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  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.

  • Notes sur le Parti communiste

    Dans un précédent article, nous avons tenté de démontrer que la participation aux luttes économiques spontanées (c’est-à-dire « naïves », « innées », « irréfléchies » ou « naturelles ») du prolétariat et du peuple n’est pas une tactique révolutionnaire en soi, et ne peut pas être une stratégie révolutionnaire. L’engagement économique et syndical peut être révolutionnaire, s’ils correspondent à une stratégie révolutionnaire plus générale. Cependant, si la plupart des communistes s’accordent sur le besoin d’avoir une telle stratégie, il s’observe deux erreurs fréquentes.

    La première est d’amalgamer la stratégie révolutionnaire et la tactique de la participation aux luttes économiques spontanées, pour les confondre : c’est le cas du trade-unionisme, ou syndicalisme.

    La seconde est de reconnaître la distinction entre la stratégie et la tactique, mais de faire une surestimation unilatérale de l’importance des luttes économiques spontanées dans la stratégie révolutionnaire : c’est le cas du suivisme syndical, ou para-syndicalisme.

    Ces deux erreurs partagent plusieurs points communs.

    La tactique n’est plus définie par la stratégie, mais c’est la stratégie qui se plie aux impératifs tactiques : les syndicats représentent beaucoup d’opportunités tactiques (« aller aux ouvriers », « faire des trucs », etc.), donc la stratégie doit s’y conformer, qu’importe l’utilité réelle de ces opportunités pour la révolution.

    La tactique syndicale est indistinguable d’un militantisme syndical non politique, ce sont l’économisme et le spontanéisme : l’on est satisfait de répéter ce que les syndicats disent déjà, de ne demander que ce que les ouvriers demandent déjà, de participer à leur mouvement spontané, de n’exiger dans la lutte que ce qui est accessible à court terme par des moyens réformistes, de se soumettre à leurs directions réformistes et opportunistes, et de ne pas affirmer sa propre direction révolutionnaire.

    L’éducation et l’organisation politique sont soit strictement relatives au travail de masse et aux syndicats, soit strictement « intellectuelles » : la formation communiste n’est plus une fin que sert l’engagement dans les luttes économiques, mais un moyen à l’engagement économique, c’est la stagnation dans des méthodes d’organisation « artisanales », des méthodes de lutte réformistes, et des méthodes de formation livresque — la formation révolutionnaire est vidée de sa radicalité.

    L’organisation syndicaliste ou para-syndicaliste est ainsi typiquement peu de chose de plus qu’une structure existant dans ou en marge des syndicats et des luttes économiques, doublé d’un club de lecture. Ce qui n’est que « la première école » (les syndicats) devient toute la carrière militante des aspirants révolutionnaires. L’économisme est une capitulation complète devant la spontanéité et le réformisme. Si les luttes économiques spontanées ne sont pas strictement légales, car elles peuvent aussi être para-légales (en marge de la légalité) ou illégales, elles n’en sont pas moins « réformiste dans le fond » et confinés à des niveaux d’organisation « artisanaux ». Les (para-)syndicalistes copient la forme des organisations syndicales (de négociation) au lieu de créer une organisation politique (de combat). Ils se confortent dans une formation intellectuelle qui n’est plus qu’« intellectualiste », car confinée à l’apprentissage d’un catéchisme, qui par sa seule connaissance transformerait l’activité d’un militant syndical en celle d’un militant bolchévique.

    Enfin, la cécité sur la réalité de l’état actuel du mouvement communiste en France, et la confusion des tâches qui incombent au Parti communiste avec les tâches de la construction du Parti communiste.

    C’est sur ce dernier point que nous voulons ici nous étendre. Nous pensons qu’il mérite un effort de clarification.

    Secte, parti ou Parti communiste ?

    Quelle est la différence entre le Parti communiste, un parti communiste et une secte communiste ? Qu’est-ce que cette différence implique dans la stratégie et la tactique révolutionnaire ?

    Le Parti communiste (avec un « P » majuscule), ou ce que Lénine appelle le « parti révolutionnaire », est celui qui est révélé dans la situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Le parti révolutionnaire ne se trouve que dans la révolution, précisément car il se définit comme le parti qui réussit à assumer ses ambitions révolutionnaires. Quelles sont-elles ?

    D’abord, une direction hégémonique dans la classe ouvrière et les masses populaires. Le Parti communiste n’est pas une direction parmi d’autres dans le prolétariat et le peuple, ou une énième influence, mais un centre de direction revendiqué et reconnu comme tel. Le Parti communiste est capable d’exercer, non seulement une direction, mais bien une direction nationale hégémonique. Cette direction n’est jamais homogène, omniprésente ou monopoliste, mais elle est suffisamment puissante et centrale pour conquérir une hégémonie à l’échelle nationale. Son pouvoir sur le mouvement spontané est effectif, car c’est ce dernier qui l’a placé à sa tête dans son ensemble. Le parti révolutionnaire et sa classe (le prolétariat) ne sont pas identiques, mais ils sont — par définition — inextricablement interpénétrés, superposés, l’un le prolongement de l’autre, etc. : le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masse. Cela implique que le Parti communiste a intégré (fusionné avec) une partie suffisante (« le gros ») de la classe ouvrière et de ses institutions (syndicats, etc.) pour être l’institution de classe et de combat du prolétariat pris dans sa totalité. Le parti de classe est le parti de masse qui a réussi à devenir « le seul parti de la classe ouvrière », sa seule voix et sa seule direction politiques effectives — il y a entre le parti de masse et le parti de classe un saut qualitatif constitué par l’hégémonie sur le mouvement de la classe. Le Parti communiste est celui qui peut réaliser son programme communiste dans sa situation concrète (prendre le pouvoir).

    Ensuite, la direction révolutionnaire. Placé devant une situation révolutionnaire, le Parti communiste fait la révolution, car il est par définition le parti révolutionnaire. La lutte du Parti communiste n’est plus réformiste ni dans la forme ni dans le fond, car sa lutte est alors directement celle pour la prise du pouvoir. Avoir la direction révolutionnaire en puissance n’est pas l’avoir en fait. L’hégémonie sur le mouvement spontané n’a rien de révolutionnaire si le contenu de cette hégémonie est réformiste ou opportuniste. De plus, même une direction juste n’est révolutionnaire per se (dans sa forme et son fond) que dans une situation révolutionnaire. Le Parti communiste est celui qui réalise son programme communiste dans sa situation concrète (il prend le pouvoir).

    Sans situation révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire (en fait), car être le parti de classe n’est que la première condition, la seconde étant la direction révolutionnaire, qui n’est possible que dans une situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Cependant, pour qu’un parti révolutionnaire émerge, il n’est pas nécessaire qu’il existe un parti de classe avant la révolution, car un parti communiste (digne de ce nom) peut s’élever au statut de parti de classe pendant la situation révolutionnaire. De plus, un parti de classe peut se révéler contre-révolutionnaire pendant la situation révolutionnaire, et ainsi éventuellement perdre ce statut au profit d’un autre parti.

    Par opposition au Parti communiste (ou « parti révolutionnaire »), un parti communiste est un prétendant au titre. Le Parti communiste est un parti communiste qui a réussi ce pour quoi il lutte — la direction révolutionnaire. Cependant, tout et n’importe quoi ne peut pas prétendre au titre de « parti ». Il ne suffit pas d’ajouter un « P » dans son acronyme pour qu’une secte devienne un parti, et ce de la même manière qu’il ne suffit pas qu’un parti se réclame du Parti pour qu’il le soit. Dans les deux cas, la distinction se fait bien selon des normes objectives, c’est-à-dire dans la réalité, et non pas dans les discours de la secte ou du parti en question. Ces termes ne sont utiles que pour designer la qualité d’un contenant — un degré de direction dans les masses — et d’un contenu — un programme. Toute secte lutte pour devenir un parti, et tout parti lutte pour devenir le Parti, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de différence entre une secte, un parti, et le Parti, c’est-à-dire entre les ambitions et les faits, les prétentions et les capacités, etc.

    L’Internationale communiste distinguait le « “Parti communiste” » du « vrai Parti communiste » de masse, le premier n’étant le second qu’en ambition et en potentiel :

    « Ce n’est qu’en prenant constamment part à ce menu travail quotidien absolument nécessaire, en apportant tout son esprit de sacrifice dans tous les combats du prolétariat, que le “Parti communiste” peut se développer en vrai Parti communiste. Ce n’est que par ce travail que les communistes se distingueront de ces partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps et dont l’activité ne consiste qu’en réunions de membres, en discours sur les réformes et en exploitation des impossibilités parlementaires. La participation consciente et dévouée de toute la masse des membres d’un parti à l’école des combats et des différends quotidiens entre les exploités et les exploiteurs sont les prémisses indispensables non seulement de la conquête, mais dans une mesure encore plus large de la réalisation de la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’en se plaçant à la tête des masses ouvrières dans leurs guérillas constantes contre les attaques du capital que le parti communiste peut devenir capable de devenir cette avant-garde de la classe ouvrière, d’apprendre systématiquement à diriger de fait le prolétariat et d’acquérir les moyens de préparer consciemment l’expulsion de la bourgeoisie. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Le « Parti communiste » n’est digne de ce nom que s’il est un parti de masse avec une direction politique, c’est-à-dire s’il est le parti révolutionnaire en puissance, sinon il n’est selon la IIIInternationale qu’un « “Parti communiste” », c’est-à-dire un parti communiste en développement. Un parti communiste est ou est en lutte pour être un « vrai Parti communiste ».

    Cependant, la terminologie de la IIIe Internationale ne faisait pas de distinction entre un parti communiste et le Parti communiste, car elle n’en avait pas besoin : être la section nationale de l’Internationale communiste, c’était par définition être « le Parti communiste », et c’était donc être le seul parti révolutionnaire potentiel reconnu comme tel. L’Internationale communiste, en tant que centre de direction politico-idéologique international, définissait de son autorité sur le mouvement communiste international qui était et qui n’était pas « le Parti communiste » dans chaque pays. Il y avait identité entre ces catégories : un parti communiste ne pouvait être que « le Parti communiste » (une section nationale de l’Internationale communiste), « le Parti communiste » ne pouvait être que le futur parti révolutionnaire (ce rôle historique étant sa raison d’être), et le parti révolutionnaire ne pouvait être que « le Parti communiste » (le seul parti assumant ce rôle historique). Dans le mouvement communiste international, le parti révolutionnaire était confondu avec le seul parti révolutionnaire potentiel ou en puissance reconnu comme tel, « le Parti communiste », c’est-à-dire un parti communiste de l’Internationale communiste. Aujourd’hui, la distinction que nous opérons entre un parti communiste et le Parti communiste est rendue nécessaire, car un centre dans le mouvement communiste international comparable à la IIIe Internationale n’existe plus.

    Un parti communiste peut prétendre concrètement au statut du Parti communiste. Quelles sont ces conditions ?

    D’abord, une direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une telle direction n’est ni une simple influence ni restreinte à une échelle locale. Un parti communiste ne peut pas encore revendiquer avec succès une direction hégémonique dans le prolétariat et le peuple, mais il possède déjà une direction nationale dans ceux-ci. Cela signifie qu’elle est un tissu d’autorité assez dense à l’échelle nationale pour s’exercer sur leurs luttes prise dans leur totalité, pas qu’elle serait uniforme ou sans concurrence. Cette direction n’est pas soumise aux directions réformistes et opportunistes, mais soustraite et opposée à elles. Elle n’est pas à la queue des mouvements spontanés, mais déjà en partie et par endroit à sa tête. Un parti communiste lutte dans son développement pour devenir le parti de classe, s’il ne l’est pas déjà. Un parti communiste est un parti de cadre qui lutte pour devenir un parti de masse, ou un parti de masse qui lutte pour devenir (ou rester) le parti de classe — sans se diluer dans le processus !

    Ensuite, une direction politique d’avant-garde (communiste). Un parti communiste assume ses tâches d’éducation et d’organisation politique (l’économisme est en soi le symptôme d’un stade de développement arriéré). S’il est toujours contraint d’être « réformiste dans la forme », il est déjà « révolutionnaire dans le fond ». Un parti fait usage de sa capacité de direction nationale pour combattre activement les réformistes et les opportunistes, pour dépasser la lutte économique dans la lutte politique, et pour augmenter son niveau d’organisation (sa préparation) révolutionnaire — il est une avant-garde. Ces trois aspects sont indissociables de la pratique d’un parti qui aspire à être le parti révolutionnaire, si l’une de ces trois conditions n’est pas remplie, alors il n’y a pas de parti communiste, car ce sont celles-ci qui le différencient à la fois d’une secte communiste (impuissante, amateure, etc.) et d’un parti réformiste ou opportuniste.

    Une secte communiste lutte pour être le Parti communiste, mais elle échoue à être un parti communiste. Par rapport à un parti communiste qui est le Parti communiste en puissance mais pas en fait, une secte communiste n’est le parti révolutionnaire ni en puissance ni en fait. Un « vrai » parti communiste est capable de revendiquer le rôle historique de l’avant-garde révolutionnaire, mais pas encore de faire reconnaître avec succès cette revendication (en faire la démonstration dans la révolution), là où une secte est incapable de revendiquer ce rôle en premier lieu. Le Parti communiste fait démonstration qu’il est le parti révolutionnaire (il fait la révolution), un parti communiste fait démonstration qu’il peut être le parti révolutionnaire (en situation révolutionnaire, il pourrait faire la révolution), là où une secte communiste ne peut pas faire démonstration de telles revendications (elle n’est pas et ne peut pas être le parti révolutionnaire).

    Il y a entre une secte et un parti communiste un saut qualitatif. Qu’est-ce qui les sépare ?

    D’abord, une absence de direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une secte communiste ne possède, au mieux, qu’une influence localisée dans le prolétariat et le peuple. Cette influence n’est ni nationale ni suffisante pour diriger les mouvements spontanés. Elle ne peut se placer qu’en marge des luttes économiques, et essayer des les accompagner ou de les radicaliser, mais ne possède un impact qu’insignifiant sur leur ensemble. Elle ne peut pas diriger, donc elle est contrainte à une position de spectatrice, critique ou en soutien, mais qui n’a pas de portée autonome en elle-même. Ainsi, une secte ne représente aucune menace sérieuse pour les directions réformistes et opportunistes.

    Ensuite, une absence de politique révolutionnaire. En raison de son insignifiance face au mouvement spontané et aux organisations réformistes et opportunistes, une secte est contrainte soit à la marginalité — à porter une lutte politique inaudible — soit à la liquidation — la reddition économiste et spontanéiste. Dans les deux cas, une secte patauge dans les méthodes artisanales et dans un militantisme amateur. Sa lutte est « réformiste dans la forme », mais elle n’est pas encore « révolutionnaire dans le fond », c’est-à-dire que ce dernier est encore l’objet d’un effort en soi pour dépasser les méthodes et les formes d’organisation réformistes (correspondant à la lutte économique spontanée).

    Aujourd’hui, en France, il n’y a ni parti communiste (en général) ni parti révolutionnaire (en particulier). Certes, des sectes communistes de quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers de militants continuent de s’appeler « parti communiste », par habitude, mais leurs forces et leur contenu n’ont rien de commun avec les forces et le contenu des partis communistes du siècle dernier.

    Ces sectes communistes ne représentent que des influences locales sur le mouvement ouvrier, là où un parti communiste représente une direction nationale sur celui-ci. Il n’existe aucun groupe communiste qui ait une capacité de commandement sur le mouvement ouvrier, c’est-à-dire une autorité politique effective avec sa propre autonomie et initiative, et ce non pas dans une usine ou un quartier, mais bien dans son ensemble. Le mouvement communiste n’a aujourd’hui qu’un pouvoir de « suggestion » à la marge du mouvement ouvrier ou dissout dans ses luttes spontanées. Pour cette raison, les sectes communistes ne peuvent pas représenter une direction politique, en premier lieu car elles ne représentent pas une direction, et qu’une simple influence locale ou une somme d’influences locales ne peuvent pas faire de leur participation dans le mouvement ouvrier une direction politique.

    Le sens de « parti communiste » a subi une dilution progressive, mais nous pensons qu’il est stratégiquement important de rendre à ce terme toute la portée de ses implications, déjà pour ne pas croire avoir déjà ce qui n’existe pas, et donc ne pas se tromper sur ce qui nous incombe en tant que communiste. Si une chose est certaine, c’est que le Parti communiste ne sera pas reconstruit par des efforts d’auto-persuasions, dissiper les illusions et les malentendus qui se sont accumulés sur ce qu’est réellement un parti communiste est donc une première étape.

    Une secte communiste peut avoir le potentiel d’être le parti révolutionnaire, car elle peut avoir le potentiel d’être un parti communiste, mais ce potentiel (qui peut-être bien réel) n’est pas réalisé. Une secte ne peut pas être un parti communiste en miniature : soit une organisation communiste est un parti (avec toutes les conséquences sur la stratégie et la tactique à adopter que cela implique) soit elle ne l’est pas (avec tout autant de conséquences).

    Les sectes communistes et les luttes économiques

    La situation actuelle du mouvement communiste en France est celle de la condition sectaire : une nébuleuse de groupuscules immatures dans leur fond (leur niveau théorico-idéologique, leur expérience, etc.) et dans leur forme (leur niveau d’organisation, leur taille, leur capacité d’action, etc.).

    Entre cette nébuleuse instable et le mouvement du prolétariat et du peuple, il y a une immiscibilité. Il n’y a pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, la fusion est à refaire. Si l’actuel mouvement communiste en France se conçoit encore comme une partie ou un prolongement du mouvement ouvrier, c’est soit car il s’est liquidé dans celui-ci (l’économisme, le trade-unionisme et le suivisme syndical), soit car il se perçoit comme il était au XXsiècle (il se méprend sur la réalité de ce qu’il est en prenant ses rêves pour des réalités).

    La capacité d’intervention dans les luttes économiques (mais aussi politique) spontanées du prolétariat et du peuple est négligeable. Celle-ci est aujourd’hui incapable de proposer une alternative politique aux luttes économiques, et dans le cas de l’économisme, ce même dans l’agitation et la propagande (c’est-à-dire simplement en mot !).

    Les luttes économiques syndicales sont des luttes économiques spontanées : « spontané » n’est pas l’antonyme de « organisé » mais celui de « conscient » (du rôle historique du prolétariat). Les luttes économiques du prolétariat ne sont que des luttes dites « spontanées », car c’est la résistance au capitalisme dans le capitalisme, et ce jusqu’à la construction du socialisme, où alors seulement les luttes économiques deviennent « conscientes » (après la prise du pouvoir politique). Dans le capitalisme, si les luttes du prolétariat sont conscientes, alors elles ne sont pas économiques, mais politiques (pour la prise du pouvoir politique).

    Certains communistes lisent la tactique syndicale adressée aux partis communistes comme la leur. Cette lecture ne retient que l’impératif de « participation » aux syndicats, et oublie (ou efface) complètement l’objectif de cette participation : premièrement, le combat contre le réformisme et l’opportunisme de la base et des directions, deuxièmement, celui pour la transition de la lutte économique spontanée à la lutte politique consciente (pour le pouvoir), et troisièmement, celui pour le parti révolutionnaire lui-même.

    Les luttes économiques syndicales ne sont jamais une fin en soi pour les communistes, et toujours un moyen politique. Si cela fait consensus en principe, leur surestimation, qui s’observe en fait, est le symptôme d’un déficit stratégique (l’on reste dans les syndicats faute de savoir quoi faire de mieux) et théorique (l’on pense que les luttes économiques mènent aux luttes politiques). Rappelons-le, la lutte économique ne fait que permettre la lutte politique, et cette transition dépend d’un facteur extérieur autonome et indépendant décisif — les communistes. La participation aux luttes économiques syndicales n’est donc utile et nécessaire que si et seulement si elles sont réellement des moyens à nos fins : attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat.

    Nous insistons sur l’effectivité de ces moyens, car la définition d’une stratégie ne peut pas être relative à des intentions, même sincères et acharnées, mais à des résultats concrets, matériellement et politiquement. Autrement, cette participation est une déviation et une liquidation. Toutes les sectes communistes ont l’intention de participer aux luttes spontanées du mouvement ouvrier pour y devenir une direction politique (« révolutionnaire dans le fond »)… mais cette intention n’a pas encore le pouvoir transformateur pour se réaliser, elle n’est pas effective : c’est là tout le problème dans la participation des sectes communistes aux luttes économiques spontanées. La différence qui existe entre la tactique syndicale des sectes et des partis communistes est la même qui existe concrètement entre « pouvoir faire » et « ne pas pouvoir faire ».

    La question à poser est « sommes-nous en train d’attaquer le réformisme et l’opportunisme, de radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et de construire l’organisation de classe et de combat ? », si oui, alors « pourquoi le réformisme et l’opportunisme ne sont-ils pas déjà vaincus, pourquoi les luttes économiques ne sont-elles pas déjà des luttes politiques et pourquoi l’organisation de classe et de combat n’est-elle pas déjà construite ? », et si non, alors « comment attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat ? ». Si ces questions ne sont pas posées, et si des réponses ne sont pas données ou que les problèmes qu’ils abordent sont évités (« ce n’est pas si simple ! », « le travail syndical est trop important ! », « il ne faut pas saboter les syndicats ! », « c’est trop tôt ! », etc.), alors la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une perte de temps, d’énergie et de militants.

    Aujourd’hui, les sectes communistes ne sont pas qu’en proie à l’économisme, mais également si liées au syndicalisme et au para-syndicalisme qu’elles n’arrivent pas à intervenir dans les luttes économiques spontanées si celles-ci ne sont pas strictement syndicales !

    Les exemples du mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ou de la vague d’actions extra-syndicales (blocages sauvages, émeutes, etc.) ayant fait irruption à la fin du mouvement contre la réforme des retraites (2023), sont très révélateurs. Le travail politique à mener dans ces mouvements et les problèmes pratiques qu’ils posaient ont paralysé les sectes communistes, qui n’y retrouvaient pas les repères de leurs rituels syndicaux.

    Non seulement les sectes communistes se sont — dans leur majorité — laissées déborder par la lutte économique spontanée lorsqu’elle était extra-syndicale, mais lors du mouvement des Gilets jaunes elles ont également retardé politiquement sur le mouvement spontané lorsque celui-ci a posé la question du pouvoir ! Les sectes n’ont servi, lorsqu’elles n’étaient pas absentes, que de chambres à écho des syndicats, dépassées par la spontanéité des franges les plus avancées des masses. Si de telles franges étaient minoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, elles y existaient. Un tel constat est déjà grave lorsqu’il concerne la lutte économique, mais il l’est d’autant plus lorsqu’un mouvement spontané évoque la question du pouvoir, et qu’il ne trouve de réponse de la part des organisations dites révolutionnaires que des revendications syndicales, lorsque ce ne sont pas des rappels à l’ordre du type : « le meilleur moyen de faire la révolution est de s’organiser sur son lieu de travail ! », « pour lutter contre la bourgeoisie, il faut d’abord lutter pour les salaires ! », etc.

    Dans une moindre mesure, le même constat peut s’appliquer à la participation des communistes aux luttes écologiques. Ces dernières sont principalement des luttes économiques portées par la petite bourgeoisie, mais elles possèdent aussi une frange politique : le refus d’un « capitalisme vert », et l’exigence d’une « écologie de rupture » qui pose clairement la question du pouvoir. La tâche des communistes est d’étendre, de radicaliser et de gagner cette frange politique au communisme, pourtant, cette « convergence des luttes » ne se traduit presque exclusivement que par l’adjonction de revendications économiques aux revendications politiques écologistes : « fin du mois, fin du monde, même combat », etc. Au lieu d’approfondir les mots d’ordres politiques et de les lier aux mots d’ordre révolutionnaires prolétariens, les économistes ne font que les rattacher — les rabaisser — à des mots d’ordre syndicaux.

    Une secte ne peut pas remplir avec succès les conditions qui font de la participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire. Pourquoi ? Précisément car elle est une secte et non pas un parti. Pour une secte, la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une tactique dans la reconstruction du Parti, c’est-à-dire que ce n’est pas une lutte pour acquérir la direction révolutionnaire sur le mouvement ouvrier, mais la lutte pour acquérir les forces requises pour acquérir une telle direction (construire une direction politique). Autrement dit, ce n’est pas la lutte de l’avant-garde, mais la lutte pour être l’avant-garde. Les tâches à déduire de ces deux devoirs sont nécessairement très différentes !

    La lecture contemporaine dominante des directives définies pour les partis communistes les réduit non seulement à un économisme (elle en fait une interprétation unilatérale), mais elle oublie que cette tactique n’est pas et ne peut pas être identique pour les sectes communistes. Les sectes communistes doivent participer aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, dans et en dehors des syndicats, et ce dès maintenant. Mais ce devoir économique de participation des communistes est subordonné à leur devoir politique d’éducation et d’organisation du prolétariat, qui lui même est subordonné au devoir théorico-ideologique de lutte pour la théorie révolutionnaire dont a besoin le mouvement révolutionnaire (pour découvrir cette théorie et pour la défendre). Évidemment, ces luttes ne sont en pratique pas séparée, il est impossible d’avancer théoriquement et idéologiquement sans avancer dans la lutte (il n’y a pas une étape théorico-idéologique, puis politique, puis économique) mais si celle-ci est un ensemble indissociable (un tout unique, à la fois théorico-idéologique, politique et économique) il ne faut pas perdre de vu quel aspect est prioritaire sur un autre et les raisons qui motivent chaque action.

    Pourquoi la lutte théorico-idéologique est elle aujourd’hui prioritaire ? Parce que nous sommes à l’époque de la reconstruction du Parti : notre seule tâche prioritaire est la construction du Parti communiste. Or, cette tâche théorico-idéologique (pour la « ligne juste »), politique (d’éducation et d’organisation) et économique (de participation aux luttes spontanées) est principalement théorico-idéologique.

