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  • 100 millions sinon rien, partie 8

    100 millions sinon rien, partie 8

    Les questions des années 20 et le jeu d’équilibriste de l’URSS

    Comment créer l’URSS ? La question était d’une complexité et d’une profondeur jamais sondée. Personne n’avait jamais entrepris un chantier aussi imposant dans toute l’Histoire. Et ce chantier était fait avec des outils singulièrement inadaptés.


    • Un
      territoire morcelé en entités quasiment autonomes et sans autorité
      centrale.

    • Une
      économie complètement désorganisée par la guerre et par le
      communisme de guerre.

    • Une
      maîtrise de la technique particulièrement limitée du fait du
      départ d’une partie importante des élites intellectuelles et en
      ingénierie.

    • Une
      absence totale de fonds et de devises étrangères, ainsi qu’une
      fermeture des marchés internationaux.

    • Un
      appareil d’État issu du tsarisme et un appareil politique qui
      peine à prendre la mesure de son rôle.

    Cet ensemble de facteurs pousse le Parti Bolchevique a faire une « pause » déjà évoquée, mais également à tenter de trouver des solutions sur le long terme à ces problèmes. Ainsi, la forme d’organisation après la révolution (le débat entre fédération et confédération) est tranché, avec parfois des affrontements violents, notamment dans le cas de la RSS de Géorgie. Dans ce cas précis, les Mencheviks fomentent un conflit séparatiste et sont balayés, notamment par Staline et Ordjonikidzé. La même question se pose avec les paysans de Tambov, qui s’émeutent, ne voulant pas contribuer aux impôts et à l’alimentation des villes. Ce type de situation conflictuelle n’est pas unique, malheureusement, mais illustre la très grande difficulté à maintenir l’alliance entre la paysannerie et les ouvriers.

    La réorganisation de l’économie est faite, là aussi, sur un mode particulièrement doux, au grand dam de Léon Trotski, qui fustige dans plusieurs articles la « mollesse » du pouvoir, notamment sur la question des syndicats. Comme mentionné plus haut, cette position conciliante attire l’attention, notamment des Smenovekhovtsy.

    Oustrialov était un ancien membre du parti K.D. avec d’autres ex-membres du gouvernement tsariste, il plaidait pour que ses partisans entrent massivement au Parti bolchevique. Sa pensée, résumée dans des textes nommés Smiena Viekh, changement de cours, considérait que la NEP sonnaît l’heure du retour au capitalisme, jugé inévitable. Il déclarait « Les bolchéviks… aboutiront à l’État bourgeois ordinaire, et nous devons les soutenir. » (Cité par Lénine au XIe congrès, 1922). Ce type de manœuvre était logique, cohérente, et courante de la part de nombreux agents de la bourgeoisie, ou d’anciens haut-placés privés d’emploi. Ils se sont donc dirigés vers le Parti, se maquillant en communistes, pour permettre de développer une ligne restauratrice, un style de travail bureaucratique, une culture bourgeoise. Derrière l’apparence de la paix, avec la fin de la Guerre Civile, avec la fin des interventions, se trame en réalité une guerre nettement plus sourde et implacable, car elle se passe au cœur même du Parti communiste. La lutte contre ces tendances a été extraordinairement compliquée, dans le sens où les outils de contrôles (l’Inspection ouvrière et paysanne) étaient primitifs, tandis que les modes d’élections, basés sur la nomination, favorisaient la constitution de chefferies intouchables, hermétiques, autonomes du Parti et de ces décisions. Ces processus difficilement contrôlables ont prospéré sur la NEP, mais même lors du passage au Grand Tournant, lors de la « Révolution Stalinienne », où le contrôle sur la distribution leur permettait, au travers du blat (les réseaux d’influence, de débrouille, d’entraide), de s’assurer une prépondérance dans les rapports d’autorités locaux.

    Or cette question était fondamentale dans la transformation du PC(b) de parti révolutionnaire en parti de gouvernement. Au fur et à mesure des années, le PC s’est transformé, tant dans ses origines ethniques que dans sa composition sociale et culturelle. Les membres d’origine les plus influents étaient rarement des prolétaires, plus souvent des membres de l’intelligentsia et, assez régulièrement, non-russes. Dans la direction du Parti, ainsi, seuls Chliapnikov (charpentier), Kalinine (paysan pauvre) et Staline (cordonnier) sont réellement issus du prolétariat. Ce groupe est progressivement remplacé par d’autres, issus des milieux populaires (mais pas uniquement), et beaucoup plus russifiés qu’avant.

    D’une part, le parti se prolétarise et se russifie dans ses organes dirigeants, de l’autre, dans ses organes subalternes, il rallie une partie de la vieille administration, des officiers et de l’intelligentsia non-militante. Ce ne sont pas des individus qui ont pris parti pour la Révolution, mais qui « font avec ». Cette contradiction entre un parti qui, à la fois, dans ses branches actives, est toujours plus militant et mobilisé, mais dans ses rapports avec l’État est de plus en plus ‘normalisé’ est un des grands problèmes des années 1920.

    Il est analysé comme cela par l’ensemble de la direction bolchevique, mais avec un dosage différent dans le traitement du problème. Trotski considère que le parti est perdu, puisque de toute manière la tâche à laquelle il doit faire face est au-dessus de ses forces et de celles de l’URSS. Boukharine, à l’inverse, tend davantage à le sous-estimer. Finalement, la question de la bureaucratisation est traitée par à-coups.

    Le marché et la corruption.

    Le problème du marché s’est réglé assez simplement, comme dans la citation attribuée à Lénine : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons. » En dépit de l’anticommuniste fanatique des capitalistes, notamment anglais, l’appât du gain, l’idée de pouvoir investir dans les immenses possibilités soviétiques, ont motivé à commercer avec l’URSS. Même l’Italie fasciste a ainsi fait des démarchages et des offres, dans la construction navale, pour permettre à l’URSS de se doter d’une flotte moderne.

    Mais pour pouvoir payer, autrement qu’en nature (en céréales notamment), la question des devises se posait. Le rouble n’était pas une monnaie qui s’échangeait en un tour de main. Il fallait donc acquérir des Livres Sterling et des Dollars pour permettre de commercer. Où en trouver ?

    L’Empire russe possédait une des plus grandes réserve d’or du monde. Plus d’un milliard sept cent millions de roubles d’or. Lors de la révolution, la noblesse, tout comme la grande bourgeoisie, a tenté de sauver une partie de son or. Dans l’ensemble, les bolcheviques parviennent à conserver sous leur contrôle 1,1, voire 1,2 milliard de Roubles. Cette somme est cependant très rapidement dilapidée par les diverses dépenses. Notamment, il faut payer l’Allemagne, à la suite du traité de Brest-Litovsk, tout comme il faut acheter la paix des États qui naissent sur les frontières. En 1923, ainsi, il ne reste que 100 millions de Roubles d’or. La jeune URSS, pour préparer l’étape suivante, doit acheter son industrie industrialisante. De plus, elle subventionne allègrement le Komintern et les réseaux d’espionnage.

    Les fortunes sont confisquées, les Tsars thésaurisaient leurs richesses, immenses, sous la forme d’objet en or, d’art, de vaisselle, de pierres précieuses. Ces denrées étaient désormais la propriété de l’État naissant. Elles avaient été protégées scrupuleusement durant la révolution, condamnant même les pillards à la peine de mort (cf. John Reed). Seulement, l’or, les pierres, les œufs de Fabergé, ou les autres objets de ce type ne permettaient pas de payer d’acheter directement les machines-outils, les fonderies et l’ensemble de ce qui va constituer la base industrielle de l’Union soviétique. L’arrêt du financement de certaines activités liées au Komintern est la conséquence directe de ceci. Le sentiment général est que ces transferts de fonds sont inefficaces et impactent lourdement le budget de l’État soviétique. Le risque, en perdant des quantités immenses de devises et d’or, est d’être dans une fuite en avant éperdue, qui mène à la ruine de l’Union soviétique. Les franges les plus « internationalistes » du Parti, celles qui ne croient pas non plus à la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays, dénoncent ce revirement. Il est un choix stratégique crucial.

    Si, à l’époque, le débat était parfaitement légitime, avec le recul, il est extrêmement douteux de croire que quelques millions de roubles supplémentaires auraient fait la différence. Cela n’aurait certainement pas sauvé la Hongrie de Bela Kun de l’écrasement, ni la République des Soviets de Bavière ou les Spartakistes. En revanche, l’hémorragie en termes de fonds aurait probablement eu un impact sur les capacités de développement de l’Union soviétique.

    Les exportations de matière première permettent de pouvoir reconstituer les stocks, mais cela lie l’Union soviétique au monde capitaliste, et la soumet aux caprices de ceux-ci. L’effet conjugué de la crise des ciseaux et de la crise de 1929 met l’URSS dans l’embarras vis-à-vis de la question du commerce extérieur. Une ressource est ainsi vendue pour faire rentrer des devises étranères : la collection du musée de l’Hermitage.

    Plusieurs commissions de vente ont été montées, pour aller écouler ces objets d’art contre des devises étrangères. Traversant la frontière avec les États baltes, des trains entiers alimentaient la plus grande foire d’objets précieux au monde. Des transactions réalisées en liquide, plus des envois d’argent en espèce auprès des sections du Komintern, il n’est nul besoin d’être devin pour comprendre ce qui pouvait se tramer : le développement d’un immense réseau de corruption.

    L’affaire Isidore Goukovski illustre cela parfaitement, et ce dès 1921. Goukovski, ex-menchévik, était devenu commissaire du peuple aux finances après la révolution. Il succéda brièvement à Menjinski, en mars 1918, avant d’être remplacé par Krestinski en août. Après ce poste éphémère, Goukovski a été employé comme représentant commercial soviétique en Estonie, et, à ce titre, chargé de la vente des biens du Tsar auprès d’acheteurs étrangers.

    La frontière est alors particulièrement surveillée, en particulier la contrebande. Mais le train officiel de Goukovski, lui, passe sans encombre. Selon les différents rapports qui sont parvenus jusqu’à nos jours, il semble que Goukovski faisait tout simplement passer la contrebande par ses wagons et qu’il en tirait une coquette commission. Traqué par la Tchéka, il meurt en 1921 d’un pneumonie subite. Les mêmes documents illustrent comment une partie des membres du Komintern soutirent à la Russie révolutionnaire une partie de ses fonds, pour des activités sans rapport avec la révolution prolétarienne mondiale.

    L’une des activités de la Tchéka et d’une partie du Politburo était donc de surveiller ce commerce particulièrement corrupteur, de rechercher et d’arrêter ceux qui s’y livrent. Dès le début des années 1920, les risques de corruption sont identifiés et sont combattus pied-à-pied. Une alliance « incorruptible » se forme d’ailleurs sur cette question, autour des membres les plus durs du Politburo. Staline et Djerzinsky vont former un tandem de choc dans cette lutte constante. Au pied du mur, une nouvelle fois, la future équipe de Staline décide de ralentir voire de stopper la sortie de l’or soviétique, en particulier par le Komintern.

    Ainsi, malgré les commissions d’achat qui doivent trouver de quoi alimenter le futur plan quinquennal, les réserves d’or du pays, remontées à 247 millions, passent à nouveau à 131 millions. Le développement économique soviétique coûte une fortune.

    Les spets, ces spécialistes étrangers, sont particulièrement gourmands et difficile à satisfaire. Leurs salaires sont mirobolants. Ils les arrondissent d’ailleurs par leurs activités d’espionnage, voire de sabotage au profit des services secrets de leurs pays d’origine (il s’agit notamment de l’enjeu du procès Métro-Vickers en 1933). Dans le même ordre d’idée, les commissions d’achat à l’étranger, dans lesquels les éléments droitiers sont particulièrement sur-représentés. La direction du commerce extérieur est d’ailleurs entre les mains d’un des grands pontes du courant de droite : Alexei Rykov. Ils sont favorables à l’ouverture au commerce international et nettement plus cosmopolites que l’équipe stalinienne. Les échanges sont l’occasion d’un certain nombre de malversations, soit pour des motifs crapuleux, soit pour des motifs politiques. Les commissions et la surfacturation permettent de pouvoir dégager les fond qui alimentent parfois les cercles de conspirateurs anti-soviétiques. Des témoignages, notamment de la part d’ingénieurs étrangers scrupuleux, notamment John Littlepage, permettent de faire état des pratiques parfois catastrophiques au sein des usines soviétiques, illustrant une forme de résistance aux projets gouvernementaux.

    Ces questions ont pris une dimension quasiment ingérable après la guerre. La politique de rapatriement d’une partie importante du potentiel industriel Allemand a souvent été utilisée par les officiers supérieurs d’une manière très personnelle. Les membres influents de l’armée, comme Joukov, se sont allégrement servis en objet d’art pour leur profit personnel.

    La raison des purges.

    Le parti bolchevique luttait essentiellement contre trois problèmes internes.


    1. Les
      adhérents « fantômes » qui avaient leur carte du Parti
      mais ne participaient à aucune de ses activités et ne respectaient
      pas les statuts de celui.
    2. Les
      responsables qui faisaient du blat,
      qui entretenaient des réseaux quasiment féodaux et qui se
      taillaient leurs petits royaumes personnels. Cette catégorie
      non seulement était déjà parasitaire à l’époque de la NEP,
      mais s’est renforcée du fait des monopoles des réseaux de
      distribution entre les mains de l’État dans les années 1930.

    3. La
      corruption et les détournements de fonds par les commissions qui
      œuvraient à l’étranger ou en rapport avec l’étranger.

    L’issue pour les premiers cas et une partie des seconds était par la purge. Celle-ci se traduisait par la perte de la carte du Parti et par, le plus souvent, la perte de l’emploi. Dans les autres cas, les poursuites judiciaires étaient faites, en particulier pour les cas graves. À cette période, par ailleurs la Tchéka possède une très grande liberté d’action et de condamnation des cas rencontrés. Elle peut, elle-même, prononcer les sentences et en assurer l’exécution. Cette très grande liberté d’actions s’accompagnait par un contrôle très strict. Les directeurs, Djerzinski puis Menjinski s’étaient montrés particulièrement vigilants quant à l’activité de leurs sections.

    La collectivisation avait montré un grand nombre de problèmes. Les échelons inférieurs du Parti n’ont pas brillé dans leur application des directives lors du Grand Tournant. La mise en place de la collectivisation forcée, en 1929-1930, révélait le manque de contrôle du centre sur ses ramifications locales. D’une part, l’application avait été faite mécaniquement, sans que les réunions prévues pour expliquer et convaincre les paysans aient été faites. De l’autre côté, le mouvement de masse en faveur de la collectivisation, notamment des paysans pauvres, avait dépassé la capacité de canalisation des fonctionnaires du Parti. Il en est ressorti que l’opération, qui visait à convaincre, s’est mue en contrainte. Staline y mit bon ordre avec son article intitulé Le vertige du succès. En mars 1930, sa publication dans la Pravda a rappelé le fait que la collectivisation ne devait pas être contrainte.

    Ceux qui avaient failli, au cours de cette lutte des classes intense, ont été sanctionnés. C’est là le fondement de la purge de 1930, qu’une certaine historiographie rattache artificiellement aux procès et à la « grande terreur ». Celle-ci est effectivement une grande révision des listings du Parti Communiste d’Union Soviétique ainsi qu’un durcissement des conditions d’adhésion. Alors que, dans le cadre de la NEP, les rangs s’étaient ouverts assez largement, avec des campagnes de recrutement, à partir du début des années 1930, le ton change. Les NEPmen et les smenovekhovtsy sont la cible de fond des campagnes de ce type. Ceux qui s’opposent à la ligne du Parti sur la question de la collectivisation ou du passage à une économie planifiée sont écartés. Le Parti se tend dans un effort d’ampleur : régler la question de la transformation complète de l’économie.

  • 23 août 1939, la décision terrible. 3/3

    23 août 1939, la décision terrible. 3/3

    Brochure complète :

    L’URSS et les voies alternatives.

    À la mi-1939, l’URSS était en face de trois choix possibles.

    • Première option : rechercher à tout prix l’alliance avec l’Occident.
    • Deuxième option : faire cavalier seul.
    • Troisième option : opter pour un renversement de front.

    Les premières et deuxièmes options, bien que séduisantes, étaient en réalité des impasses. L’Occident ne voulait pas d’une alliance contraignante envers l’URSS. De même, l’URSS ne pouvait se lancer seule contre l’Allemagne nazie.

    Supposons une autre histoire. Supposons que nous nous laissons entraîner par cette mode du what if si courante. Disons que, par exemple en 1936, l’URSS prenne les devants et attaque l’Allemagne nazie. L’URSS possédait alors une supériorité dans tous les domaines techniques (aviation supérieure en qualité, chars très nombreux et d’un niveau nettement meilleur que les Pz I ou II, artillerie excellente…). L’Allemagne, quant à elle, était quasiment nue militairement parlant. Le rapport de force était donc nettement plus favorable qu’en 1941. Oui, mais non. Pour plusieurs raisons, internes et externes. Internes (elles seront développées dans la partie sur les purges, laquelle sera publiée vers la rentrée E.V.), l’URSS est en plein lutte des classes internes. Les tensions sont à leur comble face à plusieurs oppositions. Quoiqu’on pense de la situation interne relative à l’armée, et de la personne de Tchoukaïtchevski, il est impensable qu’il n’existe pas des tendances bonapartistes chez les militaires, tendances qui ont existé dans toutes les armées, y compris d’ailleurs chez les nazis eux même. De plus, non seulement l’URSS aurait été seule, mais elle aurait certainement été poignardée dans le dos si elle avait été en position de force.

    Pourquoi donc ? Deux raisons à cela. La première est politique, la seconde est géopolitique.

    Politique : contrairement à ce que la doxa républicaine vend, la proximité idéologique était beaucoup plus forte entre le nazisme et les bourgeoisies occidentales et leurs gouvernements, y compris lorsque ceux « de gauche ». En 1939, celui qui apparaît comme le monstre hérétique n’est pas Adolf Hitler, mais bien Joseph Staline. Les nazis ne sont pas forcément en odeur de sainteté, mais leur politique ne touche pas à la propriété privée ni aux intérêts des cartels bancaires et industriels. L’illustre philosophe Georges Politzer en fournit une brillante explication dans Révolution et contre-révolution au XXe siècle, dans lequel il explique le fondement de la Révolution Nationale de Vichy.

    Géopolitique : Croire que l’objectif premier, principal, des démocraties était d’abattre l’Allemagne nazie, qui fait fi de la compréhension, en tout premier lieu, très géopolitique de la question de l’équilibre des puissances en Europe. Comme mentionné plus haut, idéologiquement parlant, ce qui est l’anomalie est l’alliance entre USA, Royaume-Uni et URSS, non une alliance entre les deux puissances impérialistes et le IIIe Reich. Ces questions géopolitiques ont cependant pris le pas sur la question idéologique. Le but fondamental de l’Angleterre, de la France, était surtout de maintenir un équilibre des puissances européennes, dans le but qu’aucune ne prenne l’ascendant d’une manière démesurée sur les autres. La France a été plus douce avec l’URSS et moins tolérante avec le réarmement allemand, uniquement du fait de sa proximité avec l’Allemagne et de sa conscience très aiguë de sa situation de faiblesse.

