Étiquette : Révolution

  • Meurtre du camarade Basavaraj, Secrétaire général du CPI(maoist), par les forces réactionnaires du fasciste Modi

    Depuis 2024, une vaste opération d’extermination a été lancée contre les révolutionnaires d’Inde, l’opération Kagaar. Depuis 2019, les opérations militaires de l’État comprador, réactionnaire et pourrissant indien se sont gravement intensifiées pour annihiler ce qui a été désigné comme « le principal ennemi intérieur ».

    Le 21 mai 2025, un escadron de 100 hommes des forces de police de l’État indien, accompagnée du commando COBRA, lance une battue dans les forêts du Chhattisgarh. Cet État indien est un des poumons du corridor rouge, le centre de la guerre populaire indienne, débutée en 1967 par le mouvement Naxal et menée de nos jours par le Parti communiste d’Inde (maoïste), l’unification des forces combattantes révolutionnaires les plus déterminées et disciplinées du pays.

    Les forces de police ont trouvé des cadres centraux du Parti, signalés par leur service de renseignement. Les 50 cadres ont courageusement ouvert le feu, tuant sur le coup un soutien des forces de police. Malheureusement, la débauche de moyens matériels et personnels des forces de police a porté ses fruits, clamant les vies de 27 camarades. Parmi eux, le camarade Basavaraj, secrétaire général du Parti, successeur du camarade et fondateur Ganapathy.

    Basavaraj et ses camarades sont morts comme ils ont vécu : héroïquement dévoués à la révolution. D’abord en tant que Commandant en chef de la Commission militaire centrale, puis en tant que Secrétaire général, Basavaraj s’est démarqué par son audace et ses qualités de stratège militaire, multipliant les attaques à grand risque et grand succès contre les forces de sécurités. Son leadership fut exemplaire dans une phase difficile pour la guerre populaire indienne.

    Les nervis fascistes du BJP se félicitent de cette victoire, mais nous n’oublions pas que même suréquipée et prête à tous les crimes, la horde policière de la bourgeoisie compradore n’est qu’un tigre de papier en face des masses populaires. Sous attaque constante et croissante depuis plusieurs années, le Parti subsiste, ainsi que sa lutte !

    Rendons hommage aux martyrs qui sont tombés, et soutenons par tous les moyens celles et ceux qui se tiendront debout à leur place.

    Vive le CPI(maoist) ! Vive la guerre populaire prolongée et la révolution de nouvelle démocratie en Inde ! Vive la lutte du prolétariat et des peuples opprimés du monde entier !

  • Appel international de l’ICSPWI

    Nouvelle semaine d’action internationale et internationaliste du 7 au 12 avril. Vers une campagne d’un an pour soutenir la guerre populaire en Inde et le Parti communiste d’Inde (maoïste).

    La campagne mondiale contre l’opération Kagaar, en cours, a dénoncé et impacté les impérialistes et le gouvernement de Modi qui s’était fixé comme objectif d’anéantir les mouvements démocratiques, populaires et révolutionnaires indiens et la guerre populaire menée par le CPI(maoïste), qui constituent la véritable alternative politique pour les prolétaires et le peuple d’Inde.

    Toutes les campagnes du régime fasciste de Modi développées ces dernières années, depuis « Green Hunt » [2009], ont échouées à atteindre l’objectif que le régime s’était fixé.

    Aujourd’hui, Modi affirme qu’il anéantira la guerre populaire, le mouvement révolutionnaire et le CPI(M) d’ici mars 2026. Le Comité international de soutien à la guerre populaire en Inde (ICSPWI) appelle tous les partis et organisations communistes marxistes-léninistes-maoïstes, les partis révolutionnaires, les forces anti-impérialistes, à relever le défi lancé par le gouvernement de Modi avec une campagne d’un an, d’avril 2025 à mars 2026.

    C’est à une année de mobilisation et de soutien à la révolution indienne que l’ICSPWI appelle. Elle débutera par une semaine d’action internationale et internationaliste du 7 au 12 avril.

    Le CPI(maoïste) et les masses populaires résistent et rejettent la campagne Kagaar avec détermination et héroïsme. Dans tous les secteurs de l’économie, le régime de Modi se décharge sur les masses de la crise provoquée par l’impérialisme, ses laquais et les politiques au service des grands capitalistes, comme Adani, Ambani, etc., et les propriétaires terriens d’Inde.

    Modi a été le premier chef d’État au monde à aller rencontrer et rendre hommage au nouveau chef de l’impérialisme américain, Trump. Ils se sont rencontrés le 12 février pour réaffirmer l’importance de leurs relations dans le cadre des alliances du système impérialiste mondial, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la défense.

    Dans le secteur de l’énergie, Trump demande à l’Inde d’être de plus en plus le principal client du secteur pétrolier américain, qui, dans le passé récent, a également été affaibli par l’invasion russe de l’Ukraine. Modi s’est engagé auprès de Trump à atteindre l’objectif de faire passer les échanges entre les deux pays de 15 à 25 milliards de dollars dans le secteur de l’énergie sur une période de cinq ans.

    Dans le secteur de la défense, l’Inde est le principal importateur mondial d’armes, achetées également à la Russie et à divers pays du monde. Lors de la rencontre citée, Modi s’est ouvert à de nouveaux achats auprès des États-Unis et Trump a proposé de vendre des F35 à l’Inde.

    Enfin, dans le cadre du contrôle stratégique des routes commerciales, la grande nouveauté de la réunion a été la décision de relancer le projet de « corridor Inde-Med-Est-Europe », c’est-à-dire un corridor pour les marchandises, les données et l’énergie d’Inde vers Israël, l’Italie, jusqu’aux États-Unis. Ce projet existait déjà, mais l’attaque de la résistance palestinienne et les contradictions qu’elle provoquait entre l’État d’Israël et les pays arabes l’avaient bloqué. Avec cette rencontre, Trump et Modi relancent ce projet.

    Cette rencontre Trump/Modi devrait faire comprendre à tous le lien indissoluble qui existe entre l’impérialisme américain et ses serviteurs et le régime indien.

    Le régime indien est l’un des principaux soutiens de Netanyahu et de sa campagne génocidaire en Palestine. Pour cette raison, l’ICSPWI appelle, pendant cette semaine d’action, à l’union de la solidarité internationale avec la résistance du peuple palestinien et de la campagne internationale contre le régime de Modi et l’impérialisme.

    L’ICSPWI appelle à intensifier la mobilisation contre l’opération Kagaar, faite de massacres, de déportations forcées, d’assassinats de villageois et de leaders des masses tribales, de militants sociaux et de leaders révolutionnaires, ainsi que de persécution des journalistes et des militants des droits de l’homme qui s’y opposent.

    L’ICSPWI répond fermement à l’appel des camarades indiens à soutenir les habitants de Maad qui s’opposent résolument à la décision d’utiliser leurs terres et leurs forêts pour les manœuvres de l’armée, dans le cadre de la participation croissante de l’armée à la guerre génocidaire contre les peuples sous le nom d’opération Kagaar.

    Soutenir la guerre populaire en Inde et le Parti communiste d’Inde (maoïste) est l’une des tâches fondamentales des mouvements communistes révolutionnaires, antifascistes et anti-impérialistes du monde.

    Le Parti communiste d’Inde (maoïste) mène une guerre populaire pour réaliser la révolution de nouvelle démocratie, pour libérer le pays et les masses travailleuses de l’exploitation et de l’oppression et, uni aux prolétaires et aux masses populaires du monde, marcher vers la révolution prolétarienne et socialiste dans le monde.

    C’est pourquoi il est de notre devoir à tous et toutes d’arrêter l’impérialisme, le régime de Modi et sa main génocidaire, dans le cadre de la lutte mondiale contre l’impérialisme, qui mène aux guerres, au fascisme, à la pauvreté et à l’oppression des peuples.

    L’ICSPWI appelle tous et toutes à se joindre à la semaine internationale d’action, du 7 au 12 avril, en décidant des initiatives et des formes de lutte en fonction des conditions concrètes.

    Pour sa part, l’ICSPWI appelle à :

    • une grande journée de mobilisation en faveur des travailleurs, dans les usines et sur les lieux de travail ;
    • des manifestations publiques de toutes sortes vers les ambassades et les consulats ;
    • des réunions de soutien au CPI(maoïste) et à l’étude de ses documents comme le « Message pour le 20e anniversaire de la fondation du CPI (maoïste) ».

    ARRÊTER L’OPÉRATION KAGAAR !

    CONTRE LA RÉPRESSION DU RÉGIME POUR LA LIBÉRATION DE TOUS LES PRISONNIERS POLITIQUES EN INDE !

    LUTTONS CONTRE LA GUERRE IMPÉRIALISTE ET EN SOLIDARITÉ AVEC LE PEUPLE PALESTINIEN !

    AVEC LA GUERRE DU PEUPLE ET LE CPI(MAOÏSTE) JUSQU’À LA VICTOIRE !

    VIVE L’INTERNATIONALISME PROLÉTARIEN !

    Comité international de soutien à la guerre populaire en Inde

    https://icspwindia.site/

    csgpindia@gmail.com

  • Nous saluons le TKP-ML à l’occasion de son IId congrès !

    Nous saluons le Parti communiste de Turquie — marxiste-léniniste (TKP-ML) à l’occasion de son IId congrès !

    Dans les conditions économiques et politiques difficiles que connaît aujourd’hui la Turquie, le TKP-ML a convoqué et tenu son IId congrès. Depuis la France, nous l’avons reçu avec un grand enthousiasme, pour plusieurs raisons qui sont selon nous importantes non seulement pour la lutte des révolutionnaires en Turquie mais aussi pour celle des révolutionnaires en France.

    Nous pensons que le TKP-ML donne un exemple dans son application de la méthode scientifique communiste aux problèmes de la révolution en Turquie.

    Nous saluons l’analyse de la transformation des conditions objectives et des tâches révolutionnaires en Turquie, avec l’observation de la transformation des rapports de production semi-féodaux à la campagne, et la priorité donnée au travail dans le prolétariat urbain.

    Nous saluons l’affirmation que la révolution en Turquie doit être menée par la lutte armée du début jusqu’à la fin.

    Dans l’histoire du mouvement communiste, le changement des conditions et des tâches de la lutte révolutionnaire a souvent été l’occasion d’une victoire pour l’opportunisme de droite ou de gauche.

    Les opportunistes de droite ont plusieurs fois invoqué la transformation des rapports de production semi-féodaux pour renoncer à la lutte armée et adopter le légalisme bourgeois, sous prétexte d’adapter la stratégie révolutionnaire aux nouvelles réalités. À l’inverse, les opportunistes de gauche ont plusieurs fois refusé de voir toute transformation dans les rapports de production, et ont donc refusé d’adapter leur stratégie aux nouvelles réalités. Les opportunistes de droite et de gauche esquivent chacun à leur manière les problèmes concrets de la pratique et de la théorie révolutionnaires, et condamnent la révolution.

    Nous pensons que l’affirmation du TKP-ML sur la lutte armée continue du début jusqu’à la fin de la révolution en Turquie contient une portée en partie universellement juste dans toutes les révolutions — que doivent retenir tous les révolutionnaires. Il n’y a pas de révolution sans lutte armée. Celle-ci ne peut pas être simplement attendue. La lutte armée ne naît pas spontanément, pas plus que la lutte pour le pouvoir politique. Le problème de la lutte armée se pose différemment dans chaque révolution, mais il se pose toujours. Chaque révolution doit être faite selon sa propre stratégie correspondant à ses conditions particulières. Mais dans tous les pays, les révolutionnaires ne doivent pas attendre une situation révolutionnaire pour poser la question militaire et préparer la conquête armée du pouvoir !

    La révolution communiste en France sera très différente de la révolution démocratique en Turquie, mais il n’est possible d’apprendre à faire la guerre qu’en la faisant. La pratique de la guerre de guérilla urbaine en Turquie est une expérience nouvelle et précieuse pour la théorie de la guerre révolutionnaire en général, y compris dans les pays capitalistes-impérialistes comme la France.

    Nous saluons l’affirmation de l’engagement dans la libération nationale des peuples opprimés de Turquie, car la lutte des peuples de Turquie contre le chauvinisme et le racisme et pour leur droit à disposer d’eux-mêmes fait partie de la révolution démocratique en Turquie.

    Nous saluons l’affirmation du rôle d’avant-garde de la libération des femmes, car le combat des femmes contre le patriarcat et pour l’égalité de genre fait partie de la révolution démocratique en Turquie, et qu’elle est décisive pour l’organisation des masses de femmes.

    Nous saluons l’affirmation de l’importance du front uni démocratique dans la révolution démocratique en Turquie, qui existe actuellement dans le Mouvement révolutionnaire uni des peuples (HBDH) et dans le Mouvement révolutionnaire uni des femmes (KBDH), pour unir tous les révolutionnaires dans leur lutte commune.

    Nous pensons que ces affirmations sur la nécessité de la libération nationale des peuples opprimés, de la libération des femmes du patriarcat, et du front uni, contiennent également une portée en partie universellement juste dans toutes les révolutions — que doivent également retenir tous les révolutionnaires.

    Le TKP-ML est pour nous une source d’enseignements et d’inspiration dans la lutte pour la reconstruction d’un Parti communiste et d’un mouvement révolutionnaire dignes de ce nom en France. Le TKP-ML est un guide pour les militantes et militants révolutionnaires de France.

    Vive le TKP-ML, la révolution démocratique en Turquie, l’internationalisme prolétarien et le marxisme-léninisme-maoïsme !

  • Tous les hommes

    En ce moment a lieu le procès des viols de Mazan, où Dominique Pelicot est accusé d’avoir drogué et fait violer Giselle Pelicot par au moins 83 hommes. Ce procès met en lumière l’ampleur de la culture du viol : les avocats de la défense tentent de blâmer la victime malgré les preuves et la violence des crimes ; la plupart des violeurs nient avoir violé et ceux qui avouent avoir violé nient avoir eu conscience qu’ils violaient — démontrant ainsi l’absence d’empathie qu’ils avaient pour la victime. Ce procès montre la vision que les hommes, et la société entière, ont des femmes : des objets sexuels consommables. Bien évidemment les hommes peuvent avoir de l’empathie pour les femmes, et comprennent que ce sont des humains. Mais, tous vivent des moments où le prédateur prend le dessus et où ils ne voient plus l’humaine en face d’eux, ils ne voient que l’objet à posséder.

    Ces moments où le prédateur domine brisent la vie des femmes, brisent une partie d’elles. Chaque année les groupes féministes diffusent les chiffres accablants des violences sexistes et sexuelles, du harcèlement de rue, des agressions, viols, féminicides. Ces chiffres montrent concrètement la violence terroriste patriarcale et son omniprésence dans nos intimités. Les organisations révolutionnaires n’échappent pas à ces violences. Les violences sexistes et sexuelles sont très courantes dans le milieu militant, et sont souvent source de scissions de débats, de lutte entre différents groupes. Ces violences sont de mieux en mieux traitées, les agresseurs sont de plus en plus ostracisés et les victimes de mieux en mieux protégées. Mais, malgré ces progrès, le milieu militant est encore loin d’atteindre le niveau nécessaire pour que les femmes puissent militer en sécurité : manque de communication entre organisations, manque de formation féministe auprès des hommes comme des femmes, manque d’action, banalisation des relations sexuelles en tant que consommation de l’autre, manque d’analyse des outils de domination des hommes (via la classe, l’âge, le niveau hiérarchique), etc. En attendant certaines femmes gardent des cicatrices à vie parce qu’elles ont subi la violence d’un homme qu’elles appelaient camarade, et que leur organisation n’a pas su les protéger. Certaines femmes cessent de militer parce qu’elles ne supportent plus la dangerosité du milieu militant, d’autres ne s’y engagent pas, pour les mêmes raisons.

    Dans notre organisation nous n’avons pour l’instant jamais eu à traiter de cas de violence sexuelle. Mais nous avons déjà eu à débattre du cas d’un homme demandant à rentrer dans notre organisation, alors qu’il était un agresseur sexuel — nous avons refusé son recrutement. Lors des débats, l’un de nos camarades a déclaré qu’il ne fallait pas que les femmes de notre organisation ne se sentent pas en sécurité à cause de la présence de prédateurs sexuels, que l’on devrait refuser ces admissions pour que les femmes se sentent en sécurité. Ce camarade avait tort. Le problème dans ce cas là n’est pas la peur. Nous, les femmes, n’avons pas peur que des agresseurs sexuels connus, c’est-à-dire déjà exposés publiquement, nous agressent. Nous sommes en colère, et nous sommes dégoûtées par eux. Ce qui nous fait réellement peur est ce que l’on pourrait découvrir sur les hommes n’ayant pas été exposés, nous avons peur des « monstres » cachés, des prédateurs en puissance, nous avons peur de la trahison. Nous avons peur de militer avec des violeurs sans le savoir.

    Le camarade ayant parlé de sécurité réagissait avec bienveillance, mais il nous démontre que malgré nos discours féministes, nous sommes toujours vues comme des victimes. Les femmes féministes communistes de notre organisation ne sont pas vues comme pouvant faire preuve de violence, comme pouvant exercer le pouvoir sur ces agresseurs. Elles sont vues comme subissant la violence, comme n’ayant pas de pouvoir. Pourtant nos lignes politiques prétendent le contraire, nous sommes formées à la violence, nous sommes armées. Alors pourquoi ne sommes-nous pas vues comme une menace pour ces agresseurs ? Pourquoi sommes-nous toujours des victimes ? Parce que nous sommes des femmes. Les féministes, particulièrement le courant des féministes radicales, ont su démontrer brillamment comment, dans la contradiction entre l’Homme et la Femme1, l’Homme est le prédateur, le dominant, la Femme la victime, la soumise, et comment l’Homme a le pouvoir, et la Femme, les féministes, n’en n’ont pas. Ceci est une réalité, dire que nous visons le pouvoir, que nous voulons utiliser la violence, ne va pas rendre concrets ces derniers. Nous sommes encore les victimes, et nous devons trouver comment prendre le pouvoir. Nous devons passer de l’idée au concret.