    La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire jettent les fondations sur lesquelles peut être établie l’organisation de classe et de combat du prolétariat. La lutte politique est ensuite celle qui érige la structure du Parti, par un intense travail d’éducation (intellectuelle et pratique) et d’organisation révolutionnaire, qui ne fait finalement qu’appliquer ce qui a été déduit par la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Donc, pas de lutte politique de construction du Parti qui n’est pas précédée d’une lutte théorico-idéologique correspondante.

    « Nous ne saurions nous battre dans le vide ou construire sur du sable. Pour être des communistes conséquents, il faut lutter pour toujours tendre vers les idées les plus justes et rejeter les idées fausses. Pour cela, il faut dégager le vrai du faux, mais il faut aussi agir ensuite dans le sens de la ligne révolutionnaire. Autrement, notre communisme ne peut être qu’inerte. Pour reconstruire le mouvement communiste et son arme — le Parti —, il faut d’abord reconstruire l’idéologie et la théorie, avec les outils de la lutte idéologique et théorique.

    […]

    Cette lutte idéologique contre toutes les formes que prend l’opportunisme, nous devons la mener dans notre organisation — entre camarades — et à l’échelle de notre mouvement — entre groupes. Cette lutte doit prendre la forme d’un débat capable de dévoiler les idées justes, de discerner les idées fausses, puis de rallier ces dernières aux idées justes ou de les isoler et les éliminer. Un tel processus est vital pour nous et le mouvement communiste, et ne peut ni être contourné ni bâclé : aucune hâte ni arrogance ne peut remplacer la vertu de la lutte des lignes.

    […]

    C’est derrière le refus de la lutte des lignes et du débat communiste que se cachent tous les opportunismes, qu’ils prennent l’apparence de la radicalité ou du réformisme. Ce n’est pas une option, soit on l’accepte et la mène avec endurance, soit l’on renonce à toute transformation radicale du monde en se coupant de la réalité, en s’enfermant dans ses dogmes et en se condamnant à la fuite en avant dans la dégénérescence. Pour éviter une telle gangrène, il faut donc garder une vie idéologique active et saine. »

    Lorsque Lénine écrit que « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », il ne fait ni une exagération ni une figure de style. Est-il possible d’agir sans savoir comment agir ? Est-il possible de savoir comment agir sans savoir pourquoi agir ? Est-il possible de savoir comment et pourquoi agir sans connaître l’expérience des actions passées et présentes ? Est-il possible d’interpréter ces expériences sans comprendre la réalité ? Ces questions peuvent-elles être répondues par des aphorismes ou des approximations ? Non. C’est tout le sens de la radicalité de « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

    Mais, répétons-le, pas de lutte théorico-idéologique qui ne peut être qu’intellectuelle (livresque) : la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne se découvrent, ne se démontrent, ne se défendent et ne gagnent dans le mouvement communiste, que dans la pratique de la lutte des classes. Ce n’est que dans l’action qu’une idée s’empare des communistes et des masses, de sa formulation jusqu’à son application en passant par sa victoire sur les idées fausses.

    C’est la lutte théorico-idéologique qui est principale à l’époque de la construction du Parti (comprendre le monde pour le transformer), puis c’est la lutte politique qui est principale à l’époque de la lutte révolutionnaire (prendre et garder le pouvoir), et enfin c’est la lutte économique qui est principale à l’époque de la construction du socialisme (passer du mode de production capitaliste au mode de production communiste). Mais de la construction du Parti jusqu’au communisme, la qualité de la lutte prioritaire à mener (thérico-idéologique, économique ou politique) n’exclue jamais que cette qualité est une accumulation de quantité à la fois théorico-idéologique, politique et économique.

    La découverte de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire n’est pas un processus précédant la construction du Parti, mais dans celle-ci. À proprement parler, la théorie et l’idéologie révolutionnaire (la « ligne juste ») ne sont trouvées que dans le parti révolutionnaire. Tout comme le parti révolutionnaire, la théorie et l’idéologie révolutionnaire se révèlent et se définissent dans la révolution — dans la pratique.

    « […] Il n’y a pas d’une part la lutte pour trouver la ligne juste (qui serait finie) et d’autre part la lutte pour répandre et “montrer” cette ligne juste (qui elle serait en cours), car ces deux luttes ne sont en fait qu’une seule et même lutte pour la démonstration. Il n’y a aucun sens à vouloir faire l’un puis l’autre (une forme d’étapisme), car c’est un seul et même processus : l’on trouve et l’on convainc en démontrant, et ce autant que l’on est capable de démontrer.

    Le faux est un moment du vrai… mais il n’est pas le vrai ! Nous faisons pour cette raison le choix de l’humilité épistémologique, pour ne pas croire en des certitudes que nous n’avons pas encore les moyens de savoir justes avec suffisamment de confiance, et qui pourraient se révéler être des simples chimères au rasoir de l’expérience réelle. Nous réservons au Parti la tâche de réduire suffisamment les inconnues. »

    L’enjeu n’est donc pas et ne peut donc pas être de découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaire avant le parti révolutionnaire et la révolution. Mais pour construire un parti communiste qui soit le Parti communiste en puissance, il faut construire avec lui une ligne suffisamment juste (conforme à la réalité de l’expérience révolutionnaire) pour qu’elle soit la ligne juste en puissance. C’est cette lutte théorico-ideologique que les sectes communistes qui sont le mouvement communiste en France doivent continuer et achever dans la lutte des classes.

    Il est évident que cette ligne juste en puissance, qui doit rendre possible le passage d’une secte à un parti communiste, ne sera pas annoncée comme telle (comme un évangile). Ce saut qualitatif théorico-ideologique sera constaté dans la pratique. Pareillement, le passage de la tâche principale des communistes de la lutte théorico-ideologique à la lutte politique ne sera pas promulgué. Ce changement dans les priorités des communistes sera lui aussi constaté dans la pratique. C’est dans la lutte des classes (dans tous ses aspects, théorico-ideologique, politique et économique) que ces transformations se créent et s’observent.

    En résumé, la construction du Parti par les sectes communistes est à la fois une lutte théorico-ideologique, celle des lignes entre elles pour la victoire des idées justes sur les idées fausses, et une lutte politique, celle de l’éducation et de l’organisation des communistes et du prolétariat. Cette lutte théorico-ideologique et politique existe dans le mouvement communiste, mais aussi dans le mouvement ouvrier. Elle se mène donc sur le terrain de toutes les luttes spontanées du prolétariat, c’est à dire dans leurs luttes théorico-ideologique, politique et surtout économique (la forme principale de lutte spontanée du prolétariat). Ce processus est la conception d’un outil, intellectuellement et matériellement.

    La lutte théorico-ideologique, la lutte politique et la lutte économique des communistes sont simultanées et continues, jusqu’au communisme : aucune de ces luttes ne peut être isolée ou séparée (abstractisée). Idem, la lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire et la lutte pour le parti révolutionnaire ne sont qu’une seule et même lutte, jusqu’à la révolution. L’unicité de la lutte des classes dans le présent et dans le temps est indivisible, mais ses aspects et leurs relations se transforment.

    Tout communiste désire et lutte pour l’éducation et l’organisation d’une classe : le prolétariat. Autrement dit, tout communiste désire et lutte pour la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais pour réaliser une telle jonction, c’est-à-dire donner une organisation et une direction politique révolutionnaire au prolétariat, il faut d’abord que le mouvement communiste lui-même soit développé. Nous ne pouvons pas organiser et éduquer une classe sans être organisés et éduqués nous même. C’est tout ce qui nous manque aujourd’hui !

    Donc, tout communiste doit d’abord lutter pour l’éducation et l’organisation des communistes. Or, cette lutte à mener dans le mouvement communiste est une lutte théorico-ideologique et une lutte politique, avant d’être une lutte économique.

    Le prolétariat spontané, c’est à dire qui n’est pas organisé en avant-garde (un parti communiste) et doté d’une conscience de classe (la théorie et l’idéologie révolutionnaire), ne peut développer une lutte qu’économique et une conscience que syndicale (« trade-unioniste »). Donc, la création d’une avant-garde portant une conscience de classe ne peut pas se faire dans le mouvement spontané du prolétariat, mais seulement à l’extérieur de ce mouvement. L’avant-garde communiste ne peut venir s’appliquer au mouvement du prolétariat que déjà constitué comme tel, c’est-à-dire déjà organisé en parti politique et déjà conscient de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire.

    Il est impossible pour le parti de la classe ouvrière — le Parti — de ne pas être à la direction des syndicats ouvriers. La fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, doit se faire avec les syndicats : il faut que les syndicats (et les autres organisations de lutte du prolétariat) fusionnent avec le parti communiste, qu’ils soient intégrés dans celui-ci pour qu’il devienne le parti révolutionnaire. Mais si les communistes n’existent pas en parti communiste, alors tout effort de fusion n’est qu’un effort de dissolution — une liquidation syndicale.

    Toute jonction est vaine si elle est en fait une dilution de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire dans les masses ! La conscience révolutionnaire ne peut être qu’activement insufflée dans le prolétariat, pas passivement infusée. Le communisme doit gagner les masses en conservant toute sa radicalité et toute son exactitude, sans être ni vulgarisé (pour atteindre les masses) ni abâtardi (pour séduire les opportunistes).

    En conséquence, renoncer à l’organisation des communistes en avant-garde indépendante des luttes économiques spontanées, ou la négliger, ce n’est pas hâter la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, mais la retarder à l’infini ! Le mouvement communiste ne peut se conjoindre avec le mouvement ouvrier — non pas être absorbé par ce dernier — qu’en tant qu’avant-garde révolutionnaire (éduquée et organisée à cette fin). La jonction est bilatérale, ou n’est pas, ses deux composantes doivent être également développées.

    La fusion aboutit du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, c’est la direction révolutionnaire du prolétariat par son parti révolutionnaire, donc la direction révolutionnaire des syndicats, en ce qu’ils sont l’expression la plus directe (spontanée) des intérêts du prolétariat. Une telle direction doit se développer organiquement entre le parti et la classe, l’un s’insufflant dans l’autre, c’est pour cela que nous parlons d’une « fusion » et non pas d’une contrainte imposée par le haut (le commandisme), mais elle doit aussi provenir d’un parti communiste déjà existant et déjà révolutionnaire dans son fond — il doit exister comme un tuteur pour sa classe.

    Voilà pourquoi la participation des sectes aux luttes économiques et aux syndicats est réformiste dans la forme et dans le fond : car le mouvement communiste n’est pas encore une avant-garde. Cette participation est nécessaire mais elle n’est pas révolutionnaire. La lutte politique révolutionnaire (dans le fond) y est embryonnaire, en potentiel seulement (elle n’est pas une direction révolutionnaire en puissance). Ce constat sur les luttes économiques, dont les luttes syndicales et écologiques, s’applique aussi aux luttes démocratiques, dont les luttes antifascistes. Sans parti d’avant garde, pas de politique révolutionnaire (dans le fond) dans les luttes en général.

    Le travail réellement révolutionnaire est ailleurs : dans la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti communiste. L’économisme en est son principal inhibiteur, pour deux raisons : il néglige le travail politique dans le prolétariat, mais il néglige surtout le travail théorico-ideologique et politique dans le mouvement communiste.

    La construction du Parti et le spontanéisme

    Ce que nous appelons ici le mouvementisme et l’immédiatisme ne sont que des déclinaisons particulières du spontanéisme qui prolifère dans notre contexte français contemporain.

    « Le déviationnisme mouvementiste — “la pratique pour la pratique” — est stérile, mais c’est bel et bien de la pratique militante que découle tout le reste. Sans elle, pas de tri entre idées justes et fausses, pas de formation à la lutte des classes ni de construction vers un plus haut niveau quantitatif et qualitatif du mouvement communiste. Néanmoins, le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, “faire des trucs”, bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : “prendre ses rêves pour des réalités”, ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (“j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici”, “si je continue, le résultat en vaudra le coup”), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il “faudrait faire” si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme. »

    L’immédiatisme est une déviation qui consiste à refuser à la fois de devenir un parti réformiste et de s’astreindre à la construction du parti révolutionnaire. La déviation immédiatiste peut se résumer à la formule « tout, tout de suite ! ». L’immédiatisme se caractérise par un de facto rejet des stratégies de long terme, au profit de l’exigence de résultats immédiats, ou presque. Les questions théorico-idéologiques ou stratégiques compliqués ou insatisfaisantes (qui n’offrent pas de nouveaux débouchés ou de nouveaux gains à court terme) sont jugés inintéressantes, et repoussés à plus tard, ou à jamais.

    Immédiatisme et mouvementisme sont intimement liés, l’un étant la liquidation dans les perspectives de court terme, l’autre étant la liquidation dans les mouvements spontanés. Dans les deux cas, les tâches théorico-idéologiques et politiques de long terme, que sont par définition les tâches révolutionnaires, ne sont jamais opportunes : il y a toujours mieux à faire que de semer ce qui ne sera récolté qu’à l’aune d’années ou de décennies. L’immédiatisme et le mouvementisme peuvent être décrits comme des courts-termismes politiques, en tension entre leur phraséologie (la représentation révolutionnaire qu’ils ont d’eux-mêmes) et l’inconséquence de leur pratique (le réformisme dans la forme et dans le fond).

    L’immédiatisme ne va pas construire une tactique dans une stratégie, mais une stratégie selon une tactique. Pourquoi ? Car ce qui importe, ce sont les résultats immédiats, donc, la tactique dicte à la stratégie ce qu’elle doit être, pour qu’elle se plie à ce qui va rapporter le plus de victoires tactiques : la victoire stratégique ne vaut rien — la révolution devient un slogan vide, performatif, romantique, etc.

    Pour l’immédiatisme, qu’importe ce qui est accumulé, tant que cette accumulation est la plus fulgurante possible ! Le contenant est toujours plus important que le contenu. L’accumulation rapide d’une grande quantité de moyens et d’expérience réformiste est préférée à l’accumulation lente de quantité de moyens et d’expérience révolutionnaire. Pour résoudre la contradiction entre la pratique immédiatiste et ses discours pseudo-radicaux, l’immédiatisme distord la théorie révolutionnaire : la lutte politique communiste n’est plus quelque chose à construire ici et maintenant « à l’extérieur » des luttes économiques réformistes, mais quelque chose qui en serait issu naturellement — spontanément — à partir d’un certain degré de développement de celles-ci.

    L’immédiatisme et le mouvementisme interdisent tout plan systématique de long terme, car ils sont entièrement soumis aux aléas respectivement des gains immédiats et des mouvements spontanés. L’immédiatisme et le mouvementisme sont liés dans le spontanéisme, car les mouvements spontanés luttent pour des gains immédiats, et que les gains immédiats sont ceux des mouvements spontanés. Ils sont entièrement dépendants de ceux-ci pour exister et se développer à travers eux.

    Ainsi, dans leur spontanéisme, l’immédiatisme et le mouvementisme ont pour corollaire l’économisme. Quels sont les gains immédiats que recherchent les immédiatistes ? L’accumulation de moyens militants gagnés dans les luttes économiques et réformistes spontanées. Quels sont les mouvements spontanés sur lesquels se règle la pratique des mouvementistes ? Les mouvements spontanés économiques — quasi-exclusivement. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des variantes du spontanéisme, et le spontanéisme implique toujours la reddition économiste.

    Pour tenter d’échapper à leur marginalité et à leur faiblesse criante, certaines sectes communistes tentent d’adopter :

    « […] des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations “de masses” et “de cadres” ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces “entre-deux” veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    La phobie du groupuscule est un des symptômes notables de l’immédiatisme : vouloir être “gros” tout de suite, qu’importe la fin à ces moyens (ou même le pouvoir réel de ces moyens). L’impatience face à la frustration inhérente à la condition sectaire est totalement compréhensible, mais l’endurer est un des devoirs du communiste. Sans patience, pas de construction, et pas de résultat : être opportuniste nombreux ce n’est qu’être naufragé sur un grand navire. »

    L’immédiatisme peut aussi se retrouver dans des attachements ou des complexes qui relèvent plus des affects liés à des images d’Épinal que des moyens déduits d’une analyse scientifique et stratégique de la situation présente :

    « Derrière les manifestations de syndicalisme et de para-syndicalisme, s’exprime parfois un ouvriérisme vulgaire (“le communisme c’est quand il y a des ouvriers”, “la lutte révolutionnaire c’est être dans les usines”). Ce fétichisme, conjugué à la pauvreté stratégique, est aussi un autre symptôme de performativité militante et de culpabilité petite-bourgeoise. »

    L’ouvriérisme petit-bourgeois est un paternalisme paradoxal : il faut « aller aux ouvriers » donc « se mettre au niveau des ouvriers » et ne surtout pas leur parler de chose qu’ils ne connaissent pas, c’est-à-dire de politique ! Pour ne pas prendre les ouvriers de haut, les petits bourgeois ouvriéristes ne leur apportent rien et se complaisent dans l’économisme. L’ouvriérisme petit-bourgeois, par peur du paternalisme petit-bourgeois, est un paternalisme petit-bourgeois.

    En résumé :

    « L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    Les liquidationnismes mouvementistes et immédiatistes sont selon nous des déviations spontanéistes très grave, car :

    « […] nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit “par le haut”, c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Il y a une contradiction entre les forces militantes et l’encadrement militant. Son aspect principal est les forces militantes, qui en progressant quantitativement et qualitativement, intensifie sa contradiction avec son encadrement, c’est-à-dire la forme de l’engagement politique, ce qui transforme l’organisation militante (sa synthèse). Cependant, nous pensons que dans la période actuelle de sortie de crise organique, l’aspect principal de cette contradiction est devenu l’impasse dans l’encadrement — l’engagement amateur et l’absence de cadre — et que c’est donc en conséquence cet aspect qui empêche pour l’instant l’autre de se développer, et à terme une résolution de la contradiction présente. Nous possédons une échelle sectaire et une capacité d’action groupusculaire (non nulle, mais négligeable) qui sont en contradiction avec la qualité de l’encadrement dont nous avons besoin : professionnel. Or, il est difficile de créer cet encadrement au sein même de la condition sectaire, alors même qu’il est nécessaire pour s’en échapper. D’abord, car il faut proposer un projet suffisamment séduisant pour attirer des militantes et militants dévoués qui accepteraient de sacrifier leur vie pour ce que leur promet un petit groupe militant — un tel choix n’est audible comme « rationnel » que par une minorité de fanatiques. Ensuite, car il faut faire de ces cadres en puissance, des cadres en acte, en l’absence de cadres préexistants qui pourraient les former. Voilà tout le défi entre nous et la sortie de la condition sectaire

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — “l’accord entre la pensée et la sensation”), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible sans Parti de former des cadres (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais car l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de “proto-cadres” communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. […] »

    Le travail d’éducation et d’organisation révolutionnaire à mener dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, pour faire du mouvement communiste une avant-garde apte à fusionner avec le mouvement ouvrier, n’est autre que le travail pour former des (proto-)cadres communistes.

    Il est important de comprendre que si cette lutte théorico-idéologique et politique prend place dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, elle est bien à destination du mouvement communiste et non pas du mouvement ouvrier : son objet est le cadre communiste, pas le prolétariat révolutionnaire. Pourquoi ? Car le prolétariat spontané n’a pas besoin d’être « assisté » ou « accompagné » par les communistes, mais d’une avant-garde — une direction politique — que ces derniers ne peuvent pas encore incarner. Pourquoi, alors, cette lutte doit-elle nécessairement se faire aussi dans les luttes spontanées du prolétariat ? Car ce sont dans celles-ci que le mouvement communiste apprend et s’exerce à devenir une avant-garde. Les communistes s’éduquent et s’organisent dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier.

    Ceci étant dit, pour transformer des militants amateurs en cadres professionnalisés, les luttes économiques spontanées ne peuvent être et ne sont qu’une « première école ». La construction du Parti communiste se fait donc dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, mais tant que le mouvement communiste n’est pas une avant-garde (un parti communiste), elle se fait principalement dans le mouvement communiste. Pourquoi ? Car dénué d’une avant-garde, qui ne peut provenir que du mouvement communiste, le mouvement ouvrier spontané stagne dans les luttes économiques syndicales : la « première école » n’est pas et ne peut pas être l’académie des révolutionnaires.

    L’avant-garde est donc forgée par les communistes dans le mouvement communiste, mais le mouvement communiste ne peut pas se détacher du mouvement ouvrier (raison pour laquelle l’avant-garde est construite principalement mais pas exclusivement dans le mouvement communiste). Ce n’est qu’avec un parti communiste, c’est-à-dire l’organisation politique de classe et de combat qui assume en pratique ses tâches révolutionnaires, que la lutte pour la révolution et le parti révolutionnaire se fait principalement en dehors du mouvement communiste, dans le mouvement ouvrier (la classe prolétaire). Autrement dit, la lutte du mouvement communiste se mène principalement dans le mouvement ouvrier seulement après que ce premier ait fusionné avec ce dernier (lorsque leur jonction est effective).

    La spontanéité réformiste économique et l’avant-garde révolutionnaire politique ont deux origines différentes : elles ne sont pas déconnectées, mais elles proviennent de dynamiques distinctes qui ne peuvent pas être amalgamées.

    En résumé, le mouvement communiste doit d’abord lutter principalement dans le mouvement communiste lui-même (s’éduquer et s’organiser), pour ensuite pouvoir lutter principalement dans le mouvement ouvrier (l’éduquer et l’organiser) avec un parti communiste. Ce n’est qu’ainsi, en tant qu’avant-garde révolutionnaire, que la lutte communiste dans le mouvement ouvrier peut-être révolutionnaire. Celle-ci est alors révolutionnaire dans son fond, car elle est la lutte effective pour la direction révolutionnaire du prolétariat.

    Concrètement, la constitution des communistes en parti communiste, c’est-à-dire en avant-garde révolutionnaire, c’est la formation de (proto-)cadres communistes. Ces cadres communistes ne se formeront pas à l’extérieur mais à l’intérieur du mouvement communiste, et c’est à eux et leur parti que revient le devoir de transformer le mouvement ouvrier (spontané et réformiste) en mouvement révolutionnaire, en s’y appliquant de l’extérieur. C’est ainsi que la classe prolétaire révolutionnaire en puissance peut devenir révolutionnaire en fait.

    L’éducation et l’organisation que doit connaître le mouvement communiste de lui-même et en lui même — en autonomie et de sa propre initiative — ne doivent donc évidemment pas être une copie des revendications, méthodes et structures qui existent déjà dans et pour les luttes économiques spontanées. Répliquer à l’extérieur des luttes économiques spontanées ce qu’elles font déjà ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Les imiter revient in fine aussi à se limiter à leur réformisme et à se liquider. Toute la nécessité de l’éducation et de l’organisation des communistes à l’extérieur et indépendamment des luttes économiques, c’est de pouvoir se constituer en réelle avant-garde réellement révolutionnaire, en dehors du cadre réformiste qu’elles nous imposent dans la forme de nos revendications, de nos méthodes et de nos structures.

    L’erreur de l’éducation et de l’organisation livresque, c’est de ne pas saisir ce que l’éducation et l’organisation révolutionnaire à l’extérieur des luttes économiques spontanées doivent apporter au mouvement communiste, en confondant cette plus-value révolutionnaire avec l’adhésion à un canon hagiographique (la littérature sacrée ayant révélé la ligne juste) ou à une performativité militante (utiliser les bons mots dans le bon ordre pour parler « comme un communiste »). Si la formation communiste est intellectuelle, elle n’a rien d’intellectualiste. Former des cadres communistes, ce n’est pas former des intellectuels.

    L’éducation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, celle qui transforme un individu en communiste, c’est la préparation révolutionnaire : l’aptitude physique et psychologique, les compétences techniques et martiales, l’apprentissage du conflit et de la clandestinité, l’intégration profonde de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire, le tissage inextricable de la vie d’un individu dans celle de son organisation (un militantisme total et à vie), l’acquisition d’une discipline et d’une cohésion collective supérieure, etc. L’organisation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, c’est la constitution des communistes en corps pensant et agissant autonome, pour exprimer et défendre (matériellement) les intérêts les plus révolutionnaires du prolétariat, c’est-à-dire les plus généraux et de longs termes.

    L’éducation et l’organisation révolutionnaire ne peuvent pas exister dans les luttes économiques (syndicales et non-syndicales), pas tant que les communistes ne sont pas déjà éduqués et organisés dans un parti communiste — une avant garde révolutionnaire.

    Le parti de cadre et le parti de masse

    Ce que nous défendons ici, ce n’est ni plus ni moins que de prendre au sérieux le parti de communiste professionnel, tel que théorisé et défendu par Lénine. L’incisif de ses injonctions a été émoussé par l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste. Il faut rendre à la pensée de Lénine sa radicalité. Ce que nous proposons, ce n’est que de cesser de lire Lénine pour n’y trouver que ce que nous voulons y trouver, et de commencer à le lire pour nous reconnaître dans ce qu’il critique : Lénine nous parle aussi de nous-mêmes.

    Si le XXIsiècle en France est très différent du XXsiècle dans l’Empire russe, les lignes stratégiques que Lénine dessine ne sont pas obsolètes, mais portent toujours une universalité avec laquelle nous devons confronter la réalité actuelle de ce que nous sommes et de nos pratiques.

    La condition sectaire française, c’est notre kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), raison pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui dans notre propre contexte les égarements de jeunesse des sociaux-démocrates de Russie et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie : l’économisme et le spontanéisme. Ces déviations étaient le symptôme d’un mouvement communiste attardé dans l’Empire russe, et elles sont aujourd’hui les mêmes symptômes d’un mouvement communiste attardé en France. Ces liquidationnismes se déclinent différemment ici et maintenant que là-bas il y a un siècle, mais elles partagent une même essence sociale (des causes et des conséquences analogues).

