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  • Questions sur les pays impérialistes

    1. Introduction

    La théorie de l’impérialisme contemporain est l’une des principales luttes de ligne dans le mouvement communiste international.

    Les 5 points sur l’impérialisme de Lénine, développés dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), font toujours autorité. Ils définissent une époque par rapport à une autre, le capitalisme impérialiste (monopoliste, pourrissant et agonisant) par rapport au capitalisme (concurrentiel, progressiste et ascendant).

    « Il nous faut commencer par donner la définition la plus précise et la plus complète possible de l’impérialisme. L’impérialisme est un stade historique particulier du capitalisme. Cette particularité est de trois ordres, l’impérialisme est :

    1. le capitalisme monopoliste ;
    2. le capitalisme parasitaire ou pourrissant ;
    3. le capitalisme agonisant.

    La substitution du monopole à la libre concurrence est le trait économique capital, l’essence de l’impérialisme. Le monopolisme se manifeste sous cinq formes principales :

    1. les cartels, les syndicats patronaux, et les trusts ; la concentration de la production a atteint un degré tel qu’elle a engendré ces groupements monopolistes de capitalistes ;
    2. la situation de monopole des grosses banques : trois à cinq banques gigantesques régentent toute la vie économique de l’Amérique, de la France, de l’Allemagne ;
    3. l’accaparement des sources de matières premières par les trusts et l’oligarchie financière (le capital financier est le capital industriel monopolisé, fusionné avec le capital bancaire) ;
    4. le partage (économique) du monde par les cartels internationaux a commencé. Ces cartels internationaux, détenteurs du marché mondial tout entier qu’ils se partagent “à l’amiable” — tant que la guerre ne l’a pas repartagé — on en compte déjà plus de cent ! L’exportation des capitaux, phénomène particulièrement caractéristique, à la différence de l’exportation des marchandises à l’époque du capitalisme non monopoliste, est en relation étroite avec le partage économique et politico-territorial du monde ;
    5. le partage territorial du monde (colonies) est terminé. »1

    Ci-dessus, Lénine définit l’impérialisme, mais il ne définit pas un pays impérialiste en général. Au début du XXe siècle, tous les pays impérialistes étaient développés, mais en général, tous les pays développés ne sont pas des pays impérialistes. Les 5 points de l’impérialisme de Lénine décrivent les pays développés à l’époque de l’impérialisme, et au moment où ils ont été formulés, seuls les pays impérialistes étaient développés. Au début du XXe siècle, seule une minorité de pays impérialistes avaient des monopoles financiers exportateurs de capitaux. Or, au début du XXIe siècle, une majorité de pays ont des monopoles financiers exportateurs de capitaux. Doit-on en conclure qu’une majorité de pays sont aujourd’hui des pays impérialistes ?

    La définition léniniste d’un pays impérialiste, déduite de la définition léniniste de l’époque de l’impérialisme, est propre à un moment particulier de l’époque de l’impérialisme, celle sur laquelle Lénine écrivait (la fin de l’ancienne époque capitaliste et le début de la nouvelle époque capitaliste-impérialiste) — elle n’est pas universelle à l’époque de l’impérialisme. Doit-on donc abandonner la définition léniniste de l’impérialisme ?

    Quelle est l’essence de la définition léniniste de l’impérialisme ? Le partage du monde par les monopoles financiers, c’est-à-dire la domination économique mondiale. C’est avec la compréhension de cette essence que nous devons, aujourd’hui, départager les pays dominants (impérialistes) des pays dominés (coloniaux et semi-coloniaux). La définition léniniste de l’impérialisme est propre à un moment donné de l’époque de l’impérialisme (le début du XXe siècle) dans la forme (les 5 points), mais elle est universelle à toute l’époque de l’impérialisme dans le fond. Nous devons aujourd’hui définir la forme contemporaine de l’impérialisme, dont le fond historique a déjà été défini par Lénine en 1916.

    Le problème théorique qui nous anime n’est pas la définition de l’époque de l’impérialisme, mais la définition d’un pays impérialiste contemporain. Définir un pays impérialiste n’est pas un problème théorique scolastique. Si l’Inde ou la Turquie ne sont pas semi-coloniales, mais impérialistes, alors la stratégie des communistes en Inde ou en Turquie doit changer drastiquement. Si la Russie n’est pas impérialiste, mais semi-coloniale, alors là aussi la stratégie des communistes sur la guerre russo-ukrainienne doit changer drastiquement. De plus, comprendre la nature impérialiste ou semi-coloniale de chaque pays est nécessaire pour comprendre le système capitaliste-impérialiste contemporain, et donc, pour prévoir correctement son mouvement.

    2. Dépendance dominée ou dominante ?

    Au XIXsiècle et pendant la 1re moitié du XXsiècle, la domination impérialiste était principalement coloniale : les pays impérialistes se partageaient le monde en empires — littéralement, à Berlin en 1885. Depuis la 2de moitié du XXsiècle, la domination impérialiste est devenue principalement semi-coloniale : les pays impérialistes se partagent le monde en sphères d’influence. Cette transformation a été la transition d’une domination principalement directe et ouverte de pays annexés soumis par la conquête, en domination principalement indirecte et masquée de pays autonomes soumis par la dépendance. La dépendance est devenue la principale arme de la domination impérialiste au XXsiècle (la principale forme de la contradiction impérialisme-peuples opprimés).

    Aucun pays autonome (c’est-à-dire, non colonial) n’est à proprement parler « indépendant » de tous les autres. Les pays du centre ne sont pas « dépendants » des pays de la périphérie, parce qu’ils les dominent, mais ils ne sont pas « indépendants » d’eux non plus : sans la périphérie, le centre ne peut pas être le centre.

    La dépendance est toujours une relation réciproque, mais il y a toujours un aspect dominant et un aspect dominé dans la dépendance. Les deux aspects de la dépendance sont toujours autonomes l’un de l’autre (ils ont leur existence propre), mais ils ne sont jamais indépendants l’un de l’autre (ils n’existent pas l’un sans l’autre).

    Par exemple, les USA, le centre du centre impérialiste, ne sont pas un pays « indépendant », parce qu’il ne peut pas fonctionner tel qu’il fonctionne isolé de tous les autres pays du monde. Cependant, l’on ne peut pas dire des USA qu’ils sont un pays « dépendant », parce que dans sa relation de dépendance avec tous les autres pays du monde, il les domine tous.

    La question est moins « est-ce qu’un pays est dépendant ou indépendant ? », mais « est-ce qu’un pays est dominé ou dominant dans sa dépendance ? »

    Il faut comprendre ce qui fait la domination dans la dépendance pour comprendre pourquoi des pays autonomes sont dominants (impérialistes) ou dominés (semi-coloniaux). Pour comprendre si un pays est dominé ou dominant dans ses relations aux autres pays, on ne peut pas isoler quelques-unes de ses relations ou ses relations avec quelques pays, mais l’on doit considérer l’ensemble de ses relations avec l’ensemble des autres pays.

    Les pays impérialistes sont des puissances économiques et (géo)politiques, mais ce ne sont pas la puissance économique et (géo)politique qui font d’un pays un pays impérialiste. Décrire des pays dépendants et dominés, comme l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran comme des pays impérialistes contemporains, pour leur relative puissance économique et (géo)politique, c’est avoir une compréhension superficielle du système capitaliste-impérialiste, c’est-à-dire de la domination dans la dépendance.

    3. Exploité exploiteur ou exploiteur exploité ?

    Dans un document précédent, nous avons écrit :

    « Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste. »2

    Il n’est aujourd’hui plus possible de définir un pays impérialiste (« dominant » ou « oppresseur ») comme un pays « exploiteur ». Avec cette définition, la quasi-totalité des pays du monde sont aujourd’hui des pays impérialistes. Les pays qui ne sont plus qu’« exploités » ne sont plus qu’une infime proportion des pays du monde. Dans la chaîne mondiale de la valeur, l’ensemble des pays intermédiaires sont des pays exploités et exploiteurs, et même les pays inférieurs bénéficient à certains degrés de l’exploitation d’autres pays (c’est-à-dire, de l’échange inégal).

    L’économiste Li Minqi exprime le problème ainsi :

    « Compte tenu du développement de la division capitaliste mondialisée du travail et des interactions complexes du commerce international et des flux de capitaux, il est difficile (voire impossible) d’identifier un seul pays dans le monde d’aujourd’hui comme étant soit un exploiteur “à 100 %” dans ses relations économiques avec le reste du système-monde capitaliste, soit un exploité “à 100 %”. Plus vraisemblablement, un pays peut simultanément entretenir des relations exploiteuses avec certains pays et des relations exploitées avec d’autres. Par conséquent, pour identifier la position d’un pays dans le système-monde capitaliste, il est important de ne pas se concentrer sur un seul aspect des relations (par exemple, qualifier la Chine d’impérialiste simplement parce qu’elle a exporté des capitaux). Au contraire, il est nécessaire d’examiner toutes les relations commerciales et d’investissement concernées et de déterminer si, dans l’ensemble, le pays reçoit plus de plus-value du reste du monde qu’il n’en transfère au reste du monde. D’une part, si un pays reçoit nettement plus de plus-value du reste du monde qu’il n’en transfère, alors il est clairement qualifié de pays impérialiste au sens où il est un pays exploiteur dans le système-monde capitaliste. D’autre part, si un pays transfère beaucoup plus de plus-value aux pays impérialistes qu’il n’en reçoit du reste du monde, le pays serait un membre périphérique ou semi-périphérique du système mondial capitaliste (en fonction d’une étude plus approfondie de la position du pays par rapport aux autres pays périphériques et semi-périphériques). »3

    « Selon la théorie du système-monde, le système-monde capitaliste est divisé en trois positions structurelles : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre se spécialisent dans des processus de production quasi monopolistiques et à forte rentabilité, tandis que les pays de la périphérie se spécialisent dans des processus de production hautement compétitifs et à faible rentabilité. La plus-value est transférée des producteurs de la périphérie vers les producteurs du centre, ce qui entraîne un échange inégal et une concentration de la richesse mondiale dans le centre. En comparaison, les pays semi-périphériques ont “un mélange relativement équilibré” de processus de production centraux et périphériques. »4

    Un pays de la semi-périphérie est un pays qui perçoit une proportion de survaleur depuis les pays de la périphérie mais qui exporte une proportion plus importante de survaleur vers les pays du centre. Les pays de la semi-périphérie sont donc des pays intermédiaires dans le circuit international de la valeur, mais qui restent eux-mêmes plus exploités qu’exploiteurs.

    Il n’est plus possible de définir un pays impérialiste comme un pays « exploiteur », il est alors tentant de le définir comme un pays « plus exploiteur qu’exploité ». Cependant, cette définition intuitive pose elle aussi plus de problèmes qu’elle n’en résout. Avec cette définition, seuls les pays du centre seraient des pays impérialistes, et les pays de la semi-périphérie ne pourraient pas être des pays impérialistes — par définition.

    Par exemple, avec cette définition, la Chine ne serait pas un pays impérialiste, parce qu’elle est aujourd’hui un pays plus exploité par l’Occident (dont le Japon) qu’elle n’exploite le reste du monde.

    « […] Dans l’ensemble, la Chine reste une économie exploitée par les pays impérialistes du système-monde capitaliste, même si le degré d’exploitation a rapidement diminué ces dernières années. »5

    D’une part, la Chine est toujours un pays principalement exploité, mais d’autre part, la Chine est aussi devenue l’un des principaux pays exploiteurs du monde :

    « Si l’on additionne la population de l’Asie du Sud, de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie de l’Est à revenu faible ou moyen (à l’exclusion de la Chine), la population totale représente environ 45 % de la population mondiale. La Chine a donc établi des relations d’exploitation avec près de la moitié de la population mondiale. La Chine ne peut plus être traitée comme un simple pays périphérique dans le système-monde capitaliste. »

    La Chine est à la fois un pays exploité et un pays exploiteur :

    « […] Dans l’ensemble, la Chine continue d’occuper une position exploitée dans la division capitaliste mondiale du travail et transfère plus de plus-value au centre (pays impérialistes historiques) qu’elle n’en reçoit de la périphérie. Toutefois, le PIB par habitant de la Chine a atteint des niveaux nettement supérieurs aux niveaux de revenus de la périphérie et, en termes de flux internationaux de transfert de main-d’œuvre, la Chine a établi des relations d’exploitation avec près de la moitié de la population mondiale (y compris l’Afrique, l’Asie du Sud et certaines parties de l’Asie de l’Est). Par conséquent, il est mieux de considérer la Chine comme un pays semi-périphérique dans le système-monde capitaliste. »6

    La Chine est-elle donc un pays exploité exploiteur (un pays dominé fort) ou un pays exploiteur exploité (un pays dominant faible) ? Selon la théorie du système-monde, la Chine est un pays principalement exploité (semi-périphérique), elle ne pourrait donc pas être un pays dominant — par définition.

    La définition structuraliste d’un pays impérialiste proposée par la théorie du système-monde (le modèle centre-périphérie) pose deux principaux problèmes théoriques. Premièrement, elle implique qu’un pays qui lutte pour la domination économique mondiale (par et pour lui-même, pas comme intermédiaire d’un autre pays), et qui réussi ainsi à dominer la majorité du monde, ne serait pas impérialiste du moment que ce pays reste plus exploité qu’exploiteur — par exemple, la Chine contemporaine. Deuxièmement, elle place au même niveau une bourgeoisie qui domine la majorité du monde et une bourgeoisie qui est l’intermédiaire d’une bourgeoisie qui domine la majorité du monde ; elle ne distingue pas une bourgeoisie qui exploite réellement la majorité du monde d’une bourgeoisie qui participe à l’exploitation de la majorité du monde comme complice, auxiliaire, collaboratrice, etc., de la première — par exemple, respectivement la bourgeoisie chinoise et indienne. La théorie du système-monde est inapplicable dans la pratique politique, c’est une déviation structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme.

    Les pays dominants (impérialistes) profitent de la dépendance et de l’échange inégal, mais profiter de la dépendance et de l’échange inégal ne fait pas d’un pays un pays dominant. Les pays dominés peuvent exploiter d’autres pays dominés, comme c’est le cas des pays dominés de la semi-périphérie (Inde, Indonésie, Vietnam, Corée du Sud, Taïwan, Mexique, Venezuela, Brésil, Argentine, République démocratique du Congo, Afrique du Sud, Pologne, Ukraine, Roumanie, Égypte, Grèce, Turquie, Arabie saoudite, Iran, etc.), mais la bourgeoisie compradore de ces pays n’est pas alors une bourgeoisie impérialiste.

    De plus, les pays dominants s’exploitent entre eux : comme nous l’avons cité dans notre précédent document, le Canada exploite l’Angleterre. Est-ce que cela signifie qu’il suffirait que l’Angleterre soit plus exploitée par d’autres pays impérialistes qu’elle n’exploite d’autres pays pour cesser d’être un pays impérialiste ?

    Pour définir un pays impérialiste, il faut une définition de classe.

    4. Surprofits intermédiaires ou autonomes ?

    Dans des documents précédents, nous avons écrit :

    « La bourgeoisie russe et chinoise ne sont pas des bourgeoisies compradores, incapables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes. Ce sont des bourgeoisies nationales et impérialistes, qui sont capables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes, et qui luttent donc pour étendre et intensifier leur domination sur la bourgeoisie compradore et les masses populaires (la bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat et paysannerie) des nations opprimées. Les bourgeoisies russe et chinoise cherchent à assurer et à accroître leurs surprofits par la domination politique des États et la domination économique des marchés. La Russie et la Chine sont des pays relativement dominés, mais ce ne sont pas des pays dominés, leur bourgeoisie impérialiste est relativement faible, mais ce sont des bourgeoisies impérialistes.

    Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste. »7

    « Un pays dirigé par une bourgeoisie compradore ne peut pas être un pays impérialiste, car la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits : dans l’exploitation internationale du travail et l’accumulation internationale de la valeur, elle ne joue un rôle que d’intermédiaire pour la bourgeoisie impérialiste, et elle est elle-même dominée. »8

    « Comment des pays de la semi-périphérie peuvent-ils être impérialistes, comme la Chine ou la Russie, et d’autres semi-coloniaux, comme la Turquie, l’Inde ou l’Iran ? La place de ces pays dans le système-monde est identique, pourtant leur nature est différente. Pourquoi ? Parce que dans le cas de la Chine et de la Russie, c’est une bourgeoisie nationale (bureaucratique et impérialiste) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange, alors que dans le cas de la Turquie, de l’Inde ou de l’Iran, c’est une bourgeoisie compradore (bureaucratique) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange : l’une bénéficie directement de la dépendance et de l’échange inégal, l’autre n’en bénéficie qu’indirectement, l’une peut accumuler des surprofits, l’autre ne le peut pas. »9

    La production mondiale est in fine une production vers le centre, et l’exploitation mondiale est in fine une exploitation par le centre : le circuit mondial de la valeur n’est pas linéaire, mais il va de la périphérie vers le centre — la valeur est extraite à la périphérie et s’accumule au centre. Cependant, la question à laquelle nous devons répondre n’est pas « quelle est la place d’un pays dans le système-monde ? » mais « quelle est la nature de classe d’un pays ? », c’est-à-dire, « quels sont les classes et quelle est la classe dominante d’un pays ? » Confondre les pays du centre avec les pays dominants, et les pays de la périphérie (et semi-périphérie) avec les pays dominés, est faux. Le problème de la définition d’un pays impérialiste n’est pas « quel pays accumule ? », mais « dans chaque pays, quelle classe accumule et comment accumule-t-elle ? » Autrement dit, « quelle est la nature de l’accumulation de chaque bourgeoisie de chaque pays ? »

    Un pays peut avoir une place intermédiaire (semi-périphérique) dans le système-monde, et être impérialiste, si sa bourgeoisie est impérialiste, ou ne pas l’être, si sa bourgeoisie est compradore.

    Pour comprendre pourquoi nous affirmons que « la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits », il faut comprendre la différence entre l’accumulation compradore (intermédiaire) et l’accumulation impérialiste (autonome) de surprofits. À proprement parler, notre affirmation est inexacte : la bourgeoisie compradore accumule elle aussi des surprofits. Ceci dit, quelle est la nature de cette accumulation, et donc, quelles sont ses conditions et ses limites déterminées ?

    La bourgeoisie compradore ne peut accumuler que la proportion de surprofits que lui permet la bourgeoisie impérialiste. L’accumulation de surprofits par la bourgeoisie compradore ne peut être qu’une accumulation intermédiaire d’une fraction de l’accumulation de surprofits par la bourgeoisie impérialiste. La proportion de surprofits que la bourgeoisie compradore peut accumuler dépend du développement du capitalisme comprador, mais celui-ci dépend lui-même de la bourgeoisie impérialiste (il est un développement par et pour l’impérialisme). Les surprofits se concentrent donc toujours dans les pays impérialistes, parce que la production dans les pays dominés reste dépendante des pays impérialistes, même lorsqu’ils exploitent d’autres pays dominés, et à destination des pays impérialistes, même lorsqu’ils sont exploités par d’autres pays dominés.

    Les pays où la classe dominante est une bourgeoisie compradore — soumise à l’impérialisme — restent donc des pays dominés sur le marché mondial — soumis à l’impérialisme — même lorsqu’ils exploitent des pays dominés.

    À l’inverse, des pays impérialistes peuvent être relativement exploités sur le marché mondial, comme c’est le cas des pays impérialistes de la semi-périphérie (Chine, Russie, Italie, Espagne, etc.), mais la bourgeoisie impérialiste de ces pays n’est pas alors une bourgeoisie compradore non plus.

    La bourgeoisie impérialiste peut accumuler « librement » des surprofits, même si celle-ci est en concurrence avec d’autres bourgeoisies impérialistes et que sa production peut-être relativement dépendante et à destination d’autres pays impérialistes. Le développement du capitalisme dans ces pays n’est pas comprador, c’est-à-dire qu’il n’est pas par et pour l’impérialisme d’un autre pays. L’accumulation de surprofits, même si elle peut être comparable à une accumulation intermédiaire, n’est-elle même pas intermédiaire, c’est-à-dire qu’elle n’est pas développée par la dépendance à d’autres pays, mais par la dépendance d’autres pays.

    Ce qui nous importe, ce n’est in fine pas le degré de dépendance ou d’exploitation (d’échange inégal) sur le marché mondial, c’est la classe qui est dépendante ou exploitée, c’est-à-dire la nature de cette dépendance et exploitation : est-ce une bourgeoisie qui est l’intermédiaire d’une autre bourgeoisie dans la chaîne mondiale de la valeur, ou qui est à l’extrémité supérieure de celle-ci ? Est-ce que la domination de cette bourgeoisie sur des pays dominés est relative à la domination d’une autre bourgeoisie, ou non ? Dans le premier cas, l’accumulation est compradore (intermédiaire) ; dans le second cas, l’accumulation est impérialiste (autonome).

    La différence entre un pays impérialiste et un pays dominé est analogue à la différence entre la bourgeoisie et le prolétariat : la différence ne se situe pas dans la proportion de valeur accumulée, mais dans les rapports de production. Par exemple, la frange supérieure du prolétariat peut accumuler plus de valeur (par le salaire) que la frange inférieure de la bourgeoisie (par le profit), mais l’aristocratie ouvrière n’est pas alors une frange de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie n’est pas alors une frange du prolétariat non plus. Pour aller plus loin, l’aristocratie ouvrière d’un pays du centre peut être plus riche que la moyenne bourgeoisie d’un pays de la périphérie, mais les rapports de production restent respectivement prolétaires et bourgeois. Dans tous les cas, le prolétariat vend sa force de travail alors que la bourgeoisie vend les marchandises produites par la force de travail exploitée du prolétariat ; le prolétariat reproduit sa force de travail (il survit), alors que la bourgeoisie reproduit son capital (elle valorise la valeur). L’accumulation de valeur du prolétariat est salariée, c’est-à-dire intermédiaire de l’accumulation de valeur de la bourgeoisie, qui est capitaliste, c’est-à-dire autonome. Par exemple, la petite bourgeoisie est soumise à la grande bourgeoisie, comme le prolétariat, mais contrairement à lui, elle est à l’extrémité supérieure de l’accumulation de valeur, pas intermédiaire dans celle-ci, et elle est autonome dans celle-ci parce qu’elle n’a pas que sa force de travail à vendre (la « dépendance » de la petite-bourgeoisie à la grande bourgeoisie est capitaliste, pas salariée). Comprendre la nature de la classe dominante d’un pays, c’est comprendre quels sont les rapports de production mondiaux qu’entretient ce pays.

    L’accumulation de surprofits compradore est intermédiaire et relative à la dépendance à d’autres bourgeoisies. L’accumulation de surprofits impérialistes est autonome et relative à la dépendance d’autres bourgeoisies. L’accumulation de surprofits par la bourgeoisie compradore est déterminée (conditionnée et limitée) par l’accumulation des bourgeoisies impérialistes auxquelles elle est dépendante.

    La bourgeoisie compradore est dominée par la bourgeoisie impérialiste, donc leur accumulation de surprofits est qualitativement différente. Comment la bourgeoisie impérialiste domine-t-elle la bourgeoisie compradore ?

    5. Économie extravertie ou autocentrée ?

    Les monopoles compradors existent, et peuvent même être très puissants, par exemple, les chaebols en Corée du Sud ou le Tata group en Inde. L’Inde a aujourd’hui des monopoles plus nombreux et plus importants que de vieux pays impérialistes, comme la France ou l’Allemagne (comme ne manque pas de le noter le MLPD, pour justifier que l’Inde est devenue une superpuissance néo-impérialiste). Comment les monopoles impérialistes dominent-ils toujours les monopoles compradors, même plus nombreux et plus importants ?

    Les monopoles impérialistes peuvent posséder directement les monopoles compradors : les actionnaires des pays impérialistes peuvent acheter des actifs compradors et mettre en minorité les actionnaires locaux. Cependant, ce n’est pas nécessairement le cas. Par exemple, pour Samsung, les actionnaires étrangers (non sud-coréens) représentent entre 30 et 40 % des actionnaires, soit une proportion importante mais non majoritaire. La relation de domination entre les monopoles compradors et les monopoles impérialistes est principalement une relation de dépendance plutôt qu’une relation de propriété.

    Tout comme les pays, les monopoles sont interdépendants à divers degrés, mais la relation de dépendance des monopoles compradors aux monopoles impérialistes est une relation de domination. Dans leur chaîne de production (et de circulation), les monopoles compradors sont soumis aux monopoles impérialistes. Les monopoles impérialistes assurent leur contrôle sur les étapes les plus rentables et les plus stratégiques de la production (et de la distribution), et délèguent les autres étapes, moins stratégiques et moins rentables, aux monopoles compradors. Les monopoles impérialistes s’assurent de leur contrôle sur la technologie et sur la vente des produits à la plus-value la plus élevée (souvent la vente finale, mais pas toujours). Aucun monopole ne contrôle directement — par la propriété — toute sa chaîne de sa production (et de circulation), mais les monopoles impérialistes s’assurent de contrôler indirectement celle-ci — par la dépendance.

    La dépendance est elle-même directe et indirecte. Les monopoles compradors dépendent directement des monopoles impérialistes dans la production et dans la réalisation du profit. Dans la production, la dépendance directe est technologique (la propriété intellectuelle), financière (les investissements) et monétaire (l’accès au marché mondial). Dans la réalisation du profit, la dépendance directe est dans le débouché des marchandises (l’accès aux marchés nationaux des pays impérialistes). Cependant, les monopoles compradors ne dépendent pas des monopoles impérialistes principalement directement, mais principalement indirectement.

    L’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran ont tous une production extravertie, c’est-à-dire un marché national construit par et pour l’exportation vers d’autres marchés nationaux, dont ils dépendent, au détriment de leur propre développement.

    Le marché national désigne la production et la consommation marchandes nationales. Le marché national ne désigne pas toute la production et la consommation d’un pays. D’une part, le marché national est relatif aux marchandises, la production et la consommation non marchandes (domestiques et semi-féodales) en sont donc exclues. D’autre part, le marché national est relatif aux capitaux nationaux (selon la propriété privée bourgeoise), la production des capitaux étrangers en est donc exclue aussi. Du point de vue bourgeois, qu’importe que ce soit du travail national qui mette en mouvement le capital étranger, le profit n’est pas national donc la production ne l’est pas non plus. Idem, qu’importe que le travail domestique et semi-féodal produisent et consomment de la valeur d’usage (en nature), celles-ci ne réalisent pas de profit donc elles n’existent pas. La production et la consommation compradore font partie du marché national, même si elles sont liées aux intérêts impérialistes avant les intérêts nationaux.

    Une économie « extravertie » n’est pas synonyme d’« exportatrice », mais antonyme d’« autocentrée ». Tous les pays exportent, mais tous les pays n’ont pas une économie extravertie (construite par et pour l’exportation). Par exemple, les pays impérialistes de la semi-périphérie, comme la Chine, la Russie, l’Italie ou l’Espagne exportent des marchandises à plus-value faible ou modérée vers les pays impérialistes du centre. Cependant, la différence fondamentale entre une économie semi-périphérique impérialiste ou compradore est dans le développement du marché national :

    • les pays impérialistes ont une économie autocentrée parce que la production et la consommation du marché national se développent principalement pour le marché national (produire la consommation du marché national, consommer la production du marché national) ;
    • les pays semi-coloniaux ont une économie extravertie parce que la production et la consommation du marché national se développent principalement pour d’autres marchés (produire la consommation d’autres marchés, consommer la production d’autres marchés).

    Le développement du marché national pour le marché national peut être par d’autres marchés, comme ce fut le cas de la Chine de la période « Réforme et ouverture ». Le développement du marché national pour d’autres marchés peut être par le marché national lui-même, comme nous allons le voir. Ceci dit, le premier développement émancipe le marché national de la dépendance alors que le second entretient et approfondit la dépendance de celui-ci.

    Dans les économies autocentrées, la relation principale du développement économique est la relation entre la production pour l’équipement (la production de forces productives) et la production pour la consommation « de masse » (la consommation pour la reproduction de la force de travail). Dans les économies extraverties, la relation principale du développement économique est la relation entre la production pour l’exportation et la production pour la consommation « de luxe ».

    La consommation « de masse » est la consommation de la reproduction de la force de travail, qui est donc payée par le salaire (la vente de la force de travail). Par exemple, un prolétaire a un salaire, et avec son salaire, il achète une voiture bas de gamme. La consommation « de luxe » est la consommation de l’exploitation du travail, qui est donc payé par la partie consommée du profit (la survaleur extraite de la valeur produite par le travail). Par exemple, un bourgeois a un profit, et avec son profit, il achète une voiture haut de gamme. Le prix de la consommation « de masse » détermine le prix de vente de la force de travail du prolétaire, alors que le prix de la consommation « de luxe » détermine la proportion consommée du profit du bourgeois.10

    La relation objective (nécessaire) de la croissance économique entre les secteurs productifs n’est pas la même dans les pays autocentrés et extravertis : dans les pays autocentrés, c’est la croissance du secteur de la consommation « de masse » et de celui de l’équipement ; dans les seconds, c’est la croissance du secteur de la consommation « de luxe » et de celui de l’exportation.

    Dans les pays dominés, les revenus du capital sont principalement des revenus du capital comprador, donc la demande « de luxe » est principalement une demande compradore, c’est-à-dire que la consommation « de luxe » est principalement la consommation par le profit comprador.

    La demande « de masse » et « de luxe » existent toutes deux dans les économies autocentrées et extraverties. Cependant, leur rôle dans le développement économique n’est pas le même. Les marchés autocentrés sont principalement fondés sur la demande « de masse » des revenus du travail (les salaires). Les marchés extravertis sont principalement fondés sur la demande « de luxe » des revenus du capital (les profits).

    « Le premier [des deux mécanismes qui produisent le sous-développement] détermine le rapport entre le département des moyens de production et celui des moyens de consommation. Pour le comprendre, il faut se souvenir que les périphéries ont été construites par le centre, elles se sont laissées construire par leurs classes dirigeantes, ou alors elles ont été battues dans leur résistance. Elles ont été construites sur l’articulation entre exportation et consommation de luxe. Le premier terme est l’exportation des ressources, qui concerne, pour tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, les matières premières agricoles et minérales, les produits tropicaux, les arbres de Sibérie, et pour les minéraux le cuivre, le fer, l’or, le charbon, ainsi que le pétrole et le gaz qui sont plus importants aujourd’hui. Ces exportations sont contrôlées par le capital du centre, en alliance avec les classes dirigeantes des anciens systèmes locaux, sauf dans les colonies au sens le plus strict où l’administration coloniale se substituait aux classes dirigeantes locales. De la sorte, ces exportations produisent des revenus pour une minorité. Celle-ci est parfois infime, comme en Guinée équatoriale où il s’agit du Président et de sa famille, et elle a certainement longtemps représenté autour de 5 % de la population pour l’Afrique subsaharienne sortie de la colonisation. Aujourd’hui, dans des pays comme l’Inde, le Brésil, l’Amérique latine, ou une bonne partie de l’Afrique qui rattrape, ce chiffre atteint 20 %. Mais c’est seulement 20 %, et cela signifie que 80 % ne tirent aucun bénéfice de tout cela. »11

    Dans tout marché, il y a une contradiction entre la capacité de production et la capacité de consommation (double condition à la réalisation d’un profit), qui est dépassée en permanence dans la dépendance : les pays impérialistes exportent ce qu’ils ne peuvent pas consommer, les pays semi-coloniaux importent ce qu’ils ne peuvent pas produire. Ce dépassement n’est pas un dépassement de la dépendance, mais une intensification de celle-ci (de la contradiction entre pays dominés et pays dominants) ! Avoir une capacité de production sans capacité de consommation, c’est la crise de surproduction — le profit ne peut pas se réaliser.

    6. Économie hétérogène ou homogène ?

    Le développement comprador (« par le haut ») du capitalisme dans les pays semi-coloniaux crée aussi un développement « par la fin ». Pourquoi ? Parce que dans les économies extraverties, où la demande « de luxe » est la demande principale, la production pour la consommation « de luxe » est une production en substitution d’importation, c’est-à-dire en substitution de production importée des pays impérialistes développés. Le développement « par la fin » est organique dans les marchés nationaux dominés, où la demande « de luxe » est la demande principale, parce que la production en substitution d’importation est la plus rentable.

    Dans les économies extraverties, il y a un marché national avec une demande « de masse », mais ce marché national est « biaisé » en défaveur du secteur productif de la consommation « de masse » (qui est nationale) et en faveur de la consommation « de luxe » (qui est compradore).

    Or, la production pour la consommation « de luxe » est une production à forte consommation de capitaux et de travail, c’est-à-dire qui nécessite des forces productives développées : infrastructures, usines, technologies, main-d’œuvre qualifiée, etc. Lorsque le marché national se développe dans les pays dominés, il se développe « par la fin », donc il développe en même temps sa dépendance. Plus le secteur de la production pour la consommation « de luxe » se développe, plus celui-ci dépend des investissements et des importations depuis les pays impérialistes.

    Dans les économies extraverties, la dépendance augmente avec l’augmentation des salaires et des forces productives. La demande « de masse » et d’équipement est conditionnée et limitée par l’extraversion de l’économie, c’est-à-dire qu’elles sont relatives à la dépendance. Cela reste vrai même lorsque les salaires augmentent la consommation « de masse » du marché national et que les forces productives augmentent la production vers le marché national. Pourquoi ? Parce que la production reste en substitution d’importation (même lorsqu’elle est pour la consommation « de masse »).

    Dans les économies extraverties, la relation objective (nécessaire) de la croissance économique est donc « biaisée », elle commence « par la fin ». Ce « biais » crée une croissance économique hétérogène — par opposition aux économies autocentrées, où ce « biais » n’existe pas et où la croissance économique est donc homogène. Dans les économies extraverties, la croissance du secteur productif de la consommation « de luxe » et de l’exportation est donc une augmentation de l’hétérogénéité économique, et donc, une augmentation de la dépendance. L’hétérogénéité des économies extraverties fait partie de leur dépendance : la production des économies hétérogènes dépend de la production des économies homogènes plus avancées.

    Dans les économies hétérogènes, l’augmentation des forces productives du secteur pour la consommation « de masse », parce qu’elle reste en substitution d’importation depuis des économies homogènes (en imitation du standard « de luxe » fixé par les classes dominantes locales), augmente la dépendance aux économies homogènes qui ont les forces productives (les capitaux et la force de travail complexe) qui correspondent à cette production qualitativement avancée.

    Dans les économies extraverties, la demande est « biaisée » en général, ce qui comprend la consommation mais aussi les investissements.

    Les investissements se concentrent là où ils sont les plus rentables, donc, ils se concentrent dans les pays impérialistes développés et dans le secteur exportateur. La proportion du profit réinvesti dans la reproduction du capital est réduite un minimum pour que la proportion investie dans le capital des pays impérialistes développés soit maximum. Par exemple, un bourgeois va utiliser sa rente pétrolière pour acheter des bons du trésor américain, mais pas pour développer ou diversifier son capital. Les retours sur investissement dans les pays développés sont meilleurs que ceux dans le secteur exportateur national, qui sont eux-mêmes meilleurs que ceux dans les autres secteurs nationaux. En conséquence les économies extraverties observent un double phénomène de fuite des capitaux vers les pays plus développés et de rente du capital du secteur exportateur — « rente », parce que le capital du secteur exportateur stagne. La concurrence est principalement pour la domination de la rente du secteur exportateur, pas pour le développement des forces productives (par exemple, l’augmentation de la productivité ou la diversification des secteurs productifs).

    Dans les pays extravertis, la bourgeoisie est dominée, elle investit donc relativement à sa domination. La haute bourgeoisie est liée aux intérêts des marchés développés, dans lesquels elle investit et dont elle dépend, avant d’être liée aux intérêts du marché national. Dans les pays dominés, la haute bourgeoisie ne peut être que compradore, et la bourgeoisie nationale ne peut être qu’une moyenne bourgeoisie — le grand capital est nécessairement comprador. Les bourgeois compradors investissent au court terme dans leur dépendance, là où les bourgeois impérialistes investissent au long terme dans leur autonomie (financière-monétaire et technologique), pour augmenter leur profit impérialiste et le sauvegarder contre la concurrence interimpérialiste. Pour la haute bourgeoisie compradore, se battre contre la dépendance est vain, elle cherche donc à avoir une meilleure place dans celle-ci plutôt qu’à en sortir — d’où ses investissements de court terme, qui ne sont pas « stupides », mais qui correspondent simplement à la réalité de la dépendance avec laquelle elle compose.

    Dans les économies autocentrées, les investissements ne sont pas « biaisés ». D’une part, la bourgeoisie réinvestit son profit dans son capital national, parce que cet investissement est le plus rentable et que la concurrence fait de même ; d’autre part, la bourgeoisie ne consomme pas une proportion importante de son profit, parce qu’elle n’importe pas sa consommation « de luxe », qui est produite par le marché national (homogène). Pour ces deux raisons, la proportion réinvestie du profit est haute, et la proportion consommée est basse. Dans les économies extraverties, par comparaison aux économies autocentrées, la proportion du profit réinvesti est beaucoup plus faible et la proportion du profit consommé est beaucoup plus élevée.

    Tout capitalisme comprador n’est pas un capitalisme « de rente » ou un capitalisme bureaucratique (et tout capitalisme bureaucratique n’est pas un capitalisme comprador). La « rente » (qui est étatique, c’est-à-dire bureaucratique) ne s’observe généralement que dans les capitalismes compradors les plus arriérés, où le sous-développement est le plus intense. Le développement du marché national dans les semi-colonies est toujours lent et hétérogène, mais il peut exister, voire être relativement important. Par exemple, en Corée du Sud, où l’absence de ressources naturelles abondantes et demandées rend impossible une « rente », les bourgeois bureaucratiques compradors sud-coréens ont investit dans leur capital comprador et ont produit aussi pour la demande « de masse » sud-coréenne. Le semi-colonialisme recouvre des réalités très différentes : la Corée du Sud, exportatrice de capitaux et de marchandises à plus-value élevée, est une semi-colonie, le Bangladesh est aussi une semi-colonie. Entre ces deux pays, le capitalisme comprador est quantitativement différent — relativement développé ou sous-développé — mais il est qualitativement identique — dépendant. La dépendance conditionne et limite le développement des semi-colonies, mais elle ne l’interdit pas, d’où la différence entre les pays semi-coloniaux de la périphérie (par exemple, le Bangladesh) et de la semi-périphérie (par exemple, la Corée du Sud), dont le développement est quantitativement comparable à celui des pays impérialistes de la semi-périphérie. À ce propos, l’Irlande est un pays semi-colonial du centre (le seul), dont le développement est quantitativement comparable à celui des pays impérialistes du centre.

    La dépendance, c’est-à-dire la domination impérialiste, est principalement indirecte et organique. Historiquement, le développement du capitalisme comprador dans les colonies et semi-colonies était principalement par l’autocroissance du capital, et secondairement seulement par l’exportation de capitaux.12 Aujourd’hui, le développement du capitalisme comprador dans les semi-colonies est principalement par l’extraversion et l’hétérogénéité du capital, et secondairement seulement par la propriété étrangère du capital.

    7. Respect ou subversion des monopoles stratégiques ?

    L’accumulation compradore ou impérialiste est relative au statut dominant ou dominé dans la dépendance. Cette domination est principalement indirecte (l’extraversion et l’hétérogénéité), mais elle est aussi directe. Depuis la 2de Guerre mondiale, les pays impérialistes ont monopolisé des moyens de puissance économique et politiques avec lesquels ils dominent les autres pays du monde.

    Ces monopoles sont :

    1. le monopole des ressources naturelles ;
    2. le monopole technologique ;
    3. le monopole médiatique ;
    4. le monopole financier et monétaire ;
    5. le monopole militaire.

    Par exemple, « une vingtaine de banques, qui sont toutes des pays du centre, contrôlent toutes les transactions sur le marché financier monétaire mondialisé. »13

    Dans le cas du monopole financier et monétaire, la comparaison de l’Inde et de la Chine est flagrante :

    « Le quatrième monopole est financier, c’est le marché financier et monétaire mondialisé. C’est la raison pour laquelle la Chine et la Russie sont pour eux des pays insupportables, car elles ne rentrent pas dans cette mondialisation financière. Par contre, l’Inde y rentre. »14

    « [La Chine] participe à la mondialisation commerciale, à la mondialisation des investissements, mais pas à la mondialisation financière. Les banques, en Chine, sont toutes des banques d’État chinoises. Et le yuan n’est pas une devise flexible sur le marché : le taux est décidé par la Chine. Le résultat, c’est que, mesuré en parité de pouvoir d’achat, le PIB chinois fait 18 % du PIB mondial, et mesuré en dollars courants ou en yuans courants, 16 %. La différence est très petite. L’Inde, qui participe à la financiarisation mondialisée, pèse 8 % en parité de pouvoir d’achat, mais seulement 1,2 % en dollars courants. Rentrer dans la mondialisation financière, c’est accepter l’accumulation par dépossession, à travers des dévaluations permanentes et continues qui permettent d’acheter pour une bouchée de pain des actifs locaux. »15

    Chercher à obtenir les monopoles stratégiques, c’est en soi subvertir la domination des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, pour leur résister ou leur faire concurrence ; et ne pas chercher à obtenir les monopoles stratégiques, c’est en soi respecter la domination des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, donc s’y soumettre.

    L’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran se soumettent en général aux monopoles stratégiques de l’Occident (dont le Japon), alors que la Russie et la Chine les concurrencent radicalement. Par exemple, la Chine investit dans la recherche technologique et cherche à imposer le yuan dans les échanges commerciaux, la Russie investit dans une puissance militaire capable de rivaliser avec celle des USA, et les banques chinoises et russes répondent à la bourgeoisie chinoise et russe avant de répondre au Fonds monétaire international ou à la Banque mondiale.

    L’Iran ne s’est que partiellement émancipé des monopoles stratégiques de l’Occident, il ne leur fait pas concurrence (il ne cherche pas à les obtenir), et il se soumet à la place à ceux des challengeurs russe et chinois. En revanche, Cuba ou la Corée du Nord continuent de résister aux monopoles stratégiques de l’Occident.

    8. Pays semi-périphériques dominés ou impérialistes ?

    La place dans le système monde — centre, semi-périphérie, périphérie — ne traduit que le degré d’exploitation dans le circuit mondial de la valeur. Un pays du centre exploite plus qu’il n’est exploité. Un pays de la périphérie est exploité plus qu’il n’exploite. Un pays de la semi-périphérie fait partie de la périphérie, mais il exploite le reste de la périphérie, et a donc une place intermédiaire, c’est-à-dire un degré d’exploitation moindre dans le circuit mondial de la valeur.

    Les pays impérialistes de la semi-périphérie sont surexploités comme les pays dominés de la semi-périphérie, mais ils ne sont pas dépendants comme les pays dominés de la semi-périphérie. Les pays de la semi-périphérie sont dans une situation d’oligopsone avec le reste de la périphérie, mais parce que les pays impérialistes de la semi-périphérie possèdent une économie autocentrée et homogène, ainsi que les 5 monopoles stratégiques, la même situation d’oligopsone ne crée pas la même situation de dépendance. Les pays impérialistes de la semi-périphérie « dépendent » de leurs exportations vers le centre, tout comme les pays impérialistes du centre « dépendent » de leurs exportations vers le centre du centre — les USA. Cependant, cette dépendance d’une bourgeoisie impérialiste à une autre bourgeoisie impérialiste est qualitativement différente de la dépendance d’une bourgeoisie compradore à une bourgeoisie impérialiste.

    Lorsqu’une semi-colonie développe son exploitation d’autres pays, elle développe en même temps son exploitation par d’autres pays, et elle ne cesse donc pas d’approfondir sa propre exploitation. Une semi-colonie de la semi-périphérie reste plus exploitée qu’exploiteuse, mais au-delà du rapport entre la survaleur importée et exportée, c’est-à-dire de l’échange inégal, une semi-colonie reste dépendante, donc dominée. C’est le cas des semi-colonies de la semi-périphérie : Inde, Corée du Sud, Brésil, Turquie, Iran, etc. Avec le développement de l’exploitation d’autres pays, la place dans le circuit mondial de la valeur change, le ratio exploiteur/exploité change, mais pas la nature du pays — semi-colonial ou impérialiste.

    L’échange inégal (la surexploitation du travail) est la conséquence de la dépendance. C’est la dépendance qui est déterminante — qui fait qu’un pays est impérialiste ou semi-colonial. Cette dépendance, c’est toujours la dépendance d’une classe à une autre — de la bourgeoisie compradore à la bourgeoisie impérialiste.

    La Chine et la Russie sont surexploitées, mais elles ne sont pas dépendantes, parce que leur bourgeoisie n’est pas compradore. Si la bourgeoisie russe et chinoise sont bureaucratiques mais pas compradores, c’est parce que le développement du capitalisme en Russie et en Chine n’a lui-même pas été comprador.

    Dans les semi-colonies, le développement du capitalisme est comprador : l’accumulation des forces productives « par le haut » et « par la fin » est le développement d’une économie extravertie et hétérogène. En Chine et en Russie, le développement du capitalisme n’a pas été comprador : l’accumulation socialiste des forces productives était le développement d’une économie autocentrée et homogène.