    « Faire face à la vraie nature du système de classes de sexe signifie en bout de ligne que l’on doit détruire ce système ou s’y plier. Faire face à la vraie nature du pouvoir masculin sur les femmes signifie également que l’on doit détruire ce pouvoir ou s’y plier. Les féministes, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir, veulent détruire ce pouvoir ; les femmes de droite, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir elles non plus, s’y plient parce qu’elles ne voient tout simplement aucune façon de s’en dégager. Ceux qui ont le pouvoir ne les aideront pas ; celles qui, comme elles, n’ont pas de pouvoir en semblent incapables. Quant aux féministes, après les nombreuses défaites de mouvements précédents et face à ce qui apparaît comme une nouvelle désintégration (la défaite de l’Equal Rights Amendment aux États-Unis et le risque que soient adoptés le Family Protection Act, le Human Life Amendment ou Statute et d’autres initiatives sociales, politiques et juridiques prônant la subordination des femmes*), il est temps qu’elles affrontent les vraies questions. [* Des féministes partout dans le monde signalent des ressacs semblables.] » (A. Dworkin, Les femmes de droite, 1983.)

    La réaction de soumission au patriarcat est courante lorsque des hommes dans des organisations politiques sont accusés de violences sexuelles : l’empathie et la répulsion de devoir admettre l’éventualité que les autres hommes puissent être aussi coupables des mêmes crimes. Les femmes de ces organisations ressentent le malaise de ne pas savoir quoi faire, de voir la banalité, mais de ne la comprendre que par le regard de victimes, alors que leurs camarades hommes la comprennent par le regard de dominant, de prédateur. L’empathie de ces camarades hommes envers les agresseurs n’est pas qu’envers l’humain, mais aussi envers leur frère prédateur. Cette empathie prend souvent la forme de la réhabilitation, de l’encadrement des agresseurs afin qu’ils se transforment, afin qu’ils ne puissent plus jamais blesser des femmes. Mais il est trop facile de se rassurer en se disant qu’il vaudrait mieux rééduquer ces hommes plutôt qu’ils soient seuls, sans poser le problème évident de qui prend cette décision. Qui prend la décision de croire en la transformation de ces agresseurs et pourquoi ?

    Dans ce type de situation, nous devons nous demander quelle décision nous fait avancer vis-à-vis de la résolution de la contradiction entre l’Homme et la Femme. La décision juste est celle qui fait grandir le pouvoir de la Femme, et brise la domination de l’Homme. Mais comment l’appliquer dans les cas concrets ?

    Le procès des viols de Mazan provoque une prise de conscience dans une partie de la société et nous l’espérons, dans une partie du milieu militant. Chaque jour nous constatons que la défense des « monstres » est exactement la même que celles des « petits monstres », qu’il n’y a pas de limite entre les différents degrés de gravité d’agressions sexuelles, il n’y a que la banalité de la domination masculine, que l’absence d’humanisation des femmes dans leur ensemble. Il n’y a que la violence, que la crasse, que la souffrance. Il n’y a que la continuité entre les agressions banales et les agressions spectaculaires.

    Aujourd’hui il ne nous reste que la colère. La colère de voir les femmes subir toujours plus de violence, la colère de voir les femmes s’effacer, la colère de voir tout le monde oublier. Nous vivons dans la dissonance cognitive constante, incapables de gérer la violence de nos relations intimes hommes/femmes, incapables d’accepter que ce que l’on croyait qu’était l’amour puisse à ce point être lié à la déshumanisation, à l’horreur.

    Dans tous les cas de violences sexuelles que nous avons pu voir dans le milieu militant nous avons observé les mêmes mécanismes  : domination, emprise, violence, possession, virilisme, perte de contrôle, alcool et drogues. Peu importe les réactions de ces agresseurs, des organisations, nous observons toujours les mêmes conséquences : mise à l’écart des victimes, absence d’action préventive, absence de formation, absence de conséquences graves dans la vie de l’agresseur. Les agresseurs sont traités comme des monstres atypiques — les autres hommes seraient de parfaits alliés — ou comme des hommes normaux — leurs actes ne sont pas si graves puisque banals.

    Si les hommes en général veulent réellement ne pas être des agresseurs, ils doivent d’abord reconnaître qu’ils le sont en potentiel, qu’ils manquent d’empathie envers les femmes, qu’ils les déshumanisent régulièrement. Sans accepter ce constat, il est impossible pour eux de se transformer, impossible de lutter contre le « monstre » en eux. Le constat que tous les hommes sont des prédateurs ne doit jamais servir à banaliser les actes de violence. Il doit servir à ce que les hommes tuent l’Homme en eux. Quant aux femmes, nous devons accepter le même constat, afin de pouvoir accepter la tâche qui nous incombe : combattre. Combattre autant la soumission féminine que la domination masculine. Nous, féministes communistes, devons nous organiser pour imposer notre domination sur nos camarades hommes. Nous devons tout faire pour que lorsque des hommes ayant été accusé de VSS nous approchent, le réflexe de nos camarades ne soient pas de nous protéger, mais d’avoir confiance en nous, en notre force.

    « Nous sommes toutes censées partager et tenir pour acquis les lieux communs de l’équité sociale et civique ; pourtant, ces lieux communs sont basés sur notre silence. Ce qui passe pour normal dans la vie est basé sur ce même silence. Le genre lui-même — ce que sont les hommes, ce que sont les femmes — est fondé sur le silence imposé aux femmes ; et les opinions au sujet de la collectivité — ce qu’est une collectivité, ce qu’une collectivité devrait être — sont basées sur ce silence. Les sociétés ont été organisées de façon à maintenir le silence des femmes — ce qui laisse entendre que nous ne pouvons briser ce profond silence sans changer les façons dont les sociétés sont organisées. Nous avons commencé à briser ce profond silence. Nous avons nommé comme telle la force utilisée contre nous, qui a longtemps été appelée autrement. C’était, par exemple, un droit légal conféré aux hommes dans le mariage. Ils pouvaient forcer leurs épouses au coït et on n’appelait pas cela de la force ou du viol ; on appelait cela du désir ou de l’amour. Nous avons contesté la vieille idéologie qui faisait de la conquête sexuelle un jeu “naturel” où les femmes sont des cibles et les hommes des héros conquérants. Nous avons dit que ce modèle était lui-même prédateur et que ceux qui en actualisent les impératifs agressifs sont des prédateurs, pas des amants. Nous avons dit cela. Nous avons identifié le viol ; nous avons identifié l’inceste ; nous avons identifié la violence conjugale ; nous avons identifié la prostitution ; nous avons identifié la pornographie — comme autant de crimes contre les femmes, de façons d’exploiter les femmes, de façons de faire souffrir les femmes qui sont systématiques et soutenues par les pratiques des sociétés où nous vivons. Nous avons identifié l’exploitation sexuelle comme une forme de violence. Nous avons identifié l’objectification des femmes et leur transformation en produits marchands comme des pratiques déshumanisantes, profondément déshumanisantes. Nous avons identifié l’objectification et l’exploitation sexuelle comme des mécanismes servant à créer de l’infériorité, de l’infériorité réelle : pas un concept abstrait mais une vie vécue en tant que personne inférieure dans une société civile. Nous avons identifié les modèles de violence qui se produisent dans les rapports intimes. Nous savons que la plupart des viols ne sont pas commis par l’étranger dangereux et prédateur mais par le copain, l’amant, l’ami, le mari ou le voisin dangereux et prédateur, par l’homme dont nous sommes le plus proches et non le plus éloignées. Et nous avons appris plus de choses à propos de l’étranger, aussi. Nous avons appris à mieux connaître les façons qu’ont de nous cibler et de nous pourchasser des hommes que nous ne connaissons pas. Nous avons refusé d’accepter l’a priori de cette société qui tient la victime responsable de la violence qu’elle vit. Nous avons refusé d’accepter qu’elle ait provoqué cette violence, qu’elle l’ait souhaitée, qu’elle l’ait aimée. […]

    Que reste-t-il à faire ? Penser à aider une victime de viol est une chose ; penser à mettre fin au viol en est une autre. Nous devons mettre fin à la violence conjugale. Nous devons mettre fin à l’inceste. Nous devons mettre fin à la violence des maris. Nous devons mettre fin à la prostitution et nous devons mettre fin à la pornographie. Cela veut dire que nous devons refuser d’accepter l’idée qu’il s’agit de phénomènes naturels qui se produisent simplement parce qu’un type a une journée difficile. […]

    Pour moi, il nous faut insister sur les auteurs des crimes commis contre les femmes au lieu de nous poser sans cesse les questions : “Pourquoi est-ce arrivé à elle ? Qu’est-ce qu’elle a d’anormal ? Pourquoi l’a-t-il choisie, elle ?” Mais pourquoi devrait-il frapper ou blesser qui que ce soit ? Qu’est-ce qu’il a d’anormal ? La question, c’est lui. Le problème, c’est lui. C’est sa violence à lui que nous nous retrouvons à fuir, dont nous nous cachons et dont nous souffrons. Le mouvement des femmes doit être prêt à nommer l’agresseur, à nommer l’oppresseur. Le mouvement des femmes doit refuser d’exiler les femmes qui portent la puanteur de l’agression sexuelle, son odeur, son stigmate, sa marque. […]

    Nous sommes celles qui devons dire — en paroles, en actions, en politiques sociales, en droit — non, les hommes ne sont pas propriétaires des femmes. Pour y arriver, il nous faut de la discipline politique. Il nous faut prendre au sérieux les conséquences de la violence sexuelle pour nous, les femmes. Il nous faut comprendre les effets qu’a eus sur nous la violence sexuelle — pourquoi est-ce si terriblement difficile de nous organiser politiquement ? Il nous faut comprendre que la violence sexuelle nous a brisées en un million de morceaux et que nous portons en nous tous ces morceaux qui s’entrechoquent : nous sommes fracassées de l’intérieur ; un chaos ; apeurées et hésitantes quand nous ne sommes pas gelées et engourdies. Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. […]

    Pourquoi des femmes sont-elles vendues au coin des rues et torturées chez elles dans des sociétés qui se prétendent basées sur la liberté et la justice ? Quelles actions faut-il poser ? Que nous en coûtera-t-il et pourquoi avons-nous trop peur de payer ce prix ? Les femmes qui ont tiré quelques avantages du mouvement des femmes ont-elles peur que la résistance ou la rébellion ou même le fait de poser des questions politiques leur coûte le peu qu’elles ont obtenu ? Pourquoi négocions-nous encore une par une des compromis avec les hommes au lieu de réclamer collectivement ce qu’il nous faut ? […]

    Enfin, je sais que, dans cette pièce, certaines d’entre vous sont ces femmes dont j’ai parlé. Je le sais. Les gens autour de vous ne le savent peut-être pas. Je vais vous demander d’utiliser chacune des choses dont vous pouvez vous souvenir sur ce qui vous a été fait — comment, où, par qui, quand et, si vous le savez, pourquoi — afin de commencer à tailler en pièces la domination masculine, à la démanteler, la vandaliser, la déstabiliser, la brouiller, l’entraver, la saccager. Je dois vous demander de résister, de ne pas céder — de détruire le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, de refuser de l’accepter, de l’avoir en horreur et de faire tout ce qu’il faudra, quoi qu’il vous en coûte, pour l’abolir. » (A. Dworkin, Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas : Anthologie, 2017.)

    Les luttes féministes qui nous précèdent ont obtenu de grandes avancées pour les droits des femmes, et pour la reconnaissance de la culture du viol, particulièrement depuis Me too. Mais nous voyons que le mouvement féministe ne s’est pas plus structuré, et en est toujours au stade de la dénonciation des violences. Nous voyons dans le procès des viols de Mazan que les institutions, avocates et avocats, élus, et une partie de la population, défendent toujours la culture du viol, défendent les agresseurs, laissent faire l’humiliation de la victime. Nous savons que les plaintes pour viol n’aboutissent pas et que les victimes sont seules. Nous savons que même dans le milieu militant les hommes expriment toujours leur misogynie, souvent derrière un masque, et que les agresseurs sont à peine combattus — ils ne risquent au pire que l’exclusion de leur organisation. Les luttes légalistes et pacifistes ont montré leur limite.

    L’étape supérieure, d’organisation des femmes et de lutte concrète et massive contre le patriarcat stagne. Nous faisons le lien direct avec la décomposition du mouvement communiste, ce dernier n’a pas su évoluer, n’a pas su continuer à être à l’avant-garde de la science, de l’analyse du réel. Ainsi, il n’a pas étudié les différents apports des féministes, il n’a pas continué à développer le féminisme communiste. Pourtant, le communisme vise la fin de toutes les contradictions sociales de l’Histoire, et donc de la contradiction entre l’Homme et la Femme. Nous voulons la fin de l’oppression de toutes les femmes, le dépassement de la contradiction, la fin du genre. Le mouvement communiste est pourtant le seul à pouvoir organiser et former les femmes, à pouvoir combattre le capitalisme et le patriarcat. Le capitalisme s’appuie sur le patriarcat pour se développer, les communistes sont obligés de combattre le patriarcat en même temps que le capitalisme, et les féministes sont obligées de combattre le capitalisme en même temps que le patriarcat. Le divorce entre le mouvement féministe et le mouvement communiste doit prendre fin, afin que le mouvement féministe puisse passer à un nouveau stade d’organisation, et prendre le pouvoir — instaurer la dictature féministe, tout comme la dictature du prolétariat. Nous devons développer dès aujourd’hui des cadres féministes communistes, nous devons construire une organisation où le pouvoir est déjà celui de la Femme, et non celui de l’Homme. C’est le seul moyen pour les femmes d’évoluer, d’endurer, de résister, de combattre.

    « Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. » Nous allons aller plus loin que la résistance, nous irons jusqu’au pouvoir, nous écraserons les défenseurs et défenseuses de la domination masculine sur notre passage. Nous serons pire que les agresseurs, parce que leur violence ne pourra pas être dépassée par une violence inférieure à la leur. Nous instaurerons un terrorisme féministe pour combattre le terrorisme patriarcal. Et lorsque nous aurons concrètement le pouvoir, nous pourrons imposer l’égalité. Le pouvoir de l’Homme n’est pas immatériel, le pouvoir de la Femme ne peut pas passer uniquement par la parole, il doit passer par le concret. Les femmes communistes doivent se transformer afin que la peur change réellement de camp. Nous ne pouvons attendre que les hommes cessent d’agresser, ou qu’ils se transforment. Nos alliés hommes communistes sincères suivront volontiers la ligne juste, mais ce sont les femmes qui mènent cette lutte, qui est bien concrète, et englobe tous les aspects de la vie.

    Le patriarcat se défend autant que le capitalisme. Il faut cesser de croire que le combat qui nous attend se fera en douceur, naturellement. Nous, communistes, hommes comme femmes, devons nous préparer à la violence que nous devrons infliger — comme toute violence révolutionnaire. Nous devons nous préparer aux sacrifices à venir. Plus vite nous comprenons l’ampleur du combat à venir et la nécessité de l’organisation féministe, de la dictature féministe, plus nous réussirons à construire la camaraderie entre toutes et tous les camarades, nécessaire à la construction du Parti. L’unité ne se fera que dans l’acceptation de la réalité du rapport de force entre la Femme et l’Homme, l’acceptation de la nécessité de l’exercice du pouvoir de la Femme.

    1 Homme et Femme en tant que construction sociale, non en tant que mâle et femelle.

  • Pourquoi ne sommes-nous pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ?

    Il n’est pas un secret que notre organisation est proche des conceptions et des principes organisationnels marxistes-léninistes-maoïstes.1 Pourquoi, alors, Unité communiste n’est-elle pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ? Et surtout, pourquoi ne peut-elle pas l’être ?

    Nous donnons une réponse à cette question dans Sur Unité communiste (2023), et nous la développons dans « 2020-2024, continuité et rupture » (2024). La lecture de cette très brève réponse à cette très complexe question ne peut pas remplacer celle des deux documents cités ci-dessus, mais nous voulons ici en donner un résumé.

    Nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste aurait un sens performatif (exprimer notre adhésion collective à ce courant), mais il n’aurait pas de sens pratique et théorique : notre pratique ne serait pas pour autant réellement marxiste-léniniste-maoïste, et pas de théorie sans pratique.

    Dans la stratégie et la tactique de notre groupe, nous revendiquer ou ne pas nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste n’impliquerait aucune transformation concrète, donc, premièrement, nous ne pouvons pas être réellement marxiste-léniniste-maoïste (indifféremment de notre volonté), et deuxièmement, nous n’avons aucun moyen de vérifier notre compréhension du marxisme-léninisme-maoïsme et de vérifier le marxisme-léninisme-maoïsme lui-même.

    Le marxisme-léninisme-maoïsme est un guide pour l’action, qui se vérifie et se corrige dans l’action. Or, étant donné l’immaturité de notre groupe (son faible niveau qualitatif), le marxisme-léninisme-maoïsme peut exister en mot (dans la forme) mais il ne peut pas exister en action (dans le fond).

    Il n’y aurait aucun sens à nous revendiquer du marxisme-léninisme-maoïsme sans pouvoir l’appliquer dans la pratique, et donc sans réellement le comprendre dans la théorie.

    Notre pratique tend vers une pratique marxiste-léniniste-maoïste, mais elle ne l’est pas : notre pratique n’est pas assez développée pour être spécifiquement marxiste-léniniste-maoïste, elle reste trop simple et trop générale. Or, se revendiquer d’une théorie sans l’appliquer n’a aucun sens, car il est impossible de comprendre réellement sans comprendre en pratique.