    Le remède que nous préconisons, c’est la rupture avec nos préconceptions, nos habitudes et nos rituels de ce que devrait être le militantisme communiste, par leur confrontation avec un examen stratégique intransigeant et un bilan honnête de l’échec général de notre mouvement dans les dernières décennies (à reconstruire un parti communiste digne de ce nom). Pour cela, Lénine est un interlocuteur sévère mais juste. Ces préconceptions, habitudes et rituels — notamment syndicalistes et para-syndicalistes — ne sont que relatifs à une période de dégénérescence de notre mouvement, les produits d’une crise organique : la solution que nous cherchons, en tant que révolutionnaire, ne sera pas trouvée en eux mais dans leur dépassement.

    Dans Que faire ? (1902), Lénine répond aux problèmes posés par la kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), c’est-à-dire aux problèmes les plus préliminaires de la construction du Parti. Nous sommes dans une telle époque, aujourd’hui en France. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » (1920), Lénine répond aux problèmes posés par l’époque de la conquête du pouvoir politique par les partis communistes, c’est-à-dire aux problèmes de la fusion entre mouvement communiste et mouvement ouvrier (dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat) pour créer le parti révolutionnaire. Des enseignements universels peuvent être tirés des travaux de Lénine dans leur ensemble. Cependant, en 1902, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui nous sont communs, contemporains à nous communiste français du XXIsiècle, là où en 1920, Lénine s’attaque a des problèmes de stratégie qui ne se posent pas encore à notre mouvement, mais qui lui sont futurs.

    « La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviks), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées fausses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l’organisation des révolutionnaires professionnels.

    Maintenant de semblables déclarations produisent une impression franchement comique. Tout se passe comme si l’on voulait faire fi de toute une période du développement de notre parti, comme si l’on voulait oublier des conquêtes qui en leur temps n’ont pas été sans lutte, mais qui sont maintenant bien consolidées et ont joué un rôle utile.

    Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo-japonaise on accusait les Japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupés exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les Japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas “exagérément” inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation.

    Que faire ?, c’est le condensé de la tactique de l’lskra, de la politique d’organisation de l’Iskra en 1901 et en 1902. C’est exactement un “condensé” , ni plus ni moins. Quiconque veut se donner la peine de prendre connaissance de l’Iskra des années 1901 et 1902, ne peut manquer de s’en convaincre. Mais juger de ce condensé sans connaître et sans comprendre la lutte menée par l’Iskra contre le courant de l’économisme alors dominant, c’est tout bonnement discuter en l’air. L’Iskra s’est battue pour la création d’une organisation de révolutionnaires professionnels, elle s’est battue avec une particulière vigueur en 1901 et en 1902 ; elle a vaincu l’économisme qui dominait à l’époque, elle a mis sur pied cette organisation en 1903, elle l’a préservée, malgré la scission qui devait se produire par la suite entre partisans de l’Iskra, malgré tous les remous de la tempête, et cela pendant la durée entière de la révolution russe, de 1901‑1902 jusqu’en 1907.

    Or, à présent que la lutte pour cette organisation est depuis longtemps terminée, alors que les semailles ont été faites, que le grain a mûri, que la moisson est finie, voici que surgissent des gens qui clament : “on a donné une ampleur exagérée à l’idée d’organisation des révolutionnaires professionnels !”. N’est-ce pas ridicule ?

    Prenez toute la période prérévolutionnaire et l’ensemble des trente premiers mois de la révolution (1905‑1907), et faites la comparaison entre notre parti social‑démocrate et les autres partis sous le rapport de la cohésion, de l’organisation, de la continuité. Vous devez, sous ce rapport, reconnaître à notre parti une supériorité sur tous les autres, sur les cadets, sur les socialistes-révolutionnaires, etc., sans la moindre contestation possible. […]

    Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C’est l’organisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l’Iskra. Quiconque connaît bien l’histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de formation, celui-là n’a besoin que d’un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n’importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s’en convaincre, pour reconnaître immédiatement le vieux noyau, le noyau de base de ceux qui, avec le plus grand cœur, ont pris soin du parti et l’ont amené à maturité. Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social‑démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eût été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu’elle défend n’a de raison d’être qu’en liaison avec “la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat”. Mais l’aptitude objective maximale du prolétariat à se regrouper en une classe est réalisée par des êtres vivants, dans des formes d’organisation déterminées et pas autrement. Et nulle autre organisation que l’“Iskra” n’eût pu, dans nos conditions historiques, dans la Russie années 1900‑1905, créer un parti social‑démocrate tel que celui qui existe à l’heure actuelle. Le révolutionnaire professionnel a mené à bien l’œuvre qu’il avait à accomplir dans l’histoire du socialisme prolétarien russe. Cette œuvre qui a depuis longtemps dépassé le cadre étroit des “cercles” des années 1902‑1905, aucune force n’est aujourd’hui en mesure de la réduire à néant ; et les lamentations attardées des gens, qui accusent d’exagération ceux qui en leur temps devaient lutter pour assurer la préparation de l’accomplissement des tâches militantes, ne pourront amoindrir la portée des conquêtes déjà faites.

    Je viens de faire allusion au cadre étroit des cercles de l’époque de l’ancienne Iskra (à partir de la fin de l’année 1903, avec le n° 51, l’Iskra se tourna vers le menchévisme, proclamant qu’“entre l’ancienne et la nouvelle Iskra, y a un abîme”, paroles de Trotsky, dans une brochure approuvée par la direction menchevique de l’Iskra). Il convient de donner au lecteur d’aujourd’hui quelques mots d’explication au sujet de l’esprit qui régnait dans ces cercles. En lisant Que faire ? et la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière qui vient ensuite, le lecteur verra se dérouler devant lui la lutte passionnée, parfois haineuse et destructrice, des cercles se trouvant à l’étranger. Il est indéniable que cette lutte possède de nombreux aspects peu attrayants. Il est indéniable qu’elle est un phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question. Il est indéniable que les militants du mouvement ouvrier actuel en Russie doivent rompre avec de nombreuses traditions établies dans les cercles, qu’ils doivent oublier et rejeter maintes mesquineries héritées de la vie des cercles et de leurs querelles, afin d’accomplir avec une vigueur redoublée les tâches présentes de la social-démocratie. Le renforcement du parti par des éléments prolétariens peut seul, en liaison avec une activité de masse au grand jour, extirper toutes les traces de la mentalité des cercles, héritage du passé qui n’a rien à voir avec les tâches actuelles. D’ailleurs, le passage au mode démocratique d’organisation du parti ouvrier, passage proclamé par les bolcheviks dans la Novaïa Jizn en novembre 1905 au moment même où venaient de se créer les conditions d’une activité au grand jour, ce passage constituait déjà au fond une rupture définitive avec ce qui était caduc dans l’héritage laissé par les cercles…

    Oui, “avec ce qui était caduc”, car il ne suffit pas de condamner la mentalité des cercles, il faut savoir en comprendre la signification en les replaçant dans les conditions particulières de l’époque. En leur temps les cercles étaient nécessaires, et ils jouèrent un rôle positif. Dans un pays autocratique en général, dans les conditions créées par toute l’histoire du mouvement révolutionnaire russe en particulier, le parti ouvrier socialiste ne pouvait se développer autrement qu’à partir des cercles. Ceux-ci, étroits, fermés, fondés presque toujours sur l’amitié personnelle d’un effectif très réduit, n’en constituèrent pas moins une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie. Mais à mesure que grandissait ce mouvement, se posait la tâche de regrouper ces cercles, de créer des liens solides entre eux, d’établir une succession. Or il n’était pas possible de résoudre ce problème sans créer une solide base opérationnelle “hors d’atteinte” de l’autocratie, c’est‑à‑dire à l’étranger. C’est donc par la force de la nécessité que naquirent les cercles à l’étranger. Aucun lien ne les réunissait et ils n’étaient pas soumis à l’autorité d’un parti russe. Ils ne pouvaient donc manquer d’avoir des optiques différentes quant aux tâches fondamentales du mouvement de cette époque, c’est-à-dire précisément quant à la manière dont devait être créée une base opérationnelle et dont ils devaient contribuer à la mise sur pied d’un parti commun. Dans de telles conditions les cercles ne pouvaient pas ne pas s’affronter. Aujourd’hui, quand nous regardons en arrière, nous voyons distinctement lequel d’entre ces cercles était à même de remplir la fonction de base opérationnelle, Mais alors, au début de l’activité des différents cercles, personne ne pouvait le dire et seule la lutte pouvait trancher la discussion. Parvus, on s’en souvient, accusa par la suite la vieille Iskra de mener un combat destructeur à l’encontre des cercles, et il prôna après coup une politique conciliatrice. Mais c’est facile à dire après coup, et le dire, c’est montrer qu’on n’a pas compris quelles étaient alors les conditions. En premier lieu, on ne disposait d’aucun critère permettant de juger de l’influence et du sérieux de tel ou tel cercle. Nombreux étaient ceux, maintenant oubliés, dont l’importance avait été exagérée, mais en leur temps ils voulaient par la lutte faire la preuve de leur droit à l’existence. En second lieu, les différends entre cercles résidaient dans l’orientation à donner à un travail alors encore nouveau. Je remarquai déjà à l’époque (dans Que faire ?) que les dissensions paraissaient minimes, mais qu’en réalité elles avaient une énorme importance, étant donné qu’avec l’apparition de nouvelles activités, avec l’apparition du mouvement social-démocrate, la définition du caractère général de ces activités et de ce mouvement se répercuterait très fortement sur la propagande, l’agitation et l’organisation. Toutes les discussions ultérieures entre social‑démocrates tournèrent autour de l’orientation à donner au travail politique du parti ouvrier dans tel ou tel cas particulier. Mais alors, les controverses portaient sur la définition des principes les plus généraux et des tâches fondamentales de toute politique social‑démocrate en général.

    Les cercles ont accompli leur mission et, à présent, ils ont, bien entendu, fait leur temps. Mais s’ils n’ont plus de raison d’être, c’est uniquement parce que leur lutte avait posé avec la plus vive acuité les questions les plus cruciales de la social‑démocratie, parce qu’elle les avait résolues dans un esprit révolutionnaire intransigeant, créant ainsi une base solide, rendant possible un travail de parti sur une large échelle. » (V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.)

    Lorsque Lénine préconise en 1902 la création d’une organisation d’avant-garde de cadres et de professionnels, et qu’il exhorte en 1920 à la constitution des partis communistes en parti de masse de classe du prolétariat, y a-t-il une contradiction ? Non, car Lénine critique des déviations différentes relatives à deux époques différentes du développement du mouvement communiste. En 1902, il lutte pour la création d’une avant-garde communiste (un parti de cadre), en 1920, il lutte pour que cette avant-garde communiste fusionne avec le mouvement ouvrier et devienne le parti révolutionnaire (un parti de masse et de classe). Sortir Que faire ? et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » de leur contexte, ce sont les abstractiser, donc, les vider de leur contenu. Les enseignements universels à tirer de ces documents ne peuvent être compris qu’en comprenant le contexte de leur rédaction (à quoi ils répondaient et à qui ils s’adressaient).

    Selon Lénine, tous les communistes du parti de cadre ne sont pas des professionnels de la révolution, mais tous les communistes du parti de cadre sont des cadres professionnalisés.

    Pas de parti de masse (et de classe) sans un parti de communistes professionnels (c’est-à-dire de cadre) dans lequel il peut émerger et sur lequel il peut croître. Il n’y a pas d’opposition entre le parti de cadre et le parti de masse, car le premier est la condition à la naissance du second, accouché dans la classe ouvrière.

    « En effet, à l’époque du capitalisme, quand les masses ouvrières sont soumises à une exploitation continue, et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers réside précisément dans le fait qu’ils ne peuvent toucher qu’une minorité de leur classe. Le parti politique ne peut rassembler qu’une minorité de la classe, de même que dans toute la société capitaliste les ouvriers réellement conscients ne sont qu’une minorité parmi les ouvriers. Force nous est donc de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui peut diriger les larges masses ouvrières et les entraîner avec elle. Et si le camarade Tanner dit qu’il est l’ennemi du parti, mais qu’il est en même temps pour que la minorité des ouvriers les mieux organisés et les plus révolutionnaires indique la voie à l’ensemble du prolétariat, je dis qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous. Qu’est‑ce que cette minorité organisée ? Si cette minorité est vraiment consciente, si elle sait entraîner les masses, si elle est capable de répondre à chaque question à l’ordre du jour, alors elle est, en réalité, le parti. Et si nous attachons tant d’importance à l’opinion de camarades comme Tanner qui sont les représentants d’un mouvement de masse, ce que l’on ne saurait dire, sans trop forcer les choses, des représentants du parti socialiste britannique, si ces camarades sont pour qu’il y ait une minorité qui lutte résolument pour la dictature du prolétariat et qui instruit les masses ouvrières dans cet esprit, cette minorité n’est pas autre chose, en réalité, que le parti. Le camarade Tanner dit que cette minorité doit organiser et entraîner avec elle toute la masse ouvrière. Si lui et les autres camarades du groupe Shop‑Stewards et de l’Union des ouvriers industriels du monde (I.W.W.) l’admettent — et nous constatons tous les jours dans nos conversations avec eux qu’ils l’admettent effectivement — s’ils approuvent cette situation où la minorité communiste consciente de la classe ouvrière entraîne avec elle le prolétariat, alors ils doivent convenir aussi que tel est le sens de toutes nos résolutions. Et alors, l’unique différence existant entre nous consiste seulement dans le fait qu’ils évitent le mot « parti » parce qu’il existe parmi les anglais une certaine prévention contre le parti politique. Ils ne se représentent pas un parti politique autrement qu’à l’image des partis de Gompers et de Henderson, des partis d’affairistes parlementaires, de traîtres à la classe ouvrière. S’ils ne voient le parlementarisme que tel qu’il existe aujourd’hui en Grande‑Bretagne ou en Amérique, alors, nous aussi, nous sommes les ennemis d’un tel parlementarisme et de partis politiques. Nous avons besoin de partis nouveaux, d’autres partis. Nous avons besoin de partis, qui soient constamment et effectivement liés aux masses et qui sachent diriger ces masses. » (V. I. Lénine, Rapport sur le rôle du Parti Communiste, 1920.)

    Ainsi, les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste présentées en 1921 par la IIIInternationale ne s’adressent non pas à des sectes communistes (des noyaux, cellules, cercles, etc., dispersés et en lutte), mais à des partis communistes. Les plus petits partis communistes de l’Internationale communiste à sa fondation étaient d’une envergure (quantitative et qualitative) incomparable aux sectes que nous sommes aujourd’hui en France. Encore une fois, croire les conditions objectives et subjectives du mouvement communiste français d’aujourd’hui et d’il y a un siècle analogue, c’est prendre ses rêves pour des réalités. Pour les plus immatures de ces partis, la tâche principale était alors déjà la transformation en parti de masse (la fusion avec le mouvement ouvrier), car ils étaient déjà des partis en force et en contenu.

    Pour caricaturer, retenir La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique, sans retenir Que faire ?, c’est le meilleur moyen de ne pas progresser. Ces premiers sont devenus pertinents à entendre car ce dernier a auparavant été écouté.

    Il ne faut pas se rendre coupable envers La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique de la même erreur que les mencheviks envers Que faire ? (que leur reproche Lénine) : vider les injonctions politiques de leur sens en les extrayant de leur contexte, pour les transformer en une métaphysique dogmatique — absurde — sans pouvoir transformateur sur la réalité. Selon la même logique qui conclut que Que faire ? ne parle pas de l’époque du parti communiste (la partiinost), La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique ne parlent pas de l’époque des sectes (la kruzhkovshchina). Si des leçons universelles s’appliquent dans les deux cas, les impératifs relatifs à un contexte ne s’appliquent pas dans un autre (l’on ne peut pas les transposer mécaniquement).

    La plus fondamentale erreur du mouvement communiste français contemporain, c’est de ne pas saisir la vérité élémentaire selon laquelle ce que l’on doit faire est déduit de ce que l’on peut faire, et ce que l’on peut faire est limité par ce que l’on est.

    Dans Thèses sur la tactique, l’Internationale communiste expose le cheminement que doivent prendre les partis communistes. Leur objectif commun est leur transformation en parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est le parti de classe, et le parti de classe est un parti de masse, donc le parti communiste doit devenir un parti de masse (s’il ne l’est pas déjà). Le parti de cadre doit donc lutter pour devenir un parti de masse. Le parti communiste accouché dans le mouvement communiste est un parti de cadre, et le parti révolutionnaire accouché dans le mouvement ouvrier (par la fusion) est un parti de masse. Le parti communiste de cadre doit donc lutter pour devenir un parti communiste de masse, et le parti communiste de masse doit donc lutter pour devenir le parti révolutionnaire, c’est à dire le parti de classe.

    Pourquoi un tel cheminement ? Car le parti de cadre, qui n’est qu’une direction marginale dans les masses, doit devenir la direction hégémonique dans les masses, ce qui est la première condition au parti révolutionnaire. En conquérant une telle direction dans les masses, le parti de cadre se transforme en parti de masse. Une direction révolutionnaire — qui caractérise le parti révolutionnnaire — ne peut donc être revendiquée que par un parti de masse. Un parti communiste n’est le parti révolutionnaire en puissance que s’il a réussi son entreprise de massification (qui lui est essentielle), sinon, il n’est le parti révolutionnaire en puissance qu’en potentiel. Le « vrai » parti communiste est un parti de masse. Si un parti de masse n’est pas toujours le parti de classe, tous les partis révolutionnaires sont des partis de classe, et tous les partis de classe sont des partis de masse. Un parti communiste de masse peut devenir un parti de classe dans une situation révolutionnaire, en cela il est déjà le parti révolutionnaire en puissance (avant d’être le parti de classe en fait), mais ce n’est pas le cas d’un parti de cadre (il n’est pas encore le parti révolutionnaire en puissance).

    Ces Thèses sur la tactique explicitent également très distinctement quel est le rôle que doivent assumer les partis communistes dans les masses et leurs organisations, notamment les syndicats :

    « Dès le premier jour de sa fondation, l’Internationale communiste s’est donnée pour but, clairement et sans équivoque, non pas de former de petites sectes communistes cherchant à exercer leur influence sur les masses ouvrières uniquement par l’agitation et la propagande, mais de prendre part à la lutte des masses ouvrières, de guider cette lutte dans le sens communiste et de constituer dans le processus du combat de grands partis communistes révolutionnaires.

    Déjà au cours de sa première année d’existence, l’Internationale communiste a répudié les tendances sectaires en prescrivant aux partis affiliés, si petits fussent-ils, de collaborer aux syndicats, de participer à vaincre leur bureaucratie réactionnaire de l’intérieur même des syndicats et de les transformer en organisations révolutionnaires des masses prolétariennes, en instruments de combat. […] » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrit ici l’Internationale communiste, c’est la lutte du parti communiste pour devenir un parti de masse, c’est-à-dire la lutte pour devenir une direction politique de plus en plus importante dans les masses (jusqu’à devenir une direction politique hégémonique dans celles-ci, c’est-à-dire le parti de classe).

    Ce rôle de direction politique dans les masses — que nous avons déjà exposé — est hors de portée des sectes communistes. Car elles sont inapte à mener une politique « révolutionnaire dans le fond » dans les masses et les syndicats, elles ne doivent pas s’attribuer des devoirs qui leur sont inaccessibles et qui ne leur reviennent pas, mais se rendre aptes à les remplir : construire un parti communiste de cadres professionnels, qui lui pourra assumer ce rôle.

    C’est à remplir ce devoir, celui relatif à notre époque de construction d’un parti vers le Parti, que le mouvement communiste français échoue depuis plusieurs décennies. L’ironie la plus cynique étant que c’est souvent au nom du Parti communiste que la reconstruction du Parti communiste est liquidée dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Non seulement les Thèses sur la tactique sont relatives à un contexte qui n’est pas analogue au notre, mais celles-ci préviennent elle-même du risque de prescrire une stratégie homogène à des contextes hétérogènes. Des principes ne sont universels que si et dans la mesure où leur contexte particulier est universel (un mode de production, une situation historique, une tâche stratégique, etc.). L’universalité qui peut toujours être trouvée dans le particulier, n’est toujours que relative à l’universalité de ce particulier. La compréhension et l’application d’une stratégie révolutionnaire n’est pas différente.

    Les Thèses sur la tactique distinguent les consignes adressées à l’ensemble des partis communistes de celles adressées au Parti communiste unifié d’Amérique et au Parti communiste d’Angleterre, particulièrement attardés dans leur développement.

    « Dans cette voie menant à la formation de partis communistes de masses, l’Internationale communiste n’est pas allée suffisamment loin partout. Et même dans deux des pays les plus importants du capitalisme victorieux elle a encore tout à faire dans ce domaine.

    Aux États-Unis, dans l’Amérique du Nord, dans lesquels déjà avant la guerre pour des raisons historiques, il n’existait aucun mouvement révolutionnaire de quelque ampleur, les communistes ont toujours devant eux les tâches primordiales les plus simples : la formation d’un noyau communiste et son rattachement aux masses ouvrières. […] Conscient du danger qui le menace d’une radicalisation du mouvement ouvrier et de l’influence de ce mouvement par les communistes, le capital américain essaie de briser le jeune mouvement communiste par des persécutions barbares, de l’anéantir et de le contraindre à l’illégalité, dans laquelle, pense-t-il, ce mouvement, sans contact avec les masses, dégénérerait en une secte de propagande et se dessécherait.

    L’Internationale communiste attire l’attention du Parti communiste unifié d’Amérique sur le fait que l’organisation illégale ne doit constituer qu’un terrain de rassemblement, de clarification, pour les forces communistes les plus actives, mais que le Parti unifié a le devoir de tenter tous les moyens et toutes les voies pour sortir de ses organisations illégales et atteindre les grandes masses ouvrières en fermentation ; qu’il a le devoir de trouver les formes et les voies propres à concentrer politiquement ces masses dans leur vie publique en vue de la lutte contre le capital américain. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Le Parti communiste unifié d’Amérique dont parle en ces termes l’Internationale communiste, n’était pas un groupe de quelques centaines ou quelques milliers de membres, mais de 20 000 à 40 000 adhérents (pour un pays de 106 millions d’habitants). Pourtant, aux yeux de l’Internationale communiste, son retard sur les autres partis communistes était tel que son ordre du jour était « les tâches primordiales les plus simples ».

    Concernant le Parti communiste d’Angleterre, lui-même d’une taille de 4 000 adhérents (pour un pays de 44 millions d’habitants), l’Internationale communiste poursuit :

    « Le mouvement communiste anglais, lui non plus, n’a pas encore réussi, malgré la concentration de ses forces en un Parti communiste uni, à devenir un parti de masses.

    […]

    La première et principale tâche du Parti communiste d’Angleterre est de devenir un Parti de masses. Les communistes anglais doivent se placer de plus en plus fermement sur le terrain du mouvement de masses existant en fait et se développant sans cesse ; ils doivent pénétrer dans toutes les particularités concrètes de ce mouvement et faire des revendications isolées ou partielles des ouvriers le point de départ de leur propre agitation et de leur propagande inlassable et énergique.

    Le puissant mouvement gréviste met à l’épreuve, aux yeux de centaines de milliers et de millions d’ouvriers le degré de capacité, de fidélité, de constance et de conscience des trade-unions et de leurs chefs. Dans ces conditions, l’action des communistes au sein des syndicats acquiert une importance décisive. Aucune critique du Parti, venant du dehors, ne saurait, même dans une mesure éloignée, exercer sur les masses une influence semblable à celle qui peut être exercée par le travail quotidien et constant des noyaux communistes dans les syndicats, par le travail tendant à démasquer et à discréditer les traîtres et les bourgeois du trade-unionisme, qui en Angleterre plus encore que dans tout autre pays, sont le jouet politique du capital.

    Si, dans d’autres pays, la tâche des partis communistes devenus partis de masses consiste dans une importante mesure à prendre l’initiative d’actions de masses, en Angleterre la tâche du Parti communiste consiste avant tout, sur la base des actions de masses qui se développent en fait, à montrer par son propre exemple et à prouver que les communistes sont capables d’exprimer justement et courageusement les intérêts, les besoins et les sentiments de ces masses. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Une secte communiste doit être liée aux masses pour se transformer en parti communiste, et un parti communiste doit devenir un parti de masse pour se transformer en parti révolutionnaire. Mais le degré de jonction du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier doit correspondre au degré de développement révolutionnaire du mouvement communiste et du mouvement ouvrier. Dans la création d’un parti communiste, il ne peut donc y avoir « rattachement aux masses ouvrières » que dans la proportion où il y a déjà « formation d’un noyau communiste » de cadre professionnel !

    Les tâches du Parti communiste unifié d’Amérique et du Parti communiste d’Angleterre ne sont ainsi pas identiques à celle des autres partis communistes de l’Internationale communiste, car leurs niveaux de développement ne sont pas identiques à ceux des autres partis de l’Internationale communiste. La tactique n’est jamais un impératif « absolu », elle n’est que la solution concrète à un problème concret dans une situation concrète.

    Si le Parti communiste unifié d’Amérique et le Parti communiste d’Angleterre étaient bien considérés comme des partis communistes, leur niveau de développement était déterminé par L’Internationale communiste comme suffisamment faible pour que leur tâche ne soit pas la direction révolutionnaire elle-même. Ces partis devaient d’abord affermir leur caractère d’avant-garde et acquérir une direction politique dans les masses (de moins en moins marginale, de plus en plus hégémonique) en devenant des partis de masse.

