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  • La bataille pour l’histoire. III

    La bataille pour l’histoire. III

    Comprendre l’histoire pour convaincre.

    Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa défense. Il est normal que la très grande majorité des individus soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas prendre en compte le fait que l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les publications à grand tirage n’influencent pas les masses ? La bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag ou les « crimes staliniens » sont une piqûre de rappel constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons isolés.

    De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois. De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des « fossoyeurs de la révolution », les « autoritaires », tels que sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image mentale.

    Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le « sentiment » que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose. Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels sont plus porteurs de vérités que les faits1. Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents. Cette histoire demande à être condensée.

    Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus essentiel : le travail militant vers ceux et celles qui partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution. Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter : un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler caricaturalement, on devient « stalinien » par sa pratique avant de l’être par son adhésion historique.

    C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile : elle permet de rattacher les événements à leur signification profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.

    À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme. Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de ne pas rejeter l’étude de cette expérience.

    Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or, logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance pointue.

    Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis. Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons surestimé grandement l’importance de ces « questions de principe ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces quelques années de travail, c’est que les questions étaient prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est l’unité sur des bases simples, de principes politiques accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des « mini-partis », nous tendons à nous épuiser dans la construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous devons combattre.

    Comprendre l’expérience socialiste pour la défendre. Défendre l’expérience socialiste pour la comprendre.

    Comprendre l’expérience socialiste en sortant d’une approche mythologique permet de la défendre. Défendre cette expérience permet aussi de permettre qu’elle ne soit pas remisée à l’index, censurée, interdite, et que son étude puisse être autre chose que la transgression d’un tabou.

    L’histoire de l’Union soviétique est souvent résumé à la dictature absolue de la part d’un dirigeant ou d’une poignée de dirigeants, qui agissent avec un mépris constant de la vie humaine. Il s’agit d’un postulat de départ commun aux anticommunistes. L’idée même que la direction soviétique ait pu tenter d’agir pour enrayer les famines, pour soulager les populations, pour améliorer leur quotidien est vu comme une hérésie.

    Pourtant, a contrario, l’expérience des états socialiste est bien plus profonde que cela. Les expérimentations se sont heurtées à des situations imprévues, inédites, et les forces actives ont tenté d’y faire face comme elles le pouvaient : souvent avec des hésitations, des oscillations, des errements, des incompréhensions. Il faut la défendre contre les mensonges, les inventions et les calomnies. Ainsi il n’est pas acceptable que, en 2020, les gouvernements européens puissent publier une résolution anticommuniste basée sur une historiographie datant d’il y a 40 ans. Une historiographie d’autant plus vieillotte qu’elle est aussi teintée par un épais fond d’extrême-droite. Mais pour à la fois répondre à cela et pour apporter une réponse construite, il nous faut les moyens de produire un matériel de qualité. L’acte de foi ne suffit pas.

    Il s’agit de quelque chose qui doit nous séparer des autres chapelles et des autres courants. Ceux-ci sont marqués par le mythe : il existe une mythologique anarchiste, trotskiste et révisionniste. Malgré les trajectoires différentes, elles partagent un trait commun : l’explication de leur échec par la responsabilité principale d’un facteur exogène.

    Dans la tradition orale des courants anarchistes et trotskistes, c’est l’ogre stalinien qui tient le rôle-clé. Derrière ce vocable polysémique se trouve des réalités extrêmement variées, mais un même scénario. Une confiance aveugle et naïve de la part d’individus crédules, abusés par les « staliniens », êtres sans foi ni loi, poignardés dans le dos et trahis. À aucun moment ce ne sont des processus objectifs, les mécompréhensions de la lutte des classes ou une ligne inadaptée qui sont mises en cause. Même en prenant en compte une supposée roublardise constante des « staliniens », cette histoire ne les sert guère : elle ne fait que démontrer leur inadaptation à la réalité concrète. Or, nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles nous menons notre combat, et nous sommes condamnés à nous adapter à ces « paramètres contingents », ou condamnés à périr.

    Le dogmatisme intemporel des trotskistes et des anarchistes leur permet d’éviter les remises en causes, de sauvegarder la pureté et l’infaillibilité des grands chefs. Car, quoiqu’ils le nient, ces courants sont tout autant victime du culte de la personnalité que les autres.

    Le courant révisionniste place, quant à lui, la compréhension des échecs chez d’autres acteurs exogènes. À la place de l’omniprésent et omnipotent stalinien, c’est « l’agent de l’étranger » qui est mis en avant. Il est vu comme le principal acteur de la décomposition de l’URSS. Nul n’est invulnérable à cela. Henri Alleg, personne héroïque au demeurant, décrit ainsi la chute de l’URSS (dansLe grand bon en arrière)comme étant causée par les interventions extérieures ou par le surgissement d’éléments capitalistes ex-nihilo. Pour lui, il est impossible que cela puisse provenir de la lutte des classes en URSS. Il évacue cette question, car elle ne peut exister dans l’Union soviétique.

    Ces historiographies puisent dans un inconscient conspirationniste. Elle place la responsabilité de leurs échecs dans l’action d’un groupe restreint de personnes (ou d’une personne parfois !), possédant des relais secrets et appliquant un agenda cryptique. Cette clé d’explication, simplissime, permet de tout ramener à l’action ou la duperie de la part de la direction stalinienne (ou des « staliniens » d’ailleurs). Elle résiste à toute analyse objective. Les exemples ne manquent pas.

    Lorsque l’URSS n’aide pas la République espagnole contre le franquisme, c’est une trahison. Lorsqu’elle l’aide, c’est car Staline met en place une duperie.

    Lorsque Staline purge l’appareil, c’est pour installer le pouvoir de la bureaucratie. Mais comme la bureaucratie est la principale victime de ces purges, c’est pour tromper les masses que l’action.

    Lorsque Staline refuse d’échanger son fils contre des généraux nazis, c’est un homme cruel, mais s’il acceptait, que dirait-on ?

    Il se crée alors une espèce de couche épaisse, qui emprisonne l’esprit et le rend imperméable à tout argument.

    Il est, néanmoins, notable que le courant léniniste et la direction de Staline portent une part de responsabilité dans l’apparition de phénomènes de ce genre. Elle-même a usé et abusé de ce type d’explications, résumant les difficultés de la construction du socialisme par l’action d’agent étrangers, de vieilles classes, de saboteurs. Contrairement aux conspirationnistes d’aujourd’hui, qui sont des prestidigitateurs, la grande majorité des travaux sur cette question laisse supposer que ces conceptions étaient extrêmement répandues dans la société soviétique. Elles existaient dans la paysannerie comme dans les plus hautes sphères de la direction. 2

    Staline, le chef national du NKVD, Ezhov, et des agents haut placés du NKVD croyaient sincèrement que la nation était criblée de complots et de conspirations. Rittersporn soutient que de telles théories ont été utilisées à la fois par la population et par ceux au pouvoir pour expliquer les difficultés de la vie quotidienne et le dysfonctionnement chronique du système, qui ont été attribués à diverses conspirations et sabotages. Il laisse entendre que cette réponse était ancrée dans les croyances rurales traditionnelles selon lesquelles les machinations des mauvais esprits étaient à l’origine de malheurs banals. J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new perspectives, 1993, p. 7)

    Il convient de nuancer cependant cela. L’assassinat de Kirov est ainsi rapidement imputé, par la population, à l’action d’une conspiration. Ce n’est pas le cas de la direction soviétique, qui, au premier abord, n’avait pas évoqué cette hypothèse. Si elle conduit à condamner moralement Zinoviev et Kamenev, elle n’est pas le prélude à une opération d’ampleur. Sa première conséquence est l’échange des documents du Parti, en 1936. Ce n’est qu’après, sous l’impulsion de Iejov, que cette affaire devient l’élement-clé d’une hypothèse conspirationniste.3

    Après 1937-38, puis, surtout, après la guerre, cette clé d’explication a peu à peu été remplacée par une analyse plus profonde, avec une meilleure compréhension de la lutte des classes internes au socialisme, notamment dans Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), qui ont contribué, sur le tard, à améliorer les choses et à déceler les causes endogènes. Mais, entre temps, la très grande difficulté de compréhension des conséquences des choix politiques, la distorsion des directives en fonction des réalités locales et des potentats locaux, s’est payée extrêmement cher. Mais cette peur n’était pas sans raisons concrètes et matérielles :

    Les staliniens n’ont jamais eu l’impression qu’ils étaient à la tête du pays. Les transports et les communications étaient médiocres, les représentants étaient peu nombreux, surtout en dehors des villes. Il n’y a même pas eu de ligne téléphonique vers l’Extrême-Orient soviétique avant les années 30. Dans la partie européenne relativement développée de la Russie, la plupart des communications avec les comités du parti se faisaient par télégraphe ou par lettres livrées à motocyclette. La boue et la neige isolaient de nombreux villages du régime pendant des mois de l’année. Les responsables locaux du parti interprétaient rarement les directives de Moscou en fonction de leurs objectifs locaux et les interprétaient mal. Le Comité central s’est plaint tout au long de la décennie du manque d’ »exécution des décisions » et a passé beaucoup de temps à créer des mécanismes pour contrôler les dirigeants locaux mécréants et désobéissants.

    Les régimes établis qui reposent sur une base d’acceptation populaire générale et d’ordre consensuel n’ont pas besoin de recourir à la terreur; ils peuvent compter sur le consensus (et/ou l’hégémonie au sens gramscien) pour assurer la stabilité et, comme l’a noté Pierre Bourdieu, «  »Une fois qu’un système de mécanismes s’est constitué, capable d’assurer objectivement la reproduction de l’ordre par son propre mouvement, la classe dominante n’a plus qu’à laisser le système qu’elle domine suivre son propre cours pour exercer sa domination ; mais tant qu’un tel système n’existe pas, elle doit travailler directement, quotidiennement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance. »

    Les bolcheviks, même dans les années 1930, n’ont jamais bénéficié d’un tel niveau d’acceptation et ont toujours craint pour la sécurité du régime. Ils ne pouvaient pas simplement « laisser le système qu’ils dominent suivre son cours » et estimaient qu’ils devaient y travailler. Ils pensaient qu’ils devaient « travailler directement, quotidiennement, personnellement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance ».4

    Ce sentiment d’encerclement et ce manque de confiance ne pouvait que se comprendre. Il rapproche, de ce point de vue, l’expérience de la terreur de 1937 d’événements comme les procès des sorcières de Salem. Il existe cependant un réel danger de voir ce sentiment d’isolement prendre le pas sur tout raisonnement cohérent. Pour pouvoir le comprendre, il est nécessaire de pouvoir enrichir son point de vue d’autres sources.

    L’hypothèse même de s’appuyer sur les travaux de scientifiques bourgeois passe parfois pour une hérésie. Elle remettrait en cause l’infaillibilité des grands théoriciens du marxisme. Pourtant cet enrichissement est plus que salutaire pour plusieurs raisons :

    • Indépendamment des immenses qualités de ceux qui ont pu travailler à la constitution de la théorie marxiste, ils n’en restent pas moins des individus, non des sur-hommes ou des sur-femmes. Ces individus ont commis des erreurs, ont lancé des ballons d’essai, se sont ravisés…etc. Comme il existe une progression, une trajectoire, leurs travaux sont de facto de qualité inégale.
    • La construction des expériences socialistes s’est faite dans un contexte extrêmement difficile, dans lequel les décisions prises par la direction avaient un caractère expérimental. Les acteurs eux-mêmes ne peuvent pas forcément avoir le recul nécessaire sur leurs propres actions. Elles pouvaient avoir également des effets imprévisibles, comme la stagnation de 1936-1940.
    • Certains choix politiques et économiques ont eu des effets de retro-action absolument imprévus : c’est le cas du stakhanovisme par exemple, qui, en mettant l’accent sur le travail individuel, entraînait parfois des dysfonctionnements dans le travail collectif. Paradoxalement, les cadres techniques, en voulant intégrer les stakhanovistes dans le plan de travail, ont été accusés de sabotage.
    • Beaucoup de ceux qui ont écrit sur ces questions, à cette période, se sont trouvés pris au piège entre deux tâches contradictoire : d’une part analyser l’URSS et son fonctionnement, de l’autre la défendre. L’un implique des critiques, l’autre un soutien sans faille. Le plus souvent, les organisations communistes (dont le PCF), ont mis à l’index toute critique de l’URSS, entravant l’émergence d’une histoire « objective ».
    • Pour ces mêmes raisons, les études tout à fait honorables, réalisés par des scientifiques sincères ont été boudées par les militants et militantes. D’autres ont été écrites sur la base de matériaux premiers de mauvaise qualité, et donc ont donné des résultats négatifs (comme les tomes 2 & 3 de La lutte des classes en URSS, basées en grande partie sur les travaux du trotskiste Pierre Broué.
    • Ultimement, les expériences socialistes ont échoué. Il n’est donc pas possible de se fier uniquement à l’opinion de leurs principaux acteurs pour tout analyser et tout comprendre.

    Pourtant, un travail critique est plus utile pour nous, actuellement, qu’un travail apologique mais creux. Et, en dernière instance, ces travaux tendent à mieux défendre l’URSS et le communisme que la propagande bas-de-gamme. Ces travaux permettent de voir que l’Union soviétique de la période stalinienne était loin d’être monolithique, d’être une mécanique froide et rodée. Sa direction elle-même était très éloignée d’un bloc figé, soumis et tremblant de peur devant la seule personne de Staline. Le portrait qu’en font les chercheurs et les chercheuses actuelles est très éloigné de cela. Il est celui d’une société bouillonnante, pleine de contradictions, dans laquelle la population est loin d’être passive. La direction moscovite apparaît parfois lointaine, tandis que ses vues ne sont pas toujours appliquées par les échelons inférieurs du Parti.

    Ce nouveau portrait remet en cause le récit téléologique, l’histoire policière et totalitaire de l’URSS. Des événements aussi imbriqués que les Grandes purges, les Grands procès et la Grande terreur apparaissent désormais comme étant les fruits de processus distincts les uns des autres. Elles permettent de voir également qui étaient les condamnés, quelle était leur sociologie, les élites étant nettement plus vulnérables que les ouvriers et ouvrières.

