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  • La dictature du prolétariat, toujours la ligne de démarcation principale

    Ce document est la postface qui a été rédigée pour la réédition prochaine de Sur la dictature du prolétariat (2017).

    7 ans après la publication de Sur la dictature du prolétariat (2017), nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    Ce qui fait de la dictature du prolétariat la ligne de démarcation principale, ce n’est pas sa reconnaissance en mot, mais sa reconnaissance en fait. L’on ne compte plus les organisations communistes déclarant la nécessité de la dictature du prolétariat mais agissant comme si celle-ci devait tomber du ciel, ou n’était qu’un problème scolastique. Or, le problème de la dictature du prolétariat ne vole pas haut dans le ciel, il est terre-à-terre, il n’est pas lointain, il est immédiat.

    La « dictature du prolétariat » n’est pas une figure de style, un slogan, une exagération, une profession de foi. La dictature du prolétariat est la formulation de notre stratégie pour la réalisation du communisme : c’est une solution concrète à un problème concret.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la reconnaître dans sa stratégie. La dictature du prolétariat est une ligne de démarcation dans le discours, mais surtout dans l’action ! En effet, il y a une différence qualitative entre faire l’éloge de la dictature du prolétariat, d’une part, et se préparer à la réalisation de la dictature du prolétariat, d’autre part.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est affirmer que nous ne sommes rien sans le pouvoir politique : l’autorité. La stratégie de tous les communistes doit être dirigée toute entière vers la conquête effective des outils de la coercition et de la violence politique. Or, comment allons-nous inverser le rapport de force qui nous oppose à la bourgeoisie pour conquérir lesdits outils ? Autrement dit, comment allons-nous mener et gagner la guerre civile de classe contre la classe dominante ? Pour cette dernière, nous sommes une menace existentielle qui motivera toutes les extrémités.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est savoir que l’ennemi est organisé et armé, et que nous ne pourrons le vaincre qu’en étant plus organisés et plus armés que lui. Comment être plus armé que l’État bourgeois impérialiste ? L’Histoire a déjà répondu à cette question : avec les masses et par la guerre asymétrique — la guérilla. Les communistes du siècle dernier, qui furent victorieux, n’avaient pas peur de parler du problème concret — militaire — de la prise du pouvoir politique par les armes, et de s’y préparer. Les bolcheviques, par exemple, étaient forts de leur expérience de la clandestinité et de la guerre de partisan de 1905. Si ces derniers purent compter sur les soldats conscrits mutinés en Octobre 1917, cela ne fit pas la différence pour leurs camarades allemands en Novembre 1918.

    Le travail des communistes est donc — ni plus ni moins — de préparer la guerre civile de classe pour la gagner. Cela signifie bien sûr se préparer aux problèmes militaires de la conquête du pouvoir, mais surtout aux problèmes politiques et théoriques de la révolution : l’armée révolutionnaire doit être dirigée par un parti révolutionnaire, et un parti révolutionnaire doit être dirigé par une théorie révolutionnaire. Une armée sans la direction d’un Parti communiste est une armée inutile pour la révolution. Cependant, un Parti communiste sans armée à diriger est inutile aussi. Le Parti et l’armée ne sont pas deux choses séparées, qui pourraient être construites l’une après l’autre. L’armée est une partie du Parti communiste. Un Parti communiste sans armée n’est pas simplement temporairement embarrassé, le temps de s’en trouver une, mais un Parti communiste condamné par lui-même. Un Parti communiste qui n’a pas été construit avec son armée est un Parti communiste incapable de diriger une armée ! D’une part, sans pratique militaire, les problèmes de la guerre restent abstraits, la théorie militaire ne peut pas être réellement comprise et appliquée en temps voulu. D’autre part, un Parti sans pratique militaire est un Parti qui ne prend pas au sérieux la prise du pouvoir par la force, donc un Parti réformiste de facto.

    Quel sens y aurait-il à reconnaître la dictature du prolétariat, sans reconnaître le seul moyen possible pour réaliser la dictature du prolétariat ? Cela reviendrait à répondre à la question « comment transformer le capitalisme en communisme ? » sans répondre à la question « comment prendre le pouvoir avec lequel transformer le capitalisme en communisme ? » Cela serait absurde ! Pourtant, beaucoup de communistes en France se rendent coupables de cette absurdité. Les communistes qui imaginent un potentiel révolutionnaire dans la France contemporaine sont aussi souvent celles et ceux qui imaginent la révolution communiste comme une manifestation ou une grève hors de l’ordinaire — un Grand Soir.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est donc être conscient qu’il n’y a qu’un chemin vers la victoire politique : la guerre civile de classe. Or, la victoire politique que nous visons n’est pas simplement un nouveau gouvernement bourgeois, un nouveau régime bourgeois, mais le renversement d’une classe par une autre. En conséquence, il faut accepter à la fois qu’elle ne peut pas être réalisée par une organisation d’élite mais seulement par les masses, et qu’elle ne peut pas être réalisée spontanément mais seulement par une direction politique communiste. La reconnaissance de la dictature du prolétariat est donc la condamnation de tous les spontanéismes et économismes ! Cela exclut l’ensemble des organisations communistes dont la pratique de lutte et d’organisation politique est indistinguable de celle des partis bourgeois ou des syndicats, c’est-à-dire du réformisme respectivement électoraliste et syndicaliste ! Les organisations qui adhèrent au programme de transition trotskiste, qui est révolutionnaire en théorie (à défaut d’être une théorie révolutionnaire) et réformiste en pratique, le sont donc d’emblée. Idem pour l’anarchisme ou l’autonomisme. Le spontanéisme — parce qu’il soumet la conscience de classe à la conscience spontanée des masses — et l’économisme — parce qu’il soumet la lutte politique à la lutte économique — sont des tactiques réformistes qui nient la stratégie de la dictature du prolétariat. La nécessité de la dictature du prolétariat, c’est la nécessité de la prise du pouvoir politique par une classe consciente d’elle-même (animée par l’idéologie communiste). La lutte politique consciente (communiste) n’est ni spontanée ni créée spontanément par la lutte économique. La nécessité de la dictature du prolétariat est aussi la nécessité de la lutte politique consciente dans les masses : la conscientisation des luttes spontanées, et la politisation des luttes économiques.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est défendre le sens de celle-ci contre toutes celles et ceux qui cherchent à le vider ! « Dictature du prolétariat » signifie la dictature, c’est-à-dire l’exercice exclusif du pouvoir politique, du prolétariat, c’est-à-dire pour l’intérêt exclusif de cette classe. La dictature du prolétariat est un suprématisme de classe. La classe en question n’est pas n’importe laquelle, c’est la seule qui peut réaliser le communisme. Nous devons assumer que la classe ouvrière a besoin d’une dictature pour imposer ses intérêts sur toutes les autres classes, y compris le reste des masses populaires.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est renoncer à tous les fantasmes démocratistes, selon lesquels la démocratie serait une fin en soi. Les dictatures du prolétariat ont historiquement été plus démocratiques que les dictatures bourgeoises (même en ne considérant que leur métropole, sans leurs colonies !). Ceci dit, il est vain de projeter sur elles les utopies de démocratie directe — qui ne sont ni possibles ni souhaitables. L’objectif de la dictature du prolétariat n’est pas la démocratie, pas plus que la dictature. Elle est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des ouvriers, tout comme la dictature bourgeoise est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des capitalistes. L’objectif de la dictature du prolétariat, c’est l’intérêt de classe historique du prolétariat, le communisme : la dialectique entre dictature et démocratie, sous la dictature du prolétariat, n’existe que comme moyen à cette fin. La dictature du prolétariat est démocratique, elle a besoin d’être démocratique, mais elle ne trouve pas sa valeur politique dans sa qualité démocratique, pas plus que dans sa qualité dictatoriale.

    La dictature du prolétariat, si elle ne peut pas exister sans la plus complète démocratie prolétarienne, ne peut pas être une démocratie bourgeoise sans la bourgeoisie (comme l’État prolétarien n’est pas un État bourgeois sans la bourgeoisie). La république prolétarienne n’est pas une république bourgeoise « perfectionnée », qui aurait été délivrée du crétinisme parlementaire. Certes, la dictature du prolétariat est délivrée du crétinisme parlementaire, mais elle n’est pas alors un régime parlementaire guéri de son crétinisme ! La démocratie prolétarienne n’est pas le remède miracle aux problèmes de la démocratie sous le capitalisme, c’est le dépassement des problèmes de la démocratie bourgeoise. Cette négation n’est pas mécanique, mais dialectique : la démocratie prolétarienne est la solution aux problèmes de la démocratie bourgeoise, parce que ces problèmes ne se posent alors plus ! Voilà pourquoi il est vain de projeter sur la dictature du prolétariat ses espérances relatives aux frustrations de la démocratie représentative bourgeoise. Évidemment, d’autres problèmes se posent alors, mais ceux-ci ne peuvent pas être résolus par la panacée universelle d’une démocratie plus directe ou représentative, donc plus « parfaite », « idéale », « achevée ». Le démocratisme n’est pas plus la solution aux problèmes politiques de la lutte des classes sous le capitalisme que sous la transition socialiste. La dictature du prolétariat n’est pas la démocratie représentative bourgeoise, mais elle n’est pas non plus la démocratie directe bourgeoise. L’Histoire enseigne que les problèmes de la lutte des classes ne se résolvent que par la lutte de classe. Ne l’oublions jamais.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la découvrir comme elle est, c’est-à-dire comme l’Histoire l’accouche, pas comme elle devrait être dans l’imagination des rêveurs et dans les discours des hypocrites. L’accepter, c’est l’accepter comme elle est, c’est-à-dire en tant que produit violent de la lutte des classes violente. En face de la Commune de Paris, Marx et Engels ont révisé leur théorie. Nous pensons qu’en face des expériences socialistes du XXe siècle, les communistes doivent la réviser de même. La théorie juste se trouve dans la pratique réelle : c’est dans la pratique de la dictature du prolétariat que nous devons trouver la théorie de la dictature du prolétariat. Tout comme Marx et Engels ont étudié la Commune de Paris pour comprendre sa défaite, et ainsi proposer une stratégie supérieure au prolétariat, nous devons étudier l’URSS et la Chine populaire — entre autres. La méthode scientifique découvre les lois objectives dans le réel, elle se corrige dans le réel — ce n’est pas le réel qui doit se « corriger » selon nos croyances subjectives. Pour transformer le réel, il faut d’abord le comprendre comme il est. Les expériences historiques qui n’ont pas retenu les leçons de la Commune ont connu le même destin. Elles n’ont pas compris cette expérience, donc elles l’ont reproduites. Les expériences historiques qui ne retiendront pas les leçons de l’URSS et de la Chine populaire connaîtront le même destin.

    Pour toutes ces raisons, nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    7 ans plus tard, le fond politique de ce document est toujours celui de notre organisation.

    Cependant, nous voulons profiter de cette réédition pour y apporter des corrections et des précisions.

    Nous pouvons regretter une insuffisante clarification de la différence entre la dictature démocratique du peuple et la dictature du prolétariat, c’est-à-dire entre l’étape démocratique-populaire et l’étape communiste-prolétarienne de la révolution communiste continue par étape. Cependant, nous considérons que cette confusion ne gêne pas la compréhension d’ensemble de ce document, et laisse intact son fond politique.

    Nous rassemblons l’ensemble des stratégies d’alliance démocratique du prolétariat avec d’autres classes non prolétariennes sous le terme « dictature démocratique du peuple ». Cette dernière a été théorisée par Lénine dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905) pour réaliser la révolution démocratique dans l’Empire russe, où les féodaux dominaient toujours mais où la bourgeoisie était déjà devenue impérialiste, donc réactionnaire. Selon Lénine, la réalisation des tâches historiques bourgeoises échoyait donc au prolétariat allié avec les masses populaires, principalement les paysans encore soumis à un régime semi-féodal. C’est selon cette stratégie que Lénine a formulé les Thèses d’avril (1917) puis les mots d’ordre qui animèrent Octobre 1917. Depuis, la stratégie de Lénine dans la révolution démocratique a fameusement été déclinée. Staline et Dimitrov ont établi la stratégie du front populaire antifasciste et de la démocratie populaire, dans la révolution démocratique contre le fascisme.1 Mao a établi la stratégie du front uni démocratique et de la nouvelle démocratie, dans la révolution démocratique contre le colonialisme et le semi-colonialisme semi-féodalisme.2

    L’expérience historique nous enseigne que les révolutions communistes possèdent toujours un aspect démocratique et que le prolétariat prend toujours le pouvoir allié avec les masses populaires — les classes dominées non prolétariennes. Ainsi, ce qui est affirmé au sujet de la dictature démocratique du peuple n’est pas faux au sujet de la dictature du prolétariat, même si la première n’est pas la seconde. Sous la dictature démocratique du peuple comme sous la dictature du prolétariat, le prolétariat n’a pas d’emblée l’exclusivité du pouvoir politique, mais les classes non prolétariennes doivent perdre progressivement leur pouvoir politique. Aucune dictature du prolétariat ne peut tout de suite être une dictature intégrale sur toutes les autres classes (la bourgeoisie comme les masses populaires). L’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique est progressivement conquise. Il y a toujours une transition du partage populaire du pouvoir politique vers l’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique. Ceci dit, il n’est jamais superflu de rappeler que le prolétariat, s’il doit toujours d’abord partager le pouvoir, doit toujours le contrôler, c’est-à-dire être hégémonique. De la dictature démocratique du peuple jusqu’à la dictature intégrale du prolétariat, le prolétariat dirige.

    La Commune de Paris, que Marx et Engels qualifièrent de première dictature du prolétariat de l’Histoire, est selon nous un exemple de ce que nous décrivons ci-dessus.

    « Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n’était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l’Assemblée nationale réactionnaire (les “ruraux”, les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du Second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l’Internationale.

    Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu’au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s’en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu’ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c’est-à-dire pour l’émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.

    Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l’autre moitié étant investie par l’armée allemande).

    Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s’emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d’aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l’insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.

    Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n’avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n’avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n’y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse… »3

    À côté du prolétariat, les masses populaires (la petite-bourgeoisie) exerçaient aussi le pouvoir. Les élus petits-bourgeois (boutiquiers, avocats, etc.) étaient « des représentants reconnus des ouvriers »4. L’importance des courants proudhoniens doit être expliquée par une arriération idéologique du prolétariat, mais aussi par une influence de classe petite-bourgeoise sur celui-ci.

    À côté des tâches communistes, le prolétariat a réalisé des tâches démocratiques : « des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait négligées par pure lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvrière une base indispensable »5, c’est-à-dire les tâches révolutionnaires bourgeoises abandonnées par la bourgeoisie.

    De plus, les causes de la défaite de la Commune de Paris doivent être trouvées dans son échec à s’allier avec les masses populaires françaises, c’est-à-dire à les extraire de la direction de la bourgeoisie réactionnaire (isoler celle-ci).

    Selon Lénine :

    « [C]e qui mérite une attention particulière, c’est cette remarque très profonde de Marx que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l’État est “la condition première de toute révolution véritablement populaire”. Cette notion de révolution “populaire” paraît surprenante dans la bouche de Marx : et, en Russie, les adeptes de Plékhanov ainsi que les mencheviques, ces disciples de Strouvé qui désirent passer pour des marxistes, seraient bien capables de qualifier son expression de “lapsus”. Ils ont réduit le marxisme à une doctrine si platement libérale que, en dehors de l’antithèse : révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, rien n’existe pour eux ; encore conçoivent-ils cette antithèse d’une manière on ne peut plus scolastique.

    Si l’on prend, à titre d’exemple, les révolutions du XXe siècle, force sera de reconnaître que, de toute évidence, les révolutions portugaise et turque sont bourgeoises. Mais ni l’une, ni l’autre ne sont “populaires”, puisque la masse du peuple, son immense majorité, n’intervient d’une façon visible, active, autonome, avec ses revendications économiques et politiques propres, ni dans l’une, ni dans l’autre de ces révolutions. Par contre, la révolution bourgeoise russe de 1905-1907, sans avoir remporté des succès aussi “éclatants” que ceux qui échurent de temps à autre aux révolutions portugaise et turque, a été sans conteste une révolution “véritablement populaire”. Car la masse du peuple, sa majorité, ses couches sociales “inférieures” les plus profondes, accablées par le joug et l’exploitation, se sont soulevées spontanément et ont laissé sur toute la marche de la révolution l’empreinte de leurs revendications, de leurs tentatives de construire à leur manière une société nouvelle à la place de l’ancienne en cours de destruction.

    En 1871, le prolétariat ne formait la majorité du peuple dans aucun pays du continent européen. La révolution ne pouvait être “populaire” et entraîner véritablement la majorité dans le mouvement qu’en englobant et le prolétariat et la paysannerie. Le “peuple” était justement formé de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le fait que la “machine bureaucratique et militaire de l’État” les opprime, les écrase, les exploite. Briser cette machine, la démolir, tel est véritablement l’intérêt du “peuple”, de sa majorité, des ouvriers et de la majorité des paysans ; telle est la “condition première” de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires ; et sans cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation socialiste possible.

    C’est vers cette alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n’atteignit pas son but pour diverses raisons d’ordre intérieur et extérieur.

    Ainsi donc, en parlant d’une “révolution véritablement populaire”, et sans oublier le moins du monde les traits particuliers de la petite bourgeoisie (dont il a beaucoup et souvent parlé), Marx tenait compte avec la plus grande rigueur des véritables rapports de classes dans la plupart des États continentaux d’Europe en 1871. D’autre part, il constatait que la “démolition” de la machine de l’État est dictée par les intérêts des ouvriers et des paysans, qu’elle les unit et leur assigne une tâche commune : la suppression de ce “parasite” et son remplacement par quelque chose de nouveau. »6

    La stratégie de l’alliance du prolétariat avec les masses populaires n’est pas la négation de la dictature du prolétariat, sa substitution, mais sa condition. La Commune de Paris, dont les tâches historiques étaient principalement prolétariennes, démontre que l’alliance populaire n’est pas circonscrite aux tâches historiques bourgeoises (que ce soit celles des révolutions bourgeoises classiques de l’époque du capitalisme ascendant ou des révolutions démocratiques nouvelles de l’époque impérialiste). L’alliance du prolétariat avec toutes les classes dominées est une stratégie universelle pour la réalisation de la dictature du prolétariat, dans les pays où existent des tâches bourgeoises principales (coloniaux, semi-coloniaux semi-féodaux ou fascistes) comme dans ceux où il n’y en a pas. Cela fait partie des enseignements universels de la Commune, tels que mis en évidence par Marx puis Lénine.

    Cependant, si la stratégie d’alliance est une nécessité, la direction politique de celle-ci par le prolétariat pour les tâches historiques prolétariennes en est une aussi. Ce qu’a aussi démontré la Commune de Paris, c’est que le prolétariat doit défendre, dans son alliance, son autonomie et son hégémonie politique de classe. Le prolétariat doit avoir des alliés pour prendre le pouvoir et établir sa dictature, mais ce faisant, il ne doit compromettre ni sa prise du pouvoir ni l’établissement de sa dictature. Si le prolétariat perd son autonomie et son hégémonie politique de classe, alors ce n’est plus son alliance qui le sert, mais lui qui sert son alliance ; ce ne sont plus les classes dominées qui sont ralliées à la dictature du prolétariat, mais le prolétariat qui est rallié à la dictature bourgeoise. Évidemment, l’autonomie et l’hégémonie politique ne sont jamais garanties dans une alliance, ce sont des luttes qui doivent être menées.

    « En se soulevant contre l’ancien régime, le prolétariat a assumé deux tâches, l’une nationale et l’autre de classe : la libération de la France de l’invasion allemande et l’émancipation socialiste des travailleurs du capitalisme. Cette union des deux tâches constitue une caractéristique unique de la Commune.

    La bourgeoisie avait formé un “gouvernement de défense nationale” et le prolétariat devait lutter pour l’indépendance nationale sous sa direction. En réalité, il s’agissait d’un gouvernement de “trahison nationale” qui se donnait pour mission de combattre le prolétariat parisien. Mais le prolétariat, aveuglé par les illusions patriotiques, ne l’a pas perçu. L’idée patriotique a son origine dans la Grande Révolution du XVIIIe siècle ; elle a influencé l’esprit des socialistes de la Commune ; et Blanqui, par exemple, révolutionnaire sansaucundoute et ardent partisan du socialisme, n’a pas trouvé de meilleur titre pour son journal que le cri bourgeois : “La patrie est en danger !”

    Combiner des tâches contradictoires — le patriotisme et le socialisme — fut l’erreur fatale des socialistes français. Dans le Manifeste de l’Internationale, publié en septembre 1870, Marx avait mis en garde le prolétariat français contre la tentation de se laisser égarer par une fausse idée nationale ; avec la Grande Révolution, les antagonismes de classe s’étaient aiguisés, et alors qu’à l’époque la lutte contre toute la réaction européenne unissait toute la nation révolutionnaire, désormais le prolétariat ne pouvait plus combiner ses intérêts avec les intérêts des autres classes qui lui étaient hostiles ; que la bourgeoisie porte la responsabilité de l’humiliation nationale — la tâche du prolétariat était de lutter pour l’émancipation socialiste du travail du joug de la bourgeoisie.

    Et en effet, la véritable nature du “patriotisme” bourgeois n’a pas tardé à se révéler. Après avoir conclu une paix ignominieuse avec les Prussiens, le gouvernement de Versailles s’est attelé à sa tâche immédiate : il a lancé une attaque pour arracher des mains du prolétariat parisien les armes qui le terrifiaient. Les ouvriers répliquent en proclamant la Commune et la guerre civile.

    […]

    [D]eux erreurs ont détruit les fruits de cette splendide victoire. Le prolétariat s’est arrêté à mi-chemin : au lieu de se mettre à “exproprier les expropriateurs”, il s’est laissé égarer par les rêves d’établir une justice supérieure dans le pays uni par une tâche nationale commune ; des institutions comme les banques, par exemple, n’ont pas été reprises, et les théories proudhonistes sur le “juste échange”, etc. ont encore prévalu chez les socialistes. La seconde erreur fut une magnanimité excessive de la part du prolétariat : au lieu de détruire ses ennemis, il chercha à exercer sur eux une influence morale ; il sous-estima la signification des opérations militaires directes dans la guerre civile, et au lieu de lancer contre Versailles une offensive résolue qui aurait couronné sa victoire à Paris, il s’attarda et donna au gouvernement de Versailles le temps de rassembler les forces obscures et de se préparer à la semaine de mai baignée de sang. »7

    Selon Lénine, l’erreur capitale des communards et communardes est d’avoir subordonné les tâches prolétariennes principales aux tâches démocratiques secondaires, et d’avoir ainsi tenté de s’allier avec la bourgeoisie. Or, en face des tâches prolétariennes, la bourgeoisie est devenue réactionnaire et a elle-même subordonné ses tâches démocratiques à l’écrasement du prolétariat révolutionnaire. Dans la France de 1871, les tâches prolétariennes étaient principales et la bourgeoisie ne pouvait donc pas être une alliée. Dans cette situation, la direction politique du prolétariat a failli. Du point de vue subjectif, ce qui a manqué aux communards et communardes était une conscience claire de la nécessité de la dictature du prolétariat — autant pour comprendre leurs tâches historiques que leurs impératifs politiques (la guerre civile).

    Pour le prolétariat, toute stratégie d’alliance est possible, tant que celle-ci ne nie pas la dictature du prolétariat ! Chaque situation concrète rend nécessaire une certaine alliance de classe, mais le prolétariat doit en toute situation lutter pour diriger celle-ci. Cela implique d’isoler et de neutraliser la direction politique des classes alliées du prolétariat, pour leur substituer la direction de ces dernières, c’est-à-dire de supprimer leur autonomie et de confisquer leur hégémonie politique de classe. Ainsi, dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux ou dans les pays fascistes, l’alliance avec la bourgeoisie respectivement nationale ou progressiste signifie la direction politique prolétarienne de celle-ci, d’une part, et l’isolement et la neutralisation de la direction politique bourgeoise par la direction politique prolétarienne, d’autre part.

    Par exemple, en Chine populaire, il y a eu ainsi une révolution continue depuis le « bloc des 4 classes » avec la bourgeoisie nationale de la nouvelle démocratie, jusqu’à la dictature intégrale sur la bourgeoisie de la Révolution culturelle. Idem en Russie. La révolution d’Octobre a achevé la révolution démocratique, puis a débuté la révolution communiste. La fin de la révolution démocratique n’a pas été la fin de l’alliance ouvrière-paysanne (pourtant une alliance démocratique). Le pouvoir des soviets était un pouvoir « ouvrier-paysan », les soviets ne représentaient pas que les ouvriers, mais l’ensemble des masses populaires de l’Empire russe. « La paix, la terre et le pain » et « Tout le pouvoir aux soviets ! » n’étaient pas des mots d’ordre communistes-prolétariens, mais des mots d’ordre démocratiques-populaires ! Pourtant, ce sont avec ceux-ci que la révolution communiste d’Octobre a été menée et que la dictature du prolétariat soviétique a été instaurée.

    Nous devons combattre la déviation lassallienne chez les communistes, qui nie tout rôle progressiste aux classes non prolétariennes, et rejettent ainsi toute stratégie d’alliance du prolétariat avec les classes dominées.

    « “— L’affranchissement du travail doit être l’œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes NE forment QU’UNE MASSE RÉACTIONNAIRE.”

    […]

    [U]ne citation lassallienne de la plus belle eau “la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire”.

    Dans le Manifeste communiste, il est dit : “De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.”

    La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, — en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, — vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes [la petite bourgeoisie et les paysans] résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire.

    D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que “les classes moyennes… sont révolutionnaires… en considération de leur passage imminent au prolétariat”.

    De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux “une même masse réactionnaire” en face de la classe ouvrière.

    Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : “Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire” ?

    Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l’auteur. S’il le falsifiait aussi grossièrement, ce n’était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. »8

    Dans la contradiction entre le populaire et le prolétarien, le prolétarien est principal (c’est l’aspect « nouveau »), mais dans la résolution de cette contradiction, l’aspect secondaire populaire devient temporairement principal — d’où la nécessité de la réalisation des tâches démocratiques. Là où les tâches démocratiques sont principales (comme dans les pays fascistes, coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux), c’est la démocratie populaire (et le front populaire) ou la nouvelle démocratie (et le front uni démocratique) ; là où les tâches démocratiques sont secondaires (comme dans les pays capitalistes impérialistes), nous pensons que c’est l’alliance populaire. Dans le premier cas, la révolution communiste est continue par étape (avec une première phase de révolution démocratique), dans le second cas, la révolution communiste est simple (avec une seule phase). Mais même là où le pouvoir révolutionnaire doit être directement une dictature du prolétariat, celle-ci aura des aspects de dictature démocratique du peuple.

    Il est important de ne pas négliger que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas exclusivement communiste et prolétarienne. Mais il est important de bien retenir que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas principalement démocratique et populaire, comme dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux où la stratégie de la guerre populaire prolongée s’applique, mais principalement communiste et prolétarienne.

    Dans ce document, nous citions la stratégie de la guerre populaire prolongée comme « théorie qui synthétise les apports de la lutte révolutionnaire dans toute l’Histoire. » Nous le pensons toujours. Cependant, il convient de distinguer le particulier du général, c’est-à-dire ce qui dans cette théorie est particulier à la révolution de nouvelle démocratie dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, et ce qui est universel à la guerre révolutionnaire du prolétariat à l’époque du capitalisme impérialiste.

    À ce titre, nous écrivions que la révolution communiste en France devrait traverser « grossièrement, trois étapes » : la défensive, l’équilibre et l’offensive stratégique. Nous ne pensons pas que ces trois étapes, qui s’appliquent dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, se transposent tels quels dans un pays comme la France (elles ne doivent pas être prises au pied de la lettre). En revanche, ce qu’il faut retenir, c’est que l’expérience historique nous enseigne que la conquête du pouvoir politique est longue. Idem, elle est la conquête d’un territoire par une guerre de mouvement qui engage toutes les masses populaires ! Par exemple, dans l’Empire russe, le pouvoir a été conquis par 3 ans de guerre civile, et la révolution prolétarienne a été gagnée par les masses populaires (l’alliance ouvrière-paysanne). Nous ne savons pas encore quelles seront les étapes de la conquête du pouvoir dans un pays capitaliste et impérialiste comme le nôtre. Cependant, nous savons déjà que celle-ci ne sera pas un coup de force décisif mené uniquement par le prolétariat, mais une lutte armée prolongée à la tête d’une alliance populaire.

    Si la guerre populaire prolongée reste une stratégie de révolution démocratique restreinte aux pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, les enseignements politiques et militaires de la guerre populaire prolongée, eux, ne s’y restreignent pas ! Nous sommes toujours convaincus que les travaux de Mao sur la guerre populaire prolongée sont un trésor théorique où trouver des réponses universelles sur la stratégie politique et militaire de prise du pouvoir du prolétariat. L’œuvre conséquente de T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire (2004), récemment publiée par Foreign Languages Press dans une version enrichie (2024), nous apparaît comme une ressource de premier ordre dans cette entreprise, et vient confirmer notre conviction initiale. Une théorie créée pour un problème particulier n’est jamais qu’une théorie particulière. Si la perspective de la création de bases rouges qui encercleraient les villes, où s’exercerait le double pouvoir populaire et par lesquelles se construiraient le Parti, l’armée et le front uni, nous paraît plus qu’improbable en France, la perspective d’une insurrection urbaine « de type léniniste » ne nous paraît pas moins improbable.

    Une chose est sûre, la question militaire n’a pas de réponse simple, toute faite, absolument universelle et définitive ! Dans les pays impérialistes, au XXIsiècle, c’est à nous de lui trouver une réponse.

    Les premières révolutions prolétariennes de l’Histoire furent toutes entraînées par la guerre, et dans ce contexte purent toute s’appuyer sur les masses en armes : le rôle de la Garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871 est là encore l’exemple type que reproduisirent la révolution d’Octobre 1917 et de Novembre 1918 (dont la révolte spartakiste de Berlin), et la République des conseils de Bavière et de Hongrie de 1919, qui furent initiées par des soldats. Cependant, 1 siècle plus tard, force est de constater que le cas russe est le seul exemple réussi de prise du pouvoir appuyée par des masses de soldats conscrits mutinés. Après le lendemain de la 1re Guerre mondiale, ce type d’opportunité révolutionnaire ne se reproduisit plus.

    De plus, la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923 a connu une impasse cuisante : l’insurrection de janvier 1918 en Finlande ; le bienno rosso (les « deux années rouges ») de 1919-1920 en Italie ; le mouvement des soviets de 1919-1923 en Irlande ; le soulèvement de la Ruhr de 1920, la Märzaktion de 1921 et la tentative d’insurrection d’Octobre 1923 en Allemagne ; et l’insurrection du 23 septembre 1923 en Bulgarie. Cela démontre, d’une part, que faire reposer l’action révolutionnaire sur la mobilisation de soldats conscrits mutinés signifie se condamner à l’inaction en leur absence, et d’autre part, qu’une organisation qui ne s’est pas préparée militairement, politiquement, théoriquement et idéologiquement à la lutte armée ne peut pas l’improviser.