    Quel est le corollaire de ceci ? Cela signifiait que, dans l’esprit des Anglais, principalement, mais aussi des Américains, qui possédaient la même conception géostratégique, inspirée de Mahan et de Mackinder, il n’était pas tolérable, acceptable, que se forme un seul bloc sur le continent européen (d’où le Hitler first ! de Roosevelt après Pearl Harbor).

    Donc, si les Soviétiques étaient intervenus en 1936, comme certains stratèges de chambre l’annoncent, que se serait-il passé ? Deux exemples permettent de situer la réaction des « Alliés », le cas espagnol et le cas finlandais.

    En Espagne, fascistes et antifascistes se sont fait face. Malgré un prétendu soutien moral à la République, les Alliés se sont abstenus complètement de venir « sauver la démocratie ». Ils se sont placés en observateurs, attendant de voir ce qui en sortirait et comment ils pourraient en tirer avantage.Sur la Finlande, en 1939-1940, alors que les occidentaux ont laissé la Pologne se faire pulvériser sans rien faire, Français et Anglais échafaudent des plans ahurissants de complexité pour venir en aide à la Finlande fasciste de Mannerheim. Les Français envoient des armes et proposent l’expédition de bataillons de volontaires, tandis que les Anglais planifient des raids sur Bakou depuis le Levant. Les premiers envoient même certains de leurs précieux avions de guerre, qui feront cruellement défaut à partir du 10 mai 1941.

    Pour intervenir contre les nazis, les Soviétiques devaient, de plus, trouver un terrain d’opération. Il n’existait que la Pologne, du fait de sa configuration, qui puisse être employée. Or, la Pologne, que ce soit par hystérie anticommuniste ou par russophobie (justifiable au vu de son histoire cependant), s’est refusée à cela. Dès lors, la traversée de la Pologne, même encouragée par la France et l’Angleterre, aurait formée un casus belli qui aurait justifié : soit que les Alliés restent neutres, hypothèse espagnole, et laissent s’entre-tuer les deux armées, soit qu’elle intervienne contre l’URSS, d’emblée ou si elle était sur le point de gagner.

    Dans tous les cas, les Occidentaux ne voulaient pas s’engager, mais au contraire conserver leurs options libres dans le but de pouvoir intervenir comme arbitres de l’inévitable conflit européen. C’est également pour cela que, malgré les cris d’horreur face à la déferlante contre la Pologne, ni la France ni l’Angleterre n’ont esquissé le moindre geste d’aide et se sont contentés d’un wait and see.

    Le bout de la piste.

    Contrairement à ce qui a pu être raconté, les Soviétiques n’ont pas bondi de joie à l’idée de signer ce pacte. Il n’y eut pas de toast à Hitler, ni de fioritures. Les uns et les autres avaient bien trop conscience du caractère étrange de la situation pour s’embarrasser d’un protocole. Au contraire, Staline même plaisanta, en levant un toast à « L’URSS, le nouveau membre du pacte anti-Komintern » (Fitzpatrick, 2018), laissant les Allemands pantois et stupéfaits. Hitler, en revanche, à bondi de joie, s’exclamant « Je les ai eus, je les ai eus ! » (Beevor, 2007).

    Malgré le fait que le pacte ait été singé il y a 80 ans, il existe des questions. L’existence de l’appendice secret, par exemple, a été nié jusqu’à la fin de sa vie par Molotov, lequel insistait sur le fait que le document présenté était un faux, signé « W. Molotow » en alphabet latin. D’après celui-ci, les lignes de démarcations ont été négociées au rapport de force après coup, et chacun, conscient de l’hostilité à terme de l’autre, est allé le plus loin possible.

    De même, contrairement à ce qui aurait pu être attendu, si le traité a été un tremblement de terre pour le mouvement communiste international, la direction du PC(b)US n’a pas poussé à un alignement complet. Le PCC et le KMT ont continué à lutter contre le Japon, l’agitation antifasciste n’a pas été condamnée. Les communistes français partis combattre dans contre l’Allemagne à la déclaration de la guerre n’ont pas été non plus condamnés par l’Union soviétique. Même si, par rapport à la conception du Komintern, ils étaient en tort, l’avenir leur a donné raison, et la direction de l’URSS en a tenu compte. La résistance communiste n’a d’ailleurs absolument pas attendu le 22 juin 1941 pour s’en prendre aux nazis et à l’armée d’occupation.

    Au sein de l’URSS même, les publications contre l’Allemagne hitlérienne ont été mises en pause. Certains Soviétiques ont cru que l’antisémitisme était devenu légal, et un tombereau d’injures ont été déversées par courrier contre Kaganovitch, considéré comme le juif de l’équipe. Cependant, dès 1940, les journaux soviétiques traitent le conflit sur un pied d’égalité, puis sous un angle plutôt favorable à l’Angleterre, en particulier durant la bataille aérienne qui l’oppose à la Luftwaffe. La seule chose qui était condamnée était l’idée de créer une provocation qui permette à l’Allemagne de justifier une intervention.

    En dépit de la situation complexe, il n’est pas possible de considérer l’URSS comme un cobelligérant et un allié de l’Allemagne nazie. Il existe un commerce entre eux, tout comme avec les autres pays neutres de l’époque, USA compris. Mais il existe également des canaux de communication entre URSS et pays alliés, notamment par la Suède, où l’incontournable Alexandra Kollontaï est ambassadrice pour l’Union soviétique.

    Pourquoi Hitler a-t-il proposé ce traité si contradictoire avec sa position politique de champion de l’anticommunisme ? La direction de l’Allemagne nazie n’en était pas moins dotée d’un certains réalismes, notamment en ce qui concernait les projets de l’Occident.

    Hitler, en tant que dirigeant d’une puissance impérialiste qui cherchait à s’imposer face à des puissances écrasantes et qui ne lui laisseraient pas se faire « une place au soleil » dans le monde plein de l’ère impérialiste. Il lui fallait donc ruser pour parvenir à s’imposer. L’Angleterre, qui voyait d’un mauvais œil la France être la puissance principale du continent, a été un allié temporaire, mais précieux. Seulement les désirs hitlériens dépassaient la simple parité. Ils visaient la suprématie.

    À terme, la conflagration avec l’URSS était logiquement inévitable du fait des objectifs même du nazisme. Cependant, la question des étapes était primordiale. Pour éviter une guerre sur deux fronts, un modus vivendi était nécessaire. Pour sécuriser l’étape de l’écrasement de la Pologne et éviter une internationalisation du conflit, le traité a été proposé. Il était facile de proposer quelque chose qui convienne à l’exigeante diplomatie soviétique, notamment, car les plus grands compromis étaient vus comme fictifs, car temporaire. À la fin, l’Allemagne raflerait l’ensemble de la mise. Il laissait l’Allemagne régler son contentieux, mais la mettait au contact de sa Némésis.

    Si la France et l’Angleterre n’étaient pas entrées en guerre, qui sait si l’URSS aurait été ciblée directement. L’étape France était peut-être nécessaire, mais pas celle de l’Angleterre, avec laquelle Hitler pensait pouvoir s’entendre.

    Paradoxalement, Hitler a été plus critiqué que Staline, en occident, pour le pacte. Aux yeux de la bourgeoisie, c’était le nazi qui signait un pacte avec le Diable et non l’inverse. Il était aisé d’ironiser sur Staline, mais la « trahison hitlérienne » terrifia les grands capitalistes.

    Staline et Hitler.

    Lorsque, en novembre 1940, Molotov a rencontré le gratin du nazisme, les débats ne se sont absolument pas passés comme l’entendaient les Allemands. Hitler avait essayé d’orienter l’URSS vers l’Empire anglais, dans le but de prendre à revers les Britanniques. Il a fait miroiter aux Soviétiques l’idée d’un accès aux mers chaudes, au golfe Persique, à l’Inde. Il s’agissait d’un calcul logique et cohérent, celui-ci ne s’intéressait principalement qu’aux affaires européennes. Il n’a accordé, par la suite, qu’un soutien distrait et lointain aux opérations de l’Afrika Korps ou aux tentatives irakiennes de mettre en place un régime anti-anglais.

    Mais surtout, il a commis l’erreur de considérer l’URSS comme un rapace avide de conquêtes. En dépit des tentatives successives de susciter la convoitise des Soviétiques, l’affaire fit long feu. La rencontre a été l’occasion d’un des célèbres traits d’humour grinçant de Molotov, considéré à tort comme une personnalité fade et plate. Lorsque, après avoir interrompu deux fois la réunion sous prétexte de raids alliés sur la capitale, les Allemands revinrent à la charge sur le partage du monde, arguant que la guerre était presque gagnée, il leur rétorqua « si elle est gagnée, que faisons-nous dans un bunker anti-aérien ? ».

    Ce qui intéressait les Soviétiques, en réalité, était une chose fondamentale : la présence de militaires Allemands tant dans les États baltes qu’en Finlande ou en Roumanie, prélude à une invasion. Cette crispation importante est restée jusqu’au déclenchement de l’invasion.

    Même l’intervention soviétique en Pologne est restée parallèle à celle des Allemands. Il n’y a pas eu de coordination militaire ou d’État-major commun. La Pologne, victime de cet accord, doit également être regardée pour ce qu’elle était à l’époque. Certes, la manière dont les événements se sont déroulés, et les conséquences dramatiques de ceux-ci, notamment la question de Katyn, qui sera abordée dans un article subséquent, ne sont pas défendables comme des événements positifs. Ils sont le fruit d’une situation dramatique, dans laquelle l’URSS a agi comme elle pouvait. De plus, il ne faut pas oublier ce qu’était la Pologne de 1939. Il ne s’agissait pas d’un régime démocratique et idyllique, mais d’une dictature d’inspiration militaro-fasciste, construit et architecturé dans le but de servir d’État tampon entre Allemagne et URSS, au mépris d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La Pologne réactionnaire née au détriment de l’Ukraine et de la Biélorussie, par le traité de Riga arraché aux Soviétiques, ne s’est d’ailleurs pas privée de participer à dépeçage de la Tchécoslovaquie. Certes, cela ne justifie pas positivement l’entrée des troupes soviétiques. Celle-ci n’en est pas moins le fruit d’événements sur lesquels elle n’avait pas de prise. En étant cynique même, il serait possible de demander si elle aurait dû laisser la Pologne toute entière être absorbée par l’Allemagne.

    Après le traité.

    En dépit du traité, l’URSS mène plusieurs opérations militaires hors Pologne. Ces opérations ont été considérées par un certain nombre d’observateurs comme une manifestation d’impérialisme. Cependant leur fonctionnement et la manière dont ils se sont produits sont révélateurs de leur vraie nature. Ainsi, le traité d’amitié et d’assistance mutuelle soviéto-mongol ne débouche pas sur une annexion ou une intégration dans l’Union soviétique. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas l’objectif premier. La plus grande inquiétude de l’URSS était la protection de ses frontières et de sa partie la plus occidentale, concentrant les bassins industriels et les terres agricoles.

    D’une part, en prélude au conflit, les plans quinquennaux ont initié un déplacement des industries et des centres de production de matière première vers l’Oural, comme Magnitogorsk, mais, surtout comme la ville de Tcheliabinsk, immense ville usine, surnommée Tankograd.

    De l’autre, il fallait repousser le plus loin possible les frontières, pour pouvoir, selon le principe clausewitzien, échanger de l’espace contre du temps. L’une d’entre elle, celle qui courait à proximité de Leningrad, était particulièrement vulnérable. En effet, elle s’arrêtait à 10 km à peine du grand centre politique et économique. L’URSS a alors tenté de négocier avec le gouvernement finlandais, dirigé par le maréchal Mannerheim, un des champions de l’anticommunisme, pour obtenir une rectification de frontière et un bail sur la base navale de Vyborg, en échange d’une partie de la Carélie. Soutenu à la fois par les Occidentaux et par les Allemands, le régime finlandais refusa. Il s’en est suivi une guerre hivernale, dans laquelle l’Armée Rouge n’a pas brillé. La victoire est obtenue chèrement, mais contribue à sauver Leningrad en 1941-1944. En dépit de l’occupation soviétique, les conditions d’armistice sont extraordinairement clémentes. Elles l’ont tout autant été après la défaite de 1944, où, pourtant, l’URSS aurait pu sans problème imposer le gouvernement de son choix. Plusieurs des failles observées dans l’Armée Rouge sont également corrigées, ce qui contribue à la doter d’une meilleure capacité de résistance durant l’invasion allemande.

    L’occupation des États baltes et de la Bessarabie s’interprètent également de cette manière. La baltique est vue comme une zone d’influence allemande importante et comme un balcon pour une future invasion de l’URSS. Celle-ci, en contrevenant d’ailleurs aux dispositions du traité germano-soviétique, procède à un coup de force en imposant un traité à ces pays, puis en procédant à leur intégration. Cette opération est effectivement un « coup tordu », mais correspond à une realpolitik féroce. Aujourd’hui, encore, la présence russe à Kaliningrad est un verrou considéré comme hautement stratégique pour la protection de la Russie. Il en est de même pour la Bessarabie, d’autant que l’occasion de récupérer cette partie d’Ukraine est tentante. Ce révisionnisme au niveau des frontières est contestable, mais il est important de comprendre que, pour l’URSS et sa direction, à l’exception de la Finlande, ces territoires étaient considérés comme des morceaux d’URSS arrachés par le traité de Riga en 1921. Leur indépendance ou dépendance nouvelle avait à peine 20 ans lorsqu’elle s’est terminée. Dans tout autre contexte, elle aurait été condamnable et condamnée par le mouvement communiste international, mais dans un prélude à la guerre, elle était une obligation vitale. Chaque pays participant a eu son lot de coups tordus organisés pour sa sécurité. L’URSS, même mue par d’autres principes, ne pouvait sacrifier sa survie ou celle de son peuple à ces principes intangibles.

    Même des personnalités unanimement applaudies, telle le président de la Tchécoslovaquie Edvard Beneš, se sont mouillé dans des opérations secrètes par nécessité vitale. Il a ainsi contacté à plusieurs reprises le NKVD dans le but de pouvoir organiser un coup d’État anti-allemand en Yougoslavie. L’opération a fait cependant long feu du fait de l’absence de fiabilité des agents disponibles et des réticences de la direction soviétique. En revanche, Beneš n’a pas été abandonné par le NKVD, qui a payé son évacuation vers l’Angleterre.

    En France comme dans plusieurs pays, la signature du traité est l’occasion d’une campagne anticommuniste sans précédent. Dès le 26 août, le PC français est interdit et ses militants sont pourchassés. Ceux qui distribuent des tracts sont arrêtés et expédiés en prison ou dans les camps de concentration de la IIIe République, dont celui de Gurs. Ils y rejoignent les membres de Brigades Internationales, les Basques et les Juifs Allemands, tous livrés par Vichy aux nazis après la défaite. Après la signature, le 28 septembre, d’un traité germano-soviétique qui règle la question de la ligne de démarcation en Pologne, les dernières expressions du PC sont déclarées illégales.

    Le PC, en dépit de la complexité de la situation, suivait la ligne qui considérait cette guerre comme une guerre impérialiste comme les autres. Son caractère particulier n’est pas apparu directement et ne pouvait pas être prédit. Dès la défaite de la France les communistes sont entrés en résistance. Politzer lui-même tenta d’initier une défense populaire de Paris, à l’image de la Commune. Mais la ville a été abandonnée sans combat par un État-major dont la ligne de conduite était « plutôt Hitler que le Front populaire. »

    Pour en finir.

    Pour clôturer cet aspect essentiel de cette question brûlante, il faut rappeler une chose fondamentale : la guerre qu’a mené le régime nazi contre l’URSS n’a eu de commune mesure dans l’histoire, tant par la volonté exterminatrice que par le fanatisme politique. Même l’invasion japonaise de la Chine, avec ses actes de cruauté d’une ampleur invraisemblable, a plus causé de pertes humaines par un « simple » mépris de la vie des Chinois que par une volonté affirmée de chasser intégralement la population et de la priver de tout. Les 27 millions de citoyens et de citoyennes soviétiques qui ont payé de leur vie l’écrasement du IIIe Reich sont les otages involontaires d’un débat épouvantablement mené. Ceux qui sont prompts à voir dans cet océan de cadavres la marque du régime stalinien sont également les premiers à reprocher à l’URSS les mesures défensives qu’elle a prises pour éviter ce massacre. Entre les deux, un choix doit être fait. Certains, plus cyniques et vicieux encore, se sont servi de la politique extérieure soviétique pour justifier l’attitude du Reich. C’est le cas notamment des crypto-fascistes comme Ernst Nolte ou François Furet, pour qui le nazisme n’est que la réponse au bolchevisme, et que le péché originel de la Shoah est imputable à Lénine.

    Il n’est pas possible de dire que la politique extérieure de l’URSS, le 23 août 1939, a été un événement dont il est possible d’être particulièrement fier, tout comme la répression de Krondstadt, tout comme la paix de Brest-Litovsk, tout comme un grand nombre de compromis, de temporisations, de coups de forces, mais qui sont le reflet des enjeux immenses qui se déroulent. Les médias bourgeois et gauchistes, si prompt à condamner l’URSS pour ce traité, oublient-ils qui a encouragé Hitler, qui lui a donné les moyens de faire ce qu’il a fait, mais, également, qui l’a stoppé ? La diplomatie des années 1930 était une voie étroite, sur le fil du rasoir, où le moindre faux-pas aurait pu permettre à Hitler de concrétiser sa promesse d’un Reich de 1000 ans.

    Comment ne pas penser à cet extrait de Les mains sales de Sartre:

    « Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ? »


  • 23 août 1939, la décision terrible. 2/3

    23 août 1939, la décision terrible. 2/3

    Brochure complète :

    Les jeux diplomatiques des années 1930.

    Bien souvent, l’URSS, notamment à l’école, est abordée comme un monde clôt, imperméable aux influences extérieures, en somme centré sur lui-même. Or, il n’en est rien, et nous le verrons après, le monde des années 1930, qui, d’un point de vue occidental, était vu comme le calme avant la tempête, était déjà secoué par les ouragans de la guerre. Ouragans dont l’URSS n’était pas uniquement spectatrice, mais également partie prenante. Le découpage artificiel en période, en thèmes, en aires géographiques, typiquement scolastique, fait oublier à quel point les différents point du monde sont connectés et à quel point les événements sont l’aboutissement de processus. L’un d’entre eux est le débat sur la nature de la guerre à venir.

    Que sera la Seconde Guerre mondiale ?

