon de la lutte des classes au profit de l’alliance des classes. Cela n’empêche pas l’ICR d’affirmer que :

    « L’erreur fondamentale de Mao réside dans le fait que la contradiction de classe n’est pas une contradiction “principale” à côté d’autres, qui seraient sans rapport avec elle et moins importantes. La contradiction de classe ne peut pas, non plus, devenir une contradiction “secondaire”. Dans la société capitaliste, elle est la contradiction fondamentale et permanente. De même qu’un aimant ne peut exister sans ses pôles, la société capitaliste ne peut mettre en suspens la contradiction de classe qui constitue son essence.7 »

    La critique principale de l’ICR envers le matérialisme dialectique interprété par Mao concerne le concept de « principal » et de « secondaire ». Cependant, l’ICR n’a pas compris la démonstration de Mao — et n’a pas cherché à la comprendre. Nous allons donc aborder succinctement ce concept.

    Au sein d’une contradiction, l’élément principal est celui qui est plus déterminant que déterminé. C’est celui dont l’avenir immédiat dépend le plus, c’est celui qui est la condition du mouvement (celui qui fait le plus bouger les choses). Un aspect généralement principal devient temporairement secondaire, et inversement.

    Idem. Entre plusieurs contradictions, la contradiction principale est celle qui est plus déterminante que déterminée. C’est celle dont l’avenir immédiat dépend le plus, c’est celle qui est la condition du mouvement (celle qui fait le plus bouger les choses). Une contradiction principale devient secondaire, et inversement.

    Dans le monde, aujourd’hui, il y a une contradiction principale qui est celle entre les pays impérialistes et les nations et peuples dominés, mais il existe plusieurs contradictions secondaires, dont certaines sont principales par rapport à d’autres. Il existe cependant une contradiction fondamentale qui est celle entre le Capital et le Travail. Cette contradiction est au fondement de la contradiction entre les pays impérialistes et les nations et peuples dominés.

    Dans chaque pays, les contradictions principales et secondaires ne sont pas les mêmes. Par exemple, en France, la contradiction principale est aujourd’hui entre le Capital et le Travail ; et en Palestine, la contradiction principale est aujourd’hui entre le colonialisme et la nation dominée.

    Mais, pourquoi cherchons-nous à comprendre quelle contradiction est principale puisque nous savons déjà quelle est la contradiction fondamentale ? Parce que cela nous permet d’établir une stratégie internationale et nationale en prenant en compte les particularités de notre pays dans l’époque à laquelle nous nous trouvons. Cela nous permet d’étudier correctement le mouvement particulier dont nous parlons, et donc d’agir sur lui. Même lorsqu’un mouvement est général, il apparaît toujours comme particulier dans chaque contexte.

    Comme nous l’avons déjà dit, la contradiction principale est celle dont l’avenir immédiat dépend le plus. Elle n’est pas « sans rapport » avec les autres contradictions, mais bien en relation dialectique avec celles-ci. Les autres contradictions ne sont pas des sous-contradictions isolées de la contradiction principale ou figées tant que la contradiction principale n’est pas résolue. Lorsque l’on détermine une contradiction comme principale, c’est toujours par rapport à d’autres contradictions et en rapport avec d’autres contradictions ; mais, c’est aussi au sein d’un mouvement donné, c’est-à-dire dans un lieu et un moment donnés. Chaque phénomène a sa propre spatialité et temporalité (sa propre échelle dans l’espace et le temps), qui ne peuvent pas être réduites à celles d’autres phénomènes ; donc, chaque phénomène a ses propres contradictions, avec leurs propres relations entre elles, qui ne peuvent pas être réduites à celles d’autres phénomènes. Ainsi, en Chine, à l’époque à laquelle était écrit De la contradiction, ce qui déterminait le plus l’avenir immédiat, ce n’était pas la contradiction entre le Travail et le Capital (l’exploitation capitaliste), ni même la contradiction entre la paysannerie et les propriétaires fonciers (l’exploitation semi-féodale), mais la contradiction entre le colonialisme et la nation dominée (l’invasion japonaise). Pour comprendre la dialectique principal-secondaire, il faut d’abord comprendre la dialectique général-particulier. Selon l’ICR, le principal nie unilatéralement le secondaire et le particulier nie unilatéralement le général : c’est une compréhension tristement antidialectique de la méthode dialectique de Mao.

    Au sein d’une contradiction, l’aspect généralement principal devient à de nombreuses reprises temporairement secondaires, et inversement. Entre deux contradictions, cette loi objective est la même : la contradiction principale devient à de nombreuses reprises secondaires, et inversement.

    Par exemple, la contradiction Société-Nature pourrait devenir principale dans le monde, dans les années à venir, à cause de la crise climatique mondiale et de l’extinction de masse des espèces. La hausse des événements climatiques extrêmes, le bouleversement des courants marins, la montée des eaux, le manque de nourriture, l’augmentation des zoonoses, etc., conduira à une détérioration significative des conditions de vie (allant jusqu’à la mort) de milliards de personnes à travers le monde. Cette crise entraînera des conflits pouvant mener jusqu’à la « ruine commune des classes en luttes » de la contradiction fondamentale8.

    Que ce soit par manque de sérieux ou par malhonnêteté, l’ICR déforme les propos de Mao. Dire qu’une contradiction est principale par rapport à d’autres contradictions ne veut pas dire que ces dernières n’existent plus ou qu’il ne faut plus s’en préoccuper, bien au contraire.

    Selon l’ICR :

    « La contradiction de classe pénètre les autres contradictions et, dans une large mesure, les engendre. Les guerres impérialistes, par exemple, ne sont pas menées pour des raisons exclusivement “nationales” que l’on pourrait dissocier des contradictions de classe. Elles sont, dans une large mesure, l’expression de la contradiction de classe fondamentale de la société capitaliste. Pour un marxiste, il est évident que les guerres impérialistes sont menées pour défendre les intérêts d’une classe dirigeante donnée — afin de trouver une issue à la crise économique et politique intérieure, de conquérir de nouveaux marchés et de nouvelles sources de profits permettant de diminuer ou de retarder l’effet de cette crise, ou encore de détourner l’attention de la classe ouvrière nationale au moyen d’une diversion.

    Il est vrai que l’oppression impérialiste a souvent pour effet de masquer la ligne de fracture entre les classes — les masses ayant alors tendance, pour se défendre, à soutenir leur propre bourgeoisie. La bourgeoisie, de son côté, utilise fréquemment le sentiment d’unité nationale pour consolider sa position de classe dirigeante. Dans une telle situation, la tâche des communistes n’est pas de faciliter la dissimulation des contradictions de classe, mais au contraire de les dévoiler.

    La Chine ne fait pas exception. Le Kuomintang (KMT), dirigé par Tchang Kaï-chek, était un parti bourgeois fondé précisément pour conquérir l’indépendance de la Chine sur la base du capitalisme. Cependant, comme l’histoire l’a montré, le KMT fut incapable de mener à bien cette tâche. Dans les années 1920, quand la révolution anti-impérialiste a pris son essor, le KMT a fini par se ranger du côté de l’impérialisme — contre la classe ouvrière chinoise.9 »

    Nous retrouvons ici l’un des problèmes qui traversent l’ensemble de l’article de l’ICR : l’ICR refuse de voir la Chine de cette époque comme un pays semi-colonial semi-féodal, c’est-à-dire dominé par la bourgeoisie impérialiste, la bourgeoisie bureaucratique compradore et les propriétaires fonciers féodaux. Pour l’ICR, l’époque de l’impérialisme est une époque où le capitalisme s’est étendu de partout sur Terre (ce qui est vrai), et où la stratégie de prise et d’exercice du pouvoir doit donc être la même de partout (ce qui est faux), ce qui correspond à l’application de la théorie trotskiste de la révolution permanente. Le capitalisme s’est étendu de partout sur Terre, mais il ne s’est pas étendu partout de la même manière (dans certains pays, le capitalisme est dominant, c’est-à-dire impérialiste, alors qu’il est dominé dans d’autres, c’est-à-dire comprador) ni avec la même intensité (dans certains pays, le mode de production capitaliste est toujours semi-féodal à la campagne).

    Mao luttait déjà contre les dogmatiques de son époque, dont les arguments étaient similaires à ceux de l’ICR : pour établir une stratégie adaptée à la situation, il ne s’agit pas de partir d’un modèle abstrait dans lequel la contradiction principale serait celle entre le prolétariat et la bourgeoisie, dans tous les pays à notre époque, mais de partir d’une analyse concrète du réel dans chaque pays.

    Dès 1926, alors qu’il était encore investi au sein du Kuomintang, Mao exprimait clairement la complexité de la situation des classes en Chine et la stratégie révolutionnaire à adopter dans celle-ci :

    « Quelle est la situation des différentes classes de la société chinoise ?

    La classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore. Dans ce pays économiquement arriéré, semi-colonial, qu’est la Chine, la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore sont de véritables appendices de la bourgeoisie internationale et dépendent de l’impérialisme quant à leur existence et développement. Ces classes représentent les rapports de production les plus arriérés et les plus réactionnaires de la Chine et font obstacle au développement des forces productives du pays. Leur existence est absolument incompatible avec les buts de la révolution chinoise. Ceci est particulièrement vrai des grands propriétaires fonciers et des grands compradores qui sont toujours du côté de l’impérialisme et qui constituent le groupe contre-révolutionnaire extrême. Leurs représentants politiques sont les étatistes et l’aile droite du Kuomintang.

    La moyenne bourgeoisie. Elle représente les rapports capitalistes de production dans les villes et les campagnes chinoises. Par moyenne bourgeoisie, on entend surtout la bourgeoisie nationale. Elle est inconsistante dans son attitude à l’égard de la révolution chinoise : Quand elle souffre sous les rudes coups que lui porte le capital étranger et le joug que font peser sur elle les seigneurs de guerre, elle sent le besoin d’une révolution et se déclare pour le mouvement révolutionnaire dirigé contre l’impérialisme et les seigneurs de guerre ; mais elle se méfie de la révolution quand elle sent qu’avec la participation impétueuse du prolétariat du pays et le soutien actif du prolétariat international cette révolution met en danger la réalisation de son rêve de s’élever au rang de la grande bourgeoisie. Sa plate-forme politique, c’est la création d’un État dominé par une seule classe, la bourgeoisie nationale. Quelqu’un qui se prétend véritable disciple de Tai Ki-tao a déclaré dans le Tchenpao de Pékin : “Levez votre bras gauche pour écraser les impérialistes et votre bras droit pour écraser les communistes”. Ces mots révèlent le dilemme angoissant devant lequel se trouve la bourgeoisie nationale.10 »

    Ici, Mao décrit la bourgeoisie nationale comme une classe pouvant jouer un rôle progressiste, mais également comme pouvant jouer un rôle réactionnaire. Plus loin, Mao conclut :

    « Il ressort de tout ce qui vient d’être dit que tous les seigneurs de guerre, les bureaucrates, les compradores et les gros propriétaires fonciers qui sont de mèche avec les impérialistes, de même que cette fraction réactionnaire des intellectuels qui en dépend, sont nos ennemis. Le prolétariat industriel est la force dirigeante de notre révolution. Nos plus proches amis sont l’ensemble du semi-prolétariat et de la petite bourgeoisie. De la moyenne bourgeoisie toujours oscillante, l’aile droite peut être notre ennemie et l’aile gauche notre amie ; mais nous devons constamment prendre garde que cette dernière ne vienne désorganiser notre front. »11.

    L’ICR ne voit pas de différence fondamentale entre les pays impérialistes et dominés. Elle ne comprend pas la composition et les rapports de classes de la Chine en 1937. La Chine était un pays semi-colonial semi-féodal dominé par les pays impérialistes, qui n’avait pas connu et ne pouvait pas encore connaître un développement capitaliste abouti. La population était majoritairement paysanne, le prolétariat était peu développé et les classes au pouvoir étaient la bourgeoisie bureaucratique compradore et les propriétaires fonciers féodaux. Dans ce contexte, la bourgeoisie nationale était une classe progressiste qui avait intérêt à la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme, le capitalisme bureaucratique comprador et le féodalisme — bien qu’hésitante à se lancer dans cette lutte. L’ICR ne comprend pas ce qu’est la bourgeoisie nationale. L’ICR semble croire que la bourgeoisie nationale, selon Mao, est la bourgeoisie d’une nation donnée, en l’occurrence la bourgeoisie chinoise. Or, toute la bourgeoisie d’une nation n’est précisément pas nationale ! La bourgeoisie nationale n’est qu’une frange de la bourgeoisie, et elle n’est pas la frange dominante de celle-ci : la bourgeoisie nationale est celle dont le développement est lié au marché national, c’est-à-dire dont les intérêts sont relativement opposés à ceux de l’impérialisme, du capitalisme bureaucratique comprador et du féodalisme. Dans les pays semi-coloniaux, la bourgeoisie nationale est une moyenne bourgeoisie, alors que la grande bourgeoisie est compradore. Dans plusieurs documents, avant comme pendant le second front uni, Mao développe ce qu’est la bourgeoisie nationale par rapport à la bourgeoisie compradore, et il explique quelles sont les conditions déterminées de la lutte des classes dans lesquelles s’allier ou non avec la bourgeoisie nationale12. Si l’alliance avec la bourgeoisie nationale est possible, c’est parce qu’elle n’est pas au pouvoir, c’est-à-dire que la bourgeoisie nationale n’est pas une classe dominante dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux, comme la Chine à l’époque de Mao. De toute évidence, l’ICR n’a pas pris la peine ne serait-ce que de survoler ces documents.

    Selon l’ICR :

    « La guerre de la Chine contre l’impérialisme japonais était assurément une guerre de libération nationale. La lutte contre l’impérialisme était la question déterminante de la Révolution chinoise.

    Dans de telles conditions, il est absolument juste, pour un parti communiste, d’avancer des mots d’ordre contre l’oppression nationale et d’organiser une guerre de libération, ce qui implique inévitablement de lutter aux côtés des nationalistes bourgeois contre l’ennemi commun, au moins de façon temporaire.

    Toutefois, partant de ces prémisses incontestables, Mao s’est servi de sa “théorie” de la contradiction principale pour proclamer que, dans la lutte contre le Japon, le Parti Communiste devait se soumettre à la direction du parti bourgeois — le KMT — au lieu de maintenir son indépendance de classe.

    Le PCC est allé jusqu’à s’engager publiquement dans ce sens :

    “[Le PCC] abolit l’actuel gouvernement soviétique [dans les territoires contrôlés par le PCC] et pratique la démocratie basée sur les droits du peuple afin d’unifier le pouvoir politique national, […] abolit la désignation de l’Armée rouge, la réorganise en Armée révolutionnaire nationale [contrôlée par le KMT], la place sous le contrôle de la Commission des affaires militaires du gouvernement national, et attend les ordres…”

    En substance, Mao plaidait pour que le PCC, au nom du “second front uni”, procède à sa propre liquidation politique et organisationnelle, comme il l’avait fait durant la révolution de 1925-1927.13 »

    Tout en affirmant que « la guerre de la Chine contre l’impérialisme japonais était assurément une guerre de libération nationale » et que « dans de telles conditions, il est absolument juste, pour un parti communiste, d’avancer des mots d’ordre contre l’oppression nationale et d’organiser une guerre de libération, ce qui implique inévitablement de lutter aux côtés des nationalistes bourgeois contre l’ennemi commun, au moins de façon temporaire », l’ICR s’acharne à accuser Mao de vouloir s’unir avec la bourgeoisie. L’ICR accepte les bases de la théorie marxiste sur la libération nationale, telles que posées par Marx et Engels, mais elle n’accepte aucune application de celles-ci par Mao. Plutôt que d’assumer son abandon de la théorie marxiste sur la libération nationale, l’ICR cache celui-ci derrière des calomnies réactionnaires sur la pratique de Mao.

    Cela nous amène à passer à l’examen concret de la réalité historique de l’application auprès des masses de la formule du second front uni. Tout d’abord, aucun historien sérieux spécialiste de la période ne retient une subordination autre que formelle du PCC au Kuomintang. Le PCC conservait ses propres troupes (8e Armée de Route et la Nouvelle 4e Armée) et ses propres bases où le Kuomintang n’avait aucune influence concrète. De fait, les deux étaient séparés au point d’avoir chacun une approche extrêmement différente de la guerre : le Kuomintang cherchait à se battre conventionnellement avec une armée de conscrits acceptant de livrer des batailles rangées contre les Japonais pour conserver le contrôle du territoire national et des grandes villes (ce qui fut globalement un échec). Le PCC, au contraire, se reposait sur la guérilla et la mobilisation des masses.

    Par guérilla, il ne faut pas entendre « petits effectifs », les troupes communistes comptaient plus d’une centaine de milliers de membres, dûment encadrés de façon « conventionnelle » (dans une armée disciplinée). La guérilla désigne ici l’emploi de ces forces : capables de se replier, de refuser le combat, de harceler, etc. Pour bien faire voir l’indépendance de fait du PCC, on peut prendre l’exemple des affrontements entre la Nouvelle 4e Armée et les troupes du Kuomintang en janvier 1941 : on parle bien de formations militaires séparées, commandées par des organisations distinctes et donc capables d’entrer en conflit.

    En effet, contrairement à ce qu’affirme l’ICR, le front uni ne fut pas l’occasion d’un renoncement à la lutte de classe. La thèse de l’historien Chalmers Johnson selon laquelle le PCC aurait, de 1937 à 1945 (puis au-delà), joué sur le nationalisme paysan pour l’emporter n’est plus retenue aujourd’hui. Au contraire, la grande majorité des historiens spécialistes de la période retiennent la mobilisation des masses paysannes sur des bases de classe, comme le cœur de la politique maoïste et la clé du succès du Parti de 1937 à 1949. Tout d’abord, il est vrai que la formule du front uni amena à des changements concrets dans le déroulement de la lutte au village. En effet, la contradiction principale étant alors entre le peuple chinois et l’invasion japonaise, il n’y avait plus lieu de mener frontalement la guerre civile de classe sans concession face aux propriétaires terriens.

    Nous rappelons qu’en raison de la nature principalement féodale de la société chinoise, les tâches immédiates de la Révolution chinoise ne résidaient pas dans la lutte industrielle Travail-Capital, mais bien dans la destruction armée du féodalisme et des féodaux. Le cœur de la guerre civile Kuomintang-PCC résidait dans les campagnes exterminatrices de l’armée chinoise et des milices féodales (au service des féodaux) contre le PCC et les paysans pauvres pendant que la bourgeoisie de Shanghaï tentait de faire pression sur Jiang Jeshi (Tchang Kaï-chek) pour qu’il se détourne de la lutte anticommuniste et s’occupe de contrer le Japon, là où il faisait précisément l’inverse (laisser les mains libres aux Japonais pour défendre le féodalisme).

    Après 1937, le PCC réadapta donc sa méthode : il se s’agissait plus d’exproprier sans concessions. Dans le processus de construction des bases rouges derrière les lignes japonaises, il s’agissait donc, une fois le contrôle militaire établi, de pousser progressivement à une réduction des taux d’intérêt et des rentes payées aux propriétaires, soit les deux principaux fardeaux pesant sur les paysans chinois14.

    Parallèlement à cela, le PCC menait une politique de taxation progressive selon les revenus, frappant donc particulièrement les paysans riches et les propriétaires terriens. Dans le même temps, la tenue d’élections démocratiques à tous les échelons permettait d’organiser la participation politique des masses et de faire élire, au niveau local, des responsables issus des paysans pauvres, sans terres, et moyens. Le résultat net fut qu’entre 1937 et 1945 on observe dans les zones rouges un passage progressif du pouvoir des élites traditionnelles vers les paysans moyens et pauvres15, le tout sans rompre l’unité large contre les Japonais (nécessaire à la poursuite de la guerre). En effet les propriétaires n’étaient pas directement expropriés et conservaient des postes officiels aux échelons territoriaux les plus hauts, très gratifiants, mais offrant peu de pouvoir réel face au bloc des responsables locaux issus de la paysannerie pauvre16. La mobilisation rurale du PCC dans le cadre de la guerre antijaponaise est donc un brillant exemple de conciliation entre deux impératifs : d’une part, lutter contre le Japon au sein d’un front uni anti-impérialiste, d’autre part, ne dissoudre ni son autonomie ni le programme communiste révolutionnaire.

    L’ICR pourrait nous objecter que réduction des intérêts, taxation, démocratisation, ne sont au fond que du réformisme. Pris comme cela, ça serait vrai. Strictement, de 1937 à 1945, le PCC n’abolit pas le féodalisme et ne mène pas de lutte proprement révolutionnaire contre les propriétaires. En revanche, dès la reprise de la guerre civile (souhaitée par le Parti !), la réforme agraire s’accentue nettement dans les zones tenues par le Parti et ne fait que croître en radicalité à mesure que le contrôle politico-militaire est plus assuré. À terme, le féodalisme et sa classe dominante sont complètement éradiqués au cours des années 1950. Précisons que tout cela n’est pas réalisé « bureaucratiquement » par le Parti. Comme nous le verrons dans le cadre des luttes industrielles qui commencent au début des années 1950, le Parti déploie systématiquement d’immenses efforts pour inciter les paysans pauvres à entrer en lutte contre leurs exploiteurs, allant à l’encontre des tendances spontanées à la soumission et à la crainte des représailles. Par exemple, lors de l’établissement de la base rouge du mont Taihuan à la fin des années 1930 dans le cadre du front uni, les paysans ne veulent initialement pas même suivre les mesures « réformistes » d’abaissement des rentes et intérêts, car ils craignent que les propriétaires ne se vengent17. Le Parti encouragea la formation de la Ligue des paysans pauvres pour organiser l’activisme paysan, encouragea et forma les paysans les plus prompts à la lutte aux séances de « parler amer » (« speaking bitterness ») où un orateur paysan confrontait les propriétaires d’un village en exprimant les griefs liés à la souffrance créée par l’exploitation de classe18.

    Le Parti communiste se montra ainsi fidèle à sa mission historique : aller au-delà de la spontanéité limitée des masses, incarner l’esprit révolutionnaire et militer avec acharnement pour attiser cet esprit de combativité, de conscience révolutionnaire de classe dans les masses exploitées et les conduire au combat derrière son organisation. Certains historiens bourgeois prennent un malin plaisir à l’exposer ainsi : on voit bien que c’est le Parti qui suscite la révolution sociale, pas le mouvement spontané des masses, c’est donc un revers pour les communistes ; les paysans chinois n’étaient en effet pas spontanément des révolutionnaires rouges19. Ils ne savent pas que ces résultats qu’ils prennent pour la validation de leur idéologie libérale sont au contraire la validation éclatante des thèses léninistes : pas de révolution, pas de conscience révolutionnaire, sans l’action du Parti.

    Nous ne nous étendrons pas plus sur le détail historique précis de l’action du Parti que nous avons résumée ici à grand trait. Nous conseillons vivement aux membres de l’ICR qui le souhaitent la consultation des ouvrages référencés afin de pouvoir développer leur connaissance du déroulement concret de la Révolution chinoise. Ce qu’il faut bien tenir en compte, c’est que la lutte de classe, certes modulée en intensité selon la nature des tâches immédiates des communistes (de 1927 à 1937, détruire le féodalisme par la guerre civile révolutionnaire ; de 1937 à 1945, mettre en échec l’invasion japonaise ; de 1945 à 1949, retour à la mission révolutionnaire), a toujours été au centre de la pratique et du succès du Parti. On n’observe jamais de soumission aux classes féodale et compradore dominantes ou un abandon de la ligne de mobilisation paysanne, c’est même elle qui permet le succès du Parti (là où le Kuomintang s’épuise en vain) lors du front uni. Ainsi, même lorsque le Parti avait une tâche « nationale », il l’accomplit par la voie marxiste de la lutte des classes.

    Selon l’ICR :

    « La politique de collaboration de classe de Mao découlait d’une erreur théorique fondamentale. Pour les communistes, il est évident que l’oppression nationale procède de raisons propres au capitalisme, et non de raisons spécifiquement nationales. Il est aussi évident que cette oppression ne pèse pas de manière égale sur toutes les classes de la nation opprimée. Quant aux contradictions de classe au sein de cette nation, il est tout aussi évident qu’elles ne disparaissent pas avec l’arrivée de l’envahisseur impérialiste.20 »

    Comme nous l’avons vu, l’ICR a sa propre lecture non seulement de la théorie développée par Mao, mais aussi de l’histoire de la Révolution chinoise. Contrairement à ce qu’écrit l’ICR, pour Mao, le développement de toutes les contradictions est relatif au développement de la contradiction principale, et le développement de la contradiction fondamentale permet et détermine le développement de toutes les autres contradictions (principale ou secondaire).

    Ce que l’ICR semble ne pas vouloir accepter ici, c’est le mouvement dialectique entre les contradictions elles-mêmes. Mao explique que le PCC a conclu une alliance au sein du front uni, dans lequel le Kuomintang et le PCC entretenaient une relation contradictoire :

    « Ces circonstances ont donné lieu tantôt à une alliance, tantôt à une lutte entre les deux partis, ceux‑ci étant, d’ailleurs, même en période d’alliance, dans une situation complexe à la fois d’alliance et de lutte. Si nous n’étudions pas les particularités de ces aspects contradictoires, nous ne pourrons comprendre ni les rapports respectifs des deux partis avec les autres forces ni les relations entre les deux partis eux-mêmes.21 »

    Le PCC n’a jamais cru que le Kuomintang était inoffensif. S’engager dans un front uni, ça n’est pas se soumettre à ce front uni, c’est soumettre ce front uni à soi ! Forger une alliance n’est pas une fin stratégique en soi, c’est un moyen tactique afin de vaincre l’ennemi. Les communistes ne font alliance avec telle ou telle frange de la bourgeoisie que lorsque la situation concrète l’exige et qu’ils sont suffisamment fort pour ne pas se faire écraser dans cette alliance.

    Par exemple, voilà ce que dit Kaypakkaya au sujet de l’alliance avec la bourgeoisie nationale dans la révolution de nouvelle démocratie en Turquie :

    « Pourquoi une alliance avec la bourgeoisie nationale est-elle impossible sans l’émergence d’un pouvoir politique rouge dans une ou plusieurs régions ? Parce que, tout d’abord, la bourgeoisie nationale n’acceptera pas la direction du prolétariat ; elle s’entêtera et persistera à maintenir sa ligne conciliante, capitularde, réformiste, qui ne conduira jamais les masses populaires à la révolution et à la libération. Une alliance ne sera pas possible, non pas parce que le prolétariat ne veut pas d’une alliance avec la bourgeoisie, mais parce que la bourgeoisie n’acceptera pas une telle alliance. N’est-ce pas évident ? N’est-ce pas conforme aux réalités actuelles de notre pays ? Les représentants de la bourgeoisie nationale, de l’extrême droite à l’extrême gauche, ne s’emploient-ils pas à prendre le pouvoir par des élections ou des coups d’État militaires, à gommer les aspects criants de l’ordre actuel, à établir leur dictature sur les ouvriers et les paysans ? Est-il possible de construire un front populaire dirigé par le prolétariat et visant à la dictature démocratique du peuple dans les conditions actuelles ? Cela a-t-il jamais été possible ?

    Avec la réalisation d’un pouvoir politique rouge dans une ou plusieurs régions, ce qui n’est pas possible aujourd’hui le deviendra. Parce que, d’une part, la classe ouvrière, les paysans pauvres et le parti communiste disposeront d’une véritable liberté et de la véritable garantie de leur existence et de leur survie — une armée populaire régulière. Car, comme l’a dit le camarade Mao Zedong, “si le peuple n’a pas d’armée, il n’a rien”, “un parti sans ses propres forces armées n’a pas de liberté”. Deuxièmement, l’alliance ouvrière-paysanne, l’alliance de base, aura été réalisée dans une certaine mesure. Ces changements extrêmement importants attireront la bourgeoisie nationale, qui de temps en temps a pris une position ambivalente au milieu et de temps en temps s’est rangée du côté des ennemis du peuple contre les ouvriers et les paysans, dans une large mesure vers le front révolutionnaire dirigé par le prolétariat. Nous disons “dans une large mesure”, parce que certains représentants de la bourgeoisie nationale et certains éléments peuvent être du côté de la révolution dans une certaine mesure, mais cela ne peut pas encore être considéré comme une alliance avec la bourgeoisie nationale.

    Les traîtres révisionnistes considèrent qu’une “alliance” (!) avec la bourgeoisie nationale est possible aujourd’hui ! Oui, c’est possible, mais d’une seule manière : un “front” est possible en marchant derrière la bourgeoisie (!) qui tend à arrondir les angles de l’ordre actuel avec quelques réformes et à établir une dictature bourgeoise au lieu d’un front sous la bannière rouge du prolétariat, sur l’alliance de base des ouvriers et des paysans, vers l’établissement de la dictature démocratique du peuple.

    Comme la conception du “front” des traîtres révisionnistes appartient à la première catégorie, ils considèrent qu’une alliance (!) avec la bourgeoisie nationale est possible dès aujourd’hui. À notre avis, aujourd’hui, comme l’a souligné le camarade Lénine, seuls des “accords temporaires et partiels” avec la bourgeoisie sont possibles. […]22 »

    Plus loin, Kaypakkaya développe sur la dialectique principal-secondaire dans l’alliance avec la bourgeoisie nationale :

    « Soulignons également ce point : dans la définition de leur politique, les communistes font la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est secondaire. C’est extrêmement important. C’est une condition pour avancer dans la bonne direction. Par exemple, nous disons aujourd’hui que la lutte armée est essentielle et que les autres formes de lutte sont secondaires. Accepter d’autres formes de lutte ne signifie pas qu’il faille en faire la principale. Par exemple encore, nous disons aujourd’hui que la lutte dans les zones rurales est essentielle, tandis que la lutte dans les grandes villes est secondaire. Accepter la lutte dans les grandes villes n’exige pas d’en faire la lutte principale. De même, compter sur nos propres forces est essentiel, compter sur les alliés est facultatif. Le front uni est une unité avec des contradictions. Chaque contradiction a un aspect principal et un aspect auxiliaire. L’aspect principal du front unique est le prolétariat et les paysans, et l’aspect secondaire est la bourgeoisie nationale. Accepter un front unique avec la bourgeoisie nationale ne signifie pas l’accepter comme direction principale de la contradiction. Dans la lutte pour la réalisation du front, les marxistes-léninistes essaient principalement de réaliser l’alliance ouvrière-paysanne, ils lui donnent du poids. Ils accordent une importance secondaire à l’alliance avec la bourgeoisie. Plus concrètement, cela signifie ce qui suit : Ils donnent la première priorité à la construction du parti et de l’armée populaire, et la deuxième priorité à l’alliance avec la bourgeoisie nationale. C’est à ce stade que la trahison des traîtres révisionnistes se manifeste : Ils essaient constamment et continuellement de mettre l’alliance avec la bourgeoisie (!) en premier et la construction du parti et de l’armée populaire en second.23 »

    Une alliance ne doit jamais se faire au prix de l’indépendance. Le front uni est une arme politique souple : unité contre l’ennemi principal, tout en préservant l’autonomie du Parti et en se préparant au conflit futur. C’est pourquoi le PCC cherchait à avoir la direction du front uni :

    « Depuis 1935, il a surmonté ces erreurs et dirige le nouveau front uni pour la résistance au Japon ; cette grande lutte est en train de se développer.24 »

    Pour nier la dialectique de Mao, l’ICR va jusqu’à nier la dialectique entre le principal et le secondaire, comme si elle n’existait tout simplement pas. L’ICR pense que le mouvement du Travail et du Capital est partout et toujours le mouvement « le plus important » (principal) à notre époque (celle du capitalisme). L’ICR ne peut pas à la fois rejeter la dialectique entre le principal et le secondaire pour attaquer Mao, puis récupérer le principal et le secondaire pour « défendre la dialectique » ; pourtant, c’est exactement ce qu’elle fait lorsqu’elle développe que, pendant toute la période historique du capitalisme, la contradiction Travail-Capital est la plus importante (la condition du mouvement). Ce faisant, l’ICR est prêt à nier l’universalité de la dialectique pour mieux attaquer Mao, mais ça, elle ne le voit pas ! Lorsque l’ICR nie la dialectique principal-secondaire, mais défend qu’une chose est toujours principale (Capital-Travail) et que toutes les autres sont toujours secondaires, elle nie l’unité de contraire en toute chose et la transformation de toute chose en son contraire. Reconnaître la dialectique principal-secondaire obligerait l’ICR a reconnaître que, là aussi, une chose se change en son contraire dans les conditions déterminées de son développement, y compris dans la lutte des classes (précisément ce que Mao explique). Alors, toute la critique de De la contradiction de l’ICR révélerait son caractère métaphysique (anti-matérialiste dialectique). L’ICR évite donc soigneusement de nous donner sa compréhension de la dialectique principal-secondaire. Est-ce que l’ICR pense qu’il n’y a pas de dialectique entre le principal et le secondaire, ou seulement que Mao a déformé celle-ci à des fins opportunistes ?

    L’ICR et les trotskistes en général n’utilisent pas le concept de principal et secondaire (dont la dialectique a été développée en ces termes par les Soviétiques), mais cela ne change rien au fond du problème : ce qui nous intéresse, ça n’est pas leur apparence, c’est-à-dire les termes « principal » et « secondaire », mais leur essence, c’est-à-dire la réalité du principal et du secondaire. Le concept de principal et secondaire est une dialectique objective ; démontrer le contraire reviendrait à démontrer objectivement soit qu’aucune chose ne prime sur d’autres choses, soit que cette relation existe au-dessus de l’unité des contraires. Or, cela, l’ICR ne peut évidemment pas le faire sans rejeter Marx avec Mao, et le monde réel avec eux !

    Pour conclure à ce sujet, nous ne pouvons que citer Mao à propos de celles et ceux qui pensent comme l’ICR :

    « Nos dogmatiques sont des paresseux ; ils se refusent à tout effort dans l’étude des choses concrètes, considèrent les vérités générales comme quelque chose qui tombe du ciel, en font des formules purement abstraites, inaccessibles à l’entendement humain, nient totalement et renversent l’ordre normal que suivent les hommes pour arriver à la connaissance de la vérité. Ils ne comprennent pas non plus la liaison réciproque entre les deux étapes du processus de la connaissance humaine : du spécifique au général et du général au spécifique ; ils n’entendent rien à la théorie marxiste de la connaissance.25 »

    L’ICR poursuit sur l’histoire de la Révolution chinoise, et termine sa partie ainsi :

    « [Le PCC] avait à juste titre commencé à recruter dans la plaine inondée du fleuve Jaune, et y avait établi une base de l’Armée rouge. Il reconnaissait donc bien que la contradiction de classe n’était pas “temporairement reléguée” par la “contradiction principale” de l’invasion impérialiste, mais qu’elle en était au contraire exacerbée, puisque la classe dirigeante s’avérait trahir la cause nationale. Malgré l’accord formel entre le PCC et Tchang Kaï-chek, il n’y eut aucune unification des classes pour lutter contre l’ennemi commun japonais.26 »

    Ici, l’ICR semble dire qu’il n’y a finalement pas eu d’unification des classes dans les faits. Pourtant, elle continue d’accuser Mao d’avoir voulu faire une unification des classes, plutôt qu’une alliance temporaire contre l’invasion japonaise. L’ICR explique ici que, dans les faits, les communistes ont bien gardé leur autonomie de classe. Or, l’ICR semble accorder plus d’importance aux promesses que le PCC a offertes au Kuomintang pour obtenir la création d’un second front uni… qu’aux actes du PCC pendant le second front uni !