    Ultérieurement, la défaite du Frente popular en 1939 et la capitulation du Parti communiste français en 1945 (rendre les armes et participer au gouvernement bourgeois) sont d’autres démonstrations que la question militaire est une question politique, théorique et idéologique qui ne se limite pas à une question organisationnelle ou technique : le problème de l’armée révolutionnaire, ce n’est pas simplement de trouver des armes et des militants pour les manier. Les problèmes de la lutte armée sont contenus dans les problèmes de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire. Une armée sans état-major préparé politiquement, théoriquement et idéologiquement n’est rien. La guerre révolutionnaire a besoin d’une stratégie qui n’oublie ni le politique ni le militaire, et d’une direction (un état-major) pour appliquer celle-ci. Pour les révolutionnaires, le politique est toujours politico-militaire. Le Parti communiste, parce qu’il doit être un centre politique, doit aussi être un centre militaire.

    Depuis l’épuisement de la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923, il apparaît que la quasi-totalité des situations révolutionnaires fut des situations où les tâches bourgeoises étaient principales, et ce même dans les pays impérialistes. C’est le cas de la guerre d’Espagne de 1936-1939 et de la libération nationale de la France de 1944-1945, qui furent antifascistes.

    Également, il apparaît que la totalité des victoires révolutionnaires prolétariennes de l’Histoire (prendre et conserver le pouvoir) fut des révolutions communistes continues par étape, c’est-à-dire avec une étape démocratique (où les tâches bourgeoises étaient principales). À ce titre, c’est l’URSS qui apparaît comme la norme historique, et la Commune de Paris comme l’exception. Par exemple, la révolution de démocratie populaire en Albanie et en Yougoslavie (la libération nationale de l’occupation fasciste italienne et allemande en 1944-1945), la révolution de nouvelle démocratie en Chine (la libération nationale de l’occupation colonialiste japonaise en 1945) et au Vietnam (la libération nationale de l’occupation colonialiste française puis américaine en 1946-1976), ou encore la Révolution cubaine. Toutes ces révolutions furent antifascistes ou anticoloniales et antiféodales, c’est-à-dire démocratiques, et sous la direction du prolétariat.

    Nous n’affirmons pas que les révolutions communistes simples, c’est-à-dire sans étape démocratique (où les tâches prolétariennes sont principales), sont circonscrites à l’époque révolue du capitalisme ascendant et de l’impérialisme naissant (lorsque les conditions objectives étaient encore révolutionnaires dans les pays impérialistes). Cependant, selon l’expérience historique, celles-ci sont minoritaires.

    Nous n’affirmons pas non plus que les situations révolutionnaires appuyées par des masses de soldats conscrits mutinés sont désormais impossibles. Cependant, selon l’expérience historique, les communistes ne peuvent pas laisser reposer leur stratégie sur celles-ci. Premièrement parce que ces opportunités sont rares, et deuxièmement parce qu’elles ne peuvent pas compenser ou substituer le manque de préparation politico-militaire, c’est-à-dire lorsque la question militaire n’est pas posée en même temps que la question politique de la prise du pouvoir.

    Pour conclure, nous devons revenir sur une affirmation concernant les Grandes Purges soviétiques de 1937. Nous écrivions :

    « Le seul véritable reproche qui peut être fait à cette campagne fut son caractère dirigé du haut vers le bas et institué d’une manière bureaucratique. Les masses soviétiques ont observé l’opération d’épuration, sans en être réellement actrices. »

    Grâce aux travaux historiques de J. Arch Getty et de D. Priestland, nous savons aujourd’hui que cette affirmation est fausse. Les Grandes Purges ont été une véritable campagne de mobilisation populaire menée par la direction soviétique. Dans celle-ci, les masses ont non seulement eu une participation active, mais elles ont été des actrices autonomes de l’État soviétique. Il s’est pratiqué ce que Getty a baptisé « l’absolutisme populaire ».

    Il est vrai que l’aspect bureaucratique du Grand Tournant ou des Grandes Purges était beaucoup plus important que dans les politiques de mobilisation qui se sont pratiquées en Chine maoïste : Grand Bond en avant, Cent Fleurs et Grande Révolution culturelle prolétarienne, pour ne citer que les plus importantes. Cependant, les masses soviétiques ont à plusieurs reprises dépassé le rôle que la direction soviétique leur attribuait, elles ne s’y sont pas restreintes. Le mouvement stakhanoviste, qui provenait des masses et était porté par les masses, est le meilleur exemple. Il ne faut pas voir seulement ce que la direction soviétique déclarait sans voir ce que les masses soviétiques faisaient indépendamment de celle-ci.

    Les Grandes Purges et la Grande Révolution culturelle prolétarienne sont des expériences historiques qui partagent beaucoup plus de similitudes que ce qu’il a été cru par les maoïstes jusqu’à récemment. Surestimer la rupture entre l’URSS et la Chine populaire, entre Staline et Mao, et sous-estimer leur continuité est une erreur héritée de l’historiographie maoïste classique9. Cette erreur était très compréhensible avant les années 80, quand l’historiographie totalitaire dominait l’histoire bourgeoise de l’URSS, mais elle n’est plus tolérable aujourd’hui. Nous devons intégrer les productions historiques bourgeoises sur l’URSS pour dépasser les historiographies communistes (dont maoïste) dans une historiographie communiste supérieure.

    1 Cf. G. Dimitrov, L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme, 1935 ; La lutte pour la paix, 1935 ; et La démocratie populaire, 1948.

    2 Cf. Mao Z., De la nouvelle démocratie, 1940.

    3 V. I. Lénine, À la mémoire de la Commune, 1911.

    4 F. Engels, Introduction à La guerre civile en France, 1891.

    5 Ibidem.

    6 V. I. Lénine, « Chapitre III : l’État et la révolution. L’expérience de la Commune de Paris (1871). Analyse de Marx », L’État et la révolution, 1917.

    7 V. I. Lénine, Leçons de la Commune, 1908.

    8 K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.

    9 Par exemple, À propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1956) et Encore une fois à propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1957) publié par le Renmin Ribao.

  • Pourquoi ne sommes-nous pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ?

    Il n’est pas un secret que notre organisation est proche des conceptions et des principes organisationnels marxistes-léninistes-maoïstes.1 Pourquoi, alors, Unité communiste n’est-elle pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ? Et surtout, pourquoi ne peut-elle pas l’être ?

    Nous donnons une réponse à cette question dans Sur Unité communiste (2023), et nous la développons dans « 2020-2024, continuité et rupture » (2024). La lecture de cette très brève réponse à cette très complexe question ne peut pas remplacer celle des deux documents cités ci-dessus, mais nous voulons ici en donner un résumé.

    Nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste aurait un sens performatif (exprimer notre adhésion collective à ce courant), mais il n’aurait pas de sens pratique et théorique : notre pratique ne serait pas pour autant réellement marxiste-léniniste-maoïste, et pas de théorie sans pratique.

    Dans la stratégie et la tactique de notre groupe, nous revendiquer ou ne pas nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste n’impliquerait aucune transformation concrète, donc, premièrement, nous ne pouvons pas être réellement marxiste-léniniste-maoïste (indifféremment de notre volonté), et deuxièmement, nous n’avons aucun moyen de vérifier notre compréhension du marxisme-léninisme-maoïsme et de vérifier le marxisme-léninisme-maoïsme lui-même.

    Le marxisme-léninisme-maoïsme est un guide pour l’action, qui se vérifie et se corrige dans l’action. Or, étant donné l’immaturité de notre groupe (son faible niveau qualitatif), le marxisme-léninisme-maoïsme peut exister en mot (dans la forme) mais il ne peut pas exister en action (dans le fond).

    Il n’y aurait aucun sens à nous revendiquer du marxisme-léninisme-maoïsme sans pouvoir l’appliquer dans la pratique, et donc sans réellement le comprendre dans la théorie.

    Notre pratique tend vers une pratique marxiste-léniniste-maoïste, mais elle ne l’est pas : notre pratique n’est pas assez développée pour être spécifiquement marxiste-léniniste-maoïste, elle reste trop simple et trop générale. Or, se revendiquer d’une théorie sans l’appliquer n’a aucun sens, car il est impossible de comprendre réellement sans comprendre en pratique.

    • La qualité dépend de la quantité : pour que notre pratique puisse qualitativement être marxiste-léniniste-maoïste, il faut une accumulation quantitative que nous n’avons pas.
    • La théorie dépend de la pratique : la compréhension du monde ne peut pas « sauter au-dessus » de la transformation du monde.

    Pour ne pas être idéaliste, le niveau qualitatif de la théorie à laquelle nous prétendons doit correspondre au niveau qualitatif de la pratique que nous faisons.

    En bref, car nous prenons au sérieux le marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne sommes pas une secte marxiste-léniniste-maoïste, et nous ne pouvons pas nous permettre de l’être.

    Répétons-le : la ligne juste est la prérogative et le prérequis du Parti, auquel seul un parti peut potentiellement prétendre. Ce principe est objectif.

    Prétendre être marxiste-léniniste-maoïste, étant donné le stade actuel (sectaire) de notre évolution, c’est-à-dire considérant le degré de développement de notre pratique, serait avoir une compréhension gravement superficielle de ce qu’est la théorie révolutionnaire et de sa relation avec la pratique révolutionnaire.

    Nous défendons que la ligne révolutionnaire juste ne se découvre jamais aux détours d’un livre ou d’un autre, mais dans la lutte de classe avancée, c’est-à-dire dans la pratique révolutionnaire. Cette découverte n’est pas seulement la vérification d’une ligne théorique et idéologique, mais aussi sa compréhension réelle dans la pratique qui lui donne vie. De plus, la ligne révolutionnaire juste ne préexiste pas sa découverte et sa vérification, parce qu’elle est toujours relative à une situation concrète particulière. La ligne révolutionnaire juste est découverte et vérifiée en étant comprise dans la pratique, et elle n’existe pas avant d’être découverte et vérifiée.

    Pour être marxiste-léniniste-maoïste, il faut savoir ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme et ce qu’il n’est pas, et donc comment l’appliquer dans chaque situation concrète. Or, appliquer le marxisme-léninisme-maoïsme à notre situation concrète, c’est autant le découvrir et le définir.

    Nous ne prétendons pas être marxiste-léniniste-maoïste aussi pour les mêmes raisons que nous ne prétendons pas être le Parti : ces prétentions sans réalités ne nous aident pas à devenir marxiste-léniniste-maoïste et le Parti, mais nous freinent. L’impatience et l’arrogance pseudo-révolutionnaire produisent et reproduisent des styles de travail erronés, érigent des déviations en norme, transforment la science en phraséologie, substituent la performativité identitaire-sectaire à la formation théorico-idéologique, amalgament stratégie et tactique, sapent la dévotion et le sérieux de l’engagement, entretiennent les habitudes amatrices, etc.

    Notre consensus politique — nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation — est fixé parce qu’il est la condition d’une lutte des lignes saine et créative dans notre organisation. Notre consensus théorique et idéologique — le marxisme-léninisme-maoïsme — en est un parce qu’il ne peut pas être (qualitativement) plus qu’un consensus dans l’état (qualitatif) actuel de notre organisation : il ne peut pas être fixé.

    Adhérer à nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation (notre consensus politique) est une condition a priori. Adhérer au marxisme-léninisme-maoïsme (notre consensus théorico-idéologique) est une conclusion a posteriori. Nos militantes et militants se conforment à notre consensus politique, notre consensus théorico-idéologique se conforme à nos militantes et militants. Notre cadre théorico-idéologique évolue dans notre cadre politique, parce que le premier est en construction et que le second est la fondation de cette construction : la liberté théorico-idéologique nécessite la contrainte politique. Voilà pourquoi l’adhésion à notre consensus politique est contraignante et pourquoi l’adhésion à notre consensus théorico-idéologique ne l’est pas — l’un est fixé pour que l’autre évolue.

    Nous sommes une organisation jeune composée de jeunes militantes et militants, notre niveau théorique, politique et idéologique n’est pas marxiste-léniniste-maoïste.

    Pour remplir notre objectif de formation de militantes et militants et de reconstruction de la théorie et de la pratique révolutionnaire, en France, notre priorité immédiate nous parait toujours être de combattre le dogmatisme vide et bruyant : l’adhésion iconographique et hagiographique.

    En l’état, faire de la conclusion d’au moins plusieurs années d’étude et d’action un préalable à l’adhésion à notre groupe ne nous parait pas être la méthode correcte de recrutement ou de lutte de ligne, ni pour la formation communiste ni pour la reconstruction d’une ligne et d’une organisation révolutionnaire.

    Notre qualité, en tant qu’organisation, est principalement la qualité de nos cadres. La théorie et la pratique dépendent des cadres. La compréhension et la transformation du réel sont principalement les problèmes des cadres d’une organisation. Ce sont principalement les cadres, par leur formation et leur travail, qui rendent possible la production théorique et l’application pratique. Dans une organisation, l’aller-retour théorie-pratique se fait principalement par les cadres, à travers elles et eux.

    La qualité d’une théorie et d’une pratique dépend de la qualité de l’organisation qui les produit. La qualité de l’organisation dépend de la qualité des cadres communistes qui la font vivre.

    Unité communiste possède-t-elle des cadres communistes ? Non. Unité communiste est-elle une organisation assez avancée pour produire des cadres communistes ? Non plus. Unité communiste n’a pas une quantité et une qualité suffisantes pour former des militants en quantité et qualité suffisantes pour qu’ils soient des cadres : elle ne forme que des proto-cadres, et elle n’est donc qu’une proto-organisation révolutionnaire qui ne porte qu’une proto-ligne révolutionnaire. Appliquer le qualificatif marxiste-léniniste-maoïste à nos cadres, à notre organisation ou à notre ligne ne serait pas digne de ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme.

    Voilà pourquoi, s’il existe un consensus dans Unité communiste qui évolue autour du marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne pouvons pas faire le saut qualitatif d’« être » marxiste-léniniste-maoïste.

    Cependant, cette humilité en face de la difficulté et de l’importance des tâches relatives à la construction du Parti et à la définition de la ligne juste aujourd’hui en France ne signifie pas qu’Unité communiste serait donc éclectique ou passive devant ces tâches. Notre organisation est construite par le principe d’unité-critique-unité, c’est-à-dire par et pour la lutte des lignes à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation.

    « “Unité critique unité”.

    Plus explicitement, c’est partir du désir d’unité et arriver, en résolvant les contradictions par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle. D’après notre expérience, c’est la méthode correcte pour résoudre les contradictions au sein du peuple. En 1942, nous l’avons utilisée pour résoudre les contradictions qui existaient au sein du Parti communiste entre les dogmatiques et la masse des membres du Parti, entre le dogmatisme et le marxisme.

    Les dogmatiques “de gauche” avaient employé dans la lutte à l’intérieur du Parti la méthode “lutter à outrance, frapper sans merci”.

    C’était une méthode erronée. En critiquant le dogmatisme “de gauche”, nous n’avons pas employé cette vieille méthode ; nous en avons adopté une nouvelle : partir du désir d’unité et arriver, en distinguant le vrai du faux par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle.

    C’est la méthode qui fut employée en 1942 au cours du mouvement de rectification. Quelques années plus tard, lors du VIIe Congrès du Parti communiste chinois tenu en 1945, l’unité de tout le Parti fut réalisée, ce qui permit la grande victoire de la révolution populaire.

    L’essentiel est ici de partir du désir d’unité. Car s’il n’y a pas subjectivement ce désir d’unité, la lutte une fois déclenchée, les choses finissent toujours par se gâter irrémédiablement.

    N’est-ce pas là en revenir au fameux “lutter à outrance, frapper sans merci” ? Et que reste-t-il alors de l’unité du Parti ? C’est justement cette expérience qui nous a conduits à la formule : “Unité critique unité”. »2

    L’unité-critique-unité comme méthode de lutte pour l’unité des communistes dans et en dehors de notre organisation, et la lutte des lignes comme méthode de lutte contre les idées fausses et pour les idées justes, ne sont que deux déclinaisons (formes) de la critique-autocritique comme méthode de lutte contre les déviations en pratique et en théorie, c’est-à-dire la juste résolution des contradictions dans le mouvement communiste. La division et les idées fausses sont les conséquences de déviation, c’est-à-dire d’un manque de formation, d’une théorie et d’une pratique incorrecte, que vient corriger la critique-autocritique dans le mouvement communiste.

    « Dans notre lutte contre le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti, il est deux préceptes que nous ne devons pas perdre de vue : en premier lieu, “tirer la leçon des erreurs passées pour en éviter le retour”, en second lieu, “guérir la maladie pour sauver l’homme”.

    Il est indispensable de dénoncer sans aucune exception les erreurs commises, en dehors de toute considération de personne, de soumettre à une analyse et à une critique scientifiques tout ce qu’il y a eu de négatif dans le passé, afin d’agir à l’avenir avec plus de circonspection et de travailler mieux. Tel est le sens du premier précepte.

    Toutefois, en mettant en évidence les erreurs et en critiquant les défauts, nous poursuivons le même but qu’un médecin : il soigne le malade pour lui sauver la vie et non pour le faire périr.

    Quelqu’un souffre de l’appendicite : le médecin enlève l’appendice et sauve ainsi la vie du patient.

    Si celui qui a commis une erreur ne dissimule pas sa maladie par crainte du traitement et ne persiste pas dans son erreur au point de ne plus pouvoir être guéri, mais manifeste honnêtement, sincèrement, le désir de se soigner, de se corriger, nous nous en réjouirons et nous le guérirons, afin qu’il devienne un bon camarade.

    Cette tâche, nous ne pourrons jamais la remplir avec succès si, cédant à l’impulsion du moment, nous frappons sans merci.

    Pour soigner une maladie idéologique ou politique, il faut se garder de toute brutalité : la seule méthode juste et efficace, c’est de “guérir la maladie pour sauver l’homme”. »3

    De plus, notre organisation, comme toute organisation communiste, ne peut pas transiger sur la critique-autocritique. La critique-autocritique n’est pas une option, une pratique qui pourrait être différée ou modérée dans notre organisation ou dans le mouvement communiste. Limiter la critique-autocritique, c’est limiter la progression politique pratique et théorique de notre organisation et du mouvement communiste.

    « Le slogan de l’autocritique ne doit pas être considéré comme quelque chose de temporaire et d’éphémère. L’autocritique est une méthode spécifique, une méthode bolchevique, pour former les forces du Parti et de la classe ouvrière en général à l’esprit du développement révolutionnaire. Marx lui-même a parlé de l’autocritique comme d’une méthode de renforcement de la révolution prolétarienne. (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851.)En ce qui concerne l’autocritique dans notre Parti, ses débuts remontent à la première apparition du bolchevisme dans notre pays, à sa naissance même en tant que tendance révolutionnaire spécifique dans le mouvement de la classe ouvrière.

    […]

    Par conséquent, les camarades qui pensent que l’autocritique est un phénomène passager, une mode qui est vouée à disparaître rapidement, comme toute mode, ont tout à fait tort. En réalité, l’autocritique est une arme indispensable et permanente dans l’arsenal du bolchevisme, une arme qui est intimement liée à la nature même du bolchevisme, à son esprit révolutionnaire.

    […]

    Il n’y a qu’une seule conclusion : sans autocritique, il ne peut y avoir d’éducation correcte du Parti, de la classe et des masses ; et sans éducation correcte du Parti, de la classe et des masses, il ne peut y avoir de bolchevisme. »4

    L’« unité » de Unité communiste, dans ses moyens et sa fin, est celle pour laquelle luttait Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Staline, Dimitrov, Mao, etc., c’est-à-dire l’unité des révolutionnaires, autour de la ligne révolutionnaire, par la lutte théorique et idéologique.

    « L’unité est une bonne chose et un bon slogan. Mais ce dont la cause des travailleurs a besoin, c’est de l’unité des marxistes, et non de l’unité entre les marxistes et les opposants et déformateurs du marxisme.

    Et nous devons demander à tous ceux qui parlent d’unité : l’unité avec qui ? Avec les liquidateurs ? Si c’est le cas, nous n’avons rien à voir les uns avec les autres.

    Mais s’il s’agit d’une véritable unité marxiste, nous devons le dire : […] nous appelons à l’unité de toutes les forces du marxisme, à l’unité d’en bas, à l’unité dans les activités pratiques.

    Pas de flirt avec les liquidateurs, pas de négociations diplomatiques avec les groupes de démolisseurs du corps social ; concentrez tous vos efforts sur le rassemblement des travailleurs marxistes autour des slogans marxistes, autour de l’ensemble du corps marxiste. Les travailleurs conscients de leur classe considéreront comme un crime toute tentative de leur imposer la volonté des liquidateurs ; ils considéreront également comme un crime la fragmentation des forces des marxistes authentiques.

    Car la base de l’unité, c’est la discipline de classe, la reconnaissance de la volonté de la majorité, l’action concertée dans les rangs de cette majorité et en phase avec elle. Nous ne nous lasserons jamais d’appeler tous les travailleurs à cette unité, à cette discipline et à ces activités concertées. »5

    En conclusion :

    « Nous sommes pour la lutte idéologique positive, car elle est l’arme qui assure l’unité à l’intérieur du Parti et des groupements révolutionnaires dans l’intérêt de notre combat.

    Tout communiste et révolutionnaire doit prendre cette arme en main.

    Le libéralisme, lui, rejette la lutte idéologique et préconise une entente sans principes ; il en résulte un style de travail décadent et philistin qui, dans le Parti et les groupements révolutionnaires, conduit certaines organisations et certains membres à la dégénérescence politique. »6

    Le marxisme, en tant que science et qu’arme de la révolution communiste, est radicalement incompatible avec toutes les formes d’éclectisme.

    L’unité pratique et théorique communiste est une nécessité révolutionnaire, pour la construction du Parti communiste et la victoire de la révolution, d’où le nom de notre organisation : unité communiste ! Nos moyens doivent correspondre à nos fins, donc, l’unité des communistes que nous voulons créer doit correspondre à celle dont la révolution communiste a besoin.

    Pourquoi recherchons-nous l’unité des communistes ? Pour mieux comprendre et transformer le monde, c’est à dire pour faire la révolution. Est-ce que cette unité peut-être atteinte par la conciliation, le compromis, la médiation, la transaction, etc. ? Non.

    L’éclectisme ne fait pas l’union mais la division des communistes, il fractionne le mouvement communiste en autant de désaccords qu’il peut y en avoir. Chaque divergence devient une nouvelle démarcation, car elles ne peuvent pas se confronter et se régler. La seule voie vers l’unité, c’est la résolution des contradictions dans le mouvement communiste, et la seule méthode de résolution des contradictions est la lutte des aspects contraires entre eux : dans le mouvement communiste, la critique-autocritique, l’unité-critique-unité et la lutte des lignes.

    La division du marxisme, c’est la division des marxistes. L’unité des marxistes ne peut être que l’unité du marxisme : l’unité des révolutionnaires, autour de la théorie révolutionnaire. Or l’unité des marxistes et du marxisme (qui n’est qu’une seule et même unité) ne peut être réalisée que par la lutte pour l’unité selon la juste résolution des contradictions entre marxistes et dans le marxisme. Toute tentative d’émousser cette lutte, de l’atténuer, de la calmer, de l’étouffer, etc., pour la reporter ou la neutraliser ne peut réaliser que l’inverse de ses intentions : l’entretenir et l’aggraver. Tout « répit » acheté temporairement se paye à terme par un éclatement plus grand des forces et des idées du marxisme. Cette logique est opportuniste, parce qu’elle est fausse : elle aboutit à l’opposé de son objectif.

    L’unité sans principes ne peut pas se justifier par le principe supérieur d’unité. Pourquoi ? Parce qu’une unité sans principes n’est pas l’unité au prix de grands sacrifices (comme on pourrait naïvement le croire), mais la faillite de l’unité — une chimère ! Le compromis est toujours une nécessité tactique, mais une erreur stratégique. Le principe de l’unité est stratégique, il dirige les principes tactiques, mais il ne doit jamais être dirigé par eux !

    L’éclectisme est en réalité une double condamnation de l’unité : il condamne les moyens de l’unité en interdisant la lutte des marxistes (entre organisations et lignes), et il condamne la fin de l’unité en liquidant le marxisme (l’organisation et la ligne révolutionnaire).

    Par la méthode éclectique, le mouvement communiste reste faible et divisé, il ne s’unit pas et il ne se renforce pas non plus. Le niveau qualitatif du mouvement communiste stagne à un faible niveau de développement, le sectarisme se reproduit et avec lui l’amateurisme pratique et théorique. Les idées fausses ne sont pas éliminées et les idées justes ne sont pas adoptées, les deux subsistent, à l’avantage inévitable des idées fausses (plus nombreuses et plus séduisantes) sur les idées justes. Les idées fausses, ainsi hégémoniques, sapent tout effort révolutionnaire et mènent fatalement les communistes à l’opportunisme. Sans boussole ni phare théoriques et idéologiques, les communistes errent et s’égarent. Si nous ne pouvons pas prétendre avoir une telle boussole ou être un tel phare nous-mêmes, nous savons que sans ceux-ci nous ne sommes rien.

    L’œcuménisme est la négation mécanique des contradictions du mouvement communiste, et non pas leur négation dialectique — leur dépassement vers une synthèse qualitativement supérieure. L’œcuménisme est l’unité et le rassemblement en parole mais la division et la dispersion en fait.

    Unité communiste ne se revendique pas de la « liberté de critique » des révisionnistes, c’est-à-dire de la liberté d’être opportuniste, mais de la lutte scientifique pour les idées justes — les seules idées qui nous importent.

    Unité communiste existe pour œuvrer immédiatement à la construction de la théorie révolutionnaire et à la reconstruction d’une organisation de classe et de combat — légal et illégal — en France pour le XXIe siècle.

    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les individus et les groupes (sectes, appareils, fractions, etc.) dans le mouvement communiste est l’unité-critique-unité, pour l’unité des communistes.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les idées justes et les idées fausses dans le mouvement communiste est la lutte théorique et idéologique, pour la ligne juste.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre nos moyens (la condition sectaire) et nos fins (prendre le pouvoir) dans le mouvement communiste est la formation et la professionnalisation de cadres communistes (l’engagement total et à vie), pour le Parti communiste.

    Formation de (proto-)cadres communistes, principalement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement communiste — la construction de nos forces —, secondairement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement ouvrier — la participation aux luttes spontanées du prolétariat. Ces deux aspects, la lutte et l’organisation politique pour les communistes et pour les masses, sont indissociables dans la formation de militantes et militants révolutionnaires, mais dans notre situation, le premier prime sur le second. Dans notre situation concrète actuelle (l’époque de la condition sectaire), le premier est un impératif stratégique, le second est un impératif tactique.

    L’opportunisme est hégémonique dans le mouvement communiste contemporain en France : le réformisme, le syndicalisme, le spontanéisme (l’économisme, le mouvementisme, l’immédiatisme, l’attentisme, le suivisme, l’étapisme, etc.), le pacifisme (absolu ou déduit du spontanéisme), l’éclectisme et le social-chauvinisme/impérialisme/colonialisme. Aujourd’hui, toute la gauche « révolutionnaire » est conquise à divers degrés par le Programme de transition trotskyste, l’autonomie de classe et le syndicalisme révolutionnaire.

    Il n’y a entre nous et notre destination aucun « raccourci ». Nous ne pouvons progresser hors de la marginalité et de l’impuissance politique qu’en dépassant cette hégémonie opportuniste dans une hégémonie révolutionnaire. Nous ne pouvons dépasser cette hégémonie réformiste qu’en augmentant notre niveau quantitatif et qualitatif d’organisation collective et de formation théorique et pratique.

    Nombreux sont celles et ceux qui veulent intégrer le parti révolutionnaire et faire la révolution. Mais très peu sont celles et ceux qui veulent faire les sacrifices pour construire le parti révolutionnaire et préparer la révolution — sans garanties de succès !

    Nous devons donc représenter une rupture et une alternative réellement révolutionnaire.

    Nous devons donc combattre toutes les formes de l’opportunisme, particulièrement le révisionnisme.

    Nous devons donc élever le niveau général :

    • théorique, la compréhension du monde ;
    • politique, la compréhension et la transformation de la lutte de classe (la théorie et la pratique du combat communiste, légal et illégal) ;
    • et idéologique, l’accord de la pensée et de la sensation (l’intériorisation de la théorie au niveau subjectif le plus profond).

    Nous devons donc extraire les communistes de la lutte de classe réformiste, légale et pacifique.

    Nous devons donc créer des vies révolutionnaires, entièrement dévouées à l’organisation et à la révolution communistes.

    Nous ne sommes pas des cadres, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas le Parti, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas marxistes-léninistes-maoïstes, mais nous essayons de l’être.

    1 Se référer à Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (TKP/ML, 1998), à l’adresse suivante :
    https://bannedthought.net/Turkey/TKP-ML/1990s/ContemporaryMLM-1998.pdf

    2 Mao Z., De la juste solution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    3 Mao Z., Pour un style correct de travail dans le Parti, 1942.

    4 J. V. Staline, Contre la vulgarisation du slogan de l’autocritique, 1928.

    5 V. I. Lénine, Unité, 1914.

    6 Mao Z., Contre le libéralisme, 1937.

  • Notes sur le Parti communiste

    Dans un précédent article, nous avons tenté de démontrer que la participation aux luttes économiques spontanées (c’est-à-dire « naïves », « innées », « irréfléchies » ou « naturelles ») du prolétariat et du peuple n’est pas une tactique révolutionnaire en soi, et ne peut pas être une stratégie révolutionnaire. L’engagement économique et syndical peut être révolutionnaire, s’ils correspondent à une stratégie révolutionnaire plus générale. Cependant, si la plupart des communistes s’accordent sur le besoin d’avoir une telle stratégie, il s’observe deux erreurs fréquentes.

    La première est d’amalgamer la stratégie révolutionnaire et la tactique de la participation aux luttes économiques spontanées, pour les confondre : c’est le cas du trade-unionisme, ou syndicalisme.

    La seconde est de reconnaître la distinction entre la stratégie et la tactique, mais de faire une surestimation unilatérale de l’importance des luttes économiques spontanées dans la stratégie révolutionnaire : c’est le cas du suivisme syndical, ou para-syndicalisme.

    Ces deux erreurs partagent plusieurs points communs.

    La tactique n’est plus définie par la stratégie, mais c’est la stratégie qui se plie aux impératifs tactiques : les syndicats représentent beaucoup d’opportunités tactiques (« aller aux ouvriers », « faire des trucs », etc.), donc la stratégie doit s’y conformer, qu’importe l’utilité réelle de ces opportunités pour la révolution.

    La tactique syndicale est indistinguable d’un militantisme syndical non politique, ce sont l’économisme et le spontanéisme : l’on est satisfait de répéter ce que les syndicats disent déjà, de ne demander que ce que les ouvriers demandent déjà, de participer à leur mouvement spontané, de n’exiger dans la lutte que ce qui est accessible à court terme par des moyens réformistes, de se soumettre à leurs directions réformistes et opportunistes, et de ne pas affirmer sa propre direction révolutionnaire.

    L’éducation et l’organisation politique sont soit strictement relatives au travail de masse et aux syndicats, soit strictement « intellectuelles » : la formation communiste n’est plus une fin que sert l’engagement dans les luttes économiques, mais un moyen à l’engagement économique, c’est la stagnation dans des méthodes d’organisation « artisanales », des méthodes de lutte réformistes, et des méthodes de formation livresque — la formation révolutionnaire est vidée de sa radicalité.