    Il existe une tendance, bien humaine, à croire que Staline décidait d’une manière unilatérale de la politique soviétique. Admettons que ce point soit véridique, ce qui n’était pas le cas. Cela n’enlève en rien le fait que Staline prenait ses décisions sur la base de rapports et de documents qui lui étaient fournis par les échelons inférieurs du Parti. Ainsi, pour les questions d’analyse internationale, le Komintern possédait un poids extrêmement important dans le processus de prise de décision. Or, le débat sur la nature de la guerre à venir était un point fondamental. La guerre, depuis 1932, était jugée comme inévitable à terme. Les plans quinquennaux avaient pour ambition de permettre à l’URSS de se défendre, mais leur aboutissement était prévu pour 1943, avec la fin du 3ᵉ plan.

    Mais quelle nature ? Serait-elle en tout premier lieu une guerre inter impérialiste, ou serait-elle une croisade antibolchévique des impérialistes coalisés ? Ce débat était crucial, car il devait permettre à l’URSS de se positionner et de positionner sa diplomatie.

    Si la guerre était une croisade antibolchévique, il fallait intensifier la politique du « classe contre classe », compter sur l’hostilité de la classe ouvrière aux menées agressives contre la République de Soviets, et les déstabiliser. Si, toutefois, la guerre était, en tour premier lieu, une guerre inter-impérialiste, il fallait nouer des alliances avec les pays non-agresseurs, pour tenter de contrer ces menaces, et, surtout, protéger les petites nations de la rapacité des puissances impérialistes.

    L’URSS, dès son entrée dans la SDN, en 1934, a mené une politique qui visait à lutter contre toute menace de guerre et à instituer une politique contraignante de Sécurité Collective, notamment par l’entremise de Litvinov, commissaire du peuple aux affaires étrangères. Cette politique visait à définir juridiquement les caractéristiques d’un État agresseur, et à obliger le fait de porter assistance aux petites nations. Si cette politique recevait, logiquement, les faveurs de l’opinion publique et de la direction des rares États indépendants (Albanie, Éthiopie…), les puissances impérialistes l’ont torpillée. Leur jeu géopolitique ne pouvait accepter ce type de règle. Dans le but de conserver leurs marchés et leurs sphères d’influence, les vieilles puissances (France, Angleterre), avaient pour but principal de se coaliser pour éviter l’émergence de rivaux (Japon, Allemagne). Elle a donc été liquidée au profit d’une politique d’accords bilatéraux, qui permettaient des alliances ad hoc répondant aux désirs des impérialistes.

    Dans le but de maintenir une parité entre Italie fasciste et Allemagne (jusqu’en 1936, les deux sont rivales sur la question de l’Autriche, notamment, mais aussi de la Roumanie/Hongrie), la SDN a adoubé de facto l’invasion de l’Albanie et de l’Éthiopie, à laquelle seule l’URSS s’est opposée. Si l’URSS, en 1939, abandonne la politique de Sécurité Collective, ce n’est pas par un revirement idéologique, mais bien uniquement par réalisme en vue des manœuvres visant à laisser champ libre aux agresseurs vers l’Est. Or, une des failles du Komintern a été de ne pas déceler la double nature de la guerre à venir, idéologique et géopolitique, même si, à sa décharge, il était extraordinairement difficile de pouvoir réussir cette analyse. Alexander Werth, alors correspondant de guerre, déclarait justement que Staline en avait conçu une certaine aigreur envers Dimitrov : « Staline en avait un peu assez du Komintern après toute l’histoire de la « guerre impérialiste » en 1939-1940. » (P. 139, Werth & Werth, 2010).

    Mais l’URSS n’était pas seule, dans un face-à-face avec l’Allemagne, d’autres acteurs rentraient en ligne de compte.

    Le chemin du pacte.

    Or, le processus qui a mené au pacte était tout sauf un processus autonome du reste des interactions politiques et diplomatiques, non seulement des années 1930, mais remontant, pour certains, à la période tsariste. A ce titre, il mérite de se pencher sur les conceptions géopolitiques, notamment celles expliquées par Henri Kissinger dans Diplomatie, ou, plus récemment, par Zbinew Brzezinski dans Le grand échiquier. Elles théorisent non seulement la politique de pactes et d’alliances à géométrie variable, la division constante de celles-ci entre elles, mais aussi la peur fondamentale que peuvent avoir les puissances maritimes de la naissance d’un invincible centre continental. A cela se surajoute une composante idéologique anticommuniste farouche, qui en complexifie davantage la lecture. Prendre un seul des aspects ne permet pas de comprendre la période, il faut l’interaction des deux.

    Directement après la Révolution bolchevique, l’intégralité des puissances impérialistes (et quelques légions perdues au milieu de la Sibérie) ont cru voir dans l’effondrement du tsarisme une opportunité de se partager l’immensité russe et d’écraser les espoirs des opprimés dans un seul mouvement. Les tentatives de sujétion de la future URSS ont échoué face à la résistance opiniâtre dirigée par le Parti bolchevique. Elles ont cependant conduit, avec le traité de Riga (1921)à la création d’un cordon sanitaire de régime proto-fascistes (Hongrie, Pologne, Finlande…) qui devaient être le point de départ d’une nouvelle croisade anticommuniste.

    Réprouvée parmi les réprouvés, l’URSS s’est donc liée avec l’autre ostracisée de la période, la République de Weimar, collaborant secrètement, économiquement comme militairement, notamment dans le but de contourner le traité de Versailles, qui l’une comme l’autre jugeaient inique et dictatorial. Il ne faut pas oublier que, dans cette période, la France s’est montrée d’une rapacité incroyable envers sa voisine d’outre-Rhin, imposant non seulement des réparations illimitées, mais, également, allant jusqu’à envahir la Ruhr pour se servir, lorsque l’Allemagne refusait de céder à ses caprices. Cette invasion, par ailleurs, a été le point de départ de la terrible hyperinflation, mais également un point d’appui au développement du NSDAP et des fondements du Parti Nazi en tant qu’acteur crédible (putsch de la Brasserie, rhétorique de la Schware Schande, la « honte noire ». Cette évocation revient constamment dans les biographies des jeunes Akademikern postulant pour la SS (voir l’ouvrage de Christian Ingrao, Croire et détruire). Le KPD, lui aussi, était un acteur de la lutte contre l’occupation militaire, notamment par les grèves importantes. Mais son renforcement poussait la bourgeoisie à se lier chaque fois davantage à l’anticommuniste et à financer largement le NSDAP. L’afflux de capitaux américains, au travers des plans de réparation (Dowes puis Young) ont permis à l’Allemagne de Weimar de se relever économiquement. Mais sa dépendance immense face à ceux-ci a contribué à couler à nouveau l’économie du pays en 1929.

    Avec l’arrivée des nazis au pouvoir, les accords de collaboration économique sont rompus, et les ingénieurs allemands présents à Kazan rentrent chez eux (l’influence de ceux de Junker s’est fait particulièrement sentir dans le domaine de l’aviation, en particulier dans le transport et dans le bombardement). L’URSS et l’Allemagne se regardent en chiens de faïence. Qu’en est-il des Occidentaux et des autres acteurs ?

    Ils prennent acte des discours anticommunistes virulents des nazis. Leur conclusion est qu’il est certainement possible de faire d’une pierre deux coups et de dresser l’URSS et le Reich l’un contre l’autre. Les bourgeoisies impérialistes appuient donc la reconstruction industrielle et militaire de l’Allemagne nazi par une série impressionnante de pactes passés sous silence.

    • 1933 : avec l’Angleterre, la France et l’Italie, signature du traité des 4 puissances. Ce traité est non seulement conçu comme une manœuvre pour isoler l’URSS des questions européennes, mais pour régler entre grandes puissances la question des frontières.
    • 1934 : Signature du traité Hitler-Pilsudski entre l’Allemagne et la Pologne, laquelle participe d’ailleurs, après Munich, au dépeçage de la Tchécoslovaquie. Ce traité a pour vocation de figer la question du couloir de Dantzig, réclamé par les Allemands, mais qui temporisent sur pendant que les revendications se portent sur l’Autriche.
    • 1935 : conclusion du traité de Stresa, qui avalise de facto la conquête de l’Abyssinie par l’Italie, en échange d’une vague garantie contre les modifications du traité de Versailles et contre les modifications des rapports de force en Europe. Ce traité, qui doit faire font contre l’Anschluss, est le sommet de l’application d’une ligne strictement géopolitique. En effet, la France et l’Italie font face à l’Allemagne, tandis que l’Angleterre conclut un accord avec cette dernière, dans le but de restaurer sa capacité militaire.
    • 1935, également : signature de l’accord de réarmement naval entre Angleterre et Allemagne. Il permet à l’Allemagne nazie de construire une flotte allant jusqu’à 35 % du tonnage de la Royal Navy pour la flotte de surface et jusqu’à 45 % pour les sous-marins. Cela représente tout de même 420 000 tonnes de navires de combat. Dans tous les cas, le total excède la capacité de production des chantiers navals de l’époque, mais il permet de poser sur cale les croiseurs, les cuirassés et les sous-marins ultra modernes qui semèrent la terreur quatre ans plus tard.
    • En 1936 : le pacte anti-Komintern est signé entre l’Allemagne et le Japon. Il a pour but de créer une ligue anticommuniste mondiale, tout comme d’isoler l’URSS pour préparer son invasion. Ce pacte reçoit un écho particulièrement favorable dans les pays occidentaux. En dépit des souhaits de Hitler, cependant, la France et l’Angleterre n’y adhèrent pas, seule l’Italie le rejoint en 1937, avant d’être étendu à un grand nombre de pays européens.
    • 1938, en septembre, à peine avant la conférence de Munich, les Anglais signent un traité de non-agression avec l’Allemagne nazie. La conférence, qui marque le point culminant de la politique d’apaisement (en réalité d’encouragement à l’agression), voit les Occidentaux exclure de toute discussion le gouvernement tchécoslovaque, tout comme le gouvernement soviétique. L’URSS, qui avait proposé la garantie des frontières tchécoslovaques, dans la mesure où elle pouvait obtenir un droit de passage pour intervenir, tire la conclusion que la France et l’Angleterre jouent le jeu d’une expansion allemande vers ses frontières, prélude à une guerre.
    • La France emboîte le pas en décembre dans une signature d’un traité de non-agression. Cependant, cela se fait en dépit d’une position particulièrement ambivalente sur la question. En effet, bien que les gouvernements français soient particulièrement méfiants envers l’Allemagne nazie, et préféreraient une solution qui prenne en étau leur rival, les cartels réactionnaires ont vécu le Front Populaire comme un traumatisme, et voient dans l’URSS l’arrière-cour de la lutte des classes en France (ce qui n’est pas totalement usurpé), tout comme dans le modèle hitlérien une source d’inspiration. Après Munich, la France a définitivement choisi entre URSS et Allemagne, la réaction politique l’emportant sur le réalisme géopolitique.
    • 1939 :l’Allemagne multiplie la signature de pactes avec toutes les pays possibles, surtout les États baltes, mais également la Roumanie et la Hongrie.

    Autant l’Angleterre n’a pas daigné voir en l’URSS autre chose qu’un ennemi irréductible qu’il fallait écraser, autant la France, traumatisée par la Première Guerre mondiale, s’est montrée intéressée plusieurs fois par l’idée de ressusciter l’Entente. Or, c’est précisément dans ce cadre-là que les contradictions entre la vision géopolitique et la vision idéologique se sont exprimées. D’une part, il y avait donc la peur d’une résurrection de l’appareil militaire Allemand, de l’autre la réticence, en particulier d’un État-major viscéralement anticommuniste (l’armée française a participé notamment au combat contre les bolcheviques, mais également à l’écrasement de la République des Soviets de Hongrie et à la guerre russo-polonaise.)

    Ainsi, en 1934, Louis Barthou parvient à rapprocher l’URSS et la France. Son assassinat, en même temps que Alexandre Ier de Yougoslavie, par un Oustachi, signe le glas de cette politique précaire. Un accord est trouvé en 1935, supposément accompagné de garanties militaires concrètes, mais il ne connaît pas la moindre application. Même le Front populaire ne tente pas de faire plier l’État-major, qui reste farouchement antisoviétique.

    Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Allemands, le 15 mars 1939, les Occidentaux se sont décidés à faire des propositions à l’Union soviétique. Mais elles sont fait d’une manière tellement insultante, avec une inégalité sur la question de l’engagement, qu’elles ne peuvent que déboucher sur un échec. Ainsi, sur le cas de la Roumanie, cliente de la France, il est demandé que l’URSS garantisse les frontières et intervienne militairement en cas de conflit. Mais cela n’est pas exigé de la France ou de l’Angleterre. De même il est demandé que l’URSS garantisse celles de la Pologne, mais elle n’a pas l’autorisation de traverser ses frontières. En somme, tout est fait pour que le gouvernement soviétique ait l’impression que les Occidentaux veulent que tout conflit implique leur pays, tandis qu’eux peuvent garder leurs options bien en main. Quant à l’Angleterre, la lecture des comptes rendus des conversations entre Lord Halifax et Joachim Ribbentrop suffisent à illustrer le cynisme avec lequel elle concevait sa politique étrangère, tant vers l’URSS que vers la France.

    C’est ce qui pousse la direction soviétique, par la bouche de Staline, à déclarer, devant le XVIIIe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique, que l’URSS ne cherchait la guerre vis-à-vis de personne et qu’elle ne « tirera pas les marrons du feu pour quiconque ». Cette prise de position, tout comme le remplacement de Maxime Litvinov par Viatcheslav Molotov, a été interprété par l’Allemagne comme une possibilité d’un retournement.

    Tandis que l’Occident envoyait un représentant non-plénipotentaire par le plus lent des navires disponibles, mépris ultime, l’Allemagne faisait expédiait son ministre des affaires étrangères par la voie aérienne. C’est ainsi que l’URSS s’est retrouvée, tout d’abord à signer un accord économique avec l’Allemagne, puis une proclamation de neutralité et de non-agression. Entre d’une part une proposition d’entrer en guerre sans garantie aucune de soutien et une proposition de rester en dehors du futur conflit, l’URSS a choisi celle qui l’engageait le moins.

    Mais, si on se focalise sur la question de l’Europe, il ne faut pas oublier quelle perception avait l’URSS de l’ensemble de a situation internationale.

    Un monde de dangers.

    L’hostilité au communisme de l’Allemagne nazie était fantastique. Mais elle n’était pas unique. L’Angleterre et la Pologne, en 1927, avaient rompu leurs relations diplomatiques avec l’Union soviétique, ce que celle-ci a interprété comme un prélude à une invasion. Ce subit sursaut de tension est arrivé à un moment où la direction du pays était la plus divisée, et a également joué un rôle particulièrement important dans la manière dont les contradictions au sein du parti ont été réglées tout comme la manière dont la collectivisation et le passage à une économie planifiée ont été réalisés. Après les années 1920, la crise de 1929 éloigne provisoirement les menaces en Europe, mais les fait renaître à l’Est.

    Ainsi, alors que le monde a les yeux rivés sur la diplomatie européenne la guerre couvait en Asie. Entre le 11 mai 1939 et le 16 septembre de cette même année, s’est déroulée la bataille de Khalkhin Gol face au Japon Showa. Si cette bataille est relativement connue, sa relation avec la diplomatie sur le front ouest (du point de vue soviétique) n’est quasiment jamais mentionnée.

    Pourtant, si nous la comprenons comme l’URSS la comprenait, il est clair qu’elle joue un rôle fondamental dans les choix soviétiques en termes de diplomatie. Pour la résumer de manière extrêmement concise : le Japon, engagé en Chine depuis 1931 et de manière beaucoup plus active à partir de 1937, est donc en contact direct avec l’URSS. Un groupe politique important, nommé le Hokushin-ron, ou « groupe d’attaque vers le nord », souhaite une expansion vers la Sibérie de l’empire japonais, et accroître les gains de la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905. Un autre groupe, le Kodoha, est formé de fanatiques anticommuniste. Les deux groupes se sont alliés pour lancer des provocations, profitant du faible contrôle impérial. Cette situation dangereuse explique en partie la politique conciliante du gouvernement soviétique vis-à-vis des nationalistes chinois, pourtant anticommunistes, vus comme un rempart contre les menaces japonaises.

    Une de ces provocations est les bataille de Khalkin-Gol. Celle-ci devait déboucher sur une guerre de grande ampleur menée contre l’URSS. Entre mai et septembre, plusieurs affrontements d’ampleur variée ont lieu vers la frontière mongole. Ces affrontements culminent en juillet, date à laquelle, en Europe, les tensions sont également extraordinairement fortes. Si, rétrospectivement, les forces militaires dirigées par Joukov pulvérisent les Japonais , au moment où les premiers affrontements ont lieu, l’URSS n’est pas préparée, d’une part, de l’autre le Japon est à la fois allié traditionnel de l’Angleterre (la rupture sera en 1941), mais également membre du pacte anti-Komintern. L’URSS avait toute raison de croire à une possibilité d’un envenimement impliquant l’Angleterre, ennemi n°1 des années 20, le Japon, celui des années 1930, et l’Allemagne, danger montant. Cette conjonction des astres pèse fortement sur la direction soviétique, qui ne peut pas ne pas croire à un danger réel, concret et immédiat.

    Il est notable que l’offensive de Joukov, celle qui renversa la vapeur, eut lieu le 20 août 1939, trois jours avant la signature du pacte. Cette signature est d’ailleurs un des facteurs qui poussa le Japon à abandonner l’idée de poursuivre les opérations, désormais conscient du fait qu’aucune aide ne lui viendrait de l’Allemagne. Pour l’URSS, le pacte n’était pas qu’une question de temps, mais également un bénéfice net, direct, immédiat à encaisser.

  • 23 août 1939, la décision terrible. 1/3

    23 août 1939, la décision terrible. 1/3

    Extrait de « 100 millions sinon rien »

    Brochure complète :

    Petit aparté sur la question du bilan de l’URSS, mais importante à faire. Le 80ème anniversaire du pacte germano-soviétique approche à grand pas. Cette date a été érigée comme un symbole d’une prétendue collusion entre fascisme et communisme. Elle est aujourd’hui la date de commémoration des « victimes des régimes totalitaires », rassemblant sous une même bannière ceux qui ont fait Auschwitz et ceux qui l’ont stoppé.Nous répondons, car nous ne pouvons laisser ce genre de propagande être répandue sans laisser faire.

    Ce dossier, en trois parties, sera publié jusqu’au 23 août, date de la signature du traité. Il sera intégralement disponible sur notre site rapidement, soit en tant qu’objet séparé, soit au sein de la brochure 100 millions sinon rien.

    L’un des fers de lance de la campagne de calomnie contre l’URSS sous la direction de Staline se situe sur la question du traité de non-agression conclu avec le régime hitlérien. Ce traité est employé, sans la moindre vergogne par ceux qui veulent condamner l’URSS et sa direction, dans le but de la disqualifier complètement, de la rendre indéfendable. Plusieurs apprentis-sorciers de la déformation de l’histoire ont voulu surfer sur ce choix ô combien difficile, pour faire la démonstration de la trahison du socialisme, pour faire l’illustration de la symétrie Staline / Hitler ou d’une similitude de fond entre communisme et nazisme.