    L’ICR est très fier d’écrire que « [le PCC] reconnaissait donc bien que la contradiction de classe n’était pas “temporairement reléguée” par la “contradiction principale” de l’invasion impérialiste, mais qu’elle en était au contraire exacerbée, puisque la classe dirigeante s’avérait trahir la cause nationale », alors que c’est précisément ce qu’explique Mao dans De la contradiction ! Voilà ce que dit Mao dans De la contradiction :

    « Ni la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, ni l’essence de ce processus, déterminée par cette contradiction, ne disparaissent avant l’achèvement du processus ; toutefois, les conditions diffèrent habituellement les unes des autres à chaque étape du long processus de développement d’une chose ou d’un phénomène. En voici la raison : bien que le caractère de la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène et l’essence du processus restent inchangés, la contradiction fondamentale s’accentue progressivement à chaque étape de ce long processus. En outre, parmi tant de contradictions, importantes ou minimes, qui sont déterminées par la contradiction fondamentale ou se trouvent sous son influence, certaines s’accentuent, d’autres se résolvent ou s’atténuent temporairement ou partiellement, d’autres ne font encore que naître. Voilà pourquoi il y a différentes étapes dans le processus. On est incapable de résoudre comme il faut les contradictions inhérentes à une chose ou à un phénomène si l’on ne fait pas attention aux étapes du processus de son développement.

    Lorsque, par exemple, le capitalisme de l’époque de la libre concurrence se transforma en impérialisme, ni le caractère de classe des deux classes en contradiction fondamentale (le prolétariat et la bourgeoisie) ni l’essence capitaliste de la société ne subirent de changement ; toutefois, la contradiction entre ces deux classes s’accentua, la contradiction entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste surgit, la contradiction entre les puissances coloniales et les colonies devint plus marquée, la contradiction entre les pays capitalistes, contradiction provoquée par le développement inégal de ces pays, se manifesta avec une acuité particulière ; dès lors apparut un stade particulier du capitalisme : le stade de l’impérialisme.[…]27 »

    Selon l’ICR :

    « En réalité, là où Mao veut en venir, c’est que la révolution chinoise est différente de la révolution russe ; que la révolution d’un pays colonisé n’est pas une révolution socialiste, mais une révolution nationale ; qu’elle implique donc sa solution propre et spécifique, qui consiste à s’allier avec son ennemi mortel : Tchang Kaï-chek. Par conséquent, ceux qui ne sont pas d’accord et qui considèrent cette alliance comme une trahison de la révolution sont des dogmatiques, incapables de voir le caractère spécifique de la situation. 

    Lorsque Mao insiste sur l’importance cruciale de la spécificité, il cherche donc essentiellement à fournir une justification théorique au compromis avec la classe dominante.28 »

    Oui, c’est une vision dogmatique. Nous pouvons citer Lénine à ce sujet :

    « Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d’éclipser celle-ci, de l’estomper, etc. Au contraire, de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même, le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.29 »

    De plus :

    « […] Les socialistes ne doivent pas seulement revendiquer la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies (et cette revendication, dans son expression politique, n’est pas autre chose que la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes) ; les socialistes doivent soutenir de la façon la plus résolue les éléments les plus révolutionnaires des mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale de ces pays et aider à leur insurrection (ou, le cas échéant, à leur guerre révolutionnaire) contre les puissances impérialistes qui les oppriment.30 »

    C’est pour rendre possible la prise du pouvoir des communistes dans l’ensemble du monde que Lénine a été le théoricien d’une stratégie révolutionnaire spécifique pour les pays colonisés ou semi-colonisés. On retrouve déjà dans cette citation un exemple de l’intérêt de l’étude des spécificités propres à chaque nation dans le contexte général de la lutte mondiale contre le capitalisme-impérialisme. Le chemin de la révolution socialiste peut varier en fonction du contexte dans lequel se trouve chaque nation.

    Selon l’ICR :

    « Certes, la Révolution chinoise avait des spécificités qu’il convenait d’“étudier avec minutie”. Aucun parti communiste ne peut espérer diriger une révolution en ne s’appuyant que sur des généralités au sujet du capitalisme et de la classe ouvrière. Le parti doit participer à chaque étape du processus en avançant des mots d’ordre clairs, précis, correspondant aux conditions concrètes et au degré de conscience des masses. La vérité est toujours concrète, comme le soulignait Hegel.

    Mais comprendre concrètement la Révolution chinoise, c’est la comprendre dans son contexte international propre, et non dans sa pure “spécificité”. L’époque de la Révolution chinoise était, en dernière instance, l’époque de la révolution mondiale. Chaque pays dépendait de l’économie mondiale pour son existence. La lutte révolutionnaire dans chaque pays ne pouvait donc être comprise que comme un élément de la lutte mondiale contre ce système. Le PCC n’aurait jamais existé sans le Comintern.

    Ce n’est pas là une affirmation théorique abstraite et pédante. Elle a été démontrée par le tour que prirent les événements révolutionnaires eux-mêmes.31 »

    L’ICR est en accord avec nous quant au fait que la contradiction fondamentale de notre époque à l’échelle mondiale est la contradiction Capital-Travail. Mais, l’ICR ne comprend pas le concept de principal et secondaire. L’ICR pense que ce concept n’est qu’une manière pour Mao de justifier l’application de ses stratégies opportunistes. L’ICR pense que Mao voulait que les communistes se soumettent à la bourgeoisie. L’ICR pense qu’étudier un contexte particulier reviendrait à négliger le général — c’est-à-dire à ne pas comprendre le rapport dialectique entre le particulier et le général. Leur vision de De la contradiction est unilatérale et caricaturale.

    Mao n’a jamais dit que le contexte international ne devait pas être pris en compte dans l’élaboration de la stratégie de la lutte pour le pouvoir pour chaque pays, et rien dans ses théories ne peut nous laisser le penser, bien au contraire.

    L’analyse des contradictions internes de la Chine, en 1937, montrait que la Chine était un pays principalement semi-féodal dominé par l’impérialisme. Toute la stratégie du PCC reposait sur la prise en compte du faible développement de la bourgeoisie nationale et du prolétariat, et de la nécessité de la lutte contre la domination extérieure et le colonialisme. La « pure » spécificité de la Chine prend en compte le « contexte international ».

    Surtout, la théorie de la révolution de nouvelle démocratie ne peut trouver son sens que dans le « contexte international » ! Lorsque Mao explique que la Révolution chinoise de nouvelle démocratie fait scission du mouvement historique général des révolutions bourgeoises pour intégrer le mouvement historique général des révolutions prolétariennes, non seulement parce qu’elle est sous la direction du prolétariat en Chine, mais aussi parce qu’elle est alliée avec le prolétariat de tous les pays et avec la dictature du prolétariat en URSS, néglige-t-il le « contexte international » ? Pour Mao, la révolution démocratique à l’époque de l’impérialisme ne peut être réalisée que sous la direction du prolétariat et en alliance avec le prolétariat international ; et c’est pour cela que la libération nationale en Chine ne peut être qu’une révolution néodémocratique (la nouvelle démocratie du mouvement historique général des révolutions prolétariennes, par opposition à l’ancienne démocratie du mouvement historique général des révolutions bourgeoises).

    Selon l’ICR :

    « […] Mao a poursuivi sa trêve avec le KMT même après la fin de la guerre contre le Japon — tout en développant sa perspective d’une “Nouvelle démocratie”.

    Selon cette perspective, la Révolution chinoise ne serait pas une révolution socialiste. Elle établirait plutôt une “nouvelle société démocratique”, ce qui signifiait en substance le maintien du capitalisme, avec toutefois la nationalisation de la propriété du “capital bureaucratique” et des “réactionnaires” qui avaient collaboré avec le Japon. Il devait donc y avoir une alliance de toutes les classes, y compris la classe capitaliste, contre une fraction spécifique de celle-ci. 

    Il n’y avait aucune raison de penser qu’une alliance durable avec le KMT serait possible, pas plus qu’avec un quelconque secteur du capitalisme chinois. Néanmoins, sous la bannière de la “Nouvelle démocratie”, Mao proposa des accords au sommet permettant aux principaux dirigeants du KMT de rester au pouvoir, dans le cadre d’une coalition avec le PCC. Cela trahissait un profond manque de confiance dans la classe ouvrière et dans sa capacité d’agir en toute indépendance.32 »

    Nous rappelons aux membres de l’ICR que Trotsky et Lénine eux-mêmes n’ont pas été hostiles à l’utilisation guidée du capitalisme pour poser les bases économiques du socialisme dans un pays ravagé par la guerre civile. Penser que, dans un pays comme la Chine qui, contrairement à la Russie, n’avait même pas atteint le stade du capitalisme impérialiste (soit-il militaro-féodal), une NEP chinoise n’avait pas de sens, c’est ne comprendre ni Mao ni Lénine ni même la réalité historique dont les marxistes ne peuvent se défaire. Il ne fait plaisir à personne de nouer des alliances avec des capitalistes. La question qui se pose à nous est celle de la nécessité, et cette alliance était nécessaire. Nous rappelons une fois de plus à l’ICR que la formation sociale chinoise était avant tout semi-féodale et non capitaliste (les rapports de production capitalistes n’étaient dominants que dans les villes, dans lesquelles ne vivait qu’une petite partie de la population chinoise), ce qu’elle oublie systématiquement dans son analyse. La première tâche du PCC résidait donc dans la destruction des rapports féodaux à la campagne, non dans le renversement du capitalisme industriel dans les villes. Juger la révolution chinoise des années 1937-1950 exclusivement à l’aune du rapport entre le prolétariat et la bourgeoisie est un non-sens marxiste aussi bien qu’historique.

    Après la prise du pouvoir, la nouvelle démocratie, c’est-à-dire la dictature du peuple menée par le prolétariat, n’avait pas pour objectif de moyen terme autre chose que la dictature du prolétariat, la transition socialiste. La tâche des communistes était plus complexe que de renverser le capitalisme, il fallait lutter contre les chefs de guerre, puis contre le colonialisme japonais. Après la prise du pouvoir, les communistes ont dû accomplir les tâches démocratiques qui ont historiquement été celles de la bourgeoisie. Les auteurs du texte de l’ICR n’ont probablement jamais pris le temps de lire les textes maoïstes qui expliquent ce qu’est la nouvelle démocratie ! Nous renouvelons notre conseil, lisez La démocratie nouvelle.

    Dans les bases rouges de 1937 à 1945/1949, le PCC cherchait à favoriser le développement du capitalisme pour mettre fin au féodalisme. La bourgeoisie chinoise étant incapable de mener à bien sa mission historique, ce fut aux forces de la révolution socialiste de « passer au-dessus » de la bourgeoisie. Le régime comprador de Jiang Jeshi renonça dès 1928 aux réformes antiféodales prévues dans le programme de Sun Yat-Sen pour garder le soutien des élites féodales. Dans les zones contrôlées, le PCC poussait ainsi les féodaux à abandonner leurs terres et leurs métayers/dépendants pour les amener à l’investissement capitaliste-industriel.

    Dès le début de la période de nouvelle démocratie, les capitalistes furent en position subordonnée, contraints d’accepter des accords de semi-nationalisation de leurs entreprises. Progressivement, ils furent complètement évincés, notamment à partir de la campagne des Trois Antis puis des Cinq Antis (1951-1952), très précocement, le PCC organise donc des campagnes de masse pour mobiliser les masses contre les capitalistes et accélérer la construction du socialisme en Chine. Cette orientation anticapitaliste de la campagne est attestée par les travaux universitaires sur le sujet33, ainsi que par la réaction de nombreux capitalistes, ayant choisi jusque là de rester en Chine, qui s’exilent à Hong Kong avant même d’avoir été ciblés individuellement, comprenant bien qu’il s’agissait là d’une affaire de classe. Dès la moitié des années 1950, la voie du socialisme par l’expropriation généralisée des capitalistes est décidée en paroles comme en fait, suivant une évolution à la fois progressive et très rapide depuis 1949. On voit ainsi le déploiement d’un plan continu visant à exproprier les capitalistes et à construire le socialisme, passant par plusieurs phases, de la conciliation contrôlée à l’imposition rapide par Mao du passage au socialisme34. Rappelons une fois de plus qu’en accord avec la ligne maoïste, cette expropriation se fait au travers de la mobilisation et de l’action des masses (principalement ouvrières). Notamment, la campagne des Cinq Antis de 1952 permit d’attaquer fortement les positions de la bourgeoisie et rendit possible son éviction complète à partir de 1956. Celle-ci vit le Parti, le syndicat, et l’organisation de jeunesse (la Ligue de la jeunesse démocratique, future Jeunesse communiste) se mobiliser pour organiser et développer la conscience de classe des parties du prolétariat de Shanghaï traditionnellement moins enclines aux conflits industriels radicaux, c’est-à-dire les prolétaires du secteur artisanal et de la petite industrie, souvent liés par des rapports de forte proximité, voire de famille avec leurs employeurs. La ligne maoïste des campagnes de masse permit de rompre les liens de sujétion du prolétariat envers ses exploiteurs et, dans la lutte, apprit aux prolétaires à se dresser contre les patrons et à se comporter comme les nouveaux maîtres du pays35.

    L’alliance de classe a bel et bien permis de vaincre le colonialisme japonais, et le PCC a bel et bien vaincu le Kuomintang. Le cours de l’Histoire semble donc valider la stratégie employée par le PCC.

    L’ICR accuse Mao d’avoir voulu construire une démocratie libérale (soit, une ancienne démocratie) à la place d’une dictature du prolétariat, en Chine, et que c’est là l’essence de la nouvelle démocratie (les mensonges bureaucratico-staliniens en moins). Mais s’il faut porter cette accusation contre Mao, alors il faut porter la même accusation contre Lénine, qui, le premier, a théorisé la dictature démocratique révolutionnaire des ouvriers et paysans pour la Russie tsariste, dont la nouvelle démocratie n’est qu’une déclinaison pour les colonies et semi-colonies36. Jamais ni Mao ni Lénine n’ont voulu ou cru possible (à l’époque de l’impérialisme) la construction d’une démocratie libérale, ni avant ni à la place d’une dictature du prolétariat. Ce que l’ICR refuse de voir, c’est que la révolution communiste continue par étape est… continue par étape, c’est-à-dire que chaque étape n’est là que pour préparer la suivante, jusqu’au communisme. C’est ni plus ni moins ce qu’était et ce qu’était censée être la dictature du peuple, une étape vers une autre étape, sans interruption dans la révolution. En Chine semi-coloniale semi-féodale, comme en Russie semi-capitaliste semi-féodale, la dictature du prolétariat avait besoin de la dictature du peuple pour sa propre réalisation, et la dictature du peuple n’était là que pour réaliser la dictature du prolétariat. D’une part, Mao (comme Lénine) était conscient qu’une démocratie libérale n’était plus possible ; et d’autre part, Mao (comme Lénine) ne voulait pas d’une démocratie libérale.

    En bref, l’ICR confond les révolutions démocratiques anciennes et nouvelles, et traite la révolution néodémocratique comme rien de plus qu’une révolution bourgeoise malgré la bourgeoisie ! Or, la révolution néodémocratique réalise les tâches historiques bourgeoises (que la bourgeoisie a abandonnée), certes, mais elle prépare surtout la réalisation des tâches historiques prolétariennes (que la bourgeoisie n’a jamais eue). De plus, l’ICR s’imagine que la révolution démocratique selon Mao a été compromise par la non-réciprocité de l’amour qu’il portait à la bourgeoisie, ce qui est un contresens historique et théorique.

    Dans De la contradiction, Mao ne dit pas qu’il faut se soumettre à la bourgeoisie ni que la bourgeoisie serait éternellement une classe alliée, bien au contraire. De la contradiction a été écrit en 1937, le PCC a pris le pouvoir en 1949. La stratégie d’alliance avec la bourgeoisie dont parle Mao en 1937 concerne l’alliance politico-militaire avec la bourgeoisie nationale dans la lutte contre un ennemi commun désigné comme ennemi principal par les communistes — le Japon envahisseur. Le traitement de la bourgeoisie nationale au sein de la période de nouvelle démocratie est différent, et est traité dans des ouvrages différents.

    Dans De la contradiction, Mao dit :

    « Quant au peuple, maintenant dominé, il accédera, sous la direction du prolétariat, à une position dominante.37 »

    Dans De la juste résolution des contradictions au sein du peuple (document également cité dans l’article de l’ICR), Mao dit :

    « Notre dictature est la dictature démocratique populaire dirigée par la classe ouvrière et fondée sur l’alliance des ouvriers et des paysans.38 »

    Ainsi, l’ICR tord doublement la réalité : d’une part elle déforme complètement le contenu réel de la théorie maoïste, d’autre part, elle falsifie l’Histoire. Au lieu de comprendre la nouvelle démocratie comme une étape vers le socialisme et l’éviction de la bourgeoisie, dans le cadre d’un pays dominé et semi-féodal comme la Chine, elle refuse de s’y intéresser, puis déforme l’Histoire dans une vision qu’on ne peut appeler que conspirationniste. Plutôt que d’accepter que l’expropriation des capitalistes fait partie de la théorie maoïste et fut vérifiée en pratique comme l’aboutissement de la lutte des classes menée par le Parti contre la bourgeoisie, l’ICR invente une explication fantaisiste visant à faire croire, envers et contre tout, que c’est contre le gré (!) de Mao que la bourgeoisie fut attaquée. Nous pesons nos mots en parlant de vision conspirationniste de l’Histoire : il s’agit précisément de ça.

    Selon l’ICR :

    « Le KMT capitaliste, de son côté, était également lié à l’impérialisme américain, lequel était opposé de manière implacable au communisme. En juin 1950, la Guerre de Corée éclata, dans laquelle se lancèrent la Chine, l’URSS et les États-Unis, engagés dans un conflit extrêmement violent pour décider si la Corée demeurerait — ou non — capitaliste et dans la sphère d’influence américaine.

    S’inscrivant dans une logique objective et mondiale, ces événements forcèrent le nouveau régime du PCC à abandonner le programme de la “Nouvelle démocratie”. Les capitalistes chinois embrassèrent la cause des États-Unis et des réactionnaires en Corée, espérant que leur victoire infligerait un coup sévère au nouveau régime instauré par le PCC. Engagé dans le soutien à la Corée du Nord en guerre, le PCC pouvait moins que jamais tolérer un sabotage économique à l’intérieur de ses frontières.

    Nationalisant la majeure partie de l’économie, le PCC donna un coup de barre à gauche en réponse à la désertion des capitalistes ou à leurs manœuvres contre le nouveau régime. On voit ainsi clairement comment les “contradictions nationales” avec les impérialistes étaient liées aux contradictions de classe de la société, et comment elles furent résolues non sur une base purement nationale, mais par les méthodes de la lutte des classes.

    L’expropriation des capitalistes était bien évidemment une décision correcte, mais elle infligeait un démenti à la méthode théorique prônée dans l’ouvrage de Mao. Le cours de la révolution a contredit l’idée que la classe dominante aurait pu avoir intérêt à s’unir à d’autres classes pour combattre l’impérialisme. On trouve dans De la contradiction la thèse selon laquelle il est à la fois possible et juste de promouvoir la collaboration des classes dans les pays colonisés ; cette thèse reflète en fait la position générale adoptée par le stalinisme dans le monde entier.39 »

    La thèse selon laquelle le Parti aurait été « forcé » d’exproprier les capitalistes à cause de leur sabotage pendant la Guerre de Corée repose sur deux piliers : le conspirationnisme comme méthode historique, et la déformation systématique des thèses adverses comme méthode théorique. Commençons par l’aspect historique, celui théorique suivra immédiatement.

    Rien ne permet de prouver qu’un Mao pris au dépourvu par la « trahison » des capitalistes aurait dû nationaliser dans l’urgence. L’essentiel des sources et travaux disponibles sur la Chine des années 1950 montre beaucoup plus un processus progressif de mise sous contrôle de la bourgeoisie industrielle jusqu’à son éviction totale. Rappelons simplement que la thèse maoïste de l’existence d’une bourgeoisie nationale comme fraction de la classe bourgeoise fut validée par l’histoire de la Révolution chinoise : la bourgeoisie industrielle de Shanghaï était en rupture avec Jiang Jeshi en raison de son abandon de la lutte antijaponaise au profit de la lutte anticommuniste40. En 1948-1949 cette même bourgeoisie est tout à fait dégoûtée du Kuomintang, corrompu, inefficace, dictatorial, etc. C’est ainsi que certains capitalistes font le choix de « parier » sur la RPC et le PCC et de trouver des accords avec le nouveau régime. On constate bien l’existence d’une bourgeoisie nationale anti-impérialiste disponible, dans un certain contexte, à une alliance avec le PCC. À l’exact opposé de la thèse de l’ICR, des représentants de la bourgeoisie nationale ont même activement soutenu l’effort de guerre anti-impérialiste en Corée, envoyant leur or et leurs fils à l’Armée des volontaires41. En revanche cette alliance n’était évidemment pas destinée à durer dans le temps (autrement, le PCC aurait été un parti réformiste-développementaliste).

    Nous renvoyons là-dessus à nos développements précédents sur la campagne des Cinq Antis, qui démontrent bien le caractère planifié et volontaire de la liquidation de la bourgeoisie industrielle chinoise. Tout l’inverse, donc, d’une collectivisation qui aurait été faite dans la contrainte et l’urgence en raison du sabotage, dont il n’existe aucune preuve (!), de l’effort de guerre par les bourgeois. Utiliser une invention aussi alambiquée pour contourner la réalité est le propre d’une méthode conspirationniste.

    Selon l’ICR :

    « Si Mao et le PCC avaient procédé à une évaluation honnête et approfondie du cours de la révolution, ils auraient pu corriger les erreurs importantes contenues dans De la contradiction et procurer aux communistes de Chine et d’ailleurs les outils nécessaires au progrès de la révolution socialiste mondiale.

    Au lieu de cela, la méthode erronée promue par Mao en 1937 n’a pas seulement été défendue, mais même renforcée, ce qui eut des conséquences désastreuses partout où elle fut appliquée, comme en Indonésie et en Iran.42 »

    L’ICR ne fait que montrer sa méconnaissance des événements révolutionnaires en Indonésie et en Iran en faisant reposer ces échecs sur Mao, particulièrement sur De la contradiction.

    En Indonésie, le PKI n’a pas appliqué la méthode de Mao, il a appliqué la sienne. Le PKI était un parti indépendant, même s’il s’est rapproché du PCC dans les dernières années précédant le génocide de 1965, il élaborait sa propre ligne. Le PCC a en revanche soutenu ses tentatives de militarisation, même si elles furent trop tardives. Si le PKI avait suivi la voie maoïste telle qu’elle fut menée en Chine, c’est-à-dire armer les masses, construire des bases rouges et se préparer à mener la guerre civile révolutionnaire, on voit mal comment il aurait pu se retrouver aussi dépourvu face à la répression militaire après la tentative échouée de coup d’État du 30 septembre. Le coup d’État du 30 septembre fut une tentative putschiste de la direction du PKI et d’éléments progressistes de l’armée de neutraliser des généraux anticommunistes de l’armée indonésienne et d’ouvrir le champ à une prise de pouvoir. Son échec provoque directement l’extermination massive des communistes et suspects de sympathies communistes par l’armée et ses supplétifs réactionnaires à travers tout le pays (entre un et trois millions de morts) et signe la fin du mouvement communiste en Indonésie (le 3e dans le monde à l’époque) : un désastre absolu. Cette manière même de procéder « par le haut », par un coup d’État, est aux antipodes de la méthode maoïste de mobilisation des masses dans la guerre populaire. On peut en revanche critiquer le PCC pour avoir accordé une trop grande confiance au PKI et pour l’avoir trop laissé faire dans son impréparation militaire43. La thèse selon laquelle ce dernier aurait été intégralement piloté depuis Pékin est en réalité issue de la propagande du régime génocidaire du Nouvel ordre, afin de diaboliser les communistes comme des agents de l’étranger. Une fois de plus, l’histoire officielle trotskiste, dans son effort pour discréditer tout le mouvement communiste extérieur à sa tradition, rejoint les positions des réactionnaires anticommunistes.

    En ce qui concerne l’Iran, l’influence de la Chine et du PCC fut très faible dans le processus révolutionnaire, qui se lança alors que les révisionnistes avaient déjà pris le pouvoir depuis plusieurs années à Pékin. La formation de groupes maoïstes iraniens fut principalement un phénomène diasporique en réaction à l’échec de la révolution. Imputer la prise de pouvoir des réactionnaires religieux à une ligne maoïste en Iran ne repose sur rien de concret et est une analyse erronée.

    Selon l’ICR :

    « Lorsqu’on lit De la contradiction aujourd’hui, la question à poser n’est pas : “est-ce que Mao a réussi à renverser le capitalisme ?”, mais bien : “est-il possible de renverser le capitalisme sur cette base ?” L’expérience des soixante-dix dernières années a prouvé que non.44 »

    L’ICR pose ici une question intéressante : une théorie juste se vérifie dans la pratique. Si nous voulons juger de la pertinence de l’analyse de Mao, il faut donc demander : est-ce que le Japon fut vaincu ? Est-ce que le Parti a réussi à prendre le pouvoir ? La réponse à ces deux questions est positive. Est-ce que la stratégie d’alliance avec la bourgeoisie a réussi dans des pays semi-coloniaux ailleurs qu’en Chine ? Oui. Est-ce qu’elle a aussi échoué dans certains pays ? Oui.

    Si nous voulons juger de la pertinence des théories trotskistes, nous devons nous poser la question : est-ce que ces théories ont permis la prise de pouvoir quelque part ? Non. En 1917, Trotsky a organisé et dirigé l’Armée rouge, mais ce fut sous la bannière du bolchevisme, et non pas sous celle qu’il avait lui-même défendue dans la social-démocratie russe pendant les 15 années précédentes.

    L’alliance avec la bourgeoisie nationale peut concourir à la victoire de la lutte anti-impérialiste dans un pays semi-colonial ; mais surtout, se priver de cette alliance peut concourir à la défaite de celle-ci. Dans la lutte révolutionnaire, dans les pays semi-coloniaux et dans tous les pays, il n’y a jamais de garantie, mais il y a des possibilités : la révolution démocratique en alliance avec la bourgeoisie nationale n’est pas garantie, mais elle est possible, et elle l’est plus que la révolution démocratique sans alliance avec la bourgeoisie nationale.

    Est-ce que la Chine est socialiste aujourd’hui ? La réponse est négative. Il n’existe aujourd’hui aucun pays socialiste. Pour l’instant, aucune théorie n’a permis au mouvement communiste de réaliser la transition socialiste et d’empêcher la restauration capitaliste.

    Nous défendons l’héritage des expériences socialistes parce qu’il n’y a qu’à travers l’étude de notre histoire que nous pourrons élaborer la théorie et la pratique qui permettra la transformation du monde. Mais, l’ICR, comme beaucoup d’organisations trotskistes, refuse d’étudier correctement l’histoire du mouvement communiste au XXe siècle.

    Il nous faut énoncer une tautologie, nos lecteurs et lectrices nous le pardonneront, mais cela est rendu nécessaire par l’argumentation de l’ICR : si la stratégie du front uni fonctionne, il n’y a aucune raison de la remettre en cause. À partir du moment où la théorie du PCC a permis la victoire de la première étape de la révolution, l’élimination du féodalisme à la campagne, et n’a conduit ni à la défaite militaire ni à la soumission à l’ennemi, il n’y a aucune raison de douter de la justesse révolutionnaire de cette théorie. Le fait que mener la guerre antijaponaise dans un front uni ait permis au Parti de se renforcer et de relancer la lutte des classes à travers le pays est la preuve que la compréhension par le Parti du front uni était correcte.

    L’ICR refuse d’étudier la situation concrète dans laquelle se trouvait le PCC. Il est facile, en 2025, de vivre dans un fantasme où il ne serait pas nécessaire de faire des alliances afin de prendre le pouvoir. Pourtant, dans la réalité, le PCC a pu prendre le pouvoir ! La stratégie de guerre populaire prolongée et de front uni dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux s’est répétée dans plusieurs pays au fil des décennies. Pourtant, aucune stratégie trotskiste, « pure », n’a jamais amené à une mobilisation des masses et à une prise de pouvoir en bientôt un siècle.

    Selon l’ICR :

    « Dans De la contradiction, l’argumentation de Mao sur les contradictions spécifiques — et les solutions spécifiques qu’elles appellent — constitue une déviation unilatérale et mécaniste par rapport au matérialisme dialectique. Cette déviation consiste à insister sur le fait que, à chaque pays, ou à chaque étape dans un pays donné, reviennent ses propres contradictions, requérant leurs propres solutions, et que la lutte des classes peut être mise de côté par les communistes. Cette déviation a pour effet de légitimer l’opportunisme à courte vue ainsi que tous les zigzags programmatiques.

    De la contradiction développe une conception subjective et arbitraire de l’histoire. En surface, Mao fait mine de défendre le matérialisme dialectique ; en réalité, il ne fait rien de tel et se contente de juxtaposer les différentes phases historiques sans expliquer en rien la logique qui les sous-tend, avec sa nécessité et ses contradictions :

    “Dans la période du premier front uni, le KMT mit en œuvre les Trois Grands Principes de Sun Yat-sen : alliance avec la Russie, coopération avec le Parti Communiste et aide aux paysans et ouvriers. Il était alors un parti révolutionnaire et vigoureux, constituant une alliance des différentes classes en vue d’une révolution démocratique. Après 1927, toutefois, le KMT s’est transformé en son contraire et il est devenu un bloc réactionnaire des propriétaires terriens et de la grande bourgeoisie. À la suite de l’incident de Xian, en décembre 1936, il amorça un nouveau tournant visant à mettre fin à la guerre civile et coopérer avec le Parti Communiste pour mener une opposition conjointe contre l’impérialisme japonais. Telles ont été les caractéristiques spécifiques du KMT à ces trois étapes. Bien sûr, ces caractéristiques résultaient de différentes causes.”

    Ce sont ces “différentes causes” qui constituent la question clé, mais Mao laisse au lecteur le soin de les découvrir. Qu’un parti de masse se transforme, en l’espace d’un ou deux ans, d’un parti “révolutionnaire et vigoureux” en un “bloc réactionnaire des propriétaires terriens et de la grande bourgeoisie”, cela devrait être un fait d’une signification historique considérable, et non pas le résultat de la fantaisie d’un seul dirigeant. Pourtant, tout ce que dit Mao à ce propos est que le KMT a changé. D’abord il était bon, ensuite il est devenu mauvais. Nous nous sommes alliés avec lui, ensuite il est devenu notre ennemi ; et cela est arrivé pour des raisons sur lesquelles Mao ne s’attarde pas.45 »

    Nous avons déjà cité plus haut un texte de Mao datant de 1926 qui abordait déjà la question des contradictions de classe, dans la société chinoise, mais aussi dans le Kuomintang. Ici, Mao prend un exemple pour expliquer que :

    « Lorsqu’on étudie le caractère spécifique des contradictions à chaque étape du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, il faut non seulement considérer ces contradictions dans leur liaison mutuelle ou dans leur ensemble, mais également envisager les deux aspects de chaque contradiction.46 »

    L’exemple que prend Mao est celui de la relation entre le Kuomintang et le PCC. Le passage cité par l’ICR décrit superficiellement l’histoire de l’un des aspects de cette contradiction (le Kuomintang). Il est suivi par un paragraphe qui décrit celle de l’autre aspect de cette contradiction (le PCC). Dans celui-ci, Mao prend le temps de souligner les erreurs du PCC et en conclu que :

    « Faute d’étudier les particularités du Kuomintang et du parti communiste, il est impossible de comprendre les relations spécifiques entre les deux partis aux diverses étapes de leur développement : création d’un front uni, rupture de ce front, création d’un nouveau front uni.47 »

    Mao explique ici pourquoi il a parlé de l’histoire du Kuomintang et de celle du PCC — étudier chacun des aspects est une nécessité afin de comprendre la relation entre ces aspects. Mao continue :

    « Mais pour étudier ces diverses particularités, il est encore plus indispensable d’étudier la base de classe des deux partis et les contradictions qui en résultent dans différentes périodes entre chacun de ces partis et les autres forces.48 »

    Mao développe ensuite sur les contradictions à l’intérieur du Kuomintang et sur ses choix stratégiques vis-à-vis de celui-ci.

    Nous n’allons pas réécrire De la contradiction dans notre critique, mais nos lecteurs et lectrices peuvent voir qu’encore une fois l’ICR ne comprend pas ce document et en déforme le contenu. De la contradiction est un document qui a pour objectif d’expliquer ce qu’est le matérialisme dialectique. Pour ce faire, Mao utilise des exemples concrets de son époque afin de faire comprendre à ses lecteurs et lectrices ce qu’est une contradiction. C’est un texte court qui n’est qu’une introduction au matérialisme dialectique, et il ne faut pas en attendre autre chose.

    Sans compréhension de la dialectique du principal et du secondaire, les communistes se créent de fausses apories : « J’ai deux ennemis, les nationalistes et les Japonais, je dois les combattre en même temps, mais c’est pratiquement infaisable » au lieu de voir que la lutte du front uni contre l’ennemi principal se double d’une lutte interne (et moindre) contre l’ennemi secondaire qui prépare elle-même la victoire future contre ce même ennemi. Devrait-on ainsi condamner la participation bolchevique à la défense de la République de Russie contre le putsch de Kornilov ? Il s’agissait pourtant de fait d’une collaboration avec la bourgeoisie impérialiste libérale, ennemie acharnée des communistes dans le cadre de la lutte pour l’abolition du Capital, mais aussi des vestiges féodaux. Cette participation à un front uni de fait est pourtant bien l’événement qui permet au Parti de reconstituer ses forces et son emprise dans les masses, alors que celles de Kerenski déclinent. Sur une échelle temporelle et quantitative bien plus grande, la même chose est vraie du front uni chinois. Sans la compréhension du mouvement contradictoire du réel, faisant que l’un se transforme en son contraire (ainsi, la lutte en unité et l’unité en lutte), on ne comprend plus le marxisme. C’est bien Marx qui nous a enseigné que la bourgeoisie, dans une phase historique donnée, constituait une force progressiste, puis se muait en force réactionnaire. Cela, l’ICR en est normalement bien consciente. La dialectique maoïste n’est que la poursuite de cette évidence philosophique et historique située au cœur du marxisme.

    L’ICR lit des parties du document isolément des autres, sans chercher à le comprendre dans son entièreté, et se contente de critiquer les maoïstes sans prendre le temps d’étudier le maoïsme.

    Selon l’ICR :

    « La vérité est que Mao ne souhaitait pas lier son sort à une quelconque perspective théorique à propos de la Révolution chinoise. Ce qu’il voulait, c’était vendre aux membres du Parti une “dialectique” aussi vague qu’ondoyante, de façon à se laisser les mains libres pour changer de position à sa guise, en fonction des circonstances.

    C’est caractéristique du régime bureaucratique qui affectait le PCC bien avant 1949, et qui se renforça considérablement après sa victoire.49 »

    On en arrive au cœur du problème : l’ICR ne fait pas une étude de De la contradiction, il veut seulement vendre son récit historique conspirationniste. Mao était un individu mauvais, stupide et calculateur, le PCC était une bureaucratie opportuniste cruelle, incompétente et omnipotente, ils étaient à la fois incapables du moindre discernement sur les réalités les plus évidentes et capables de manœuvrer à leur avantage dans les réalités les plus complexes. Leurs seules victoires leur auraient été données par l’ennemi, après qu’il aurait refusé leurs demandes répétées de reddition.

    Pourtant, Mao a su avoir une compréhension du matérialisme dialectique qui a permis de remplir les objectifs de la prise du pouvoir. Le texte dont nous parlons a été écrit en 1937, les exemples exposés par Mao sont ceux de la situation concrète de l’époque, et les communistes ont pris le pouvoir en 1949. Ceci est la réalité.