    La société soviétique apparaît plus concrètement, avec sa relation avec le pouvoir, mais également les relations de ses différents corps les uns avec les autres. Ainsi les cibles de la répression ne sont pas toujours décidées au sommet, mais peuvent provenir de réunions plénières de partis et de sans-partis (comme la « purge par en bas » de 1935). Les paysans dénoncés comme koulaks par les autres villageois ne sont pas toujours les plus riches, mais parfois les moins bien intégrés dans le kolkhoze ou dans la communauté. Les ingénieurs dénoncés comme saboteurs par les ouvriers sont parfois simplement mal aimés, ou inquiet de la désorganisation produite par le stakhanovisme…5

    Il est possible également d’en savoir plus sur le point de vue de la direction elle-même, sur son univers mental, sur sa perception des menaces et des difficultés. Staline ne peut plus être, dans l’état actuel des choses, considéré comme un « roi solitaire », mais au contraire ne peut plus être isolé de son équipe.6 Ces travaux redessinent les perspectives de compréhension des rapports de pouvoir au sein du Comité Central du PC(b)US. Les rapports sont plus ou moins tendus, plus ou moins conflictuels, plus ou moins confraternels… Mais surtout, une forme de pluralisme politique émerge, pluralisme dans les limites de la construction du socialisme. Si les fractions ont été interdites en 1921, il existe toujours des tendances et des clans.

    Dans les années 1930, par exemple, la ligne de fracture passe entre Molotov et Ordjonikidé, qui vont jusqu’à se confronter l’un à l’autre en plein congrès (1934), sur la question du rythme d’industrialisation. Plus tard, elle est entre Jdanov et Iejov, l’un pensant que les problèmes au sein du parti se résolvent par la hausse du niveau théorique et politique, l’autre par le fait de « démasquer » les traîtres. Staline, loin d’être un personnage faible, ne semble pas pourtant faire preuve d’un avis tranché sur l’ensemble des questions, s’en remettant à ses subordonnés.

    Surtout, alors que la doxa totalitaire en fait quelqu’un dont le pouvoir atteint un sommet dans la période 1945-1953, il se montre de plus en plus absent, chaque fois davantage isolé, et finalement presque sur le banc de touche après un XIXe congrès catastrophique pour la gauche de son équipe.

    1À ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse au post-modernisme https://unitecommuniste.com/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/

    2Stalin, national NKVD chief Ezhov, and highly placed NKVD operatives sincerely believed that the nation was riddled with plots and conspiracies. Rittersporn maintains that such theories were used by both the populace and those in power to explain the hardships of daily life and the chronic disfunctioning of the system, which were attributed to various conspiracies and sabotage. He intimates that this response was rooted in traditional rural beliefs that the machinations of evil spirits accounted for commonplace misfortunes. ( J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new perspectives, 1993, p. 7)

    3Sur cette question, nous ne pouvons que conseiller la lecture de Appendix: the Kirov assassination, dans Origins of the Great purges.

    4 The Stalinists never felt that they reallv control the country. Transportation and communication were poors, representatives were few in number, especially outside the cites. There was not even a telephonic line to the Soviet Far East until the 30s. In the relatively developed European part of Russia, most communication with party committees were by telegraph or letters delivered by on motorcycles. Mud and snow isolated numerous villages from with the regime for months out of the year. Local party officials lrequently interpreted and misinterpreted Moscow’s directives in suited their local purposes. The Central Committee complained y throughout the decade about the lack of « fulfillment of decisions  » and spent a great deal of time creating mechanisms to check up on miscreant and disobedient local leaders.

    Established regimes that rest on a base of general popular acceptance and consensual order do not need to resort to terror; they can rely on consensus (and/or hegemony in a Gramscian sense) to ensure stability and . As Pierre Bourdieu noted, « Once a system of mechanisms has Constituted capable of objectively ensuring the reproduction ut the order by its own motion, the dominant class have only to let the system the they dominate take its own course in order to exercise their domination; but until such a system exists, they have to work directly, daily, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy. » The Bolsheviks, even into the 1930’s never enjoyed this level of acceptance and constantly feared tot the safety of the regime. They could not simply « let the system they dominate take course » and felt that they had to work at it. They thought they had to « work directly, daily, personally, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy. » (J. Arch Getty & O. V. Naumov, The road to terror, Stalin and the self destruction of the bolsheviks, 1932-1939. ed.2012, p.15)

    5A ce sujet, il est plus que conseillé de lire Getty, J. A., & Manning, R. T. (Éd.). (1993). Stalinist terror : New perspectives. Cambridge University Press, qui compile plusieurs articles sur ces questions.

    6 Fitzpatrick, S. (2018). Dans L’équipe de Staline : De si bons camarades.

  • 100 millions sinon rien – sixième partie.

    100 millions sinon rien – sixième partie.

    Capitalisme ou socialisme ?

    Qu’est ce qui permet de différencier le capitalisme d’État du socialisme ? Finalement la question est plus complexe qu’il n’y paraît. En réalité, cette question est bien souvent sous-traitée. Elle est résumée parfois au fait que la propriété soit contrôlée par l’État. Or, la propriété juridique ne signifie rien seule. Les grands trusts d’État peuvent avoir un fonctionnement parfaitement capitaliste tout en étant propriété « publique ». Les nationalisations, par exemple, ne forment pas en tant que tel le socialisme. Sinon, la création des Reichswerke Hermann Göring en Allemagne Nazie, chargée de mettre sous la tutelle de l’État des secteurs stratégiques (et, le plus souvent, non rentables) seraient-elles un pas en avant vers le socialisme ?

    Le critère juridique ne suffit donc pas seul à pouvoir déterminer si nous sommes dans un capitalisme d’État ou dans le socialisme.

    La question du pouvoir politique se pose également. Elle est, en effet, fondamentale. Mais suffit-il que le Parti Communiste soit au pouvoir pour que ce soit le socialisme ? Non. La période de la NEP, par exemple, combinait un pouvoir politique aux mains du Parti Communiste d’Union Soviétique, mais également une structure économique très majoritairement capitaliste, dans lequel la propriété d’État n’était pas encore la forme dominante juridiquement parlant. Trotski, par exemple, dans ses thèses du IXe congrès de la IVe internationale, montrait son incompréhension de la chose : « Pour les marxistes, il n’y a pas de capitalisme sans classe bourgeoise au pouvoir, au sens économique du terme. Il n’y a pas de classe bourgeoise sans appropriation privée des moyens de production et du surplus social. »

    Ce syllogisme, finalement, peut être pris à l’envers, et rentrer en contradiction complète avec les positions de Trotski : Si la bourgeoisie n’est plus au pouvoir, au sens économique (en fait, il veut dire juridique ) du terme, il n’y a plus de capitalisme. Si la propriété juridique est transférée à l’État, le capitalisme est terminé.

    L’erreur du dogmatisme intemporel de Trotski (et de Boukharine) est de ne pas voir le socialisme comme un processus de transformation des rapports de production. Le socialisme est une période transitoire entre le capitalisme et le communisme, elle n’est pas un état stationnaire. Chez Trotski et Boukharine, la seule chose qui mesure l’avancée du socialisme au communisme est le développement des forces productive. Plus la production se développe, plus elle permet d’atteindre la société d’abondance qui caractérise le communisme.Mais le développement des forces productives, la croissance économique, seule, ne suffit pas. Elle n’est pas un critère suffisant.

    Or, ce qui détermine la construction du socialisme peut être résumé par des facteurs politiques : le pouvoir est entre les mains du prolétariat, au travers d’un parti communiste, sans que celui-ci soit obligatoirement le seul a pouvoir présenter des listes. Il ne peut cependant exister d’alternance entre différentes partis représentant différentes classes.

    Les points centraux sont les suivants :

    Ce qui permet fondamentalement de passer du capitalisme au socialisme c’est la lutte contre l’influence de la sphère du marché, de l’anarchie de la production, de la dispersion des moyens, mais également de l’accaparation des richesses produites par une classe sociale exploiteuse, juridiquement propriétaire ou non.

    En URSS, la lutte s’est faite principalement dans « Le Grand Tournant » abondamment critiqué, mais néanmoins incontournable. La collectivisation des terres était la condition sine equa non de la possibilité d’avancer vers le socialisme. Nous avons vu, plus haut, le problème de la conception trotskiste et boukharinienne de l’ouverture des ciseaux. Trotski préconisant l’expédition punitive ou un impôt spécial (en fonction de ses oscillations droitières/gauchistes), Boukharine ne voyait pas le danger Koulak et l’arme alimentaire.

    La rationalisation du travail commun, la possibilité de le mécaniser, de dégager des surplus sur la base desquels il était possible de générer des investissements, à leur tour permettant de lancer l’industrie industrialisante ne pouvait être une étape survolée. Il ne suffisait pas d’un impôt spécial comme le préconisait Trotski, mais il fallait bousculer l’ensemble de la question de la propriété terrienne. Ce bousculement devait se passer, selon l’esprit des directives, sur une adhésion basée sur la démonstration de la supériorité de la collectivisation sur l’agriculture individuelle et privée. Cependant, elle a été une vraie opération de lutte des classes, doublée, de plus, de difficultés énormes dans le contrôle de l’application des directives émanant du centre. C’est notamment ce qui explique la publication, en 1930, dans la Pravda, de l’article Le vertige du succès. Dans cet article, Staline critique les excès de la collectivisation et rappelle le principe de libre adhésion.

    La question de la planification économique contraignante et non indicative. La planification permettait de pouvoir réaliser des investissements importants dans la base d’une économie solide et d’une production industrielle rationnelle. Surtout, elle limitait ainsi, aussi, l’influence du marché en opérant un contrôle strict sur les marchandises produites. En Union soviétique, le lancement de la planification à pris un temps conséquent, les premiers travaux du Gosplan datant de 1921. Contrairement à ce que mentionne une certaine historiographie, le lancement de la planification en 1928-1929 ne correspondait donc pas à un caprice personnel de Joseph Vissarionovitch Staline, mais bien à l’aboutissement d’un processus considéré par la très large majorité du CC comme allant de soit. En revanche, la vitesse d’accélération était, quant à elle, un paramètre sur lequel Staline a joué, avec un certain volontarisme qui peut être critiqué ou encensé.

    La démonétarisation de la formation brute du capital fixe. Ce point est fondamental, dans le sens où il s’agit là du « véritable » capital. Il est constitué des infrastructures, des machines outils et des moyens de production primaires. Le fait que ceux-ci soient démonétarisés, conjointement avec la collectivisation de la propriété du sol, bouleverse le « schéma élargi de la reproduction du capital social ». Cela signifie que ce sont des cotisations des travailleurs qui contribuent à financer l’expansion économique. L’expansion économique se fait donc non pas dans le cadre du marché, mais contre le marché. Ainsi, les SMT (Stations Mobiles de Travail), qui doivent mécaniser l’agriculture, ne sont ni vendus ni loués, comme sous Khrouchtchev, mais donnés ou prêtés aux paysans, leur permettant d’accroître leurs rendements, permettant d’accroître les surplus vendus par l’État, finançant un cycle vertueux. Les difficultés que ce système a rencontré tenaient plus des aléas des récoltes, un problème parfois terrible, et d’un système de distribution qui souffrait de graves manques que du fond de l’affaire.

    Le monopole d’État du commerce extérieur, le contrôle administratif des flux de capitaux, la maîtrise de la balance budgétaire et des paiements courants, ainsi que de la balance commerciale sont des critères également fondamentaux. Ils permettent de maintenir une économie saine, non menacée par l’inflation, mais également de ne pas tomber sous une pression des marchés extérieurs ou de la dette. L’URSS a toujours tenté, là aussi, avec des difficultés parfois grandioses, de pouvoir maintenir ce contrôle. Même malgré cela, l’Union soviétique, qui devait se fournir à l’étranger pour certaines technologies et certains produits, a subi la pression de l’arme économique. C’est notamment cette pression de créanciers qui a obligé l’URSS a devoir accentuer des exportations de produits agricoles ou de matières premières à des moments où la situation était difficile.

    Du point de vue des individus, la question de la thésaurisation et de la spéculation par les personnes physiques et morales était une lutte. Ainsi, l’achat-revente de biens de consommation était interdit – et lourdement condamné – en URSS. Cela n’a pas été sans difficultés étant donnés les défaillances d’un service de distribution qui devait être inventé de A à Z. Cette répression du recel n’a pas été sans dommages collatéraux.

    De même, la question de l’échelle des salaires soulève un point terriblement épineux qui illustre toutes les contradictions du développement du système socialiste. Au fur et à mesure du développement des forces productives en URSS, de nouvelles fonctions sont apparues, qu’il a fallu caractériser et dont il a fallu définir les salaires. De même, une politique d’encouragement – et de promotion sociale – a été mise en œuvre, en particulier vers les ouvriers et les paysans ainsi que leurs enfants, pour l’accès à une éducation supérieure.

    Dans le même temps, le niveau de technicité plus important exigé pour le fonctionnement des infrastructures et des industries a poussé à ce que les experts soient de plus en plus importants, et donc, disposent, dans le cadre d’une lutte des classes interne comprise tardivement, d’un rapport de force vers le Parti.

    L’utilisation de stimulants matériels a donc été choisie comme base pour neutraliser les experts bourgeois et pour pousser à ce qu’une nouvelle génération d’experts-rouges apparaisse. L’idée étant que l’éventail des salaires plus important serait compensé par deux choses : la première, par le mouvement stakhanoviste, qui, contrairement à l’idée reçue, était un mouvement qi visait à ce qu’émerge, par l’émulation socialiste, une nouvelle génération d’ouvriers, capables de résoudre les problèmes techniques et l’organisation du travail par leur expertise, parfois empirique. Cependant, là aussi, des stimulants matériels étaient employés.

    La seconde partait d’un bon sentiment, mais était le reflet d’une erreur de conception grave. Grave, mais non comprise ni par Trotski et encore moins par Boukharine. Dans l’idée de la direction soviétique, les inégalités étaient tolérables, même si elles tendaient à s’élargir avec le développement, parce qu’elles étaient jugées « factices ». Factices dans le sens où elles ne dotaient pas de capital et ne permettaient qu’un accès prioritaire aux produits de consommation (par l’entremise des problématiques magasins spéciaux.)

    À la base, il était considéré que le développement des forces productives, permettant, à l’issue de plusieurs plans quinquennaux, de pouvoir améliorer la production et la productivité, permettraient de pouvoir peu à peu supprimer le caractère prioritaire de l’accès aux biens de consommation, en faisant en sorte que chacun en ait plus que ses besoins. C’était, en dernière instance, uniquement sous l’angle du développement des forces productives qu’était comprise la marche vers le communisme.