    • La qualité dépend de la quantité : pour que notre pratique puisse qualitativement être marxiste-léniniste-maoïste, il faut une accumulation quantitative que nous n’avons pas.
    • La théorie dépend de la pratique : la compréhension du monde ne peut pas « sauter au-dessus » de la transformation du monde.

    Pour ne pas être idéaliste, le niveau qualitatif de la théorie à laquelle nous prétendons doit correspondre au niveau qualitatif de la pratique que nous faisons.

    En bref, car nous prenons au sérieux le marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne sommes pas une secte marxiste-léniniste-maoïste, et nous ne pouvons pas nous permettre de l’être.

    Répétons-le : la ligne juste est la prérogative et le prérequis du Parti, auquel seul un parti peut potentiellement prétendre. Ce principe est objectif.

    Prétendre être marxiste-léniniste-maoïste, étant donné le stade actuel (sectaire) de notre évolution, c’est-à-dire considérant le degré de développement de notre pratique, serait avoir une compréhension gravement superficielle de ce qu’est la théorie révolutionnaire et de sa relation avec la pratique révolutionnaire.

    Nous défendons que la ligne révolutionnaire juste ne se découvre jamais aux détours d’un livre ou d’un autre, mais dans la lutte de classe avancée, c’est-à-dire dans la pratique révolutionnaire. Cette découverte n’est pas seulement la vérification d’une ligne théorique et idéologique, mais aussi sa compréhension réelle dans la pratique qui lui donne vie. De plus, la ligne révolutionnaire juste ne préexiste pas sa découverte et sa vérification, parce qu’elle est toujours relative à une situation concrète particulière. La ligne révolutionnaire juste est découverte et vérifiée en étant comprise dans la pratique, et elle n’existe pas avant d’être découverte et vérifiée.

    Pour être marxiste-léniniste-maoïste, il faut savoir ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme et ce qu’il n’est pas, et donc comment l’appliquer dans chaque situation concrète. Or, appliquer le marxisme-léninisme-maoïsme à notre situation concrète, c’est autant le découvrir et le définir.

    Nous ne prétendons pas être marxiste-léniniste-maoïste aussi pour les mêmes raisons que nous ne prétendons pas être le Parti : ces prétentions sans réalités ne nous aident pas à devenir marxiste-léniniste-maoïste et le Parti, mais nous freinent. L’impatience et l’arrogance pseudo-révolutionnaire produisent et reproduisent des styles de travail erronés, érigent des déviations en norme, transforment la science en phraséologie, substituent la performativité identitaire-sectaire à la formation théorico-idéologique, amalgament stratégie et tactique, sapent la dévotion et le sérieux de l’engagement, entretiennent les habitudes amatrices, etc.

    Notre consensus politique — nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation — est fixé parce qu’il est la condition d’une lutte des lignes saine et créative dans notre organisation. Notre consensus théorique et idéologique — le marxisme-léninisme-maoïsme — en est un parce qu’il ne peut pas être (qualitativement) plus qu’un consensus dans l’état (qualitatif) actuel de notre organisation : il ne peut pas être fixé.

    Adhérer à nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation (notre consensus politique) est une condition a priori. Adhérer au marxisme-léninisme-maoïsme (notre consensus théorico-idéologique) est une conclusion a posteriori. Nos militantes et militants se conforment à notre consensus politique, notre consensus théorico-idéologique se conforme à nos militantes et militants. Notre cadre théorico-idéologique évolue dans notre cadre politique, parce que le premier est en construction et que le second est la fondation de cette construction : la liberté théorico-idéologique nécessite la contrainte politique. Voilà pourquoi l’adhésion à notre consensus politique est contraignante et pourquoi l’adhésion à notre consensus théorico-idéologique ne l’est pas — l’un est fixé pour que l’autre évolue.

    Nous sommes une organisation jeune composée de jeunes militantes et militants, notre niveau théorique, politique et idéologique n’est pas marxiste-léniniste-maoïste.

    Pour remplir notre objectif de formation de militantes et militants et de reconstruction de la théorie et de la pratique révolutionnaire, en France, notre priorité immédiate nous parait toujours être de combattre le dogmatisme vide et bruyant : l’adhésion iconographique et hagiographique.

    En l’état, faire de la conclusion d’au moins plusieurs années d’étude et d’action un préalable à l’adhésion à notre groupe ne nous parait pas être la méthode correcte de recrutement ou de lutte de ligne, ni pour la formation communiste ni pour la reconstruction d’une ligne et d’une organisation révolutionnaire.

    Notre qualité, en tant qu’organisation, est principalement la qualité de nos cadres. La théorie et la pratique dépendent des cadres. La compréhension et la transformation du réel sont principalement les problèmes des cadres d’une organisation. Ce sont principalement les cadres, par leur formation et leur travail, qui rendent possible la production théorique et l’application pratique. Dans une organisation, l’aller-retour théorie-pratique se fait principalement par les cadres, à travers elles et eux.

    La qualité d’une théorie et d’une pratique dépend de la qualité de l’organisation qui les produit. La qualité de l’organisation dépend de la qualité des cadres communistes qui la font vivre.

    Unité communiste possède-t-elle des cadres communistes ? Non. Unité communiste est-elle une organisation assez avancée pour produire des cadres communistes ? Non plus. Unité communiste n’a pas une quantité et une qualité suffisantes pour former des militants en quantité et qualité suffisantes pour qu’ils soient des cadres : elle ne forme que des proto-cadres, et elle n’est donc qu’une proto-organisation révolutionnaire qui ne porte qu’une proto-ligne révolutionnaire. Appliquer le qualificatif marxiste-léniniste-maoïste à nos cadres, à notre organisation ou à notre ligne ne serait pas digne de ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme.

    Voilà pourquoi, s’il existe un consensus dans Unité communiste qui évolue autour du marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne pouvons pas faire le saut qualitatif d’« être » marxiste-léniniste-maoïste.

    Cependant, cette humilité en face de la difficulté et de l’importance des tâches relatives à la construction du Parti et à la définition de la ligne juste aujourd’hui en France ne signifie pas qu’Unité communiste serait donc éclectique ou passive devant ces tâches. Notre organisation est construite par le principe d’unité-critique-unité, c’est-à-dire par et pour la lutte des lignes à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation.

    « “Unité critique unité”.

    Plus explicitement, c’est partir du désir d’unité et arriver, en résolvant les contradictions par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle. D’après notre expérience, c’est la méthode correcte pour résoudre les contradictions au sein du peuple. En 1942, nous l’avons utilisée pour résoudre les contradictions qui existaient au sein du Parti communiste entre les dogmatiques et la masse des membres du Parti, entre le dogmatisme et le marxisme.

    Les dogmatiques “de gauche” avaient employé dans la lutte à l’intérieur du Parti la méthode “lutter à outrance, frapper sans merci”.

    C’était une méthode erronée. En critiquant le dogmatisme “de gauche”, nous n’avons pas employé cette vieille méthode ; nous en avons adopté une nouvelle : partir du désir d’unité et arriver, en distinguant le vrai du faux par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle.

    C’est la méthode qui fut employée en 1942 au cours du mouvement de rectification. Quelques années plus tard, lors du VIIe Congrès du Parti communiste chinois tenu en 1945, l’unité de tout le Parti fut réalisée, ce qui permit la grande victoire de la révolution populaire.

    L’essentiel est ici de partir du désir d’unité. Car s’il n’y a pas subjectivement ce désir d’unité, la lutte une fois déclenchée, les choses finissent toujours par se gâter irrémédiablement.

    N’est-ce pas là en revenir au fameux “lutter à outrance, frapper sans merci” ? Et que reste-t-il alors de l’unité du Parti ? C’est justement cette expérience qui nous a conduits à la formule : “Unité critique unité”. »2

    L’unité-critique-unité comme méthode de lutte pour l’unité des communistes dans et en dehors de notre organisation, et la lutte des lignes comme méthode de lutte contre les idées fausses et pour les idées justes, ne sont que deux déclinaisons (formes) de la critique-autocritique comme méthode de lutte contre les déviations en pratique et en théorie, c’est-à-dire la juste résolution des contradictions dans le mouvement communiste. La division et les idées fausses sont les conséquences de déviation, c’est-à-dire d’un manque de formation, d’une théorie et d’une pratique incorrecte, que vient corriger la critique-autocritique dans le mouvement communiste.

    « Dans notre lutte contre le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti, il est deux préceptes que nous ne devons pas perdre de vue : en premier lieu, “tirer la leçon des erreurs passées pour en éviter le retour”, en second lieu, “guérir la maladie pour sauver l’homme”.

    Il est indispensable de dénoncer sans aucune exception les erreurs commises, en dehors de toute considération de personne, de soumettre à une analyse et à une critique scientifiques tout ce qu’il y a eu de négatif dans le passé, afin d’agir à l’avenir avec plus de circonspection et de travailler mieux. Tel est le sens du premier précepte.

    Toutefois, en mettant en évidence les erreurs et en critiquant les défauts, nous poursuivons le même but qu’un médecin : il soigne le malade pour lui sauver la vie et non pour le faire périr.

    Quelqu’un souffre de l’appendicite : le médecin enlève l’appendice et sauve ainsi la vie du patient.

    Si celui qui a commis une erreur ne dissimule pas sa maladie par crainte du traitement et ne persiste pas dans son erreur au point de ne plus pouvoir être guéri, mais manifeste honnêtement, sincèrement, le désir de se soigner, de se corriger, nous nous en réjouirons et nous le guérirons, afin qu’il devienne un bon camarade.

    Cette tâche, nous ne pourrons jamais la remplir avec succès si, cédant à l’impulsion du moment, nous frappons sans merci.

    Pour soigner une maladie idéologique ou politique, il faut se garder de toute brutalité : la seule méthode juste et efficace, c’est de “guérir la maladie pour sauver l’homme”. »3

    De plus, notre organisation, comme toute organisation communiste, ne peut pas transiger sur la critique-autocritique. La critique-autocritique n’est pas une option, une pratique qui pourrait être différée ou modérée dans notre organisation ou dans le mouvement communiste. Limiter la critique-autocritique, c’est limiter la progression politique pratique et théorique de notre organisation et du mouvement communiste.

    « Le slogan de l’autocritique ne doit pas être considéré comme quelque chose de temporaire et d’éphémère. L’autocritique est une méthode spécifique, une méthode bolchevique, pour former les forces du Parti et de la classe ouvrière en général à l’esprit du développement révolutionnaire. Marx lui-même a parlé de l’autocritique comme d’une méthode de renforcement de la révolution prolétarienne. (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851.)En ce qui concerne l’autocritique dans notre Parti, ses débuts remontent à la première apparition du bolchevisme dans notre pays, à sa naissance même en tant que tendance révolutionnaire spécifique dans le mouvement de la classe ouvrière.

    […]

    Par conséquent, les camarades qui pensent que l’autocritique est un phénomène passager, une mode qui est vouée à disparaître rapidement, comme toute mode, ont tout à fait tort. En réalité, l’autocritique est une arme indispensable et permanente dans l’arsenal du bolchevisme, une arme qui est intimement liée à la nature même du bolchevisme, à son esprit révolutionnaire.

    […]

    Il n’y a qu’une seule conclusion : sans autocritique, il ne peut y avoir d’éducation correcte du Parti, de la classe et des masses ; et sans éducation correcte du Parti, de la classe et des masses, il ne peut y avoir de bolchevisme. »4

    L’« unité » de Unité communiste, dans ses moyens et sa fin, est celle pour laquelle luttait Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Staline, Dimitrov, Mao, etc., c’est-à-dire l’unité des révolutionnaires, autour de la ligne révolutionnaire, par la lutte théorique et idéologique.

    « L’unité est une bonne chose et un bon slogan. Mais ce dont la cause des travailleurs a besoin, c’est de l’unité des marxistes, et non de l’unité entre les marxistes et les opposants et déformateurs du marxisme.

    Et nous devons demander à tous ceux qui parlent d’unité : l’unité avec qui ? Avec les liquidateurs ? Si c’est le cas, nous n’avons rien à voir les uns avec les autres.

    Mais s’il s’agit d’une véritable unité marxiste, nous devons le dire : […] nous appelons à l’unité de toutes les forces du marxisme, à l’unité d’en bas, à l’unité dans les activités pratiques.

    Pas de flirt avec les liquidateurs, pas de négociations diplomatiques avec les groupes de démolisseurs du corps social ; concentrez tous vos efforts sur le rassemblement des travailleurs marxistes autour des slogans marxistes, autour de l’ensemble du corps marxiste. Les travailleurs conscients de leur classe considéreront comme un crime toute tentative de leur imposer la volonté des liquidateurs ; ils considéreront également comme un crime la fragmentation des forces des marxistes authentiques.

    Car la base de l’unité, c’est la discipline de classe, la reconnaissance de la volonté de la majorité, l’action concertée dans les rangs de cette majorité et en phase avec elle. Nous ne nous lasserons jamais d’appeler tous les travailleurs à cette unité, à cette discipline et à ces activités concertées. »5

    En conclusion :

    « Nous sommes pour la lutte idéologique positive, car elle est l’arme qui assure l’unité à l’intérieur du Parti et des groupements révolutionnaires dans l’intérêt de notre combat.

    Tout communiste et révolutionnaire doit prendre cette arme en main.

    Le libéralisme, lui, rejette la lutte idéologique et préconise une entente sans principes ; il en résulte un style de travail décadent et philistin qui, dans le Parti et les groupements révolutionnaires, conduit certaines organisations et certains membres à la dégénérescence politique. »6

    Le marxisme, en tant que science et qu’arme de la révolution communiste, est radicalement incompatible avec toutes les formes d’éclectisme.

    L’unité pratique et théorique communiste est une nécessité révolutionnaire, pour la construction du Parti communiste et la victoire de la révolution, d’où le nom de notre organisation : unité communiste ! Nos moyens doivent correspondre à nos fins, donc, l’unité des communistes que nous voulons créer doit correspondre à celle dont la révolution communiste a besoin.

    Pourquoi recherchons-nous l’unité des communistes ? Pour mieux comprendre et transformer le monde, c’est à dire pour faire la révolution. Est-ce que cette unité peut-être atteinte par la conciliation, le compromis, la médiation, la transaction, etc. ? Non.

    L’éclectisme ne fait pas l’union mais la division des communistes, il fractionne le mouvement communiste en autant de désaccords qu’il peut y en avoir. Chaque divergence devient une nouvelle démarcation, car elles ne peuvent pas se confronter et se régler. La seule voie vers l’unité, c’est la résolution des contradictions dans le mouvement communiste, et la seule méthode de résolution des contradictions est la lutte des aspects contraires entre eux : dans le mouvement communiste, la critique-autocritique, l’unité-critique-unité et la lutte des lignes.

    La division du marxisme, c’est la division des marxistes. L’unité des marxistes ne peut être que l’unité du marxisme : l’unité des révolutionnaires, autour de la théorie révolutionnaire. Or l’unité des marxistes et du marxisme (qui n’est qu’une seule et même unité) ne peut être réalisée que par la lutte pour l’unité selon la juste résolution des contradictions entre marxistes et dans le marxisme. Toute tentative d’émousser cette lutte, de l’atténuer, de la calmer, de l’étouffer, etc., pour la reporter ou la neutraliser ne peut réaliser que l’inverse de ses intentions : l’entretenir et l’aggraver. Tout « répit » acheté temporairement se paye à terme par un éclatement plus grand des forces et des idées du marxisme. Cette logique est opportuniste, parce qu’elle est fausse : elle aboutit à l’opposé de son objectif.

    L’unité sans principes ne peut pas se justifier par le principe supérieur d’unité. Pourquoi ? Parce qu’une unité sans principes n’est pas l’unité au prix de grands sacrifices (comme on pourrait naïvement le croire), mais la faillite de l’unité — une chimère ! Le compromis est toujours une nécessité tactique, mais une erreur stratégique. Le principe de l’unité est stratégique, il dirige les principes tactiques, mais il ne doit jamais être dirigé par eux !

    L’éclectisme est en réalité une double condamnation de l’unité : il condamne les moyens de l’unité en interdisant la lutte des marxistes (entre organisations et lignes), et il condamne la fin de l’unité en liquidant le marxisme (l’organisation et la ligne révolutionnaire).

    Par la méthode éclectique, le mouvement communiste reste faible et divisé, il ne s’unit pas et il ne se renforce pas non plus. Le niveau qualitatif du mouvement communiste stagne à un faible niveau de développement, le sectarisme se reproduit et avec lui l’amateurisme pratique et théorique. Les idées fausses ne sont pas éliminées et les idées justes ne sont pas adoptées, les deux subsistent, à l’avantage inévitable des idées fausses (plus nombreuses et plus séduisantes) sur les idées justes. Les idées fausses, ainsi hégémoniques, sapent tout effort révolutionnaire et mènent fatalement les communistes à l’opportunisme. Sans boussole ni phare théoriques et idéologiques, les communistes errent et s’égarent. Si nous ne pouvons pas prétendre avoir une telle boussole ou être un tel phare nous-mêmes, nous savons que sans ceux-ci nous ne sommes rien.

    L’œcuménisme est la négation mécanique des contradictions du mouvement communiste, et non pas leur négation dialectique — leur dépassement vers une synthèse qualitativement supérieure. L’œcuménisme est l’unité et le rassemblement en parole mais la division et la dispersion en fait.

    Unité communiste ne se revendique pas de la « liberté de critique » des révisionnistes, c’est-à-dire de la liberté d’être opportuniste, mais de la lutte scientifique pour les idées justes — les seules idées qui nous importent.