    Le déroulé de la lutte de 1937 à 1949, dont on peut avoir une bonne idée avec la consultation croisée (et honnête) des textes du Parti et du consensus historiographique qui se dégage, tend ainsi à valider la compréhension maoïste de la dialectique, là où les auteurs de l’ICR prétendent que la critique historique du maoïsme en actes invalide cette dialectique. En effet, ce que l’on observe, pour le dire rapidement, c’est la conservation infaillible du fil rouge de la révolution socialiste au fil des changements majeurs du contexte chinois. La formule du front uni a permis le développement du Parti et de la lutte des classes au sein de la guerre commune contre le Japon. Cela a fourni au PCC les bases pour reprendre la guerre contre le Kuomintang, qui lui, au contraire, s’était affaibli (!) et coupé des masses au cours de la guerre. À aucun moment le PCC n’a été subordonné concrètement au Kuomintang, à aucun moment il n’a abandonné le chemin de la révolution, et en définitive il a effectivement liquidé les propriétaires terriens.

    La ligne de Mao, aussi connue sous le nom de « communisme de Yan’an »50 n’a pas été dominante par magie. Jusqu’au mouvement de rectification, elle est contestée en interne par de puissants responsables du Parti, et n’est parfois pas appliquée. Ainsi, la ligne dite maoïste dut au préalable triompher de la ligne dite « bolchevique » défendue principalement par Wang Ming, représentant du Comintern auprès du PCC et porteur des consignes soviétiques. Cette ligne consistait, d’une part, dans l’emphase mise sur la résistance urbaine, invoquant l’exemple de la défense de Madrid en Espagne, d’autre part, dans la compréhension non conflictuelle de la nature du front uni. Il n’y aurait ainsi, selon Wang Ming et ses soutiens, pas fallu soutenir un cours (modéré) de lutte des classes au sein du front uni, par peur de le rompre51. Cette modération rurale aurait conduit le Kuomintang à laisser les mains libres au Parti dans les villes où il aurait pu conduire sa reconstruction à partir des couches de jeunes intellectuels et du prolétariat urbain.

    Comme le cours de la Révolution chinoise n’a eu de cesse de le démontrer de 1927 à 1949, cette ligne était évidemment erronée. Dans un pays dominé semi-féodal, la classe ouvrière ne peut être le sujet révolutionnaire principal, tout simplement parce qu’elle est bien trop faible : le cœur de la question révolutionnaire réside alors dans la contradiction entre paysans et propriétaires fonciers. L’histoire du PCC jusqu’aux années 1940-1942 est marquée par la longue incapacité à reconnaître entièrement ce constat : quasiment jusqu’au bout, de larges pans du Parti ont voulu envers et contre tout rester fidèles à une forme d’orthodoxie marxiste fondée sur la lutte dans les villes, occasionnant de nombreux et coûteux échecs. Nous ne pouvons que remarquer que l’insistance constante de l’ICR sur le supposé abandon des villes et des ouvriers par le PCC les rapprochent de l’orthodoxie (erronée) stalinienne d’alors sur la question chinoise.

    « Heureusement » pour l’avancée de la révolution chinoise, la ligne de Wang Ming fut mise en échec avant de provoquer la destruction du Parti par l’incapacité du Kuomintang à défendre le dernier bastion chinois urbain d’importance : Wuhan. Pour donner un bref aperçu du déroulé des premières opérations militaires japonaises contre la Chine : Shanghaï tombe après des combats acharnés, presque dignes de Stalingrad, en novembre 1937. Saignée à blanc par la défense infructueuse de la première ville du pays, l’Armée nationaliste n’est plus en mesure de défendre efficacement sa capitale, Nankin, qui tombe en décembre. S’ensuit un massacre de masse de la population civile. Les deux principales villes du Nord, Pékin et Tianjin étaient tombées en un mois, dans la suite immédiate de l’invasion du Pont Marco Polo. Au cours de l’été 1938 des combats font rage pour Wuhan, nouvelle capitale de la Chine, à la suite de la chute de Canton, principal port et ville du Sud en octobre, le Kuomintang évacue Wuhan et se replie sur Chongqing à l’intérieur des terres, qu’il ne quittera plus avant 1945.

    À partir de la fin 1938 la formule « Mao-Yan’an » a donc l’ascendant dans le Parti suite à l’échec de la ligne de Wang Ming. Cependant, la Nouvelle 4e Armée continue d’appliquer la politique de ce dernier alors qu’elle devait établir une nouvelle base rouge dans le Jiangsu (province côtière au nord de Shanghaï). Peu ancrée dans les masses en raison de sa politique d’extrême conciliation avec les propriétaires terriens et sa compréhension exclusivement unitaire du front uni, elle fut facilement trahie et défaite par les nationalistes opérant dans la même zone52. Avec ce dernier, et évitable, échec, la ligne de Wang Ming fut prouvée fausse aussi bien dans son versant urbain que rural et la ligne maoïste put enfin triompher.

    Ce long développement sur la ligne Wang Ming nous est précieux, car il fait voir tout l’aspect vivant, concret, et juste (!) de la dialectique maoïste du principal et du secondaire. C’est là que l’on voit le mieux apparaître la justesse de la compréhension du front uni comme une lutte dans l’unité (!) (l’unité étant généralement principale et la lutte généralement secondaire). La position de l’ICR consiste à faire passer la ligne de Wang Ming (unilatéralement unité) pour la ligne maoïste, alors que rien n’est plus faux.

    On pourrait imaginer une ligne unilatéralement lutte : il n’y aurait donc tout simplement pas eu de front uni. Cette « solution » est d’une absurdité évidente et manifeste, c’est pour cela qu’elle n’a connu aucune traduction historique, à l’exception des collaborateurs projaponais, issus du camp nationaliste et en grande partie motivés par l’anticommunisme53. Du côté des communistes une telle ligne aurait pu se traduire par des insurrections anti-Kuomintang à Shanghaï, Wuhan et Nankin lors de leurs défenses respectives par l’Armée nationaliste. Les communistes auraient ensuite tenté de tourner leurs armes contre les Japonais, dont l’avancée aurait été grandement facilitée, et auraient été massacrés jusqu’au dernier. Une telle projection uchronique n’a pour but que de souligner l’absurdité qu’aurait été une telle politique.

    La pratique concrète de la mobilisation des masses dans la résistance antijaponaise selon une ligne de lutte dans l’unité permettant la reconstruction du Parti et posant les bases de la victoire lors de la reprise de la guerre civile démontre la justesse de la vision d’une progression dialectique des contradictions politico-sociales : la lutte se transformant en unité puis en lutte d’une part, le secondaire se transformant en principal d’autre part. Nous nous expliquons : pour « unité-lutte-unité », on voit bien qu’il s’agit de la relation au Kuomintang, cependant l’unité n’annule pas la lutte, le front uni signifie simplement que l’unité est généralement principale et la lutte généralement secondaire. Lorsque le Kuomintang passe du camp de la révolution à celui de la contre-révolution, après 1945, la base d’unité entre le PCC et le Kuomintang disparaît avec la précédente phase de la libération nationale (la guerre antijaponaise). Il n’y a donc plus de mouvement d’unité-lutte-unité entre le PCC et le Kuomintang, parce qu’il n’y a plus de base d’unité entre eux dans cette nouvelle phase de la lutte de classe du prolétariat (la guerre civile).

    En 1945, la précédente contradiction de classe entre le Kuomintang et le PCC s’est niée dans une nouvelle contradiction de classe qualitativement supérieure : de la lutte de classe dans un front uni à la lutte de classe en dehors de tout front uni. Dans cette nouvelle contradiction de classe, la contradiction unité-lutte politique entre le Kuomintang et le PCC, dont le mouvement est décrit par la formule « unité-lutte-unité », a disparu.

    L’ICR est en plein délire conspirationniste. Plutôt que de faire une critique sérieuse d’un texte politique, elle a décidé de faire une critique de son auteur, en se basant sur sa vision très particulière de l’Histoire. Elle se permet de citer Trotsky :

    « Comme Trotsky l’avait prévu, le PCC fut trahi par Tchang Kaï-chek, c’est-à-dire par le chef sur lequel Staline avait exigé que le parti fonde ses espoirs pour diriger la révolution. À partir de 1926-1927, Tchang mena une contre-révolution impitoyable contre le PCC et la classe ouvrière ; il massacra des dizaines de milliers de travailleurs et de communistes.

    Cette défaite et la façon qu’eut le parti d’y réagir — sur ordre de Staline — furent désastreuses. En conséquence, les membres du PCC qui y survécurent furent contraints de fuir dans des régions rurales reculées.

    Le régime du parti dut s’adapter à ces conditions. Le parti devint essentiellement une armée de guérilla paysanne, c’est-à-dire tout autre chose qu’un parti bolchevique, prolétarien, organisé sur la base du centralisme démocratique. Des méthodes bureaucratiques, imposées d’en haut, devinrent inévitables : dans le contexte d’un encerclement du parti par des troupes gouvernementales bien plus nombreuses, l’effort militaire pour survivre réclamait une direction impitoyable. Il n’y avait pas de temps pour la discussion. L’ouvrage de Mao est précisément le reflet de ces méthodes.

    Une direction bureaucratique a nécessairement une perspective mécanique à courte vue. Précisément parce qu’elle est bureaucratique, elle ne considère pas les masses comme une force indépendante et capable de transformer la société. Elle tend à penser qu’il suffit de donner des ordres, d’en haut, pour obtenir des résultats indépendamment des intérêts et de la dynamique des classes en lutte. Une direction bureaucratique cherche à prendre le pouvoir au moyen d’accords avec les chefs d’autres partis, en oubliant que cela peut avoir pour effet d’aliéner et de démoraliser la classe ouvrière.

    Une telle direction ne veut pas d’une participation démocratique des masses. Elle ne veut pas davantage de militants dotés d’un niveau politique élevé, capables de penser par eux-mêmes. Elle n’est pas renforcée par la discussion et la clairvoyance de la base militante. Au lieu de s’appuyer sur l’argumentation, la persuasion et l’inspiration politiques, elle s’appuie sur des ordres indiscutables. Elle se maintient en place en manœuvrant et en jouant les différentes factions les unes contre les autres.54 »

    À lire l’ICR, il semblerait que la défaite de 1927 soit une responsabilité de Mao. Or, ce que l’ICR ne semble pas vouloir admettre à propos de ces événements, c’est que Mao partage la critique qu’ils ont de la politique qui était imposée par Staline, et qui a mené au repli des communistes dans les campagnes. Staline a ultérieurement lui-même formulé une autocritique de sa politique.

    Avec cette critique, l’ICR cherche en fait à créer un continuum direct entre la politique maoïste et la figure de Staline, celle du « fossoyeur » de la Révolution russe55. L’ICR cherche ouvertement à faire de Mao le même monstre que serait Staline.

    L’ICR maintient son discours conspirationniste qui ne réside dans aucune interprétation sérieuse des faits historiques. Premièrement, ce sont les dirigeants du PCC de l’époque qui vont prendre la responsabilité de l’échec ; dont Chen Duxiu, qui a ensuite arrêté de lutter au sein du Parti pour finir par soutenir le pouvoir nationaliste sans concession durant la seconde guerre sino-japonaise, après s’être rapproché de l’opposition de gauche et de Trotsky56. Deuxièmement, c’est justement la force de la tactique du PCC de repli dans les campagnes qui a permis l’union de la paysannerie et du prolétariat au sein du front national et qui a mené à la prise de pouvoir du PCC, sans que le centralisme démocratique ne soit abandonné.

    L’insistance dont fait preuve l’ICR sur la nécessité d’une composition ouvrière urbaine semble aussi très dogmatique, surtout à la lumière de la Révolution russe, dont l’exemple montre la nécessité d’une union entre les prolétaires et les paysans au sein du front communiste.

    L’ICR croit qu’il est impossible que la distinction principal-secondaire ait un sens concret dans la lutte révolutionnaire : il ne pourrait s’agir que d’une mascarade bureaucratico-stalinienne. L’examen des conditions concrètes de l’action du Parti au sein du front uni démontre très clairement leur erreur. La validation pratique de la formule de la mobilisation des masses dans certaines limites (c’est-à-dire, sans aller jusqu’à l’expropriation directe et complète des propriétaires, mais en les marginalisant graduellement57) dans les victoires successives de 1945 à 1949 (le Parti n’a pas été détruit par les Japonais puis a vaincu les nationalistes) démontre que cette formule était bien la stratégie communiste adaptée à la victoire. Du même coup elle fait voir la dialectique maoïste comme une formalisation dans le langage philosophico-politique marxiste du principe d’étude concret de la réalité historique et sociale. Mao ne parle pas de principal et de secondaire, d’unité qui se transforme en lutte, etc., par pur plaisir bureaucratique, mais parce que ce sont les catégories qui permettent le mieux aux communistes de penser le mouvement réel de l’Histoire et des masses dans le cadre du processus révolutionnaire.

    De plus, il est curieux que l’ICR s’attaque ici à la personne de Mao en l’attachant au bureaucratisme, alors que c’est une déviation qu’il a notamment dénoncée à plusieurs reprises au sein du PCC, et ce dès 1953, c’est-à-dire peu de temps après la prise de pouvoir58.

    Cette critique visant le dogmatisme de la théorie maoïste démontre une fois de plus l’incompréhension par l’ICR de l’analyse maoïste de la situation chinoise. Ce que Mao défend dans De la contradiction, c’est l’intérêt de l’analyse de la situation particulière de chaque nation pour envisager la pratique de la prise de pouvoir. Si cette stratégie particulière a ensuite été reproduite, c’est qu’elle a permis deux choses : premièrement, la prise de pouvoir du PCC en Chine doublé de la mise en place de politiques socialistes ; et deuxièmement, la théorisation d’une autre voie pour la révolution que celle d’Octobre, qui s’appuyait sur un contexte beaucoup plus particulier et difficile à reproduire avec l’essor du capitalisme à l’échelle mondiale. Cette nouvelle voie a mené à d’autres luttes de libération nationale et à l’instauration fructueuse de dictatures du prolétariat à travers le monde.

    Plutôt que de faire une étude approfondie de De la contradiction, l’ICR s’est concentrée sur la stratégie d’alliance et de front uni du PCC au cours de son histoire. Cet article n’est qu’une version développée de l’article « Marxisme contre maoïsme » du PCR (7 décembre 2022), où nous retrouvons la même absence de sérieux dans l’étude des textes de Mao (notamment sur la nouvelle démocratie).

    Pourtant, il aurait été intéressant que l’ICR étudie en profondeur non seulement les théories maoïstes, mais aussi leur application — le rapport entre théorie et pratique. Nous regrettons que les débats entre différents courants marxistes soient si superficiels. Nous aurions aimé avoir l’occasion ici de débattre sur la dialectique de Mao, avec ce qu’elle a de vrai comme de faux.

    Débattre avec les trotskistes revient toujours à combattre leur vision conspirationniste de l’Histoire. Ceci est vrai non seulement pour l’ICR, mais pour toutes les organisations trotskistes. Elles prétendent combattre le dogmatisme des organisations « stalinistes » et maoïstes, mais elles sont les premières à défendre leurs propres dogmes plutôt que de s’appuyer sur une étude scientifique du réel.

    Notre référence appuyée aux travaux des historiens et historiennes spécialistes ne signifie pas admiration sans réserve des universitaires et de leur ethos. Les historiens et historiennes professionnelles ne sont pas des révolutionnaires, et ne peuvent formuler d’analyse révolutionnaire à notre place. Cependant, pour des événements s’étant passés il y a plus de 80 ans, l’étude scientifique des événements menées par des historiens bourgeois et historiennes bourgeoises est un précieux matériel pour les communistes. On ne peut simplement se fier exclusivement à la position prise par telle ou telle « grande » figure de tel ou tel courant pour la bonne raison que ces figures n’étaient que rarement en mesure de mener une étude approfondie et sérieuse de la réalité de tel ou tel processus. Le recours aux résultats produits par le travail collectif de dizaines et dizaines de chercheurs et chercheuses au fil de plusieurs décennies nous est ainsi extrêmement précieux : nous ne pouvons pas envoyer un camarade pendant dix ans en Chine faire le tour des archives disponibles, d’autant plus quand cela a déjà été fait par lesdits chercheurs et chercheuses. Ce qu’il nous faut faire c’est relire ces résultats avec l’œil critique révolutionnaire, identifier là où tel historien ou historienne pèche par idéologie anticommuniste et simplement réintroduire ces résultats dans le cadre d’une analyse communiste. C’est ce que nous cherchons à faire ici : ne pas répéter le propos des historiens et historiennes, mais se l’approprier et le mettre au service de la compréhension communiste du monde, tout en séparant le bon grain de l’ivraie.

    Notre méthode historiographique est l’opposée de la méthode historiographique trotskiste, dont l’article de l’ICR est un bon exemple : un mille-feuille historique doublé d’une interprétation fantaisiste à charge. D’abord, l’historiographie trotskiste sélectionne un ensemble de faits restreints, mais assez nombreux pour se donner une crédibilité à usurper : des événements et des individus, accompagnés de dates et de citations. Ensuite, à partir des acteurs qu’elle a présentés et du décor historique qu’elle a planté, elle écrit un récit fictionnel. Qu’importe que cette interprétation soit parcimonieuse, pour peu qu’elle soit cohérente ; l’historiographie trotskiste répond de l’orthodoxie idéologique avant de répondre de la réalité. L’interprétation trotskiste de l’Histoire n’a aucun problème à s’enfoncer toujours plus loin dans les théories les plus irréfutables à condition que celles-ci correspondent à leur vision du monde. Pour les trotskistes, tout se passe toujours comme prévu, leur interprétation de l’histoire est omnipotente, parce qu’elle est irréfutable : aucun fait ne peut la contredire, aucune source ne peut la remettre en cause. Mao ne fait pas la révolution communiste ? C’est la preuve qu’il est un bureaucrate opportuniste. Mao fait la révolution communiste ? C’est la preuve qu’il est un bureaucrate opportuniste. Pour l’historiographie trotskiste, les nouvelles découvertes historiographiques, celles de l’histoire sociale en premier lieu, sont non seulement superflues, mais dangereuses. L’interprétation trotskiste de l’Histoire ne tient que si elle se restreint à un nombre extrêmement limité de sources (dans le cas de l’URSS, strictement kremlinologiques), c’est-à-dire un ensemble de sources qu’elle a elle-même prédéterminées. Pour cette raison, l’historiographie trotskiste déteste l’historiographie sociale, qui cherche à rassembler et comparer le plus grand nombre possible de sources pour produire la meilleure interprétation possible avec le concours des sciences sociales (certes, bourgeoises). Pour un trotskiste, ce qu’a écrit Trotsky sur l’histoire de l’URSS à partir de sa propre expérience individuelle, des publications du Kremlin et des témoignages des dissidents soviétiques (de gauche et de droite), vaut plus que tout ce qui ne pourra jamais être découvert dans les archives soviétiques. Si l’on en croit les trotskistes, la réalité sociale ne pourrait pas être mieux découverte que dans les publications du Kremlin et les témoignages des dissidents soviétiques, au premier desquels Trotsky, ces sources seraient indépassable, et avec elles, l’interprétation de l’Histoire telle que développée par Trotsky à partir de celles-ci seulement. Ce mépris de la méthode scientifique est un trait essentiel de l’historiographie trotskiste, parce qu’elle ne peut pas subsister sans elle. L’interprétation trotskiste de l’histoire, parce qu’elle doit tout expliquer, mais tout expliquer comme elle l’a déjà déterminé, flirt en permanence avec le conspirationnisme. L’article de l’ICR est un bon exemple de la méthode historiographique trotskiste, mais il n’est que le dernier d’une longue série qui remonte jusqu’à Trotsky.

    Cette énième critique trotskiste de Mao n’est qu’un article parmi tant d’autres piétinant la pratique et la théorie communistes, les expériences réelles des révolutions et des transitions socialistes. Ce faisant, les trotskistes défendent les historiographies bourgeoises les plus anticommunistes, attaquant donc l’ensemble du mouvement communiste, et la méthode scientifique marxiste avec lui.

    Dans À propos du conspirationnisme (2021), nous notions déjà que :

    « Trotsky a ainsi apporté un point de vue qu’il a déclaré comme étant marxiste. Cependant, Trotsky l’a fait avec une pétition de principe comme point de départ : il avait déclaré l’URSS comme ayant franchi un Thermidor. Par avarice intellectuelle (mais ce n’est pas intégralement de sa faute, c’est aussi un biais !), il n’a pas cherché des contre-exemples. De même, il a aussi travaillé avec des sources limitées : les écrits de la Pravda, les dépêches, etc., donc un corpus qui ne reflétait qu’une partie limitée de la réalité. Partant des mêmes sources que l’école historique totalitaire, il en a tiré les mêmes conclusions. Pour lui, l’URSS était devenue un monde monstrueux.59 »

    Idem, dans La bataille pour l’Histoire (2020) :

    « Dans une communauté de vues avec les propagandistes anticommunistes, il s’est élaboré une certaine “histoire” grandement légendaire, de l’Union soviétique. Cette histoire légendaire s’est cristallisée autour de “grands hommes”. Lénine, Staline, Trotsky, dont les destins lient inextricablement le sort de l’URSS.

    Celle-ci se nourrit alors de pages d’histoire classiques : la montée au pouvoir de Staline, par la fourberie, camouflant ses idées — si tant est qu’il en eût ! —, une collectivisation brutale et une planification mensongère, une longue montée en pression, avec l’instauration d’un totalitarisme hors de contrôle, culminant avec les purges et les procès, ayant pour but de rendre le Parti docile et liquider les compagnons de Lénine. Cette histoire, comme toutes les histoires conspirationnistes, s’autojustifie constamment. Staline fait tout, Staline peut tout. Lorsqu’il réprime, c’est pour montrer son pouvoir, lorsqu’il ne réprime pas, c’est pour tromper. Lorsqu’il soutient la NEP (nouvelle politique économique) c’est un droitier, lorsqu’il met en place la collectivisation, c’est pour camoufler le fait qu’il est toujours un droitier. Lorsque Enoukidzé est exclu, c’est pour montrer la main de fer, lorsqu’il est réintégré un an après, c’est une nouvelle fois pour cacher ses intentions.

    Cette histoire ne connaît nulle prise de la logique et de la raison. Elle ne se nourrit que d’actes de foi. Certes les sources étaient faibles. Pourtant elles pouvaient être complétées en amont de la fin de la Guerre froide.60 »

    Défendre le maoïsme face au trotskisme, c’est défendre la lutte concrète des communistes pour la transformation du monde, dans le passé, le présent et l’avenir.

    1 D. Morley et P. Young, « Défense de la dialectique — une critique du livre de Mao Zedong “De la contradiction” », Parti communiste révolutionnaire, 19 août 2025. À l’adresse :

    https://marxiste.org/defense-de-la-dialectique-une-critique-du-livre-de-mao-zedong-de-la-contradiction

    2 Cf. P. M. Christensen et J. Delman « A theory of transitional society, Mao Zedong and the Shanghai School », Bulletin of Concerned Asian Scholars, volume 13(2), 1981, p. 2-15. À l’adresse :

    https://doi.org/10.1080/14672715.1981.10409925

    3 D. Morley et P. Young, op. cit.

    4 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    5 D. Morley et P. Young, op. cit.

    6 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    7 D. Morley et P. Young, op. cit.

    8 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023, p.160-170.

    9 D. Morley et P. Young, op. cit.

    10 Mao Z., Analyse des classes de la société chinoise, 1926.

    11 Ibidem.

    12 Cf. Mao Z., Analyse des classes de la société chinoise, 1926 ; La tactique de la lutte contre l’impérialisme japonais, 1935 ; La Révolution chinoise et le Parti communiste chinois, 1939.

    13 D. Morley et P. Young, op. cit.

    14 Lifeng L., « Rural mobilization in the Chinese Communist Revolution: From the Anti-Japanese War to the Chinese Civil War », Journal of Modern Chinese History, volume 9(1), 2015, p. 95-116. À l’adresse :

    https://doi.org/10.1080/17535654.2015.1032391

    15 M. Opper, People’s Wars in China, Malaya, and Vietnam, University of Michigan Press, 2020. À l’adresse :

    https://doi.org/10.3998/mpub.11413902

    16 Ibidem.

    17 Cf. Lifeng L., « Rural mobilization in the Chinese Communist Revolution: From the Anti-Japanese War to the Chinese Civil War », Journal of Modern Chinese History, volume 9(1), 2015, p. 95-116. À l’adresse :

    https://doi.org/10.1080/17535654.2015.1032391

    18 Ibidem.

    19 Cf. L. Bianco, Les origines de la Révolution chinoise, Gallimard, 2007, p. 279-280. Malgré son anticommunisme forcené, Bianco reste un historien et, dans la plupart des cas, expose assez fidèlement la réalité des événements et processus historiques (du moins, tant que ces événements se déroulent avant 1949). C’est simplement qu’il tente systématiquement d’inventer l’interprétation la plus anticommuniste possible sans déformer honteusement les faits.

    20 D. Morley et P. Young, op. cit.

    21 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    22 I. Kaypakkaya, Les principaux points sur lesquels nous divergeons du révisionnisme de L’Aube, 1972.

    23 Ibidem.

    24 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    25 Ibidem.

    26 D. Morley et P. Young, op. cit.

    27 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    28 D. Morley et P. Young, op. cit.

    29 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    30 Ibidem.

    31 D. Morley et P. Young, op. cit.

    32 Ibidem.

    33 S. Cochran, The Capitalist Dilemma in China’s Cultural Revolution, 2014.

    34 Hua-yu L., Mao and the economic stalinization of China, 1948–1953, 2006.

    35 J. Gardner, « The Wu-fan Campaign in Shanghai », in D. A. Barnet, Chinese Communist Politics in Action, 1969.

    36 Cf. V. I. Lénine, Deux tactiques de la social-democratie dans la révolution démocratique, 1905.

    37 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    38 Mao Z., De la juste résolution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    39 D. Morley et P. Young, op. cit.

    40 Cf. les travaux de Marie-Claire Bergère sur Shanghaï.

    41 Cf. J. Brown et P. Pickowicz, « Chapitre 15 », Dilemmas of victory: The Early Years of the People’s Republic of China, Harvard University Press, 2010.

    42 D. Morley et P. Young, op. cit.

    43 Zhou T., « China and the Thirtieth of September Movement », Indonesia, no 98, 2014, p. 29–58 ; « Ambivalent Alliance: Chinese Policy towards Indonesia, 1960–1965 », The China Quarterly, no 221, 2015, p. 221–225.

    44 D. Morley et P. Young, op. cit.

    45 Ibidem.

    46 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    47 Ibidem.

    48 Ibidem.

    49 D. Morley et P. Young, op. cit.

    50 Cf. M. Selden, The Yenan Way in Revolutionary China, Harvard University Press, 1970 ; « Yan’an Communism Reconsidered », Modern China, volume 21, no 1, 1995, p. 8-44. À l’adresse :

    https://www.jstor.org/stable/189281

    51 C. E. Dorris, « Peasant Mobilization in North China and the Origins of Yenan Communism », The China Quarterly, no 68, 1976, p. 697-719. À l’adresse :

    https://www.jstor.org/stable/652582

    52 C. E. Dorris, op. cit.

    53 Cf. D. Serfass, Le gouvernement collaborateur de Wang Jingwei : aspects de l’État d’occupation durant la guerre sino-japonaise, 1940-1945, 2017, p. 192 et 260-261.

    54 D. Morley et P. Young, op. cit.

    55 La perception qu’Unité communiste a de Staline n’a évidemment rien de commune avec celle du monstre opportuniste décrit par les trotskistes. Staline était un grand camarade qui a joué un rôle clé dans l’histoire de la lutte pour le socialisme, dont l’expérience et les écrits sont précieux. Pour en savoir plus sur nos positions, nous conseillons la lecture de nos documents La seconde guerre mondiale (2021) et La bataille pour l’Histoire (2020).

    56 Y. Chevrier, « CHEN Duxiu », Le Maitron, 27 octobre 2016. À l’adresse :

    https://maitron.fr/chen-duxiu-%E9%99%B3%E7%8D%A8%E7%A7%80/

    57 M. Opper, op. cit.

    58 Mao Z., Combat Bureaucracy, Commandism and Violations of the Law and Discipline, 1953.

    59 Unité communiste, À propos du conspirationnisme, 2021.

    60 Unité communiste, La bataille pour l’Histoire, 2020.

  • La dictature du prolétariat, toujours la ligne de démarcation principale

    Ce document est la postface qui a été rédigée pour la réédition prochaine de Sur la dictature du prolétariat (2017).

    7 ans après la publication de Sur la dictature du prolétariat (2017), nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    Ce qui fait de la dictature du prolétariat la ligne de démarcation principale, ce n’est pas sa reconnaissance en mot, mais sa reconnaissance en fait. L’on ne compte plus les organisations communistes déclarant la nécessité de la dictature du prolétariat mais agissant comme si celle-ci devait tomber du ciel, ou n’était qu’un problème scolastique. Or, le problème de la dictature du prolétariat ne vole pas haut dans le ciel, il est terre-à-terre, il n’est pas lointain, il est immédiat.

    La « dictature du prolétariat » n’est pas une figure de style, un slogan, une exagération, une profession de foi. La dictature du prolétariat est la formulation de notre stratégie pour la réalisation du communisme : c’est une solution concrète à un problème concret.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la reconnaître dans sa stratégie. La dictature du prolétariat est une ligne de démarcation dans le discours, mais surtout dans l’action ! En effet, il y a une différence qualitative entre faire l’éloge de la dictature du prolétariat, d’une part, et se préparer à la réalisation de la dictature du prolétariat, d’autre part.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est affirmer que nous ne sommes rien sans le pouvoir politique : l’autorité. La stratégie de tous les communistes doit être dirigée toute entière vers la conquête effective des outils de la coercition et de la violence politique. Or, comment allons-nous inverser le rapport de force qui nous oppose à la bourgeoisie pour conquérir lesdits outils ? Autrement dit, comment allons-nous mener et gagner la guerre civile de classe contre la classe dominante ? Pour cette dernière, nous sommes une menace existentielle qui motivera toutes les extrémités.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est savoir que l’ennemi est organisé et armé, et que nous ne pourrons le vaincre qu’en étant plus organisés et plus armés que lui. Comment être plus armé que l’État bourgeois impérialiste ? L’Histoire a déjà répondu à cette question : avec les masses et par la guerre asymétrique — la guérilla. Les communistes du siècle dernier, qui furent victorieux, n’avaient pas peur de parler du problème concret — militaire — de la prise du pouvoir politique par les armes, et de s’y préparer. Les bolcheviques, par exemple, étaient forts de leur expérience de la clandestinité et de la guerre de partisan de 1905. Si ces derniers purent compter sur les soldats conscrits mutinés en Octobre 1917, cela ne fit pas la différence pour leurs camarades allemands en Novembre 1918.

    Le travail des communistes est donc — ni plus ni moins — de préparer la guerre civile de classe pour la gagner. Cela signifie bien sûr se préparer aux problèmes militaires de la conquête du pouvoir, mais surtout aux problèmes politiques et théoriques de la révolution : l’armée révolutionnaire doit être dirigée par un parti révolutionnaire, et un parti révolutionnaire doit être dirigé par une théorie révolutionnaire. Une armée sans la direction d’un Parti communiste est une armée inutile pour la révolution. Cependant, un Parti communiste sans armée à diriger est inutile aussi. Le Parti et l’armée ne sont pas deux choses séparées, qui pourraient être construites l’une après l’autre. L’armée est une partie du Parti communiste. Un Parti communiste sans armée n’est pas simplement temporairement embarrassé, le temps de s’en trouver une, mais un Parti communiste condamné par lui-même. Un Parti communiste qui n’a pas été construit avec son armée est un Parti communiste incapable de diriger une armée ! D’une part, sans pratique militaire, les problèmes de la guerre restent abstraits, la théorie militaire ne peut pas être réellement comprise et appliquée en temps voulu. D’autre part, un Parti sans pratique militaire est un Parti qui ne prend pas au sérieux la prise du pouvoir par la force, donc un Parti réformiste de facto.

    Quel sens y aurait-il à reconnaître la dictature du prolétariat, sans reconnaître le seul moyen possible pour réaliser la dictature du prolétariat ? Cela reviendrait à répondre à la question « comment transformer le capitalisme en communisme ? » sans répondre à la question « comment prendre le pouvoir avec lequel transformer le capitalisme en communisme ? » Cela serait absurde ! Pourtant, beaucoup de communistes en France se rendent coupables de cette absurdité. Les communistes qui imaginent un potentiel révolutionnaire dans la France contemporaine sont aussi souvent celles et ceux qui imaginent la révolution communiste comme une manifestation ou une grève hors de l’ordinaire — un Grand Soir.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est donc être conscient qu’il n’y a qu’un chemin vers la victoire politique : la guerre civile de classe. Or, la victoire politique que nous visons n’est pas simplement un nouveau gouvernement bourgeois, un nouveau régime bourgeois, mais le renversement d’une classe par une autre. En conséquence, il faut accepter à la fois qu’elle ne peut pas être réalisée par une organisation d’élite mais seulement par les masses, et qu’elle ne peut pas être réalisée spontanément mais seulement par une direction politique communiste. La reconnaissance de la dictature du prolétariat est donc la condamnation de tous les spontanéismes et économismes ! Cela exclut l’ensemble des organisations communistes dont la pratique de lutte et d’organisation politique est indistinguable de celle des partis bourgeois ou des syndicats, c’est-à-dire du réformisme respectivement électoraliste et syndicaliste ! Les organisations qui adhèrent au programme de transition trotskiste, qui est révolutionnaire en théorie (à défaut d’être une théorie révolutionnaire) et réformiste en pratique, le sont donc d’emblée. Idem pour l’anarchisme ou l’autonomisme. Le spontanéisme — parce qu’il soumet la conscience de classe à la conscience spontanée des masses — et l’économisme — parce qu’il soumet la lutte politique à la lutte économique — sont des tactiques réformistes qui nient la stratégie de la dictature du prolétariat. La nécessité de la dictature du prolétariat, c’est la nécessité de la prise du pouvoir politique par une classe consciente d’elle-même (animée par l’idéologie communiste). La lutte politique consciente (communiste) n’est ni spontanée ni créée spontanément par la lutte économique. La nécessité de la dictature du prolétariat est aussi la nécessité de la lutte politique consciente dans les masses : la conscientisation des luttes spontanées, et la politisation des luttes économiques.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est défendre le sens de celle-ci contre toutes celles et ceux qui cherchent à le vider ! « Dictature du prolétariat » signifie la dictature, c’est-à-dire l’exercice exclusif du pouvoir politique, du prolétariat, c’est-à-dire pour l’intérêt exclusif de cette classe. La dictature du prolétariat est un suprématisme de classe. La classe en question n’est pas n’importe laquelle, c’est la seule qui peut réaliser le communisme. Nous devons assumer que la classe ouvrière a besoin d’une dictature pour imposer ses intérêts sur toutes les autres classes, y compris le reste des masses populaires.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est renoncer à tous les fantasmes démocratistes, selon lesquels la démocratie serait une fin en soi. Les dictatures du prolétariat ont historiquement été plus démocratiques que les dictatures bourgeoises (même en ne considérant que leur métropole, sans leurs colonies !). Ceci dit, il est vain de projeter sur elles les utopies de démocratie directe — qui ne sont ni possibles ni souhaitables. L’objectif de la dictature du prolétariat n’est pas la démocratie, pas plus que la dictature. Elle est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des ouvriers, tout comme la dictature bourgeoise est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des capitalistes. L’objectif de la dictature du prolétariat, c’est l’intérêt de classe historique du prolétariat, le communisme : la dialectique entre dictature et démocratie, sous la dictature du prolétariat, n’existe que comme moyen à cette fin. La dictature du prolétariat est démocratique, elle a besoin d’être démocratique, mais elle ne trouve pas sa valeur politique dans sa qualité démocratique, pas plus que dans sa qualité dictatoriale.

