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  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Comparer l’incomparable ?

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Comparer l’incomparable ?

    Comparer l’incomparable ?

    Vouloir entamer une approche comparative ne signifie pas diminuer l’horreur d’un crime ou d’un autre. La Shoah et l’extermination des Tziganes possède un caractère spécifique dans la guerre. Même les massacres massifs de citoyens et de citoyennes d’URSS, de Yougoslavie ou de Pologne n’ont pas cette portée. Si les massacres à l’Est avaient volonté de mettre en esclavage les peuples colonisés, en éliminant les élites et en imposant la terreur, les génocides avaient un but plus profond. Ils avaient vocation à exterminer complètement des peuples uniquement car leur existence était vue comme une menace. Les Allemands, leurs alliés, et leurs laquais ont mis en place une machine rationnelle, administrativement rodée, industrielle et rentable de la mort.

    Ce n’est pas la première tentative d’extermination d’un peuple. Le Canada avait mis en place une « solution finale indienne » 1 ; les Turcs celui des Arméniens ; les Allemands celui des Hereros et des Namas…). Mais aucun n’avait mis en œuvre un système aussi performant et « universel ». Il avait défini juridiquement la catégorie à abattre et traqué – avec l’aides des collaborationnistes, y compris des pays de « sous-hommes » – toutes les cibles. Cette traque et celle élimination, qui demandait des moyens logistiques énormes, ont détourné de précieuses ressources humaines et matérielles du front. Il y a matière à penser que, aux yeux de la direction de l’État Allemand, ce génocide était tout aussi important qu’une bataille d’anéantissement sur le front de l’Est.

    Ce caractère demeure unique. Mais il n’est pas le seul crime de la Seconde Guerre mondiale, et pas le seul crime contre l’humanité.

    Ceux de l’Axe sont bien connus. Le système concentrationnaire Allemand, au-delà de l’extermination, est bien connu et bien documenté. Il est régulièrement comparé à son homologue soviétique, le Goulag. Cela demande une brève explication.

    Goulag vs. KZ

    Le système concentrationnaire soviétique fait régulièrement la une. Il est un bon sujet, qui fait frémir d’horreur les lecteurs de magazines d’histoire sensationnalistes. Il est un sujet de fantasmes récurrents. Mais il est aussi également un des points d’orgue du comparatisme.

    Si les romans de Soljenitsyne, les souvenirs de Guinzbourg, ou d’autres témoignages poignants dépeignent une réalité terrible, celle-ci mérite d’être détaillée. Lorsqu’un individu était pris dans les rouages de la Gestapo, son destin devenait immédiatement Kafkaïen.

    Non seulement il était impossible de connaître les raisons de son arrestation, mais une simple irritation pouvait suffire. Eugen Kogon, dans l’État SS, parle ainsi d’un ancien du SPD venu chercher un certification de non-opposition au régime auprès de la Gestapo. Et qui, trop insistant, s’est fait emprisonner. Les détenus sont quasiment tous (excepté les droits communs) sous un régime de détention de sécurité. Ils n’ont pas été jugés. N’ont pas de durée de peine. En réalité, ils ne sortent jamais, ou « par la cheminée ».

    Le système n’a aucun but réhabilitant. Il est avant tout une ressource de main d’œuvre pour l’empire économique SS, mais également pour les cartels industriels nazis. Le taux de mortalité, avant et pendant la guerre, est effarant : 20 % par an. Cela n’empêche pas certains de traverser ces épreuves. Des militants du KPD vont ainsi passer toute la durée du IIIe Reich en détention.

    Le système carcéral soviétique, quant à lui, est construit d’une manière différente. Il n’est pas exempt de tragédies individuelles, de répression, de souffrance. Il est possible de consulter l’ouvrage de Anne Applebaum Goulag : une histoire, sur la vie dans ce système.