    « L’articulation déterminante dans un système autocentré est celle qui relie le secteur [de] la production de biens de consommation “de masse” au secteur [de] la production de biens d’équipement destiné à permettre la production [de biens de consommation “de masse”]. Cette articulation déterminante a effectivement caractérisé le développement historique du capitalisme au centre du système (en Europe, en Amérique du Nord et au Japon). Elle définit donc abstraitement le mode de production capitaliste “pur” et a été analysée, comme telle, dans le Capital. On pourrait montrer que le procès du développement de l’URSS comme celui de la Chine est également fondé sur cette articulation déterminante, bien que les modalités de ce procès soient, en ce qui concerne la Chine, originales. »16

    Le développement comprador a développé une dépendance pérenne, alors que le développement socialiste a prévenu celle-ci, alors même que l’URSS révisionniste et la Chine populaire étaient des pays dont le développement économique était moins avancé que les pays impérialistes. Par exemple :

    « Au début des années 1990, la Chine faisait clairement partie de la périphérie. Elle avait des termes d’échange de travail défavorable non seulement par rapport aux États-Unis et à d’autres pays à revenu élevé, mais aussi par rapport à tous les groupes de pays à revenu faible et intermédiaire. Depuis lors, la Chine a réussi à améliorer ses termes d’échange de travail par rapport à chaque groupe de pays. En 2015–17, […] la Chine avait clairement établi des positions d’exploitation en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne. […] En outre, la Chine a également acquis un avantage significatif par rapport à d’autres pays d’Asie de l’Est à faible revenu ou à revenu intermédiaire. »17

    La réponse à la question « pourquoi la Russie et la Chine n’ont pas été semi-colonisées lors de leur ouverture respective, alors qu’elles étaient en position d’extrême faiblesse contre les pays impérialistes hégémoniques ? » n’est pas évidente, et ne peut pas être réduite à la simple volonté politique des dirigeants russes et chinois (dans le cas russe, la question est même « comment la Russie de Yeltsin a-t-elle pu ne pas être semi-colonisée ? »).

    Dans les années 1990, l’empire semi-colonial soviétique était disloqué (en ruine) et la Chine n’en avait pas du tout. Cependant, l’économie russe et chinoise, même si elles étaient toutes deux très faibles étaient autocentrées et homogènes. Ainsi, la Russie et la Chine ont développé leur économie principalement avec le développement de la dépendance d’autres pays, et non pas avec celui de leur dépendance à d’autres pays.

    Aujourd’hui, la Russie est un pays impérialiste relativement faible, qui a une économie exportatrice de marchandises à plus-value faible (produit de l’industrie extractiviste) et modérée (produit de l’industrie militaire). Idem pour la Chine, qui a une économie extrêmement exportatrice de marchandise à plus-value modérée — « l’usine du monde ». Cependant, le développement de l’économie russe et chinoise :

    1. développe principalement leur demande « de masse » (non pas leur demande « de luxe ») ;
    2. développe principalement les secteurs productifs de la consommation « de masse » et d’équipement (non pas ceux de la consommation « de luxe » et d’exportation) ;
    3. et développe leur homogénéité (non pas leur hétérogénéité).

    En Russie et en Chine, la demande est principalement la consommation « de masse » (par le salaire), et la relation objective de la croissance économique est principalement entre le secteur productif de la consommation « de masse » et de l’équipement. Avec la croissance économique, le marché national russe et chinois devient de moins en moins dominé et de plus en plus dominant.

    Avoir un marché autocentré et homogène, premièrement, ce n’est pas seulement avoir la capacité de produire une certaine quantité de marchandise, c’est aussi avoir la capacité de consommer cette quantité de marchandise. Deuxièmement, ce n’est pas seulement avoir la capacité de produire et consommer une certaine quantité de marchandise, c’est aussi avoir la capacité de produire et consommer toutes les qualités de marchandises nécessaires à une économie.

    Par exemple, avoir une industrie de pièce automobile, ce n’est pas produire des voitures. Pour produire des voitures, il faut aussi une industrie de matière première raffinée et de montage automobile. Pour avoir une industrie de matière première raffinée, il faut une industrie extractiviste, et donc un accès aux matières premières brutes. Pour avoir une industrie de montage automobile, il faut des technologies de pointe et une main-d’œuvre formée. Cela implique donc de respecter ou de subvertir les monopoles stratégiques des pays impérialistes, c’est-à-dire de se soumettre, de leur faire concurrence ou de leur résister. Enfin, pour réaliser du profit dans la production de voiture, il faut une consommation de voiture. Cela implique donc d’avoir une demande « de masse » de voitures sur le marché national, donc un prix de reproduction de la force de travail nationale élevé, et/ou d’avoir accès au marché mondial, donc, là aussi, de respecter ou de subvertir les monopoles stratégiques des pays impérialistes.

    9. Pays semi-féodaux semi-coloniaux ou semi-capitalistes ?

    Dans un document précédent, nous avons écrit :

    « Un pays composé d’une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes (semi-féodales) ne peut être qu’un pays dominé à l’époque de l’impérialisme, car le semi-féodalisme freine le développement économique et conserve une production dépendante et à bas coût (en situation d’oligopsone sur le marché mondial). »18

    Un pays semi-féodal, c’est-à-dire dont la paysannerie n’est que partiellement prolétarisée et dont la production agricole est encore partiellement autoconsommée, c’est-à-dire une production d’usage pour la reproduction de la paysannerie elle-même, ne peut être qu’un pays dominé.

    Au début du XXsiècle, plusieurs pays impérialistes étaient aussi des pays où les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux étaient les principaux rapports de production dans les campagnes. La Russie tsariste est le meilleur exemple de pays impérialiste semi-capitaliste semi-féodal au début du XXsiècle, mais l’Italie du Sud, l’Espagne et les USA du Sud (!) en sont aussi.

    Y a-t-il donc une erreur dans notre affirmation ? Non, parce que ces pays n’étaient pas des pays semi-coloniaux mais des pays impérialistes arriérés : leur développement était attardé par rapport aux autres pays impérialistes, mais il était analogue, c’est-à-dire autocentré, « par le bas » (concurrentiel).

    « La Russie au début de ce siècle n’était pas un pays périphérique mais un pays de capitalisme central attardé. Ses structures étaient différentes de celles du sous-développement, c’est-à-dire de celles du capitalisme dépendant : la marginalisation [des masses] par exemple y était inconnue. Aussi la Révolution de 1917 a-t-elle permis simplement d’accélérer le processus d’accumulation sans modifier d’une manière fondamentale le modèle de l’accumulation capitaliste. La suppression de la propriété privée des moyens de production au bénéfice de celle de l’État a été la condition de cette accélération. L’histoire a démontré qu’il était possible, dans les conditions de la Russie, de réaliser la tâche de l’accumulation comme le capitalisme l’eût fait, mais dans des formes de propriété différentes. »19

    Qu’est-ce que la marginalisation des masses ?

    « [La marginalisation des masses est] un ensemble de mécanismes d’appauvrissement des masses dont les formes sont d’ailleurs hétérogènes : prolétarisation des petits producteurs agricoles et artisanaux, semi-prolétarisation rurale et appauvrissement sans prolétarisation des paysans organisés en communautés villageoises, urbanisation et accroissement massif du chômage urbain ouvert et du sous-emploi, etc. Le chômage prendra donc ici des formes très différentes de celles qu’il a revêtues dans le modèle central de développement, le sous-emploi en général aura tendance à croître au lieu d’être relativement limité et stable, aux fluctuations conjoncturelles près. La fonction du chômage et du sous-emploi est donc ici différente de celle qu’elle remplit dans le modèle central : le poids du chômage assure une rémunération du travail minimale relativement rigide et bloquée tant dans le secteur [de l’exportation] que dans le secteur [de la consommation “de luxe”] ; le salaire n’apparaît pas à la fois comme coût et comme revenu créateur d’une demande essentielle au modèle, mais au contraire seulement comme coût, la demande ayant son origine ailleurs : à l’extérieur ou dans le revenu des catégories sociales privilégiées. »20

    Le phénomène du semi-féodalisme semi-colonial, qui est la reproduction d’un mode de production semi-capitaliste semi-féodal dans les campagnes semi-coloniales (et avec celui-ci, d’une paysannerie et de féodaux), fait partie du phénomène plus général de marginalisation des masses dans les semi-colonies. Le semi-féodalisme peut être le phénomène principal de la marginalisation des masses, mais il n’est pas le seul — la fin du semi-féodalisme n’est pas la fin de la marginalisation des masses. Le phénomène du semi-féodalisme semi-capitaliste, lui, est distinct du phénomène de marginalisation des masses.

    « L’autre mécanisme [des deux mécanismes qui produisent le sous-développement], qui repose sur le rapport entre secteurs directement et non directement capitalistes, peut être représenté par un schéma. Le secteur capitaliste au nord est grand, mais il coexiste avec un secteur non capitaliste, qui comprend le travail non payé des femmes, et les paysans avant qu’ils ne soient transformés en agriculteurs capitalistes. Dans le sud, en termes d’emploi, une fraction beaucoup plus petite de la population est capitaliste. L’ensemble de ce schéma représente bien le capitalisme, mais on peut distinguer les secteurs qu’il ne gère pas directement. Les transferts de valeur se font de ces secteurs vers les secteurs directement capitalistes, et du Sud vers le Nord. »21

    « Au Sud, l’agriculture est désormais réellement intégrée, mais pas encore complètement. Il reste une autoconsommation qui n’est pas négligeable. L’agriculteur capitaliste français, qu’il fasse de la vigne, du blé, des fruits et légumes, ou du cochon en Bretagne, pratique une autoconsommation insignifiante. En Afrique subsaharienne, ce n’est pas encore insignifiant, cela représente 30 % à 50 % de la production ; le reste est vendu et acheté sur le marché. »22

    Cette agriculture semi-féodale sous-développée n’est pas qu’un symptôme du sous-développement semi-colonial, c’est un mécanisme du sous-développement semi-colonial. L’agriculture arriérée est une faiblesse structurelle pour l’économie en question, dans la concurrence sur le marché mondial. La production agricole (à faible plus-value) à destination du marché mondial est en situation d’oligopsone aigu (une production très fortement concurrentielle), donc l’échange inégal de l’agriculture semi-coloniale avec le centre est lui aussi aigu (une production très fortement surexploitée). L’agriculture semi-féodale est autant intensément surexploitée qu’elle est sous-développée — ce qui sous-développe d’autant plus intensément l’agriculture semi-féodale.

    Les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux dans l’agriculture arriérée des pays semi-coloniaux sont rentables pour les pays impérialistes : directement, parce que l’échange inégal est le plus intense ; indirectement, parce que les masses de paysans et semi-prolétaires paupérisés sont une armée de réserve qui fait pression sur le prix de vente de la force de travail. Les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux ne sont donc pas dissous mais maintenus, et ne sont donc en général pas « transitoire », parce que leur transformation en rapport de production pleinement capitaliste est contingente. D’une part, l’agriculture semi-féodale est restée non intégrée au marché national et mondial jusqu’à relativement récemment. D’autre part, son intégration au marché national et mondial n’a pas été une intégration pleine et entière, qui dissout les rapports de production semi-féodaux dans les rapports de production entièrement capitalistes, mais une intégration marginalisée, qui maintient les rapports de production semi-féodaux.

    Les pays impérialistes, où le semi-féodalisme était transitoire, n’ont pas souffert de la faiblesse structurelle de l’agriculture semi-féodale comme les pays semi-coloniaux. L’agriculture n’était pas marginalisée, ce qui signifie d’une part qu’elle était intégrée au marché national et mondial, et d’autre part que cette intégration dissolvait le semi-féodalisme. De plus, l’agriculture a été largement externalisée dans d’autres pays, ce qui a permis de prolétariser les masses et de nourrir le prolétariat croissant à bas prix (baisser le prix de reproduction de la force de travail vendue). Ainsi, les investissements se sont concentrés dans l’industrie hautement rentable sans laisser une agriculture arriérée se perpétuer. Le semi-féodalisme a été progressivement éliminé et n’a pas créé une économie dépendante. Au début du XXe siècle, en Russie et dans les autres pays impérialistes semi-féodaux, le développement économique autocentré et homogène (par le bas) était attardé mais analogue à celui de tous les autres pays impérialistes.

    « L’Angleterre ayant été à l’origine du capitalisme industriel, tous les autres pays aujourd’hui développés ont été d’une certaine manière, à quelque moment, “attardés” par rapport à elle. Mais aucun de ces pays n’avait jamais été périphérique au sens où nous l’avons défini. Avec un décalage dans le temps, l’Europe continentale et l’Amérique du Nord ont rattrapé (puis dépassé en ce qui concerne les États-Unis et l’Allemagne) l’Angleterre, dans des formes largement analogues à celles du modèle anglais. Le Japon est parvenu en définitive au même modèle d’un capitalisme achevé de première grandeur, mais déjà les formes de la période de transition présentaient-elles quelques particularités intéressantes, notamment le rôle central de l’État. La Russie constitue la dernière expérience d’un modèle d’accumulation semblable […]. »23

    Dans un cas, le semi-féodalisme était une transition du féodalisme au capitalisme impérialiste : l’agriculture arriérée était à proprement parler un « vestige féodal » qui était intégré et transformé dans l’économie. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est un symptôme du semi-colonialisme : l’agriculture arriérée est marginalisée (non intégré, ou intégré mais non transformé) dans l’économie dépendante, ce qui perpétue la dépendance de l’économie et l’arriération de l’agriculture.

    Dans un cas, le semi-féodalisme était éliminé par le développement économique autocentré et homogène. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est maintenu par le développement économique extraverti et hétérogène (dont la marginalisation de l’agriculture arriérée est une composante !).

    Dans un cas, le semi-féodalisme est un développement économique en retard (« attardé ») par rapport à d’autres développements économiques plus avancés. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est un développement du sous-développement économique.

    Dans un cas, le semi-féodalisme était une contingence de l’impérialisme. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est une nécessité de l’impérialisme.

    Voilà pourquoi, dans le système capitaliste-impérialiste contemporain, un pays qui possède « une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes » ne peut être qu’un pays semi-colonial. D’une part, tous les pays capitalistes-impérialistes qui étaient encore semi-féodaux au début du XXe siècle ont d’une manière ou d’une autre terminé leur transition hors de celui-ci. D’autre part, tous les pays encore semi-féodaux aujourd’hui ont une économie extravertie et hétérogène (dépendante) où l’arriération de l’agriculture n’est pas une contingence mais une nécessité : l’agriculture est marginalisée dans le marché national et mondial, cette intégration marginalisée entretient une faiblesse structurelle et une situation d’oligopsone de l’économie, et avec elle, la dépendance et l’échange inégal.

    La marginalisation des masses informe de la nature du capitalisme d’un pays et donc de sa classes dominantes : un pays qui connaît une marginalisation des masses est nécessairement un pays dominé par une bourgeoisie compradore. Aujourd’hui, le mode de production semi-capitaliste semi-féodal ne subsiste plus que dans des pays semi-coloniaux, à la marge du mode de production capitaliste comprador.

    10. Conclusion

    Le capitalisme comprador (semi-colonial) est extraverti. La relation nécessaire du développement extraverti est différente de celle du développement autocentré, c’est celle entre le secteur productif de la consommation « de luxe » et celui de l’exportation. La relation nécessaire du développement extraverti est donc une relation nécessaire du développement dépendant (une croissance dominée) et du sous-développement (une croissance lente et hétérogène).

    Dans le capitalisme comprador, la croissance des forces productives et de la demande « de masse » est lente ou stagnante, et les exportations et la demande « de luxe » sont disproportionnées. La demande « de luxe » est une demande d’importation (qui ne développe pas les forces productives du marché national), ou une demande de substitution d’importation (qui développe les forces productives du marché national « par la fin ») ; et la demande « de masse » est très faible. Les masses sont marginalisées dans le marché national et mondial : la reproduction de leur force de travail n’est qu’un coût sans être un débouché dans la réalisation du profit. En conséquence, tandis que les centres urbains peuvent être relativement avancés, les périphéries urbaines (les banlieues) et rurales (les campagnes) restent relativement arriérées. Dans l’agriculture, les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux peuvent rester les rapports de production dominants.

    Les semi-colonies se développent, mais leur développement est dépendant, et avec celui-ci la marginalisation des masses ne disparaît pas, elle évolue relativement à la dépendance. Lorsque le capitalisme comprador dissout le semi-féodalisme, les masses de paysans paupérisés à la campagne sont remplacées par des masses de chômeurs et de sous-employés en ville, les communes semi-féodales sont remplacées par des bidonvilles : la marginalisation principalement rurale devient principalement urbaine. Le développement dépendant ne « rattrape » pas le sous-développement, il n’émancipe pas les masses semi-coloniales.

    Le capitalisme comprador est « arriéré » (sous-développé), mais il n’est pas « attardé » par rapport au capitalisme impérialiste, parce qu’il est différent de celui-ci (comme le prolétariat n’est pas une bourgeoisie « attardée »). Les rapports de production du capitalisme compradore ne sont pas moins capitalistes que les rapports de production du capitalisme impérialiste, mais ces rapports de production capitalistes sont différents parce qu’ils existent respectivement dans des pays dominés ou dominants dans les rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux. Le capitalisme comprador n’est pas distinct du capitalisme impérialiste par ses rapports de production capitalistes nationaux, mais par ses rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux : le capitalisme comprador est le capitalisme des pays dominés par l’impérialisme et le capitalisme ne peut pas exister autrement dans les pays dominés par l’impérialisme. Le capitalisme comprador est organique aux rapports de production capitalistes dans les pays dominés — il n’est pas unilatéralement imposé de l’extérieur par les pays dominants. Les rapports de production capitalistes nationaux existent tels qu’ils sont dans les pays dominés et les pays dominants parce que les rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux existent tels qu’ils sont entre les pays dominés et dominants.

    Le capitalisme comprador ne peut pas se transformer en capitalisme non comprador par le développement comprador : seul le développement socialiste peut renverser la domination impérialiste. Pour s’émanciper du capitalisme comprador, les pays dominés doivent s’émanciper du capitalisme. La bourgeoisie d’un pays dont le capitalisme est comprador est nécessairement une bourgeoisie compradore, elle ne peut pas échapper aux rapports de production capitalistes dominés qui ont été créés par le développement capitaliste dominé, à moins de s’affranchir des rapports de production capitaliste en général. La domination impérialiste n’est pas causée par certains rapports de production capitalistes dominés qui pourraient être isolés et abolis séparément des rapports de production capitalistes en général.

    Dans le système capitaliste-impérialiste, les rapports de production capitaliste sont soit dominants, soit dominés, soit autarciques ; et les rapports de production capitalistes dominés ne peuvent pas directement devenir dominants ou autarciques, ils doivent d’abord être abolis (en général) avant d’être restaurés (dominants ou autarciques). La Chine est aujourd’hui un pays impérialiste parce que le capitalisme chinois s’est développé depuis le socialisme chinois. Cuba et la Corée du Nord sont aujourd’hui des pays autarciques parce que le capitalisme cubain et nord-coréen se sont développés depuis le socialisme cubain et nord-coréen. Le développement du capitalisme depuis une semi-colonie ou une dictature du prolétariat n’est pas qu’une différence quantitative dans le rythme du développement (lent ou rapide), mais une différence qualitative dans le capitalisme qui est développé (comprador ou non comprador). Le développement du capitalisme dans un pays détermine quelle classe capitaliste naît et domine dans ce pays. Le semi-colonialisme se perpétue dans un pays principalement par la bourgeoisie compradore qui domine le capitalisme comprador, et secondairement par la bourgeoisie impérialiste qui domine ce pays. Pour qu’un pays semi-colonial cesse de l’être, il doit y avoir une rupture radicale avec le semi-colonialisme, c’est-à-dire une rupture socialiste.

    Le capitalisme comprador ne se transforme pas en capitalisme impérialiste dans son développement, il se transforme en capitalisme comprador développé. Les pays semi-coloniaux peuvent devenir des puissances économiques et (géo)politiques, mais cette puissance doit rester fondamentalement compradore en l’absence d’une transformation révolutionnaire (socialiste).

    L’Inde est un exemple type du capitalisme comprador développé.

    L’Inde est une puissance économique et géopolitique. Elle a de grands et nombreux monopoles. Elle domine et exploite d’autres pays (par exemple, le Népal, le Sri Lanka ou le Bangladesh). Elle a une force de projection régionale et possède des armes de destruction massive. L’Inde est-elle donc un pays impérialiste ?

    L’Inde est un pays autonome dominé par la dépendance indirecte et directe à d’autres pays. L’Inde a une économie extravertie et hétérogène, dans laquelle les masses sont encore largement marginalisées — l’agriculture est encore en partie semi-capitaliste semi-féodale. L’Inde est soumise aux monopoles stratégiques d’autres pays, particulièrement technologique et financier-monétaire.

    Des pays dominés par d’autres pays, pas dans quelques de leurs relations (comme tous les pays), mais dans l’ensemble de leurs relations, ne sont pas des pays impérialistes. Des pays dominés peuvent être relativement dominants, de la même manière que des pays dominants peuvent être relativement dominés, ce qui ne change pas que dans l’ensemble de leurs relations les uns sont dominés et les autres sont dominants. L’Inde est une semi-colonie, c’est-à-dire un pays autonome dominé. La puissance économique et (géo)politique de l’Inde est dépendante, c’est-à-dire, compradore.

    Chaque pays impérialiste, semi-colonial ou colonial a sa propre histoire, donc son propre développement. Aucune catégorie abstraite et générale ne peut rendre superflue l’étude concrète et particulière du développement de chaque pays. Par exemple, à l’époque de l’impérialisme, l’existence de pays capitalistes autonomes ni impérialistes ni semi-coloniaux était extrêmement improbable et imprévisible. Pourtant, le développement particulier du capitalisme à Cuba et en Corée du Nord a été le développement d’un capitalisme non impérialiste et non comprador (autocentré et homogène). Observer la puissance économique et (géo)politique de certains pays semi-coloniaux, ou la disparition du semi-féodalisme devant le capitalisme comprador dans certains pays semi-coloniaux, est correct. Nier cette réalité du développement comprador ne rend pas de service à la théorie de l’impérialisme contemporain. En revanche, en conclure que ces pays ne sont plus des semi-colonies, parce que leur réalité s’éloigne de celle des semi-colonies au XXsiècle et des autres semi-colonies contemporaines, n’est pas correct. Pourquoi ? Parce que cela reviendrait à nier une autre réalité, qui est principale et essentielle : la dépendance.

    Des transformations improbables et imprévisibles se sont déjà produites dans la courte mais dense histoire du mode de production capitaliste, et la transformation de pays semi-coloniaux en pays impérialistes sans transformation socialiste est improbable et imprévisible mais pas impossible. Cependant, pour attester qu’une telle transformation s’est déjà réalisée dans certains pays, il faut démontrer que la dépendance — la principale forme de la domination économique de l’impérialisme contemporain — a été dépassée par ces pays. Or, les arguments qui cherchent à démontrer que l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran sont aujourd’hui des pays impérialistes portent généralement sur une forme désuète de l’impérialisme (telle que décrite par Lénine), et non pas sur la forme contemporaine de l’impérialisme (la dépendance). Se tromper sur la forme de l’impérialisme, c’est rater le fond de l’impérialisme. En bref, pour démontrer que l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran sont aujourd’hui des pays impérialistes, il ne faut pas démontrer leur puissance, il faut démontrer que leur puissance n’est plus dépendante.

    Derrière la question de la dépendance, il y a la question de classe : est-ce que la classe dominante est une bourgeoisie impérialiste ou une bourgeoisie compradore, l’accumulation de ses surprofits est-elle autonome (par et pour elle-même) ou intermédiaire (par et pour une autre bourgeoisie) ?

    La dépendance est la forme contemporaine de la domination économique impérialiste dont le fond historique a été décrit par Lénine. Définir l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran comme des pays impérialistes contemporains, c’est se concentrer sur l’apparence de l’impérialisme (par exemple, l’exportation de capitaux, l’exportation à plus-value modérée ou élevée, ou l’expansionnisme), et négliger l’essence de l’impérialisme (la domination économique mondiale). Cette méthode unilatérale n’est pas fidèle à la méthode marxiste de Lénine. Premièrement, parce que c’est l’essence de la théorie léniniste de l’impérialisme qui est principale. Deuxièmement, parce que la théorie léniniste de l’impérialisme s’est fondée sur l’avant-garde des théories bourgeoises de l’impérialisme du début du XXsiècle. Aujourd’hui, notre tâche théorique est donc de retenir l’essence de la théorie léniniste de l’impérialisme et de nous fonder sur l’avant-garde des théories bourgeoises de l’impérialisme de notre époque, pour les dépasser dans une théorie marxiste supérieure de l’impérialisme contemporain.

    11. Post-scriptum, réalité et fiction du PIB

    Pour comprendre l’impérialisme contemporain, il ne faut pas fuir la science bourgeoise, il faut l’utiliser intelligemment. À ce propos, le PIB est l’un des outils des sciences bourgeoises qui se sont le mieux intégrés dans la science marxiste, mais pas toujours pour le meilleur. Le bon ou le mauvais usage du PIB comme outil scientifique bourgeois est relatif à la réalité qu’il décrit réellement, au-delà de l’idéologie bourgeoise (ses biais). Or, considérer que certains outils scientifiques bourgeois peuvent être idéologiquement « neutres » est une déviation idéologique bourgeoise commune dans la science marxiste. Tous les outils scientifiques bourgeois doivent être intégrés dans la science marxiste, mais aucun outil scientifique bourgeois n’est idéologiquement neutre ! La réalité (scientifique) et la fiction (idéologique bourgeoise) du PIB sont un bon exemple. Le PIB per capita, à parité de pouvoir d’achat, et simple, représentent chacun une certaine réalité et une certaine fiction.

    • Le PIB per capita permet de comprendre les relations de domination économique internationales, c’est-à-dire la place de chaque pays dans le système de la dépendance et de l’échange inégal.

    Le PIB per capita représente le degré de domination d’un marché sur le marché mondial :

    « Selon la théorie du système-monde, le système-monde capitaliste est divisé en trois positions structurelles : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre se spécialisent dans des processus de production quasi monopolistiques et à forte rentabilité, tandis que les pays de la périphérie se spécialisent dans des processus de production hautement compétitifs et à faible rentabilité. La plus-value est transférée des producteurs de la périphérie vers les producteurs du centre, ce qui entraîne un échange inégal et une concentration de la richesse mondiale dans le centre. En comparaison, les pays semi-périphériques ont “un mélange relativement équilibré” de processus de production centraux et périphériques.

    Idéalement, pour déterminer la position relative de divers pays dans le système-monde capitaliste, il faudrait mener une étude détaillée des flux de main-d’œuvre entre les pays, en évaluant si et dans quelle mesure un pays bénéficie ou pâtit du transfert de plus-value. Cependant, les données détaillées sur les flux commerciaux et la productivité du travail ne sont pas disponibles pour les périodes historiques antérieures. Néanmoins, la position d’un pays dans la hiérarchie mondiale des échanges inégaux est généralement fortement corrélée à sa position dans la hiérarchie mondiale du PIB per capita. Par conséquent, les informations statistiques sur la hiérarchie mondiale du PIB per capita et la répartition des populations mondiales selon les différents niveaux de revenus peuvent être utilisées pour déterminer les seuils approximatifs de division du système-monde en trois positions structurelles. »24

    • Le PIB à parité de pouvoir d’achat (PPA) permet de comprendre le niveau de développement des forces productives, c’est-à-dire la force économique brute de chaque pays.

    Le PIB à PPA représente la totalité de la valeur marchande produite par un pays, c’est-à-dire la somme des moyennes de temps de travail socialement nécessaire incorporé dans sa production de marchandises. Cependant, le PIB à PPA invisibilise la domination des marchés en égalisant artificiellement la valeur des monnaies et en masquant en partie les inégalités d’accès à certaines marchandises stratégiques (comme les hautes technologies) et/ou de luxe (comme l’automobile, le transport aérien, ou la chirurgie de pointe), dont les prix sont équivalents dans les pays riches et pauvres.

    Le PIB simple représente une moyenne des rapports de force économique entre pays : il ne tient compte ni de la réalité du temps de travail social ni des différences de prix entre temps de travail social, c’est-à-dire de la domination entre pays.

    Aucune de ces méthodes statistiques n’est satisfaisante pour avoir une compréhension marxiste d’un pays, mais les bouder ou les dénigrer serait une erreur — elles représentent une réalité partielle (bourgeoise), mais une réalité quand même (scientifique).

    • Le PIB per capita permet de ne pas surestimer l’impérialisme chinois (qui a le 1er PIB du monde, mais le 72PIB per capita du monde en 2021, entre le Mexique et la Turquie).
    • Le PIB à PPA permet de ne pas sous-estimer l’impérialisme russe (qui a le PIB de l’Espagne, mais le PIB à PPA de l’Allemagne).
    • Le PIB per capita permet aussi de ne pas sous-estimer les pays impérialistes européens (qui ont des PIB inférieurs à certaines semi-colonies, mais des PIB per capita largement supérieurs).

    Le PIB per capita et à PPA permettent de comprendre que les pays impérialistes challengeurs ne sont pas moins des pays impérialistes que les pays impérialistes hégémoniques, mais restent relativement faibles comparé à ces derniers ; et que les pays impérialistes européens sont toujours puissants et autonomes — à la tête desquels, l’impérialisme français. La France est un petit impérialisme comparé aux USA, mais elle n’est pas un « sous-impérialisme » dépendant de l’impérialisme américain ou allemand, ni un pays dominé par ces derniers.

    1 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

    2 « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024 (révisé en octobre 2024).

    3 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

    4 Ibidem.

    5 Ibidem.

    6 Ibidem.

    7 « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024 (révisé en octobre 2024).

    8 « La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 21 septembre 2024.

    9 Ibidem.

    10 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 703-712.

    11 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    12 A. Emmanuel, « Le colonialisme des “poor-whites” et le mythe de l’impérialisme d’investissement ? », L’Homme et la société, n22, 1971, p. 67-96.

    13 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    14 Ibidem.

    15 Ibidem.

    16 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 704.

    17 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

    18 « La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 21 septembre 2024.

    19 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 714.

    20 Ibidem, p. 710-711.

    21 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    22 Ibidem.

    23 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 714-715.

    24 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

  • 8 mai : luttons pour la paix !

    Communiqué unitaire d’Unité communiste et de Reconstruction communiste

    Ce 8 mai 2025, nous célébrons le 80anniversaire de l’armistice de la Seconde Guerre mondiale en Europe. L’actualité récente a vu l’intensification des discours militaristes. Il ne fait donc nul doute que cette journée qui marque la fin de la boucherie de 39-45 aux 80 millions de morts — dont une majorité de civils — sera mobilisée par les discours impérialistes français et occidentaux. Ce 8 mai, nous rendons hommage aux peuples balayés par cette guerre injuste, et à toutes celles et ceux qui se sont sacrifiés pour combattre le fascisme européen, tandis que la classe dominante pave aujourd’hui la voie à de nouvelles guerres.

    Face à la flambée du militarisme, la nécessité d’un front uni anti-impérialiste contre les guerres injustes n’est que plus éclatante. Le mouvement communiste, faible en France, doit se mobiliser pour faire gagner une ligne juste pour tous les peuples : celle du combat contre les guerres impérialistes à venir. Face aux appétits bellicistes, notre réponse doit être à la hauteur de l’enjeu !

    L’objectif de la lutte politique et idéologique contre notre propre bourgeoisie doit être double : pour la fin de la guerre interimpérialiste en Ukraine ; et pour la fin du militarisme naissant dans notre pays.

    Ces derniers mois, les discours militaristes se sont concentrés sur la guerre en Ukraine, nous éclairant sur la véritable nature du conflit. L’impérialisme américain, qui représente à lui seul la moitié du financement occidental de la guerre, conditionne désormais son soutien à l’exploitation du sous-sol ukrainien, tout en écartant l’Ukraine et l’UE des négociations avec la Russie. En réaction à cela, les autres puissances occidentales se sont opposées aux propositions américaines et ont annoncé qu’elles étaient prêtes à assumer le soutien financier et militaire de l’Ukraine pour empêcher l’avancée russe et assurer leur propre domination sur l’Ukraine. Les dernières annonces de Macron ont exprimé explicitement les intérêts de la bourgeoisie française. Face au possible retrait américain, elle est prête à lutter pour ses intérêts en Ukraine contre l’impérialisme russe.

    La nature interimpérialiste du conflit nous apparaît évidente. Nous sommes ici face à une guerre dont le but principal est le repartage politique et économique du monde, la reconfiguration des rapports de force et les bénéfices du marché ukrainien. Les bourgeoisies impérialistes convoitent l’Ukraine, dont le peuple, pris en étau entre tous les camps, est transformé en chair à canon.

    L’Ukraine n’est pas le seul terrain de développement de tensions interimpérialistes, mais son importance, particulièrement récemment, témoigne de leur intensification. Les États-Unis changent de stratégie ; les intérêts occidentaux, jusque-là convergents, semblent désormais divergents. En réaction, les autres impérialismes occidentaux, essentiellement européens, dont les intérêts en Ukraine sont plus importants que ceux des États-Unis, se réorganisent.

    Partout, les contradictions interimpérialistes s’accentuent. Alors que les profits de la surexploitation des peuples dominés baissent, l’émergence des puissances challengeuses (la Russie et la Chine) menace directement les puissances hégémoniques (l’Occident et le Japon). Ces contradictions sont les causes de la guerre en Ukraine et des récentes dissensions au sein du bloc occidental, et elles engendreront à l’avenir de nouvelles guerres pour le contrôle de la plus-value mondiale.

    Face à la menace de guerre, les réactions opportunistes ont pu prendre des formes différentes : dénonciation de l’impérialisme russe, dénonciation de l’impérialisme américain, ou non-alignement. Ces réactions manquent toutes un élément important : l’impérialisme français. Il est facile de dénoncer les puissances extérieures et d’en oublier celle dans laquelle nous vivons. Or, il ne faut pas être aveugles aux intérêts de notre propre bourgeoisie et à sa propre mobilisation dans la « défense européenne ».

    La priorité des communistes français est de dénoncer l’impérialisme français. Combattre ses concurrents, ennemis ou alliés, avant l’impérialisme français lui-même, c’est le défendre objectivement. Les communistes luttent contre tous les impérialismes, mais notre propre impérialisme doit être la cible principale !

    Dans le conflit en Ukraine, les communistes ne doivent pas avoir de camp : ni français, qui ne ferait que défendre l’Ukraine contre l’agression russe, en alliance avec les autres impérialismes occidentaux ; ni russe, qui ne ferait que se défendre contre l’expansion de l’OTAN. L’impérialisme « démocratique » de la France et de l’Occident ne vaut pas mieux que l’impérialisme « multipolaire » de la Russie !

    La tâche des communistes est l’union des prolétaires de tous les pays et la transformation de la guerre interimpérialiste entre les nations en guerre civile entre les classes. Cette tâche ne peut jamais être réalisée par la collaboration de classe avec la bourgeoisie. Plus d’un siècle après la chute de la IIde Internationale dans le social-chauvinisme, nous devons apprendre de ses erreurs pour remplir notre rôle historique : la défaite de notre impérialisme en Ukraine et dans le monde, et le renversement de notre bourgeoisie en France.

    Les réactions opportunistes témoignent de la faiblesse du mouvement communiste. Aujourd’hui, ni les organisations révolutionnaires ni le mouvement ouvrier dans son ensemble ne sont assez développés pour représenter une alternative politique crédible pour les masses populaires en France.

    La marche vers la guerre n’est cependant pas une fatalité et la guerre elle-même est encore loin d’être une réalité immédiate sur le territoire des pays occidentaux. Il ne faut donc pas se résigner, ni se réfugier dans la collaboration de classe. Au contraire, la marche vers la guerre doit motiver l’engagement dans la reconstruction des organisations révolutionnaires et dans la lutte antimilitariste et anti-impérialiste. Il faut renforcer le mouvement communiste, jusqu’à donner naissance à un véritable Parti communiste capable de diriger ces luttes pour les transformer en lutte révolutionnaire.

    Nous appelons les révolutionnaires, toutes celles et ceux qui veulent mettre en échec les préparatifs de la guerre impérialiste, à participer à la constitution d’un front anti-impérialiste et antimilitariste. Engagez-vous, rejoignez les organisations antimilitaristes et anti-impérialistes révolutionnaires. Le combat contre l’impérialisme français est un puissant acte de solidarité envers les peuples du monde entier.

    Faisons triompher notre mot d’ordre : il n’y a qu’une seule guerre juste, la guerre des peuples contre leurs oppresseurs !

  • Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique. Partie I : Les luttes interimpérialistes (USA-Russie-UE)

    L’actualité internationale a récemment été marquée d’évènements importants sur lesquels nous devons revenir pour comprendre l’intensification et la transformation des contradictions interimpérialistes.

    La nouvelle diplomatie des USA

    USA-Ukraine

    En février 2025, soit 3 ans après le début de la guerre russo-ukrainienne, le soutien militaire, financier et humanitaire occidental à l’Ukraine depuis février 2022 s’élève à un total de 267 milliards d’euros.1

    Après sa réinvestiture, le 20 janvier 2025, l’administration Trump a entrepris de reconsidérer les termes du soutien américain à l’Ukraine, qui s’élève à un total d’environ 114 milliards d’euros depuis février 2022 (46 % du soutien occidental total).2 Les USA ont engagé une négociation bilatérale avec l’Ukraine sur la question, et au centre de celle-ci, sur l’exploitation des très abondantes et stratégiques ressources du sous-sol ukrainien.

    Selon le Forum économique mondial, l’Ukraine serait riche de 117 des 120 matériaux les plus « critiques » pour la production (fer, plomb, zinc, nickel, argent, titane, cobalt, lithium, césium, tantale, niobium, manganèse, mercure, gallium, graphite, béryllium, zirconium, apatite, fluorite, uranium, etc.), dont des terres rares (europium, cérium, etc.), ainsi que d’importantes réserves en énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz).3 La valeur du sous-sol ukrainien s’élèverait, selon les estimations, entre 14 8004 et 26 0005 milliards de dollars. Au-delà de sa valeur brute, le sous-sol ukrainien possède aussi et surtout une valeur stratégique, car il constitue l’une des plus importantes réserves mondiales et européennes desdites ressources : la 6réserve mondiale de charbon (4 % des réserves mondiales, 60 % des réserves postsoviétiques6), la 12réserve mondiale d’uranium (1re réserve européenne7, 2 % des réserves mondiales, 8producteur mondial8)9, la 5e réserve mondiale de fer (7producteur mondial), de graphite (1re réserve européenne10, entre 6 % 11 et 20 %12 des réserves mondiales, 7producteur mondial) et de manganèse (17 % des réserves mondiales, 8producteur mondial)13, l’une des 10 premières réserves mondiales de titane14 (1re réserve européenne15, 20 % des réserves mondiales16, 6producteur mondial), 3 % des réserves mondiales de lithium (1/3 des réserves européennes, principalement inexploitées)17, 5 % des réserves mondiales de terres rares (principalement inexploitées)18.19

    Le 3 février, dans le Bureau ovale, Trump a déclaré :

    « Nous cherchons à trouver un accord avec l’Ukraine selon lequel [les Ukrainiens] apporteraient en garantie leurs terres rares et d’autres choses en échange de ce que nous leur donnons. […] Nous voulons une garantie. Nous leur donnons de l’argent à tour de bras. »20

    Ce à quoi, Zelensky a répondu le lendemain :

    « Nous sommes ouverts au fait que les minerais puissent être développés avec nos partenaires qui nous aident à protéger notre territoire et à repousser l’ennemi avec leurs armes, leur présence et leurs paquets de sanctions. C’est tout à fait juste. »21

    La proposition de Trump ne venait pas de nulle part. Elle répondait directement à celle que l’Ukraine a avancée dans son « plan de victoire », soumis à ses alliés (dont les USA) en octobre 2024. Celui-ci prévoyait déjà d’offrir des contrats d’exploitation du sous-sol ukrainien très avantageux en échange de la poursuite et de l’augmentation du soutien à l’effort de guerre ukrainien contre la Russie (une « protection commune » et une « exploitation commune des ressources stratégiques » de l’Ukraine »22). La diplomatie « transactionnelle » attribuée à Trump, qui a suscité de nombreuses indignations dans l’opinion publique européenne, était en fait initialement celle de Zelensky23, qui l’avait informé de son offre dès septembre 202424.

    Le 5 février, Trump a proposé à Zelensky ce deal de principe, auquel il a répondu favorablement.25

    L’exploitation du sous-sol ukrainien par les USA serait d’une double importance. Premièrement, elle diversifierait les sources d’approvisionnement en ressources stratégiques des USA. Par exemple, aujourd’hui, la Chine est le 1er pays producteur de charbon (4,8 milliards de tonnes26, 10 fois plus que les USA, le 4producteur mondial) avec 51 % de la production mondiale27, le 1er pays producteur de titane avec 30 % de la production mondiale (dont les USA importent 95 % de leur consommation)28, le 1er pays producteur de graphite (1 270 000 tonnes extraites en 2024)29 avec 80 % de la production mondiale30, et le 1er pays producteur de terres rares (270 000 tonnes extraites en 2024, contre 45 000 pour les USA, le 2producteur mondial)31 avec 70 % de la production mondiale32. Deuxièmement, elle donnerait des garanties à l’Ukraine, car les investissements américains sur le sol ukrainien seraient un intérêt direct à défendre celui-ci. Actuellement, se trouvent en zone d’occupation russe : la quasi-totalité des réserves de charbon et de pétrole33, 72 % des réserves de gaz34, 40 % des réserves de métaux35, dont 70 % des réserves de terres rares36 et deux des plus importants gisements ukrainiens de lithium (Chevtchenko et Kruta Balka)37.

    Essentiellement, avec le « plan de la victoire », l’Ukraine propose à ses alliés de leur céder en partie ses sous-sols, en échange desquels elle leur demande de financer la reconquête desdits sous-sols. Les alliés de l’Ukraine ont ainsi l’opportunité de transformer leur soutien en investissement pour de futurs surprofits en Ukraine.

    La perspective offerte aux USA était pourtant incertaine : la majorité des infrastructures coûteuses pour extraire, raffiner et exporter les ressources du sous-sol ukrainien (particulièrement les terres rares et le lithium) n’existent aujourd’hui pas (seuls 15 % des gisements étaient actifs avant l’invasion en 202238), mais surtout, rien n’interdit aux USA d’investir dans le marché russe après la guerre (comme il investit déjà dans le marché chinois), ou de préférer investir dans d’autres marchés moins risqués (comme la République dominicaine39, dans les Caraïbes). Ceci dit, au-delà de la rentabilité immédiate, que ces sous-sols riches soient en Ukraine ou en Russie reste d’une importance stratégique en soi : l’Ukraine est un pays dominé disputé entre les impérialismes hégémoniques (USA, Japon, France, Royaume-Uni, Allemagne, etc.) et la Russie, qui est un impérialisme challengeur (comme la Chine) en lutte contre ces derniers. Priver la Russie de ces sous-sols, ce serait les sécuriser directement ou indirectement pour les USA (qu’ils soient exploités ou non).

    Le 15 février, en marge de la Conférence sur la sécurité de Munich, Zelensky a reculé devant les clauses fixées par les USA — le droit d’accès à 50 % des minerais de terres rares ukrainiens, pour une valeur estimée de 500 milliards de dollars40 — déclarant que l’accord « ne protégeait pas » l’Ukraine, qu’il manquait de « garanties de sécurité » contre des invasions futures, et qu’il n’était ni « prêt » ni « sérieux ». Le 19 février, il a renchéri :

    « Je défends l’Ukraine, je ne peux pas vendre notre pays. C’est tout. »41

    Le 26 février, après 3 semaines de négociations tendues, les 2 partis ont atteint un accord sur l’exploitation des sous-sols ukrainiens et le soutien financier et militaire à l’Ukraine.42 La signature de celui-ci, prévue le 28 février, a été annulée après la très médiatisée altercation dans le Bureau ovale43, lors de laquelle Zelensky a été humilié par Trump et son vice-président, Vance, exigeant de lui qu’il se montre plus « reconnaissant » et l’accusant de « jouer avec la 3Guerre mondiale ».44

    Le 4 mars, les USA ont annoncé suspendre temporairement leur aide militaire à l’Ukraine (dont le partage du renseignement).45 Le jour même, Trump a déclaré avoir reçu « une lettre importante du président Zelensky » dans laquelle ce dernier dit être prêt « à travailler sous la direction énergique du président Trump pour obtenir une paix durable ».46 Finalement, le 11 mars, suite à une rencontre diplomatique entre les chefs de la diplomatie américaine et ukrainienne à Jeddah (Arabie Saoudite), la suspension de l’aide militaire à l’Ukraine a été levée.47

    Le 28 mars 2025, l’Ukraine a reçu des USA une version révisée de l’accord sur les minerais du sous-sol ukrainien, beaucoup plus radicale que la précédente. Celle-ci transférerait les droits sur toutes les ressources et les infrastructures ukrainiennes aux USA. À ce jour, elle n’a pas été signée.48

    USA-Russie

    En parallèle de ses négociations bilatérales avec l’Ukraine, l’administration Trump a entrepris de mettre un terme à la guerre russo-ukrainienne. Les USA ont donc unilatéralement engagé un rapprochement avec la Russie, en vue de négociations bilatérales avec celle-ci sur des accords de cessez-le-feu et de paix en Ukraine. Ce processus russo-américain a exclu à la fois le proxy ukrainien et les alliés européens.