    Ce qui n’était pas compris était la question de la primauté de la lutte politique. Or, tout aussi relativement privilégiés qu’étaient ces corps, ils possédaient néanmoins des conceptions politiques, parfois même inconscientes ou sous-jacentes, qui allaient vers l’idée qu’il fallait une normalisation, un plus grand nombre de biens de consommation – surtout pour eux – et que les rigueurs de phalanstères devaient êtres remise au passé. Cela demande d’ouvrir une brève parenthèse sur un point qui, par la suite sera essentiel : la question du point de vue des acteurs, y compris de la restauration du capitalisme.

    Nous ne pouvons pas penser sérieusement un seul instant que, quel que soit le point de vue qu’on puisse porter sur le contenu de leurs écrits ou de leurs actes, ni Zinoviev et Kaménev, ni Troski, ni Boukharine, ni Khrouchtchev ne voulaient restaurer le capitalisme d’une manière consciente et assumée. Au cours des grandes purges, l’accusation n’est d’ailleurs jamais ressortie, quoiqu’en ait prétendu Trotski. Cependant, les logiques politiques que ces différents personnages développaient ou ont appliqué amenaient à cela, parce qu’elle sapait économiquement et politiquement la base de la dictature du prolétariat. Certains, comme Trotski ou Boukharine, préconisaient des reculs face à une politique jugée aventuriste, ou étaient prêts à des concessions pour permettre leur retour. Cependant, ces concessions étaient vues comme étant le moyen de pouvoir avancer par la suite. Seulement, les moyens de la fin emmenaient droit dans le mur, et ont, d’ailleurs, in fine mené à la chute de ce qui avait été construit.

    Il ne s’agit pas d’exempter la direction stalinienne de ses erreurs de compréhension ou d’action. Il est cependant douteux que quiconque, parmi les prétendants à la direction, puisse avoir proposé quelque chose, qui, dans on fond, était supérieur.

    Parmi le travail de sape, les experts et une certaine technocratie a effectivement appuyé vers la modération et vers la restauration, sans parfois même s’en rendre compte. Ces groupes sociaux, autour des ingénieurs, autour des chefs, autour des membres de l’appareil, n’ont pas forcément sciemment conspiré pour faire chuter le socialisme et le remplacer graduellement par des rapports capitalistes. D’ailleurs ceux qui ont le moins conspiré (Khrouchtchev, Kossyguine, Mikoïan) sont ceux qui ont réussi. Ils ont simplement déclaré finie la lutte des classes, et accomplie la mission de construction du socialisme vers le communisme. Cependant, là où Staline disait que celui-ci serait le jour où « le pain serait gratuit », les Khrouchtcheviens ont considéré qu’il était grâce à l’introduction de nouvelles normes de fonctionnement, de direction et d’intégration des Démocraties populaires dans une « division internationale socialiste du travail. », qui, en réalité, a développé un échange inégal entre l’URSS et les République Populaires, facilitant, la aussi la résurrection du capitalisme.

    Derrière la déstalinisation se trouve une définition en creux du socialisme : elle est par ce qui a été liquidé : SMT, remplacées par des locations ou des ventes, libéralisation de la gestion des entreprises, sous prétexte de développer les forces productives, réforme monétaire introduisant la rentabilité dans les services démonétarisés… Etc. La lutte contre les déviations et les dérives s’est éteinte. Les mêmes qui entrent en poste sont Nikita Khrouchtchev sont quasiment toujours là en 1985, voire en 1991.

    Cela avait-il été compris pas Staline ? Probablement, de manière confuse, à la fin. C’est l’essence même des Problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), dans lequel Staline explique les risques de restauration.

    Il ne faut pas non plus sous estimer la difficulté de pouvoir résoudre les contradictions au sein du peuple, ce qui était un des objectifs de la révolution. Il n’est pas possible de faire l’impasse sur un paradoxe : Le parti était infiniment plus avancé que la société soviétique dans son ensemble, en particulier dans les RSS les moins économiquement et socialement développées. Les tentatives de pouvoir relâcher la bride sur la société (que nous aborderons plus loin) ont finalement laissé un appui plus important à des franges, sinon réactionnaires, néanmoins nettement moins progressistes que le Parti. Cette partie de la population, vers laquelle l’imminence de la guerre obligeait à des concessions, est responsable d’une apparition d’un certain conservatisme social dans le milieu des années 30, contrecoup des positions particulièrement progressistes des années 20, et, surtout, libérales en termes de mœurs. D’ailleurs la question de la constitution de 1936 et de l’avortement sont les deux principaux débats publics organisés par le Parti, d’après Sheila Fitzpatrick (Le Stalinisme au quotidien). Il est faux de dire que tout fut imposé d’en haut. Paradoxalement, une société plus démocratique n’a pas forcément signifié une société directement plus progressiste.

    De même, un certain durcissement dans la condition sociale (augmentation du temps de travail, création du livret ouvrier) sont des questions qui trouvent leur explication sous le poids de la guerre. Dans ses 140 entretiens, Molotov, qui justifie sans le moindre problème la répression et les purges, se désole du durcissement social d’avant-guerre, injuste selon lui, mais, hélas, obligatoire.

    Comprendre la répression en URSS passe par cela, par déterminer si Staline construisait le socialisme ou, comme le dit Trotski, les anarchistes, ou les libéraux, s’il avait trahi un idéal. Il existe toujours une part d’acte de foi dans cette démarche, croire ou ne pas croire à l’intention ? De nombreuses propositions de grilles de lecture expliquent tout par la conspiration stalinienne pour le pouvoir, n’expliquant, au final, pas grand-chose. Les tâtonnements de la direction soviétique pour chercher une voie pour avancer révèlent une chose : tout n’était pas maîtrisé. Mais les incompréhensions, et les erreurs -il y en eut légion ! Sont plus le reflet du fait qu’il s’agissait de pionniers qui découvraient les règles d’un jeu particulièrement dur, où le moindre faux pas se payait en fleuves de sang. Les côtés paradoxaux de la construction du socialisme ne doivent pas servir pour chercher la bataille dans le détail. Nombre d’entre eux, ainsi que des erreurs, ont été montés en épingle pour condamner l’ensemble. Cependant, dans sa structure, l’État soviétique est incomparablement plus socialiste en 1953 qu’en 1928.

    La question de ce qui est défendable ou non est donc soumise à cela. Nous considérons que nous pouvons retenir certaines bornes. Deux phases marquent l’histoire de la Russie révolutionnaire et de l’Union soviétique. Une, de 1917 à 1956 (globalement) dans laquelle l’Union soviétique et sa direction tentent de construire le socialisme. La seconde, 1956 à 1991 est une phase descendante, dans laquelle les rapports de production tendent davantage à devenir à nouveau capitalistes. La frontière est définissable d’un point de vue politique. Elle se caractérise par plusieurs événements : le XXe Congrès du Parti communiste, en 1956, l’exclusion du « groupe anti-parti » en 1957, le XXIe et surtout le XXIIe congrès du Parti Communiste, qui ont confirmé et aggravé les orientations de 1956, puis la rupture sino-soviétique.

    Elle est plus difficile à déterminer d’un point de vue économique, car des processus sous-jacents sont apparus en avant de ces bouleversements politiques et leur ont permis de naître. De même, par la suite, le révisionnisme soviétique ne s’est pas imposé du jour au lendemain, et une partie de l’appareil, comme de la population, s’est opposée à ces processus.

    Cependant, les réformes monétaires et la réforme de Libermann, qui introduisit à nouveau les questions de rentabilité et la monétarisation des échanges sont des étapes fondamentales. A l’issue de cela, la sphère d’influence du marché s’est regonflée, elle redirige, tandis que la lutte contre la bureaucratie et les accapareurs s’est éteinte.

    Faire le tri n’est pas simple, il existe trois attitudes possible : la première est celle qui consiste à expliquer pourquoi la répression était nécessaire dans le cadre de la lutte des classes aiguë qui se déroulait en URSS.

    La seconde à expliquer pourquoi elle a pris des formes qui pouvaient être néfastes, erronées, voire dramatiques dans certains cas, tout en étant, néanmoins, conçues dans le but de faire avancer la lutte des classes.

    La dernière à déclarer que certaines manifestations de la répression étaient des erreurs manifestes, indéfendables en tant que telles, l’exemple typique étant juin 1953 en Allemagne de l’Est. La très large majorité des actes militaires commis par l’Union soviétique après 1956 peut rentrer dans cette catégorie.

    Cependant, faut-il déjà savoir ce qu’elles recouvrent.

  • 100 millions sinon rien. Partie 5

    100 millions sinon rien. Partie 5

    Que s’est-il passé en Union soviétique ?

    -L’image de couverture est une photo des actualités italiennes montrant Léon Trotski visitant les ruines de Pompéi en décembre 1932-

    Il est parfaitement entendable que, sur le plan strictement moral, toute idée de répression puisse apparaître comme indéfendable, comme se basant sur l’injustice, comme infligeant des malheurs à de pauvres hères. Poussé à l’extrême, le raisonnement qui vise à considérer qu’il faut éviter toute répression finit par déboucher sur le fait que, en dernière analyse, mieux vaut ne rien faire. Le bilan humain du capitalisme, dans notre pays, impérialiste, nous apparaît plus doux, plus humain, que la terrible lutte des classes poussée à son paroxysme.

    C’est un fait indéniable, en apparence. Seulement il se base sur un point de vue, une nouvelle fois, d’habitant d’un pays exploiteur, dominateur. Qui plus est, possédant, notamment grâce à la lutte sociale, un nombre incroyable d’avancées sociales. Ces avancées sociales nous laissent miroiter le fait que notre situation est une situation générale, qui est, sous le capitalisme, possible d’étendre à l’ensemble de l’humanité. Or, la bourgeoisie œuvre, inlassablement, à liquider ces avancées sociales. De plus, celle-ci n’existe que parce qu’elles sont basées sur l’exploitation et la domination sanglante sur le reste du monde, tout comme sur une surexploitation des ressources naturelles.

    En dernière analyse, même s’il s’agit d’un choix terrible, le rejet par principe du fait de se heurter frontalement au système capitaliste, à l’impérialisme, n’est pas seulement une capitulation. Il est, également, le fait d’accepter que la mort emporte un nombre encore plus grand de vies humaines, voir compromette la possibilité de survie de l’humanité sur Terre, uniquement dans le but de mener une hypocrite politique de l’autruche.

    Il serait malheureusement naïf de croire que la bourgeoisie, en particulier la grande bourgeoisie, puisse également, d’elle-même, changer et accepter de mettre fin à l’exploitation de l’humanité et de la nature. Classe en concurrence avec elle-même, la bourgeoisie n’accepte pas de reculer d’un seul centimètre si elle considère que cela pourrait la priver d’un marché important ou d’investissements profitables. Reculer signifierait laisser la place à des concurrents et, donc, travailler à sa propre chute. De même, elle n’accepte pas de céder sous la pression populaire sans qu’elle soit contrainte, pieds et poings liés, à le faire. La loi et l’État bourgeois sont la pour garantir son ordre, et elle n’hésite pas à s’en affranchir lorsque ces cadres ne suffisent plus à la protéger. Mise au pied du mur, la grande bourgeoisie préfère « Hitler au Front Populaire ».

    Le fait d’avoir perdu face à la révolution ne suffit pas à la faire désarmer et renoncer à ses désirs de retrouver l’Éden dont elle a été chassée. La lutte des classes n’est pas abolie par la révolution, elle est au contraire un point de bascule dans lequel les exploités et les opprimés prennent l’ascendant sur les exploiteurs et les oppresseurs. Mais cet ascendant ne signifie pas victoire définitive. Elle signifie au contraire exacerbation de la lutte, tant au sein du pays où la révolution a eu lieu que dans le monde.

    De même, la réduction des contradictions entre campagne et ville, entre travail manuel et intellectuel, entre encadrement et exécution… ne se réalise pas d’une manière souple et douce, mais représente, là aussi, une lutte constante, exigeant une vigilance de chaque instant.

    Or, l’intégralité de ces aspects, les pionniers de la construction du socialisme ont dû les découvrir et y faire face, non dans le calme et le confort d’un salon de discussion, mais dans la réalité concrète, courant à chaque instant le risque de voir s’effondrer l’intégralité de la construction.

    Pourtant, malgré cela, l’histoire de l’Union soviétique n’est pas que l’histoire de sa répression. Les anticommunistes, qu’ils se revendiquent de droite ou de gauche, se sont focalisés cependant sur cette question, au point d’en faire l’un des sommets d’un triangle, dont les autres sont la misère et le totalitarisme.

    Le procès d’intention : que voulait la direction de l’URSS ?

    Fondamentalement, la manière dont on peut interpréter l’histoire de l’URSS et des pays socialistes dépend d’un paramètre essentiel. Ce paramètre est le fait de considérer que la direction de ces pays voulait construire le socialisme et le communisme. Il s’agit d’une question épineuse, dans le sens où elle est le plus souvent réglée par un acte de foi. Une foi qui a été, cependant, nourrie de manière savante par une Éducation Nationale aux ordres, mais également par toute une littérature anticommuniste, qu’elle soit de « gauche anti-totalitaire » ou de droite réactionnaire.

    Les anarchistes, par exemple, tendent à poser une analyse idéaliste sur la question du pouvoir soviétique. Ils affirment que la direction de l’URSS se battait pour « le pouvoir ». Ce « pouvoir » reste mystique, il flotte au-dessus de la lutte des classes, il est un graal immatériel, une fin en soi, non un moyen de réaliser quelque chose.

    Cette analyse manichéenne rejette, au nom du refus du pouvoir, les moyens de détruire celui de la bourgeoisie, mais, également, les moyens d’analyser les rapports de domination qui se construisent dans les lieux « autogérés ». Au nom de l’abolition du pouvoir, les formes les plus réactionnaires et les moins démocratiques de celui-ci sont acceptées comme faisant partie d’un mode de fonctionnement horizontal.

    Le rejet des moyens (organisationnels) de parvenir aux fins (politiques) trahit, en réalité, le caractère profondément réformiste de l’anarchisme, qui, au mieux, voit les choses sous l’angle de l’économisme. La grève générale, en asséchant le fonctionnement de l’économie capitaliste, est censée la faire tomber en morceau et permettre à leur vision du socialisme de triompher.