    Unité communiste existe pour œuvrer immédiatement à la construction de la théorie révolutionnaire et à la reconstruction d’une organisation de classe et de combat — légal et illégal — en France pour le XXIe siècle.

    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les individus et les groupes (sectes, appareils, fractions, etc.) dans le mouvement communiste est l’unité-critique-unité, pour l’unité des communistes.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les idées justes et les idées fausses dans le mouvement communiste est la lutte théorique et idéologique, pour la ligne juste.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre nos moyens (la condition sectaire) et nos fins (prendre le pouvoir) dans le mouvement communiste est la formation et la professionnalisation de cadres communistes (l’engagement total et à vie), pour le Parti communiste.

    Formation de (proto-)cadres communistes, principalement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement communiste — la construction de nos forces —, secondairement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement ouvrier — la participation aux luttes spontanées du prolétariat. Ces deux aspects, la lutte et l’organisation politique pour les communistes et pour les masses, sont indissociables dans la formation de militantes et militants révolutionnaires, mais dans notre situation, le premier prime sur le second. Dans notre situation concrète actuelle (l’époque de la condition sectaire), le premier est un impératif stratégique, le second est un impératif tactique.

    L’opportunisme est hégémonique dans le mouvement communiste contemporain en France : le réformisme, le syndicalisme, le spontanéisme (l’économisme, le mouvementisme, l’immédiatisme, l’attentisme, le suivisme, l’étapisme, etc.), le pacifisme (absolu ou déduit du spontanéisme), l’éclectisme et le social-chauvinisme/impérialisme/colonialisme. Aujourd’hui, toute la gauche « révolutionnaire » est conquise à divers degrés par le Programme de transition trotskyste, l’autonomie de classe et le syndicalisme révolutionnaire.

    Il n’y a entre nous et notre destination aucun « raccourci ». Nous ne pouvons progresser hors de la marginalité et de l’impuissance politique qu’en dépassant cette hégémonie opportuniste dans une hégémonie révolutionnaire. Nous ne pouvons dépasser cette hégémonie réformiste qu’en augmentant notre niveau quantitatif et qualitatif d’organisation collective et de formation théorique et pratique.

    Nombreux sont celles et ceux qui veulent intégrer le parti révolutionnaire et faire la révolution. Mais très peu sont celles et ceux qui veulent faire les sacrifices pour construire le parti révolutionnaire et préparer la révolution — sans garanties de succès !

    Nous devons donc représenter une rupture et une alternative réellement révolutionnaire.

    Nous devons donc combattre toutes les formes de l’opportunisme, particulièrement le révisionnisme.

    Nous devons donc élever le niveau général :

    • théorique, la compréhension du monde ;
    • politique, la compréhension et la transformation de la lutte de classe (la théorie et la pratique du combat communiste, légal et illégal) ;
    • et idéologique, l’accord de la pensée et de la sensation (l’intériorisation de la théorie au niveau subjectif le plus profond).

    Nous devons donc extraire les communistes de la lutte de classe réformiste, légale et pacifique.

    Nous devons donc créer des vies révolutionnaires, entièrement dévouées à l’organisation et à la révolution communistes.

    Nous ne sommes pas des cadres, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas le Parti, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas marxistes-léninistes-maoïstes, mais nous essayons de l’être.

    1 Se référer à Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (TKP/ML, 1998), à l’adresse suivante :
    https://bannedthought.net/Turkey/TKP-ML/1990s/ContemporaryMLM-1998.pdf

    2 Mao Z., De la juste solution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    3 Mao Z., Pour un style correct de travail dans le Parti, 1942.

    4 J. V. Staline, Contre la vulgarisation du slogan de l’autocritique, 1928.

    5 V. I. Lénine, Unité, 1914.

    6 Mao Z., Contre le libéralisme, 1937.

  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.

  • Notes sur le Parti communiste

    Dans un précédent article, nous avons tenté de démontrer que la participation aux luttes économiques spontanées (c’est-à-dire « naïves », « innées », « irréfléchies » ou « naturelles ») du prolétariat et du peuple n’est pas une tactique révolutionnaire en soi, et ne peut pas être une stratégie révolutionnaire. L’engagement économique et syndical peut être révolutionnaire, s’ils correspondent à une stratégie révolutionnaire plus générale. Cependant, si la plupart des communistes s’accordent sur le besoin d’avoir une telle stratégie, il s’observe deux erreurs fréquentes.

    La première est d’amalgamer la stratégie révolutionnaire et la tactique de la participation aux luttes économiques spontanées, pour les confondre : c’est le cas du trade-unionisme, ou syndicalisme.

    La seconde est de reconnaître la distinction entre la stratégie et la tactique, mais de faire une surestimation unilatérale de l’importance des luttes économiques spontanées dans la stratégie révolutionnaire : c’est le cas du suivisme syndical, ou para-syndicalisme.

    Ces deux erreurs partagent plusieurs points communs.

    La tactique n’est plus définie par la stratégie, mais c’est la stratégie qui se plie aux impératifs tactiques : les syndicats représentent beaucoup d’opportunités tactiques (« aller aux ouvriers », « faire des trucs », etc.), donc la stratégie doit s’y conformer, qu’importe l’utilité réelle de ces opportunités pour la révolution.

    La tactique syndicale est indistinguable d’un militantisme syndical non politique, ce sont l’économisme et le spontanéisme : l’on est satisfait de répéter ce que les syndicats disent déjà, de ne demander que ce que les ouvriers demandent déjà, de participer à leur mouvement spontané, de n’exiger dans la lutte que ce qui est accessible à court terme par des moyens réformistes, de se soumettre à leurs directions réformistes et opportunistes, et de ne pas affirmer sa propre direction révolutionnaire.

    L’éducation et l’organisation politique sont soit strictement relatives au travail de masse et aux syndicats, soit strictement « intellectuelles » : la formation communiste n’est plus une fin que sert l’engagement dans les luttes économiques, mais un moyen à l’engagement économique, c’est la stagnation dans des méthodes d’organisation « artisanales », des méthodes de lutte réformistes, et des méthodes de formation livresque — la formation révolutionnaire est vidée de sa radicalité.

    L’organisation syndicaliste ou para-syndicaliste est ainsi typiquement peu de chose de plus qu’une structure existant dans ou en marge des syndicats et des luttes économiques, doublé d’un club de lecture. Ce qui n’est que « la première école » (les syndicats) devient toute la carrière militante des aspirants révolutionnaires. L’économisme est une capitulation complète devant la spontanéité et le réformisme. Si les luttes économiques spontanées ne sont pas strictement légales, car elles peuvent aussi être para-légales (en marge de la légalité) ou illégales, elles n’en sont pas moins « réformiste dans le fond » et confinés à des niveaux d’organisation « artisanaux ». Les (para-)syndicalistes copient la forme des organisations syndicales (de négociation) au lieu de créer une organisation politique (de combat). Ils se confortent dans une formation intellectuelle qui n’est plus qu’« intellectualiste », car confinée à l’apprentissage d’un catéchisme, qui par sa seule connaissance transformerait l’activité d’un militant syndical en celle d’un militant bolchévique.

    Enfin, la cécité sur la réalité de l’état actuel du mouvement communiste en France, et la confusion des tâches qui incombent au Parti communiste avec les tâches de la construction du Parti communiste.

    C’est sur ce dernier point que nous voulons ici nous étendre. Nous pensons qu’il mérite un effort de clarification.

    Secte, parti ou Parti communiste ?

    Quelle est la différence entre le Parti communiste, un parti communiste et une secte communiste ? Qu’est-ce que cette différence implique dans la stratégie et la tactique révolutionnaire ?

    Le Parti communiste (avec un « P » majuscule), ou ce que Lénine appelle le « parti révolutionnaire », est celui qui est révélé dans la situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Le parti révolutionnaire ne se trouve que dans la révolution, précisément car il se définit comme le parti qui réussit à assumer ses ambitions révolutionnaires. Quelles sont-elles ?

    D’abord, une direction hégémonique dans la classe ouvrière et les masses populaires. Le Parti communiste n’est pas une direction parmi d’autres dans le prolétariat et le peuple, ou une énième influence, mais un centre de direction revendiqué et reconnu comme tel. Le Parti communiste est capable d’exercer, non seulement une direction, mais bien une direction nationale hégémonique. Cette direction n’est jamais homogène, omniprésente ou monopoliste, mais elle est suffisamment puissante et centrale pour conquérir une hégémonie à l’échelle nationale. Son pouvoir sur le mouvement spontané est effectif, car c’est ce dernier qui l’a placé à sa tête dans son ensemble. Le parti révolutionnaire et sa classe (le prolétariat) ne sont pas identiques, mais ils sont — par définition — inextricablement interpénétrés, superposés, l’un le prolongement de l’autre, etc. : le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masse. Cela implique que le Parti communiste a intégré (fusionné avec) une partie suffisante (« le gros ») de la classe ouvrière et de ses institutions (syndicats, etc.) pour être l’institution de classe et de combat du prolétariat pris dans sa totalité. Le parti de classe est le parti de masse qui a réussi à devenir « le seul parti de la classe ouvrière », sa seule voix et sa seule direction politiques effectives — il y a entre le parti de masse et le parti de classe un saut qualitatif constitué par l’hégémonie sur le mouvement de la classe. Le Parti communiste est celui qui peut réaliser son programme communiste dans sa situation concrète (prendre le pouvoir).

    Ensuite, la direction révolutionnaire. Placé devant une situation révolutionnaire, le Parti communiste fait la révolution, car il est par définition le parti révolutionnaire. La lutte du Parti communiste n’est plus réformiste ni dans la forme ni dans le fond, car sa lutte est alors directement celle pour la prise du pouvoir. Avoir la direction révolutionnaire en puissance n’est pas l’avoir en fait. L’hégémonie sur le mouvement spontané n’a rien de révolutionnaire si le contenu de cette hégémonie est réformiste ou opportuniste. De plus, même une direction juste n’est révolutionnaire per se (dans sa forme et son fond) que dans une situation révolutionnaire. Le Parti communiste est celui qui réalise son programme communiste dans sa situation concrète (il prend le pouvoir).

    Sans situation révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire (en fait), car être le parti de classe n’est que la première condition, la seconde étant la direction révolutionnaire, qui n’est possible que dans une situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Cependant, pour qu’un parti révolutionnaire émerge, il n’est pas nécessaire qu’il existe un parti de classe avant la révolution, car un parti communiste (digne de ce nom) peut s’élever au statut de parti de classe pendant la situation révolutionnaire. De plus, un parti de classe peut se révéler contre-révolutionnaire pendant la situation révolutionnaire, et ainsi éventuellement perdre ce statut au profit d’un autre parti.

    Par opposition au Parti communiste (ou « parti révolutionnaire »), un parti communiste est un prétendant au titre. Le Parti communiste est un parti communiste qui a réussi ce pour quoi il lutte — la direction révolutionnaire. Cependant, tout et n’importe quoi ne peut pas prétendre au titre de « parti ». Il ne suffit pas d’ajouter un « P » dans son acronyme pour qu’une secte devienne un parti, et ce de la même manière qu’il ne suffit pas qu’un parti se réclame du Parti pour qu’il le soit. Dans les deux cas, la distinction se fait bien selon des normes objectives, c’est-à-dire dans la réalité, et non pas dans les discours de la secte ou du parti en question. Ces termes ne sont utiles que pour designer la qualité d’un contenant — un degré de direction dans les masses — et d’un contenu — un programme. Toute secte lutte pour devenir un parti, et tout parti lutte pour devenir le Parti, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de différence entre une secte, un parti, et le Parti, c’est-à-dire entre les ambitions et les faits, les prétentions et les capacités, etc.

    L’Internationale communiste distinguait le « “Parti communiste” » du « vrai Parti communiste » de masse, le premier n’étant le second qu’en ambition et en potentiel :

    « Ce n’est qu’en prenant constamment part à ce menu travail quotidien absolument nécessaire, en apportant tout son esprit de sacrifice dans tous les combats du prolétariat, que le “Parti communiste” peut se développer en vrai Parti communiste. Ce n’est que par ce travail que les communistes se distingueront de ces partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps et dont l’activité ne consiste qu’en réunions de membres, en discours sur les réformes et en exploitation des impossibilités parlementaires. La participation consciente et dévouée de toute la masse des membres d’un parti à l’école des combats et des différends quotidiens entre les exploités et les exploiteurs sont les prémisses indispensables non seulement de la conquête, mais dans une mesure encore plus large de la réalisation de la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’en se plaçant à la tête des masses ouvrières dans leurs guérillas constantes contre les attaques du capital que le parti communiste peut devenir capable de devenir cette avant-garde de la classe ouvrière, d’apprendre systématiquement à diriger de fait le prolétariat et d’acquérir les moyens de préparer consciemment l’expulsion de la bourgeoisie. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Le « Parti communiste » n’est digne de ce nom que s’il est un parti de masse avec une direction politique, c’est-à-dire s’il est le parti révolutionnaire en puissance, sinon il n’est selon la IIIInternationale qu’un « “Parti communiste” », c’est-à-dire un parti communiste en développement. Un parti communiste est ou est en lutte pour être un « vrai Parti communiste ».

    Cependant, la terminologie de la IIIe Internationale ne faisait pas de distinction entre un parti communiste et le Parti communiste, car elle n’en avait pas besoin : être la section nationale de l’Internationale communiste, c’était par définition être « le Parti communiste », et c’était donc être le seul parti révolutionnaire potentiel reconnu comme tel. L’Internationale communiste, en tant que centre de direction politico-idéologique international, définissait de son autorité sur le mouvement communiste international qui était et qui n’était pas « le Parti communiste » dans chaque pays. Il y avait identité entre ces catégories : un parti communiste ne pouvait être que « le Parti communiste » (une section nationale de l’Internationale communiste), « le Parti communiste » ne pouvait être que le futur parti révolutionnaire (ce rôle historique étant sa raison d’être), et le parti révolutionnaire ne pouvait être que « le Parti communiste » (le seul parti assumant ce rôle historique). Dans le mouvement communiste international, le parti révolutionnaire était confondu avec le seul parti révolutionnaire potentiel ou en puissance reconnu comme tel, « le Parti communiste », c’est-à-dire un parti communiste de l’Internationale communiste. Aujourd’hui, la distinction que nous opérons entre un parti communiste et le Parti communiste est rendue nécessaire, car un centre dans le mouvement communiste international comparable à la IIIe Internationale n’existe plus.

    Un parti communiste peut prétendre concrètement au statut du Parti communiste. Quelles sont ces conditions ?

    D’abord, une direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une telle direction n’est ni une simple influence ni restreinte à une échelle locale. Un parti communiste ne peut pas encore revendiquer avec succès une direction hégémonique dans le prolétariat et le peuple, mais il possède déjà une direction nationale dans ceux-ci. Cela signifie qu’elle est un tissu d’autorité assez dense à l’échelle nationale pour s’exercer sur leurs luttes prise dans leur totalité, pas qu’elle serait uniforme ou sans concurrence. Cette direction n’est pas soumise aux directions réformistes et opportunistes, mais soustraite et opposée à elles. Elle n’est pas à la queue des mouvements spontanés, mais déjà en partie et par endroit à sa tête. Un parti communiste lutte dans son développement pour devenir le parti de classe, s’il ne l’est pas déjà. Un parti communiste est un parti de cadre qui lutte pour devenir un parti de masse, ou un parti de masse qui lutte pour devenir (ou rester) le parti de classe — sans se diluer dans le processus !

    Ensuite, une direction politique d’avant-garde (communiste). Un parti communiste assume ses tâches d’éducation et d’organisation politique (l’économisme est en soi le symptôme d’un stade de développement arriéré). S’il est toujours contraint d’être « réformiste dans la forme », il est déjà « révolutionnaire dans le fond ». Un parti fait usage de sa capacité de direction nationale pour combattre activement les réformistes et les opportunistes, pour dépasser la lutte économique dans la lutte politique, et pour augmenter son niveau d’organisation (sa préparation) révolutionnaire — il est une avant-garde. Ces trois aspects sont indissociables de la pratique d’un parti qui aspire à être le parti révolutionnaire, si l’une de ces trois conditions n’est pas remplie, alors il n’y a pas de parti communiste, car ce sont celles-ci qui le différencient à la fois d’une secte communiste (impuissante, amateure, etc.) et d’un parti réformiste ou opportuniste.

    Une secte communiste lutte pour être le Parti communiste, mais elle échoue à être un parti communiste. Par rapport à un parti communiste qui est le Parti communiste en puissance mais pas en fait, une secte communiste n’est le parti révolutionnaire ni en puissance ni en fait. Un « vrai » parti communiste est capable de revendiquer le rôle historique de l’avant-garde révolutionnaire, mais pas encore de faire reconnaître avec succès cette revendication (en faire la démonstration dans la révolution), là où une secte est incapable de revendiquer ce rôle en premier lieu. Le Parti communiste fait démonstration qu’il est le parti révolutionnaire (il fait la révolution), un parti communiste fait démonstration qu’il peut être le parti révolutionnaire (en situation révolutionnaire, il pourrait faire la révolution), là où une secte communiste ne peut pas faire démonstration de telles revendications (elle n’est pas et ne peut pas être le parti révolutionnaire).

    Il y a entre une secte et un parti communiste un saut qualitatif. Qu’est-ce qui les sépare ?

    D’abord, une absence de direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une secte communiste ne possède, au mieux, qu’une influence localisée dans le prolétariat et le peuple. Cette influence n’est ni nationale ni suffisante pour diriger les mouvements spontanés. Elle ne peut se placer qu’en marge des luttes économiques, et essayer des les accompagner ou de les radicaliser, mais ne possède un impact qu’insignifiant sur leur ensemble. Elle ne peut pas diriger, donc elle est contrainte à une position de spectatrice, critique ou en soutien, mais qui n’a pas de portée autonome en elle-même. Ainsi, une secte ne représente aucune menace sérieuse pour les directions réformistes et opportunistes.