    L’organisation syndicaliste ou para-syndicaliste est ainsi typiquement peu de chose de plus qu’une structure existant dans ou en marge des syndicats et des luttes économiques, doublé d’un club de lecture. Ce qui n’est que « la première école » (les syndicats) devient toute la carrière militante des aspirants révolutionnaires. L’économisme est une capitulation complète devant la spontanéité et le réformisme. Si les luttes économiques spontanées ne sont pas strictement légales, car elles peuvent aussi être para-légales (en marge de la légalité) ou illégales, elles n’en sont pas moins « réformiste dans le fond » et confinés à des niveaux d’organisation « artisanaux ». Les (para-)syndicalistes copient la forme des organisations syndicales (de négociation) au lieu de créer une organisation politique (de combat). Ils se confortent dans une formation intellectuelle qui n’est plus qu’« intellectualiste », car confinée à l’apprentissage d’un catéchisme, qui par sa seule connaissance transformerait l’activité d’un militant syndical en celle d’un militant bolchévique.

    Enfin, la cécité sur la réalité de l’état actuel du mouvement communiste en France, et la confusion des tâches qui incombent au Parti communiste avec les tâches de la construction du Parti communiste.

    C’est sur ce dernier point que nous voulons ici nous étendre. Nous pensons qu’il mérite un effort de clarification.

    Secte, parti ou Parti communiste ?

    Quelle est la différence entre le Parti communiste, un parti communiste et une secte communiste ? Qu’est-ce que cette différence implique dans la stratégie et la tactique révolutionnaire ?

    Le Parti communiste (avec un « P » majuscule), ou ce que Lénine appelle le « parti révolutionnaire », est celui qui est révélé dans la situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Le parti révolutionnaire ne se trouve que dans la révolution, précisément car il se définit comme le parti qui réussit à assumer ses ambitions révolutionnaires. Quelles sont-elles ?

    D’abord, une direction hégémonique dans la classe ouvrière et les masses populaires. Le Parti communiste n’est pas une direction parmi d’autres dans le prolétariat et le peuple, ou une énième influence, mais un centre de direction revendiqué et reconnu comme tel. Le Parti communiste est capable d’exercer, non seulement une direction, mais bien une direction nationale hégémonique. Cette direction n’est jamais homogène, omniprésente ou monopoliste, mais elle est suffisamment puissante et centrale pour conquérir une hégémonie à l’échelle nationale. Son pouvoir sur le mouvement spontané est effectif, car c’est ce dernier qui l’a placé à sa tête dans son ensemble. Le parti révolutionnaire et sa classe (le prolétariat) ne sont pas identiques, mais ils sont — par définition — inextricablement interpénétrés, superposés, l’un le prolongement de l’autre, etc. : le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masse. Cela implique que le Parti communiste a intégré (fusionné avec) une partie suffisante (« le gros ») de la classe ouvrière et de ses institutions (syndicats, etc.) pour être l’institution de classe et de combat du prolétariat pris dans sa totalité. Le parti de classe est le parti de masse qui a réussi à devenir « le seul parti de la classe ouvrière », sa seule voix et sa seule direction politiques effectives — il y a entre le parti de masse et le parti de classe un saut qualitatif constitué par l’hégémonie sur le mouvement de la classe. Le Parti communiste est celui qui peut réaliser son programme communiste dans sa situation concrète (prendre le pouvoir).

    Ensuite, la direction révolutionnaire. Placé devant une situation révolutionnaire, le Parti communiste fait la révolution, car il est par définition le parti révolutionnaire. La lutte du Parti communiste n’est plus réformiste ni dans la forme ni dans le fond, car sa lutte est alors directement celle pour la prise du pouvoir. Avoir la direction révolutionnaire en puissance n’est pas l’avoir en fait. L’hégémonie sur le mouvement spontané n’a rien de révolutionnaire si le contenu de cette hégémonie est réformiste ou opportuniste. De plus, même une direction juste n’est révolutionnaire per se (dans sa forme et son fond) que dans une situation révolutionnaire. Le Parti communiste est celui qui réalise son programme communiste dans sa situation concrète (il prend le pouvoir).

    Sans situation révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire (en fait), car être le parti de classe n’est que la première condition, la seconde étant la direction révolutionnaire, qui n’est possible que dans une situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Cependant, pour qu’un parti révolutionnaire émerge, il n’est pas nécessaire qu’il existe un parti de classe avant la révolution, car un parti communiste (digne de ce nom) peut s’élever au statut de parti de classe pendant la situation révolutionnaire. De plus, un parti de classe peut se révéler contre-révolutionnaire pendant la situation révolutionnaire, et ainsi éventuellement perdre ce statut au profit d’un autre parti.

    Par opposition au Parti communiste (ou « parti révolutionnaire »), un parti communiste est un prétendant au titre. Le Parti communiste est un parti communiste qui a réussi ce pour quoi il lutte — la direction révolutionnaire. Cependant, tout et n’importe quoi ne peut pas prétendre au titre de « parti ». Il ne suffit pas d’ajouter un « P » dans son acronyme pour qu’une secte devienne un parti, et ce de la même manière qu’il ne suffit pas qu’un parti se réclame du Parti pour qu’il le soit. Dans les deux cas, la distinction se fait bien selon des normes objectives, c’est-à-dire dans la réalité, et non pas dans les discours de la secte ou du parti en question. Ces termes ne sont utiles que pour designer la qualité d’un contenant — un degré de direction dans les masses — et d’un contenu — un programme. Toute secte lutte pour devenir un parti, et tout parti lutte pour devenir le Parti, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de différence entre une secte, un parti, et le Parti, c’est-à-dire entre les ambitions et les faits, les prétentions et les capacités, etc.

    L’Internationale communiste distinguait le « “Parti communiste” » du « vrai Parti communiste » de masse, le premier n’étant le second qu’en ambition et en potentiel :

    « Ce n’est qu’en prenant constamment part à ce menu travail quotidien absolument nécessaire, en apportant tout son esprit de sacrifice dans tous les combats du prolétariat, que le “Parti communiste” peut se développer en vrai Parti communiste. Ce n’est que par ce travail que les communistes se distingueront de ces partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps et dont l’activité ne consiste qu’en réunions de membres, en discours sur les réformes et en exploitation des impossibilités parlementaires. La participation consciente et dévouée de toute la masse des membres d’un parti à l’école des combats et des différends quotidiens entre les exploités et les exploiteurs sont les prémisses indispensables non seulement de la conquête, mais dans une mesure encore plus large de la réalisation de la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’en se plaçant à la tête des masses ouvrières dans leurs guérillas constantes contre les attaques du capital que le parti communiste peut devenir capable de devenir cette avant-garde de la classe ouvrière, d’apprendre systématiquement à diriger de fait le prolétariat et d’acquérir les moyens de préparer consciemment l’expulsion de la bourgeoisie. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Le « Parti communiste » n’est digne de ce nom que s’il est un parti de masse avec une direction politique, c’est-à-dire s’il est le parti révolutionnaire en puissance, sinon il n’est selon la IIIInternationale qu’un « “Parti communiste” », c’est-à-dire un parti communiste en développement. Un parti communiste est ou est en lutte pour être un « vrai Parti communiste ».

    Cependant, la terminologie de la IIIe Internationale ne faisait pas de distinction entre un parti communiste et le Parti communiste, car elle n’en avait pas besoin : être la section nationale de l’Internationale communiste, c’était par définition être « le Parti communiste », et c’était donc être le seul parti révolutionnaire potentiel reconnu comme tel. L’Internationale communiste, en tant que centre de direction politico-idéologique international, définissait de son autorité sur le mouvement communiste international qui était et qui n’était pas « le Parti communiste » dans chaque pays. Il y avait identité entre ces catégories : un parti communiste ne pouvait être que « le Parti communiste » (une section nationale de l’Internationale communiste), « le Parti communiste » ne pouvait être que le futur parti révolutionnaire (ce rôle historique étant sa raison d’être), et le parti révolutionnaire ne pouvait être que « le Parti communiste » (le seul parti assumant ce rôle historique). Dans le mouvement communiste international, le parti révolutionnaire était confondu avec le seul parti révolutionnaire potentiel ou en puissance reconnu comme tel, « le Parti communiste », c’est-à-dire un parti communiste de l’Internationale communiste. Aujourd’hui, la distinction que nous opérons entre un parti communiste et le Parti communiste est rendue nécessaire, car un centre dans le mouvement communiste international comparable à la IIIe Internationale n’existe plus.

    Un parti communiste peut prétendre concrètement au statut du Parti communiste. Quelles sont ces conditions ?

    D’abord, une direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une telle direction n’est ni une simple influence ni restreinte à une échelle locale. Un parti communiste ne peut pas encore revendiquer avec succès une direction hégémonique dans le prolétariat et le peuple, mais il possède déjà une direction nationale dans ceux-ci. Cela signifie qu’elle est un tissu d’autorité assez dense à l’échelle nationale pour s’exercer sur leurs luttes prise dans leur totalité, pas qu’elle serait uniforme ou sans concurrence. Cette direction n’est pas soumise aux directions réformistes et opportunistes, mais soustraite et opposée à elles. Elle n’est pas à la queue des mouvements spontanés, mais déjà en partie et par endroit à sa tête. Un parti communiste lutte dans son développement pour devenir le parti de classe, s’il ne l’est pas déjà. Un parti communiste est un parti de cadre qui lutte pour devenir un parti de masse, ou un parti de masse qui lutte pour devenir (ou rester) le parti de classe — sans se diluer dans le processus !

    Ensuite, une direction politique d’avant-garde (communiste). Un parti communiste assume ses tâches d’éducation et d’organisation politique (l’économisme est en soi le symptôme d’un stade de développement arriéré). S’il est toujours contraint d’être « réformiste dans la forme », il est déjà « révolutionnaire dans le fond ». Un parti fait usage de sa capacité de direction nationale pour combattre activement les réformistes et les opportunistes, pour dépasser la lutte économique dans la lutte politique, et pour augmenter son niveau d’organisation (sa préparation) révolutionnaire — il est une avant-garde. Ces trois aspects sont indissociables de la pratique d’un parti qui aspire à être le parti révolutionnaire, si l’une de ces trois conditions n’est pas remplie, alors il n’y a pas de parti communiste, car ce sont celles-ci qui le différencient à la fois d’une secte communiste (impuissante, amateure, etc.) et d’un parti réformiste ou opportuniste.

    Une secte communiste lutte pour être le Parti communiste, mais elle échoue à être un parti communiste. Par rapport à un parti communiste qui est le Parti communiste en puissance mais pas en fait, une secte communiste n’est le parti révolutionnaire ni en puissance ni en fait. Un « vrai » parti communiste est capable de revendiquer le rôle historique de l’avant-garde révolutionnaire, mais pas encore de faire reconnaître avec succès cette revendication (en faire la démonstration dans la révolution), là où une secte est incapable de revendiquer ce rôle en premier lieu. Le Parti communiste fait démonstration qu’il est le parti révolutionnaire (il fait la révolution), un parti communiste fait démonstration qu’il peut être le parti révolutionnaire (en situation révolutionnaire, il pourrait faire la révolution), là où une secte communiste ne peut pas faire démonstration de telles revendications (elle n’est pas et ne peut pas être le parti révolutionnaire).

    Il y a entre une secte et un parti communiste un saut qualitatif. Qu’est-ce qui les sépare ?

    D’abord, une absence de direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une secte communiste ne possède, au mieux, qu’une influence localisée dans le prolétariat et le peuple. Cette influence n’est ni nationale ni suffisante pour diriger les mouvements spontanés. Elle ne peut se placer qu’en marge des luttes économiques, et essayer des les accompagner ou de les radicaliser, mais ne possède un impact qu’insignifiant sur leur ensemble. Elle ne peut pas diriger, donc elle est contrainte à une position de spectatrice, critique ou en soutien, mais qui n’a pas de portée autonome en elle-même. Ainsi, une secte ne représente aucune menace sérieuse pour les directions réformistes et opportunistes.

    Ensuite, une absence de politique révolutionnaire. En raison de son insignifiance face au mouvement spontané et aux organisations réformistes et opportunistes, une secte est contrainte soit à la marginalité — à porter une lutte politique inaudible — soit à la liquidation — la reddition économiste et spontanéiste. Dans les deux cas, une secte patauge dans les méthodes artisanales et dans un militantisme amateur. Sa lutte est « réformiste dans la forme », mais elle n’est pas encore « révolutionnaire dans le fond », c’est-à-dire que ce dernier est encore l’objet d’un effort en soi pour dépasser les méthodes et les formes d’organisation réformistes (correspondant à la lutte économique spontanée).

    Aujourd’hui, en France, il n’y a ni parti communiste (en général) ni parti révolutionnaire (en particulier). Certes, des sectes communistes de quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers de militants continuent de s’appeler « parti communiste », par habitude, mais leurs forces et leur contenu n’ont rien de commun avec les forces et le contenu des partis communistes du siècle dernier.

    Ces sectes communistes ne représentent que des influences locales sur le mouvement ouvrier, là où un parti communiste représente une direction nationale sur celui-ci. Il n’existe aucun groupe communiste qui ait une capacité de commandement sur le mouvement ouvrier, c’est-à-dire une autorité politique effective avec sa propre autonomie et initiative, et ce non pas dans une usine ou un quartier, mais bien dans son ensemble. Le mouvement communiste n’a aujourd’hui qu’un pouvoir de « suggestion » à la marge du mouvement ouvrier ou dissout dans ses luttes spontanées. Pour cette raison, les sectes communistes ne peuvent pas représenter une direction politique, en premier lieu car elles ne représentent pas une direction, et qu’une simple influence locale ou une somme d’influences locales ne peuvent pas faire de leur participation dans le mouvement ouvrier une direction politique.

    Le sens de « parti communiste » a subi une dilution progressive, mais nous pensons qu’il est stratégiquement important de rendre à ce terme toute la portée de ses implications, déjà pour ne pas croire avoir déjà ce qui n’existe pas, et donc ne pas se tromper sur ce qui nous incombe en tant que communiste. Si une chose est certaine, c’est que le Parti communiste ne sera pas reconstruit par des efforts d’auto-persuasions, dissiper les illusions et les malentendus qui se sont accumulés sur ce qu’est réellement un parti communiste est donc une première étape.

    Une secte communiste peut avoir le potentiel d’être le parti révolutionnaire, car elle peut avoir le potentiel d’être un parti communiste, mais ce potentiel (qui peut-être bien réel) n’est pas réalisé. Une secte ne peut pas être un parti communiste en miniature : soit une organisation communiste est un parti (avec toutes les conséquences sur la stratégie et la tactique à adopter que cela implique) soit elle ne l’est pas (avec tout autant de conséquences).

    Les sectes communistes et les luttes économiques

    La situation actuelle du mouvement communiste en France est celle de la condition sectaire : une nébuleuse de groupuscules immatures dans leur fond (leur niveau théorico-idéologique, leur expérience, etc.) et dans leur forme (leur niveau d’organisation, leur taille, leur capacité d’action, etc.).

    Entre cette nébuleuse instable et le mouvement du prolétariat et du peuple, il y a une immiscibilité. Il n’y a pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, la fusion est à refaire. Si l’actuel mouvement communiste en France se conçoit encore comme une partie ou un prolongement du mouvement ouvrier, c’est soit car il s’est liquidé dans celui-ci (l’économisme, le trade-unionisme et le suivisme syndical), soit car il se perçoit comme il était au XXsiècle (il se méprend sur la réalité de ce qu’il est en prenant ses rêves pour des réalités).

    La capacité d’intervention dans les luttes économiques (mais aussi politique) spontanées du prolétariat et du peuple est négligeable. Celle-ci est aujourd’hui incapable de proposer une alternative politique aux luttes économiques, et dans le cas de l’économisme, ce même dans l’agitation et la propagande (c’est-à-dire simplement en mot !).

    Les luttes économiques syndicales sont des luttes économiques spontanées : « spontané » n’est pas l’antonyme de « organisé » mais celui de « conscient » (du rôle historique du prolétariat). Les luttes économiques du prolétariat ne sont que des luttes dites « spontanées », car c’est la résistance au capitalisme dans le capitalisme, et ce jusqu’à la construction du socialisme, où alors seulement les luttes économiques deviennent « conscientes » (après la prise du pouvoir politique). Dans le capitalisme, si les luttes du prolétariat sont conscientes, alors elles ne sont pas économiques, mais politiques (pour la prise du pouvoir politique).

    Certains communistes lisent la tactique syndicale adressée aux partis communistes comme la leur. Cette lecture ne retient que l’impératif de « participation » aux syndicats, et oublie (ou efface) complètement l’objectif de cette participation : premièrement, le combat contre le réformisme et l’opportunisme de la base et des directions, deuxièmement, celui pour la transition de la lutte économique spontanée à la lutte politique consciente (pour le pouvoir), et troisièmement, celui pour le parti révolutionnaire lui-même.

    Les luttes économiques syndicales ne sont jamais une fin en soi pour les communistes, et toujours un moyen politique. Si cela fait consensus en principe, leur surestimation, qui s’observe en fait, est le symptôme d’un déficit stratégique (l’on reste dans les syndicats faute de savoir quoi faire de mieux) et théorique (l’on pense que les luttes économiques mènent aux luttes politiques). Rappelons-le, la lutte économique ne fait que permettre la lutte politique, et cette transition dépend d’un facteur extérieur autonome et indépendant décisif — les communistes. La participation aux luttes économiques syndicales n’est donc utile et nécessaire que si et seulement si elles sont réellement des moyens à nos fins : attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat.

    Nous insistons sur l’effectivité de ces moyens, car la définition d’une stratégie ne peut pas être relative à des intentions, même sincères et acharnées, mais à des résultats concrets, matériellement et politiquement. Autrement, cette participation est une déviation et une liquidation. Toutes les sectes communistes ont l’intention de participer aux luttes spontanées du mouvement ouvrier pour y devenir une direction politique (« révolutionnaire dans le fond »)… mais cette intention n’a pas encore le pouvoir transformateur pour se réaliser, elle n’est pas effective : c’est là tout le problème dans la participation des sectes communistes aux luttes économiques spontanées. La différence qui existe entre la tactique syndicale des sectes et des partis communistes est la même qui existe concrètement entre « pouvoir faire » et « ne pas pouvoir faire ».

    La question à poser est « sommes-nous en train d’attaquer le réformisme et l’opportunisme, de radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et de construire l’organisation de classe et de combat ? », si oui, alors « pourquoi le réformisme et l’opportunisme ne sont-ils pas déjà vaincus, pourquoi les luttes économiques ne sont-elles pas déjà des luttes politiques et pourquoi l’organisation de classe et de combat n’est-elle pas déjà construite ? », et si non, alors « comment attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat ? ». Si ces questions ne sont pas posées, et si des réponses ne sont pas données ou que les problèmes qu’ils abordent sont évités (« ce n’est pas si simple ! », « le travail syndical est trop important ! », « il ne faut pas saboter les syndicats ! », « c’est trop tôt ! », etc.), alors la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une perte de temps, d’énergie et de militants.

    Aujourd’hui, les sectes communistes ne sont pas qu’en proie à l’économisme, mais également si liées au syndicalisme et au para-syndicalisme qu’elles n’arrivent pas à intervenir dans les luttes économiques spontanées si celles-ci ne sont pas strictement syndicales !

    Les exemples du mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ou de la vague d’actions extra-syndicales (blocages sauvages, émeutes, etc.) ayant fait irruption à la fin du mouvement contre la réforme des retraites (2023), sont très révélateurs. Le travail politique à mener dans ces mouvements et les problèmes pratiques qu’ils posaient ont paralysé les sectes communistes, qui n’y retrouvaient pas les repères de leurs rituels syndicaux.

    Non seulement les sectes communistes se sont — dans leur majorité — laissées déborder par la lutte économique spontanée lorsqu’elle était extra-syndicale, mais lors du mouvement des Gilets jaunes elles ont également retardé politiquement sur le mouvement spontané lorsque celui-ci a posé la question du pouvoir ! Les sectes n’ont servi, lorsqu’elles n’étaient pas absentes, que de chambres à écho des syndicats, dépassées par la spontanéité des franges les plus avancées des masses. Si de telles franges étaient minoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, elles y existaient. Un tel constat est déjà grave lorsqu’il concerne la lutte économique, mais il l’est d’autant plus lorsqu’un mouvement spontané évoque la question du pouvoir, et qu’il ne trouve de réponse de la part des organisations dites révolutionnaires que des revendications syndicales, lorsque ce ne sont pas des rappels à l’ordre du type : « le meilleur moyen de faire la révolution est de s’organiser sur son lieu de travail ! », « pour lutter contre la bourgeoisie, il faut d’abord lutter pour les salaires ! », etc.

    Dans une moindre mesure, le même constat peut s’appliquer à la participation des communistes aux luttes écologiques. Ces dernières sont principalement des luttes économiques portées par la petite bourgeoisie, mais elles possèdent aussi une frange politique : le refus d’un « capitalisme vert », et l’exigence d’une « écologie de rupture » qui pose clairement la question du pouvoir. La tâche des communistes est d’étendre, de radicaliser et de gagner cette frange politique au communisme, pourtant, cette « convergence des luttes » ne se traduit presque exclusivement que par l’adjonction de revendications économiques aux revendications politiques écologistes : « fin du mois, fin du monde, même combat », etc. Au lieu d’approfondir les mots d’ordres politiques et de les lier aux mots d’ordre révolutionnaires prolétariens, les économistes ne font que les rattacher — les rabaisser — à des mots d’ordre syndicaux.

    Une secte ne peut pas remplir avec succès les conditions qui font de la participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire. Pourquoi ? Précisément car elle est une secte et non pas un parti. Pour une secte, la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une tactique dans la reconstruction du Parti, c’est-à-dire que ce n’est pas une lutte pour acquérir la direction révolutionnaire sur le mouvement ouvrier, mais la lutte pour acquérir les forces requises pour acquérir une telle direction (construire une direction politique). Autrement dit, ce n’est pas la lutte de l’avant-garde, mais la lutte pour être l’avant-garde. Les tâches à déduire de ces deux devoirs sont nécessairement très différentes !

    La lecture contemporaine dominante des directives définies pour les partis communistes les réduit non seulement à un économisme (elle en fait une interprétation unilatérale), mais elle oublie que cette tactique n’est pas et ne peut pas être identique pour les sectes communistes. Les sectes communistes doivent participer aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, dans et en dehors des syndicats, et ce dès maintenant. Mais ce devoir économique de participation des communistes est subordonné à leur devoir politique d’éducation et d’organisation du prolétariat, qui lui même est subordonné au devoir théorico-ideologique de lutte pour la théorie révolutionnaire dont a besoin le mouvement révolutionnaire (pour découvrir cette théorie et pour la défendre). Évidemment, ces luttes ne sont en pratique pas séparée, il est impossible d’avancer théoriquement et idéologiquement sans avancer dans la lutte (il n’y a pas une étape théorico-idéologique, puis politique, puis économique) mais si celle-ci est un ensemble indissociable (un tout unique, à la fois théorico-idéologique, politique et économique) il ne faut pas perdre de vu quel aspect est prioritaire sur un autre et les raisons qui motivent chaque action.

    Pourquoi la lutte théorico-idéologique est elle aujourd’hui prioritaire ? Parce que nous sommes à l’époque de la reconstruction du Parti : notre seule tâche prioritaire est la construction du Parti communiste. Or, cette tâche théorico-idéologique (pour la « ligne juste »), politique (d’éducation et d’organisation) et économique (de participation aux luttes spontanées) est principalement théorico-idéologique.

    La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire jettent les fondations sur lesquelles peut être établie l’organisation de classe et de combat du prolétariat. La lutte politique est ensuite celle qui érige la structure du Parti, par un intense travail d’éducation (intellectuelle et pratique) et d’organisation révolutionnaire, qui ne fait finalement qu’appliquer ce qui a été déduit par la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Donc, pas de lutte politique de construction du Parti qui n’est pas précédée d’une lutte théorico-idéologique correspondante.

    « Nous ne saurions nous battre dans le vide ou construire sur du sable. Pour être des communistes conséquents, il faut lutter pour toujours tendre vers les idées les plus justes et rejeter les idées fausses. Pour cela, il faut dégager le vrai du faux, mais il faut aussi agir ensuite dans le sens de la ligne révolutionnaire. Autrement, notre communisme ne peut être qu’inerte. Pour reconstruire le mouvement communiste et son arme — le Parti —, il faut d’abord reconstruire l’idéologie et la théorie, avec les outils de la lutte idéologique et théorique.

    […]

    Cette lutte idéologique contre toutes les formes que prend l’opportunisme, nous devons la mener dans notre organisation — entre camarades — et à l’échelle de notre mouvement — entre groupes. Cette lutte doit prendre la forme d’un débat capable de dévoiler les idées justes, de discerner les idées fausses, puis de rallier ces dernières aux idées justes ou de les isoler et les éliminer. Un tel processus est vital pour nous et le mouvement communiste, et ne peut ni être contourné ni bâclé : aucune hâte ni arrogance ne peut remplacer la vertu de la lutte des lignes.

    […]

    C’est derrière le refus de la lutte des lignes et du débat communiste que se cachent tous les opportunismes, qu’ils prennent l’apparence de la radicalité ou du réformisme. Ce n’est pas une option, soit on l’accepte et la mène avec endurance, soit l’on renonce à toute transformation radicale du monde en se coupant de la réalité, en s’enfermant dans ses dogmes et en se condamnant à la fuite en avant dans la dégénérescence. Pour éviter une telle gangrène, il faut donc garder une vie idéologique active et saine. »

    Lorsque Lénine écrit que « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », il ne fait ni une exagération ni une figure de style. Est-il possible d’agir sans savoir comment agir ? Est-il possible de savoir comment agir sans savoir pourquoi agir ? Est-il possible de savoir comment et pourquoi agir sans connaître l’expérience des actions passées et présentes ? Est-il possible d’interpréter ces expériences sans comprendre la réalité ? Ces questions peuvent-elles être répondues par des aphorismes ou des approximations ? Non. C’est tout le sens de la radicalité de « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

    Mais, répétons-le, pas de lutte théorico-idéologique qui ne peut être qu’intellectuelle (livresque) : la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne se découvrent, ne se démontrent, ne se défendent et ne gagnent dans le mouvement communiste, que dans la pratique de la lutte des classes. Ce n’est que dans l’action qu’une idée s’empare des communistes et des masses, de sa formulation jusqu’à son application en passant par sa victoire sur les idées fausses.

    C’est la lutte théorico-idéologique qui est principale à l’époque de la construction du Parti (comprendre le monde pour le transformer), puis c’est la lutte politique qui est principale à l’époque de la lutte révolutionnaire (prendre et garder le pouvoir), et enfin c’est la lutte économique qui est principale à l’époque de la construction du socialisme (passer du mode de production capitaliste au mode de production communiste). Mais de la construction du Parti jusqu’au communisme, la qualité de la lutte prioritaire à mener (thérico-idéologique, économique ou politique) n’exclue jamais que cette qualité est une accumulation de quantité à la fois théorico-idéologique, politique et économique.

    La découverte de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire n’est pas un processus précédant la construction du Parti, mais dans celle-ci. À proprement parler, la théorie et l’idéologie révolutionnaire (la « ligne juste ») ne sont trouvées que dans le parti révolutionnaire. Tout comme le parti révolutionnaire, la théorie et l’idéologie révolutionnaire se révèlent et se définissent dans la révolution — dans la pratique.

    « […] Il n’y a pas d’une part la lutte pour trouver la ligne juste (qui serait finie) et d’autre part la lutte pour répandre et “montrer” cette ligne juste (qui elle serait en cours), car ces deux luttes ne sont en fait qu’une seule et même lutte pour la démonstration. Il n’y a aucun sens à vouloir faire l’un puis l’autre (une forme d’étapisme), car c’est un seul et même processus : l’on trouve et l’on convainc en démontrant, et ce autant que l’on est capable de démontrer.

    Le faux est un moment du vrai… mais il n’est pas le vrai ! Nous faisons pour cette raison le choix de l’humilité épistémologique, pour ne pas croire en des certitudes que nous n’avons pas encore les moyens de savoir justes avec suffisamment de confiance, et qui pourraient se révéler être des simples chimères au rasoir de l’expérience réelle. Nous réservons au Parti la tâche de réduire suffisamment les inconnues. »

    L’enjeu n’est donc pas et ne peut donc pas être de découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaire avant le parti révolutionnaire et la révolution. Mais pour construire un parti communiste qui soit le Parti communiste en puissance, il faut construire avec lui une ligne suffisamment juste (conforme à la réalité de l’expérience révolutionnaire) pour qu’elle soit la ligne juste en puissance. C’est cette lutte théorico-ideologique que les sectes communistes qui sont le mouvement communiste en France doivent continuer et achever dans la lutte des classes.

    Il est évident que cette ligne juste en puissance, qui doit rendre possible le passage d’une secte à un parti communiste, ne sera pas annoncée comme telle (comme un évangile). Ce saut qualitatif théorico-ideologique sera constaté dans la pratique. Pareillement, le passage de la tâche principale des communistes de la lutte théorico-ideologique à la lutte politique ne sera pas promulgué. Ce changement dans les priorités des communistes sera lui aussi constaté dans la pratique. C’est dans la lutte des classes (dans tous ses aspects, théorico-ideologique, politique et économique) que ces transformations se créent et s’observent.

    En résumé, la construction du Parti par les sectes communistes est à la fois une lutte théorico-ideologique, celle des lignes entre elles pour la victoire des idées justes sur les idées fausses, et une lutte politique, celle de l’éducation et de l’organisation des communistes et du prolétariat. Cette lutte théorico-ideologique et politique existe dans le mouvement communiste, mais aussi dans le mouvement ouvrier. Elle se mène donc sur le terrain de toutes les luttes spontanées du prolétariat, c’est à dire dans leurs luttes théorico-ideologique, politique et surtout économique (la forme principale de lutte spontanée du prolétariat). Ce processus est la conception d’un outil, intellectuellement et matériellement.

    La lutte théorico-ideologique, la lutte politique et la lutte économique des communistes sont simultanées et continues, jusqu’au communisme : aucune de ces luttes ne peut être isolée ou séparée (abstractisée). Idem, la lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire et la lutte pour le parti révolutionnaire ne sont qu’une seule et même lutte, jusqu’à la révolution. L’unicité de la lutte des classes dans le présent et dans le temps est indivisible, mais ses aspects et leurs relations se transforment.

    Tout communiste désire et lutte pour l’éducation et l’organisation d’une classe : le prolétariat. Autrement dit, tout communiste désire et lutte pour la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais pour réaliser une telle jonction, c’est-à-dire donner une organisation et une direction politique révolutionnaire au prolétariat, il faut d’abord que le mouvement communiste lui-même soit développé. Nous ne pouvons pas organiser et éduquer une classe sans être organisés et éduqués nous même. C’est tout ce qui nous manque aujourd’hui !

    Donc, tout communiste doit d’abord lutter pour l’éducation et l’organisation des communistes. Or, cette lutte à mener dans le mouvement communiste est une lutte théorico-ideologique et une lutte politique, avant d’être une lutte économique.