    Selon eux, il aurait fallu, probablement, où céder immédiatement le pouvoir au peuple tout entier, sans prendre en considération les classes sociales qui le compose et les rapports qu’elles peuvent nouer les unes avec les autres. Il aurait fallu abolir le pouvoir et sa forme d’expression, l’État. Certains défendent le fait qu’il aurait fallu revenir à de petites communautés autogérées, faisant abstraction du fait fondamental que « la petite production engendre le capitalisme et la bourgeoisie constamment, chaque jour, chaque heure, d’une manière spontanée et dans de vastes proportions. » (V. Lénine : La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)). Ou alors, encore, il aurait fallu attendre de gagner la majorité de la population, que les individus changent d’état d’esprit et qu’ils soient prêts à accepter le communisme immédiat. De ce point de vue là, quel que soit la radicalité des moyens mis en œuvre – et les anarchistes de l’époque ne reculaient devant rien – ils n’en demeurent pas moins qu’en ne posant pas la question du pouvoir et de la dictature démocratique du peuple sur ses ennemis, ils sont réformistes.

    Les réformistes assumées, quant à eux, rejettent, au nom de la non-violence ou du respect de la légalité, le principe de la révolution. À partir de ce moment, ils se positionnent, de facto, dans le giron d’un maintien des choses en l’état.

    Ceux qui défendent le fait que Trotski ou Boukharine auraient représenté un choix nettement meilleur, ou qui accusent la direction du PC(b)US d’avoir « trahi », quant à eux, posent des questions différentes qui méritent réponse.

    Celle de Boukharine s’évacue à la fois rapidement et péniblement en même temps. Rapidement car la ligne défendue par celui-ci était clairement capitularde et propre à restaurer rapidement le capitalisme en URSS. Elle était fondamentalement droitière dans le sens où elle sous-estimait les difficultés qu’il pouvait y avoir au fait de laisser les Koulaks se développer.

    Le scénario Boukharine aurait été celui de l’accaparement des ressources agricoles par les Koulaks, de la hausse spectaculaire des prix, de la famine, mais, également, de la prise de pouvoir des paysans aisés. Bien que l’histoire les dépeigne comme des éternelles victimes, il est important de ne pas oublier qu’ils agissaient, agitaient la population et la paysannerie, en utilisant notamment les vieux liens féodaux qui existaient toujours, dans le but de lutter contre le gouvernement soviétique. Les travaux de M. Tauger sur la famine en URSS montre que celle-ci pointait avant la collectivisation, en 1928, du fait de l’accaparement des ressources. La collectivisation était une réponse à cette expression de la lutte des classes.

    De même Boukharine aborde sans principe la question de l’ouverture aux capitaux étrangers et l’assouplissement du monopole du commerce d’État ( Trotski également partageait d’ailleurs ce point de vue. )

    Dans l’esprit de celui-ci, le socialisme était déjà réalisé sous la NEP, et les classes existantes n’avaient plus d’antagonisme. De ce fait, la transition n’a plus lieu d’être. Finalement, le développement économique est réalisé par une technocratie planificatrice et la politique ne joue plus de rôle de premier plan. La question de la lutte des classe est donc remise au placard. En ce sens, il est le précurseur des révisionnistes, comme Tito, Nikita Khrouchtchev et Deng Xiaopping.

    Là où l’histoire se complique, c’est sur l’activité de Boukharine après sa disgrâce. Il y a dix ou quinze ans de cela, probablement, il aurait été difficile d’avancer de manière assurée qu’il a agi dans le but de nuire à l’État soviétique et à sa direction. Aujourd’hui, une historienne comme S. Fitzpatrick reconnaît qu’il existe deux possibilités : au « pire » des cas, le gouvernement soviétique était persuadé que Boukharine agissait contre lui en employant des méthodes criminelles, dans le « meilleur » des cas, Nicolas Boukharine agissait réellement de manière criminelle contre l’État soviétique. Le scénario retenu dans Dans l’équipe de Staline (2018) étant celui de la prophétie auto-réalisatrice, à savoir que Boukharine a été poussé par sa disgrâce et sa propre croyance en son élimination a agir dans le sens d’une défense « active ». Nous reviendrons dessus dans la dernière partie de l’article.

    Trotski et le défaitisme permanent.

    Trotski est un cas différent. D’une part, quasiment personne ne se revendique Boukharinien et défend avec véhémence les conceptions boukhariennes, ou non consciemment. En revanche, les trotskistes existent, du moins dans les pays occidentaux, ils ont une audience et pignon sur rue quant à leurs opinions. Les manuels d’Histoire, en particulier, se sont fait l’écho de ses conceptions et ont contribué à façonner une image bohème, romantique, de Trotski.

    Trotski, de plus, est pratique. Il permet d’affirmer un « communisme mais… » qui évite d’avoir à faire ce que nous faisons ici, c’est-à-dire répondre sur le fond sur le bilan soviétique. Il permet d’écarter d’un revers de la main le bilan, et de le rejeter sur la responsabilité d’un être – supposé – vil et pervers.

    Le but de la brochure n’étant pas de décortiquer le programme trotskiste et ses failles, ni le fait que le mouvement trotskiste ne puisse guère s’enorgueillir de succès, mais de répondre simplement à certaines choses quant à sa position sur la question de l’URSS.

    Le programme de Trotski est relativement triste, en réalité. Pour Trotski, il n’y a pas de vrai socialisme possible. La paysannerie est une masse arriérée et réactionnaire, donc seule l’ouverture économique et la technocratie peuvent permettre de tenir en attendant l’hypothétique révolution mondiale. Finalement, dans le débat avec Boukharine, il porte une vision gauchiste, surestimant les difficultés. Mais hormis cela, les deux routes se rejoignent : l’une est celle du « tout va bien, continuons », l’autre est le « tout va mal, capitulons ».

    Dès 1917, il pronostique sur la défaite de la révolution : « Il n’y a aucun espoir que la Russie révolutionnaire, par exemple, puisse tenir face à l’Europe conservatrice. » (Programme de Paix, 1917). En 1926, il disait encore : « Il était clair pour nous que la victoire de la révolution prolétarienne est impossible sans la révolution mondiale internationale. » (Discours à la XIVe conférence du PC de l’URSS). En clamant qu’il est impossible de pouvoir réaliser le socialisme et la révolution sans la révolution mondiale, Trotski, finalement, annonce qu’il faut abandonner.

    D’autres exemples parsèment ses ouvrages, tandis qu’il ne finit par reconnaître son erreur – si l’on peut dire – qu’en 1939, dans le programme de transition, qui marque l’apothéose de sa transformation en réformiste.

    Au moment de la NEP, dans un pamphlet servant à attaquer Zinoviev et Kamenev, il résume la question du développement économique de l’URSS, dans Le cours nouveau, à « une connaissance des conditions du marché et des prévisions économiques justes ». La question de la collectivisation lui échappe d’ailleurs au point qu’il la qualifie de « débat littéraire ». Dans les faits, il ne l’a jamais prônée.

    Une certaine historiographie, conciliante, lui vaut d’être considéré comme la victime d’une terrible cabale de la part de Staline, présenté comme un être terrifiant. Ironie de la chose, lorsque, à la suite de la publication de son pamphlet, il est menacé d’exclusion par Zinoviev, c’est Staline qui s’oppose à cela.

    Mais la raison fondamentale de son exclusion revient tant à l’irrespect forcené qu’il pouvait avoir, lui et sa clique, pour les statuts du Parti tant qu’à ses déclarations putschistes formulées en mai 1927, dans laquelle il déclare notamment qu’en cas de guerre, le rôle des révolutionnaires serait de renverser le gouvernement pour assurer la défense de la révolution. (Dans la plate-forme des 83). Même depuis l’exil, Trotski a persévéré dans sa condamnation de tout ce qui touchait à la construction du socialisme en URSS. Cela mérite également qu’on s’y attarde un moment.

    Trotski avait analysé l’existence d’une crise, dite crise des ciseaux. Elle se caractérise par l’accroissement entre l’augmentation des prix des productions industrielles et la baisse des prix des denrées agricoles. Les Koulaks, qui étaient les seuls paysans à bénéficier de surplus agricoles appréciables, thésaurisaient leurs grains tant que les prix restaient bas, menaçant les villes de ne plus être alimentées. D’autant que l’industrialisation du pays demandait une hausse de la population urbaine, donc demandant des surplus conséquents pour alimenter les villes.

    Trotski stigmatisait les Koulaks dès 1924, c’est en ce sens qu’il s’est forgé une réputation «de gauche ». Mais la réalité est qu’il a jugé tous les paysans sous cet angle là, en ne leur accordant pas le moindre crédit. L’élégant Trotski était particulièrement acerbe quant il s’agissait de pourfendre le « moujik ». Dans « Bilan et perspectives » Trotski s’exprime ainsi « Il n’importera guère que la paysannerie le fasse [Se rallier à la démocratie ouvrière] avec un niveau de conscience pas plus élevé que lorsqu’elle soutient le régime bourgeois. » tandis que dans la préface qu’il s’écrivait en 1922 (charité bien ordonnée…) à son ouvrage 1905, il écrivait :  « l’avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Cela devait l’amener à des collisions non seulement avec tous les groupes bourgeois qui l’auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses paysannes dont le concours l’aurait poussée vers le pouvoir. Les contradictions qui dominaient la situation d’un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l’immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan international, sur l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale. »

    A ses yeux donc, l’alliance promue pas Lénine entre les ouvriers et les paysans ( « je m’opposais à la formule « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », car elle avait, selon moi, le défaut de laisser en suspens la question : à laquelle de ces deux classes appartiendra la dictature réelle. » La révolution permanente.) est une chimère qui ne peut tenir. Son mode de résolution de la question paysanne est d’ailleurs brutal. Il est sous l’action d’expéditions punitives, de la soumission et de l’écrasement de la paysannerie, dont Trotski semble se délecter au plus haut point.

    En dernière instance, ni Boukharine, ni Trotski n’ont une analyse de classe de la question paysanne. L’un la voit tout entière comme une amie, l’autre comme un magma hostie qu’il faut dompter par la force.

    Cependant, après sa défaite, il avait prédit que Staline, en tant qu’ « agent des bureaucrates et des Koulaks », maintiendrait la NEP. Dommage. L’historienne américaine Sheila Fitzpatrick décrit ainsi ce que fit Staline du pouvoir, une fois que les fractions furent liquidées « Que faire du pouvoir ? La réponse de Staline fut simple et surprenante : la révolution. » (P. 67 Dans l’équipe de Staline, 2018). La collectivisation, lancée par le gouvernement soviétique, sous le nom de « Grand Tournant » a ainsi dérangé les plans du théoricien. Or, les conditions et la situation de 1929 n’étaient plus ceux de 1924. La situation était mûre du fait du développement de la lutte des classes.

    Car la collectivisation est une affaire de lutte des classe. Trotski, de ce point de vue, s’est contenté de la peindre comme un hold up bureaucratique.

    Ironiquement, lorsque Staline adopta la collectivisation, donc, dans une certaine mesure le fond du programme de Trotski, celui-ci, pour persister dans son rôle d’éternel chef de « l’opposition », s’est mis à adopter les positions de Boukharine : dissoudre les kolkhozes et les sovkhozes. Même l’historien trotskiste Isaac Deutscher reconnaît sans peine que « les différences entre les bolcheviks de droite et de gauche s’estompaient et s’oblitéraient. » (The prophet outcast, 1963) Soudain, l’apôtre de l’industrialisation à marche forcée s’est converti a une transition réformiste et pacifique entre le capitalisme et le socialisme. Pour reprendre une nouvelle fois les mots de I. Deutscher « Quand il envisageait les problèmes soviétiques intérieurs, l’auteur de la ‘révolution permanente’ était en un sens un réformiste. ».

    Cela ne signifie pas que la collectivisation se soit faite sans erreurs et sans à-coups, erreurs sur lesquelles les continuateurs de la construction du socialisme, que cela soit en Albanie ou, surtout, en Chine, se sont exprimés.

    Cependant, ces problèmes ne sont pas une réfutation de la nécessité de celle-ci et de la possibilité de la réaliser. Mais Trotski avait déjà, alors, changé son fusil d’épaule. De même, la question de la planification lui apparaît désormais hérétique. « si l’on se propose de construire la société socialiste à l’intérieur de limites nationales, cela signifie qu’en dépit de succès temporaires on freine les forces productives, même par rapport au capitalisme. C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de toutes les branches économiques sans tenir compte des conditions géographiques, historiques et culturelles du pays qui fait partie de l’unité mondiale. Si, malgré cela, les créateurs et les partisans de cette doctrine participent à la lutte révolutionnaire internationale (avec ou sans succès, c’est une autre question), c’est parce qu’en leur qualité d’éclectiques incorrigibles, ils unissent, d’une façon purement mécanique, un internationalisme abstrait à un socialisme national utopique et réactionnaire. » (La révolution permanente.)

    « L’exemple d’un pays arriéré qui, par ses propres moyens, aurait réussi à établir une puissante société socialiste dans l’espace de plusieurs « plans quinquennaux » porterait le coup de grâce au capitalisme mondial et réduirait au minimum, presque à zéro, les frais de la révolution prolétarienne mondiale. (La révolution permanente) Il est amusant de voir que sous Trotski pointe Nikita Khrouchtchev et sa conception de la coexistence pacifique.

    Incapable d’analyser les choses de manière correcte, Trotski est resté dans une condamnation de l’URSS, mais sans jamais pourvoir l’expliquer. Après la collectivisation, son obsession personnelle de Thermidor ne peut plus trouver sa base dans la question des koulaks. (« Le problème de Thermidor et du bonapartisme est dans son essence le problème koulak » (Lettre à Boris Souvarine, 1929))

    La solution de la condamnation est donc celle de la bureaucratie. Mais qu’est-elle ? Est-elle comme il le dit à un moment, au-dessus de la lutte des classes ? Est-elle bourgeoise ? Est-elle une déformation prolétarienne ? Les différentes chapelles du trotskisme ont chacune saisie la question avec les variantes qu’on peut retrouver encore aujourd’hui. Dans L’État ouvrier, Thermidor et bonapartisme, elle est « un instrument mauvais et coûteux – de l’État socialiste ». Plus tard, à la fin de sa vie, il en fait un outil de la restauration du capitalisme, tout en disant que la « contre-révolution stalinienne » l’a déjà réalisée… Plus probablement, il n’en sait rien.

    Tout le monde était contre la bureaucratie. En revanche Trotski ne cachait pas son amour pour les experts bourgeois, militaire comme civils. L’anti-bureaucrate forcené ne voyait pas dans la question de l’expert une question de classe. Probablement, car il en faisait lui aussi partie, que cette atmosphère bourgeoise l’entourait.C’est là où se porte aussi un regard de classe, qui résonne principalement dans l’œuvre narcissique qu’est ma vie.