    Ensuite, une absence de politique révolutionnaire. En raison de son insignifiance face au mouvement spontané et aux organisations réformistes et opportunistes, une secte est contrainte soit à la marginalité — à porter une lutte politique inaudible — soit à la liquidation — la reddition économiste et spontanéiste. Dans les deux cas, une secte patauge dans les méthodes artisanales et dans un militantisme amateur. Sa lutte est « réformiste dans la forme », mais elle n’est pas encore « révolutionnaire dans le fond », c’est-à-dire que ce dernier est encore l’objet d’un effort en soi pour dépasser les méthodes et les formes d’organisation réformistes (correspondant à la lutte économique spontanée).

    Aujourd’hui, en France, il n’y a ni parti communiste (en général) ni parti révolutionnaire (en particulier). Certes, des sectes communistes de quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers de militants continuent de s’appeler « parti communiste », par habitude, mais leurs forces et leur contenu n’ont rien de commun avec les forces et le contenu des partis communistes du siècle dernier.

    Ces sectes communistes ne représentent que des influences locales sur le mouvement ouvrier, là où un parti communiste représente une direction nationale sur celui-ci. Il n’existe aucun groupe communiste qui ait une capacité de commandement sur le mouvement ouvrier, c’est-à-dire une autorité politique effective avec sa propre autonomie et initiative, et ce non pas dans une usine ou un quartier, mais bien dans son ensemble. Le mouvement communiste n’a aujourd’hui qu’un pouvoir de « suggestion » à la marge du mouvement ouvrier ou dissout dans ses luttes spontanées. Pour cette raison, les sectes communistes ne peuvent pas représenter une direction politique, en premier lieu car elles ne représentent pas une direction, et qu’une simple influence locale ou une somme d’influences locales ne peuvent pas faire de leur participation dans le mouvement ouvrier une direction politique.

    Le sens de « parti communiste » a subi une dilution progressive, mais nous pensons qu’il est stratégiquement important de rendre à ce terme toute la portée de ses implications, déjà pour ne pas croire avoir déjà ce qui n’existe pas, et donc ne pas se tromper sur ce qui nous incombe en tant que communiste. Si une chose est certaine, c’est que le Parti communiste ne sera pas reconstruit par des efforts d’auto-persuasions, dissiper les illusions et les malentendus qui se sont accumulés sur ce qu’est réellement un parti communiste est donc une première étape.

    Une secte communiste peut avoir le potentiel d’être le parti révolutionnaire, car elle peut avoir le potentiel d’être un parti communiste, mais ce potentiel (qui peut-être bien réel) n’est pas réalisé. Une secte ne peut pas être un parti communiste en miniature : soit une organisation communiste est un parti (avec toutes les conséquences sur la stratégie et la tactique à adopter que cela implique) soit elle ne l’est pas (avec tout autant de conséquences).

    Les sectes communistes et les luttes économiques

    La situation actuelle du mouvement communiste en France est celle de la condition sectaire : une nébuleuse de groupuscules immatures dans leur fond (leur niveau théorico-idéologique, leur expérience, etc.) et dans leur forme (leur niveau d’organisation, leur taille, leur capacité d’action, etc.).

    Entre cette nébuleuse instable et le mouvement du prolétariat et du peuple, il y a une immiscibilité. Il n’y a pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, la fusion est à refaire. Si l’actuel mouvement communiste en France se conçoit encore comme une partie ou un prolongement du mouvement ouvrier, c’est soit car il s’est liquidé dans celui-ci (l’économisme, le trade-unionisme et le suivisme syndical), soit car il se perçoit comme il était au XXsiècle (il se méprend sur la réalité de ce qu’il est en prenant ses rêves pour des réalités).

    La capacité d’intervention dans les luttes économiques (mais aussi politique) spontanées du prolétariat et du peuple est négligeable. Celle-ci est aujourd’hui incapable de proposer une alternative politique aux luttes économiques, et dans le cas de l’économisme, ce même dans l’agitation et la propagande (c’est-à-dire simplement en mot !).

    Les luttes économiques syndicales sont des luttes économiques spontanées : « spontané » n’est pas l’antonyme de « organisé » mais celui de « conscient » (du rôle historique du prolétariat). Les luttes économiques du prolétariat ne sont que des luttes dites « spontanées », car c’est la résistance au capitalisme dans le capitalisme, et ce jusqu’à la construction du socialisme, où alors seulement les luttes économiques deviennent « conscientes » (après la prise du pouvoir politique). Dans le capitalisme, si les luttes du prolétariat sont conscientes, alors elles ne sont pas économiques, mais politiques (pour la prise du pouvoir politique).

    Certains communistes lisent la tactique syndicale adressée aux partis communistes comme la leur. Cette lecture ne retient que l’impératif de « participation » aux syndicats, et oublie (ou efface) complètement l’objectif de cette participation : premièrement, le combat contre le réformisme et l’opportunisme de la base et des directions, deuxièmement, celui pour la transition de la lutte économique spontanée à la lutte politique consciente (pour le pouvoir), et troisièmement, celui pour le parti révolutionnaire lui-même.

    Les luttes économiques syndicales ne sont jamais une fin en soi pour les communistes, et toujours un moyen politique. Si cela fait consensus en principe, leur surestimation, qui s’observe en fait, est le symptôme d’un déficit stratégique (l’on reste dans les syndicats faute de savoir quoi faire de mieux) et théorique (l’on pense que les luttes économiques mènent aux luttes politiques). Rappelons-le, la lutte économique ne fait que permettre la lutte politique, et cette transition dépend d’un facteur extérieur autonome et indépendant décisif — les communistes. La participation aux luttes économiques syndicales n’est donc utile et nécessaire que si et seulement si elles sont réellement des moyens à nos fins : attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat.

    Nous insistons sur l’effectivité de ces moyens, car la définition d’une stratégie ne peut pas être relative à des intentions, même sincères et acharnées, mais à des résultats concrets, matériellement et politiquement. Autrement, cette participation est une déviation et une liquidation. Toutes les sectes communistes ont l’intention de participer aux luttes spontanées du mouvement ouvrier pour y devenir une direction politique (« révolutionnaire dans le fond »)… mais cette intention n’a pas encore le pouvoir transformateur pour se réaliser, elle n’est pas effective : c’est là tout le problème dans la participation des sectes communistes aux luttes économiques spontanées. La différence qui existe entre la tactique syndicale des sectes et des partis communistes est la même qui existe concrètement entre « pouvoir faire » et « ne pas pouvoir faire ».

    La question à poser est « sommes-nous en train d’attaquer le réformisme et l’opportunisme, de radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et de construire l’organisation de classe et de combat ? », si oui, alors « pourquoi le réformisme et l’opportunisme ne sont-ils pas déjà vaincus, pourquoi les luttes économiques ne sont-elles pas déjà des luttes politiques et pourquoi l’organisation de classe et de combat n’est-elle pas déjà construite ? », et si non, alors « comment attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat ? ». Si ces questions ne sont pas posées, et si des réponses ne sont pas données ou que les problèmes qu’ils abordent sont évités (« ce n’est pas si simple ! », « le travail syndical est trop important ! », « il ne faut pas saboter les syndicats ! », « c’est trop tôt ! », etc.), alors la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une perte de temps, d’énergie et de militants.

    Aujourd’hui, les sectes communistes ne sont pas qu’en proie à l’économisme, mais également si liées au syndicalisme et au para-syndicalisme qu’elles n’arrivent pas à intervenir dans les luttes économiques spontanées si celles-ci ne sont pas strictement syndicales !

    Les exemples du mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ou de la vague d’actions extra-syndicales (blocages sauvages, émeutes, etc.) ayant fait irruption à la fin du mouvement contre la réforme des retraites (2023), sont très révélateurs. Le travail politique à mener dans ces mouvements et les problèmes pratiques qu’ils posaient ont paralysé les sectes communistes, qui n’y retrouvaient pas les repères de leurs rituels syndicaux.

    Non seulement les sectes communistes se sont — dans leur majorité — laissées déborder par la lutte économique spontanée lorsqu’elle était extra-syndicale, mais lors du mouvement des Gilets jaunes elles ont également retardé politiquement sur le mouvement spontané lorsque celui-ci a posé la question du pouvoir ! Les sectes n’ont servi, lorsqu’elles n’étaient pas absentes, que de chambres à écho des syndicats, dépassées par la spontanéité des franges les plus avancées des masses. Si de telles franges étaient minoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, elles y existaient. Un tel constat est déjà grave lorsqu’il concerne la lutte économique, mais il l’est d’autant plus lorsqu’un mouvement spontané évoque la question du pouvoir, et qu’il ne trouve de réponse de la part des organisations dites révolutionnaires que des revendications syndicales, lorsque ce ne sont pas des rappels à l’ordre du type : « le meilleur moyen de faire la révolution est de s’organiser sur son lieu de travail ! », « pour lutter contre la bourgeoisie, il faut d’abord lutter pour les salaires ! », etc.

    Dans une moindre mesure, le même constat peut s’appliquer à la participation des communistes aux luttes écologiques. Ces dernières sont principalement des luttes économiques portées par la petite bourgeoisie, mais elles possèdent aussi une frange politique : le refus d’un « capitalisme vert », et l’exigence d’une « écologie de rupture » qui pose clairement la question du pouvoir. La tâche des communistes est d’étendre, de radicaliser et de gagner cette frange politique au communisme, pourtant, cette « convergence des luttes » ne se traduit presque exclusivement que par l’adjonction de revendications économiques aux revendications politiques écologistes : « fin du mois, fin du monde, même combat », etc. Au lieu d’approfondir les mots d’ordres politiques et de les lier aux mots d’ordre révolutionnaires prolétariens, les économistes ne font que les rattacher — les rabaisser — à des mots d’ordre syndicaux.

    Une secte ne peut pas remplir avec succès les conditions qui font de la participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire. Pourquoi ? Précisément car elle est une secte et non pas un parti. Pour une secte, la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une tactique dans la reconstruction du Parti, c’est-à-dire que ce n’est pas une lutte pour acquérir la direction révolutionnaire sur le mouvement ouvrier, mais la lutte pour acquérir les forces requises pour acquérir une telle direction (construire une direction politique). Autrement dit, ce n’est pas la lutte de l’avant-garde, mais la lutte pour être l’avant-garde. Les tâches à déduire de ces deux devoirs sont nécessairement très différentes !

    La lecture contemporaine dominante des directives définies pour les partis communistes les réduit non seulement à un économisme (elle en fait une interprétation unilatérale), mais elle oublie que cette tactique n’est pas et ne peut pas être identique pour les sectes communistes. Les sectes communistes doivent participer aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, dans et en dehors des syndicats, et ce dès maintenant. Mais ce devoir économique de participation des communistes est subordonné à leur devoir politique d’éducation et d’organisation du prolétariat, qui lui même est subordonné au devoir théorico-ideologique de lutte pour la théorie révolutionnaire dont a besoin le mouvement révolutionnaire (pour découvrir cette théorie et pour la défendre). Évidemment, ces luttes ne sont en pratique pas séparée, il est impossible d’avancer théoriquement et idéologiquement sans avancer dans la lutte (il n’y a pas une étape théorico-idéologique, puis politique, puis économique) mais si celle-ci est un ensemble indissociable (un tout unique, à la fois théorico-idéologique, politique et économique) il ne faut pas perdre de vu quel aspect est prioritaire sur un autre et les raisons qui motivent chaque action.

    Pourquoi la lutte théorico-idéologique est elle aujourd’hui prioritaire ? Parce que nous sommes à l’époque de la reconstruction du Parti : notre seule tâche prioritaire est la construction du Parti communiste. Or, cette tâche théorico-idéologique (pour la « ligne juste »), politique (d’éducation et d’organisation) et économique (de participation aux luttes spontanées) est principalement théorico-idéologique.

    La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire jettent les fondations sur lesquelles peut être établie l’organisation de classe et de combat du prolétariat. La lutte politique est ensuite celle qui érige la structure du Parti, par un intense travail d’éducation (intellectuelle et pratique) et d’organisation révolutionnaire, qui ne fait finalement qu’appliquer ce qui a été déduit par la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Donc, pas de lutte politique de construction du Parti qui n’est pas précédée d’une lutte théorico-idéologique correspondante.

    « Nous ne saurions nous battre dans le vide ou construire sur du sable. Pour être des communistes conséquents, il faut lutter pour toujours tendre vers les idées les plus justes et rejeter les idées fausses. Pour cela, il faut dégager le vrai du faux, mais il faut aussi agir ensuite dans le sens de la ligne révolutionnaire. Autrement, notre communisme ne peut être qu’inerte. Pour reconstruire le mouvement communiste et son arme — le Parti —, il faut d’abord reconstruire l’idéologie et la théorie, avec les outils de la lutte idéologique et théorique.

    […]

    Cette lutte idéologique contre toutes les formes que prend l’opportunisme, nous devons la mener dans notre organisation — entre camarades — et à l’échelle de notre mouvement — entre groupes. Cette lutte doit prendre la forme d’un débat capable de dévoiler les idées justes, de discerner les idées fausses, puis de rallier ces dernières aux idées justes ou de les isoler et les éliminer. Un tel processus est vital pour nous et le mouvement communiste, et ne peut ni être contourné ni bâclé : aucune hâte ni arrogance ne peut remplacer la vertu de la lutte des lignes.

    […]

    C’est derrière le refus de la lutte des lignes et du débat communiste que se cachent tous les opportunismes, qu’ils prennent l’apparence de la radicalité ou du réformisme. Ce n’est pas une option, soit on l’accepte et la mène avec endurance, soit l’on renonce à toute transformation radicale du monde en se coupant de la réalité, en s’enfermant dans ses dogmes et en se condamnant à la fuite en avant dans la dégénérescence. Pour éviter une telle gangrène, il faut donc garder une vie idéologique active et saine. »

    Lorsque Lénine écrit que « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », il ne fait ni une exagération ni une figure de style. Est-il possible d’agir sans savoir comment agir ? Est-il possible de savoir comment agir sans savoir pourquoi agir ? Est-il possible de savoir comment et pourquoi agir sans connaître l’expérience des actions passées et présentes ? Est-il possible d’interpréter ces expériences sans comprendre la réalité ? Ces questions peuvent-elles être répondues par des aphorismes ou des approximations ? Non. C’est tout le sens de la radicalité de « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

    Mais, répétons-le, pas de lutte théorico-idéologique qui ne peut être qu’intellectuelle (livresque) : la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne se découvrent, ne se démontrent, ne se défendent et ne gagnent dans le mouvement communiste, que dans la pratique de la lutte des classes. Ce n’est que dans l’action qu’une idée s’empare des communistes et des masses, de sa formulation jusqu’à son application en passant par sa victoire sur les idées fausses.

    C’est la lutte théorico-idéologique qui est principale à l’époque de la construction du Parti (comprendre le monde pour le transformer), puis c’est la lutte politique qui est principale à l’époque de la lutte révolutionnaire (prendre et garder le pouvoir), et enfin c’est la lutte économique qui est principale à l’époque de la construction du socialisme (passer du mode de production capitaliste au mode de production communiste). Mais de la construction du Parti jusqu’au communisme, la qualité de la lutte prioritaire à mener (thérico-idéologique, économique ou politique) n’exclue jamais que cette qualité est une accumulation de quantité à la fois théorico-idéologique, politique et économique.

    La découverte de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire n’est pas un processus précédant la construction du Parti, mais dans celle-ci. À proprement parler, la théorie et l’idéologie révolutionnaire (la « ligne juste ») ne sont trouvées que dans le parti révolutionnaire. Tout comme le parti révolutionnaire, la théorie et l’idéologie révolutionnaire se révèlent et se définissent dans la révolution — dans la pratique.

    « […] Il n’y a pas d’une part la lutte pour trouver la ligne juste (qui serait finie) et d’autre part la lutte pour répandre et “montrer” cette ligne juste (qui elle serait en cours), car ces deux luttes ne sont en fait qu’une seule et même lutte pour la démonstration. Il n’y a aucun sens à vouloir faire l’un puis l’autre (une forme d’étapisme), car c’est un seul et même processus : l’on trouve et l’on convainc en démontrant, et ce autant que l’on est capable de démontrer.

    Le faux est un moment du vrai… mais il n’est pas le vrai ! Nous faisons pour cette raison le choix de l’humilité épistémologique, pour ne pas croire en des certitudes que nous n’avons pas encore les moyens de savoir justes avec suffisamment de confiance, et qui pourraient se révéler être des simples chimères au rasoir de l’expérience réelle. Nous réservons au Parti la tâche de réduire suffisamment les inconnues. »

    L’enjeu n’est donc pas et ne peut donc pas être de découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaire avant le parti révolutionnaire et la révolution. Mais pour construire un parti communiste qui soit le Parti communiste en puissance, il faut construire avec lui une ligne suffisamment juste (conforme à la réalité de l’expérience révolutionnaire) pour qu’elle soit la ligne juste en puissance. C’est cette lutte théorico-ideologique que les sectes communistes qui sont le mouvement communiste en France doivent continuer et achever dans la lutte des classes.

    Il est évident que cette ligne juste en puissance, qui doit rendre possible le passage d’une secte à un parti communiste, ne sera pas annoncée comme telle (comme un évangile). Ce saut qualitatif théorico-ideologique sera constaté dans la pratique. Pareillement, le passage de la tâche principale des communistes de la lutte théorico-ideologique à la lutte politique ne sera pas promulgué. Ce changement dans les priorités des communistes sera lui aussi constaté dans la pratique. C’est dans la lutte des classes (dans tous ses aspects, théorico-ideologique, politique et économique) que ces transformations se créent et s’observent.