    La dictature du prolétariat, si elle ne peut pas exister sans la plus complète démocratie prolétarienne, ne peut pas être une démocratie bourgeoise sans la bourgeoisie (comme l’État prolétarien n’est pas un État bourgeois sans la bourgeoisie). La république prolétarienne n’est pas une république bourgeoise « perfectionnée », qui aurait été délivrée du crétinisme parlementaire. Certes, la dictature du prolétariat est délivrée du crétinisme parlementaire, mais elle n’est pas alors un régime parlementaire guéri de son crétinisme ! La démocratie prolétarienne n’est pas le remède miracle aux problèmes de la démocratie sous le capitalisme, c’est le dépassement des problèmes de la démocratie bourgeoise. Cette négation n’est pas mécanique, mais dialectique : la démocratie prolétarienne est la solution aux problèmes de la démocratie bourgeoise, parce que ces problèmes ne se posent alors plus ! Voilà pourquoi il est vain de projeter sur la dictature du prolétariat ses espérances relatives aux frustrations de la démocratie représentative bourgeoise. Évidemment, d’autres problèmes se posent alors, mais ceux-ci ne peuvent pas être résolus par la panacée universelle d’une démocratie plus directe ou représentative, donc plus « parfaite », « idéale », « achevée ». Le démocratisme n’est pas plus la solution aux problèmes politiques de la lutte des classes sous le capitalisme que sous la transition socialiste. La dictature du prolétariat n’est pas la démocratie représentative bourgeoise, mais elle n’est pas non plus la démocratie directe bourgeoise. L’Histoire enseigne que les problèmes de la lutte des classes ne se résolvent que par la lutte de classe. Ne l’oublions jamais.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la découvrir comme elle est, c’est-à-dire comme l’Histoire l’accouche, pas comme elle devrait être dans l’imagination des rêveurs et dans les discours des hypocrites. L’accepter, c’est l’accepter comme elle est, c’est-à-dire en tant que produit violent de la lutte des classes violente. En face de la Commune de Paris, Marx et Engels ont révisé leur théorie. Nous pensons qu’en face des expériences socialistes du XXe siècle, les communistes doivent la réviser de même. La théorie juste se trouve dans la pratique réelle : c’est dans la pratique de la dictature du prolétariat que nous devons trouver la théorie de la dictature du prolétariat. Tout comme Marx et Engels ont étudié la Commune de Paris pour comprendre sa défaite, et ainsi proposer une stratégie supérieure au prolétariat, nous devons étudier l’URSS et la Chine populaire — entre autres. La méthode scientifique découvre les lois objectives dans le réel, elle se corrige dans le réel — ce n’est pas le réel qui doit se « corriger » selon nos croyances subjectives. Pour transformer le réel, il faut d’abord le comprendre comme il est. Les expériences historiques qui n’ont pas retenu les leçons de la Commune ont connu le même destin. Elles n’ont pas compris cette expérience, donc elles l’ont reproduites. Les expériences historiques qui ne retiendront pas les leçons de l’URSS et de la Chine populaire connaîtront le même destin.

    Pour toutes ces raisons, nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    7 ans plus tard, le fond politique de ce document est toujours celui de notre organisation.

    Cependant, nous voulons profiter de cette réédition pour y apporter des corrections et des précisions.

    Nous pouvons regretter une insuffisante clarification de la différence entre la dictature démocratique du peuple et la dictature du prolétariat, c’est-à-dire entre l’étape démocratique-populaire et l’étape communiste-prolétarienne de la révolution communiste continue par étape. Cependant, nous considérons que cette confusion ne gêne pas la compréhension d’ensemble de ce document, et laisse intact son fond politique.

    Nous rassemblons l’ensemble des stratégies d’alliance démocratique du prolétariat avec d’autres classes non prolétariennes sous le terme « dictature démocratique du peuple ». Cette dernière a été théorisée par Lénine dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905) pour réaliser la révolution démocratique dans l’Empire russe, où les féodaux dominaient toujours mais où la bourgeoisie était déjà devenue impérialiste, donc réactionnaire. Selon Lénine, la réalisation des tâches historiques bourgeoises échoyait donc au prolétariat allié avec les masses populaires, principalement les paysans encore soumis à un régime semi-féodal. C’est selon cette stratégie que Lénine a formulé les Thèses d’avril (1917) puis les mots d’ordre qui animèrent Octobre 1917. Depuis, la stratégie de Lénine dans la révolution démocratique a fameusement été déclinée. Staline et Dimitrov ont établi la stratégie du front populaire antifasciste et de la démocratie populaire, dans la révolution démocratique contre le fascisme.1 Mao a établi la stratégie du front uni démocratique et de la nouvelle démocratie, dans la révolution démocratique contre le colonialisme et le semi-colonialisme semi-féodalisme.2

    L’expérience historique nous enseigne que les révolutions communistes possèdent toujours un aspect démocratique et que le prolétariat prend toujours le pouvoir allié avec les masses populaires — les classes dominées non prolétariennes. Ainsi, ce qui est affirmé au sujet de la dictature démocratique du peuple n’est pas faux au sujet de la dictature du prolétariat, même si la première n’est pas la seconde. Sous la dictature démocratique du peuple comme sous la dictature du prolétariat, le prolétariat n’a pas d’emblée l’exclusivité du pouvoir politique, mais les classes non prolétariennes doivent perdre progressivement leur pouvoir politique. Aucune dictature du prolétariat ne peut tout de suite être une dictature intégrale sur toutes les autres classes (la bourgeoisie comme les masses populaires). L’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique est progressivement conquise. Il y a toujours une transition du partage populaire du pouvoir politique vers l’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique. Ceci dit, il n’est jamais superflu de rappeler que le prolétariat, s’il doit toujours d’abord partager le pouvoir, doit toujours le contrôler, c’est-à-dire être hégémonique. De la dictature démocratique du peuple jusqu’à la dictature intégrale du prolétariat, le prolétariat dirige.

    La Commune de Paris, que Marx et Engels qualifièrent de première dictature du prolétariat de l’Histoire, est selon nous un exemple de ce que nous décrivons ci-dessus.

    « Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n’était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l’Assemblée nationale réactionnaire (les “ruraux”, les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du Second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l’Internationale.

    Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu’au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s’en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu’ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c’est-à-dire pour l’émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.

    Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l’autre moitié étant investie par l’armée allemande).

    Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s’emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d’aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l’insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.

    Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n’avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n’avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n’y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse… »3

    À côté du prolétariat, les masses populaires (la petite-bourgeoisie) exerçaient aussi le pouvoir. Les élus petits-bourgeois (boutiquiers, avocats, etc.) étaient « des représentants reconnus des ouvriers »4. L’importance des courants proudhoniens doit être expliquée par une arriération idéologique du prolétariat, mais aussi par une influence de classe petite-bourgeoise sur celui-ci.

    À côté des tâches communistes, le prolétariat a réalisé des tâches démocratiques : « des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait négligées par pure lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvrière une base indispensable »5, c’est-à-dire les tâches révolutionnaires bourgeoises abandonnées par la bourgeoisie.

    De plus, les causes de la défaite de la Commune de Paris doivent être trouvées dans son échec à s’allier avec les masses populaires françaises, c’est-à-dire à les extraire de la direction de la bourgeoisie réactionnaire (isoler celle-ci).

    Selon Lénine :

    « [C]e qui mérite une attention particulière, c’est cette remarque très profonde de Marx que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l’État est “la condition première de toute révolution véritablement populaire”. Cette notion de révolution “populaire” paraît surprenante dans la bouche de Marx : et, en Russie, les adeptes de Plékhanov ainsi que les mencheviques, ces disciples de Strouvé qui désirent passer pour des marxistes, seraient bien capables de qualifier son expression de “lapsus”. Ils ont réduit le marxisme à une doctrine si platement libérale que, en dehors de l’antithèse : révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, rien n’existe pour eux ; encore conçoivent-ils cette antithèse d’une manière on ne peut plus scolastique.

    Si l’on prend, à titre d’exemple, les révolutions du XXe siècle, force sera de reconnaître que, de toute évidence, les révolutions portugaise et turque sont bourgeoises. Mais ni l’une, ni l’autre ne sont “populaires”, puisque la masse du peuple, son immense majorité, n’intervient d’une façon visible, active, autonome, avec ses revendications économiques et politiques propres, ni dans l’une, ni dans l’autre de ces révolutions. Par contre, la révolution bourgeoise russe de 1905-1907, sans avoir remporté des succès aussi “éclatants” que ceux qui échurent de temps à autre aux révolutions portugaise et turque, a été sans conteste une révolution “véritablement populaire”. Car la masse du peuple, sa majorité, ses couches sociales “inférieures” les plus profondes, accablées par le joug et l’exploitation, se sont soulevées spontanément et ont laissé sur toute la marche de la révolution l’empreinte de leurs revendications, de leurs tentatives de construire à leur manière une société nouvelle à la place de l’ancienne en cours de destruction.

    En 1871, le prolétariat ne formait la majorité du peuple dans aucun pays du continent européen. La révolution ne pouvait être “populaire” et entraîner véritablement la majorité dans le mouvement qu’en englobant et le prolétariat et la paysannerie. Le “peuple” était justement formé de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le fait que la “machine bureaucratique et militaire de l’État” les opprime, les écrase, les exploite. Briser cette machine, la démolir, tel est véritablement l’intérêt du “peuple”, de sa majorité, des ouvriers et de la majorité des paysans ; telle est la “condition première” de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires ; et sans cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation socialiste possible.

    C’est vers cette alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n’atteignit pas son but pour diverses raisons d’ordre intérieur et extérieur.

    Ainsi donc, en parlant d’une “révolution véritablement populaire”, et sans oublier le moins du monde les traits particuliers de la petite bourgeoisie (dont il a beaucoup et souvent parlé), Marx tenait compte avec la plus grande rigueur des véritables rapports de classes dans la plupart des États continentaux d’Europe en 1871. D’autre part, il constatait que la “démolition” de la machine de l’État est dictée par les intérêts des ouvriers et des paysans, qu’elle les unit et leur assigne une tâche commune : la suppression de ce “parasite” et son remplacement par quelque chose de nouveau. »6

    La stratégie de l’alliance du prolétariat avec les masses populaires n’est pas la négation de la dictature du prolétariat, sa substitution, mais sa condition. La Commune de Paris, dont les tâches historiques étaient principalement prolétariennes, démontre que l’alliance populaire n’est pas circonscrite aux tâches historiques bourgeoises (que ce soit celles des révolutions bourgeoises classiques de l’époque du capitalisme ascendant ou des révolutions démocratiques nouvelles de l’époque impérialiste). L’alliance du prolétariat avec toutes les classes dominées est une stratégie universelle pour la réalisation de la dictature du prolétariat, dans les pays où existent des tâches bourgeoises principales (coloniaux, semi-coloniaux semi-féodaux ou fascistes) comme dans ceux où il n’y en a pas. Cela fait partie des enseignements universels de la Commune, tels que mis en évidence par Marx puis Lénine.

    Cependant, si la stratégie d’alliance est une nécessité, la direction politique de celle-ci par le prolétariat pour les tâches historiques prolétariennes en est une aussi. Ce qu’a aussi démontré la Commune de Paris, c’est que le prolétariat doit défendre, dans son alliance, son autonomie et son hégémonie politique de classe. Le prolétariat doit avoir des alliés pour prendre le pouvoir et établir sa dictature, mais ce faisant, il ne doit compromettre ni sa prise du pouvoir ni l’établissement de sa dictature. Si le prolétariat perd son autonomie et son hégémonie politique de classe, alors ce n’est plus son alliance qui le sert, mais lui qui sert son alliance ; ce ne sont plus les classes dominées qui sont ralliées à la dictature du prolétariat, mais le prolétariat qui est rallié à la dictature bourgeoise. Évidemment, l’autonomie et l’hégémonie politique ne sont jamais garanties dans une alliance, ce sont des luttes qui doivent être menées.

    « En se soulevant contre l’ancien régime, le prolétariat a assumé deux tâches, l’une nationale et l’autre de classe : la libération de la France de l’invasion allemande et l’émancipation socialiste des travailleurs du capitalisme. Cette union des deux tâches constitue une caractéristique unique de la Commune.

    La bourgeoisie avait formé un “gouvernement de défense nationale” et le prolétariat devait lutter pour l’indépendance nationale sous sa direction. En réalité, il s’agissait d’un gouvernement de “trahison nationale” qui se donnait pour mission de combattre le prolétariat parisien. Mais le prolétariat, aveuglé par les illusions patriotiques, ne l’a pas perçu. L’idée patriotique a son origine dans la Grande Révolution du XVIIIe siècle ; elle a influencé l’esprit des socialistes de la Commune ; et Blanqui, par exemple, révolutionnaire sansaucundoute et ardent partisan du socialisme, n’a pas trouvé de meilleur titre pour son journal que le cri bourgeois : “La patrie est en danger !”

    Combiner des tâches contradictoires — le patriotisme et le socialisme — fut l’erreur fatale des socialistes français. Dans le Manifeste de l’Internationale, publié en septembre 1870, Marx avait mis en garde le prolétariat français contre la tentation de se laisser égarer par une fausse idée nationale ; avec la Grande Révolution, les antagonismes de classe s’étaient aiguisés, et alors qu’à l’époque la lutte contre toute la réaction européenne unissait toute la nation révolutionnaire, désormais le prolétariat ne pouvait plus combiner ses intérêts avec les intérêts des autres classes qui lui étaient hostiles ; que la bourgeoisie porte la responsabilité de l’humiliation nationale — la tâche du prolétariat était de lutter pour l’émancipation socialiste du travail du joug de la bourgeoisie.

    Et en effet, la véritable nature du “patriotisme” bourgeois n’a pas tardé à se révéler. Après avoir conclu une paix ignominieuse avec les Prussiens, le gouvernement de Versailles s’est attelé à sa tâche immédiate : il a lancé une attaque pour arracher des mains du prolétariat parisien les armes qui le terrifiaient. Les ouvriers répliquent en proclamant la Commune et la guerre civile.

    […]

    [D]eux erreurs ont détruit les fruits de cette splendide victoire. Le prolétariat s’est arrêté à mi-chemin : au lieu de se mettre à “exproprier les expropriateurs”, il s’est laissé égarer par les rêves d’établir une justice supérieure dans le pays uni par une tâche nationale commune ; des institutions comme les banques, par exemple, n’ont pas été reprises, et les théories proudhonistes sur le “juste échange”, etc. ont encore prévalu chez les socialistes. La seconde erreur fut une magnanimité excessive de la part du prolétariat : au lieu de détruire ses ennemis, il chercha à exercer sur eux une influence morale ; il sous-estima la signification des opérations militaires directes dans la guerre civile, et au lieu de lancer contre Versailles une offensive résolue qui aurait couronné sa victoire à Paris, il s’attarda et donna au gouvernement de Versailles le temps de rassembler les forces obscures et de se préparer à la semaine de mai baignée de sang. »7

    Selon Lénine, l’erreur capitale des communards et communardes est d’avoir subordonné les tâches prolétariennes principales aux tâches démocratiques secondaires, et d’avoir ainsi tenté de s’allier avec la bourgeoisie. Or, en face des tâches prolétariennes, la bourgeoisie est devenue réactionnaire et a elle-même subordonné ses tâches démocratiques à l’écrasement du prolétariat révolutionnaire. Dans la France de 1871, les tâches prolétariennes étaient principales et la bourgeoisie ne pouvait donc pas être une alliée. Dans cette situation, la direction politique du prolétariat a failli. Du point de vue subjectif, ce qui a manqué aux communards et communardes était une conscience claire de la nécessité de la dictature du prolétariat — autant pour comprendre leurs tâches historiques que leurs impératifs politiques (la guerre civile).

    Pour le prolétariat, toute stratégie d’alliance est possible, tant que celle-ci ne nie pas la dictature du prolétariat ! Chaque situation concrète rend nécessaire une certaine alliance de classe, mais le prolétariat doit en toute situation lutter pour diriger celle-ci. Cela implique d’isoler et de neutraliser la direction politique des classes alliées du prolétariat, pour leur substituer la direction de ces dernières, c’est-à-dire de supprimer leur autonomie et de confisquer leur hégémonie politique de classe. Ainsi, dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux ou dans les pays fascistes, l’alliance avec la bourgeoisie respectivement nationale ou progressiste signifie la direction politique prolétarienne de celle-ci, d’une part, et l’isolement et la neutralisation de la direction politique bourgeoise par la direction politique prolétarienne, d’autre part.

    Par exemple, en Chine populaire, il y a eu ainsi une révolution continue depuis le « bloc des 4 classes » avec la bourgeoisie nationale de la nouvelle démocratie, jusqu’à la dictature intégrale sur la bourgeoisie de la Révolution culturelle. Idem en Russie. La révolution d’Octobre a achevé la révolution démocratique, puis a débuté la révolution communiste. La fin de la révolution démocratique n’a pas été la fin de l’alliance ouvrière-paysanne (pourtant une alliance démocratique). Le pouvoir des soviets était un pouvoir « ouvrier-paysan », les soviets ne représentaient pas que les ouvriers, mais l’ensemble des masses populaires de l’Empire russe. « La paix, la terre et le pain » et « Tout le pouvoir aux soviets ! » n’étaient pas des mots d’ordre communistes-prolétariens, mais des mots d’ordre démocratiques-populaires ! Pourtant, ce sont avec ceux-ci que la révolution communiste d’Octobre a été menée et que la dictature du prolétariat soviétique a été instaurée.

    Nous devons combattre la déviation lassallienne chez les communistes, qui nie tout rôle progressiste aux classes non prolétariennes, et rejettent ainsi toute stratégie d’alliance du prolétariat avec les classes dominées.

    « “— L’affranchissement du travail doit être l’œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes NE forment QU’UNE MASSE RÉACTIONNAIRE.”

    […]

    [U]ne citation lassallienne de la plus belle eau “la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire”.

    Dans le Manifeste communiste, il est dit : “De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.”

    La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, — en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, — vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes [la petite bourgeoisie et les paysans] résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire.

    D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que “les classes moyennes… sont révolutionnaires… en considération de leur passage imminent au prolétariat”.

    De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux “une même masse réactionnaire” en face de la classe ouvrière.

    Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : “Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire” ?

    Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l’auteur. S’il le falsifiait aussi grossièrement, ce n’était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. »8

    Dans la contradiction entre le populaire et le prolétarien, le prolétarien est principal (c’est l’aspect « nouveau »), mais dans la résolution de cette contradiction, l’aspect secondaire populaire devient temporairement principal — d’où la nécessité de la réalisation des tâches démocratiques. Là où les tâches démocratiques sont principales (comme dans les pays fascistes, coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux), c’est la démocratie populaire (et le front populaire) ou la nouvelle démocratie (et le front uni démocratique) ; là où les tâches démocratiques sont secondaires (comme dans les pays capitalistes impérialistes), nous pensons que c’est l’alliance populaire. Dans le premier cas, la révolution communiste est continue par étape (avec une première phase de révolution démocratique), dans le second cas, la révolution communiste est simple (avec une seule phase). Mais même là où le pouvoir révolutionnaire doit être directement une dictature du prolétariat, celle-ci aura des aspects de dictature démocratique du peuple.

    Il est important de ne pas négliger que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas exclusivement communiste et prolétarienne. Mais il est important de bien retenir que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas principalement démocratique et populaire, comme dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux où la stratégie de la guerre populaire prolongée s’applique, mais principalement communiste et prolétarienne.

    Dans ce document, nous citions la stratégie de la guerre populaire prolongée comme « théorie qui synthétise les apports de la lutte révolutionnaire dans toute l’Histoire. » Nous le pensons toujours. Cependant, il convient de distinguer le particulier du général, c’est-à-dire ce qui dans cette théorie est particulier à la révolution de nouvelle démocratie dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, et ce qui est universel à la guerre révolutionnaire du prolétariat à l’époque du capitalisme impérialiste.

    À ce titre, nous écrivions que la révolution communiste en France devrait traverser « grossièrement, trois étapes » : la défensive, l’équilibre et l’offensive stratégique. Nous ne pensons pas que ces trois étapes, qui s’appliquent dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, se transposent tels quels dans un pays comme la France (elles ne doivent pas être prises au pied de la lettre). En revanche, ce qu’il faut retenir, c’est que l’expérience historique nous enseigne que la conquête du pouvoir politique est longue. Idem, elle est la conquête d’un territoire par une guerre de mouvement qui engage toutes les masses populaires ! Par exemple, dans l’Empire russe, le pouvoir a été conquis par 3 ans de guerre civile, et la révolution prolétarienne a été gagnée par les masses populaires (l’alliance ouvrière-paysanne). Nous ne savons pas encore quelles seront les étapes de la conquête du pouvoir dans un pays capitaliste et impérialiste comme le nôtre. Cependant, nous savons déjà que celle-ci ne sera pas un coup de force décisif mené uniquement par le prolétariat, mais une lutte armée prolongée à la tête d’une alliance populaire.

    Si la guerre populaire prolongée reste une stratégie de révolution démocratique restreinte aux pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, les enseignements politiques et militaires de la guerre populaire prolongée, eux, ne s’y restreignent pas ! Nous sommes toujours convaincus que les travaux de Mao sur la guerre populaire prolongée sont un trésor théorique où trouver des réponses universelles sur la stratégie politique et militaire de prise du pouvoir du prolétariat. L’œuvre conséquente de T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire (2004), récemment publiée par Foreign Languages Press dans une version enrichie (2024), nous apparaît comme une ressource de premier ordre dans cette entreprise, et vient confirmer notre conviction initiale. Une théorie créée pour un problème particulier n’est jamais qu’une théorie particulière. Si la perspective de la création de bases rouges qui encercleraient les villes, où s’exercerait le double pouvoir populaire et par lesquelles se construiraient le Parti, l’armée et le front uni, nous paraît plus qu’improbable en France, la perspective d’une insurrection urbaine « de type léniniste » ne nous paraît pas moins improbable.

    Une chose est sûre, la question militaire n’a pas de réponse simple, toute faite, absolument universelle et définitive ! Dans les pays impérialistes, au XXIsiècle, c’est à nous de lui trouver une réponse.

    Les premières révolutions prolétariennes de l’Histoire furent toutes entraînées par la guerre, et dans ce contexte purent toute s’appuyer sur les masses en armes : le rôle de la Garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871 est là encore l’exemple type que reproduisirent la révolution d’Octobre 1917 et de Novembre 1918 (dont la révolte spartakiste de Berlin), et la République des conseils de Bavière et de Hongrie de 1919, qui furent initiées par des soldats. Cependant, 1 siècle plus tard, force est de constater que le cas russe est le seul exemple réussi de prise du pouvoir appuyée par des masses de soldats conscrits mutinés. Après le lendemain de la 1re Guerre mondiale, ce type d’opportunité révolutionnaire ne se reproduisit plus.

    De plus, la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923 a connu une impasse cuisante : l’insurrection de janvier 1918 en Finlande ; le bienno rosso (les « deux années rouges ») de 1919-1920 en Italie ; le mouvement des soviets de 1919-1923 en Irlande ; le soulèvement de la Ruhr de 1920, la Märzaktion de 1921 et la tentative d’insurrection d’Octobre 1923 en Allemagne ; et l’insurrection du 23 septembre 1923 en Bulgarie. Cela démontre, d’une part, que faire reposer l’action révolutionnaire sur la mobilisation de soldats conscrits mutinés signifie se condamner à l’inaction en leur absence, et d’autre part, qu’une organisation qui ne s’est pas préparée militairement, politiquement, théoriquement et idéologiquement à la lutte armée ne peut pas l’improviser.

    Ultérieurement, la défaite du Frente popular en 1939 et la capitulation du Parti communiste français en 1945 (rendre les armes et participer au gouvernement bourgeois) sont d’autres démonstrations que la question militaire est une question politique, théorique et idéologique qui ne se limite pas à une question organisationnelle ou technique : le problème de l’armée révolutionnaire, ce n’est pas simplement de trouver des armes et des militants pour les manier. Les problèmes de la lutte armée sont contenus dans les problèmes de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire. Une armée sans état-major préparé politiquement, théoriquement et idéologiquement n’est rien. La guerre révolutionnaire a besoin d’une stratégie qui n’oublie ni le politique ni le militaire, et d’une direction (un état-major) pour appliquer celle-ci. Pour les révolutionnaires, le politique est toujours politico-militaire. Le Parti communiste, parce qu’il doit être un centre politique, doit aussi être un centre militaire.

    Depuis l’épuisement de la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923, il apparaît que la quasi-totalité des situations révolutionnaires fut des situations où les tâches bourgeoises étaient principales, et ce même dans les pays impérialistes. C’est le cas de la guerre d’Espagne de 1936-1939 et de la libération nationale de la France de 1944-1945, qui furent antifascistes.

    Également, il apparaît que la totalité des victoires révolutionnaires prolétariennes de l’Histoire (prendre et conserver le pouvoir) fut des révolutions communistes continues par étape, c’est-à-dire avec une étape démocratique (où les tâches bourgeoises étaient principales). À ce titre, c’est l’URSS qui apparaît comme la norme historique, et la Commune de Paris comme l’exception. Par exemple, la révolution de démocratie populaire en Albanie et en Yougoslavie (la libération nationale de l’occupation fasciste italienne et allemande en 1944-1945), la révolution de nouvelle démocratie en Chine (la libération nationale de l’occupation colonialiste japonaise en 1945) et au Vietnam (la libération nationale de l’occupation colonialiste française puis américaine en 1946-1976), ou encore la Révolution cubaine. Toutes ces révolutions furent antifascistes ou anticoloniales et antiféodales, c’est-à-dire démocratiques, et sous la direction du prolétariat.

    Nous n’affirmons pas que les révolutions communistes simples, c’est-à-dire sans étape démocratique (où les tâches prolétariennes sont principales), sont circonscrites à l’époque révolue du capitalisme ascendant et de l’impérialisme naissant (lorsque les conditions objectives étaient encore révolutionnaires dans les pays impérialistes). Cependant, selon l’expérience historique, celles-ci sont minoritaires.

    Nous n’affirmons pas non plus que les situations révolutionnaires appuyées par des masses de soldats conscrits mutinés sont désormais impossibles. Cependant, selon l’expérience historique, les communistes ne peuvent pas laisser reposer leur stratégie sur celles-ci. Premièrement parce que ces opportunités sont rares, et deuxièmement parce qu’elles ne peuvent pas compenser ou substituer le manque de préparation politico-militaire, c’est-à-dire lorsque la question militaire n’est pas posée en même temps que la question politique de la prise du pouvoir.

    Pour conclure, nous devons revenir sur une affirmation concernant les Grandes Purges soviétiques de 1937. Nous écrivions :

    « Le seul véritable reproche qui peut être fait à cette campagne fut son caractère dirigé du haut vers le bas et institué d’une manière bureaucratique. Les masses soviétiques ont observé l’opération d’épuration, sans en être réellement actrices. »

    Grâce aux travaux historiques de J. Arch Getty et de D. Priestland, nous savons aujourd’hui que cette affirmation est fausse. Les Grandes Purges ont été une véritable campagne de mobilisation populaire menée par la direction soviétique. Dans celle-ci, les masses ont non seulement eu une participation active, mais elles ont été des actrices autonomes de l’État soviétique. Il s’est pratiqué ce que Getty a baptisé « l’absolutisme populaire ».

    Il est vrai que l’aspect bureaucratique du Grand Tournant ou des Grandes Purges était beaucoup plus important que dans les politiques de mobilisation qui se sont pratiquées en Chine maoïste : Grand Bond en avant, Cent Fleurs et Grande Révolution culturelle prolétarienne, pour ne citer que les plus importantes. Cependant, les masses soviétiques ont à plusieurs reprises dépassé le rôle que la direction soviétique leur attribuait, elles ne s’y sont pas restreintes. Le mouvement stakhanoviste, qui provenait des masses et était porté par les masses, est le meilleur exemple. Il ne faut pas voir seulement ce que la direction soviétique déclarait sans voir ce que les masses soviétiques faisaient indépendamment de celle-ci.

    Les Grandes Purges et la Grande Révolution culturelle prolétarienne sont des expériences historiques qui partagent beaucoup plus de similitudes que ce qu’il a été cru par les maoïstes jusqu’à récemment. Surestimer la rupture entre l’URSS et la Chine populaire, entre Staline et Mao, et sous-estimer leur continuité est une erreur héritée de l’historiographie maoïste classique9. Cette erreur était très compréhensible avant les années 80, quand l’historiographie totalitaire dominait l’histoire bourgeoise de l’URSS, mais elle n’est plus tolérable aujourd’hui. Nous devons intégrer les productions historiques bourgeoises sur l’URSS pour dépasser les historiographies communistes (dont maoïste) dans une historiographie communiste supérieure.

    1 Cf. G. Dimitrov, L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme, 1935 ; La lutte pour la paix, 1935 ; et La démocratie populaire, 1948.

    2 Cf. Mao Z., De la nouvelle démocratie, 1940.

    3 V. I. Lénine, À la mémoire de la Commune, 1911.

    4 F. Engels, Introduction à La guerre civile en France, 1891.

    5 Ibidem.

    6 V. I. Lénine, « Chapitre III : l’État et la révolution. L’expérience de la Commune de Paris (1871). Analyse de Marx », L’État et la révolution, 1917.

    7 V. I. Lénine, Leçons de la Commune, 1908.

    8 K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.

    9 Par exemple, À propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1956) et Encore une fois à propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1957) publié par le Renmin Ribao.

  • Notes sur l’économisme et le syndicalisme

    Il est de bon sens de dire que la lutte économique est toujours un bon début, et que l’organisation syndicale est toujours une bonne école. Nous n’allons pas aller à l’encontre de ces vérités, en revanche, nous voulons traiter ici des déformations qui en sont faites : l’économisme, le syndicalisme et le para-syndicalisme.

    Qu’est-ce que l’économisme ?

    « L’économisme est la déviation opportuniste où les revendications se limitent à l’économique (salaires, etc.). La lutte et l’organisation politique, c’est-à-dire celles relatives à la question du pouvoir d’une classe et de son renversement par une autre, sont ainsi délaissées et étouffées, au profit exclusif de la lutte et de l’organisation économique, c’est-à-dire relative à la reproduction de la force de travail (la négociation de l’exploitation et de la péréquation des profits). […] »

    Qu’est-ce que le syndicalisme (ou trade-unionisme) et ce que nous appelons le para-syndicalisme (ou suivisme syndical) ?

    « […] n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales. »

    Aux racines de l’économisme et du (para-)syndicalisme se trouve généralement une conception fondamentalement juste : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement première, et celle-ci rend possible la lutte politique du prolétariat. Cependant, de ces prémisses correctes est déduite une conclusion absurde : car la lutte économique est chronologiquement première, et que celle-ci rend possible la lutte politique, alors les communistes doivent travailler en priorité dans et pour les luttes économiques du prolétariat.

    Où est l’erreur ? S’il est vrai que — une chose se changeant en son contraire — la lutte économique se change en lutte politique, les conditions de cette transformation sont souvent réduites à un phénomène strictement mécanique : passé une certaine quantité de revendications et de mobilisations économiques accumulées, la lutte « basculerait » et deviendrait politique. Les luttes spontanées, circonscrites à l’intérieur du système capitaliste (le salaire, les taxes, etc.), et généralement limité par des institutions incorporées au régime bourgeois (les syndicats, les partis politiques bourgeois de gauche, etc.), produiraient, à partir d’une certaine masse critique, une lutte organisée en rupture avec le capitalisme et les institutions bourgeoises — la révolution.

    L’implicite de ce scénario serait que, face à l’incapacité structurelle du capitalisme à satisfaire les demandes économiques de la classe ouvrière, celle-ci se tournerait tous naturellement vers la solution politique et révolutionnaire, portée par l’expérience et l’agitation des mobilisations économiques. Ce schéma simpliste présente cependant des apories qui lui sont fatales.

    Ici, nous allons chercher à exposer ces paradoxes et leur stérilité stratégique. Mais, car aujourd’hui en France ces derniers prétendent à l’orthodoxie marxiste, nous allons également tenter de fournir les preuves que cette prétention est frauduleuse.

    Il faut préalablement bien noter que la « spontanéité » dont nous parlons ici — et que critiquait Lénine — n’est pas celle de l’explosion incontrôlée de violence sociale, qui déborderait les organisations communistes et syndicales, mais celle synonyme de « inné », « naïf », « irréfléchi » ou « naturel ». Nous apportons cette précision pour tenter de dissiper les confusions et les non-sens qui se sont accumulés dans les interprétations occidentales des travaux de Lénine.

    De plus, quand Lénine parle du mouvement social-démocrate, de la théorie sociale-démocrate, de la conscience sociale-démocrate, de la lutte sociale-démocrate, etc., il faut comprendre qu’il parle avant 1917 de ce que nous appellerions aujourd’hui « communiste » : le marxisme. La rupture entre Lénine et l’appellation « social-démocrate » ne date que de Les tâches du prolétariat dans notre révolution (1917) où il rompt explicitement avec cette dénomination dans « Quel doit être le nom de notre parti pour être scientifiquement exact et contribuer à éclairer la conscience politique du prolétariat ? ». Lénine ne s’est pas découvert marxiste en 1917 (en adoptant le nom de « communiste »), car il était auparavant un défenseur de la social-démocratie et un social-démocrate lui-même précisément parce qu’il était marxiste.

    L’opportunisme spontané

    Premièrement, sous-estimer la force des courants opportunistes dans les luttes économiques. Croire qu’une lutte économique découlerait naturellement sur une lutte politique, c’est oublier la capacité de la bourgeoisie à négocier, et la capacité de la classe ouvrière à collaborer, et ce par l’intermédiaire des syndicats (même sincère et radicaux) et des partis réformistes (revendiqués comme tel, ou non).

    De plus, contrairement à certaines conceptions souvent entretenues par l’extrême gauche, la « trahison » est moins celle des syndicats et des partis politiques que celle d’une frange de la classe ouvrière. Réduire la collaboration de classe aux institutions qui organisent le prolétariat, sans comprendre que cette collaboration est portée et défendue par une proportion parfois importante de cette classe, c’est être aveugle au cœur du problème.

    Du prolétariat international peut-être distingué une aristocratie ouvrière internationale — celle qui bénéficie des surprofits de l’impérialisme —, dont le prolétariat français fait partie dans son ensemble (et ce malgré l’offensive néolibérale sur le consensus keynésien). Mais au sein même du prolétariat français, peut être distinguée une aristocratie ouvrière. Cette couche sociale du prolétariat est aujourd’hui hypertrophiée dans les pays impérialistes comme le nôtre, et largement hégémonique dans les syndicats et partis réformistes, et ce à leur direction comme à leur base. Les couches les moins aristocratisées du prolétariat sont aussi celles qui sont les moins organisées. L’aristocratie ouvrière et les institutions qu’elle domine représentent et représenteront un frein conscient et actif à la politisation d’un mouvement économique. Celle-ci préférera toujours se vendre à la bourgeoisie plutôt que de risquer un élan révolutionnaire.

    In fine, il n’existe que très peu de scénarios où la bourgeoisie manœuvrerait suffisamment mal pour ne pas rendre possible une échappatoire contre-révolutionnaire sous la forme d’une renégociation des conditions de l’exploitation du prolétariat, c’est à dire où son incompétence politique lui aurait complètement aliénée l’ensemble des syndicats et partis, et l’aristocratie ouvrière. Il ne faut pas croire la bourgeoisie stupide, ou en tous cas, il n’est en rien sérieux de faire reposer sa stratégie sur l’incompétence politique présumée de la classe dirigeante.

    Si les courants opportunistes, et le risque qu’ils représentent pour la révolution ne doivent pas être sous-estimés, c’est car leur portée réformiste n’est pas étrangère mais bien organique à la lutte économique du mouvement ouvrier. Autrement dit, les compromis que l’opportunisme est prêt à proposer entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est en rien une rupture, et en tout dans la continuité des luttes économiques. Sur le terrain de la négociation du prix de vente de la force de travail et de la péréquation des profits, le réformisme à un avantage décisif par rapport aux courants révolutionnaires. Une solution révolutionnaire à un problème économique, même une crise importante, ne pourrait trouver le soutien que d’une faible minorité au sein d’un mouvement économique où ce sont d’autres méthodes et d’autres objectifs qui dominent — par définition.