    Aujourd’hui, il est de coutume de charger Staline et l’URSS. Cependant, même chez les contemporains, le regard est nettement plus lucide. Churchill, grand commentateur de l’actualité, bien que férocement anticommuniste, a considéré que le pacte était la réponse logique à l’inconséquence de la diplomatie anglaise et à la politique de Chamberlain. 80 ans après, il demeure encore un événement historique brûlant, dévorant, repoussoir terrible. Modestement, nous essayons d’en apporter une compréhension qui, d’une part, replace le traité de non-agression germano-soviétique dans le contexte extraordinairement particulier des années 1930, mais également permet de comprendre comment, au moment de sa signature, la direction soviétique percevait l’attitude des démocraties libérales et de son antagoniste direct : l’Allemagne nazie.

    Avant toute chose, il est important de couper court à un jeu basé sur la sémantique. Le traité de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS était ce qu’il était. Son but était de déclarer une absence d’hostilité entre deux États. Il n’était pas une alliance. Une alliance consiste en un nombre de dispositions d’assistance militaire réciproques en cas de conflit, déclenché ou subit. Rien de tel dans le cas du traité signé le 23 août 1939.

    Jusqu’à la fin de la Guerre froide, la thèse de la similitude entre les régimes n’était que l’apanage d’une minorité, qui, souvent, l’utilise pour défendre le nazisme. L’histoire officielle française, sanctionnée par l’Éducation Nationale, n’instille ce genre de sottises qu’à partir des années 1990. A ce moment-là, il n’y a plus grand monde pour défendre l’Union soviétique, y compris le PCF, donc tout peut-être dit sur son compte, tant qu’il s’agit de quelque chose de négatif. Les théories d’équivalence et de guerre préventive de la part de l’Allemagne nazie ont désormais pignon sur rue.

    De même, la sémantique des termes n’est pas neutre. Les Occidentaux signent des accords, les Soviétiques, des pactes. Le terme renvoie à une idée très faustienne de la diplomatie, des pactes avec le Diable. Ainsi, l’OTAN est l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, tandis que le vrai nom du Pacte de Varsovie est Traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle. Signé à Varsovie, le 14 mai 1955. Nombre d’imprécisions sont faites pour accroître l’idée d’une collusion entre les deux entités juridiques et leurs dirigeants. Mais les formes ne doivent pas influencer outre mesure le contenu.

    Il est en effet aisé de séparer cet événement de son contexte, et d’en faire, même, un aboutissement. Ce n’est pas une démarche d’historien. Ce procédé est une démarche de rhéteur, qui cherche uniquement à illustrer une notion préétablie en sélectionnant les événements historiques qui servent sa chapelle. C’est d’ailleurs ce que fait l’Éducation Nationale, qui en fait, depuis 1995, un des éléments fondamentaux de la dimension comparative des régimes totalitaires.

    Il ne s’agit pas de dire que l’événement, le pacte, était un choix parfait. Il ne s’agit de le défendre comme étant un événement positif. Il est une souillure amère sur l’histoire soviétique. Cependant, nous refusons de le voir comme quelque chose qui soit une infamie étant donné les éléments d’enquête que possédait l’URSS, le Komintern et leur direction à l’époque, tout comme nous pensons qu’il est possible d’affirmer que si l’URSS, le Komintern et sa direction avaient été omniscients sur la nature et les projets du régime nazi, probablement l’attitude de la diplomatie soviétique aurait été différente. Cette affirmation n’est pas qu’un acte de foi gratuit de la part de nostalgiques aveuglés par le folklore, elle est un fait qui peut s’établir sur la base d’un travail d’enquête, même à minima, sur les conditions dans lesquelles le choix soviétique s’est effectué.

    Qu’est-ce que le IIIe Reich en 1939 ?

    Ce qui donne son caractère particulier au pacte est l’idée qu’il soit possible de signer le moindre traité avec ce qui apparaît comme le distillat le plus pur de la brutalité sauvage et génocidaire. Hitler et ses séides sont le diable et ses démons, et il n’est pas possible d’imaginer le moindre terrain d’entente avec eux. Sans rentrer dans le champ lexical du christianisme, cette analyse est véridique, à un détail près.

    Premièrement, l’Occident, et même la Pologne, ont signé, eux aussi, des pactes avec ce Diable, sur lesquels nous reviendrons. Ces pactes avaient également leur protocole secret, à ceci près que le contenu l’est resté. Ce qui le différencie donc des autres n’est uniquement que le fait que le traité signé le 23 août a été le prélude à la guerre. Ces signatures de pactes sont, en revanche, passés sous silence, alors qu’ils ont contribué, bien plus que l’Union soviétique, à la reconstitution d’une Allemagne en pleine possession de ses moyens militaires, capable de pouvoir tenir la dragée haute à pratiquement toutes les armées du continent.

    Deuxièmement, nous pouvons regarder l’activité du régime nazi sur l’ensemble de la période, avec un recul qui nous permet de juger de sa nature profonde. Indépendamment des débats sur l’intentionnalité des génocides perpétrés par le Reich ou sur leur caractère ‘fonctionnel’, il n’était pas possible de préjuger de ce que celui-ci commettrait. Avant la Shoah, il n’y avait pas eu cet événement qui a marqué ce régime du sceau indépassable, ou du moins indépassé de l’infamie. Aktion T4, Shoah par balle ou dans les camps, massacres systématiques des élites des régions à aryaniser, politique délibérée de réquisition de l’intégralité des ressources. Ces politiques cependant sont postérieures au déclenchement de la guerre, voire postérieures même, pour la Solution Finale, à l’invasion de l’URSS. Même la Nuit de Cristal suscite les réprobations de la part de certains dirigeants nazis, Himmler, Göring, Funk, qu’on ne saurait taxer de pusillanimité à l’égard des Juifs. Au sein même des populations juives de l’époque, l’idée qui domine est que le nazisme surfe sur l’antisémitisme comme réclame publicitaire pour s’assurer des voix, que le régime enchaînera brimades et vexations, mais que celles-ci s’intègrent dans une longue série d’actes et de déchaînement antisémites traditionnels. Le consensus, au sein de l’intelligentsia, est que les massacres sont bons pour les barbares de l’est, les Cosaques et les Huns, mais que le peuple de Goethe, de l’Aufklärung ne peut se lancer dans ce genre d’abominations. D’ailleurs, avant le 22 juin 1941, le régime nazi, qui cherche une paix de compromis avec l’Occident, temporise son projet d’élimination complète des populations Juives, Tziganes, ou même, à terme, Slaves.

    Avant le génocide, qu’est ce qui qu’est ce qui démarque le régime nazi de l’époque d’autres régimes ? Difficile à dire. Il est fasciste et extrêmement anticommuniste, mais d’autres le sont tout autant, telle la Hongrie, la Pologne, l’Espagne, la Roumanie…Etc. Même chez les pays « démocratiques » Comme la France ou l’Angleterre, lorsque vus dans leur ensemble, avec leur système colonial et leur réseau de dominion, il est possible de se rendre compte que leur contenu démocratique se limite à une « démocratie d’impérialistes ». La France, par exemple, à ses lois de Nuremberg, qui instaurent une inégalité juridique entre différentes personnes vivant sur un même territoire : le code de l’Indigénat en Algérie. Elle a ses camps de concentration, comme le bagne de Poulo Condor en Indochine, ses lieux de relégation, comme la Nouvelle-Calédonie… Elle possède ses charniers, comme nous l’avons évoqué plus en amont. De ce point de vue, il n’est pas si évident de déterminer quelle limite est faite entre les régimes fascistes et les autres. C’est pour cela que la diplomatie soviétique, tout comme le Komintern, s’est fondamentalement intéressée à séparer les régimes entre régimes agressif et pacifiques. Ce point de vue n’était pas unique à l’Union soviétique. Un grand nombre d’acteurs, y compris de l’opposition antisoviétique, se sont aussi liés à la Gestapo, au Kempetai, à d’autres services secrets, considérant, dans leur rhétorique que cela n’était pas différent de l’aide qu’avait pu avoir Lénine pour passer de la Suisse à la Russie en 1917, sans la moindre once de vergogne.

    C’est précisément cette attitude qu’a dénoncé le grand poète chinois Lou Sin en 1936, soulignant « le côté pitoyable de l’exil, des pérégrinations et de l’échec de M. Trotsky, qui « forcèrent » celui-ci à accepter, dans sa vieillesse, l’argent de l’ennemi. » Mais, également le fait que leur « « théorie » est certainement plus sublime que celle de M. Mao Tsé-toung et d’autres : la vôtre plane haut dans le ciel, la leur est terre à terre. […] Partant, je crains que lorsqu’elle tombera du haut du ciel, elle n’atterrisse à l’endroit le plus répugnant du globe. Les Japonais saluant vos théories sublimes. Je ne puis m’empêcher de me faire du souci pour vous à la vue de vos publications si bien imprimées. Comment vous disculperez-vous si quelqu’un venait à répandre délibérément des rumeurs malveillantes vous accusant d’accepter de l’argent des Japonais pour sortir ces publications ? » (Lou Sin, Réponse du 9 juin 1936 aux organisations trotskistes) .

    C’est également celle que pouvait directement avoir Trotski, lequel, sur la guerre à venir, écrivait « Contre l’ennemi impérialiste, nous défendrons l’URSS de toutes nos forces. Mais les conquêtes de la révolution d’Octobre ne serviront le peuple que si celui-ci se montre capable de traiter la bourgeoisie stalinienne comme autrefois il traita la bureaucratie tsariste et bourgeoise ». C’est-à-dire de saboter l’effort de guerre et de pratiquer le défaitisme révolutionnaire. Si Trotski lisait avec ardeur la Pravda, la direction soviétique lisait aussi avidement, parfois en avant première, les écrits trotskistes. Dès lors, comment ne pas, à minima, soupçonner d’une collusion, confirmée par les archives et les acteurs (notamment Soudoplatov, qui s’occupait de cet aspect-là au NKVD).

    Il est de bon ton de clamer que « l’intransigeance de Staline a aidé à mettre Hitler au pouvoir ». C’est faire bon marché de l’autonomie du KPD. De plus, si Staline, comme l’affirment certains, avait jeté par-dessus bord toute idée de révolution et ne s’intéressait qu’aux affaires de l’URSS, il aurait logiquement poussé à une alliance du KPD et du SPD contre les nazis. Or, si le Komintern pratiquait effectivement une ligne du « classe contre classe », c’était avec le souvenir cuisant de la répression de mouvements révolutionnaires par les sociaux-démocrates. Comment le KPD, qui, 20 ans auparavant s’était fait massacrer par les assassins du SPD, pouvait-il envisager d’emblée une alliance avec ceux-ci ? De plus, face à un inconnu complet. Même si la phrase est curieuse, elle mérite d’être prononcée : Hitler n’était pas Hitler avant d’être Hitler. Rien ne permettait de savoir que son régime serait si différent de celui d’une présidence militaire appuyée sur les ultra-conservateurs, ni que celui-ci pratiquerait rapidement la mise au pas du pays. C’est également faire bon marché des questions internationales qui ont facilité la mise en place du régime nazi, mais également de sa possibilité de se constituer en tant que force militaire d’ampleur.

  • 100 millions sinon rien – partie 8

    100 millions sinon rien – partie 8

    Les processus de luttes internes après la révolution.

    Pour comprendre pourquoi il y a eu répression, il est important de prendre en compte la situation d’alors. Les bolcheviques, contrairement à ce que peuvent déclamer leurs détracteurs, n’ont pas fait un « coup d’État ». Un coup d’État est simple, il suffit d’obtenir la victoire « militaire » sur la direction au pouvoir et de la remplacer par une autre. La propriété, les rapports de production, les rouages de l’appareil d’État restent grossièrement les mêmes. Tout au plus des permutations sont effectuées pour remplacer les directeurs par des laquais dévoués. En somme, réaliser un coup d’État est « facile ». Marc Ferro, dès 1980, notait que la prise du pouvoir bolchevique, en fait d’instaurer un nouveau pouvoir cohérent et monolithique, avait, en réalité, légitimé les vastes contre-pouvoirs qui existaient, en face du tsarisme mourant, puis du gouvernement provisoire. Cette galaxie éclatée de lieux démocratiques et de leviers de pouvoir ont adoubé les bolcheviques autour principalement de leur hostilité intransigeante au gouvernement Kerensky plus que, parfois, pour leur programme. Il en résulte que la situation est particulièrement complexe. L’appreil d’État demeure bourgeois, tandis que les pouvoirs politiques sont entre les mains des soviets, des comités d’usines, des syndicats et du Parti. C’est la décantation de ces rapports de pouvoirs qui donne naissance à l’URSS, décantation dans laquelle le Parti, plus cohérent, organisé et structuré que les autres, ressort presque mécaniquement victorieux.

    Réaliser une révolution n’est pas que obtenir une victoire militaire contre la bourgeoisie, c’est également bouleverser de fond en comble le fonctionnement de la société, des institutions, les rapports de production, les rapports de pouvoir, la culture au sens très large du terme, avec les pratiques sociales, les us et coutumes… La révolution bolchevique avait pour vocation de réaliser tout cela. Il s’agit d’un chantier immense, qui, de plus, est réalisé non pas dans un environnement neutre, mais dans un environnement dans lequel ceux qui disposent de grandes compétences, de spécialités, de postes hauts placés, regardent cette transformation avec hostilité. L’inaction induit mécaniquement la perte du terrain gagné, sous le poids des habitudes et sous l’hégémonie de la vieille société. En somme, ce que faisaient les bolcheviques, c’était creuser dans le sable, qui s’infiltre partout, grippe les rouages, brise les moteurs… Ce point-là, celui de la construction pratique, pragmatique de la nouvelle société, est la terra incongnita des anarchistes, y compris de nos homonymes.

    Le Parti bolchevique s’est donc légitimement considéré lui-même comme la seule force politique en laquelle il pouvait avoir confiance pour pouvoir construire la nouvelle société. Mais passer d’un groupe restreint de professionnels de la révolution à une force capable de diriger un pays, d’une part, mais également d’assurer la transformation de celui-ci, de l’autre, était loin d’être une mince affaire. Le Parti avait choisi, alors, d’opter pour avancer pas à pas, progressivement, dans le but de consolider ce qui était la base sociale de la révolution : l’alliance entre ouvriers et paysans.

    Durant la guerre civile, la politique du « communisme de guerre » avait été mise en œuvre. Cette politique, qualifiée d’ « erreur nécessaire » par Lénine, avait néanmoins ses supporters. Trotski et certains éléments gauchistes voulaient qu’elle soit maintenue et devienne la base de la création de l’économie communiste. Hors le communisme de guerre était une économie de guerre, somme toute, classique. Elle marchait de manière démonétarisée, sur la base de réquisitions et d’aliénation de la production pour alimenter le front. Son exécution était terrible et ne pouvait pas déboucher sur la possibilité d’élever l’économie d’un pays, qui plus est la création d’une industrie. Pour les « gauchiste », cela n’avait pas d’importance, puisque soit la révolution mondiale était réalisée, soit elle échouait. Toute pause était donc une trahison.

    Pour les léninistes, en revanche, il fallait temporiser, panser les plaies, protéger l’immense espace arraché à la rapacité impérialiste, et, hélas, acter le fait que la révolution n’était pas parvenue à s’étendre. Lénine proposa la NEP, pour permettre cela. Cette temporisation lui a valu les récriminations des « gauchistes » l’accusant de trahison, mais également l’attention de certains éléments droitiers, pour qui cette politique signifiait, in fine, la normalisation de la pratique du pouvoir par les bolcheviques. C’est notamment le cas d’individus comme Oustrialov et ses suivants, les Smenovekhovtsy, sur lesquels nous reviendrons après.

    Les luttes au sein du Parti ont pris plusieurs formes. Des luttes déclarées, entre les oppositions, des luttes non déclarées, qui sont le reflet de la lutte des classes au sein de l’URSS, mais également, et d’sous une forme beaucoup plus complexe, au sein du Parti communiste.

    Les oppositions déclarées ont été de plusieurs types et de plusieurs natures. L’opposition militaire, durant la Guerre civile, animée notamment par Voroshilov et par d’autres proches de Staline, sans que celui-ci soit impliqué, et s’est focalisée sur la question des experts militaires.

    Voroshilov et de nombreux militaires sortis du rang se sont élevés contre la place laissée aux militaires issus de l’armée tsariste, aux spécialistes. Cette opposition de conception entre une vision « de gauche », voire gauchiste, tenue par ses animateurs, et une conception droitière défendue par Trotski, qui jugeait les experts « neutres » dans la lutte des classes, est assez révélatrice.

    Sur le fond, l’opposition militaire avait raison. Les experts militaires issus de l’armée tsariste employaient une manière bourgeoise/réactionnaire de combattre. Cela s’est traduit comme l’un des facteurs qui ont expliqué le rétablissement de la peine de mort dans l’armée, rétablissement défendu par Trotski, y compris dans son élogieuse autobiographie Ma Vie (1930). Sur la forme, les choses sont plus complexes. Le rejet des experts s’est trouvé payé par un certain amateurisme de la part des cadres sortis du rang. Et cet amateurisme a été chèrement payé en sang. Cependant, l’impact de cette opposition est plus l’expression d’un symptôme qu’une véritable mise en péril de l’autorité du Parti. Il illustre une lutte de ligne idéologique, profonde, entre une conception de la guerre comme ayant un caractère de classe, et une conception technique de celle-ci.

    Le débat sur la construction du socialisme, au tournant des années 1919-20-21 a pris une tournure particulièrement difficile. C’est durant cette période que les oppositions se sont affrontées au sein du Parti. Tout d’abord, jusqu’au Xe congrès, les conflits se sont manifestés ouvertement, puis, par la suite, la situation politique a entraîné un resserrement des cadres du débat, culminant avec la crise de 1927, durant laquelle l’Union soviétique s’attendait à tout moment à une attaque anglo-polonaise, mettant tout le pays en alerte maximale.

    L’opposition de gauche a été traitée en amont. Si elle est particulièrement connue du fait de la personnalité de son principal animateur et de la publicité dont il a bénéficié, elle est restée marginale. Lénine l’a étrillée au cours de plusieurs débats successifs. En revanche, en 1920 s’est exprimé un autre courant, nommé « Opposition Ouvrière. ». Cette opposition, animée par Kollontaï et Chliapnikov, partait d’une prise en compte de plusieurs problèmes, qui d’ailleurs l’ont opposée frontalement aux positions de Trotski et de Boukharine. Lénine considérait que cette opposition partait d’un sentiment sain. Et pour cause, elle ciblait des problèmes concrets et réels au sein de l’État soviétique.