    Aux partis de cadre, l’Internationale communiste dit « devenez une direction dans les masses, devenez des partis de masse », et aux partis de masse, l’Internationale communiste dit « devenez une direction hégémonique dans les masses, devenez des partis révolutionnaires ». Entre un parti de masse et le parti révolutionnaire, il reste au parti de masse de devenir le parti de classe — le seul parti à la direction de l’ensemble de la classe ouvrière.

    Comme il a déjà été répété, une direction dans les masses ne suffit pas pour prétendre au statut de parti révolutionnaire : pour cela, cette direction doit être hégémonique et offensive. La lutte des partis de masse dans les masses n’est donc pas finit, mais toujours vivante, d’une part pour conquérir l’hégémonie (la direction sans partage sur la classe), et d’autre part pour préparer l’action révolutionnaire. Selon l’Internationale communiste, la lutte pour le parti révolutionnaire est donc aussi la lutte du parti de masse pour devenir le parti de classe : la fusion la plus achevée entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, entre le parti et la classe. Le parti révolutionnaire est donc un parti de masse de classe.

    Au sujet du Parti communiste français, alors déjà un parti de masse, l’Internationale communiste note :

    « L’agitation pratique doit prendre un caractère beaucoup plus concentré, plus tendu et plus énergique. Elle ne doit pas se disperser à travers les situations et les combinaisons changeantes et variables de la politique quotidienne. De tous les événements petits ou grands, elle doit toujours tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées. Ce n’est qu’à la condition d’observer cette attitude véritablement révolutionnaire que le Parti communiste cessera de paraître — et d’être en réalité — une simple aile gauche de ce bloc radical longuettiste qui offre avec une insistance et un succès de plus en plus grands ses services à la société bourgeoise pour la protéger des ébranlements qui s’annoncent en France, avec une logique inflexible. Abstraction faite de la question de savoir si ces événement révolutionnaires décisifs arriveront plus ou moins tôt, un Parti communiste moralement éduqué, entièrement pénétré de volonté révolutionnaire, trouvera la possibilité, même dans l’époque actuelle de préparation, de mobiliser les masses ouvrières sur le terrain politique et économique et de donner à leur lutte un caractère plus clair et plus vaste.

    […]

    Renforcer la liaison du Parti avec les masses, c’est avant tout le rattacher plus étroitement aux syndicats. Le but ne consiste point du tout à ce que les syndicats soient soumis mécaniquement et extérieurement au Parti et renoncent à l’autonomie découlant nécessairement du caractère de leur action : il consiste à ce que les éléments véritablement révolutionnaires réunis dans le Parti communiste donnent, dans le cadre même des syndicats, une tendance correspondant au intérêts communs du prolétariat, luttant pour la conquête du pouvoir.

    En considération de ce fait, le Parti communiste français doit faire la critique, sous une forme amicale mais décisive et claire, de toutes les tendances anarchistes-syndicalistes qui repoussent la dictature du prolétariat et la nécessité d’une union de son avant-garde en une organisation dirigeante, centralisée, c’est-à-dire en un Parti communiste, ainsi que de toutes les tendances syndicalistes transitoires qui, sous le manteau de la charte d’Amiens, élaborée huit ans avant la guerre, ne sauraient plus donner aujourd’hui une réponse claire et nette aux questions essentielles de l’époque nouvelle d’après-guerre.

    La haine qui se manifeste dans le syndicalisme français contre l’esprit de caste politique est avant tout une haine bien justifiée contre les parlementaires “socialistes-traditionnels”. Mais le caractère purement révolutionnaire du Parti communiste lui donne la possibilité de faire comprendre à tous les éléments révolutionnaires la nécessité du groupement politique dans le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

    La fusion du groupement syndicaliste révolutionnaire avec l’organisation communiste dans son ensemble est une condition nécessaire et indispensable à toute lutte sérieuse du prolétariat français.

    L’on ne parviendra à surmonter et à écarter les tendances vers l’action prématurée et à vaincre l’imprécision de principes et le séparatisme d’organisation des syndicalistes-révolutionnaires que lorsque le Parti lui-même, comme nous l’avons dit plus haut, sera devenu, en traitant de façon vraiment révolutionnaire toute question de la vie et de la lutte quotidienne des masses ouvrières françaises, un centre d’attraction pour elles. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    L’Internationale communiste poursuit :

    « Le Parti communiste unifié d’Allemagne, né de l’union du groupe Spartacus avec les masses ouvrières des Indépendants de gauche, quoique étant déjà un grand Parti de masses, a la mission immense d’augmenter son influence sur les grandes masses, de renforcer les organisations de masses prolétariennes, de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale, et de deviner, dans les luttes futures du prolétariat, les chefs des mouvements de masses. Cette tâche principale du Parti exige qu’il y applique tous ses efforts d’adaptation, de propagande et d’organisation, qu’il tâche de conquérir les sympathies de la majorité du prolétariat, sans laquelle, étant donné la puissance du capital allemand, aucune victoire du communisme n’est possible en Allemagne. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    En résumé :

    « Les Partis de l’Internationale communiste deviendront des Partis de masses révolutionnaires, s’ils savent vaincre l’opportunisme, ses survivances et ses traditions, dans leurs propres rangs, en cherchant à se lier étroitement aux masses ouvrières combattantes, en puisant leurs buts dans les luttes pratiques du prolétariat, en repoussant au cours de ces luttes aussi bien la politique opportuniste de l’aplanissement et de l’effacement des antagonismes insurmontables que les phrases révolutionnaires qui empêchent de voir le rapport réel des forces et les véritables difficultés du combat. Les partis communistes sont nés de la scission des anciens partis social-démocrates. Cette scission résulte du fait que ces partis ont trahi pendant la guerre par une alliance avec la bourgeoisie ou par une politique hésitante cherchant à éviter toute lutte. Les principes des partis communistes forment le seul terrain sur lequel les masses ouvrières pourraient à nouveau se réunir, car ces principes expriment les besoins de la lutte du prolétariat. Et puisqu’il en est donc ainsi, ce sont actuellement les partis et les tendances social-démocrates et centristes qui représentent la division et le morcellement du prolétariat, tandis que les partis communistes constituent un élément d’union. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrivent ici les Thèses sur la tactique, c’est la lutte du parti de masse pour devenir le parti révolutionnaire, pour que sa direction politique devienne une direction révolutionnaire (sans partage sur la classe ouvrière, et offensive).

    La lutte pour devenir le parti révolutionnaire et pour devenir un parti de masse, ne sont pas séparés : le parti communiste est le parti révolutionnaire lorsque sa direction politique (« réformiste dans la forme révolutionnaire dans le fond ») devient une direction révolutionnaire (dans la forme et le fond), et une direction politique peut devenir une direction révolutionnaire lorsqu’elle est hégémonique, donc quand le parti communiste est un parti de masse suffisamment aboutis — le parti de classe. Mais dans cette lutte, il faut différencier la conquête d’une direction politique hégémonique — la transformation en parti de masse et de classe — et la conquête d’une direction révolutionnaire — la révolution. Pour l’Internationale communiste, la transformation en parti de masse et de classe est un préalable à la transformation en parti révolutionnaire.

    Si nous défendons que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité — elles sont toujours vraies un siècle après leurs formulations — nous ne pouvons tenir une telle position qu’en précisant que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité dans les conditions qu’elles exposent elle-même. Ceux qui défendent les Thèses sur la tactique comme une énumération d’absolu n’ont souvent qu’une compréhension unilatérale de celles-ci. Ce qui est retenu, c’est la nécessité immédiate et impérieuse de lutter pour devenir un parti de masse, et donc de s’investir en priorité dans les syndicats. Ce qui est oublié, c’est tout ce qui crée cette nécessité ! Les Thèses sur la tactique n’expriment pas des injonctions de principe, générales, mais des moyens à des fins, qui sont elles-mêmes des moyens pour une fin — la révolution communiste. Ce sont ces fins qui ont été oubliées par des lectures superficielles ou opportunistes.

    Quelles sont les fins des Thèses sur la tactique, qui requièrent pour leur réalisation des partis de masse puissants ?

    « Les Partis communistes ne peuvent se développer que dans la lutte. Même les plus petits des partis communistes ne doivent pas se borner à la simple propagande et à l’agitation. Ils doivent constituer, dans toutes les organisations de masses du prolétariat, l’avant-garde qui montre aux masses retardataires, hésitantes — en formulant pour elles des buts concrets de combat, en les incitant à lutter pour réclamer leur besoins vitaux — comment il faut mener la bataille et qui par là leur révèle la traîtrise de tous les partis non communistes. C’est seulement à condition de savoir se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats, que les partis communistes peuvent gagner effectivement les grandes masses prolétariennes à la lutte pour la dictature.

    Toute l’agitation et la propagande, toute l’action du Parti communiste doivent être pénétrées de ce sentiment que, sur le terrain du capitalisme, aucune amélioration durable de la situation de la masse du prolétariat n’est possible ; que seul le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État capitaliste permettront de travailler à améliorer la situation de la classe ouvrière et à restaurer l’économie nationale ruinée par le capitalisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.

    Dans la mesure où la lutte pour ces revendications embrasse et mobilise des masses de plus en plus grandes, dans la mesure où cette lutte oppose les besoins vitaux des masses aux besoins vitaux de la société capitaliste, la classe ouvrière prendra conscience de cette vérité que si elle veut vivre, le capitalisme doit mourir. Cette constatation fera naître en elle la volonté de combattre pour la dictature. C’est la tâche des Partis communistes d’élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles. […] Dans la mesure où les luttes pour des revendications partielles, où les luttes partielles des divers groupes d’ouvriers grandissent en une lutte générale de la classe ouvrière contre le capitalisme, le Parti communiste a le devoir de proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] Le Parti communiste, comme représentant de l’intérêt général de la classe ouvrière, ne saurait se borner à reconnaître et à faire valoir par la propagande cet intérêt commun. Il ne peut représenter efficacement cet intérêt général qu’en menant dans certaines circonstances le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « Le caractère de la période de transition fait un devoir à tous les partis communistes d’élever au plus haut point leur esprit de combativité. Chaque combat isolé peut aboutir à un combat pour le pouvoir. Le Parti ne peut acquérir ce mordant nécessaire que s’il donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir. Les organes et les manifestes du Parti communiste ne doivent pas être des publications académiques qui cherchent à prouver théoriquement la justesse du communisme ; ils doivent être des cris d’appel à la révolution prolétarienne. L’action des communistes dans les parlements ne doit pas tendre à discuter avec l’ennemi ou à le persuader, mais à le démasquer sans réserve et sans merci, à démasquer les agents de la bourgeoisie, à secouer la volonté de combat des masses ouvrières et à amener les couches petites-bourgeoises, semi-prolétariennes du peuple à se joindre au prolétariat. Notre travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines. Ce n’est que lorsque le Parti, dans toutes ses manifestations de vie et dans toutes ses formes d’organisation, sera la volonté de combat faite corps, qu’il sera en mesure d’accomplir sa mission dans les moments où les conditions nécessaires à de plus grandes actions combatives seront réunies.

    Là où le Parti communiste représente une force massive, où son influence s’étend au-delà des cadres de ses organisations propres de Parti, sur les larges masses ouvrières, il a le devoir d’inciter par l’action les masses ouvrières au combat. De grands Partis de masses ne sauraient se contenter de critiquer la carence d’autres Partis et d’opposer les revendications communistes aux leurs. C’est sur eux, en tant que partis des masses, que repose la responsabilité du développement de la révolution. Là où la situation des masses ouvrières devient de plus en plus intolérable, les Partis communistes doivent tout essayer pour porter les masses ouvrières à défendre leurs intérêts par la lutte. En présence de ce fait qu’en Europe occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, où par conséquent on ne saurait compter jusqu’à nouvel ordre sur des mouvements spontanés que dans des cas très rares, les Partis communistes ont le devoir, en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat, et si les Partis non communistes sont contraints de participer à ce combat, la tâche des communistes consiste à préparer d’avance les masses ouvrières à une trahison possible de la part de Partis non communistes pendant l’une des phases ultérieures du combat, à tendre le plus possible la situation et à l’aggraver afin d’être capable de continuer le combat, le cas échéant, sans les autres Partis (voir la lettre ouverte du V.K.P.D., qui peut servir de point de départ exemplaire pour d’autres actions). Si la pression du Parti communiste dans les syndicats et dans la presse ne suffit pas pour entraîner le prolétariat au combat sur un front unique, c’est alors le devoir du Parti communiste d’essayer d’entraîner tout seul de grandes fractions des masses ouvrières. Cette politique indépendante consistant à faire défendre les intérêts vitaux du prolétariat par sa fraction la plus consciente et la plus active ne sera couronnée de succès, ne réussira à secouer les masses retardataires que si les buts du combat découlant de la situation concrète, sont compréhensibles aux larges masses, et si ces masses voient dans ces buts leurs buts propres, tout en n’étant pas encore capables de combattre pour eux.

    Le Parti communiste ne doit cependant pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, à parer les coups destinés aux masses ouvrières. Le Parti communiste est, dans la période de la révolution mondiale, de par son essence même, un Parti d’attaque, un Parti d’assaut contre la société capitaliste ; il a pour devoir, dès qu’une lutte défensive prend contre la société capitaliste, de la profondeur et de l’ampleur, de l’agrandir en une offensive. Le Parti a de plus le devoir de tout faire pour conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive, là où les conditions favorables sont données.

    Celui qui s’oppose en principe à la politique de l’offensive contre la société capitaliste viole les directives du communisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ci-dessus, l’Internationale communiste expose les raisons pour lesquelles les partis communistes doivent être des partis de masse (et de classe) pour devenir des partis révolutionnaires, et quel doit être le contenu de leur direction politique dans les masses (pour que celle-ci soit authentiquement communiste, c’est-à-dire une direction révolutionnaire en puissance).

    L’entreprise à laquelle l’Internationale communiste appelle les partis communistes dans ses Thèses sur la tactique n’est rien de moins que de mener une politique « révolutionnaire dans le fond » systématique, planifiée et acharnée.

    Premièrement, « de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale », qu’il « révèle la traîtrise de tous les partis non communistes » et mène « le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière » pour « vaincre l’opportunisme ».

    Deuxièmement, de systématiquement « tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées », qu’il « donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir », et que le « travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines ».

    Et troisièmement, d’« élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles », de « proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire » selon « un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne », de « se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats » de « conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive », et « en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat ».

    L’Internationale communiste donne donc comme devoir aux partis communistes de masse de défaire l’opportunisme sur tous les terrains (notamment les syndicats) et d’éduquer et de diriger le prolétariat, selon un plan systématique résolument offensif. Ces conditions sont celles qui doivent faire du parti de masse le parti de classe et le parti révolutionnaire.

    Ces fins sont la raison d’être des Thèses sur la tactique, ce n’est que dans leur réalisation que les impératifs qu’elles édictent trouvent leur sens révolutionnaire.

    Nous posons donc une question simple : ces fins sont-elles aujourd’hui réalisées ou réalisables ? La réponse univoque est : « non ».

    Cette question en implique une seconde : si ces fins ne sont pas réalisées et ne sont pas réalisables, alors les moyens assignés à ces fins sont-ils effectifs ?

    Pourquoi est-ce que la stratégie de conquête des masses et des syndicats serait toujours effective dans notre situation actuelle où les objectifs qui justifient cette stratégie ne sont ni réalisés ni réalisables ? Si les moyens indiqués dans Thèses sur la tactique sont toujours effectifs (la conquête des masses et des syndicats), alors pourquoi leurs fins ne sont-elles pas effectives elles aussi ? Où est la défaite de l’opportunisme et l’éducation et la direction du prolétariat vers la révolution, selon un plan systématique et offensif ?

    Poser une telle question paraît ridicule, car une telle question est ridicule aujourd’hui en France (dans la situation d’anémie extrême du mouvement communiste). Pourtant, ce qui est bien plus ridicule que cette question, c’est de ne pas comprendre que la prescription d’un moyen (une action engagée) n’est valable qu’autant que la vérification de sa fin est valable (un effet voulu). Or, la relation de causalité entre les moyens et les fins, qui justifient ces moyens, ne se vérifie pas aujourd’hui en France. Les actions engagées et préconisées ne rencontrent pas leurs effets escomptés.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valides que dans la mesure où les conditions qu’elles posent sont valides : la réalisation d’une politique révolutionnaire (dans le fond) par un parti communiste. Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être divisées entre d’une part les moyens et d’autre part les fins. Les moyens et les fins sont inextricablement liés dans une relation de causalité ! Les moyens des Thèses sur la tactique ne sont applicables et juste aujourd’hui que pour leurs fins. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer des moyens qui ne réalisent pas et ne peuvent pas réaliser leurs fins. Or, car les fins ne sont ni réalisées ni réalisables (dans notre situation concrète), leurs moyens ne s’appliquent pas et ne sont pas justes (dans notre situation concrète).

    Vouloir appliquer les méthodes recommandées par les Thèses sur la tactique sans être capable de réaliser ces méthodes — de transformer ces moyens en fins — est absurde. C’est précisément dans cette absurdité que tombent les économistes et les spontanéistes (para-)syndicalistes, pour qui la conquête des masses et des syndicats est la tâche immédiate prioritaire.

    La lecture économiste et spontanéiste des Thèses sur la tactique est d’autant plus problématique que l’Internationale communiste met explicitement en garde les partis communistes contre le risque d’une pratique non-révolutionnaire dans les masses et les syndicats, ou d’une préparation révolutionnaire insuffisante.

    Dans les Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, ces mises en garde sont les suivantes.

    Sur le contenu de l’agitation et de la propagande :

    « Notre tâche la plus importante avant le soulèvement révolutionnaire déclaré, est la propagande pour l’agitation révolutionnaire. Cette activité et son organisation est menée souvent encore, pour la plus grande partie, à l’ancienne manière formaliste. Par des manifestations occasionnelles, par des réunions de masses et sans souci particulier du contenu révolutionnaire concret des discours et des écrits. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur le contenu de la participation aux syndicats :

    « La pratique du mouvement syndical a montré que les noyaux et fractions communistes sont assez souvent confus et ne savent que faire lorsqu’ils sont mis en présence des plus simples questions du jour. il est facile, quoique bien stérile de ne faire toujours que prêcher les principes généraux du communisme pour tomber dans la voie tout à fait négative d’un syndicalisme vulgaire dans les premières questions concrètes venues. Par de pareilles actions, on ne fait que faciliter le jeu des dirigeants de l’Internationale Jaune d’Amsterdam. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur la lutte contre le réformisme et l’opportunisme :

    « Il n’y a rien à espérer d’aucune espèce d’entretiens avec les chefs des syndicats, de même qu’avec ceux des différents partis ouvriers social-démocrates et petits-bourgeois. Contre ceux-là on doit organiser la lutte avec toute son énergie. Mais le seul moyen sûr et victorieux de les combattre consiste à détacher d’eux leurs adeptes et à montrer aux ouvriers l’aveugle service d’esclaves que leurs chefs social-traîtres rendent au capitalisme. On doit donc, autant que possible, mettre d’abord ces chefs dans une situation où ils seront obligés de se démasquer, et les attaquer, après ces préparatifs, de la façon la plus énergique. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    De plus, dans les syndicats :

    « Si le mouvement a pris surtout un caractère syndical, il faut avant tout s’appliquer à augmenter notre influence dans les syndicats, en prescrivant à nos fractions communistes de s’attaquer, après bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d’ordre de notre Parti. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Les communistes qui pensent que la reconstruction d’un parti de cadre professionnel n’est pas la tâche la plus importante du mouvement communiste en France, ou qu’un parti communiste existe déjà en France, se place ainsi devant une contradiction : s’il n’est pas nécessaire de reconstruire un parti communiste en France, alors pourquoi n’existe-t-il pas de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France ?

    Si la réponse est « il y a déjà une politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France », alors où est-elle, et pourquoi ne porte-elle aucun résultat depuis des décennies ? Si à cela l’on objecte alors que « le parti communiste est encore en construction », la contradiction n’est que plus évidente, car le parti communiste n’est pas reconstruit dans les masses et les syndicats, et qu’à l’époque de la reconstruction du parti communiste, la participation aux luttes économiques spontanées et syndicales n’est qu’un devoir secondaire des communistes.

    L’absence de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats est la meilleure preuve de l’inexistence d’un parti communiste, et donc de l’impératif de sa reconstruction.

    Dénigrer le travail de masse et le militantisme syndical dans la reconstruction d’un parti communiste (la « première école » de l’éducation et de l’organisation des militants professionnels) est in fine contre-révolutionnaire, mais surestimer le travail de masse, le militantisme syndical et les syndicats est in fine tout autant contre-révolutionnaire.

    Les Thèses sur la tactique (et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme ») ne peuvent pas être lues à moitié (unilatéralement) et extraites de leur contexte (abstractisées) sans que cela ne les vide de leur sens : faire des solutions concrètes aux problèmes concrets d’une situation concrète, un dogme métaphysique et impotent.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valables dans notre contexte que si les conditions qui rendent leurs objectifs réalisables sont valables. Or, la condition principale est : l’existence d’un parti communiste, en premier lieu.

    Tout l’objet des Thèses sur la tactique est de transformer les partis de cadre en parti de masse (et de classe), et les partis de masse (et de classe) en parti révolutionnaire. Cette perspective est-elle possible aujourd’hui en France, sans parti communiste ?

    Notre réponse est : « non ».

    Il serait erroné et aberrant de reprocher à telle ou telle secte communiste en France de ne pas porter jusqu’à la victoire les Thèses sur la tactique. En revanche, ce qui peut à raison leur être reproché, c’est de ne pas comprendre les implications stratégiques de leur propre incapacité à porter ces thèses jusqu’à la victoire, et leur liquidationnisme subséquent dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Nous revenons donc à notre conclusion : la nécessité de reconstruire un parti communiste de militant professionnel, s’éduquant et s’organisant en dehors des luttes économiques et syndicales (spontanées) du mouvement ouvrier, principalement dans et à destination du mouvement communiste.

    Dans cette tâche éminemment difficile et complexe, si nous ne perdons de vu ni les perspectives futures des Thèses sur la tactique et de La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » ni leurs leçons universelles immédiates, nous nous en remettons principalement à Que faire ?, en tant que document créé pour la construction du Parti dans la kruzhkovshchina, c’est-à-dire l’époque de notre développement à laquelle nous sommes.

    Conclusion

    La reconstruction du Parti (avec un « P » majuscule) ce n’est pas essayer d’être « le Parti en miniature ». Le Parti ne peut pas être vulgairement préfiguré jusqu’à prendre réalité. Si la préfiguration est utile comme tactique, ce n’est pas une stratégie. Imiter le Parti pour devenir le Parti n’est pas une méthode correcte pour sa reconstruction. Il n’y a pas de raccourcis, c’est-à-dire qu’il faut commencer par le commencement. Si cette tautologie mérite d’être énoncée, c’est car aujourd’hui le mouvement communiste tente de commencer par la fin, c’est-à-dire de reconstruire le Parti en essayant d’être le Parti. Or, l’on ne peut pas reconstruire le parti révolutionnaire sans parti communiste, et la construction du premier (par un parti) consiste en des tâches très différentes de la construction du second (par les sectes). Voilà toute l’importance de comprendre l’évolution des sectes vers le parti révolutionnaire, car dans cette transformation nos tâches se transforment aussi. Une stratégie n’a rien d’une liste d’injonction valable de toute éternité et dans l’absolu : c’est une direction vers laquelle il faut trouver notre chemin.

    Nous ne statuons pas de la forme exacte que prendront ces structures, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire ne définissent que des niveaux d’organisation (des sauts qualitatifs, des états de complexité, etc.), ce sont des catégories historiques générales, c’est-à-dire des étapes de développement que nous considérons universelles. La forme concrète particulière de ces niveaux d’organisation ne peut être définie que par les situations concrètes particulières qui les produisent. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire sont des sauts qualitatifs dans l’organisation du mouvement communiste, ce ne sont pas des formules préconçues — abstraites et ahistoriques — que nous pourrions répliquer mécaniquement. L’évolution que nous décrivons n’est pas linéaire non plus, ce n’est qu’une tendance à la progression qualitative du mouvement communiste. Établir une stratégie selon une tendance historique — la recomposition du mouvement communiste selon l’intensification de la lutte des classes — ce n’est pas jouer au prophète ou croire que la réalité peut se réduire à des étapes successives.

    Pour un exposé synthétique rigoureux et pertinent de ce qu’est et de ce que n’est pas un Parti communiste, nous recommandons à tous et toutes une lecture attentive de la huitième partie Des principes du léninisme (J. V. Staline, 1924), « Le Parti ».

    « De là, la nécessité d’un nouveau parti, d’un parti combatif, révolutionnaire, suffisamment courageux pour mener les prolétaires à la lutte pour le pouvoir, suffisamment expérimenté pour se retrouver dans les conditions complexes d’une situation révolutionnaire et suffisamment souple pour contourner les écueils de toute sorte sur le chemin conduisant au but.

    Sans un tel parti, on ne saurait même songer à renverser l’impérialisme, à conquérir la dictature du prolétariat.

    Ce nouveau parti, c’est le Parti du léninisme. » (J. V. Staline, « Le Parti », Des principes du léninisme, 1924.)

    Ce « parti nouveau », que définit Lénine en 1920 dans Rapport sur le rôle du Parti Communiste et dont parle Staline en 1924 dans Des principes du léninisme, c’est celui dont la révolution communiste a besoin, et celui qui a lui-même besoin du « parti de professionnels », que défend Lénine en 1902 dans Que faire ? (et en 1904 dans Un pas en avant, deux pas en arrière), sur lequel et par lequel s’édifier.

    Ci-dessous, nous reproduisons en intégralité ce que nous avons écrit dans Sur Unité communiste sur « la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ».