    Nous y reviendrons ci-dessous.

    La collaboration spontanée

    Deuxièmement, surestimer le caractère révolutionnaire du prolétariat spontané. Comme vu plus haut, placé devant le dilemme du compromis ou de la révolution, les couches de l’aristocratie ouvrière et les organisations réformistes et syndicales ont toujours penchés et pencheront toujours de tout leur poids du côté du compromis. Mais cette tendance contre-révolutionnaire existe aussi dans le prolétariat dans son ensemble — en tant que classe.

    Si ce n’est un certain fétichisme, rien ne nous permet de déduire de l’histoire des luttes du prolétariat, une tendance de l’ensemble de celui-ci à refuser les compromis — au contraire. Non seulement le prolétariat spontané est très perméable à l’opportunisme des partis et syndicats réformistes, mais il n’est lui-même spontanément que réformiste. Placé devant une alternative économique à la révolution communiste, il est à attendre de la spontanéité ouvrière un instinct pour la collaboration de classe et la liquidation d’une issue politique — au sens propre, la prise du pouvoir — au profit d’un modus vivendi économique.

    Ce qu’il est important de comprendre, c’est que c’est la politique révolutionnaire, et non pas la politique réformiste, qui diverge des tendances organiques spontanées du prolétariat, et ce indépendamment de l’emprise de l’aristocratie ouvrière et des réformistes.

    Si le prolétariat génère organiquement le mouvement révolutionnaire, celui-ci se distingue des politiques réformistes en ce qu’il n’est précisément pas spontané, mais le résultat d’une prise de conscience et d’un effort d’indépendance de classe (dans les moyens et les fins). Le rôle des communistes, ce n’est ni de « suivre », ni de simplement « continuer » le mouvement spontané, du prolétariat, mais de le faire « dévier » de sa voie spontanée, c’est-à-dire de la lutte économique quotidienne pour la négociation et le compromis avec le Capital.

    « […] les partisans du “mouvement purement ouvrier”, les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus “organique” (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des “uniquement trade-unionistes” bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise — inconsciemment — à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par-là même — qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien — un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de “surestimation de l’idéologie”, d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers “arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants”. Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

    “Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : ‘Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme’. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée…”

    Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei ; or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre “économique” du n° 12 de l’Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l’action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu’au bout, avec logique et sans peur, ce qu’ils disent, comme doit le faire quiconque s’engage sur le terrain de l’action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu’à “croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles” et laisser le champ d’action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier “dans le sens du moindre effort”, c’est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l’“idéologie” cléricalo-policière.

    * Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais il n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Or, pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s’efforcer le plus possible d’élever le niveau de la conscience des ouvriers en général, il faut qu’ils ne se confinent pas dans le cadre artificiellement rétréci de la “littérature pour ouvriers” et apprennent à comprendre de mieux en mieux la littérature pour tous. Il serait même plus juste de dire, au lieu de “se confinent”, ne soient pas confinés, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu’on écrit aussi pour les intellectuels, et seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler “aux ouvriers” de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Le mouvement effectivement révolutionnaire est produit par le mouvement ouvrier (du prolétariat « pur ») seulement en ce qu’il est un des deux aspects de sa fusion avec le mouvement communiste. S’il y a bien une unité organique indéniable entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, car ce sont tous les deux des produits de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste, ces deux mouvements ne sont ni identiques ni liés généalogiquement. La lutte économique du prolétariat rend possible sa lutte politique, car elle est le mouvement sur lequel doivent s’appliquer les communistes, pour y substituer les finalités économiques (spontanément formulées) par des finalités politiques (consciemment élaborées). Mais cette unité et cette continuité ne sont pas vulgairement celles de la lutte économique réformiste qui deviendrait progressivement la lutte politique communiste.

    « Souvenez-vous de l’Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C’est d’avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l’élément spontané, sur la tactique-processus, sur l’action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n’est qu’après de longues, très longues années de cette lutte que l’on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu’elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d’être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l’histoire du mouvement allemand d’après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d’après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l’on peut s’exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes ; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais ; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l’idéologie social-démocrate n’a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

    Mais pourquoi — demandera le lecteur — le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion.* Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la “surestimation de l’élément conscient”, etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l’unisson contre l’intolérance propre à l’enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d’intolérance à l’égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien n’est plus ridicule et néfaste que de prétendre que nous sommes des “anciens” qui ont vécu depuis longtemps toutes les étapes décisives de la lutte.

    * On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéïé Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier.

    […] La Rabotchaïa Mysl estime seulement que “le politique suit toujours docilement l’économique”. (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu’“en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique”). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’État des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de “Zoubatov”, etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Il est habituel de réduire le réformisme au parlementarisme ou à l’électoralisme. Or, ce n’est pas le cas. Le réformisme est l’expression immédiate de la résistance du Travail face au Capital. La lutte révolutionnaire est par rapport à cette spontanéité économique un saut qualitatif, un dépassement certes organique mais qui n’est pas l’extrapolation des tendances à la résistance préexistantes dans le prolétariat. Tout mouvement révolutionnaire dépend de la spontanéité des masses (ce que personne ne remet en cause), mais la spontanéité n’est jamais révolutionnaire sans un facteur conscient et construit qui lui est extérieur (pour la « détourner »).

    « La majorité des réformistes sont électoralistes, mais tous ne le sont pas. Il en existe aussi des formes plus sournoises, partisanes d’un réformisme “par le bas” : il faut savoir les trouver même derrière des vernis extra-institutionnels. C’est là que se brouille la frontière entre pseudo-communisme et (crypto-)réformisme.

    Il faut distinguer deux types d’oppositions extra-parlementaire. Celle que nous voulons porter et que nous défendons comme révolutionnaire, et celle que nous voulons combattre et que nous accusons de n’être qu’une variante de réformisme. L’opposition extra-parlementaire, ou extra-institutionnelle, que nous voulons bâtir, prend son nom de l’aspect principal de sa stratégie : ne pas combattre la bourgeoisie sur son terrain et constituer une autonomie politique de classe capable de travailler au renversement du capitalisme et de toutes les institutions bourgeoises. Mais il faut ajouter deux commentaires. Premièrement, militer en dehors des institutions étatiques, ce n’est pas forcément être révolutionnaire, car tous les électoralistes sont réformistes, mais tous les réformistes ne sont pas électoralistes ou parlementaristes. Deuxièmement, si la lutte n’est pas politique et de classe, qu’importe sur quel terrain elle est menée, elle sera fondamentalement réformiste.

    Le réformisme peut donc prendre des formes parlementaires, mais également extra-parlementaires, au sens strict (qui n’est pas celui que nous défendons). Cette caution extra-institutionnelle n’est précisément qu’une caution. Par exemple, ne militer que dans les syndicats, ce n’est en rien constituer une opposition extra-parlementaire pour autant, car aussi importants soient-ils, ils ne sont qu’une institution bourgeoise parmi d’autres, dédiés à la négociation du prix de la force de travail entre le Travail et le Capital. Le syndicalisme et l’économisme radical sont des réformismes, car toute leur stratégie est construite autour d’une institution incapable de se constituer comme politique, pour construire l’autonomie politique de classe. Même les syndicats les plus sincères et les plus radicaux sont dévolus par leur rôle même à n’être qu’un intermédiaire entre le peuple et l’État bourgeois, pour la péréquation des profits et la défense de droits octroyés par le régime bourgeois (l’allègement de l’exploitation et de la subordination du prolétariat). Le réformisme “par le bas” n’est toujours que du réformisme. L’on peut en dire de même de ne militer que comme relais ou adjoint des syndicats, ou que comme un syndicat semi-politique soi-même : le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme).

    Militer dans les syndicats n’est évidemment pas forcément réformiste, c’est une tâche fondamentale et formatrice, à laquelle s’astreindre. Mais croire faire de la politique, ou être communiste, comme militant ou militante syndical — le syndicalisme — est faux et liquidateur.

    Notre raisonnement peut s’appliquer à d’autres exemples — il y en a — mais avoir choisi celui du syndicalisme n’est pas innocent de notre part. Aucune rupture n’est possible dans l’ordre bourgeois à partir des syndicats. Or, cette rupture, c’est précisément celle qui doit être construite avec le Parti. La priorité des communistes est la lutte politique, qui a aujourd’hui pour aspect principal la construction de l’organisation politique, en vue du Parti. Et cette organisation, pour remplir son rôle, doit être extra-parlementaire, au sens radical du terme, pour porter la voix et l’énergie de la classe prolétaire, en dehors des carcans institutionnels du régime bourgeois, étatiques et non étatiques.

    Exiger le socialisme avec les mots, les méthodes, et dans le cadre de la démocratie bourgeoise ou des négociations syndicales, assure à notre ennemi de nous défaire aisément — comme il l’a toujours fait là où il nous maîtrise le mieux. Il faut créer un front politique, conquérir un nouveau terrain, en rupture avec le régime bourgeois et ses institutions (qu’elles soient étatiques ou non), où notre classe aura une liberté de mouvement et une autonomie de pensée et d’action. L’enjeu est de rompre avec le cadre des institutions bourgeoises, dont ne font pas moins partie les syndicats que le parlement ! Lorsque le syndicalisme se substitue à la lutte politique, ce n’est pas seulement un mauvais calcul, mais bien une liquidation du combat de classe. »

    Il y a une confusion générale entre la participation aux luttes et à l’organisation syndicale, d’une part, et le trade-unionisme (que nous appelons ici « le syndicalisme ») et le suivisme syndical (que nous appelons ici « le para-syndicalisme ») d’autre part. Il n’y a pour nous aucun doute quant à la certitude que se couper des luttes et organisations syndicales est une erreur gauchiste, et aucun doute non plus quant à la certitude que le trade-unionisme et le suivisme syndical, même cachés sous la phraséologie la plus pseudo-radicale ou animés par la volonté la plus intègre, ne sont qu’un réformisme « par le bas ».

    Si des syndicalistes refusent le réformisme en principe, ou en mot, ils s’y conforment en acte. La structure syndicale, dans sa forme (son mode d’organisation, ses méthodes) et dans son fond (l’objet de sa lutte) est anti-politique. Non pas au sens où il serait impossible d’avoir simultanément une activité politique et syndicale (ce à quoi nous encourageons tous et toutes), mais au sens où la politique y est refoulée comme un corps étranger (tendanciellement).

    Beaucoup de militantes ou militants syndicaux peuvent cultiver l’espoir de « faire de la politique révolutionnaire dans les syndicats », soit parce qu’ils n’ont pas testé l’applicabilité réelle de leurs ambitions, soit parce qu’ils les ont plus ou moins consciemment abandonnées pour se conformer au plafond de verre économiste, imposé par la réalité du militantisme syndicale. Le trade-unionisme et le suivisme syndical sont un nivellement par le bas permanent du politique, pour le rabaisser au niveau « raisonnable » de ce qui est accessible par la lutte économique de court ou moyen terme (soit, un faible niveau de portée). Les énoncés sont restreints aux formulations immédiatement compréhensibles, car s’adressant non seulement à l’ensemble des ouvriers (pour gagner leur adhésion) mais aussi au patronat (à qui ils s’opposent) et au reste des masses populaires (pour les rallier). Le politique est interdit d’abord par un simple phénomène de censure et d’auto-censure fonctionnelle, car le politique est inadapté aux syndicats et que les syndicats sont inadaptés au politique. Les revendications et activités politiques sont ramenées à ce qu’elles sont effectivement dans un syndicat : des hors sujets.

    « Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel, de la tâche qu’il assigne à la social-démocratie : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le patronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d’existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l’amélioration de ces conditions doit forcément être menée par profession (par les syndicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires et au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.). Donner “à la lutte économique elle-même un caractère politique”, c’est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications professionnelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque profession, par des “mesures législatives et administratives” (comme s’exprime Martynov à la page suivante, page 43 de son article). C’est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syndicats ouvriers. Lisez l’ouvrage de savants sérieux (et d’opportunistes “sérieux”) comme les époux Webb, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d’Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ; que depuis longtemps ils luttent pour la liberté de grève, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mouvement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l’enfant, l’amélioration des conditions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

    Ainsi donc, sous son aspect “terriblement” profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique social-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste ! Sous couleur de corriger l’étroitesse de l‘Iskra, qui préfère — voyez-vous cela ? — “révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie”, on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” n’implique rien de plus que la lutte pour les réformes économiques. »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    In fine, « la politique dans les syndicats » ne se traduit que comme l’amalgame de la lutte politique à la lutte économique, pour voir cette première dans cette dernière, c’est-à-dire là où elle n’est pas : par exemple, confondre la conscience de classe avec la conscience de ses intérêts économiques particuliers, la haine du capitalisme avec la haine des patrons, le désir de la révolution prolétarienne avec le désir d’un rapport de force à l’avantage du prolétariat, etc.

    « Nous avons vu que l’agitation politique la plus large et, par suite, l’organisation de vastes campagnes de dénonciations politiques sont une tâche absolument nécessaire, la tâche la plus impérieusement nécessaire de l’activité, si cette activité est véritablement social-démocrate. Mais nous sommes arrivés à cette conclusion en partant uniquement du besoin le plus pressant de la classe ouvrière, besoin de connaissances politiques et d’éducation politique. Or, cette façon de poser la question, à elle seule, serait trop étroite, car elle méconnaîtrait les tâches démocratiques d’ensemble de toute social-démocratie en général et de la social-démocratie russe actuelle en particulier. Pour éclairer le plus concrètement possible cette thèse, essayons d’aborder la question du point de vue le plus “familier” aux économistes, du point de vue pratique. “Tout le monde est d’accord” qu’il est nécessaire de développer la conscience politique de la classe ouvrière. La question est de savoir comment s’y prendre et ce qu’il faut pour cela. La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l’attitude du gouvernement envers la classe ouvrière ; aussi quelques efforts que nous fassions pour “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique”, nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu’au niveau de la conscience politique social-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Martynov nous est précieuse, non point parce qu’elle est une illustration du talent confusionniste de son auteur, mais parce qu’elle traduit avec relief l’erreur capitale de tous les économistes, à savoir la conviction que l’on peut développer la conscience politique de classe des ouvriers, pour ainsi dire de l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en partant uniquement (ou du moins principalement) de cette lutte, en se basant uniquement (ou du moins principalement) sur cette lutte. Cette façon de voir est radicalement fausse, et c’est parce que les économistes, furieux de notre polémique contre eux, ne veulent pas réfléchir sérieusement à la source de nos divergences, qu’il se produit ceci nous ne nous comprenons littéralement pas et parlons des langues différentes.

    La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C’est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? — on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l’économisme, à savoir “aller aux ouvriers”. […] »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Cette réalité est valable dans toutes les structures syndicales, y compris celle qui s’annonce « révolutionnaire », mais elle se vérifie d’autant plus dans les syndicats liés à des stratégies légalistes ou a des partis réformistes. Dans ces cas, la censure et l’auto-censure idéologique et politique, appliquées par des cadres syndicaux défendant ces stratégies et ces partis, s’ajoutent à la censure et l’auto-censure fonctionnelle.

    Faudrait-il donc se lancer dans une croisade contre ces « bureaucrates syndicaux » ? Oui, mais avec la connaissance que cela revient à déclarer la guerre aux poissons dans l’océan : ce ne sont pas ces cadres syndicaux légalistes et réformistes qui « usurpent » le rôle révolutionnaire des syndicats, mais bien les révolutionnaires qui voudraient leur faire concurrence sur leur propre terrain qui « ne sont pas à leur place ». De plus, il ne faut pas oublier que ces « bureaucrates » sont moins le fond du problème que le symptôme d’un autre, plus profond et plus grave : le manque d’éducation et d’organisation politique du prolétariat, et l’hégémonie subséquente de l’aristocratie ouvrière dans celui-ci. Le réformisme et l’opportunisme sont la norme syndicale, car ils y sont organiques, contrairement à la politique révolutionnaire. Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait donc pas lutter contre l’opportunisme des cadres syndicaux, mais seulement que cette lutte n’est qu’une autre « travaille de Sisyphe » inhérent aux luttes syndicales.

    « […] Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. En Russie les mencheviks avaient (et ont encore en partie, dans un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats, précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviks d’Occident se sont bien plus solidement “incrustés” dans les syndicats, et une “aristocratie ouvrière” corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale, est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviks qui représentent un type politique et social parfaitement analogue. Cette lutte doit être impitoyable et il faut absolument la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré ; dans les différents pays et dans des conditions diverses, ce “certain degré” n’est pas le même, et seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. […]

    Mais nous luttons contre “l’aristocratie ouvrière” au nom de la masse ouvrière et pour la gagner à nous ; nous combattons les leaders opportunistes et social-chauvins pour gagner à nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute que commettent les communistes allemands “de gauche” qui, de l’esprit réactionnaire et contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à… la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviks, de même que tous les leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” (ce que nous avons toujours dit des mencheviks) ou “les commis ouvriers de la classe capitaliste” (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés”

    (cf. à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais, 1858).

    La “théorie” saugrenue de la non-participation des communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses”, et quel abus ils font dans leurs clameurs du mot “masse”. Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés — directement ou indirectement — à la bourgeoisie et à la police) et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires — partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins) sont justement des organisations où se trouve la masse. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    La politique révolutionnaire dans les syndicats ne peut venir que de l’extérieur des syndicats, s’imposer à eux par l’action consciente d’une organisation politique, et elle n’est qu’une contradiction impotente dans le cas des syndicalistes ou para-syndicalistes. Combattre l’opportunisme dans les syndicats, sans Parti communiste, c’est mener une bataille sans arme — perdue d’avance contre un ennemi qui à l’avantage du terrain et de l’expérience. Seules, premièrement, un Parti communiste capable de mener une telle lutte dans les syndicats (sans qu’elle ne soit complètement vaine), et deuxièmement, la perspective de la « prise du pouvoir politique » que ce Parti rend possible et qui donne ainsi une fin à cette lutte (sinon inépuisable), peuvent ensemble donner un rôle politique authentiquement révolutionnaire aux syndicats. Donc, la réelle tâche prioritaire des communistes est bien de créer l’organisation politique en question, qui devra entreprendre le travail révolutionnaire dans les syndicats, et non pas de se liquider dans ceux-ci en attendant d’eux des choses qu’ils ne peuvent ni nous donner ni devenir d’eux-mêmes.

    Si cette tâche — la première des révolutionnaires — n’est pas comprise, assumée et engagée, nous resterons des marginaux bruyants. Les syndicalistes et para-syndicaliste, à l’occasion de chaque grève, n’auront d’autre choix que de continuer à s’époumoner contre les « bureaucraties syndicales », pour tout ce qu’elles font ou ne font pas. Cette attitude de minorité caustique est très utile pour se rassurer de sa propre vertu, mais elle l’est beaucoup moins pour gagner. Or, c’est bien l’économisme de ces mêmes syndicalistes et para-syndicalistes qui entretient cette situation où le mouvement communiste n’est que spectateur impuissant de l’opportunisme syndical. Pourquoi ? Car c’est l’économisme et le (para-)syndicalisme qui sont aujourd’hui les premiers freins dans l’élévation du niveau d’éducation et d’organisation politique des communistes et du prolétariat, donc dans la formation du Parti. Sans celui-ci, nos actions ne pourront rester que localisées, superficielles et insignifiantes pour l’ensemble des masses syndicales, et nos aspirations révolutionnaires que des invocations, des lamentations, ou des malédictions, sans aucune prise sur le réel. L’opportunisme des économistes et (para-)syndicalistes n’est que le miroir de celui des « bureaucrates syndicaux », devant lequel ils capitulent et auquel ils donnent la réplique.

    Si les communistes ne font pas leur devoir politique de communiste, le prolétariat spontané ne fera que rester spontanément dirigé par les « bureaucraties syndicales » qui représentent avec succès leurs revendications économiques spontanément non-révolutionnaire, donc satisfaites par les compromis réformistes. Combattre ces directions syndicales sans combattre la faiblesse politique du prolétariat (son manque d’organisation et d’éducation politique), ce n’est qu’un palliatif. Sans Parti, nous n’avons rien de conséquent face à la direction politique et idéologique des opportunistes sur les masses syndicales, état de fait pour lequel nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes : le seul moyen à notre fin est le Parti, et son absence est de notre seule responsabilité. Vouloir arracher les masses syndicales à l’opportunisme, sans prioriser le travail politique (de reconstruction du Parti) sur le travail économique (syndical), est une antinomie.

    L’impuissance spontanée

    Troisièmement, surestimer la force du prolétariat spontané. Le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier « pur » (sans sa jonction et sa fusion avec le mouvement communiste) est généralement largement exagéré, mais sa force supposée l’est d’autant plus. S’organiser et s’engager pour mener une grève ou une manifestation est une chose, s’organiser et s’engager pour prendre le pouvoir, c’est-à-dire dans un état-major et une armée prolétarienne, avec pour objectif la dictature du prolétariat, est une tout autre chose.

    « Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. La tâche de l’Internationale est d’organiser et de coordonner les forces ouvrières dans le combat qui les attend. »

    (K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l’Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres.)

    Ici, rien n’est évident, et c’est tout le problème. Si tout prolétaire est un communiste en potentiel, il ne l’est pas en puissance, et devenir communiste ne peut être qu’un long processus d’expérience et d’éducation, dans des domaines très éloignés de la réalité quotidienne de la lutte : par exemple, les compétences militaires et clandestines, et la théorie politique. La formation communiste ne peut être qu’initiée dans la lutte économique « évidente » à tous et toutes, car tout le reste n’a précisément rien d’évident, et c’est tout le problème : il s’agit de dépasser la perception immédiate, sensible, pour atteindre une connaissance prétendant à la scientificité.

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. »

    (K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.)

    Il en va de même avec l’économisme et le syndicalisme ou para-syndicalisme, qui peuvent paraître comme des évidences : « si nous voulons nous faire entendre par le prolétariat, parlons au prolétariat comme le prolétariat parle, donc parlons de lutte économique ! », « si nous voulons militer pour la cause du prolétariat, allons là où est le prolétariat, donc allons dans les syndicats ! », etc. Mais cette évidence est bien « l’apparence trompeuse des choses » qu’il faut démasquer et avec laquelle notre pratique militante doit rompre.

    Une première illusion à dissiper est la portée transformative réelle des « contres-pouvoirs » économiques dans le capitalisme :

    « Quant aux syndicats qui, dans la doctrine de Bernstein, sont un autre moyen de lutter contre l’exploitation du capital de production, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’imposer l’influence de la classe ouvrière sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne les dimensions de la production que ses procédés techniques.

    Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle : “la lutte du taux de salaire contre le taux du profit” ; or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut abolir, mais seulement réaliser. Cela apparaît avec évidence quand on examine le problème sous une autre face et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats. Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. Pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire d’être marxiste, il suffit d’avoir eu une fois entre les mains le livre de Rodbertus intitulé : “Zur Beleuchtung der sozialen Frage” (“Pour éclairer la question sociale”). À cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir que les syndicats parviennent à réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire implique : que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière ; que la productivité du travail cesse d’augmenter ; dans le cas où ces deux conditions sociales seraient réalisées il s’agirait ici aussi — comme à propos de l’économie corporative de consommation — d’un retour à une économie antérieure au capitalisme.

    Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition “juste”, “plus juste” (p. 51 de son livre) et même “encore plus juste” (Vorwärts, 26 mars 1899). »

    (R. Luxemburg, « Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique », Réforme sociale ou révolution ?, 1898.)

    Quel est donc, correspondant à leur portée réelle, le rôle des syndicats sous le capitalisme ?

    « […] la tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques pour lesquels il n’y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que ses luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, ses efforts pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d’en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l’oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.

    En même temps, et tout à fait en dehors de l’asservissement général qu’implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”.

    […]

    Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’elles font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat. »

    (K. Marx, « La lutte entre le Capital et le Travail et ses résultats », Salaire, prix et profit, 1865.)

    En bref, la portée économique des syndicats est circonscrite à la simple perpétuation du mode de production capitaliste (en perpétuant le Travail dans celui-ci). Ils ne possèdent une portée politique effective que lorsque l’organisation et les méthodes syndicales cessent d’être des organisations et des méthodes syndicales — précisément lorsqu’elles rompent avec la lutte économique pour devenir qualitativement distinctes et supérieures — lorsqu’ils deviennent des « leviers » entre les mains des communistes.

    « Donc, lorsque Barth prétend que nous aurions nié toute réaction des reflets politiques, etc., du mouvement économique sur ce mouvement même, il ne fait que se battre contre des moulins à vent. Il n’a qu’à regarder Le 18 Brumaire de Marx où il s’agit presque uniquement du rôle particulier joué par les luttes et événements politiques, naturellement dans la limite de leur dépendance générale des conditions économiques. Ou Le Capital, par exemple le chapitre sur la journée de travail, où la législation, qui est bien un acte politique, agit de façon si radicale. Ou encore, le chapitre sur l’histoire de la bourgeoisie (le 24chapitre). Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’État) est, elle aussi, une puissance économique !

    […]

    Ce qui manque à tous ces messieurs, c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide, que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises, mais que tout le grand cours des choses se produit sous la forme d’action et de réaction de forces, sans doute, très inégales, — dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux Hegel n’a pas existé… »

    (F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 1890.)

    Une chose se changeant en son contraire, c’est une solution politique qui doit dénouer l’inextricable problème économique posé par le mode de production capitaliste. Cette apparente contradiction ne fait que révéler une réalité dialectique dans toute sa simplicité.

    « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

    Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    La nécessité du politique est une vérité simple mais qui n’est pas évidente. La conscience communiste tomberait donc du ciel, sur le prolétariat ? Le mouvement ouvrier est engagé dans une accumulation quantitative (en force, en expérience, etc.), dans laquelle s’observe un saut qualitatif. Ce saut qualitatif est celui de l’économique vers le politique, qui constitue la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique entre la résistance économique du prolétariat (la lutte pour le salaire) et l’exploitation capitaliste (la persistance du salariat). Cependant, cette synthèse n’est pas l’émergence depuis le mouvement ouvrier du mouvement communiste. Ce dépassement est précisément produit par l’éducation et l’organisation politique du mouvement ouvrier par le mouvement communiste. Le mouvement communiste n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais c’est lui qui, en participant à l’accumulation quantitative de celui-ci, crée les conditions requises pour le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique. Sans l’action du mouvement communiste, ce saut qualitatif du mouvement ouvrier n’est pas possible (la quantité ne peut pas se changer en qualité).

    La naissance de la conscience communiste est extérieure au mouvement ouvrier, mais elle n’en est pas détachée, car elle est déduite de celui-ci, il y a une dépendance : les communistes s’éduquent à l’école du prolétariat. Le mouvement communiste connaît donc sa propre maturation, en parallèle de celle du mouvement ouvrier. Dans cette accumulation, les communistes apprennent à jouer leur rôle de direction d’avant-garde du prolétariat : ils luttent pour mieux comprendre les conditions de la libération du prolétariat et pour fusionner avec son mouvement. C’est cette fusion, la jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, qui doit être le passage de la lutte économique — réformiste — à la lutte politique — révolutionnaire.

    « Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. […]

    Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, la lutte des classes dans le mode de production capitaliste crée la lutte économique contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte économique possède une contradiction interne entre la résistance contre l’exploitation et l’oppression capitaliste et la reproduction de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Cette contradiction engage une accumulation quantitative (de connaissances et de moyens de lutte) qui est principalement portée par le mouvement ouvrier (la classe prolétaire), mais aussi par le mouvement communiste (les intellectuels et activistes, de diverses classes). Cette quantité, par la fusion de l’accumulation du mouvement ouvrier et du mouvement communiste (leur « jonction »), doit se changer en qualité par la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique dans la lutte politique. Le rôle du mouvement communiste, dans la création d’un mouvement révolutionnaire, est donc de travailler autant qu’il le peut à ce dépassement de la lutte économique vers la lutte politique.

    Il serait alors absurde pour les communistes de vouloir restreindre leurs activités à celles dont l’impasse crée leur nécessité, c’est-à-dire se borner à l’économisme et au (para-)syndicalisme alors même que le mouvement communiste n’a d’utilité pour le mouvement ouvrier qu’en lui apportant ce qu’il n’a pas — l’accumulation d’éducation et d’organisation politique. Le mouvement communiste est un mouvement politique et conscient, c’est-à-dire qu’il possède comme trait essentiel ce qui manque le plus au prolétariat spontané, pour que celui-ci puisse se dépasser dans le mouvement révolutionnaire : le mouvement révolutionnaire n’est que le mouvement ouvrier « mûr », par opposition au mouvement ouvrier « spontané ». Le rôle du mouvement communiste est alors précisément de fusionner avec le mouvement ouvrier spontané, pour lui donner cette maturité — amener les conditions de la synthèse — qui lui fait défaut pour gagner. Le mouvement communiste ne peut devenir un mouvement de masse indistinguable du mouvement ouvrier qu’après cette fusion, ce saut qualitatif, cette synthèse, c’est-à-dire dans le mouvement révolutionnaire. Fusionner avec le mouvement ouvrier, ce n’est donc pas se liquider dans ses luttes économiques, mais l’inverse !

    La logique bernsteinienne qui voudrait que, car la révolution est nécessaire, les communistes se limitent à la lutte pacifique et réformiste, est ici la même. La lutte économique rend nécessaire la révolution, non pas car elle y conduirait linéairement, mais car elle y conduit dialectiquement (via son dépassement dans le politique, puis leur dépassement dans le communisme). La révolution n’est nécessaire que parce que la lutte économique spontanée et réformiste est nécessairement une voie sans issue qui doit nécessairement être dépassée par la lutte politique consciente et révolutionnaire.

    « La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    C’est toute l’erreur des communistes qui se contentent dans leurs activités d’agitation-propagande de répéter, de reformuler ou de radicaliser les revendications économiques ; et dans leurs activités d’organisation, d’accompagner, de prolonger ou de répliquer les mobilisations syndicales. Ces activités économiques importantes ne sont pas pour autant celles des communistes !

    « Nos économistes, y compris le Rabotchéïé Diélo, ont eu du succès parce qu’ils se pliaient à la mentalité des ouvriers arriérés. Mais l’ouvrier social-démocrate, l’ouvrier révolutionnaire (le nombre de ces ouvriers augmente sans cesse) repoussera avec indignation tous ces raisonnements sur la lutte pour des revendications “qui promettent des résultats tangibles”, etc. ; car il comprendra que ce ne sont que des variations sur le vieux refrain du kopeck d’augmentation par rouble. Cet ouvrier dira à ses conseilleurs de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo : Vous avez tort, messieurs, de vous donner tant de peine et de vous mêler avec trop de zèle de choses dont nous nous acquittons nous-mêmes, et de vous dérober à l’accomplissement de vos propres tâches. Il n’est pas du tout intelligent de dire, comme vous faites, que la tâche des social-démocrates est de donner un caractère politique à la lutte économique elle-même ; ceci n’est que le commencement, ce n’est pas la tâche essentielle des social-démocrates ; car dans le monde entier, la Russie y comprise, c’est souvent la police elle-même qui commence à donner à la lutte économique un caractère politique ; les ouvriers apprennent eux-mêmes à comprendre pour qui est le gouvernement.* En effet, la “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”, que vous exaltez comme si vous aviez découvert une nouvelle Amérique, est menée dans quantité de trous perdus de la Russie par les ouvriers eux-mêmes, qui ont entendu parler de grèves, mais ignorent probablement tout du socialisme. Notre “activité” à nous autres ouvriers, activité que vous vous obstinez à vouloir soutenir en lançant des revendications concrètes qui promettent des résultats tangibles, existe déjà chez nous ; et dans notre action professionnelle ordinaire, de tous les jours, nous présentons nous-mêmes ces revendications concrètes, la plupart du temps sans aucune aide des intellectuels. Mais cette activité ne nous suffit pas ; nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la bouillie de la seule politique “économique” ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque événement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes, et qu’ils nous donnent un peu plus de ce que nous ignorons encore, de ce que notre expérience “économique”, à l’usine, ne nous apprendra jamais les connaissances politiques. Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être — pardonnez-nous notre franchise ! — un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle de cette tâche qui est la vôtre et parlez moins “d’élever l’activité de la masse ouvrière”. De l’activité, nous en avons beaucoup plus que vous ne pensez, et nous savons soutenir par une lutte ouverte, par des combats de rue, même des revendications qui ne promettent aucun “résultat tangible” ! Et ce n’est pas à vous d’“élever” notre activité, car l’activité est justement ce qui vous manque. Ne vous inclinez pas tant devant la spontanéité et songez un peu plus à élever votre activité à vous, messieurs !

    * La thèse d’après laquelle il faut “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le domaine de l’activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt un caractère politique de façon spontanée, c’est-à-dire sans l’intervention de ce “bacille révolutionnaire que sont les intellectuels”, sans l’intervention des social-démocrates conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation des socialistes. Mais la tâche des social-démocrates ne se borne pas à l’agitation politique sur le terrain économique ; leur tâche est de transformer cette politique trade-unioniste en une lutte politique social-démocrate, de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l’esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique social-démocrate. Or, au lieu d’élever et de faire progresser la conscience politique qui s’éveille spontanément, les Martynov se prosternent devant la spontanéité et répètent, répètent jusqu’à l’écœurement, que la lutte économique “fait penser” les ouvriers à leur absence de droits politiques. Il est regrettable que cet éveil spontané de la conscience politique trade-unioniste ne vous “fasse pas penser”, vous messieurs, à vos tâches de social-démocrates ! »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Quel est donc le sens d’une participation communiste aux revendications économiques et aux mobilisations syndicales ?

    « Notre investissement dans les luttes du peuple n’est pas simplement une participation, mais consiste en soi en une lutte idéologique. Cette lutte est celle pour opérer une montée en généralité des mots d’ordre : de la situation particulière vers la conscience de classe, et des questions d’ordre quotidien vers celles d’ordre politique. Il n’y a aucun intérêt à reprendre tels quels les mots d’ordre préexistants lorsque l’on s’implique dans une mobilisation syndicale ou progressiste. Simplement les commenter n’apporte aucune plus-value politique. La pertinence de l’adhésion à une mobilisation est dans sa radicalisation. Cette lutte n’est pas tant celle pour demander plus (“un meilleur salaire !” ou “de nouveaux droits !”) que pour demander autre chose (“plus qu’un salaire !” ou “un nouveau Droit !”). C’est aussi celle pour demander autrement : lorsque la grève cesse d’être une grève, que la manifestation cesse d’être une manifestation, etc. »

    Un corps politique qui n’est pas construit pour la révolution, c’est à dire qui n’a pas été patiemment bâti à cette fin, par un long et ardu processus de formation théorique, idéologique et politique, dans la pratique de la lutte des classes (légale et illégale, dans les institutions du régime bourgeois et en dehors de celles-ci), n’est pas capable d’entreprendre ou de réussir une révolution communiste.

    Si la révolution est la prise du pouvoir politique par une classe, pour que celle-ci puisse avoir un contenu communiste, il ne suffit pas qu’elle soit à majorité prolétarienne, mais bien dominée par des communistes — dans toute la force du mot. Pourquoi ? Car la transition du capitalisme au communisme, c’est-à-dire la création d’un système de complexité supérieur sans contradictions sociales, ne peut pas être résumée au simple renversement de la bourgeoisie. Cette étape, aussi difficile soit-elle, n’est pas la plus difficile. Le prolétariat porte en lui le communisme, mais tout prolétaire n’est pas un communiste : sans le rôle dirigeant d’une avant-garde communiste, non seulement la classe ouvrière est incapable de briser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de son État, mais surtout, elle ne peut pas entreprendre une transition vers le communisme.