    Le prolétariat spontané, c’est à dire qui n’est pas organisé en avant-garde (un parti communiste) et doté d’une conscience de classe (la théorie et l’idéologie révolutionnaire), ne peut développer une lutte qu’économique et une conscience que syndicale (« trade-unioniste »). Donc, la création d’une avant-garde portant une conscience de classe ne peut pas se faire dans le mouvement spontané du prolétariat, mais seulement à l’extérieur de ce mouvement. L’avant-garde communiste ne peut venir s’appliquer au mouvement du prolétariat que déjà constitué comme tel, c’est-à-dire déjà organisé en parti politique et déjà conscient de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire.

    Il est impossible pour le parti de la classe ouvrière — le Parti — de ne pas être à la direction des syndicats ouvriers. La fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, doit se faire avec les syndicats : il faut que les syndicats (et les autres organisations de lutte du prolétariat) fusionnent avec le parti communiste, qu’ils soient intégrés dans celui-ci pour qu’il devienne le parti révolutionnaire. Mais si les communistes n’existent pas en parti communiste, alors tout effort de fusion n’est qu’un effort de dissolution — une liquidation syndicale.

    Toute jonction est vaine si elle est en fait une dilution de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire dans les masses ! La conscience révolutionnaire ne peut être qu’activement insufflée dans le prolétariat, pas passivement infusée. Le communisme doit gagner les masses en conservant toute sa radicalité et toute son exactitude, sans être ni vulgarisé (pour atteindre les masses) ni abâtardi (pour séduire les opportunistes).

    En conséquence, renoncer à l’organisation des communistes en avant-garde indépendante des luttes économiques spontanées, ou la négliger, ce n’est pas hâter la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, mais la retarder à l’infini ! Le mouvement communiste ne peut se conjoindre avec le mouvement ouvrier — non pas être absorbé par ce dernier — qu’en tant qu’avant-garde révolutionnaire (éduquée et organisée à cette fin). La jonction est bilatérale, ou n’est pas, ses deux composantes doivent être également développées.

    La fusion aboutit du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, c’est la direction révolutionnaire du prolétariat par son parti révolutionnaire, donc la direction révolutionnaire des syndicats, en ce qu’ils sont l’expression la plus directe (spontanée) des intérêts du prolétariat. Une telle direction doit se développer organiquement entre le parti et la classe, l’un s’insufflant dans l’autre, c’est pour cela que nous parlons d’une « fusion » et non pas d’une contrainte imposée par le haut (le commandisme), mais elle doit aussi provenir d’un parti communiste déjà existant et déjà révolutionnaire dans son fond — il doit exister comme un tuteur pour sa classe.

    Voilà pourquoi la participation des sectes aux luttes économiques et aux syndicats est réformiste dans la forme et dans le fond : car le mouvement communiste n’est pas encore une avant-garde. Cette participation est nécessaire mais elle n’est pas révolutionnaire. La lutte politique révolutionnaire (dans le fond) y est embryonnaire, en potentiel seulement (elle n’est pas une direction révolutionnaire en puissance). Ce constat sur les luttes économiques, dont les luttes syndicales et écologiques, s’applique aussi aux luttes démocratiques, dont les luttes antifascistes. Sans parti d’avant garde, pas de politique révolutionnaire (dans le fond) dans les luttes en général.

    Le travail réellement révolutionnaire est ailleurs : dans la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti communiste. L’économisme en est son principal inhibiteur, pour deux raisons : il néglige le travail politique dans le prolétariat, mais il néglige surtout le travail théorico-ideologique et politique dans le mouvement communiste.

    La construction du Parti et le spontanéisme

    Ce que nous appelons ici le mouvementisme et l’immédiatisme ne sont que des déclinaisons particulières du spontanéisme qui prolifère dans notre contexte français contemporain.

    « Le déviationnisme mouvementiste — “la pratique pour la pratique” — est stérile, mais c’est bel et bien de la pratique militante que découle tout le reste. Sans elle, pas de tri entre idées justes et fausses, pas de formation à la lutte des classes ni de construction vers un plus haut niveau quantitatif et qualitatif du mouvement communiste. Néanmoins, le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, “faire des trucs”, bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : “prendre ses rêves pour des réalités”, ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (“j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici”, “si je continue, le résultat en vaudra le coup”), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il “faudrait faire” si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme. »

    L’immédiatisme est une déviation qui consiste à refuser à la fois de devenir un parti réformiste et de s’astreindre à la construction du parti révolutionnaire. La déviation immédiatiste peut se résumer à la formule « tout, tout de suite ! ». L’immédiatisme se caractérise par un de facto rejet des stratégies de long terme, au profit de l’exigence de résultats immédiats, ou presque. Les questions théorico-idéologiques ou stratégiques compliqués ou insatisfaisantes (qui n’offrent pas de nouveaux débouchés ou de nouveaux gains à court terme) sont jugés inintéressantes, et repoussés à plus tard, ou à jamais.

    Immédiatisme et mouvementisme sont intimement liés, l’un étant la liquidation dans les perspectives de court terme, l’autre étant la liquidation dans les mouvements spontanés. Dans les deux cas, les tâches théorico-idéologiques et politiques de long terme, que sont par définition les tâches révolutionnaires, ne sont jamais opportunes : il y a toujours mieux à faire que de semer ce qui ne sera récolté qu’à l’aune d’années ou de décennies. L’immédiatisme et le mouvementisme peuvent être décrits comme des courts-termismes politiques, en tension entre leur phraséologie (la représentation révolutionnaire qu’ils ont d’eux-mêmes) et l’inconséquence de leur pratique (le réformisme dans la forme et dans le fond).

    L’immédiatisme ne va pas construire une tactique dans une stratégie, mais une stratégie selon une tactique. Pourquoi ? Car ce qui importe, ce sont les résultats immédiats, donc, la tactique dicte à la stratégie ce qu’elle doit être, pour qu’elle se plie à ce qui va rapporter le plus de victoires tactiques : la victoire stratégique ne vaut rien — la révolution devient un slogan vide, performatif, romantique, etc.

    Pour l’immédiatisme, qu’importe ce qui est accumulé, tant que cette accumulation est la plus fulgurante possible ! Le contenant est toujours plus important que le contenu. L’accumulation rapide d’une grande quantité de moyens et d’expérience réformiste est préférée à l’accumulation lente de quantité de moyens et d’expérience révolutionnaire. Pour résoudre la contradiction entre la pratique immédiatiste et ses discours pseudo-radicaux, l’immédiatisme distord la théorie révolutionnaire : la lutte politique communiste n’est plus quelque chose à construire ici et maintenant « à l’extérieur » des luttes économiques réformistes, mais quelque chose qui en serait issu naturellement — spontanément — à partir d’un certain degré de développement de celles-ci.

    L’immédiatisme et le mouvementisme interdisent tout plan systématique de long terme, car ils sont entièrement soumis aux aléas respectivement des gains immédiats et des mouvements spontanés. L’immédiatisme et le mouvementisme sont liés dans le spontanéisme, car les mouvements spontanés luttent pour des gains immédiats, et que les gains immédiats sont ceux des mouvements spontanés. Ils sont entièrement dépendants de ceux-ci pour exister et se développer à travers eux.

    Ainsi, dans leur spontanéisme, l’immédiatisme et le mouvementisme ont pour corollaire l’économisme. Quels sont les gains immédiats que recherchent les immédiatistes ? L’accumulation de moyens militants gagnés dans les luttes économiques et réformistes spontanées. Quels sont les mouvements spontanés sur lesquels se règle la pratique des mouvementistes ? Les mouvements spontanés économiques — quasi-exclusivement. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des variantes du spontanéisme, et le spontanéisme implique toujours la reddition économiste.

    Pour tenter d’échapper à leur marginalité et à leur faiblesse criante, certaines sectes communistes tentent d’adopter :

    « […] des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations “de masses” et “de cadres” ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces “entre-deux” veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    La phobie du groupuscule est un des symptômes notables de l’immédiatisme : vouloir être “gros” tout de suite, qu’importe la fin à ces moyens (ou même le pouvoir réel de ces moyens). L’impatience face à la frustration inhérente à la condition sectaire est totalement compréhensible, mais l’endurer est un des devoirs du communiste. Sans patience, pas de construction, et pas de résultat : être opportuniste nombreux ce n’est qu’être naufragé sur un grand navire. »

    L’immédiatisme peut aussi se retrouver dans des attachements ou des complexes qui relèvent plus des affects liés à des images d’Épinal que des moyens déduits d’une analyse scientifique et stratégique de la situation présente :

    « Derrière les manifestations de syndicalisme et de para-syndicalisme, s’exprime parfois un ouvriérisme vulgaire (“le communisme c’est quand il y a des ouvriers”, “la lutte révolutionnaire c’est être dans les usines”). Ce fétichisme, conjugué à la pauvreté stratégique, est aussi un autre symptôme de performativité militante et de culpabilité petite-bourgeoise. »

    L’ouvriérisme petit-bourgeois est un paternalisme paradoxal : il faut « aller aux ouvriers » donc « se mettre au niveau des ouvriers » et ne surtout pas leur parler de chose qu’ils ne connaissent pas, c’est-à-dire de politique ! Pour ne pas prendre les ouvriers de haut, les petits bourgeois ouvriéristes ne leur apportent rien et se complaisent dans l’économisme. L’ouvriérisme petit-bourgeois, par peur du paternalisme petit-bourgeois, est un paternalisme petit-bourgeois.

    En résumé :

    « L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    Les liquidationnismes mouvementistes et immédiatistes sont selon nous des déviations spontanéistes très grave, car :

    « […] nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit “par le haut”, c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Il y a une contradiction entre les forces militantes et l’encadrement militant. Son aspect principal est les forces militantes, qui en progressant quantitativement et qualitativement, intensifie sa contradiction avec son encadrement, c’est-à-dire la forme de l’engagement politique, ce qui transforme l’organisation militante (sa synthèse). Cependant, nous pensons que dans la période actuelle de sortie de crise organique, l’aspect principal de cette contradiction est devenu l’impasse dans l’encadrement — l’engagement amateur et l’absence de cadre — et que c’est donc en conséquence cet aspect qui empêche pour l’instant l’autre de se développer, et à terme une résolution de la contradiction présente. Nous possédons une échelle sectaire et une capacité d’action groupusculaire (non nulle, mais négligeable) qui sont en contradiction avec la qualité de l’encadrement dont nous avons besoin : professionnel. Or, il est difficile de créer cet encadrement au sein même de la condition sectaire, alors même qu’il est nécessaire pour s’en échapper. D’abord, car il faut proposer un projet suffisamment séduisant pour attirer des militantes et militants dévoués qui accepteraient de sacrifier leur vie pour ce que leur promet un petit groupe militant — un tel choix n’est audible comme « rationnel » que par une minorité de fanatiques. Ensuite, car il faut faire de ces cadres en puissance, des cadres en acte, en l’absence de cadres préexistants qui pourraient les former. Voilà tout le défi entre nous et la sortie de la condition sectaire

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — “l’accord entre la pensée et la sensation”), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible sans Parti de former des cadres (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais car l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de “proto-cadres” communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. […] »

    Le travail d’éducation et d’organisation révolutionnaire à mener dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, pour faire du mouvement communiste une avant-garde apte à fusionner avec le mouvement ouvrier, n’est autre que le travail pour former des (proto-)cadres communistes.

    Il est important de comprendre que si cette lutte théorico-idéologique et politique prend place dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, elle est bien à destination du mouvement communiste et non pas du mouvement ouvrier : son objet est le cadre communiste, pas le prolétariat révolutionnaire. Pourquoi ? Car le prolétariat spontané n’a pas besoin d’être « assisté » ou « accompagné » par les communistes, mais d’une avant-garde — une direction politique — que ces derniers ne peuvent pas encore incarner. Pourquoi, alors, cette lutte doit-elle nécessairement se faire aussi dans les luttes spontanées du prolétariat ? Car ce sont dans celles-ci que le mouvement communiste apprend et s’exerce à devenir une avant-garde. Les communistes s’éduquent et s’organisent dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier.

    Ceci étant dit, pour transformer des militants amateurs en cadres professionnalisés, les luttes économiques spontanées ne peuvent être et ne sont qu’une « première école ». La construction du Parti communiste se fait donc dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, mais tant que le mouvement communiste n’est pas une avant-garde (un parti communiste), elle se fait principalement dans le mouvement communiste. Pourquoi ? Car dénué d’une avant-garde, qui ne peut provenir que du mouvement communiste, le mouvement ouvrier spontané stagne dans les luttes économiques syndicales : la « première école » n’est pas et ne peut pas être l’académie des révolutionnaires.

    L’avant-garde est donc forgée par les communistes dans le mouvement communiste, mais le mouvement communiste ne peut pas se détacher du mouvement ouvrier (raison pour laquelle l’avant-garde est construite principalement mais pas exclusivement dans le mouvement communiste). Ce n’est qu’avec un parti communiste, c’est-à-dire l’organisation politique de classe et de combat qui assume en pratique ses tâches révolutionnaires, que la lutte pour la révolution et le parti révolutionnaire se fait principalement en dehors du mouvement communiste, dans le mouvement ouvrier (la classe prolétaire). Autrement dit, la lutte du mouvement communiste se mène principalement dans le mouvement ouvrier seulement après que ce premier ait fusionné avec ce dernier (lorsque leur jonction est effective).

    La spontanéité réformiste économique et l’avant-garde révolutionnaire politique ont deux origines différentes : elles ne sont pas déconnectées, mais elles proviennent de dynamiques distinctes qui ne peuvent pas être amalgamées.

    En résumé, le mouvement communiste doit d’abord lutter principalement dans le mouvement communiste lui-même (s’éduquer et s’organiser), pour ensuite pouvoir lutter principalement dans le mouvement ouvrier (l’éduquer et l’organiser) avec un parti communiste. Ce n’est qu’ainsi, en tant qu’avant-garde révolutionnaire, que la lutte communiste dans le mouvement ouvrier peut-être révolutionnaire. Celle-ci est alors révolutionnaire dans son fond, car elle est la lutte effective pour la direction révolutionnaire du prolétariat.

    Concrètement, la constitution des communistes en parti communiste, c’est-à-dire en avant-garde révolutionnaire, c’est la formation de (proto-)cadres communistes. Ces cadres communistes ne se formeront pas à l’extérieur mais à l’intérieur du mouvement communiste, et c’est à eux et leur parti que revient le devoir de transformer le mouvement ouvrier (spontané et réformiste) en mouvement révolutionnaire, en s’y appliquant de l’extérieur. C’est ainsi que la classe prolétaire révolutionnaire en puissance peut devenir révolutionnaire en fait.

    L’éducation et l’organisation que doit connaître le mouvement communiste de lui-même et en lui même — en autonomie et de sa propre initiative — ne doivent donc évidemment pas être une copie des revendications, méthodes et structures qui existent déjà dans et pour les luttes économiques spontanées. Répliquer à l’extérieur des luttes économiques spontanées ce qu’elles font déjà ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Les imiter revient in fine aussi à se limiter à leur réformisme et à se liquider. Toute la nécessité de l’éducation et de l’organisation des communistes à l’extérieur et indépendamment des luttes économiques, c’est de pouvoir se constituer en réelle avant-garde réellement révolutionnaire, en dehors du cadre réformiste qu’elles nous imposent dans la forme de nos revendications, de nos méthodes et de nos structures.

    L’erreur de l’éducation et de l’organisation livresque, c’est de ne pas saisir ce que l’éducation et l’organisation révolutionnaire à l’extérieur des luttes économiques spontanées doivent apporter au mouvement communiste, en confondant cette plus-value révolutionnaire avec l’adhésion à un canon hagiographique (la littérature sacrée ayant révélé la ligne juste) ou à une performativité militante (utiliser les bons mots dans le bon ordre pour parler « comme un communiste »). Si la formation communiste est intellectuelle, elle n’a rien d’intellectualiste. Former des cadres communistes, ce n’est pas former des intellectuels.

    L’éducation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, celle qui transforme un individu en communiste, c’est la préparation révolutionnaire : l’aptitude physique et psychologique, les compétences techniques et martiales, l’apprentissage du conflit et de la clandestinité, l’intégration profonde de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire, le tissage inextricable de la vie d’un individu dans celle de son organisation (un militantisme total et à vie), l’acquisition d’une discipline et d’une cohésion collective supérieure, etc. L’organisation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, c’est la constitution des communistes en corps pensant et agissant autonome, pour exprimer et défendre (matériellement) les intérêts les plus révolutionnaires du prolétariat, c’est-à-dire les plus généraux et de longs termes.

    L’éducation et l’organisation révolutionnaire ne peuvent pas exister dans les luttes économiques (syndicales et non-syndicales), pas tant que les communistes ne sont pas déjà éduqués et organisés dans un parti communiste — une avant garde révolutionnaire.

    Le parti de cadre et le parti de masse

    Ce que nous défendons ici, ce n’est ni plus ni moins que de prendre au sérieux le parti de communiste professionnel, tel que théorisé et défendu par Lénine. L’incisif de ses injonctions a été émoussé par l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste. Il faut rendre à la pensée de Lénine sa radicalité. Ce que nous proposons, ce n’est que de cesser de lire Lénine pour n’y trouver que ce que nous voulons y trouver, et de commencer à le lire pour nous reconnaître dans ce qu’il critique : Lénine nous parle aussi de nous-mêmes.

    Si le XXIsiècle en France est très différent du XXsiècle dans l’Empire russe, les lignes stratégiques que Lénine dessine ne sont pas obsolètes, mais portent toujours une universalité avec laquelle nous devons confronter la réalité actuelle de ce que nous sommes et de nos pratiques.

    La condition sectaire française, c’est notre kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), raison pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui dans notre propre contexte les égarements de jeunesse des sociaux-démocrates de Russie et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie : l’économisme et le spontanéisme. Ces déviations étaient le symptôme d’un mouvement communiste attardé dans l’Empire russe, et elles sont aujourd’hui les mêmes symptômes d’un mouvement communiste attardé en France. Ces liquidationnismes se déclinent différemment ici et maintenant que là-bas il y a un siècle, mais elles partagent une même essence sociale (des causes et des conséquences analogues).

    Le remède que nous préconisons, c’est la rupture avec nos préconceptions, nos habitudes et nos rituels de ce que devrait être le militantisme communiste, par leur confrontation avec un examen stratégique intransigeant et un bilan honnête de l’échec général de notre mouvement dans les dernières décennies (à reconstruire un parti communiste digne de ce nom). Pour cela, Lénine est un interlocuteur sévère mais juste. Ces préconceptions, habitudes et rituels — notamment syndicalistes et para-syndicalistes — ne sont que relatifs à une période de dégénérescence de notre mouvement, les produits d’une crise organique : la solution que nous cherchons, en tant que révolutionnaire, ne sera pas trouvée en eux mais dans leur dépassement.

    Dans Que faire ? (1902), Lénine répond aux problèmes posés par la kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), c’est-à-dire aux problèmes les plus préliminaires de la construction du Parti. Nous sommes dans une telle époque, aujourd’hui en France. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » (1920), Lénine répond aux problèmes posés par l’époque de la conquête du pouvoir politique par les partis communistes, c’est-à-dire aux problèmes de la fusion entre mouvement communiste et mouvement ouvrier (dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat) pour créer le parti révolutionnaire. Des enseignements universels peuvent être tirés des travaux de Lénine dans leur ensemble. Cependant, en 1902, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui nous sont communs, contemporains à nous communiste français du XXIsiècle, là où en 1920, Lénine s’attaque a des problèmes de stratégie qui ne se posent pas encore à notre mouvement, mais qui lui sont futurs.

    « La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviks), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées fausses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l’organisation des révolutionnaires professionnels.

    Maintenant de semblables déclarations produisent une impression franchement comique. Tout se passe comme si l’on voulait faire fi de toute une période du développement de notre parti, comme si l’on voulait oublier des conquêtes qui en leur temps n’ont pas été sans lutte, mais qui sont maintenant bien consolidées et ont joué un rôle utile.

    Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo-japonaise on accusait les Japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupés exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les Japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas “exagérément” inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation.

    Que faire ?, c’est le condensé de la tactique de l’lskra, de la politique d’organisation de l’Iskra en 1901 et en 1902. C’est exactement un “condensé” , ni plus ni moins. Quiconque veut se donner la peine de prendre connaissance de l’Iskra des années 1901 et 1902, ne peut manquer de s’en convaincre. Mais juger de ce condensé sans connaître et sans comprendre la lutte menée par l’Iskra contre le courant de l’économisme alors dominant, c’est tout bonnement discuter en l’air. L’Iskra s’est battue pour la création d’une organisation de révolutionnaires professionnels, elle s’est battue avec une particulière vigueur en 1901 et en 1902 ; elle a vaincu l’économisme qui dominait à l’époque, elle a mis sur pied cette organisation en 1903, elle l’a préservée, malgré la scission qui devait se produire par la suite entre partisans de l’Iskra, malgré tous les remous de la tempête, et cela pendant la durée entière de la révolution russe, de 1901‑1902 jusqu’en 1907.

    Or, à présent que la lutte pour cette organisation est depuis longtemps terminée, alors que les semailles ont été faites, que le grain a mûri, que la moisson est finie, voici que surgissent des gens qui clament : “on a donné une ampleur exagérée à l’idée d’organisation des révolutionnaires professionnels !”. N’est-ce pas ridicule ?

    Prenez toute la période prérévolutionnaire et l’ensemble des trente premiers mois de la révolution (1905‑1907), et faites la comparaison entre notre parti social‑démocrate et les autres partis sous le rapport de la cohésion, de l’organisation, de la continuité. Vous devez, sous ce rapport, reconnaître à notre parti une supériorité sur tous les autres, sur les cadets, sur les socialistes-révolutionnaires, etc., sans la moindre contestation possible. […]

    Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C’est l’organisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l’Iskra. Quiconque connaît bien l’histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de formation, celui-là n’a besoin que d’un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n’importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s’en convaincre, pour reconnaître immédiatement le vieux noyau, le noyau de base de ceux qui, avec le plus grand cœur, ont pris soin du parti et l’ont amené à maturité. Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social‑démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eût été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu’elle défend n’a de raison d’être qu’en liaison avec “la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat”. Mais l’aptitude objective maximale du prolétariat à se regrouper en une classe est réalisée par des êtres vivants, dans des formes d’organisation déterminées et pas autrement. Et nulle autre organisation que l’“Iskra” n’eût pu, dans nos conditions historiques, dans la Russie années 1900‑1905, créer un parti social‑démocrate tel que celui qui existe à l’heure actuelle. Le révolutionnaire professionnel a mené à bien l’œuvre qu’il avait à accomplir dans l’histoire du socialisme prolétarien russe. Cette œuvre qui a depuis longtemps dépassé le cadre étroit des “cercles” des années 1902‑1905, aucune force n’est aujourd’hui en mesure de la réduire à néant ; et les lamentations attardées des gens, qui accusent d’exagération ceux qui en leur temps devaient lutter pour assurer la préparation de l’accomplissement des tâches militantes, ne pourront amoindrir la portée des conquêtes déjà faites.

    Je viens de faire allusion au cadre étroit des cercles de l’époque de l’ancienne Iskra (à partir de la fin de l’année 1903, avec le n° 51, l’Iskra se tourna vers le menchévisme, proclamant qu’“entre l’ancienne et la nouvelle Iskra, y a un abîme”, paroles de Trotsky, dans une brochure approuvée par la direction menchevique de l’Iskra). Il convient de donner au lecteur d’aujourd’hui quelques mots d’explication au sujet de l’esprit qui régnait dans ces cercles. En lisant Que faire ? et la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière qui vient ensuite, le lecteur verra se dérouler devant lui la lutte passionnée, parfois haineuse et destructrice, des cercles se trouvant à l’étranger. Il est indéniable que cette lutte possède de nombreux aspects peu attrayants. Il est indéniable qu’elle est un phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question. Il est indéniable que les militants du mouvement ouvrier actuel en Russie doivent rompre avec de nombreuses traditions établies dans les cercles, qu’ils doivent oublier et rejeter maintes mesquineries héritées de la vie des cercles et de leurs querelles, afin d’accomplir avec une vigueur redoublée les tâches présentes de la social-démocratie. Le renforcement du parti par des éléments prolétariens peut seul, en liaison avec une activité de masse au grand jour, extirper toutes les traces de la mentalité des cercles, héritage du passé qui n’a rien à voir avec les tâches actuelles. D’ailleurs, le passage au mode démocratique d’organisation du parti ouvrier, passage proclamé par les bolcheviks dans la Novaïa Jizn en novembre 1905 au moment même où venaient de se créer les conditions d’une activité au grand jour, ce passage constituait déjà au fond une rupture définitive avec ce qui était caduc dans l’héritage laissé par les cercles…

    Oui, “avec ce qui était caduc”, car il ne suffit pas de condamner la mentalité des cercles, il faut savoir en comprendre la signification en les replaçant dans les conditions particulières de l’époque. En leur temps les cercles étaient nécessaires, et ils jouèrent un rôle positif. Dans un pays autocratique en général, dans les conditions créées par toute l’histoire du mouvement révolutionnaire russe en particulier, le parti ouvrier socialiste ne pouvait se développer autrement qu’à partir des cercles. Ceux-ci, étroits, fermés, fondés presque toujours sur l’amitié personnelle d’un effectif très réduit, n’en constituèrent pas moins une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie. Mais à mesure que grandissait ce mouvement, se posait la tâche de regrouper ces cercles, de créer des liens solides entre eux, d’établir une succession. Or il n’était pas possible de résoudre ce problème sans créer une solide base opérationnelle “hors d’atteinte” de l’autocratie, c’est‑à‑dire à l’étranger. C’est donc par la force de la nécessité que naquirent les cercles à l’étranger. Aucun lien ne les réunissait et ils n’étaient pas soumis à l’autorité d’un parti russe. Ils ne pouvaient donc manquer d’avoir des optiques différentes quant aux tâches fondamentales du mouvement de cette époque, c’est-à-dire précisément quant à la manière dont devait être créée une base opérationnelle et dont ils devaient contribuer à la mise sur pied d’un parti commun. Dans de telles conditions les cercles ne pouvaient pas ne pas s’affronter. Aujourd’hui, quand nous regardons en arrière, nous voyons distinctement lequel d’entre ces cercles était à même de remplir la fonction de base opérationnelle, Mais alors, au début de l’activité des différents cercles, personne ne pouvait le dire et seule la lutte pouvait trancher la discussion. Parvus, on s’en souvient, accusa par la suite la vieille Iskra de mener un combat destructeur à l’encontre des cercles, et il prôna après coup une politique conciliatrice. Mais c’est facile à dire après coup, et le dire, c’est montrer qu’on n’a pas compris quelles étaient alors les conditions. En premier lieu, on ne disposait d’aucun critère permettant de juger de l’influence et du sérieux de tel ou tel cercle. Nombreux étaient ceux, maintenant oubliés, dont l’importance avait été exagérée, mais en leur temps ils voulaient par la lutte faire la preuve de leur droit à l’existence. En second lieu, les différends entre cercles résidaient dans l’orientation à donner à un travail alors encore nouveau. Je remarquai déjà à l’époque (dans Que faire ?) que les dissensions paraissaient minimes, mais qu’en réalité elles avaient une énorme importance, étant donné qu’avec l’apparition de nouvelles activités, avec l’apparition du mouvement social-démocrate, la définition du caractère général de ces activités et de ce mouvement se répercuterait très fortement sur la propagande, l’agitation et l’organisation. Toutes les discussions ultérieures entre social‑démocrates tournèrent autour de l’orientation à donner au travail politique du parti ouvrier dans tel ou tel cas particulier. Mais alors, les controverses portaient sur la définition des principes les plus généraux et des tâches fondamentales de toute politique social‑démocrate en général.

    Les cercles ont accompli leur mission et, à présent, ils ont, bien entendu, fait leur temps. Mais s’ils n’ont plus de raison d’être, c’est uniquement parce que leur lutte avait posé avec la plus vive acuité les questions les plus cruciales de la social‑démocratie, parce qu’elle les avait résolues dans un esprit révolutionnaire intransigeant, créant ainsi une base solide, rendant possible un travail de parti sur une large échelle. » (V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.)

    Lorsque Lénine préconise en 1902 la création d’une organisation d’avant-garde de cadres et de professionnels, et qu’il exhorte en 1920 à la constitution des partis communistes en parti de masse de classe du prolétariat, y a-t-il une contradiction ? Non, car Lénine critique des déviations différentes relatives à deux époques différentes du développement du mouvement communiste. En 1902, il lutte pour la création d’une avant-garde communiste (un parti de cadre), en 1920, il lutte pour que cette avant-garde communiste fusionne avec le mouvement ouvrier et devienne le parti révolutionnaire (un parti de masse et de classe). Sortir Que faire ? et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » de leur contexte, ce sont les abstractiser, donc, les vider de leur contenu. Les enseignements universels à tirer de ces documents ne peuvent être compris qu’en comprenant le contexte de leur rédaction (à quoi ils répondaient et à qui ils s’adressaient).

    Selon Lénine, tous les communistes du parti de cadre ne sont pas des professionnels de la révolution, mais tous les communistes du parti de cadre sont des cadres professionnalisés.

    Pas de parti de masse (et de classe) sans un parti de communistes professionnels (c’est-à-dire de cadre) dans lequel il peut émerger et sur lequel il peut croître. Il n’y a pas d’opposition entre le parti de cadre et le parti de masse, car le premier est la condition à la naissance du second, accouché dans la classe ouvrière.

    « En effet, à l’époque du capitalisme, quand les masses ouvrières sont soumises à une exploitation continue, et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers réside précisément dans le fait qu’ils ne peuvent toucher qu’une minorité de leur classe. Le parti politique ne peut rassembler qu’une minorité de la classe, de même que dans toute la société capitaliste les ouvriers réellement conscients ne sont qu’une minorité parmi les ouvriers. Force nous est donc de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui peut diriger les larges masses ouvrières et les entraîner avec elle. Et si le camarade Tanner dit qu’il est l’ennemi du parti, mais qu’il est en même temps pour que la minorité des ouvriers les mieux organisés et les plus révolutionnaires indique la voie à l’ensemble du prolétariat, je dis qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous. Qu’est‑ce que cette minorité organisée ? Si cette minorité est vraiment consciente, si elle sait entraîner les masses, si elle est capable de répondre à chaque question à l’ordre du jour, alors elle est, en réalité, le parti. Et si nous attachons tant d’importance à l’opinion de camarades comme Tanner qui sont les représentants d’un mouvement de masse, ce que l’on ne saurait dire, sans trop forcer les choses, des représentants du parti socialiste britannique, si ces camarades sont pour qu’il y ait une minorité qui lutte résolument pour la dictature du prolétariat et qui instruit les masses ouvrières dans cet esprit, cette minorité n’est pas autre chose, en réalité, que le parti. Le camarade Tanner dit que cette minorité doit organiser et entraîner avec elle toute la masse ouvrière. Si lui et les autres camarades du groupe Shop‑Stewards et de l’Union des ouvriers industriels du monde (I.W.W.) l’admettent — et nous constatons tous les jours dans nos conversations avec eux qu’ils l’admettent effectivement — s’ils approuvent cette situation où la minorité communiste consciente de la classe ouvrière entraîne avec elle le prolétariat, alors ils doivent convenir aussi que tel est le sens de toutes nos résolutions. Et alors, l’unique différence existant entre nous consiste seulement dans le fait qu’ils évitent le mot « parti » parce qu’il existe parmi les anglais une certaine prévention contre le parti politique. Ils ne se représentent pas un parti politique autrement qu’à l’image des partis de Gompers et de Henderson, des partis d’affairistes parlementaires, de traîtres à la classe ouvrière. S’ils ne voient le parlementarisme que tel qu’il existe aujourd’hui en Grande‑Bretagne ou en Amérique, alors, nous aussi, nous sommes les ennemis d’un tel parlementarisme et de partis politiques. Nous avons besoin de partis nouveaux, d’autres partis. Nous avons besoin de partis, qui soient constamment et effectivement liés aux masses et qui sachent diriger ces masses. » (V. I. Lénine, Rapport sur le rôle du Parti Communiste, 1920.)