    Les zélateurs et zélatrices de Trotski tentent aujourd’hui, parfois, de s’accaparer l’héritage de cette opposition. Il n’est pas possible de ne pas reconnaître qu’elles sont autrement plus réjouissantes que celles que leur leader défendait à l’époque. Devant le IXe congrès, il déclarait : « Les ouvriers doivent être liés à leur emploi, assujettis à être transférés, il faut leur dire ce qu’ils doivent faire, les commander. » ; « …avant de disparaître, la contrainte étatique atteindra au cours de la période de transition son plus haut degré d’intensité dans l’organisation du travail. »

    Dans la brochure écrite en préparation du IXe congrès : « Une lutte planifiée, constante et résolue doit être menée contre la désertion du travail, en particulier en publiant des listes noires des déserteurs du travail, en formant des bataillons pénaux composés de ses déserteurs et, finalement en les enfermant dans des camps de concentration. » Il ajoutait, « La militarisation du travail est impensable sans la militarisation des syndicats comme tels ». Devant la IIIe Conférence des syndicats, en 1920, et bien que la question ait été tranchée lors du IXe congrès, Trotski persistait à déclarer « Est-il bien vrai que le travail obligatoire soit toujours improductif ?… C’est là le préjugé libéral, le plus lamentable et le plus misérable : les troupeaux d’esclaves eux aussi étaient productifs […], le travail obligatoire des esclaves […] a été en son temps un phénomène progressiste. »

    Le IXe congrès avait, de son côté, statué sur le fait que la militarisation du travail ne peut-être justifiée que par les circonstances de la guerre. Il s’agit là d’un fait absolument incontestable. 15 ans plus tard, la direction dut opérer de même dans la marche vers le second conflit mondial. Seulement, la grande distinction entre la position bolchevique et celle de Trotski réside là : Pour Trotski, ce n’est pas un expédient qui sert à tenir pendant la guerre, mais il s’agit du mode de développement premier, normal, du socialisme.

    A cela Radek, fidèle de Trotski, ajoutait que « la classe ouvrière organisée doit surmonter le préjugé bourgeois de la liberté du travail, si chère au cœur des mencheviks et des conciliateurs de toutes sortes. » (Cité par Bettelheim, P. 346, 1974).

    Cette position n’est pas incohérente. Elle se base sur trois postulats chez aux trotskistes :

    • L’idée que la construction du socialisme
      dans un seul pays n’est pas possible, et que donc, la Russie
      révolutionnaire doit être utilisée à fond comme caserne de la
      révolution mondiale. Il s’agit à leurs yeux d’un one shot
      où il faut impérativement jouer son va-tout.
    • L’idée que le
      développement du socialisme est une question de production en tout
      premier lieu (la théorie des forces productives) et que le
      développement de la production est le marqueur de l’avancée vers
      une société sans classe. Dans ce cadre, l’idée de recourir à
      la production forcée en découle forcément.
    • L’idée de
      l’État ouvrier. La compréhension
      des distinctions entre État,
      Parti et prolétariat est
      primitive. Trotski et ses suivants identifient intégralement le
      prolétariat au Parti et à l’État. À leurs yeux, l’idée de
      syndicats pouvant s’opposer aux décisions de l’État est une
      trahison de « l’autodiscipline que le prolétariat s’impose
      à lui-même » par le Parti.

    Le corollaire est que Trotski et l’opposition qu’il animait (avec Boukharine d’ailleurs), ne comprend pas le socialisme comme une phase de transition dans laquelle l’appareil d’État demeure principalement un appareil hérité du tsarisme, qui n’obéit pas aux directives du Parti (4 700 cadres responsables pour le PC(b) à Moscou, on est loin d’un maillage étroit !), le Parti, lui-même, jugé infaillible et se confondant avec le prolétariat pour Trotski, n’est pas nous plus exempt de reproches, non seulement il peut dévier, et cette déviation ne peut être qu’accentuée par une absence totale de démocratie prolétarienne, mais il n’est pas non plus 100 % prolétarien ou imperméable à la lutte des classes.

    Trotski ne comprend pas non plus la question de l’alliance entre le Parti, le prolétariat et la paysannerie. Sa vision carcérale de la construction du socialisme expose le Parti à être boudé, conspué, voire chassé par les masses populaires. Sa vision absolutiste ne peut donc être appliquée. Le PC(b) ne l’a pas suivit. Pour ne pas s’en prendre directement à Lénine et à sa ligne, il s’en est pris à l’opposition ouvrière.

    L’opposition ouvrière est née du prolongement d’un groupe, nommé « groupe du centralisme démocratique », au sein duquel un nombre conséquent de communistes « de gauche » évoluaient. Elle s’est axée autour d’une critique des dérives qui pouvaient exister au sein du PC(b), notamment la montée en puissance d’éléments bourgeois, des défauts de démocratie interne, des pratiques autoritaires… le diagnostic ne peut être réfuté. Elle tentait de répondre à ces maux par la démocratie ouvrière, par le contrôle ouvrier de la production. Le problème de cette opposition était à la fois politique et de timing. Politique, car le contrôle ouvrier tel qu’il était compris par cette opposition, in fine, était une variante de trade-unionisme qui ne comprenait pas la question politique comme fondamentale, ni les évolutions des rapports entre le tsarisme et la nouvelle politique mise en œuvre. Elle prenait comme hostile « par principe » le gouvernement et l’appareil d’État, en les séparant du prolétariat et de ses intérêts, et, finalement, se comportait en défendant les intérêts particuliers des individus et des groupes de production contre l’intérêt supérieur, transcendant, du prolétariat dans son ensemble.

    Cette absence de compréhension de la politique comme quelque chose de supérieur aux intérêts immédiats et spécifique des ouvriers, non seulement était une impasse, mais mettait en péril l’alliance primordiale et fondamentale avec la paysannerie, en particulier la paysannerie moyenne. L’autre problème, celui du timing, a été le fait que celle-ci s’est surtout manifestée au moment de la crise de Krondstadt. Du fait de sa similitude avec les positions des anarchistes, des SR et des Menchéviks a cette époque, elle a été impitoyablement attaquée, notamment par Lénine, en dépit même du fait que les travers qu’elle ciblait était justifiés.

    Tandis que Trotski et Boukharine ferraillaient pour faire des syndicats des courroies de transmissions devant executer les ordres, Lénine et les léninistes, bien que minoritaires au départ dans le CC, parviennent à rallier progressivement à en proposant non pas un modus vivendi, mais une solution supérieure. Celle de conserver une autonomie aux syndicats, car ils doivent pouvoir former un outil de défense des travailleurs « contre […] leur Etat ». Lénine reconnaît que des oppositions d’intérêt peuvent exister entre l’État et les ouvriers et que le recours à la grève peut être justifié. Lénine le résume en indiquant dans Le rôle et les tâches des syndicats dans les conditions de la Nouvelles Politique Economique (1922) que le conflit entre la position léniniste (soutenue par Staline et Zinoviev), voit dans son rapport avec celle des « 8 », un « désaccord sur les méthodes d’aborder les masses, de gagner les masses, de réaliser la liaison avec les masses ». Derrière ce conflit se trouve également un autre aspect, celui d’un conflit sur la compréhension dogmatique de Boukharine et Trotski face à celle de Lénine. Les premiers voient la dictature du prolétariat comme « une pure expression » du pouvoir ouvrier, tandis que Lénine et les léninistes la définisse comme « une double nature. » Etat ouvrier, car dirigé par un parti ouvrier, mais Etat bourgeois et petit-bourgeois dans sa dépendance face aux experts, administrateurs, spécialistes…

    Or, même dans les échelons intermédiaires du Parti, la situation est complexe.

  • 100 millions sinon rien – sixième partie.

    100 millions sinon rien – sixième partie.

    Capitalisme ou socialisme ?

    Qu’est ce qui permet de différencier le capitalisme d’État du socialisme ? Finalement la question est plus complexe qu’il n’y paraît. En réalité, cette question est bien souvent sous-traitée. Elle est résumée parfois au fait que la propriété soit contrôlée par l’État. Or, la propriété juridique ne signifie rien seule. Les grands trusts d’État peuvent avoir un fonctionnement parfaitement capitaliste tout en étant propriété « publique ». Les nationalisations, par exemple, ne forment pas en tant que tel le socialisme. Sinon, la création des Reichswerke Hermann Göring en Allemagne Nazie, chargée de mettre sous la tutelle de l’État des secteurs stratégiques (et, le plus souvent, non rentables) seraient-elles un pas en avant vers le socialisme ?

    Le critère juridique ne suffit donc pas seul à pouvoir déterminer si nous sommes dans un capitalisme d’État ou dans le socialisme.

    La question du pouvoir politique se pose également. Elle est, en effet, fondamentale. Mais suffit-il que le Parti Communiste soit au pouvoir pour que ce soit le socialisme ? Non. La période de la NEP, par exemple, combinait un pouvoir politique aux mains du Parti Communiste d’Union Soviétique, mais également une structure économique très majoritairement capitaliste, dans lequel la propriété d’État n’était pas encore la forme dominante juridiquement parlant. Trotski, par exemple, dans ses thèses du IXe congrès de la IVe internationale, montrait son incompréhension de la chose : « Pour les marxistes, il n’y a pas de capitalisme sans classe bourgeoise au pouvoir, au sens économique du terme. Il n’y a pas de classe bourgeoise sans appropriation privée des moyens de production et du surplus social. »

    Ce syllogisme, finalement, peut être pris à l’envers, et rentrer en contradiction complète avec les positions de Trotski : Si la bourgeoisie n’est plus au pouvoir, au sens économique (en fait, il veut dire juridique ) du terme, il n’y a plus de capitalisme. Si la propriété juridique est transférée à l’État, le capitalisme est terminé.

    L’erreur du dogmatisme intemporel de Trotski (et de Boukharine) est de ne pas voir le socialisme comme un processus de transformation des rapports de production. Le socialisme est une période transitoire entre le capitalisme et le communisme, elle n’est pas un état stationnaire. Chez Trotski et Boukharine, la seule chose qui mesure l’avancée du socialisme au communisme est le développement des forces productive. Plus la production se développe, plus elle permet d’atteindre la société d’abondance qui caractérise le communisme.Mais le développement des forces productives, la croissance économique, seule, ne suffit pas. Elle n’est pas un critère suffisant.

    Or, ce qui détermine la construction du socialisme peut être résumé par des facteurs politiques : le pouvoir est entre les mains du prolétariat, au travers d’un parti communiste, sans que celui-ci soit obligatoirement le seul a pouvoir présenter des listes. Il ne peut cependant exister d’alternance entre différentes partis représentant différentes classes.

    Les points centraux sont les suivants :

    Ce qui permet fondamentalement de passer du capitalisme au socialisme c’est la lutte contre l’influence de la sphère du marché, de l’anarchie de la production, de la dispersion des moyens, mais également de l’accaparation des richesses produites par une classe sociale exploiteuse, juridiquement propriétaire ou non.

    En URSS, la lutte s’est faite principalement dans « Le Grand Tournant » abondamment critiqué, mais néanmoins incontournable. La collectivisation des terres était la condition sine equa non de la possibilité d’avancer vers le socialisme. Nous avons vu, plus haut, le problème de la conception trotskiste et boukharinienne de l’ouverture des ciseaux. Trotski préconisant l’expédition punitive ou un impôt spécial (en fonction de ses oscillations droitières/gauchistes), Boukharine ne voyait pas le danger Koulak et l’arme alimentaire.

    La rationalisation du travail commun, la possibilité de le mécaniser, de dégager des surplus sur la base desquels il était possible de générer des investissements, à leur tour permettant de lancer l’industrie industrialisante ne pouvait être une étape survolée. Il ne suffisait pas d’un impôt spécial comme le préconisait Trotski, mais il fallait bousculer l’ensemble de la question de la propriété terrienne. Ce bousculement devait se passer, selon l’esprit des directives, sur une adhésion basée sur la démonstration de la supériorité de la collectivisation sur l’agriculture individuelle et privée. Cependant, elle a été une vraie opération de lutte des classes, doublée, de plus, de difficultés énormes dans le contrôle de l’application des directives émanant du centre. C’est notamment ce qui explique la publication, en 1930, dans la Pravda, de l’article Le vertige du succès. Dans cet article, Staline critique les excès de la collectivisation et rappelle le principe de libre adhésion.

    La question de la planification économique contraignante et non indicative. La planification permettait de pouvoir réaliser des investissements importants dans la base d’une économie solide et d’une production industrielle rationnelle. Surtout, elle limitait ainsi, aussi, l’influence du marché en opérant un contrôle strict sur les marchandises produites. En Union soviétique, le lancement de la planification à pris un temps conséquent, les premiers travaux du Gosplan datant de 1921. Contrairement à ce que mentionne une certaine historiographie, le lancement de la planification en 1928-1929 ne correspondait donc pas à un caprice personnel de Joseph Vissarionovitch Staline, mais bien à l’aboutissement d’un processus considéré par la très large majorité du CC comme allant de soit. En revanche, la vitesse d’accélération était, quant à elle, un paramètre sur lequel Staline a joué, avec un certain volontarisme qui peut être critiqué ou encensé.

    La démonétarisation de la formation brute du capital fixe. Ce point est fondamental, dans le sens où il s’agit là du « véritable » capital. Il est constitué des infrastructures, des machines outils et des moyens de production primaires. Le fait que ceux-ci soient démonétarisés, conjointement avec la collectivisation de la propriété du sol, bouleverse le « schéma élargi de la reproduction du capital social ». Cela signifie que ce sont des cotisations des travailleurs qui contribuent à financer l’expansion économique. L’expansion économique se fait donc non pas dans le cadre du marché, mais contre le marché. Ainsi, les SMT (Stations Mobiles de Travail), qui doivent mécaniser l’agriculture, ne sont ni vendus ni loués, comme sous Khrouchtchev, mais donnés ou prêtés aux paysans, leur permettant d’accroître leurs rendements, permettant d’accroître les surplus vendus par l’État, finançant un cycle vertueux. Les difficultés que ce système a rencontré tenaient plus des aléas des récoltes, un problème parfois terrible, et d’un système de distribution qui souffrait de graves manques que du fond de l’affaire.

    Le monopole d’État du commerce extérieur, le contrôle administratif des flux de capitaux, la maîtrise de la balance budgétaire et des paiements courants, ainsi que de la balance commerciale sont des critères également fondamentaux. Ils permettent de maintenir une économie saine, non menacée par l’inflation, mais également de ne pas tomber sous une pression des marchés extérieurs ou de la dette. L’URSS a toujours tenté, là aussi, avec des difficultés parfois grandioses, de pouvoir maintenir ce contrôle. Même malgré cela, l’Union soviétique, qui devait se fournir à l’étranger pour certaines technologies et certains produits, a subi la pression de l’arme économique. C’est notamment cette pression de créanciers qui a obligé l’URSS a devoir accentuer des exportations de produits agricoles ou de matières premières à des moments où la situation était difficile.

    Du point de vue des individus, la question de la thésaurisation et de la spéculation par les personnes physiques et morales était une lutte. Ainsi, l’achat-revente de biens de consommation était interdit – et lourdement condamné – en URSS. Cela n’a pas été sans difficultés étant donnés les défaillances d’un service de distribution qui devait être inventé de A à Z. Cette répression du recel n’a pas été sans dommages collatéraux.

    De même, la question de l’échelle des salaires soulève un point terriblement épineux qui illustre toutes les contradictions du développement du système socialiste. Au fur et à mesure du développement des forces productives en URSS, de nouvelles fonctions sont apparues, qu’il a fallu caractériser et dont il a fallu définir les salaires. De même, une politique d’encouragement – et de promotion sociale – a été mise en œuvre, en particulier vers les ouvriers et les paysans ainsi que leurs enfants, pour l’accès à une éducation supérieure.

    Dans le même temps, le niveau de technicité plus important exigé pour le fonctionnement des infrastructures et des industries a poussé à ce que les experts soient de plus en plus importants, et donc, disposent, dans le cadre d’une lutte des classes interne comprise tardivement, d’un rapport de force vers le Parti.

    L’utilisation de stimulants matériels a donc été choisie comme base pour neutraliser les experts bourgeois et pour pousser à ce qu’une nouvelle génération d’experts-rouges apparaisse. L’idée étant que l’éventail des salaires plus important serait compensé par deux choses : la première, par le mouvement stakhanoviste, qui, contrairement à l’idée reçue, était un mouvement qi visait à ce qu’émerge, par l’émulation socialiste, une nouvelle génération d’ouvriers, capables de résoudre les problèmes techniques et l’organisation du travail par leur expertise, parfois empirique. Cependant, là aussi, des stimulants matériels étaient employés.

    La seconde partait d’un bon sentiment, mais était le reflet d’une erreur de conception grave. Grave, mais non comprise ni par Trotski et encore moins par Boukharine. Dans l’idée de la direction soviétique, les inégalités étaient tolérables, même si elles tendaient à s’élargir avec le développement, parce qu’elles étaient jugées « factices ». Factices dans le sens où elles ne dotaient pas de capital et ne permettaient qu’un accès prioritaire aux produits de consommation (par l’entremise des problématiques magasins spéciaux.)

    À la base, il était considéré que le développement des forces productives, permettant, à l’issue de plusieurs plans quinquennaux, de pouvoir améliorer la production et la productivité, permettraient de pouvoir peu à peu supprimer le caractère prioritaire de l’accès aux biens de consommation, en faisant en sorte que chacun en ait plus que ses besoins. C’était, en dernière instance, uniquement sous l’angle du développement des forces productives qu’était comprise la marche vers le communisme.

    Ce qui n’était pas compris était la question de la primauté de la lutte politique. Or, tout aussi relativement privilégiés qu’étaient ces corps, ils possédaient néanmoins des conceptions politiques, parfois même inconscientes ou sous-jacentes, qui allaient vers l’idée qu’il fallait une normalisation, un plus grand nombre de biens de consommation – surtout pour eux – et que les rigueurs de phalanstères devaient êtres remise au passé. Cela demande d’ouvrir une brève parenthèse sur un point qui, par la suite sera essentiel : la question du point de vue des acteurs, y compris de la restauration du capitalisme.

    Nous ne pouvons pas penser sérieusement un seul instant que, quel que soit le point de vue qu’on puisse porter sur le contenu de leurs écrits ou de leurs actes, ni Zinoviev et Kaménev, ni Troski, ni Boukharine, ni Khrouchtchev ne voulaient restaurer le capitalisme d’une manière consciente et assumée. Au cours des grandes purges, l’accusation n’est d’ailleurs jamais ressortie, quoiqu’en ait prétendu Trotski. Cependant, les logiques politiques que ces différents personnages développaient ou ont appliqué amenaient à cela, parce qu’elle sapait économiquement et politiquement la base de la dictature du prolétariat. Certains, comme Trotski ou Boukharine, préconisaient des reculs face à une politique jugée aventuriste, ou étaient prêts à des concessions pour permettre leur retour. Cependant, ces concessions étaient vues comme étant le moyen de pouvoir avancer par la suite. Seulement, les moyens de la fin emmenaient droit dans le mur, et ont, d’ailleurs, in fine mené à la chute de ce qui avait été construit.