    Depuis février 2022, la diplomatie russo-ukrainienne était donc gelée : l’Ukraine refusait de s’incliner devant l’agresseur russe, et la Russie de reculer devant ses objectifs de guerre. Cette situation figée servait les intérêts des impérialistes en lutte, c’est-à-dire de la Russie et de l’Occident. Les cobelligérants misaient tous leurs efforts sur leur chance de victoire militaire, et se bornaient donc à une diplomatie unilatérale.

    Jusqu’à récemment, la négociation n’était donc une évidence ni pour l’Ukraine ni pour la Russie. Les conditions avancées par les deux pays belligérants étaient parfaitement incompatibles : l’Ukraine exigeait d’adhérer à l’OTAN et la restitution de tous ses territoires (dont la Crimée annexée en 2014), la Russie excluait l’un et l’autre. Tous deux cherchaient à obtenir la victoire sur le terrain militaire. Cependant, le changement d’administration américaine a changé la donne. Le soutien américain à l’Ukraine, dont cette dernière dépend fortement (46 % du soutien total de février 2022 jusqu’à aujourd’hui49), n’est depuis peu plus une garantie, ce qui rend beaucoup plus incertain le pari ukrainien. Alors que l’une des dernières actions de l’administration Biden avait été l’envoi de près de 27 milliards d’euros à l’Ukraine (soit l’aide la plus importante depuis le début du conflit, tous pays confondus)50, la nouvelle administration Trump veut réviser les conditions politiques et économiques de son soutien à l’Ukraine. L’Ukraine a donc dû assouplir son discours51, et s’est dite prête à négocier avec la Russie si « des garanties de sécurité suffisantes » lui étaient offertes par ses alliés.52

    Dès sa réélection, en novembre 2024, Trump avait annoncé qu’il voulait qu’un accord de paix soit réalisé « au plus vite », faisant du conflit russo-ukrainien l’une des premières priorités de son nouveau mandat.53 Le 9 février 2025, Trump a ainsi déclaré s’être déjà entretenu directement plusieurs fois avec Poutine54, et le lendemain que :

    « [Les Ukrainiens] peuvent conclure un accord, ils peuvent ne pas le faire. Ils seront peut-être russes un jour, ou ne seront peut-être pas russes un jour. »55

    Le 12 février 2025, après une « conversation prolongée et très productive » avec Poutine, Trump a annoncé que « des négociations pour mettre fin à la guerre en Ukraine allaient commencer immédiatement ».56 Le même jour, le secrétaire américain à la Défense, Hegseth, a déclaré au siège de l’OTAN que le retour aux frontières de 2014 (la désannexion de la Crimée) et l’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine étaient « irréalistes », et que l’envoi de troupes américaines ou de l’OTAN en Ukraine était inenvisageable à l’avenir.57

    « Poursuivre cet objectif illusoire ne ferait que prolonger la guerre et causer davantage de souffrances. »58 « Pour être clair, dans le cadre de garanties de sécurité, il n’y aura pas de troupes américaines déployées en Ukraine. »59

    Cette déclaration a directement contredit les principales exigences de l’Ukraine, et directement avalisé celles de la Russie. Ce faisant, les USA ont créé les conditions pour l’ouverture des négociations avec la Russie.

    Une première rencontre bilatérale entre une délégation de la Russie et des USA a eu lieu à Riyad (Arabie Saoudite) le 18 mars 2025, ce qui constitue les premiers pourparlers entre les deux pays depuis février 2022. Ceux-ci avait pour but d’établir le cadre pour la négociation d’une fin durable au conflit entre la Russie et l’Occident en Ukraine et ailleurs en Europe de l’Est. Le ministre russe des Affaires étrangères, Lavrov, y a explicitement réaffirmé les exigences de la Russie — conditions de la poursuite de l’ouverture des négociations :

    « Nous avons expliqué aujourd’hui que le déploiement [en Ukraine] de troupes de forces armées des pays de l’OTAN, mais sous un autre drapeau, sous le drapeau de l’Union européenne ou sous des drapeaux nationaux ne change rien. C’est bien sûr inacceptable »60

    Le 25 mars 2025, suite aux doubles négociations bilatérales avec la Russie et l’Ukraine en Arabie Saoudite, les USA ont réussi à conclure la signature d’un cessez-le-feu dans la mer Noire, à l’importante condition que certaines sanctions économiques sur la Russie soient levées. Ce cessez-le-feu est très avantageux pour la Russie, à qui le transport dans la mer Noire est impossible depuis la victoire maritime de l’Ukraine au début de la guerre.61 Cependant, plusieurs pays de l’UE, dont la France, ont répondu qu’il était selon eux « beaucoup trop tôt » pour envisager la levée de sanctions sur la Russie.

    À ce jour, le cessez-le-feu dans la mer Noire n’est pas en vigueur et aucun cessez-le-feu terrestre n’a été conclu en Ukraine.

    Le 28 mars 2025, Poutine a évoqué la possibilité d’un régime de transition sous l’égide de l’ONU en Ukraine, préalable à la signature d’un accord de paix avec la Russie, qui jusque-là n’aurait pas été l’objet de négociations avec les USA :

    « On pourrait bien sûr discuter avec les États-Unis, même avec les pays européens, et bien évidemment avec nos partenaires et amis, sous l’égide de l’ONU, une possibilité de mettre en place en Ukraine une administration transitoire. Pour quoi faire ? Pour organiser une élection présidentielle démocratique qui se solderait par l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement compétent et qui aurait la confiance du peuple, puis commencer avec ces autorités des négociations sur un accord de paix et signer des documents légitimes. » 62

    Pendant ce temps, la Russie poursuit sa contre-contre-offensive dans la région de Koursk, occupée par l’Ukraine depuis août 2024. Le 13 mars 2025, la Russie a repris Soudja, la principale ville conquise par la contre-offensive ukrainienne.63 L’armée ukrainienne poursuit sa retraite hors du territoire russe.64 Selon Poutine (28 mars 2025) :

    « Sur toute la ligne de front, [les] forces [russes] ont l’initiative stratégique […]. Nous nous dirigeons progressivement, peut-être pas aussi rapidement que l’on aimerait, mais avec insistance et certitude, pour atteindre tous les objectifs annoncés. »65

    Cette dernière déclaration, très peu diplomatique, a été très remarquée par les USA, qui menacent désormais la Russie de nouvelles sanctions si elle ne se montre pas plus coopérative et entreprenante dans ses négociations bilatérales. Selon Trump (30 mars 2025) :

    « J’étais furieux. Si la Russie et moi ne parvenons pas à un accord pour mettre fin au bain de sang en Ukraine, et si je pense que c’est la faute de la Russie — ce qui n’est peut-être pas le cas —, j’imposerai des droits de douane secondaires sur le pétrole, sur tout le pétrole en provenance de Russie. Cela signifierait que si vous achetez du pétrole russe, vous ne pourrez plus faire d’affaires aux États-Unis. Il y aura un droit de douane de 25 % sur tout le pétrole, de 25 à 50 points sur tout le pétrole »66

    En mars 2025, soit 3 ans après le début de la guerre russo-ukrainienne, celle-ci aurait fait entre 700 00067 et 1 million68 de morts et blessés (56 % côté russe et 44 % coté ukrainien), 11 millions d’Ukrainiens et Ukrainiennes déplacés (soit environ 1/4 de la population ukrainienne), et 176 milliards de dollars de dégâts en infrastructures ukrainiennes essentielles (logement, transport, énergie, etc.)69. Ces chiffres font aujourd’hui de la guerre russo-ukrainienne le conflit le plus important du monde — dont l’intensité est croissante70 et serait comparable à celle de la 1re Guerre mondiale sur le front franco-allemand71.

    USA-UE

    La très attendue Conférence sur la sécurité de Munich, du 14 au 16 février 2025, a été un moment remarquable pour la nouvelle relation euro-américaine. La conférence a confirmé les tendances déjà à l’œuvre dans la nouvelle diplomatie américaine, dont les pays européens ont été obligés de prendre acte. Le vice-président américain, Vance, et les représentants européens y ont échangé des « visions du monde » très différentes (liberté d’expression, démocratie, immigration, etc.).72

    L’envoyé spécial des USA pour l’Ukraine et la Russie, Kellog, y a déclaré au sujet de l’éventuelle participation des pays de l’Union européenne aux négociations avec la Russie sur l’Ukraine :

    « Je suis une école de réalisme. Je pense que cela n’arrivera pas. »73

    Plus tôt, le 12 février, Hegseth avait déjà déclaré au siège de l’OTAN que les pays européens devaient assumer une part « écrasante » du soutien à l’Ukraine et augmenter significativement leurs dépenses militaires. Le pourcentage minimum du PIB dépensé dans la défense fixé par l’OTAN devrait passer de 2 à 3 %, mais le secrétaire général de l’OTAN, Rutte, défend « considérablement plus que 3 % »74 (Trump évoquait jusqu’à 5 %75). Les USA affirment ainsi leur volonté d’autonomisation stratégique de l’OTAN et de désengagement sur le continent européen.76

    « Les États-Unis restent engagés dans l’Alliance et en faveur du partenariat de défense avec l’Europe. Mais les États-Unis ne toléreront plus une relation déséquilibrée qui encourage la dépendance. »77

    Cependant, les pays européens (dont l’Ukraine) n’ont pas été que spectateurs de la Conférence :

    « Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a suggéré d’activer la clause de sauvegarde du pacte de stabilité et de croissance pour les investissements dans le domaine de la défense. Ce message a été repris par M. Scholz, qui a proposé d’exempter les dépenses de défense supérieures à 2 % du PIB des règles budgétaires de l’UE et a réitéré ses appels en faveur d’une réforme du frein à l’endettement allemand afin de financer des investissements rapides en matière de défense. M. Pistorius a évoqué une nouvelle feuille de route pour le partage des charges entre les alliés de l’OTAN, qui refléterait la nécessité pour l’Europe d’assumer la plus grande partie du fardeau de la défense et de la dissuasion en Europe. D’une manière générale, les dirigeants européens présents à la conférence ont tous convenu que l’Europe devait se ressaisir et être prête à renforcer de manière significative sa puissance militaire. »78

    Zelensky, qui un jour plus tôt avait rejeté un premier accord américain sur les minerais ukrainiens, a tenu un discours dans lequel il exhorte ses alliés européens et cible très explicitement la nouvelle diplomatie américaine :

    « Nous disposons d’informations claires selon lesquelles la Russie prévoit d’envoyer des troupes au Belarus au cours de l’été sous le prétexte d’exercices. Mais c’est exactement ainsi que l’invasion de l’Ukraine a été préparée il y a trois ans. » « Ces forces sont-elles prêtes à attaquer l’Ukraine ? Elles le sont peut-être pour vous, pour l’Europe. Vos armées sont-elles prêtes ? Dans quel délai vos alliés réagiront-ils, si tant est qu’ils le fassent ? » « Soyons clairs, nous ne pouvons pas exclure que l’Amérique refuse de coopérer avec l’Europe sur des questions qui la menacent. » « Le temps est révolu où l’Amérique soutenait l’Europe simplement parce qu’elle l’avait toujours fait. » « L’Amérique a-t-elle besoin de l’Europe comme marché ? Oui, mais en tant qu’alliée ? Je ne sais pas. Pour répondre par l’affirmative, l’Europe a besoin d’une voix unique, et non d’une douzaine de voix différentes. » « Nous devons construire les forces armées de l’Europe afin que l’avenir de l’Europe ne dépende que des Européens et que les décisions concernant l’Europe soient prises en Europe. » « Pas de décision sur l’Ukraine sans l’Ukraine. Pas de décisions sur l’Europe sans l’Europe. »79

    Des suites de la Conférence de Munich sur la sécurité, et en réaction à l’annonce des négociations bilatérales entre les USA et la Russie (donc, sans les pays européens ni l’Ukraine), un sommet d’urgence sur l’Ukraine a été convoqué à Paris par la France, le 17 février 2025. Celui-ci a rassemblé une dizaine de dirigeants européens (dont le Royaume-Uni) ainsi que la présidente de la Commission européenne, von der Leyen, le président du Conseil européen, Costa, et le secrétaire général de l’OTAN, Rutte, autour du problème de la sécurité collective européenne dans les conditions de la nouvelle relation euro-américaine.80 Les discussions ont abordé, entre autres, la menace russe sur le continent et l’envoi de troupes au sol en Ukraine dans le cadre de missions de « garanties de la paix ». À l’issue du sommet de Paris, von der Leyen et Costa ont réaffirmé que :

    « L’Ukraine mérite la paix par la force ».81

    De plus, selon Rutte :

    « L’Europe est prête et a la volonté de se renforcer, de prendre l’initiative de fournir des garanties de sécurité à l’Ukraine. »82

    Le 18 février 2025, le jour de l’ouverture officielle des négociations bilatérales entre la Russie et les USA, la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kallas, a appelé les USA à « ne pas tomber dans les pièges russes » de la division du camp occidental.83

    Un autre sommet d’urgence sur l’Ukraine a été convoqué à Londres par le Royaume-Uni, le 2 mars 2025. Celui-ci a rassemblé cette fois une vingtaine de dirigeants autour du slogan « securing our future », dont le Premier ministre canadien, Trudeau, et le Président ukrainien, Zelensky, 2 jours seulement après son humiliation par Trump dans le Bureau ovale. Le Premier ministre britannique, Starmer, y a présenté son plan en 4 points pour la guerre russo-ukrainienne : 1o, engagement au maintien du flux d’aides militaires à l’Ukraine ; 2o, augmentation de la pression économique sur la Russie ; 3o, renforcement des capacités militaires défensives de l’Ukraine ; et 4o, développement d’une « coalition des volontaires » composée de plusieurs nations prêtes à défendre les termes de tout accord de paix. À l’issue du sommet, la France et le Royaume-Uni ont avancé la proposition d’une trêve de 1 mois « dans les airs, sur les mers et les infrastructures énergétiques » (sans cessez-le-feu) dans un premier temps, et ont évoqué la possibilité de l’intervention de troupes françaises et britanniques au sol dans un second temps.84

    Pendant le sommet de Londres, Trudeau a déclaré que :

    « Le monde a changé, […] l’époque de paix que nous avons connue après la guerre froide est révolue. […] Il est désormais nécessaire que les pays dépensent beaucoup plus en matière de défense, et le Canada ne fait pas exception. »85

    Les réactions européennes à l’épisode Trump-Zelensky du Bureau ovale (28 février 2025) indiquaient déjà la relative rupture entre les USA et le reste du camp occidental, fidèle à sa stratégie d’alliance et uni pour la défense de celle-ci et de son hégémonie impérialiste contre les challengeurs russe et chinois — notamment en Ukraine.

    Selon le Premier ministre australien, Albanese :

    « Nous continuerons à soutenir l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra, car il s’agit de la lutte d’une nation démocratique contre un régime autoritaire dirigé par Vladimir Poutine, qui a clairement des visées impérialistes, non seulement sur l’Ukraine, mais sur toute la région. »86

    Selon le ministre des Affaires étrangères allemande, Baerbock :

    « Hier soir, nous l’avons bien compris, une nouvelle ère d’infamie a commencé. Une ère dans laquelle nous devons plus que jamais défendre l’ordre international, fondé sur des règles et la force du droit contre la loi du plus fort. »87 « L’Ukraine n’était pas seule. L’Allemagne et ses alliés européens se tiennent à ses côtés, et contre l’agression russe. L’Ukraine peut s’appuyer sur le soutien inébranlable de l’Allemagne, de l’Europe et au-delà. Leur défense de la démocratie et leur quête de paix et de sécurité sont les nôtres. »88

    Selon la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kallas :

    « L’Ukraine, c’est l’Europe. Nous nous tenons à ses côtés. Nous renforcerons notre soutien pour qu’ils puissent continuer à combattre leur agresseur. » « Aujourd’hui, il est devenu clair que le monde libre a besoin d’un nouveau leader. Il ne tient qu’à nous, Européens, d’embrasser ce défi. »89

    « Nous devons urgemment réarmer l’Europe » a résumé von der Leyen à l’issue du sommet de Londres. Pour joindre l’acte à la parole, le 4 mars 2025 (quelques heures après l’annonce du gèle de l’aide américaine à l’Ukraine), elle a annoncé un plan de l’UE au titre très explicite : « Réarmer l’Europe ». Il prévoit de débloquer un total de 800 milliards d’euros pour les dépenses militaires des pays de l’UE : 650 milliards en budget des États membres (une augmentation des dépenses militaires de 1,5 % du PIB en moyenne par État sur 4 ans soustraite aux règles sur le déficit budgétaire de l’UE) et 150 milliards en prêt européen (qui devront respecter la « préférence européenne »). Objectif : l’autonomie stratégique militaire de l’UE d’ici 2030 !90

    « Depuis trois ans, les Russes dépensent 10 % de leur PIB dans la défense. On doit donc préparer la suite, en fixant un objectif autour de 3, 3,5 % du PIB » avait déjà confié Macron dans une entrevue en marge du sommet de Londres.91 De son côté, l’Allemagne a présenté de loin le projet européen le plus ambitieux : entre 200 et 400 milliards d’euros d’augmentation du budget militaire (à comparer aux 480 milliards d’euros du budget fédéral annuel).92 Pour réaliser ce plan, l’Allemagne prévoit 3 révisions constitutionnelles.93

    Le 6 mars 2025, Trump a une nouvelle fois attaqué l’OTAN et critiqué ses alliés avec une déclaration lourde de sens :

    « Je pense que c’est une question de bon sens, n’est-ce pas ? Si [les pays membres de l’OTAN] ne paient pas, je ne vais pas les défendre. Non, je ne vais pas les défendre. »94

    Cette déclaration contredit implicitement l’Article 5 de l’OTAN, qui garantit l’assistance mutuelle immédiate et automatique des pays membres en cas d’agression.95 Avec lui, c’est le principe fondateur de l’OTAN, selon lequel les USA s’engagent à assurer la défense des pays impérialistes d’Europe de l’Ouest, en échange de quoi ces derniers reconnaissent le leadership des USA, qui est remis en cause. L’OTAN est une alliance de pays impérialistes née à la fin de la 2de Guerre mondiale comme un deal anticommuniste (la doctrine Truman de containment), qui a survécu à la fin de la Guerre froide en se transformant en un deal anti-impérialismes challengeurs (russe et chinois). Pendant la Guerre froide, les USA étaient ainsi la puissance impérialiste hégémonique dans l’alliance des puissances impérialistes hégémoniques. Ils assumaient la majorité des investissements militaires avec lesquels l’alliance assurait son hégémonie impérialiste sur le monde, et étaient ainsi hégémoniques dans celle-ci. L’Alliance européenne (l’UE) s’est bâtie avec et sur l’Alliance atlantique (l’OTAN) — toutes deux des alliances de pays impérialistes.

    « Mon plus gros problème avec l’OTAN (…), c’est que si les États-Unis avaient un problème et qu’on appelait la France ou d’autres pays que je ne nommerais pas en disant “On a un problème”, vous pensez qu’ils viendraient nous aider, comme ils sont censés le faire ? Je n’en suis pas sûr… » « Nous avons un accord intéressant avec le Japon, nous devons les protéger mais ils n’ont pas à nous protéger. Qui fait des accords pareils ? »96

    C’est le rôle des USA dans le monde post-1945, comme leader hégémonique des pays impérialistes occidentaux (dont le Japon), contre les autres puissances concurrentes (socialistes, sociales-impérialistes, impérialistes), qui est remis en cause par eux-mêmes. S’il faut relativiser l’importance réelle de tout ce que peut dire et faire Trump, sa déclaration n’en est pas moins révélatrice de la nouvelle vision du monde de l’impérialisme américain, qui correspond à la nouvelle situation mondiale et à la nouvelle stratégie de l’impérialisme américain dans celle-ci.

    Après son premier sommet d’urgence sur l’Ukraine avec les principaux pays de l’UE et le Royaume-Uni, le 17 février, et un deuxième plus discret avec le Canada, les pays nordiques et baltes, le 19 février 97, la France a convié et tenu un troisième sommet le 26 mars 2025 : la « Coalition des volontaires ». Celui-ci a rassemblé les représentants de 31 pays, dont les chefs d’État de 28 pays européens, le vice-président de la Turquie, et les ambassadeurs du Canada et de l’Australie. Là aussi, les USA étaient absents. L’objet du sommet : le soutien financier et militaire à l’Ukraine ; la poursuite et l’intensification des sanctions sur la Russie ; l’exigence d’un accord de cessez-le-feu complet entre la Russie et l’Ukraine ; la constitution d’une « force de réassurance » de 10 000 à 30 000 soldats (en cas de cessez-le-feu) ; et le futur de l’armée ukrainienne.98

    Selon le chancelier allemand, Scholz, « Cela n’a aucun sens de mettre fin aux sanctions tant que la paix n’est pas réellement rétablie et nous en sommes malheureusement encore loin » ; et selon son homologue britannique, Starmer, « Bien au contraire, ce dont nous avons discuté est de savoir comment nous pouvons accroître les sanctions ».99 La cheffe de la diplomatie européenne, Kallas, a résumé :

    « La fin de l’agression russe non provoquée et injustifiée en Ukraine et le retrait inconditionnel de toutes les forces militaires russes de l’ensemble du territoire ukrainien seraient les principales conditions préalables à la modification ou à la levée des sanctions »100

    La diplomatie européenne avec la Russie est en contradiction directe avec la diplomatie américaine. Non seulement leurs objectifs sont différents, mais ils sont opposés. La question de la levée des sanctions, condition de la Russie à l’application du cessez-le-feu dans la mer Noire négocié avec les USA, en est le meilleur exemple.

    USA-monde

    Le 7 janvier 2025, avant même l’investiture de sa nouvelle administration, Trump avait déjà annoncé sa politique annexionniste envers le Canada, le Danemark et le Panama.101 Pendant son premier discours de politique général devant le Congrès américain, le 4 mars 2025, celle-ci a pris une dimension officielle lorsque Trump a déclaré vouloir faire du Canada le « 51État des USA », acheter au Danemark sa colonie du Groenland et « reprendre le canal du Panama ».102 Interrogé plus tôt (7 janvier 2025) sur la méthode qu’il comptait employer pour atteindre ses fins, Trump avait déjà exclu une intervention militaire au Canada, mais pas au Groenland ni au Panama.103

    Dès 2019, l’ancienne administration Trump avait cherché à acheter le Groenland au Danemark, sans succès. Pourquoi ? Parce que contrôler le Groenland, c’est contrôler le cercle polaire arctique, par lequel une proportion importante du commerce mondial devrait transiter d’ici 2050 ; c’est contrôler l’accès à l’Atlantique de la Russie ; c’est contrôler le chemin des missiles intercontinentaux russes vers les USA ; et c’est contrôler les ressources du sous-sol groenlandais (1,5 million de tonnes de terres rares104). En bref, le Groenland serait un avant-poste d’une haute valeur stratégique pour les USA. Trump a expliqué (4 mars 2025) :

    « Nous en avons vraiment besoin pour la sécurité internationale et je pense que nous allons l’obtenir. D’une manière ou d’une autre, nous l’obtiendrons. »105

    Le 7 janvier 2025, une délégation américaine menée par le fils de Trump, Trump Jr., s’était déjà invité sur l’île, sans concertations avec les autorités de la colonie, pour y appuyer le projet américain. Le 28 mars, sur la base américaine de Pituffik, au Groenland, Vance s’est exprimé en des termes très peu diplomatiques au sujet du suzerain local, son allié danois :

    « Le Danemark n’a pas bien assuré la sécurité du Groenland. Vous avez sous-investi dans la population du Groenland et dans la sécurité de cette incroyable et magnifique masse continentale peuplée de gens incroyables. Il faut que cela change. » « [La] force militaire [ne] sera jamais nécessaire. Nous pensons que les habitants du Groenland sont rationnels et […] que nous allons pouvoir conclure un accord du style de Donald Trump, pour assurer la sécurité de ce territoire, mais aussi des États-Unis d’Amérique » 106

    Le lendemain, Trump a renchéri que « Nous aurons le Groenland. Oui, à 100 %. », qu’« il y a de bonnes possibilités que nous puissions le faire sans recourir à la force militaire », mais qu’il « ne retire rien de la table. »107 Le Danemark, et les autres pays de l’UE, n’ont pas manqué de dénoncer l’ingérence américaine dans un pays allié.

    Le canal du Panama est, lui aussi, d’une haute importance stratégique pour les USA : 74 % du trafic y est américain et 40 % des conteneurs américains y transitent.108 Jusqu’en 1999, celui-ci était sous contrôle américain, statu quo ante que Trump n’a pas caché regretter pendant son discours d’investiture, le 20 janvier 2025 :

    « Nous avons été très maltraités par ce cadeau insensé qui n’aurait jamais dû être fait. Les navires américains sont gravement surtaxés et ne sont pas traités équitablement, de quelque manière que ce soit, y compris la marine américaine. »109

    Les ambitions américaines sur le canal du Panama s’inscrivent très directement et très explicitement dans la confrontation interimpérialiste sino-américaine. Toujours selon Trump (20 janvier 2025) :

    « La Chine exploite le canal de Panama, et nous ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama. Et nous allons le reprendre. »110

    Et pour cause, le Panama fait partie du projet des Nouvelles routes de la soie de la Chine, et depuis 10 ans, plus de 30 accords bilatéraux ont été conclus entre les deux pays.111 De plus :

    « Deux ports stratégiques de Balboa et Cristobal, situés à chaque extrémité du canal, côté Atlantique et Pacifique, sont gérés par Panama Ports Company (PPC), depuis un appel d’offres remporté en 1997, une concession qui a été prolongée de 25 ans en 2021. PPC est une filiale de Hutchinson Ports, elle-même détenue par la holding CK Hutchison du milliardaire chinois Li Ka-shing. Ce tout-puissant opérateur portuaire, basé à Hong Kong, exploite en tout 53 ports répartis dans 24 pays, selon son site internet. »112

    Sous la menace plus ou moins explicite de voir son statut passer de semi-colonial à colonial, le Panama a obéi aux intérêts américains. Le 3 février 2025, le lendemain d’une visite du secrétaire d’État américain, Rubio, le Panama a promis de couper ses liens commerciaux avec la Chine.113 Le 6 février 2025, le Panama s’est mis à exécution et a quitté les Nouvelles routes de la soie.114 Le 27 février 2025, les autorités panaméennes ont porté l’annulation de la concession de Balboa et Cristobal à Hutchinson Ports devant la Cour suprême panaméenne.115 Le 4 mars 2025, le jour du discours de politique générale de Trump, CK Hutchison a annoncé vendre la PPC (donc, l’exploitation des ports de Balboa et Cristobal) à l’américain Blackrock et à l’italo-suisse MSC pour 22,8 milliards de dollars — épargnant à la Cour suprême panaméenne de statuer sur l’annulation de la concession. Ce repli du capital chinois devant le capital occidental (américain, italien et suisse), dans une période d’intensification des tensions entre les deux blocs impérialistes (hégémoniques et challengeurs), n’était pas localisé qu’au Panama mais s’inscrivait dans un repli général de CK Hutchison, qui a aussi annoncé vendre l’exploitation de tous ses ports (43 dans 23 pays, dont Rotterdam, 1er port d’Europe) à l’exception de ceux à Hong Kong et en Chine.116

    L’agressivité américaine sur le contrôle des flux commerciaux internationaux n’est cependant pas restée sans réponse. Le 28 mars 2025, soit quelques jours seulement avant la date prévue de signature de la vente par CK Hutchison, la Chine a saisi son autorité de régulation des marchés pour enquêter sur une possible « concentration illégale d’actifs financiers » (ou « atteinte à la libre concurrence »).117 La provocation américaine a forcé la Chine à porter atteinte à l’image de garante d’un « libre marché » alternatif qu’elle essaie de se construire, car elle a dû intervenir directement dans la transaction financière pour protéger ses intérêts économiques,. D’autant plus qu’il s’agit d’une entreprise hongkongaise, et que le passif historique de l’ancienne colonie britannique avec la Chine a vite fait de faire qualifier d’ingérence inacceptable toute implication dans le business de Hong Kong, qui a su préserver une forme de dérégulation économique. Cela n’a d’ailleurs pas manqué : à propos d’une intervention habituelle d’un État (non compradore) dans la préservation de ses intérêts économiques, les commentateurs financiers et géopolitiques pro-occidentaux ont d’ores et déjà prédit que la Chine allait causer la fin des investissements à Hong Kong.118

    Il n’y a rien d’inhabituel à voir une puissance impérialiste user de méthodes telles que l’intimidation, dans les pays qu’elle domine. Cependant, si le Panama est une semi-colonie américaine, le Canada et le Danemark sont deux pays impérialistes membres fondateurs de l’OTAN. De plus, derrière le Panama, c’est avec un autre pays impérialiste, la Chine, que les USA ont mené une politique si agressive.

    À la force (géo)politique, les USA veulent allier la « force économique » (pour reprendre l’expression de Trump119, qui est aussi celle d’Engels120). La nouvelle diplomatie américaine agressive (voire annexionniste) est aussi une nouvelle politique commerciale protectionniste.

    Comme promis par Trump, après l’investiture de sa nouvelle administration, d’importantes augmentations de droits de douane ont été annoncées sur les principaux partenaires commerciaux américains, ainsi que sur l’industrie. Le 1er février 2025 : une augmentation de 25 % pour le Mexique et le Canada (à l’exception de 10 % sur le pétrole canadien) et 10 % pour la Chine.121 Le 9 février 2025 : une augmentation de 25 % sur l’acier et l’aluminium (« sans exception ni exemptions »).122 Le 13 février 2025 : la « réciprocité » douanière, c’est-à-dire des droits de douane américains « équivalents » aux droits de douanes du pays exportateur.123 Le 26 février 2025 : une augmentation de 25 % pour les pays de l’UE.124 Le 27 février 2025 : l’augmentation sur la Chine passe de 10 à 20 %.125 Le 26 mars 2025 : une augmentation de 25 % sur l’automobile.126

    Ces premières augmentations de droit de douane se sont concentrées sur les principaux pays et secteurs industriels desquels les USA sont importateurs. Vers les USA : le Mexique est le 1er pays exportateur (16 %), le 1er exportateur d’automobile (25 %) et le 3exportateur d’acier (12 %) ; le Canada est le 2pays exportateur (14 %), le 2exportateur d’automobile (22 %), le 1er exportateur d’acier (22 %) et le 1er exportateur d’aluminium (60 %) ; et la Chine est le 3pays exportateur (13 %). À noter : si les importations des USA depuis les pays membres de l’UE sont cumulées, alors l’UE est le 1er exportateur vers les USA (25 %).127

    L’augmentation de droits de douane pour le Mexique, le Canada et la Chine sont entrés en vigueur le 4 mars 2025128 (après avoir été repoussés d’un mois, ce qui a pu leur valoir d’être qualifiés de « bluff »129), sur l’acier et l’aluminium, le 12 mars 2025130, et sur l’automobile le 2 avril 2025.131 Le même jour — baptisé à l’occasion « Liberation Day » —, les détails de la « réciprocité » douanière (de nouvelles augmentations de droits de douane) ont été annoncés pour tous les pays, avec une augmentation minimum de 10 % par pays : de 20 % pour l’UE, de 17 % pour Israël, de 34 % pour la Chine, de 32 % pour Taïwan, de 25 % pour la Corée du Sud, de 24 % pour le Japon, de 26 % pour l’Inde, de 44 % pour le Sri Lanka, de 36 % pour la Thaïlande, de 24 % pour la Malaisie, de 32 % pour l’Indonésie, 49 % pour le Cambodge, de 46 % pour le Vietnam, de 17 % pour les Philippines, de 29 % pour le Pakistan, de 37 % pour le Bangladesh, etc. Ces nouvelles augmentations, qui s’ajoutent aux précédentes (une augmentation de 54 points en moins d’un mois pour la Chine !), devraient entrer en vigueur le 5 et 9 avril 2025.132

    En réponse, depuis mars, plusieurs pays concernés par l’augmentation des droits de douane américains ont annoncé riposter, dont la Chine133 et l’UE134. D’autres, comme Israël135, ont levés leurs propres droits de douanes sur les importations américaines. Au 6 avril 2025, « plus de 50 pays » auraient entamé des négociations avec l’administration Trump sur l’augmentation des droits de douane sur leurs exportations aux USA.136

    La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain

    Les interprétations antimarxistes

    Quelle interprétation donner des évènements récents de l’actualité internationale ? L’impérialisme américain, sous la direction de la nouvelle administration Trump, change de stratégie générale, ce qui implique des changements diplomatiques avec le proxy ukrainien, le concurrent impérialiste russe et les alliés impérialistes européens.

    Pour donner une interprétation marxiste des évènements récents de l’actualité internationale, il faut commencer par écarter les interprétations antimarxistes.

    Par exemple, les interprétations conspirationnistes de la nouvelle diplomatie américaine, selon lesquelles ses causes seraient à trouver dans la « compromission » de Trump avec la Russie. D’une part, elles ne sont ni plus ni moins que des rumeurs infondées137, et d’autre part, plutôt que de révéler des causes occultes, elles occultent les causes réelles du processus à l’œuvre, c’est-à-dire les intérêts et problèmes économiques et (géo)politiques de l’impérialisme américain. Idem pour les interprétations « individualistes », selon lesquels les causes seraient à trouver dans la personnalité et les relations des « grands hommes » de la scène politique internationale (« Trump est fou », « Trump aime les tyrans », « Trump n’a pas de valeurs humanistes », « Trump est manipulable par son ego », etc.).

    La nouvelle diplomatie américaine n’est le résultat ni de l’éventuelle stupidité exceptionnelle d’un individu ni de l’éventuel kompromat sur ce même individu. La nouvelle diplomatie américaine n’est pas celle de Trump, ni même de son équipe de direction ou de son administration, mais celle d’une frange de la bourgeoisie impérialiste américaine. Cette frange a des intérêts (relativement) différents de la frange représentée par l’administration Biden, et adopte donc une stratégie (relativement) différente de celle-ci. La rupture avec une stratégie et l’entrée dans une autre ne peut pas se faire sans bouleversements économiques et politiques. Est-ce que nous devrions donc en conclure que la frange de la bourgeoisie américaine que représente l’administration Trump est donc stupide à la place de Trump, ou n’a aucun contrôle sur ce dernier ? Non. Elle sert ses intérêts de classe, qui ne se réduisent pas à des intérêts immédiats. Autrement dit, la frange de la bourgeoisie impérialiste américaine aujourd’hui au pouvoir fait un pari de moyen et long terme opposé à celui de la frange précédemment au pouvoir, et des franges des bourgeoisies impérialistes européennes aujourd’hui au pouvoir.

    Trump a déjà été élu, en 2016, avec à peu près les mêmes idées, le même programme, le même slogan, etc., qu’en 2025. Pourtant, la nouvelle diplomatie américaine a été mise en pratique principalement en 2025, plutôt qu’en 2016. Pourquoi ? Parce que celle-ci correspond aux intérêts d’une frange de la bourgeoisie américaine dans la nouvelle situation de l’impérialisme américain en 2025, qui n’était pas celle de 2016. Nous y reviendrons.

    Comment le pouvoir de Trump pourrait être le pouvoir d’une frange d’une classe, alors qu’il a été élu par le peuple américain ? Les élections ne sont-elles que des mises en scène pour la classe dominante ?

    Premièrement, le peuple ne vote que pour les candidats et candidates que la bourgeoisie a laissé se présenter, c’est-à-dire celles et ceux qu’elle a sélectionnés dans les institutions qu’elle domine en tant que classe (grandes écoles, lutte intrapartisane, financement de campagne, médias, etc.). Deuxièmement, si son hégémonie politique et culturelle ne suffit pas, la bourgeoisie a des moyens de coercition plus directs sur ses représentants (des manœuvres juridiques, politiques et économiques diverses). Troisièmement, le peuple n’exerce du pouvoir que pendant les élections, mais la bourgeoisie exerce le sien avant, pendant et après celle-ci — directement auprès du parti et du candidat ou de la candidate élue. Quatrièmement, aller à l’encontre des intérêts de la bourgeoisie, c’est aller à l’encontre des intérêts nationaux, donc, il y a une communauté d’intérêts organique entre une classe et le représentant de cette classe.

    Il ne faut donc pas croire que les élections ne sont que des simulacres — qu’aucun pouvoir n’est mis en jeu par la bourgeoisie, que le résultat est prévu à l’avance par une conspiration de milliardaires. Les élections — et plus largement, l’État — remplissent (dans les conditions de la démocratie bourgeoise) un rôle d’arbitre entre les différentes franges de la bourgeoisie. La bourgeoisie n’est jamais devenue monolithique, même lorsque le capitalisme est devenu monopolistique entre le XIXe et le XXsiècle. La bourgeoisie a donc (dans les conditions de la démocratie bourgeoise) intérêt à ce que les élections — et l’État — ne perdent pas leur autonomie relative. Pour la bourgeoisie, l’autonomie des élections — et de l’État — est un facteur stabilisateur tant politique qu’économique, ce qui explique que la classe dominante laisse temporairement une fraction de pouvoir aux classes dominées (le peuple).

    Il ne faut donc pas croire non plus qu’il faut être conscient de représenter une classe ou une frange d’une classe pour en être le représentant ou la représentante. Un parti ou un individu représentent une classe objectivement, par les intérêts historiques qu’ils servent, avant de la représenter ou de la servir subjectivement ou non. Généralement, le représentant ou la représentante d’une classe sert les intérêts de cette classe parce que ce sont ses intérêts aussi, parce qu’il ou elle y appartient ou que ce sont les intérêts de la Nation dans une situation donnée.

    Ainsi, dans l’éventualité où Trump, son équipe de direction et sa nouvelle administration seraient collectivement exceptionnellement stupides et/ou victimes de kompromat, ni l’exceptionnelle stupidité ni le kompromat ne seraient des explications satisfaisantes de la nouvelle diplomatie américaine. Pourquoi ? Parce que la frange de la bourgeoisie impérialiste représentée par Trump, son équipe de direction et sa nouvelle administration ne peut être ni exceptionnellement stupide ni victime de kompromat. Ces explications qui peuvent être vraies pour des individus ou groupes d’individus ne peuvent pas l’être pour des franges entières d’une classe. La frange de la bourgeoisie américaine au pouvoir défend ses intérêts avec des représentants et représentantes, ce ne sont pas les intérêts des représentants et représentantes qui sont défendus par une frange de la bourgeoisie américaine. Croire l’inverse, c’est gravement sous-estimer le pouvoir de la bourgeoise sur l’État, et surestimer l’autonomie de ses représentants et représentantes dans l’État.

    Ces interprétations antimarxistes sont les plus vulgaires, mais leur fond se retrouve sous des formes plus élaborées. Par exemple, les interprétations des « sciences politiques » (sic), selon lesquelles la lutte entre l’Occident et le reste du monde serait essentiellement une lutte entre la démocratie et l’autoritarisme. La Russie et la Chine seraient les champions des régimes autoritaires d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est contre les régimes démocratiques d’Europe et d’Amérique du Nord. Ces théories antiautoritaires anti-impérialismes challengeurs contemporaines sont la mise à jour contemporaine (post-1991) des théories antitotalitaires anticommunistes de la Guerre froide (post-1945). Selon celles-ci, le rapprochement des USA de la Russie et son éloignement de l’UE serait explicable par la déviation autoritariste des USA sous la nouvelle administration Trump, qui s’accompagnerait donc naturellement d’un glissement du bloc « démocratique » vers le bloc « autoritaire ». Derrière la lutte de la « démocratie » contre l’« autoritarisme », il y a en réalité la lutte des impérialismes hégémoniques contre les impérialismes challengeurs, c’est-à-dire contre la Russie et la Chine. L’éloignement de l’impérialisme américain de l’alliance des impérialismes hégémoniques et son rapprochement avec l’impérialisme challengeur russe serait donc logiquement la sortie des USA de la « démocratie » et leur entrée dans l’« autoritarisme ». Les USA de Trump, avec l’Italie de Meloni ou la Hongrie de Orbán (et auparavant, le Brésil de Bolsonaro), sont ainsi accusés d’« illibéralisme », c’est-à-dire d’un moindre autoritarisme que la Chine ou la Russie (une « démocratie dégénérée »). La lutte interimpérialiste mondiale serait donc celle entre la démocratie (l’Occident) et l’autoritarisme (la Chine et la Russie), où l’illibéralisme viendrait corrompre la première pour la rapprocher du second (USA, Italie, Hongrie). La Chine et la Russie seraient à la tête d’une « internationale autoritaire », mais l’Occident ne serait que contingent à l’« autoritarisme » des régimes politiques de ses « partenaires privilégiés » (les pays qu’il domine) d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie — qui manquent généralement à l’analyse.

    Les interprétations antimarxistes, plus ou moins vulgaires ou plus ou moins universitaires, partagent une même aporie théorique. Elles sont antimatérialistes et antidialectiques. Selon elles, le sujet prime généralement sur l’objet. Ce ne serait pas principalement l’Histoire (« les conditions déterminées héritées du passé ») qui fait les hommes, mais principalement les hommes qui font l’Histoire. Ce ne serait pas les relations politiques qui sont le reflet des relations économiques (qui sont principalement produites et conditionnées par elles), mais l’inverse. De plus, elles font de l’Occident une entité métaphysique. L’Occident contemporain serait l’aboutissement d’une lutte qui remonterait à la Grèce antique, traverserait toute l’histoire occidentale, et se poursuivrait toujours aujourd’hui. Dans celle-ci, le conflit contre la Russie (la guerre russo-ukrainienne) serait le nouvel épisode d’une série dont la défaite du IIIe Reich (la 2de Guerre mondiale) puis de l’URSS (la Guerre froide) font partie. Les démocraties bourgeoises impérialistes (représentatives et multipartites) seraient l’incarnation de valeurs progressistes et libérales universelles et éternelles, auxquelles elles seraient essentiellement liées. En conséquence, la lutte des pays impérialistes occidentaux serait essentiellement la lutte de ces valeurs contre des valeurs obscurantistes et despotiques (elles aussi universelles et éternelles).

    Depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, ce discours bourgeois a été radicalisé par l’intensification des contradictions interimpérialistes avec la Russie et la Chine. Le discours humaniste classique (Bernard Henri-Lévy, Glucksmann père) a été progressivement remplacé par celui de la menace existentielle des hordes russes (et chinoises) sur la civilisation européenne, qui se défend contre son antithèse asiatique.

    La faillite explicative des interprétations antimarxistes ne sont pour elles pas un problème. Pourquoi ? Parce que leur rôle de compréhension et de transformation du monde se limite à une compréhension et à une transformation impérialistes et interimpérialistes du monde. Ces interprétations sont relatives aux intérêts de l’impérialisme — dans notre pays, principalement de l’impérialisme français. Ces interprétations existent comme théorie et comme idéologie de la bourgeoisie impérialiste française. Comme théories, elles sont la compréhension du monde dont la bourgeoisie impérialiste a besoin pour sa lutte politique contre les autres bourgeoisies impérialistes et contre les peuples dominés. Comme idéologies, elles sont la superstructure dont la bourgeoisie impérialiste a besoin pour légitimer la concurrence interimpérialiste et l’exploitation des peuples dominés. Elles sont donc la théorie de la pratique de la lutte politique de la bourgeoisie impérialiste, et l’idéologie de la domination de classe de la bourgeoise impérialiste, dans les nouvelles conditions dans lesquelles elle se trouve.

    Les interprétations antimarxistes servent les intérêts de la classe dominante (la bourgeoisie impérialiste) dans sa lutte impérialiste contre les pays dominés et dans sa lutte interimpérialiste contre les autres pays impérialistes.

    Cependant, les interprétations antimarxistes ne sont pas les seules à être dangereuses, les interprétations pseudomarxistes le sont tout autant. Dans la forme, elles sont révolutionnaires, dans le fond, elles sont contre-révolutionnaires. Les interprétations pseudomarxistes sont des capitulations devant la théorie et l’idéologie de la bourgeoisie impérialiste dans le mouvement communiste. Les interprétations pseudomarxistes sont des interprétations antimarxistes qui servent les intérêts de classe de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie ouvrière, et donc, in fine ceux de la bourgeoisie impérialiste contre ceux du prolétariat. Les interprétations pseudomarxistes ne sont pas subjectivement antimarxistes, mais elles le sont objectivement, parce que leur erreur sert la contre-révolution plutôt que la révolution.

    La contamination théorique et idéologique bourgeoise dans le marxisme doit être combattue par une lutte négative contre les interprétations antimarxistes (et pseudomarxistes) et par une lutte positive pour les interprétations marxistes. Rejeter des interprétations antimarxistes, sans affirmer des interprétations marxistes, ne peut donc pas être suffisant.

    Le proxy ukrainien

    Est-ce que les USA abandonnent l’Ukraine à la Russie ? Non. La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain révise à la baisse l’importance du proxy ukrainien dans sa lutte interimpérialiste mondiale.

    Les USA mènent une double négociation bilatérale, avec l’Ukraine d’une part et avec la Russie d’autre part. Les USA imposent donc à l’Ukraine des négociations indirectes avec la Russie, auxquelles elle ne peut pas participer directement. La nouvelle administration Trump a déjà exprimé son insatisfaction vis-à-vis de l’Ukraine, et a déjà fait pression sur celle-ci pour qu’elle accepte les termes de sa négociation avec la Russie.