    En dépit du parti pris néo-conservateur de l’auteure, ce qu’elle raconte n’est en rien comparable. Le Goulag est un système dans lequel il existe une porte d’entrée, mais également une sortie. La très grande majorité des peines prononcées, au cours d’un jugement – parfois sommaire, mais qui fournit une base légale – est relativement courte. J. Arch Getty, dans ses travaux sur la répression, mentionne que 96 % font moins de 5 ans. La très grande majorité des peines prononcées sont des interdictions de séjour dans une ville ou des exils administratifs dans une région. Les peines de « camp » en tant que tel, sont relativement rares et plutôt courtes.

    Le but principal, tel que défini par Anton Makarenko, est de réhabiliter les individus. Ils sont nommés « camarades » par les gardiens, jusqu’en 1937. Cette date marque un tournant dans la perception des détenus, avec l’arrivée de la dénomination d’« ennemi du peuple » pour certaines catégories de détenus. Ils sont alors nommés citoyens.

    Les relégués et ceux dans les colonies fermées peuvent avoir une vie de famille et touchent un salaire (la création de « monnaies de camp » jour d’ailleurs un rôle dans la régénération de rapports capitalistes)… Surtout les ex-détenus peuvent reprendre une vie normale après leur peine. La mortalité, si elle fait un spectaculaire bond pendant la première année de guerre, n’atteint jamais les pourcentages des camps Allemands, ou même des bagnes de l’occident.2 A la même période, dans les camps de concentration de la IIIe République, avant même la guerre, les juifs Allemands réfugiés meurent de faim. Hannah Ardent est ainsi internée dans le camp de Gurs.3

    Les autres :

    L’Italie, est souvent une oubliée des crimes de guerre. Le régime fasciste passe parfois même pour un modéré. Si l’OVRA (Organisation de Vigilance et de Répression de l’Antifascisme) n’a pas la réputation de cruauté de la Gestapo, ni les même moyens, les troupes italiennes s’en donnent parfois à cœur joie dans les massacres. Lors de la conquête de l’Éthiopie, peu s’étaient émus de l’utilisation du gaz moutarde par les bombardiers. Bien peu, non plus, connaissent également les massacres en Slovénie, en Yougoslavie, en Albanie et en Grèce.

    Ceux du Japon sont mieux documentés. Entre 1931 et 1945, les troupes du Mikado se sont illustrés par leur répression féroce de la résistance chinoise. Le sac de Nankin, en 1937, est le lieu d’un massacre immense, au sabre, de la population civile, uniquement dans un but punitif. Les Japonais, en Corée, en Chine et dans le Pacifique, pratiquèrent des enlèvements de femmes dans l’objectif d’alimenter les bordels de campagne. Dans les camps de prisonniers, les mauvais traitement et les expérimentations sur des cobayes Chinois, Soviétiques ou Américains ont été légion.

    S’il y eut des procès, comme ceux de Tokyo, l’expertise japonaise dans la traque aux communistes et aux partisans a été rapidement mise à profit par les Occidentaux. Ce deal entre une protection judiciaire contre un emploi est un des points qui explique l’amnésie japonaise à ce sujet. Le négationnisme demeure encore aujourd’hui un point de discorde important.

    Il reste aussi le cas des cobelligérants. La Hongrie a ainsi livré la quasi-intégralité de ses Juifs aux nazis, en faisant sa petite Shoah maison. Les fonctionnaires de l’Amiral Horty, qui dirigeait le pays et un nombre important d’acteurs de cette période ont retrouvé une place dans le gouvernement à la suite de 1956.

    C’est là le compromis qui a été trouvé. Ils ont entretenu une tradition de la négation qui se poursuit encore avec Orban. Celui-ci, comme les Polonais, veut faire interdire toute évocation de la collaboration, donc tout regard sur les pratiques du pouvoir à l’époque.

    Les crimes des Alliés.

    Dire que l’Axe a commis des crimes revient à enfoncer une porte ouverte. Nul besoin de diaboliser les participants à la guerre, ils l’ont fait eux-mêmes. En revanche, il faut être juste : chez les Alliés également, des questions se posent.