    Ainsi, les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste présentées en 1921 par la IIIInternationale ne s’adressent non pas à des sectes communistes (des noyaux, cellules, cercles, etc., dispersés et en lutte), mais à des partis communistes. Les plus petits partis communistes de l’Internationale communiste à sa fondation étaient d’une envergure (quantitative et qualitative) incomparable aux sectes que nous sommes aujourd’hui en France. Encore une fois, croire les conditions objectives et subjectives du mouvement communiste français d’aujourd’hui et d’il y a un siècle analogue, c’est prendre ses rêves pour des réalités. Pour les plus immatures de ces partis, la tâche principale était alors déjà la transformation en parti de masse (la fusion avec le mouvement ouvrier), car ils étaient déjà des partis en force et en contenu.

    Pour caricaturer, retenir La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique, sans retenir Que faire ?, c’est le meilleur moyen de ne pas progresser. Ces premiers sont devenus pertinents à entendre car ce dernier a auparavant été écouté.

    Il ne faut pas se rendre coupable envers La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique de la même erreur que les mencheviks envers Que faire ? (que leur reproche Lénine) : vider les injonctions politiques de leur sens en les extrayant de leur contexte, pour les transformer en une métaphysique dogmatique — absurde — sans pouvoir transformateur sur la réalité. Selon la même logique qui conclut que Que faire ? ne parle pas de l’époque du parti communiste (la partiinost), La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique ne parlent pas de l’époque des sectes (la kruzhkovshchina). Si des leçons universelles s’appliquent dans les deux cas, les impératifs relatifs à un contexte ne s’appliquent pas dans un autre (l’on ne peut pas les transposer mécaniquement).

    La plus fondamentale erreur du mouvement communiste français contemporain, c’est de ne pas saisir la vérité élémentaire selon laquelle ce que l’on doit faire est déduit de ce que l’on peut faire, et ce que l’on peut faire est limité par ce que l’on est.

    Dans Thèses sur la tactique, l’Internationale communiste expose le cheminement que doivent prendre les partis communistes. Leur objectif commun est leur transformation en parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est le parti de classe, et le parti de classe est un parti de masse, donc le parti communiste doit devenir un parti de masse (s’il ne l’est pas déjà). Le parti de cadre doit donc lutter pour devenir un parti de masse. Le parti communiste accouché dans le mouvement communiste est un parti de cadre, et le parti révolutionnaire accouché dans le mouvement ouvrier (par la fusion) est un parti de masse. Le parti communiste de cadre doit donc lutter pour devenir un parti communiste de masse, et le parti communiste de masse doit donc lutter pour devenir le parti révolutionnaire, c’est à dire le parti de classe.

    Pourquoi un tel cheminement ? Car le parti de cadre, qui n’est qu’une direction marginale dans les masses, doit devenir la direction hégémonique dans les masses, ce qui est la première condition au parti révolutionnaire. En conquérant une telle direction dans les masses, le parti de cadre se transforme en parti de masse. Une direction révolutionnaire — qui caractérise le parti révolutionnnaire — ne peut donc être revendiquée que par un parti de masse. Un parti communiste n’est le parti révolutionnaire en puissance que s’il a réussi son entreprise de massification (qui lui est essentielle), sinon, il n’est le parti révolutionnaire en puissance qu’en potentiel. Le « vrai » parti communiste est un parti de masse. Si un parti de masse n’est pas toujours le parti de classe, tous les partis révolutionnaires sont des partis de classe, et tous les partis de classe sont des partis de masse. Un parti communiste de masse peut devenir un parti de classe dans une situation révolutionnaire, en cela il est déjà le parti révolutionnaire en puissance (avant d’être le parti de classe en fait), mais ce n’est pas le cas d’un parti de cadre (il n’est pas encore le parti révolutionnaire en puissance).

    Ces Thèses sur la tactique explicitent également très distinctement quel est le rôle que doivent assumer les partis communistes dans les masses et leurs organisations, notamment les syndicats :

    « Dès le premier jour de sa fondation, l’Internationale communiste s’est donnée pour but, clairement et sans équivoque, non pas de former de petites sectes communistes cherchant à exercer leur influence sur les masses ouvrières uniquement par l’agitation et la propagande, mais de prendre part à la lutte des masses ouvrières, de guider cette lutte dans le sens communiste et de constituer dans le processus du combat de grands partis communistes révolutionnaires.

    Déjà au cours de sa première année d’existence, l’Internationale communiste a répudié les tendances sectaires en prescrivant aux partis affiliés, si petits fussent-ils, de collaborer aux syndicats, de participer à vaincre leur bureaucratie réactionnaire de l’intérieur même des syndicats et de les transformer en organisations révolutionnaires des masses prolétariennes, en instruments de combat. […] » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrit ici l’Internationale communiste, c’est la lutte du parti communiste pour devenir un parti de masse, c’est-à-dire la lutte pour devenir une direction politique de plus en plus importante dans les masses (jusqu’à devenir une direction politique hégémonique dans celles-ci, c’est-à-dire le parti de classe).

    Ce rôle de direction politique dans les masses — que nous avons déjà exposé — est hors de portée des sectes communistes. Car elles sont inapte à mener une politique « révolutionnaire dans le fond » dans les masses et les syndicats, elles ne doivent pas s’attribuer des devoirs qui leur sont inaccessibles et qui ne leur reviennent pas, mais se rendre aptes à les remplir : construire un parti communiste de cadres professionnels, qui lui pourra assumer ce rôle.

    C’est à remplir ce devoir, celui relatif à notre époque de construction d’un parti vers le Parti, que le mouvement communiste français échoue depuis plusieurs décennies. L’ironie la plus cynique étant que c’est souvent au nom du Parti communiste que la reconstruction du Parti communiste est liquidée dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Non seulement les Thèses sur la tactique sont relatives à un contexte qui n’est pas analogue au notre, mais celles-ci préviennent elle-même du risque de prescrire une stratégie homogène à des contextes hétérogènes. Des principes ne sont universels que si et dans la mesure où leur contexte particulier est universel (un mode de production, une situation historique, une tâche stratégique, etc.). L’universalité qui peut toujours être trouvée dans le particulier, n’est toujours que relative à l’universalité de ce particulier. La compréhension et l’application d’une stratégie révolutionnaire n’est pas différente.

    Les Thèses sur la tactique distinguent les consignes adressées à l’ensemble des partis communistes de celles adressées au Parti communiste unifié d’Amérique et au Parti communiste d’Angleterre, particulièrement attardés dans leur développement.

    « Dans cette voie menant à la formation de partis communistes de masses, l’Internationale communiste n’est pas allée suffisamment loin partout. Et même dans deux des pays les plus importants du capitalisme victorieux elle a encore tout à faire dans ce domaine.

    Aux États-Unis, dans l’Amérique du Nord, dans lesquels déjà avant la guerre pour des raisons historiques, il n’existait aucun mouvement révolutionnaire de quelque ampleur, les communistes ont toujours devant eux les tâches primordiales les plus simples : la formation d’un noyau communiste et son rattachement aux masses ouvrières. […] Conscient du danger qui le menace d’une radicalisation du mouvement ouvrier et de l’influence de ce mouvement par les communistes, le capital américain essaie de briser le jeune mouvement communiste par des persécutions barbares, de l’anéantir et de le contraindre à l’illégalité, dans laquelle, pense-t-il, ce mouvement, sans contact avec les masses, dégénérerait en une secte de propagande et se dessécherait.

    L’Internationale communiste attire l’attention du Parti communiste unifié d’Amérique sur le fait que l’organisation illégale ne doit constituer qu’un terrain de rassemblement, de clarification, pour les forces communistes les plus actives, mais que le Parti unifié a le devoir de tenter tous les moyens et toutes les voies pour sortir de ses organisations illégales et atteindre les grandes masses ouvrières en fermentation ; qu’il a le devoir de trouver les formes et les voies propres à concentrer politiquement ces masses dans leur vie publique en vue de la lutte contre le capital américain. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Le Parti communiste unifié d’Amérique dont parle en ces termes l’Internationale communiste, n’était pas un groupe de quelques centaines ou quelques milliers de membres, mais de 20 000 à 40 000 adhérents (pour un pays de 106 millions d’habitants). Pourtant, aux yeux de l’Internationale communiste, son retard sur les autres partis communistes était tel que son ordre du jour était « les tâches primordiales les plus simples ».

    Concernant le Parti communiste d’Angleterre, lui-même d’une taille de 4 000 adhérents (pour un pays de 44 millions d’habitants), l’Internationale communiste poursuit :

    « Le mouvement communiste anglais, lui non plus, n’a pas encore réussi, malgré la concentration de ses forces en un Parti communiste uni, à devenir un parti de masses.

    […]

    La première et principale tâche du Parti communiste d’Angleterre est de devenir un Parti de masses. Les communistes anglais doivent se placer de plus en plus fermement sur le terrain du mouvement de masses existant en fait et se développant sans cesse ; ils doivent pénétrer dans toutes les particularités concrètes de ce mouvement et faire des revendications isolées ou partielles des ouvriers le point de départ de leur propre agitation et de leur propagande inlassable et énergique.

    Le puissant mouvement gréviste met à l’épreuve, aux yeux de centaines de milliers et de millions d’ouvriers le degré de capacité, de fidélité, de constance et de conscience des trade-unions et de leurs chefs. Dans ces conditions, l’action des communistes au sein des syndicats acquiert une importance décisive. Aucune critique du Parti, venant du dehors, ne saurait, même dans une mesure éloignée, exercer sur les masses une influence semblable à celle qui peut être exercée par le travail quotidien et constant des noyaux communistes dans les syndicats, par le travail tendant à démasquer et à discréditer les traîtres et les bourgeois du trade-unionisme, qui en Angleterre plus encore que dans tout autre pays, sont le jouet politique du capital.

    Si, dans d’autres pays, la tâche des partis communistes devenus partis de masses consiste dans une importante mesure à prendre l’initiative d’actions de masses, en Angleterre la tâche du Parti communiste consiste avant tout, sur la base des actions de masses qui se développent en fait, à montrer par son propre exemple et à prouver que les communistes sont capables d’exprimer justement et courageusement les intérêts, les besoins et les sentiments de ces masses. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Une secte communiste doit être liée aux masses pour se transformer en parti communiste, et un parti communiste doit devenir un parti de masse pour se transformer en parti révolutionnaire. Mais le degré de jonction du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier doit correspondre au degré de développement révolutionnaire du mouvement communiste et du mouvement ouvrier. Dans la création d’un parti communiste, il ne peut donc y avoir « rattachement aux masses ouvrières » que dans la proportion où il y a déjà « formation d’un noyau communiste » de cadre professionnel !

    Les tâches du Parti communiste unifié d’Amérique et du Parti communiste d’Angleterre ne sont ainsi pas identiques à celle des autres partis communistes de l’Internationale communiste, car leurs niveaux de développement ne sont pas identiques à ceux des autres partis de l’Internationale communiste. La tactique n’est jamais un impératif « absolu », elle n’est que la solution concrète à un problème concret dans une situation concrète.

    Si le Parti communiste unifié d’Amérique et le Parti communiste d’Angleterre étaient bien considérés comme des partis communistes, leur niveau de développement était déterminé par L’Internationale communiste comme suffisamment faible pour que leur tâche ne soit pas la direction révolutionnaire elle-même. Ces partis devaient d’abord affermir leur caractère d’avant-garde et acquérir une direction politique dans les masses (de moins en moins marginale, de plus en plus hégémonique) en devenant des partis de masse.

    Aux partis de cadre, l’Internationale communiste dit « devenez une direction dans les masses, devenez des partis de masse », et aux partis de masse, l’Internationale communiste dit « devenez une direction hégémonique dans les masses, devenez des partis révolutionnaires ». Entre un parti de masse et le parti révolutionnaire, il reste au parti de masse de devenir le parti de classe — le seul parti à la direction de l’ensemble de la classe ouvrière.

    Comme il a déjà été répété, une direction dans les masses ne suffit pas pour prétendre au statut de parti révolutionnaire : pour cela, cette direction doit être hégémonique et offensive. La lutte des partis de masse dans les masses n’est donc pas finit, mais toujours vivante, d’une part pour conquérir l’hégémonie (la direction sans partage sur la classe), et d’autre part pour préparer l’action révolutionnaire. Selon l’Internationale communiste, la lutte pour le parti révolutionnaire est donc aussi la lutte du parti de masse pour devenir le parti de classe : la fusion la plus achevée entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, entre le parti et la classe. Le parti révolutionnaire est donc un parti de masse de classe.

    Au sujet du Parti communiste français, alors déjà un parti de masse, l’Internationale communiste note :

    « L’agitation pratique doit prendre un caractère beaucoup plus concentré, plus tendu et plus énergique. Elle ne doit pas se disperser à travers les situations et les combinaisons changeantes et variables de la politique quotidienne. De tous les événements petits ou grands, elle doit toujours tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées. Ce n’est qu’à la condition d’observer cette attitude véritablement révolutionnaire que le Parti communiste cessera de paraître — et d’être en réalité — une simple aile gauche de ce bloc radical longuettiste qui offre avec une insistance et un succès de plus en plus grands ses services à la société bourgeoise pour la protéger des ébranlements qui s’annoncent en France, avec une logique inflexible. Abstraction faite de la question de savoir si ces événement révolutionnaires décisifs arriveront plus ou moins tôt, un Parti communiste moralement éduqué, entièrement pénétré de volonté révolutionnaire, trouvera la possibilité, même dans l’époque actuelle de préparation, de mobiliser les masses ouvrières sur le terrain politique et économique et de donner à leur lutte un caractère plus clair et plus vaste.

    […]

    Renforcer la liaison du Parti avec les masses, c’est avant tout le rattacher plus étroitement aux syndicats. Le but ne consiste point du tout à ce que les syndicats soient soumis mécaniquement et extérieurement au Parti et renoncent à l’autonomie découlant nécessairement du caractère de leur action : il consiste à ce que les éléments véritablement révolutionnaires réunis dans le Parti communiste donnent, dans le cadre même des syndicats, une tendance correspondant au intérêts communs du prolétariat, luttant pour la conquête du pouvoir.

    En considération de ce fait, le Parti communiste français doit faire la critique, sous une forme amicale mais décisive et claire, de toutes les tendances anarchistes-syndicalistes qui repoussent la dictature du prolétariat et la nécessité d’une union de son avant-garde en une organisation dirigeante, centralisée, c’est-à-dire en un Parti communiste, ainsi que de toutes les tendances syndicalistes transitoires qui, sous le manteau de la charte d’Amiens, élaborée huit ans avant la guerre, ne sauraient plus donner aujourd’hui une réponse claire et nette aux questions essentielles de l’époque nouvelle d’après-guerre.

    La haine qui se manifeste dans le syndicalisme français contre l’esprit de caste politique est avant tout une haine bien justifiée contre les parlementaires “socialistes-traditionnels”. Mais le caractère purement révolutionnaire du Parti communiste lui donne la possibilité de faire comprendre à tous les éléments révolutionnaires la nécessité du groupement politique dans le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

    La fusion du groupement syndicaliste révolutionnaire avec l’organisation communiste dans son ensemble est une condition nécessaire et indispensable à toute lutte sérieuse du prolétariat français.

    L’on ne parviendra à surmonter et à écarter les tendances vers l’action prématurée et à vaincre l’imprécision de principes et le séparatisme d’organisation des syndicalistes-révolutionnaires que lorsque le Parti lui-même, comme nous l’avons dit plus haut, sera devenu, en traitant de façon vraiment révolutionnaire toute question de la vie et de la lutte quotidienne des masses ouvrières françaises, un centre d’attraction pour elles. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    L’Internationale communiste poursuit :

    « Le Parti communiste unifié d’Allemagne, né de l’union du groupe Spartacus avec les masses ouvrières des Indépendants de gauche, quoique étant déjà un grand Parti de masses, a la mission immense d’augmenter son influence sur les grandes masses, de renforcer les organisations de masses prolétariennes, de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale, et de deviner, dans les luttes futures du prolétariat, les chefs des mouvements de masses. Cette tâche principale du Parti exige qu’il y applique tous ses efforts d’adaptation, de propagande et d’organisation, qu’il tâche de conquérir les sympathies de la majorité du prolétariat, sans laquelle, étant donné la puissance du capital allemand, aucune victoire du communisme n’est possible en Allemagne. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    En résumé :

    « Les Partis de l’Internationale communiste deviendront des Partis de masses révolutionnaires, s’ils savent vaincre l’opportunisme, ses survivances et ses traditions, dans leurs propres rangs, en cherchant à se lier étroitement aux masses ouvrières combattantes, en puisant leurs buts dans les luttes pratiques du prolétariat, en repoussant au cours de ces luttes aussi bien la politique opportuniste de l’aplanissement et de l’effacement des antagonismes insurmontables que les phrases révolutionnaires qui empêchent de voir le rapport réel des forces et les véritables difficultés du combat. Les partis communistes sont nés de la scission des anciens partis social-démocrates. Cette scission résulte du fait que ces partis ont trahi pendant la guerre par une alliance avec la bourgeoisie ou par une politique hésitante cherchant à éviter toute lutte. Les principes des partis communistes forment le seul terrain sur lequel les masses ouvrières pourraient à nouveau se réunir, car ces principes expriment les besoins de la lutte du prolétariat. Et puisqu’il en est donc ainsi, ce sont actuellement les partis et les tendances social-démocrates et centristes qui représentent la division et le morcellement du prolétariat, tandis que les partis communistes constituent un élément d’union. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrivent ici les Thèses sur la tactique, c’est la lutte du parti de masse pour devenir le parti révolutionnaire, pour que sa direction politique devienne une direction révolutionnaire (sans partage sur la classe ouvrière, et offensive).

    La lutte pour devenir le parti révolutionnaire et pour devenir un parti de masse, ne sont pas séparés : le parti communiste est le parti révolutionnaire lorsque sa direction politique (« réformiste dans la forme révolutionnaire dans le fond ») devient une direction révolutionnaire (dans la forme et le fond), et une direction politique peut devenir une direction révolutionnaire lorsqu’elle est hégémonique, donc quand le parti communiste est un parti de masse suffisamment aboutis — le parti de classe. Mais dans cette lutte, il faut différencier la conquête d’une direction politique hégémonique — la transformation en parti de masse et de classe — et la conquête d’une direction révolutionnaire — la révolution. Pour l’Internationale communiste, la transformation en parti de masse et de classe est un préalable à la transformation en parti révolutionnaire.

    Si nous défendons que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité — elles sont toujours vraies un siècle après leurs formulations — nous ne pouvons tenir une telle position qu’en précisant que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité dans les conditions qu’elles exposent elle-même. Ceux qui défendent les Thèses sur la tactique comme une énumération d’absolu n’ont souvent qu’une compréhension unilatérale de celles-ci. Ce qui est retenu, c’est la nécessité immédiate et impérieuse de lutter pour devenir un parti de masse, et donc de s’investir en priorité dans les syndicats. Ce qui est oublié, c’est tout ce qui crée cette nécessité ! Les Thèses sur la tactique n’expriment pas des injonctions de principe, générales, mais des moyens à des fins, qui sont elles-mêmes des moyens pour une fin — la révolution communiste. Ce sont ces fins qui ont été oubliées par des lectures superficielles ou opportunistes.

    Quelles sont les fins des Thèses sur la tactique, qui requièrent pour leur réalisation des partis de masse puissants ?

    « Les Partis communistes ne peuvent se développer que dans la lutte. Même les plus petits des partis communistes ne doivent pas se borner à la simple propagande et à l’agitation. Ils doivent constituer, dans toutes les organisations de masses du prolétariat, l’avant-garde qui montre aux masses retardataires, hésitantes — en formulant pour elles des buts concrets de combat, en les incitant à lutter pour réclamer leur besoins vitaux — comment il faut mener la bataille et qui par là leur révèle la traîtrise de tous les partis non communistes. C’est seulement à condition de savoir se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats, que les partis communistes peuvent gagner effectivement les grandes masses prolétariennes à la lutte pour la dictature.

    Toute l’agitation et la propagande, toute l’action du Parti communiste doivent être pénétrées de ce sentiment que, sur le terrain du capitalisme, aucune amélioration durable de la situation de la masse du prolétariat n’est possible ; que seul le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État capitaliste permettront de travailler à améliorer la situation de la classe ouvrière et à restaurer l’économie nationale ruinée par le capitalisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.

    Dans la mesure où la lutte pour ces revendications embrasse et mobilise des masses de plus en plus grandes, dans la mesure où cette lutte oppose les besoins vitaux des masses aux besoins vitaux de la société capitaliste, la classe ouvrière prendra conscience de cette vérité que si elle veut vivre, le capitalisme doit mourir. Cette constatation fera naître en elle la volonté de combattre pour la dictature. C’est la tâche des Partis communistes d’élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles. […] Dans la mesure où les luttes pour des revendications partielles, où les luttes partielles des divers groupes d’ouvriers grandissent en une lutte générale de la classe ouvrière contre le capitalisme, le Parti communiste a le devoir de proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] Le Parti communiste, comme représentant de l’intérêt général de la classe ouvrière, ne saurait se borner à reconnaître et à faire valoir par la propagande cet intérêt commun. Il ne peut représenter efficacement cet intérêt général qu’en menant dans certaines circonstances le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « Le caractère de la période de transition fait un devoir à tous les partis communistes d’élever au plus haut point leur esprit de combativité. Chaque combat isolé peut aboutir à un combat pour le pouvoir. Le Parti ne peut acquérir ce mordant nécessaire que s’il donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir. Les organes et les manifestes du Parti communiste ne doivent pas être des publications académiques qui cherchent à prouver théoriquement la justesse du communisme ; ils doivent être des cris d’appel à la révolution prolétarienne. L’action des communistes dans les parlements ne doit pas tendre à discuter avec l’ennemi ou à le persuader, mais à le démasquer sans réserve et sans merci, à démasquer les agents de la bourgeoisie, à secouer la volonté de combat des masses ouvrières et à amener les couches petites-bourgeoises, semi-prolétariennes du peuple à se joindre au prolétariat. Notre travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines. Ce n’est que lorsque le Parti, dans toutes ses manifestations de vie et dans toutes ses formes d’organisation, sera la volonté de combat faite corps, qu’il sera en mesure d’accomplir sa mission dans les moments où les conditions nécessaires à de plus grandes actions combatives seront réunies.

    Là où le Parti communiste représente une force massive, où son influence s’étend au-delà des cadres de ses organisations propres de Parti, sur les larges masses ouvrières, il a le devoir d’inciter par l’action les masses ouvrières au combat. De grands Partis de masses ne sauraient se contenter de critiquer la carence d’autres Partis et d’opposer les revendications communistes aux leurs. C’est sur eux, en tant que partis des masses, que repose la responsabilité du développement de la révolution. Là où la situation des masses ouvrières devient de plus en plus intolérable, les Partis communistes doivent tout essayer pour porter les masses ouvrières à défendre leurs intérêts par la lutte. En présence de ce fait qu’en Europe occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, où par conséquent on ne saurait compter jusqu’à nouvel ordre sur des mouvements spontanés que dans des cas très rares, les Partis communistes ont le devoir, en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat, et si les Partis non communistes sont contraints de participer à ce combat, la tâche des communistes consiste à préparer d’avance les masses ouvrières à une trahison possible de la part de Partis non communistes pendant l’une des phases ultérieures du combat, à tendre le plus possible la situation et à l’aggraver afin d’être capable de continuer le combat, le cas échéant, sans les autres Partis (voir la lettre ouverte du V.K.P.D., qui peut servir de point de départ exemplaire pour d’autres actions). Si la pression du Parti communiste dans les syndicats et dans la presse ne suffit pas pour entraîner le prolétariat au combat sur un front unique, c’est alors le devoir du Parti communiste d’essayer d’entraîner tout seul de grandes fractions des masses ouvrières. Cette politique indépendante consistant à faire défendre les intérêts vitaux du prolétariat par sa fraction la plus consciente et la plus active ne sera couronnée de succès, ne réussira à secouer les masses retardataires que si les buts du combat découlant de la situation concrète, sont compréhensibles aux larges masses, et si ces masses voient dans ces buts leurs buts propres, tout en n’étant pas encore capables de combattre pour eux.

    Le Parti communiste ne doit cependant pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, à parer les coups destinés aux masses ouvrières. Le Parti communiste est, dans la période de la révolution mondiale, de par son essence même, un Parti d’attaque, un Parti d’assaut contre la société capitaliste ; il a pour devoir, dès qu’une lutte défensive prend contre la société capitaliste, de la profondeur et de l’ampleur, de l’agrandir en une offensive. Le Parti a de plus le devoir de tout faire pour conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive, là où les conditions favorables sont données.

    Celui qui s’oppose en principe à la politique de l’offensive contre la société capitaliste viole les directives du communisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ci-dessus, l’Internationale communiste expose les raisons pour lesquelles les partis communistes doivent être des partis de masse (et de classe) pour devenir des partis révolutionnaires, et quel doit être le contenu de leur direction politique dans les masses (pour que celle-ci soit authentiquement communiste, c’est-à-dire une direction révolutionnaire en puissance).

    L’entreprise à laquelle l’Internationale communiste appelle les partis communistes dans ses Thèses sur la tactique n’est rien de moins que de mener une politique « révolutionnaire dans le fond » systématique, planifiée et acharnée.

    Premièrement, « de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale », qu’il « révèle la traîtrise de tous les partis non communistes » et mène « le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière » pour « vaincre l’opportunisme ».

    Deuxièmement, de systématiquement « tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées », qu’il « donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir », et que le « travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines ».

    Et troisièmement, d’« élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles », de « proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire » selon « un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne », de « se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats » de « conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive », et « en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat ».

    L’Internationale communiste donne donc comme devoir aux partis communistes de masse de défaire l’opportunisme sur tous les terrains (notamment les syndicats) et d’éduquer et de diriger le prolétariat, selon un plan systématique résolument offensif. Ces conditions sont celles qui doivent faire du parti de masse le parti de classe et le parti révolutionnaire.

    Ces fins sont la raison d’être des Thèses sur la tactique, ce n’est que dans leur réalisation que les impératifs qu’elles édictent trouvent leur sens révolutionnaire.

    Nous posons donc une question simple : ces fins sont-elles aujourd’hui réalisées ou réalisables ? La réponse univoque est : « non ».

    Cette question en implique une seconde : si ces fins ne sont pas réalisées et ne sont pas réalisables, alors les moyens assignés à ces fins sont-ils effectifs ?

    Pourquoi est-ce que la stratégie de conquête des masses et des syndicats serait toujours effective dans notre situation actuelle où les objectifs qui justifient cette stratégie ne sont ni réalisés ni réalisables ? Si les moyens indiqués dans Thèses sur la tactique sont toujours effectifs (la conquête des masses et des syndicats), alors pourquoi leurs fins ne sont-elles pas effectives elles aussi ? Où est la défaite de l’opportunisme et l’éducation et la direction du prolétariat vers la révolution, selon un plan systématique et offensif ?

    Poser une telle question paraît ridicule, car une telle question est ridicule aujourd’hui en France (dans la situation d’anémie extrême du mouvement communiste). Pourtant, ce qui est bien plus ridicule que cette question, c’est de ne pas comprendre que la prescription d’un moyen (une action engagée) n’est valable qu’autant que la vérification de sa fin est valable (un effet voulu). Or, la relation de causalité entre les moyens et les fins, qui justifient ces moyens, ne se vérifie pas aujourd’hui en France. Les actions engagées et préconisées ne rencontrent pas leurs effets escomptés.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valides que dans la mesure où les conditions qu’elles posent sont valides : la réalisation d’une politique révolutionnaire (dans le fond) par un parti communiste. Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être divisées entre d’une part les moyens et d’autre part les fins. Les moyens et les fins sont inextricablement liés dans une relation de causalité ! Les moyens des Thèses sur la tactique ne sont applicables et juste aujourd’hui que pour leurs fins. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer des moyens qui ne réalisent pas et ne peuvent pas réaliser leurs fins. Or, car les fins ne sont ni réalisées ni réalisables (dans notre situation concrète), leurs moyens ne s’appliquent pas et ne sont pas justes (dans notre situation concrète).

    Vouloir appliquer les méthodes recommandées par les Thèses sur la tactique sans être capable de réaliser ces méthodes — de transformer ces moyens en fins — est absurde. C’est précisément dans cette absurdité que tombent les économistes et les spontanéistes (para-)syndicalistes, pour qui la conquête des masses et des syndicats est la tâche immédiate prioritaire.

    La lecture économiste et spontanéiste des Thèses sur la tactique est d’autant plus problématique que l’Internationale communiste met explicitement en garde les partis communistes contre le risque d’une pratique non-révolutionnaire dans les masses et les syndicats, ou d’une préparation révolutionnaire insuffisante.

    Dans les Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, ces mises en garde sont les suivantes.

    Sur le contenu de l’agitation et de la propagande :

    « Notre tâche la plus importante avant le soulèvement révolutionnaire déclaré, est la propagande pour l’agitation révolutionnaire. Cette activité et son organisation est menée souvent encore, pour la plus grande partie, à l’ancienne manière formaliste. Par des manifestations occasionnelles, par des réunions de masses et sans souci particulier du contenu révolutionnaire concret des discours et des écrits. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur le contenu de la participation aux syndicats :

    « La pratique du mouvement syndical a montré que les noyaux et fractions communistes sont assez souvent confus et ne savent que faire lorsqu’ils sont mis en présence des plus simples questions du jour. il est facile, quoique bien stérile de ne faire toujours que prêcher les principes généraux du communisme pour tomber dans la voie tout à fait négative d’un syndicalisme vulgaire dans les premières questions concrètes venues. Par de pareilles actions, on ne fait que faciliter le jeu des dirigeants de l’Internationale Jaune d’Amsterdam. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur la lutte contre le réformisme et l’opportunisme :

    « Il n’y a rien à espérer d’aucune espèce d’entretiens avec les chefs des syndicats, de même qu’avec ceux des différents partis ouvriers social-démocrates et petits-bourgeois. Contre ceux-là on doit organiser la lutte avec toute son énergie. Mais le seul moyen sûr et victorieux de les combattre consiste à détacher d’eux leurs adeptes et à montrer aux ouvriers l’aveugle service d’esclaves que leurs chefs social-traîtres rendent au capitalisme. On doit donc, autant que possible, mettre d’abord ces chefs dans une situation où ils seront obligés de se démasquer, et les attaquer, après ces préparatifs, de la façon la plus énergique. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    De plus, dans les syndicats :

    « Si le mouvement a pris surtout un caractère syndical, il faut avant tout s’appliquer à augmenter notre influence dans les syndicats, en prescrivant à nos fractions communistes de s’attaquer, après bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d’ordre de notre Parti. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Les communistes qui pensent que la reconstruction d’un parti de cadre professionnel n’est pas la tâche la plus importante du mouvement communiste en France, ou qu’un parti communiste existe déjà en France, se place ainsi devant une contradiction : s’il n’est pas nécessaire de reconstruire un parti communiste en France, alors pourquoi n’existe-t-il pas de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France ?