    Les négociations américaines avec la Russie sur l’avenir de l’Ukraine sans l’Ukraine, si elles démontrent une chose, démontrent le statut semi-colonial de l’Ukraine, État comprador des impérialismes occidentaux.

    L’accord Trump-Zelensky sur les minerais, et particulièrement la dernière version proposée de celui-ci (28 mars 2025), exprime très simplement la position américaine : si l’Ukraine veut être défendue par les USA, alors l’Ukraine doit devenir une semi-colonie qui en vaut le coup. Seulement, l’Ukraine n’est pas une semi-colonie américaine, mais occidentale, les intérêts américains ne sont donc pas les seuls intérêts géopolitiques et économiques (impérialistes) sur place. Les efforts diplomatiques très rapidement déployés par les pays de l’UE et le Royaume-Uni sur l’Ukraine, entre l’investiture de Trump et maintenant, démontrent bien que les autres pays occidentaux n’ont pas l’intention de passivement regarder les ambitions américaines se réaliser en Ukraine au détriment de leurs propres intérêts impérialistes. L’Ukraine n’est donc pas condamnée à subir l’unilatéralisme américain, car elle peut aussi se tourner vers ses autres alliés occidentaux, dont les intérêts impérialistes convergent beaucoup plus avec ses intérêts compradors : repousser l’envahisseur russe à tout prix.

    La bourgeoisie compradore pro-occidentale ukrainienne l’est parce qu’elle est liée aux capitaux occidentaux en Ukraine (elle existe par eux), elle ne peut donc pas simplement se rendre à la Russie pour se convertir en bourgeoisie compradore prorusse. Face à la Russie, la bourgeoisie ukrainienne aujourd’hui au pouvoir a donc un double intérêt capitaliste : comprador à ne pas devenir une colonie russe, et pro-occidental à ne pas reculer devant les capitaux russes.

    Si l’Ukraine est déjà une semi-colonie occidentale, alors pourquoi refuserait-elle le nouvel accord avec les USA, qui transférerait tous les droits d’exploitation de son sous-sol et de ses infrastructures aux USA ? Parce que l’Ukraine n’est pas une colonie, mais une SEMI-colonie, c’est-à-dire qu’elle possède sa propre bourgeoisie compradore, qui veut accumuler ses propres profits — intermédiaires des surprofits impérialistes occidentaux. La bourgeoisie ukrainienne a un intérêt comprador à ce que l’Ukraine reste semi-coloniale, et ne devienne pas coloniale. Si l’Ukraine devenait une colonie, la bourgeoisie aujourd’hui au pouvoir en Ukraine perdrait une proportion importante de son pouvoir politique et économique (ses profits compradors), ce qui irait directement à l’encontre de ses intérêts de classe.

    L’Ukraine est dépendante économiquement, et donc aussi politiquement, de ses alliées impérialistes. L’Ukraine est un pays aussi autonome qu’un pays dépendant puisse l’être, c’est-à-dire, une semi-colonie des pays dont elle dépend. La stratégie ukrainienne n’est pas la continuité mécanique de la stratégie de ses alliés impérialistes : la bourgeoisie compradore ukrainienne a ses propres intérêts de classe, qui ne se réduisent pas à ceux des bourgeoisies impérialistes auxquels elle est soumise. Ceci dit, lesdits intérêts de classe de la bourgeoisie compradore ukrainienne, parce que ce sont des intérêts compradors, dépendent des intérêts de classe des bourgeoisies impérialistes auxquels elle est soumise. L’autonomie politique de l’Ukraine ne doit donc ni être sous-estimée ni être surestimée : elle existe, un proxy n’est pas une simple marionnette, mais elle est relative à l’impérialisme, limitée par les intérêts des pays qui la dominent.

    Il faut remettre les choses dans l’ordre : ce ne sont pas les pays impérialistes occidentaux qui sont obligés envers l’Ukraine, c’est l’Ukraine qui est soumise aux pays impérialistes occidentaux, dont les USA. Les USA sont libres de soutenir ou de ne pas soutenir l’Ukraine, c’est l’Ukraine qui n’est pas libre de contrevenir aux USA. Que l’Ukraine soit éventuellement abandonnée par les USA à l’avenir n’est pas impossible. Pour les USA, l’Ukraine n’est qu’un proxy, c’est-à-dire un État comprador et un marché qu’ils dominent, et à ce titre un enjeu stratégique dans leur lutte impérialiste mondiale. Cependant, aucun proxy ni aucun enjeu stratégique ne sont absolus, et certainement pas l’Ukraine pour les USA. Si, demain, les USA abandonnaient l’Ukraine, cela démontrerait-il que l’Ukraine n’était donc pas jusqu’alors un État comprador des USA ? Non, seulement que la stratégie impérialiste des USA, et/ou l’importance de l’Ukraine dans celle-ci, ont changées. Par exemple, c’est un tel scénario qui a eu lieu au Sud-Vietnam en 1973.

    Zelensky est le représentant de la bourgeoisie compradore pro-occidentale ukrainienne. Cela signifie qu’il a une certaine autonomie, mais que celle-ci n’existe que dans la mesure permise par ses alliées impérialistes. L’appel aux investissements du « plan de la victoire » d’octobre 2024 s’inscrit dans cette logique compradore : l’Ukraine dépend du soutien occidental, sans lequel elle ne peut pas poursuivre son effort de guerre, et elle est donc contrainte d’offrir des conditions conformes aux intérêts occidentaux. Cependant, il n’en est qu’un épisode d’une longue série.

    Depuis 2014, et particulièrement 2022, l’Ukraine est de plus en plus dépendante des prêts européens et du Fonds monétaire international. Pour les obtenir, elle doit se conformer aux exigences néolibérales qui en sont la condition. Ces réformes, qui sont imposées à l’Ukraine, ont pour principale conséquence de rendre l’économie ukrainienne plus dépendante des économies occidentales, et donc de développer l’échange inégal avec ces dernières. La désindustrialisation de l’économie ukrainienne depuis 2014, et sa récession depuis 2022, n’est pas malgré l’intervention occidentale, mais aussi du fait de celle-ci, et dans les intérêts occidentaux.138

    « L’exigence selon laquelle les appels d’offres publics doivent comporter un minimum de fournisseurs nationaux est courante dans la plupart des pays, et son absence dans Prozorro a été qualifiée d’“extrêmement étrange” par le nouveau ministre de l’Économie en 2021. En raison de cette neutralisation des “risques de corruption” présentés par la localisation des achats de l’État, environ 40 % des achats de l’État ukrainien sont effectués auprès de producteurs étrangers. À titre de comparaison, les États-Unis et les pays de l’Union européenne (UE) effectuent respectivement environ 5 et 8 % de leurs achats publics à l’étranger. Les impératifs de “lutte contre la corruption” sont prioritaires par rapport au développement économique de l’Ukraine.

    Lorsque les législateurs ukrainiens ont tenté d’adopter en 2020 un projet de loi garantissant la localisation des achats de l’État, les bureaux de lutte contre la corruption (ainsi que l’UE et les États-Unis) l’ont frénétiquement déchiré, citant les “possibilités d’utilisation corrompue” de cette mesure manifestement ordinaire. La loi a finalement été adoptée, mais modifiée de manière à ce que les restrictions de localisation ne s’appliquent qu’aux pays n’appartenant pas à l’UE ou à l’Amérique du Nord. En bref, le vaste écosystème anticorruption de l’Ukraine est un mécanisme de contrôle qui maintient son économie perpétuellement ouverte à la décimation par les exportateurs étrangers qui bénéficient souvent d’un traitement préférentiel de la part de leur propre gouvernement. L’idée que la “corruption” est le plus grand obstacle au développement est une fiction utilisée pour justifier la libéralisation du commerce dans laquelle les capitalistes occidentaux les plus puissants gagnent inévitablement, au détriment de l’économie ukrainienne.

    En grande partie à cause de cette vaillante lutte “anticorruption”, l’Ukraine s’est considérablement désindustrialisée au cours des huit dernières années. Entre 2013 et 2019, les exportations de produits aérospatiaux ont été divisé par 4,8, celles de wagons par 7,5, celles de produits métallurgiques par 1,7 et celles de produits chimiques par 2,1. La situation était particulièrement mauvaise dans le complexe militaro-industriel, les autrefois grands complexes de construction navale et de fusées de l’Ukraine soviétique ayant pratiquement disparu. Pas un budget n’est passé sans achats grandioses — et coûteux — d’équipements militaires occidentaux. Entre 2018 et 2021, un milliard de dollars a même été dépensé pour acheter 110 hélicoptères français pour la police ukrainienne, alors que l’Ukraine possède une excellente usine d’hélicoptères soviétique, bien qu’elle soit tombée en désuétude en raison de la préférence pour les acheteurs étrangers. Cette immense désindustrialisation, même si elle est au service d’idéaux aussi admirables que la “civilisation européenne”, n’a pas servi l’Ukraine dans une guerre décidée par la taille des stocks de roquettes et d’artillerie lourde de chaque armée.

    […]

    En mai [2022], Naftogaz a annoncé une augmentation de 300 % des prix du gaz pour les fournisseurs. Le gouvernement a rapidement assuré au public que les prix du gaz à la consommation n’augmenteraient plus pendant la guerre grâce à l’aide financière de l’Occident. Mais qu’en sera-t-il après la guerre, lorsque Naftogaz n’aura plus de concurrents ? L’une des demandes les plus constantes du FMI a été la libéralisation du marché du gaz de manière à ce que son prix converge avec celui des marchés allemands. Bien que le gouvernement ukrainien ait souvent été contraint de réglementer les prix du gaz en raison des manifestations, il a signé en 2021 un mémorandum avec le FMI, dans lequel un premier prêt de 700 millions de dollars était conditionné à l’accord selon lequel, d’ici mai 2022, 50 % du marché du gaz serait vendu aux prix du marché (européen), et d’ici 2024, 100 %. Cela signifierait une augmentation de plus de 400 % du prix du gaz à la consommation. Depuis que l’Ukraine est devenue dépendante des crédits du FMI en 2014, les prix du gaz à la consommation ont déjà augmenté de 650 %. Compte tenu de la dépendance croissante de l’Ukraine à l’égard du FMI, il est difficile d’imaginer qu’elle continuera à geler les prix du gaz à la consommation à un faible niveau grâce à l’aide occidentale. 

    […]

    Outre les prix du gaz, les travailleurs ukrainiens auront encore plus de raisons de se rendre en Pologne, car leur pouvoir de négociation vis-à-vis des patrons diminue en raison de la libéralisation du droit du travail. Au cours des trois dernières décennies, presque chaque année a vu l’adoption d’une nouvelle législation visant à libéraliser le code du travail, et en mai [2022], la version la plus maximaliste en date a été adoptée. […]

    Les politiciens qui ont créé cette législation l’ont fait sous les auspices d’un programme de l’USAID. Les pays occidentaux riches ont toujours été désireux de faire adopter de telles lois en Ukraine. Les rapports du FMI sur l’Ukraine font souvent référence à la nécessité d’une plus grande libéralisation du marché du travail et, parfois, cette libéralisation était même la condition de l’octroi de nouveaux prêts du FMI. En 2021, des fuites de documents ont révélé que le ministère britannique des affaires étrangères organisait des ateliers pour le ministère ukrainien de l’économie afin d’expliquer la meilleure façon de convaincre les électeurs de la nécessité de telles lois.

    Compte tenu de la dépendance de l’économie britannique post-Brexit à l’égard des travailleurs migrants ukrainiens faiblement rémunérés — 67 % de ses visas d’ouvriers agricoles en 2021 allant à des Ukrainiens —, il n’est pas étonnant que le ministère britannique des affaires étrangères soutienne une telle déréglementation en Ukraine. La détérioration du marché du travail en Ukraine pousserait encore plus d’Ukrainiens à travailler au Royaume-Uni pour des salaires bien inférieurs aux niveaux britanniques. Comme la guerre a vu l’Ukraine s’endetter de plus en plus auprès du FMI et de l’UE, il est tout à fait probable que l’adoption de cette législation ait été motivée en partie par la volonté de montrer à l’UE que l’Ukraine était fidèle à la “voie des réformes”.

    Au début de la guerre, le gouvernement ukrainien a annulé les taxes à l’importation et les droits de douane. C’était une excellente nouvelle pour les concessionnaires automobiles, car des milliers de voitures ont franchi la frontière à des prix bien inférieurs à ceux auxquels elles se vendraient habituellement. Mais cela a été néfaste pour le budget de l’Ukraine, qui a perdu environ 100 millions de dollars par mois. Cela a également aggravé le déficit en carburant de l’Ukraine, les camions d’essence étant bloqués par les immenses embouteillages à la frontière. En conséquence, la Banque nationale d’Ukraine (BNU) et le ministère des finances ont exercé de fortes pressions pour obtenir le retour de cette taxe, ce qu’ils ont finalement réussi à faire à la fin du mois de juin [2022].

    Bien que le gouvernement affiche une certaine volonté de rétablir les impôts de base, il n’estime pas nécessaire d’augmenter l’imposition des grandes entreprises. Dans une interview accordée à Bloomberg, “M. Marchenko a réaffirmé qu’il n’était pas favorable à une modification du système fiscal sous quelque forme que ce soit, qu’il s’agisse d’un assouplissement ou d’un durcissement”. La politique fiscale de l’Ukraine en temps de guerre ne s’est donc pas écartée du consensus post-Euromaïdan qui considère la baisse de la fiscalité comme la clé de la croissance et de la prospérité. En effet, en annulant tant de taxes et en parlant surtout de la reconstruction d’après-guerre en termes de zones d’exportation détaxées, la guerre a paradoxalement vu une intensification de ce modèle fiscal.

    Entre-temps, les recettes fiscales perçues ne sont évidemment pas utilisées pour développer le secteur public. […] Ici comme ailleurs, le temps de guerre a vu la poursuite du modèle économique libéral d’avant-guerre — un pays fondé sur l’exportation d’un petit paquet de produits agricoles, une classe urbaine de spécialistes des technologies de l’information, petite mais bruyante, et les transferts de fonds de millions de travailleurs immigrés.

    […]

    Au lieu d’interventions efficaces de temps de guerre, le gouvernement s’en tient à sa vieille formule consistant à justifier les sacrifices actuels au nom de la prospérité promise par l’UE. L’aggravation des conditions de travail, l’“européanisation” des prix du gaz (mais pas des salaires ukrainiens), l’“indépendance” de la banque centrale par rapport aux intérêts nationaux de “son” pays — tout cela est justifié au nom de l’avenir brillant de l’Europe, ou plutôt, peut-être, en recevant le statut marginal que la Turquie, pays candidat à l’adhésion à l’UE, a eu pendant des décennies. Les médias ukrainiens et internationaux ne cessent de nous rappeler que cette guerre est menée au nom de l’“avenir européen” de l’Ukraine — et que sont ces sacrifices économiques comparés à tout le sang versé pour ce “grand idéal” ?

    L’UE a tout intérêt à entretenir l’illusion de l’“intégration européenne” de l’Ukraine. Dans le contexte mondial, l’UE est de plus en plus vulnérable sur le plan économique, avec des salaires élevés et des coûts énergétiques beaucoup plus importants en raison des sanctions contre la Russie. Au cours des dernières décennies, de nombreux pays européens sont devenus de plus en plus dépendants des travailleurs migrants ukrainiens, dont beaucoup ont été chassés d’Ukraine précisément à cause du chômage et des bas salaires créés par les sages réformes de l’UE. Selon la banque centrale polonaise, 11 % de la croissance du PIB de la Pologne entre 2015 et 2020 est due aux migrants ukrainiens. Sans surprise, la Pologne a toujours été l’un des pays les plus actifs pour encourager le “choix civilisationnel occidental” de l’Ukraine, les diplomates polonais ayant été les premiers à se rendre sur la place Maïdan en 2013. Il est intéressant de noter que le plan de reconstruction de 750 milliards de dollars du gouvernement ukrainien prévoit un train à grande vitesse entre l’Ukraine et la Pologne.

    Une grande partie de l’aide américaine sous forme de prêt-bail sert à préparer l’UE à accueillir les migrants ukrainiens. En prenant en charge le logement, l’enseignement de la langue et les prestations budgétaires, de nombreux réfugiés choisiront de rester et de travailler dans l’UE. Cela signifie que cet aspect de l’aide “pour l’Ukraine” subventionne l’intégration d’une main-d’œuvre bon marché et éduquée qui ne retournera pas en Ukraine et n’y gagnera pas d’argent. Contrairement aux migrations précédentes vers l’UE, où un seul membre de la famille partait et renvoyait de l’argent imposable en Ukraine, cette forme de migration concerne des familles entières qui deviennent des citoyens contribuables de pays étrangers. Alors que la Banque nationale facilite la fuite du capital monétaire, les “partenaires occidentaux” font de leur mieux pour faciliter la fuite du capital humain. »139

    La bourgeoisie compradore ukrainienne se soumet « librement » aux impérialismes occidentaux, soumission qui est dans ses intérêts bourgeois compradors. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 l’a rendue plus dépendante de ses alliés impérialistes, qui ont tiré avantage de cette situation pour intensifier la surexploitation du peuple ukrainien (« surexploitation », parce qu’exploitation capitaliste et impérialiste). Que la contrainte impérialiste soit « librement » acceptée par l’Ukraine ne change rien pour les masses populaires ukrainiennes qui en souffrent.

    L’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 n’a pas été le début de la guerre russo-ukrainienne, c’est-à-dire de la lutte interimpérialiste ouverte entre la Russie d’un côté, et l’Alliance atlantique et européenne, par le proxy de l’Ukraine, de l’autre côté. La guerre russo-ukrainienne avait déjà commencé 8 ans plus tôt, avec l’occupation de la Crimée par la Russie, le 28 février 2014, et la sécession du Donbass, en avril 2014. De plus, le début de la lutte interimpérialiste ouverte (la guerre russo-ukrainienne) n’a pas été le début de la lutte interimpérialiste en Ukraine, celle-ci existe depuis 1991 et la Révolution orange de 2004 puis la révolution de la Dignité (l’Euromaïdan) de 2013-2014 en font partie. La lutte armée interimpérialiste en Ukraine n’est que la continuation de la lutte politique interimpérialiste par d’autres moyens : lorsque la bourgeoisie compradore prorusse a été défaite politiquement par la bourgeoisie compradore pro-occidentale, la Russie a continué le combat politique par l’occupation de la Crimée et le soutien aux séparatistes du Donbass en 2014, puis par l’invasion à grande échelle du pays en 2022.

    Tout comme l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 n’a pas été le début du conflit interimpérialiste ouvert entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe, le deal Trump-Zelensky sur le sous-sol ukrainien ne serait pas non plus le début de la dépendance et de la surexploitation de l’Ukraine. Son absence à ce jour ne signifie donc pas non plus que l’Ukraine serait toujours indépendante.

    Les négociations américaines avec la Russie sur l’avenir de l’Ukraine sans l’Ukraine, si elles démontrent une autre chose, démontrent la nature réelle de la guerre russo-ukrainienne, conflit interimpérialiste entre l’Occident et la Russie.

    Lorsqu’une puissance impérialiste attaque la semi-colonie d’une autre puissance impérialiste, ou d’une alliance de puissances impérialistes, pour la dominer à sa place, la guerre qui s’ensuit n’est généralement pas qu’une guerre impérialiste, mais principalement une guerre interimpérialiste.

    Le concurrent russe

    Est-ce que les USA capitulent devant la Russie ? Non. La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain opère une retraite tactique mineure sur le théâtre ukrainien face à l’impérialisme russe pour se concentrer sur le théâtre indopacifique face à l’impérialisme chinois.

    L’Ukraine est, pour les USA, d’une importance non nulle, pour des raisons économiques (ressources, marché) et géopolitiques (verrou stratégique entre ses alliés de l’UE et la Russie), mais celle-ci reste très relative. L’Ukraine est in fine beaucoup plus importante pour les alliés européens des USA que pour les USA eux-mêmes. Jusqu’à aujourd’hui, le soutien américain à l’Ukraine a été très coûteux financièrement, pour ce qu’il représente réellement, mais surtout très coûteux politiquement — l’escalade avec la Russie, prête à tous les risques pour rompre le statu quo ante bellum imposé à son désavantage par l’Occident depuis la fin de la Guerre froide. Si la Russie recule en Ukraine, elle ne sacrifie pas que les coûts humains, financiers, militaires et politiques (intérieurs et internationaux) investis dans le conflit, elle sacrifie aussi et surtout l’expansion de son impérialisme, au profit de celui des impérialismes hégémoniques (par définition, dominants). Pour la Russie, le retour au statu quo ante bellum signifie le retour à une situation de développement impérialiste « bloquée » par les impérialismes européens et américains.

    Comprendre la situation de la Russie, c’est aussi comprendre l’inévitabilité des guerres dans le système capitaliste-impérialiste : la Russie a été contrainte d’envahir l’Ukraine par les impérialismes hégémoniques, pour briser son encerclement progressif par ces derniers depuis la fin de la Guerre froide. En bref, la Russie, qui est un impérialisme challengeur relativement faible, dont la puissance militaire est disproportionnée par rapport à la puissance économique, était depuis les années 2010 face à un dilemme auquel il n’y avait qu’une réponse possible : mener une politique impérialiste offensive contre les impérialismes hégémoniques — particulièrement, pour la domination de l’Ukraine — ou se résigner à n’être qu’un sous-impérialisme, soumis aux impérialismes hégémoniques sans en faire partie. Dans la lutte interimpérialiste mondiale, chaque bourgeoisie impérialiste lutte pour la domination de toutes les autres, et aucune ne peut abandonner cette lutte (se résigner). La bourgeoisie impérialiste russe a donc mené la seule politique impérialiste possible (c’est à dire, la seule politique possible pour un pays impérialiste dans sa situation). Comprendre qu’aucune paix durable n’est possible, et que toute désescalade n’est que temporaire (comme celle des années 1990-2000, postérieures à la Guerre froide), c’est aussi comprendre la tendance à la 3Guerre mondiale de repartage impérialiste.

    Dans un conflit interimpérialiste, chercher la « cause première » est en soi un non-sens. Tous les impérialistes participent à la lutte mondiale pour le repartage pacifique ou antagonique du monde, pour leur propre domination impérialiste. La Russie est coupable d’avoir annexé la Crimée en 2014, et d’avoir envahi l’Ukraine en 2022, mais les pays impérialistes occidentaux sont coupables d’avoir encerclé la Russie en conquérant — pacifiquement — les anciennes semi-colonies soviétiques d’Europe de l’Est, après l’effondrement du social-impérialisme soviétique.

    Nous devons rappeler que les principales négociations entre la Russie et les pays occidentaux à la fin de la Guerre froide portaient sur l’expansion de l’OTAN vers la Russie, c’est-à-dire sur l’encerclement du nouvel impérialisme russe par les impérialismes occidentaux. Les pays occidentaux ont donné des garanties à la Russie, qu’ils n’ont pas respectée.140 Idem, pour les accords de Minsk II (2015) entre la Russie, l’Ukraine, la France et l’Allemagne, qui devaient poser les bases d’une résolution de la guerre du Donbass entre l’Ukraine et les séparatistes prorusses (2014-2022).141 Minsk II prévoyait, entre autres, une fédéralisation de l’Ukraine qui donnerait satisfaction aux revendications nationales des peuples russophones du Donbass (par exemple, la liberté de parler leur langue), soutenus par la Russie. Les pays occidentaux, particulièrement les USA, n’ont pas respecté l’accord et ont adopté une politique de provocation contre la Russie. Le 7 décembre 2022, l’ancienne chancelière allemande, Merkel, a déclaré :

    « Les accords de Minsk en 2014 constituaient une tentative de donner du temps à l’Ukraine. Celle-ci a profité de ce temps pour devenir plus forte, comme on le voit aujourd’hui. L’Ukraine de 2014-2015 n’est pas l’Ukraine d’aujourd’hui. Comme on l’a vu avec la bataille de Debaltseve [un nœud ferroviaire du Donbass, dans la région de Donetsk, reconquise par les séparatistes en février 2015] début 2015, Poutine aurait pu facilement la déborder à l’époque. Et je doute fort que les pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord auraient pu faire à l’époque ce qu’ils font aujourd’hui pour aider l’Ukraine. »142

    Il ne s’agit pas de dire que si les pays occidentaux avaient respecté l’accord, la Russie l’aurait respecté aussi. Ce n’est pas la question. Lorsqu’un pays impérialiste respecte un accord, c’est parce que cela est dans ses intérêts (économiques et/ou politiques), et lorsqu’il ne respecte pas un accord, c’est parce que cela ne l’est pas. Le fait que les pays occidentaux n’aient pas respecté l’accord pour poursuivre leur politique d’expansion vers la Russie, démontre une fois de plus qu’une politique impérialiste est toujours une diplomatie hypocrite. La politique des pays occidentaux n’est pas plus ou moins impérialiste que celle de la Russie, et leur diplomatie n’est pas plus ou moins hypocrite non plus.

    L’unilatéralisme expansionniste russe est la réponse à l’unilatéralisme expansionniste occidental — par des moyens respectivement antagonique et pacifique. Ce que démontre la méthode antagonique (militaire) privilégiée par la Russie depuis 2014, ce n’est pas une qualité particulière de son impérialisme, qui serait plus barbare qu’un autre, ou « fasciste » (sic), mais que celui-ci est acculé par des impérialismes plus puissants, qui ne lui laissent pas d’options moins coûteuses.

    Depuis 1991, la Russie est de plus en plus assiégée, mais surtout, la sphère de domination économique de l’impérialisme russe recule devant celles des impérialismes occidentaux : les marchés dominés par la Russie le sont de moins en moins, en Europe de l’Est et en Asie centrale, et dans ces pays, les bourgeoisies compradores prorusses reculent devant les bourgeoisies compradores pro-occidentales. Pour la Russie, le problème est bien sûr géopolitique, mais les luttes géopolitiques ne sont que le reflet des luttes économiques. Les problèmes du repartage du monde sont les problèmes de l’exploitation du monde.

    La guerre russo-ukrainienne fait partie des conflits postsoviétiques qui ont opposé l’impérialisme russe aux impérialismes occidentaux depuis 1991. Les conflits postsoviétiques sont principalement les conflits interimpérialistes entre l’impérialisme russe, né des ruines du social-impérialisme soviétique, et les impérialismes de l’Alliance atlantique, pour la domination des semi-colonies de l’ex-URSS. Avant l’Ukraine, il y a eu la Géorgie (Ossétie du Sud) en 2008, et la Moldavie (Transnistrie) en 1992.

    Dans la lutte interimpérialiste entre la Russie et les pays occidentaux, pourquoi est-ce que les conquêtes russes sont généralement antagoniques (l’intervention armée) et que les conquêtes occidentales sont généralement pacifique ? Parce que les impérialismes occidentaux sont autrement plus puissants que l’impérialisme russe : ils sont en position dominante dans le système capitaliste-impérialiste, ils ont une hégémonie impérialiste mondiale. Ce que cela signifie, c’est non seulement que les pays occidentaux ont plus de marges de manœuvre politique (d’autres que la guerre), mais aussi que le développement des bourgeoisies compradores pro-occidentales est plus fort que celui des bourgeoisies compradores prorusses. L’Ukraine est l’exemple type de ce phénomène. La puissance de l’impérialisme est généralement une puissance économique (la dépendance et la surexploitation) avant d’être une puissance politique (la semi-colonisation). Dans les semi-colonies d’ex-URSS, jusqu’à aujourd’hui, la tendance économique est généralement pro-occidentale en l’absence d’une intervention politique prorusse.

    La lutte politique de l’Occident et celle de la Russie en Ukraine, dont la guerre russo-ukrainienne est une continuation, sont toutes deux des luttes politiques injustes. Lorsque les pays occidentaux s’étendent pacifiquement sur les États frontaliers de la Russie, ils étendent pacifiquement leur domination impérialiste. Lorsque la Russie défend militairement ses frontières contre l’encerclement des pays occidentaux, elle défend militairement sa domination impérialiste aussi. Une lutte pour la domination des semi-colonies d’ex-URSS, qu’elle soit pacifique ou antagonique, défensive ou offensive, est une lutte injuste, c’est-à-dire pour l’exploitation et l’oppression des peuples.

    La guerre est un moment et une partie du développement d’une puissance impérialiste. Un certain partage du monde qui correspond à la force d’un pays à un moment donné peut ne plus lui correspondre à un autre moment, c’est là que la guerre intervient donc, pour défendre ou attaquer un certain partage du monde.

    « Les États-Unis d’Europe, en régime capitaliste, seraient comme une entente pour le partage des colonies. Or en régime capitaliste le partage ne peut avoir d’autre base, d’autre principe que la force. Le milliardaire ne peut partager le “revenu national” du pays capitaliste avec qui que ce soit, autrement que “en proportion du capital” (avec encore cette addition que le plus gros capital recevra plus qu’il ne lui revient). Le capitalisme c’est la propriété privée des moyens de production et l’anarchie dans la production. Prêcher le partage “équitable” du revenu sur cette base, c’est du proudhonisme, du béotisme de petit bourgeois et de philistin. On ne peut partager autrement que “selon la force”. Or la force change avec le progrès économique. Après 1871 l’Allemagne s’est renforcée trois ou quatre fois plus vite que l’Angleterre et la France. Le Japon, dix fois plus vite que la Russie. Pour vérifier la force réelle de l’État capitaliste, il n’y a et il ne peut y avoir d’autre moyen que la guerre. La guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont en régime capitaliste les crises dans l’industrie, les guerres en politique.

    Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique, arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis d’Amérique, l’Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur la base économique d’aujourd’hui, c’est-à-dire en régime capitaliste, les États-Unis d’Europe signifieraient organisation de la réaction en vue de contenir le développement plus rapide de l’Amérique. Les temps sont révolus où l’œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement à l’Europe. »143

    « Dans une polémique avec les social-impérialistes déclarés et naïfs (dans le genre de Lensch) qui justifient la guerre du côté de l’Allemagne comme une destruction du monopole de l’Angleterre, Kautsky “rectifie” cette contre-vérité évidente au moyen d’une autre contre-vérité, non moins évidente. Il remplace la contre-vérité cynique par une contre-vérité doucereuse ! Le monopole industriel de l’Angleterre, dit-il, est depuis longtemps brisé, depuis longtemps détruit, il n’est ni nécessaire ni possible de le détruire.

    En quoi cet argument est-il faux ?

    En ce que, premièrement, il passe sous silence le monopole colonial de l’Angleterre. Or, comme nous l’avons vu, Engels a soulevé cette question d’une façon parfaitement claire dès 1882, c’est-à-dire il y a 34 ans ! Si le monopole industriel de l’Angleterre est détruit, le monopole colonial non seulement demeure, mais a entraîné de graves complications, car tout le globe terrestre est déjà partagé ! À la faveur de son mensonge mielleux, Kautsky fait passer subrepticement sa petite idée pacifiste bourgeoise et petite-bourgeoise opportuniste selon laquelle il n’y aurait “aucune raison de faire la guerre”. Au contraire, non seulement les capitalistes ont maintenant une raison de faire la guerre, mais il leur est impossible de ne pas la faire s’ils veulent sauvegarder le capitalisme ; car, sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes).

    […] Le monopole industriel de l’Angleterre a été détruit dès la fin du XIXe siècle. Cela est incontestable. Mais comment cette destruction s’est-elle opérée ? Aurait-elle entraîné la disparition de tout monopole ?

    S’il en était ainsi, la “théorie” de la conciliation (avec l’opportunisme) de Kautsky recevrait une certaine justification. Mais ce n’est justement pas le cas. L’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n’a pas disparu, il subsiste. L’exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l’on veut parler de la richesse “moderne”, indépendante et véritablement prodigieuse : l’Angleterre, la France, les États-Unis et l’Allemagne — ont développé les monopoles dans d’immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, “chevauchent sur l’échine” de centaines et de centaines de millions d’habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d’un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos.

    Là est justement l’essence économique et politique de l’impérialisme, dont Kautsky cherche à estomper les très profondes contradictions, au lieu de les dévoiler.

    […]

    De 1848 à 1868, et aussi partiellement plus tard, l’Angleterre était seule à bénéficier du monopole ; c’est pourquoi l’opportunisme a pu y triompher des dizaines d’années durant ; il n’y avait pas d’autres pays possédant de riches colonies ou disposant d’un monopole industriel.

    Le dernier tiers du XIXe siècle a marqué le passage à une nouvelle époque, celle de l’impérialisme. Le capital financier bénéficie d’une situation de monopole non pas dans une seule, mais dans plusieurs grandes puissances, très peu nombreuses. […] Il résulte de cette différence que le monopole de l’Angleterre a pu demeurer incontesté pendant des dizaines d’années. Le monopole du capital financier actuel est furieusement disputé ; l’époque des guerres impérialistes a commencé. »144

    On pourrait se permettre de croire que, dans le système capitaliste-impérialiste, la guerre est toujours le choix des puissances impérialistes les plus fortes contre leurs concurrents les plus faibles. Or, ce n’est pas nécessairement le cas.

    Pendant la 1re Guerre mondiale, une puissance impérialiste plus jeune et plus forte (l’Allemagne) a fait la guerre aux puissances plus vieilles et moins fortes (la France, l’Angleterre) pour leur monopole colonial et financier — ce qui a échoué. Cependant, ce qui est à retenir, ce n’est pas qu’une puissance plus forte a fait la guerre à des puissances moins fortes, mais qu’une puissance a fait le seul choix de développement impérialiste possible pour elle. Dans le système capitaliste-impérialiste, la guerre est toujours le choix du meilleur développement possible de l’impérialisme — que celui-ci soit plus ou moins fort que celui de ses concurrents.

    Les puissances impérialistes engagent la guerre de repartage du monde (localisée ou mondiale) contre d’autres puissances impérialistes, parce qu’elles peuvent faire croître leur capital ainsi, ou parce qu’elles ne peuvent plus faire croître leur capital autrement. Dans les deux cas, ce qui est déterminant, c’est que la guerre offre la meilleure voie de développement capitaliste possible dans une situation donnée. Une puissance impérialiste dans cette situation, qu’elle soit plus forte ou plus faible que les puissances concurrentes, a besoin de la guerre.

    Généralement, les puissances impérialistes les plus fortes engagent la guerre pour repartager le monde à leur avantage, selon le nouvel état des forces mondiales (comme l’Allemagne lors de la 1re et 2de Guerre mondiale) ; mais les puissances les moins fortes peuvent aussi engager la guerre pour devenir plus forte par le repartage du monde, et changer l’état des forces mondiales par la guerre (comme l’Italie lors de la 1re et 2de Guerre mondiale). Dans le 1er cas, la force économique cherche à se transformer en force politique ; et dans le 2cas, la force politique cherche à se transformer en force économique. Évidemment, la 1re entreprise est beaucoup moins risquée que la 2de, mais il faut comprendre que les puissances impérialistes, les plus fortes comme les moins fortes, n’ont d’une manière ou d’une autre pas le choix de faire la guerre dans le système capitaliste-impérialiste. Les puissances impérialistes doivent prendre ce risque, et ce pour leur propre sauvegarde, car une puissance stagnante est une puissance mourante, que leurs concurrents charognards (alliés comme ennemis) vont tôt ou tard dévorer.

    La lutte interimpérialiste entre la Russie et l’Occident est la lutte de la Russie contre le monopole (semi-)colonial et financier mondial de l’Occident. La guerre russo-ukrainienne, qui est une partie de cette lutte interimpérialiste, est en tant que telle une préfiguration localisée de la guerre de repartage du monde (des semi-colonies et des surprofits). Si la Russie a choisi la guerre, c’est précisément parce qu’elle est une puissance impérialiste moins forte que les puissances impérialistes occidentales, qui a donc besoin de la guerre contre celles-ci, parce que c’est le seul choix de développement impérialiste possible pour elle dans sa situation donnée.

    Évidemment, la Russie n’est pas plus « coupable » de la guerre russo-ukrainienne que l’Allemagne n’était coupable de la 1re Guerre mondiale. Avoir cette conclusion serait ignorer la réalité du système capitaliste-impérialiste et de la lutte interimpérialiste dans celle-ci — auquel toutes les puissances impérialistes participent selon leurs intérêts du mieux qu’elles peuvent. Le monopole colonial et financier que l’Angleterre s’est créé au XIXe siècle (par la guerre impérialiste coloniale) n’est pas plus ou moins innocent, plus ou moins impérialiste, que celui que l’Allemagne a essayé de se créer au début du XXe (par la guerre interimpérialiste de repartage des colonies) : le premier a rendu nécessaire les méthodes du second. Le monopole (semi-)colonial et financier que s’est créé l’Occident depuis 1945, et a fortiori depuis 1991, n’est lui non plus pas plus ou moins innocent, plus ou moins impérialiste, que celui que la Russie essaye de se créer aujourd’hui.

    Il faut comprendre l’économie russe comme l’échec de la libéralisation post-1991, qui a failli à l’intégrer dans le jeu des impérialistes hégémoniques (comme puissance égale et partenaire). La Russie n’a pas réussi à faire transitionner son économie de l’industrie lourde et extractiviste et de l’agriculture intensive, vers une métropole financière exportatrice de capitaux. L’impérialisme russe n’a pas réussi à assumer la place du social-impérialisme soviétique, et a reculé devant les impérialismes occidentaux dans les semi-colonies postsoviétiques ; mais il n’a pas réussi non plus à progresser dans les semi-colonies occidentales, et est resté exclu du partage des surprofits occidentaux. Ces tentatives échouées ont produit une crise profonde (la décennie noire) qui leur ont mis fin avec le renversement de Yeltsin et la prise de pouvoir de Poutine. Ce dernier a conduit une politique inverse d’autonomisation stratégique de la Russie, concentrée sur la reconstruction d’une sphère de domination semi-coloniale. Comme la bourgeoisie soviétique avant elle, la bourgeoisie russe a misé sur l’industrie militaire, quand le reste de sa production nationale est restée sous-développée. Ce pari ne pouvait que se dénouer à moyen terme, avec l’arrivée d’une limite structurelle : une production qui s’accumule et qui ne peut pas trouver de débouchés aussi conséquents que les ambitions impérialistes challengeuses russes. D’autant plus que l’autonomisation stratégique de la Russie a amené le bloc impérialiste hégémonique à se positionner en antagonisme contre elle, pour lui interdire l’accès aux marchés partagés par l’Occident. Trouver une issue dans ces conditions signifie trouver les moyens de capitaliser sur cette économie militaro-centrée, c’est-à-dire de lui donner l’occasion de prolonger son accumulation, dans une situation d’économie de guerre. L’invasion de l’Ukraine, comme les autres conflits postsoviétiques avant elle, répond aussi de contraintes économiques internes à la Russie.

    La bourgeoisie impérialiste russe est une bourgeoisie bureaucratique de l’industrie militaire et extractiviste, c’est-à-dire que ses intérêts de classe sont principalement liés aux complexes militaro-industriel et extractiviste d’État (dans ou dépendant de l’État). Les natures bureaucratique et militaro-industrielle de la bourgeoisie impérialiste russe expliquent aussi sa décision d’envahir l’Ukraine, en février 2022. La guerre russo-ukrainienne offre une issue de court terme à la crise de surproduction du capital militaro-industriel russe, elle offre directement et indirectement des débouchés de marchandises à la bourgeoisie impérialiste russe.

    Les conflits postsoviétiques ont principalement été des conflits asymétriques, où la Russie était la seule armée régulière, qui intervenait principalement contre des armées de partisans. La guerre russo-ukrainienne, elle, est une guerre « symétrique », c’est-à-dire une guerre conventionnelle de haute intensité, entre deux armées régulières. La guerre de harcèlement (de guérilla) et de mouvement sont secondaires dans la guerre russo-ukrainienne, depuis l’échec puis l’enlisement de la tentative de guerre éclair de la Russie en 2022, c’est la guerre de position qui est principale. La guerre russo-ukrainienne n’est pas que la continuité des conflits postsoviétiques, elle est un développement qualitatif supérieur de ceux-ci — un développement qualitatif supérieur dans les conflits interimpérialistes entre l’Occident et la Russie. Cette réalité fait aujourd’hui de la guerre russo-ukrainienne le plus important conflit du monde, du point de vue militaire, et de l’Ukraine un pays où une contradiction interimpérialiste est la contradiction principale.

    Avant le revirement diplomatique américain, la Russie avait déjà parié sur une victoire de longue haleine en Ukraine. Premièrement, l’Ukraine est dépendante de l’aide financière et militaire de ses alliés, alors que la Russie est devenue de plus en plus indépendante des pays occidentaux depuis 2008, et surtout 2014. Deuxièmement, les pays occidentaux ne veulent pas risquer une guerre directe avec la Russie, ce qui rend une victoire militaire ukrainienne très improbable à cause de l’asymétrie des forces en présence (l’aide financière et militaire occidentale ne peut pas annuler l’avantage du manpower russe). La Russie avait donc parié sur le lent épuisement de l’effort de guerre de l’Ukraine et du soutien occidental — qui s’observe —, alors que l’Ukraine et les pays occidentaux avaient parié sur la crise politique et économique de la Russie — qui reste relative.

    Contrairement à ce qui était espéré par les pays occidentaux, leurs nombreuses sanctions ont affaibli l’économie russe145 (en récession de 1,2 % en 2022146), mais elles ne l’ont pas mise « à genoux ». Depuis 2014, et a fortiori depuis 2022, la Russie a réussi à s’adapter aux sanctions occidentales en se détournant des marchés occidentaux (de leurs débouchés et de leurs investissements). La Russie a développé ses infrastructures orientales pour intensifier ses échanges et ses investissements avec l’Asie, principalement la Chine, et dans une moindre mesure, l’Inde et la Turquie.147 À l’intérieur de ses frontières, la Russie a une économie de guerre efficace qui compense la baisse de la consommation et des investissements par l’investissement étatique148 et l’endettement auprès des banques russes (la « dette cachée »)149 ; et à l’extérieur, la Russie a une « économie parallèle » qui contourne les restrictions sur le marché mondial (notamment, les sanctions sur le gaz et le pétrole150).151 L’économie russe a pu être qualifiée de « keynezianisme de guerre » : par exemple, la Banque centrale russe a augmenté le taux d’intérêt directeur de 7,5 à 18 %.152 En 2025, la part de la défense dans le budget fédéral russe s’élève à un total de 43 %.153

    « Les dépenses de défense ont augmenté d’environ 86,5 %, passant de 3,58 % en 2021 à 6,68 % du PIB en 2024, selon l’International Institute for Strategic Studies.

    L’année 2025 pourrait ainsi être la première au cours de laquelle les recettes pétrolières et gazières (estimées à environ 10 900 milliards de roubles cette année, contre 11 300 l’an dernier) ne suffiront pas à couvrir les dépenses militaires, qui devraient dépasser 140 milliards de dollars cette année (13 600 milliards de roubles). »154

    Depuis 2022, 520 000 emplois auraient été créés dans le complexe militaro-industriel russe, qui emploierait aujourd’hui 2,5 % de la population russe totale (3,5 millions de personnes) :

    « Une grande partie de ces éléments ont été intégrés dans le complexe militaro-industriel russe, un mastodonte tentaculaire de près de 6 000 entreprises, dont beaucoup étaient rarement rentables avant la guerre. Mais ce qui manquait en termes d’efficacité, il l’a compensé en termes de capacité de réserve et de flexibilité lorsque le gouvernement russe a soudainement accéléré la production de défense en 2022.

    Richard Connolly, spécialiste de l’armée et de l’économie russes au sein du groupe de réflexion Royal United Services Institute de Londres, l’a qualifiée d’“économie kalachnikov”, qu’il a qualifiée de “peu sophistiquée mais durable, conçue pour une utilisation à grande échelle et en cas de conflit”.

    Il a déclaré : “Les Russes paient pour cela depuis des années. Ils ont subventionné l’industrie de la défense et beaucoup auraient dit qu’ils gaspillaient de l’argent dans l’éventualité où ils devraient un jour être en mesure de l’augmenter. Le projet était donc économiquement inefficace jusqu’en 2022, et soudain, il apparaît comme une planification très astucieuse”.

    […] “La guerre a entraîné une redistribution sans précédent des richesses, les classes les plus pauvres profitant des dépenses du gouvernement dans le complexe militaro-industriel”, a déclaré Denis Volkov, directeur du Centre Levada, un institut de sondage et de recherche sociologique à Moscou. Les travailleurs des usines militaires et les familles des soldats qui se battent en Ukraine ont soudain beaucoup plus d’argent à dépenser. Leurs revenus ont augmenté de façon spectaculaire.

    Les sondages de Levada ont montré que 5 à 6 % des personnes qui “n’avaient pas assez d’argent pour acheter des biens de consommation tels qu’un réfrigérateur ont maintenant rejoint les classes moyennes”.

    La Russie paiera pour cela en augmentant ses dépenses de défense à près de 11 billions de roubles (95,7 milliards de livres sterling) l’année prochaine, soit une augmentation de 70 %, qui dépasserait les dépenses sociales pour la première fois depuis l’Union soviétique. M. Poutine tente de financer la guerre, de maintenir les dépenses sociales et d’éviter une inflation galopante tout à la fois, dans ce qu’Alexandra Prokopenko, chercheuse à la Fondation Carnegie, appelle un “trilemme impossible”.