    Il y voit les bureaucrates comme des êtres ignares, grossiers, incapables et sales. Il ne portait d’ailleurs pas un regard différent sur Staline, qualifié de grossier, d’inculte. Aujourd’hui, le regard de l’avocat sur le prolétaire Géorgien serait-il défendu de la même manière ? Ce fond culturel persiste dans la manière dont, après avoir jeté par-dessus bord les tentatives d’analyse de classe, démenties par la réalité, Trotski s’est déshonoré définitivement en recourant à l’ad hominem.

    Incapable de pouvoir porter un regard sur l’URSS, il s’est réduit à végéter dans l’alpha et l’oméga du trotskisme: se vouer à sa destruction. S’il n’a su rallier quiconque parmi les délégués, si même la plupart de ses alliés ont fini par le lâcher, c’est uniquement car ses thèses ont été débattues et battues.

    Pour clôturer sur cette question, Trotski (et les trotskistes d’une manière générale) sont allé chercher des appuis là où ils le pouvaient à l’époque des années 1930 et dans l’après-guerre. Ce n’était pas là où le progressisme se montrait le mieux loti. Dans l’âge de la Révolution permanente une anthologie de Trotski, Isaac Deutscher rapporte ce que celui-ci écrivait en 1940.Trotski changeait une nouvelle fois son fusil d’épaule pour, premièrement, prendre un discours humaniste petit-bourgeois : « Le socialisme n’aurait aucune valeur s’il n’apportait non seulement l’inviolabilité juridique, mais aussi la pleine sauvegarde des intérêts de la personnalité humaine. Le genre humain ne tolérerait pas une abomination totalitaire sur le modèle du Kremlin. »

    Anticipant, cette fois, Furet et Courtois, il qualifiait les États fascistes et les Etats socialistes de « phénomènes symétriques ».

    En 1940, dans un article posthume publié par la IVe internationale, il écrivait « Contre l’ennemi impérialiste, nous défendrons l’URSS de toutes nos forces. Mais les conquêtes de la révolution d’Octobre ne serviront le peuple que si celui-ci se montre capable de traiter la bourgeoisie stalinienne comme autrefois il traita la bureaucratie tsariste et bourgeoise ». Donc comme un ennemie de classe, face auquel il faudrait employer le défaitisme révolutionnaire.

    En 1937, il écrivait « Le besoin historique brûlant d’une direction révolutionnaire assure à la IVe internationale des rythmes de croissance exceptionnellement rapides de développement. » Kostas Mavrakis, dans Du Trotskysme, ajoute : « Trotsky n’avait pas tort d’établir un lien entre le développement rapide de la IVe et le besoin d’une direction révolutionnaire. Ses disciples actuels nous permettront de raisonner comme lui mutatis mutandis et de conclure, de la faiblesse persistante de leur mouvement depuis trente ans [50 maintenant], à son incapacité d’offrir le type de direction requis pour les masses révolutionnaires. »

    Or, avec le Programme de Transition, c’est l’inverse qui a été développé. Dans cet ouvrage, Trotski apporte finalement sa pierre finale à l’édifice trotskiste : il renonce à l’idée de révolution. Toujours avec cette absence de confiance dans les masses, particulièrement dans leur capacité à se saisir des questions politiques, Trotski élabore le fait que les révolutions ne sont pas possibles telles qu’elles.

    Il faut donc apporter une étape supplémentaire, réformiste et économiste. Si les masses voient que les revendications économiques sont irréalisables sous le capitalisme, supposément elles poseront la question du pouvoir. Le rôle des trotskistes est donc d’avancer ces revendications impossibles. Il est vrai que l’expérience des mouvements sociaux font naître la réflexion politique – l’exemple actuel le prouve – mais, à la différence du léninisme, le trotskisme considère qu’il ne faut pas porter l’explication politique, mais rester sur le terrain économique. En cela, le trotskisme est réformiste, mais également réactionnaire, car il s’oppose à la prise de conscience des masses et, au contraire, vise à les tirer en arrière.

    C’est ce qui explique les programmes syndicaux des partis trotskistes, encore aujourd’hui, et la plaisanterie pour ces organisations de se revendiquer de la gauche révolutionnaire.

    Cette conclusion à deux conséquences : 1) comme il faut qu’un programme économiste triomphe, les élections sont envisageables comme stratégie et non comme tactique. 2) comptant sur l’échec prévu des revendications économistes, les trotskistes se font, même à leur corps défendant, les agents du désespoir chez les masses, chez qui l’échec amène le plus souvent à se reporter sur le vote plus que sur la lutte. Les trotskistes, de gauchistes, finissent par devenir des apôtres de l’alternance politique.

    Au regard des conceptions défendues par les critiques contemporains de l’URSS, nous pouvons nous intéresser au fondement de la ligne suivie par la direction soviétique.

  • 100 millions sinon rien. Partie 4

    100 millions sinon rien. Partie 4

    Nous assumons tout.

    Poser la question cruciale du bilan, notamment humain, des expériences socialistes, est un sujet particulièrement complexe. Il impose de passer par un certain nombre de préalables fondamentaux. Faire l’impasse sur ces points ne peut qu’amener à des conclusions absurdes, comme celles que propose l’introduction du Livre Noir. Celle-ci est un exemple type de malhonnêteté. Elle est base sur l’amalgame de données imbéciles (les morts liés à l’opération Barbarossa imputés au bilan de Staline), sur une exagération constante des chiffres, mais aussi sur des principes douteux de « meurtres au second degré », allant jusqu’à intégrer les « enfants à naître » dont les parents ont été « tués » pour gonfler les statistiques. Mais surtout, la méthode de recherche consiste à traiter de manière intégralement isolée du reste du monde la question de la répression.

    Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, en prenant uniquement l’exemple de la France impérialistes, nous nous rendons vite compte que le bilan humain n’est pas forcément à l’avantage du « monde libre et démocratique ».

    Quoiqu’en disent les historiens et historiennes actuelles, l’histoire du communisme n’est pas un sujet neutre. Écrire sur les expériences socialistes revient à prendre position sur elles, sur leur légitimité, sur leurs succès, leurs réussites, leurs erreurs et leurs échecs. Elle revient également, et ce, à leur corps défendant parfois, à prendre position dans une bataille idéologique et sociale. Or, quoiqu’en disent ceux qui proclament le communisme comme mort et enterré, cette bataille demeure, à l’échelle mondiale, tout aussi vivante et brûlante qu’il y a un siècle.

    En témoigne la réaction de M. Lecaussin, dans son article, horrifié par le risque (in fine surestimé) de voir un candidat PCF dépasser les 5% aux élections électorales.

    Or, la neutralité, dans la lutte des classes, est impossible. Les historiens et historiennes jouent un rôle dans cette lutte. Mais la transmission, la vulgarisation et l’enseignement en joue un autre. Cette histoire-là, elle, est à charge. Elle n’est d’ailleurs pas l’apanage de la bourgeoisie de manière exclusive. La « gauche anti-totalitaire » la retransmet également sans vergogne. Diffuser les écrits du tsariste antisémite Soljenitsyne leur pose moins de cas de conscience que de diffuser les écrits marxistes, léninistes, ou maoïstes. Par un « étrange » phénomène, les trotskistes parviennent d’ailleurs souvent à se faire une place dans ces librairies libertaires, tout comme dans les bonnes grâces des rédacteurs de manuels scolaires.

    L’histoire telle qu’elle est apprise, telle qu’elle est diffusée, pose certains problèmes supplémentaires.L’ Le sensationnalisme, tout d’abord. Il faut vendre, et il est plus facile de vendre sur la base de couvertures dignes du Nouveau Détective que sur la base d’une analyse critique.

    La seconde est le fait que l’enseignement de l’Histoire répond à une commande de la part de l’État, où le caractère d’enseignement civique est retenu avant tout. L’histoire des expériences socialistes est utilisée comme un repoussoir pour permettre de faire adhérer aux valeurs républicaines et démocratiques de l’occident capitaliste. L’apprentissage de l’Histoire, qui créé un référentiel commun de valeurs et de conceptions communes, est conçu, là aussi, comme une machine anticommuniste.

    Mais, malgré cela, la vérité finit par remonter.

    D’un point de vue de données statistiques, il est nettement plus facile de couper court aux spéculations sur l’Union soviétique que sur tout autre État socialiste. C’est pour cette raison, et uniquement pour cette raison que nous nous focalisons sur celle-ci. Nous pouvons défendre politiquement la Chine, l’Albanie, ou d’autres, mais nous ne pouvons pas nous appuyer sur la même littérature, sur une quantité d’écrits aussi développée.

    En vérité, l’ouverture des archives a été un coup particulièrement dur, mais pas pour ceux auquel il était possible de s’attendre. L’école historiographique totalitaire a été celle qui a subi de plein fouet la révélation de ses trucages. Au contraire, l’historiographie sociale, mais aussi l’historiographie anti-révisionniste, en est, au contraire, sortie renforcée. Aujourd’hui, un grand nombre de mythes se dissipent.

    Empêtrés dans leurs mensonges, ces « historiens-propagandistes » ne pouvaient se renier. Ils ont alors accusé les preuves. Ainsi, Robert Conquest, l’un des grands architectes de cette thèse, s’est empressé de dénoncer ces archives comme truquées. Alexandre Soljenitsyne s’est placé à sa suite.

    Pourtant, près de trente ans après cette ouverture, force est de constater qu’il n’est plus possible d’ignorer ces chiffres. Prenons le temps de les connaître.

    Les véritables chiffres

    D’après Les victimes de la répression pénale dans l’U.R.S.S. d’avant-guerre : une première enquête à partir du témoignage des archives, écrit en 1993 par J. Arch Getty ; Gábor T. Rittersporn et Viktor N. Zemskov, les chiffres de la répression sur la période de 1921-1953, soit 32 ans, se présentent de la manière suivante : 799,455 exécutions et 1,473,424 décès. Il est important de souligner que la moitié des décès (560 000 environs) se produit durant les trois années terribles : 1941-1944, pendant lesquelles l’Union soviétique perd 27 millions de citoyens et de citoyennes face à l’invasion par la coalition dirigée par l’Allemagne nazie. À cette date, le taux de mortalité annuel est d’environ 17% par an. Ce chiffre est énorme, mais il est le reflet de la situation terrible de l’URSS à l’époque. Les autres années, le taux de décès reste aux alentours des 3%. L’ensemble amène le bilan du système carcéral soviétique à 2,272,879 personnes. Nous sommes loin des 7 millions de fusillés avancés par Anton Antonov-Ovseenko par exemple.

    D’autres aspects, comme la famine de 1921, celle de 1930 ou de 1947 posent des questions. Les réponses statistiques, là, sont difficiles à fournir. Toujours est-il que les chiffres ont dégonflé. Ils ont été revus de plusieurs fois à la baisse.

    Ces chiffres, surtout avant leur « dégonflage » ont été utilisés comme un fer de lance pour criminaliser le communisme. Ce n’est pas un hasard que des organisations d’extrême-droite comme « Jeune Nation », aujourd’hui dissoute, les aient affichés longuement. D’une part, ils servaient à dissuader de soutenir le communisme. D’autre part, ils ont été utilisés pour réhabiliter, en catimini, le fascisme et le nazisme. Ainsi, les fascistes ont insisté sur le fait que le nazisme ait tué « 6 millions de personnes », tandis que « Staline » en aurait tué 30 ou 40. Non seulement cette bataille des chiffres est stupide, mais elle est malhonnête.

    Le bilan du communisme utilisé pour défendre le nazisme.

    Elle est malhonnête car elle essaie de comparer deux choses qui ne sont pas comparables. Cette question a été le centre de l’Historikerstreit, la querelle des historiens Ouest-Allemands. Ce débat, à la base sur la question de l’exceptionnalité de la Shoah s’est porté par la suite sur une série d’autres questions. Ernst Nolte, historien allemand, avait ainsi lancé une thèse incendiaire, portée notamment par les milieux ultra-conservateurs, jusqu’aux néo-nazis. Cette thèse stipulait que le régime nazi n’avait été qu’une simple réaction au « meurtre de classe » orchestré par le communisme. « Auschwitz […] était avant tout une réaction engendrée par les événements destructeurs de la révolution russe […] la soi-disant extermination des juifs sous le Troisième Reich fut une réaction ou une copie déformée et pas l’acte premier ou un original. meurtre»

    Le but final de la démarche étant, on le conçoit assez aisément, de commencer par mettre sur le même plan le régime soviétique et le nazisme, puis, par la suite, pour réhabiliter le second. Nolte s’est retrouvé appuyé par le président américain Ronald Reagan, qui, le 18 avril 1985, présenta 49 Waffen-SS, tués par les Soviétiques au combat, comme des victimes du communisme. À cela s’est adjoint, également, un brûlot du trotskiste Jörg Friedrich Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945 (trad. Fr. l’Incendie. L’Allemagne sous les bombes, 1940-1945), lequel mettait sur le même plan Alliés et nazis, dans un éternel retour au « Ils se valent » de 1944.

    En France, ce sont des renégats du communisme, François Furet et surtout Stéphane Courtois, qui se sont fait les apôtres de cette thèse. Dans le Livre Noir, Stéphane Courtois se permet ainsi d’écrire : « La mort de faim d’un enfant de koulak ukrainien […] « vaut » la mort de faim d’un enfant juif du ghetto de Varsovie. »

    Ce qu’omettent de préciser ces propagandistes, est que, à l’exception des victimes directes de la répression (les 799,455 exécutions, nous verrons postérieurement le contexte dans lequel elles ont eu lieu), a aucun moment le but du régime soviétique fut de tuer. Aujourd’hui, il n’existe plus d’historien sérieux qui puisse affirmer, sans flancher, que l’intention de commettre un « génocide » qu’il soit « de classe » ou « national » ait été au centre de la collectivisation, des purges, ou des situations de famine. Même Nicolas Werth, qui reste lié, par son passé, à un certain paradigme totalitaire, se contente d’un « plutôt oui. » (L’histoire de l’URSS)

    De l’autre côté, nombre de démographes et d’historiens, français ou américains, rejettent désormais cette idée, et la renvoient dans le rayon des fantasmes anticommunistes. La vérité étant qu’un pensionnaire du Goulag, quelles que soient les conditions, avaient des chances nettement supérieures de survivre, d’être libéré et d’être réintégré dans la société soviétique.Dans Le stalinisme au quotidien, rédigé en 2002, Sheila Fitzpatrick consacre d’ailleurs une partie de son ouvrage à ceux qui étaient réhabilités. Dans le même temps, le démographe Alain Blum, dans Naître, vivre et mourir en URSS (2004), évoque cela d’une manière laconique, disant en substance « A ne vouloir parler que des morts, on en oublie les vivants. »

    Mais que signifient les chiffres ? Il est toujours désolant de présenter un bilan humain. Qu’il soit passé de 7 millions à 800 000 n’y change rien. Il ne le rend pas plus, en termes numéraires, justifiable. Il serait de dix fois moins qu’il serait tout aussi impératif de l’expliquer.