    Une nouvelle fois, ceux des soviétiques sont tout aussi montés en exergue que ceux des nazis, surtout depuis la querelle des historiens. Elles existent. Elles sont injustifiables en tant que telles, mais elles sont également compréhensibles au regard du contexte dans lequel elles ont eu lieu. L’historiographie actuelle, basée sur la victimisation, tend à mettre sur un plan strictement équivalent les victimes de violence et les victimes des victimes de la violence. Cette écriture permet, par exemple, de rejeter dos à dos le colonisateur et le FLN, de policier qui défend l’État et le « casseur », mais aussi le Nazi et le soldat, ou la soldate, de l’Armée Rouge.

    Il existe des crimes en soi, qui sont indéniable, comme le massacre de Katyn. Il est toujours nié par certains historiens, mais les preuves dans les archives tendent à attester de son existence. Katyn, comme la « Grande Terreur », sont, en très grande partie des phénomènes de névrose de l’encerclement. Ce massacre s’est déroulé dans le cadre d’une avancée à pas de géant en direction d’une guerre dont il était possible de savoir à l’avance qu’elle serait impitoyable et sans merci.

    Inexcusable, il n’a pas a être excusé. Mais à être compris pour ce qu’il est : non une élimination de l’intelligentsia Polonaise (qui n’a pas été touchée), mais une destruction du potentiel combatif. Etant donné l’histoire récente, les soviétiques étaient persuadés que la Pologne nobiliaire prendrait parti pour l’Allemagne contre l’URSS, même occupée. Roosevelt, en acquiesçant l’idée de fusiller 100 000 officiers Allemands et en voulant faire de l’Allemagne un pays pastoral, dont les hommes auraient été castrés, allait bien plus loin.

    Les déplacement de populations « coupables », les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga, les Tchétchènes dépendent également de cette grille de lecture. Les soviétiques sous-estimaient plus qu’il ne surestimaient, leur influence dans la société. A leurs yeux, les élites traditionnelles et réactionnaires, qui étaient sous une chape de plomb jusqu’alors, n’attendaient qu’une chose : se réveiller et combattre. Les occidentaux n’ont d’ailleurs pas réagit autrement, voir bien plus durement quant on songe à la répression des mouvements nationalistes indien ou Irakien, mais aussi à la déportation systématique des citoyens Américains d’origine Japonaise. Encore que les USA avaient l’infranchie barrière des océans pour se tenir à l’écart de la guerre terrestre.

    En revanche, contrairement à une idée reçue, laquelle surfe souvent sur ce comparatisme raciste entre l’Armée Rouge et les hordes de Gengis Khan, le gouvernement soviétique a fait condamner les violences contre les civils Allemands. A plusieurs reprises, les troupes du NKVD ont eut à se heurter aux soldats (et aux soldates également) qui se livraient à des viols. C’est paradoxalement ce qui permet d’avoir une idée de l’étendue du problème. Les procès verbaux et les rapports réalisés par la police politique, en répression de ces actes, ont été employés pour en faire un argument antisoviétique.

    La soif de vengeance soviétique avait été nourrie par les argumentaires et la propagande. Elle ne manquait pas de matière. Chaque village, chaque ville reprise par les troupes soviétiques était dans un état de ravage complet. Il faut rappeler que 25 % de la population de la RSS du Belarus avait été tuée. Les Soviétiques découvrent d’ailleurs les camps de la mort et ouvrent des camps de prisonniers dans lesquels ils retrouvent les cadavres de leurs compatriotes. Les auteurs, les journalistes, les poètes… ont travaillé à produire des écrits stimulant la combativité.

    Pourtant, ce qui frappe est le revirement extrêmement brusque de la ligne politique du gouvernement, et ce, dès l’entrée en Prusse-Orientale. En dépit de la haine et des crimes subits, le gouvernement soviétique stoppe la « ligne Ehrenbourgh », du nom d’un des écrivains les plus influents de la période. Celui-ci réclame la mise à mort de l’Allemagne et des Allemands.