    Si la réponse est « il y a déjà une politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France », alors où est-elle, et pourquoi ne porte-elle aucun résultat depuis des décennies ? Si à cela l’on objecte alors que « le parti communiste est encore en construction », la contradiction n’est que plus évidente, car le parti communiste n’est pas reconstruit dans les masses et les syndicats, et qu’à l’époque de la reconstruction du parti communiste, la participation aux luttes économiques spontanées et syndicales n’est qu’un devoir secondaire des communistes.

    L’absence de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats est la meilleure preuve de l’inexistence d’un parti communiste, et donc de l’impératif de sa reconstruction.

    Dénigrer le travail de masse et le militantisme syndical dans la reconstruction d’un parti communiste (la « première école » de l’éducation et de l’organisation des militants professionnels) est in fine contre-révolutionnaire, mais surestimer le travail de masse, le militantisme syndical et les syndicats est in fine tout autant contre-révolutionnaire.

    Les Thèses sur la tactique (et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme ») ne peuvent pas être lues à moitié (unilatéralement) et extraites de leur contexte (abstractisées) sans que cela ne les vide de leur sens : faire des solutions concrètes aux problèmes concrets d’une situation concrète, un dogme métaphysique et impotent.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valables dans notre contexte que si les conditions qui rendent leurs objectifs réalisables sont valables. Or, la condition principale est : l’existence d’un parti communiste, en premier lieu.

    Tout l’objet des Thèses sur la tactique est de transformer les partis de cadre en parti de masse (et de classe), et les partis de masse (et de classe) en parti révolutionnaire. Cette perspective est-elle possible aujourd’hui en France, sans parti communiste ?

    Notre réponse est : « non ».

    Il serait erroné et aberrant de reprocher à telle ou telle secte communiste en France de ne pas porter jusqu’à la victoire les Thèses sur la tactique. En revanche, ce qui peut à raison leur être reproché, c’est de ne pas comprendre les implications stratégiques de leur propre incapacité à porter ces thèses jusqu’à la victoire, et leur liquidationnisme subséquent dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Nous revenons donc à notre conclusion : la nécessité de reconstruire un parti communiste de militant professionnel, s’éduquant et s’organisant en dehors des luttes économiques et syndicales (spontanées) du mouvement ouvrier, principalement dans et à destination du mouvement communiste.

    Dans cette tâche éminemment difficile et complexe, si nous ne perdons de vu ni les perspectives futures des Thèses sur la tactique et de La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » ni leurs leçons universelles immédiates, nous nous en remettons principalement à Que faire ?, en tant que document créé pour la construction du Parti dans la kruzhkovshchina, c’est-à-dire l’époque de notre développement à laquelle nous sommes.

    Conclusion

    La reconstruction du Parti (avec un « P » majuscule) ce n’est pas essayer d’être « le Parti en miniature ». Le Parti ne peut pas être vulgairement préfiguré jusqu’à prendre réalité. Si la préfiguration est utile comme tactique, ce n’est pas une stratégie. Imiter le Parti pour devenir le Parti n’est pas une méthode correcte pour sa reconstruction. Il n’y a pas de raccourcis, c’est-à-dire qu’il faut commencer par le commencement. Si cette tautologie mérite d’être énoncée, c’est car aujourd’hui le mouvement communiste tente de commencer par la fin, c’est-à-dire de reconstruire le Parti en essayant d’être le Parti. Or, l’on ne peut pas reconstruire le parti révolutionnaire sans parti communiste, et la construction du premier (par un parti) consiste en des tâches très différentes de la construction du second (par les sectes). Voilà toute l’importance de comprendre l’évolution des sectes vers le parti révolutionnaire, car dans cette transformation nos tâches se transforment aussi. Une stratégie n’a rien d’une liste d’injonction valable de toute éternité et dans l’absolu : c’est une direction vers laquelle il faut trouver notre chemin.

    Nous ne statuons pas de la forme exacte que prendront ces structures, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire ne définissent que des niveaux d’organisation (des sauts qualitatifs, des états de complexité, etc.), ce sont des catégories historiques générales, c’est-à-dire des étapes de développement que nous considérons universelles. La forme concrète particulière de ces niveaux d’organisation ne peut être définie que par les situations concrètes particulières qui les produisent. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire sont des sauts qualitatifs dans l’organisation du mouvement communiste, ce ne sont pas des formules préconçues — abstraites et ahistoriques — que nous pourrions répliquer mécaniquement. L’évolution que nous décrivons n’est pas linéaire non plus, ce n’est qu’une tendance à la progression qualitative du mouvement communiste. Établir une stratégie selon une tendance historique — la recomposition du mouvement communiste selon l’intensification de la lutte des classes — ce n’est pas jouer au prophète ou croire que la réalité peut se réduire à des étapes successives.

    Pour un exposé synthétique rigoureux et pertinent de ce qu’est et de ce que n’est pas un Parti communiste, nous recommandons à tous et toutes une lecture attentive de la huitième partie Des principes du léninisme (J. V. Staline, 1924), « Le Parti ».

    « De là, la nécessité d’un nouveau parti, d’un parti combatif, révolutionnaire, suffisamment courageux pour mener les prolétaires à la lutte pour le pouvoir, suffisamment expérimenté pour se retrouver dans les conditions complexes d’une situation révolutionnaire et suffisamment souple pour contourner les écueils de toute sorte sur le chemin conduisant au but.

    Sans un tel parti, on ne saurait même songer à renverser l’impérialisme, à conquérir la dictature du prolétariat.

    Ce nouveau parti, c’est le Parti du léninisme. » (J. V. Staline, « Le Parti », Des principes du léninisme, 1924.)

    Ce « parti nouveau », que définit Lénine en 1920 dans Rapport sur le rôle du Parti Communiste et dont parle Staline en 1924 dans Des principes du léninisme, c’est celui dont la révolution communiste a besoin, et celui qui a lui-même besoin du « parti de professionnels », que défend Lénine en 1902 dans Que faire ? (et en 1904 dans Un pas en avant, deux pas en arrière), sur lequel et par lequel s’édifier.

    Ci-dessous, nous reproduisons en intégralité ce que nous avons écrit dans Sur Unité communiste sur « la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ».

    « Nous admettons comme seule voie vers la révolution, la constitution d’une opposition extra-parlementaire (ou extra-institutionnelle), c’est-à-dire en dehors du régime bourgeois et contre celui-ci. Cette opposition doit être politique et capable de mener avec succès un travail autant ouvert que clandestin. Ce n’est qu’en se constituant indépendant des institutions bourgeoises que l’on peut sortir de l’impuissance. Il n’y aura aucun salut dans les fantasmes du réformisme ou de l’action directe, il faut abandonner ces mirages et accepter de combattre avec endurance pour construire un rapport de force avec la dictature bourgeoise. Celui-ci ne doit pas être contre X ou Y fraction de la bourgeoisie, mais contre l’entièreté du régime bourgeois. Cette construction est lente car on ne peut pas “invoquer” une telle opposition.

    Il faut œuvrer à reconquérir une autonomie politique de classe, en proposant notre propre cadre de discours en rupture avec celui de la bourgeoisie, et avec lui nos propres mots d’ordres révolutionnaires. C’est cette opposition qui doit créer, proposer et appliquer le programme communiste, autant en luttant pour des changements immédiats qu’en préparant la prise du pouvoir.

    Avant la situation révolutionnaire qui met à l’ordre du jour cette prise du pouvoir, la pratique de l’opposition communiste est confinée à une forme principalement réformiste (même lorsqu’elle est illégale). Elle ne peut pas directement arraisonner et résoudre la question du pouvoir, mais elle doit rester révolutionnaire dans le fond, c’est-à-dire toujours dans cette perspective et selon ces objectifs — la prise du pouvoir. Cette boussole, c’est celle qui nous permet de garder le cap juste, même lorsque nous sommes perdus et que l’on navigue à vue dans la lutte des classes. C’est celle qui nous permet d’éviter les Charybde et Scylla de la déviation de droite et de gauche. Rester sourd autant aux sirènes gauchistes que droitières, sur les récifs de l’opportunisme, qui ne peuvent nous mener qu’au naufrage : le sacrifice de notre autonomie politique de classe et du mouvement révolutionnaire.

    L’on n’évalue pas une structure en jugeant sa dimension quantitative (sa taille, ses moyens), mais sa dimension qualitative (son rôle, ses perspectives). Ces deux aspects sont interdépendants, mais pour mesurer la pertinence et l’avancement politique, il faut s’arrêter d’abord ce qui est accumulé (qualité) avant de s’attarder sur l’état de cette accumulation (quantité). Ce qui prime, c’est de savoir ce qu’est une organisation dans la lutte des classes, avant de savoir son échelle. C’est-à-dire son rapport au Capital, au régime bourgeois, à la conquête du pouvoir, etc., avant son importance dans ce rôle donné. Une gigantesque organisation réformiste ou opportuniste n’a aucune utilité pour la victoire du prolétariat : le contenu prévaut toujours sur le contenant. Notre critère est celui du rapport au régime bourgeois, donc celui de l’opposition extra-parlementaire.

    Pour cette opposition, la culture militante de la sécurité n’est ni la dernière des préoccupations immédiates ni un problème stratégique secondaire. Au-delà des fantasmes, l’enjeu n’a rien d’accessoire. Il implique, d’une part, d’être capable de rester efficacement hors de portée des radars de l’État, et de pouvoir encaisser ses coups sans déroute. Ces principes de prudence et de résilience sont d’une importance première, car sans eux, l’opposition est tributaire de la clémence du régime bourgeois, et ne peut donc pas être libre de ses pensées, de ses dires et de ses actes. Ainsi, d’autre part, l’autonomie politique de classe ne peut pas exister dans la mesure accordée par la légalité bourgeoise, si elle n’est que négociée avec l’État de la classe dominante (sur un terrain fatalement à notre désavantage). Préparer et faire la révolution sont les actes les plus illégaux qui puissent être. Dans la formation communiste, les problèmes concrets du militantisme révolutionnaire ne peuvent pas être repoussés aux calendes grecques (remis à jamais). La qualité du potentiel révolutionnaire d’une structure se mesure aussi avec le sérieux que celle-ci accorde au problème de la clandestinité et de la violence révolutionnaire.

    L’opposition extra-parlementaire doit trouver son aboutissement dans le Parti communiste, c’est-à-dire son plus haut niveau d’organisation. Il doit pour mériter son nom gagner l’hégémonie dans les masses populaires et être capable d’impulser et de revendiquer avec succès une direction d’avant-garde selon une ligne authentiquement communiste. Il est l’antithèse des diverses nuances de partis bourgeois qui cherchent à maintenir le régime bourgeois, en le défendant ou en n’acceptant de le changer que superficiellement. C’est le Parti qui nous permet d’appliquer le programme communiste, car sans lui on ne peut que le préparer sans être capable de l’aboutir.

    Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience —, se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.

    Il constitue un centre — au sens de pôle de direction — théorique, politique et idéologique. Son rôle n’est ni de remplacer le mouvement de la classe ni d’usurper son autonomie en imposant sa direction. Celle-ci doit être au contraire gagnée en incarnant les besoins politiques et en offrant une idéologie qui correspond aux désirs révolutionnaires du peuple. À proprement parler, le Parti revendique et se place dans un rôle de direction hégémonique, mais ce rôle devient reconnu et effectif seulement lorsque l’hégémonie est conquise et que les masses révolutionnaires placent le Parti à leur direction. Sans ce commandement capable non seulement d’orienter, mais aussi de diriger les masses révolutionnaires, préalablement prêt à être porté à cette fonction, la spontanéité d’un soulèvement ne peut que hasardeusement s’en improviser un. Ce dernier ne sera pas plus démocratique ou plus radical, mais il sera certainement moins perspicace, moins organisé et moins expérimenté. Il sera incapable d’être un guide face aux défis de la prise du pouvoir et de la résistance bourgeoise.

    Le Parti n’est pas un corps étranger à la société, une structure parasitaire qui viendrait usurper le rôle du peuple et du prolétariat. Ce n’est pas un bloc surplombant et étouffant le mouvement révolutionnaire. C’est tout au contraire son produit immédiat. Il n’est jamais “pur” ni “parfait”, il n’est pas plus omniscient qu’omnipotent, et il reste irrémédiablement traversé par des idées et intérêts contradictoires. Mais car c’est la forme d’organisation la plus compétente, malgré sa faillibilité, il reste un sine qua non, qu’on le veuille ou non. Il peut s’égarer dans l’opportunisme et basculer dans la contre-révolution, mais il ne fait sur cette question pas exception à toutes les autres structures sociales (y compris les plus informelles et spontanées), car nul n’échappe à la lutte des classes et ses bouleversements parfois imprévisibles.

    Le Parti n’est pas à la queue du mouvement des masses — dans l’attentisme ou le suivisme —, car il est actif dans la lutte des classes et a sa propre autonomie, mais il n’est jamais détaché des masses ou opposé aux intérêts qu’elles expriment. Sa radicalité n’est pas une abstraction coupée de l’état de la lutte des classes et de la conscience du peuple à un moment donné, c’est celle de toujours porter la ligne la plus révolutionnaire et d’avoir la conscience la plus avancée (donc communiste) de celui-ci.

    Nier le Parti et son rôle de direction, c’est s’aliéner complètement (l’impuissance), en refusant le risque de s’aliéner partiellement (que le Parti ne serve plus sa classe). Idem quant à la question de l’État pendant la période de transition. Pour ne pas se condamner à une défaite certaine — sans le Parti et l’État du prolétariat —, il faut accepter une défaite potentielle — celle du Parti et de l’État du prolétariat. Il n’y a jamais de garanties, mais il y a des impasses et des voies possibles.

    Le Parti n’est pas moins impératif maintenant, que demain, hier, ou avant-hier. Ce n’est pas une forme d’organisation entre autres formes d’organisation, mais bien la forme d’organisation historiquement universelle au prolétariat, à l’époque du capitalisme. Universelle, car c’est la seule structure capable de remplir les tâches dévolues au prolétariat — celles de la révolution communiste.

    Nos litanies sur le Parti, son absence et sa reconstruction, ne sont pas des lamentations messianiques. La recréation du Parti n’est pas la venue sur terre d’un idéal, mais c’est un cheminement stratégique incontournable. »

  • Le Conspirationnisme – brochure.

    Le Conspirationnisme – brochure.

    Après un travail de plusieurs mois, nous publions cette brochure. Elle est, il nous semble, importante, car elle traite d’un sujet omniprésent : le conspirationnisme.

    La croyance dans des complots n’est pas quelque chose de nouveau. Les légendes urbaines, les rumeurs, sont nées en même temps que les sociétés et que les civilisations. Elles participent à la création de mythes, de superstitions, d’un corpus religieux. Elles contribuent également à des épisodes de violence paroxysmique, dans lesquels ces rumeurs, ces canulars et ces mythes servent d’exutoire aux peurs et aux tensions. Il ne faut pas les sous-estimer. Cependant, le développement progressif des moyens de communication, puis l’immense boom du développement des sociétés de l’information, ont donné un allant sans précédent à ces interprétations du monde. Il a existé des complots et des conspirations, c’est indéniable. Mais le conspirationnisme, l’analyse du monde qui fait du complot le moteur de l’histoire, est quelque chose de substantiellement différent.

    Dans ce travail, nous proposons une analyse du conspirationnisme. Depuis ses origines biologiques et sa présence naturelle dans la société jusqu’à son utilisation politique consciente ou inconsciente. Utilisation toujours dangereuse, toujours tendanciellement réactionnaire. L’extrême droite en a fait son épée, mais ces raisonnements contaminent. Nous, notre camp, notre courant politique, n’en sommes absolument pas exempts. Beaucoup piochent dans un inconscient conspirationniste dans lequel les adversaires et les ennemis sont décrits sous des traits bien connus : ceux qui diable chrétien. Séducteurs, déloyaux, menteurs, diaboliques dans leurs intentions comme dans leurs moyens. Une vision du monde manichéenne et caricaturale, laquelle nous prive de comprendre en profondeur notre monde.

    Nous avons fait le choix de traiter longuement non seulement notre propre contamination que les effets que celle-ci a pu avoir par le passé. Ainsi, nous clôturons notre travail par un point sur l’influence du conspirationnisme et des raisonnements paranoïdes dans les expériences socialistes et, en premier lieu, dans l’URSS de la période stalinienne. Si nous n’épargnons pas d’autres courants, nous ne nous épargnons surtout pas nous même : nous avons un long travail à réaliser pour être meilleurs et pour expurger le conspirationnisme de nos raisonnements. C’est ainsi qu’il sera possible de l’expurger de la société par la suite.

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Le grand bluff : l’équivalence nazisme – URSS

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Le grand bluff : l’équivalence nazisme – URSS

    Le plus grand tour de force du vingtième siècle est certainement là. Avoir réussi à construire une équation étrange, bancale, dans laquelle URSS et IIIe Reich portent l’intégralité de la responsabilité des morts de la Seconde Guerre mondiale. Dans laquelle ils sont moralement équivalents. Elle utilise comme prisme d’explication une soit-disant « affinité sélective » entre Hitler et Staline, par delà des projets politiques et géopolitiques diamétralement opposés.

    Cette narration est un abyme d’hypocrisie. D’une part car elle escamote toute la trajectoire qui amène à la guerre. Elle fait oublier le jeu complice entre les « démocraties libérales » et le IIIe Reich, les pactes constants, les projets d’encerclement ou d’intervention commune. Mais derrière cela, elle est aussi hypocrite car elle possède une morale à géométrie variable.

    • Elle divise le monde de manière manichéenne entre « les démocraties libérales » et les « États autoritaires ». Cela se traduit par des schémas simplistes, en particulier dans les manuels scolaires. L’incontournable carte d’Europe en 1938, avec ses régimes politiques, est déjà grossière. Elle devient ridicule lorsqu’on apprend que l’Algérie,la Tunisie et le Maroc sont aussi des démocraties libérales.
    • Elle créé une dissonance cognitive. La nature du régime métropolitain est mise en avant comme une vertu, tandis que sont remis de côté et écartés toutes les attitudes criminelles issues de la colonisation. Quand la guerre est évoquée, par exemple, il n’est jamais fait mention des camps de concentration français de la IIIe République, ni de la déportation des japonais, encore moins de la famine organisée du Bengale. Tous ces événements sont occultés pour donner une narration simple : « nous sommes le camp du bien, nous avons du faire un compromis avec le camp du moindre mal (l’URSS, mais uniquement dans le sens où elle n’avait pas fait la Shoah), contre le camp du mal absolu ». Tout crime est un accident, un fait anecdotique, mais jamais une conséquence de l’organisation économique de la société et de ses conséquences politiques ou géopolitiques.
    • En revanche, quand on s’intéresse à l’URSS, la narration devient différente. Le gouvernement possède un pouvoir absolu et l’intégralité de ce qui se déroule sur son territoire est de sa responsabilité directe et volontaire. Chaque mort, y compris celles causées par l’invasion Allemande, est imputée à la responsabilité totale et exclusive de la direction politique.

    Deux exemples à 10 ans d’intervalle :

    • En 1932-1933, une famine terrible frappe l’URSS. Les travaux actuels1 tendent à lui trouver plusieurs explications : météo, épidémie de maladie frappant les champs, baisse des moyens de labour, exode rural du fait de l’industrialisation. Il se surajoute à cela des troubles issus de la collectivisation, terminée peu avant. L’explication finale de cette famine « absolue », c’est à dire où la nourriture n’existe pas car elle n’a pas été produite, est qu’il s’agit d’une volonté du gouvernement. Peu importe si des aides ont été mises en place et si les exportations ont été réduites au minimum.
    • A l’inverse, la famine du Bengale, en 1943, est une famine relative. La récolte, dans cette colonie anglaise, est bonne. Mais elle est réquisitionnée par les anglais pour leur approvisionnement exclusif. Il en ressort que les prix des denrées alimentaires flambent. 3 millions de personne meurent de faim devant des magasins remplis. La réaction de Churchill, apprenant la situation, est la suivante : « Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale. » ;  « Famine ou pas famine, les Indiens se reproduisent comme des lapins »2
    • Ce double traitement permet de faire tenir l’équation invraisemblable : Faire une équivalence entre nazisme et communisme. Pourtant, à regarder la structure économique, la structure politique, les buts et les moyens de la répression, URSS et IIIe Reich s’éloignent. Ce qui se rapproche, dans cette grille de lecture, ce n’est d’ailleurs pas démocraties libérales et socialisme, mais libéralisme et nazisme. L’un étant la continuité de l’autre en cas de crise de régime.

    Cette équation pitoyable n’est pas tombée de nulle part. Elle a été construite. Hannah Arendt, qui s’est déshonorée en contribuant, d’une manière fort médiocre, a joué un rôle. Trotski l’avait déjà anticipé, parlant d’étoiles jumelles pour Staline et Hitler. Mais, dans l’opinion publique, notamment en France, les deux étaient nettement séparés.

    La querelle des historiens : sauver le nazisme.

    A partir des années 1980, il y eut une offensive idéologique d’ampleur. Cette offensive a pris naissance en Allemagne. En 1986, un historien Allemand ouvre une boite de pandore : Jürgen Habermas, par une tribune dans Die Zeit, dénonce les tendances des historiens Allemands à se montrer extrêmement conciliants avec la période nazie et à chercher à exonérer les Allemands de leur responsabilité dans la Shoah. Le débat se creuse entre intentionnalistes, pour qui la Shoah était le projet de départ du nazisme, et fonctionnalistes, qui le présentent comme une réaction de défense. Léon Poliakov, spécialiste du nazisme, présente cette dernière thèse ainsi : « Le seul motif pour lequel Hitler et les nazis auraient commis un crime asiatique ne serait-il pas qu’ils se considéraient, eux-mêmes et tous les leurs, comme des victimes réelles ou potentielles d’un crime “asiatique” ».

    Jürgen Habermas répondait aussi à Ernst Nolte, un historien réactionnaire. Ce dernier présentait une équation dangereuse typique des fonctionnalistes : « Le nazisme et ses crimes sont une réponse à l’effroi causé par les crimes bolcheviques. »

    «  Auschwitz […] était avant tout une réaction engendrée par les événements destructeurs de la révolution russe […] la soi-disant extermination des juifs sous le Troisième Reich fut une réaction ou une copie déformée et pas l’acte premier ou un original. » ; « L’archipel du Goulag n’est-il pas plus originel qu’Auschwitz ? L’assassinat pour raison de classe perpétré par les bolcheviks n’est-il pas le précédent logique et factuel de l’assassinat pour raison de race perpétré par les nazis ? »3

    S’il est vrai que la naissance du nazisme est liée à la peur de la bourgeoisie pour sa domination, les conséquences de cette équation sont néanmoins répugnantes. Derrière cela, Notle rejetait ne cherchait pas uniquement à créer une stricte équivalence entre les deux. Il rejetait la responsabilité de la Shoah sur l’action soviétique et révolutionnaire. Implicitement, il posait également un dilemme : si on accepte le communisme, il faut accepter le nazisme. En dernière instance, les idées de ces derniers n’avaient pas besoin de cette légalité pour se perpétuer. Elles ont simplement trouvé une autre forme.

    La thèse fonctionnaliste a trouvé des alliés. Elle était appuyée par l’appareil idéologique de Reagan. Le 18 avril 1985, celui-ci avait déclenché « la controverse de Bitburg ». En présentant des SS morts comme des victimes du communisme, il ouvrait la voie à une mise en équivalence des deux, puis à une réhabilitation sournoise du nazisme. Les mouvements réactionnaires ont ainsi demandé la possibilité d’honorer les combattants de la Waffen-SS et de la Werhmacht comme des « combattants de la liberté ». Nolte faisait partie d’eux.

    En France, enseigner le totalitarisme

    De nombreux autres réactionnaires anticommunistes, sans oser aller jusqu’au bout de cette logique, se sont néanmoins emparés de l’équation. En France, ce sont des personnes comme François Furet ou Pierre Rigoulot, mais également le renégat Stéphane Courtois. Ils ont contribué, à la fin de la guerre froide et au début des années 1990, à s’engouffrer dans la brèche. Il en ressort alors des monuments de bêtisé, comme Le livre noir du communisme, ou Le passé d’une illusion. L’histotainement, ce mélange d’histoire et d’amusement, à produit des documentaires grand public, comme Staline, le tyran rouge, ou Apocalypse Staline. L’ouverture des archives a poussé tous les pornographes de la terreur à se jeter sur tout ce qu’ils pouvaient trouver, mettant en exergue les détails les plus sordides.

    Cela serait resté l’apanage des tabloïds si l’Education Nationale n’avait pas été une des cibles de la réaction. La parenthèse de l’histoire critique, ouverte dans les années 1980, se ferme. Les années 1990 sont marquées par le retour à une histoire notionnelle et morale. Le programme d’histoire est notamment réécrit par Science Po. Serge Berstein, qui préside la commission chargée de la révision des programmes, pousse son agenda : désormais les régimes totalitaires sont enseignés ensemble, dans un comparatisme total. L’histoire fasciste, nazie et stalinienne sont prise comme des illustrations de la notion de totalitarisme. Toute dissonance est désormais tue. Berstein s’appuie sur tout ce qui nourrit sa thèse, notamment de très nombreux extraits de Trotski, pour faire triompher une idée centrale : le communisme a été trahi et il est équivalent au nazisme.

    Dans le manuel de Hachette 2020, les colonies sont des démocraties libérales.

    Paradoxalement, la recherche scientifique et universitaire est dans un divorce total. L’ouverture des archives fait s’effondrer la spéculation sur les morts et sur les massacres. L’analyse des structures du régime tend à infirmer l’idée d’une intention totalitaire. Les spécialistes du stalinisme, comme Getty, Fitzpatrick, Blum… ceux du nazisme comme Ian Kershaw, ceux du totalitarisme, tel Enzo Traverso ont dénoncé cette équation. Mais pourtant, depuis 35 ans, elle est toujours utilisée. Diaboliser l’URSS, diaboliser le communisme, en faire un nazisme rouge.

    Pourtant il existe une part de vrai dans l’idée qu’il faut comparer la Shoah et les crimes les uns aux autres. La Seconde Guerre mondiale en Europe, avec son unité de temps, de lieu, et d’action, est le décor d’une tragédie grecque. Elle donne un canevas qui facilite le comparatisme.

    1Il est conseillé de lire la production de Mark Tauger sur cette question, notamment Famine et transformation agricole en URSS.

    2Madhusree Mukerjee. Le Crime du Bengale. La part d’ombre de Winston Churchill

    3Ernst Nolte Un passé qui ne veut pas passer.

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    La carte de Belin est la plus ridicule, combinant la famine intentionnelle avec l’absence de caractérisation des régimes autres que Européens. Il ne faudrait pas définir trop chercher à la comparaison !
  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

    Les compromis.

    Pour l’unité des Alliés, des compromis sont trouvés. Winston Churchill, colonialiste, anticommuniste viscéral, parvient à faire alliance avec son opposé complet. Pour Churchill comme pour Roosevelt, malgré les offensives immenses des Japonais, il est fondamental de sauver l’URSS. Par amour ? Non. Par réalisme géopolitique.

    Le Hitler first partait d’un constat géopolitique simple : même si le Japon prenait toutes les îles entre Iwo Jima et la Californie, elles seraient toujours possible à reprendre une fois que les chantiers américains tourneraient à plein régime. En revanche, une victoire hitlérienne sur l’URSS ne pourrait signifier qu’une chose : un ennemi invulnérable, appuyé sur l’immensité des ressources de l’Europe et de la Sibérie. Un ennemi contre lequel il ne serait pas possible de fomenter un débarquement. Un ennemi qui réaliserait le cauchemar des puissances maritimes : un bloc continental invincible.

    De l’autre côté, en URSS, a lieu une temporisation dans la lutte des classes aiguë d’avant-guerre. Des transformations importantes se produisent.

    Pour faire bloc, le PC(b)US prend le visage du parti du peuple tout entier, allant jusqu’à laisser à nouveau une place pour l’armée, pour les officiers, pour le patriotisme, y compris celui de l’ancien régime. Une paix est trouvée avec l’Église. Dans le même temps, l’économie de guerre met à bas la planification et le développement choisi dans la période précédente. Le « tout pour le front » désorganise profondément la manière dont fonctionne l’URSS. Une autorité plus grande est donnée aux ingénieurs en chef, aux directeurs d’usine, de camp de travail, aux officiers. Ceux qui étaient la cible des suspicions durant la Iejovchina, la « grande terreur », prennent une place plus grande. Devant l’exigence des alliés, la direction soviétique dissout le Komintern, pour le remplacer par la conférence des Partis Communistes.

    Si ces changements paraissent des compromissions immenses, qui seront d’ailleurs très chèrement payées, était-il possible de faire un autre choix ? Difficile à dire. Mais les 27 millions de morts de l’URSS montrent que l’enjeu était plus profond, plus anxiogène, qu’un simple débat de salon. Le contrôle politique extrêmement étroit du début de la guerre s’est montré contre-productif. En dépit des efforts de l’URSS, « le rouge » ne primait pas « l’expert ». Le besoin de compétences était tel qu’il obligeait à reculer dans la lutte des classes.

    Cela amène d’ailleurs à une conséquence de long terme. La guerre a soudé la population autour du Parti Communiste d’Union Soviétique. C’est un fait indéniable. Mais il a également transformé le Parti. Les communistes ont subit des pertes terribles, particulièrement les plus activistes d’entre eux. Recrutant largement, sa base s’est orienté davantage vers l’armée, tandis que le niveau idéologique (qui était déjà un problème souligné dans les années 1930) a baissé.

    L’économie soviétique est repartie dix ans en arrière. Ce qui avait réalisé en termes de dé-monétarisation de l’économie, grâce à la collectivisation et à la planification, a du être repris. Les industries lourdes nouvelles ont été partiellement épargnées par la politique de développement économique décentralisée, mais les campagnes étaient ravagées. Ce recul a exposé l’URSS a une famine meurtrière, chose qui n’était pas arrivé depuis 15 ans (celle de 1936 a été circonscrite grâce à la prévoyance du gouvernement). Elle a également obligé à une réforme monétaire qui a abaissé le niveau de vie. Cette nouvelle épreuve, entre un besoin de reculer dans la structure du pays, et un affaiblissement du Parti, explique la vie politique tendue de l’après guerre.