    Mais la question est, en premier lieu, politique.

    Elle pose la question de savoir pourquoi ce bilan humain a-t-il été lourd. Elle pose la question, également, de savoir s’il pouvait en être autrement. Le fait de tout assumer signifie aussi devoir aussi dire quand des erreurs ont été commises, quand des fautes, des insuffisances, des travers sont apparus. De savoir dire pourquoi ces travers ont parfois été payés injustement, par des fleuves de sang.

    Ultimement, ces expériences n’ont pas débouché sur une victoire. Ni l’URSS, ni la Chine, ni l’Albanie ou d’autres ne sont parvenues à franchir l’étape de la construction du socialisme.l’ Elles sont pourtant allées plus loin que toutes les utopies et que toutes les rêveries sur le chemin de l’émancipation de l’humanité.

    Expériences improvisées, elles ont dû faire face à des questions qui n’avaient jamais été envisagées auparavant. Elles ont donc dû expérimenter des voies pour permettre de progresser, non pas dans un environnement neutre, mais bien dans une hostilité internationale, dans une lutte des classes intense, avec une population qui, dans une large mesure, aspirait grandement à mener une vie normale et calme. Les difficultés ont été immenses : passer d’une organisation conçue pour la révolution à une organisation pour administrer un pays, faire face aux questions du développement économique, à la production, à la distribution…Combattre aussi les tentatives de restauration, l’inertie, la tendance à ce que le Parti se mue en petites chefferies… etc.

    Il nous appartient de les regarder en face pour comprendre comment et pourquoi ces échecs sont apparus. Aujourd’hui nous le faisons en portant un regard sur la question de l’Union soviétique.

  • Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » partie finale.

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » partie finale.

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche »

    Partie finale.

    La démocratie bourgeoise est le fruit d’un compromis. Son but n’est autre que d’être une soupape de sécurité et de donner une légitimité aux politiques de la bourgeoisie. Certes, des victoires temporaires ont été arrachées par la mobilisation populaire, mais elles n’avaient qu’un caractère de concession. Dans les faits, l’État, la démocratie, les élections sont architecturées par la grande bourgeoisie et pour la grande bourgeoisie. Croire qu’il est possible de gagner face à un adversaire qui détient toutes les cartes du jeu, qui détient, en plus, les grands moyens de communication, est se nourrir d’illusions dangereuses.

    Au final, le réformisme est plus utopiste que le fait d’opter par la voie révolutionnaire. Cette dernière est un chemin semé d’embûches, de souffrances, de problèmes, mais elle a une chance de gagner et de déboucher sur une transformation de la société. L’autre est pavée de lumière, de postes, de sinécures, de salons et de réceptions. Mais elle est une impasse complète. Elle ne mène qu’a la faillite, au compromis, à la compromission, même indépendamment de la volonté de ceux et celles qui tiennent cette stratégie pour juste. Tout réformiste, à la base, n’est pas pétri de malhonnêteté, mais sa stratégie l’y entraîne.

    Les populistes eux, ont déjà franchi cette ligne. Tels les magiciens, ils ne croient pas à la magie. Il ne s’agit plus de faire triompher une hypothétique transformation pacifique de la société, de mobiliser dans cette voie, mais bien, uniquement, d’accéder aux plus hautes sphères du pouvoir, pour s’y épanouir et diriger au nom d’un hypothétique intérêt national, intérêt, en vérité, de la bourgeoisie. Désormais, la moindre possibilité de mobiliser, y compris les plus réactionnaires, y compris les plus fausses, sont autorisées tant que cela sert le but ultime des populistes : servir « mieux » la grande bourgeoisie.

    Le but des communistes n’est pas de mieux gérer la société, de mieux gérer le capitalisme, de lui poser des brides, de le moraliser, ou de défendre la « grandeur » de tel ou tel pays dans le monde -manière de dire « impérialisme » sans le dire. Il est de liquider le pouvoir bourgeois, de le supprimer, d’y mettre fin. Le but n’est pas, pour parvenir à cela, de ses lancer dans une course truquée et perdue d’avance, course où les concurrents sont prêts à toutes les bassesses pour grappiller quelques points -quitte à sacrifier toute cohérence. Il est de faire voler en éclat ce mensonge flagrant.

    Au populisme, les communistes opposent la ligne de masse. Au fait de flatter les instincts les plus bas, la spontanéité -parfois réactionnaire- ou de surimposer les propres désirs de leur organisation à ceux des masses. Mao définissait ainsi celle-ci : « Dans toute activité pratique de notre Parti, une direction juste doit se fonder sur le principe suivant: partir des masses pour retourner aux masses. Cela signifie qu’il faut recueillir les idées des masses (qui sont dispersées, non systématiques), les concentrer (en idées généralisées et systématisées, après étude), puis aller de nouveau dans les masses pour les diffuser et les expliquer, faire en sorte que les masses les assimilent, y adhèrent fermement et les traduisent en action, et vérifier dans l’action même des masses la justesse de ces idées.

    Puis, il faut encore une fois concentrer les idées des masses et leurs retransmettre pour qu’elles soient mises résolument en pratique. Et le même processus se poursuivra indéfiniment, ces idées devenant toujours plus justes, plus vivantes et plus riches. »

    A ce travail se double celui d’un tri, entre les idées fausses et les idées justes, un tri entre ce qui est progressiste, révolutionnaire, et ce qui est réactionnaire. Seulement la question de la méthode est essentielle. Bien souvent, il existe une tendance, alimentée par une perception post-moderniste des choses, à osciller entre deux positions fausses : d’une part un angélisme nourri de fantasmes sur les masses populaires, faisant la négation complète des travers qui peuvent exister en leur sein ainsi que de l’influence de l’idéologie bourgeoise ; de l’autre le fait de ne percevoir que cela et de rejeter les masses populaires sous prétexte qu’elles ne soient pas parfaites, qu’elles ne soient pas spontanément communistes.

    L’un comme l’autre ne mènent à rien. Pour revenir sur ce qu’écrivait Mao « Il faut critiquer les défauts du peuple, mais il faut le faire en partant véritablement de la position du peuple; notre critique doit être inspirée par le désir ardent de le défendre et de l’éduquer. Traiter ses camarades comme on traite l’ennemi, c’est adopter la position de ce dernier. »

    La tâche d’une organisation d’avant garde n’est pas de se mettre à la traîne des idées réactionnaires, ni d’imposer de manière autoritaire son point de vue -ayons en tête la formulation on-ne-peut-plus-ridicule de Léon Trotski « avant-garde de l’avant-garde ». Le mouvement révolutionnaire ne se nourrit pas de la surimposition d’idées, mais bien de partir du vécu des masses et des problèmes concrets et réels qu’elles rencontrent. Armé de la ligne de masse, il peut, sans devenir une secte coupée de la réalité, franchir le stade de l’horizon -jugé indépassable par les réformistes, les trotskistes et les révisionnistes- de la politisation et de la politique.

    La ligne de masse est la clé de voûte du fait de passer des revendications économistes à une compréhension politique de la situation. C’est également au travers de cette politisation que peuvent se résoudre les contradictions au sein des masses. La question de la xénophobie (beaucoup plus que celle du racisme, in fine), du sexisme, de l’homophobie… peuvent être abordées et expliquées sous cet angle là. Ces questions qui, souvent, sont laissées de côté sous prétexte qu’elles divisent les masses, peuvent, en réalité, rendre l’alliance entre exploités, exploitées, opprimés et opprimées, plus forte et plus sincère. Elle est également ce qui pose les bases de la démocratie populaire, une démocratie dont le but est de prendre en compte les aspirations et les désirs légitimes des masses, et de résoudre les contradictions, non-antagoniques, entre elles.

    Le Populisme, en tant que mouvement politique, est et demeure, par sa nature-même, un marchepied de certaines fractions de la bourgeoisie. Son vernis populaire est un dispositif tactique, et uniquement tactique. Il ne fait pas de doute que la mauvaise foi soit la norme, au regard du parcours de ceux et celles qui tiennent les rênes de ces organisations, lesquels ne peuvent décemment croire dans leurs propres élucubrations.

    La populisme s’étend en Europe et dans le monde, s’infiltrant dans les interstices laissées par le reflux des organisations populaires. Il s’étend sur un terrain rendu favorable par l’incapacité de la sociale-démocratie à faire quoique ce soit. Il est nourri par les tensions internationales et intranationales et il s’en nourrit lui-même. La tentation populiste peut prendre un grand nombre de formes, de couleurs, de contenus. Maquillé en ami du peuple, il en est l’ennemi insidieux. Le combattre en surface ne suffit pas, il faut en plus, en comprendre les ressorts pour les briser.

    Il n’existe pas de troisième voie, ni fasciste, ni populiste, entre socialisme et capitalisme. Chaque prétendue voie n’est qu’un chemin tortueux de plus, qui ramène la bourgeoisie au pouvoir, renforce son ordre et sa légitimité.

    La seule voie contre le capitalisme, l’exploitation, l’oppression, est celle vers le socialisme et, ultimement, vers le communisme.

  • Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » – partie 5

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » – partie 5

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche »

    Partie 5 : Les voies sans issues.

    Le populisme, quelque soit sa forme, n’est pas une issue pour les exploités et les exploitées. Il ne porte en lui que les ferments de la défaite et de la soumission aux intérêts des fractions les plus réactionnaires de la grande bourgeoisie. Cette voie est sans issue.

    Fondamentalement, la question sous-jacente, derrière le populisme, est celle, immense, du réformisme. Pas uniquement le réformisme « conscient » et assumé, mais également celle du réformisme insidieux, niché dans ce qui pourrait passer pour des détails, mais qui est, en réalité un ensemble de questions fondamentales et stratégiques. Ce qui démarque une organisation réformiste d’une organisation révolutionnaire n’est pas simplement que quelques mentions incluses dans les corpus de textes, ce n’est pas qu’une question de symbole. Il s’agit de questions profondes, dont les ramifications et les implications se retrouvent tant dans le fonctionnement de l’organisation que dans sa structure et dans son programme (au sens de programme de développement et d’action, pas au sens de programme électoral.)

    Au delà du Parti Socialiste, rares sont les organisations d’ampleur ou les individus qui les soutiennent, à se dire réformistes et à assumer clairement le fait de ne voir de changement possible qu’au sein du cadre électoral. La connotation du terme réformiste est fort médiocre et renvoi une image fort peu attrayante. C’est pour cela qu’il est toujours préférable, y compris pour le plus plat des réformistes, de se maquiller derrière le terme de révolutionnaire. Même les fascistes les plus réactionnaires et les plus fervents laquais de la grande bourgeoisie tentent d’usurper ce terme.

    L’usurpation passe par jouer avec les mots, en parlant de révolution avec des conditions implicites ou explicites. Révolution dans le cadre des institutions, révolution nationale, révolution citoyenne… ect. Les variations ne manquent pas. Dans les faits, deux voies se dégagent, celle de l’économisme et celle de la politique réformiste.

    Les organisations révisionnistes -au sens de celles qui ont jeté par dessus bord le marxisme pour en adopter une version où la transition vers le socialisme se fait de manière pacifique- sont des maîtresses dans l’utilisation de termes cryptiques pour donner du corps à leurs dires, donner des perspectives à leurs auditeurs, mais qui sont bien en peine d’expliquer le détail de leur affaire. Bien souvent les revendications sont purement et simplement économiques, un meilleur salaire, un meilleur emploi, des retraites plus fournies… en somme celles d’un syndicat. Quant au politique, il est relégué sous des revendications dignes de la fin des années 40 et des concessions avec les gaullistes : nationalisation. Comme si la propriété juridique des moyens de production définissait les rapports de productions. Tout au plus, parle t’on de nationalisations démocratiques sous contrôle ouvrier, chose dont la définition n’est jamais donnée. Comment est-il mis en place ? Sous quelle forme ? Qu’est ce qui le différencie de l’autogestion yougoslave, voir même de la cogestion à l’Allemande ? Tout est laissé à l’imagination.

    La seule référence est celle apportée par un Daniel Bensaïd, militant à la LCR, lequel parle de l’application du programme de transition trotskiste. Dans le même ordre d’idée, les trotskistes se refusent à dépasser l’horizon des revendications économistes. Ce plafond de verre explique les déclarations de Philippe Poutou et de Nathalie Arthaud à la dernière présidentielle. Loin de briser le « quatrième mur » celui de la dénonciation de la dictature de la bourgeoisie, les déclarations sont restées dans le sillon du jeu de la bourgeoisie. Des revendications économiques impossibles à satisfaire sous le capitalisme, une négation de la question du pouvoir et de la révolution -de peur d’effrayer les masses- en somme, une position réactionnaire, puisque ce mettant non seulement à la remorque des parties les plus avancées des travailleurs, mais tirant même leur réflexion en arrière, vers l’économisme et le trade-unionisme le plus plat. Ces organisations reculent devant l’obstacle, et mènent des combats d’arrière garde sans jamais chercher à aller plus loin. Ce sont des organisations qui condamnent à l’attentisme, à l’inaction, au dépérissement. Nullement étonnant qu’elles soient court-circuitées et dépassées par d’autres, pourtant elles aussi bardées de failles.

    Si l’autre est politique et pose la question de l’accès au pouvoir, ce qu’elle y fait est –in fine– pire. Le réformisme comprend la nécessité du pouvoir pour transformer la société, mais, en revanche, est incapable de dépasser la conciliation de classe avec la bourgeoisie. Autour de théoriciens comme Kautsky ou Bernstein, les réformistes ont tenté de justifier leur renoncement derrière des arguments qui ne résistent pas à l’examen. Ils ont escamoté la dictature de la bourgeoisie de leur théorie, ils ont escamoté le défaitisme révolutionnaire et l’anti-impérialisme. En catimini, en fraude, ils ont inséré le soutien à l’impérialisme, en affirmant que la victoire totale et mondiale d’un « super-impérialisme » apporterait une exploitation dans la paix et la condition préalable à l’unité prolétarienne et au triomphe de ses revendications.