    Pour l’instant, les prix élevés du pétrole permettent d’amortir le choc. Mais la guerre devrait transformer l’économie russe de l’intérieur.

    “Dans le passé, pendant toute la période postsoviétique, j’aurais dit que le pétrole était le principal secteur de l’économie russe”, a déclaré M. Connolly. “Aujourd’hui, je dis que c’est la défense et le pétrole qui la financent. Et cela pose des problèmes à long terme”. »155

    Le taux de chômage est de 2,4 %, historiquement le plus bas depuis 1991.156 Le taux de croissance du PIB était de 3,6 % en 2023 et de 3,8 % en 2024 (contre 2,9 % et 2,4 % pour les USA sur les mêmes périodes).157 L’inflation est élevée, mais elle reste confinée en dessous de 10 %, de plus, l’appréciation du rouble a réduit le coût des importations et a attiré de nouveaux investisseurs non occidentaux (Inde, Chine).158 Plusieurs indicateurs sociologiques montrent un haut niveau de confiance de la population dans la société et l’économie russe, qui n’a fait que croître depuis 2022.159 La nouvelle économie russe « autarcique et dirigiste » 160 à jusqu’ici réussi à prévenir la faillite du pays, reste à savoir si celle-ci sera pérenne, et au cas contraire, combien de temps la « forteresse assiégée » pourra-t-elle tenir ainsi ?

    Si l’économie russe tient bon, cela ne signifie pas que la Russie ne fait pas face à de grandes difficultés internes et sur le front ukrainien. Entre février 2022 et mai 2024, la Russie aurait connu entre environ 330 et 525 000 pertes militaires (morts et blessés) en Ukraine, selon les estimations les plus réalistes.161 Le ministère de la Défense britannique estimerait lui à 500 000162, et certains organismes jusqu’à 917 000163 (sic), le nombre de soldats morts et blessés russes depuis le début de la guerre. La Russie recruterait en moyenne environ 30 000 nouveaux soldats par mois depuis le début de son invasion, pour maintenir des effectifs militaires stables.164 La Russie a recouru à la conscription de 150 000 nouveaux soldats pour la campagne de printemps 2024165 et devrait recourir à la conscription de 160 000 nouveaux soldats pour la campagne de printemps 2025 — soit le quota le plus élevé depuis la campagne de printemps 2011 (219 000), pour atteindre l’objectif de 1,5 million de soldats en 2026.166 Entre 550 000167 et 700 000168 soldats russes combattent aujourd’hui en Ukraine ou à la frontière russe (plus qu’en février 2022).

    « La perspective d’une nouvelle vague de mobilisation partielle en Russie est un thème de débat majeur parmi l’élite du pays, au moins depuis la fin de l’année 2023. Selon des informations qu’il est impossible de vérifier mais qui s’avèrent vraisemblablement fiables, le commandement militaire, en particulier le chef de l’état-major général, insiste sur le fait que la mobilisation de quelque 300 000 personnes est nécessaire, voire indispensable, pour vaincre l’ennemi en Ukraine, puis pour pourvoir les rangs des nouvelles unités qu’il est prévu de créer. Toutefois, l’aile politique de la haute bureaucratie russe s’y oppose et s’inquiète d’une réaction négative de la population. Poutine lui-même espère que la guerre pourra être menée sans nouvelle vague de mobilisation, par le recrutement de nouveaux soldats sous contrat. […]

    Toutefois, la possibilité d’une nouvelle vague de “mobilisation partielle” commence à prendre forme. En septembre 2024, Poutine a publié un décret portant les effectifs autorisés des forces armées russes à 1,5 million de personnes, soit environ 180 000 de plus, d’ici le 1er décembre 2024. Étant donné que le nombre réel de militaires russes au début de l’année 2024 était d’environ 1,1 million, et qu’il est peu probable que ce chiffre ait beaucoup augmenté en septembre de cette année, l’armée devrait recruter entre 350 000 et 400 000 personnes pour respecter la directive du président russe. Et cela s’avère impossible sans une nouvelle vague de mobilisation. »169

    La Russie a un problème démographique de longue date : depuis l’effondrement de l’URSS la population russe stagne. Après une baisse entre 1992 (148,5 millions) et 2010 (142,8 millions), la démographie russe avait réussi à croître jusqu’en 2019 (145,5 millions), mais avec la crise du COVID-19 puis l’invasion de l’Ukraine, celle-ci est de nouveau en baisse. Cette tendance est imputable aux morts sur le front russo-ukrainien, mais aussi à l’exode et principalement à la baisse de la fécondité.

    « La guerre et l’incertitude qu’elle engendre affectent le taux de fécondité, tombé à son niveau le plus bas depuis 1993. Même sans tenir compte de l’émigration, la population de la Russie perd entre 0,6 et 1 million de personnes chaque année. Les spécialistes estiment que le pays devrait attirer pas moins d’un million de personnes par an simplement pour stabiliser sa population actuelle, ce qui semble compliqué à mettre en œuvre. »170

    Cependant, la Russie compense son problème démographique avec ses forces productives : aujourd’hui, la Russie est militairement mieux équipée qu’en 2022, et elle produit plus de matériel qu’elle n’en perd sur le front :

    « La présence russe en Ukraine à la fin de l’année 2024 s’élevait à environ 700 000 soldats, soit bien plus que la force d’invasion de 2022. La production de défense russe a rapidement augmenté (Wolff et al, 2024). Pour la seule année 2024, la Russie a produit et remis à neuf environ 1 550 chars, 5 700 véhicules blindés et 450 pièces d’artillerie de tous types. Elle a également déployé 1 800 munitions itinérantes à longue portée Lancet. Par rapport à 2022, cela représente une augmentation de 220 % de la production de chars, de 150 % de celle de véhicules blindés et de pièces d’artillerie, et de 435 % de celle de munitions itinérantes à longue portée.

    Il s’agit pour l’essentiel d’équipements soviétiques modernisés, mais la production russe se poursuivra, bien qu’à un rythme réduit, une fois que les stocks soviétiques seront épuisés. Cette réduction sera moins ressentie si elle intervient après la fin des hostilités en Ukraine. En outre, la Russie a réalisé des progrès substantiels dans le domaine des drones, après s’être auparavant appuyée sur l’Iran. »171

    En épuisant le stock militaire soviétique, la Russie le renouvelle avec des technologies supérieures. Des armes inédites sont utilisées pour la première fois sur le front russo-ukrainien, par la Russie : missiles Kinzhal ou Oreshnik, tank T-14 Armata, etc.172 Toutefois, l’importance réelle de ces armes doit être relativisée au niveau tactique, et se situe principalement aux niveaux médiatique et mercantile : la Russie teste ses produits et en fait la publicité sur le terrain.

    En temporisant les négociations avec les USA, la Russie gagne du terrain diplomatique — littéralement. L’Ukraine recule sur le territoire russe, et la Russie progresse sur le territoire ukrainien. Ainsi, la Russie annule les atouts diplomatiques de l’Ukraine et elle renforce les siens (l’Ukraine avait envisagé un « échange de territoire »).

    La Russie a publiquement annoncé s’opposer à une stratégie de négociation en deux temps : d’abord un cessez-le-feu, ensuite un accord de paix.173 Elle recherche une négociation qui lui offrirait satisfaction sur tous ses objectifs de guerre, à la tête desquels, résorber l’expansion de l’OTAN sur ses États frontaliers. Dans les conditions actuelles, le temps joue pour la Russie, et elle le sait. La Russie veut tout miser sur des accords décisifs, sans prendre le risque de perdre son momentum avec un accord intermédiaire qui permettrait à l’Ukraine et au soutien occidental de se réorganiser et de se renforcer. En bref, la Russie ne veut pas laisser l’Ukraine et ses alliés reprendre leur souffle, ce qui pourrait inverser le rapport de force diplomatique. L’invasion de l’Ukraine représente un coût cumulé immense pour l’impérialisme challengeur russe, qui a été engagée en conscience du fait que le statu quo ante bellum avait épuisé ses options intermédiaires (par exemple, les accords de cessez-le-feu de Minsk I et Minsk II de 2014-2015), ne lui laissant que la guerre, c’est-à-dire « la continuation de la politique par d’autres moyens » (politique et guerre impérialistes). La Russie ne veut donc sacrifier ni ses investissements perdus en Ukraine ni l’avenir de son impérialisme.

    « Avant le début des pourparlers, la Russie avait notamment souligné que le règlement de la guerre en Ukraine était indissociable de la réorganisation de l’architecture sécuritaire européenne. La Russie réclame de longue date un retrait des forces de l’OTAN d’Europe orientale, car elle considère l’Alliance comme une menace existentielle. Elle avait notamment utilisé cet argument pour justifier son invasion de l’Ukraine en 2022. L’administration du président Donald Trump s’est montrée, elle, très critique de ses alliés européens et moins disposée à soutenir l’Ukraine. La rencontre de mardi s’est déroulée après la conversation téléphonique la semaine dernière entre Donald Trump et Vladimir Poutine, qui a fait voler en éclats l’union occidentale et la stratégie d’isolement visant le président russe. »174

    Le risque engagé par la Russie avec la perpétuation du statu quo ante bellum est beaucoup plus grand que celui engagé par les pays occidentaux avec la rupture dudit statu quo ante bellum. La Russie joue son impérialisme, elle est donc prête à prendre des risques que ne sont pas prêts à prendre les pays occidentaux, pour qui la guerre en Ukraine n’est pas aussi importante.

    L’exclusion des pays européens des négociations répond des intérêts de la Russie et des USA. Celle-ci était l’une des conditions de la Russie à leur ouverture.175 Les européens ont des intérêts politiques et économiques impérialistes en Ukraine plus importants, et plus antagoniques avec ceux de la Russie, que les USA. La Russie et les USA ont donc un intérêt commun à isoler les pays européens, respectivement pour se désengager de la guerre et pour atteindre leurs objectifs de guerre.

    Les alliés européens

    Est-ce que les USA trahissent leur alliance avec l’UE et l’Ukraine, en vue d’une nouvelle alliance « trumpo-poutinienne » avec la Russie ? Non. La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain s’autonomise de son alliance interimpérialiste avec les pays européens.

    Attribuer à la Russie la division du camp antirusse, premièrement, c’est lui accorder un pouvoir qu’elle n’a pas, et deuxièmement, c’est ne pas voir les divisions préexistantes dans ledit camp. La montée des tensions entre les USA et le reste de l’Occident (qu’il serait très exagéré de qualifier de « divorce ») est à imputer principalement aux USA et au reste de l’Occident. Celle-ci sert indubitablement les intérêts russes, mais cela ne veut pas dire qu’ils en seraient serait donc la cause, plutôt que les intérêts occidentaux eux-mêmes — qui n’ont pas intérêt à leur division, mais qui ont des intérêts divisés !

    Ce qu’il y a de nouveau dans les récents évènements internationaux, c’est qu’ils ne révèlent plus seulement l’intensification des contradictions entre l’impérialisme de la Russie et de la Chine d’un côté, et l’impérialisme des USA, du Japon, du Canada, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, etc., de l’autre. Ils révèlent aussi l’intensification des contradictions entre l’impérialisme des USA, du Japon, du Canada, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, etc., principalement entre les USA et les autres pays impérialistes cités ci-dessus. L’intensification des contradictions interimpérialistes a récemment été principalement interne à l’alliance interimpérialiste hégémonique, principalement entre l’impérialisme américain et les autres impérialismes de cette alliance.

    Comment expliquer la nouvelle diplomatie américaine envers les pays impérialistes occidentaux avec lesquels les USA sont alliés depuis 80 ans ? La nouvelle diplomatie américaine, agressive et annexionniste, répond simplement des nouveaux besoins de la nouvelle stratégie de l’impérialisme américain. Celui-ci doit et veut être plus autonome de ses alliés, et donc sécuriser pour lui des ressources et des routes stratégiques, dans la perspective de conquérir et défendre une hégémonie mondiale par sa propre force — sans alliance interimpérialiste.

    Par exemple, les USA contrôlent déjà indirectement le Groenland avec l’OTAN. Potentiellement, ce contrôle indirect leur permettrait déjà d’assurer l’ensemble des garanties de sécurité du Groenland (accès de la Russie à l’Atlantique, chemin des missiles intercontinentaux russes vers les USA), et les autres atouts stratégiques (minerais, voie commerciale) ne sont pas exclusifs au Groenland. Pourquoi les USA cherchent-ils donc à l’annexer ? Est-ce que l’administration Trump ne mène sa politique d’ingérence avec le Danemark que pour des motivations de politique intérieure (renforcer le consensus interne avec une adversité externe) ? La tactique annexionniste des USA avec le Danemark en particulier ne peut pas être comprise sans comprendre d’abord la stratégie des USA avec l’OTAN et l’UE en général. Les USA ont un besoin stratégique des garanties de sécurité assurées par le contrôle du Groenland, ils cherchent donc à le contrôler directement plutôt qu’indirectement, pour ne plus laisser dépendre celles-ci du Danemark, et avec lui de l’OTAN et de l’UE, desquels ils s’éloignent. La nouvelle stratégie des USA les éloigne de leurs alliés, donc les besoins stratégiques des USA ne peuvent plus dépendre de leurs alliés. Le contrôle direct a un haut coût tactique, mais il a moins d’incertitudes stratégiques que le contrôle indirect. L’impérialisme américain ne peut transiger ni sur les garanties de sécurité assurées par le Groenland ni sur sa nouvelle stratégie.

    L’Occident n’est pas un pays impérialiste, c’est une alliance de pays impérialistes (dans laquelle se trouve le Japon, qui n’est géographiquement ni culturellement pas occidental). Cette affirmation n’est pas inutile, car elle signifie que l’Occident n’est pas une sphère de domination unie dans une seule et même communauté d’intérêt impérialiste, mais une sphère de domination divisée en plusieurs communautés d’intérêts impérialistes différents et opposés. L’Occident est principalement représenté par deux sous-alliances, l’Alliance atlantique (l’OTAN) et l’Alliance européenne (l’UE), mais ces deux alliances ne recouvrent pas l’alliance informelle plus générale de l’Occident. Avant d’être une union d’États, l’Occident est une union de capitaux (firmes transnationales) et de marchés (commerce, investissements, débouchés, etc.). Le degré de leur union politique est conditionné et limité par le degré de leur union économique, c’est-à-dire qu’il est déterminé par leurs intérêts bourgeois impérialistes communs et opposés.

    À ce propos, l’UE n’est pas une « union impérialiste » (pas plus que l’Occident), elle est une union de pays impérialistes, c’est-à-dire une alliance de concurrents impérialistes contre d’autres concurrents impérialistes. Les antagonismes entre les pays impérialistes européens n’ont pas disparu après la 2de Guerre mondiale, mais ils sont devenus secondaires par rapport à l’antagonisme avec l’URSS, le Bloc de l’Est et la Chine populaire (période 1945-1991), puis par rapport à l’antagonisme avec la Russie et la Chine (période 1991-présent).

    L’Occident a une hégémonie impérialiste mondiale, mais aucun pays impérialiste occidental n’a d’hégémonie impérialiste mondiale. Dans le système capitaliste-impérialiste contemporain, aucun pays impérialiste ne peut avoir d’hégémonie impérialiste mondiale seul, car aucun pays impérialiste ne peut être plus fort que tous les autres pays impérialistes rassemblés — ce qu’il faudrait pour qu’il puisse les « commander » à proprement parler. Cependant, un pays impérialiste peut avoir une hégémonie dans une alliance de pays impérialistes qui a une hégémonie impérialiste mondiale. C’est la situation des USA avec l’Occident, depuis la 2de Guerre mondiale. Si les pays impérialistes occidentaux (dont le Japon) sont des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, c’est parce qu’ils sont alliés depuis la 2de Guerre mondiale.

    « Le capitalisme a atteint son stade suprême impérialiste en Occident au XXsiècle. Une quinzaine d’années plus tard, il a connu la 1re Guerre interimpérialiste mondiale en 1914-1918, puis une vingtaine d’années après celle-ci, la 2de Guerre interimpérialiste mondiale en 1939-1945. En moins d’un demi-siècle d’existence, l’impérialisme a connu deux conflits mondiaux pour le “repartage du monde” et des surprofits. Comment donc expliquer les derniers 80 ans de relative paix interimpérialiste, sans nouvelle guerre des monopoles impérialistes pour un nouveau “repartage du monde” ? Les centres impérialistes étaient alliés contre leurs ennemis communs, pour leurs intérêts communs.

    Qu’est-ce qui a contraint les impérialistes à limiter leur concurrence, c’est-à-dire à atténuer les contradictions interimpérialistes ? À l’échelle mondiale, la contradiction entre l’impérialisme et l’anti-impérialisme était devenue principale. Après la 2de Guerre mondiale, avec la création des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, le communisme s’est étendu à 1/3 de l’humanité, et jusqu’aux frontières de l’Europe occidentale. De plus, les luttes anticoloniales ont rapidement enflammé les empires coloniaux. Si l’URSS révisionniste est devenue une puissance “social-impérialiste” relativement réactionnaire, elle restait opposée aux impérialismes de l’alliance anticommuniste et à leur hégémonie, et en soutien (opportuniste) aux luttes anti-impérialistes et anticoloniales contre ceux-ci et celle-ci.

    Face à cette menace existentielle supérieure, les bourgeoisies impérialistes ont observé une communauté d’intérêts suffisamment forte pour que celle-ci serve de fondation suffisamment stable à une alliance anticommuniste. Cette alliance a eu pour but de former un bloc impérialiste pour contenir l’expansion communiste. Les intérêts des bourgeoisies impérialistes à la concurrence interimpérialiste étaient devenus moindres que ceux à l’alliance interimpérialiste. Ainsi, si la concurrence des monopoles impérialistes entre eux n’a pas disparu, celle-ci s’est vue régulée, c’est-à-dire limitée par l’alliance anticommuniste. C’est la configuration particulière des contradictions interimpérialistes après la 2de Guerre mondiale (l’émergence de la superpuissance américaine), mais surtout l’avancée mondiale du communisme qui a donné aux bourgeoisies impérialistes l’opportunité politique inédite de former une hégémonie collective sur l’économie mondiale.

    Il est nécessaire de comprendre que l’hégémonie n’est pas synonyme de “le plus fort”, mais de “commandement”. Dans un système, le déterminant le plus fort dans l’absolu peut ne pas être hégémonique, et l’hégémonie peut ne pas être celle d’un déterminant unique ou celle du déterminant le plus fort dans l’absolu. Un déterminant faible dans l’absolu peut devenir hégémonique par sa place centrale — nodale — dans un système : il sera donc le déterminant le plus fort de ce système, tout en étant plus faible dans l’absolu que d’autres déterminants de ce même système. Un déterminant n’est hégémonique que si et seulement s’il commande à la totalité du système (détermine toutes ses composantes plus que tous les autres déterminants). Une hégémonie peut être collective sur un système, c’est-à-dire celle de plusieurs déterminants rassemblés, car la question n’est pas de savoir lequel est le plus déterminant pris isolément, mais de savoir qu’est-ce qui détermine le système dans son ensemble — qu’est-ce qui le commande ? Au sein même d’une hégémonie collective, c’est-à-dire d’un commandement commun, il peut y avoir une hégémonie, car une hégémonie collective est aussi un système. L’hégémonie n’est pas une supériorité absolue (prise isolément, donc dans l’abstrait), mais une supériorité relative à l’organisation du système dans lequel celle-ci existe.

    Les États-Unis ont eu depuis la 2de Guerre mondiale une hégémonie dans l’alliance interimpérialiste anticommuniste, et cette alliance a eu une hégémonie sur le marché mondial, mais les États-Unis n’ont pas directement eu d’hégémonie sur le marché mondial, bien qu’étant la première puissance impérialiste depuis la 2de Guerre mondiale.

    Les pays impérialistes du centre sont les pays impérialistes hégémoniques, car ils ont collectivement un commandement sur le système monde. Actuellement, aucun pays impérialiste n’est hégémonique isolé, car aucun ne possède une capacité de commandement de lui-même sur l’ensemble du système monde (contrairement à l’Angleterre du XIXsiècle).

    Prêter aux USA une hégémonie économique mondiale qu’ils n’ont pas, c’est sous-estimer l’impérialisme français, allemand, japonais, etc., en ne les considérant que comme son prolongement ou soumis à lui. Or, l’ensemble des impérialismes hégémoniques sont bien des impérialismes dominants, qui se font concurrence mais qui exploitent leurs propres sphères de domination (la propre rente impériale de leur propre “empire”) sans jamais être exploités eux-mêmes. Il y a une dépendance politique des puissances impérialistes (hégémoniques) à la superpuissance américaine (dans cette hégémonie), mais celle-ci n’est pas une dépendance économique. Nier l’indépendance économique des impérialismes de l’alliance interimpérialiste, ce n’est pas nécessairement les défendre comme de “moindres” impérialismes contre l’impérialisme américain — comme reconnaître que les impérialismes challengeurs de la semi-périphérie sont dominés par les impérialismes hégémoniques, ce n’est pas les défendre contre ceux-ci — mais c’est sous-estimer la réalité de leur force et de leurs surprofits. »176

    Les impérialismes européens ont plus besoin que l’impérialisme américain de soutenir l’État comprador ukrainien contre l’impérialisme russe. Le théâtre ukrainien est moins important dans la nouvelle stratégie américaine que dans l’ancienne, basée sur l’Alliance atlantique ; mais le théâtre ukrainien conserve toute son importance pour la stratégie des impérialismes européens, avec ou sans l’Alliance atlantique. Avec sa nouvelle stratégie, l’impérialisme américain cherche à se concentrer sur le théâtre indopacifique contre l’impérialisme chinois, qui est pour lui la première menace économique et (géo)politique.

    Les USA ne renoncent pas à leur hégémonie impérialiste mondiale — leur ambition d’être une puissance unipolaire —, mais ils cherchent à défaire celle-ci des autres impérialismes hégémoniques. Ils veulent une hégémonie américaine qui ne s’encombre plus de son alliance avec les autres puissances impérialistes hégémoniques — avec lesquelles ils sont alliés depuis la 2de Guerre mondiale.

    La stratégie de l’impérialisme américain depuis la fin de la 2de Guerre mondiale, puis pendant toute la Guerre froide, était de maintenir une hégémonie sur l’ensemble des puissances impérialistes, contre la menace communiste mondiale (dont le social-impérialisme soviétique). Pendant la Guerre froide, les pays impérialistes occidentaux (dont le Japon) alliés étaient les plus puissants, et ils avaient ainsi une hégémonie impérialiste mondiale contre le social-impérialisme soviétique et les dictatures du prolétariat. Après la Guerre froide, les pays impérialistes occidentaux (dont le Japon) avaient toujours une hégémonie impérialiste mondiale : l’impérialisme russe était dans les ruines fumantes du social-impérialisme soviétique, et l’impérialisme chinois était nouveau-né, tous deux étaient donc très faibles, alors l’alliance des impérialismes occidentaux (dont le Japon) tenait toujours.

    Simple inertie ? Non, les taux de (sur)profits impérialistes étaient satisfaisants. L’effondrement du social-impérialisme soviétique et l’ouverture des marchés chinois et vietnamien aux investissements occidentaux offraient d’immenses opportunités de surprofits. La contradiction entre l’impérialisme et les peuples dominés, c’est-à-dire entre la surexploitation et la reproduction du travail des peuples dominés, était assez faible. La contradiction entre l’impérialisme et les peuples dominés permettait donc aux contradictions interimpérialistes de rester elles aussi assez faibles — et donc à l’alliance des impérialismes occidentaux (dont japonais) de se perpétuer.

    Cependant, avec la progression des impérialismes challengeurs russe et chinoise, l’alliance des impérialismes occidentaux était de moins en moins hégémonique. Mais, au fur et à mesure que leur hégémonie collective sur le système capitaliste-impérialiste mondial reculait, et donc que leurs taux de (sur)profits baissaient, l’intensification des contradictions interimpérialistes principalement entre impérialismes occidentaux (dont japonais) et impérialismes russe et chinois, a donné un second souffle à l’alliance des premiers contre les seconds. Cela est resté vrai pendant toute la période des années 2000-2010. Mais avec le développement de la contradiction entre impérialisme et peuples dominés, les contradictions interimpérialistes se sont développées aussi. Si celles-ci sont restées jusqu’à récemment principalement entre deux blocs (alliances) impérialistes (hégémonique et challengeur), elles existent aussi dans ceux-ci. Ce sont ces dernières dans le bloc hégémonique, principalement entre les USA et l’UE, qui se sont le plus développés depuis 2022, même si ce sont toujours les contradictions entre le bloc hégémonique et le bloc challengeur qui sont les plus développées aujourd’hui.

    Les impérialismes hégémoniques sont de moins en moins hégémoniques et donc de plus en plus concurrents (même s’ils n’ont jamais cessé de l’être). L’intérêt impérialiste à « frapper ensemble » devient donc de moins en moins important par rapport à l’intérêt impérialiste à « marcher séparément ».

    La « guerre commerciale » lancée par Trump, raillée de notre côté de l’atlantique pour ses conséquences dramatiques sur l’économie américaine, est en fait une thérapie protectionniste de long terme (la « doctrine Miran »177) qui cherche à rendre celle-ci plus indépendante de ses concurrents. Certains observateurs français, parce qu’ils ont les yeux rivés sur la stratégie de leur propre impérialisme, l’impérialisme français, ne comprennent pas le sens de la nouvelle stratégie américaine. À défaut de cela, ils listent les conséquences de court terme de la politique « trumpienne » sur les marchés, et en concluent à l’autosabotage. Trump, ou plutôt la frange de la bourgeoisie américaine qu’il représente, pense et agit pour le long terme. Que la confiance des investisseurs baisse, et que les marchés soient donc instables, lorsqu’un pays impérialiste change de stratégie, est normal. Le même genre de cécité libérale s’était déjà observé dans le cas du Brexit — qui n’aurait été, selon certains, que strictement négatif pour le Royaume-Uni.

    Les USA peuvent se permettre d’unilatéralement adopter une politique commerciale protectionniste. Les USA sont de très loin le 1er marché national de consommateurs du monde avec 18 822 769 millions de dollars en 2021, soit presque 3 fois plus que le 2d, la Chine, avec 6 720 652 millions de dollars en 2021, et presque 2 fois plus que ceux des pays membres de l’UE cumulés, avec 9 860 153 millions de dollars en 2021.178 De plus, les USA sont le centre du centre impérialiste dans le circuit mondial de la valeur, ils sont tout en haut de la hiérarchie mondiale de la dépendance et l’échange inégal dans le marché mondial. Les USA ne dépendent d’aucun pays et ne sont exploités par aucun pays, mais tous les pays du monde sont dépendants des USA et exploités par les USA, à divers degrés pour chaque pays. Aucun pays du monde (impérialiste comme semi-colonial), ne peut se priver d’exportation vers les USA, c’est-à-dire du débouché commercial du marché américain — le centre du centre du marché mondial. En bref, les USA ont le rapport de force nécessaire dans le marché mondial pour adopter une politique commerciale protectionniste (ce qui ne garantit pas avec certitude leur succès mais évite la certitude de leur échec). Avec celle-ci, l’administration Trump a pour objectif de réindustrialiser les USA et de recréer ainsi une classe ouvrière américaine riche. C’est sur la classe ouvrière la plus aristocratisée du monde que s’est fondée la formule fordiste qui a donné sa prospérité aux USA après la 2de Guerre mondiale, jusqu’à Reagan (le début du néolibéralisme aux USA, la réponse de la bourgeoisie à la crise de l’impérialisme et au recul du mouvement ouvrier). Pour réaliser le slogan de sa première campagne, Make America Great Again, Trump veut recréer une partie des conditions qui ont make America great au XXsiècle.

    Les USA veulent s’autonomiser de plus en plus de leurs alliés européens, donc, les européens sont contraints à s’autonomiser de plus en plus de leur allié américain :

    « Dans son discours d’ouverture [à la Conférence sur la sécurité de Munich de 2025], le président fédéral [d’Allemagne] Frank-Walter Steinmeier avait déploré que l’administration Trump “ait une vision du monde très différente de la nôtre”, soulignant qu’il n’était “pas dans l’intérêt de la communauté internationale que cette vision du monde devienne le paradigme dominant. L’absence de règles ne doit pas devenir le principe directeur d’un nouvel ordre mondial.” »179

    La divergence de « vision du monde » entre les USA et les européens est principalement une divergence de vision pour le monde, c’est-à-dire de stratégie dans la lutte interimpérialiste mondiale pour l’hégémonie : les USA veulent s’autonomiser de l’Alliance atlantique, les européens veulent la défendre. La lutte USA-UE fait partie des contradictions interimpérialistes mondiales, c’est la lutte interimpérialiste à l’intérieur de l’alliance d’impérialismes hégémoniques.

    L’impérialisme américain est de loin le premier impérialisme du monde. Comme dit plus haut, les USA sont au centre du centre impérialiste, ce qui se traduit par leur PIB per capita (par habitant), le 7e du monde avec 80 412 dollars par habitant en 2023, derrière des pétromonarchies (Qatar, Norvège) et des paradis fiscaux et bancaires (Luxembourg, Suisse, Irlande, Singapour) de moins de 10 millions d’habitants et habitantes (contre 340 millions pour les USA), et loin devant les autres pays impérialistes du centre : environ 50 % plus élevé que celui du Canada (53 246 dollars par habitant), de l’Allemagne (52 823 dollars par habitant), du Royaume-Uni (48 912 dollars par habitant) ou de la France (46 315 dollars par habitant).180 Les USA ont parmi les forces productives les plus développées au monde, ce qui se traduit par leur PIB à PPA (parité de pouvoir d’achat), le 2e du monde avec 25 744 milliards de dollars internationaux en 2022, derrière la Chine (avec 30 191 127 milliards de dollars internationaux en 2022).181

    La puissance de l’impérialisme américain ne se traduit pas seulement par son PIB per capita ou son PIB à PPA, mais aussi et surtout par l’ensemble de ses moyens de contrôle direct et indirect sur la circulation mondiale de la valeur. Les USA ont la plus haute concentration des 5 monopoles stratégiques du monde. Les monopoles stratégiques sont le monopole des ressources naturelles, le monopole technologique, le monopole médiatique, le monopole financier et monétaire, et le monopole militaire.182

    Avec leurs droits de propriété intellectuelle sur des technologies de pointe, les USA contrôlent le développement des semi-colonies de la semi-périphérie et de la périphérie et perpétuent leur dépendance en limitant leur accumulation de capitaux stratégiques. Avec le dollar, qui est l’étalon monétaire international depuis la rupture unilatérale des accords de Bretton Woods (1971), les USA contrôlent l’accès aux échanges et aux investissements des marchés financiers. Avec leur pouvoir de sanction sans commune mesure, les USA contrôlent l’accès au marché mondial et assurent le respect de leurs intérêts économiques et (géo)politiques. Avec leur force de projection (la 1re armée du monde) et de destruction massive (le 2arsenal nucléaire du monde), les USA contrôlent le respect de leurs monopoles stratégiques. Etc.

    Ce sont les monopoles stratégiques des USA qui font de l’impérialisme américain de très loin le premier impérialisme du monde. Ce sont les monopoles stratégiques des USA, beaucoup plus développés que ceux des autres pays impérialistes du centre, qui leur donnent leur hégémonie sur ceux-ci (dans leur alliance interimpérialiste). C’est aussi la lutte de la Russie et de la Chine contre les monopoles stratégiques occidentaux, aujourd’hui principalement américains, et pour leurs propres monopoles stratégiques, qui en font des impérialismes challengeurs de l’hégémonie occidentale.

    Les USA sont plus puissants que tous les autres pays impérialistes du centre (Japon, Canada, France, Allemagne, Royaume-Uni, etc.) et de la semi-périphérie (Italie, Espagne, Russie, Chine, etc.) du marché mondial. Cependant, il n’est pas plus puissant que tous les autres pays impérialistes rassemblés, et il serait donc erroné de dire de l’impérialisme américain qu’il est hégémonique par lui-même. Historiquement, seule l’Angleterre du milieu du XIXe siècle, avec son monopole industriel et colonial sur le monde, était un pays impérialiste hégémonique par lui-même — statut que l’Angleterre a perdu lorsqu’elle a perdu son monopole industriel sur le monde à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui (comme depuis la fin de la 2de Guerre mondiale), l’impérialisme américain est hégémonique avec d’autres impérialismes parce qu’il fait partie d’une alliance interimpérialiste dont il est à la tête — qui elle, est plus puissante que tous les autres pays impérialistes rassemblés (le social-impérialisme soviétique pendant la Guerre froide, et les impérialismes challengeurs après celle-ci).

    Les USA veulent conquérir une hégémonie impérialiste mondiale propre, alors que les autres pays occidentaux — beaucoup plus faibles — veulent maintenir une hégémonie impérialiste mondiale collective.

    L’objectif de l’UE (et du Royaume-Uni) est de créer les conditions pour la négociation russo-européenne, avec l’Ukraine, d’un cessez-le-feu. Comment ? En augmentant leur capacité militaire et leur soutien à l’Ukraine pour rendre cette dernière « crédible » dans sa diplomatie avec la Russie (l’objet du sommet de Londres sur l’Ukraine). Les pays européens n’ont pas abandonné de convaincre les USA de se réaligner sur l’Alliance atlantique, c’est-à-dire de réadopter leur stratégie d’hégémonie impérialiste précédente (par l’alliance interimpérialiste). En cherchant à doubler les négociations russo-américaines, les pays européens n’ont pas cherché à imiter la nouvelle diplomatie américaine (dans un premier temps), mais à la changer en transformant les conditions de l’Alliance atlantique (le réarmement de l’Europe).

    L’UE (avec le Royaume-Uni) a une stratégie inverse à la nouvelle stratégie des USA : persévérer dans le camp antirusse (« l’unité occidentale » dont parlait Kallas) pour contraindre la Russie à abandonner ses objectifs en Ukraine et à retourner au statu quo ante bellum. Les pays impérialistes de l’UE (et le Royaume-Uni) se concentrent sur leur alliance pour leurs intérêts, mais ils n’ont pas abandonné leur alliance avec les USA dans l’OTAN. D’une part, ils luttent pour renforcer leur alliance et autonomiser celle-ci des USA, mais d’autre part, ils luttent pour réaligner les USA sur leur alliance.

    Là où les USA sont rentrés dans une nouvelle diplomatie bilatérale de « transaction » avec la Russie, les pays européens restent dans une diplomatie multilatérale (d’alliance) et de « la paix par la force » avec celle-ci. Pour les pays européens, l’alliance et sa stratégie d’hégémonie doivent se perpétuer avec ou sans les USA, mais le maintien des USA dans celle-ci reste toujours une priorité.183

    La diplomatie de la nouvelle administration Trump choque les dirigeants et dirigeantes et les opinions publiques européens. Pourquoi ? Parce que l’impérialisme américain rompt non seulement avec la diplomatie de l’administration Biden, mais avec celle de toutes les administrations américaines précédentes depuis la 2de Guerre mondiale, y compris l’ancienne administration Trump. Si l’ancienne administration Trump était restée superficielle dans ses changements de diplomatie relativement à la nouvelle, c’est principalement parce que la situation de l’impérialisme américain ne permettait et n’exigeait pas que celui-ci change de stratégie, comme il le commence aujourd’hui.

    La rupture unilatérale de l’ostracisation occidentale de la Russie dans les relations internationales, jusqu’alors persona non grata, par les USA, est une rupture de l’unité des impérialismes hégémoniques. L’annexionnisme unilatéral envers le Canada et le Danemark, membres de l’OTAN, et pour le Danemark, de l’UE, est aussi une rupture de l’unité des impérialismes hégémoniques. Ces manœuvres tactiques ne peuvent pas être réduites à des accidents isolés et fortuits, elles font partie d’une manœuvre stratégique plus générale.

    Une diplomatie est plus ou moins unilatérale, bilatérale ou multilatérale selon les rapports de force entre pays en lutte. Les pays impérialistes peuvent être unilatéraux avec les pays coloniaux et semi-coloniaux, mais pas avec d’autres pays impérialistes opposés — même plus faibles. Dans une alliance interimpérialiste, les pays impérialistes les plus puissants peuvent être unilatéraux avec les pays impérialistes les moins puissants, tant que cet unilatéralisme reste acceptable dans les conditions de l’alliance. Dans un conflit entre deux alliances de pays impérialistes, les négociations peuvent être bilatérales ou multilatérales selon les rapports de force à l’intérieur des alliances et entre les deux alliances. Etc.

    Les « négociations » bilatérales dans la forme mais unilatérales dans le fond des USA avec l’Ukraine, pour que celle-ci accepte des négociations de paix avec la Russie aux conditions des USA, et les négociations bilatérales des USA avec la Russie, sont en soi des manœuvres unilatérales des USA envers les autres pays impérialistes de l’Alliance atlantique. Les USA leur laissent en fait un ultimatum : accepter cet unilatéralisme, et avec lui les nouvelles conditions de l’alliance avec les USA, ou rejeter cet unilatéralisme, et avec lui l’alliance avec les USA.

    Les intérêts de l’impérialisme américain vis-à-vis de l’alliance interimpérialiste dont il est à la tête ont changé, donc, il change les conditions de celle-ci. Soit les USA gardent la direction de l’alliance interimpérialiste, mais les autres pays impérialistes doivent consentir à se soumettre aux nouveaux intérêts de l’impérialisme américain ; soit les USA s’autonomisent de l’alliance interimpérialiste, et les autres pays impérialistes doivent s’autonomiser de l’impérialisme américain aussi. Cela nous rappelle que toute alliance interimpérialiste n’est qu’une alliance de concurrents, qui ne peut être que temporaire relativement à des conditions données dans la lutte interimpérialiste mondiale.

    La doctrine Truman, qui résume le mieux la place assumée par les USA dans les relations entre pays impérialistes pendant et après la Guerre froide, était le produit d’une situation historique donnée et il est donc normal que celle-ci disparaisse avec la disparition de la situation historique donnée. Si quelque chose est surprenant, ce n’est pas son agonie, mais bien sa longévité — 80 ans, dont 33 après la chute de l’URSS ! L’ordre international post-1945, et le rôle des USA dans celui-ci, n’est pas encore mort (il ne faut pas surinterpréter les évènements récents, sans nier leur signification historique), mais il a vraisemblablement vécu plus qu’il ne vivra encore. La pax americana a fait son temps.

    Voilà le sens de l’unilatéralisme des USA avec le Canada, le Danemark, et l’UE (et le Royaume-Uni). Cela amène à une question : pourquoi les USA n’ont-ils pas aussi adopté une diplomatie totalement unilatérale, plutôt que partiellement bilatérale, avec l’Ukraine ? Là aussi, la réponse est dans les contradictions interimpérialistes. De la même manière que les pays impérialistes européens ne sont pas des sous-impérialismes, l’Ukraine n’est pas une semi-colonie américaine mais occidentale. Une diplomatie totalement unilatérale des USA avec l’Ukraine offrirait une opportunité aux pays de l’UE d’affirmer leur propre leadership en Ukraine, de « l’émanciper » des USA en devenant ses seuls soutiens. Or, les USA veulent — dans une certaine mesure — conserver leur leadership sur l’Ukraine. La nouvelle diplomatie américaine, comme l’ancienne, joue un jeu d’équilibriste : elle ne veut ni laisser l’Ukraine dans le giron européen ni continuer à la soutenir telle qu’elle l’a fait depuis 2022.

    Avec l’OTAN, les USA adoptent une stratégie analogue à celle du Royaume-Uni lorsqu’il a quitté l’UE — toute proportion gardée. Il n’y a pas de rupture totale entre les USA et les pays de l’OTAN, tout comme il n’y a pas eu de rupture totale entre le Royaume-Uni et les pays de l’UE. De plus, différence majeure, les USA ne renoncent pas à leur leadership sur l’OTAN, alors que c’est l’insatisfaction du Royaume-Uni avec son absence de leadership sur l’UE qui l’a motivé à la quitter. Il y a une renégociation des alliances interimpérialistes qui reflète la transformation des conditions de la lutte interimpérialiste dans et en dehors des alliances interimpérialistes. Cependant, les changements, dans la lutte interimpérialiste comme dans les alliances interimpérialistes, se font rarement du jour au lendemain, et ils ne se font pas selon une trajectoire rectiligne tracée à l’avance par les dirigeants et dirigeantes. Par exemple, en 2016, le Brexit n’avait probablement pas anticipé l’évolution des tensions entre les USA et le reste de l’Occident, et aujourd’hui, le Royaume-Uni se rapproche de l’UE. La stratégie d’outsider de l’impérialisme britannique, qui se justifiait en 2016, ne se justifie plus, ou plus de la même manière, en 2025.

    Les contradictions interimpérialistes entre impérialismes occidentaux ne sont pas apparues en 2025. À ce sujet, l’histoire récente de l’industrie et du commerce de l’armement regorge d’exemples significatifs, dont la crise des sous-marins australiens de 2021, entre la France, l’Australie, les USA et le Royaume-Uni.

    Chaque pays impérialiste cherche à tirer avantage de la situation. Par exemple, la France cherche à valoriser ses monopoles militaro-industriels. Le 10 mars 2025, le sous-marin nucléaire d’attaque Tourville, représentant de la dernière génération Barracuda, conçue et construite par le monopole militaro-industriel français Naval Group, a fait surface dans le port de Halifax, au Canada, qui veut de longue date renouveler sa flotte, et depuis peu, ce faire de manière plus indépendante des USA pour des raisons évidentes. Le « coup de com’ » est assumé.184

    Plus généralement, le Canada se rapproche de l’UE, ce qui a valu une déclaration amusante mais très révélatrice du nouveau 1er ministre canadien, Carney, à Paris, le 17 mars 2025 :

    « le Canada est le pays non européen le plus européen. »185

    Le 27 mars 2025, celui-ci a fait le constat que les USA ne sont plus un partenaire « fiable » du Canada, et que :

    « L’ancienne relation que nous avions avec les États-Unis, basée sur l’intégration approfondie de nos économies et une coopération étroite en matière de sécurité et de défense, est terminée. »186

    Considérer la France, et a fortiori les pays impérialistes de l’UE, comme des sous-pays impérialistes, serait une très grave erreur théorique qui impliquerait de très graves erreurs politiques.

    Aujourd’hui l’UE est encore dépendante militairement des USA. Les infrastructures stratégiques (industrie militaire, transport de troupes, porte-avions, satellites, renseignement, etc.), l’entraînement des soldats européens (relative absence d’expérience du feu) et l’équipement des armées européennes interdisent à l’UE de mener une guerre conventionnelle avec une armée équivalente, sans le soutien des USA.187 Cependant, doit-on en conclure que l’UE est une union d’impérialismes subalternes des USA ?

    Militairement, en 2024, l’UE peut déjà aligner 1,5 million de soldats (2armée du monde, derrière la Chine), 1 900 avions de combat (1re armée du monde), 6 810 chars de combat (1re armée du monde, ex æquo avec la Chine).188 Économiquement, en 2022, l’UE avait un PIB nominal de 16 773 milliards de dollars (3PIB du monde, derrière les USA et la Chine), et un PIB à PPA de 24 385 milliards de dollars internationaux (3PIB à PPA du monde, derrière les USA et la Chine). Par comparaison, en 2022, le PIB à PPA (qui traduit le mieux le développement des forces productives d’un pays) de la Russie était de 4 825 milliards de dollars internationaux, soit environ 5 fois moins que l’UE et la Chine et 6 fois moins que les USA.189 Ce qui importe, c’est bien le développement des forces productives d’un pays, avant tout autre chose, car c’est celui-ci qui détermine la force militaire potentielle d’un pays. D’une part, il détermine le développement démographique, et d’autre part, le développement démographique et le développement des forces productives déterminent ensemble le développement militaire. Démographiquement, en 2024, l’UE comptait environ 450 millions d’habitants et d’habitantes, et la Russie, environ 150 millions d’habitants et d’habitantes, soit 3 fois moins.

    Pendant la Guerre froide, les pays impérialistes d’Europe de l’Ouest, puis de l’UE, se sont reposés sur les USA pour assurer la défense du continent contre l’URSS, avec l’OTAN. Après la fin de la Guerre froide, la tendance déjà à l’œuvre depuis la fin de la 2de Guerre mondiale ne s’est qu’accentuée, parce qu’il n’y avait plus de menace digne de ce nom contre laquelle se défendre. Entre 1953 et 1973, la part de la défense dans le PIB français a baissé de 4,4 points, entre 1973 et 1993 de 0,45 point, puis entre 1993 et 2013 de 0,84 point. La part de la défense dans le PIB français a baissé continuellement pendant la Guerre froide, à l’exception d’une stagnation entre 1975 et 1985 (à environ 3,2 % du PIB).190

    Devrait-on donc en conclure que les pays impérialistes de l’UE sont devenus des pays impérialistes inoffensifs, vulnérables devant l’ogre russe ?

    La France veut saisir l’opportunité que lui donne la guerre russo-ukrainienne et la nouvelle stratégie des USA pour devenir le pays impérialiste hégémonique dans l’UE, à la place de l’Allemagne. La France est la 1re puissance militaire de l’UE, et surtout, la seule puissance nucléaire (même si d’autres pays, comme l’Allemagne, sont sur le seuil nucléaire).191 La France est aussi le 2e pays exportateur d’armes mondial (canons Caesar, avions Mirage et Rafale, chars Leclerc et AMX-10 RC, etc.) avec 10,9 % des exportations totales, derrière les USA (41,7 %), mais devant la Russie (10,5 %), la Chine (5,8 %) et l’Allemagne (5,6 %).192 Comme garante de la dissuasion nucléaire européenne et du réarmement européen, la France veut et peut devenir le nouveau pays leader de l’Alliance européenne.