    En résumé, la construction du Parti par les sectes communistes est à la fois une lutte théorico-ideologique, celle des lignes entre elles pour la victoire des idées justes sur les idées fausses, et une lutte politique, celle de l’éducation et de l’organisation des communistes et du prolétariat. Cette lutte théorico-ideologique et politique existe dans le mouvement communiste, mais aussi dans le mouvement ouvrier. Elle se mène donc sur le terrain de toutes les luttes spontanées du prolétariat, c’est à dire dans leurs luttes théorico-ideologique, politique et surtout économique (la forme principale de lutte spontanée du prolétariat). Ce processus est la conception d’un outil, intellectuellement et matériellement.

    La lutte théorico-ideologique, la lutte politique et la lutte économique des communistes sont simultanées et continues, jusqu’au communisme : aucune de ces luttes ne peut être isolée ou séparée (abstractisée). Idem, la lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire et la lutte pour le parti révolutionnaire ne sont qu’une seule et même lutte, jusqu’à la révolution. L’unicité de la lutte des classes dans le présent et dans le temps est indivisible, mais ses aspects et leurs relations se transforment.

    Tout communiste désire et lutte pour l’éducation et l’organisation d’une classe : le prolétariat. Autrement dit, tout communiste désire et lutte pour la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais pour réaliser une telle jonction, c’est-à-dire donner une organisation et une direction politique révolutionnaire au prolétariat, il faut d’abord que le mouvement communiste lui-même soit développé. Nous ne pouvons pas organiser et éduquer une classe sans être organisés et éduqués nous même. C’est tout ce qui nous manque aujourd’hui !

    Donc, tout communiste doit d’abord lutter pour l’éducation et l’organisation des communistes. Or, cette lutte à mener dans le mouvement communiste est une lutte théorico-ideologique et une lutte politique, avant d’être une lutte économique.

    Le prolétariat spontané, c’est à dire qui n’est pas organisé en avant-garde (un parti communiste) et doté d’une conscience de classe (la théorie et l’idéologie révolutionnaire), ne peut développer une lutte qu’économique et une conscience que syndicale (« trade-unioniste »). Donc, la création d’une avant-garde portant une conscience de classe ne peut pas se faire dans le mouvement spontané du prolétariat, mais seulement à l’extérieur de ce mouvement. L’avant-garde communiste ne peut venir s’appliquer au mouvement du prolétariat que déjà constitué comme tel, c’est-à-dire déjà organisé en parti politique et déjà conscient de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire.

    Il est impossible pour le parti de la classe ouvrière — le Parti — de ne pas être à la direction des syndicats ouvriers. La fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, doit se faire avec les syndicats : il faut que les syndicats (et les autres organisations de lutte du prolétariat) fusionnent avec le parti communiste, qu’ils soient intégrés dans celui-ci pour qu’il devienne le parti révolutionnaire. Mais si les communistes n’existent pas en parti communiste, alors tout effort de fusion n’est qu’un effort de dissolution — une liquidation syndicale.

    Toute jonction est vaine si elle est en fait une dilution de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire dans les masses ! La conscience révolutionnaire ne peut être qu’activement insufflée dans le prolétariat, pas passivement infusée. Le communisme doit gagner les masses en conservant toute sa radicalité et toute son exactitude, sans être ni vulgarisé (pour atteindre les masses) ni abâtardi (pour séduire les opportunistes).

    En conséquence, renoncer à l’organisation des communistes en avant-garde indépendante des luttes économiques spontanées, ou la négliger, ce n’est pas hâter la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, mais la retarder à l’infini ! Le mouvement communiste ne peut se conjoindre avec le mouvement ouvrier — non pas être absorbé par ce dernier — qu’en tant qu’avant-garde révolutionnaire (éduquée et organisée à cette fin). La jonction est bilatérale, ou n’est pas, ses deux composantes doivent être également développées.

    La fusion aboutit du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, c’est la direction révolutionnaire du prolétariat par son parti révolutionnaire, donc la direction révolutionnaire des syndicats, en ce qu’ils sont l’expression la plus directe (spontanée) des intérêts du prolétariat. Une telle direction doit se développer organiquement entre le parti et la classe, l’un s’insufflant dans l’autre, c’est pour cela que nous parlons d’une « fusion » et non pas d’une contrainte imposée par le haut (le commandisme), mais elle doit aussi provenir d’un parti communiste déjà existant et déjà révolutionnaire dans son fond — il doit exister comme un tuteur pour sa classe.

    Voilà pourquoi la participation des sectes aux luttes économiques et aux syndicats est réformiste dans la forme et dans le fond : car le mouvement communiste n’est pas encore une avant-garde. Cette participation est nécessaire mais elle n’est pas révolutionnaire. La lutte politique révolutionnaire (dans le fond) y est embryonnaire, en potentiel seulement (elle n’est pas une direction révolutionnaire en puissance). Ce constat sur les luttes économiques, dont les luttes syndicales et écologiques, s’applique aussi aux luttes démocratiques, dont les luttes antifascistes. Sans parti d’avant garde, pas de politique révolutionnaire (dans le fond) dans les luttes en général.

    Le travail réellement révolutionnaire est ailleurs : dans la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti communiste. L’économisme en est son principal inhibiteur, pour deux raisons : il néglige le travail politique dans le prolétariat, mais il néglige surtout le travail théorico-ideologique et politique dans le mouvement communiste.

    La construction du Parti et le spontanéisme

    Ce que nous appelons ici le mouvementisme et l’immédiatisme ne sont que des déclinaisons particulières du spontanéisme qui prolifère dans notre contexte français contemporain.

    « Le déviationnisme mouvementiste — “la pratique pour la pratique” — est stérile, mais c’est bel et bien de la pratique militante que découle tout le reste. Sans elle, pas de tri entre idées justes et fausses, pas de formation à la lutte des classes ni de construction vers un plus haut niveau quantitatif et qualitatif du mouvement communiste. Néanmoins, le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, “faire des trucs”, bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : “prendre ses rêves pour des réalités”, ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (“j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici”, “si je continue, le résultat en vaudra le coup”), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il “faudrait faire” si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme. »

    L’immédiatisme est une déviation qui consiste à refuser à la fois de devenir un parti réformiste et de s’astreindre à la construction du parti révolutionnaire. La déviation immédiatiste peut se résumer à la formule « tout, tout de suite ! ». L’immédiatisme se caractérise par un de facto rejet des stratégies de long terme, au profit de l’exigence de résultats immédiats, ou presque. Les questions théorico-idéologiques ou stratégiques compliqués ou insatisfaisantes (qui n’offrent pas de nouveaux débouchés ou de nouveaux gains à court terme) sont jugés inintéressantes, et repoussés à plus tard, ou à jamais.

    Immédiatisme et mouvementisme sont intimement liés, l’un étant la liquidation dans les perspectives de court terme, l’autre étant la liquidation dans les mouvements spontanés. Dans les deux cas, les tâches théorico-idéologiques et politiques de long terme, que sont par définition les tâches révolutionnaires, ne sont jamais opportunes : il y a toujours mieux à faire que de semer ce qui ne sera récolté qu’à l’aune d’années ou de décennies. L’immédiatisme et le mouvementisme peuvent être décrits comme des courts-termismes politiques, en tension entre leur phraséologie (la représentation révolutionnaire qu’ils ont d’eux-mêmes) et l’inconséquence de leur pratique (le réformisme dans la forme et dans le fond).

    L’immédiatisme ne va pas construire une tactique dans une stratégie, mais une stratégie selon une tactique. Pourquoi ? Car ce qui importe, ce sont les résultats immédiats, donc, la tactique dicte à la stratégie ce qu’elle doit être, pour qu’elle se plie à ce qui va rapporter le plus de victoires tactiques : la victoire stratégique ne vaut rien — la révolution devient un slogan vide, performatif, romantique, etc.

    Pour l’immédiatisme, qu’importe ce qui est accumulé, tant que cette accumulation est la plus fulgurante possible ! Le contenant est toujours plus important que le contenu. L’accumulation rapide d’une grande quantité de moyens et d’expérience réformiste est préférée à l’accumulation lente de quantité de moyens et d’expérience révolutionnaire. Pour résoudre la contradiction entre la pratique immédiatiste et ses discours pseudo-radicaux, l’immédiatisme distord la théorie révolutionnaire : la lutte politique communiste n’est plus quelque chose à construire ici et maintenant « à l’extérieur » des luttes économiques réformistes, mais quelque chose qui en serait issu naturellement — spontanément — à partir d’un certain degré de développement de celles-ci.

    L’immédiatisme et le mouvementisme interdisent tout plan systématique de long terme, car ils sont entièrement soumis aux aléas respectivement des gains immédiats et des mouvements spontanés. L’immédiatisme et le mouvementisme sont liés dans le spontanéisme, car les mouvements spontanés luttent pour des gains immédiats, et que les gains immédiats sont ceux des mouvements spontanés. Ils sont entièrement dépendants de ceux-ci pour exister et se développer à travers eux.

    Ainsi, dans leur spontanéisme, l’immédiatisme et le mouvementisme ont pour corollaire l’économisme. Quels sont les gains immédiats que recherchent les immédiatistes ? L’accumulation de moyens militants gagnés dans les luttes économiques et réformistes spontanées. Quels sont les mouvements spontanés sur lesquels se règle la pratique des mouvementistes ? Les mouvements spontanés économiques — quasi-exclusivement. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des variantes du spontanéisme, et le spontanéisme implique toujours la reddition économiste.

    Pour tenter d’échapper à leur marginalité et à leur faiblesse criante, certaines sectes communistes tentent d’adopter :

    « […] des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations “de masses” et “de cadres” ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces “entre-deux” veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    La phobie du groupuscule est un des symptômes notables de l’immédiatisme : vouloir être “gros” tout de suite, qu’importe la fin à ces moyens (ou même le pouvoir réel de ces moyens). L’impatience face à la frustration inhérente à la condition sectaire est totalement compréhensible, mais l’endurer est un des devoirs du communiste. Sans patience, pas de construction, et pas de résultat : être opportuniste nombreux ce n’est qu’être naufragé sur un grand navire. »

    L’immédiatisme peut aussi se retrouver dans des attachements ou des complexes qui relèvent plus des affects liés à des images d’Épinal que des moyens déduits d’une analyse scientifique et stratégique de la situation présente :

    « Derrière les manifestations de syndicalisme et de para-syndicalisme, s’exprime parfois un ouvriérisme vulgaire (“le communisme c’est quand il y a des ouvriers”, “la lutte révolutionnaire c’est être dans les usines”). Ce fétichisme, conjugué à la pauvreté stratégique, est aussi un autre symptôme de performativité militante et de culpabilité petite-bourgeoise. »

    L’ouvriérisme petit-bourgeois est un paternalisme paradoxal : il faut « aller aux ouvriers » donc « se mettre au niveau des ouvriers » et ne surtout pas leur parler de chose qu’ils ne connaissent pas, c’est-à-dire de politique ! Pour ne pas prendre les ouvriers de haut, les petits bourgeois ouvriéristes ne leur apportent rien et se complaisent dans l’économisme. L’ouvriérisme petit-bourgeois, par peur du paternalisme petit-bourgeois, est un paternalisme petit-bourgeois.

    En résumé :

    « L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    Les liquidationnismes mouvementistes et immédiatistes sont selon nous des déviations spontanéistes très grave, car :

    « […] nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit “par le haut”, c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Il y a une contradiction entre les forces militantes et l’encadrement militant. Son aspect principal est les forces militantes, qui en progressant quantitativement et qualitativement, intensifie sa contradiction avec son encadrement, c’est-à-dire la forme de l’engagement politique, ce qui transforme l’organisation militante (sa synthèse). Cependant, nous pensons que dans la période actuelle de sortie de crise organique, l’aspect principal de cette contradiction est devenu l’impasse dans l’encadrement — l’engagement amateur et l’absence de cadre — et que c’est donc en conséquence cet aspect qui empêche pour l’instant l’autre de se développer, et à terme une résolution de la contradiction présente. Nous possédons une échelle sectaire et une capacité d’action groupusculaire (non nulle, mais négligeable) qui sont en contradiction avec la qualité de l’encadrement dont nous avons besoin : professionnel. Or, il est difficile de créer cet encadrement au sein même de la condition sectaire, alors même qu’il est nécessaire pour s’en échapper. D’abord, car il faut proposer un projet suffisamment séduisant pour attirer des militantes et militants dévoués qui accepteraient de sacrifier leur vie pour ce que leur promet un petit groupe militant — un tel choix n’est audible comme « rationnel » que par une minorité de fanatiques. Ensuite, car il faut faire de ces cadres en puissance, des cadres en acte, en l’absence de cadres préexistants qui pourraient les former. Voilà tout le défi entre nous et la sortie de la condition sectaire

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — “l’accord entre la pensée et la sensation”), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible sans Parti de former des cadres (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais car l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de “proto-cadres” communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. […] »

    Le travail d’éducation et d’organisation révolutionnaire à mener dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, pour faire du mouvement communiste une avant-garde apte à fusionner avec le mouvement ouvrier, n’est autre que le travail pour former des (proto-)cadres communistes.

    Il est important de comprendre que si cette lutte théorico-idéologique et politique prend place dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, elle est bien à destination du mouvement communiste et non pas du mouvement ouvrier : son objet est le cadre communiste, pas le prolétariat révolutionnaire. Pourquoi ? Car le prolétariat spontané n’a pas besoin d’être « assisté » ou « accompagné » par les communistes, mais d’une avant-garde — une direction politique — que ces derniers ne peuvent pas encore incarner. Pourquoi, alors, cette lutte doit-elle nécessairement se faire aussi dans les luttes spontanées du prolétariat ? Car ce sont dans celles-ci que le mouvement communiste apprend et s’exerce à devenir une avant-garde. Les communistes s’éduquent et s’organisent dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier.

    Ceci étant dit, pour transformer des militants amateurs en cadres professionnalisés, les luttes économiques spontanées ne peuvent être et ne sont qu’une « première école ». La construction du Parti communiste se fait donc dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, mais tant que le mouvement communiste n’est pas une avant-garde (un parti communiste), elle se fait principalement dans le mouvement communiste. Pourquoi ? Car dénué d’une avant-garde, qui ne peut provenir que du mouvement communiste, le mouvement ouvrier spontané stagne dans les luttes économiques syndicales : la « première école » n’est pas et ne peut pas être l’académie des révolutionnaires.

    L’avant-garde est donc forgée par les communistes dans le mouvement communiste, mais le mouvement communiste ne peut pas se détacher du mouvement ouvrier (raison pour laquelle l’avant-garde est construite principalement mais pas exclusivement dans le mouvement communiste). Ce n’est qu’avec un parti communiste, c’est-à-dire l’organisation politique de classe et de combat qui assume en pratique ses tâches révolutionnaires, que la lutte pour la révolution et le parti révolutionnaire se fait principalement en dehors du mouvement communiste, dans le mouvement ouvrier (la classe prolétaire). Autrement dit, la lutte du mouvement communiste se mène principalement dans le mouvement ouvrier seulement après que ce premier ait fusionné avec ce dernier (lorsque leur jonction est effective).

    La spontanéité réformiste économique et l’avant-garde révolutionnaire politique ont deux origines différentes : elles ne sont pas déconnectées, mais elles proviennent de dynamiques distinctes qui ne peuvent pas être amalgamées.

    En résumé, le mouvement communiste doit d’abord lutter principalement dans le mouvement communiste lui-même (s’éduquer et s’organiser), pour ensuite pouvoir lutter principalement dans le mouvement ouvrier (l’éduquer et l’organiser) avec un parti communiste. Ce n’est qu’ainsi, en tant qu’avant-garde révolutionnaire, que la lutte communiste dans le mouvement ouvrier peut-être révolutionnaire. Celle-ci est alors révolutionnaire dans son fond, car elle est la lutte effective pour la direction révolutionnaire du prolétariat.

    Concrètement, la constitution des communistes en parti communiste, c’est-à-dire en avant-garde révolutionnaire, c’est la formation de (proto-)cadres communistes. Ces cadres communistes ne se formeront pas à l’extérieur mais à l’intérieur du mouvement communiste, et c’est à eux et leur parti que revient le devoir de transformer le mouvement ouvrier (spontané et réformiste) en mouvement révolutionnaire, en s’y appliquant de l’extérieur. C’est ainsi que la classe prolétaire révolutionnaire en puissance peut devenir révolutionnaire en fait.

    L’éducation et l’organisation que doit connaître le mouvement communiste de lui-même et en lui même — en autonomie et de sa propre initiative — ne doivent donc évidemment pas être une copie des revendications, méthodes et structures qui existent déjà dans et pour les luttes économiques spontanées. Répliquer à l’extérieur des luttes économiques spontanées ce qu’elles font déjà ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Les imiter revient in fine aussi à se limiter à leur réformisme et à se liquider. Toute la nécessité de l’éducation et de l’organisation des communistes à l’extérieur et indépendamment des luttes économiques, c’est de pouvoir se constituer en réelle avant-garde réellement révolutionnaire, en dehors du cadre réformiste qu’elles nous imposent dans la forme de nos revendications, de nos méthodes et de nos structures.

    L’erreur de l’éducation et de l’organisation livresque, c’est de ne pas saisir ce que l’éducation et l’organisation révolutionnaire à l’extérieur des luttes économiques spontanées doivent apporter au mouvement communiste, en confondant cette plus-value révolutionnaire avec l’adhésion à un canon hagiographique (la littérature sacrée ayant révélé la ligne juste) ou à une performativité militante (utiliser les bons mots dans le bon ordre pour parler « comme un communiste »). Si la formation communiste est intellectuelle, elle n’a rien d’intellectualiste. Former des cadres communistes, ce n’est pas former des intellectuels.