    A cela s’adjoint la pression continuelle de la part de l’Occident. Elle continue de maintenir une atmosphère d’État de siège jusqu’à l’explosion de la première bombe atomique, en 1949. Elle va également obliger à l’intégration économique des Démocraties populaires. Or, ces économies non socialistes vont engendrer des soucis sans fin, notamment avec l’apparition sur les frontières, de formations économiques à caractère capitaliste. Ce sont celles-ci qui étendent peu à peu leurs racines, avec la contrebande, et qui contribuent à miner progressivement l’URSS.

    Avec des nouveaux défis à relever, avec un Parti qui n’est plus le même, la ligne de lutte des classe aiguë, défendue par Staline, Molotov, Jdanov… devient de plus en plus minoritaire. Le pays veut souffler. C’est logique, cohérent, que les tendances les plus droitières soient alors les plus fortes. Au final, la guerre n’a pas tué l’URSS, mais elle à détruit la possibilité de continuer la construction du socialisme. Dix ans plus tard, en 1957, l’exclusion du « groupe anti-parti », formé par l’aile gauche de celui-ci, fait basculer la direction de l’État soviétique dans le révisionnisme. : Nikita Khrouchtchev impose une coexistence pacifique qui met fin au soutiens aux luttes de libération et aux luttes anticoloniales. Il met progressivement au pas, économiquement parlant, le bloc de l’Est. En 1962, le XXIIe congrès du PCUS confirme ces nouvelles orientations. En 1964, la réforme Libermann remonétarise profondément l’économie, mettant fin à l’avancée vers le socialisme.

    Une géopolitique complexe.

    L’Armée Rouge joue un rôle de premier plan dans la victoire. C’est un fait indéniable. La guerre d’usure a épuisé l’outil militaire nazi. Les sièges (Léningrad, Sébastopol) ont ralentit l’avance. Finalement les batailles d’anéantissement successives, Stalingrad, Koursk, Bagration… ont brisé la colonne vertébrale de l’armée Allemande. Les partisans, hommes et femmes, ont fait régner un climat d’insécurité et d’absence de ligne de front claire. Dans certains zones, tels les marais du Pripet, des Républiques Soviétiques du bois ont pu même se mettre en place.

    Il existe une tendance à minimiser constamment le rôle de l’URSS dans la guerre. A oublier et faire oublier que 75 % des pertes Allemandes ont eu lieu sur le front de l’Est. A faire oublier également que les victoires occidentales sont des conséquences de l’aspiration des forces par la fournaise soviétique. La résistance héroïque de Malte, les victoires contre l’Afrikakorps, la supériorité aérienne au dessus de l’Atlantique, les victoires en Italie et le Débarquement ont été rendues possibles par cela.

    Les soldats soviétiques, contrairement à une image tenace, n’ont pas été livrés en sacrifice à l’ennemi. Ils ont fait ce qui était rendu nécessaire par la situation militaire catastrophique du début des hostilités. La guerre à l’Est ne connaît pas d’équivalent à l’Ouest en terme d’intensité et de brutalité. Le haut-commandement soviétique a du apprendre la guerre en la faisant. En commettant des erreurs terribles, aussi. Mais le lien entre les soldats, majoritairement des paysans, et le gouvernement s’est toujours raffermi.

    Il faut le dire, sans l’abnégation, l’esprit de sacrifice et l’héroïsme des hommes et des femmes qui ont donné leur vie pas de victoire possible. Mais faut-il occulter le soutien occidental ? C’est ce qu’on retrouve dans les publications marquées « rouges ».

    Faut-il tordre le bâton dans l’autre sens ? Cela serait être injuste. Sans la loi prêt-bail, l’URSS aurait peut-être tenu, mais a un prix plus élevé encore. Sans les raids occidentaux – malgré le fait, nous le détaillerons à la fin, qu’ils puissent constituer un crime de guerre en soi – la pression aurait été plus forte. A Kasserine, à Anzio, au-dessus de Schweinfürt, de Nuremberg, sur les plages du débarquement et dans le bocage Normand, les Alliés ont subit également des combats essentiels et meurtriers. Ils ont payé la « livre de chair ».

    Dans les usines, la classe ouvrière s’est mobilisée avec force pour produire toujours plus contre le fascisme. Faut-il les remiser aux oubliettes ? Sans la résistance dans les pays d’occident, l’Allemagne aurait pu concentrer davantage de moyens militaires à l’Ouest. Nier l’un ne met pas en exergue l’autre. Il ne lui rend pas hommage. Il contribue à faire vivre les mythes et les mensonges. Or, nous n’en voulons pas. La vérité suffit à justifier la révolution.

    En noircissant le tableau, on fausse le jugement. On se prive de comprendre pourquoi la coalition, et pourquoi elle a tenu. Et on reste dans une approche morte, mécanique, et non dialectique. Hitler, d’ailleurs, avait tablé sur le fait que le front uni s’effondrerait avant sa propre défaite, et qu’il serait sauvé car étant le « rempart de l’occident ». Il avait partiellement raison.

    Dès 1944 et l’assurance de la défaite, une géopolitique classique se remet doucement en branle. Chaque camp prépare son après-guerre.

    • La France veut reprendre le contrôle de ses colonies et participer à l’occupation de l’Allemagne. C’est la préoccupation première.
    • Les USA mènent une politique anticoloniale, application de leur politique de la porte-ouverte, et, dans ce cadre, trouvent une communauté d’intérêt avec l’URSS plus encore qu’avec les anglais.
    • Ceux-ci veulent à la fois éviter une Europe unifiée sous une tutelle ou une autre. Ils veulent faire échec à toute expansion de l’influence soviétique et communiste. Churchill tente donc de faire en sorte de couper la voie de Berlin aux soviétiques et d’empêcher leur descente dans les Balkans. Comme les USA n’appuient pas cette politique, de dépit Churchill, en 1944, propose un « partage des aires d’influences » à l’URSS. Partage accepté par Staline, réaliste sur les possibilités d’une URSS affaiblie.
    • L’URSS, quant à elle, désire une protection avec un glacis, la fin du cordon sanitaire, et des « gouvernements amis » autour d’elle. Il n’est, à ce moment là, pas question de mettre en place des régimes affiliés à elle, mais uniquement d’éviter des dictatures fascistes.

    Cette géopolitique classique se passe de Hitler, mais pas de l’Allemagne. C’est la l’erreur d’un Führerqui s’y identifie étroitement. L’Allemagne survit, mais pas le régime. La bourgeoisie Allemande ne bouge pas d’un Iota. C’est l’essentiel pour elle. En revanche cette « géopolitique classique » débouche sur des conflits de plus en plus intenses entre les forces alliées : en Grèce, les anglais exterminent la résistance. Devant l’Armée Rouge, ils font surgir un coup de anticommuniste à Varsovie. Ils essaient de le faire reconnaître par l’URSS et comptent sur le sacrifice de l’Armée Rouge pour se maintenir. L’absence de soutien de celle-ci éclabousse l’image de l’Union soviétique, laquelle, depuis 1939, refuse désormais de « tirer les marrons du feu » pour quiconque, mais ne peut pas non plus se heurter frontalement aux armées occidentales. C’est un paradoxe assez curieux d’ailleurs, de ceux qui reprochent à la fois l’interventionnisme soviétique dans un cas, et son absence dans l’autre.

    Les négociations internationales sont connues, Yalta et Potsdam. L’une et l’autre consacrent l’URSS comme une puissance d’ampleur. Elle ne font que formaliser les rapports de force, et ne sont pas un découpage de l’Europe, comme la conférence de Berlin avait pu l’être pour l’Afrique. D’ailleurs, contrairement à une idée reçue, Staline (et Béria après sa mort) étaient hostiles à la formation d’une République Démocratique Allemande. L’hypothèse était (comme pour la Corée), une réunification avec une gouvernement d’union antifasciste. C’est d’ailleurs ce qui explique l’impulsion de la fusion entre SPD et KPD, en Allemagne, dans les régions occupées par les soviétiques : l’idée que la priorité est une politique de front populaire. L’URSS se sait vulnérable et affaiblie. Staline, surtout, mise sur la sécurité avant tout, bien au-delà de l’expansionnisme qu’on lui attribue.

    Le changement de ligne des USA avec l’arrivée de Truman au pouvoir, la peur des Alliés occidentaux, l’assurance que la bombe atomique donnait d’écraser le Japon… ces éléments rendent la conférence de Potsdam nettement plus conflictuelle que Yalta. Elle suscite l’inquiétude. Ces fissures se propagent très rapidement, d’autant que, dès la fin de la guerre, l’Occident colonial récupère ses positions et se barricade. En réaction, l’URSS, elle aussi, révise progressivement son attitude. Ces éléments déclencheurs de la Guerre Froide sont ceux qui expliquent le durcissement de l’attitude soviétique à partir de 1947. Non un plan préétabli ou une conspiration. Même la « doctrine Jdanov » ne fait que mettre au premier plan cette question du front et l’importance de ne conserver que les forces authentiquement démocratiques. Plus qu’un « coup de génie » manœuvrier, il s’agit plus d’une réédition de ce qui s’est passé en 1917 : peu à peu, les autres forces politiques se mettent d’elles-même hors-jeu. Ainsi, les conservateurs, puis les libéraux, puis les sociaux-démocrates sont peu à peu exclus.

    Le développement de la guerre froide est rapide. Si le discours de Churchill sur le rideau de fer est connu, la réponse l’est moins. En soulignant le fait que, après avoir combattu le nazisme et le fascisme, la hâte des occidentaux est de reconstituer leurs empires coloniaux, celui-ci pointe du doigt une des contradictions les plus criantes du capitalisme. Elle souligne aussi la négation des objectifs tels que la paix et la liberté. De plus, la dénazification et l’élimination des collaborationnistes, malgré les procès, demeure superficielle. Elle cesse complètement entre 1949 et 1963, pendant la direction du chancelier Adenauer. Lequel protège les nazis de la justice. Pourquoi ? D’une part, les Experten sont requis, soit pur faire tourner le pays, soit pour leur savoir faire technique.. mais aussi pour leur capacité à agir comme chasseurs de rouges.

  • La bataille de l’histoire. IX et fin.

    La bataille de l’histoire. IX et fin.

    Nous nous battons pour des intérêts supérieurs.

    Un des passages les plus importants du manifeste est celui-ci :

    « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

    Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat.

    Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

    Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.

    2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. »

    Cela doit former un guide constant pour les objectifs premiers d’une organisation politique communiste. Nous faisons régulièrement face à des conflits entre sectes, parfois pour un terrain, parfois pour un individu, parfois pour le prestige. Or, l’expérience démontre que les guerres de repartage entre organisations militantes sont des jeux à sommes négatives. Elles contribuent à épuiser, à dégoûter et à faire fuir les militants et les militantes. Nous avons donc intérêt à rallier par une politique unitaire et une politique de paix. Les organisations mènent parfois des campagnes liquidatrices pour agrandir leurs forces, mais, chemin faisant, elles sèment des dégâts terribles. Dans un conflit liquidateur mené entre deux forces, caricaturalement, sur 10 personnes, 4 abandonnent. Nous même avons pu voir les pertes que le scissionnisme cause.

    Certains vont même jusqu’à pratiquer le « lessivage », en détruisant absolument tout sur leur passage dans le but d’arracher un ou deux membres supplémentaires. Nous devons faire autrement, mais, surtout, mieux. Nous Devons être unitaires et considérer les choses sous l’angle du front unique, au sein duquel il est possible de rassembler les forces unitaires et loyales tandis que seront progressivement isolés – de leur propre fait, par leur propre action – les opportunistes, les profiteurs, les sectaires. Nous devons collaborer avec toutes les forces qui possèdent une stratégie qui ne soit pas contradictoire et antagonique avec la nôtre à moyen – long terme. Cela implique d’ailleurs des organisations qui ne sont pas communistes et qui ne sont pas objectivement anticommunistes1 Nous considérons qu’il faut non seulement être à l’initiative constante des politiques de rassemblement et d’unité, mais également faire en sorte que celles-ci se caractérisent par leur politique de la porte ouverte en n’excluant aucune force sur les a priori, dans la mesure où elles respectent des principes élémentaires de coopération. Les liens de travail ont tous pour objectif d’accroître l’influence de ceux qui luttent contre la bourgeoisie, d’accroître son unité dans l’action et d’augmenter son efficacité. Cela permettra l’approfondissement idéologique et la progression pratique.

    En tant que groupe qui se targue d’être l’organisation qui porte l’idéologie révolutionnaire, il nous revient de faire la démonstration de notre logique.

    Réussir à appliquer une politique qui soit profondément marxiste, ce n’est pas dans le clivage à qui mieux mieux, mais au contraire, dans nos prises de position publiques, représenter l’expression des tendances profondes des masses populaires dans ce qu’elles ont de combatif et de progressiste. C’est ce qui permet à une organisation de devenir un centre de gravité.

    Notre politique n’est pas de prendre parti, de mener un projet « féodal » ou de nous immiscer dans les conflits internes de forces extérieures. Notre politique s’intéresse à ce qui se passe, mais pour défendre une ligne qui doit permettre que les contradictions secondaires soient traitées de manière convenables.

    Il existe trois type de compréhension principaux de l’environnement par les organisations. Ce classement insiste sur ce qui est l’aspect principal de la compréhension de la part de ces organisations. Parfois, de manière secondaire, d’autres formes peuvent émerger un temps, puis disparaître.


    • Un type tribal/clanique,
      comme pour un
      certain nombre de groupes antifascistes,
      qui considère les liens organisationnels comme des liens
      affinitaires et de loyauté. Elle est en deçà
      de la compréhension
      politique des choses. En dernière instance, elle tend à être
      viscérale, marquée par les sautes d’humeur de sa direction, tout
      aussi clanique. Elle tend aussi a être contaminatoire, en refusant
      de travailler avec les partenaires des partenaires de leurs
      adversaires. Stratégiquement, ce mode d’organisation finit par
      s’étioler par l’isolement ou par s’effondrer sous le poids de son
      succès, étant donné qu’il n’est pas capable de pouvoir grandir
      sans mettre en péril le centre de
      la famille ou du clan.


    • Un type parasitaire-sectaire,
      qui nous retrouvons in
      fine
      chez
      un
      très grand nombre d’organisations politiques se revendiquant du
      communisme.
      Ces organisations et leur vision se caractérisent par leur tendance
      à considérer qu’ils sont le centre unique, qu’ils sont seuls
      détenteurs de la vérité pure, et donc non-améliorable. Ils
      voient dans toute apparition d’une organisation un concurrent
      qu’il faut étrangler, jamais un partenaire avec lequel il faut
      travailler. Ces organisations se greffent sur les forces qui
      existent, non dans le but de les développer, mais dans le but de
      vampiriser jusqu’à l’épuisement celles-ci. Le
      travail commun est fondamentalement rendu impossible par leur
      stratégie :
      leur renforcement peut
      être réalisé par la liquidation de tout ce qui n’est
      pas eux.
      Par
      ailleurs, leurs perspectives de victoires sont infimes. Elles ne
      peuvent pas recruter parmi les classes populaires ou parmi les
      prolétaires, car leurs discours
      sont calibrés pour une petite bourgeoisie radicale dont ils sont
      par ailleurs issus en grande majorité. Ils condamnent leurs
      adhérents à être des stagiaires à vie ou à être modelés comme
      des clones des positions de la direction, répétant un bréviaire
      de mauvaise qualité. Leur victoire, leur renforcement, précipite
      paradoxalement leur perte, car elle augmente l’entropie au sein de
      leur organisation, les forçant donc à épurer pour rester
      monolithiques.

    • Nous
      pensons que le but d’une organisation politique doit être de
      rayonner et de s’intéresser à tout. Chaque lutte, quelle qu’elle
      soit, ne peut être découpée de la lutte des classes. Elle a sa
      place dans l’ordre du jour de l’organisation. Nous considérons
      qu’il faut mener une politique qui vise à rassembler et unifier
      les luttes, non sur la base d’une juxtaposition des mots d’ordres
      ou des revendications, mais bien sur celle d’une synthèse.
      L’attitude de groupes comme ARM Combat sur la question des
      féminicides montre leur conception erronée : la lutte contre
      le sexisme ou contre le racisme ne divise pas les exploités et les
      exploitées. Elle est au contraire la base qui permet une alliance
      sincère.

    • À
      ce titre, nous sommes voués à mener une politique d’ensemble
      vis-à-vis de la lutte des classes,
      des mouvements, mais aussi des organisations politiques,
      communistes ou non communistes. Leur
      situation, leurs débats, leurs faiblesses ou leurs forces influent
      sur la lutte générale. C’est parce que nous avons conscience que
      notre objectif premier est la victoire générale du prolétariat
      contre les exploiteurs que nous menons une politique de paix et de
      coopération. C’est
      cette capacité d’influence et d’hégémonie au sens gramscien
      du terme qui permet d’avancer vers le parti et vers la victoire.

    Pour le moment, l’esprit de cercle est auto-entretenu par des polémiques traitées par-dessus la jambe, et qui n’ont pas de réel impact dans la vie des masses populaires. Elles sont assénées sur la base d’un travail scientifique d’une qualité parfois douteuse, lancées comme des pavés dans la mare, avec l’exigence que tout s’arrête pour y répondre. Régulièrement nous avons été invectivés par des navigateurs en solitaire du léninisme, exigeant que nous tranchions avant toutes choses, et toutes affaires cessantes, telle ou telle question précise. Au lieu d’avoir un travail d’élaboration, de décantation, de conception commune, positive, il s’agissait de torpilles lancées, non pas contre le travail et l’activité de terrain de notre organisation, mais uniquement sur des points ultra-précis et ultra-spécifiques de notre corpus historique.

    Nous pouvons, oui, prendre le temps d’y répondre. Nous le ferons plus tard. Mais ce n’est pas notre priorité. Notre priorité est dans notre travail militant et dans l’élaboration d’un projet à long terme. Et l’aboutissement de ce projet ne demande pas la résolution de ce type de questions en amont. Nous dirions même que la résolution de cette question ne peut se faire que si nous avons la masse critique pour y répondre d’une manière claire, scientifique, définitive.

    Nous pensons que donc, pour avancer vers le Parti, il nous faut être capable d’avoir une base d’unité large, souple, positive, avec une confiance dans la bonne volonté de chacun et de chacune de s’investir d’un point de vue pratique et théorique. Mais pour cela, il faut partir également, non pas de notre perception de notre histoire et de notre politique, mais bien de la leur.

    Avant le Parti, il existe des étapes. Mais ces étapes ne peuvent être surmontées que par une compréhension de notre situation actuelle, que par une politique juste et uniquement en ayant en tête l’efficacité comme maître mot. Les lignes de démarcations, sans lesquelles aucune unité n’est possible, doivent prendre en compte à la fois la situation actuelle et les questions les plus brûlantes de notre actualité, mais également le fait qu’il faut laisser un espace pour que ces questions puissent être tranchées scientifiquement et autrement que par la présomption.

    Surtout, soit l’adhésion s’adresse à des docteurs ès marxisme, léninisme ou maoïsme, soit elle a vocation à organiser les exploités et les exploitées. Nous ne pensons pas nous même être forcément autre chose que des étudiants et des étudiantes de l’expérience révolutionnaire et de l’expérience de la lutte. Ce que nous en avons compris, en revanche, c’est que ce qui est déterminant n’est pas l’auto définition idéologique, mais la transcription de l’idéologie dans une politique. Les noms à rallonge servent de démarcation dans le microcosme militant. Mais aux yeux des masses populaires, c’est le contenu politique qui prime. C’est d’ailleurs sur cette base que le recrutement se fait, non sur l’adhésion ou l’opposition aux théories de Préobrazenski, de Lyssenko ou de Liu Shaoqi.

    C’est l’importance du programme, non pas en tant que programme électoral, mais en tant que programme de développement et de bases minimales, simples, de l’organisation. Nous sommes pour une démocratie populaire, une démocratie sur une base de classe, une démocratie dont la bourgeoisie est exclue. Ce programme minimal pose la question de sa réalisation, et toutes les questions sous-jacentes : dictature du prolétariat, collectivisation, planification économique et planification écologique, lutte contre les contradictions de développement et entre travail manuel et intellectuel, lutte contre les discriminations et les inégalités, internationalisme prolétarien… Or, l’expérience de la lutte des Gilets Jaunes nous a montré que la question de la démocratie populaire et de son opposition à la dictature du patronat étaient des questions politiques fondamentales, mais directement accessibles. Il en était de même pour « le pain, la terre, la paix » des bolcheviques.

    Nous ne sommes pas seuls à penser ainsi.

    Nous ne sommes pas les seuls à vouloir nous unifier et à vouloir construire le Parti. Nous ne sommes pas non plus les seuls à penser qu’il existe des éléments de réponse dans la résurrection de notre histoire et dans son analyse. Il faut rendre à César ce qui revient à César. Nous ne pouvons pas oublier, par exemple, le travail réalisé par V.G. et Communisme-Bolchevisme (aujourd’hui marxisme.fr) . Ce travail était, pour beaucoup, une première approche. Les Éditions Prolétariennes ont contribué à faire vivre des documents irremplaçables, tout comme la Bibliothèque Marxiste. Feu le PCMLM (PCF-MLM ; à Gauche…) a compilé patiemment, une quantité astronomique de documents introuvables ailleurs. Malgré les débats extrêmement brusques entre nos organisations, nous ne pouvons le nier. Les éditions Delga, elles aussi, ont réalisé un travail important et incontournable. Le fait que nous ne soyons pas d’accord avec le PRCF ne doit pas nous empêcher de le dire.

    Chacune de ces initiatives a des limites, avec des choix parfois contestables, notamment la mise à l’index de certains auteurs. Mais – indépendamment de la volonté et de la ligne de leurs auteurs – toutes contribuent à faire renaître la possibilité de développer une analyse historique fine et efficace. Et plus celle-ci sera maîtrisée, plus elle sera intégrée profondément, plus elle permettra, à terme, de faire naître une nouvelle génération de cadres communistes. Elle permettra aussi de rompre avec les dogmes et les mythes, dans le but de construire une histoire solide.

    L’histoire totalitaire, l’histoire hagiographique, téléologique, holistique est une histoire empoisonnée. Protège comme une carapace, comme un blindage. Épais, dur, supposément impénétrable. Mais derrière, les chairs sont molles et flasques. Elles ne supportent pas les coups et ne savent y résister. Nous ne devons pas avoir peur de ces coups. Ils nous endurcissent et nous rendent plus aptes à dépasser les erreurs et les insuffisances. Apporter une histoire réelle, une histoire vivante, une histoire sociale des expériences révolutionnaires et socialistes est vital. Il est la condition à une renaissance d’un véritable courant communiste révolutionnaire, combatif et capable d’être en liaison avec les masses. Il est la possibilité de pouvoir vaincre les maux qui nous contaminent. Le folklorisme n’est un fin placage, qui camoufle le néant. Le dogmatisme est une coulée de fonte : dur et cassant. Inflexible et indéformable, il vole cependant en éclat sous les coups. La compréhension approfondie, quant à elle, est pareille à l’acier : elle est souple mais résistante. Elle s’adapte aux environnements et aux contraintes, tout en restant résiliant. C’est ce que nous devons atteindre. C’est dans un mouvement dialectique : unification et approfondissement, et liaison avec la pratique que nous pouvons avancer.

    La bataille pour l’histoire est un de ces fronts. Elle aussi ne peut être remportée sans un travail commun, dans le but d’élaborer une histoire commune, une histoire des communistes. Nous appelons à le concrétiser, entre autres initiatives, en rassemblant les volontés les plus sincères. Nous pensons qu’il s’agit d’un des moyens d’avancer, ensemble, vers notre rassemblement, vers notre unification, notre renforcement et, ultimement, notre victoire.

    1Même si certaines peuvent l’être subjectivement.

  • La bataille de l’histoire. IV

    La bataille de l’histoire. IV

    Lutter contre la conspiration omniprésente.

    Ces travaux de recherche mettent fin au mythe conspirationniste d’une direction intégralement trustée par Staline, qui impose son agenda personnel. Elle replace la direction soviétique dans une situation nettement plus réaliste, son omniscience et sans forcément une maîtrise parfaite des événements. Les emballements existent, comme pendant la collectivisation, qui forme une véritable révolution culturelle. Des bataillons entiers de jeunes activistes bolcheviques sillonnent les campagnes. Ils appliquaient avec un zèle parfois féroce les directives du Parti, quitte à les outrepasser, au nom de la révolution. Getty, à nouveau, en parle ainsi :

    La révolution stalinienne a été une campagne enthousiaste, pas une politique. Les normes industrielles scientifiques et les calculs rationnels du potentiel agricole ont été mis de côté au profit d’une mobilisation enthousiaste. « Les bolcheviks peuvent prendre d’assaut n’importe quelle forteresse » est devenu le mot d’ordre de la nouvelle révolution ; la vitesse et la quantité plutôt que la précision et la qualité sont devenues les critères de succès. Des avertissements prudents furent dénoncés comme du sabotage ou du « naufrage capitaliste », et une analyse minutieuse fut suspectée. Personne ne pouvait rester à l’écart de la grande poussée de modernisation et de socialisme. Et peu le faisaient. La période du premier plan quinquennal (1928-32) fut une période d’exubérance et d’enthousiasme. Des millions d’ouvriers sont allés à l’école et sont passés à la direction. Des millions de jeunes paysans se sont échappés des villages et ont afflué vers de nouvelles vies dans la construction. Les jeunes se sont portés volontaires en grand nombre pour travailler à l’effort commun, pour aider à la collectivisation et pour améliorer leurs qualifications professionnelles. Pour les jeunes Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev [au pluriel dans l’extrait de départ], ce fut le meilleur des temps. C’était la période d’optimisme et de dynamisme et l’époque qui a lancé leur carrière. La mobilité ascendante enthousiaste des plébéiens ressemblait beaucoup à l’aboutissement de la Révolution : les travailleurs prenaient le pouvoir et construisaient le socialisme.1

    Finalement, l’explosion de violence de 1937, souvent perçue comme l’aboutissement d’un long processus policier téléguidé par Staline, se montre sous son vrai jour : une conjonction de différents processus arrivés à maturité.

    • Des difficultés internes au parti : Frustration des échelons inférieurs du Parti face à la main-mise d’un certain nombre de potentats locaux. Méfiance de ces potentats face à ces subordonnés et subordonnées. Énervement de la direction face à l’immobilisme et au manque de réactivité des mandarins. Tentatives de ces mandarins de dévier l’énervement de la direction contre des boucs émissaires.
    • Des problèmes économiques : Stagnation économique et accroissement des écarts de niveau de vie, produits par la complexification de l’économie. Refus des kolkhozes d’honorer leurs versements, ce qui s’est traduit pas l’impossibilité pour les stations de travail de payer le carburant et les pièces pour les tracteurs, entraînant des baisses dans les rendements agricoles…
    • Conflit entre les planificateurs et les stakhanovistes, ce qui désorganisait la production et entraînait des dénonciations, lesquelles contribuaient à désorganiser la production à leur tour…
    • Des conflits de société, dans lesquels démasquer l’ennemi servait également à régler son compte à des affaires personnelles.
    • Vampirisation des ressources par le budget militaire (le premier du monde) et méfiance grandissante envers la menace bonapartiste et fasciste.
    • Des guerres internes et obscures entre factions au sein du Parti…

    Quel rôle pour les procès de Moscou dans cette équation ? La question demeure ouverte. Mais à minima, certaines choses sont claires. Trotski essayait de créer les conditions de son retour en URSS, quitte pour cela à passer les accords et les compromis les plus douteux. Il est cependant improbable que ses alliés et appuis, qui ne partageaient pas ses thèses, lui auraient laissé la moindre chance de revenir. Le compte rendu fait par l’agent du NKVD, Mark Zborovski, compagnon de beuverie du fils de Trotski, montre le peu de confiance qu’avait celui-ci dans ses chances de succès.

    Boukharine, Rykov, Tomski ou d’autres ont probablement agi en fonction de leurs opinions, en étant effrayés par la collectivisation et la planification, et ont certainement essayé de trouver les moyens d’arrêter les frais. Mais il n’est pas exclu non plus qu’une certaine prophétie auto réalisatrice se soit opérée : Boukharine sentant le sol se dérober sous ses pieds, essayant de trouver des issues illégales, ce qui confirmait les soupçons de ses persécuteurs…

    Il existe également, dans le choix de la mise en scène et du caractère public de ces procès, une dimension de « prophylaxie sociale », pour reprendre les termes de Annie Kriegel. Cette prophylaxie servait à démontrer que quiconque, quelle que soit sa place dans la hiérarchie du Parti, pouvait chuter s’il transgressait les lois.

    Quant à l’armée, le travail sur les purges militaires permet de les restituer dans leurs justes dimensions, soit 6/7 % de militaires démis de leurs fonctions de manière définitive.2 Quant à Toukhatchevski lui-même, la fermeture des archives sur cette question la rend, pour le moment, insoluble. Cela n’enlève rien au fait que, politiquement parlant, le maréchal avait le « profil parfait » pour être un équivalent à Bonaparte.

    Or, si le détricotage des processus de la répression en général, et de la iejovchina en particulier, plus compréhensible, elle la rend aussi nettement moins acceptable que dans la doxa totalitaire inversée.Cette doxa exige qu’elle soit jugée comme un « mal nécessaire ». Aujourd’hui, elle ne peut ni être vue comme une opération téléguidée pour « sauver le Parti », ni comme une opération pour l’inféoder à l’ogre stalinien. Elle est ce qu’elle est : une singularité de violence, à la croisée d’une multitude de chemins.

    L’une comme l’autre survivent cependant. Chez les anticommunistes, la même rengaine est répétée. Dans nos rangs, inlassablement, nous entendons aussi les mêmes histoires. Elles sont celles qui sont les plus diffusées. Ainsi dans Staline: Histoire et critique d’une légende noire, Domenico Lorduso, a produit un immense mémoire en défense de Staline et du stalinisme. C’est quelque chose qui peut tout à fait se comprendre. Nous sommes un grand nombre à vouloir laver les affronts. Certains sont essayés à écrire de véritables actes de réhabilitation de Staline. Le grand problème de ce travail, au demeurant quasiment introuvable, est qu’il s’agit, là encore, d’un ouvrage bâti sur une histoire totalitaire inversée. D’une part, la pétition de principe est inversée (gentil au lieu de méchant), d’autre part, le contrôle totalitaire sur la société est maintenu, avec un Parti efficace et parfaitement rodé, avec des ennemis intérieurs qu’il faut liquider…Etc. En défendant Staline par Staline, ou par des contemporains, Lorduso pèche par les sources.

    Plus complexe est la situation de Grover Furr3. Furr possède des sources nombreuses et variées. Il a réalisé aussi un vrai travail de fond sur les archives, notamment celles de Trotski, dans lesquelles il a pu trouver un certain nombre de mensonges et d’amalgames. De ce point de vue là, il apporte des éclairages sur la propagande anti-communiste et sur le pont qui s’est formé entre l’anticommunisme de droite et celui « de gauche ». Trotski, a son corps défendant, a été utilisé par la droite et l’extrême-droite dans leur croisade.

    En ce qui concerne les purges et la iejovchina, il analyse parfois très justement les choses : il reprend de J. Arch Getty la question de la résistance des potentats locaux à la démocratisation. Il apporte des éléments convaincants sur l’exagération de la répression par ces échelons intermédiaires, dans le double but de remplir et de dépasser les plafonds d’arrestation maximum autorisés, mais également de rendre la répression inefficace en accusant et contre-accusant tout ce qui bouge. Cependant, il fait de Iejov un conspirateur qui œuvrait dans le but de protéger l’appareil tout en discréditant la direction soviétique. En somme, un champion de la bureaucratie.