    De plus, l’armée française est l’une des seules armées européennes à avoir une expérience du feu significative : l’intervention néocoloniale au Mali (dont l’opération Barkhane), même si elle n’était pas pas un conflit de haute intensité, est reconnue internationalement comme un gage de qualité de la formation des troupes françaises et de son équipement. D’autre part, le RetEx (« retour d’expérience ») sur le matériel occidental, l’accumulation de données tactiques et l’implication des renseignements occidentaux en Ukraine, et la formation des troupes ukrainiennes en Europe, sont un vrai gain qualitatif pour les armées européennes dans leur ensemble.

    L’UE n’est pas le prolongement en Europe des USA, les pays impérialistes de l’UE (dont la France est l’un des principaux) ne sont pas des vassaux des USA. L’UE n’est pas une puissance subalterne, et pris isolément, les pays les plus importants de l’UE (la France et l’Allemagne) ne sont pas des puissances subalternes non plus. Si la France est un sous-impérialisme, alors la Russie l’est aussi.

    Les forces productives françaises ou allemandes sont chacune relativement équivalentes à celles de la Russie : en 2022, la France avait un PIB à PPA de 3 697 milliards de dollars internationaux et l’Allemagne de 5 365 milliards de dollars internationaux.193 La Russie est environ 2 fois plus peuplée que la France ou l’Allemagne, mais cet avantage démographique reste d’une envergure très relative (par exemple, comparé aux USA ou à la Chine).

    Réduire l’Occident aux USA, et ne voir dans l’Alliance atlantique et européenne que la domination de l’impérialisme américain dans celles-ci jusqu’à aujourd’hui, sans voir l’impérialisme français, canadien, allemand, britannique, etc., et leur potentielle puissance cumulée, c’est ne pas voir l’une des forces majeures dans la lutte interimpérialiste mondiale.

    Conclusion

    « Certains camarades affirment qu’étant donné les nouvelles conditions internationales, après la deuxième guerre mondiale, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.

    Ils estiment que les contradictions entre le camp du socialisme et celui du capitalisme sont plus fortes que les contradictions entre pays capitalistes ; que les États-Unis d’Amérique se sont suffisamment soumis les autres pays capitalistes pour les empêcher de se faire la guerre et de s’affaiblir mutuellement ; que les hommes avancés du capitalisme sont assez instruits par l’expérience des deux guerres mondiales, qui ont porté un sérieux préjudice à l’ensemble du monde capitaliste, pour se permettre d’entraîner à nouveau les pays capitalistes dans une guerre entre eux ; que, de ce fait, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.

    Ces camarades se trompent. Ils voient les phénomènes extérieurs affleurant à la surface, mais ils n’aperçoivent pas les forces profondes qui, bien qu’agissant momentanément de façon invisible, n’en détermineront pas moins le cours des évènements.

    En apparence, la “sérénité” règne partout : les États-Unis d’Amérique ont réduit à la portion congrue l’Europe occidentale, le Japon et les autres pays capitalistes ; l’Allemagne (de l’Ouest), la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, le Japon, tombés dans les griffes des USA, exécutent docilement leurs injonctions.

    Mais on aurait tort de croire que cette “sérénité” puisse se maintenir “pour l’éternité” ; que ces pays supporteront sans fin la domination et le joug des États-Unis d’Amérique ; qu’ils n’essaieront pas de s’arracher du joug américain pour s’engager sur le chemin de l’indépendance.

    Considérons d’abord l’Angleterre et la France. Il est certain que ce sont des pays impérialistes.

    Il est certain que les matières premières à bon marché et les débouchés assurés ont pour eux une importance de premier plan. Peut-on imaginer qu’ils supporteront sans fin la situation actuelle, quand les Américains, à la faveur d’une “aide” prêtée au titre du “plan Marshall”, s’installent dans le système économique de la Grande-Bretagne et de la France, système dont ils veulent faire un appendice de l’économie américaine ; quand le capital américain s’empare des matières premières et des débouchés dans les colonies anglo-françaises, préparant ainsi la catastrophe pour les profits exorbitants des capitalistes anglo-français ?

    N’est-il pas plus exact de dire que l’Angleterre capitaliste et, à sa suite, la France capitaliste seront finalement obligées de s’arracher à l’étreinte des USA et d’entrer en conflit avec eux pour s’assurer une situation indépendante et, bien entendu, des profits exorbitants ?

    Passons aux principaux pays vaincus, à l’Allemagne (occidentale), au Japon. Ces pays mènent aujourd’hui une existence lamentable sous la botte de l’impérialisme américain.

    Leur industrie et leur agriculture, leur commerce, leur politique extérieure et intérieure, toute leur existence sont enchaînés par le “régime” d’occupation américain.

    Dire qu’hier encore c’étaient de grandes puissances impérialistes qui ébranlaient les assises de la domination de la Grande-Bretagne, des USA, de la France en Europe et en Asie. Penser que ces pays n’essaieront pas de se relever, de briser le “régime” des USA et de s’engager sur le chemin de l’indépendance, c’est croire au miracle.

    On dit que les contradictions entre capitalisme et socialisme sont plus fortes que celles existant entre les pays capitalistes. Théoriquement, c’est juste, bien sûr. Ce n’est pas seulement juste aujourd’hui, cela l’était aussi avant la deuxième guerre mondiale.

    C’est ce que comprenaient plus ou moins les dirigeants des pays capitalistes. Et cependant, la deuxième guerre mondiale n’a pas commencé par la guerre contre l’URSS, mais par une guerre entre pays capitalistes.

    Pourquoi ? Parce que, d’abord, la guerre contre l’URSS, pays du socialisme, est plus dangereuse pour le capitalisme que la guerre entre pays capitalistes. Car si la guerre entre pays capitalistes pose seulement le problème de la domination de tels pays capitalistes sur tels autres, la guerre contre l’URSS doit nécessairement poser la question de l’existence même du capitalisme.

    Parce que, en second lieu, les capitalistes, bien qu’ils proclament, aux fins de “propagande”, l’agressivité de l’Union soviétique, n’y croient pas eux-mêmes, puisqu’ils tiennent compte de la politique de paix de l’Union soviétique et savent que l’URSS n’attaquera pas d’elle-même les pays capitalistes.

    Au lendemain de la première guerre mondiale, on considérait aussi que l’Allemagne avait été définitivement mise hors de combat, de même que le sont aujourd’hui, selon certains camarades, le Japon et l’Allemagne. À ce moment, on disait aussi et on proclamait dans la presse que les États-Unis d’Amérique avaient réduit l’Europe à la portion congrue ; que l’Allemagne ne pourrait plus se relever ; qu’il ne devait plus y avoir de guerre entre pays capitalistes.

    Mais, malgré cela, l’Allemagne s’est remise debout comme une grande puissance quinze à vingt ans après sa défaite ; elle s’est évadée de sa captivité et engagée sur le chemin de l’indépendance. Chose caractéristique, c’est que la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique ont aidé eux-mêmes l’Allemagne à se relever économiquement et à rétablir son potentiel économique et militaire.

    Sans doute qu’en aidant l’Allemagne à se relever économiquement, les USA et la Grande-Bretagne entendaient diriger l’Allemagne, une fois relevée, contre l’Union soviétique, l’utiliser contre le pays du socialisme. L’Allemagne cependant a dirigé ses forces, en premier lieu, contre le bloc anglo-franco-américain.

    Et lorsque l’Allemagne hitlérienne eut déclaré la guerre à l’Union soviétique, le bloc anglo-franco-américain, loin de se rallier à l’Allemagne hitlérienne, fut obligée, au contraire, de se coaliser avec l’URSS contre l’Allemagne hitlérienne.

    Par conséquent, la lutte des pays capitalistes pour la possession des marchés et le désir de noyer leurs concurrents se sont pratiquement révélés plus forts que les contradictions entre le camp du capitalisme et celui du socialisme.

    On se demande : où est la garantie que l’Allemagne et le Japon ne se relèveront pas et ne tenteront pas de s’évader de la captivité américaine pour commencer une vie propre, indépendante ? Je pense que cette garantie n’existe pas.

    Il s’ensuit donc que l’inévitabilité des guerres entre pays capitalistes reste entière.

    On dit qu’il faut considérer comme périmée la thèse de Lénine selon laquelle l’impérialisme engendre inévitablement les guerres, puisque de puissantes forces populaires ont surgi maintenant, qui défendent la paix contre une nouvelle guerre mondiale. Cela est faux.

    Le mouvement actuel pour la paix se propose d’entraîner les masses populaires dans la lutte pour le maintien de la paix, pour conjurer une nouvelle guerre mondiale. Par conséquent, il ne vise pas à renverser le capitalisme et à instaurer le socialisme, — il se borne à des buts démocratiques de lutte pour le maintien de la paix. À cet égard, le mouvement actuel pour le maintien de la paix se distingue de celui qui existait lors de la première guerre mondiale, et qui, visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile, allait plus loin et poursuivait des buts socialistes.

    Il se peut que, les circonstances aidant, la lutte pour la paix évolue çà et là vers la lutte pour le socialisme, mais ce ne sera plus le mouvement actuel en faveur de la paix, mais un mouvement pour renverser le capitalisme.

    Le plus probable, c’est que le mouvement actuel en faveur de la paix, en tant que mouvement pour le maintien de la paix, contribuera, en cas de succès, à conjurer une guerre donnée, à l’ajourner temporairement, à maintenir temporairement une paix donnée, à faire démissionner le gouvernement belliciste et à y substituer un autre gouvernement, disposé à maintenir provisoirement la paix.

    Cela est bien, naturellement. C’est même très bien. Mais cela ne suffit cependant pas pour supprimer l’inévitabilité des guerres, en général, entre pays capitalistes. Cela ne suffit pas, car malgré tous ces succès du mouvement de la paix, l’impérialisme demeure debout, reste en vigueur. Par suite, l’inévitabilité des guerres reste également entière.

    Pour supprimer l’inévitabilité des guerres, il faut détruire l’impérialisme. »194

    Les impérialismes forment généralement des alliances, mais ces alliances ne sont toujours que des alliances de concurrents contre d’autres concurrents dans la lutte pour l’hégémonie impérialiste — la domination du monde.

    Pourquoi est-ce que l’alliance des impérialismes hégémoniques se fissure ? Au fur et à mesure que la contradiction entre les impérialismes hégémoniques et les impérialismes challengeurs s’intensifie, les contradictions internes aux impérialismes hégémoniques s’intensifient aussi. Pourquoi ? Parce que plus les impérialismes challengeurs gagnent du terrain sur les impérialismes hégémoniques, plus la concurrence économique et politique interimpérialiste devient forte à l’intérieur de l’alliance hégémonique. La concurrence économique et géopolitique des impérialismes challengeurs sur les impérialismes hégémoniques réduit leurs surprofits (soit en conquérant des marchés, soit en les contraignant à réduire leurs surprofits pour les conserver) et augmente le prix du statu quo (au premier desquels, militaire).

    Cette pression challengeuse sur l’alliance hégémonique la disloque progressivement, selon une logique du « chacun pour soi ». Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que l’alliance hégémonique est une alliance d’impérialismes tous autonomes et concurrents les uns des autres, et qu’une telle alliance ne peut être que temporaire, relativement à des conditions déterminées.

    L’intensification des contradictions interimpérialistes et les récents développements laissent présager la disparition d’une hégémonie impérialiste mondiale, avec la disparition de l’alliance d’impérialismes qui rend possible cette hégémonie. Les conditions déterminées qui rendaient temporairement possible et nécessaire une alliance hégémonique évoluent et prennent aujourd’hui fin.

    Est-ce que nous nous dirigeons donc vers un système impérialiste mondial « multipolaire » ? Oui et non. Oui, parce qu’il va y avoir de facto plusieurs pôles impérialistes. Non, parce que chacun d’eux va lutter pour sa propre hégémonie sur tous les autres, c’est-à-dire pour être « unipolaire ». Cependant, comme les récents développements nous le rappellent, un système impérialiste mondial « unipolaire » n’est pas possible non plus. Même si une puissance impérialiste peut devenir hégémonique sur une alliance de puissance impérialiste, et que celle-ci peut être hégémonique sur le monde entier, cette configuration unipolaire n’annule pas la lutte des pôles impérialistes entre eux (dans et en dehors de l’alliance hégémonique), et est donc soumise à des reconfigurations multipolaires permanentes. Il y a une contradiction entre les tendances multipolaires et unipolaires dans le système impérialiste mondial, auquel celui-ci ne peut pas échapper. L’impérialisme ne tend à être ni « unipolaire » ni « multipolaire », mais les deux en même temps, et donc, aucun des deux n’est possible. Par exemple, la période « unipolaire » postérieure a la fin de la Guerre froide (les années 1990 et 2000), a aussi été une période de division des impérialismes hégémoniques, et de croissance des impérialismes challengeurs, c’est-à-dire une période de « multipolarisation ».

    L’éventuelle disparition d’une hégémonie impérialiste mondiale ne pourrait donc être le fait que de la lutte pour l’hégémonie impérialiste mondiale elle-même.

    Le monde peut être plus ou moins unipolaire ou multipolaire, mais il ne peut jamais être ni unipolaire ni multipolaire, car les tendances contraires à l’« unipolarisation » et à la « multipolarisation » ne peuvent pas se réaliser (l’une et l’autre se produisent et se nient en permanence). En revanche, derrière le débat sur le monde « multipolaire », se trouve celui sur la crise du système capitaliste-impérialiste, et sur la transformation de l’ordre international avec lequel il a existé depuis 80 ans : l’hégémonie impérialiste mondiale de l’Occident, sous hégémonie américaine.

    Aujourd’hui, les deux blocs impérialistes en lutte sont le bloc hégémonique (l’Occident) contre le bloc challengeur (la Russie et la Chine). Cependant, ces deux blocs ne sont que le produit de la situation internationale actuelle, et ils ne sont que temporaires relativement à celle-ci. Autrement dit, les blocs impérialistes sont toujours des blocs instables. Pour l’instant, il y a superposition entre le statut hégémonique ou challengeur des pays impérialistes et l’alliance occidentale ou russo-chinoise : un premier bloc occidental rassemble les pays impérialistes hégémoniques, un second bloc russo-chinois rassemble les deux pays impérialistes challengeurs. Pour des raisons historiques, c’est-à-dire la construction du bloc hégémonique contre le bloc socialiste (principalement l’URSS et la Chine populaire), le statut des pays impérialistes recouvre aujourd’hui leur alliance ; mais à l’avenir, cet état de fait pourra changer. Les statuts et les alliances de pays impérialistes ne se correspondent pas nécessairement. Par exemple, pendant la 1re et 2de Guerre mondiale, le statut « vieux » (Royaume-Uni, France) ou « jeune » (USA, Allemagne, Japon) des pays impérialistes ne recouvrait pas leur alliance.

    Les transformations du système capitaliste-impérialiste ne rendent impossible ni le maintien tel quel des blocs hégémonique (ou anciennement hégémonique) et challengeur ni leur disparition au profit de la généralisation des blocs opportunistes de circonstance. Ceci dit, les tendances économiques et géopolitiques actuelles rendent plus probable l’évolution des deux blocs déjà existant plutôt que leur éclatement total.

    L’évolution des contradictions interimpérialistes entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et les impérialismes challengeurs russo-chinois, d’une part, et entre l’impérialisme américain et les alliances interimpérialistes atlantique (l’OTAN) et européenne (l’UE), d’autre part, dont l’élection de Trump n’a été qu’un déclencheur, est une étape vers un nouvel ordre international qui ne peut se réaliser que sur les ruines du précédent.

    La crise du système capitaliste-impérialiste rend nécessaire la transformation de son ordre international, et la transformation de son ordre international rend nécessaire une guerre de repartage du monde, de redivision des sphères de domination coloniale et semi-coloniale, de redistribution des surprofits, c’est-à-dire une guerre mondiale. Historiquement, cela c’est vérifié deux fois, au XXe siècle. La différence entre les 21 ans qui ont séparé la 1re Guerre mondiale de la 2de, et les 80 ans qui séparent la 2de du présent, c’est la différence entre la configuration du système capitaliste-impérialiste à leur issue : extrêmement instable après la 1re, relativement stable après la 2de. Quelle est la différence majeure entre les deux ? Après la 1re, la dictature du prolétariat existait dans un seul pays faible et isolé ; après la 2de, la dictature du prolétariat et la démocratie populaire existaient dans plusieurs pays puissants et unis — le 1/6e du monde et le 1/3 de l’humanité.

    La tendance à la 3Guerre mondiale du système capitaliste-impérialiste n’a pas émergé en 2025 — elle est déjà là depuis 1945. Ceci dit, l’actualité internationale récente démontre que cette tendance est croissante et qu’elle s’accélère, et surtout, elle la rend perceptible par tous et toutes. Avec le retour de la peur d’une 3guerre mondiale dans la conscience spontanée des masses populaires occidentales, nous pouvons attendre des diverses franges de celles-ci autant les meilleures indignations pacifistes que les pires exaltations bellicistes, c’est-à-dire autant la scission plus radicale que l’union plus étroite avec la bourgeoisie impérialiste française.

    La lutte idéologique contre la bourgeoisie impérialiste française dans les masses et dans le mouvement communiste, déjà l’une de nos tâches principales de la période, n’est donc que plus impérative.

    Une guerre mondiale signifierait que les contradictions interimpérialistes sont les contradictions principales dans le monde, c’est-à-dire celles qui déterminent et conditionnent toutes les autres contradictions du monde (dont la contradiction impérialisme-peuples dominés et la contradiction Capital-Travail). Si le mouvement communiste n’a pas de ligne politique correcte sur les contradictions interimpérialistes, alors, il ne peut pas transformer la guerre interimpérialiste injuste en son contraire : la guerre révolutionnaire juste. Effectivement, ne pas comprendre les contradictions interimpérialistes, dont la guerre interimpérialiste, c’est abandonner toute transformation révolutionnaire du monde et se condamner à la transformation impérialiste et interimpérialiste du monde.

    1 C. Trebesch, « Ukraine support after 3 years of war: Aid flows remain low but steady — Shift towards weapons procurement », Kiel Institute for the World Economy, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://www.ifw-kiel.de/publications/news/ukraine-support-after-3-years-of-war-aid-flows-remain-low-but-steady-shift-towards-weapons-procurement

    2 C. Trebesch, « Ukraine Support Tracker. A Database of Military, Financial and Humanitarian Aid to Ukraine », Kiel Institute for the World Economy, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker

    3 G. Sauvage, « Les terres rares, l’atout de l’Ukraine pour obtenir le soutien de Trump face à la Russie », France 24, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250213-les-terres-rares-l-atout-de-l-ukraine-pour-peser-face-%C3%A0-trump-dans-une-n%C3%A9gociation-de-paix-russie-guerre-poutine-zelensky

    4 O. Chicheportiche, « Quelles sont ces terres rares qui intéressent Donald Trump en Ukraine ? », BFMTV, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/economie/international/quelles-sont-ces-terres-rares-qui-interessent-donald-trump-en-ukraine_AV-202502050343.html

    5 G. Sauvage, « Les terres rares, l’atout de l’Ukraine pour obtenir le soutien de Trump face à la Russie », France 24, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250213-les-terres-rares-l-atout-de-l-ukraine-pour-peser-face-%C3%A0-trump-dans-une-n%C3%A9gociation-de-paix-russie-guerre-poutine-zelensky

    6 I. Gamaliy, « L’Ukraine dans la sécurité énergétique de l’Europe », Fondation Robert Schuman, 27 mai 2002. À l’adresse :

    https://www.robert-schuman.eu/entretiens-d-europe/166-l-ukraine-dans-la-securite-energetique-de-l-europe

    7 C. Murray, « Quelles sont les ressources naturelles de l’Ukraine ? », Forbes, 24 février 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/quelles-sont-les-ressources-naturelles-de-l-ukraine/

    8 « Uranium Production Figures », World Nuclear Association, 3 mai 2024. À l’adresse :

    https://world-nuclear.org/Information-Library/Facts-and-Figures/Uranium-production-figures

    9 « Supply of Uranium », World Nuclear Association, 23 août 2024. À l’adresse :

    https://world-nuclear.org/information-library/nuclear-fuel-cycle/uranium-resources/supply-of-uranium

    10 C. Murray, « Quelles sont les ressources naturelles de l’Ukraine ? », Forbes, 24 février 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/quelles-sont-les-ressources-naturelles-de-l-ukraine/

    11 Ibidem.

    12 « Minerais en Ukraine : Paris discute avec Kiev depuis l’automne », La Tribune, 27 février 2025. À l’adresse :

    https://www.latribune.fr/economie/international/minerais-en-ukraine-paris-discute-avec-kiev-depuis-l-automne-1019335.html

    13 C. Izoard, « Un enjeu caché de la guerre en Ukraine : les matières premières », Reporterre, 8 décembre 2022. À l’adresse :

    https://reporterre.net/Un-enjeu-cache-de-la-guerre-en-Ukraine-les-matieres-premieres

    14 « Guerre en Ukraine : Titane, lithium, graphite… C’est quoi ces minéraux précieux que convoite Donald Trump ? », 20 minutes, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.20minutes.fr/monde/ukraine/4137450-20250206-guerre-ukraine-titane-lithium-graphite-quoi-mineraux-precieux-convoite-donald-trump

    15 C. Murray, « Quelles sont les ressources naturelles de l’Ukraine ? », Forbes, 24 février 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/quelles-sont-les-ressources-naturelles-de-l-ukraine/

    16 D. Kazanskyi et D. Dmytriieva, « Ukraine sells titanium to Russia in wartime for airplane and missiles production », RBC-Ukraine, 7 août 2023. À l’adresse :

    https://newsukraine.rbc.ua/analytics/ukraine-sells-titanium-raw-materials-in-wartime-1691416819.html

    17 M. Gwyn Jones, « Vérification des faits : de quels minerais dispose l’Ukraine ? », Euronews, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/03/05/de-quels-minerais-dispose-lukraine

    18 Ibidem.

    19 U.S. Geological Survey, Mineral commodity summaries 2021: U.S. Geological Survey, 2021. À l’adresse :

    https://pubs.usgs.gov/publication/mcs2021

    20 T. d’Istria, « En Ukraine, l’enjeu des terres rares dans une négociation de paix », Le Monde, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/05/en-ukraine-l-enjeu-des-terres-rares-dans-une-negociation-de-paix_6532566_3210.html

    21 Ibidem.

    22 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : Donald Trump sans filtre, Volodymyr Zelensky prêt à “un échange” de territoires avec la Russie », L’Humanité, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-donald-trump-sans-filtre-multiplie-les-declarations

    23 « Vu d’Ukraine. Trump convoite les terres rares ukrainiennes, Kiev y voit “une chance” », Courrier International, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-ukraine-trump-coinvoite-les-terres-rares-ukrainiennes-kiev-y-voit-une-chance_227401

    24 T. d’Istria, « En Ukraine, l’enjeu des terres rares dans une négociation de paix », Le Monde, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/05/en-ukraine-l-enjeu-des-terres-rares-dans-une-negociation-de-paix_6532566_3210.html

    25 G. Sauvage, « Les terres rares, l’atout de l’Ukraine pour obtenir le soutien de Trump face à la Russie », France 24, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250213-les-terres-rares-l-atout-de-l-ukraine-pour-peser-face-%C3%A0-trump-dans-une-n%C3%A9gociation-de-paix-russie-guerre-poutine-zelensky

    26 « Les nouvelles constructions de centrales au charbon menacent les objectifs climatiques de la Chine », Connaissance des énergies, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.connaissancedesenergies.org/afp/les-nouvelles-constructions-de-centrales-au-charbon-menacent-les-objectifs-climatiques-de-la-chine-250213

    27 « Production de charbon : répartition mondiale par pays 2023 », Statista, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/565345/production-de-charbon-repartition-mondiale-par-pays

    28 « Guerre en Ukraine : Titane, lithium, graphite… C’est quoi ces minéraux précieux que convoite Donald Trump ? », 20 minutes, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.20minutes.fr/monde/ukraine/4137450-20250206-guerre-ukraine-titane-lithium-graphite-quoi-mineraux-precieux-convoite-donald-trump

    29 « Production minière de graphite selon le pays dans le monde 2024 », Statista, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/570417/principaux-pays-producteurs-de-graphite-dans-le-monde

    30 E. Tossou, « La Chine mise sur l’Afrique pour continuer de dominer le marché mondial du graphite », Agence Ecofin, 10 décembre 2024. À l’adresse :

    https://www.agenceecofin.com/actualites/1012-124205-la-chine-cherche-en-afrique-un-relais-pour-sa-domination-sur-le-marche-du-graphite

    31 « Production minière de terres rares selon le pays dans le monde 2024 », Statista, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/570471/principaux-pays-producteurs-de-terres-rares

    32 T. Gaudiaut, « La Chine a la mainmise sur les terres rares », Statista, 17 novembre 2023. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/31273/pays-avec-les-plus-grandes-reserves-de-terres-rares-et-part-dans-la-production-miniere-mondiale

    33 S. Grazioli, « Le sous-sol ukrainien dans le collimateur des États-Unis de Trump », RTS, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/trump-convoite-les-ressources-minerales-de-l-ukraine-contre-une-aide-americaine-28780886.html

    34 Ibidem.

    35 M. Gwyn Jones, « Vérification des faits : de quels minerais dispose l’Ukraine ? », Euronews, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/03/05/de-quels-minerais-dispose-lukraine

    36 O. Chicheportiche, « Quelles sont ces terres rares qui intéressent Donald Trump en Ukraine ? », BFMTV, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/economie/international/quelles-sont-ces-terres-rares-qui-interessent-donald-trump-en-ukraine_AV-202502050343.html

    37 « Terres rares et minéraux stratégiques en Ukraine », Centre régional d’information des Nations unies pour l’Europe occidentale, 19 février 2025. À l’adresse :

    https://unric.org/fr/terres-rares-et-mineraux-strategiques-en-ukraine/

    38 S. Grazioli, « Le sous-sol ukrainien dans le collimateur des États-Unis de Trump », RTS, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/trump-convoite-les-ressources-minerales-de-l-ukraine-contre-une-aide-americaine-28780886.html

    39 C. Popovic, « Les États-Unis veulent exploiter les réserves de 100 millions de tonnes de terres rares découvertes en République-Dominicaine », Franceinfo, 10 février 2025. À l’adresse :

    https://la1ere.francetvinfo.fr/martinique/les-etats-unis-veulent-exploiter-les-reserves-de-100-millions-de-tonnes-de-terres-rares-decouvertes-en-republique-dominicaine-1560424.html

    40 « Donald Trump réclame 500 milliards de minerais en Ukraine, Zelensky refuse de “vendre son pays” », Libération, 22 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/donald-trump-reclame-500-milliards-de-minerais-en-ukraine-zelensky-refuse-de-vendre-son-pays-20250222_ZSNSXIYIHJCRLKQXAOHMWLNBXY

    G. Barzic, « Guerre en Ukraine : Zelensky refuse l’offre choc de Trump sur les terres rares », Les Échos, 16 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/europe/zelensky-refuse-loffre-choc-de-trump-sur-les-terres-rares-de-lukraine-2149036

    41 « L’Ukraine n’est “pas à vendre” : Volodymyr Zelensky répond à Donald Trump qui convoite ses minerais », BFMTV, 19 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/economie/international/minerais-l-ukraine-n-est-pas-a-vendre-dit-volodymyr-zelensky-aux-etats-unis_AD-202502190611.html

    42 « Géopolitique. Accord entre Kiev et Washington sur les minerais ukrainiens », Courrier International, 26 février 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/geopolitique-accord-entre-kiev-et-washington-sur-les-minerais-ukrainiens_228145

    43 « Clash Trump-Zelensky: le verbatim d’un tournant historique dans la guerre en Ukraine », L’Humanité, 2 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/clash-trump-zelensky-le-verbatim-dun-tournant-historique-dans-la-guerre-en-ukraine

    44 « Guerre en Ukraine : la rencontre entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky tourne au clash », France 24, 28 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20250228-guerre-en-ukraine-la-rencontre-entre-donald-trump-et-volodymyr-zelensky-tourne-au-pugilat

    45 T. d’Istria, « En Ukraine, après la suspension de l’aide militaire américaine, “on entre dans une période effrayante” », Le Monde, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/05/en-ukraine-apres-la-suspension-de-l-aide-militaire-americaine-on-entre-dans-une-periode-effrayante_6576521_3210.html

    « Guerre en Ukraine : les États-Unis ont “mis en pause” le partage de renseignements avec Kiev », BFMTV, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/international/amerique-nord/etats-unis/guerre-en-ukraine-les-etats-unis-ont-mis-en-pause-le-partage-de-renseignements-avec-kiev_AP-202503050571.html

    46 « Guerre en Ukraine : Trump assure que Zelensky est toujours “prêt” à négocier avec la Russie », BFMTV, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/international/amerique-nord/etats-unis/donald-trump/discours-au-congres-trump-dit-avoir-recu-une-lettre-de-zelensky-disant-que-l-ukraine-est-prete-au-dialogue_AD-202503050070.html

    47 « De l’altercation à l’accord : comment Trump et Zelensky ont réussi à surmonter l’épisode du Bureau ovale », BFMTV, 11 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/international/europe/ukraine/de-l-altercation-a-l-accord-comment-trump-et-zelensky-ont-reussi-a-surmonter-l-episode-du-bureau-ovale_AN-202503110847.html

    48 M. Jégo, « Guerre en Ukraine : avec la nouvelle version du projet d’accord sur les minerais par les États-Unis, Volodymyr Zelensky au pied du mur », Le Monde, 29 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/29/guerre-en-ukraine-avec-la-nouvelle-version-du-projet-d-accord-sur-les-minerais-par-les-etats-unis-le-dilemme-de-volodymyr-zelensky_6587517_3210.html

    49 C. Trebesch, « Ukraine Support Tracker. A Database of Military, Financial and Humanitarian Aid to Ukraine », Kiel Institute for the World Economy, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker

    50 Ibidem.

    51 « Volodymyr Zelensky se dit prêt à des négociations directes avec Vladimir Poutine »,France 24,5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250205-ukraine-volodymyr-zelensky-dit-%C3%AAtre-pr%C3%AAt-%C3%A0-des-n%C3%A9gociations-directes-avec-vladimir-poutine

    52 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : Donald Trump sans filtre, Volodymyr Zelensky prêt à “un échange” de territoires avec la Russie », L’Humanité, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-donald-trump-sans-filtre-multiplie-les-declarations

    53 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : après la réélection de Donald Trump, Kiev en terre inconnue », L’Humanité, 7 novembre 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-apres-la-reelection-de-donald-trump-kiev-en-terre-inconnue

    54 « Guerre en Ukraine : Donald Trump dit avoir téléphoné à Vladimir Poutine pour négocier la fin de l’invasion russe », France info, 9 février 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/guerre-en-ukraine-donald-trump-dit-avoir-telephone-a-vladimir-poutine-pour-negocier-la-fin-de-l-invasion-russe_7064447.html

    55 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : Donald Trump sans filtre, Volodymyr Zelensky prêt à “un échange” de territoires avec la Russie », L’Humanité, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-donald-trump-sans-filtre-multiplie-les-declarations

    56 « Diplomatie. Donald Trump téléphone à Vladimir Poutine et annonce des négociations sur l’Ukraine », Courrier International, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/diplomatie-donald-trump-telephone-a-vladimir-poutine-et-annonce-des-negociations-sur-l-ukraine_227667

    « Trump et Poutine ont convenu de démarrer “immédiatement” les négociations sur l’Ukraine », Libération, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/amerique/trump-et-poutine-ont-convenu-lors-dun-long-echange-telephonique-de-demarrer-immediatement-les-negociations-sur-lukraine-20250212_BGIL43BWTJACVB2NBPS6YWME5M

    57 « Désengagement des États-Unis, abandon de la Crimée, pas d’adhésion de Kyiv à l’OTAN : le nouveau chef du Pentagone expose sa vision sur l’Ukraine », Libération, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/desengagement-des-etats-unis-abandon-de-la-crimee-pas-dadhesion-de-kyiv-a-lotan-le-nouveau-chef-du-pentagone-expose-sa-vision-sur-lukraine-20250212_GQCR2SL6TFGCDFWV4PXYRWWQAU

    58 « Sur l’OTAN et l’Ukraine les nouvelles lignes rouges américaines : le discours intégral de Pete Hegseth à Bruxelles », Le Grand Continent, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/12/sur-lotan-et-lukraine-les-nouvelles-lignes-rouges-americaines-le-discours-integral-de-pete-hegseth-a-bruxelles/

    59 H. Maillot, « Guerre en Ukraine : l’Europe devra fournir l’“écrasante” part de la future aide au pays, prévient le chef du Pentagone », Le Figaro, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-l-europe-devra-fournir-l-ecrasante-part-de-la-future-aide-au-pays-previent-le-chef-du-pentagone-20250212

    60 « Guerre en Ukraine : à Riyad, Russes et Américains s’entendent pour nommer des négociateurs pour le règlement du conflit », Le Monde, 18 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/18/guerre-en-ukraine-a-riyad-russes-et-americains-s-entendent-pour-nommer-des-negociateurs-pour-le-reglement-du-conflit_6552988_3210.html

    61 « Guerre en Ukraine. Cessez-le-feu en mer Noire : un accord “avantageux” pour le Kremlin », Courrier International, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/guerre-en-ukraine-cessez-le-feu-en-mer-noire-un-accord-avantageux-pour-le-kremlin_229171

    62 « Vladimir Poutine propose une administration transitoire en Ukraine pour y organiser une élection présidentielle », Libération, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/vladimir-poutine-propose-une-administration-transitoire-en-ukraine-pour-y-organiser-une-election-presidentielle-20250328_OU4MF7IPP5BJFCLPB2QWTI457Y

    63 « La Russie dit avoir repris la ville de Soudja dans sa région de Koursk, nouvelle attaque massive de drones ukrainiens », Libération, 13 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/nouvelle-attaque-massive-de-drones-ukrainiens-la-russie-affirme-etre-sur-le-point-de-reprendre-sa-region-de-koursk-20250313_7HE6XBWXSVAL3EFQ6YB4KTBT2Y

    64 « A Koursk, l’armée ukrainienne bat en retraite face aux forces russes », Libération, 18 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/a-koursk-larmee-ukrainienne-bat-en-retraite-face-aux-forces-russes-20250318_VB7YHB7DHRBTJM7TF2MWW7HNME

    65 « Vladimir Poutine propose une administration transitoire en Ukraine pour y organiser une élection présidentielle », Libération, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/vladimir-poutine-propose-une-administration-transitoire-en-ukraine-pour-y-organiser-une-election-presidentielle-20250328_OU4MF7IPP5BJFCLPB2QWTI457Y

    66 R. Hiault, « En colère contre Poutine, Trump menace de droits de douane le pétrole russe », Les Échos, 30 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/europe/en-colere-contre-poutine-trump-menace-de-droits-de-douane-le-petrole-russe-2157038

    67 V. Houinato, « Ce que l’on sait du coût humain de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, après trois ans de conflit », France info, 12 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/ce-que-l-on-sait-du-cout-humain-de-la-guerre-entre-la-russie-et-l-ukraine-apres-trois-ans-de-conflit_7125894.html

    68 « Géopolitique. “Un million de victimes” : la guerre en Ukraine aura des conséquences durables sur la démographie », Courrier International, 18 septembre 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/geopolitique-un-million-de-victimes-la-guerre-en-ukraine-aura-des-consequences-durables-sur-la-demographie_222361

    « 600 000 Russes, 480 000 Ukrainiens : le bilan humain de la guerre en Ukraine dépasse le million de morts et blessés », Le Grand Continent, 18 septembre 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/09/18/600-000-russes-480-000-ukrainiens-le-bilan-humain-de-la-guerre-en-ukraine-depasse-le-million-de-morts-et-blesses/

    69 « Guerre en Ukraine : coût humain et réponse humanitaire », Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) France, 26 février 2025. À l’adresse :

    https://www.unhcr.org/fr-fr/actualites/articles-et-reportages/guerre-en-ukraine-cout-humain-et-reponse-humanitaire

    70 « 600 000 Russes, 480 000 Ukrainiens : le bilan humain de la guerre en Ukraine dépasse le million de morts et blessés », Le Grand Continent, 18 septembre 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/09/18/600-000-russes-480-000-ukrainiens-le-bilan-humain-de-la-guerre-en-ukraine-depasse-le-million-de-morts-et-blesses/

    71 V. Houinato, « Ce que l’on sait du coût humain de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, après trois ans de conflit », France info, 12 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/ce-que-l-on-sait-du-cout-humain-de-la-guerre-entre-la-russie-et-l-ukraine-apres-trois-ans-de-conflit_7125894.html

    72 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    73 A. Tidey, « Conférence de Munich sur la sécurité : voici les 7 citations à retenir », Euronews, 16 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/02/16/conference-de-munich-sur-la-securite-voici-les-7-citations-a-retenir

    74 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    75 B. Bouchaud, « OTAN, Canada, Panama… : Donald Trump multiplie les menaces et les injonctions », Les Échos, 7 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/otan-canada-panama-donald-trump-multiplie-les-menaces-et-les-injonctions-2141149

    76 H. Maillot, « Guerre en Ukraine : l’Europe devra fournir l’“écrasante” part de la future aide au pays, prévient le chef du Pentagone », Le Figaro, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-l-europe-devra-fournir-l-ecrasante-part-de-la-future-aide-au-pays-previent-le-chef-du-pentagone-20250212

    77 Ibidem.

    78 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    79 S. Vakulina, « Zelenskyy calls for creation of ‘armed forces of Europe’ at Munich conference », Euronews, 15 février 2025. À l’adresse :

    https://www.euronews.com/2025/02/15/amid-uncertainy-over-us-policy-on-ukraine-zelenskyy-says-its-time-for-an-armed-forces-of-e

    M. Martorell Junyent, « Munich Dispatch: Zelensky calls for an ‘Army of Europe’ », Responsible Statecraft, 15 février 2025. À l’adresse :

    https://responsiblestatecraft.org/munich-conference-zelensky-2671163198

    T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    80 H. Vernet, « Réunion pour l’Ukraine à Paris : qui seront les dirigeants européens présents lundi après-midi ? », Le Parisien, 16 février 2025. À l’adresse :

    https://www.leparisien.fr/international/reunion-pour-lukraine-a-paris-quels-seront-les-dirigeants-europeens-presents-lundi-16-02-2025-A34LSUTXOBDUPPK2BPJSAHAYFQ.php

    81 « L’Europe est “prête” à assumer des garanties de sécurité pour Kyiv, affirme le chef de l’OTAN », Euronews, 17 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/02/17/sommet-de-paris-emmanuel-macron-a-parle-avec-donald-trump-juste-avant-la-reunion

    82 Ibidem.

    83 « Guerre en Ukraine : à Riyad, Russes et Américains s’entendent pour nommer des négociateurs pour le règlement du conflit », Le Monde, 18 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/18/guerre-en-ukraine-a-riyad-russes-et-americains-s-entendent-pour-nommer-des-negociateurs-pour-le-reglement-du-conflit_6552988_3210.html

    84 A. Parmentier, « Guerre en Ukraine : ce qu’il faut retenir du sommet crucial à Londres », L’Express, 3 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lexpress.fr/monde/europe/guerre-en-ukraine-ce-quil-faut-retenir-du-sommet-crucial-a-londres-CB5XXT57EJDTFG7V6GGCVDLPFA

    85 « Réarmement de l’Europe : ce que l’on sait de l’augmentation à venir des dépenses militaires », Libération, 2 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/rearmement-de-leurope-ce-que-lon-sait-de-laugmentation-a-venir-des-depenses-militaires-20250302_H3JOEPP44NATLEXNIQ7MZ7B5BQ

    86 B. Duthoo et G. Bruwier, « “Une nouvelle ère d’infamie a commencé” : l’Allemagne appelle à “renforcer sans attendre” le soutien financier à l’Ukraine », RTL Info, 1er mars 2025. À l’adresse :

    https://www.rtl.be/actu/monde/international/une-nouvelle-ere-dinfamie-commence-lallemagne-appelle-renforcer-sans-attendre-le/2025-03-01/article/741020

    87 Ibidem.

    88 « Échange tendu entre Trump et Zelensky : “Le monde libre a besoin d’un nouveau leader”, selon la cheffe de la diplomatie de l’UE », Libération, 28 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/amerique/a-washington-echanges-extremement-tendus-entre-donald-trump-et-volodymyr-zelensky-20250228_EOCV2SSVDBFOPHGNWB2MVBXHPU

    89 Ibidem.

    90 « Ursula von der Leyen dévoile un plan de 800 milliards d’euros destiné à renforcer la défense européenne », Le Monde, 4 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/04/ursula-von-der-leyen-devoile-un-plan-de-800-milliards-d-euros-destine-a-renforcer-la-defense-europeenne_6576344_3210.html

    « Défense européenne : un plan de 800 milliards d’euros pour “réarmer l’Europe” », Vie publique, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.vie-publique.fr/en-bref/297570-rearm-europe-un-plan-de-800-milliards-deuros-annonce

    K. De Meyer, « Industrie de défense : l’UE fait un grand pas vers la “préférence européenne” », Les Échos, 19 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/europe/rearmement-une-preference-europeenne-pour-lindustrie-de-defense-2154837

    91 « Réarmement de l’Europe : ce que l’on sait de l’augmentation à venir des dépenses militaires », Libération, 2 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/rearmement-de-leurope-ce-que-lon-sait-de-laugmentation-a-venir-des-depenses-militaires-20250302_H3JOEPP44NATLEXNIQ7MZ7B5BQ

    92 F. Chaaban, « L’Allemagne fait sauter le verrou budgétaire et annonce un plan d’investissement historique », Toute l’Europe, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.touteleurope.eu/vie-politique-des-etats-membres/l-allemagne-fait-sauter-le-verrou-budgetaire-et-annonce-un-plan-d-investissement-historique

    93 T. Laurent, « Défense : l’Allemagne, fer de lance de la dépense militaire en Europe ? », Forbes, 21 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/defense-lallemagne-fer-de-lance-de-la-depense-militaire-en-europe/

    94 « Macron says France is ‘loyal’ US ally as Trump casts doubt on NATO solidarity », France 24, 7 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/en/france/20250307-macron-says-france-is-loyal-us-ally-as-trump-casts-doubt-on-nato-solidarity

    95 P. Jacqué, « L’article 5, pilier de l’OTAN ébranlé par Donald Trump », Le Monde, 8 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/08/l-article-5-pilier-de-l-otan-ebranle-par-donald-trump_6577358_3210.html

    96 « Le président américain Donald Trump remet une nouvelle fois en cause l’engagement des États-Unis au sein de l’OTAN », France info, 7 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/otan/donald-trump-remet-en-cause-une-nouvelle-fois-l-engagement-americain-au-sein-de-l-otan_7115292.html

    97 « La France accueille un deuxième sommet d’urgence sur l’Ukraine : quels pays ont été invités ? », Le Grand Continent, 19 février 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/19/la-france-accueille-un-deuxieme-sommet-durgence-sur-lukraine-quels-pays-ont-ete-invites/

    98 « Ukraine. Sommet de la “coalition des volontaires” à Paris : un “moment de vérité” pour l’Europe », Courrier International, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/ukraine-sommet-de-la-coalition-des-volontaires-a-paris-un-moment-de-verite-pour-l-europe_229221

    99 T. Azouze, « Ukraine : ce qu’il faut retenir des conclusions du sommet de la “coalition des volontaires” à Paris », L’Express, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lexpress.fr/monde/europe/ukraine-ce-quil-faut-retenir-des-conclusions-du-sommet-de-la-coalition-des-volontaires-a-paris-SECUU4GI6BBQJL3XXVD7KKN22U

    100 « Emmanuel Macron réunit à Paris les pays membres de la “coalition des volontaires” pour offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine », Le Grand Continent, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/27/emmanuel-macron-reunit-a-paris-les-pays-membres-de-la-coalition-des-volontaires-pour-offrir-des-garanties-de-securite-a-lukraine/

    101 P. Barbancey, « Canada, Groenland, Panama… Donald Trump ou la diplomatie du flibustier », L’Humanité, 8 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/canada/canada-groenland-panama-donald-trump-ou-la-diplomatie-du-flibustier

    102 C. Eveno, « Lettre de Volodymyr Zelensky, canal du Panama, Groenland, gaz de l’Alaska… Ce qu’il faut retenir du discours de Donald Trump », L’Humanité, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/lettre-de-volodymyr-zelensky-canal-du-panama-groenland-gaz-de-lalaska-ce-quil-faut-retenir-du-discours-de-donald-trump

    103 B. Bouchaud, « OTAN, Canada, Panama… : Donald Trump multiplie les menaces et les injonctions », Les Échos, 7 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/otan-canada-panama-donald-trump-multiplie-les-menaces-et-les-injonctions-2141149

    104 U.S. Geological Survey, Mineral commodity summaries 2021: U.S. Geological Survey, 2021. À l’adresse :

    https://pubs.usgs.gov/publication/mcs2021

    105 C. Eveno, «  Lettre de Volodymyr Zelensky, canal du Panama, Groenland, gaz de l’Alaska… Ce qu’il faut retenir du discours de Donald Trump », L’Humanité, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/lettre-de-volodymyr-zelensky-canal-du-panama-groenland-gaz-de-lalaska-ce-quil-faut-retenir-du-discours-de-donald-trump

    106 « Groenland : J. D. Vance, le vice-président américain, est arrivé dans le territoire autonome danois secoué par les visées de Donald Trump », Le Monde, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/28/groenland-j-d-vance-le-vice-president-americain-est-arrive-dans-le-territoire-autonome-danois-secoue-par-les-visees-de-donald-trump_6587249_3210.html

    107 K. Welker and A. Marquez, « Trump says he ‘couldn’t care less’ if foreign automakers raise prices due to tariffs », NBC News, 29 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.nbcnews.com/politics/donald-trump/trump-says-couldnt-care-less-automakers-raise-prices-tariffs-rcna198731

    108 J. Boitel, « La Chine contrôle-t-elle réellement le canal de Panama ? », Les Échos, 22 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/la-chine-controle-t-elle-reellement-le-canal-de-panama-2144140

    109 Ibidem.

    110 L. Momège, « Cinq chiffres pour comprendre pourquoi le canal de Panama intéresse autant les États-Unis », France info, 7 février 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/cinq-chiffres-pour-comprendre-pourquoi-le-canal-de-panama-interesse-autant-les-les-etats-unis_7060718.html

    111 T. Pontillon, « Quatre questions sur le canal de Panama que Donald Trump menace d’annexer »,France info, 8 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/quatre-questions-sur-le-canal-de-panama-que-donald-trump-menace-d-annexer_7001996.html

    112 J. Boitel, « La Chine contrôle-t-elle réellement le canal de Panama ? », Les Échos, 22 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/la-chine-controle-t-elle-reellement-le-canal-de-panama-2144140

    113 F.-X. Gomez, « Menacé par Trump, le Panama annonce une prise de distance avec la Chine lors de la visite de Marco Rubio », Libération, 3 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/amerique/menace-par-trump-le-panama-annonce-une-prise-de-distance-avec-la-chine-lors-de-la-visite-de-marco-rubio-20250203_BJGKAT2R6NE5DNIY6CM5MSIFIQ

    114 « Le Panama annonce se retirer du projet chinois d’infrastructures des Nouvelles Routes de la soie, sous pression de Donald Trump », France info, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/le-panama-annonce-se-retirer-du-projet-chinois-d-infrastructures-des-nouvelles-routes-de-la-soie_7059002.html

    115 « Canal de Panama : les concessions accordées au chinois Hutchison ports en passe d’être annulées », Le Marin, 27 février 2025. À l’adresse :

    https://lemarin.ouest-france.fr/shipping/canal-de-panama-les-concessions-accordees-au-chinois-hutchinson-ports-en-passe-detre-annulees-bae46d34-f4ec-11ef-9626-1b6d524afb72

    116 T. Teillard, « Sous pression de Donald Trump, le chinois Hutchison vend ses ports mondiaux, de Panama à Rotterdam », Le Marin, 4 mars 2025. À l’adresse :

    https://lemarin.ouest-france.fr/shipping/sous-la-pression-de-donald-trump-le-groupe-hongkongais-hutchison-vend-ses-ports-du-panama-1eb6b516-f91a-11ef-b88c-bcd52c36774a

    117 « China’s top market regulator says it will review CK Hutchison’s Panama Canal ports deal according to law », Global Times, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.globaltimes.cn/page/202503/1331099.shtml

    118 O. Lam, « China halts Hong Kong-based Hutchison’s port deal with US-led consortium in Panama », Global Voices, 31 mars 2025. À l’adresse :

    https://globalvoices.org/2025/03/31/china-halts-hong-kong-based-hutchisons-port-deal-with-us-led-consortium-in-panama/

    119 B. Bouchaud, « OTAN, Canada, Panama… : Donald Trump multiplie les menaces et les injonctions », Les Échos, 7 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/otan-canada-panama-donald-trump-multiplie-les-menaces-et-les-injonctions-2141149

    120 « Pourquoi combattrions-nous pour la dictature du prolétariat, si le pouvoir politique était impuissant à intervenir dans l’économie ? La violence, c’est-à-dire la puissance de l’État, est aussi une force économique. » — F. Engels, Lettre de Engels à Conrad Schmidt du 27 octobre 1890, 1890.