    Dès l’entrée en Prusse-Orientale, la nouvelle ligne est celle de considérer que le peuple Allemand a été abusé et trompé par les nazis, et qu’il faut se montrer compréhensif. Ce revirement part du principe que les Soviétiques font la guerre à l’impérialisme Allemand, non à un peuple.

    Également, il se pose la question de l’après-guerre et des futures relations entre la Nouvelle Allemagne et l’URSS. Cette ligne rencontre une inertie phénoménale et de très nombreuses exactions ont lieu. Les pertes extraordinairement élevées entretiennent également un climat nihiliste : comment penser à l’après guerre lorsque demain est incertain. En dépit de cela, il n’est pas possible de dire que l’État soviétique ait encouragé les exactions. Sa politique est d’ailleurs à l’opposée de celle de Roosevelt.

    L’Occident :

    Ceux de l’occident sont moins connus. Il y eut des crimes de guerre partout. Des Américains en France, des Français en Italie, des Anglais en Allemagne… Des soldats exécutés à la sauvette, des prisonniers maltraités et mutilés… etc. Une constante est notable : l’emploi du racisme.

    En Italie, les troupes françaises commettent des viols et des pillages. Les marocains sont les seuls condamnés. En France, les troupes US font de même, et seuls les noirs sont accusés. Lorsque les Néo-Zélandais exécutent des prisonniers de guerre Allemand, le général Clifton, capturé par Rommel, accuse les Maoris.

    Loin du Front, les troupes d’occupation ont eu également un comportement déplorable, en particulier quand se sont entremêlés l’impunité des soldats et l’exacerbation par le racisme. En Iran, ils transforment le pays en casino et en maison de repos pour les soldats. En Corée, à Okinawa, au Japon, en Iran, les soldats Alliés se sont taillés une réputation terrible. Mais l’un des plus grands débats concerne la question des bombardements stratégiques. Sont-ils un génocide venu du ciel ?

    1Rosa Amélia Plumelle-Uribe La férocité blanche : Des non blancs aux non-aryens, génocides occultés depuis 1492.

    2Vous pouvez retrouver l’étude faite sur la mortalité ici : https://www.persee.fr/docAsPDF/slave_0080-2557_1993_num_65_4_6134.pdf ; les tableaux synthétiques sont absents de la version française, mais peuvent être trouvés sur l’anglaise.

    3https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/gurs

  • Il y a 75 ans, Adolf Hitler

    Il y a 75 ans, Adolf Hitler

    Il y a 75 ans, Adolf Hitler, chancelier et Fuhrer du Reich, se suicidait dans le bunker de la chancellerie. Le soir même, le drapeau rouge, marqué du marteau et de la faucille, flottait sur Berlin. Quelques jours auparavant, Benito Mussolini, le Duce de l’Italie, périssait sous les balles des partisans italiens, avant d’être exposé publiquement avec sa maîtresse.

    La guerre mondiale en Europe touchait à sa fin. Elle avait englouti près de 40 millions d’européens, dont une très grande majorité de civils. Certains États, comme la RSS de Biélorussie, ont perdu un habitant sur 4.

    Hitler, en tant qu’individu, était un fanatique. Un fanatique impérialiste, anticommuniste et antisémite. Il était également le fils d’une époque. Il n’a pas inventé sa théorie criminelle, il l’a reprise. Il a repris l’antisémitisme courant, notamment nourri par le tsarisme. Il a repris les désirs coloniaux et le mépris racial propre à ce système. Il a repris la haine du communisme, puisque celui-ci refusait la guerre mondiale et la hiérarchie en classes.

    Des individus comme Hitler, il en a existé et il en existe des milliers dans le monde. Heureusement tous n’arrivent pas au pouvoir. Et ils n’arrivent pas seuls à celui-ci.