    Il ne s’agit pas d’exempter la direction stalinienne de ses erreurs de compréhension ou d’action. Il est cependant douteux que quiconque, parmi les prétendants à la direction, puisse avoir proposé quelque chose, qui, dans on fond, était supérieur.

    Parmi le travail de sape, les experts et une certaine technocratie a effectivement appuyé vers la modération et vers la restauration, sans parfois même s’en rendre compte. Ces groupes sociaux, autour des ingénieurs, autour des chefs, autour des membres de l’appareil, n’ont pas forcément sciemment conspiré pour faire chuter le socialisme et le remplacer graduellement par des rapports capitalistes. D’ailleurs ceux qui ont le moins conspiré (Khrouchtchev, Kossyguine, Mikoïan) sont ceux qui ont réussi. Ils ont simplement déclaré finie la lutte des classes, et accomplie la mission de construction du socialisme vers le communisme. Cependant, là où Staline disait que celui-ci serait le jour où « le pain serait gratuit », les Khrouchtcheviens ont considéré qu’il était grâce à l’introduction de nouvelles normes de fonctionnement, de direction et d’intégration des Démocraties populaires dans une « division internationale socialiste du travail. », qui, en réalité, a développé un échange inégal entre l’URSS et les République Populaires, facilitant, la aussi la résurrection du capitalisme.

    Derrière la déstalinisation se trouve une définition en creux du socialisme : elle est par ce qui a été liquidé : SMT, remplacées par des locations ou des ventes, libéralisation de la gestion des entreprises, sous prétexte de développer les forces productives, réforme monétaire introduisant la rentabilité dans les services démonétarisés… Etc. La lutte contre les déviations et les dérives s’est éteinte. Les mêmes qui entrent en poste sont Nikita Khrouchtchev sont quasiment toujours là en 1985, voire en 1991.

    Cela avait-il été compris pas Staline ? Probablement, de manière confuse, à la fin. C’est l’essence même des Problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), dans lequel Staline explique les risques de restauration.

    Il ne faut pas non plus sous estimer la difficulté de pouvoir résoudre les contradictions au sein du peuple, ce qui était un des objectifs de la révolution. Il n’est pas possible de faire l’impasse sur un paradoxe : Le parti était infiniment plus avancé que la société soviétique dans son ensemble, en particulier dans les RSS les moins économiquement et socialement développées. Les tentatives de pouvoir relâcher la bride sur la société (que nous aborderons plus loin) ont finalement laissé un appui plus important à des franges, sinon réactionnaires, néanmoins nettement moins progressistes que le Parti. Cette partie de la population, vers laquelle l’imminence de la guerre obligeait à des concessions, est responsable d’une apparition d’un certain conservatisme social dans le milieu des années 30, contrecoup des positions particulièrement progressistes des années 20, et, surtout, libérales en termes de mœurs. D’ailleurs la question de la constitution de 1936 et de l’avortement sont les deux principaux débats publics organisés par le Parti, d’après Sheila Fitzpatrick (Le Stalinisme au quotidien). Il est faux de dire que tout fut imposé d’en haut. Paradoxalement, une société plus démocratique n’a pas forcément signifié une société directement plus progressiste.

    De même, un certain durcissement dans la condition sociale (augmentation du temps de travail, création du livret ouvrier) sont des questions qui trouvent leur explication sous le poids de la guerre. Dans ses 140 entretiens, Molotov, qui justifie sans le moindre problème la répression et les purges, se désole du durcissement social d’avant-guerre, injuste selon lui, mais, hélas, obligatoire.

    Comprendre la répression en URSS passe par cela, par déterminer si Staline construisait le socialisme ou, comme le dit Trotski, les anarchistes, ou les libéraux, s’il avait trahi un idéal. Il existe toujours une part d’acte de foi dans cette démarche, croire ou ne pas croire à l’intention ? De nombreuses propositions de grilles de lecture expliquent tout par la conspiration stalinienne pour le pouvoir, n’expliquant, au final, pas grand-chose. Les tâtonnements de la direction soviétique pour chercher une voie pour avancer révèlent une chose : tout n’était pas maîtrisé. Mais les incompréhensions, et les erreurs -il y en eut légion ! Sont plus le reflet du fait qu’il s’agissait de pionniers qui découvraient les règles d’un jeu particulièrement dur, où le moindre faux pas se payait en fleuves de sang. Les côtés paradoxaux de la construction du socialisme ne doivent pas servir pour chercher la bataille dans le détail. Nombre d’entre eux, ainsi que des erreurs, ont été montés en épingle pour condamner l’ensemble. Cependant, dans sa structure, l’État soviétique est incomparablement plus socialiste en 1953 qu’en 1928.

    La question de ce qui est défendable ou non est donc soumise à cela. Nous considérons que nous pouvons retenir certaines bornes. Deux phases marquent l’histoire de la Russie révolutionnaire et de l’Union soviétique. Une, de 1917 à 1956 (globalement) dans laquelle l’Union soviétique et sa direction tentent de construire le socialisme. La seconde, 1956 à 1991 est une phase descendante, dans laquelle les rapports de production tendent davantage à devenir à nouveau capitalistes. La frontière est définissable d’un point de vue politique. Elle se caractérise par plusieurs événements : le XXe Congrès du Parti communiste, en 1956, l’exclusion du « groupe anti-parti » en 1957, le XXIe et surtout le XXIIe congrès du Parti Communiste, qui ont confirmé et aggravé les orientations de 1956, puis la rupture sino-soviétique.

    Elle est plus difficile à déterminer d’un point de vue économique, car des processus sous-jacents sont apparus en avant de ces bouleversements politiques et leur ont permis de naître. De même, par la suite, le révisionnisme soviétique ne s’est pas imposé du jour au lendemain, et une partie de l’appareil, comme de la population, s’est opposée à ces processus.

    Cependant, les réformes monétaires et la réforme de Libermann, qui introduisit à nouveau les questions de rentabilité et la monétarisation des échanges sont des étapes fondamentales. A l’issue de cela, la sphère d’influence du marché s’est regonflée, elle redirige, tandis que la lutte contre la bureaucratie et les accapareurs s’est éteinte.

    Faire le tri n’est pas simple, il existe trois attitudes possible : la première est celle qui consiste à expliquer pourquoi la répression était nécessaire dans le cadre de la lutte des classes aiguë qui se déroulait en URSS.

    La seconde à expliquer pourquoi elle a pris des formes qui pouvaient être néfastes, erronées, voire dramatiques dans certains cas, tout en étant, néanmoins, conçues dans le but de faire avancer la lutte des classes.

    La dernière à déclarer que certaines manifestations de la répression étaient des erreurs manifestes, indéfendables en tant que telles, l’exemple typique étant juin 1953 en Allemagne de l’Est. La très large majorité des actes militaires commis par l’Union soviétique après 1956 peut rentrer dans cette catégorie.

    Cependant, faut-il déjà savoir ce qu’elles recouvrent.

  • 100 millions sinon rien. Partie 5

    100 millions sinon rien. Partie 5

    Que s’est-il passé en Union soviétique ?

    -L’image de couverture est une photo des actualités italiennes montrant Léon Trotski visitant les ruines de Pompéi en décembre 1932-

    Il est parfaitement entendable que, sur le plan strictement moral, toute idée de répression puisse apparaître comme indéfendable, comme se basant sur l’injustice, comme infligeant des malheurs à de pauvres hères. Poussé à l’extrême, le raisonnement qui vise à considérer qu’il faut éviter toute répression finit par déboucher sur le fait que, en dernière analyse, mieux vaut ne rien faire. Le bilan humain du capitalisme, dans notre pays, impérialiste, nous apparaît plus doux, plus humain, que la terrible lutte des classes poussée à son paroxysme.

    C’est un fait indéniable, en apparence. Seulement il se base sur un point de vue, une nouvelle fois, d’habitant d’un pays exploiteur, dominateur. Qui plus est, possédant, notamment grâce à la lutte sociale, un nombre incroyable d’avancées sociales. Ces avancées sociales nous laissent miroiter le fait que notre situation est une situation générale, qui est, sous le capitalisme, possible d’étendre à l’ensemble de l’humanité. Or, la bourgeoisie œuvre, inlassablement, à liquider ces avancées sociales. De plus, celle-ci n’existe que parce qu’elles sont basées sur l’exploitation et la domination sanglante sur le reste du monde, tout comme sur une surexploitation des ressources naturelles.

    En dernière analyse, même s’il s’agit d’un choix terrible, le rejet par principe du fait de se heurter frontalement au système capitaliste, à l’impérialisme, n’est pas seulement une capitulation. Il est, également, le fait d’accepter que la mort emporte un nombre encore plus grand de vies humaines, voir compromette la possibilité de survie de l’humanité sur Terre, uniquement dans le but de mener une hypocrite politique de l’autruche.

    Il serait malheureusement naïf de croire que la bourgeoisie, en particulier la grande bourgeoisie, puisse également, d’elle-même, changer et accepter de mettre fin à l’exploitation de l’humanité et de la nature. Classe en concurrence avec elle-même, la bourgeoisie n’accepte pas de reculer d’un seul centimètre si elle considère que cela pourrait la priver d’un marché important ou d’investissements profitables. Reculer signifierait laisser la place à des concurrents et, donc, travailler à sa propre chute. De même, elle n’accepte pas de céder sous la pression populaire sans qu’elle soit contrainte, pieds et poings liés, à le faire. La loi et l’État bourgeois sont la pour garantir son ordre, et elle n’hésite pas à s’en affranchir lorsque ces cadres ne suffisent plus à la protéger. Mise au pied du mur, la grande bourgeoisie préfère « Hitler au Front Populaire ».

    Le fait d’avoir perdu face à la révolution ne suffit pas à la faire désarmer et renoncer à ses désirs de retrouver l’Éden dont elle a été chassée. La lutte des classes n’est pas abolie par la révolution, elle est au contraire un point de bascule dans lequel les exploités et les opprimés prennent l’ascendant sur les exploiteurs et les oppresseurs. Mais cet ascendant ne signifie pas victoire définitive. Elle signifie au contraire exacerbation de la lutte, tant au sein du pays où la révolution a eu lieu que dans le monde.

    De même, la réduction des contradictions entre campagne et ville, entre travail manuel et intellectuel, entre encadrement et exécution… ne se réalise pas d’une manière souple et douce, mais représente, là aussi, une lutte constante, exigeant une vigilance de chaque instant.

    Or, l’intégralité de ces aspects, les pionniers de la construction du socialisme ont dû les découvrir et y faire face, non dans le calme et le confort d’un salon de discussion, mais dans la réalité concrète, courant à chaque instant le risque de voir s’effondrer l’intégralité de la construction.

    Pourtant, malgré cela, l’histoire de l’Union soviétique n’est pas que l’histoire de sa répression. Les anticommunistes, qu’ils se revendiquent de droite ou de gauche, se sont focalisés cependant sur cette question, au point d’en faire l’un des sommets d’un triangle, dont les autres sont la misère et le totalitarisme.

    Le procès d’intention : que voulait la direction de l’URSS ?

    Fondamentalement, la manière dont on peut interpréter l’histoire de l’URSS et des pays socialistes dépend d’un paramètre essentiel. Ce paramètre est le fait de considérer que la direction de ces pays voulait construire le socialisme et le communisme. Il s’agit d’une question épineuse, dans le sens où elle est le plus souvent réglée par un acte de foi. Une foi qui a été, cependant, nourrie de manière savante par une Éducation Nationale aux ordres, mais également par toute une littérature anticommuniste, qu’elle soit de « gauche anti-totalitaire » ou de droite réactionnaire.

    Les anarchistes, par exemple, tendent à poser une analyse idéaliste sur la question du pouvoir soviétique. Ils affirment que la direction de l’URSS se battait pour « le pouvoir ». Ce « pouvoir » reste mystique, il flotte au-dessus de la lutte des classes, il est un graal immatériel, une fin en soi, non un moyen de réaliser quelque chose.

    Cette analyse manichéenne rejette, au nom du refus du pouvoir, les moyens de détruire celui de la bourgeoisie, mais, également, les moyens d’analyser les rapports de domination qui se construisent dans les lieux « autogérés ». Au nom de l’abolition du pouvoir, les formes les plus réactionnaires et les moins démocratiques de celui-ci sont acceptées comme faisant partie d’un mode de fonctionnement horizontal.

    Le rejet des moyens (organisationnels) de parvenir aux fins (politiques) trahit, en réalité, le caractère profondément réformiste de l’anarchisme, qui, au mieux, voit les choses sous l’angle de l’économisme. La grève générale, en asséchant le fonctionnement de l’économie capitaliste, est censée la faire tomber en morceau et permettre à leur vision du socialisme de triompher.

    Selon eux, il aurait fallu, probablement, où céder immédiatement le pouvoir au peuple tout entier, sans prendre en considération les classes sociales qui le compose et les rapports qu’elles peuvent nouer les unes avec les autres. Il aurait fallu abolir le pouvoir et sa forme d’expression, l’État. Certains défendent le fait qu’il aurait fallu revenir à de petites communautés autogérées, faisant abstraction du fait fondamental que « la petite production engendre le capitalisme et la bourgeoisie constamment, chaque jour, chaque heure, d’une manière spontanée et dans de vastes proportions. » (V. Lénine : La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)). Ou alors, encore, il aurait fallu attendre de gagner la majorité de la population, que les individus changent d’état d’esprit et qu’ils soient prêts à accepter le communisme immédiat. De ce point de vue là, quel que soit la radicalité des moyens mis en œuvre – et les anarchistes de l’époque ne reculaient devant rien – ils n’en demeurent pas moins qu’en ne posant pas la question du pouvoir et de la dictature démocratique du peuple sur ses ennemis, ils sont réformistes.

    Les réformistes assumées, quant à eux, rejettent, au nom de la non-violence ou du respect de la légalité, le principe de la révolution. À partir de ce moment, ils se positionnent, de facto, dans le giron d’un maintien des choses en l’état.

    Ceux qui défendent le fait que Trotski ou Boukharine auraient représenté un choix nettement meilleur, ou qui accusent la direction du PC(b)US d’avoir « trahi », quant à eux, posent des questions différentes qui méritent réponse.

    Celle de Boukharine s’évacue à la fois rapidement et péniblement en même temps. Rapidement car la ligne défendue par celui-ci était clairement capitularde et propre à restaurer rapidement le capitalisme en URSS. Elle était fondamentalement droitière dans le sens où elle sous-estimait les difficultés qu’il pouvait y avoir au fait de laisser les Koulaks se développer.

    Le scénario Boukharine aurait été celui de l’accaparement des ressources agricoles par les Koulaks, de la hausse spectaculaire des prix, de la famine, mais, également, de la prise de pouvoir des paysans aisés. Bien que l’histoire les dépeigne comme des éternelles victimes, il est important de ne pas oublier qu’ils agissaient, agitaient la population et la paysannerie, en utilisant notamment les vieux liens féodaux qui existaient toujours, dans le but de lutter contre le gouvernement soviétique. Les travaux de M. Tauger sur la famine en URSS montre que celle-ci pointait avant la collectivisation, en 1928, du fait de l’accaparement des ressources. La collectivisation était une réponse à cette expression de la lutte des classes.

    De même Boukharine aborde sans principe la question de l’ouverture aux capitaux étrangers et l’assouplissement du monopole du commerce d’État ( Trotski également partageait d’ailleurs ce point de vue. )

    Dans l’esprit de celui-ci, le socialisme était déjà réalisé sous la NEP, et les classes existantes n’avaient plus d’antagonisme. De ce fait, la transition n’a plus lieu d’être. Finalement, le développement économique est réalisé par une technocratie planificatrice et la politique ne joue plus de rôle de premier plan. La question de la lutte des classe est donc remise au placard. En ce sens, il est le précurseur des révisionnistes, comme Tito, Nikita Khrouchtchev et Deng Xiaopping.

    Là où l’histoire se complique, c’est sur l’activité de Boukharine après sa disgrâce. Il y a dix ou quinze ans de cela, probablement, il aurait été difficile d’avancer de manière assurée qu’il a agi dans le but de nuire à l’État soviétique et à sa direction. Aujourd’hui, une historienne comme S. Fitzpatrick reconnaît qu’il existe deux possibilités : au « pire » des cas, le gouvernement soviétique était persuadé que Boukharine agissait contre lui en employant des méthodes criminelles, dans le « meilleur » des cas, Nicolas Boukharine agissait réellement de manière criminelle contre l’État soviétique. Le scénario retenu dans Dans l’équipe de Staline (2018) étant celui de la prophétie auto-réalisatrice, à savoir que Boukharine a été poussé par sa disgrâce et sa propre croyance en son élimination a agir dans le sens d’une défense « active ». Nous reviendrons dessus dans la dernière partie de l’article.

    Trotski et le défaitisme permanent.

    Trotski est un cas différent. D’une part, quasiment personne ne se revendique Boukharinien et défend avec véhémence les conceptions boukhariennes, ou non consciemment. En revanche, les trotskistes existent, du moins dans les pays occidentaux, ils ont une audience et pignon sur rue quant à leurs opinions. Les manuels d’Histoire, en particulier, se sont fait l’écho de ses conceptions et ont contribué à façonner une image bohème, romantique, de Trotski.

    Trotski, de plus, est pratique. Il permet d’affirmer un « communisme mais… » qui évite d’avoir à faire ce que nous faisons ici, c’est-à-dire répondre sur le fond sur le bilan soviétique. Il permet d’écarter d’un revers de la main le bilan, et de le rejeter sur la responsabilité d’un être – supposé – vil et pervers.

    Le but de la brochure n’étant pas de décortiquer le programme trotskiste et ses failles, ni le fait que le mouvement trotskiste ne puisse guère s’enorgueillir de succès, mais de répondre simplement à certaines choses quant à sa position sur la question de l’URSS.

    Le programme de Trotski est relativement triste, en réalité. Pour Trotski, il n’y a pas de vrai socialisme possible. La paysannerie est une masse arriérée et réactionnaire, donc seule l’ouverture économique et la technocratie peuvent permettre de tenir en attendant l’hypothétique révolution mondiale. Finalement, dans le débat avec Boukharine, il porte une vision gauchiste, surestimant les difficultés. Mais hormis cela, les deux routes se rejoignent : l’une est celle du « tout va bien, continuons », l’autre est le « tout va mal, capitulons ».

    Dès 1917, il pronostique sur la défaite de la révolution : « Il n’y a aucun espoir que la Russie révolutionnaire, par exemple, puisse tenir face à l’Europe conservatrice. » (Programme de Paix, 1917). En 1926, il disait encore : « Il était clair pour nous que la victoire de la révolution prolétarienne est impossible sans la révolution mondiale internationale. » (Discours à la XIVe conférence du PC de l’URSS). En clamant qu’il est impossible de pouvoir réaliser le socialisme et la révolution sans la révolution mondiale, Trotski, finalement, annonce qu’il faut abandonner.

    D’autres exemples parsèment ses ouvrages, tandis qu’il ne finit par reconnaître son erreur – si l’on peut dire – qu’en 1939, dans le programme de transition, qui marque l’apothéose de sa transformation en réformiste.