    Aujourd’hui, les termes d’« avant-garde » et de « rôle dirigeant » ont été assignés au léninisme et érigés en épouvantail. Il est à l’occasion bon de rappeler que la nécessité d’une avant-garde dirigeante était un consensus dans toute la 2de internationale, de Kautsky à Luxemburg en passant par Lénine, à l’exception notable du courant révisionniste bernsteinien et des courants affiliés (économisme russe, ministérialisme français, etc.).

    « Or, la social-démocratie allemande n’était pas seulement la plus forte troupe d’avant-garde, elle était la tête pensante de l’Internationale. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    Les controverses entre marxistes portaient « seulement » sur la forme que devrait prendre une telle avant-garde dirigeante, c’est-à-dire le Parti (à ce propos, l’Histoire nous semble avoir tranché la question). L’antagonisme ou l’incompatibilité entre l’ébullition spontanée des masses et l’action planifiée de l’élite révolutionnaire, n’existent pas ni dans le consensus de la 2de Internationale ni chez Lénine. C’est bien l’intensification autonome et innée des luttes du peuple qui doit créer la situation révolutionnaire devant annoncer l’offensive communiste (qui doit être autonome mais qui ne peut pas être indépendante des masses).

    « En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques.” »

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Luxemburg explicite cette unité entre « le mouvement populaire spontané » et « l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat », elle expose d’abord que :

    « Ce n’est pas l’organisation seule qui fournit les troupes combattantes, mais la bataille qui fournit dans une bien plus large mesure les recrues pour l’organisation.

    Ceci est évidemment beaucoup plus valable encore pour l’action politique de masse directe que pour la lutte parlementaire. Bien que la social-démocratie, noyau organisé de la classe ouvrière, soit à l’avant-garde de toute la masse des travailleurs, et bien que le mouvement ouvrier tire sa force, son unité, sa conscience politique de cette même organisation, cependant le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur l’appui et sur la collaboration des couches les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les déifiés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

    En Allemagne les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés ni “commandées” par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de “discipline”, d’“éducation politique”, d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

    La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires ; en temps normal les statistiques des organisations ou même les statistiques électorales ne donnent qu’une très faible idée de cette influence. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Puis elle conclut en affirmant que :

    « Ainsi nous parvenons pour l’Allemagne aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle propre de la “direction” de la social-démocratie par rapport aux grèves de masse que dans l’analyse des événements de Russie. En effet, laissons de côté la théorie pédante d’une grève de démonstration mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats et exécutée par une minorité organisée, et considérons le vivant tableau d’un véritable mouvement populaire issu de l’exaspération des conflits de classe et de la situation politique, explosant avec la violence d’une force élémentaire en conflits aussi bien économiques que politiques et en grèves de masse alors la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

    La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “situation révolutionnaire” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Le consensus en question, sur le parti d’avant-garde du prolétariat, était dans la continuité directe des impératifs édictés par Marx et Engels, impératif déduit de leur étude approfondie qui n’a aujourd’hui pas vieilli.

    « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

    Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    De plus :

    « […] “L’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen” ;

    […] “Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques. Bien loin de pousser à l’émancipation des travailleurs, ils continueront à y opposer le plus d’obstacles possibles… La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière” ;

    […]

    Considérant en outre :

    • Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;
    • Que cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ;
    • Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

    la conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. »

    (K. Marx et F. Engels, Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT, réunie à Londres, du 17 au 23 septembre 1871.)

    Si les communistes sont perméables à l’opportunisme (l’Histoire l’a démontré et nous payons aujourd’hui le prix de cette démonstration), le dilemme n’en est pas moins binaire : soit l’on s’en remet à l’inorganisation, et l’on se condamne à perdre, soit l’on s’organise politiquement, et l’on se donne une chance de vaincre. Il va de soi que la victoire en question n’est jamais garantie, mais dans un cas, l’aliénation politique est totale, et dans l’autre cas, elle n’est que partielle — le chemin est sinueux… mais il y a un chemin ! Tous les reproches — justifiés — qui pourront être faits aux communistes présent ou passés ne changeront en rien cette réalité : accepter la lutte politique communiste, c’est risquer la défaite dans l’opportunisme, mais refuser la lutte politique communiste, c’est la certitude de la défaite dans l’opportunisme.

    Le seul moyen de rester politiquement pur et libre du poids de tout bilan, c’est bien sûr de ne rien faire, et de se conforter là où il n’y a aucun risque de gagner (ce qui reviendrait donc de perdre cette pureté et cette liberté). Pareillement, il est très facile d’avoir raison lorsque la réalité de la lutte des classes ne vient pas nous contredire. Le syndicalisme, avantagé d’une quasi-absence de bilan historique à défendre, se prête alors parfaitement au rôle de débouché politique pour réformiste dans le déni, souhaitant garder les apparats d’une radicalité innocente. Les syndicalistes les plus convaincus peuvent ainsi s’imaginer révolutionnaire en se contentant d’en appeler à la « grève générale » dans leurs activités syndicales, discernant ses prémices derrière chaque soubresaut de conflictualité économique.

    Tous les révolutionnaires doivent avoir conscience de l’impératif d’un militantisme politique, pour une organisation politique, à des fins politiques, d’une part, et de la nécessité d’une « avant-garde dirigeante » pour faire dévier le prolétariat de la lutte économique, et l’arracher à l’opportunisme (économiste, réformiste, etc.), d’autre part.

    « Mais la révolution n’est-elle pas l’acte suprême en matière politique ? Or, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens — l’action politique qui prépare la révolution, éduque l’ouvrier et sans elle le prolétariat sera toujours frustré et dupé le lendemain de la bataille par les Favre et Pyat. Cependant, la politique qu’il faut faire doit être celle du prolétariat : le parti ouvrier ne doit pas être à la queue de quelque parti bourgeois que ce soit, mais doit toujours se constituer en parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but. »

    (F. Engels, Compte rendu, rédigé par l’auteur lui-même, de son discours à la séance du 21 septembre 1871 à la Conférence de Londres.)

    La défaite spontanée

    Quatrièmement, sous-estimer la force de la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier est in fine, pour la bourgeoisie, une menace existentielle. Il est donc à attendre de la bourgeoisie une résistance correspondante aux enjeux que posent devant lui les ambitions communistes. Se dire révolutionnaire doit commencer par prendre au sérieux toute la radicalité du mot « révolution », et donc toute la radicalité de ce qui est à attendre des réactionnaires.

    Il est commun, dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, d’entretenir une conception abstraite de ce que peut-être une révolution, lorsque le problème n’est pas écarté d’emblée comme étant l’expression d’un fantasme insurectionnaliste ou blanquiste, gauchiste. Il serait quasiment ridicule de réfléchir à « comment faire une révolution communiste en France ? ». Cette perspective paraît si éloigné, si impossible, qu’il est alors plus confortable de s’en remettre à quelque chose d’extérieur à soi — comme le mouvement spontané du prolétariat — pour ne pas avoir à assumer soi-même la difficulté et la profondeur des problèmes que posent la révolution communiste. Il y a donc une habitude persistante à se représenter la révolution comme une très grande manifestation ou une très grande grève (soit des méthodes de lutte réformiste), ou à simplement continuer de remettre à plus tard le problème de la forme concrète de la prise du pouvoir (pour mieux retourner aux taches économiques).

    Les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » ont été adoptées par certains syndicaliste ou para-syndicaliste comme l’alpha et l’oméga justifiant leur engagement quasi-exclusif dans la lutte économique. Cependant, ces stratégies se voient réduites à un simple résultat de la croissance de la lutte économique (un basculement mécanique), c’est-à-dire qu’elles sont vidées de tout le politique qui les rendent possibles et révolutionnaires (qui transforment les méthodes réformistes en leur contraire), et elles finissent par n’être plus que le prétexte du liquidationnisme syndical (la phraséologie messianique de la capitulation économiste).

    Ces attitudes inconséquentes traduisent souvent une conception très superficielle de la réelle puissance du régime bourgeois. Sans même parler des extrémités fascistes, l’État bourgeois dans sa forme « classique » (la démocratie bourgeoise) n’a jamais reculé à ouvrir le feu sur les prémices d’insubordination ouvrière ou à éliminer les militantes ou les militants les plus dangereux sans s’embarrasser de sa légalité. Ce temps n’est pas révolu.

    « Il ne faut jamais sous-estimer la dimension et l’intensité de la résistance bourgeoise, car celle-ci est très littéralement prête à tout pour stopper l’avancée de la menace existentielle qu’est pour elle le communisme. Son niveau d’organisation, ses moyens militaires et techniques, son absence de limites “morales” ou “de principes”, etc., sont autant de réalités à connaître pour dissiper notre naïveté. Notre dictature du prolétariat n’est qu’une réponse à la dictature de la bourgeoisie et du Capital, et pourtant, sa violence paraît timide face à la leur. Celles et ceux qui ne comprennent pas la nécessité du Parti et de l’État, de tout le sens du mot “dictature” — dans toute sa portée unilatérale et illimitée —, sont aussi ceux qui ne saisissent pas que le camp de Dachau, l’offensive Barbarossa, la méthode Jakarta ou l’opération Condor ne sont pas des mauvais rêves qui se seraient dissipés, des méthodes “d’un autre temps”. “La victoire ou la mort” n’est pas un slogan romantique, c’est un constat. »

    « Il faut attendre de l’État bourgeois une résistance formidable, acharnée jusqu’aux dernières extrémités. La puissance d’un État impérialiste contemporain n’est pas plus illimitée que celle de n’importe quel autre État de l’Histoire, mais par rapport à ces derniers, ses moyens sont disproportionnellement développés — tant en force qu’en intelligence. Lorsque l’offensive révolutionnaire sera à l’ordre du jour, il sera diminué, mais loin d’être neutralisé. Pour imaginer gagner, il faut donc comprendre que l’État bourgeois ne va pas s’effondrer de lui-même, ni après quelques coups, mais seulement lorsqu’il aura été intégralement disloqué. Il faut comprendre alors aussi que cette entreprise de longue haleine n’est que la nôtre. »

    Il est important de saisir que si les syndicats et la lutte économique sont bien une « école incontournable », « une première étape », etc., il y a des choses qu’ils n’enseignent pas, voir qu’ils freinent activement. L’organisation syndicale et les objectifs et méthodes de la lutte économique ne préparent pas le prolétariat à la révolution, et le maintient dans un état de désarmement et de vulnérabilité aux assauts du régime bourgeois, en plaçant le combat sur un terrain où celui-ci à l’avantage. La négociation du prix de vente de la force de travail, de la péréquation des profits et des droits démocratiques, sur le terrain « à découvert » de la légalité ou de la semi-légalité — toujours dans ou en marge des institutions du régime bourgeois — ne peut convertir ni ses tactiques ni ses combattants en tactiques et en combattants de la révolution. Le passage du terrain et des armes du réformisme (sur lequel nous sommes condamnés à nous placer mais où la bourgeoisie possède un avantage décisif permanent), au terrain et aux armes révolutionnaires, ne peut pas se faire du jour au lendemain, ni « automatiquement » ni « naturellement ».

    « Il faut maintenant nous arrêter à une question que, certainement, tout lecteur se pose déjà. Ce travail artisanal, maladie de croissance qui affecte l’ensemble du mouvement, peut-il être mis en connexion avec l’économisme considéré comme une des tendances de la social-démocratie russe ? Nous croyons que oui. Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d’organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s’en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation ; elles sont aussi dans l’étroitesse de l’ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l’incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d’une bonne organisation de révolutionnaires ; enfin — et c’est le principal — elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l’ériger en “théorie” particulière c’est-à-dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également. Dès les premières tentatives de ce genre, il devint évident que les méthodes artisanales étaient liées à l’économisme et que nous ne nous débarrasserions pas de notre étroitesse dans le travail d’organisation, avant de nous être débarrassés de l’économisme en général (c’est-à-dire de la conception étroite de la théorie du marxisme, du rôle de la social-démocratie et de ses tâches politiques). Or, ces tentatives ont été faites dans deux directions. Les uns se sont mis à dire : la masse ouvrière n’a pas encore formulé elle-même des tâches politiques aussi étendues et aussi urgentes que celles que lui “imposent” les révolutionnaires ; elle doit encore lutter pour les revendications politiques immédiates, mener “la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” (et à cette lutte “accessible” au mouvement de masse correspond naturellement une organisation “accessible” même à la jeunesse la moins préparée). D’autres, éloignés de tout “gradualisme”, ont déclaré : on peut et l’on doit “accomplir la révolution politique”, mais point n’est besoin pour cela de créer une forte organisation de révolutionnaires éduquant le prolétariat par une lutte ferme et obstinée ; il suffit pour cela que nous nous saisissions tous du gourdin “accessible” et familier. Pour parler sans allégories, il nous faut organiser la grève générale ou stimuler par “un terrorisme excitatif” le mouvement ouvrier un peu “languissant”. Ces deux tendances, opportuniste et “révolutionniste”, s’inclinent devant les méthodes artisanales dominantes, ne croient pas à la possibilité de s’en délivrer, ne voient pas notre tâche pratique, la première et la plus urgente : créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité. »

    (V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, dans la participation des communistes aux syndicats et aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, la stratégie révolutionnaire est la suivante.

    « L’enjeu est de conquérir par la lutte immédiate pour des revendications dans le capitalisme, une hégémonie dans les masses populaires, c’est-à-dire un terrain de manœuvre politique suffisant pour nous permettre ensuite d’avancer la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire la revendication du communisme et de la révolution. Nous menons maintenant une lutte dans la société bourgeoise pour (aussi tôt et autant que possible) mener une lutte hors de la société bourgeoise. Il n’y a pas de continuité simple et directe entre nos demandes immédiates et nos demandes révolutionnaires, mais les premières vont permettre aux secondes d’exister.

    Le cadre de nos revendications est contraint par l’ampleur de notre mouvement : ce que nous sommes capables de représenter politiquement (notre crédibilité et notre capacité d’action). Avant la situation révolutionnaire (ou en l’absence de guerre prolongée), la lutte communiste est donc “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”, c’est-à-dire qu’elle est restreinte à un cadre fondamentalement réformiste — intra-capitaliste —, même lorsque la lutte est en dehors des institutions bourgeoises (l’État, les syndicats, etc.) et que ses moyens sont violents ou illégaux. Pour échapper à ce dernier, il ne suffit pas simplement de faire “enfler” nos demandes réformistes, c’est-à-dire de demander toujours plus dans le capitalisme. Il n’est possible ni de lutter dans un cadre réformiste comme dans un cadre révolutionnaire, ni l’inverse, ni en espérant faire d’un cadre réformiste un cadre révolutionnaire. Premièrement, car le cadre réformiste est décisivement à notre désavantage — la bourgeoisie a l’ascendant du terrain sur tous les plans —, et deuxièmement, car ses méthodes de lutte et ses revendications sont inadéquates à un cadre révolutionnaire (leurs fins et leurs moyens sont différents) — la continuité de l’un à l’autre n’est ni simple ni directe ! Il faut au contraire activement lutter pour passer d’un cadre de revendication réformiste à un cadre révolutionnaire — extra-capitaliste. Ce saut qualitatif ne peut pas se faire si, dès le début, notre combat pour des objectifs immédiats n’est pas explicitement conçu comme un moyen pour un autre type d’objectif, entre lesquels il y a rupture (du cadre réformiste au cadre révolutionnaire). Ces deux cadres sont en rupture avec l’ordre bourgeois, mais seul le cadre révolutionnaire peut le renverser — faire la révolution. Notre lutte contre le capitalisme dans le capitalisme n’a de sens que pour gagner l’espace de manœuvre politique, c’est-à-dire l’hégémonie dans les masses populaires et le pouvoir requis, pour engager la lutte contre le capitalisme hors du capitalisme.

    En bref, il faut gagner ici et maintenant, aussi petits soient ces gains, pour avoir de quoi gagner ailleurs ensuite. C’est le sens de “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”. Mais cette accumulation de forces n’est révolutionnaire que si elle vise à rendre possible la transition vers la révolution, pas si elle n’est qu’une fuite en avant des revendications, qui devraient magiquement faire “exploser” le cadre réformiste pour le convertir en cadre révolutionnaire. Le passage de la lutte intra-capitaliste à la lutte extra-capitaliste, est aussi, mais n’est pas qu’une augmentation quantitative des revendications et des moyens revendicatifs, car c’est bien un saut qualitatif qui demande aussi d’autres fins et d’autres moyens que ceux de la revendication immédiate réformiste (dans la “forme”), c’est-à-dire aussi des fins et des moyens politiques et révolutionnaires (d’où son “fond”). Le passage d’une forme de lutte réformiste à une forme révolutionnaire ne se fait pas tout seul, ou comme une évidence : il doit être planifié, préparé et consciemment créé dès et autant que rendu possible. De plus, sans ce programme réellement révolutionnaire, le réformisme finit par être autant dans la forme que dans le fond, et la révolution n’est alors plus qu’un horizon abstrait et un slogan performatif creux. En conclusion, entre la conquête du programme minimum et du programme maximum, ou entre l’insubordination et la révolution, il n’y a pas une transition graduelle et progressive : les seconds sont contenus “en germe” dans les premiers, mais ils ne peuvent pas “germer” dans ceux-ci (tout comme le capitalisme contient le communisme, qui ne peut pas exister tant que le capitalisme existe). »

    Conclusion

    L’exposé ci-dessus ne doit pas être lu comme une diatribe contre les luttes économiques et syndicales. Celles-ci sont nécessaires, déjà car elles existent indépendamment de notre volonté (elles sont là, se priver de leur portée dans les masses serait une erreur grave), ensuite car elles servent de première étape dans l’organisation du prolétariat et de première école pour les révolutionnaires (comme il a déjà beaucoup été répété).

    « Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme ; ils ont marqué le passage de l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats, par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe ouvrière. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est, pour le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable “école du communisme” et l’école préparatoire des prolétaires pour l’application de leur dictature, le groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble des travailleurs. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    Mais ce qui est une très bonne « première étape » n’est pas un chemin tout tracé vers la révolution (compréhension, sinon mécanique, simpliste de ce qu’est la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même). Trop de communistes se contentent de végéter dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, et y laissent végéter le prolétariat avec eux. Ce plafonnement du mouvement communiste est à la fois une conséquence et une cause de sa crise.

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ».

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Sans le « parti révolutionnaire » qui doit « lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble » pour « éduquer les syndicats, les diriger », les faire dévier de la spontanéité économique et les arracher à l’opportunisme, vers (ou dans) la dictature du prolétariat, il est impossible de donner un caractère politique révolutionnaire aux syndicats. Donc, en l’absence d’un tel « parti révolutionnaire », l’impératif catégorique pour tous les communistes est sa construction.

    Les syndicats sont la plus pure expression de la classe ouvrière, mais c’est aussi la plus spontanée : leurs moyens et leurs fins sont nécessairement réformistes (y compris la grève générale). La raison d’être du syndicat, la lutte économique pour les salaires, en fait une institution dédiée à la reproduction de l’exploitation capitaliste et intégrée à la société et à l’idéologie bourgeoise. Les syndicats ne peuvent développer une conscience et une indépendance de classe que s’ils deviennent plus que des syndicats par l’action d’un véritable Parti communiste qui se place à sa direction, c’est-à-dire s’ils deviennent un outil révolutionnaire entre ses mains. Le syndicat cesse d’être réformiste lorsqu’il cesse d’être un syndicat et que son rôle dans la lutte économique pour les salaires est subordonné à la lutte politique pour la révolution.

    Pour les communistes, la participation aux luttes économiques et le militantisme syndical ne sont des travaux que secondaires, subordonnés comme moyens à l’œuvre politique de reconstruction du Parti communiste.

    Or, la conception stratégique de la relation et de la transition entre lutte économique et lutte politique est souvent l’occasion d’un naufrage. Les déviations économistes et (para-)syndicalistes sont aujourd’hui hégémoniques dans la gauche dite révolutionnaire en France, et transcendent largement les frontières idéologiques. Ainsi, anarchistes, autonomistes, marxistes-léninistes et d’infinies variétés de trotskistes se rejoignent en nombre dans la même impasse.

    « Ainsi, nous l’avons constaté, l’erreur fondamentale de la “nouvelle tendance” de la social-démocratie russe est de s’incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

    L’élan spontané des masses en Russie a été (il l’est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s’est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L’élan des masses n’a cessé de grandir et de s’étendre sans solution de continuité ; loin de s’interrompre là où il a une fois commencé, il s’est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d’effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation constante et continue, capable de diriger le mouvement tout entier. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Les luttes spontanées ne peuvent qu’être condamnées à la stagnation économique et à la déroute opportuniste si elles sont coupées du facteur subjectif qui doit faire toute la différence : les communistes et leur Parti. Donc, si la lutte économique est une bonne première étape, une bonne deuxième étape serait de ne pas se dissoudre dans celle-ci, et de chercher à se constituer en organisation révolutionnaire autonome. En bref, rompre avec le liquidationnisme économiste et (para-)syndicaliste, si populaire aujourd’hui en France, et enfin s’atteler sérieusement, humblement, et patiemment, à la construction d’une organisation proprement politique, de classe et de combat. « Combat » ici à ne pas comprendre comme un autre slogan performatif creux, mais comme l’injonction concrète d’un programme concret.

    La période d’immaturité et de difficulté que nous connaissons dans les pays impérialistes (celle de la condition sectaire) n’est historiquement pas inédite (elle est analogue à la kruzhkovshchina du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dans l’Empire russe). Le mouvement communiste est pour l’instant toujours atrophié et coupé du prolétariat et du peuple. Mais la tâche de jonction et de fusion entre le mouvement communiste, encore principalement d’extraction intellectuelle, et le mouvement ouvrier, n’est pas inédite non plus. Le besoin d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste s’exprime encore timidement, mais il est croissant et tendanciellement de plus en plus violent.

    Si jusqu’ici nous nous sommes presque exclusivement concentrés sur la dualité économique-politique, nous ne pouvons pas oublier un troisième élément de la lutte communiste, dont il faut rappeler son unicité et sa nécessité dans celle-ci : la lutte théorico-idéologique — celle qui pose les fondations du Parti communiste et sans laquelle son édification est impossible.

    « Ainsi donc, l’on voit que les grandes phrases contre l’ossification de la pensée, etc., dissimulent l’insouciance et l’impuissance à faire progresser la pensée théorique. L’exemple des social-démocrates russes illustre d’une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l’Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi ; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d’un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu’il sort d’un air triomphant cette définition de Marx : “Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu’une douzaine de programmes.” Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : “Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter !” D’ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l’éclectisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d’atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de “concessions” théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu’il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essayent de diminuer l’importance de la théorie !

    Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d’abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l’avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non social-démocrates. Dans ces conditions, une erreur “sans importance” à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle “nuance” peut dépendre l’avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

    Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s’est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s’est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d’expérience politique (et révolutionnaire) réclame l’accomplissement de cette tâche.

    Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d’organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l’autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. […]

    […] Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) — comme cela se fait chez nous — mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. »

    (V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.)

  • Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » partie finale.

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » partie finale.

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche »

    Partie finale.

    La démocratie bourgeoise est le fruit d’un compromis. Son but n’est autre que d’être une soupape de sécurité et de donner une légitimité aux politiques de la bourgeoisie. Certes, des victoires temporaires ont été arrachées par la mobilisation populaire, mais elles n’avaient qu’un caractère de concession. Dans les faits, l’État, la démocratie, les élections sont architecturées par la grande bourgeoisie et pour la grande bourgeoisie. Croire qu’il est possible de gagner face à un adversaire qui détient toutes les cartes du jeu, qui détient, en plus, les grands moyens de communication, est se nourrir d’illusions dangereuses.

    Au final, le réformisme est plus utopiste que le fait d’opter par la voie révolutionnaire. Cette dernière est un chemin semé d’embûches, de souffrances, de problèmes, mais elle a une chance de gagner et de déboucher sur une transformation de la société. L’autre est pavée de lumière, de postes, de sinécures, de salons et de réceptions. Mais elle est une impasse complète. Elle ne mène qu’a la faillite, au compromis, à la compromission, même indépendamment de la volonté de ceux et celles qui tiennent cette stratégie pour juste. Tout réformiste, à la base, n’est pas pétri de malhonnêteté, mais sa stratégie l’y entraîne.

    Les populistes eux, ont déjà franchi cette ligne. Tels les magiciens, ils ne croient pas à la magie. Il ne s’agit plus de faire triompher une hypothétique transformation pacifique de la société, de mobiliser dans cette voie, mais bien, uniquement, d’accéder aux plus hautes sphères du pouvoir, pour s’y épanouir et diriger au nom d’un hypothétique intérêt national, intérêt, en vérité, de la bourgeoisie. Désormais, la moindre possibilité de mobiliser, y compris les plus réactionnaires, y compris les plus fausses, sont autorisées tant que cela sert le but ultime des populistes : servir « mieux » la grande bourgeoisie.

    Le but des communistes n’est pas de mieux gérer la société, de mieux gérer le capitalisme, de lui poser des brides, de le moraliser, ou de défendre la « grandeur » de tel ou tel pays dans le monde -manière de dire « impérialisme » sans le dire. Il est de liquider le pouvoir bourgeois, de le supprimer, d’y mettre fin. Le but n’est pas, pour parvenir à cela, de ses lancer dans une course truquée et perdue d’avance, course où les concurrents sont prêts à toutes les bassesses pour grappiller quelques points -quitte à sacrifier toute cohérence. Il est de faire voler en éclat ce mensonge flagrant.

    Au populisme, les communistes opposent la ligne de masse. Au fait de flatter les instincts les plus bas, la spontanéité -parfois réactionnaire- ou de surimposer les propres désirs de leur organisation à ceux des masses. Mao définissait ainsi celle-ci : « Dans toute activité pratique de notre Parti, une direction juste doit se fonder sur le principe suivant: partir des masses pour retourner aux masses. Cela signifie qu’il faut recueillir les idées des masses (qui sont dispersées, non systématiques), les concentrer (en idées généralisées et systématisées, après étude), puis aller de nouveau dans les masses pour les diffuser et les expliquer, faire en sorte que les masses les assimilent, y adhèrent fermement et les traduisent en action, et vérifier dans l’action même des masses la justesse de ces idées.

    Puis, il faut encore une fois concentrer les idées des masses et leurs retransmettre pour qu’elles soient mises résolument en pratique. Et le même processus se poursuivra indéfiniment, ces idées devenant toujours plus justes, plus vivantes et plus riches. »

    A ce travail se double celui d’un tri, entre les idées fausses et les idées justes, un tri entre ce qui est progressiste, révolutionnaire, et ce qui est réactionnaire. Seulement la question de la méthode est essentielle. Bien souvent, il existe une tendance, alimentée par une perception post-moderniste des choses, à osciller entre deux positions fausses : d’une part un angélisme nourri de fantasmes sur les masses populaires, faisant la négation complète des travers qui peuvent exister en leur sein ainsi que de l’influence de l’idéologie bourgeoise ; de l’autre le fait de ne percevoir que cela et de rejeter les masses populaires sous prétexte qu’elles ne soient pas parfaites, qu’elles ne soient pas spontanément communistes.

    L’un comme l’autre ne mènent à rien. Pour revenir sur ce qu’écrivait Mao « Il faut critiquer les défauts du peuple, mais il faut le faire en partant véritablement de la position du peuple; notre critique doit être inspirée par le désir ardent de le défendre et de l’éduquer. Traiter ses camarades comme on traite l’ennemi, c’est adopter la position de ce dernier. »

    La tâche d’une organisation d’avant garde n’est pas de se mettre à la traîne des idées réactionnaires, ni d’imposer de manière autoritaire son point de vue -ayons en tête la formulation on-ne-peut-plus-ridicule de Léon Trotski « avant-garde de l’avant-garde ». Le mouvement révolutionnaire ne se nourrit pas de la surimposition d’idées, mais bien de partir du vécu des masses et des problèmes concrets et réels qu’elles rencontrent. Armé de la ligne de masse, il peut, sans devenir une secte coupée de la réalité, franchir le stade de l’horizon -jugé indépassable par les réformistes, les trotskistes et les révisionnistes- de la politisation et de la politique.

    La ligne de masse est la clé de voûte du fait de passer des revendications économistes à une compréhension politique de la situation. C’est également au travers de cette politisation que peuvent se résoudre les contradictions au sein des masses. La question de la xénophobie (beaucoup plus que celle du racisme, in fine), du sexisme, de l’homophobie… peuvent être abordées et expliquées sous cet angle là. Ces questions qui, souvent, sont laissées de côté sous prétexte qu’elles divisent les masses, peuvent, en réalité, rendre l’alliance entre exploités, exploitées, opprimés et opprimées, plus forte et plus sincère. Elle est également ce qui pose les bases de la démocratie populaire, une démocratie dont le but est de prendre en compte les aspirations et les désirs légitimes des masses, et de résoudre les contradictions, non-antagoniques, entre elles.

    Le Populisme, en tant que mouvement politique, est et demeure, par sa nature-même, un marchepied de certaines fractions de la bourgeoisie. Son vernis populaire est un dispositif tactique, et uniquement tactique. Il ne fait pas de doute que la mauvaise foi soit la norme, au regard du parcours de ceux et celles qui tiennent les rênes de ces organisations, lesquels ne peuvent décemment croire dans leurs propres élucubrations.

    La populisme s’étend en Europe et dans le monde, s’infiltrant dans les interstices laissées par le reflux des organisations populaires. Il s’étend sur un terrain rendu favorable par l’incapacité de la sociale-démocratie à faire quoique ce soit. Il est nourri par les tensions internationales et intranationales et il s’en nourrit lui-même. La tentation populiste peut prendre un grand nombre de formes, de couleurs, de contenus. Maquillé en ami du peuple, il en est l’ennemi insidieux. Le combattre en surface ne suffit pas, il faut en plus, en comprendre les ressorts pour les briser.

    Il n’existe pas de troisième voie, ni fasciste, ni populiste, entre socialisme et capitalisme. Chaque prétendue voie n’est qu’un chemin tortueux de plus, qui ramène la bourgeoisie au pouvoir, renforce son ordre et sa légitimité.

    La seule voie contre le capitalisme, l’exploitation, l’oppression, est celle vers le socialisme et, ultimement, vers le communisme.

  • Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » – partie 5

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » – partie 5

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche »

    Partie 5 : Les voies sans issues.

    Le populisme, quelque soit sa forme, n’est pas une issue pour les exploités et les exploitées. Il ne porte en lui que les ferments de la défaite et de la soumission aux intérêts des fractions les plus réactionnaires de la grande bourgeoisie. Cette voie est sans issue.

    Fondamentalement, la question sous-jacente, derrière le populisme, est celle, immense, du réformisme. Pas uniquement le réformisme « conscient » et assumé, mais également celle du réformisme insidieux, niché dans ce qui pourrait passer pour des détails, mais qui est, en réalité un ensemble de questions fondamentales et stratégiques. Ce qui démarque une organisation réformiste d’une organisation révolutionnaire n’est pas simplement que quelques mentions incluses dans les corpus de textes, ce n’est pas qu’une question de symbole. Il s’agit de questions profondes, dont les ramifications et les implications se retrouvent tant dans le fonctionnement de l’organisation que dans sa structure et dans son programme (au sens de programme de développement et d’action, pas au sens de programme électoral.)

    Au delà du Parti Socialiste, rares sont les organisations d’ampleur ou les individus qui les soutiennent, à se dire réformistes et à assumer clairement le fait de ne voir de changement possible qu’au sein du cadre électoral. La connotation du terme réformiste est fort médiocre et renvoi une image fort peu attrayante. C’est pour cela qu’il est toujours préférable, y compris pour le plus plat des réformistes, de se maquiller derrière le terme de révolutionnaire. Même les fascistes les plus réactionnaires et les plus fervents laquais de la grande bourgeoisie tentent d’usurper ce terme.

    L’usurpation passe par jouer avec les mots, en parlant de révolution avec des conditions implicites ou explicites. Révolution dans le cadre des institutions, révolution nationale, révolution citoyenne… ect. Les variations ne manquent pas. Dans les faits, deux voies se dégagent, celle de l’économisme et celle de la politique réformiste.

    Les organisations révisionnistes -au sens de celles qui ont jeté par dessus bord le marxisme pour en adopter une version où la transition vers le socialisme se fait de manière pacifique- sont des maîtresses dans l’utilisation de termes cryptiques pour donner du corps à leurs dires, donner des perspectives à leurs auditeurs, mais qui sont bien en peine d’expliquer le détail de leur affaire. Bien souvent les revendications sont purement et simplement économiques, un meilleur salaire, un meilleur emploi, des retraites plus fournies… en somme celles d’un syndicat. Quant au politique, il est relégué sous des revendications dignes de la fin des années 40 et des concessions avec les gaullistes : nationalisation. Comme si la propriété juridique des moyens de production définissait les rapports de productions. Tout au plus, parle t’on de nationalisations démocratiques sous contrôle ouvrier, chose dont la définition n’est jamais donnée. Comment est-il mis en place ? Sous quelle forme ? Qu’est ce qui le différencie de l’autogestion yougoslave, voir même de la cogestion à l’Allemande ? Tout est laissé à l’imagination.

    La seule référence est celle apportée par un Daniel Bensaïd, militant à la LCR, lequel parle de l’application du programme de transition trotskiste. Dans le même ordre d’idée, les trotskistes se refusent à dépasser l’horizon des revendications économistes. Ce plafond de verre explique les déclarations de Philippe Poutou et de Nathalie Arthaud à la dernière présidentielle. Loin de briser le « quatrième mur » celui de la dénonciation de la dictature de la bourgeoisie, les déclarations sont restées dans le sillon du jeu de la bourgeoisie. Des revendications économiques impossibles à satisfaire sous le capitalisme, une négation de la question du pouvoir et de la révolution -de peur d’effrayer les masses- en somme, une position réactionnaire, puisque ce mettant non seulement à la remorque des parties les plus avancées des travailleurs, mais tirant même leur réflexion en arrière, vers l’économisme et le trade-unionisme le plus plat. Ces organisations reculent devant l’obstacle, et mènent des combats d’arrière garde sans jamais chercher à aller plus loin. Ce sont des organisations qui condamnent à l’attentisme, à l’inaction, au dépérissement. Nullement étonnant qu’elles soient court-circuitées et dépassées par d’autres, pourtant elles aussi bardées de failles.

    Si l’autre est politique et pose la question de l’accès au pouvoir, ce qu’elle y fait est –in fine– pire. Le réformisme comprend la nécessité du pouvoir pour transformer la société, mais, en revanche, est incapable de dépasser la conciliation de classe avec la bourgeoisie. Autour de théoriciens comme Kautsky ou Bernstein, les réformistes ont tenté de justifier leur renoncement derrière des arguments qui ne résistent pas à l’examen. Ils ont escamoté la dictature de la bourgeoisie de leur théorie, ils ont escamoté le défaitisme révolutionnaire et l’anti-impérialisme. En catimini, en fraude, ils ont inséré le soutien à l’impérialisme, en affirmant que la victoire totale et mondiale d’un « super-impérialisme » apporterait une exploitation dans la paix et la condition préalable à l’unité prolétarienne et au triomphe de ses revendications.

    Pour accéder au pouvoir, les réformistes se sont montrés prêts à tous les opportunismes. Qu’importe qu’il faille promettre monts et merveilles, qu’importe qu’il faille même flatter des conceptions réactionnaires, tant que la fin est accomplie. Mais cette fin d’accession au pouvoir, une fois acquise, qu’en font-ils ? Hormis les rares moments où ils sont portés par un mouvement social – dans lesquels ils agissent en vampires-, comme durant le Front Populaire ou au début du mandat de Mitterrand, ils se tournent très rapidement vers la capitulation. Pire, en se prétextant « bouclier du peuple », en voulant le « protéger », tout en maintenant un consensus avec la bourgeoisie, ils devancent les désirs de celle-ci. Ils œuvrent au nom des masses, mais pour le compte des grands bourgeois. Comme le maintient ce ce consensus est placé au dessus de tout -il garantit les places au chaud pour les cadres des partis réformistes, des rentes confortables, mais leur évite aussi d’avoir à sortir d’un rapport de cogestion de la misère et de l’exploitation- les réformistes sont les fers de lance de la répression. Le souvenir des Spartakistes, en 1919, ne doit pas être oublié, car il illustre le véritable visage des réformistes : phrases sociale, unité avec les réactionnaires les plus virulents.