    Ce n’est ni son charisme personnel, ni ses talents, qui lui ont permis de pouvoir occuper les fonctions suprêmes du Reich. Hitler, comme Mussolini, comme l’amiral Horty en Hongrie, ou comme Franco, ont été installés, portés au pouvoir. Ils étaient des outils. Des outils qui servaient, consciemment ou non, les intérêts politiques et géopolitiques d’acteurs puissants.

    Hitler, comme les autres, était un rempart. Un rempart de la réaction contre la menace de la révolution prolétarienne. Il était l’outil des cartels industriels et bancaires pour permettre de nettoyer une Allemagne encore secouée des soubresauts de sa révolution. Derrière les arguments de la race au dessus de tout, de la nation transcendant et abolissant les classes, derrière la « lutte du sang contre l’or » se nichaient les intérêts très solidement matérialistes de Thyssen, de Krupp, de Blohm & Voss. Éliminer les bolcheviques, éliminer toute structure sociale et culturelle qui ne soit pas inféodée aux buts criminels du régime, mobiliser l’Allemagne pour la guerre impérialiste.

    Hitler et son régime de crime ont trouvé bien des gens pour l’applaudir. En France, malgré la peur du réarmement, il a été soutenu comme un moyen de contrer l’URSS. En Angleterre, surtout, tout a été mis en œuvre pour que l’Allemagne nazie soit en mesure de faire la guerre et de la remporter. Si Churchill s’est montré un farouche anti-nazi durant la Seconde Guerre mondiale, il ne faut pas oublier que lui aussi, conjointement à Neuville Chamberlain, il l’a salué.

    En investissant Hitler d’un pouvoir considérable, ni les dirigeants de cartels ni les politiciens pensaient avoir trouvé le laquais parfait. Cela amène a une considération : la grande bourgeoisie Allemande a soutenu le régime jusqu’à son effondrement inéluctable. En dépit d’une certaine autonomisation de l’empire financier SS ou des Reichswerken Hermann Göring, l’État nazi n’a jamais été coupé de sa base de classe. Il a représenté une interface brutale, terroriste, mais chargée de la même mission que les autres États bourgeois : assurer au mieux possible les intérêts de ses commanditaires. Et si Hitler et sa clique sont arrivé et venus, dans la victoire ou défaite, les groupes industriels et leurs patrons sont restés en place.

    Leur soutien n’a été retiré au Fuhrer qu’au moment où la défaite était inéluctable et où il fallait négocier…avec l’occident.

    En revanche, le pion que les Anglais et Français se réjouissaient d’avoir les a mordu à la gorge. Contre toute attente, l’accord tactique entre les deux ennemis mortels a bouleversé les plans des impérialistes et des fauteurs de guerre.

    La guerre est connue. Elle a été terrible. Elle a saigné le monde. Durant son règne de terrer, le régime nazi a pu entreprendre la mise en esclavage de tout un continent. Le régime a également entrepris froidement, méthodiquement, l’extermination de pans entiers de sa population sur des critères de naissance. Cette barbarie criminelle a représenté l’application suprême des thèses génocidaires nées dans le colonialisme.

    Elle a également atteint partiellement les buts qu’elle s’était fixé. Elle a ravagé le camp du socialisme, mettant à bas l’immense travail accompli par les peuples d’URSS, au prix d’efforts incroyables. Il n’est pas possible d’ailleurs d’isoler cette saignée de 27 millions de personnes de la réapparition de tendances droitières, réclamant une NEP-bis.

    En dépit de ses efforts, en dépit du poids immense d’une Europe réduite en esclavage, l’hitlérisme n’est pas parvenu à ses fins. Il a été miné de l’intérieur, par la résistance, y compris au sein des camps de travail. Il a été broyé par l’extérieur, face aux armées de la coalition anti-fasciste.

    Dans une série de batailles, principalement contre l’Armée Rouge, l’Allemagne nazie a été battue, écrasée. A ce titre, nous trouvons injustifiable que son rôle soit minimisé ou qu’elle puisse être renvoyée dos à dos à la Wehrmacht et la SS. Mais il est tout aussi idiot de nier le rôle vital du prêt-bail, et la solidarité, l’abnégation, des autres belligérants.