    Au moment de la NEP, dans un pamphlet servant à attaquer Zinoviev et Kamenev, il résume la question du développement économique de l’URSS, dans Le cours nouveau, à « une connaissance des conditions du marché et des prévisions économiques justes ». La question de la collectivisation lui échappe d’ailleurs au point qu’il la qualifie de « débat littéraire ». Dans les faits, il ne l’a jamais prônée.

    Une certaine historiographie, conciliante, lui vaut d’être considéré comme la victime d’une terrible cabale de la part de Staline, présenté comme un être terrifiant. Ironie de la chose, lorsque, à la suite de la publication de son pamphlet, il est menacé d’exclusion par Zinoviev, c’est Staline qui s’oppose à cela.

    Mais la raison fondamentale de son exclusion revient tant à l’irrespect forcené qu’il pouvait avoir, lui et sa clique, pour les statuts du Parti tant qu’à ses déclarations putschistes formulées en mai 1927, dans laquelle il déclare notamment qu’en cas de guerre, le rôle des révolutionnaires serait de renverser le gouvernement pour assurer la défense de la révolution. (Dans la plate-forme des 83). Même depuis l’exil, Trotski a persévéré dans sa condamnation de tout ce qui touchait à la construction du socialisme en URSS. Cela mérite également qu’on s’y attarde un moment.

    Trotski avait analysé l’existence d’une crise, dite crise des ciseaux. Elle se caractérise par l’accroissement entre l’augmentation des prix des productions industrielles et la baisse des prix des denrées agricoles. Les Koulaks, qui étaient les seuls paysans à bénéficier de surplus agricoles appréciables, thésaurisaient leurs grains tant que les prix restaient bas, menaçant les villes de ne plus être alimentées. D’autant que l’industrialisation du pays demandait une hausse de la population urbaine, donc demandant des surplus conséquents pour alimenter les villes.

    Trotski stigmatisait les Koulaks dès 1924, c’est en ce sens qu’il s’est forgé une réputation «de gauche ». Mais la réalité est qu’il a jugé tous les paysans sous cet angle là, en ne leur accordant pas le moindre crédit. L’élégant Trotski était particulièrement acerbe quant il s’agissait de pourfendre le « moujik ». Dans « Bilan et perspectives » Trotski s’exprime ainsi « Il n’importera guère que la paysannerie le fasse [Se rallier à la démocratie ouvrière] avec un niveau de conscience pas plus élevé que lorsqu’elle soutient le régime bourgeois. » tandis que dans la préface qu’il s’écrivait en 1922 (charité bien ordonnée…) à son ouvrage 1905, il écrivait :  « l’avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Cela devait l’amener à des collisions non seulement avec tous les groupes bourgeois qui l’auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses paysannes dont le concours l’aurait poussée vers le pouvoir. Les contradictions qui dominaient la situation d’un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l’immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan international, sur l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale. »

    A ses yeux donc, l’alliance promue pas Lénine entre les ouvriers et les paysans ( « je m’opposais à la formule « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », car elle avait, selon moi, le défaut de laisser en suspens la question : à laquelle de ces deux classes appartiendra la dictature réelle. » La révolution permanente.) est une chimère qui ne peut tenir. Son mode de résolution de la question paysanne est d’ailleurs brutal. Il est sous l’action d’expéditions punitives, de la soumission et de l’écrasement de la paysannerie, dont Trotski semble se délecter au plus haut point.

    En dernière instance, ni Boukharine, ni Trotski n’ont une analyse de classe de la question paysanne. L’un la voit tout entière comme une amie, l’autre comme un magma hostie qu’il faut dompter par la force.

    Cependant, après sa défaite, il avait prédit que Staline, en tant qu’ « agent des bureaucrates et des Koulaks », maintiendrait la NEP. Dommage. L’historienne américaine Sheila Fitzpatrick décrit ainsi ce que fit Staline du pouvoir, une fois que les fractions furent liquidées « Que faire du pouvoir ? La réponse de Staline fut simple et surprenante : la révolution. » (P. 67 Dans l’équipe de Staline, 2018). La collectivisation, lancée par le gouvernement soviétique, sous le nom de « Grand Tournant » a ainsi dérangé les plans du théoricien. Or, les conditions et la situation de 1929 n’étaient plus ceux de 1924. La situation était mûre du fait du développement de la lutte des classes.

    Car la collectivisation est une affaire de lutte des classe. Trotski, de ce point de vue, s’est contenté de la peindre comme un hold up bureaucratique.

    Ironiquement, lorsque Staline adopta la collectivisation, donc, dans une certaine mesure le fond du programme de Trotski, celui-ci, pour persister dans son rôle d’éternel chef de « l’opposition », s’est mis à adopter les positions de Boukharine : dissoudre les kolkhozes et les sovkhozes. Même l’historien trotskiste Isaac Deutscher reconnaît sans peine que « les différences entre les bolcheviks de droite et de gauche s’estompaient et s’oblitéraient. » (The prophet outcast, 1963) Soudain, l’apôtre de l’industrialisation à marche forcée s’est converti a une transition réformiste et pacifique entre le capitalisme et le socialisme. Pour reprendre une nouvelle fois les mots de I. Deutscher « Quand il envisageait les problèmes soviétiques intérieurs, l’auteur de la ‘révolution permanente’ était en un sens un réformiste. ».

    Cela ne signifie pas que la collectivisation se soit faite sans erreurs et sans à-coups, erreurs sur lesquelles les continuateurs de la construction du socialisme, que cela soit en Albanie ou, surtout, en Chine, se sont exprimés.

    Cependant, ces problèmes ne sont pas une réfutation de la nécessité de celle-ci et de la possibilité de la réaliser. Mais Trotski avait déjà, alors, changé son fusil d’épaule. De même, la question de la planification lui apparaît désormais hérétique. « si l’on se propose de construire la société socialiste à l’intérieur de limites nationales, cela signifie qu’en dépit de succès temporaires on freine les forces productives, même par rapport au capitalisme. C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de toutes les branches économiques sans tenir compte des conditions géographiques, historiques et culturelles du pays qui fait partie de l’unité mondiale. Si, malgré cela, les créateurs et les partisans de cette doctrine participent à la lutte révolutionnaire internationale (avec ou sans succès, c’est une autre question), c’est parce qu’en leur qualité d’éclectiques incorrigibles, ils unissent, d’une façon purement mécanique, un internationalisme abstrait à un socialisme national utopique et réactionnaire. » (La révolution permanente.)

    « L’exemple d’un pays arriéré qui, par ses propres moyens, aurait réussi à établir une puissante société socialiste dans l’espace de plusieurs « plans quinquennaux » porterait le coup de grâce au capitalisme mondial et réduirait au minimum, presque à zéro, les frais de la révolution prolétarienne mondiale. (La révolution permanente) Il est amusant de voir que sous Trotski pointe Nikita Khrouchtchev et sa conception de la coexistence pacifique.

    Incapable d’analyser les choses de manière correcte, Trotski est resté dans une condamnation de l’URSS, mais sans jamais pourvoir l’expliquer. Après la collectivisation, son obsession personnelle de Thermidor ne peut plus trouver sa base dans la question des koulaks. (« Le problème de Thermidor et du bonapartisme est dans son essence le problème koulak » (Lettre à Boris Souvarine, 1929))

    La solution de la condamnation est donc celle de la bureaucratie. Mais qu’est-elle ? Est-elle comme il le dit à un moment, au-dessus de la lutte des classes ? Est-elle bourgeoise ? Est-elle une déformation prolétarienne ? Les différentes chapelles du trotskisme ont chacune saisie la question avec les variantes qu’on peut retrouver encore aujourd’hui. Dans L’État ouvrier, Thermidor et bonapartisme, elle est « un instrument mauvais et coûteux – de l’État socialiste ». Plus tard, à la fin de sa vie, il en fait un outil de la restauration du capitalisme, tout en disant que la « contre-révolution stalinienne » l’a déjà réalisée… Plus probablement, il n’en sait rien.

    Tout le monde était contre la bureaucratie. En revanche Trotski ne cachait pas son amour pour les experts bourgeois, militaire comme civils. L’anti-bureaucrate forcené ne voyait pas dans la question de l’expert une question de classe. Probablement, car il en faisait lui aussi partie, que cette atmosphère bourgeoise l’entourait.C’est là où se porte aussi un regard de classe, qui résonne principalement dans l’œuvre narcissique qu’est ma vie.

    Il y voit les bureaucrates comme des êtres ignares, grossiers, incapables et sales. Il ne portait d’ailleurs pas un regard différent sur Staline, qualifié de grossier, d’inculte. Aujourd’hui, le regard de l’avocat sur le prolétaire Géorgien serait-il défendu de la même manière ? Ce fond culturel persiste dans la manière dont, après avoir jeté par-dessus bord les tentatives d’analyse de classe, démenties par la réalité, Trotski s’est déshonoré définitivement en recourant à l’ad hominem.

    Incapable de pouvoir porter un regard sur l’URSS, il s’est réduit à végéter dans l’alpha et l’oméga du trotskisme: se vouer à sa destruction. S’il n’a su rallier quiconque parmi les délégués, si même la plupart de ses alliés ont fini par le lâcher, c’est uniquement car ses thèses ont été débattues et battues.

    Pour clôturer sur cette question, Trotski (et les trotskistes d’une manière générale) sont allé chercher des appuis là où ils le pouvaient à l’époque des années 1930 et dans l’après-guerre. Ce n’était pas là où le progressisme se montrait le mieux loti. Dans l’âge de la Révolution permanente une anthologie de Trotski, Isaac Deutscher rapporte ce que celui-ci écrivait en 1940.Trotski changeait une nouvelle fois son fusil d’épaule pour, premièrement, prendre un discours humaniste petit-bourgeois : « Le socialisme n’aurait aucune valeur s’il n’apportait non seulement l’inviolabilité juridique, mais aussi la pleine sauvegarde des intérêts de la personnalité humaine. Le genre humain ne tolérerait pas une abomination totalitaire sur le modèle du Kremlin. »

    Anticipant, cette fois, Furet et Courtois, il qualifiait les États fascistes et les Etats socialistes de « phénomènes symétriques ».

    En 1940, dans un article posthume publié par la IVe internationale, il écrivait « Contre l’ennemi impérialiste, nous défendrons l’URSS de toutes nos forces. Mais les conquêtes de la révolution d’Octobre ne serviront le peuple que si celui-ci se montre capable de traiter la bourgeoisie stalinienne comme autrefois il traita la bureaucratie tsariste et bourgeoise ». Donc comme un ennemie de classe, face auquel il faudrait employer le défaitisme révolutionnaire.

    En 1937, il écrivait « Le besoin historique brûlant d’une direction révolutionnaire assure à la IVe internationale des rythmes de croissance exceptionnellement rapides de développement. » Kostas Mavrakis, dans Du Trotskysme, ajoute : « Trotsky n’avait pas tort d’établir un lien entre le développement rapide de la IVe et le besoin d’une direction révolutionnaire. Ses disciples actuels nous permettront de raisonner comme lui mutatis mutandis et de conclure, de la faiblesse persistante de leur mouvement depuis trente ans [50 maintenant], à son incapacité d’offrir le type de direction requis pour les masses révolutionnaires. »

    Or, avec le Programme de Transition, c’est l’inverse qui a été développé. Dans cet ouvrage, Trotski apporte finalement sa pierre finale à l’édifice trotskiste : il renonce à l’idée de révolution. Toujours avec cette absence de confiance dans les masses, particulièrement dans leur capacité à se saisir des questions politiques, Trotski élabore le fait que les révolutions ne sont pas possibles telles qu’elles.

    Il faut donc apporter une étape supplémentaire, réformiste et économiste. Si les masses voient que les revendications économiques sont irréalisables sous le capitalisme, supposément elles poseront la question du pouvoir. Le rôle des trotskistes est donc d’avancer ces revendications impossibles. Il est vrai que l’expérience des mouvements sociaux font naître la réflexion politique – l’exemple actuel le prouve – mais, à la différence du léninisme, le trotskisme considère qu’il ne faut pas porter l’explication politique, mais rester sur le terrain économique. En cela, le trotskisme est réformiste, mais également réactionnaire, car il s’oppose à la prise de conscience des masses et, au contraire, vise à les tirer en arrière.

    C’est ce qui explique les programmes syndicaux des partis trotskistes, encore aujourd’hui, et la plaisanterie pour ces organisations de se revendiquer de la gauche révolutionnaire.

    Cette conclusion à deux conséquences : 1) comme il faut qu’un programme économiste triomphe, les élections sont envisageables comme stratégie et non comme tactique. 2) comptant sur l’échec prévu des revendications économistes, les trotskistes se font, même à leur corps défendant, les agents du désespoir chez les masses, chez qui l’échec amène le plus souvent à se reporter sur le vote plus que sur la lutte. Les trotskistes, de gauchistes, finissent par devenir des apôtres de l’alternance politique.

    Au regard des conceptions défendues par les critiques contemporains de l’URSS, nous pouvons nous intéresser au fondement de la ligne suivie par la direction soviétique.

  • 100 millions sinon rien. Partie 4

    100 millions sinon rien. Partie 4

    Nous assumons tout.

    Poser la question cruciale du bilan, notamment humain, des expériences socialistes, est un sujet particulièrement complexe. Il impose de passer par un certain nombre de préalables fondamentaux. Faire l’impasse sur ces points ne peut qu’amener à des conclusions absurdes, comme celles que propose l’introduction du Livre Noir. Celle-ci est un exemple type de malhonnêteté. Elle est base sur l’amalgame de données imbéciles (les morts liés à l’opération Barbarossa imputés au bilan de Staline), sur une exagération constante des chiffres, mais aussi sur des principes douteux de « meurtres au second degré », allant jusqu’à intégrer les « enfants à naître » dont les parents ont été « tués » pour gonfler les statistiques. Mais surtout, la méthode de recherche consiste à traiter de manière intégralement isolée du reste du monde la question de la répression.

    Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, en prenant uniquement l’exemple de la France impérialistes, nous nous rendons vite compte que le bilan humain n’est pas forcément à l’avantage du « monde libre et démocratique ».

    Quoiqu’en disent les historiens et historiennes actuelles, l’histoire du communisme n’est pas un sujet neutre. Écrire sur les expériences socialistes revient à prendre position sur elles, sur leur légitimité, sur leurs succès, leurs réussites, leurs erreurs et leurs échecs. Elle revient également, et ce, à leur corps défendant parfois, à prendre position dans une bataille idéologique et sociale. Or, quoiqu’en disent ceux qui proclament le communisme comme mort et enterré, cette bataille demeure, à l’échelle mondiale, tout aussi vivante et brûlante qu’il y a un siècle.

    En témoigne la réaction de M. Lecaussin, dans son article, horrifié par le risque (in fine surestimé) de voir un candidat PCF dépasser les 5% aux élections électorales.

    Or, la neutralité, dans la lutte des classes, est impossible. Les historiens et historiennes jouent un rôle dans cette lutte. Mais la transmission, la vulgarisation et l’enseignement en joue un autre. Cette histoire-là, elle, est à charge. Elle n’est d’ailleurs pas l’apanage de la bourgeoisie de manière exclusive. La « gauche anti-totalitaire » la retransmet également sans vergogne. Diffuser les écrits du tsariste antisémite Soljenitsyne leur pose moins de cas de conscience que de diffuser les écrits marxistes, léninistes, ou maoïstes. Par un « étrange » phénomène, les trotskistes parviennent d’ailleurs souvent à se faire une place dans ces librairies libertaires, tout comme dans les bonnes grâces des rédacteurs de manuels scolaires.

    L’histoire telle qu’elle est apprise, telle qu’elle est diffusée, pose certains problèmes supplémentaires.L’ Le sensationnalisme, tout d’abord. Il faut vendre, et il est plus facile de vendre sur la base de couvertures dignes du Nouveau Détective que sur la base d’une analyse critique.

    La seconde est le fait que l’enseignement de l’Histoire répond à une commande de la part de l’État, où le caractère d’enseignement civique est retenu avant tout. L’histoire des expériences socialistes est utilisée comme un repoussoir pour permettre de faire adhérer aux valeurs républicaines et démocratiques de l’occident capitaliste. L’apprentissage de l’Histoire, qui créé un référentiel commun de valeurs et de conceptions communes, est conçu, là aussi, comme une machine anticommuniste.

    Mais, malgré cela, la vérité finit par remonter.

    D’un point de vue de données statistiques, il est nettement plus facile de couper court aux spéculations sur l’Union soviétique que sur tout autre État socialiste. C’est pour cette raison, et uniquement pour cette raison que nous nous focalisons sur celle-ci. Nous pouvons défendre politiquement la Chine, l’Albanie, ou d’autres, mais nous ne pouvons pas nous appuyer sur la même littérature, sur une quantité d’écrits aussi développée.

    En vérité, l’ouverture des archives a été un coup particulièrement dur, mais pas pour ceux auquel il était possible de s’attendre. L’école historiographique totalitaire a été celle qui a subi de plein fouet la révélation de ses trucages. Au contraire, l’historiographie sociale, mais aussi l’historiographie anti-révisionniste, en est, au contraire, sortie renforcée. Aujourd’hui, un grand nombre de mythes se dissipent.

    Empêtrés dans leurs mensonges, ces « historiens-propagandistes » ne pouvaient se renier. Ils ont alors accusé les preuves. Ainsi, Robert Conquest, l’un des grands architectes de cette thèse, s’est empressé de dénoncer ces archives comme truquées. Alexandre Soljenitsyne s’est placé à sa suite.

    Pourtant, près de trente ans après cette ouverture, force est de constater qu’il n’est plus possible d’ignorer ces chiffres. Prenons le temps de les connaître.

    Les véritables chiffres

    D’après Les victimes de la répression pénale dans l’U.R.S.S. d’avant-guerre : une première enquête à partir du témoignage des archives, écrit en 1993 par J. Arch Getty ; Gábor T. Rittersporn et Viktor N. Zemskov, les chiffres de la répression sur la période de 1921-1953, soit 32 ans, se présentent de la manière suivante : 799,455 exécutions et 1,473,424 décès. Il est important de souligner que la moitié des décès (560 000 environs) se produit durant les trois années terribles : 1941-1944, pendant lesquelles l’Union soviétique perd 27 millions de citoyens et de citoyennes face à l’invasion par la coalition dirigée par l’Allemagne nazie. À cette date, le taux de mortalité annuel est d’environ 17% par an. Ce chiffre est énorme, mais il est le reflet de la situation terrible de l’URSS à l’époque. Les autres années, le taux de décès reste aux alentours des 3%. L’ensemble amène le bilan du système carcéral soviétique à 2,272,879 personnes. Nous sommes loin des 7 millions de fusillés avancés par Anton Antonov-Ovseenko par exemple.

    D’autres aspects, comme la famine de 1921, celle de 1930 ou de 1947 posent des questions. Les réponses statistiques, là, sont difficiles à fournir. Toujours est-il que les chiffres ont dégonflé. Ils ont été revus de plusieurs fois à la baisse.