    L’éducation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, celle qui transforme un individu en communiste, c’est la préparation révolutionnaire : l’aptitude physique et psychologique, les compétences techniques et martiales, l’apprentissage du conflit et de la clandestinité, l’intégration profonde de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire, le tissage inextricable de la vie d’un individu dans celle de son organisation (un militantisme total et à vie), l’acquisition d’une discipline et d’une cohésion collective supérieure, etc. L’organisation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, c’est la constitution des communistes en corps pensant et agissant autonome, pour exprimer et défendre (matériellement) les intérêts les plus révolutionnaires du prolétariat, c’est-à-dire les plus généraux et de longs termes.

    L’éducation et l’organisation révolutionnaire ne peuvent pas exister dans les luttes économiques (syndicales et non-syndicales), pas tant que les communistes ne sont pas déjà éduqués et organisés dans un parti communiste — une avant garde révolutionnaire.

    Le parti de cadre et le parti de masse

    Ce que nous défendons ici, ce n’est ni plus ni moins que de prendre au sérieux le parti de communiste professionnel, tel que théorisé et défendu par Lénine. L’incisif de ses injonctions a été émoussé par l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste. Il faut rendre à la pensée de Lénine sa radicalité. Ce que nous proposons, ce n’est que de cesser de lire Lénine pour n’y trouver que ce que nous voulons y trouver, et de commencer à le lire pour nous reconnaître dans ce qu’il critique : Lénine nous parle aussi de nous-mêmes.

    Si le XXIsiècle en France est très différent du XXsiècle dans l’Empire russe, les lignes stratégiques que Lénine dessine ne sont pas obsolètes, mais portent toujours une universalité avec laquelle nous devons confronter la réalité actuelle de ce que nous sommes et de nos pratiques.

    La condition sectaire française, c’est notre kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), raison pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui dans notre propre contexte les égarements de jeunesse des sociaux-démocrates de Russie et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie : l’économisme et le spontanéisme. Ces déviations étaient le symptôme d’un mouvement communiste attardé dans l’Empire russe, et elles sont aujourd’hui les mêmes symptômes d’un mouvement communiste attardé en France. Ces liquidationnismes se déclinent différemment ici et maintenant que là-bas il y a un siècle, mais elles partagent une même essence sociale (des causes et des conséquences analogues).

    Le remède que nous préconisons, c’est la rupture avec nos préconceptions, nos habitudes et nos rituels de ce que devrait être le militantisme communiste, par leur confrontation avec un examen stratégique intransigeant et un bilan honnête de l’échec général de notre mouvement dans les dernières décennies (à reconstruire un parti communiste digne de ce nom). Pour cela, Lénine est un interlocuteur sévère mais juste. Ces préconceptions, habitudes et rituels — notamment syndicalistes et para-syndicalistes — ne sont que relatifs à une période de dégénérescence de notre mouvement, les produits d’une crise organique : la solution que nous cherchons, en tant que révolutionnaire, ne sera pas trouvée en eux mais dans leur dépassement.

    Dans Que faire ? (1902), Lénine répond aux problèmes posés par la kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), c’est-à-dire aux problèmes les plus préliminaires de la construction du Parti. Nous sommes dans une telle époque, aujourd’hui en France. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » (1920), Lénine répond aux problèmes posés par l’époque de la conquête du pouvoir politique par les partis communistes, c’est-à-dire aux problèmes de la fusion entre mouvement communiste et mouvement ouvrier (dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat) pour créer le parti révolutionnaire. Des enseignements universels peuvent être tirés des travaux de Lénine dans leur ensemble. Cependant, en 1902, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui nous sont communs, contemporains à nous communiste français du XXIsiècle, là où en 1920, Lénine s’attaque a des problèmes de stratégie qui ne se posent pas encore à notre mouvement, mais qui lui sont futurs.

    « La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviks), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées fausses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l’organisation des révolutionnaires professionnels.

    Maintenant de semblables déclarations produisent une impression franchement comique. Tout se passe comme si l’on voulait faire fi de toute une période du développement de notre parti, comme si l’on voulait oublier des conquêtes qui en leur temps n’ont pas été sans lutte, mais qui sont maintenant bien consolidées et ont joué un rôle utile.

    Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo-japonaise on accusait les Japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupés exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les Japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas “exagérément” inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation.

    Que faire ?, c’est le condensé de la tactique de l’lskra, de la politique d’organisation de l’Iskra en 1901 et en 1902. C’est exactement un “condensé” , ni plus ni moins. Quiconque veut se donner la peine de prendre connaissance de l’Iskra des années 1901 et 1902, ne peut manquer de s’en convaincre. Mais juger de ce condensé sans connaître et sans comprendre la lutte menée par l’Iskra contre le courant de l’économisme alors dominant, c’est tout bonnement discuter en l’air. L’Iskra s’est battue pour la création d’une organisation de révolutionnaires professionnels, elle s’est battue avec une particulière vigueur en 1901 et en 1902 ; elle a vaincu l’économisme qui dominait à l’époque, elle a mis sur pied cette organisation en 1903, elle l’a préservée, malgré la scission qui devait se produire par la suite entre partisans de l’Iskra, malgré tous les remous de la tempête, et cela pendant la durée entière de la révolution russe, de 1901‑1902 jusqu’en 1907.

    Or, à présent que la lutte pour cette organisation est depuis longtemps terminée, alors que les semailles ont été faites, que le grain a mûri, que la moisson est finie, voici que surgissent des gens qui clament : “on a donné une ampleur exagérée à l’idée d’organisation des révolutionnaires professionnels !”. N’est-ce pas ridicule ?

    Prenez toute la période prérévolutionnaire et l’ensemble des trente premiers mois de la révolution (1905‑1907), et faites la comparaison entre notre parti social‑démocrate et les autres partis sous le rapport de la cohésion, de l’organisation, de la continuité. Vous devez, sous ce rapport, reconnaître à notre parti une supériorité sur tous les autres, sur les cadets, sur les socialistes-révolutionnaires, etc., sans la moindre contestation possible. […]

    Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C’est l’organisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l’Iskra. Quiconque connaît bien l’histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de formation, celui-là n’a besoin que d’un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n’importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s’en convaincre, pour reconnaître immédiatement le vieux noyau, le noyau de base de ceux qui, avec le plus grand cœur, ont pris soin du parti et l’ont amené à maturité. Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social‑démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eût été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu’elle défend n’a de raison d’être qu’en liaison avec “la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat”. Mais l’aptitude objective maximale du prolétariat à se regrouper en une classe est réalisée par des êtres vivants, dans des formes d’organisation déterminées et pas autrement. Et nulle autre organisation que l’“Iskra” n’eût pu, dans nos conditions historiques, dans la Russie années 1900‑1905, créer un parti social‑démocrate tel que celui qui existe à l’heure actuelle. Le révolutionnaire professionnel a mené à bien l’œuvre qu’il avait à accomplir dans l’histoire du socialisme prolétarien russe. Cette œuvre qui a depuis longtemps dépassé le cadre étroit des “cercles” des années 1902‑1905, aucune force n’est aujourd’hui en mesure de la réduire à néant ; et les lamentations attardées des gens, qui accusent d’exagération ceux qui en leur temps devaient lutter pour assurer la préparation de l’accomplissement des tâches militantes, ne pourront amoindrir la portée des conquêtes déjà faites.

    Je viens de faire allusion au cadre étroit des cercles de l’époque de l’ancienne Iskra (à partir de la fin de l’année 1903, avec le n° 51, l’Iskra se tourna vers le menchévisme, proclamant qu’“entre l’ancienne et la nouvelle Iskra, y a un abîme”, paroles de Trotsky, dans une brochure approuvée par la direction menchevique de l’Iskra). Il convient de donner au lecteur d’aujourd’hui quelques mots d’explication au sujet de l’esprit qui régnait dans ces cercles. En lisant Que faire ? et la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière qui vient ensuite, le lecteur verra se dérouler devant lui la lutte passionnée, parfois haineuse et destructrice, des cercles se trouvant à l’étranger. Il est indéniable que cette lutte possède de nombreux aspects peu attrayants. Il est indéniable qu’elle est un phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question. Il est indéniable que les militants du mouvement ouvrier actuel en Russie doivent rompre avec de nombreuses traditions établies dans les cercles, qu’ils doivent oublier et rejeter maintes mesquineries héritées de la vie des cercles et de leurs querelles, afin d’accomplir avec une vigueur redoublée les tâches présentes de la social-démocratie. Le renforcement du parti par des éléments prolétariens peut seul, en liaison avec une activité de masse au grand jour, extirper toutes les traces de la mentalité des cercles, héritage du passé qui n’a rien à voir avec les tâches actuelles. D’ailleurs, le passage au mode démocratique d’organisation du parti ouvrier, passage proclamé par les bolcheviks dans la Novaïa Jizn en novembre 1905 au moment même où venaient de se créer les conditions d’une activité au grand jour, ce passage constituait déjà au fond une rupture définitive avec ce qui était caduc dans l’héritage laissé par les cercles…

    Oui, “avec ce qui était caduc”, car il ne suffit pas de condamner la mentalité des cercles, il faut savoir en comprendre la signification en les replaçant dans les conditions particulières de l’époque. En leur temps les cercles étaient nécessaires, et ils jouèrent un rôle positif. Dans un pays autocratique en général, dans les conditions créées par toute l’histoire du mouvement révolutionnaire russe en particulier, le parti ouvrier socialiste ne pouvait se développer autrement qu’à partir des cercles. Ceux-ci, étroits, fermés, fondés presque toujours sur l’amitié personnelle d’un effectif très réduit, n’en constituèrent pas moins une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie. Mais à mesure que grandissait ce mouvement, se posait la tâche de regrouper ces cercles, de créer des liens solides entre eux, d’établir une succession. Or il n’était pas possible de résoudre ce problème sans créer une solide base opérationnelle “hors d’atteinte” de l’autocratie, c’est‑à‑dire à l’étranger. C’est donc par la force de la nécessité que naquirent les cercles à l’étranger. Aucun lien ne les réunissait et ils n’étaient pas soumis à l’autorité d’un parti russe. Ils ne pouvaient donc manquer d’avoir des optiques différentes quant aux tâches fondamentales du mouvement de cette époque, c’est-à-dire précisément quant à la manière dont devait être créée une base opérationnelle et dont ils devaient contribuer à la mise sur pied d’un parti commun. Dans de telles conditions les cercles ne pouvaient pas ne pas s’affronter. Aujourd’hui, quand nous regardons en arrière, nous voyons distinctement lequel d’entre ces cercles était à même de remplir la fonction de base opérationnelle, Mais alors, au début de l’activité des différents cercles, personne ne pouvait le dire et seule la lutte pouvait trancher la discussion. Parvus, on s’en souvient, accusa par la suite la vieille Iskra de mener un combat destructeur à l’encontre des cercles, et il prôna après coup une politique conciliatrice. Mais c’est facile à dire après coup, et le dire, c’est montrer qu’on n’a pas compris quelles étaient alors les conditions. En premier lieu, on ne disposait d’aucun critère permettant de juger de l’influence et du sérieux de tel ou tel cercle. Nombreux étaient ceux, maintenant oubliés, dont l’importance avait été exagérée, mais en leur temps ils voulaient par la lutte faire la preuve de leur droit à l’existence. En second lieu, les différends entre cercles résidaient dans l’orientation à donner à un travail alors encore nouveau. Je remarquai déjà à l’époque (dans Que faire ?) que les dissensions paraissaient minimes, mais qu’en réalité elles avaient une énorme importance, étant donné qu’avec l’apparition de nouvelles activités, avec l’apparition du mouvement social-démocrate, la définition du caractère général de ces activités et de ce mouvement se répercuterait très fortement sur la propagande, l’agitation et l’organisation. Toutes les discussions ultérieures entre social‑démocrates tournèrent autour de l’orientation à donner au travail politique du parti ouvrier dans tel ou tel cas particulier. Mais alors, les controverses portaient sur la définition des principes les plus généraux et des tâches fondamentales de toute politique social‑démocrate en général.

    Les cercles ont accompli leur mission et, à présent, ils ont, bien entendu, fait leur temps. Mais s’ils n’ont plus de raison d’être, c’est uniquement parce que leur lutte avait posé avec la plus vive acuité les questions les plus cruciales de la social‑démocratie, parce qu’elle les avait résolues dans un esprit révolutionnaire intransigeant, créant ainsi une base solide, rendant possible un travail de parti sur une large échelle. » (V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.)

    Lorsque Lénine préconise en 1902 la création d’une organisation d’avant-garde de cadres et de professionnels, et qu’il exhorte en 1920 à la constitution des partis communistes en parti de masse de classe du prolétariat, y a-t-il une contradiction ? Non, car Lénine critique des déviations différentes relatives à deux époques différentes du développement du mouvement communiste. En 1902, il lutte pour la création d’une avant-garde communiste (un parti de cadre), en 1920, il lutte pour que cette avant-garde communiste fusionne avec le mouvement ouvrier et devienne le parti révolutionnaire (un parti de masse et de classe). Sortir Que faire ? et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » de leur contexte, ce sont les abstractiser, donc, les vider de leur contenu. Les enseignements universels à tirer de ces documents ne peuvent être compris qu’en comprenant le contexte de leur rédaction (à quoi ils répondaient et à qui ils s’adressaient).

    Selon Lénine, tous les communistes du parti de cadre ne sont pas des professionnels de la révolution, mais tous les communistes du parti de cadre sont des cadres professionnalisés.

    Pas de parti de masse (et de classe) sans un parti de communistes professionnels (c’est-à-dire de cadre) dans lequel il peut émerger et sur lequel il peut croître. Il n’y a pas d’opposition entre le parti de cadre et le parti de masse, car le premier est la condition à la naissance du second, accouché dans la classe ouvrière.

    « En effet, à l’époque du capitalisme, quand les masses ouvrières sont soumises à une exploitation continue, et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers réside précisément dans le fait qu’ils ne peuvent toucher qu’une minorité de leur classe. Le parti politique ne peut rassembler qu’une minorité de la classe, de même que dans toute la société capitaliste les ouvriers réellement conscients ne sont qu’une minorité parmi les ouvriers. Force nous est donc de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui peut diriger les larges masses ouvrières et les entraîner avec elle. Et si le camarade Tanner dit qu’il est l’ennemi du parti, mais qu’il est en même temps pour que la minorité des ouvriers les mieux organisés et les plus révolutionnaires indique la voie à l’ensemble du prolétariat, je dis qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous. Qu’est‑ce que cette minorité organisée ? Si cette minorité est vraiment consciente, si elle sait entraîner les masses, si elle est capable de répondre à chaque question à l’ordre du jour, alors elle est, en réalité, le parti. Et si nous attachons tant d’importance à l’opinion de camarades comme Tanner qui sont les représentants d’un mouvement de masse, ce que l’on ne saurait dire, sans trop forcer les choses, des représentants du parti socialiste britannique, si ces camarades sont pour qu’il y ait une minorité qui lutte résolument pour la dictature du prolétariat et qui instruit les masses ouvrières dans cet esprit, cette minorité n’est pas autre chose, en réalité, que le parti. Le camarade Tanner dit que cette minorité doit organiser et entraîner avec elle toute la masse ouvrière. Si lui et les autres camarades du groupe Shop‑Stewards et de l’Union des ouvriers industriels du monde (I.W.W.) l’admettent — et nous constatons tous les jours dans nos conversations avec eux qu’ils l’admettent effectivement — s’ils approuvent cette situation où la minorité communiste consciente de la classe ouvrière entraîne avec elle le prolétariat, alors ils doivent convenir aussi que tel est le sens de toutes nos résolutions. Et alors, l’unique différence existant entre nous consiste seulement dans le fait qu’ils évitent le mot « parti » parce qu’il existe parmi les anglais une certaine prévention contre le parti politique. Ils ne se représentent pas un parti politique autrement qu’à l’image des partis de Gompers et de Henderson, des partis d’affairistes parlementaires, de traîtres à la classe ouvrière. S’ils ne voient le parlementarisme que tel qu’il existe aujourd’hui en Grande‑Bretagne ou en Amérique, alors, nous aussi, nous sommes les ennemis d’un tel parlementarisme et de partis politiques. Nous avons besoin de partis nouveaux, d’autres partis. Nous avons besoin de partis, qui soient constamment et effectivement liés aux masses et qui sachent diriger ces masses. » (V. I. Lénine, Rapport sur le rôle du Parti Communiste, 1920.)

    Ainsi, les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste présentées en 1921 par la IIIInternationale ne s’adressent non pas à des sectes communistes (des noyaux, cellules, cercles, etc., dispersés et en lutte), mais à des partis communistes. Les plus petits partis communistes de l’Internationale communiste à sa fondation étaient d’une envergure (quantitative et qualitative) incomparable aux sectes que nous sommes aujourd’hui en France. Encore une fois, croire les conditions objectives et subjectives du mouvement communiste français d’aujourd’hui et d’il y a un siècle analogue, c’est prendre ses rêves pour des réalités. Pour les plus immatures de ces partis, la tâche principale était alors déjà la transformation en parti de masse (la fusion avec le mouvement ouvrier), car ils étaient déjà des partis en force et en contenu.

    Pour caricaturer, retenir La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique, sans retenir Que faire ?, c’est le meilleur moyen de ne pas progresser. Ces premiers sont devenus pertinents à entendre car ce dernier a auparavant été écouté.