    Le 30 avril 1945, au milieu des ruines, Hitler mettait donc fin à sa vie.

    Mais son ordre à survécu. Il a survécu dans l’administration de la RFA, dans ses services secrets, l’organisation Gehlen. Il a survécu dans toutes les dictatures de l’après-guerre, dans lesquelles des individus comme Hans-Ulrich Rudel ou Klaus Barbie ont joué des rôles important. Il a survécu dans la guerre froide. Dans les opérations militaires dirigées contre l’URSS jusqu’en 1956, dans les réseaux d’assassins et de terroristes, tels que la loge P2, Gladio et les stay behind de la CIA.

    Il survit encore dans l’actualité récente avec les groupes fascistes en mèche avec l’État Allemand du NSU mais aussi de la leaderless resistance aux USA, ou encore du blood & honor partout dans le monde.

    Philosophiquement, il a survécu dans le colonialisme, le suprémacisme, le racisme et l’antisémitisme. Il est resté un monstre tapi dans l’ombre, mais bien pourtant bien réel. Un monstre qui se nourrit des peurs.

    A chaque crise, à chaque moment d’incertitude, il réparait. Aujourd’hui, alors que la pandémie secoue de fond en comble la société, le discours chauvin, xénophobe, raciste et conspiratif renaît avec une ampleur nouvelle. Il cherche les bouc-émissaires des malheurs du monde, il cherche les réponses simplistes aux problèmes profonds. Il cherche la mobilisation réactionnaire pour de nouvelles guerres et de nouvelles Shoah.

    Il y a 75 ans comme aujourd’hui, il est impératif de combattre avec la dernière extrémité cette création. Alors que se profile à l’horizon une ère de luttes immenses, ne laissons jamais les agents de la réaction, les valets du patronat, diviser ceux qui croulent sous les poids des mêmes chaînes : celles des exploiteurs, des bourgeoisies, des impérialismes.

  • 75e anniversaire de la libération des camps.

    75e anniversaire de la libération des camps.

    Il y a 75 ans, les troupes soviétiques pénétraient en Allemagne. Elles découvraient l’univers exterminatoire nazi. Si le système concentrationnaire était connu depuis sa création en 1933, celui-ci était placé sous le sceau du secret. Seuls ses bourreaux et quelques survivants, échappés ou libérés, avaient pu en parler. Ils n’avaient pas été crus. Ceux qui partaient dans les convois partaient vers le néant, vers la nuit et le brouillard.

    Près de 4 millions de personnes ont pris ce chemin. A cela s’ajoute ceux et celles tuées par les balles, par la faim, par la maladie, par la guerre elle-même. Une poignée, un nombre minuscule en sont revenues. Nos pensées vont vers ces victimes, vers leurs proches, leurs descendants et leurs descendantes. Pour que leur voix soit entendue, pour qu’elle soit écoutée, il a fallu des années de lutte.

    Révélé à la face du monde, le crime nazi est, 75 ans après, un marqueur de l’horreur absolue. Les survivants et survivantes ont dépeint un univers invraisemblable. Un univers de règles absurdes, infâmes, où les châtiments, l’arbitraire et la mort sont omniprésents. Une société parallèle, dans laquelle toutes les normes et les convenances qui caractérisent la civilisation sont abolies. Un monde mu par un objectif : rentabiliser et industrialiser la mort des êtres humains.

    Les nazis ont accordé une priorité immense à ce projet. Cette priorité était si grande qu’elle justifiait la priorité des convois vers les camps d’extermination. En 1944/1945 alors que le réseau ferré était disloqué, que le combustible était rationné et que les locomotives étaient attaquées sans répit par l’aviation, les convois roulaient toujours.