    Ni l’un, ni l’autre n’avancent. Comme l’écrivait Marx, dans le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte : « Mais le démocrate, parce qu’il représente la petite bourgeoisie, par conséquent une classe intermédiaire, au sein de laquelle s’émoussent les intérêts des deux classes opposées, s’imagine être au-dessus des antagonismes de classe. Les démocrates reconnaissent qu’ils ont devant eux une classe privilégiée, mais eux, avec tout le reste de la nation, ils constituent le peuple. Ce qu’ils représentent, c’est le droit du peuple ; ce qui les intéresse, c’est l’intérêt du peuple. Ils n’ont donc pas besoin, avant d’engager une lutte, d’examiner les intérêts et les positions des différentes classes. Ils n’ont pas besoin de peser trop minutieusement leurs propres moyens. Ils n’ont qu’à donner le signal pour que le peuple fonce avec toutes ses ressources inépuisables sur ses oppresseurs. Mais si, dans la pratique, leurs intérêts apparaissent sans intérêt, et si leur puissance se révèle comme impuissance, la faute en est ou aux sophistes criminels qui divisent le peuple indivisible en plusieurs camps ennemis, ou à l’armée qui est trop abrutie ou trop aveuglée pour considérer les buts de la démocratie comme son propre bien, ou encore, c’est qu’un détail d’exécution a tout fait échouer, ou, enfin, c’est qu’un hasard imprévu a fait comprendre cette fois la partie.

    En tous cas, le démocrate sort de la défaite la plus honteuse tout aussi pur qu’il était innocent lorsqu’il est entré dans la lutte, avec la conviction nouvelle qu’il doit vaincre, non pas parce que lui et son parti devront abandonner leur ancien point de vue, mais parce que, au contraire, les conditions devront mûrir. »

    Face au mur de l’échec et de l’incapacité, deux voies de sortie se forment, à celles et ceux qui restent dans cette stratégie. Celle du dogmatisme atemporel, dans lequel se réfugient les trotskistes, rêvant du moment où la révolution se fera, pestant contre les « trahisons », incapable d’examiner la réalités, formulant des pronostics idéalistes, sur la base de grands principes, incapable de comprendre leur propre rôle dans cet échec.

    Celle de ceux qui, comme la viande pourrie, laissent filer un jus puant. Cette décomposition donne naissance à l’opportunisme le plus crasse, le plus sale, celui des Valls, celui des Collomb, celui de ceux qui sautent à pied joints dans le soutien aux plus virulents réactionnaires, aux plus virulents exploiteurs. Il est celui que prend la fraction de die Linke mentionnée plus haut. Il est celui incarné par les tweets de certains membres de la FI sur la défaite footballistique de l’Allemagne : une déclaration de chauvinisme et d’opportunisme sans bornes.

    Quels chemins restent ouverts ?

  • Lettre d’information n°2 de l’ICOR concernant la situation à Afrîne

    La traduction que nous vous proposons est une traduction issue de nos propres militants. Elle sera complétée et corrigée à la suite de la publication de la version définitive par l’ICOR.

    Lettre d’information n°2 de l’ICOR concernant la situation à Afrîne

    Chers camarades,

    Ci-dessous est la lettre d’information n°2 concernant les récents développements à propos de la solidarité avec Afrîne et contre l’agression fasciste Turque.

    1. Les forces armées des fascistes Turcs et les gangs fascistes qui leurs servent d’alliés ont occupé Afrîne. La journée d’action internationale prévue par l’ICOR et l’ILPS [Ligue Internationale des Peuples en Lutte] doit devenir un événement incontournable.

    Cédant face à la supériorité de l’armée Turque, les forces armées des YPG/YPJ ont du se replier. La population a été évacuée. A peu près la moitié de la ville a été capturée par les forces turques. 500 civils ont perdu la vie, 1030 ont été blessés, tandis que 820 soldats des FDS [Forces démocratiques Syriennes] sont tombés. Les FDS ont déclaré que désormais elles feront usage de la guérilla dans et autour d’Afrîne.

    Depuis le 20 janvier 2018, le régime fasciste Turc a mené une guerre d’agression contre le canton d’Afrîne de la Fédération Démocratique de Syrie du Nord / Rojava. La Turquie, membre de l’OTAN, a adjoint à son attaque des supplétifs syriens fascistes, lesquels se cachent sous l’appélation « Armée Syrienne Libre. » Dans les faits, les rangs de cette armée sont constitués de différentes cliques issues d’Al-Qaïda ; d’Al-Norsa et de l’Etat Islamique. Les combattants et combattantes des FDS, avec les Unités de Défense du Peuple et les Unités de Défenses des Femmes (YPG – YPJ) comme noyau dur, appuyés par les masses populaires, ont mené une résistance héroïque de huit semaines contre l’armée Turque, la seconde armée de l’OTAN, malgré sa supériorité numérique, militaire et technique.

    Dans le centre-ville d’Afrîne, de grandes manifestations et mobilisations. Le 8 mars, des milliers de femmes ont marché dans les rues de la ville assiégée pour dénoncer la violence du régime d’Erdogan à l’encontre des femmes. Les masses d’Afrîne ont offert une résistance vaillante.

    Dans le Kurdistan-sud/Irakien, là aussi, des centaines de milliers de personnes ont pris la rue. Les unités armées des FDS qui étaient engagées dans le combat contre les fascistes de l’Etat Islamique ont accouru à Afrîne pour renforcer la résistance sur place. Les combattants et combattantes du Bataillon International de la Liberté ont joué un rôle important dans la défense. Le MLKP nous a informé que, dans ce combat héroïque, leurs camarades Ruhat Askara ; Erdal Demirhan et Sedat Akyuz sont tombés. Nous portons le deuil aux côtés des familles de tous les combattants et combattantes de la Liberté, ainsi que des civils, qui ont donné leur vies pour la résistance.

    L’association Kurde KCDK-E a adressé un appel urgent au monde, écrivant : « La Russie soutient et aide l’attaque de l’Etat Turc contre Afrîne en retirant ses soldats des environs de la ville. Les USA ont déclaré que la coopération avec les forces kurdes ne concerne que la rive est de l’Euphrate et qu’ils n’interféreront pas avec l’occupation d’Afrîne. Les USA ont également déclaré qu’ils approuvaient cette occupation. Depuis le début, les Nations Unies ignorent les massacres de la population civile, le bombardement des villages et la destruction des foyers, opérations faites pour déclencher un mouvement de réfugiés. De ce faits, ils sont devenus des complices de ces crimes. Deux réunions du Conseil de Sécurité de l’ONU ont eu lieu, pour discuter de la protection des civils dans la guerre de Syrie. Aucune n’a adopté une résolution explicite en lien avec Afrîne et avec la population civile présente. L’Etat Turc ne reçoit pas seulement un soutien politique de la part de l’ONU, des USA et de l’UE. Pour l’attaque sur Afrîne, les armes de l’OTAN, les avions de fabrication américaine et les chars Allemands Léopard ont été utilisés. »

    L’armée Turque et le gang de fascistes ont subit des pertes lourdes. Au lieu du Blitzkrieg de trois jours escompté, il leur a fallu 58 jours pour pouvoir atteindre Afrîne ! Les combattants et combattantes de la Liberté ont épousé une cause juste et ont un moral intact, ce qui a joué un rôle décisif dans la victoire à Kobanê.  Cela est encourageant et une force grandissante de millions d’hommes et femmes ont pris la rue dans le monde entier en solidarité avec Afrîne. La solidarité internationale grandit de jours en jours. Nombre d’organisations de l’ICOR s’activent de tout cœur à l’animer. En Allemagne, 20 000 personnes ont manifesté à Hanovre en dépit des tentatives massives de blocage par la police.

    2. Actions internationales de solidarité avec Afrîne le 21 mars.

    Les développements récents  soulignent, avec un fort accent anti-impérialiste l’importance d’une journée mondiale d’action de solidarité avec Afrîne le 21 mars. L’ICOR rejoint l’ILPS dans cet appel commun. Le 21 mars est également le jour traditionnel du nouvel an célébré par les Kurdes et d’autres peuples du Moyen-Orient.  Plus encore, il est un symbole de résistance contre l’oppression, pour la Liberté et la Démocratie. Avec cette journée d’action, l’ICOR honore ses obligations contractées dans la mise en place du Pacte de Solidarité avec la lutte de libération Kurde, tant contre l’aggravation de la guerre impérialiste pour le dépeçage de la Syrie, que contre l’attaque du fasciste Turc Erdogan sur le canton d’Afrîne, au nord de la Syrie. La coopération avec l’ILPS, le mouvement de libération Kurde et ses alliés dans différents pays est à la fois une étape significative dans la coopération contre les forces impérialistes dans le monde, tout comme une étape dans le développement d’un « Front anti-impérialiste et antifasciste unifié » à l’échelle mondiale, dans l’esprit de la résolution finale de la troisième conférence mondiale de l’ICOR.

    3. Le but explicite de l’agression fasciste, selon Erdogan, est de liquider la Fédération Démocratique de Syrie du Nord et les réalisations de la révolution démocratique au Rojava.

    Cyniquement, les révisionnistes et les trotskistes ont poignardé dans le dos la lutte de libération nationale et déclarant que celle-ci fragmente la Syrie. Cela n’a pour but que de défendre le régime réactionnaire d’Assad et l’impérialisme Russe [|Pour ce qui est de la France, les Trotskistes ont applaudi à deux mains l’ASL, et ne se sont pas privés de participer hypocritement aux manifestations organisées par les Kurdes tout comme à celles organisées par les pro-Erdogan.] Nilüfer Koç, vice-président du Congrès National du Kurdistan (KNK), déclarait en mars 2018 : ‘La Fédération Démocratique de la Syrie du Nord (FDSN), est une alliance de Kurdes, d’Arabes, d’Assyriens, de Tchétchènes, de Turkmènes et des communautés religieuses Yezedies, Chrétiennes, Alévies et MusulmanesElle est une obstacle a la partition de la Syrie car elle se dresse pour l’unité de celle-ci et se bat pour la transformation radicale du régime actuel, répressif, du parti Baas. La FDSN combat pour l’unité et non la division de la Syrie.« 

    La défense d’Afrîne doit être un combat anti-impérialiste. Cela rend d’autant plus crucial la création d’un lien avec les travailleurs et travailleuses Turques et Arabes, tout comme les opprimés de foi musulmane, et d’agir contre tout séparatisme chauvin. La résolution de Seconde Conférence de l’ICOR au Moyen-Orient déclare : « Une coopération plus étroite entre les luttes de libération Kurdes et Palestinienne et des forces révolutionnaires croissantes peuvent donner une importante impulsion à la combinaison entre les forces révolutionnaires et progressistes. (…) La révolution démocratique [est] (…) un signal (…) qui illustre comment la lutte pour la démocratie et la Liberté peuvent déboucher sur une perspective positive. » A l’heure actuelle, les attaques réactionnaires et les menaces du régime sioniste en Israël, ainsi que celles de l’impérialisme Américain, contre la Palestine, le Liban et la Syrie se sont accrues. Elles ont déjà débouché sur des confrontations militaires directes. Après qu’un appareil militaire israélien, qui bombardait Damas, ait été abattu le 10 février, le Maher Al-Taher/FPLP a déclaré : « Tel Aviv n’est plus de maintenir isolés Gaza, le Liban ou la Syrie. … La coordination de la résistance a pris la décision stratégique de riposter sur chaque front contre Israël lorsque celui-ci attaque sur l’un d’entre eux. »

    Les forces anti-impérialistes sincères ont également des questions relatives à la coopération entre les FDS et l’armée Américaine. N. Koç a ainsi répondu a cet interrogation : « La Russie a exigé le leadership politique de la FDSN et que le canton d’Afrîne soit remis entre les mains du régime Syrien… Le Canton de Cizîrê, lui aussi, n’a pas été libéré pour les USA, mais bien pour les Kurdes, les Arabes, les Assyriens, les Yézédis, les Tchétchènes et les Turkmènes. Les YPG/YPJ et les Forces Démocratiques Syriennes sont constituées d’hommes et de femmes qui ne sont pas des mercenaires et des outils au service des USA.  La coopération des YPG/YPJ et des FDS avec les forces Américaines ou Russes était une coopération militaire contre l’Etat Islamique (…) Cela signifie : Cizîrê n’est pas une colonie Russe, ni Afrîne une colonie Russe (…) Les deux superpuissances [peuvent voir] les choses sous un angle différent, mais l’essentiel est la manière dont les habitants de la FDSN les conçoivent.(…) La résistance d’Afrîne parle pour elle-même : Afrîne ne sera pas une néo-colonie de quelque puissance que ce soit, quelqu’en soit le coût. »

    La bataille de Kobanê a déjà démontré que la solidarité internationale est une arme puissante. Elle est dirigée contre la contre-révolution internationale et contre tous les impérialistes. La révolution démocratique au Rojava est une épine dans le pied de tout ceux-ci. La lutte pour Afrîne, aujourd’hui, est une lutte pour tous ceux et celles que se sont dressés pour la paix, la liberté, la démocratie et le socialisme.

    4.Les récents développements de la situation à Afrîne illustrent qu’aucune aide n’est à attendre de la part des puissances impérialistes tant pour la population Kurde que pour les peuples de Syrie.

    Plus de sept million de personnes ont quitté la Syrie et près d’un demi-million ont été tués. Le régime réactionnaire d’Assad et toutes les puissances impérialistes et réactionnaires portent l’entière responsabilité de cette situation. Chacune veut se partager la Syrie sur le dos des peuples qui la composent. Les Etats-Unis, comme premiers fauteurs de guerre, veulent agressivement étendre leur influence, de pair avec l’OTAN. Les autres impérialistes et puissances régionales, comme la Russie, la Turquie, l’Iran ou l’Arabie Saoudite veulent se maintenir dans la région et accroître leur emprise.

    Il s’agit d’une évolution dangereuse, notamment car le grand nombre d’acteurs impérialistes, comme les USA, la Russie, Israël, l’Iran et la Turquie ont franchi l’étape de l’intervention directe avec leurs armées. Cela exacerbe terriblement le danger de guerre. Avec cynisme, les impérialistes occidentaux versent des larmes de crocodile sur les victimes civiles dans la Ghouta et dans l’est de Damas, en pointant du doigt les crimes de guerre d’Assad et de la Russie, notamment l’usage du gaz, mais restent silencieux sur la terreur exercée contre les civils par les gangs islamo-fascistes, gangs auxquels ils ont donné naissance. Dans le même temps, le silence est total quant à l’agression militaire faite par la Turquie, membre de l’OTAN. L’ICOR rejette catégoriquement toute intervention impérialiste dans quelque région de la Syrie que ce soit. Elle défend un mouvement pour la paix mondiale et pour la lutte des masses contre les agressions militaires par l’intégralité des puissances impérialistes sans exception.  L’ICOR rejette l’utilisation des armes chimiques, biologiques et nucléaires contre les peuples. Elle réclame le bannissement et la destruction de ces armes. Les intérêts du peuple Kurde, ainsi que de tous les peuples du Moyen-Orient ne peuvent être uniquement réalisés qu’à travers une lutte anti-impérialiste et la victoire contre l’impérialisme.

    Les développements récents démasquent la nature de l’impérialisme de manière claire. Les guerres impérialistes et le danger de guerre ne peuvent être éliminés que par la destruction du système impérialiste mondial, par la révolution. Seule la lutte pour un futur socialiste offre une issue.

    Pour parvenir a cette fin, l’ICOR et ses organisations membres doivent se renforcer davantage !

  • FISC et lutte des classes – Partie VI – La curée.

    FISC et lutte des classes – Partie VI – La curée.

    Avant-dernière partie, au final, de cette brochure-formation sur les impôts. N’hésitez pas à l’employer, à la diffuser, à la relayer. La question de l’histoire du FISC est une question trop souvent oubliée, mais ô combien révélatrice de l’état d’esprit d’une bourgeoisie féroce et parasitaire.

    La curée. 

    Avec la chute de l’URSS vient son corolaire, la chute du PCF. La bourgeoisie prend appui sur ces événements, fruits d’une longue dégénérescence, pour initier une offensive anticommuniste de premier ordre.

    Le gouvernement de l’époque, la dream team d’agents virulents de la bourgeoisie, a lancé une attaque massive contre les acquis sociaux. Attaques contre les retraites, attaques contre la Sécurit Sociale…

    Leur succès est de parvenir à plafonner les remboursement des soins. Le taux de remboursement diminue donc ce qui fait que les frais sont directement assumés, de manière inégalitaire, par les patients eux-mêmes. Dans le même temps, cela offre la possibilité de pouvoir développer les mutuelles, ces entreprises privées qui font du profit sur la bonne santé des travailleurs et des travailleuses, mais qui rechignent à verser leur dû lorsque la maladie frappe.

    En revanche, ces échanges monétarisés nouvellement créés donnent naissance à une croissance économique visible. Fait paradoxal, la misère créé de la croissance et de la richesse. Cette manière de fonctionner est présentée comme une avancée, alors qu’elle est un recul terrible et dramatique.

    Après avoir étranglé la sortie, en jugulant les versements de prestations sociales, la bourgeoisie s’attaque à l’entrée financière.

    Les luttes de 1995 bloquent temporairement l’avancée des réformes-liquidatrices. Celle si est enrayée sous le premier mandat de Chirac, lequel dissout l’Assemblée. Contre toute attente, en 1997, la « gauche plurielle » remporte les législatives anticipées. Le PS est la force politique principale, avec un premier ministre issu des rangs trotskistes, Lionel Jospin.

    Lionel Jospin et son gouvernement sont des Mitterrand light. Ils -et elles- sont portés par les luttes comme une issue politique à celles-ci. L’élan n’est plus le même que dans le début des années 1980. Il n’y a pas de période de grâce et d’avancée. Dès 1997, les mesures qui sont prises sont anti-sociales et ce gouvernement se montre le plus grand agent de la privatisation de l’histoire de la Vème République. Le Parti Socialiste initie une réforme perverse, celle des 35h. Cette réduction du temps de travail s’accompagne de la possibilité d’adjoindre des heures supplémentaires. Le patronat devrait hurler, mais il ne le fait que modérément. Pourquoi ?

    Il a obtenu un arrangement « à l’amiable ». Le temps de travail est annualisé, et donc les horaires peuvent être adaptés d’une manière qui arrange le patron et ses besoins en terme de masse salariale. In fine, cela dessert les travailleurs et les travailleuses, qui ne sont même plus maîtres de leur emploi du temps. Toutes les souplesses en terme de Code du Travail ne sont que celles de l’échine du salarié, qui doit se courber pour satisfaire son patron.

    Deuxième aspect, qui rejoint l’attaque contre le financement de la Sécurité Sociale, concerne les excédents budgétaires. Les années où la Sécurité Sociale dispose de plus que ses besoins, ceux-ci sont exonérés – auprès du patron. Des micro-accords dérogatoires permettent d’étendre cela auprès d’autres entreprises. Au final, cela signifie qu’une partie du salaire brut n’est pas versée au salarié, mais rentre dans la poche du patron.

    Le salaire est impacté, mais de manière invisible, puisque l’argent perçu effectivement à la fin du mois ne change pas. Les patrons en ont profité pour se glisser dans toutes les niches fiscales possible, et optimisant au maximum leurs versements. Ainsi les cotisations sociales, les salaires élargis, ont diminué.

    Tant que l’économie allait de manière correcte, cela ne se percevait pas particulièrement. Mais lorsqu’elle s’est enrayée, tout cela s’est transformé en déficit, en ce qui est présenté comme « le trou de la sécu. »

    Le discours s’est alors porté, d’une manière particulièrement cynique, sur les malades, les personnes âgées, les fraudeurs… Tandis que les patrons ont poursuivi leur captation des richesses produites. Au final, le seul succès de ce gouvernement fut une Couverture Mutuelle Universelle pour les plus pauvres, présentée comme une succès, mais étant, au final une roue de secours tragique. Au lieu de tenter de s’attaquer à la grande pauvreté, elle est amortie.

    A la suite de ces cinq années de gouvernement PS, cinq année de création de déficit social, les masses n’ont pas mordu de nouveau à l’hameçon. Ce fut l’un des pires scores du Parti Socialiste, avec le 21 avril 2002, mettant pour la première fois en lice, au second tour des élections présidentielles, le candidat du FN. La droite revient pour dix ans.

    Elle poursuit les attaques. En tirant prétexte du déficit, elle initie un rallongement du temps de cotisation pour obtenir un départ à la retraite à taux plein. Les travailleurs et les travailleuses sont exploitées plus longtemps, tout en étant payées moins, du fait des exonérations de charge réalisées par Lionel Jospin au travers des 35h.

    Depuis, ces phénomènes ce sont sans cesse accrus, avec les attaques constantes sur ces caisses de cotisation. Seule la TVA trouve fondamentalement grâce aux yeux de la bourgeoisie.

    La bourgeoisie tire à boulets rouges, mais les attaques se précisent. Les exploiteurs flairent une possibilité de pouvoir frapper avec ampleur les système d’impôt en général. La hausse de la TVA -sous couvert de la TVA sociale ; taxe carbone…etc. L’idée étant de combler les problèmes de finances de l’Etat par les moyens les plus injustes.

    Sarkozy s’est heurté cependant à des mobilisations, des luttes. Le cycle recommence, mais à chaque fois en plus affaibli, en plus essoufflé. Les luttes amènent le Parti Socialiste au pouvoir, qui fait pire que la droite, car il shunte les organisations de lutte. Les masses sont dégoutées, et, prisonnières de la démocratie bourgeoise, se tournent vers le parti d’opposition, la droite.

    Hollande est élu, porté par l’anti-sarkozysme. Lorsqu’il ne liquide pas le code du travail, il prépare une nouvelle forme d’imposition : le prélèvement à la source. Cette réforme, incomplète, est appuyée par de grands droitiers issus des finances, Sapin et Macron.

    Qu’est ce que c’est ? L’impôt sur le revenu est annuel. On déclare ses impôts et on paie, le cas échéant ce que l’on doit. Cet impôt est payé d’un coup, et est donc lourd et compliqué. Cela demande d’une part de la rigueur, de l’autre de la trésorerie. Cela se sent passer, mais d’une certaine manière créé une proximité entre le contribuable et son argent. Il, ou elle, sait combien est versé.

    Déja, un premier éloignement avait été fait par les déclarations pré remplies. Elles n’exigent plus de réflexion particulières et peuvent être faites par internet. In fine, il s’agissait déjà d’un premier pas. Le ou la contribuable contrôle peu la déclaration, n’a pas d’échange avec les fonctionnaires des impôts, n’a pas de prise sur le fonctionnement et sur la manière dont le prélèvement se fait.

    L’impôt à la source est payé, lui, chaque mois, prélevé directement sur le salaire. C’est donc une manière progressive de verser l’écot dû, sans questions à se poser. Séduisant ? Oui.

    Mais, finalement, cela éloigne complètement l’imposé des fonctionnaires chargés de le faire. Un problème, une difficulté de paiement, et il n’y a pas de voie de recours. Cela supprime tout autant de postes de fonctionnaires, tout autant de contact entre l’administration et l’administré. Comment, dans ces conditions, contester ?

    D’autant que ce prélèvement automatique est fait par l’émetteur de la paie, le patron. Celui-ci dispose d’un accès à tous les revenus de l’imposé ou du foyer, alors que normalement il n’a pas de droit de regard à ce sujet.

    Macron semble avoir des difficultés, maintenant qu’il est au pouvoir, à mettre en place ce système. Il est repoussé à 2019. La modification du mécanisme et des conséquences sur les rentrées d’argents dans le budget de l’Etat semble lourde à gérer.

    Mais Macron prépare plus ample que cela, plus grand et plus loin : un retour à l’impôt à la Vauban.

     

  • Fin de partie – VIII – Nous payons cher.

    Fin de partie – VIII – Nous payons cher.

    Nous payons cher.

    Nous payons, aujourd’hui, chèrement, une lourde addition.

    Cette addition est le fruit d’un cumul d’erreurs, de manques étalés sur une longue période. Elle est le fruit maudit d’une conjonction de facteurs, de responsabilités, de failles, de déviations, d’abandons et de trahisons.

    Elle est ce qui explique la faiblesse des idées communistes, la faiblesse des organisations, des fronts, des luttes.

    Il existe, d’une part, des facteurs extérieurs, liés à la victoire de la contre-révolution en URSS, en Chine, en Albanie. Ces facteurs jouent un rôle considérable à l’échelle mondiale. Seulement ils n’expliquent pas tout.

    Il existe une responsabilité interne, intérieure, propre au mouvement communiste de l’Etat français. Une responsabilité que partage chaque militant ou militante communiste.

    S’en dédouaner, rejeter la faute sur la bourgeoisie, sur les fascistes, sur les trotskistes, sur les idées petites bourgeoises revient à pratiquer une politique de l’autruche. Nombreux sont ceux et celles qui pratiquent cela, avec un art consommé. Faire peser la faute sur des boucs-émissaires est une tendance qui existe. Elle doit être combattue.

    Les léninistes sont particulièrement bien placés pour comprendre l’inanité de cette position : ils subissent avec une régularité d’horloge les sempiternelles attaques des anarchistes et des trotskistes, les accusant d’avoir fait échouer leurs révolutions.

    Sur ce plan là, trotskistes, boukhariniens, anarchistes s’entendent à merveille. Accuser les autres forces, nier leur responsabilité et leur bilan.

    Cela, les communistes doivent le balayer. Mordre à cet hameçon reviendrait à s’aveugler.

    Comment reprocher à la bourgeoisie d’agir en fonction de ses intérêts ? La bourgeoisie agit dans son intérêt, dans un jeu qui lui est propre. Transgresser ses propres lois, agir en propagandiste anticommunistes, être aux aguets face à toute contestation, tout ceci est logique et cohérent.

    Comment reprocher à des forces politiques et idéologiques contraires d’agir en fonction de leur stratégie ? Impossible. Tout autant, cela n’a pas de sens de reprocher, fondamentalement, à des forces non-communistes de ne pas agir en communistes.

    L’application des conceptions politiques, pourtant, de peut être en négation de la loi fondamentale du darwinisme : la survie du plus adapté.

    Prenons l’exemple de Kronstadt. Indépendamment des causes de l’insurrection en tant que tel, le reproche des anarchistes est le suivant : « vous avez écrasé l’insurrection. » C’est un fait. L’insurrection, dirigé contre le pouvoir soviétique, a été écrasée par celui-ci. Le gouvernement soviétique agissait en fonction d’une logique qui lui était propre et à laquelle les insurgés étaient opposés. En cela, le conflit était inévitable.

    En revanche, si l’insurrection a échoué, cela est du fait de sa propre et intégrale responsabilité. Elle ne peut blâmer la force de l’ennemi. Sa faille première est sa propre faiblesse.

    Le premier reproche que devraient faire les anarchistes serait le suivant : « où notre stratégie fut-elle mauvaise ? » et non « l’ennemi s’est comporté en ennemi. » L’environnement politique, social, économique est quelque chose sur lequel il n’est possible que d’avoir une prise indirecte.

    Il est, certes, transformable par la dialectique, par l’action consciente, mais il n’en représente pas moins une toile de fond avec laquelle il est nécessaire de composer. Si une insurrection lancée à Lyon échoue car elle n’est pas soutenue, la raison principale n’est pas « les individus n’ont pas soutenu », elle est « nous avons échoué dans nos tâches de mobilisation, d’organisation, de structuration. »

    Lorsque les trotskistes accusent les « staliniens », ils nient le fait que leur ligne est pourrie. Lorsque les anarchistes accusent les communistes, ils oublient de s’accuser eux-mêmes de leurs fautes. A l’inverse, lorsque nous avons connu des échecs, nous avons, avec justesse, critiqué -en premier lieu- nos manques.

    Lorsque les révisionnistes font surgir la chute de l’URSS de derrière les fagots et qu’ils nient le long cheminement et le long pourrissement, ils agissent en parfaits imbéciles.

    Lorsque nous analysons 1991, nous y voyons la marque de 1956 et du XXe Congrès. Lorsque nous regardons ce congrès, nous n’y voyons pas la main seule de Nikita Khrouchtchev, mais bien l’aboutissement, une première étape, dans un processus de restauration du pouvoir de la bourgeoisie. Cette restauration n’est pas le fruit d’agents malins, de mauvais génies, elle est le fruit d’erreurs dans notre propre camp, chez nos camarades, chez ceux chez qui nous puisons nos sources.

    C’est l’analyse sans concession, l’autocritique sans pitié qui peut nous permettre d’avancer efficacement, plus solidement.

    Aujourd’hui, nos propres faiblesses pèsent pour beaucoup. Notre faiblesse en tant que force d’opposition à la bourgeoisie est le reflet de notre faiblesse en tant qu’organisations divisées, qui, elle-même est le reflet de notre faiblesse dans la manière dont nous traitons la question de l’unité et dont nous traitons les questions idéologiques.

    Qui, aujourd’hui, lit Marx ? Qui lit Engels ? Qui lit Lénine, Staline, Mao, Hoxha, Ho Chi-Minh, Dimitrov, Kaypakkaya, Gonzalo, Gramsci ?

    Personne ou presque.

    D’une part car les sources sont difficiles à trouver, qu’elles demandent de la recherche. D’autre part parce que quand des livres sont lus, ce ne sont pas des sources primaires mais des exégètes. « La pensée de Lénine » vue par tel ou tel auteur, « Comprendre Marx », par un sociologue universitaire, Trotski dépeignant Staline…

    Comment ne pas penser directement à cette citation de J. Staline, dans les Cinq Conversations avec des Économistes Soviétiques, (1941-1952).

    « Il est nécessaire que nos cadres aient une connaissance approfondie de la théorie économique Marxiste.

    La première vieille génération de Bolcheviks était très solide théoriquement. Nous avons appris le Capital par cœur, fait des tableaux synoptiques, tenu des discussions et évalué chacun notre compréhension. C’était notre force et cela nous a aidé beaucoup.

    La deuxième génération a été moins préparée. Ils étaient occupés par des questions pratiques et la construction. Ils ont étudié le Marxisme avec des livrets.

    La troisième génération a été élevée sur des articles satiriques et de presse. Ils n’ont aucune compréhension profonde. Ils doivent être pourvus avec une alimentation qui est facilement digestible. La majorité a été élevée non en étudiant Marx et Lénine mais avec des citations.

    Si la chose continue plus loin de cette façon les gens dégénéreront bientôt. »

    Cette lutte pour l’idéologie est une lutte que nous devons gagner pour remonter la pente. Sa perte est ce qui a fait accepter la dégénérescence du Parti Communiste, ce qui a permis de justifier l’intégralité des reculs idéologiques de celui-ci. Le plus souvent, les opportunistes se camouflèrent derrière une connaissance des textes supérieure, qu’ils camouflèrent en maîtrise idéologique, des arguments d’autorité, des démonstrations creuses.

    Cette perte de maîtrise idéologique se fait ressentir avec un mordant terrible. Elle explique la résurgence d’idées écrasées, battues, anéanties. Des conceptions, par ailleurs, non pas balyées par la violence physique, mais par la démonstration, par la dialectique, par l’expérience. Supprimer les traces de l’expérience a infligé une terrible amnésie au militants et militants, aux communistes et aux progressistes sincères.

    Elle a entraîné la renaissance des modes de pensée idéalistes et basées sur une analyse petite-bourgeoise de l’économie : l’anarchisme. La renaissance de ces conceptions et de ces méthodes d’analyse fait renaître toutes sortes de perversions de l’esprit telles que le post-modernisme.

    Elle a entrainé la renaissance et la survie des conceptions mencheviks, dont le trotskisme. Lequel se caractérise par une phraséologie de gauche mais un bloc systématique avec les positions sociale-démocrates, réformistes.

    Au sein des léninistes, elle a semé la confusion et le trouble. Cette privation idéologique explique l’attachement fétichiste des militants et des militantes à une structure -le PCF- plus qu’à une idéologie. La destruction de la verticalité léniniste : Théorie > idéologie > programme > structure > ligne se traduit par une inversion des priorités.

    Mettre la structure comme chapeau, comme sommet, de l’application de la théorie léniniste, est une fausseté terrible, qui condamnent ses tenants à l’inaction, à la soumission, à la lutte de tranchée dans des conditions telles que le succès est impossible. Le PCF, agissant comme une version miniature de l’Etat bourgeois, est régi par les mêmes règles : inamendable, impossible à conquérir, verrouillé, prêt à la violence et à l’exclusion. Prétendre le contraire reviendrait à avaliser les thèses réformistes ou trotskistes sur l’Etat.

    Même parmi ceux et celles qui rejettent les thèses idéalistes, réformistes, trotskistes -ou crypto-trotskistes- et révisionnistes, le plus grand désaccord règne. Nous le comprenons dans un sens. Nombre d’organisations portent un héritage important, portent une tradition et une histoire. Elles sont nées à une époque où choisir la ligne pro-albanaise ou prochinoise avait une implication concrète, directe, réelle.

    Ces décisions suivaient une logique, fille du temps d’alors.

    Aujourd’hui, nous considérons que -même si elles ont un sens- ces questions n’ont pas le caractère d’urgence qu’elles pouvaient avoir auparavant. Nous considérons que considérer le traitement de celles-ci comme des préalables à toute unification est une fausse route. Nous pensons qu’elles ne peuvent trouver, au contraire, une issue positive uniquement à travers le débat dans un cadre unique et non par l’invective et le rejet.

    Du fait de ce traitement sectaire, fétichiste, et nullement fait en direction des masses, le travail d’unification, de construction du parti, végète.

    Combien maîtrisent réellement le marxisme ? le léninisme ? le maoïsme ? une poignée sinon moins.

    Une tâche s’ouvre, pour les communistes de l’Etat français : celle d’avancer. D’avancer sur le terrain de l’idéologie, dans la lutte contre le sectarisme.

    Un grand nombre de processus d’unification ont été menés jusqu’à présent. Il est essentiel d’en tirer un bilan critique et de saisir quelles sont les erreurs, les fautes commises.

  • Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire – Partie II

    Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire – Partie II

    La partie I de cet article est disponible ici

    La brochure en format PDF est disponible ci-dessous: 

    LE CAMP RÉVOLUTIONNAIRE GANGRENÉ PAR LE RÉFORMISME

    Que ces idées soient répandues dans la société, soit.

    Ce qui devient plus grave, c’est qu’elles sont aussi, in fine; très présentes chez ceux qui, pourtant, se targuent de les rejeter.

    Ainsi, même au sein des sphères idéologiquement anarchistes ou communistes, habituellement promptes à clamer leur idéologie révolutionnaire, la pression des élections entraine un phénomène dialectique particulier. Tout comme, en géologie, la chaleur et la pression donne naissance à des roches métamorphiques, ici, elle donne naissance à une chose d’une nature nouvelle. Les discours révolutionnaires se craquellent, et, derrière leur vernis, réapparait le fond réformiste. Quant à la radicalité, elle s’évanouit au profit du pragmatisme réformiste.

    Pourquoi ?

    Fondamentalement, la raison est un certain pragmatisme stratégique. Ce pragmatisme stratégique est articulé autour d’une idée maître : l’idée que la stratégie s’accommode très bien de louvoiement incessants, qu’il est possible de pouvoir courir deux cibles en même temps. C’est là une faille de raisonnement majeure, laquelle aurait hérissé le poil de Clausewitz lui-même.