    Ce portrait de Iejov est totalement contradictoire avec l’ensemble des travaux réalisés sur sa personne. Ouvrier, « vieux bolchevique », Iejov était plus connu pour sa détestation de la bureaucratie que pour sa propension à la défendre. Dans les débats au sein du Politburo, il était un partisan constant du « démasquage » des ennemis de la révolution. Boris A. Starkov et John Arch Getty ont d’ailleurs proposé deux approches de la question dans Stalinist terror, new perspectives. Dans les deux cas, Iejov apparaît comme une personne sincèrement convaincue qu’il existe des conspirations anti-soviétiques dirigées par des cadres de l’industrie, ce qui fait écho à son parcours d’ouvrier personnel et à son inimité pour cette catégorie sociale.

    En retirant la possibilité de l’erreur de bonne foi, Furr appuye une hypothèse conspirationniste, hypothèse qu’il étaye en empruntant certains éléments à la méthode hypercritique : il joue sur le sens des mots(extorquer des aveux = faire avouer), récuse certaines sources ou certaines témoignages sur la base d’un sophisme génétique, mais procède également par la pétition de principe (qu’il dénonce quand elle ne va pas dans son sens). Or, cette méthode ne permet pas de comprendre les faits, ni de pouvoir les défendre.

    Paradoxalement, les travaux de Marc Ferro, de Alain Blum, de Nicolas Werth, ou d’historiens et d’historiennes anglo-saxons (Fitzpatrick, Arch Getty, Carr, Wheatcroft) sont plus utiles que ceux faisant une défense rigide. Ils peuvent parfaitement être employés conjointement avec les classiques pour permettre de retrouver véritablement le sens de ceux-ci.

    Seul ce travail conjoint permet de comprendre l’intérêt de textes staliniens tels que le vertige du succès, ou encore pour une formation bolchevique. Ils révèlent des difficultés extraordinaires à mettre en œuvre la construction du socialisme. Ils contribuent aussi à rendre plus réaliste les portraits des acteurs : les choix de ceux-ci, parfois hasardeux, font écho à ceux qui sont faits à l’heure actuelle dans le milieu militant, ainsi que l’existence de réseaux, de conflits, de luttes souterraines où l’idéologie passe au second plan.

    Quelque part, ne pas prendre en compte tous ces aspects revient à n’utiliser que la physique classique et la logique déductive pour comprendre le monde. Or, il existe aussi des phénomènes quantiques, contradictoires, qui brouillent l’analyse. À une certaine échelle, ils peuvent devenir primordiaux. C’est là où une compréhension profonde du marxisme est vitale.

    1The Stalin Revolution was an enthusiastic campaign, not a policy. Scientific industrial norms and rational calculations of agricultural potential were cast aside in favor of enthusiastic mobilization. “Bolsheviks can storm any fortresses” became a watchword of the new revolution; speed and quantity rather than accuracy and quality became the criteria for success. Cautious warnings were denounced as sabotage or “capitalist wrecking,” and careful analysis was suspect. No one could stand aside in the great push for modernization and socialism. And few did. The period of the first Five Year Plan (1928-32) was one of exuberance and excitement. Millions of workers went to school and moved into management. Millions of young peasants escaped the villages and flocked to new lives in construction. Young people volunteered in large numbers to work for the common effort, to help with collectivization, and to improve their work qualifications. For the young Nikita Khrushchevs and Leonid Brezhnevs, this was the best of times. It was the period of optimism and dynamism and the era that launched their careers. The enthusiastic upward mobility for plebeians looked very much like the fruition of the Revolution: the workers were taking power and building socialism. (Getty, J. A., Naumov, O. V., & Sher, B. (2010). The road to terror : Stalin and the self-destruction of the Bolsheviks, 1932-1939 (Updated and abridged ed). Yale University Press., p. 29)

    2R. R. Reese, The Red Army and the Great Purges, in Getty, J. A. (1993). Stalinist Terror : New Perspectives. Cambridge University Press.

    3Auteur de Khrouchtchev a menti, de Les amalgames de Trotski, mais aussi de Iejov contre Staline.

  • La bataille pour l’histoire. III

    La bataille pour l’histoire. III

    Comprendre l’histoire pour convaincre.

    Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa défense. Il est normal que la très grande majorité des individus soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas prendre en compte le fait que l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les publications à grand tirage n’influencent pas les masses ? La bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag ou les « crimes staliniens » sont une piqûre de rappel constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons isolés.

    De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois. De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des « fossoyeurs de la révolution », les « autoritaires », tels que sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image mentale.

    Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le « sentiment » que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose. Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels sont plus porteurs de vérités que les faits1. Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents. Cette histoire demande à être condensée.

    Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus essentiel : le travail militant vers ceux et celles qui partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution. Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter : un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler caricaturalement, on devient « stalinien » par sa pratique avant de l’être par son adhésion historique.

    C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile : elle permet de rattacher les événements à leur signification profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.

    À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme. Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de ne pas rejeter l’étude de cette expérience.

    Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or, logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance pointue.

    Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis. Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons surestimé grandement l’importance de ces « questions de principe ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces quelques années de travail, c’est que les questions étaient prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est l’unité sur des bases simples, de principes politiques accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des « mini-partis », nous tendons à nous épuiser dans la construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous devons combattre.

    Comprendre l’expérience socialiste pour la défendre. Défendre l’expérience socialiste pour la comprendre.

    Comprendre l’expérience socialiste en sortant d’une approche mythologique permet de la défendre. Défendre cette expérience permet aussi de permettre qu’elle ne soit pas remisée à l’index, censurée, interdite, et que son étude puisse être autre chose que la transgression d’un tabou.

    L’histoire de l’Union soviétique est souvent résumé à la dictature absolue de la part d’un dirigeant ou d’une poignée de dirigeants, qui agissent avec un mépris constant de la vie humaine. Il s’agit d’un postulat de départ commun aux anticommunistes. L’idée même que la direction soviétique ait pu tenter d’agir pour enrayer les famines, pour soulager les populations, pour améliorer leur quotidien est vu comme une hérésie.

    Pourtant, a contrario, l’expérience des états socialiste est bien plus profonde que cela. Les expérimentations se sont heurtées à des situations imprévues, inédites, et les forces actives ont tenté d’y faire face comme elles le pouvaient : souvent avec des hésitations, des oscillations, des errements, des incompréhensions. Il faut la défendre contre les mensonges, les inventions et les calomnies. Ainsi il n’est pas acceptable que, en 2020, les gouvernements européens puissent publier une résolution anticommuniste basée sur une historiographie datant d’il y a 40 ans. Une historiographie d’autant plus vieillotte qu’elle est aussi teintée par un épais fond d’extrême-droite. Mais pour à la fois répondre à cela et pour apporter une réponse construite, il nous faut les moyens de produire un matériel de qualité. L’acte de foi ne suffit pas.

    Il s’agit de quelque chose qui doit nous séparer des autres chapelles et des autres courants. Ceux-ci sont marqués par le mythe : il existe une mythologique anarchiste, trotskiste et révisionniste. Malgré les trajectoires différentes, elles partagent un trait commun : l’explication de leur échec par la responsabilité principale d’un facteur exogène.

    Dans la tradition orale des courants anarchistes et trotskistes, c’est l’ogre stalinien qui tient le rôle-clé. Derrière ce vocable polysémique se trouve des réalités extrêmement variées, mais un même scénario. Une confiance aveugle et naïve de la part d’individus crédules, abusés par les « staliniens », êtres sans foi ni loi, poignardés dans le dos et trahis. À aucun moment ce ne sont des processus objectifs, les mécompréhensions de la lutte des classes ou une ligne inadaptée qui sont mises en cause. Même en prenant en compte une supposée roublardise constante des « staliniens », cette histoire ne les sert guère : elle ne fait que démontrer leur inadaptation à la réalité concrète. Or, nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles nous menons notre combat, et nous sommes condamnés à nous adapter à ces « paramètres contingents », ou condamnés à périr.

    Le dogmatisme intemporel des trotskistes et des anarchistes leur permet d’éviter les remises en causes, de sauvegarder la pureté et l’infaillibilité des grands chefs. Car, quoiqu’ils le nient, ces courants sont tout autant victime du culte de la personnalité que les autres.

    Le courant révisionniste place, quant à lui, la compréhension des échecs chez d’autres acteurs exogènes. À la place de l’omniprésent et omnipotent stalinien, c’est « l’agent de l’étranger » qui est mis en avant. Il est vu comme le principal acteur de la décomposition de l’URSS. Nul n’est invulnérable à cela. Henri Alleg, personne héroïque au demeurant, décrit ainsi la chute de l’URSS (dansLe grand bon en arrière)comme étant causée par les interventions extérieures ou par le surgissement d’éléments capitalistes ex-nihilo. Pour lui, il est impossible que cela puisse provenir de la lutte des classes en URSS. Il évacue cette question, car elle ne peut exister dans l’Union soviétique.

    Ces historiographies puisent dans un inconscient conspirationniste. Elle place la responsabilité de leurs échecs dans l’action d’un groupe restreint de personnes (ou d’une personne parfois !), possédant des relais secrets et appliquant un agenda cryptique. Cette clé d’explication, simplissime, permet de tout ramener à l’action ou la duperie de la part de la direction stalinienne (ou des « staliniens » d’ailleurs). Elle résiste à toute analyse objective. Les exemples ne manquent pas.

    Lorsque l’URSS n’aide pas la République espagnole contre le franquisme, c’est une trahison. Lorsqu’elle l’aide, c’est car Staline met en place une duperie.

    Lorsque Staline purge l’appareil, c’est pour installer le pouvoir de la bureaucratie. Mais comme la bureaucratie est la principale victime de ces purges, c’est pour tromper les masses que l’action.

    Lorsque Staline refuse d’échanger son fils contre des généraux nazis, c’est un homme cruel, mais s’il acceptait, que dirait-on ?

    Il se crée alors une espèce de couche épaisse, qui emprisonne l’esprit et le rend imperméable à tout argument.

    Il est, néanmoins, notable que le courant léniniste et la direction de Staline portent une part de responsabilité dans l’apparition de phénomènes de ce genre. Elle-même a usé et abusé de ce type d’explications, résumant les difficultés de la construction du socialisme par l’action d’agent étrangers, de vieilles classes, de saboteurs. Contrairement aux conspirationnistes d’aujourd’hui, qui sont des prestidigitateurs, la grande majorité des travaux sur cette question laisse supposer que ces conceptions étaient extrêmement répandues dans la société soviétique. Elles existaient dans la paysannerie comme dans les plus hautes sphères de la direction. 2

    Staline, le chef national du NKVD, Ezhov, et des agents haut placés du NKVD croyaient sincèrement que la nation était criblée de complots et de conspirations. Rittersporn soutient que de telles théories ont été utilisées à la fois par la population et par ceux au pouvoir pour expliquer les difficultés de la vie quotidienne et le dysfonctionnement chronique du système, qui ont été attribués à diverses conspirations et sabotages. Il laisse entendre que cette réponse était ancrée dans les croyances rurales traditionnelles selon lesquelles les machinations des mauvais esprits étaient à l’origine de malheurs banals. J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new perspectives, 1993, p. 7)

    Il convient de nuancer cependant cela. L’assassinat de Kirov est ainsi rapidement imputé, par la population, à l’action d’une conspiration. Ce n’est pas le cas de la direction soviétique, qui, au premier abord, n’avait pas évoqué cette hypothèse. Si elle conduit à condamner moralement Zinoviev et Kamenev, elle n’est pas le prélude à une opération d’ampleur. Sa première conséquence est l’échange des documents du Parti, en 1936. Ce n’est qu’après, sous l’impulsion de Iejov, que cette affaire devient l’élement-clé d’une hypothèse conspirationniste.3

    Après 1937-38, puis, surtout, après la guerre, cette clé d’explication a peu à peu été remplacée par une analyse plus profonde, avec une meilleure compréhension de la lutte des classes internes au socialisme, notamment dans Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), qui ont contribué, sur le tard, à améliorer les choses et à déceler les causes endogènes. Mais, entre temps, la très grande difficulté de compréhension des conséquences des choix politiques, la distorsion des directives en fonction des réalités locales et des potentats locaux, s’est payée extrêmement cher. Mais cette peur n’était pas sans raisons concrètes et matérielles :

    Les staliniens n’ont jamais eu l’impression qu’ils étaient à la tête du pays. Les transports et les communications étaient médiocres, les représentants étaient peu nombreux, surtout en dehors des villes. Il n’y a même pas eu de ligne téléphonique vers l’Extrême-Orient soviétique avant les années 30. Dans la partie européenne relativement développée de la Russie, la plupart des communications avec les comités du parti se faisaient par télégraphe ou par lettres livrées à motocyclette. La boue et la neige isolaient de nombreux villages du régime pendant des mois de l’année. Les responsables locaux du parti interprétaient rarement les directives de Moscou en fonction de leurs objectifs locaux et les interprétaient mal. Le Comité central s’est plaint tout au long de la décennie du manque d’ »exécution des décisions » et a passé beaucoup de temps à créer des mécanismes pour contrôler les dirigeants locaux mécréants et désobéissants.

    Les régimes établis qui reposent sur une base d’acceptation populaire générale et d’ordre consensuel n’ont pas besoin de recourir à la terreur; ils peuvent compter sur le consensus (et/ou l’hégémonie au sens gramscien) pour assurer la stabilité et, comme l’a noté Pierre Bourdieu, «  »Une fois qu’un système de mécanismes s’est constitué, capable d’assurer objectivement la reproduction de l’ordre par son propre mouvement, la classe dominante n’a plus qu’à laisser le système qu’elle domine suivre son propre cours pour exercer sa domination ; mais tant qu’un tel système n’existe pas, elle doit travailler directement, quotidiennement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance. »

    Les bolcheviks, même dans les années 1930, n’ont jamais bénéficié d’un tel niveau d’acceptation et ont toujours craint pour la sécurité du régime. Ils ne pouvaient pas simplement « laisser le système qu’ils dominent suivre son cours » et estimaient qu’ils devaient y travailler. Ils pensaient qu’ils devaient « travailler directement, quotidiennement, personnellement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance ».4

    Ce sentiment d’encerclement et ce manque de confiance ne pouvait que se comprendre. Il rapproche, de ce point de vue, l’expérience de la terreur de 1937 d’événements comme les procès des sorcières de Salem. Il existe cependant un réel danger de voir ce sentiment d’isolement prendre le pas sur tout raisonnement cohérent. Pour pouvoir le comprendre, il est nécessaire de pouvoir enrichir son point de vue d’autres sources.

    L’hypothèse même de s’appuyer sur les travaux de scientifiques bourgeois passe parfois pour une hérésie. Elle remettrait en cause l’infaillibilité des grands théoriciens du marxisme. Pourtant cet enrichissement est plus que salutaire pour plusieurs raisons :

    • Indépendamment des immenses qualités de ceux qui ont pu travailler à la constitution de la théorie marxiste, ils n’en restent pas moins des individus, non des sur-hommes ou des sur-femmes. Ces individus ont commis des erreurs, ont lancé des ballons d’essai, se sont ravisés…etc. Comme il existe une progression, une trajectoire, leurs travaux sont de facto de qualité inégale.
    • La construction des expériences socialistes s’est faite dans un contexte extrêmement difficile, dans lequel les décisions prises par la direction avaient un caractère expérimental. Les acteurs eux-mêmes ne peuvent pas forcément avoir le recul nécessaire sur leurs propres actions. Elles pouvaient avoir également des effets imprévisibles, comme la stagnation de 1936-1940.
    • Certains choix politiques et économiques ont eu des effets de retro-action absolument imprévus : c’est le cas du stakhanovisme par exemple, qui, en mettant l’accent sur le travail individuel, entraînait parfois des dysfonctionnements dans le travail collectif. Paradoxalement, les cadres techniques, en voulant intégrer les stakhanovistes dans le plan de travail, ont été accusés de sabotage.
    • Beaucoup de ceux qui ont écrit sur ces questions, à cette période, se sont trouvés pris au piège entre deux tâches contradictoire : d’une part analyser l’URSS et son fonctionnement, de l’autre la défendre. L’un implique des critiques, l’autre un soutien sans faille. Le plus souvent, les organisations communistes (dont le PCF), ont mis à l’index toute critique de l’URSS, entravant l’émergence d’une histoire « objective ».
    • Pour ces mêmes raisons, les études tout à fait honorables, réalisés par des scientifiques sincères ont été boudées par les militants et militantes. D’autres ont été écrites sur la base de matériaux premiers de mauvaise qualité, et donc ont donné des résultats négatifs (comme les tomes 2 & 3 de La lutte des classes en URSS, basées en grande partie sur les travaux du trotskiste Pierre Broué.
    • Ultimement, les expériences socialistes ont échoué. Il n’est donc pas possible de se fier uniquement à l’opinion de leurs principaux acteurs pour tout analyser et tout comprendre.

    Pourtant, un travail critique est plus utile pour nous, actuellement, qu’un travail apologique mais creux. Et, en dernière instance, ces travaux tendent à mieux défendre l’URSS et le communisme que la propagande bas-de-gamme. Ces travaux permettent de voir que l’Union soviétique de la période stalinienne était loin d’être monolithique, d’être une mécanique froide et rodée. Sa direction elle-même était très éloignée d’un bloc figé, soumis et tremblant de peur devant la seule personne de Staline. Le portrait qu’en font les chercheurs et les chercheuses actuelles est très éloigné de cela. Il est celui d’une société bouillonnante, pleine de contradictions, dans laquelle la population est loin d’être passive. La direction moscovite apparaît parfois lointaine, tandis que ses vues ne sont pas toujours appliquées par les échelons inférieurs du Parti.

    Ce nouveau portrait remet en cause le récit téléologique, l’histoire policière et totalitaire de l’URSS. Des événements aussi imbriqués que les Grandes purges, les Grands procès et la Grande terreur apparaissent désormais comme étant les fruits de processus distincts les uns des autres. Elles permettent de voir également qui étaient les condamnés, quelle était leur sociologie, les élites étant nettement plus vulnérables que les ouvriers et ouvrières.

    La société soviétique apparaît plus concrètement, avec sa relation avec le pouvoir, mais également les relations de ses différents corps les uns avec les autres. Ainsi les cibles de la répression ne sont pas toujours décidées au sommet, mais peuvent provenir de réunions plénières de partis et de sans-partis (comme la « purge par en bas » de 1935). Les paysans dénoncés comme koulaks par les autres villageois ne sont pas toujours les plus riches, mais parfois les moins bien intégrés dans le kolkhoze ou dans la communauté. Les ingénieurs dénoncés comme saboteurs par les ouvriers sont parfois simplement mal aimés, ou inquiet de la désorganisation produite par le stakhanovisme…5

    Il est possible également d’en savoir plus sur le point de vue de la direction elle-même, sur son univers mental, sur sa perception des menaces et des difficultés. Staline ne peut plus être, dans l’état actuel des choses, considéré comme un « roi solitaire », mais au contraire ne peut plus être isolé de son équipe.6 Ces travaux redessinent les perspectives de compréhension des rapports de pouvoir au sein du Comité Central du PC(b)US. Les rapports sont plus ou moins tendus, plus ou moins conflictuels, plus ou moins confraternels… Mais surtout, une forme de pluralisme politique émerge, pluralisme dans les limites de la construction du socialisme. Si les fractions ont été interdites en 1921, il existe toujours des tendances et des clans.

    Dans les années 1930, par exemple, la ligne de fracture passe entre Molotov et Ordjonikidé, qui vont jusqu’à se confronter l’un à l’autre en plein congrès (1934), sur la question du rythme d’industrialisation. Plus tard, elle est entre Jdanov et Iejov, l’un pensant que les problèmes au sein du parti se résolvent par la hausse du niveau théorique et politique, l’autre par le fait de « démasquer » les traîtres. Staline, loin d’être un personnage faible, ne semble pas pourtant faire preuve d’un avis tranché sur l’ensemble des questions, s’en remettant à ses subordonnés.

    Surtout, alors que la doxa totalitaire en fait quelqu’un dont le pouvoir atteint un sommet dans la période 1945-1953, il se montre de plus en plus absent, chaque fois davantage isolé, et finalement presque sur le banc de touche après un XIXe congrès catastrophique pour la gauche de son équipe.

    1À ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse au post-modernisme https://unitecommuniste.com/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/

    2Stalin, national NKVD chief Ezhov, and highly placed NKVD operatives sincerely believed that the nation was riddled with plots and conspiracies. Rittersporn maintains that such theories were used by both the populace and those in power to explain the hardships of daily life and the chronic disfunctioning of the system, which were attributed to various conspiracies and sabotage. He intimates that this response was rooted in traditional rural beliefs that the machinations of evil spirits accounted for commonplace misfortunes. ( J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new perspectives, 1993, p. 7)

    3Sur cette question, nous ne pouvons que conseiller la lecture de Appendix: the Kirov assassination, dans Origins of the Great purges.

    4 The Stalinists never felt that they reallv control the country. Transportation and communication were poors, representatives were few in number, especially outside the cites. There was not even a telephonic line to the Soviet Far East until the 30s. In the relatively developed European part of Russia, most communication with party committees were by telegraph or letters delivered by on motorcycles. Mud and snow isolated numerous villages from with the regime for months out of the year. Local party officials lrequently interpreted and misinterpreted Moscow’s directives in suited their local purposes. The Central Committee complained y throughout the decade about the lack of « fulfillment of decisions  » and spent a great deal of time creating mechanisms to check up on miscreant and disobedient local leaders.

    Established regimes that rest on a base of general popular acceptance and consensual order do not need to resort to terror; they can rely on consensus (and/or hegemony in a Gramscian sense) to ensure stability and . As Pierre Bourdieu noted, « Once a system of mechanisms has Constituted capable of objectively ensuring the reproduction ut the order by its own motion, the dominant class have only to let the system the they dominate take its own course in order to exercise their domination; but until such a system exists, they have to work directly, daily, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy. » The Bolsheviks, even into the 1930’s never enjoyed this level of acceptance and constantly feared tot the safety of the regime. They could not simply « let the system they dominate take course » and felt that they had to work at it. They thought they had to « work directly, daily, personally, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy. » (J. Arch Getty & O. V. Naumov, The road to terror, Stalin and the self destruction of the bolsheviks, 1932-1939. ed.2012, p.15)

    5A ce sujet, il est plus que conseillé de lire Getty, J. A., & Manning, R. T. (Éd.). (1993). Stalinist terror : New perspectives. Cambridge University Press, qui compile plusieurs articles sur ces questions.

    6 Fitzpatrick, S. (2018). Dans L’équipe de Staline : De si bons camarades.

  • Hommage à Lénine.

    Hommage à Lénine.

    Le 21 janvier 1924, Lénine mourrait des suites d’une hémorragie cérébrale.

    96 ans après sa mort, son nom est toujours synonyme de combat révolutionnaire. Son nom est toujours synonyme de victoire.

    Comment pourrait-il en être autrement, tant son rôle a été important dans l’histoire du mouvement communiste, tant il a pu l’être aussi dans l’histoire de la révolution russe. Aucun autre bolchevique n’aura pesé tant de poids dans les décisions du Parti, dans les décisions de la révolution.

    Lénine a enrichi le marxisme de ses apports. Ses travaux ont permis d’intégrer le développement d’une nouvelle ère, celle de l’impérialisme, dans l’analyse économique marxiste. Ils ont permis aussi que décante définitivement la séparation entre le marxisme révisé, réformiste, chauvin, et le marxisme révolutionnaire, bolchevique.

    Lénine a consolidé le marxisme, et en a défendu les aspects les plus importants. La question de l’internationalisme, dans l’anti-impérialisme, mais aussi la question de l’État et de la dictature du prolétariat.

    Son rôle, aux côtés d’autres acteurs, dans le développement d’un nouveau type de parti, d’un parti révolutionnaire, est encore, aujourd’hui, une source d’enrichissement. Lire Lénine est d’une importance considérable. Comprendre le lent travail d’agrégation des forces, le lent travail de coordination, de décantation, permet de voir l’immensité des tâches que nous avons devant nous.

    Lénine s’est montré à plusieurs reprises d’une dureté de fer dans son rôle de dirigeant du Parti. Et pour cause, au-dessus de tous les principes, il a toujours placé l’impératif d’efficacité, la nécessité de la prise de décision. Le Parti étant là nous pour être un fétiche, une contre-culture ou une contre-société, mais comme un moyen pour emporter la décision. Ce que Lénine avait mieux compris que quiconque à sa période, était la primauté de l’efficacité. Il ne suffisait pas d’avoir raison sur le fond, théoriquement et idéologiquement, il fallait encore avoir raison sur la forme et sur l’opératique.

    En bon lecteur de Clausewitz, Lénine a contribué donc à organiser le Parti sur un modèle militaire : capable de débattre, de discuter, d’avoir des échanges théorique très poussés, comprenant d’ailleurs un panel de positions important, mais capable d’agir d’un seul bloc. Là résidait l’essence du centralisme démocratique : dans le fait d’être capable de répondre aux exigences de la lutte réelle.

    Paradoxalement, Lénine n’a pas toujours été le meilleur élève de ce principe. Au nom du principe premier d’efficacité, il n’hésitait pas à entrer en conflit très violent avec le Politburo, notamment sur la question du déclenchement de l’insurrection ou de la paix de Brest-Litovsk. Quitte, pour cela, à mettre sa démission dans la balance. De ce point de vue-là, Lénine a toujours agi comme un élève de Clausewitz, considérant qu’il fallait saisir les opportunités, même si cela demandait de naviguer à vue.

    Même Staline, dont ont surestime constamment le rôle individuel, n’a eu une telle autorité sur l’appareil du Parti.1

    Dans le fond, lorsque l’on sort du récit romancé de la construction de l’URSS, ce qui saute aux yeux est l’absence de plan préétabli. Les bolcheviques, notamment grâce à une direction efficace, sont parvenus à l’emporter bien au de leurs espoirs. Mais la victoire posait de nouvelles problématiques, dont la construction du socialisme.

    Les bolcheviques avaient gagné, mais la révolution mondiale s’était enrayée. Ils étaient seuls. Sans miracle. La révolution allemande avait fait long feu. La Hongrie était écrasée dans le sang. Le prolétariat occidental pansait les plaies de la guerre. Celui d’Orient était encore dans la nuit du colonialisme.

    Il leur fallait donc « faire avec » ou abandonner. Lénine, encore, avait été capable d’une clairvoyance impressionante. Maintenir et renforcer l’alliance entre la paysannerie et le prolétariat. Faire une paix, un compromis, dur, aigre, mais nécessaire pour que demain soit une victoire. Dans la lutte contre les défaitistes, contre ceux qui ne voyaient comme issue que l’échec ou la fuite éperdue en avant, Lénine s’est montré d’une fermeté implacable.

    Transformer un parti conçu pour la lutte clandestine en parti capable de diriger un pays a été un tour de force immense. Développer un pays arriéré, ravagé, épuisé, était une tâche incroyable. Pourtant, Lénine, systématiquement, en cherchant les points de passage, en essayant de dessiner les étapes, est parvenu à faire passer le petit espace tenu par les rouges à une Union soviétique que nul ne pouvait plus impunément menacer. Les travailleurs et les travailleuses ont été, pour la première fois, maîtres chez eux.

    Au moment de son décès, affaibli par la tentative d’assassinat faite par Fanny Kaplan, l’existence de l’Union soviétique est devenue un fait établi. Bien que encore jeune et fragile, l’URSS va de l’avant. Le monde capitaliste sait qu’il ne peut compter sur son effondrement. Il ne lésina pas sur les moyens de le faire, cependant.

    En 2017, pour lui rendre hommage, nous ajoutions ceci :

    « La mise en œuvre des plans quinquennaux, de l’étatisation de l’industrie, mais aussi de la collectivisation des terres ont permis d’éradiquer la pauvreté, la misère noire, endémique à la Russie Tsariste. Une économie planifiée, faisant la chasse au gaspillage, imperméable aux crises, a été mise en œuvre, faisant franchir les étapes du développement économique en étant chaussé de bottes de sept lieues. Cela, sans renoncer à la lutte des classes, qui chaque fois s’est faite plus aigüe plus profonde, rejetant, dans les oubliettes de l’histoire, les classes sociales parasitaires. Le bilan de Lénine lui confère une aura d’invincibilité.Pourtant, chez Lénine et ses continuateurs, des y eut des manques, des failles, des erreurs. Tout était expérimental, tout était à découvrir. Ces failles, les chercheurs du marxisme tentent de les trouver pour les élucider et les corriger, pour renforcer l’idéologie léniniste. Si nous reconnaissons des erreurs, nous les formulons ouvertement, car la critique doit être constructive. Mais d’autres l’ont fait et le font en sous main, non pour améliorer le léninisme, mais pour en saper les bases.»

    Nous maintenons ce bilan. L’histoire de l’Union soviétique ne s’est pas écrite comme un scénario de film. Elle a été une aventure immense, dans laquelle, contrairement aux idées reçues, les masses populaires ont joué un rôle de premier plan. L’œuvre de Lénine, prolongée par ceux qui lui succédèrent, a été un travail long, difficile, inédit et expérimental.

    Indépendamment des avis et des opinions sur les individus qui ont fait l’histoire de l’Union soviétique, ce bilan doit être scientifiquement fait pour être utile. L’histoire romancée, si belle soit-elle, n’est que propagande. Ce dont ont besoin les masses populaires, aujourd’hui, ce n’est pas de récits, mais d’un outil pour combattre. L’expérience socialiste, l’expérience de Lénine, doivent servir à construire ces outils.

    Si Lénine était là, aujourd’hui, il est certain qu’il se montrerait très critique envers l’état du mouvement communiste français. Il ne ferait certainement pas de louanges. Nul doute qu’il nous rappellerait, sans le moindre ménagement, à nos tâches : construire le Parti qui manque au prolétariat, en mettant en avant les principes qu’il a toujours défendus : réussir à forme un noyau dur, un centre de gravité, pour que puisse naître cette organisation vitale.

    Rendons hommage à Lénine en travaillant à unifier les forces combatives.

    Rendons-lui hommage en travaillant à réunir les communistes sous une même bannière.

    Avançons vers la lutte victorieuse !

    1« Il faut rappeler, tout d’abord, que les positions de Lénine et de Staline concernant les problèmes de lutte idéologique au sein du parti étaient très différentes. En règle générale, Lénine a toujours placé cette lutte au premier plan. Il n’a jamais hésité à aller « contre le courant », si bien qu’il a été mis plus d’une fois en minorité au sein du Comité central, y compris sur des questions essentielles […] Staline a conçu son rôle dirigeant autrement : sur les problèmes essentiels, a cherché avant tout […] à exprimer les tendances profondes du parti, dont il était ainsi le porte-parole. À cet égard, les attaques polémiques contre Staline – qui est supposé, par sa « personnalité », avoir imposé au parti des conceptions qui lui auraient été étrangères – sont dénuées de fondement. » (Bettelheim, La lutte des classes en URSS , Tome I, 1974, p. 36)