    Les nazis ont nourri une vision millénariste1 et eschatologique2 de leur rôle. Un rôle d’élimination de toute ce qui pourrait « corrompre » leur race. Les études sur la mentalité des élites nazies3 montrent que ces derniers s’étaient nourries d’un sentiment d’encerclement, de menace, de conspiration. Leur réponse a été le génocide.

    À ce projet se sont rajoutés des intérêts très matériels, qui sont ceux qui ont permis l’arrivée au pouvoir de cette clique de bandits. La lutte contre le communisme, condensé dans la nébuleuse du judéo-bolchevisme. L’expansionnisme de l’impérialisme allemand. La volonté de devenir la puissance dominante du continent Européen, puis du monde. Ce qui a fourni la base matérielle à la machine génocidaire nazie, c’est le grand capital.

    Au nom de la lutte contre le judéo-bolchevisme, en prétendant agir pour la survie de la race, le grand capital allemand et le gouvernement nazi ont conjointement organisé, froidement une élimination systématique de tout ce qui pouvait s’opposer à son ordre. En instrumentalisant les angoisses de la société allemande, les dirigeants nazis et la grande bourgeoisie allemande ont préparé le plus grand conflit de l’histoire de l’humanité.

    Les nazis n’ont pas inventé la déshumanisation des cibles et des victimes. L’impérialisme et le colonialisme l’avaient fait avant eux. Le colonialisme a justifié racialement, derrière l’argument de la civilisation ou de la supériorité génétique, la domination la plus brutale. Le nazisme est à la croisée des chemins, entre l’extermination des populations en Afrique, entre l’extermination mi-raciale, mi-politique des Arméniens, entre l’application stricte du colonialisme en Europe de l’Est.

    Cette filiation entre le nazisme et l’impérialisme avait déjà été dénoncée par Aimé Césaire :

    « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral.

    […]

    c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable.

    […]

    Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique »4

    Les SS se sont construits des fortunes personnelles sur le détournement des richesses, sur les vols, les extorsions et les spoliations. Mais ils n’ont pas été seuls. Les propriétés foncières et immobilières des Juifs ont été un enjeu de spéculation et d’enrichissement dans tous les pays occupés -France comprise !5

    Dans chaque pays, les nazis ont pu trouver des relais pour faciliter leur travail d’extermination. L’État français, dès avant la guerre, avant la mort de la IIIe République, avait ouvert des camps de concentration pour y interner les Juifs allemands, les communistes et les combattants républicains. Sous le régime de Vichy, les autorités ont non seulement offert leur aide, mais ont même dépassé les attentes des nazis. Des fortunes se sont bâties sur ces crimes, comme celle de L’Oréal, comme celle de Coco Chanel, comme celle de Louis Renault.

    Aujourd’hui, certains pays tentent de taire la réalité de cette collaboration. Les antisémites polonais, en dépit du statut de victime de ce pays, n’ont pas hésité à contribuer à l’anéantissement des juifs. La Pologne a ainsi tenté d’interdire l’évocation de cette collaboration.6

    Après la guerre, à l’Ouest, les fonctionnaires nazis sont restés en place, ont continué leur travail, se protégeant mutuellement. Après une rapide épuration, il faut attendre le milieu des années 1960 pour que des procès aient lieu. D’autres nazis sans emplois ont trouvé leur place dans les services secrets, à la CIA ou dans l’organisation Gehlen. Ils étaient trop précieux, leur savoir faire trop important, pour ne pas l’utiliser contre l’Union soviétique. Dans bien des cas, les bourreaux n’ont été jugés que lorsqu’ils n’avaient plus d’utilité aux yeux de leurs nouveaux employeurs. De même, la condamnation de la collaboration étatique n’est arrivée qu’a un moment, 50 ans après, où elle ne risquait guère plus d’incriminer quelque fonctionnaire zélé.