    « Nous admettons comme seule voie vers la révolution, la constitution d’une opposition extra-parlementaire (ou extra-institutionnelle), c’est-à-dire en dehors du régime bourgeois et contre celui-ci. Cette opposition doit être politique et capable de mener avec succès un travail autant ouvert que clandestin. Ce n’est qu’en se constituant indépendant des institutions bourgeoises que l’on peut sortir de l’impuissance. Il n’y aura aucun salut dans les fantasmes du réformisme ou de l’action directe, il faut abandonner ces mirages et accepter de combattre avec endurance pour construire un rapport de force avec la dictature bourgeoise. Celui-ci ne doit pas être contre X ou Y fraction de la bourgeoisie, mais contre l’entièreté du régime bourgeois. Cette construction est lente car on ne peut pas “invoquer” une telle opposition.

    Il faut œuvrer à reconquérir une autonomie politique de classe, en proposant notre propre cadre de discours en rupture avec celui de la bourgeoisie, et avec lui nos propres mots d’ordres révolutionnaires. C’est cette opposition qui doit créer, proposer et appliquer le programme communiste, autant en luttant pour des changements immédiats qu’en préparant la prise du pouvoir.

    Avant la situation révolutionnaire qui met à l’ordre du jour cette prise du pouvoir, la pratique de l’opposition communiste est confinée à une forme principalement réformiste (même lorsqu’elle est illégale). Elle ne peut pas directement arraisonner et résoudre la question du pouvoir, mais elle doit rester révolutionnaire dans le fond, c’est-à-dire toujours dans cette perspective et selon ces objectifs — la prise du pouvoir. Cette boussole, c’est celle qui nous permet de garder le cap juste, même lorsque nous sommes perdus et que l’on navigue à vue dans la lutte des classes. C’est celle qui nous permet d’éviter les Charybde et Scylla de la déviation de droite et de gauche. Rester sourd autant aux sirènes gauchistes que droitières, sur les récifs de l’opportunisme, qui ne peuvent nous mener qu’au naufrage : le sacrifice de notre autonomie politique de classe et du mouvement révolutionnaire.

    L’on n’évalue pas une structure en jugeant sa dimension quantitative (sa taille, ses moyens), mais sa dimension qualitative (son rôle, ses perspectives). Ces deux aspects sont interdépendants, mais pour mesurer la pertinence et l’avancement politique, il faut s’arrêter d’abord ce qui est accumulé (qualité) avant de s’attarder sur l’état de cette accumulation (quantité). Ce qui prime, c’est de savoir ce qu’est une organisation dans la lutte des classes, avant de savoir son échelle. C’est-à-dire son rapport au Capital, au régime bourgeois, à la conquête du pouvoir, etc., avant son importance dans ce rôle donné. Une gigantesque organisation réformiste ou opportuniste n’a aucune utilité pour la victoire du prolétariat : le contenu prévaut toujours sur le contenant. Notre critère est celui du rapport au régime bourgeois, donc celui de l’opposition extra-parlementaire.

    Pour cette opposition, la culture militante de la sécurité n’est ni la dernière des préoccupations immédiates ni un problème stratégique secondaire. Au-delà des fantasmes, l’enjeu n’a rien d’accessoire. Il implique, d’une part, d’être capable de rester efficacement hors de portée des radars de l’État, et de pouvoir encaisser ses coups sans déroute. Ces principes de prudence et de résilience sont d’une importance première, car sans eux, l’opposition est tributaire de la clémence du régime bourgeois, et ne peut donc pas être libre de ses pensées, de ses dires et de ses actes. Ainsi, d’autre part, l’autonomie politique de classe ne peut pas exister dans la mesure accordée par la légalité bourgeoise, si elle n’est que négociée avec l’État de la classe dominante (sur un terrain fatalement à notre désavantage). Préparer et faire la révolution sont les actes les plus illégaux qui puissent être. Dans la formation communiste, les problèmes concrets du militantisme révolutionnaire ne peuvent pas être repoussés aux calendes grecques (remis à jamais). La qualité du potentiel révolutionnaire d’une structure se mesure aussi avec le sérieux que celle-ci accorde au problème de la clandestinité et de la violence révolutionnaire.

    L’opposition extra-parlementaire doit trouver son aboutissement dans le Parti communiste, c’est-à-dire son plus haut niveau d’organisation. Il doit pour mériter son nom gagner l’hégémonie dans les masses populaires et être capable d’impulser et de revendiquer avec succès une direction d’avant-garde selon une ligne authentiquement communiste. Il est l’antithèse des diverses nuances de partis bourgeois qui cherchent à maintenir le régime bourgeois, en le défendant ou en n’acceptant de le changer que superficiellement. C’est le Parti qui nous permet d’appliquer le programme communiste, car sans lui on ne peut que le préparer sans être capable de l’aboutir.

    Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience —, se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.

    Il constitue un centre — au sens de pôle de direction — théorique, politique et idéologique. Son rôle n’est ni de remplacer le mouvement de la classe ni d’usurper son autonomie en imposant sa direction. Celle-ci doit être au contraire gagnée en incarnant les besoins politiques et en offrant une idéologie qui correspond aux désirs révolutionnaires du peuple. À proprement parler, le Parti revendique et se place dans un rôle de direction hégémonique, mais ce rôle devient reconnu et effectif seulement lorsque l’hégémonie est conquise et que les masses révolutionnaires placent le Parti à leur direction. Sans ce commandement capable non seulement d’orienter, mais aussi de diriger les masses révolutionnaires, préalablement prêt à être porté à cette fonction, la spontanéité d’un soulèvement ne peut que hasardeusement s’en improviser un. Ce dernier ne sera pas plus démocratique ou plus radical, mais il sera certainement moins perspicace, moins organisé et moins expérimenté. Il sera incapable d’être un guide face aux défis de la prise du pouvoir et de la résistance bourgeoise.

    Le Parti n’est pas un corps étranger à la société, une structure parasitaire qui viendrait usurper le rôle du peuple et du prolétariat. Ce n’est pas un bloc surplombant et étouffant le mouvement révolutionnaire. C’est tout au contraire son produit immédiat. Il n’est jamais “pur” ni “parfait”, il n’est pas plus omniscient qu’omnipotent, et il reste irrémédiablement traversé par des idées et intérêts contradictoires. Mais car c’est la forme d’organisation la plus compétente, malgré sa faillibilité, il reste un sine qua non, qu’on le veuille ou non. Il peut s’égarer dans l’opportunisme et basculer dans la contre-révolution, mais il ne fait sur cette question pas exception à toutes les autres structures sociales (y compris les plus informelles et spontanées), car nul n’échappe à la lutte des classes et ses bouleversements parfois imprévisibles.

    Le Parti n’est pas à la queue du mouvement des masses — dans l’attentisme ou le suivisme —, car il est actif dans la lutte des classes et a sa propre autonomie, mais il n’est jamais détaché des masses ou opposé aux intérêts qu’elles expriment. Sa radicalité n’est pas une abstraction coupée de l’état de la lutte des classes et de la conscience du peuple à un moment donné, c’est celle de toujours porter la ligne la plus révolutionnaire et d’avoir la conscience la plus avancée (donc communiste) de celui-ci.

    Nier le Parti et son rôle de direction, c’est s’aliéner complètement (l’impuissance), en refusant le risque de s’aliéner partiellement (que le Parti ne serve plus sa classe). Idem quant à la question de l’État pendant la période de transition. Pour ne pas se condamner à une défaite certaine — sans le Parti et l’État du prolétariat —, il faut accepter une défaite potentielle — celle du Parti et de l’État du prolétariat. Il n’y a jamais de garanties, mais il y a des impasses et des voies possibles.

    Le Parti n’est pas moins impératif maintenant, que demain, hier, ou avant-hier. Ce n’est pas une forme d’organisation entre autres formes d’organisation, mais bien la forme d’organisation historiquement universelle au prolétariat, à l’époque du capitalisme. Universelle, car c’est la seule structure capable de remplir les tâches dévolues au prolétariat — celles de la révolution communiste.

    Nos litanies sur le Parti, son absence et sa reconstruction, ne sont pas des lamentations messianiques. La recréation du Parti n’est pas la venue sur terre d’un idéal, mais c’est un cheminement stratégique incontournable. »

  • Notes sur l’économisme et le syndicalisme

    Il est de bon sens de dire que la lutte économique est toujours un bon début, et que l’organisation syndicale est toujours une bonne école. Nous n’allons pas aller à l’encontre de ces vérités, en revanche, nous voulons traiter ici des déformations qui en sont faites : l’économisme, le syndicalisme et le para-syndicalisme.

    Qu’est-ce que l’économisme ?

    « L’économisme est la déviation opportuniste où les revendications se limitent à l’économique (salaires, etc.). La lutte et l’organisation politique, c’est-à-dire celles relatives à la question du pouvoir d’une classe et de son renversement par une autre, sont ainsi délaissées et étouffées, au profit exclusif de la lutte et de l’organisation économique, c’est-à-dire relative à la reproduction de la force de travail (la négociation de l’exploitation et de la péréquation des profits). […] »

    Qu’est-ce que le syndicalisme (ou trade-unionisme) et ce que nous appelons le para-syndicalisme (ou suivisme syndical) ?

    « […] n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales. »

    Aux racines de l’économisme et du (para-)syndicalisme se trouve généralement une conception fondamentalement juste : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement première, et celle-ci rend possible la lutte politique du prolétariat. Cependant, de ces prémisses correctes est déduite une conclusion absurde : car la lutte économique est chronologiquement première, et que celle-ci rend possible la lutte politique, alors les communistes doivent travailler en priorité dans et pour les luttes économiques du prolétariat.

    Où est l’erreur ? S’il est vrai que — une chose se changeant en son contraire — la lutte économique se change en lutte politique, les conditions de cette transformation sont souvent réduites à un phénomène strictement mécanique : passé une certaine quantité de revendications et de mobilisations économiques accumulées, la lutte « basculerait » et deviendrait politique. Les luttes spontanées, circonscrites à l’intérieur du système capitaliste (le salaire, les taxes, etc.), et généralement limité par des institutions incorporées au régime bourgeois (les syndicats, les partis politiques bourgeois de gauche, etc.), produiraient, à partir d’une certaine masse critique, une lutte organisée en rupture avec le capitalisme et les institutions bourgeoises — la révolution.

    L’implicite de ce scénario serait que, face à l’incapacité structurelle du capitalisme à satisfaire les demandes économiques de la classe ouvrière, celle-ci se tournerait tous naturellement vers la solution politique et révolutionnaire, portée par l’expérience et l’agitation des mobilisations économiques. Ce schéma simpliste présente cependant des apories qui lui sont fatales.

    Ici, nous allons chercher à exposer ces paradoxes et leur stérilité stratégique. Mais, car aujourd’hui en France ces derniers prétendent à l’orthodoxie marxiste, nous allons également tenter de fournir les preuves que cette prétention est frauduleuse.

    Il faut préalablement bien noter que la « spontanéité » dont nous parlons ici — et que critiquait Lénine — n’est pas celle de l’explosion incontrôlée de violence sociale, qui déborderait les organisations communistes et syndicales, mais celle synonyme de « inné », « naïf », « irréfléchi » ou « naturel ». Nous apportons cette précision pour tenter de dissiper les confusions et les non-sens qui se sont accumulés dans les interprétations occidentales des travaux de Lénine.

    De plus, quand Lénine parle du mouvement social-démocrate, de la théorie sociale-démocrate, de la conscience sociale-démocrate, de la lutte sociale-démocrate, etc., il faut comprendre qu’il parle avant 1917 de ce que nous appellerions aujourd’hui « communiste » : le marxisme. La rupture entre Lénine et l’appellation « social-démocrate » ne date que de Les tâches du prolétariat dans notre révolution (1917) où il rompt explicitement avec cette dénomination dans « Quel doit être le nom de notre parti pour être scientifiquement exact et contribuer à éclairer la conscience politique du prolétariat ? ». Lénine ne s’est pas découvert marxiste en 1917 (en adoptant le nom de « communiste »), car il était auparavant un défenseur de la social-démocratie et un social-démocrate lui-même précisément parce qu’il était marxiste.

    L’opportunisme spontané

    Premièrement, sous-estimer la force des courants opportunistes dans les luttes économiques. Croire qu’une lutte économique découlerait naturellement sur une lutte politique, c’est oublier la capacité de la bourgeoisie à négocier, et la capacité de la classe ouvrière à collaborer, et ce par l’intermédiaire des syndicats (même sincère et radicaux) et des partis réformistes (revendiqués comme tel, ou non).

    De plus, contrairement à certaines conceptions souvent entretenues par l’extrême gauche, la « trahison » est moins celle des syndicats et des partis politiques que celle d’une frange de la classe ouvrière. Réduire la collaboration de classe aux institutions qui organisent le prolétariat, sans comprendre que cette collaboration est portée et défendue par une proportion parfois importante de cette classe, c’est être aveugle au cœur du problème.

    Du prolétariat international peut-être distingué une aristocratie ouvrière internationale — celle qui bénéficie des surprofits de l’impérialisme —, dont le prolétariat français fait partie dans son ensemble (et ce malgré l’offensive néolibérale sur le consensus keynésien). Mais au sein même du prolétariat français, peut être distinguée une aristocratie ouvrière. Cette couche sociale du prolétariat est aujourd’hui hypertrophiée dans les pays impérialistes comme le nôtre, et largement hégémonique dans les syndicats et partis réformistes, et ce à leur direction comme à leur base. Les couches les moins aristocratisées du prolétariat sont aussi celles qui sont les moins organisées. L’aristocratie ouvrière et les institutions qu’elle domine représentent et représenteront un frein conscient et actif à la politisation d’un mouvement économique. Celle-ci préférera toujours se vendre à la bourgeoisie plutôt que de risquer un élan révolutionnaire.

    In fine, il n’existe que très peu de scénarios où la bourgeoisie manœuvrerait suffisamment mal pour ne pas rendre possible une échappatoire contre-révolutionnaire sous la forme d’une renégociation des conditions de l’exploitation du prolétariat, c’est à dire où son incompétence politique lui aurait complètement aliénée l’ensemble des syndicats et partis, et l’aristocratie ouvrière. Il ne faut pas croire la bourgeoisie stupide, ou en tous cas, il n’est en rien sérieux de faire reposer sa stratégie sur l’incompétence politique présumée de la classe dirigeante.

    Si les courants opportunistes, et le risque qu’ils représentent pour la révolution ne doivent pas être sous-estimés, c’est car leur portée réformiste n’est pas étrangère mais bien organique à la lutte économique du mouvement ouvrier. Autrement dit, les compromis que l’opportunisme est prêt à proposer entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est en rien une rupture, et en tout dans la continuité des luttes économiques. Sur le terrain de la négociation du prix de vente de la force de travail et de la péréquation des profits, le réformisme à un avantage décisif par rapport aux courants révolutionnaires. Une solution révolutionnaire à un problème économique, même une crise importante, ne pourrait trouver le soutien que d’une faible minorité au sein d’un mouvement économique où ce sont d’autres méthodes et d’autres objectifs qui dominent — par définition.

    Nous y reviendrons ci-dessous.

    La collaboration spontanée

    Deuxièmement, surestimer le caractère révolutionnaire du prolétariat spontané. Comme vu plus haut, placé devant le dilemme du compromis ou de la révolution, les couches de l’aristocratie ouvrière et les organisations réformistes et syndicales ont toujours penchés et pencheront toujours de tout leur poids du côté du compromis. Mais cette tendance contre-révolutionnaire existe aussi dans le prolétariat dans son ensemble — en tant que classe.

    Si ce n’est un certain fétichisme, rien ne nous permet de déduire de l’histoire des luttes du prolétariat, une tendance de l’ensemble de celui-ci à refuser les compromis — au contraire. Non seulement le prolétariat spontané est très perméable à l’opportunisme des partis et syndicats réformistes, mais il n’est lui-même spontanément que réformiste. Placé devant une alternative économique à la révolution communiste, il est à attendre de la spontanéité ouvrière un instinct pour la collaboration de classe et la liquidation d’une issue politique — au sens propre, la prise du pouvoir — au profit d’un modus vivendi économique.

    Ce qu’il est important de comprendre, c’est que c’est la politique révolutionnaire, et non pas la politique réformiste, qui diverge des tendances organiques spontanées du prolétariat, et ce indépendamment de l’emprise de l’aristocratie ouvrière et des réformistes.

    Si le prolétariat génère organiquement le mouvement révolutionnaire, celui-ci se distingue des politiques réformistes en ce qu’il n’est précisément pas spontané, mais le résultat d’une prise de conscience et d’un effort d’indépendance de classe (dans les moyens et les fins). Le rôle des communistes, ce n’est ni de « suivre », ni de simplement « continuer » le mouvement spontané, du prolétariat, mais de le faire « dévier » de sa voie spontanée, c’est-à-dire de la lutte économique quotidienne pour la négociation et le compromis avec le Capital.

    « […] les partisans du “mouvement purement ouvrier”, les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus “organique” (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des “uniquement trade-unionistes” bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise — inconsciemment — à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par-là même — qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien — un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de “surestimation de l’idéologie”, d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers “arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants”. Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

    “Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : ‘Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme’. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée…”

    Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei ; or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre “économique” du n° 12 de l’Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l’action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu’au bout, avec logique et sans peur, ce qu’ils disent, comme doit le faire quiconque s’engage sur le terrain de l’action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu’à “croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles” et laisser le champ d’action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier “dans le sens du moindre effort”, c’est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l’“idéologie” cléricalo-policière.

    * Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais il n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Or, pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s’efforcer le plus possible d’élever le niveau de la conscience des ouvriers en général, il faut qu’ils ne se confinent pas dans le cadre artificiellement rétréci de la “littérature pour ouvriers” et apprennent à comprendre de mieux en mieux la littérature pour tous. Il serait même plus juste de dire, au lieu de “se confinent”, ne soient pas confinés, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu’on écrit aussi pour les intellectuels, et seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler “aux ouvriers” de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Le mouvement effectivement révolutionnaire est produit par le mouvement ouvrier (du prolétariat « pur ») seulement en ce qu’il est un des deux aspects de sa fusion avec le mouvement communiste. S’il y a bien une unité organique indéniable entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, car ce sont tous les deux des produits de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste, ces deux mouvements ne sont ni identiques ni liés généalogiquement. La lutte économique du prolétariat rend possible sa lutte politique, car elle est le mouvement sur lequel doivent s’appliquer les communistes, pour y substituer les finalités économiques (spontanément formulées) par des finalités politiques (consciemment élaborées). Mais cette unité et cette continuité ne sont pas vulgairement celles de la lutte économique réformiste qui deviendrait progressivement la lutte politique communiste.

    « Souvenez-vous de l’Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C’est d’avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l’élément spontané, sur la tactique-processus, sur l’action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n’est qu’après de longues, très longues années de cette lutte que l’on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu’elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d’être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l’histoire du mouvement allemand d’après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d’après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l’on peut s’exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes ; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais ; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l’idéologie social-démocrate n’a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

    Mais pourquoi — demandera le lecteur — le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion.* Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la “surestimation de l’élément conscient”, etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l’unisson contre l’intolérance propre à l’enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d’intolérance à l’égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien n’est plus ridicule et néfaste que de prétendre que nous sommes des “anciens” qui ont vécu depuis longtemps toutes les étapes décisives de la lutte.

    * On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéïé Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier.

    […] La Rabotchaïa Mysl estime seulement que “le politique suit toujours docilement l’économique”. (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu’“en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique”). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’État des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de “Zoubatov”, etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Il est habituel de réduire le réformisme au parlementarisme ou à l’électoralisme. Or, ce n’est pas le cas. Le réformisme est l’expression immédiate de la résistance du Travail face au Capital. La lutte révolutionnaire est par rapport à cette spontanéité économique un saut qualitatif, un dépassement certes organique mais qui n’est pas l’extrapolation des tendances à la résistance préexistantes dans le prolétariat. Tout mouvement révolutionnaire dépend de la spontanéité des masses (ce que personne ne remet en cause), mais la spontanéité n’est jamais révolutionnaire sans un facteur conscient et construit qui lui est extérieur (pour la « détourner »).

    « La majorité des réformistes sont électoralistes, mais tous ne le sont pas. Il en existe aussi des formes plus sournoises, partisanes d’un réformisme “par le bas” : il faut savoir les trouver même derrière des vernis extra-institutionnels. C’est là que se brouille la frontière entre pseudo-communisme et (crypto-)réformisme.

    Il faut distinguer deux types d’oppositions extra-parlementaire. Celle que nous voulons porter et que nous défendons comme révolutionnaire, et celle que nous voulons combattre et que nous accusons de n’être qu’une variante de réformisme. L’opposition extra-parlementaire, ou extra-institutionnelle, que nous voulons bâtir, prend son nom de l’aspect principal de sa stratégie : ne pas combattre la bourgeoisie sur son terrain et constituer une autonomie politique de classe capable de travailler au renversement du capitalisme et de toutes les institutions bourgeoises. Mais il faut ajouter deux commentaires. Premièrement, militer en dehors des institutions étatiques, ce n’est pas forcément être révolutionnaire, car tous les électoralistes sont réformistes, mais tous les réformistes ne sont pas électoralistes ou parlementaristes. Deuxièmement, si la lutte n’est pas politique et de classe, qu’importe sur quel terrain elle est menée, elle sera fondamentalement réformiste.

    Le réformisme peut donc prendre des formes parlementaires, mais également extra-parlementaires, au sens strict (qui n’est pas celui que nous défendons). Cette caution extra-institutionnelle n’est précisément qu’une caution. Par exemple, ne militer que dans les syndicats, ce n’est en rien constituer une opposition extra-parlementaire pour autant, car aussi importants soient-ils, ils ne sont qu’une institution bourgeoise parmi d’autres, dédiés à la négociation du prix de la force de travail entre le Travail et le Capital. Le syndicalisme et l’économisme radical sont des réformismes, car toute leur stratégie est construite autour d’une institution incapable de se constituer comme politique, pour construire l’autonomie politique de classe. Même les syndicats les plus sincères et les plus radicaux sont dévolus par leur rôle même à n’être qu’un intermédiaire entre le peuple et l’État bourgeois, pour la péréquation des profits et la défense de droits octroyés par le régime bourgeois (l’allègement de l’exploitation et de la subordination du prolétariat). Le réformisme “par le bas” n’est toujours que du réformisme. L’on peut en dire de même de ne militer que comme relais ou adjoint des syndicats, ou que comme un syndicat semi-politique soi-même : le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme).

    Militer dans les syndicats n’est évidemment pas forcément réformiste, c’est une tâche fondamentale et formatrice, à laquelle s’astreindre. Mais croire faire de la politique, ou être communiste, comme militant ou militante syndical — le syndicalisme — est faux et liquidateur.

    Notre raisonnement peut s’appliquer à d’autres exemples — il y en a — mais avoir choisi celui du syndicalisme n’est pas innocent de notre part. Aucune rupture n’est possible dans l’ordre bourgeois à partir des syndicats. Or, cette rupture, c’est précisément celle qui doit être construite avec le Parti. La priorité des communistes est la lutte politique, qui a aujourd’hui pour aspect principal la construction de l’organisation politique, en vue du Parti. Et cette organisation, pour remplir son rôle, doit être extra-parlementaire, au sens radical du terme, pour porter la voix et l’énergie de la classe prolétaire, en dehors des carcans institutionnels du régime bourgeois, étatiques et non étatiques.

    Exiger le socialisme avec les mots, les méthodes, et dans le cadre de la démocratie bourgeoise ou des négociations syndicales, assure à notre ennemi de nous défaire aisément — comme il l’a toujours fait là où il nous maîtrise le mieux. Il faut créer un front politique, conquérir un nouveau terrain, en rupture avec le régime bourgeois et ses institutions (qu’elles soient étatiques ou non), où notre classe aura une liberté de mouvement et une autonomie de pensée et d’action. L’enjeu est de rompre avec le cadre des institutions bourgeoises, dont ne font pas moins partie les syndicats que le parlement ! Lorsque le syndicalisme se substitue à la lutte politique, ce n’est pas seulement un mauvais calcul, mais bien une liquidation du combat de classe. »

    Il y a une confusion générale entre la participation aux luttes et à l’organisation syndicale, d’une part, et le trade-unionisme (que nous appelons ici « le syndicalisme ») et le suivisme syndical (que nous appelons ici « le para-syndicalisme ») d’autre part. Il n’y a pour nous aucun doute quant à la certitude que se couper des luttes et organisations syndicales est une erreur gauchiste, et aucun doute non plus quant à la certitude que le trade-unionisme et le suivisme syndical, même cachés sous la phraséologie la plus pseudo-radicale ou animés par la volonté la plus intègre, ne sont qu’un réformisme « par le bas ».

    Si des syndicalistes refusent le réformisme en principe, ou en mot, ils s’y conforment en acte. La structure syndicale, dans sa forme (son mode d’organisation, ses méthodes) et dans son fond (l’objet de sa lutte) est anti-politique. Non pas au sens où il serait impossible d’avoir simultanément une activité politique et syndicale (ce à quoi nous encourageons tous et toutes), mais au sens où la politique y est refoulée comme un corps étranger (tendanciellement).