    Pour accéder au pouvoir, les réformistes se sont montrés prêts à tous les opportunismes. Qu’importe qu’il faille promettre monts et merveilles, qu’importe qu’il faille même flatter des conceptions réactionnaires, tant que la fin est accomplie. Mais cette fin d’accession au pouvoir, une fois acquise, qu’en font-ils ? Hormis les rares moments où ils sont portés par un mouvement social – dans lesquels ils agissent en vampires-, comme durant le Front Populaire ou au début du mandat de Mitterrand, ils se tournent très rapidement vers la capitulation. Pire, en se prétextant « bouclier du peuple », en voulant le « protéger », tout en maintenant un consensus avec la bourgeoisie, ils devancent les désirs de celle-ci. Ils œuvrent au nom des masses, mais pour le compte des grands bourgeois. Comme le maintient ce ce consensus est placé au dessus de tout -il garantit les places au chaud pour les cadres des partis réformistes, des rentes confortables, mais leur évite aussi d’avoir à sortir d’un rapport de cogestion de la misère et de l’exploitation- les réformistes sont les fers de lance de la répression. Le souvenir des Spartakistes, en 1919, ne doit pas être oublié, car il illustre le véritable visage des réformistes : phrases sociale, unité avec les réactionnaires les plus virulents.

    Ni l’un, ni l’autre n’avancent. Comme l’écrivait Marx, dans le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte : « Mais le démocrate, parce qu’il représente la petite bourgeoisie, par conséquent une classe intermédiaire, au sein de laquelle s’émoussent les intérêts des deux classes opposées, s’imagine être au-dessus des antagonismes de classe. Les démocrates reconnaissent qu’ils ont devant eux une classe privilégiée, mais eux, avec tout le reste de la nation, ils constituent le peuple. Ce qu’ils représentent, c’est le droit du peuple ; ce qui les intéresse, c’est l’intérêt du peuple. Ils n’ont donc pas besoin, avant d’engager une lutte, d’examiner les intérêts et les positions des différentes classes. Ils n’ont pas besoin de peser trop minutieusement leurs propres moyens. Ils n’ont qu’à donner le signal pour que le peuple fonce avec toutes ses ressources inépuisables sur ses oppresseurs. Mais si, dans la pratique, leurs intérêts apparaissent sans intérêt, et si leur puissance se révèle comme impuissance, la faute en est ou aux sophistes criminels qui divisent le peuple indivisible en plusieurs camps ennemis, ou à l’armée qui est trop abrutie ou trop aveuglée pour considérer les buts de la démocratie comme son propre bien, ou encore, c’est qu’un détail d’exécution a tout fait échouer, ou, enfin, c’est qu’un hasard imprévu a fait comprendre cette fois la partie.

    En tous cas, le démocrate sort de la défaite la plus honteuse tout aussi pur qu’il était innocent lorsqu’il est entré dans la lutte, avec la conviction nouvelle qu’il doit vaincre, non pas parce que lui et son parti devront abandonner leur ancien point de vue, mais parce que, au contraire, les conditions devront mûrir. »

    Face au mur de l’échec et de l’incapacité, deux voies de sortie se forment, à celles et ceux qui restent dans cette stratégie. Celle du dogmatisme atemporel, dans lequel se réfugient les trotskistes, rêvant du moment où la révolution se fera, pestant contre les « trahisons », incapable d’examiner la réalités, formulant des pronostics idéalistes, sur la base de grands principes, incapable de comprendre leur propre rôle dans cet échec.

    Celle de ceux qui, comme la viande pourrie, laissent filer un jus puant. Cette décomposition donne naissance à l’opportunisme le plus crasse, le plus sale, celui des Valls, celui des Collomb, celui de ceux qui sautent à pied joints dans le soutien aux plus virulents réactionnaires, aux plus virulents exploiteurs. Il est celui que prend la fraction de die Linke mentionnée plus haut. Il est celui incarné par les tweets de certains membres de la FI sur la défaite footballistique de l’Allemagne : une déclaration de chauvinisme et d’opportunisme sans bornes.

    Quels chemins restent ouverts ?

  • La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945 – partie 4 : « Oradour Malgache ».

    La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945 – partie 4 : « Oradour Malgache ».

    « Oradour Malgache ».

                La colonie de Madagascar -laquelle demeure toujours une de ces abominables néo-colonies- a été intégrée de force dans l’Empire Français à la suite d’une « expédition de pacification » dirigée par le général Gallieni entre 1896 et 1905. Auparavant, l’île commençait une industrialisation basique, disposait d’une politique de scolarisation et d’écoles de médecine.

                Le colonialisme a ravagé tout cela. La mission de Gallieni cause la mort de 100 000 personnes environ. A l’issue de celle-ci, un système proche du code de l’indigénat est mis en place, ainsi qu’une politique de division juridique des habitants en fonction de leur « race ». Les écoles perdent leur public, et l’industrialisation se mue en « mise en valeur », à savoir une exploitation sauvage, forcenée, de l’Île. Ainsi, les malgaches doivent 30 jours de travail gratuit par an, sous la forme de corvée, pour développer les infrastructures utilisées par les colons. De plus, soumis au code de l’indigénat depuis 1904, les colonisés peuvent être mis à l’amende et emprisonnés sans jugement.

                Dès 1913, des mouvements de résistance apparaissent, dont Vy Vato Sakelika (fer, pierre, ramification) fondée par des étudiants en médecine. Mais la répression frappe avec une intensité terrible. Malgré le soutien de l’Internationale Communiste, le mouvement est écrasé au cours d’affrontements dans les années 30.

                Pendant la guerre, les colonisateurs sont des fidèles de Vichy. Les anglais prennent le contrôle de l’Ile en 1942, après une bataille de 7 mois, au cours de laquelle -fait assez exceptionnel- la Japon vient au secours de Vichy. Cette bataille est néanmoins d’une intensité faible, avec 107 tués côté alliés et 150 côté français.

    Si la « France Libre » prend le contrôle des affaires en 1943, la situation des colonisés ne s’améliore guère. Le Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache, parti indépendantiste communisant sans être communiste, gagne les élections dans le Territoire d’Outre-Mer en 1946. Bien que légaliste et souhaitant simplement une indépendance dans le cadre de l’Union Française, le MDRM est néanmoins combattu par l’administration coloniale. Marcel de Coppet, membre de la SFIO, fut nommé Haut-Commissaire de la République à Madagascar. Il appliqua une politique du diviser pour mieux régner en jouant sur la division entre les côtiers et l’intérieur des terres, soutenant ainsi le parti collaborationniste PADESM, ou Parti des Déshérités de Madagascar.

    Repoussant les référendums sur l’indépendance, souhaités par le MDRM, Coppet prit des mesures visant à « limiter les menées anti-françaises », autrement dit, une forme d’état d’urgence. Il prend des dispositions pour contrer les succès électoraux du MDMR. Les manœuvres successives de l’administration coloniale mettent le feu aux poudres.

    Bien que le bureau du MDMR ait appelé au calme, la base militante prend la décision d’une insurrection le 29 mars 1947. Les français le savent également et sont sur le qui-vive. L’insurrection commence par l’attaque d’une caserne à Moramanga, attaque repoussée par les troupes présentes. L’île s’embrase.

    Dès le début du mois d’avril, 18 000 militaires français débarquent. Ils sont plus de 30 000 par la suite. La méthode de répression est classique : torture, meurtres, razzias, viols… Elle se double d’une terreur psychologique dans les méthodes d’exécution : captifs jetés vivants depuis des avions. Malgré une longue guérilla organisée par les colonisés, qui connaissent le terrain, l’écrasement est rapide. En effet, les insurgés n’ont que des sagaies et des couteaux, face à des bombardiers A-26, des chars, des lance-flammes.

    89 000 morts côtés insurgés. 1 900 côté forces coloniales, ainsi que 850 européens dont 350 militaires. Voilà le bilan de l’opération de « pacification à la française ». Des procès sommaires et des exécutions de suspects eurent lieu tout au long de l’année 1948 contre les militaires malgaches accusés de nationalisme.

                Pour la France seule, pour la « patrie des droits de l’hommes », le bilan est illustratif. Pourtant il ne prend pas en compte les crimes en Afrique sub-saharienne, ni les petits « à côtés » du système colonial. Anglais et Américains firent de même, en Corée comme en Malaisie, égorgeant ceux qui brandissaient le drapeau de la liberté, de l’espoir, de l’indépendance.

                Voilà pourtant ceux et celles qui jouent la carte de l’amnésie sur leurs crimes, mais rappellent à l’envi la moindre faute, la moindre faille, le moindre conflit au sein du camp socialiste. Pourtant, les meurtriers de Sétif, de Madagascar, d’Indochine, tout comme ceux de Treblinka ou d’Auschwitz, n’ont pas d’océan qui les séparent. Les uns comme les autres étaient les machines à tuer de l’exploitation et de l’aliénation des masses, les chiens de garde de l’ordre ancien.

    Décidément, non, la guerre ne s’est pas arrêtée en 1945, lors de la signature de la capitulation à Reims. L’antagonisme entre l’Axe et les Alliés a simplement pris une dimension différente. D’autres contradictions sont devenues principales, celles entre le socialisme et le capitalisme, celle entre la libération nationale et l’oppression coloniale. Les ex-fascistes ont trouvé à être employés sous un autre uniforme, tout en poursuivant leur croisade contre le bolchevisme et contre la Liberté.

                Tant que l’impérialisme existera, les guerres seront inévitables. Tant que la lutte des classes sera le moteur de l’Histoire, tant qu’elle ne sera pas éteinte par la résolution des contradictions entre exploiteurs et exploités, les conflits perdureront. Tant que la bourgeoisie existera en tant que classe sociale, tant qu’elle ne sera pas liquidée, les massacres, les crimes, les génocides ponctueront l’Histoire, formant tout autant de jalons abominables.

                La bourgeoisie dresse cyniquement les masses populaires d’un Etat contre celle des autres, elle dresse des opprimés contre d’autres, et mène campagne, au travers de sa propagande tout comme l’enseignement scolaire, pour justifier la pratique des guerres d’agression. Les communistes ont la tâche de lutter pied-à-pied contre chaque manœuvre de la bourgeoisie de leur Etat ou de l’impérialisme qui étrangle leur nation. Il n’existe aucun espoir de paix et de prospérité tant que le capitalisme existe, tant qu’il est le régime dominant sur Terre. Ni dans un équilibre multipolaire avec le prétendu espoir des « BRICS », ni dans la domination et l’exploitation « pacifique » d’un hypothétique « super-impérialisme » à la Kautsky ou à la Trotski.

                Seule la révolution socialiste, seules les révolutions devrions-nous dire, peuvent mettre à bas le système d’oppression et d’exploitation organisé par les bourgeoisies et les impérialismes. Seule la construction du socialisme peut mettre fin à l’existence des classes sociales, aux contradictions de développement à l’échelle de la planète tout comme dans les Etats eux-mêmes. La réalisation du communisme à l’échelle mondiale -chemin parcouru d’étapes, d’embûches- mettre fin, de manière définitive, aux guerres sur notre planète.

     

  • Sur les relations entre Lénine et Staline – Maria Ulyanova – 1989

    Sur les relations entre Lénine et Staline – Maria Ulyanova – 1989

    Sur les relations entre Lénine et Staline

    Maria Ulyanova

    -1989-

    Les relations entre Lénine et Staline ont fait couler beaucoup d’encre. Elles ont été au centre de nombreux écrits et de nombreuses polémiques. Bien souvent, les anticommunistes ont mis en avant de manière exagérée des éléments anecdotiques pour tenter d’enfoncer un coin dans la filiation politique entre Lénine et Staline.

    Ironiquement, ces anecdotes, visant à retirer toute légitimé à la direction du PC(b)US après la mort de Lénine, sont teintées de ridicule. Elles dépolitisent la lutte entre les différentes tendances au sein du Parti Communiste et tentent d’instiller l’idée que la succession se basait sur des questions de personnalité.

    Tout l’argumentaire de ces anticommunistes se base sur le fait que Staline n’aurait pas été « le dauphin » de Lénine. Est-ce ainsi que fonctionnent les organisations bolcheviques ? Nous en doutons.

    Déjà, nous avions publié les documents relatif à l’histoire du testament de Lénine, tel que compris par Lazare Kaganovich. Aujourd’hui, nous ajoutons ces textes, lesquels reviennent sur les « brouilles » entre Staline et Lénine, et sur la véritable nature de leur relation.

    Ces documents présentent un intérêt particulier, dans le sens où ils illustrent les rapports entre camarades au sein du Parti Bolchevik et où ils permettent de mettre un terme à ces rumeurs et ce travail de sape basé sur l’ad hominem.

  • Nouvel ouvrage :  Le testament de Lénine et le XIIIe congrès du Parti – Lazare Kaganovitch

    Nouvel ouvrage : Le testament de Lénine et le XIIIe congrès du Parti – Lazare Kaganovitch

    Nouvel ouvrage : Le testament de Lénine et le XIIIe congrès du Parti – Lazare Kaganovitch

     

    Dans l’arsenal d’ « arguments » employés par les anti léninistes, l’un de ceux les plus mis en avant, comme étant une véritable massue, est l’affaire dite du testament de Lénine.

    La bourgeoisie, les Khrouchtchéviens et les trotskistes -bien que Trotski lui-même ait refusé d’en faire usage au XIIIe congrès- reviennent sans cesse sur ce document, censé retirer toute légitimité à Joseph Staline et à sa direction politique. Cette Sainte Alliance entre chacune de ces forces politiques, contre la direction de l’URSS, est un véritable aveu de collusion.

    Lazare Kaganovitch vient ici apporter un éclairage essentiel sur cet épisode, lequel n’avais strictement rien eu de secret à l’époque du XIIIe congrès, et revient sur la manipulation qui est opérée autour de ce texte, lequel, fondamentalement, s’est avéré être un épiphénomène monté en exergue.

    Si le document en lui-même est parfaitement explicité par Lazare Kaganovitch, son utilisation comme arme de terrorisme politique mérite une brève explication.

    L’utilisation de ce texte n’est autre qu’une mise en pratique des certaines méthodes inacceptables, jouant sur des effets de rhétorique, des effets de manchettes et des arguments d’autorités pour court-circuiter le débat idéologique de fond.