    Des individus sans scrupule ont essayé d’instrumentaliser l’existence du système concentrationnaire nazi. Les crypto-nazis comme Ernst Nolte, historien Allemand, en ont fait une réponse à la violence bolchevique. Ils ont justifié l’existence du nazisme comme le moyen de défense de la civilisation contre l’hydre communiste. Le but ultime étant à la fois de salir le mouvement révolutionnaire, mais également de réhabiliter le national-socialisme.

    Quoiqu’on puisse penser du système répressif soviétique, celui-ci n’a jamais eu comme ambition d’exterminer des parties de la population. Ceux qui ont essayé d’inventer une similarité dans les moyens et dans les buts, entre les nazis et les communistes, se sont heurté au prisme de la réalité. Le système carcéral soviétique était le reflet de la lutte aiguë entre les classes sociales et de l’extraordinaire difficulté de la construction du socialisme. Surtout, même dans les moments de répression les plus violents, dont l’ampleur échappait à leurs initiateurs premiers7, le but n’a jamais été d’exterminer les individus, et ceux-ci n’étaient pas ciblés d’office en raison de leur naissance.8 Dékoulakisation ou grandes purges ont ciblé des individus en rapport à leur positionnement social ou idéologique, pas pour leur race ou leur religion.

    Aujourd’hui, alors que seuls des fanatiques anticommunistes la défendent, l’assimilation entre le nazisme et le communisme est toujours influente dans la société. Elle sert souvent, par effet d’amalgame, à salir la lutte politique contre la bourgeoisie. Amalgamer l’histoire soviétique, avec ses travers et ses défaillances, et la Shoah, constitue l’un des plus épouvantables tours de passe-passe de la bourgeoisie.

    Nous ne pouvons accepter que les génocides soient utilisés sans vergogne. Il est inacceptable que le souvenir du génocide Juif soit un argument pour rendre imperméable à la critique la politique d’Israël. Nous n’acceptons pas non plus ceux qui font la démarche inverse, et qui utilisent l’impérialisme et le colonialisme israélien comme une justification du génocide. Les deux sont répugnants.

    D’autres, au contraire, veulent effacer le souvenir de ces crimes pour mieux les réaliser à nouveau. Les négationnistes et les révisionnistes ont encore pignon sur rue, à l’heure actuelle.

    Aujourd’hui, certains rêvent toujours de faire revivre cet univers d’extermination. Aujourd’hui, des équations toute aussi inquiétantes émergent. Le paradigme de l’islamo-gauchisme prend la place du judéo-bolchevisme, occupe la même fonction. Les nuages noirs du conspirationnisme, de l’escalade militaire, de la caporalisation de la société, s’amoncellent à nouveau. Il n’existe aucune garantie qu’un nouvel orage ne se déchaîne pas.

    Commémorer, ce n’est uniquement que regarder vers le passé. C’est également prendre conscience que les conditions qui ont permis à la conférence de Wannsee d’avoir lieu sont toujours réunies. Comme le disait Alain Resnais dans nuit et brouillard :

    «  Il y a nous, qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

    1Le millénarisme, ou chiliasme, est une doctrine religieuse qui soutient l’idée d’un règne terrestre du Messie, après que celui-ci aura chassé l’Antéchrist et préalablement au Jugement dernier.

    2L’eschatologie est le discours sur la fin du monde ou la fin des temps. Il relève de la théologie et de la philosophie en lien avec les derniers temps, les derniers événements de l’histoire du monde ou l’ultime destinée du genre humain, couramment appelée la « fin du monde ».

    3Ingrao, C. (2011). Croire et détruire : Les intellectuels dans la machine de guerre SS. Pluriel.

    4Aimé Césaire : “Discours sur le colonialisme” (1950)

    5http://www.memorialdelashoah.org/evenements-expositions/expositions/archives-des-expositions/la-spoliation-des-juifs.html

    6https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/loccupation-de-la-pologne-par-les-nazis-face-brillante-face-sombre

    7Getty, J. A. (1994). Origins of the great purges : The Soviet Communist Party reconsidered, 1933 – 1938 (Reprinted). Cambridge Univ. Press.

    8https://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_4_6134