    Beaucoup de militantes ou militants syndicaux peuvent cultiver l’espoir de « faire de la politique révolutionnaire dans les syndicats », soit parce qu’ils n’ont pas testé l’applicabilité réelle de leurs ambitions, soit parce qu’ils les ont plus ou moins consciemment abandonnées pour se conformer au plafond de verre économiste, imposé par la réalité du militantisme syndicale. Le trade-unionisme et le suivisme syndical sont un nivellement par le bas permanent du politique, pour le rabaisser au niveau « raisonnable » de ce qui est accessible par la lutte économique de court ou moyen terme (soit, un faible niveau de portée). Les énoncés sont restreints aux formulations immédiatement compréhensibles, car s’adressant non seulement à l’ensemble des ouvriers (pour gagner leur adhésion) mais aussi au patronat (à qui ils s’opposent) et au reste des masses populaires (pour les rallier). Le politique est interdit d’abord par un simple phénomène de censure et d’auto-censure fonctionnelle, car le politique est inadapté aux syndicats et que les syndicats sont inadaptés au politique. Les revendications et activités politiques sont ramenées à ce qu’elles sont effectivement dans un syndicat : des hors sujets.

    « Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel, de la tâche qu’il assigne à la social-démocratie : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le patronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d’existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l’amélioration de ces conditions doit forcément être menée par profession (par les syndicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires et au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.). Donner “à la lutte économique elle-même un caractère politique”, c’est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications professionnelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque profession, par des “mesures législatives et administratives” (comme s’exprime Martynov à la page suivante, page 43 de son article). C’est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syndicats ouvriers. Lisez l’ouvrage de savants sérieux (et d’opportunistes “sérieux”) comme les époux Webb, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d’Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ; que depuis longtemps ils luttent pour la liberté de grève, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mouvement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l’enfant, l’amélioration des conditions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

    Ainsi donc, sous son aspect “terriblement” profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique social-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste ! Sous couleur de corriger l’étroitesse de l‘Iskra, qui préfère — voyez-vous cela ? — “révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie”, on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” n’implique rien de plus que la lutte pour les réformes économiques. »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    In fine, « la politique dans les syndicats » ne se traduit que comme l’amalgame de la lutte politique à la lutte économique, pour voir cette première dans cette dernière, c’est-à-dire là où elle n’est pas : par exemple, confondre la conscience de classe avec la conscience de ses intérêts économiques particuliers, la haine du capitalisme avec la haine des patrons, le désir de la révolution prolétarienne avec le désir d’un rapport de force à l’avantage du prolétariat, etc.

    « Nous avons vu que l’agitation politique la plus large et, par suite, l’organisation de vastes campagnes de dénonciations politiques sont une tâche absolument nécessaire, la tâche la plus impérieusement nécessaire de l’activité, si cette activité est véritablement social-démocrate. Mais nous sommes arrivés à cette conclusion en partant uniquement du besoin le plus pressant de la classe ouvrière, besoin de connaissances politiques et d’éducation politique. Or, cette façon de poser la question, à elle seule, serait trop étroite, car elle méconnaîtrait les tâches démocratiques d’ensemble de toute social-démocratie en général et de la social-démocratie russe actuelle en particulier. Pour éclairer le plus concrètement possible cette thèse, essayons d’aborder la question du point de vue le plus “familier” aux économistes, du point de vue pratique. “Tout le monde est d’accord” qu’il est nécessaire de développer la conscience politique de la classe ouvrière. La question est de savoir comment s’y prendre et ce qu’il faut pour cela. La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l’attitude du gouvernement envers la classe ouvrière ; aussi quelques efforts que nous fassions pour “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique”, nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu’au niveau de la conscience politique social-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Martynov nous est précieuse, non point parce qu’elle est une illustration du talent confusionniste de son auteur, mais parce qu’elle traduit avec relief l’erreur capitale de tous les économistes, à savoir la conviction que l’on peut développer la conscience politique de classe des ouvriers, pour ainsi dire de l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en partant uniquement (ou du moins principalement) de cette lutte, en se basant uniquement (ou du moins principalement) sur cette lutte. Cette façon de voir est radicalement fausse, et c’est parce que les économistes, furieux de notre polémique contre eux, ne veulent pas réfléchir sérieusement à la source de nos divergences, qu’il se produit ceci nous ne nous comprenons littéralement pas et parlons des langues différentes.

    La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C’est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? — on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l’économisme, à savoir “aller aux ouvriers”. […] »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Cette réalité est valable dans toutes les structures syndicales, y compris celle qui s’annonce « révolutionnaire », mais elle se vérifie d’autant plus dans les syndicats liés à des stratégies légalistes ou a des partis réformistes. Dans ces cas, la censure et l’auto-censure idéologique et politique, appliquées par des cadres syndicaux défendant ces stratégies et ces partis, s’ajoutent à la censure et l’auto-censure fonctionnelle.

    Faudrait-il donc se lancer dans une croisade contre ces « bureaucrates syndicaux » ? Oui, mais avec la connaissance que cela revient à déclarer la guerre aux poissons dans l’océan : ce ne sont pas ces cadres syndicaux légalistes et réformistes qui « usurpent » le rôle révolutionnaire des syndicats, mais bien les révolutionnaires qui voudraient leur faire concurrence sur leur propre terrain qui « ne sont pas à leur place ». De plus, il ne faut pas oublier que ces « bureaucrates » sont moins le fond du problème que le symptôme d’un autre, plus profond et plus grave : le manque d’éducation et d’organisation politique du prolétariat, et l’hégémonie subséquente de l’aristocratie ouvrière dans celui-ci. Le réformisme et l’opportunisme sont la norme syndicale, car ils y sont organiques, contrairement à la politique révolutionnaire. Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait donc pas lutter contre l’opportunisme des cadres syndicaux, mais seulement que cette lutte n’est qu’une autre « travaille de Sisyphe » inhérent aux luttes syndicales.

    « […] Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. En Russie les mencheviks avaient (et ont encore en partie, dans un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats, précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviks d’Occident se sont bien plus solidement “incrustés” dans les syndicats, et une “aristocratie ouvrière” corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale, est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviks qui représentent un type politique et social parfaitement analogue. Cette lutte doit être impitoyable et il faut absolument la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré ; dans les différents pays et dans des conditions diverses, ce “certain degré” n’est pas le même, et seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. […]

    Mais nous luttons contre “l’aristocratie ouvrière” au nom de la masse ouvrière et pour la gagner à nous ; nous combattons les leaders opportunistes et social-chauvins pour gagner à nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute que commettent les communistes allemands “de gauche” qui, de l’esprit réactionnaire et contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à… la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviks, de même que tous les leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” (ce que nous avons toujours dit des mencheviks) ou “les commis ouvriers de la classe capitaliste” (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés”

    (cf. à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais, 1858).

    La “théorie” saugrenue de la non-participation des communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses”, et quel abus ils font dans leurs clameurs du mot “masse”. Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés — directement ou indirectement — à la bourgeoisie et à la police) et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires — partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins) sont justement des organisations où se trouve la masse. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    La politique révolutionnaire dans les syndicats ne peut venir que de l’extérieur des syndicats, s’imposer à eux par l’action consciente d’une organisation politique, et elle n’est qu’une contradiction impotente dans le cas des syndicalistes ou para-syndicalistes. Combattre l’opportunisme dans les syndicats, sans Parti communiste, c’est mener une bataille sans arme — perdue d’avance contre un ennemi qui à l’avantage du terrain et de l’expérience. Seules, premièrement, un Parti communiste capable de mener une telle lutte dans les syndicats (sans qu’elle ne soit complètement vaine), et deuxièmement, la perspective de la « prise du pouvoir politique » que ce Parti rend possible et qui donne ainsi une fin à cette lutte (sinon inépuisable), peuvent ensemble donner un rôle politique authentiquement révolutionnaire aux syndicats. Donc, la réelle tâche prioritaire des communistes est bien de créer l’organisation politique en question, qui devra entreprendre le travail révolutionnaire dans les syndicats, et non pas de se liquider dans ceux-ci en attendant d’eux des choses qu’ils ne peuvent ni nous donner ni devenir d’eux-mêmes.

    Si cette tâche — la première des révolutionnaires — n’est pas comprise, assumée et engagée, nous resterons des marginaux bruyants. Les syndicalistes et para-syndicaliste, à l’occasion de chaque grève, n’auront d’autre choix que de continuer à s’époumoner contre les « bureaucraties syndicales », pour tout ce qu’elles font ou ne font pas. Cette attitude de minorité caustique est très utile pour se rassurer de sa propre vertu, mais elle l’est beaucoup moins pour gagner. Or, c’est bien l’économisme de ces mêmes syndicalistes et para-syndicalistes qui entretient cette situation où le mouvement communiste n’est que spectateur impuissant de l’opportunisme syndical. Pourquoi ? Car c’est l’économisme et le (para-)syndicalisme qui sont aujourd’hui les premiers freins dans l’élévation du niveau d’éducation et d’organisation politique des communistes et du prolétariat, donc dans la formation du Parti. Sans celui-ci, nos actions ne pourront rester que localisées, superficielles et insignifiantes pour l’ensemble des masses syndicales, et nos aspirations révolutionnaires que des invocations, des lamentations, ou des malédictions, sans aucune prise sur le réel. L’opportunisme des économistes et (para-)syndicalistes n’est que le miroir de celui des « bureaucrates syndicaux », devant lequel ils capitulent et auquel ils donnent la réplique.

    Si les communistes ne font pas leur devoir politique de communiste, le prolétariat spontané ne fera que rester spontanément dirigé par les « bureaucraties syndicales » qui représentent avec succès leurs revendications économiques spontanément non-révolutionnaire, donc satisfaites par les compromis réformistes. Combattre ces directions syndicales sans combattre la faiblesse politique du prolétariat (son manque d’organisation et d’éducation politique), ce n’est qu’un palliatif. Sans Parti, nous n’avons rien de conséquent face à la direction politique et idéologique des opportunistes sur les masses syndicales, état de fait pour lequel nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes : le seul moyen à notre fin est le Parti, et son absence est de notre seule responsabilité. Vouloir arracher les masses syndicales à l’opportunisme, sans prioriser le travail politique (de reconstruction du Parti) sur le travail économique (syndical), est une antinomie.

    L’impuissance spontanée

    Troisièmement, surestimer la force du prolétariat spontané. Le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier « pur » (sans sa jonction et sa fusion avec le mouvement communiste) est généralement largement exagéré, mais sa force supposée l’est d’autant plus. S’organiser et s’engager pour mener une grève ou une manifestation est une chose, s’organiser et s’engager pour prendre le pouvoir, c’est-à-dire dans un état-major et une armée prolétarienne, avec pour objectif la dictature du prolétariat, est une tout autre chose.

    « Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. La tâche de l’Internationale est d’organiser et de coordonner les forces ouvrières dans le combat qui les attend. »

    (K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l’Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres.)

    Ici, rien n’est évident, et c’est tout le problème. Si tout prolétaire est un communiste en potentiel, il ne l’est pas en puissance, et devenir communiste ne peut être qu’un long processus d’expérience et d’éducation, dans des domaines très éloignés de la réalité quotidienne de la lutte : par exemple, les compétences militaires et clandestines, et la théorie politique. La formation communiste ne peut être qu’initiée dans la lutte économique « évidente » à tous et toutes, car tout le reste n’a précisément rien d’évident, et c’est tout le problème : il s’agit de dépasser la perception immédiate, sensible, pour atteindre une connaissance prétendant à la scientificité.

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. »

    (K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.)

    Il en va de même avec l’économisme et le syndicalisme ou para-syndicalisme, qui peuvent paraître comme des évidences : « si nous voulons nous faire entendre par le prolétariat, parlons au prolétariat comme le prolétariat parle, donc parlons de lutte économique ! », « si nous voulons militer pour la cause du prolétariat, allons là où est le prolétariat, donc allons dans les syndicats ! », etc. Mais cette évidence est bien « l’apparence trompeuse des choses » qu’il faut démasquer et avec laquelle notre pratique militante doit rompre.

    Une première illusion à dissiper est la portée transformative réelle des « contres-pouvoirs » économiques dans le capitalisme :

    « Quant aux syndicats qui, dans la doctrine de Bernstein, sont un autre moyen de lutter contre l’exploitation du capital de production, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’imposer l’influence de la classe ouvrière sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne les dimensions de la production que ses procédés techniques.

    Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle : “la lutte du taux de salaire contre le taux du profit” ; or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut abolir, mais seulement réaliser. Cela apparaît avec évidence quand on examine le problème sous une autre face et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats. Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. Pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire d’être marxiste, il suffit d’avoir eu une fois entre les mains le livre de Rodbertus intitulé : “Zur Beleuchtung der sozialen Frage” (“Pour éclairer la question sociale”). À cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir que les syndicats parviennent à réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire implique : que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière ; que la productivité du travail cesse d’augmenter ; dans le cas où ces deux conditions sociales seraient réalisées il s’agirait ici aussi — comme à propos de l’économie corporative de consommation — d’un retour à une économie antérieure au capitalisme.

    Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition “juste”, “plus juste” (p. 51 de son livre) et même “encore plus juste” (Vorwärts, 26 mars 1899). »

    (R. Luxemburg, « Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique », Réforme sociale ou révolution ?, 1898.)

    Quel est donc, correspondant à leur portée réelle, le rôle des syndicats sous le capitalisme ?

    « […] la tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques pour lesquels il n’y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que ses luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, ses efforts pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d’en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l’oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.

    En même temps, et tout à fait en dehors de l’asservissement général qu’implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”.

    […]

    Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’elles font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat. »

    (K. Marx, « La lutte entre le Capital et le Travail et ses résultats », Salaire, prix et profit, 1865.)

    En bref, la portée économique des syndicats est circonscrite à la simple perpétuation du mode de production capitaliste (en perpétuant le Travail dans celui-ci). Ils ne possèdent une portée politique effective que lorsque l’organisation et les méthodes syndicales cessent d’être des organisations et des méthodes syndicales — précisément lorsqu’elles rompent avec la lutte économique pour devenir qualitativement distinctes et supérieures — lorsqu’ils deviennent des « leviers » entre les mains des communistes.

    « Donc, lorsque Barth prétend que nous aurions nié toute réaction des reflets politiques, etc., du mouvement économique sur ce mouvement même, il ne fait que se battre contre des moulins à vent. Il n’a qu’à regarder Le 18 Brumaire de Marx où il s’agit presque uniquement du rôle particulier joué par les luttes et événements politiques, naturellement dans la limite de leur dépendance générale des conditions économiques. Ou Le Capital, par exemple le chapitre sur la journée de travail, où la législation, qui est bien un acte politique, agit de façon si radicale. Ou encore, le chapitre sur l’histoire de la bourgeoisie (le 24chapitre). Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’État) est, elle aussi, une puissance économique !

    […]

    Ce qui manque à tous ces messieurs, c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide, que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises, mais que tout le grand cours des choses se produit sous la forme d’action et de réaction de forces, sans doute, très inégales, — dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux Hegel n’a pas existé… »

    (F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 1890.)

    Une chose se changeant en son contraire, c’est une solution politique qui doit dénouer l’inextricable problème économique posé par le mode de production capitaliste. Cette apparente contradiction ne fait que révéler une réalité dialectique dans toute sa simplicité.

    « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

    Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    La nécessité du politique est une vérité simple mais qui n’est pas évidente. La conscience communiste tomberait donc du ciel, sur le prolétariat ? Le mouvement ouvrier est engagé dans une accumulation quantitative (en force, en expérience, etc.), dans laquelle s’observe un saut qualitatif. Ce saut qualitatif est celui de l’économique vers le politique, qui constitue la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique entre la résistance économique du prolétariat (la lutte pour le salaire) et l’exploitation capitaliste (la persistance du salariat). Cependant, cette synthèse n’est pas l’émergence depuis le mouvement ouvrier du mouvement communiste. Ce dépassement est précisément produit par l’éducation et l’organisation politique du mouvement ouvrier par le mouvement communiste. Le mouvement communiste n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais c’est lui qui, en participant à l’accumulation quantitative de celui-ci, crée les conditions requises pour le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique. Sans l’action du mouvement communiste, ce saut qualitatif du mouvement ouvrier n’est pas possible (la quantité ne peut pas se changer en qualité).

    La naissance de la conscience communiste est extérieure au mouvement ouvrier, mais elle n’en est pas détachée, car elle est déduite de celui-ci, il y a une dépendance : les communistes s’éduquent à l’école du prolétariat. Le mouvement communiste connaît donc sa propre maturation, en parallèle de celle du mouvement ouvrier. Dans cette accumulation, les communistes apprennent à jouer leur rôle de direction d’avant-garde du prolétariat : ils luttent pour mieux comprendre les conditions de la libération du prolétariat et pour fusionner avec son mouvement. C’est cette fusion, la jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, qui doit être le passage de la lutte économique — réformiste — à la lutte politique — révolutionnaire.

    « Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. […]

    Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, la lutte des classes dans le mode de production capitaliste crée la lutte économique contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte économique possède une contradiction interne entre la résistance contre l’exploitation et l’oppression capitaliste et la reproduction de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Cette contradiction engage une accumulation quantitative (de connaissances et de moyens de lutte) qui est principalement portée par le mouvement ouvrier (la classe prolétaire), mais aussi par le mouvement communiste (les intellectuels et activistes, de diverses classes). Cette quantité, par la fusion de l’accumulation du mouvement ouvrier et du mouvement communiste (leur « jonction »), doit se changer en qualité par la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique dans la lutte politique. Le rôle du mouvement communiste, dans la création d’un mouvement révolutionnaire, est donc de travailler autant qu’il le peut à ce dépassement de la lutte économique vers la lutte politique.

    Il serait alors absurde pour les communistes de vouloir restreindre leurs activités à celles dont l’impasse crée leur nécessité, c’est-à-dire se borner à l’économisme et au (para-)syndicalisme alors même que le mouvement communiste n’a d’utilité pour le mouvement ouvrier qu’en lui apportant ce qu’il n’a pas — l’accumulation d’éducation et d’organisation politique. Le mouvement communiste est un mouvement politique et conscient, c’est-à-dire qu’il possède comme trait essentiel ce qui manque le plus au prolétariat spontané, pour que celui-ci puisse se dépasser dans le mouvement révolutionnaire : le mouvement révolutionnaire n’est que le mouvement ouvrier « mûr », par opposition au mouvement ouvrier « spontané ». Le rôle du mouvement communiste est alors précisément de fusionner avec le mouvement ouvrier spontané, pour lui donner cette maturité — amener les conditions de la synthèse — qui lui fait défaut pour gagner. Le mouvement communiste ne peut devenir un mouvement de masse indistinguable du mouvement ouvrier qu’après cette fusion, ce saut qualitatif, cette synthèse, c’est-à-dire dans le mouvement révolutionnaire. Fusionner avec le mouvement ouvrier, ce n’est donc pas se liquider dans ses luttes économiques, mais l’inverse !

    La logique bernsteinienne qui voudrait que, car la révolution est nécessaire, les communistes se limitent à la lutte pacifique et réformiste, est ici la même. La lutte économique rend nécessaire la révolution, non pas car elle y conduirait linéairement, mais car elle y conduit dialectiquement (via son dépassement dans le politique, puis leur dépassement dans le communisme). La révolution n’est nécessaire que parce que la lutte économique spontanée et réformiste est nécessairement une voie sans issue qui doit nécessairement être dépassée par la lutte politique consciente et révolutionnaire.

    « La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    C’est toute l’erreur des communistes qui se contentent dans leurs activités d’agitation-propagande de répéter, de reformuler ou de radicaliser les revendications économiques ; et dans leurs activités d’organisation, d’accompagner, de prolonger ou de répliquer les mobilisations syndicales. Ces activités économiques importantes ne sont pas pour autant celles des communistes !

    « Nos économistes, y compris le Rabotchéïé Diélo, ont eu du succès parce qu’ils se pliaient à la mentalité des ouvriers arriérés. Mais l’ouvrier social-démocrate, l’ouvrier révolutionnaire (le nombre de ces ouvriers augmente sans cesse) repoussera avec indignation tous ces raisonnements sur la lutte pour des revendications “qui promettent des résultats tangibles”, etc. ; car il comprendra que ce ne sont que des variations sur le vieux refrain du kopeck d’augmentation par rouble. Cet ouvrier dira à ses conseilleurs de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo : Vous avez tort, messieurs, de vous donner tant de peine et de vous mêler avec trop de zèle de choses dont nous nous acquittons nous-mêmes, et de vous dérober à l’accomplissement de vos propres tâches. Il n’est pas du tout intelligent de dire, comme vous faites, que la tâche des social-démocrates est de donner un caractère politique à la lutte économique elle-même ; ceci n’est que le commencement, ce n’est pas la tâche essentielle des social-démocrates ; car dans le monde entier, la Russie y comprise, c’est souvent la police elle-même qui commence à donner à la lutte économique un caractère politique ; les ouvriers apprennent eux-mêmes à comprendre pour qui est le gouvernement.* En effet, la “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”, que vous exaltez comme si vous aviez découvert une nouvelle Amérique, est menée dans quantité de trous perdus de la Russie par les ouvriers eux-mêmes, qui ont entendu parler de grèves, mais ignorent probablement tout du socialisme. Notre “activité” à nous autres ouvriers, activité que vous vous obstinez à vouloir soutenir en lançant des revendications concrètes qui promettent des résultats tangibles, existe déjà chez nous ; et dans notre action professionnelle ordinaire, de tous les jours, nous présentons nous-mêmes ces revendications concrètes, la plupart du temps sans aucune aide des intellectuels. Mais cette activité ne nous suffit pas ; nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la bouillie de la seule politique “économique” ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque événement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes, et qu’ils nous donnent un peu plus de ce que nous ignorons encore, de ce que notre expérience “économique”, à l’usine, ne nous apprendra jamais les connaissances politiques. Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être — pardonnez-nous notre franchise ! — un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle de cette tâche qui est la vôtre et parlez moins “d’élever l’activité de la masse ouvrière”. De l’activité, nous en avons beaucoup plus que vous ne pensez, et nous savons soutenir par une lutte ouverte, par des combats de rue, même des revendications qui ne promettent aucun “résultat tangible” ! Et ce n’est pas à vous d’“élever” notre activité, car l’activité est justement ce qui vous manque. Ne vous inclinez pas tant devant la spontanéité et songez un peu plus à élever votre activité à vous, messieurs !

    * La thèse d’après laquelle il faut “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le domaine de l’activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt un caractère politique de façon spontanée, c’est-à-dire sans l’intervention de ce “bacille révolutionnaire que sont les intellectuels”, sans l’intervention des social-démocrates conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation des socialistes. Mais la tâche des social-démocrates ne se borne pas à l’agitation politique sur le terrain économique ; leur tâche est de transformer cette politique trade-unioniste en une lutte politique social-démocrate, de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l’esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique social-démocrate. Or, au lieu d’élever et de faire progresser la conscience politique qui s’éveille spontanément, les Martynov se prosternent devant la spontanéité et répètent, répètent jusqu’à l’écœurement, que la lutte économique “fait penser” les ouvriers à leur absence de droits politiques. Il est regrettable que cet éveil spontané de la conscience politique trade-unioniste ne vous “fasse pas penser”, vous messieurs, à vos tâches de social-démocrates ! »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Quel est donc le sens d’une participation communiste aux revendications économiques et aux mobilisations syndicales ?

    « Notre investissement dans les luttes du peuple n’est pas simplement une participation, mais consiste en soi en une lutte idéologique. Cette lutte est celle pour opérer une montée en généralité des mots d’ordre : de la situation particulière vers la conscience de classe, et des questions d’ordre quotidien vers celles d’ordre politique. Il n’y a aucun intérêt à reprendre tels quels les mots d’ordre préexistants lorsque l’on s’implique dans une mobilisation syndicale ou progressiste. Simplement les commenter n’apporte aucune plus-value politique. La pertinence de l’adhésion à une mobilisation est dans sa radicalisation. Cette lutte n’est pas tant celle pour demander plus (“un meilleur salaire !” ou “de nouveaux droits !”) que pour demander autre chose (“plus qu’un salaire !” ou “un nouveau Droit !”). C’est aussi celle pour demander autrement : lorsque la grève cesse d’être une grève, que la manifestation cesse d’être une manifestation, etc. »

    Un corps politique qui n’est pas construit pour la révolution, c’est à dire qui n’a pas été patiemment bâti à cette fin, par un long et ardu processus de formation théorique, idéologique et politique, dans la pratique de la lutte des classes (légale et illégale, dans les institutions du régime bourgeois et en dehors de celles-ci), n’est pas capable d’entreprendre ou de réussir une révolution communiste.

    Si la révolution est la prise du pouvoir politique par une classe, pour que celle-ci puisse avoir un contenu communiste, il ne suffit pas qu’elle soit à majorité prolétarienne, mais bien dominée par des communistes — dans toute la force du mot. Pourquoi ? Car la transition du capitalisme au communisme, c’est-à-dire la création d’un système de complexité supérieur sans contradictions sociales, ne peut pas être résumée au simple renversement de la bourgeoisie. Cette étape, aussi difficile soit-elle, n’est pas la plus difficile. Le prolétariat porte en lui le communisme, mais tout prolétaire n’est pas un communiste : sans le rôle dirigeant d’une avant-garde communiste, non seulement la classe ouvrière est incapable de briser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de son État, mais surtout, elle ne peut pas entreprendre une transition vers le communisme.

    Aujourd’hui, les termes d’« avant-garde » et de « rôle dirigeant » ont été assignés au léninisme et érigés en épouvantail. Il est à l’occasion bon de rappeler que la nécessité d’une avant-garde dirigeante était un consensus dans toute la 2de internationale, de Kautsky à Luxemburg en passant par Lénine, à l’exception notable du courant révisionniste bernsteinien et des courants affiliés (économisme russe, ministérialisme français, etc.).