    Ce pragmatisme stratégique est le reflet, dans une certaine mesure, d’un rapport étroitement individuel aux questions politiques: certains, ainsi, avancent qu’il est possible de participer et de militer pour les premiers et deuxièmes tours électoraux, mais également d’être présent pour le troisième tour social. Factuellement, ceci est vrai.

    Cependant, les questions politiques ne sauraient se satisfaire d’un traitement individuel.

    Ceux qui votent par dépit, quelle ligne tiennent-ils, tiennent-elles, devant les masses ? « Votez en bonne foi, si ça ne marche pas, on s’émeutera. » Cette ligne est non seulement fausse, mais toxique. Toxique car elle inféode les masses au bon vouloir des urnes, à ce jeu pourri et truqué. Ce discours flatte la démocratie bourgeoise, estime qu’elle peut déboucher sur une issue positive, qu’elle représente le pouvoir populaire. En somme, elle lui donne une légitimité qu’elle ne devrait pas avoir.

    Si Jean-Luc Mélenchon gagnait, demain, son programme serait inapplicable, comme l’était celui de François Hollande, pourtant outrancièrement modéré. Non pas par manque de volonté personnel, non pas par lâcheté, mais tout simplement parce que le cadre ne le permet pas. Ce cadre est celui, dessiné par la bourgeoisie, pour satisfaire ses intérêts tout en maintenant la pression populaire à un niveau acceptable. Le résultat serait un gouvernement croupion des intérêts de la bourgeoisie, d’autant plus féroce dans sa répression des mouvements sociaux du fait que la bourgeoisie n’aie strictement aucun remords à le faire haïr.

    Cette double stratégie ne correspond qu’a brouiller les pistes, à semer le désarroi et la démoralisation au sein des masses, à les guider vers l’abattoir social-démocrate. En un sens, elle ressemble au programme de transition comme un fruit pourri en ressemble à un autre.

    Si, tactiquement, il est possible de se présenter à des élections, ceci ne saurait être compris autrement que comme un baromètre, un appui tactique, une tribune : dénoncer leur teneur, leurs cadres étroits, dénoncer le fait que le pouvoir réel est ailleurs.  En l’occurrence, aucun candidat, aucune candidate ne le fait, toutes et tous respectent cet espace clôt comme un lieu de démocratie.

    Ce pragmatisme est également le reflet d’autre chose, d’une faille dans la solidité idéologique. Bien souvent, les lois objectives de la société, les lois du capitalisme, sont ravalées au rang de fétiches. Elles sont priées, elles bénéficient d’un culte, mais, dans le fond, sont perçues comme des superstitions, des croyances. La nature de classe de l’Etat, l’impossibilité de l’amender, la dictature de la bourgeoisie… ces concepts fondamentaux sont soudain relativisés, réduits, oubliés, en face de l’irruption du réel. Bien souvent, l’adhésion idéologique reste superficielle, la compréhension peu profonde, et cela se ramène bien souvent à une sympathie pour tel ou tel courant, mais non au fait d’en devenir militant.

    D’une part parce que ces faits absolus sont traités de manière relative, d’autre part parce que la pression, la peur, l’emporte sur la raison.

    L’Education Nationale fait un travail de qualité dans son formatage des esprits. La promotion du vote est un enjeu constant. En sixième, en seconde, la démocratie athénienne et la république romaine servent à légitimer la forme de gouvernement actuel comme étant la meilleure, issue de 2000 ans de maturation. La Révolution française s’y adjoint, ainsi que d’autres chapitres, pour enfoncer le clou : le système démocratique bourgeois n’est pas parfait, mais il est le meilleur. Tout ce qui s’en écarte emmène irrémédiablement vers cette nébuleuse dépolitisée nommée « totalitarisme. »

    Faisant d’une pierre deux coups, elle imprime une image de terreur dans la tête de chaque écolier : le communisme est le mal ; Hitler est égal à Staline…etc. Cette anticommunisme, bien imprégné, fournit une couche solide, efficace, pour prémunir la jeunesse contre l’adhésion aux idées communistes. Elle forme un des socles du cordon sanitaire, qui ne se retrouve pas contre le trotskisme et l’anarchisme.

    L’Education Civile -maintenant également Morale- fait le reste : voter est l’acte démocratique suprême, celui qui couronne la vie politique, le seul légitime. Ne pas voter est un acte de trahison : celui qui ne vote pas perd tout ses droits de critiquer, il laisse le « mal » gagner.

    Pourtant ce chantage produit sa propre contradiction. Debut avril, l’Unité Communiste a ainsi publié une brochure nommée Dernière ligne droite avant l’élection. Ce passage permet de répondre à cet argument :

    « N’est-ce-pas une splendide inversion de logique ? Si nous acceptions de jouer ce jeu truqué, en déclarant qu’il est valide, valable, qu’il est dans les règles, nous serions -là- moralement liés à son résultat. En d’autres termes, si nous jouons le jeu, nous devons en accepter l’issue.

    Lorsque François Hollande fut élu, notre organisation n’existait pas encore. Mais ses militants portaient déjà ce mot d’ordre. La gauche qui a élu Hollande, Mélenchon y compris, avait donc donné sa voix, sa validation, à l’homme, au gouvernement, qui liquida le plus le code du travail et la protection sociale dans la Vème République.

    Quelle légitimité ces porteurs du fléau ont ils à le critiquer après coup ? Aucune.

    Dans les publications de 2012, émises par nos militants, nous annoncions ce résultat. La bourgeoisie avait choisi Hollande comme son fer de lance. Le soutenir signifiait se compromettre avec lui. Voter signifiait accepter le jeu truqué. Voter signifiait donc le considérer comme légitime et démocratiquement élu.

    Dans un placardage anti-électoral, daté de 1906, signé d’Albert Libertad : Le criminel c’est l’électeur, les anarchistes pointaient du doigt, avec une rare raison, ce jeu truqué. Ce texte n’est pas vieilli, n’est pas obsolète. Il est encore un credo,  moralisateur certes, mais, sur le fond, juste.

    Nous ne jouons pas les jeux truqués de la bourgeoisie, nous ne leur donnons pas notre validation. »

    De fait, ce travail de terrorisme civique est un exemple d’intelligence, il est un succès à tout point de vue et a su magnifiquement mouler les esprits. Il est le point de naissance de cette peur atavique qui s’empare de nombreux militants et militantes. De plus, il se marie parfaitement avec un autre aspect, celui de l’épouvantail frontiste.

    La peur du F.N. est telle que même des organisations communisantes appellent à lui faire barrage, en votant pour le candidat favori de la bourgeoisie lui-même, Emmanuel Macron. Ainsi, le tour de passe-passe, le chantage au vote utile, contre la droite et l’extrême-droite, fonctionne. La balle est au centre.

    L’ironie de la chose est d’autant plus palpable que la vérité, triste, est que chaque gouvernement, à peu de choses près, aura comme programme celui que les grands monopoles, les trusts, les cartels de la bourgeoisie choisiront pour elle ou lui. La marge de manœuvre est, d’une manière générale, tellement restreinte qu’elle en est inexistante en pratique.

    D’autres formes de participation honteuses existent, souvent maquillée sous les ors du centrisme. Celles-ci mettant sur le même plan l’abstention et le vote, la participation au jeu des bourgeois et sa dénonciation. Dans le discours de ces organisations, ni l’un ni l’autre ne suffit. C’est une vérité que même les réformistes franc n’hésitent pas à tenir. Cependant, en mettant sur le même niveau la dénonciation du système démocratique-bourgeois et la participation à ce jeu, cela revient à ne pas dénoncer le cadre de cette dernière et à la considérer tout aussi valable que la première.

    Cela revient donc à ne pas dénoncer le système électoral pour ce qu’il est réellement, une mascarade ; à ne pas poser politiquement les questions ; à soutenir en sous-main les candidatures de certaines listes. C’est une manière parfaitement centriste d’aborder les choses.

    Ceux et celles qui déclarent leur opposition au capitalisme, qui ont conscience de tout cela, qui militent contre ce système, mais qui acceptent ses règles et son jeu, s’inféodent au réformisme.

    Pourtant, il serait faux de se contenter de monter sur un piédestal et de clamer cela. Les organisations révolutionnaires ont leur part de responsabilité dans l’hégémonie réformistes. Etant les seules forces d’opposition réelles au capitalisme, à l’impérialisme, elles sont même dans une situation de responsabilité totale et absolue.

    Ce qui fait la force du système capitaliste, ce n’est pas qu’il est -dans l’absolu- solide. Ce système est un colosse au pieds d’argile, miné de contradictions internes, pourrissant et putréfié. Sa force est relative. Elle est relative à la faiblesse des organisations révolutionnaires.

    La présence des idées réformistes, au sein des masses comme au sein des militants et militantes anticapitalistes, est le fruit de la faiblesse et de la désorganisation du camp révolutionnaire au sein de l’Etat français.

    Comment reprocher à la bourgeoisie, à la petite-bourgeoise, à l’aristocratie ouvrière, aux réformistes de ne pas être contre le système électoral ? Celui-ci sert particulièrement bien leurs intérêts, sert leur cause.

    Seules les organisations révolutionnaires peuvent porter un discours révolutionnaire, il ne saurait surgir de la bouche de leurs ennemis, ni ex-nihilo.

     

  • Dernière ligne droite avant les élections.

    Dernière ligne droite avant les élections.

    ARTICLE DISPONIBLE SOUS FORME DE PDF :

    Le dénouement des élections approche à grands pas. Un, ou une, nouveau leader du conseil d’administration du capitalisme et de l’impérialisme français va émerger.

    Après ces élections, l’ordre bourgeois restera inchangé.

    Ceci est une certitude.

    Non seulement du fait des sondages, du fait des votes, mais bien du fait du jeu lui-même. Seule la naïveté politique peut permettre de croire que la bourgeoisie donne l’opportunité aux travailleurs, aux travailleuses, de la renverser par les urnes.

    Car la bourgeoisie n’est pas stupide, loin de là. Elle est vive, réactive, elle anticipe. Contrairement aux discours moralistes, ce n’est nullement par méchanceté qu’elle agit ainsi, mais bien parce qu’elle est très consciente de ses intérêts de classe et très motivée à les défendre.

    Elle a organisé un système de répression, un système chargé d’arbitrer les conflits en sa faveur, chargé de gérer le plus pacifiquement possible l’exploitation. Ce système est l’Etat bourgeois. Telle est sa nature, telle est sa mission.

    L’Etat n’est pas neutre, n’est pas une entité coupée de la lutte des classes, flottante, une île au dessus des conflits. C’est un fer de lance de l’oppression de classe. Ceux qui pensent qu’il est possible de changer sa nature, de la bouleverser, d’en faire la conquête, sont dans l’illusion, dans un réformisme naïf. Il en est de même pour ceux et celles qui se présentent aux élections aujourd’hui.

    L’élection, tel le carnaval des fous, fait vivre la croyance en la possibilité de remettre en cause le pouvoir. Ce qui se déroule, chez ceux et celles qui, à travers les urnes, pensent changer les choses est une joute illusoire. Une joute, d’un David réformiste radical contre les Goliath des partis institutionnels. Si, dans l’Ancien Testament, David vainquit Goliath dans un combat franc, à mort. Dans les élections, David – NPA / LO- porte la réforme et combat dans une arène construite par et pour Goliath.

    Pour poursuivre dans la métaphore, cela revient à jouer dans un casino, à une table de joueurs tricheurs, propriétaires de l’établissement, et d’espérer néanmoins gagner.

    L’Unité Communiste de Lyon, comme une grande partie des organisations communistes, a pris une position claire sur le boycott des élections.

    Nous revenons un instant sur ce mot d’ordre :

    Il est, dans la gauche réformiste, de bon ton de tirer à boulets rouges sur les abstentionnistes. Avec la grâce et la candeur d’un cours d’Education Civique, les militants et militantes de ces organisations expliquent doctement que ne pas voter prive du droit de critiquer le résultat des urnes. Que cette démarche est un sabotage de la lutte menée, que ce mot d’ordre fait le jeu du Front National ou d’autres hommes de paille.

    N’est-ce-pas une splendide inversion de logique ? Si nous acceptions de jouer ce jeu truqué, en déclarant qu’il est valide, valable, qu’il est dans les règles, nous serions-là- moralement liés à son résultat. En d’autres termes, si nous jouons le jeu, nous devons en accepter l’issue.

    Lorsque François Hollande fut élu, notre organisation n’existait pas encore. Mais ses militants portaient déjà ce mot d’ordre. La gauche qui a élu Hollande, Mélenchon y compris, avait donc donné sa voix, sa validation, à l’homme, au gouvernement, qui liquida le plus le code du travail et la protection sociale dans la Vème République.

    Quelle légitimité ces porteurs du fléau ont-ils à le critiquer après coup ? Aucune.

    Dans les publications de 2012, émises par nos militants, nous annoncions ce résultat. La bourgeoisie avait choisi Hollande comme son fer de lance. Le soutenir signifiait se compromettre avec lui. Voter signifiait accepter le jeu truqué. Voter signifiait donc le considérer comme légitime et démocratiquement élu.

    Dans un placardage anti-électoral, daté de 1906, signé d’Albert Libertad : Le criminel c’est l’électeur, les anarchistes pointaient du doigt, avec une rare raison, ce jeu truqué. Ce texte n’est pas vieilli, n’est pas obsolète. Il est encore un credo,  moralisateur certes, mais, sur le fond, juste.

    Nous ne jouons pas les jeux truqués de la bourgeoisie, nous ne leur donnons pas notre validation.

    Nous ne faisons pas mystère de notre principe : stratégie ferme, tactique souple. Nous pourrions participer aux élections, si notre organisation était suffisamment grande, puissante, influente. Nous le pourrions d’une manière tactique.

    C’est là ce qui nous démarque de LO / NPA, lesquels clament que leur présence est tactique, mais leur discours les contredit. Dans celui-ci, ceci est présenté comme, non seulement une, mais LA stratégie de leur organisation. Derrière leur vernis révolutionnaire ne se cache que du vieux menchevisme, du vieux réformisme.

    Un candidat communiste n’aurait de poids, d’intérêt, que dans la recherche de la rupture : dans un choc frontal avec la social-démocratie, dans un choc frontal avec les institutions, dans une dénonciation du fond et de la forme de cette élection. Cette opportunité d’agitation et de propagande devrait déboucher sur des mots d’ordre mettant en avant la démocratie populaire, les soviets, la dictature du prolétariat comme seule véritable démocratie. Hors, ce n’est nullement le cas. La bataille se perd dans les détails, dans les tranchées. L’idéologie communiste, qui est un scalpel tranchant, s’émousse dans les batailles de chiffres, de pourcentages, dans les détails.

    Voilà, selon nous, ce qu’un candidat communiste devrait faire, non pas chercher la bataille de tranchée, la bataille économiste, mais la bataille politique, la rupture de front.

    La bourgeoisie s’est prémunie contre l’arrivé de ces trouble-fêtes en mettant en place des barrières : les 500 signatures, avec une procédure encore alourdie, sont un écueil, un brise-lame. Celui-ci franchi, les frais conséquents d’une campagne ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Il faut -comme Jean-Luc Mélenchon, comme Marine Le Pen, emprunter. Aux banques, contre des sourires narquois, contre des garanties ; à la Russie, faisant, quelque part, du parti le plus nationaliste, une cinquième colonne des intérêts russes. Belle ironie.

    Si le NPA a été écrasé dans la bataille de détail qu’était ONPC, le réformiste radical Poutou a brillé au débat à 11. Capable de pouvoir mener l’offensive, plutôt que de rendre les coups, il a pu torpiller François Fillon et Marine Le Pen. Les cris d’horreur, les attaques ad hominem lancées contre lui par les gardiens de la réaction sont le miroir de ce succès. Les tweets de Luc Ferry en sont l’illustration, l’attaquant sur ses habits, sur son ton, non sur le fond de l’affaire.

    Le refus d’un deuxième grand débat par Mélenchon et Macron, le premier attaqué sur la gauche par Lutte Ouvrière, le deuxième invisible, sont également le reflet de la position des partis plus imposants, laquelle est de ne pas vouloir se laisser attaquer par les « petits ».

    Tel le petit torpilleur s’attaquant au cuirassé, les petits candidats ont décroché des coups secs mais effrayants.

    Nous ne cachons pas notre antipathie vis-à-vis du trotskisme. Que cela soit le menchevisme du NPA, le soutien qu’il apporte à des agents de l’impérialisme français en Syrie, son centrisme débilitant. Nous n’avons jamais caché non plus notre opposition à la ligne opportuniste de Lutte Ouvrière, qui soutint la police lors de ses manifestations.

    Pourtant, nous rendons à César ce qui revient à César. Au cours de ce débat, ces deux intervenants furent en mesure de décrocher quelques salves bien ajustées sur les positions des « grands. »

    Cela a fait hurler.

    Les partisans de Mélenchon ont conspué Nathalie Arthaud, dans des hululements de meute, outrés du crime de lèse-majesté commis à l’encontre de leur leader.

    La bourgeoisie s’est exprimée rapidement pour insulter, colmater les brèches, contre attaquer. A ce titre, Bruno-Roger Petit, journaliste à Challenge, s’est fendu d’un article d’un ridicule achevé sur le « danger Poutou ».

    Sur son propre terrain, sur ses propres règles, au milieu de ses chausses trappes et de ses pièges, la bourgeoisie hérisse déjà le poil. Pourtant la menace est faible.

    Un débat suffit à l’irriter.

    Rappelons-nous des campagnes anticommunistes, de calomnies, de mensonges, faites contre l’URSS et ses dirigeants. C’est le destin de tous ceux qui s’opposent à la bourgeoisie que d’en être victime. Ironie de la chose, ceux qui sont ciblés par ses articles, aujourd’hui, sont les colporteurs les plus zélés de l’anti-léninisme.

    Dans quelques semaines, cette campagne sera terminée. Avant que le rideau ne retombe, avant que la scène ne soit close, un dernier tour d’horizon et quelques derniers pronostics.

    Tour d’horizon des présidentielles.

    Un socle, un monolithe unit les débatteurs : l’impérialisme français. Aucun ne le reconnaît, aucun ne le cible comme LE premier ennemi.

    Si certains, quant à la Guyane, soutiennent la lutte, cela reste un soutien économiste. Cette lutte est présentée comme légitime, mais elle est prise sous un angle purement syndical, non sous un angle de colonialisme, de libération nationale, de lutte contre l’impérialisme. En cela, tous partagent un fond chauvin.

    La question nationale, au sein de l’hexagone, est gentiment glissée sous le tapis. La question de la Polynésie, portée par Oscar Temaru, tout comme celle de Mayotte, de la Nouvelle-Calédonie, n’est abordée que sous l’angle des « avantages » qu’offrent ces possessions à l’impérialisme français, jamais sous leur vrai nom : des colonies.

    Celui qui peut le plus peut le moins. Celui qui refuse d’aborder le moins n’abordera jamais le plus. La Corse, la Bretagne, le Pays Basque, pour ne citer qu’eux, sont absents des débats. Comment en serait-il autrement lorsqu’il est clair qu’aucun des candidats n’accepterait le moindre renoncement à une terre « française » ? Nous annonçons, par là même, notre intention de produire une brochure sur la question nationale dans l’Etat français.

    D’une manière générale, il n’existe que deux positions sur l’impérialisme :

    Celle des fiers promoteurs, qui n’hésitent pas à clamer que la France est une grande puissance, qu’elle est motrice dans l’Europe, que c’est une fierté de vendre des armes. C’est la position hégémonique au centre.

    Celle, pleurnicharde, geignarde, des négateurs, qui prétendent que la France est un pays dominé. Dominé par l’OTAN, par les USA, par Mme Merkel. C’est la position hégémonique sur les ailes, excepté le NPA et LO, qui condamnent moralement l’impérialisme tout en adoptant une position -comme usuellement- centriste. Ou bien en soutenant « l’intervention humanitaire » ; ou en soutenant les agents de l’impérialisme français et occidental en général.

    Il est fascinant de voir que le trotskisme, dont l’alpha et l’oméga était la haine contre l’URSS, s’accommode toujours très bien d’un atlantisme de bon ton.

    Hormis ce bémol, tout candidat est purement et simplement un agent de l’impérialisme français.

    La première position, le tour en est fait rapidement. Elle est axée autour du libre échange, du libéralisme triomphant, de la mondialisation heureuse et joyeuse. Elle est celle d’une espèce de rêve américain adapté à la France, par ailleurs l’atlantisme se confond régulièrement avec elle Son illustration la plus parfaite est Emmanuel Macron, le banquier aux dents longues.

    La seconde est biface. Elle est protectionniste, ouraliste. Si elle s’oppose au libéralisme – en façade, elle ne s’oppose pas au capitalisme en tant que tel.

    La face fascisante, fascistoïde, de Mme Le Pen et de ses satellites, qu’ils soient sur des orbites stables -Dupont Aignant- ou carrément excentriques -Asselineau et Cheminade. Suppression des droits sociaux, xénophobie, fond de commerce sur la haine de l’islam et des arabes… une ligne classique.

    La face sociale-chauvine, dont le tenant, Mélenchon, est régulièrement présent dans nos colonnes. Cette gauche chauvine ne peut que nous évoquer les Doriot et les Déat. Social, oui, Mélenchon l’est. Impérialiste, oui, aussi.

    La nouvelle indépendance française, promue par la France Insoumise, signifie qu’elle n’était pas indépendante avant. Son obsession de la menace allemande, de l’OTAN, des USA, évoque les chauvins de la seconde internationale, internationalistes en façade, mais toujours prêts à défendre la mission civilisatrice et la supériorité de leur impérialisme sur celui des autres.

    Tout comme les leçons de géographie maritime par un Jean-Luc Mélenchon devenu instituteur de la IIIème République : « regardez, jamais le soleil ne se couche sur la France. » La fascination morbide pour les Z.E.E. étendues, pour les zones contrôlées, pour la présence sur chaque continent de l’Etat Français est révélatrice du fond ultra-chauvin et nationaliste du candidat.

    Derrière les beaux discours, lorsque le vernis social s’écaille, il ne reste qu’une chose : « l’impérialisme français sera renforcé et donnera de beaux fruits. » Ite missa est.

    Et, lorsqu’il tempête, c’est contre la finance, le mauvais capitalisme, le capital apatride. Par contre, le bon, l’industriel, le patriote, apporte la richesse. Son projet n’est pas de dépasser le premier, mais de ramener le capitalisme à son « bon stade ». Mélenchon, comme de nombreux réformistes, y compris des réactionnaires, veut faire tourner la roue de l’histoire à l’envers.

    Bêtise ?

    Nous ne pouvons le croire. Son parcours parle pour lui. Mélenchon est passé par l’O.C.I. ; l’Organisation Communiste Internationaliste ; qui porte bien mal son nom. Il ne peut ignorer les lois du développement du capitalisme, de l’impérialisme. Il ne peut ignorer ce que signifie « impérialisme français ».

    Donc, s’il ne le dit pas, ce n’est pas qu’il l’ignore, c’est qu’il ment consciencieusement. Pour quelle raison ? Probablement celle, commune aux trotskistes, qui est cette croyance dans le fait qu’il faut mentir aux masses.

    Dans la tête des supers-syndicats.

    La critique du capitalisme et la lutte des classes sont, dans cette élection, le monopole de deux forces : Lutte Ouvrière et le Nouveau Parti Anticapitaliste.

    Cependant, cette critique reste superficielle, trade-unioniste, économiste, syndicale. C’est là une caractéristique des organisations trotskistes, c’est leur apolitisme.

    L’idée maître des organisations et des militants et militantes trotskistes est un rapport particulier aux masses. Dans ce cadre là, il est tout à fait possible d’inclure, par ailleurs, le duo « natriste » -National-Trotskiste- formé par Mélenchon et Corbière.

    Les trotskistes considèrent que les masses sont attardées, incapables de comprendre les conceptions politiques. Qu’elles sont effrayées par ces questions et que, par voie de conséquence, il ne faut pas leur en parler. Les mots d’ordre doivent donc rester platement au niveau du vécu direct, concret, des travailleurs. Salaire, conditions de travail, oui. Plus loin, non.

    Ainsi, les trotskistes, particulièrement L.O., sont maîtres dans le fait de parler aux ouvriers de leurs propres problèmes. Ils et elles font un travail d’enquête réel, et sont capables de savoir ce qui se passe dans les usines qu’ils et elles ciblent.

    Mais, tandis que les communistes considèrent qu’il faut être capable, pour appliquer la ligne de masse, de reformuler et de politiser les problèmes concrets des travailleurs, les trotskistes se contentent de leur parler de ce qu’ils et elles connaissent déjà. Et pour cause ! Ce sont ces travailleurs et travailleuses qui les en ont informés. Cela n’avance pas, ne décolle pas, ne permet pas une prise de conscience politique.

    Les revendications des trotskistes ne parlent donc jamais de révolution, de pouvoir de politique, mais de revalorisation du SMIC, d’interdiction des licenciements, de taxation du capital. Jamais cela ne pose la question du Parti autrement que sous une forme vague et confuse.

    Ou ces revendications sont sottes : un SMIC à 1800€ se solde par une inflation qui dévore tout. Cela n’avance à rien, au lieu de créer de la richesse, cela revient à faire simplement baisser la valeur de la monnaie.

    Ou elles font partie du programme de transition : des revendications qui sont impossible à satisfaire sous le capitalisme, donc qui démontrent les limites de ce système, donc qui font que les masses se soulèvent, avec colère, contre ce système et l’écrasent. Beau plan.

    Dans le monde réel, non seulement les candidats ne sont pas élus, mais leur programme voué à l’échec marche dans un sens : il échoue. Il déclenche la désespérance chez les masses, brise leur combativité.

    La césure entre le NPA et LO s’est vue dans leur attitude vis-à-vis de la sociale démocratie : Poutou a attaqué la droite [Fillon, Le Pen], mais n’a pas attaqué un seul instant Mélenchon. Nathalie Arthaud, quant à elle, a croisé le fer avec le leader de la France Insoumise, attaquant son programme et ses mensonges sur une illusoire VIème République.

    Le premier considère la social-démocratie comme son allié, dans une tradition de « tirer vers la gauche » celle-ci, dans le fait que, in fine le trotskisme vit aux crochets de celle-ci ; la seconde le voit comme un traitre, sans toutefois le dénoncer non plus comme cela.

    Bonne ou mauvaise prestation, le résultat est le même, le jeu des bourgeois est resté un cadre valable pour la bataille politique, le 4ème mur est resté intact.

    Aucun des candidats de la « gauche de la gauche » n’a brisé ce mythe et n’a dénoncé la dictature de la bourgeoisie.

    Du côté du favori.

    Macron, selon toute vraisemblance, est plutôt bien parti pour devenir le plus jeune président de l’Etat Français. Les capitalistes, depuis la disgrâce de François Fillon, se tournent vers lui. Lorsque Hollande demande à ce dernier de se retirer -officiellement- c’est la voix de l’Elysée, de l’Etat Français, qui exige la fin de la campagne du candidat Républicain. C’est le président du conseil d’administration des intérêts de la bourgeoisie qui s’exprime.

    Fillon n’est pas un concurrent de Benoît Hamon. Il ne lui ôte guère de voix. Celui dont il grignote les plates-bandes est le candidat de En Marche. Ce n’est pas une attaque, en soi, contre Fillon, mais bien un appel à la raison pour faire gagner le poulain du MEDEF.

    Tant le ralliement de Valls que la parole de Hollande sont donc des appels à faire élire ce candidat, contre, même, le dauphin légitime.

    La bourgeoisie appelle Macron de ses vœux. Il est probable, avec le report des voix, qu’il parvienne au pouvoir. Il brûle d’impatience de servir ses maîtres, d’être leur plus fidèle laquais. C’est son seul programme, être leur parfait outil leur parfait moyen d’opprimer et d’exploiter.

    Hamon, quant à lui, est l’enfant déshérité. Le Parti Socialiste, à travers sa primaire, l’a adoubé. Adoubé pour mieux le renier après. Fils légitime, il est pourtant abandonné par les ténors du parti, lesquels comprennent  que le vent souffle dans les voiles du requin Macron.

    Dépourvu d’appareil, il aura besoin de cadres expérimentés. Ceux et celles, qui, au Parti Socialiste, veulent conserver leur place, leur sinécure, se rallient dès maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, premier parmi les opportunistes, à ouvert la voie. Non seulement en soutenant ouvertement le candidat de En marche ! , mais en censurant même ses détracteurs.

    Entre l’échec, la perte de places et le déshonneur, la tradition sociale-démocrate s’applique avec rigueur : trahir, s’humilier, s’avilir n’est pas un problème. Le PS ne sombre pas avec dignité, mais, tel des parasites quittant leur hôte mort, partent à la recherche d’un sang neuf à vampiriser.

    Le Parti Socialiste, en tant que tel, peut survivre. Organisme primitif et lâche, digne héritier des tendances opportunistes de la seconde internationale, fusionné avec le trotskisme, son absence totale de physionomie politique peut le lui permettre. Mais il est blessé, pour le moment.

    Hamon, en tant que tel, est un personnage secondaire de cette élection. Il serait hautement improbable qu’il puisse se hisser au deuxième tour.

    Fillon, de favori, est maintenant le pestiféré. Les affaires se sont accumulées avec une telle intensité, avec une telle régularité d’horloge, qu’elles en ont formé un magnifique opéra. Fillon, pour notre grand bonheur, nous offre un spectacle digne du crépuscule des dieux. De scandales en scandales, de maladresses publiques en mépris glaciaux, François Fillon décroche une palme d’or des campagnes calamiteuses. Lui non plus ne sera probablement pas sélectionné pour l’épreuve finale.

    Tout comme le Parti Socialiste, les Républicains devraient survivre à cette catastrophe. Le national-catholicisme, des soutiens du candidat, est un bloc solide homogène, qui ne risque pas d’être fragmenté.

    Le vote des déçus de Fillon se reportera-t-il sur Le Pen ou Macron ? Mystère.

    Menace ou épouvantail ?

    La menace Le Pen est un fond de commerce, pour la social-démocratie pour fixer, figer le débat. « Faire le jeu du FN » est devenu une ritournelle constante, utilisée pour saper le travail des organisations refusant le jeu de la bourgeoisie. Combien de fois l’avons-nous entendu ? Combien de fois, depuis le 21 avril 2002, n’avons-nous pas eu à répondre à ces accusations ?

    Certains courbent l’échine. Certains sont effrayés.

    A demi-mot, les langues se délient : voter Macron serait la solution, le barrage républicain, le sursaut démocratique.

    Chacun communique, mais chacun devra assumer, le temps venu, le coût politique de sa stratégie.

    Nous ne sommes pas des partisans de Bordiga, pour nous la social-démocratie, la démocratie bourgeoise, libérale et le fascisme sont deux choses différentes. Nous ne les mettons pas sur le même pied et nous ne scanderions pas « Allende et Pinochet ; même combat. »

    Seulement, notre but est la révolution prolétarienne. Elle implique d’affronter la démocratie libérale, bourgeoise, de rompre avec elle, de s’organiser de manière indépendante. Elle implique aussi de clamer haut et fort la nécessité de ce combat.

    Or, que font ceux qui tremblent devant Le Pen : immédiatement, ils et elles proclament que la république, la démocratie est menacée, qu’il faut remballer le drapeau rouge, sortir le bleu-blanc-rouge, marcher avec les démocrates et les libéraux contre le fascisme.

    En somme, dès qu’un peu de tension apparaît, ils et elles se muent en démocrates plats, se réfugient derrière la police républicaine, se cachent derrière la bourgeoisie progressiste.

    Dès qu’un durcissement apparaît, ils et elles se débandent et s’éparpillent en priant pour ne pas être déportés.

    C’est là une manière de mal considérer les étapes.

    Oui, les réactionnaires gagnent du terrain. C’est un fait. Oui, ils sont présents et leur idéologie dispose d’une assise.

    Oui, la candidate frontiste dispose d’un appui dans la population.

    Nous sommes dans une période de tensions internationales, de tensions liées à la crise. Nous sommes dans une période d’offensive délibérée du capitalisme, qui reprend ce qu’il a du concéder lorsque les organisations ouvrières, communistes, révolutionnaires, étaient fortes. Le capitalisme se dépouille de ses concessions : assurance chômage, assurance maladie, conventions collectives…

    Nous revenons à ce que Marx identifiait comme la tendance à la paupérisation relative et absolue. Nous sommes plus pauvres qu’avant, tant relativement qu’en valeur absolue, plus précaires, plus vulnérables.

    C’est dans ce contexte que les organisations de lutte, les organisations du peuple doivent porter l’offensive, doivent attaquer la bourgeoisie et son ordre injuste, doivent se mettre à la tête de la colère populaire -ce que tentent de faire les fascistes.

    Et que proposent ces « antifascistes » qui ne méritent pas leur nom ?

    De défendre ce système, de défendre la démocratie bourgeoise.

    Non, nous ne voulons pas de cette ligne pourrie.

     

    S’abstenir et boycotter sont une étape: mais nous avons besoin de plus !

    Il n’est pas possible de mettre sur le même plan le vote et le boycott. Nous ne pouvons considérer que l’une ou l’autre des positions est strictement équivalente. Boycotter de manière revendiquée est, pour les communistes, une manière de rompre avec la démocratie bourgeoise. Elle est une manière d’inciter à la confrontation, de dénoncer ce jeu pourri, de poser les fondations d’autre chose.

    Car nous devons faire plus.

    L’Unité Communiste de Lyon porte le mot d’ordre d’opposition extra-parlementaire.

    Nous considérons que nous avons une triple tâche, en tant qu’organisation communiste dans l’Etat français.

    Nous en avons une dans la volonté de construire un Parti Communiste révolutionnaire, capable de pouvoir traiter les questions politiques qui se posent à l’heure actuelle au sein de l’Etat français -y compris celle de la question des nations dominées et colonisées. Nous travaillons et voulons travailler avec les organisations communistes partageant notre fond commun, à la constitution de ce Parti.

    Ce travail, nous le menons également vis-à-vis des masses, en particulier ouvrières, lesquelles sont la raison d’être de notre organisation. Nous ne sommes pas des opportunistes. Nous ne sommes pas une organisation qui a besoin des masses. Nous sommes dans la ligne de Mao : nous sommes là pour servir le peuple.

    Une en tant qu’organisation voulant mener la bataille idéologique, voulant reprendre le débat traversant toutes les organisations politiques luttant contre le capitalisme, voulant permettre à un débat positif, productif, et efficace d’être mis en œuvre pour triompher. Une lutte visant également à attaquer les positions retardées ou réactionnaires, les broyer; les éjecter. A l’inverse, permettre de systématiser le positif, de systématiser l’universel, de promouvoir ce qui est juste.

    Mais les bases d’une certaine unité existent déjà. Elles existent autour de lignes de démarcations simples.  Le rejet de l’impérialisme français, le rejet du capitalisme, le refus du crétinisme parlementaire et du parlementarisme bourgeois.

    Ces éléments simples suffisent à couler les fondations d’une opposition extra-parlementaire. Une opposition qui existe, hors des salons, hors des hémicycles, hors des bureaux de la bourgeoisie. Une opposition au sein de la société civile, formée des organisations politiques, des associations des syndicats. Une opposition qui peut s’exprimer d’une voix unique, forte.

    Une opposition qui doit devenir un centre de gravité en dehors du jeu des bourgeois.

    Une opposition qui combat l’hégémonie de cette classe.

    Qui oppose aux jeux pourris sa démocratie : directe, populaire, impérative.

    Sa légitimité : fondée sur la mobilisation des masses.

    Son organisation du pouvoir : fondé sur le modèle des soviets.

    Voici les tâches qui s’ouvrent à tous les militants honnêtes, dans cette période où le dégoût de la démocratie bourgeoise est fort, où l’abstention est imposante.

    Nous devons forger l’organisation des communistes et des sans-partis.

    Nous devons jeter les bases du rejet de la bourgeoisie !