    Ses utilisateurs l’instrumentalisent pour ainsi tenter de casser le fil idéologique de continuité qui unit Staline et Lénine, et pour tenter d’isoler les deux. Elle sert à évincer les questions de fond, les questions idéologiques, politiques, qui divisaient le PC(b)US. Cette affaire sert à camoufler le fait indéniable que la lutte entre les trois principaux courants du PC(b)US se déroulait autour de questions liées à la’avenir et au développement de la jeune république soviétique, non à un affrontement de personnes et de psychologies.

    La bourgeoisie le fait dans le but d’alimenter ses concepts anticommunistes, séparant le « gentil Lénine » auquel fait suite un « méchant Staline ». Les trotskistes le fond en tentant d’instiller l’idée d’un prétendu dauphin, décidé par un Lénine n’ayant jamais fait silence sur ses contradictions de fond avec Trotski. Les révisionnistes, eux aussi, essaient de faire un triple saut périlleux au dessus de Staline, pour l’évincer de l’Histoire et tenter de faire coller deux lignes sans la moindre mesure commune.

    Cette usurpation illustre une méthode incorrecte pour poser la question des contradictions idéologiques, en se retranchant derrière une défense faite à coups de surprises, d’effet de rhétorique, de sensiblerie et de génétique historique.

    Etre capable de l’aborder et de la comprendre est une tâche essentielle dans le fait de prendre appui sur les critiques et les attaques contre l’idéologie Marxiste-léniniste, pour la tremper et la raffermir.

  • Sur la dictature du prolétariat -I- Nous avons besoin de la dictature du prolétariat !

    Sur la dictature du prolétariat -I- Nous avons besoin de la dictature du prolétariat !

    Nous avons besoin de la dictature du prolétariat !

    La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est une lutte de longue haleine. Elle s’est manifestée d’une multitude de manières, au travers de méthodes différentes, avec des stratégies et des tactiques diverses et variées.

    L’expression de la lutte des classe s’est faite selon des méthodes spontanées, comme le luddisme, par la grève sur le tas, par des colères et des émeutes. Elle s’est faite au travers des organisations syndicales. Elle s’est faite également sous une forme politique, au travers de partis, notamment des partis ouvriers et communistes.

    La lutte s’est faite pacifiquement ou dans la violence, dans la victoire ou dans la défaite, dans la solidarité ou dans la trahison. Elle a accouché d’une somme d’expériences immense, dont les théoriciens, les idéologues mais également les praticiens ont su -ou non- tirer profit.

    L’utilisation de cette somme de matière a permis de déduire des lois sur le fonctionnement du système capitaliste, de la bourgeoisie, de l’Etat, des lois qui, en retour, on permis de développer une théorie révolutionnaire adaptée.

    La décantation, le travail de critique et de tri n’a pas été effectué par des sages sur leur montagne. Ce sont des individus, des organisations, ancrées dans la réalité de la lutte des classes, ancrées dans les masses, ancrées dans un lien étroit entre théorie et pratique. Ceux et celles qui n’ont pas fait vivre ce lien se sont égarés, ont dévié. Ou dans une dérive aventuriste, dans une fuite en avant éperdue ; ou, à l’inverse dans la désespérance, dans le fait de se vautrer dans la collaboration de classe, dans la trahison, dans l’opportunisme. L’une et l’autre, généralement, finissent par se rejoindre dans un renoncement à la révolution et à la lutte.

    Le réformisme est un courant particulièrement puissant au sein de la société. Il représente, en quelque sorte, la « norme » de base du rapport au pouvoir, du rapport à l’environnement politique. Spontanément, les masses et les individus sont réformistes, même sous la forme d’un réformisme radical. Etre confronté à l’exploitation pousse à s’en soustraire, à lutter. C’est là un phénomène logique et normal. Mais le fait de remettre en cause l’organisation de l’économie, le fait de remettre en cause l’Etat et son mode de fonctionnement, demande quelque chose qui ne peut se contenter du regard étroit d’un seul individu. Elle demande de se hisser au delà de l’horizon du simple vécu individuel, elle demande un apport théorique supérieur. Devenir l’architecte d’un nouveau système politico-économique, cela demande un travail plus poussé, encore au delà. Cela ne peut apparaître spontanément.

    C’est ainsi que ceux et celles qui rejettent l’idéologisation, la propagande, l’organisation des masses, sous prétexte qu’elle corrompt leur pensée pure et naïve, ne sont au final que les agents du réformisme le plus plat et le plus éhonté.

    Le réformisme se traduit, dans un sens, par une subordination de la stratégie à la tactique. Elle considère que les « buts de la guerre », pour reprendre la formulation de Clausewitz, se conditionnent aux « moyens de la guerre », les tactiques. Le réformisme est avant tout un pragmatisme : avancer autant que possible, autant que faire ce peu, essayer d’amender les choses, essayer d’encercler la société capitaliste et l’emmener, démocratiquement, en respectant les formes et la légalité, vers une autre étape, socialiste.

    Cette absence de compréhension du caractère antagonique des contradictions entre le prolétariat -exploité- et la bourgeoisie -vivant de cette exploitation- est un des paramètres qui explique cette ligne. En ne comprenant pas la nature de l’Etat : émanation directe du pouvoir de la classe dominante ; en ne comprenant pas le fait que la bourgeoisie soit active, agissante ; le réformisme fait le lit de la collaboration de classe, du clientélisme, de l’opportunisme.

    Sans faire de procès d’intention, la faillite de la compréhension ne naît par forcément d’une révision cynique de la théorie. Elle découle potentiellement d’une erreur sincère. Mais cette erreur forme une plaie qui se surinfecte aisément de la lâcheté, de l’envie de carrière, du renoncement.

    A l’inverse, son miroir, le gauchisme, ne prend en compte que les « buts de la guerre » mais pose une négation sur les moyens, sur les tactiques. Cette négation des étapes produit l’effet suivant : l’idéologie est prisonnière d’un palais des glaces, se heurtant sans cesse à des écueils invisibles, incapable de comprendre les moyens de les franchir, incapable de pouvoir développer une tactiques qui soit adaptée.

    Cette absence de pensée tactique accouche d’un opportunisme spontanéiste, prêt à voir dans les « expressions pures » du peuple, une étincelle de révolution, même lorsque les mots d’ordres sont au lynchage et aux pogroms. Elle accouche d’un aventurisme, d’une surestimation de la capacité à rallier les masses, à convaincre les tenants de positions arriérées. Elle confine donc au sectarisme.

    Les deux sont reliés dialectiquement, sont les frères jumeaux l’un de l’autre et mènent l’un à l’autre. La route du gauchisme au droitisme est une route de la pureté au compromis, du compromis à la compromission, de la compromission à la trahison.

    Ces deux fautes idéologiques, ces deux déviations, sont dans l’incapacité de créer les conditions permettant à l’humanité de faire ce gigantesque bond en avant du capitalisme vers le socialisme. La première parce que son horizon est celui de la lutte parlementaire, du crétinisme, la seconde car elle se contente de la critique et de l’utopisme.

    Il existe bien des « sages de la montagne », qui, du haut de leur sommet, lorgnent sur la société avec leur longue vue, dessinent d’improbables arabesques sur des tableaux noirs, perfectionnent leur maquette de société future. Ces sages sont d’illustres compteurs d’histoires, sont capable de peindre de merveilleuses fresques. Ce qui leur manque, en revanche, c’est un chemin entre la société actuelle et la société merveilleuse, rêvée, parfaite et imperfectible.

    Bien souvent, ces « sages » se muent en gardiens d’une idéologie ossifiée, sclérosée, fétichisée. Exposés comme autant de trésors, ces dogmes inapplicables, inappliqués donc, ne servent que pour pourfendre les impurs, les impies, ceux qui ne prient pas la sagesse de l’utopisme, sa pureté, ceux qui se salissent les mains à changer la société.

    Le marxisme, en opposition à l’utopisme, se base sur un constat qui n’est pas nouveau : ainsi, dès 1845, Marx, dans ses Thèses sur Feuerbach, écrivait : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde : il s’agit maintenant de le transformer. » Fondamentalement, les clichés instantanés de la société, aussi précis soient-ils, ne servent à rien. De même les maquettes d’une société future ne servent, dans le fond, à rien non plus. Tant que rien ne permet de transformer l’un en l’autre, tant que rien n’illustre les processus dialectique qui opèrent au sein de la vieille société, qui permettent de l’emmener vers la nouvelle, ces travaux demeurent une perte de temps.

    Là réside l’idée majeure du marxisme. Apporter la jonction entre les deux, la jonction entre le monde actuel et le monde meilleur : la société communiste ; sans classe ; sans Etat ; sans exploitation. Le marxisme n’est pas un utopisme qui définit les règles d’une société parfaite, inventée. Il est un outil de combat pour transformer le monde.

    Autour de ce constat s’est accumulé une synthèse d’expériences, perpétuellement enrichies par de nouveaux apports, par l’étude, par l’analyse des rapports sociaux, des rapports économiques, par le décryptage du vivant.

    Seulement l’application ne s’est pas faite dans un laboratoire, dans un environnement confiné, dans le virtuel. Elle s’est faite dans la lutte frontale, syndicale, politique, révolutionnaire, contre la bourgeoisie, contre les fascistes. Elle s’est faite dans la paix et dans la guerre, dans la lutte légale et illégale.

    Les victoires de l’idéologie marxiste ont amené au pouvoir des partis communistes, lesquels se sont retrouvés avec la responsabilité écrasante de devoir construire le socialisme, étape de transition vers le communisme. Or cette tâche ne s’est pas faite sous la forme d’un examen, d’une évaluation, où les réponses sont connues, où un corrigé parfait existe. Elle s’est faite en se heurtant à des problèmes concrets et réels, à des périls mortels. Elle s’est faite à travers une expérimentation constante.

    Ces expériences ont, de fait, échoué. Il n’existe plus ni URSS, ni République Populaire de Chine -excepté formellement- ni d’autres pays socialistes. Cet échec révèle que des erreurs ont été commises, que des insuffisances sont apparues. Les marxistes authentiques cherchent à comprendre ces erreurs, à les analyser, à en tirer des corrections pour qu’elles ne se reproduisent pas.

    Elles ont créé une somme titanesque de ressources et de documents à analyser. Les rejeter en bloc reviendrait à se priver intégralement de cette manne de connaissances.

    Pourtant, la moindre imperfection suffit, pour les gardiens du dogme et de la pureté, pour rejeter l’ensemble. Ironie des ironies, ces mêmes gardiens, attendant la pureté parfaite pour que vienne l’avènement de la société sans faille, végètent. Confrontés, bien malgré eux, au réel, ils s’excommunient, s’injurient, s’accusent. Incapable de faire face à la réalité, d’être maîtres de leur situation, ces purs se vautrent dans la compromission, dans la concession, dans l’opportunisme. D’aventuristes de la pureté, ils finissent leur trajectoire dans les bras de la social-démocratie, dans le réformisme, dans l’anticommunisme viscéral, voire dans le fascisme.

    Lorsque mis en face de leurs contradictions, ces aventuriers agissent bien souvent comme des bêtes prises au piège. Mordent, attaquent, mais ne parviennent pas à apporter une réponse satisfaisante, autre que superficielle, aux problèmes qui se posent actuellement, aux questions de la société actuelle, à comment bouleverser l’ordre capitaliste, le battre, et de ses ruines faire émerger la société socialiste, la société communiste.

    Or, le choix, le marxisme-léninisme dans son ensemble, indépendamment des débats qui ont cours en son sein, pose la question des étapes. Nullement dans le but cynique d’instaurer une dictature, une bureaucratie, un Etat inutile. Ces étapes ne sont pas le fruit d’une soif de guerre, de sang, d’une volonté de nuire à autrui, de causer de la souffrance et du tort. Elles sont des passages obligés car, dans la lutte des classes, le terme de lutte n’est pas usurpé. Elle peut, certes, se dérouler pacifiquement, sans violence directe, sans conflagration, mais également prendre une tournure brutale et sans pitié.

    Le maintient de l’exploitation par le capitaliste prime sur la légalité. Si les travailleurs menacent les intérêts du patronat, gare à eux ! Que dire, alors, de la situation révolutionnaire, laquelle vise à nier le pouvoir de la bourgeoisie, à le détruire.

    L’irruption du fascisme forma, par exemple, l’une des réponses de la bourgeoisie aux menaces qui pesaient sur elle. Le fondement du fascisme n’était nullement une perversion morale, mais était, au contraire, ancré profondément dans la lutte des classes.

    Le fondement des dictatures réactionnaires, des croisades anti-bolcheviques, suivait une logique similaire : écraser la menace.

    Non pas parce que la bourgeoisie serait intrinsèquement mesquine, sadique, incapable d’empathie. Simplement parce que celle-ci possède des intérêts, qu’elle en a une conscience particulièrement aigüe et qu’elle se dote des moyens et des politiques adaptées à l’ambition de les accroître et de les défendre.

    Nous disons, au contraire, que, s’ils pensent comme un prolétaire ou comme un bourgeois, c’est qu’ils sont l’un ou l’autre. Un prolétaire a une conscience de classe prolétarienne parce qu’il est prolétaire.

    Ce que nous devons bien remarquer, c’est que la théorie idéaliste comporte une conséquence pratique. Si l’on est bourgeois, dit-on, c’est que l’on pense comme un bourgeois ; donc, pour ne plus l’être, il suffit de changer la façon de penser en cause et, pour faire cesser l’exploitation bourgeoise, il suffit de faire un travail de conviction auprès des patrons. C’est là une théorie défendue par les socialistes chrétiens ; ce fut celle aussi des fondateurs du socialisme utopique.

    Mais c’est aussi la théorie des fascistes qui luttent contre le capitalisme non pour le supprimer, mais pour le rendre plus « raisonnable » ! Quand le patronat comprendra qu’il exploite les ouvriers, disent-ils, il ne le fera plus. Voilà une théorie complètement idéaliste dont on voit les dangers. (G. Politzer, 1941)

    La lutte des classe n’est pas à sens unique, elle n’est pas que de la part du prolétariat montant « à l’assaut du ciel. » Elle est à double sens. La bourgeoisie, également, mène une lutte contre le prolétariat, contre son unification, contre son organisation, contre son idéologie, contre la révolution.

    Avant celle-ci, pendant celle-ci, après celle-ci, la bourgeoisie lutte jusqu’à la mort, jusqu’à sa disparition, contre le pouvoir du peuple et pour la restauration de son ordre.

    Cette raison est le socle de la nécessité de la dictature du prolétariat. Non par goût, mais par besoin.