    121 S. Godeluck, « Trump impose des droits de douane massifs au Canada, au Mexique et à la Chine », Les Echos, 2 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/trump-impose-des-droits-de-douane-massifs-au-canada-au-mexique-et-a-la-chine-2146127

    122 « Donald Trump annonce la mise en place de droits de douane de 25 % sur l’aluminium et l’acier entrant aux États-Unis », Le Monde, 10 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/10/donald-trump-annonce-la-mise-en-place-de-droits-de-douane-de-25-sur-l-aluminium-et-l-acier-entrant-aux-etats-unis_6539284_3234.html

    123 « Donald Trump annonce que les États-Unis vont imposer des droits de douane réciproques », Le Monde, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/13/donald-trump-annonce-que-les-etats-unis-vont-imposer-des-droits-de-douane-reciproques_6545586_3210.html

    124 « Donald Trump annonce des droits de douane de 25 % sur les produits européens », Le Monde, 26 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/26/donald-trump-annonce-des-droits-de-douane-de-25-sur-les-produits-europeens_6565693_3210.html

    125 « États-Unis : Trump annonce de nouveaux droits de douane sur des produits chinois », 20 minutes, 27 février 2025. À l’adresse :

    https://www.20minutes.fr/monde/etats-unis/4141063-20250227-etats-unis-trump-annonce-nouveaux-droits-douane-produits-chinois

    126 « Donald Trump annonce des droits de douane supplémentaires de 25 % sur “toutes les voitures qui ne sont pas fabriquées aux États-Unis” », Le Monde, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/26/trump-annonce-des-droits-de-douane-supplementaires-de-25-sur-toutes-les-voitures-qui-ne-sont-pas-fabriquees-aux-etats-unis_6586545_3234.html

    127 « Infographie — Les principaux partenaires commerciaux des États-Unis en 2024 », Revue Conflits, 4 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.revueconflits.com/infographie-les-principaux-partenaires-commerciaux-des-etats-unis-en-2024

    P. Boittiaux, « D’où viennent les voitures qui sillonnent les États-Unis ? », Statista, 24 mai 2018. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/amp/13951/dou-viennent-les-voitures-qui-sillonnent-les-etats-unis

    S. Godeluck, « Trump veut taxer toutes les importations d’acier et d’aluminium », Les Échos, 10 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/trump-veut-taxer-toutes-les-importations-dacier-et-daluminium-2147645

    « Total value of U.S. trade in goods worldwide 2004–2024 », Statista, 20 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.statista.com/statistics/218255/total-value-of-us-trade-in-goods-worldwide-since-2004

    128 A. Lepoutre, « Droits de douane américains : le Canada entre en zone de turbulences », Le Monde, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/05/droits-de-douane-americains-le-canada-entre-en-zone-de-turbulences_6576516_3234.html

    129 A. Leparmentier, « Droits de douane : les limites du bluff de Donald Trump face au Canada et au Mexique », Le Monde, 4 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/04/droits-de-douane-le-bluff-a-la-pyrrhus-de-donald-trump-face-au-canada-et-au-mexique_6530215_3234.html

    130 « Les États-Unis imposent 25 % de droits de douane sur l’acier et l’aluminium », Le Monde, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/11/les-etats-unis-imposent-25-de-droits-de-douane-sur-l-acier-et-l-aluminium_6540994_3234.html

    131 J. Bouissou, « Les nouveaux droits de douane de Donald Trump signeront la fin du système commercial mondial actuel », Le Monde, 1er avril 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/04/01/les-droits-de-douane-reciproques-de-donald-trump-une-onde-de-choc-pour-l-economie-mondiale_6589143_3234.html

    132 « La carte des nouveaux droits de douane de Donald Trump (tableaux exclusifs) », Le Grand Continent, 2 avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/02/la-carte-des-nouveaux-droits-de-douane-de-donald-trump-tableaux-exclusifs/

    133 H. Thibault, « La Chine annonce ses représailles face aux États-Unis tout en espérant un “deal” », Le Monde, 4 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/04/la-chine-annonce-ses-represailles-face-aux-etats-unis-tout-en-esperant-un-deal_6531016_3234.html

    « Guerre commerciale. La Chine dégaine son arsenal de taxes douanières en réponse aux attaques des États-Unis », Courrier International, 4 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/guerre-commerciale-la-chine-degaine-son-arsenal-de-taxes-douanieres-en-reponse-aux-attaques-des-etats-unis_228368

    134 « “Liberation Day” : quel impact attendre des annonces de Trump concernant les droits de douane ? », Le Grand Continent, 2 avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/02/liberation-day-quel-impact-attendre-des-annonces-de-trump-concernant-les-droits-de-douane/

    J. Verdes, « Droits de douane : l’UE lance des contre-mesures sur les produits américains », Toute l’Europe, 12 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/droits-de-douane-l-ue-lance-des-contre-mesures-sur-les-produits-americains

    J. Quatremer, « Droits de douane : l’UE avance pour faire reculer Trump », Libération, 2 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/droits-de-douane-lue-avance-pour-faire-reculer-trump-20250402_NPPWS4FALVFL5LTPB7LVP6OZOA

    135 A. Peled, « Israel Hit With 17% Tariffs Despite Saying It Would Scrap Levies on U.S. Goods », The Wall Street Journal, 4 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.wsj.com/livecoverage/trump-tariffs-trade-war-stock-market-04-03-2025/card/israel-hit-with-17-tariffs-despite-saying-it-would-scrap-levies-on-u-s-goods-YMtDXBPmtOu018IXjLG5

    136 T. Pontiroli, « Droits de douane : plus de 50 pays auraient entamé des négociations avec Trump », Les Échos, 6 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/droits-de-douane-plus-de-50-pays-auraient-entame-des-negociations-avec-trump-2158372

    137 « La première présidence de M. Trump a été marquée par des allégations persistantes et parfois mensongères selon lesquelles il aurait été compromis par les services de renseignement russes. On a parlé d’investissements douteux dans ses propriétés de Floride, de frasques sexuelles douteuses dans un hôtel de Moscou, de toutes sortes de contacts et de connexions entre la campagne Trump 2016 et les services de renseignement russes. Pourtant, en fin de compte, comme me l’a avoué plus tard un officier du contre-espionnage américain aux opinions passionnément anti-Trump, l’ensemble semblait bien inférieur à la somme de ses parties.

    Bien sûr, la Russie a continué d’interférer dans les élections américaines, même si c’est généralement avec des effets limités. Et des contacts ont été établis entre des fonctionnaires liés au Kremlin et le camp Trump.

    Mais trouver des preuves réelles que Trump était d’une manière ou d’une autre sous le contrôle de Moscou s’est avéré impossible, même pour l’ancien Robert Mueller, l’avocat spécial dont le rapport de 448 pages sur l’ingérence russe dans les élections américaines de 2016 n’a pas prouvé la collusion entre Trump et le Kremlin.

    D’ailleurs, comme me l’a dit un jour un ancien espion russe autour d’une tasse de thé à Moscou, en soupirant : “S’il avait été notre atout, nous lui aurions dit de toujours avoir l’air hostile à notre égard, afin que personne ne puisse l’accuser d’être notre homme lorsque nous lui avons fait faire quelque chose.” » — M. Galeotti, « Trump and Putin: the fragile relationship that will change the world », The Times, 25 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.thetimes.com/world/russia-ukraine-war/article/trump-and-putin-the-fragile-relationship-that-will-change-the-world-lfv2n8zg2

    138 P. Korotaev, « Ukraine’s War Economy Is Being Choked by Neoliberal Dogmas », Jacobin, 14 juillet 2022. À l’adresse :

    https://jacobin.com/2022/07/ukraine-neoliberalism-war-russia-eu-imf

    139 Ibidem.

    140 S. Vallée, « Les frontières de l’OTAN », « Pour des accords Minsk III », Le Grand Continent, 21 février 2022. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2022/02/21/pour-des-accords-minsk-iii/

    141 « Fédéralisation de l’Ukraine », Ibidem.

    142 « Minsk selon Merkel, marchand de guerre, militarisme nippon, la Corée veut suivre… », Le Monde diplomatique, janvier 2023. À l’adresse :

    https://www.monde-diplomatique.fr/2023/01/A/65415

    143 V. I. Lénine, Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, 1915.

    144 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

    145 « Incidence des sanctions sur l’économie russe », Conseil européen, 12 octobre 2023. À l’adresse :

    https://www.consilium.europa.eu/fr/infographics/impact-sanctions-russian-economy

    146 V. Fourreau, « La croissance économique de la Russie devrait ralentir », Statista, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/34185/evolution-croissance-pib-russie

    147 J. Zhang, « Russia turns to China to develop its Far East », Geopolitical Intelligence Services, 26 juillet 2024. À l’adresse :

    https://www.gisreportsonline.com/r/russia-far-east

    148 C. Quevrain, « VÉRIF’ — Après 3 ans de guerre en Ukraine, l’économie russe pâtit-elle des sanctions ? », TF1 info, 28 février 2025. À l’adresse :

    https://www.tf1info.fr/international/verif-apres-trois-ans-de-guerre-en-ukraine-l-economie-russe-patit-elle-des-sanctions-2351731.html

    149 « Économie russe : pour gagner la guerre, Poutine est en train de cacher une dette colossale », Le Grand Continent, 14 janvier 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/01/14/economie-russe-pour-gagner-la-guerre-poutine-est-en-train-de-cacher-une-dette-colossale/

    150 J. Bouissou, A. Michel et P. Tchoubar, « Pourquoi l’impact des sanctions contre le pétrole russe s’affaiblit de jour en jour », Le Monde, 30 octobre 2024. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/10/30/pourquoi-l-impact-des-sanctions-contre-le-petrole-russe-s-affaiblit-de-jour-en-jour_6366342_4355770.html

    151 B. Quénelle, « Comment la Russie a créé une économie parallèle pour contourner les sanctions occidentales », Le Monde, 3 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/03/pour-contourner-les-sanctions-occidentales-la-russie-a-cree-son-economie-parallele_6574508_3234.html

    152 « Malgré les sanctions, l’économie russe décolle avec une croissance attendue de 3 % en 2024. Pourquoi ? », Le Grand Continent, 13 août 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/08/13/economie-russe-avec-une-croissance-attendue-de-3-la-russie-de-poutine-decolle-pourquoi/

    153 I. Wiśniewska, « Russia’s budget for 2025: war above all », Center for Eastern Studies, 22 novembre 2024. À l’adresse :

    https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2024-11-22/russias-budget-2025-war-above-all

    154 « Économie russe : pour la première fois en 2025, le pétrole et le gaz ne compenseront plus l’explosion des dépenses militaires (+90 % en trois ans de guerre) », Le Grand Continent, 24 mars 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/24/economie-russe-pour-la-premiere-fois-en-2025-le-petrole-et-le-gaz-ne-compenseront-plus-lexplosion-des-depenses-militaires-90-en-trois-ans-de-guerre

    155 A. Roth, « ‘A lot higher than we expected’ : Russian arms production worries Europe’s war planners », The Guardian, 15 février 2024. À l’adresse :

    https://www.theguardian.com/world/2024/feb/15/rate-of-russian-military-production-worries-european-war-planners

    156 « Malgré les sanctions, l’économie russe décolle avec une croissance attendue de 3 % en 2024. Pourquoi ? », Le Grand Continent, 13 août 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/08/13/economie-russe-avec-une-croissance-attendue-de-3-la-russie-de-poutine-decolle-pourquoi/

    157 V. Fourreau, « La croissance économique de la Russie devrait ralentir », Statista, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/34185/evolution-croissance-pib-russie

    158 « Malgré les sanctions, l’économie russe décolle avec une croissance attendue de 3 % en 2024. Pourquoi ? », Le Grand Continent, 13 août 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/08/13/economie-russe-avec-une-croissance-attendue-de-3-la-russie-de-poutine-decolle-pourquoi/

    159 Ibidem.

    160 V. Inozemstev, « L’exode du siècle : une nouvelle vague d’émigration russe », Notes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Visions, n129, juillet 2023, p. 14. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/notes/lexode-du-siecle-une-nouvelle-vague-demigration-russe

    161 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Études de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 19. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    162 Ibidem., p. 17.

    163 « En Russie, Poutine lance la plus grande campagne de conscription depuis plus d’une décennie », Le Grand Continent, 1er avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/01/en-russie-poutine-lance-la-plus-grande-campagne-de-conscription-depuis-plus-dune-decennie/

    164 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Etudes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 14-15. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    165 Ibidem., p. 20.

    166 « En Russie, Poutine lance la plus grande campagne de conscription depuis plus d’une décennie », Le Grand Continent, 1er avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/01/en-russie-poutine-lance-la-plus-grande-campagne-de-conscription-depuis-plus-dune-decennie/

    167 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Etudes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 21. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    168 A. Burilkov et G. B. Wolff, « Defending Europe without the US: first estimates of what is needed », Bruegel, 21 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bruegel.org/analysis/defending-europe-without-us-first-estimates-what-needed

    169 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Etudes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 22-23. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    170 V. Inozemstev, « L’exode du siècle : une nouvelle vague d’émigration russe », Notes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Visions, n129, juillet 2023, p. 12-13. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/notes/lexode-du-siecle-une-nouvelle-vague-demigration-russe

    171 A. Burilkov et G. B. Wolff, « Defending Europe without the US: first estimates of what is needed », Bruegel et Kiel Institute for the World Economy, 21 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bruegel.org/analysis/defending-europe-without-us-first-estimates-what-needed

    172 E. Cook, « How Russia’s Military Has Changed Ahead of 2025 », Newsweek, 29 décembre 2024. À l’adresse :

    https://www.newsweek.com/russia-military-changed-since-start-war-ukraine-2025-1994174

    173 « Pourquoi Trump a-t-il des difficultés à obtenir un cessez-le-feu en Ukraine ? », BBC News Afrique, 25 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bbc.com/afrique/articles/c2d4w93lx4jo

    174 « Guerre en Ukraine : à Riyad, Russes et Américains s’entendent pour nommer des négociateurs pour le règlement du conflit », Le Monde, 18 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/18/guerre-en-ukraine-a-riyad-russes-et-americains-s-entendent-pour-nommer-des-negociateurs-pour-le-reglement-du-conflit_6552988_3210.html

    175 Ibidem.

    176 « Notes sur la conscience de classe », Unité communiste, 3 avril 2024. À l’adresse :

    https://unitecommuniste.com/articles/notes-sur-la-conscience-de-classe/

    177 Cf. L. de Catheu, « La doctrine Miran : le plan de Trump pour disrupter la mondialisation », Le Grand Continent, 18 janvier 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/28/la-doctrine-miran-le-plan-de-trump-pour-disrupter-la-mondialisation/

    178 « Households and NPISHs Final consumption expenditure (current US$) », World Bank. À l’adresse :

    https://data.worldbank.org/indicator/NE.CON.PRVT.CD

    179 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025. À l’adresse :

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    180 « Les 50 premiers pays ayant le PIB le plus élevé par habitant à travers le monde 2023 », Statista, 13 février 2024. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/661077/classement-pays-plus-eleve-monde-pib

    181 « World Economic Outlook Database », International Monetary Funds, avril 2024. À l’adresse :

    https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2024/April

    182 « J’ai tenté de la décrire [la forme contemporaine de la polarisation capitaliste] dans un écrit d’il y a quarante ou cinquante ans sur les cinq monopoles. Je disais que la Triade (États-Unis, Europe occidentale et Japon) bénéficie de cinq monopoles. Le premier est celui de l’accès — qui n’implique pas nécessairement la propriété — aux ressources naturelles de la planète. Ce qui est insupportable pour les gens de la Triade, c’est de ne pas avoir accès au pétrole ou à une autre ressource, ici ou là. Ensuite vient le monopole de la technologie, renforcé par les prétendus droits intellectuels. La Triade ne tolère pas que d’autres s’emparent de cette technologie, la reproduisent ou la développent par eux-mêmes. Le troisième monopole est celui de l’information, qui permet le formatage par les médias. Le quatrième monopole est financier, c’est le marché financier et monétaire mondialisé. C’est la raison pour laquelle la Chine et la Russie sont pour eux des pays insupportables, car elles ne rentrent pas dans cette mondialisation financière. Par contre, l’Inde y rentre. Quant à l’Arabie saoudite, puisqu’elle accepte cette mondialisation financière, on nous la présente presque maintenant comme la République démocratique modèle d’Arabie saoudite. Le cinquième monopole est celui des armes atomiques. Je n’aime pas l’arme atomique et les armes de destruction massive, mais la question n’est pas là. Si certains l’ont, les autres ont le droit de l’avoir. L’histoire n’a pas prouvé que les autres étaient plus criminels que les uns. » — S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 aout 2018. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2018/08/13/nous-avons-rencontre-samir-amin/

    183 « Sécurité de l’Ukraine : qui était présent et que faut-il retenir du sommet de Londres ? », Le Grand Continent, 3 mars 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/03/securite-de-lukraine-qui-etait-present-et-que-faut-il-retenir-du-sommet-de-londres/

    184 H. Maillot, « Pourquoi le dernier né des sous-marins nucléaires d’attaque français fait escale au Canada », Le Figaro, 13 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lefigaro.fr/international/pourquoi-le-dernier-ne-des-sous-marins-nucleaires-d-attaque-francais-fait-escale-au-canada-20250313

    185 E. Dumoulin, « Pourquoi le dernier né des sous-marins nucléaires d’attaque français fait escale au Canada », Le Monde, 31 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/31/donald-trump-reveille-les-liens-entre-le-canada-et-l-europe_6588983_3232.html

    186 « “Plus un partenaire fibale” : le Canada met fin à son étroite collaboration avec les États-Unis », Le Soir, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lesoir.be/664749/article/2025-03-27/plus-un-partenaire-fiable-le-canada-met-fin-son-etroite-collaboration-avec-les

    187 A. Burilkov et G. B. Wolff, « Defending Europe without the US: first estimates of what is needed », Bruegel, 21 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bruegel.org/analysis/defending-europe-without-us-first-estimates-what-needed

    188 « Global Firepower Coalitions Builder », Global firepower. À l’adresse :

    https://www.globalfirepower.com

    189 « World Economic Outlook Database », International Monetary Funds, avril 2024. À l’adresse :

    https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2024/April

    190 M. Gautier, « Part du PIB dépensé pour les armées en France 1950-2023 », Statista, 14 janvier 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/1340721/armee-depenses-pib-france

    191 F. Chaaban, « Défense : la France, armée européenne la plus puissante selon un classement américain », Toute l’Europe, 19 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/defense-la-france-armee-europeenne-la-plus-puissante-selon-un-classement-americain

    192 T. Gaudiaut, « La France est devenue le deuxième exportateur d’armes dans le monde », Statista, 13 mars 2024. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/4207/plus-grands-pays-exportateurs-armes-dans-le-monde

    193 « World Economic Outlook Database », International Monetary Funds, avril 2024. À l’adresse :

    https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2024/April

    194 J. V. Staline, « L’inévitabilité des guerres entre pays capitalistes », Les problèmes économiques du socialisme en URSS, 1952.

  • Déclaration de la conférence anti-impérialiste antiguerre d’Athènes du 22-23 février 2025

    Toutes les contradictions de la planète s’intensifient, les politiques antiouvrières et antipopulaires se multiplient. Les principales puissances impérialistes se disputent une nouvelle répartition des marchés et des sphères d’influence, cherchant à surmonter la crise mondiale en préparant la troisième guerre mondiale. Les peuples du monde subissent les effets de la rivalité impérialiste de la manière la plus brutale.

    La guerre injuste en Ukraine, entre l’impérialisme russe d’un côté et les États-Unis, l’Occident et leur régime réactionnaire fantoche de Zelensky de l’autre, compte déjà des centaines de milliers de morts et de blessés, et est aujourd’hui l’épicentre de ces antagonismes. Le peuple palestinien héroïque résiste à l’opération génocidaire des sionistes meurtriers d’Israël qui servent les plans des impérialistes américains. Les évolutions du Caucase et des Balkans à l’Afrique, de l’Océan Pacifique et de l’Amérique de l’Ouest au Cercle Arctique s’inscrivent dans le même cadre.

    La haine, le chauvinisme et le nationalisme sont renforcés pour frapper les résistances populaires et renforcer les antagonismes des puissants. Dans tous les pays du monde, les systèmes politiques se préparent et prennent des mesures politiques, économiques et militaires face à l’éventualité d’une guerre généralisée. L’impérialisme opprime les peuples et le capital intensifie de plus en plus l’exploitation de la classe ouvrière jusqu’à des formes d’esclavage pour réaliser des profits et renforcer sa domination de classe.

    La classe ouvrière, les peuples et la jeunesse, partout dans le monde, résistent à la barbarie capitaliste-impérialiste par des luttes et des soulèvements. Ils expriment, dans les termes qu’ils ont formulés aujourd’hui, leur colère et leurs revendications. Ces luttes recherchent et nécessitent la mise à niveau de leur constitution et la formation de leur perspective révolutionnaire.

    Cependant, la trajectoire des développements rend ce besoin plus urgent. Face à l’intensification des dangers de guerre, voire des menaces de guerre nucléaire, il est nécessaire de prendre des mesures dans le sens du Front anti-impérialiste et antiguerre de la lutte populaire.

    Il est donc évident qu’il faut créer les conditions nécessaires à la coordination des forces anti-impérialistes et révolutionnaires du plus grand nombre possible de pays et de régions du monde.

    • Afin de faciliter et d’agir comme un catalyseur dans l’effort de construction de la lutte anti-impérialiste dans chaque pays.
    • Afin de renforcer internationalement la direction de l’amitié et de la solidarité des peuples contre le poison fasciste et nationaliste semé par le capital et ses porte-parole.

    Les organisations qui signent cette déclaration et qui ont participé à la Rencontre anti-impérialiste contre la guerre à Athènes les 22-23 février 2025 cherchent une voie commune, pour informer et être informées, pour se coordonner au plus haut niveau possible, et pour lutter, non seulement par nous-mêmes, mais aussi avec toutes les forces qui veulent contribuer à cette direction. Une direction dont la marque politique adoptera les axes suivants :

    • Luttes communes des peuples contre les guerres injustes et l’impérialisme.
    • Contre l’exploitation capitaliste et la barbarie impérialiste.
    • Sortie des USA-OTAN et de la Russie de l’Ukraine.
    • Libérer la Palestine.
    • À bas le nationalisme et le poison fasciste. Solidarité et amitié entre tous les peuples.
    • Solidarité avec les réfugiés et les immigrés.
    • Les peuples n’ont pas besoin de protecteurs ! Nous comptons sur les forces populaires inépuisables — nous soutenons les luttes populaires dans le monde entier.
    • Nous nous efforçons de mener une action commune au niveau international contre les préparatifs de guerre et les politiques réactionnaires de l’impérialisme.

    Dans cette direction, nous aspirons à prendre des initiatives pour renforcer la lutte anti-impérialiste et antiguerre dans nos pays et au niveau international. En outre, afin de promouvoir le dialogue et la coordination sur les questions sérieuses de la période, nous allons créer une page web internationale d’information et de dialogue intitulée « Bulletin international anti-impérialiste ».

    Action anti-impérialiste (Danemark)

    Unité communiste (France)

    Union ouvrière communiste (MLM) (Colombie)

    Parti communiste de Grèce (marxiste-léniniste)

    Construction communiste (Allemagne)

    Parti communiste maoïste (Italie)

  • Presentation of Communist Unity’s positions on the Russian-Ukrainian war

    [Revised version of October 2024.]

    What should be, in our view, a communist position on the current Russian-Ukrainian war? Answering this question necessarily raises another: what, in our view, is the nature of the current Russian-Ukrainian war?

    To date, our organization has not explicitly presented its answers. We are aware that we are lagging behind on these burning issues. We are taking advantage of the imminent 2nd anniversary of the Russian offensive to make up for this shortcoming.

    To determine the nature of the Russian-Ukrainian war, we must first determine the nature of Russia and Ukraine. While seemingly simple, this problem actually reveals the complexity of contemporary imperialism.

    The first imperative is to avoid adhering to a metaphysical definition of what a dominated country or a dominant country is, that is, what imperialism and its economic domination are. There is no such thing as domination in the abstract (as an isolated quality); there is always only the domination of one market and one state over another market and another state. A country always exercises or undergoes domination only in its relationship with another country. On a global scale, relationships overlap and combine in such a way that a country’s role in the network of global relationships can only be determined by observing that country’s place in its relationships as a whole. Similarly, there is no imperialist domination without certain classes to dominate and be dominated. A country always exercises or suffers domination only according to its classes. Imperialist domination is always only the domination of an imperialist bourgeoisie of one country over certain classes of another country (comprador bourgeoisie, national bourgeoisie, petty bourgeoisie, proletariat, peasantry). In economics, dialectical materialism must never be forgotten.

    The contradictions between imperialist countries and dominated countries are no longer as polarized as they were in the early days of imperialism, at the end of the 19th century and the beginning of the 20th century, when it was easy to distinguish between imperialist countries, colonies, and semi-colonies. Today, there are still hegemonic imperialisms that dominate the entire world economy: Western imperialisms (the United States, Canada, France, Germany, etc.) and Japanese imperialism. However, in the contemporary imperialist system, a country that is dominated in one relationship may be dominant in another. Some countries are thus dominated and dominant at the same time, as is the case, for example, with the BRICS (Brazil, Russia, India, China, and South Africa), among others.

    However, the increasing complexity of the imperialist system has not eliminated the two opposing poles: the dominant—imperialist—countries and the dominated countries. However, these two categories and their political and economic relations have become more complex. To understand whether a country is dominant or dominated, it has therefore become essential to observe its place in the network of global economic relations as a whole, in order to study its general role (rather than in relation to a particular country or another, whose relationship may not reflect the true nature of the country in question).

    Russia is a country dominated by more powerful imperialist countries, but it itself dominates other countries and seeks to extend its domination and emancipate itself from the domination of hegemonic imperialisms by growing its own empire. Like China, Russia is a challenger imperialism: its role in the world economy is that of a strong semi-periphery, struggling to become a new imperialist center. The socialist past and geographical characteristics of Russia and China have also endowed them with resources and strengths usually monopolized by imperialist centers: access to strategic natural resources, advanced technology, means of communication—including the media—and military power—including nuclear weapons. The relative weakness of China and Russia compared to the hegemonic imperialisms in the world does not detract from their imperialist character. China and Russia are states and markets seeking to perpetuate and extend their domination over other states and markets in order to increase and secure their imperialist superprofits. While China and Russia are still dominated by hegemonic imperialisms, they are themselves imperialisms.

    The Russian and Chinese bourgeoisies are not comprador bourgeoisies, incapable of accumulating surplus profit by and for themselves. They are national and imperialist bourgeoisies, capable of accumulating surplus profits by and for themselves, and therefore struggling to extend and intensify their domination over the comprador bourgeoisie and the popular masses (the national bourgeoisie, petty bourgeoisie, proletariat, and peasantry) of the oppressed nations. The Russian and Chinese bourgeoisies seek to secure and increase their surplus profits through political domination of states and economic domination of markets. Russia and China are relatively dominated countries, but they are not dominated countries; their imperialist bourgeoisie is relatively weak, but they are imperialist bourgeoisies.

    All capitalist countries, including dominated countries, struggle to build an empire, but this does not mean that all countries are imperialist: only countries that actually succeed in building an empire from which they extract superprofits can be described as imperialist. A country can be imperialist and itself more exploited than exploiter, which does not change the fact that it is itself an exploiter, and therefore imperialist.

    Whereas China and Russia are strong semi-peripheries representing challenging imperialisms, Ukraine is a weak semi-periphery, which does not have the economic capacity to build an imperialist empire. Ukraine is a country under the domination of hegemonic imperialisms and Russian imperialism. The Ukrainian bourgeoisie is comprador.

    Western imperialisms and Russian imperialism have been vying for control of the Ukrainian market and Ukraine itself for more than 20 years now. The integration of Ukraine into two distinct and antagonistic imperialist spheres (Western and Russian) is felt throughout Ukrainian society and was notably at the root of the Ukrainian Revolution of 2014 and Russia’s annexation of Crimea that same year. Today, Zelensky represents the pro-Western comprador bureaucratic bourgeoisie, which is linked to Western imperialist interests: while subservient to them, it seeks to build an empire with them.

    Why did Russia invade Ukraine on February 24, 2022?

    The primary cause of Russia’s outbreak of the Russian-Ukrainian war is the inter-imperialist contradiction between the hegemonic Western imperialisms and the challenging Russian imperialism. The imperialists of the Atlanticist alliance (NATO) and Russia are fighting for economic and political control of Ukraine, as part of a global struggle between the hegemonic imperialists, defending their hegemony, and the challenger imperialists, asserting their own ambitions.

    Why did war break out in Ukraine, and not in another market that imperialists are fighting over to divide up the world?

    This war is also a war for control of a geopolitical lock. It is essential to understand the vision of the imperialist countries involved in this war (in order to better unmask and combat it).

    What is geopolitics, and why should we be interested in it in order to understand inter-imperialist contradictions? Geopolitics is a superstructure; it is the theory and ideology of the imperialist bourgeoisie. Geopolitics, as a science, is the bourgeois imperialist interpretation of the contradictions of imperialism. Geopolitical analyses cover part of the dialectical materialist reality of inter-imperialist contradictions, but this bourgeois science is limited by its political class role (it is integrated into the imperialist bourgeois state apparatus, politically and ideologically dominated by the imperialist bourgeoisie and at its service) and by its idealist methodology (neither materialist nor dialectical, which denies the primary and the secondary, particularly between the material base and the social superstructure and between internal and external causes).

    Western imperialisms, particularly the United States of America, are still influenced by the Heartland theory, which was taught in all major American schools until the 2000s. That is to say, they are convinced that the Heartland (stretching from the Volga to the Yangtze, and from the Himalayas to the Arctic), for geographical reasons, has a strategic advantage over the rest of the world, an advantage that would make it virtually invincible if it also possessed the Rimland (the rest of Europe and Asia, with access to the sea). In their geopolitical vision, everything must therefore be done to control and dominate this space. This is why they are investing so much in areas close to Russia’s borders, particularly in Ukraine.

    « Who rules East Europe commands the Heartland; who rules the Heartland commands the World-Island; who rules the World-Island controls the world.1« 

    From Russia’s point of view, World War II highlighted the geopolitical necessity of pushing back its borders as far as possible and surrounding itself with allies (or at least neutral countries). This was one of the issues at stake in the negotiations following the collapse of the USSR, which lost a large part of its territory and economy. Russia perceives itself as besieged (a siege complex inherited from the Russian Empire and the socialist, then revisionist, USSR) and acting in legitimate defense against the aggressions of an expansionist West (where Cold War concepts of containment are still influential). Moreover, Putin has very little room for maneuver domestically. The consensus he has built around his power since the late 1990s, among the Russian bourgeoisie and people, is based on the desire to rebuild a strong and stable Russia—the creation of a new empire to rival the Western powers.

    Geopolitically, it is clear that the Atlanticist alliance has pushed Russia into a corner, knowing full well the consequences for the Ukrainian people. It is equally clear that, placed in this position, it was Russia that made the unilateral choice to attack Ukraine militarily.

    It is interesting to note that Western economic sanctions have not been supported by the dominated countries. Russia is far from being unwelcome on the international stage; it is even one of the privileged partners of African countries still under French domination (Mali, Central African Republic, Burkina Faso, etc.). We can rejoice in seeing these countries free themselves from the clutches of French imperialism, but not in seeing them fall into the clutches of another (perceived as an ally against hegemonic imperialisms). In any case, the world is becoming « multipolar. » Inter-imperialist contradictions can only increase, Europe is remilitarizing, and the struggle to redivide the world is gradually leading us toward a Third World War.

    So what, in our view, is the nature of the Russian-Ukrainian war?

    It is an inter-imperialist proxy war between the hegemonic imperialisms of the West and the challenging imperialism of Russia, that is, between the Atlanticist alliance, of which the Ukrainian state is merely a proxy, and Russia. The main contradiction in Ukraine is between two competing imperialist camps fighting for « the redivision of the world. » Russia’s war in Ukraine is therefore an unjust war.

    The Russian-Ukrainian conflict is not Ukraine’s anti-imperialist war against Russia. The Ukrainian state depends heavily on the support of Western imperialisms for its war effort (logistics, supply of equipment and ammunition, finance, etc.), and Western imperialisms are using the Ukrainian state as a proxy to wage war against the challenging Russian imperialism. Zelensky and the pro-Western bureaucratic bourgeoisie he represents serve their ukrainian comprador capitalist interests by serving the interests of Western imperialism, both economically and geopolitically.

    The Russian invasion, as well as the involvement of the Atlanticist alliance in Ukraine, is nothing more than « the continuation of politics by other means », in this case, competition for the exploitation of a market and control of a state, which has been taking place between two imperialist camps since the 2000s. Since the beginning of the war, Zelensky’s government has taken advantage of the exceptional situation to facilitate the movement of Western capital and intensify the exploitation of the Ukrainian proletariat: criminalization of trade unions, deregulation of labor law, deregulation of prices, and austerity policies dictated by the European Union and the International Monetary Fund (IMF), among others. It is important to note, however, that these neoliberal policies have been largely imposed on the Ukrainian bourgeoisie by its Western « allies »: for example, under the guise of « anti-corruption » measures, as a requirement for membership in the European Union, or as a condition for obtaining a loan from the IMF (on which Ukraine has been increasingly dependent since 2014). The pro-Western bureaucratic comprador bourgeoisie in Ukraine is both dominated by Western imperialisms and engaged in a futile struggle to become imperialist alongside them: Ukraine is subject to them and is their extension.

    The Russian-Ukrainian conflict is not an inter-imperialist war between Russia and Ukraine. Ukraine is not imperialist itself. Indeed, Ukraine is part of an imperialist camp in that it is aligned with the Atlanticist alliance against Russia, but it is a country dominated by Russian imperialism (and Western imperialisms) that does not possess an imperialist empire (its own sphere of domination over markets). We cannot therefore speak of a « simple » inter-imperialist war (strictly speaking).

    The Russian-Ukrainian conflict is not Russia’s anti-imperialist war against Western imperialism. Russia is itself imperialist. While it can be said that Russia is « resisting » hegemonic imperialism, it is incorrect to conclude that its war is anti-imperialist, because it is not a dominated country and its « resistance » is aimed precisely at expanding and consolidating Russian imperialism (against another imperialist camp, by overthrowing the pro-Western bourgeoisie in Ukraine).

    The Russian-Ukrainian conflict is not Russia’s anti-fascist war against « Ukrainian Nazism. » Russia has no anti-fascist ambitions. By invoking the « denazification » of Ukraine, Putin has simply drawn on a casus belli from Russian national history: the Great Patriotic War against the IIIrd Reich. Nazism and anti-communism are deeply rooted in Ukrainian society, due to the rejection of the Soviet legacy and the construction of an anti-Russian national identity, leading to the glorification of the Ukrainian Waffen SS or collaborationist figures such as Stepan Bandera. The openly Nazi Azov Battalion, among others, has been formally incorporated into the regular Ukrainian army since the beginning of the war. However, Nazism is no less unapologetic within Russia’s Wagner Group, and Russia’s claim to part of the Soviet legacy is in no way an expression of socialist or even anti-fascist sympathy, but only of support for a strong—imperial—Russia.

    What about the « national element » of the Russian-Ukrainian conflict?

    The Russian-Ukrainian conflict is not a war of national liberation by the Ukrainian people against Russia. Ukraine already has a politically independent nation-state, and the Ukrainian nation is already as politically free as it can be as a nation integrated into the imperialist system. Ukrainian national resistance today is almost exclusively that of the Ukrainian bourgeois state, with the full support of Western imperialism, on which it depends. There is a popular aspect of national liberation in Ukraine, where Russia occupies Ukrainian territory, but this aspect is only very secondary in the conflict, and it exists only as an extension of the Ukrainian bourgeois state (in its continuity and integrated into it).

    The Russian-Ukrainian conflict is not a war of national liberation for the Russian-speaking peoples of Donbass. This aspect is also only very secondary, and today exists only as an extension of the Russian imperialist bourgeois state. The national liberation struggle of the Russian-speaking people of Donbass is just, but it does not make Russia’s war in Ukraine just: it has completely dissolved into the unjust war of Russian imperialism.

    In our view, it is very important to understand the real significance of the national liberation struggles in the Russian-Ukrainian conflict, i.e., the place of national contradictions in the real order of contradictions (what determines and what is determined?). To this end, we can rely on a historical precedent: the Austro-Hungarian Empire’s war of aggression against Serbia, which consequently led to the outbreak of World War I.

    The Serbian national liberation struggle was then a mass movement that carried the long-standing aspirations of a united Serbian nation within the Austro-Hungarian Empire. The Kingdom of Serbia itself was not an imperialist country, but a country still dominated by the imperialist powers. Why, then, did the internationalists (including the Bolsheviks) not support Serbia in its defensive national war against imperialist Austria-Hungary? Lenin wrote:

    “In the present war the national element is represented only by Serbia’s war against Austria (which, by the way, was noted in the resolution of our Party’s Berne Conference). It is only in Serbia and among the Serbs that we can find a national-liberation movement of long standing, embracing millions, “the masses of the people”, a movement of which the present war of Serbia against Austria is a “continuation”. If this war were an isolated one, i.e., if it were not connected with the general European war, with the selfish and predatory aims of Britain, Russia, etc., it would have been the duty of all socialists to desire the success of the Serbian bourgeoisie as this is the only correct and absolutely inevitable conclusion to be drawn from the national element in the present war. […]

    Further, Marxist dialectics, as the last word in the scientific-evolutionary method, excludes any isolated examination of an object, i.e., one that is one-sided and monstrously distorted. The national element in the Serbo-Austrian war is not, and cannot be, of any serious significance in the general European war. […] To Serbia, i.e., to perhaps one per cent or so of the participants in the present war, the war is a “continuation of the politics” of the bourgeois-liberation movement. To the other ninety-nine per cent, the war is a continuation of the politics of imperialism, i.e., of the decrepit bourgeoisie, which is capable only of raping nations, not freeing them. The Triple Entente, which is “liberating” Serbia, is selling the interests of Serbian liberty to Italian imperialism in return for the latter’s aid in robbing Austria.

    […] There are no “pure” phenomena, nor can there be, either in Nature or in society—that is what Marxist dialectics teaches us, for dialectics shows that the very concept of purity indicates a certain narrowness, a one-sidedness of human cognition, which cannot embrace an object in all its totality and complexity. There is no “pure” capitalism in the world, nor can there be; what we always find is admixtures either of feudalism, philistinism, or of something else. Therefore, if anyone recalls that the war is not “purely” imperialist, when we are discussing the flagrant deception of “the masses of the people” by the imperialists, who are deliberately concealing the aims of undisguised robbery with “national” phraseology, then such a person is either an infinitely stupid pedant, or a pettifogger and deceiver. […] Certainly, reality is infinitely varied. That is absolutely true! But it is equally indubitable that amidst this infinite variety there are two main and fundamental srains: the objective content of the war is a “continuation of the politics” of imperialism. i.e., the plunder of other nations by the decrepit bourgeoisie of the “Great Powers” (and their governments), whereas the prevailing “subjective” ideology consists of “national” phraseology which is being spread to fool the masses.2

    In our view, Lenin’s teachings on this subject are very clear. While acknowledging that the « national element » exists and is represented « in Serbia and among the Serbs, » he adds that it « is not, and cannot be, of any serious significance in the general European war. » The current Russian-Ukrainian conflict is, in our view, analogous.

    Today in Ukraine, the national element also exists in various forms, on both the Ukrainian and Russian sides, but it does not allow us to understand the real nature of the conflict. In our view, it is undeniable that supporting Ukrainian « national liberation » today means supporting the Ukrainian state and the war effort of one imperialist camp against another. The same reasoning applies to the national liberation struggles of Donbass in the case of the Russian state and imperialism. In other words, supporting a war of national liberation, even though this conflict is an inter-imperialist war, means taking the side of one imperialism against another, and ultimately supporting inter-imperialist war.

    Supporting the « national liberation » of Ukraine, under the current conditions, means nothing more than supporting the « defense of the homeland, » that is, compromising with the pro-Western Ukrainian comprador bourgeoisie and the imperialist bourgeoisies of the Atlanticist alliance.

    To sum up, today in Ukraine, the main contradiction is the inter-imperialist contradiction. The contradiction between Ukraine and Russia, the contradiction between the dominated Russian-speaking population of Donbass and Ukraine, the contradiction between the Ukrainian nation and Russia, and the contradiction between Labor and Capital, are secondary contradictions in Ukraine today. The war in Ukraine is primarily an inter-imperialist war.

    We do not rule out the possibility that in the short or medium term, the contradiction between Ukraine and Russia or between the Ukrainian nation and Russia may become primary, if the inter-imperialist contradiction becomes secondary (for example, with the abandonment of Ukraine by the imperialisms of the Atlanticist alliance). However, such a development is unpredictable at present, and a communist position cannot be developed or adopted on the basis of speculative thought experiments—but only in the face of a concrete situation.

    So what is our position on the Russian-Ukrainian war?