    Ces chiffres, surtout avant leur « dégonflage » ont été utilisés comme un fer de lance pour criminaliser le communisme. Ce n’est pas un hasard que des organisations d’extrême-droite comme « Jeune Nation », aujourd’hui dissoute, les aient affichés longuement. D’une part, ils servaient à dissuader de soutenir le communisme. D’autre part, ils ont été utilisés pour réhabiliter, en catimini, le fascisme et le nazisme. Ainsi, les fascistes ont insisté sur le fait que le nazisme ait tué « 6 millions de personnes », tandis que « Staline » en aurait tué 30 ou 40. Non seulement cette bataille des chiffres est stupide, mais elle est malhonnête.

    Le bilan du communisme utilisé pour défendre le nazisme.

    Elle est malhonnête car elle essaie de comparer deux choses qui ne sont pas comparables. Cette question a été le centre de l’Historikerstreit, la querelle des historiens Ouest-Allemands. Ce débat, à la base sur la question de l’exceptionnalité de la Shoah s’est porté par la suite sur une série d’autres questions. Ernst Nolte, historien allemand, avait ainsi lancé une thèse incendiaire, portée notamment par les milieux ultra-conservateurs, jusqu’aux néo-nazis. Cette thèse stipulait que le régime nazi n’avait été qu’une simple réaction au « meurtre de classe » orchestré par le communisme. « Auschwitz […] était avant tout une réaction engendrée par les événements destructeurs de la révolution russe […] la soi-disant extermination des juifs sous le Troisième Reich fut une réaction ou une copie déformée et pas l’acte premier ou un original. meurtre»

    Le but final de la démarche étant, on le conçoit assez aisément, de commencer par mettre sur le même plan le régime soviétique et le nazisme, puis, par la suite, pour réhabiliter le second. Nolte s’est retrouvé appuyé par le président américain Ronald Reagan, qui, le 18 avril 1985, présenta 49 Waffen-SS, tués par les Soviétiques au combat, comme des victimes du communisme. À cela s’est adjoint, également, un brûlot du trotskiste Jörg Friedrich Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945 (trad. Fr. l’Incendie. L’Allemagne sous les bombes, 1940-1945), lequel mettait sur le même plan Alliés et nazis, dans un éternel retour au « Ils se valent » de 1944.

    En France, ce sont des renégats du communisme, François Furet et surtout Stéphane Courtois, qui se sont fait les apôtres de cette thèse. Dans le Livre Noir, Stéphane Courtois se permet ainsi d’écrire : « La mort de faim d’un enfant de koulak ukrainien […] « vaut » la mort de faim d’un enfant juif du ghetto de Varsovie. »

    Ce qu’omettent de préciser ces propagandistes, est que, à l’exception des victimes directes de la répression (les 799,455 exécutions, nous verrons postérieurement le contexte dans lequel elles ont eu lieu), a aucun moment le but du régime soviétique fut de tuer. Aujourd’hui, il n’existe plus d’historien sérieux qui puisse affirmer, sans flancher, que l’intention de commettre un « génocide » qu’il soit « de classe » ou « national » ait été au centre de la collectivisation, des purges, ou des situations de famine. Même Nicolas Werth, qui reste lié, par son passé, à un certain paradigme totalitaire, se contente d’un « plutôt oui. » (L’histoire de l’URSS)

    De l’autre côté, nombre de démographes et d’historiens, français ou américains, rejettent désormais cette idée, et la renvoient dans le rayon des fantasmes anticommunistes. La vérité étant qu’un pensionnaire du Goulag, quelles que soient les conditions, avaient des chances nettement supérieures de survivre, d’être libéré et d’être réintégré dans la société soviétique.Dans Le stalinisme au quotidien, rédigé en 2002, Sheila Fitzpatrick consacre d’ailleurs une partie de son ouvrage à ceux qui étaient réhabilités. Dans le même temps, le démographe Alain Blum, dans Naître, vivre et mourir en URSS (2004), évoque cela d’une manière laconique, disant en substance « A ne vouloir parler que des morts, on en oublie les vivants. »

    Mais que signifient les chiffres ? Il est toujours désolant de présenter un bilan humain. Qu’il soit passé de 7 millions à 800 000 n’y change rien. Il ne le rend pas plus, en termes numéraires, justifiable. Il serait de dix fois moins qu’il serait tout aussi impératif de l’expliquer.

    Mais la question est, en premier lieu, politique.

    Elle pose la question de savoir pourquoi ce bilan humain a-t-il été lourd. Elle pose la question, également, de savoir s’il pouvait en être autrement. Le fait de tout assumer signifie aussi devoir aussi dire quand des erreurs ont été commises, quand des fautes, des insuffisances, des travers sont apparus. De savoir dire pourquoi ces travers ont parfois été payés injustement, par des fleuves de sang.

    Ultimement, ces expériences n’ont pas débouché sur une victoire. Ni l’URSS, ni la Chine, ni l’Albanie ou d’autres ne sont parvenues à franchir l’étape de la construction du socialisme.l’ Elles sont pourtant allées plus loin que toutes les utopies et que toutes les rêveries sur le chemin de l’émancipation de l’humanité.

    Expériences improvisées, elles ont dû faire face à des questions qui n’avaient jamais été envisagées auparavant. Elles ont donc dû expérimenter des voies pour permettre de progresser, non pas dans un environnement neutre, mais bien dans une hostilité internationale, dans une lutte des classes intense, avec une population qui, dans une large mesure, aspirait grandement à mener une vie normale et calme. Les difficultés ont été immenses : passer d’une organisation conçue pour la révolution à une organisation pour administrer un pays, faire face aux questions du développement économique, à la production, à la distribution…Combattre aussi les tentatives de restauration, l’inertie, la tendance à ce que le Parti se mue en petites chefferies… etc.

    Il nous appartient de les regarder en face pour comprendre comment et pourquoi ces échecs sont apparus. Aujourd’hui nous le faisons en portant un regard sur la question de l’Union soviétique.

  • La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945. Partie 1

    La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945. Partie 1

    La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945.

    Partie 1

    Le 8 mai 1945 est à la fois une date splendide et une date trompeuse. Le jour de commémoration, en occident, de la victoire des forces coalisées contre celles de l’Axe en Europe est paradoxal.

    La victoire contre le nazisme est une victoire qu’il convient de célébrer. Elle est importante et ne doit pas tomber dans l’oubli. Le nazisme a massacré, massacré une quantité invraisemblable d’êtres humains.

    Massacré sous des prétextes racistes, sous des prétextes antisémites et sous des prétextes anticommunistes. 26.9 millions de citoyens et de citoyennes soviétiques ; 5.8 millions de polonais et de polonaises ; 1 million de Yougoslaves ; 5 950 400 Juifs et Juives.

    Tous assassinés dans un crime froid et innommable, fait au nom de la pureté de la race et de la croisade antibolchevique. Croisade à laquelle les collaborateurs de l’Europe entière ont participé, à laquelle les Etats croupions ont prêté main forte. Et, rappelons-le, tous n’étaient pas des membres de l’extrême-droite. La guerre d’anéantissement à entraîné dans son sillage des tenants de la gauche. Renégats de la SFIO ; renégats antisoviétiques.

    Se souvenir de Baby Yar, de Lidice, de Sobibor ou de Oradour est une chose importante. Importante car l’ogre génocidaire renaît sans cesse, dès que les tensions sociales, dès que les tensions inter-impérialistes se durcissent. Il est important de sans cesse se souvenir que certains, que certaines, parmi les plus vils et les plus avides des exploiteurs et des oppresseurs, sont toujours prêt à faire sortir de l’ombre des escadrons de la mort, dans le but de conserver ou d’accroître leur pouvoir -et leurs profits.

    Mais se souvenir, aussi, de Stalingrad, des Glières, des marais du Pripet, tout comme des cieux de l’Allemagne et des plages de Normandie, s’est se rappeler qu’il n’est pas si aisé d’enfermer les masses, de les écraser. Se rappeler de la résistance au sein même du camp de Buchenwald, c’est se souvenir du fait que, même dans l’abîme, les hommes -et les femmes- épris et éprises de liberté et de justice, ne se laissent pas passer sans mot dire dans le broyeur à os fasciste.

    Voilà pourquoi nous célébrons cette date comme un événement nécessaire.

    Mais cela doit-il occulter son caractère fondamentalement paradoxal ?

    Les Bastions de l’anticommunisme réinstallés.

    Paradoxal dans le sens où, avant même que les braises du fascisme soient consumées, des projets fébriles se sont mis en branle pour préparer les guerres suivantes.

    Les gouvernements occidentaux, qui, avant-guerre, avaient regardé d’un bon œil la montée de l’extrême-droite en Europe, n’avaient pas oublié le problème posé par l’existence de l’Etat prolétarien, par l’Etat soviétique.

    Ce qui différencie Neuville Chamberlain -grand « apaiseur » des années 30, admirateur secret des fascistes et des nazis- et Churchill -présenté comme son contraire- n’est pas une muraille de Chine. La seule différence est que Churchill était moins aveuglé par son anticommunisme et était plus à même de comprendre que la bête féroce, la bête hitlérienne, pourrait bien se retourner contre ceux qui l’avaient auparavant nourrie, pensant l’amadouer. Churchill, partisan de la méfiance, était prêt à faire bloc y compris avec sa bête noire de toujours pour protéger les intérêts de la couronne britannique et de sa bourgeoisie.

    Cependant, il n’a eu de cesse, causant par ailleurs une immense irritation chez ses alliés US, de pousser à ce que les opérations militaires visant à l’ouverture d’un second front aient lieu le plus possible là où les intérêts anglais résidaient : dans les Balkans. Le haut-commandement anglais, en effet, n’avait rien de plus empressé en tête, une fois que le sort des armes paraissait acquis, que de court-circuiter la progression de l’Armée Rouge, que de lui couper l’herbe sous le pied, que de tenter de réinstaller des gouvernements réactionnaires.

    Il fit deux tentatives. L’une fit long feu, en Pologne, où les anglais envoyèrent des agents au service du gouvernement nobiliaire et réactionnaire, dans le but d’occuper le pouvoir avant l’arrivée de la RKKA. Les caciques de l’anticommunisme en ont fait un prétendu exemple de la perfidie de l’Armée Rouge et de son haut commandement, en prétendant que l’URSS avait laissé l’insurrection de Varsovie, entre août et octobre 1944, se faire balayer.

    Il ne fait pas de doute que les soviétiques ne portaient pas dans leur cœur les agents de Bor. Cependant, ces derniers pensaient l’armée Allemande en déroute, et avaient sous-estimé les capacités de celle-ci à écraser les oppositions. L’Armée Rouge elle-même paya, devant Varsovie, un prix terriblement fort, à la suite de l’effort qui lui fut demandé pour aider le débarquement en Normandie. Faire un nouvel et colossal effort, avec des lignes de communication distendues, sans supériorité aérienne, pour soutenir des agents anticommunistes, voilà qui était trop demandé.

    La seconde, elle, fonctionna. Elle eut lieu en Grèce. Cet État était une obsession pour l’Angleterre et pour son gouvernement. Elle essaya, chaque fois que des débats avaient lieu sur la stratégie à suivre dans les campagnes alliées, d’imposer les Balkans comme théâtre d’opération. La logique sous-jacente était celle de pouvoir contrôler l’accès aux détroits, d’empêcher les futures Républiques Populaires d’avoir accès à l’Adriatique et l’Egée. Elle débarqua donc le 14 octobre 1944, entrant dans un pays quasiment vidé de ses occupants, trop pressés d’échapper à la tenaille formée par l’Armée Rouge et les partisans Albanais et Yougoslaves.

    Pour faire cela, il lui fallait remettre en place un gouvernement réactionnaire, à l’image de celui de Metaxas, avant-guerre, qu’on ne peut qualifier autrement que de fascisant. Seulement la résistance était majoritairement communiste, et l’ELAS était la force hégémonique. Seule, sans appui US, l’Angleterre débarqua donc en Grèce pour y ramener le roi Georges II. Chemin faisant, les soldats britanniques entreprirent méthodiquement d’écraser, en pleine guerre, les forces communistes.

    Déjà, la Guerre Froide se préparait, déjà certains esprits bellicistes entreprenaient des démarches pour qu’elle s’inscrive dans la continuité de la Seconde Guerre mondiale.

     

    -La Suite : Reinhard Gehlen, Klaus Barbie et Stepan Bandera contre l’URSS.

  • 75 ème anniversaire de Stalingrad ! Partie – 4

    75 ème anniversaire de Stalingrad ! Partie – 4

    Stalingrad incarne tout ce que nous défendons et tout ce que nos ennemis haïssent.

    Nous publions en plusieurs parties cet article, mais il est intégralement disponible, ainsi que son annexe ici :

    Stalingrad incarne la liberté, la lutte contre l’oppression, la lutte contre la misère, contre l’asservissement et le colonialisme fasciste. Elle incarne le don de soi, l’esprit désintéressé. Elle incarne le sens du devoir et du sacrifice, pour que naisse un monde meilleur.

    Stalingrad est l’épicentre du monde, en ce mois de février 1943. Elle ne fut pas la seule ville à combattre, la seule ville à souffrir, loin de là ! Leningrad, Moscou et Stalingrad furent les trois citadelles qui continrent la contagion fasciste mondiale. Elle furent les récifs sur lesquelles s’écrasèrent les vagues de peste brunes.

    Bien d’autres villes, elles aussi, sont des martyres. Kiev ; Minsk ; Smolensk ; Sébastopol ; Jitomir ; Toula ; Odessa ; Lidice, en République Tchèque… En occident, Londres ; Coventry ; Caen ou Oradour-sur-Glane reviennent. Mais qui, hélas, peut ignorer que les Oradour furent des milliers en URSS. Des villages éventrées, des enfants pendus, des vieillards et des vieillardes fusillées, les viols, les pillages, les meurtres, les pogroms, avec la complicité des fascistes locaux.

    Les fascistes et les nazis haïssent Stalingrad, car elle incarne l’écrasement de leurs thèses, leur faillite. Elle illustre la fausseté de la théorie de la supériorité raciale aryenne, de la supériorité du mercenaire fasciste, de la toute puissance de l’industrie de guerre nazie.

    Nos ennemis bourgeois haïssent Stalingrad car cette bataille est une dette que l’humanité entière a envers les soldats et les soldates soviétiques, envers les peuples de l’URSS, envers le mouvement communiste international.

    La bourgeoisie n’a eu de cesse de tenter d’effacer ce symbole, de le brimer, de le salir, de le diminuer, de renvoyer dos-à-dos le nazisme et le communisme, elle n’y parvient pas. Malgré tout ce qu’elle met en œuvre pour brouiller les pistes, pour tenter d’accabler de crimes les défenseurs -et les défenseuses !- de Stalingrad, elle échoue.

    Elle se donne du mal, pourtant. Elle n’a pas hésité à sauter à pied joints dans le mythe de la Wehrmacht propre, pour permettre de disculper une partie des soldats allemands des crimes de masses commis sur le front de l’Est. Elle n’a pas hésité à encenser le moindre Allemand ayant eu des doutes sur le régime hitlérien, pour trouver un point d’appui à la croisade anticommuniste.

    Dans les manuels scolaires, Stalingrad est utilisé uniquement comme massacre à grande échelle, dans lequel Soviétiques et Allemands sont équidistants. Films, bandes dessinées, « documentaires », tracent tous un portraits d’un soldat de l’Armée Rouge qui se bat contraint sous les ordres de commissaires politiques sadiques et mesquins, tout en haïssant secrètement le régime et ses dirigeants, dont au premier chef Staline.

    L’absence de scrupules et de vergogne est sans limites pour les « historiens » bourgeois.

    Les citoyens soviétiques n’étaient pas des animaux apolitiques, conduits à l’abattoir avec un fusil pour deux. Certains étaient effectivement amers de risquer leur vie pour devoir se défendre contre une agression qu’ils subissaient. Certains grognaient, certains trouvaient la situation dure. Comment les en blâmer ?

    Grogner, être critique, être en colère ne signifie pas rejet le fond du système ni le fond du régime. Mais, tant empressés qu’ils sont, les « historiens » essaient avec désespoir de trouver des alliés, des agents, des pions pour leurs basses manœuvres. 

    La guerre est dure, elle est brutale, elle est sale. Elle ne l’a jamais autant été que ces années de 1941 à 1942, dans l’odeur de mort des fosses communes, dans les ravins de Baby Yar, dans la puanteur de la Shoah qui se prépare, et qui fut stoppée par les Soviétiques.

    Les pertes sont lourdes, le haut-commandement connaît parfois des failles, des fleuves de sang payent les erreurs d’un pays qui n’était pas préparé à la guerre. Mais cette guerre n’est pas une guerre qui se termine sur une paix blanche, sur un traité. Il s’agit d’une guerre d’anéantissement, sans pitié, sans prisonniers, sans merci.

    La Stavka a joué son rôle dans des circonstances catastrophiques, sans aide, au début, sans soutien, avec les forces dont elle disposait. Elle a tenu son rôle sans en avoir à rougir, surtout sous les quolibets de stratèges de salon.

    Mais malgré cela, malgré ces dires, les pseudo-historiens ne peuvent effacer Stalingrad. Ce nom, cette ville, reste le tournant de la Seconde Guerre mondiale, de la Grande Guerre Patriotique, de la lutte entre le fascisme et la liberté. Ils ne peuvent effacer le fait que l’URSS, sous une direction politique ferme, juste et révolutionnaire, a pu sauver le monde de l’hydre nazie.

    Chacune de nos « libertés », nous les devons à Ivan, Piotr, Svetlana, mais aussi Bekzat, Kostya, Aigerim, venus des steppes d’Asie centrale, ou Pablo, fils de républicain Espagnol. Nous les devons à toutes et tous, venus ici écraser le monstre le plus terrifiant, né du capitalisme pourrissant.

    D’autres Stalingrad naissent. L’offensive du Têt, dont nous fêtons les 50 ans cette année, est la défaite de la plus puissante machine de guerre que le monde ait connu, en face de la résolution d’un peuple uni pour gagner sa liberté.

    Plus proche de nous Kobane fut le Stalingrad de l’organisation obscurantiste-fasciste Daesh. Là aussi, les fascistes ont été écrasés dans les rues d’une ville symbole. Là aussi, les forces populaires ont triomphé.

    Là aussi, le drapeau rouge était présent.

    Le symbole du marteau et la faucille sur le magasin Univermag, ultime refuge des fascistes dans la cité qu’ils ont éventrée, restera toujours le symbole de la victoire sur le fascisme.

    Stalingrad est l’un des symboles de l’histoire populaire, de l’histoire de l’Humanité. Il le restera jusqu’à la fin des temps, jusqu’au Stalingrad final, tombeau de la bourgeoisie, du capitalisme, de l’impérialisme.

    Vive l’Armée Rouge ! Vive la lutte antifasciste internationale ! Vive le communisme !