    « Or, la social-démocratie allemande n’était pas seulement la plus forte troupe d’avant-garde, elle était la tête pensante de l’Internationale. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    Les controverses entre marxistes portaient « seulement » sur la forme que devrait prendre une telle avant-garde dirigeante, c’est-à-dire le Parti (à ce propos, l’Histoire nous semble avoir tranché la question). L’antagonisme ou l’incompatibilité entre l’ébullition spontanée des masses et l’action planifiée de l’élite révolutionnaire, n’existent pas ni dans le consensus de la 2de Internationale ni chez Lénine. C’est bien l’intensification autonome et innée des luttes du peuple qui doit créer la situation révolutionnaire devant annoncer l’offensive communiste (qui doit être autonome mais qui ne peut pas être indépendante des masses).

    « En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques.” »

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Luxemburg explicite cette unité entre « le mouvement populaire spontané » et « l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat », elle expose d’abord que :

    « Ce n’est pas l’organisation seule qui fournit les troupes combattantes, mais la bataille qui fournit dans une bien plus large mesure les recrues pour l’organisation.

    Ceci est évidemment beaucoup plus valable encore pour l’action politique de masse directe que pour la lutte parlementaire. Bien que la social-démocratie, noyau organisé de la classe ouvrière, soit à l’avant-garde de toute la masse des travailleurs, et bien que le mouvement ouvrier tire sa force, son unité, sa conscience politique de cette même organisation, cependant le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur l’appui et sur la collaboration des couches les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les déifiés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

    En Allemagne les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés ni “commandées” par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de “discipline”, d’“éducation politique”, d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

    La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires ; en temps normal les statistiques des organisations ou même les statistiques électorales ne donnent qu’une très faible idée de cette influence. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Puis elle conclut en affirmant que :

    « Ainsi nous parvenons pour l’Allemagne aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle propre de la “direction” de la social-démocratie par rapport aux grèves de masse que dans l’analyse des événements de Russie. En effet, laissons de côté la théorie pédante d’une grève de démonstration mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats et exécutée par une minorité organisée, et considérons le vivant tableau d’un véritable mouvement populaire issu de l’exaspération des conflits de classe et de la situation politique, explosant avec la violence d’une force élémentaire en conflits aussi bien économiques que politiques et en grèves de masse alors la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

    La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “situation révolutionnaire” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Le consensus en question, sur le parti d’avant-garde du prolétariat, était dans la continuité directe des impératifs édictés par Marx et Engels, impératif déduit de leur étude approfondie qui n’a aujourd’hui pas vieilli.

    « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

    Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    De plus :

    « […] “L’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen” ;

    […] “Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques. Bien loin de pousser à l’émancipation des travailleurs, ils continueront à y opposer le plus d’obstacles possibles… La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière” ;

    […]

    Considérant en outre :

    • Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;
    • Que cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ;
    • Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

    la conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. »

    (K. Marx et F. Engels, Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT, réunie à Londres, du 17 au 23 septembre 1871.)

    Si les communistes sont perméables à l’opportunisme (l’Histoire l’a démontré et nous payons aujourd’hui le prix de cette démonstration), le dilemme n’en est pas moins binaire : soit l’on s’en remet à l’inorganisation, et l’on se condamne à perdre, soit l’on s’organise politiquement, et l’on se donne une chance de vaincre. Il va de soi que la victoire en question n’est jamais garantie, mais dans un cas, l’aliénation politique est totale, et dans l’autre cas, elle n’est que partielle — le chemin est sinueux… mais il y a un chemin ! Tous les reproches — justifiés — qui pourront être faits aux communistes présent ou passés ne changeront en rien cette réalité : accepter la lutte politique communiste, c’est risquer la défaite dans l’opportunisme, mais refuser la lutte politique communiste, c’est la certitude de la défaite dans l’opportunisme.

    Le seul moyen de rester politiquement pur et libre du poids de tout bilan, c’est bien sûr de ne rien faire, et de se conforter là où il n’y a aucun risque de gagner (ce qui reviendrait donc de perdre cette pureté et cette liberté). Pareillement, il est très facile d’avoir raison lorsque la réalité de la lutte des classes ne vient pas nous contredire. Le syndicalisme, avantagé d’une quasi-absence de bilan historique à défendre, se prête alors parfaitement au rôle de débouché politique pour réformiste dans le déni, souhaitant garder les apparats d’une radicalité innocente. Les syndicalistes les plus convaincus peuvent ainsi s’imaginer révolutionnaire en se contentant d’en appeler à la « grève générale » dans leurs activités syndicales, discernant ses prémices derrière chaque soubresaut de conflictualité économique.

    Tous les révolutionnaires doivent avoir conscience de l’impératif d’un militantisme politique, pour une organisation politique, à des fins politiques, d’une part, et de la nécessité d’une « avant-garde dirigeante » pour faire dévier le prolétariat de la lutte économique, et l’arracher à l’opportunisme (économiste, réformiste, etc.), d’autre part.

    « Mais la révolution n’est-elle pas l’acte suprême en matière politique ? Or, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens — l’action politique qui prépare la révolution, éduque l’ouvrier et sans elle le prolétariat sera toujours frustré et dupé le lendemain de la bataille par les Favre et Pyat. Cependant, la politique qu’il faut faire doit être celle du prolétariat : le parti ouvrier ne doit pas être à la queue de quelque parti bourgeois que ce soit, mais doit toujours se constituer en parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but. »

    (F. Engels, Compte rendu, rédigé par l’auteur lui-même, de son discours à la séance du 21 septembre 1871 à la Conférence de Londres.)

    La défaite spontanée

    Quatrièmement, sous-estimer la force de la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier est in fine, pour la bourgeoisie, une menace existentielle. Il est donc à attendre de la bourgeoisie une résistance correspondante aux enjeux que posent devant lui les ambitions communistes. Se dire révolutionnaire doit commencer par prendre au sérieux toute la radicalité du mot « révolution », et donc toute la radicalité de ce qui est à attendre des réactionnaires.

    Il est commun, dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, d’entretenir une conception abstraite de ce que peut-être une révolution, lorsque le problème n’est pas écarté d’emblée comme étant l’expression d’un fantasme insurectionnaliste ou blanquiste, gauchiste. Il serait quasiment ridicule de réfléchir à « comment faire une révolution communiste en France ? ». Cette perspective paraît si éloigné, si impossible, qu’il est alors plus confortable de s’en remettre à quelque chose d’extérieur à soi — comme le mouvement spontané du prolétariat — pour ne pas avoir à assumer soi-même la difficulté et la profondeur des problèmes que posent la révolution communiste. Il y a donc une habitude persistante à se représenter la révolution comme une très grande manifestation ou une très grande grève (soit des méthodes de lutte réformiste), ou à simplement continuer de remettre à plus tard le problème de la forme concrète de la prise du pouvoir (pour mieux retourner aux taches économiques).

    Les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » ont été adoptées par certains syndicaliste ou para-syndicaliste comme l’alpha et l’oméga justifiant leur engagement quasi-exclusif dans la lutte économique. Cependant, ces stratégies se voient réduites à un simple résultat de la croissance de la lutte économique (un basculement mécanique), c’est-à-dire qu’elles sont vidées de tout le politique qui les rendent possibles et révolutionnaires (qui transforment les méthodes réformistes en leur contraire), et elles finissent par n’être plus que le prétexte du liquidationnisme syndical (la phraséologie messianique de la capitulation économiste).

    Ces attitudes inconséquentes traduisent souvent une conception très superficielle de la réelle puissance du régime bourgeois. Sans même parler des extrémités fascistes, l’État bourgeois dans sa forme « classique » (la démocratie bourgeoise) n’a jamais reculé à ouvrir le feu sur les prémices d’insubordination ouvrière ou à éliminer les militantes ou les militants les plus dangereux sans s’embarrasser de sa légalité. Ce temps n’est pas révolu.

    « Il ne faut jamais sous-estimer la dimension et l’intensité de la résistance bourgeoise, car celle-ci est très littéralement prête à tout pour stopper l’avancée de la menace existentielle qu’est pour elle le communisme. Son niveau d’organisation, ses moyens militaires et techniques, son absence de limites “morales” ou “de principes”, etc., sont autant de réalités à connaître pour dissiper notre naïveté. Notre dictature du prolétariat n’est qu’une réponse à la dictature de la bourgeoisie et du Capital, et pourtant, sa violence paraît timide face à la leur. Celles et ceux qui ne comprennent pas la nécessité du Parti et de l’État, de tout le sens du mot “dictature” — dans toute sa portée unilatérale et illimitée —, sont aussi ceux qui ne saisissent pas que le camp de Dachau, l’offensive Barbarossa, la méthode Jakarta ou l’opération Condor ne sont pas des mauvais rêves qui se seraient dissipés, des méthodes “d’un autre temps”. “La victoire ou la mort” n’est pas un slogan romantique, c’est un constat. »

    « Il faut attendre de l’État bourgeois une résistance formidable, acharnée jusqu’aux dernières extrémités. La puissance d’un État impérialiste contemporain n’est pas plus illimitée que celle de n’importe quel autre État de l’Histoire, mais par rapport à ces derniers, ses moyens sont disproportionnellement développés — tant en force qu’en intelligence. Lorsque l’offensive révolutionnaire sera à l’ordre du jour, il sera diminué, mais loin d’être neutralisé. Pour imaginer gagner, il faut donc comprendre que l’État bourgeois ne va pas s’effondrer de lui-même, ni après quelques coups, mais seulement lorsqu’il aura été intégralement disloqué. Il faut comprendre alors aussi que cette entreprise de longue haleine n’est que la nôtre. »

    Il est important de saisir que si les syndicats et la lutte économique sont bien une « école incontournable », « une première étape », etc., il y a des choses qu’ils n’enseignent pas, voir qu’ils freinent activement. L’organisation syndicale et les objectifs et méthodes de la lutte économique ne préparent pas le prolétariat à la révolution, et le maintient dans un état de désarmement et de vulnérabilité aux assauts du régime bourgeois, en plaçant le combat sur un terrain où celui-ci à l’avantage. La négociation du prix de vente de la force de travail, de la péréquation des profits et des droits démocratiques, sur le terrain « à découvert » de la légalité ou de la semi-légalité — toujours dans ou en marge des institutions du régime bourgeois — ne peut convertir ni ses tactiques ni ses combattants en tactiques et en combattants de la révolution. Le passage du terrain et des armes du réformisme (sur lequel nous sommes condamnés à nous placer mais où la bourgeoisie possède un avantage décisif permanent), au terrain et aux armes révolutionnaires, ne peut pas se faire du jour au lendemain, ni « automatiquement » ni « naturellement ».

    « Il faut maintenant nous arrêter à une question que, certainement, tout lecteur se pose déjà. Ce travail artisanal, maladie de croissance qui affecte l’ensemble du mouvement, peut-il être mis en connexion avec l’économisme considéré comme une des tendances de la social-démocratie russe ? Nous croyons que oui. Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d’organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s’en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation ; elles sont aussi dans l’étroitesse de l’ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l’incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d’une bonne organisation de révolutionnaires ; enfin — et c’est le principal — elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l’ériger en “théorie” particulière c’est-à-dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également. Dès les premières tentatives de ce genre, il devint évident que les méthodes artisanales étaient liées à l’économisme et que nous ne nous débarrasserions pas de notre étroitesse dans le travail d’organisation, avant de nous être débarrassés de l’économisme en général (c’est-à-dire de la conception étroite de la théorie du marxisme, du rôle de la social-démocratie et de ses tâches politiques). Or, ces tentatives ont été faites dans deux directions. Les uns se sont mis à dire : la masse ouvrière n’a pas encore formulé elle-même des tâches politiques aussi étendues et aussi urgentes que celles que lui “imposent” les révolutionnaires ; elle doit encore lutter pour les revendications politiques immédiates, mener “la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” (et à cette lutte “accessible” au mouvement de masse correspond naturellement une organisation “accessible” même à la jeunesse la moins préparée). D’autres, éloignés de tout “gradualisme”, ont déclaré : on peut et l’on doit “accomplir la révolution politique”, mais point n’est besoin pour cela de créer une forte organisation de révolutionnaires éduquant le prolétariat par une lutte ferme et obstinée ; il suffit pour cela que nous nous saisissions tous du gourdin “accessible” et familier. Pour parler sans allégories, il nous faut organiser la grève générale ou stimuler par “un terrorisme excitatif” le mouvement ouvrier un peu “languissant”. Ces deux tendances, opportuniste et “révolutionniste”, s’inclinent devant les méthodes artisanales dominantes, ne croient pas à la possibilité de s’en délivrer, ne voient pas notre tâche pratique, la première et la plus urgente : créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité. »

    (V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, dans la participation des communistes aux syndicats et aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, la stratégie révolutionnaire est la suivante.

    « L’enjeu est de conquérir par la lutte immédiate pour des revendications dans le capitalisme, une hégémonie dans les masses populaires, c’est-à-dire un terrain de manœuvre politique suffisant pour nous permettre ensuite d’avancer la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire la revendication du communisme et de la révolution. Nous menons maintenant une lutte dans la société bourgeoise pour (aussi tôt et autant que possible) mener une lutte hors de la société bourgeoise. Il n’y a pas de continuité simple et directe entre nos demandes immédiates et nos demandes révolutionnaires, mais les premières vont permettre aux secondes d’exister.

    Le cadre de nos revendications est contraint par l’ampleur de notre mouvement : ce que nous sommes capables de représenter politiquement (notre crédibilité et notre capacité d’action). Avant la situation révolutionnaire (ou en l’absence de guerre prolongée), la lutte communiste est donc “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”, c’est-à-dire qu’elle est restreinte à un cadre fondamentalement réformiste — intra-capitaliste —, même lorsque la lutte est en dehors des institutions bourgeoises (l’État, les syndicats, etc.) et que ses moyens sont violents ou illégaux. Pour échapper à ce dernier, il ne suffit pas simplement de faire “enfler” nos demandes réformistes, c’est-à-dire de demander toujours plus dans le capitalisme. Il n’est possible ni de lutter dans un cadre réformiste comme dans un cadre révolutionnaire, ni l’inverse, ni en espérant faire d’un cadre réformiste un cadre révolutionnaire. Premièrement, car le cadre réformiste est décisivement à notre désavantage — la bourgeoisie a l’ascendant du terrain sur tous les plans —, et deuxièmement, car ses méthodes de lutte et ses revendications sont inadéquates à un cadre révolutionnaire (leurs fins et leurs moyens sont différents) — la continuité de l’un à l’autre n’est ni simple ni directe ! Il faut au contraire activement lutter pour passer d’un cadre de revendication réformiste à un cadre révolutionnaire — extra-capitaliste. Ce saut qualitatif ne peut pas se faire si, dès le début, notre combat pour des objectifs immédiats n’est pas explicitement conçu comme un moyen pour un autre type d’objectif, entre lesquels il y a rupture (du cadre réformiste au cadre révolutionnaire). Ces deux cadres sont en rupture avec l’ordre bourgeois, mais seul le cadre révolutionnaire peut le renverser — faire la révolution. Notre lutte contre le capitalisme dans le capitalisme n’a de sens que pour gagner l’espace de manœuvre politique, c’est-à-dire l’hégémonie dans les masses populaires et le pouvoir requis, pour engager la lutte contre le capitalisme hors du capitalisme.

    En bref, il faut gagner ici et maintenant, aussi petits soient ces gains, pour avoir de quoi gagner ailleurs ensuite. C’est le sens de “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”. Mais cette accumulation de forces n’est révolutionnaire que si elle vise à rendre possible la transition vers la révolution, pas si elle n’est qu’une fuite en avant des revendications, qui devraient magiquement faire “exploser” le cadre réformiste pour le convertir en cadre révolutionnaire. Le passage de la lutte intra-capitaliste à la lutte extra-capitaliste, est aussi, mais n’est pas qu’une augmentation quantitative des revendications et des moyens revendicatifs, car c’est bien un saut qualitatif qui demande aussi d’autres fins et d’autres moyens que ceux de la revendication immédiate réformiste (dans la “forme”), c’est-à-dire aussi des fins et des moyens politiques et révolutionnaires (d’où son “fond”). Le passage d’une forme de lutte réformiste à une forme révolutionnaire ne se fait pas tout seul, ou comme une évidence : il doit être planifié, préparé et consciemment créé dès et autant que rendu possible. De plus, sans ce programme réellement révolutionnaire, le réformisme finit par être autant dans la forme que dans le fond, et la révolution n’est alors plus qu’un horizon abstrait et un slogan performatif creux. En conclusion, entre la conquête du programme minimum et du programme maximum, ou entre l’insubordination et la révolution, il n’y a pas une transition graduelle et progressive : les seconds sont contenus “en germe” dans les premiers, mais ils ne peuvent pas “germer” dans ceux-ci (tout comme le capitalisme contient le communisme, qui ne peut pas exister tant que le capitalisme existe). »

    Conclusion

    L’exposé ci-dessus ne doit pas être lu comme une diatribe contre les luttes économiques et syndicales. Celles-ci sont nécessaires, déjà car elles existent indépendamment de notre volonté (elles sont là, se priver de leur portée dans les masses serait une erreur grave), ensuite car elles servent de première étape dans l’organisation du prolétariat et de première école pour les révolutionnaires (comme il a déjà beaucoup été répété).

    « Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme ; ils ont marqué le passage de l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats, par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe ouvrière. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est, pour le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable “école du communisme” et l’école préparatoire des prolétaires pour l’application de leur dictature, le groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble des travailleurs. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    Mais ce qui est une très bonne « première étape » n’est pas un chemin tout tracé vers la révolution (compréhension, sinon mécanique, simpliste de ce qu’est la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même). Trop de communistes se contentent de végéter dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, et y laissent végéter le prolétariat avec eux. Ce plafonnement du mouvement communiste est à la fois une conséquence et une cause de sa crise.

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ».

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Sans le « parti révolutionnaire » qui doit « lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble » pour « éduquer les syndicats, les diriger », les faire dévier de la spontanéité économique et les arracher à l’opportunisme, vers (ou dans) la dictature du prolétariat, il est impossible de donner un caractère politique révolutionnaire aux syndicats. Donc, en l’absence d’un tel « parti révolutionnaire », l’impératif catégorique pour tous les communistes est sa construction.

    Les syndicats sont la plus pure expression de la classe ouvrière, mais c’est aussi la plus spontanée : leurs moyens et leurs fins sont nécessairement réformistes (y compris la grève générale). La raison d’être du syndicat, la lutte économique pour les salaires, en fait une institution dédiée à la reproduction de l’exploitation capitaliste et intégrée à la société et à l’idéologie bourgeoise. Les syndicats ne peuvent développer une conscience et une indépendance de classe que s’ils deviennent plus que des syndicats par l’action d’un véritable Parti communiste qui se place à sa direction, c’est-à-dire s’ils deviennent un outil révolutionnaire entre ses mains. Le syndicat cesse d’être réformiste lorsqu’il cesse d’être un syndicat et que son rôle dans la lutte économique pour les salaires est subordonné à la lutte politique pour la révolution.

    Pour les communistes, la participation aux luttes économiques et le militantisme syndical ne sont des travaux que secondaires, subordonnés comme moyens à l’œuvre politique de reconstruction du Parti communiste.

    Or, la conception stratégique de la relation et de la transition entre lutte économique et lutte politique est souvent l’occasion d’un naufrage. Les déviations économistes et (para-)syndicalistes sont aujourd’hui hégémoniques dans la gauche dite révolutionnaire en France, et transcendent largement les frontières idéologiques. Ainsi, anarchistes, autonomistes, marxistes-léninistes et d’infinies variétés de trotskistes se rejoignent en nombre dans la même impasse.

    « Ainsi, nous l’avons constaté, l’erreur fondamentale de la “nouvelle tendance” de la social-démocratie russe est de s’incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

    L’élan spontané des masses en Russie a été (il l’est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s’est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L’élan des masses n’a cessé de grandir et de s’étendre sans solution de continuité ; loin de s’interrompre là où il a une fois commencé, il s’est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d’effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation constante et continue, capable de diriger le mouvement tout entier. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Les luttes spontanées ne peuvent qu’être condamnées à la stagnation économique et à la déroute opportuniste si elles sont coupées du facteur subjectif qui doit faire toute la différence : les communistes et leur Parti. Donc, si la lutte économique est une bonne première étape, une bonne deuxième étape serait de ne pas se dissoudre dans celle-ci, et de chercher à se constituer en organisation révolutionnaire autonome. En bref, rompre avec le liquidationnisme économiste et (para-)syndicaliste, si populaire aujourd’hui en France, et enfin s’atteler sérieusement, humblement, et patiemment, à la construction d’une organisation proprement politique, de classe et de combat. « Combat » ici à ne pas comprendre comme un autre slogan performatif creux, mais comme l’injonction concrète d’un programme concret.

    La période d’immaturité et de difficulté que nous connaissons dans les pays impérialistes (celle de la condition sectaire) n’est historiquement pas inédite (elle est analogue à la kruzhkovshchina du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dans l’Empire russe). Le mouvement communiste est pour l’instant toujours atrophié et coupé du prolétariat et du peuple. Mais la tâche de jonction et de fusion entre le mouvement communiste, encore principalement d’extraction intellectuelle, et le mouvement ouvrier, n’est pas inédite non plus. Le besoin d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste s’exprime encore timidement, mais il est croissant et tendanciellement de plus en plus violent.

    Si jusqu’ici nous nous sommes presque exclusivement concentrés sur la dualité économique-politique, nous ne pouvons pas oublier un troisième élément de la lutte communiste, dont il faut rappeler son unicité et sa nécessité dans celle-ci : la lutte théorico-idéologique — celle qui pose les fondations du Parti communiste et sans laquelle son édification est impossible.

    « Ainsi donc, l’on voit que les grandes phrases contre l’ossification de la pensée, etc., dissimulent l’insouciance et l’impuissance à faire progresser la pensée théorique. L’exemple des social-démocrates russes illustre d’une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l’Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi ; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d’un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu’il sort d’un air triomphant cette définition de Marx : “Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu’une douzaine de programmes.” Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : “Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter !” D’ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l’éclectisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d’atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de “concessions” théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu’il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essayent de diminuer l’importance de la théorie !

    Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d’abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l’avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non social-démocrates. Dans ces conditions, une erreur “sans importance” à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle “nuance” peut dépendre l’avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

    Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s’est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s’est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d’expérience politique (et révolutionnaire) réclame l’accomplissement de cette tâche.

    Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d’organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l’autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. […]

    […] Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) — comme cela se fait chez nous — mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. »

    (V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.)

  • Communiqué de soutien à la CGT 5/9 après la dégradation de son local par les fascistes.

    Communiqué de soutien à la CGT 5/9 après la dégradation de son local par les fascistes.

    Communiqué de soutien à l’Union Locale CGT 5/9.

    Camarades,

    L’Unité Communiste de Lyon vous assure de son soutien face aux dégradations que vous avez pu subir de la part de militants de l’extrême-droite. Cette attaque s’inscrit dans la droite ligne d’un processus d’intimidation orchestré par ces militants réactionnaires, anti-syndicaux, anti-populaires. Ils veulent faire taire toute contestation sociale face à l’offensive du capitalisme contre les classes populaires, contre les travailleurs et les travailleuses.

    Mais, en s’en prenant à votre local, les fascistes, nous le savons, ne vous feront pas taire. Ils ne vous feront pas cesser la défense que vous assurez pour les travailleurs et les travailleuses, pour conserver et accroître les droits de ceux-ci et de celles-ci, indépendamment de leurs origines et de leur nationalité. Car la classe ouvrière est unique. Car les exploités n’ont qu’un seul ennemi, qui ne sera jamais les autres exploités, mais bien leurs exploiteurs, leurs bourreaux. Nous savons que sous la pression, dans l’histoire, la CGT à poursuivi sa lutte et sa mission. Ce ne sont pas des nostalgiques de Vichy qui vous feront taire.

    Les fascistes, en vérité, vous honorent. Leurs graffitis haineux sont autant de couronnes de fleurs qui vous sont adressées. Elles vous sont adressées car vous êtes le camp des exploités, du peuple, des masses. Elles vous sont adressées car les fascistes, quant à eux, travaillent pour l’autre camp, celui des bourgeois, celui des patrons, celui des exploiteurs et des exploiteurs. Au final, elles vous sont adressés car vous remplissez vos tâches, car vous êtes un des fers de lance de la défense des travailleurs.

    Ils ont beau se dire “Bastion Social”, ils ont beau se prétendre des amis de ceux et de celles qui souffrent, leurs actes les inscrivent comme des alliés objectifs du gouvernement, comme les amis de Macron, de Collomb, de Pénicaud. Leurs actes font d’eux, et d’elles, des petits soldats du capitalisme.

    Car c’est ainsi que l’extrême-droite à toujours agi.

    Camarades, l’Unité Communiste de Lyon vous salue et salue votre travail. Unitaires, portons ensemble l’étendard de l’antifascisme. Portons ensemble l’étendard de la riposte populaire à l’exploitation et à la misère. Portons ensemble l’étendard de la CGT !