    The first political imperative of communists is to defend the political autonomy of the working class. The camp of communists in Russia, Ukraine, and the rest of the world is never that of one imperialist camp or another, including that of « lesser imperialism. »

    “This war’s most important lesson for the policy of the proletariat is the unassailable fact that it cannot parrot the slogan Victory or Defeat, not in Germany or in France, not in England or in Russia. Only from the standpoint of imperialism does this slogan have any real content. For every Great Power it is identical to the question of gain or loss of political standing, of annexations, colonies, and military predominance. From the standpoint of class for the European proletariat as a whole the victory and defeat of any of the warring camps is equally disastrous. It is war as such, no matter how it ends militarily, that signifies the greatest defeat for Europe’s proletariat. It is only the overcoming of war and the speediest possible enforcement of peace by the international militancy of the proletariat that can bring victory to the workers’ cause.3

    In France, we consider that the priority of communists is to fight against « our » own imperialism: French imperialism, and therefore the alliance of Western imperialisms of which it is a part and in which it competes with Russian imperialism. To reverse the order of priorities, by fighting first against Russian imperialism, would be a serious political mistake: a compromise with « our » imperialism and our bourgeoisie. We cannot speak with one voice with our imperialism, that is, the imperialist camp to which France belongs. France is neither a neutral country nor a country dominated by American or German imperialism: France is an autonomous imperialist country and fights for its own imperialism with other imperialist countries against Russian imperialism. France must be denounced and fought as such, before any other imperialist country (ally or enemy of France).

    Some in France have compared Putin to Hitler, to justify their social-chauvinist cowardice with absurd comparisons between Nazism and « Putinism »: those who defend such a position are no different from neoconservatives (defending imperialism under the banner of democracy and morality), and are in no way internationalists. This bellicose pro-imperialist rhetoric, camouflaged behind the denunciation of « Putinist fascism, » is not based on any serious analysis of either the Russian-Ukrainian conflict (in particular) or fascism (in general), and merely offers the « red » phraseology that the chauvinism of the left-wing petty bourgeoisie needs—to pretend to be something other than what it really is. What we are seeing in the French revolutionary left, more than a century after the First World War, is the resurrection of Kropotkin’s Manifesto of the Sixteen and the Second International of the « renegade Kautsky ».

    We maintain that the Ukrainian people can find no salvation from « our » imperialism. If today the Ukrainian people are experiencing war on their soil and more ferocious exploitation, it is because they are torn apart by imperialism, including « ours »! There is no imperialism that is more « humane, » more « civilized, » or more « democratic » than another: imperialism is cynical and hypocritical barbarism. Today, the Ukrainian people are martyrs of imperialism: « Ukraine is dying for the greatness of empires. »

    To emancipate the Russian and Ukrainian proletariat from imperialism and the dictatorship of « their » bourgeoisie, revolutionary defeatism is the communist strategy. The concrete application of this strategy—like all strategies—depends on the concrete conditions in which communists find themselves (which are very different today than they were at the time of the First World War). However, revolutionary defeatism remains today the only strategy that can prevent the proletariat from liquidating its political class autonomy in imperialist politics, and thus from sliding into social-chauvinist counterrevolution. The conscious and organized action of communists must work to transform the contradiction between Labor and Capital from a secondary contradiction into the principal contradiction: to put the communist revolution on the agenda.

    “Indeed, the war is creating a revolutionary situation, is engendering revolutionary sentiments and unrest in the masses, is arousing in the finer part of the proletariat a realization of the perniciousness of opportunism, and is intensifying the struggle against it. The masses’ growing desire for peace expresses their disappointment, the defeat of the bourgeois lie regarding the defense of the fatherland, and the awakening of their revolutionary consciousness. In utilizing that temper for their revolutionary agitation, and not shying away in that agitation from considerations of the defeat of their “own” country, the socialists will not deceive the people with the hope that, without the revolutionary overthrow of the present-day governments, a possibility exists of a speedy democratic peace, which will be durable in some degree and will preclude any oppression of nations, a possibility of disarmament, etc. Only the social revolution of the proletariat opens the way towards peace and freedom for the nations.4

    We therefore maintain that, in inter-imperialist wars, the correct strategy is always to “develop the workers’ revolutionary consciousness, rally them in the international revolutionary struggle, promote and encourage any revolutionary action, and do everything possible to turn the imperialist war between the peoples into a civil war of the oppressed classes against their oppressors, a war for the expropriation of the class of capitalists, for the conquest of political power by the proletariat, and the realization of socialism.5

    1 H. J. Mackinder, Democratic Ideals and Reality, 1919.

    2 V. I. Lenin, « Part VI », The Collapse of the Second International, 1915.

    3 R. Luxemburg, « Chapter 8 », The Junius Pamphlet, 1915.

    4 V. I. Lenin, The Draft Resolution of the Left Wing at Zimmerwald, 1915.

    5 Ibidem.

  • Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne

    [Version révisée d’octobre 2024.]

    Cet article a été rédigé pour le journal Özgür Gelecek que nous remercions de nous laisser nous exprimer dans leurs colonnes.

    Quelle doit être selon nous une position communiste sur l’actuelle guerre russo-ukrainienne ? Répondre à cette question, c’est en poser nécessairement une autre : quelle est selon nous la nature de l’actuelle guerre russo-ukrainienne ?

    Notre organisation n’a jusqu’à ce jour pas explicitement présenté ses réponses. Nous sommes conscients de notre retard sur ces problèmes pourtant brûlants. Nous profitons de l’imminence du 2e anniversaire de l’offensive russe pour rattraper ce manquement.

    Pour déterminer la nature de la guerre russo-ukrainienne, il faut d’abord déterminer la nature de la Russie et de l’Ukraine. D’apparence simple, ce problème révèle en réalité la complexité de l’impérialisme contemporain.

    Le premier impératif est d’éviter l’adhésion à une définition métaphysique de ce qu’est un pays dominé ou un pays dominant, c’est-à-dire de ce qu’est l’impérialisme et sa domination économique. Il n’existe pas de domination dans l’abstrait (comme qualité isolée), il n’y a toujours que la domination d’un marché et d’un État sur un autre marché et un autre État. Un pays n’exerce ou ne subit toujours une domination que dans sa relation avec un autre pays. À l’échelle mondiale, les relations se superposent et se conjuguent, de telle manière que le rôle d’un pays dans le réseau de relations mondiales ne peut être déterminé qu’en observant la place de ce pays dans ses relations prises dans leur ensemble. Idem, il n’existe pas de domination impérialiste sans certaines classes pour dominer et pour être dominé. Un pays n’exerce ou ne subit toujours une domination que selon ses classes. La domination impérialiste n’est toujours que la domination d’une bourgeoisie impérialiste d’un pays sur certaines classes d’un autre pays (bourgeoisie compradore, bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat, paysannerie). En économie, il ne faut jamais oublier le matérialisme dialectique.

    Les contradictions entre les pays impérialistes et les pays dominés ne sont plus aussi polarisées qu’elles ne l’étaient aux premiers temps de l’impérialisme, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, où l’on pouvait facilement distinguer les pays impérialistes, les colonies et les semi-colonies. Aujourd’hui, il existe toujours des impérialismes hégémoniques, qui sont dans une position de domination sur l’ensemble de l’économie mondiale : les impérialismes occidentaux (États-Unis d’Amérique, Canada, France, Allemagne, etc.) et l’impérialisme japonais. Cependant, dans le système impérialiste contemporain, un pays dominé dans une relation peut être dominant dans une autre relation. Certains pays sont ainsi dominés et dominants en même temps, c’est par exemple le cas des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), entre autres.

    La complexification du système impérialiste n’a cependant pas fait disparaître les deux pôles opposés : les pays dominants — impérialistes — et les pays dominés. En revanche, ces deux catégories et leurs relations politiques et économiques se sont complexifiées. Pour comprendre si un pays est dominant ou dominé, il est donc devenu primordial d’observer sa place dans le réseau des relations économiques mondiales pris dans sa totalité, pour y étudier son rôle général (non pas relativement à un pays particulier ou un autre, dont la relation pourrait ne pas refléter la nature réelle du pays en question).

    La Russie est un pays dominé par des pays impérialistes plus puissants, mais elle domine elle-même d’autres pays et cherche à étendre sa domination et à s’émanciper de la domination des impérialismes hégémoniques, en faisant croître son propre empire. Au même titre que la Chine, la Russie est un impérialisme challengeur : son rôle dans l’économie mondiale est celui d’une semi-périphérie forte, luttant pour devenir un nouveau centre impérialiste. Le passé socialiste et les caractéristiques géographiques de la Russie et de la Chine les ont de plus dotées de ressources et de forces habituellement monopolisées par les centres impérialistes : l’accès aux ressources naturelles stratégiques, la technologie de pointe, les moyens de communication — dont les médias —, et la puissance militaire — dont l’arme nucléaire. La position de relative faiblesse de la Chine ou de la Russie par rapport aux impérialismes hégémoniques dans le monde n’enlève rien à leur qualité impérialiste. La Chine et la Russie sont des États et des marchés cherchant à perpétuer et à étendre leur domination sur d’autres États et marchés, pour augmenter et sécuriser leurs surprofits impérialistes. Si la Chine et la Russie sont toujours dominées par les impérialismes hégémoniques, ce sont elles-mêmes des impérialismes.

    La bourgeoisie russe et chinoise ne sont pas des bourgeoisies compradores, incapables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes. Ce sont des bourgeoisies nationales et impérialistes, qui sont capables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes, et qui luttent donc pour étendre et intensifier leur domination sur la bourgeoisie compradore et les masses populaires (la bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat et paysannerie) des nations opprimées. Les bourgeoisies russe et chinoise cherchent à assurer et à accroître leurs surprofits par la domination politique des États et la domination économique des marchés. La Russie et la Chine sont des pays relativement dominés, mais ce ne sont pas des pays dominés, leur bourgeoisie impérialiste est relativement faible, mais ce sont des bourgeoisies impérialistes.

    Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste.

    Là où la Chine et la Russie sont des semi-périphéries fortes représentant des impérialismes challengeurs, l’Ukraine est une semi-périphérie faible, qui n’a pas la capacité économique de se constituer un empire impérialiste. L’Ukraine est un pays sous domination des impérialismes hégémoniques et de l’impérialisme russe. La bourgeoisie ukrainienne est compradore.

    Les impérialismes occidentaux et l’impérialisme russe se disputent l’exploitation du marché ukrainien et le contrôle de l’Ukraine depuis maintenant plus de 20 ans. L’intégration de l’Ukraine dans deux sphères impérialistes distinctes et antagoniques (occidentale et russe) se ressent dans toute la société ukrainienne, et fut notamment à l’origine de la Révolution ukrainienne de 2014 et de l’annexion de la Crimée par la Russie la même année. Aujourd’hui, Zelensky représente la bourgeoisie bureaucratique compradore pro-occidentale, celle-ci est liée aux intérêts impérialistes occidentaux : tout en leur étant soumise, elle cherche à se constituer un empire avec ceux-ci.

    Pourquoi la Russie a-t-elle envahi l’Ukraine le 24 février 2022 ?

    Le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne par la Russie a pour première cause la contradiction inter-impérialiste entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe. Les impérialistes de l’alliance atlantiste (l’OTAN) et la Russie luttent pour le contrôle économique et politique de l’Ukraine, dans le cadre d’une lutte mondiale entre les impérialismes hégémoniques, pour la défense de leur hégémonie, et les impérialismes challengeurs, pour l’affirmation de leurs propres ambitions.

    Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté en Ukraine, et non pas sur un autre marché que se disputent les impérialismes pour le partage du monde ?

    Cette guerre est aussi celle pour le contrôle d’un verrou géopolitique. Il est essentiel de comprendre la vision des pays impérialistes impliqués dans cette guerre (pour mieux la démasquer et la combattre).

    Qu’est-ce que la géopolitique, et pourquoi s’y intéresser pour comprendre les contradictions inter-impérialistes ? La géopolitique est une superstructure, c’est la théorie et l’idéologie des bourgeoisies impérialistes. La géopolitique, en tant que science, est l’interprétation bourgeoise impérialiste des contradictions de l’impérialisme. Les analyses géopolitiques recouvrent une partie de la réalité matérialiste dialectique des contradictions inter-impérialistes, mais cette science bourgeoise est limitée par son rôle politique de classe (elle est intégrée à l’appareil d’État bourgeois impérialiste, dominé politiquement et idéologiquement par la bourgeoisie impérialiste et au service de celle-ci) et par sa méthodologie idéaliste (ni matérialiste ni dialectique, qui nie le principal et le secondaire, notamment entre la base matérielle et la superstructure sociale et entre la cause interne et la cause externe).

    Les impérialismes occidentaux, particulièrement les États-Unis d’Amérique, sont toujours influencés par la théorie du Heartland, qui était enseignée dans toutes les grandes écoles américaines jusque dans les années 2000. C’est-à-dire qu’ils sont persuadés que le Heartland (allant de la Volga au Yangtze, et de l’Himalaya à l’Arctique), pour des raisons géographiques, a un avantage stratégique sur le reste du monde, avantage qui le rendrait quasi invincible s’il possédait aussi le Rimland (le reste de l’Europe et de l’Asie, ayant accès à la mer). Dans leur vision géopolitique, il faut donc tout faire pour contrôler et dominer cet espace. C’est pourquoi ils investissent autant de moyens près des frontières russes, notamment en Ukraine.

    « Who rules East Europe commands the Heartland; who rules the Heartland commands the World-Island; who rules the World-Island controls the world. » (Mackinder, 1919)

    Du point de vue de la Russie, la Seconde Guerre mondiale a mis en lumière la nécessité géopolitique de repousser autant que possible ses frontières, ainsi que d’être entouré d’alliés (ou a minima de pays neutres). C’était l’un des enjeux des négociations lors de la chute de l’URSS, qui a alors perdu une grosse partie de son territoire et de son économie. La Russie se perçoit comme assiégée (complexe obsidional hérité de l’Empire russe et de l’URSS socialiste puis révisionniste) et dans une défense légitime face aux agressions de l’Occident expansionniste (chez qui les conceptions du containment issues de la Guerre froide sont toujours influentes). De plus, Poutine n’a qu’une marge de manœuvre intérieure très mince. Le consensus qu’il a construit autour de son pouvoir depuis la fin des années 90, dans la bourgeoisie et le peuple russe, est fondé sur le désir de reconstruire une Russie forte et stable — la constitution d’un nouvel empire, rivalisant avec les puissances occidentales.

    Sur le plan géopolitique, il est clair que l’alliance atlantiste a poussé la Russie dans ses retranchements, et ce en connaissant clairement les conséquences impliquées pour la population ukrainienne. Il est tout aussi clair, que placée dans cette position, c’est la Russie qui a fait le choix unilatéral d’agresser militairement l’Ukraine.

    Il est intéressant de remarquer que les sanctions économiques occidentales n’ont pas été soutenues par les pays dominés. La Russie est très loin d’être devenue infréquentable sur la scène internationale, elle est même l’un des partenaires privilégiés des pays africains encore sous domination française (Mali, Centrafrique, Burkina Faso, etc.). Nous pouvons nous réjouir de voir ces pays se dégager des griffes de l’impérialisme français, mais pas de tomber dans celles d’un autre (perçu comme un allié contre les impérialismes hégémoniques). Quoi qu’il en soit, le monde devient « multi-polaire ». Les contradictions inter-impérialistes ne peuvent que s’accroître, l’Europe se remilitarise, et la lutte pour le repartage du monde nous entraîne progressivement vers une Troisième Guerre mondiale.

    Quelle est donc, selon nous, la nature de la guerre russo-ukrainienne ?

    Elle est la guerre inter-impérialiste par procuration entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe, c’est-à-dire entre l’alliance atlantiste, dont l’État ukrainien n’est que le proxy, et la Russie. La contradiction principale en Ukraine est celle entre deux camps impérialistes concurrents, luttant pour « le repartage du monde ». La guerre de la Russie en Ukraine est donc une guerre injuste.

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre anti-impérialiste de l’Ukraine contre la Russie. L’État ukrainien dépend très lourdement du soutien des impérialismes occidentaux pour son effort de guerre (logistique, approvisionnement en équipement et en munitions, finance, etc.), et les impérialismes occidentaux utilisent l’État ukrainien comme proxy pour faire la guerre à l’impérialisme challengeur russe. Zelensky et la bourgeoisie bureaucratique pro-occidentale qu’il représente, servent leurs intérêts capitalistes compradores nationaux en servant les intérêts des impérialismes occidentaux, et ce tant économiquement que géopolitiquement.

    L’invasion russe autant que l’implication de l’alliance atlantiste en Ukraine n’est que « la continuation de la politique par d’autres moyens », ici, de la concurrence pour l’exploitation d’un marché et le contrôle d’un État, qui a lieu entre deux camps impérialistes depuis les années 2000. Depuis le début de la guerre, le gouvernement de Zelensky a profité de la situation d’exception pour fluidifier le mouvement des capitaux occidentaux et intensifier l’exploitation du prolétariat ukrainien : criminalisation des syndicats, dérégulation du droit du travail, dérégulation des prix et politique d’austérité, dictée entre autres par l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI). Il est cependant important de noter que ces politiques néolibérales ont été largement imposées à la bourgeoisie ukrainienne par ses « alliés » occidentaux : par exemple, sous couvert de mesures « anti-corruption », comme exigence à l’adhésion à l’Union européenne, ou comme condition à l’obtention d’un prêt du FMI (dont l’Ukraine est de plus en plus dépendante depuis 2014). La bourgeoisie compradore bureaucratique pro-occidentale ukrainienne est à la fois une bourgeoisie dominée par les impérialismes occidentaux, et dans une lutte vaine pour devenir impérialiste avec ceux-ci : l’Ukraine y est soumise et est leur prolongement.

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre inter-impérialiste de la Russie et de l’Ukraine. L’Ukraine n’est pas impérialiste elle-même. En effet, l’Ukraine fait partie d’un camp impérialiste en ce qu’elle est alignée sur l’alliance atlantiste contre la Russie, mais c’est un pays dominé par l’impérialisme russe (et les impérialismes occidentaux) qui ne possède pas d’empire impérialiste (sa propre sphère de domination sur des marchés). L’on ne peut donc pas parler de guerre inter-impérialiste « simple » (stricto sensu).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre anti-impérialiste de la Russie contre les impérialismes occidentaux. La Russie est impérialiste elle-même. Si l’on peut dire que la Russie « résiste » contre les impérialismes hégémoniques, il est incorrect d’en conclure alors que sa guerre serait anti-impérialiste, car ce n’est pas un pays dominé et que sa « résistance » vise précisément à étendre et à consolider l’impérialisme russe (contre un autre camp impérialiste, en renversant la bourgeoisie pro-occidentale en Ukraine).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre antifasciste de la Russie contre le « nazisme ukrainien ». La Russie n’a aucune velléité antifasciste, en invoquant la « dénazification » de l’Ukraine, Poutine n’a fait que piocher un casus belli dans la mémoire de l’histoire nationale russe : la Grande Guerre patriotique contre le IIIe Reich. Le nazisme et l’anticommunisme sont très implantés dans la société ukrainienne, en raison du rejet de l’héritage soviétique et de la construction d’une identité nationale anti-Russie, conduisant à l’apologie des Waffen SS ukrainiens ou de figures collaborationnistes telles que Stepan Bandera. Le Bataillon Azov, ouvertement nazi, entre autres, est depuis le début de la guerre formellement incorporé dans l’armée régulière ukrainienne. Cependant, le nazisme n’est pas moins décomplexé au sein du Groupe Wagner russe, et la revendication d’une partie de l’héritage soviétique par la Russie n’est en rien l’expression d’une sympathie socialiste, ou même antifasciste, mais seulement de l’adhésion à une Russie forte — impériale.

    Quid de « l’élément national » du conflit russo-ukrainien ?

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale du peuple ukrainien contre la Russie. L’Ukraine possède déjà un État national politiquement indépendant, la nation ukrainienne est déjà aussi libre politiquement qu’elle ne puisse l’être, en tant que nation intégrée dans le système impérialiste. La résistance nationale ukrainienne est aujourd’hui quasi exclusivement celle de l’État bourgeois ukrainien, avec le soutien plein et entier des impérialismes occidentaux, dont il dépend. Il existe en Ukraine un aspect populaire de libération nationale, là où la Russie occupe le territoire ukrainien, mais cet aspect n’est que très secondaire dans le conflit, et il n’existe que comme prolongement de l’État bourgeois ukrainien (dans sa continuité et intégré dans celui-ci).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale des peuples russophones du Donbass. Cet aspect n’est également que très secondaire, et il n’existe aujourd’hui plus que comme prolongement de l’État bourgeois impérialiste russe. La lutte de libération nationale des russophones du Donbass est juste, mais celle-ci ne rend pas la guerre de la Russie en Ukraine juste : elle s’est complètement dissoute dans la guerre injuste de l’impérialisme russe.

    Il est selon nous très important de comprendre l’importance réelle des luttes de libération nationale dans le conflit russo-ukrainien, c’est-à-dire la place des contradictions nationales dans l’ordre réel des contradictions (qu’est-ce qui détermine et qu’est-ce qui est déterminé ?). À cette fin, nous pouvons nous reposer sur un précédent historique : la guerre d’agression de l’Empire austro-hongrois contre la Serbie, qui causa par voie de conséquence le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

    La lutte de libération nationale serbe était alors un mouvement de masse qui portait les aspirations de longue date d’une nation serbe unie, au sein de l’Empire austro-hongrois. Le royaume de Serbie lui-même n’était pas un pays impérialiste, mais un pays encore dominé par les puissances impérialistes. Pourquoi, donc, les internationalistes (dont les bolcheviques) n’ont-ils pas soutenu la Serbie dominée dans sa guerre défensive nationale contre l’Autriche-Hongrie impérialiste ? Lénine écrivait :

    « L’élément national dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état “pur” : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état “pur”, car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas “purement” impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les “masses populaires” en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie “nationale”, c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels : le contenu objectif de la guerre est le “prolongement de la politique” de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des “grandes puissances” (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie “subjective” dominante, ce sont des phrases “nationales” propagées en vue de duper les masses. » (V. I. Lénine, « partie VI », La faillite de la IIdeInternationale, 1915.)

    Les enseignements de Lénine à ce sujet sont selon nous d’une grande clarté. Tout en reconnaissant que « l’élément national » existe, et qu’il est représenté « en Serbie et parmi les Serbes », il ajoute que celui-ci « n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. » L’actuel conflit russo-ukrainien est selon nous analogue.

    Aujourd’hui en Ukraine, l’élément national existe aussi sous diverses formes, du côté ukrainien ou russe, mais celui-ci ne permet pas de comprendre la nature réelle du conflit. Il est selon nous indéniable que soutenir aujourd’hui la « libération nationale » ukrainienne, c’est soutenir l’État ukrainien et l’effort de guerre d’un camp impérialiste contre un autre. Ce même raisonnement s’applique aux luttes de libération nationale du Donbass dans le cas de l’État et de l’impérialisme russe. Autrement dit, soutenir une guerre de libération nationale, alors même que ce conflit est une guerre inter-impérialiste, c’est prendre le parti d’un impérialisme contre un autre, et in fine soutenir la guerre inter-impérialiste.

    Soutenir la « libération nationale » de l’Ukraine, dans les conditions actuelles, ce n’est que soutenir la « défense de la patrie », c’est-à-dire se compromettre avec la bourgeoisie compradore ukrainienne pro-occidentale et les bourgeoisies impérialistes de l’alliance atlantiste.

    Pour résumer, aujourd’hui en Ukraine, la contradiction principale est la contradiction inter-impérialiste. La contradiction entre l’Ukraine et la Russie, la contradiction entre les russophones dominés du Donbass et l’Ukraine, la contradiction entre la nation ukrainienne et la Russie, et la contradiction entre le Travail et le Capital, sont des contradictions aujourd’hui secondaires en Ukraine. La guerre en Ukraine est principalement une guerre inter-impérialiste.

    Nous n’excluons pas la possibilité qu’à court ou moyen terme, la contradiction entre l’Ukraine et la Russie ou entre la nation ukrainienne et la Russie devienne principale, si la contradiction inter-impérialiste devient secondaire (par exemple, avec l’abandon de l’Ukraine par les impérialismes de l’alliance atlantiste). Cependant, une telle évolution est imprévisible à l’heure actuelle, et une position communiste ne peut pas être élaborée ou adoptée sur la base d’expériences de pensées spéculatives — mais seulement en face d’une situation concrète.

    Quelle est donc notre position sur la guerre russo-ukrainienne ?

    Le premier impératif politique des communistes est de défendre l’autonomie politique de la classe ouvrière. Le camp des communistes en Russie, en Ukraine et dans le reste du monde, n’est jamais celui d’un camp impérialiste ou d’un autre, y compris celui d’un « moindre impérialisme ».

    « En effet, la leçon la plus importante que la politique du prolétariat doit tirer de la guerre actuelle, c’est l’absolue certitude que ni en Allemagne, ni en France, ni en Angleterre, ni en Russie, le prolétariat ne peut faire sien le mot d’ordre : victoire ou défaite, un mot d’ordre qui n’a de sens véritable que pour l’impérialisme et qui, dans chaque grand État, équivaut à la question : renforcement ou perte de sa puissance dans la politique mondiale, de ses annexions, de ses colonies et de sa prédominance militaire. Si on considère la situation actuelle globalement, la victoire ou la défaite de chacun des deux camps est tout aussi funeste pour le prolétariat européen, de son point de vue de classe. C’est la guerre elle-même, et quelle que soit son issue militaire, qui représente pour le prolétariat européen la plus grande défaite concevable, et c’est l’élimination de la guerre et la paix imposée aussi rapidement que possible par la lutte internationale du prolétariat qui peuvent apporter la seule victoire à la cause prolétarienne. » (R. Luxemburg, « La lutte contre l’Impérialisme », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    En France, nous considérons que la priorité des communistes est de lutter contre « notre » propre impérialisme : l’impérialisme français, et donc l’alliance d’impérialismes occidentaux dont il fait partie et dans laquelle il concurrence l’impérialisme russe. Inverser l’ordre des priorités, en luttant d’abord contre l’impérialisme russe, serait une faute politique grave : la compromission avec « son » impérialisme et sa bourgeoisie. Nous ne pouvons pas faire voix unique avec notre impérialisme, c’est-à-dire le camp impérialiste dans lequel est la France. La France n’est ni un pays neutre ni un pays dominé par l’impérialisme américain ou allemand : la France est un pays impérialiste autonome et lutte pour son propre impérialisme avec d’autres pays impérialistes, contre l’impérialisme russe. La France doit être dénoncée et combattue en tant que telle, avant tout autre pays impérialiste (allié ou ennemi de la France).

    Certains en France ont comparé Poutine à Hitler, pour justifier leur lâcheté sociale-chauvine à grand renfort de comparaisons absurdes entre le nazisme et le « poutinisme » : ceux qui défendent une telle position ne sont en rien différents des néoconservateurs (la défense de l’impérialisme sous la bannière de la démocratie et de la morale), et ne sont en rien des internationalistes. Cette rhétorique belliqueuse pro-impérialiste, camouflée derrière la dénonciation du « fascisme poutinien », n’est fondée sur aucune analyse sérieuse ni du conflit russo-ukrainien (en particulier) ni du fascisme (en général), et ne fait qu’offrir la phraséologie « rouge » dont le chauvinisme de la petite bourgeoisie de gauche a besoin — pour se prétendre autre chose que ce qu’il n’est vraiment. Ce que nous observons dans la gauche révolutionnaire française, plus d’un siècle après la Première Guerre inter-impérialiste mondiale, c’est la résurrection du Manifeste des Seize de Kropotkine et de la IIde Internationale du « renégat Kautsky ».

    Nous défendons que le peuple ukrainien ne peut connaître aucun salut de la part de « notre » impérialisme. Si aujourd’hui le peuple ukrainien connaît une guerre sur son sol et une exploitation plus féroce, c’est parce qu’il est déchiré par l’impérialisme, dont le « nôtre » ! Il n’y a pas d’impérialisme plus « humain », plus « civilisé », ou plus « démocratique » qu’un autre : l’impérialisme, c’est la barbarie cynique et hypocrite. Aujourd’hui, le peuple ukrainien est un peuple martyr de l’impérialisme : « L’Ukraine meurt pour la grandeur des empires ».

    Pour émanciper le prolétariat russe et ukrainien de l’impérialisme et de la dictature de « leur » bourgeoisie le défaitisme révolutionnaire est la stratégie communiste. L’application concrète de cette stratégie — comme toutes les stratégies — dépend des conditions concrètes dans lesquelles sont placés les communistes (qui sont très différentes aujourd’hui qu’à l’époque de la Première Guerre mondiale). Cependant, le défaitisme révolutionnaire reste aujourd’hui la seule stratégie qui puisse permettre au prolétariat de ne pas liquider son autonomie politique de classe dans la politique impérialiste, et ainsi de basculer dans la contre-révolution sociale-chauvine. L’action consciente et organisée des communistes doit œuvrer à transformer la contradiction entre le Travail et le Capital, d’une contradiction secondaire, en contradiction principale : mettre la révolution communiste à l’ordre du jour.

    « Effectivement, la guerre crée une situation révolutionnaire ; elle engendre un état d’esprit révolutionnaire et une effervescence révolutionnaire dans les masses ; elle suscite partout, dans la meilleure partie du prolétariat, une prise de conscience du danger mortel que représente l’opportunisme et accentue la lutte contre ce dernier. Le désir de paix qui grandit dans les masses laborieuses traduit leur déception, la faillite du mensonge bourgeois sur la défense de la patrie, le début de l’éveil de la conscience révolutionnaire des masses. En utilisant cet état d’esprit pour leur agitation révolutionnaire, sans se laisser arrêter par l’idée de la défaite de “leur” patrie, les socialistes ne tromperont pas le peuple par l’espoir illusoire d’une paix prochaine et de quelque durée, démocratique et excluant l’oppression des nations, par l’espoir du désarmement, etc., sans un renversement révolutionnaire des gouvernements actuels. Seule la révolution sociale du prolétariat ouvre le chemin à la paix et à la liberté des nations. » (V. I. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, 1915.)

    Nous soutenons donc que, dans les guerres inter-impérialistes, la stratégie juste est toujours « de développer la conscience révolutionnaire des ouvriers, de les unir dans la lutte révolutionnaire internationale, de soutenir et de faire progresser toute action révolutionnaire, de chercher à transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs, en une guerre pour l’expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme. » (V. I. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, 1915.)

  • La mémoire de l’Holodomor

    La mémoire de l’Holodomor

    Le parlement vote une loi sur la reconnaissance de l’Holodomor comme génocide, imitant en cela une loi mémorielle Allemande de décembre 2022.

    Le 28 mars 2023, le Parlement a voté une loi reconnaissant la famine de 1932-1933 comme un génocide organisé par la direction soviétique contre le peuple ukrainien. Nous ne nions nullement l’existence de la famine ou le fait qu’elle ait été meurtrière. En revanche nous considérons que le Parlement français a voté cette loi non pas sur la base d’une analyse historique mais uniquement dans un but d’image.

    L’étude de la famine de 1932-1933 sera donc bridée et une partie des universitaires qui traient de cette question –dont une grande partie sont loin d’être des communistes fanatiques- pourraient être passibles de sanctions. Nous nous inquiétons de voir appliquée une loi mémorielle qui serait plus dure que celle en vigueur en Ukraine même, dans laquelle les débats historiographiques avant-guerre étaient largement pluralistes sur leurs interprétations.

     En revanche, nous considérons qu’il n’y a pas de consensus entre spécialistes de la question sur le caractère décidé et planifié de cette famine. Contrairement à d’autres génocides dans lesquels la volonté d’extermination est établie et avérée (Shoah, Rwanda, Arménie), la famine de 1932-1933 est multifactorielle : angoisse de l’insécurité frontalière, dysfonctionnements du ravitaillement, sacrifice des campagnes pour l’alimentation des villes, maintien des populations dans des régions en pénurie alimentaire, lutte à mort contre des expressions nationales vues comme des “manigances extérieures”… Si nous soulignons que cette famine possède un caractère anthropique fort, nous considérons que sa programmation reste à démontrer.

    Nous considérons que l’utilisation du terme génocide (comme de celui de totalitaire) correspond plus à une volonté de rejeter un adversaire géopolitique dans une altérité monstrueuse qu’à réellement analyser le passé. Elle contribue à illustrer le fait que la public history (l’histoire publique, faite par les non-spécialistes) se réécrit constamment au prisme du présent et selon l’utilité actuelle. En cela, pour reprendre la formulation d’Andreï Gratchev “le passé […] est imprévisible”.

    Il s’agit enfin pour la France de, à peu de frais, se donner une bonne image et une bonne conscience. Elle est en concurrence pour s’attirer les sympathies ukrainiennes, sésame utile en pleine crise des retraites. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une tentative est faite en ce sens : on se souvient de la bouffonnerie des séances photos de Macron, grimé en Zelenski.

    La Russie emploie l’image du nazisme, l’intégrant dans une narration largement déconnectée de la réalité, dans le but d’appuyer ses prétentions internationales et de se doter d’une légitimité à agir. Cependant, le Parlement français ne fait pas autrement en instrumentalisant l’histoire d’un événement terrible dans le but de s’en servir comme levier. Cette loi a été votée aujourd’hui, alors que l’Ukraine est placée sur un piédestal, par les mêmes qui la considéraient comme la maison close de l’Europe.

    La forme même de la question prend en otage moral : voter contre la reconnaissance d’un génocide revient à s’exposer à l’accusation de complicité. C’est précisément ce qu’avait fait la Russie en proposant une résolution à l’ONU :  « Lutte contre la glorification du nazisme, du néonazisme et d’autres pratiques qui contribuent à alimenter les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée », USA et Ukraine avaient refusé de la voter, permettant à la Russie d’asseoir son image usurpée de “puissance antifasciste”.

    Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté que le passé communiste soit régulièrement mis en avant. Nous nous souvenons de la tentative déshonorante de la Victims Of Communism Memorial Foundation de fait de la pandémie un “crime communiste” : “Alors que le bilan humain final de la pandémie est encore inconnu, ceux qui ont péri de l’épidémie doivent être inclus dans le compte mondial des 100 millions de morts des mains du communisme.

    Il faut reconnaître un courage certain aux élus de la LFI et du PCF qui ont refusé de voter cette loi. Elle revient à s’exposer au risque d’être pris dans une tornade médiatique, tornade basée sur l’assimilation nazisme-communisme. Tornade d’autant plus forte que ceux qui s’en empareront n’auront qu’une connaissance superficielle de l’histoire, qu’ils compenseront par une volonté d’abattre la gauche parlementaire en cette période de luttes sociales.

    Il est regrettable que les tragédies du passé soient utilisées avec un tel manque de discernement. D’autant que l’Occident, qui s’est illustré par sa solidarité à deux vitesses, s’illustre aussi par son examen de conscience tout aussi différentié. Tandis que l’actualité poussé à mettre en avant l’Holodomor, elle tend aussi à rejeter dans l’ombre d’autres souffrances. Ainsi, la famine artificielle du Bengale, dont l’étude sur le caractère organisé a été réalisée par le prix Nobel d’économie Amartya Sen, n’a jamais fait l’objet de la moindre condamnation.

    Nous avons choisi de soutenir la lutte du peuple Ukrainien contre l’invasion Russe. Nous considérons que ce choix est justifié. Mais tout comme nous n’avons pas accepté que, lors des attentats, on tue une nouvelle fois les victimes sur l’autel de croisades anti-musulmanes, nous n’acceptons pas que les victimes de la famine de 1932-1933 le soient au nom des antagonismes géopolitiques et de l’hypocrisie.

  • ATIK : 1ᵉʳ septembre, journée mondiale de la paix

    ATIK : 1ᵉʳ septembre, journée mondiale de la paix

    Nous ne paierons pas les frais de vos guerres !

    Le 1ᵉʳ septembre 1939, la 2ᵉ guerre de repartage impérialiste s’est déclarée par l’invasion allemande de la Pologne. C’est aussi le jour où les partisans de la paix dans le monde sont descendus dans la rue pour protester contre les guerres injustes. Le 1ᵉʳ septembre 2022, l’importance de descendre dans la rue contre les guerres injustes, la pauvreté et les massacres, a un sens encore plus important. Les guerres régionales au Moyen-Orient ont maintenant été transférées aux frontières de l’Europe. Le 24 février, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une nouvelle étape a été franchie. D’une part, les États-Unis, soutenus par l’Union européenne (UE), et, d’autre part, la Russie, soutenue par la Chine et donc l’Union de Shanghai. Les guerres par procuration au Moyen-Orient se poursuivent avec l’intervention directe des impérialistes Russes en Ukraine. Cette invasion approfondit le conflit entre les puissances impérialistes.

    L’État fasciste turc, qui profite des évènements, commet de nouveau des massacres contre les Kurdes. L’État turc, qui voit les gains des Kurdes issus des grandes luttes au Rojava comme une menace pour son territoire, mène constamment des opérations dans la région frontalière où vivent les Kurdes, où elle commet des massacres à l’arme chimique.

    La guerre est un massacre.

    Ces dernières années, des centaines de milliers de personnes ont perdu la vie dans des guerres régionales en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Ukraine. En outre, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, 23 millions de personnes quittent leur pays chaque année et demandent l’asile dans un autre état à cause des guerres, d’environnements conflictuels et d’un partage inégal des ressources naturelles. Au cours de la dernière période, ce nombre a encore augmenté avec l’intense migration de réfugiés due à la guerre en Ukraine. Au total, environ 105 millions de personnes vivent en tant que réfugiés, dont la grande majorité sont des femmes et des enfants.

    La guerre, c’est la faim et la pauvreté.

    La crise financière et économique dans laquelle se trouve le système impérialiste à d’abord pris de l’ampleur avec la pandémie puis avec la guerre en Ukraine. Des milliards d’aides aux grands monopoles pendant la pandémie Covid-19 ont été ponctionnés aux dépens du peuple, par divers moyens. Dans ce processus, sous prétexte du déclenchement de la guerre en Ukraine, des hausses de prix excessives ont été pratiquées dans le monde entier pour les denrées alimentaires de base et toutes les nécessités de survie, en particulier l’énergie. Cela a entraîné un appauvrissement croissant dans les pays européens. Selon le rapport publié par la Banque mondiale à la mi-mars, 3,4 milliards de personnes dans le monde vivent sous le seuil de pauvreté. Selon le même rapport, 760 millions de personnes dans le monde vivent dans la faim. Selon les résultats de cette recherche, 11 personnes meurent de faim chaque minute dans le monde.

    Malgré la hausse des prix en Europe, les bas salaires aggravent l’appauvrissement des masses. Selon les dernières données publiées par Eurostat, l’office statistique européen, l’inflation annuelle dans la zone euro, où se trouvent 19 pays, était d’environ 8,9 % en juillet. Tandis que les masses s’appauvrissent, les riches amplifient leurs richesses. Selon le rapport publié par Oxfam en mars ; au total, 2 755 milliardaires du monde ont augmenté le volume de leurs fonds de 8,6 milliards à 13,8 milliards, une augmentation de 5 milliards depuis 2020. Ces chiffres montrent que ceux qui représentent les un pour cent du monde augmentent toujours leur richesse en temps de guerre, tandis que ceux qui représentent quatre-vingt-dix-neuf pour cent du monde sont confrontés à la faim et à la pauvreté.

    Agissez dans la rue contre la guerre et la misère !

    La cause de cette guerre et de cette pauvreté est le système lui-même. Système qui se nourrit de crises, de guerres et d’exploitation. D’autre part, nous n’avons qu’une seule arme, c’est la lutte commune des travailleurs et des ouvriers contre le système. À cette occasion ; en tant qu’ATİK, le 1ᵉʳ septembre, journée mondiale de la paix, nous appelons les forces démocratiques locales et immigrées en Europe à s’unir contre la guerre et la pauvreté et à développer la lutte commune dans les rues.

  • ICOR : Résolution du webinaire du front uni anti-impérialiste et antifasciste

    ICOR : Résolution du webinaire du front uni anti-impérialiste et antifasciste

    Résolution du webinaire du front uni anti-impérialiste et antifasciste avec plus de 100 participants d’au moins 25 pays le 15 mai 2022

    Après presque trois mois de guerre injuste contre l’Ukraine, les participants sont d’accord : cette guerre doit cesser immédiatement ! Nous condamnons l’agression impérialiste de la Russie, qui a déclenché la guerre avec l’invasion de l’Ukraine. Nous condamnons la provocation impérialiste de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, qui se poursuit depuis des décennies. Pendant des années, des milliards ont été injectés en Ukraine afin d’étendre les armements de ce pays. Les États-Unis ont 800 bases militaires dans le monde entier afin d’imposer leur domination mondiale, et ils continuent d’être le principal fauteur de guerre dans le monde.

    Avec la livraison continue d’armes lourdes et le changement de l’objectif de la guerre par une victoire de l’Ukraine, la grande menace d’une 3e guerre mondiale, avec le potentiel de devenir une guerre nucléaire, est devenue très réelle et proche.

    Nous sommes solidaires de la lutte héroïque du peuple ukrainien contre l’invasion barbare de l’impérialisme russe. Cependant, nous distinguons clairement les masses et le gouvernement ultra-réactionnaire de Zelensky, qui coopère ouvertement avec les fascistes. Nous sommes solidaires de tous les camarades et organisations internationalistes en Russie, qui s’opposent à cette invasion dans des conditions les plus difficiles. Aux camarades des deux pays, nous disons : continuez votre travail, mais protégez également vos organisations et continuez à les développer dans les nouvelles conditions.

    Nous exigeons le retrait de toutes les troupes russes d’Ukraine et des troupes de l’OTAN de la frontière russe et de l’Europe de l’Est. Tous ceux qui ont causé cette guerre doivent payer les dommages. La guerre a exacerbé la crise environnementale et l’approvisionnement alimentaire à un point tel que des vies sont menacées. Cela provoquera des soulèvements de la faim, que nous devrons reprendre dans notre lutte.

    Nous voulons tous promouvoir la construction du front uni anti-impérialiste et antifasciste avec encore plus de vigueur. Nous combinons cela avec la construction de nos organisations révolutionnaires et diffusons la perspective d’un avenir socialiste. Alors les guerres impérialistes, la réaction interne, l’exploitation et l’oppression des travailleurs prendront fin. Gagnons la jeunesse pour cela.

    Résistance active contre la menace d’une 3ème guerre mondiale, contre la militarisation de la société, la répression, le (social-)chauvinisme et l’anticommunisme contre tout ce qui est progressiste ! L’épine dorsale de la résistance active sont les travailleurs du monde ; ses forces les plus actives sont la jeunesse !

    Nous condamnons également la politique israélienne sioniste et impérialiste contre le peuple palestinien et le meurtre de la journaliste Shireen Abu Akleh et l’attaque provocatrice et méprisante lors de ses funérailles.

    Nous continuons à condamner fermement les attaques de la Turquie fasciste contre le mouvement de libération kurde et les attaques contre le nord de l’Irak et le nord de la Syrie, qui violent le droit international.

    Nous prévoyons les activités suivantes :

    Faisons du 6 août (jour de commémoration d’Hiroshima) une journée internationale de lutte contre la mort nucléaire ! Retrouvons-nous pour le prochain webinaire le 24 juillet 2022, pour discuter du contenu, faire des préparatifs et échanger nos expériences sur les activités prévues.

    Nous soutenons le processus préparatoire de la Conférence mondiale des femmes en Tunisie, qui se déroulera à Tunis du 3 au 10 septembre. Dans ce cadre, une première mesure est le soutien des camarades femmes russes, qui organisent une journée d’action le 22 mai contre la répression du mouvement des femmes en Russie, sous le slogan « Le féminisme n’est pas toxique ». (Voir le précédent article du blog)

    Vive la solidarité internationale !

    Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !

  • ICOR : Message de solidarité

    ICOR : Message de solidarité

    Nous, camarades de plusieurs organisations de l’ICOR en Europe, nous envoyons nos salutations communistes et solidaires à nos camarades du Parti Maoïste de Russie membre de l’ICOR. Vous avez décidé d’organiser des manifestations et de contribuer à organiser la lutte des femmes qui est fragmentée dans tout le pays.

    Nous saluons et soutenons votre initiative et votre courage face à la répression qui s’intensifie. Nous sommes sûrs que vous mener votre lutte avec prudence pour que nos organisations se renforcent dans l’avenir.

    Votre action a lieu dans un contexte où les pays occidentaux sont eux aussi en pleine propagande de guerre, et où l’accès à l’information sur les luttes en Russie est difficile. Soutenir nos camarades c’est soutenir les luttes progressistes, démocratiques et révolutionnaires de Russie. C’est contribuer à la paix et non à la guerre.

    Nous allons faire connaître votre lutte dans nos pays et nous appelons à un soutien large au mouvement des femmes combatives en Russie ! Les droits des femmes sont attaquées de partout et dans beaucoup de pays. Mais les femmes se défendent et luttent ! La 3ème conférence mondiale des femmes de la base qui se prépare pour le mois de septembre en Tunisie renforcera nos liens et notre solidarité ! Le combat contre l’exploitation et l’oppression ne peut se passer de « la moitié du ciel», des femmes et du féminisme !

    Camarades de plusieurs organisations de l’ICOR en Europe, 22 Mai 2022