  • Solidarité avec le GWTUC- Bangladesh

    Solidarité avec le GWTUC- Bangladesh

    Solidarité avec le GWTUC- Bangladesh

    ICOR, (International Coordination of Revolutionary Parties & Organizations), 24/04/2018

    Les militants syndicaux sont actuellement attaqués au Bangladesh. Récemment, il y avait un mouvement revendiquant un salaire minimum de 16 000 BDT (environ 190 USD) par mois. Les membres de l’organisation de l’ICOR, le PCB (Parti communiste du Bangladesh), jouent un rôle important en organisant les travailleurs et le mouvement, mais ils sont confrontés à une forte résistance de la part des propriétaires d’usines et du gouvernement. Le 31 janvier, les travailleurs d’Ashiana Garment Industry à Dhaka et des dirigeants du Garment Workers’ Trade Union Centre (GWTUC) ont été attaqués de manière barbare, lorsqu’ils réclamaient des droits syndicaux pour les travailleurs. Après l’incident, de fausses plaintes ont été déposées contre les dirigeants et les travailleurs blessés par l’organisation patronale de la Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association (BGMEA). La plainte déposée par la BGMEA est dirigée contre 15 dirigeants de première ligne de la GWTUC et plus de 150 travailleurs. La police a accepté les fausses accusations des propriétaires de l’usine, mais n’a pas enregistré les accusations de la part des travailleurs. La secrétaire générale de la GWTUC, Joly Talukder, et Sadekur Rahman Shamim, un membre éminent de la direction, ont été envoyés en prison l’après-midi du 1er avril 2018 lorsqu’ils se sont rendues au tribunal CMM de Dhaka après avoir passé la période de libération sous caution accordée par la Haute Cour. Malgré le fait que les plaintes déposées se référaient à des articles qui permettent la libération sous caution, le tribunal a refusé d’accorder une caution aux dirigeants ouvriers en raison de l’influence de la BGMEA. Dans la même affaire, deux ouvriers de l’usine ont été arrêtés en février et se trouvent toujours en prison. De plus, 30 travailleurs ont également été licenciés par Ashiana Garments sde elurs usines. Des poursuites policières complètement fausses sont engagées intentionnellement contre des dirigeants ouvriers afin d’arrêter le mouvement en faveur d’un salaire minimum plus élevé. Le gouvernement soutient la BGMEA et refuse les revendications des travailleurs de façon cohérente. Bien que la Haute Cour ait accordé aux dirigeants arrêtés la libération sous caution le 4 avril, ils doivent encore être libérés de prison.

    Aussitôt que ces nouvelles de l’arrestation des syndicalistes dirigeants ont été rendues publiques par le PCB, l’ICOR et d’autres organisations de soutien et surtout la Conférence mondiale des femmes ont organisé des actions de solidarité.

    L’ICOR condamne la manière répressive dont les dirigeants ouvriers ont été traités. Elle appelle les ouvriers dans le monde entier à descendre dans les rues pour les revendications suivantes :

    1. Libération immédiate de tous les dirigeants ouvriers de la GWTUC ;

    1. Suspension de toutes les fausses plaintes portées contre eux ;

    1. Des mesures contre les vrais coupables, responsables des blessures et attaques contre les dirigeants ouvriers.

    Signataires (en date du 24.04.2018, d’autres signataires sont possibles):

    1. ORC Organisation Révolutionnaire du Congo, République démocratique du Congo

    2. MMLPL Moroccan Marxist-Leninist Proletarian Line (Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine)

    3. CPSA (ML) Communist Party of South Africa (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Afrique du Sud (marxistes-léninistes))

    4. PPDS Parti Patriotique Démocratique Socialiste, Tunisie

    5. MLOA Marxist-Leninist Organization of Afghanistan (Organisation marxiste-léniniste d’Afghanistan)

    6. CPB Communist Party of Bangladesh (Parti communiste du Bangladesh)

    7. CPI (ML) Red Star Communist Party of India (Marxist-Leninist) Red Star (Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Etoile Rouge)

    8. NDMLP New-Democratic Marxist-Leninist Party (Parti marxiste-léniniste de démocratie nouvelle), Sri Lanka

    9. Krasnyj Klin Gruppa Kommunistov-Revoljucionerov „Krasnyj Klin“ (Groupe de révolutionnaires communistes « Krasnyj Klin » [coin rouge]), Bélarus

    10. БКП Българска Комунистическа Партия (Parti communiste bulgare)

    11. KSC-CSSP Komunisticka Strana Cheskoslovenska – Cheskoslovenska Strana Prace (Parti communiste de Tchécoslovaquie – Parti ouvrier tchécoslovaque), République tchèque

    12. MLPD Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne)

    1. MIKSZ Magyar Ifjúság Közösségi Szervezete (Organisation de la Communauté de la Jeunesse Hongroise)

    2. KOL Kommunistische Organisation Luxemburg (Organisation Communiste de Luxembourg)

    3. RM Rode Morgen (aube rouge), Pays-Bas

    4. BP (NK-T) Bolşevik Parti (Kuzey Kürdistan-Türkiye) (Parti bolchévique (Kurdistan du Nord / Turquie))

    5. VZDOR VZDOR – strana práce (Résistance – parti du travail), Slovaquie

    6. MLGS Marxistisch-Leninistische Gruppe Schweiz (Groupe marxiste-léniniste de Suisse)

    7. TIKB Türkiye İhtilalci Komünistler Birliği (Union de communistes révolutionnaires de Turquie)

    8. MLKP Marksist Leninist Komünist Parti Türkiye / Kürdistan (Parti marxiste-léniniste communiste Turquie / Kurdistan)

    9. KSRD Koordinazionnyj Sowjet Rabotschewo Dvizhenija (Conseil de coordination du mouvement ouvrier), Ukraine

    10. PCC-M Partido Comunista de Colombia – Maoista (Parti communiste de Colombie – maoïste)

    11. PC (ML) Partido Comunista (Marxista Leninista) (Parti communiste (marxiste-léniniste)), République Dominicaine

    12. NPCH (ML) Nouveau Parti Communiste Haϊtien (Marxiste-Léniniste)

    13. PC/ML Partido Comunista (Marxista-Leninista) de Panamá (Parti communiste (marxiste-léniniste) du Panama)

    14. PCP (independiente) Partido Comunista Paraguayo (independiente) (Parti communiste Paraguayen (indépendant))

    15. PML del Perú Partido Marxista Leninista del Perú (Parti marxiste-léniniste du Pérou)

    16. PPP Partido Proletario del Perú (Parti prolétarien du Pérou)

    17. MLP Marksistsko-Leninskaja Platforma (Plate-forme marxiste-léniniste), Russie

    18. БРП(к) Българска Работническа Партия (комунисти) (Parti ouvrier de Bulgarie (Communistes))

  • Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie II  : le déficit syndical

    Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie II : le déficit syndical

    Le déficit syndical.

    Partie II

    La syndicalisation, au sein de l’Etat français, est une courbe en cloche. En constante augmentation au cours de la première moitié du XXe siècle, elle s’effondre peu à peu. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : En 1949, environ 42% des travailleurs et des travailleuses sont syndiquées. En 1958, le taux descend déjà à 24%. Les années 70 voient apparaître une certaine embellie : 27/28%, puis, à partir des années 80, c’est la lente descente en enfer. 1988 : 15% ; 1997: 10%. Aujourd’hui, selon les sources et les méthodes de calcul, le taux de syndicalisation serait entre 8 et 12%. Or, le taux de syndicalisation et la force des grèves peut se corréler : le nombre de journées individuelles non travaillées descend au même rythme que le nombre de syndiqués.

    Les causes sont multiples. Une certaine déception vis-à-vis de la CGT, un sentiment de trahison par la CFDT. Des attaques idéologiques, des pressions, des menaces envers les syndicalistes, envers les syndiqués… Le fait également que le syndicalisme ouvrier est touché par la liquidation d’une partie de l’industrie, par la fragmentation des usines, par les délocalisations et les sous-traitances. Les mobilisations coûtent cher, également, et avec la baisse des salaires réels, il est difficile, sans solidarité, sans appui, sans garantie de succès, d’exiger de la part de travailleurs de perdre une partie de leur salaire pour des promesses.

    Le fait également que la CGT, suivant la trajectoire d’une PCF qui se fourvoie, se perd, s’étouffe, s’étrangle, tandis qu’en son sein, des professionnels, des carriéristes se hissent vers des fonctions importantes, se taillent leur royaume personnel.

    Les raisons sont multiples, mais les conséquences sont dramatiques. Des syndicats plus faibles, cela entraîne une phénomène d’auto-intoxication. La faiblesse limite la possibilité d’exercer un travail efficace, d’être protecteur, d’être offensif. Cette crise de confiance fait que les positions modérées, de droite, sont renforcées et jouent la carte de la compromission avec le patronat. Il en ressort que le cycle se répète. Comment appeler à autre chose que des journées d’action perlées, qui démoralisent, qui affaiblissent, lorsque le sentiment général, dans les Etat-major des syndicats, est que personne ne suivra ?

    La CGT, à l’heure actuelle, est dans ce cas de figure. Elle est paralysée, d’une part, par la montée d’une couche carriériste en son sein. Elle est victime de ses contradictions internes. Une sourde lutte, mais néanmoins particulièrement acérée, s’est faite entre les Unions Locales et les Fédérations. Les une représentant la réalité concrète de la lutte des classes dans un secteur donné, les autres étant victimes d’une force d’organisation corporatiste, privilégiant la parole de l’aristocratie ouvrière, des syndicalistes de carrière, des droitiers.

    Dans le cadre du reflux du mouvement ouvrier, ces fédérations ont, relativement, gagné en poids, tout comme les positions qu’elles défendent. Le manque de confiance que peut avoir la CGT en ses propres forces fait, sur lequel surfe la ligne trade-unioniste des fédérations, est une des raisons qui fait que le syndicat peine à se mettre en branle. Quant aux autres organisations syndicales, elles semblent dans l’expectative. FO a joué sur les deux tableaux, sa direction se compromettant, tandis que sa base s’est mobilisée. Solidaire demeure en retrait, dans une lutte de concurrence contre la CGT. Dans ce cas de figure, malgré son apparence de syndicat « gauchiste », Solidaire apparaît comme jouant la carte de la modération. Quant à la CFDT, elle déchante de son expérience du « dialogue » avec le gouvernement, mais demeure extérieure à la mobilisation.

    La solidarité entre les différentes branches professionnelles est aussi critiquable. Il n’existe pas de mot d’ordre commun aux manifestations des fonctionnaires et du privé. Les deux ont mobilisé leurs forces et les ont faites défiler, mais séparément. Une manière de ne pas prendre en compte la gravité de la situation.

    Les outils comme Front Social, qui tentent de pouvoir suppléer à ce manque de confiance, sont souvent traités en persona non grata. Il existe une méfiance importante à leur encontre, méfiance nourrie par certaines thèses plus ou moins fausses.

    La croyance, entretenue par le PCF, que ces assemblées sont dirigées par la France Insoumise, que ce sont des instruments de liquidation du syndicalisme, que ce sont des groupes noyautés par des organisations politiques vicieuses… les rumeurs sont légion. Pourtant, la tâche de Front Social n’est pas contradictoire avec le rôle des syndicats. Elle est même complémentaire.

    Elle permet de mobiliser dans un rythme qui est le sien, de créer un climat de mobilisation, de jouer un rôle coordinateur et, qui sait ?, peut-être directeur dans la lutte. Elle joue un rôle essentiel pour que la mobilisation ne soit pas intoxiquée, écrasée. Elle est un outil qui manque cruellement.

    Nombreux, nombreuses sont celles et ceux qui ont en tête des souvenirs de mobilisations massives et constantes. Le CPE, en 2006, reste la référence du type. Mais de nombreux facteurs font que la situation n’est pas comparable.

    La situation morale n’était pas la même. Aujourd’hui, le sentiment général est empreint de fatalisme, est miné par plus de dix ans de défaites successives. L’entrain, la combativité, semble être au plus bas. Si des facteurs contingents entrent en ligne de compte, aussi triviaux que la météo, d’autres existent.

    Qu’on le veuille ou non, la social-démocratie avait mobilisé ses forces à outrance. Elle avait été, de facto, l’élément dirigeant de cette lutte. UNL / FIDL / UNEF et d’autres relais avaient pignon sur rue. Son but final: gagner les élections. Aujourd’hui, cette social-démocratie a les dents usées, est décrédibilisée et n’est que peu tolérée dans les rangs des manifestations. Cela ne signifie pas qu’elle soit morte, car cet espace politique devient désormais l’apanage de nouvelles forces, comme la France Insoumise.

    Mais surtout, le climat n’était pas le même. Aujourd’hui, le sentiment général est que, en dehors des journées de mobilisation, globalement, il ne se passe rien.

    Si le corps de bataille demeure la classe ouvrière, demeure les travailleurs, ceux qui peuvent causer un réel dégât aux revenus de la bourgeoisie, d’autres force jouent un rôle. La jeunesse, notamment, est particulièrement absente de cette mobilisation. La jeunesse est ce qui a créé un climat de mobilisation, d’agitation, un climat de combat, un climat de solidarité, également.

    Lycées et universités n’ont pas connu de perturbation autres que superficielles. Aujourd’hui, plus d’un mois après la première date de mobilisation de grande ampleur, aucune des universités de l’Etat français n’est en grève.

    La aussi, le syndicalisme de lutte a connu une terrible hémorragie. Celle-ci est due à plusieurs aspects concomitants : Une responsabilité des organisations politiques, un changement générationnel et un échec à transmettre l’expérience.

    Les organisations politiques ont une responsabilité écrasante. Si certains, certaines s’y sont investies avec sincérité, si des organisations ont lutté pour faire des syndicats étudiants de lutte des fronts efficaces, l’inverse est aussi vrai. Nombreuses sont celles qui ont agit avec opportunisme autour de cette question du syndicalisme étudiant de lutte.

    Les uns en ne prenant aucune part au syndicalisme étudiant, en en restant en retrait, sous divers arguments. L’un des plus frappants est basé sur une analyse ouvriériste, laquelle, dans un contexte étudiant, ne manque pas de sel. Cette manière quelque peu dissonante de vomir les étudiants « petit-bourgeois », tout en en faisant partie est quelque peu cocasse, mais elle est malheureusement révélatrice d’une visions idéologique déformée et tronquée, basée sur le folklore et le paraître.

    D’autres en attaquant même ce syndicalisme, sous des prétextes antiautoritaires. Affaiblissant, par là même, toute possibilité de lutte. Celle-ci est l’apanage d’une ultragauche liquidatrice, laquelle, par son radicalisme de façade, se marie particulièrement bien avec certaines marges de la petite bourgeoisie.

    D’autres encore en utilisant les organisations syndicales comme des marchepieds de leur organisation, en les considérant uniquement comme cela. En les utilisant au mépris de la démocratie interne, au mépris de la nécessité d’un front syndical, pour les laisser exsangues et épuisées. Tel est ce qui est arrivé à Solidaire Etudiant – SESL – durant ces dernières années, où une véritable guerre interne s’est livrée entre une faction liquidatrice et une faction syndicaliste.

    Bon nombre de membres d’organisations bourgeoises, dont le Parti de Gauche, se sont servi sans ménagement du syndicalisme étudiant comme faire valoir ou comme marchepied. A la mairie de Grenoble, l’adjoint au maire est ainsi un ancien membre de la FSE Lyon, laquelle est devenue par la suite membre de solidaire. Ces opportunistes se sont servi du travail des unes, des uns, et des autres pour progresser dans l’appareil de leur organisation et devenir ainsi des professionnels de la politique.

    Le résultat parle de lui-même aujourd’hui, avec des forces qui semblent, malheureusement, bien épuisées.

    De fait, l’opportunisme a joué en plein son rôle. Les « ténors » ont conservé le monopole de la maîtrise des ordres du jour des mobilisations. Quittant les universités, ils et elles ont laissé un désert. D’autant que l’expérience de celles et ceux qui avaient dirigé plusieurs mouvements, qui avaient fait tout le travail invisible de mobilisation, s’est perdue.

    Liquidé, le syndicalisme étudiant de lutte est revenu quinze ans en arrière.

    Dans le vide créé, les cortèges de tête sont nés. Dans un sens, ils sont le corps informel qui unit, pour le moment, la jeunesse radicale, un certains nombre d’organisations politique et antifascistes, et, de manière sans cesse croissante, un certain nombre de syndiqués.

    Les cortèges de tête représentent l’émergence d’une nouvelle composante dans les manifestations. Ce cortège possède une double nature. Il rassemble à ceux et celles qui se veulent incarner la radicalité politique, mais également ceux et celles qui se veulent incarner la radicalité de l’action.

    Ce cortèges sont issus de l’influence du mouvement autonome, lequel a rengainé, en partie, son discours sectaire pour s’orienter vers une politique d’unité « K-ways et chasubles » avec les syndicats. Ce fléchissement est une manifestation d’une realpolitik à laquelle les autonomes se conforment. Malgré leur fond anti-organisation, bon nombre se sont rendus compte de leur incapacité à pouvoir mobiliser, de leur besoin de l’existence d’autres forces politiques et syndicales. Certains ont avancé politiquement, ont réellement progressé dans leur analyse de la situation. D’autres, en revanche, sont plus opportunistes.

    Le but d’une partie de ces autonomes est d’avoir des cortèges qui les protègent lorsqu’ils font leurs actions. Seuls, ils seraient écrasés par la police et la bac. In fine, ne pouvant avancer sur leurs forces propres, du fait de leur sectarisme, ils finissent par vivre au dépend de ceux auxquels ils sont hostiles. Cela donne parfois, ironiquement, un discours presque droitier, prêt à toutes les concessions pour obtenir de la masse dans les manifestations, dans le but de pouvoir poursuivre leur mode d’action.

    Mais là, nous commençons à toucher du doigt un des problèmes fondamentaux de notre situation politique : la question de la victoire promise. Car, dans la mobilisation, le but fondamental est la victoire. Or, quelle victoire peut être obtenue ?

  • Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie I  : l’état de la bourgeoisie.

    Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie I : l’état de la bourgeoisie.

    Les difficultés de la mobilisation contre la Loi Travail.

    -PARTIE 1-

    L’état de la bourgeoisie.

    Le zénith de la mobilisation serait-il déjà passé ?

    Une terrible et sourde inquiétude traverse les rangs des mobilisés contre la Loi Travail. La quatrième journée de mobilisation, le 19 octobre, s’est retrouvée marquée par une décrue importante. Des effectifs divisés par quatre comparativement à la journée du 12 septembre.

    La menace n’en est pourtant pas moindre. Plus la Loi apparait en détail, plus ses conséquences se dévoient comme  funestes pour les travailleurs, pour les travailleuses, pour les précaires et les privés d’emplois.

    Chaque jour apporte son lot de nouveaux immondices, cadeaux pour les riches, coups de poignards pour les masses populaires. Avec un cynisme éhonté, les dirigeants de l’Etat, les porte-lances de la bourgeoisie, sabrent dans les conquêtes sociales, sabrent dans la protection, sabrent dans les salaires directs ou indirects.

    Suppression du code du travail, suppression des CHSTC, suppression de l’ISF… Tout est fait pour plaire à ses commanditaires. Les masses, elles, doivent se considérer heureuses : elles sont « protégées » par un Etat d’urgence permanent, par une chape de plomb. Elles sont « protégées » par une police qui est nantie du droit de tuer, le tout avec l’assentiment des ex-gauchistes du type de Cohn-Bendit.

    La réaction, viscérale, est la colère, la rage, l’indignation face à la dévastation qui s’annonce.

    L’application de ces lois se traduira par la misère, par la pauvreté, par la précarité, par la baisse de l’espérance de vie. En somme cette loi est l’incarnation même de la tendance à la paupérisation relative et absolue. Les classes populaires s’appauvrissent sans cesse, tandis qu’elle produisent l’intégralité des richesses de la société. De l’autre, une poignée de vampires en captent les bénéfices.

    Nous sommes en face d’un gouffre. Et pourtant les rangs des manifestations se clairsement. Pourtant, au lieu d’être attisée, la mobilisation décroît. La colère laisse place au fatalisme, au désespoir, à l’atonie.

    Cette situation n’est pas innée, elle est le fruit d’une terrible trajectoire. Elle est le terrible bilan d’une longue addition payée au cours des années.

    Nous avons, à la suite de l’élection présidentielle, rédigé une brochure nommée Fin de partie, dans laquelle nous revenions sur les raisons qui ont mené à l’arrivée de Macron au pouvoir. Les raisons sont sensiblement les mêmes, se recoupent, s’additionnent, se multiplient.

    L’offensive, que la bourgeoisie se permet, est le miroir de notre propre faiblesse, de nos propres failles, de nos propres faillites. Sans revenir trop en arrière, la chute de l’URSS est un point de bascule.

    L’URSS avait beau être révisionniste, elle avait beau être sociale-impérialiste depuis le XXème congrès du PCUS, elle représentait un symbole. Elle était l’affirmation que la pouvoir de la bourgeoisie pouvait trembler, pouvait être détruit. Même si, in fine, l’Union Soviétique n’était plus que l’ombre d’elle-même avant la chute finale, elle était toujours un affront au patronat.

    Sa chute fut le signal d’une campagne de triomphalisme de la part de la bourgeoisie, de la part des capitalistes. La peur -sincère- qu’avait la bourgeoisie de voir des chars soviétiques place de la Concorde était conjurée. Désormais, c’était la curée : contre les partisans de l’URSS, puis contre les communistes en général. Tous applaudissaient, du Front National aux trotskistes et aux anarchistes.

    Depuis, les applaudissements se sont ténus. Depuis il est resté un goût de cendre en bouche.

    La bourgeoisie est probablement l’acteur social qui a le plus étudié la Révolution et ses effets. Elle est probablement l’acteur qui en a tiré les conclusions les plus profondes sur comment éviter que cela se reproduise. Les théories du management, de la gestion de crise, de la gestion des masses, sont issues de cette période. Des traitres et des transfuges y ont notamment contribué, en apportant toute leur expérience de lutte à l’ennemi de classe.

    Triomphante, la bourgeoisie n’en a pas moins prudemment avancé ses pions, a lancé ses tentacules. Elle n’était pas assez forte, dès le début des années 1990, pour tout reprendre de ce qui avait été arraché lors de la Libération -grave erreur stratégique de la part du PCF, soit-dit en passant, que d’échanger des armes contre des promesses.. Mais le temps, désormais, joue pour elle. La promotion de l’individualisme, la promotion de l’anticommunisme officiel, la promotion de l’antisyndicalisme ont fait leur œuvre.

    Ces thèses ont trouvé des échos favorables au sein de cliques d’opportunistes. Comment ne pas songer à l’opération de liquidation faite par Robert Hue au sein du PCF ? Peu à peu, le camp du peuple s’est érodé. Il s’est affaibli. L’illusion s’est maintenue, mais les rangs se sont clairsemés, le niveau politique s’est effondré, affaibli.

    La crise de 2008 a servi de catalyseur. Il ne s’agissait plus, pour la bourgeoisie, de simplement augmenter le taux d’exploitation des travailleurs par gourmandise. Désormais, elle tremblait de voir le sol se dérober sous ses pieds, et elle-même être victime de la concurrence qui sévit au sein de sa classe. Le bon côté de la chose est que la crise est un argument de poids pour imposer des réformes et imposer des sacrifices. La bourgeoisie ne s’en est pas privé, sans une certaine délectation.

    Le mandat de Nicolas Sarkozy ne s’est pourtant pas trouvé être une croisière de rêve. L’opposition politique fut forte. La clique du Parti Socialiste et des organisations qui lui sont liées, pour des motifs opportunistes, s’est lancée à corps perdu dans la bataille. C’était là un moyen d’être en bonne position pour les élections.

    Le choix de soutenir le Parti Socialiste, pour une grande partie de la bourgeoisie, au travers du MEDEF, fut une choix logique et compréhensible. Le PS au pouvoir, c’était la  certitude d’avoir un laquais dévoué, un brave exécutant, tout en court-circuitant son réseau d’opposition. Précisément, la bourgeoisie a obtenu ce qu’elle désirait.

    Le PS, lui, s’est humilié, s’est roulé dans la boue et dans le sang. Il doit, ironiquement, sa défaite à sa victoire. Il n’est pourtant pas mort, car des opportunistes de bas étage, des Hamon, des Filoche, le maintiennent en vie.

    Si le Parti Socialiste et ses satellites -EELV et PRG, auxquels le pardon fut accordé bien aisément- étaient les agents de la victoire de la bourgeoisie, Macron, lui, est celui de son triomphe.

    Macron est le missile du patronat. Il est fait pour frapper et exploser sur sa cible -le code du travail. Il est conçu, architecturé pour cela. Ravager, détruire, broyer, matraquer. Qu’importe la situation qui adviendra après son quinquennat. Sa ou son successeur sera couronné d’épines pour faire suite à ce carnage.

    Macron, quelque part, est une incarnation d’une forme particulière du royalisme. Lui même, au travers du vocable « jupitérien », au travers de petites phrases du type de  « le peuple français n’a pas fondamentalement voulu la mort du roi », illustre son rapport au pouvoir. Le langage, en façade, est châtié. Lorsque le vernis tombe, en revanche, le mépris pour les classes populaires saute au visage . S’opposer à son fameux projet est « cynique. » La lutte est l’œuvre de « fainéants » qui « foutent le bordel. » Après, Macron n’en a pas le monopole, les présidents précédents avaient illustré cet état de fait général, au travers d’expressions particulièrement bien choisies telles que « pov’con », « sans dents » …etc.

    Mais chez Macron, ce mépris des masses est doublé d’un mépris des règles de fonctionnement des institutions. Le Parlement, le Sénat, l’Assemblée, sont pour lui, paradoxalement, des éléments archaïques, des lieux de perte de temps, qui ne font que ralentir l’inévitable transformation que ses commanditaires veulent imposer à la société. Dans son esprit, il est censé incarner une transcendance, être au dessus de toutes les contradictions et incarner la synthèse des « intérêts de la Nation ». Intérêts qui ne sont vus qu’a travers le prisme de sa propre classe sociale.

    Les députés LREM savent qu’ils sont élus pour une tâche précise et ne discutent pas. Ils et elles sont choisies sur des critères qui ne prennent ni en compte leur opinion ni en compte leur qualités. Ils et elles sont là pour « faire le job », rien de plus. Une nouvelle génération recrutée en entretient d’embauche, en somme. Et leur « job » est de liquider les protections sociales. Ils et elles le feront.

    Voilà le tableau général de l’ennemi de classe, sa situation.

    La bourgeoisie est en position de force, à l’heure actuelle. Elle mord à pleine dents. Quant aux forces qui s’y opposent, qu’en est-il ?