    Il ne faut pas se rendre coupable envers La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique de la même erreur que les mencheviks envers Que faire ? (que leur reproche Lénine) : vider les injonctions politiques de leur sens en les extrayant de leur contexte, pour les transformer en une métaphysique dogmatique — absurde — sans pouvoir transformateur sur la réalité. Selon la même logique qui conclut que Que faire ? ne parle pas de l’époque du parti communiste (la partiinost), La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique ne parlent pas de l’époque des sectes (la kruzhkovshchina). Si des leçons universelles s’appliquent dans les deux cas, les impératifs relatifs à un contexte ne s’appliquent pas dans un autre (l’on ne peut pas les transposer mécaniquement).

    La plus fondamentale erreur du mouvement communiste français contemporain, c’est de ne pas saisir la vérité élémentaire selon laquelle ce que l’on doit faire est déduit de ce que l’on peut faire, et ce que l’on peut faire est limité par ce que l’on est.

    Dans Thèses sur la tactique, l’Internationale communiste expose le cheminement que doivent prendre les partis communistes. Leur objectif commun est leur transformation en parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est le parti de classe, et le parti de classe est un parti de masse, donc le parti communiste doit devenir un parti de masse (s’il ne l’est pas déjà). Le parti de cadre doit donc lutter pour devenir un parti de masse. Le parti communiste accouché dans le mouvement communiste est un parti de cadre, et le parti révolutionnaire accouché dans le mouvement ouvrier (par la fusion) est un parti de masse. Le parti communiste de cadre doit donc lutter pour devenir un parti communiste de masse, et le parti communiste de masse doit donc lutter pour devenir le parti révolutionnaire, c’est à dire le parti de classe.

    Pourquoi un tel cheminement ? Car le parti de cadre, qui n’est qu’une direction marginale dans les masses, doit devenir la direction hégémonique dans les masses, ce qui est la première condition au parti révolutionnaire. En conquérant une telle direction dans les masses, le parti de cadre se transforme en parti de masse. Une direction révolutionnaire — qui caractérise le parti révolutionnnaire — ne peut donc être revendiquée que par un parti de masse. Un parti communiste n’est le parti révolutionnaire en puissance que s’il a réussi son entreprise de massification (qui lui est essentielle), sinon, il n’est le parti révolutionnaire en puissance qu’en potentiel. Le « vrai » parti communiste est un parti de masse. Si un parti de masse n’est pas toujours le parti de classe, tous les partis révolutionnaires sont des partis de classe, et tous les partis de classe sont des partis de masse. Un parti communiste de masse peut devenir un parti de classe dans une situation révolutionnaire, en cela il est déjà le parti révolutionnaire en puissance (avant d’être le parti de classe en fait), mais ce n’est pas le cas d’un parti de cadre (il n’est pas encore le parti révolutionnaire en puissance).

    Ces Thèses sur la tactique explicitent également très distinctement quel est le rôle que doivent assumer les partis communistes dans les masses et leurs organisations, notamment les syndicats :

    « Dès le premier jour de sa fondation, l’Internationale communiste s’est donnée pour but, clairement et sans équivoque, non pas de former de petites sectes communistes cherchant à exercer leur influence sur les masses ouvrières uniquement par l’agitation et la propagande, mais de prendre part à la lutte des masses ouvrières, de guider cette lutte dans le sens communiste et de constituer dans le processus du combat de grands partis communistes révolutionnaires.

    Déjà au cours de sa première année d’existence, l’Internationale communiste a répudié les tendances sectaires en prescrivant aux partis affiliés, si petits fussent-ils, de collaborer aux syndicats, de participer à vaincre leur bureaucratie réactionnaire de l’intérieur même des syndicats et de les transformer en organisations révolutionnaires des masses prolétariennes, en instruments de combat. […] » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrit ici l’Internationale communiste, c’est la lutte du parti communiste pour devenir un parti de masse, c’est-à-dire la lutte pour devenir une direction politique de plus en plus importante dans les masses (jusqu’à devenir une direction politique hégémonique dans celles-ci, c’est-à-dire le parti de classe).

    Ce rôle de direction politique dans les masses — que nous avons déjà exposé — est hors de portée des sectes communistes. Car elles sont inapte à mener une politique « révolutionnaire dans le fond » dans les masses et les syndicats, elles ne doivent pas s’attribuer des devoirs qui leur sont inaccessibles et qui ne leur reviennent pas, mais se rendre aptes à les remplir : construire un parti communiste de cadres professionnels, qui lui pourra assumer ce rôle.

    C’est à remplir ce devoir, celui relatif à notre époque de construction d’un parti vers le Parti, que le mouvement communiste français échoue depuis plusieurs décennies. L’ironie la plus cynique étant que c’est souvent au nom du Parti communiste que la reconstruction du Parti communiste est liquidée dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Non seulement les Thèses sur la tactique sont relatives à un contexte qui n’est pas analogue au notre, mais celles-ci préviennent elle-même du risque de prescrire une stratégie homogène à des contextes hétérogènes. Des principes ne sont universels que si et dans la mesure où leur contexte particulier est universel (un mode de production, une situation historique, une tâche stratégique, etc.). L’universalité qui peut toujours être trouvée dans le particulier, n’est toujours que relative à l’universalité de ce particulier. La compréhension et l’application d’une stratégie révolutionnaire n’est pas différente.

    Les Thèses sur la tactique distinguent les consignes adressées à l’ensemble des partis communistes de celles adressées au Parti communiste unifié d’Amérique et au Parti communiste d’Angleterre, particulièrement attardés dans leur développement.

    « Dans cette voie menant à la formation de partis communistes de masses, l’Internationale communiste n’est pas allée suffisamment loin partout. Et même dans deux des pays les plus importants du capitalisme victorieux elle a encore tout à faire dans ce domaine.

    Aux États-Unis, dans l’Amérique du Nord, dans lesquels déjà avant la guerre pour des raisons historiques, il n’existait aucun mouvement révolutionnaire de quelque ampleur, les communistes ont toujours devant eux les tâches primordiales les plus simples : la formation d’un noyau communiste et son rattachement aux masses ouvrières. […] Conscient du danger qui le menace d’une radicalisation du mouvement ouvrier et de l’influence de ce mouvement par les communistes, le capital américain essaie de briser le jeune mouvement communiste par des persécutions barbares, de l’anéantir et de le contraindre à l’illégalité, dans laquelle, pense-t-il, ce mouvement, sans contact avec les masses, dégénérerait en une secte de propagande et se dessécherait.

    L’Internationale communiste attire l’attention du Parti communiste unifié d’Amérique sur le fait que l’organisation illégale ne doit constituer qu’un terrain de rassemblement, de clarification, pour les forces communistes les plus actives, mais que le Parti unifié a le devoir de tenter tous les moyens et toutes les voies pour sortir de ses organisations illégales et atteindre les grandes masses ouvrières en fermentation ; qu’il a le devoir de trouver les formes et les voies propres à concentrer politiquement ces masses dans leur vie publique en vue de la lutte contre le capital américain. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Le Parti communiste unifié d’Amérique dont parle en ces termes l’Internationale communiste, n’était pas un groupe de quelques centaines ou quelques milliers de membres, mais de 20 000 à 40 000 adhérents (pour un pays de 106 millions d’habitants). Pourtant, aux yeux de l’Internationale communiste, son retard sur les autres partis communistes était tel que son ordre du jour était « les tâches primordiales les plus simples ».

    Concernant le Parti communiste d’Angleterre, lui-même d’une taille de 4 000 adhérents (pour un pays de 44 millions d’habitants), l’Internationale communiste poursuit :

    « Le mouvement communiste anglais, lui non plus, n’a pas encore réussi, malgré la concentration de ses forces en un Parti communiste uni, à devenir un parti de masses.

    […]

    La première et principale tâche du Parti communiste d’Angleterre est de devenir un Parti de masses. Les communistes anglais doivent se placer de plus en plus fermement sur le terrain du mouvement de masses existant en fait et se développant sans cesse ; ils doivent pénétrer dans toutes les particularités concrètes de ce mouvement et faire des revendications isolées ou partielles des ouvriers le point de départ de leur propre agitation et de leur propagande inlassable et énergique.

    Le puissant mouvement gréviste met à l’épreuve, aux yeux de centaines de milliers et de millions d’ouvriers le degré de capacité, de fidélité, de constance et de conscience des trade-unions et de leurs chefs. Dans ces conditions, l’action des communistes au sein des syndicats acquiert une importance décisive. Aucune critique du Parti, venant du dehors, ne saurait, même dans une mesure éloignée, exercer sur les masses une influence semblable à celle qui peut être exercée par le travail quotidien et constant des noyaux communistes dans les syndicats, par le travail tendant à démasquer et à discréditer les traîtres et les bourgeois du trade-unionisme, qui en Angleterre plus encore que dans tout autre pays, sont le jouet politique du capital.

    Si, dans d’autres pays, la tâche des partis communistes devenus partis de masses consiste dans une importante mesure à prendre l’initiative d’actions de masses, en Angleterre la tâche du Parti communiste consiste avant tout, sur la base des actions de masses qui se développent en fait, à montrer par son propre exemple et à prouver que les communistes sont capables d’exprimer justement et courageusement les intérêts, les besoins et les sentiments de ces masses. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Une secte communiste doit être liée aux masses pour se transformer en parti communiste, et un parti communiste doit devenir un parti de masse pour se transformer en parti révolutionnaire. Mais le degré de jonction du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier doit correspondre au degré de développement révolutionnaire du mouvement communiste et du mouvement ouvrier. Dans la création d’un parti communiste, il ne peut donc y avoir « rattachement aux masses ouvrières » que dans la proportion où il y a déjà « formation d’un noyau communiste » de cadre professionnel !

    Les tâches du Parti communiste unifié d’Amérique et du Parti communiste d’Angleterre ne sont ainsi pas identiques à celle des autres partis communistes de l’Internationale communiste, car leurs niveaux de développement ne sont pas identiques à ceux des autres partis de l’Internationale communiste. La tactique n’est jamais un impératif « absolu », elle n’est que la solution concrète à un problème concret dans une situation concrète.

    Si le Parti communiste unifié d’Amérique et le Parti communiste d’Angleterre étaient bien considérés comme des partis communistes, leur niveau de développement était déterminé par L’Internationale communiste comme suffisamment faible pour que leur tâche ne soit pas la direction révolutionnaire elle-même. Ces partis devaient d’abord affermir leur caractère d’avant-garde et acquérir une direction politique dans les masses (de moins en moins marginale, de plus en plus hégémonique) en devenant des partis de masse.

    Aux partis de cadre, l’Internationale communiste dit « devenez une direction dans les masses, devenez des partis de masse », et aux partis de masse, l’Internationale communiste dit « devenez une direction hégémonique dans les masses, devenez des partis révolutionnaires ». Entre un parti de masse et le parti révolutionnaire, il reste au parti de masse de devenir le parti de classe — le seul parti à la direction de l’ensemble de la classe ouvrière.

    Comme il a déjà été répété, une direction dans les masses ne suffit pas pour prétendre au statut de parti révolutionnaire : pour cela, cette direction doit être hégémonique et offensive. La lutte des partis de masse dans les masses n’est donc pas finit, mais toujours vivante, d’une part pour conquérir l’hégémonie (la direction sans partage sur la classe), et d’autre part pour préparer l’action révolutionnaire. Selon l’Internationale communiste, la lutte pour le parti révolutionnaire est donc aussi la lutte du parti de masse pour devenir le parti de classe : la fusion la plus achevée entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, entre le parti et la classe. Le parti révolutionnaire est donc un parti de masse de classe.

    Au sujet du Parti communiste français, alors déjà un parti de masse, l’Internationale communiste note :

    « L’agitation pratique doit prendre un caractère beaucoup plus concentré, plus tendu et plus énergique. Elle ne doit pas se disperser à travers les situations et les combinaisons changeantes et variables de la politique quotidienne. De tous les événements petits ou grands, elle doit toujours tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées. Ce n’est qu’à la condition d’observer cette attitude véritablement révolutionnaire que le Parti communiste cessera de paraître — et d’être en réalité — une simple aile gauche de ce bloc radical longuettiste qui offre avec une insistance et un succès de plus en plus grands ses services à la société bourgeoise pour la protéger des ébranlements qui s’annoncent en France, avec une logique inflexible. Abstraction faite de la question de savoir si ces événement révolutionnaires décisifs arriveront plus ou moins tôt, un Parti communiste moralement éduqué, entièrement pénétré de volonté révolutionnaire, trouvera la possibilité, même dans l’époque actuelle de préparation, de mobiliser les masses ouvrières sur le terrain politique et économique et de donner à leur lutte un caractère plus clair et plus vaste.

    […]

    Renforcer la liaison du Parti avec les masses, c’est avant tout le rattacher plus étroitement aux syndicats. Le but ne consiste point du tout à ce que les syndicats soient soumis mécaniquement et extérieurement au Parti et renoncent à l’autonomie découlant nécessairement du caractère de leur action : il consiste à ce que les éléments véritablement révolutionnaires réunis dans le Parti communiste donnent, dans le cadre même des syndicats, une tendance correspondant au intérêts communs du prolétariat, luttant pour la conquête du pouvoir.

    En considération de ce fait, le Parti communiste français doit faire la critique, sous une forme amicale mais décisive et claire, de toutes les tendances anarchistes-syndicalistes qui repoussent la dictature du prolétariat et la nécessité d’une union de son avant-garde en une organisation dirigeante, centralisée, c’est-à-dire en un Parti communiste, ainsi que de toutes les tendances syndicalistes transitoires qui, sous le manteau de la charte d’Amiens, élaborée huit ans avant la guerre, ne sauraient plus donner aujourd’hui une réponse claire et nette aux questions essentielles de l’époque nouvelle d’après-guerre.

    La haine qui se manifeste dans le syndicalisme français contre l’esprit de caste politique est avant tout une haine bien justifiée contre les parlementaires “socialistes-traditionnels”. Mais le caractère purement révolutionnaire du Parti communiste lui donne la possibilité de faire comprendre à tous les éléments révolutionnaires la nécessité du groupement politique dans le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

    La fusion du groupement syndicaliste révolutionnaire avec l’organisation communiste dans son ensemble est une condition nécessaire et indispensable à toute lutte sérieuse du prolétariat français.

    L’on ne parviendra à surmonter et à écarter les tendances vers l’action prématurée et à vaincre l’imprécision de principes et le séparatisme d’organisation des syndicalistes-révolutionnaires que lorsque le Parti lui-même, comme nous l’avons dit plus haut, sera devenu, en traitant de façon vraiment révolutionnaire toute question de la vie et de la lutte quotidienne des masses ouvrières françaises, un centre d’attraction pour elles. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    L’Internationale communiste poursuit :

    « Le Parti communiste unifié d’Allemagne, né de l’union du groupe Spartacus avec les masses ouvrières des Indépendants de gauche, quoique étant déjà un grand Parti de masses, a la mission immense d’augmenter son influence sur les grandes masses, de renforcer les organisations de masses prolétariennes, de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale, et de deviner, dans les luttes futures du prolétariat, les chefs des mouvements de masses. Cette tâche principale du Parti exige qu’il y applique tous ses efforts d’adaptation, de propagande et d’organisation, qu’il tâche de conquérir les sympathies de la majorité du prolétariat, sans laquelle, étant donné la puissance du capital allemand, aucune victoire du communisme n’est possible en Allemagne. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    En résumé :

    « Les Partis de l’Internationale communiste deviendront des Partis de masses révolutionnaires, s’ils savent vaincre l’opportunisme, ses survivances et ses traditions, dans leurs propres rangs, en cherchant à se lier étroitement aux masses ouvrières combattantes, en puisant leurs buts dans les luttes pratiques du prolétariat, en repoussant au cours de ces luttes aussi bien la politique opportuniste de l’aplanissement et de l’effacement des antagonismes insurmontables que les phrases révolutionnaires qui empêchent de voir le rapport réel des forces et les véritables difficultés du combat. Les partis communistes sont nés de la scission des anciens partis social-démocrates. Cette scission résulte du fait que ces partis ont trahi pendant la guerre par une alliance avec la bourgeoisie ou par une politique hésitante cherchant à éviter toute lutte. Les principes des partis communistes forment le seul terrain sur lequel les masses ouvrières pourraient à nouveau se réunir, car ces principes expriment les besoins de la lutte du prolétariat. Et puisqu’il en est donc ainsi, ce sont actuellement les partis et les tendances social-démocrates et centristes qui représentent la division et le morcellement du prolétariat, tandis que les partis communistes constituent un élément d’union. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrivent ici les Thèses sur la tactique, c’est la lutte du parti de masse pour devenir le parti révolutionnaire, pour que sa direction politique devienne une direction révolutionnaire (sans partage sur la classe ouvrière, et offensive).

    La lutte pour devenir le parti révolutionnaire et pour devenir un parti de masse, ne sont pas séparés : le parti communiste est le parti révolutionnaire lorsque sa direction politique (« réformiste dans la forme révolutionnaire dans le fond ») devient une direction révolutionnaire (dans la forme et le fond), et une direction politique peut devenir une direction révolutionnaire lorsqu’elle est hégémonique, donc quand le parti communiste est un parti de masse suffisamment aboutis — le parti de classe. Mais dans cette lutte, il faut différencier la conquête d’une direction politique hégémonique — la transformation en parti de masse et de classe — et la conquête d’une direction révolutionnaire — la révolution. Pour l’Internationale communiste, la transformation en parti de masse et de classe est un préalable à la transformation en parti révolutionnaire.

    Si nous défendons que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité — elles sont toujours vraies un siècle après leurs formulations — nous ne pouvons tenir une telle position qu’en précisant que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité dans les conditions qu’elles exposent elle-même. Ceux qui défendent les Thèses sur la tactique comme une énumération d’absolu n’ont souvent qu’une compréhension unilatérale de celles-ci. Ce qui est retenu, c’est la nécessité immédiate et impérieuse de lutter pour devenir un parti de masse, et donc de s’investir en priorité dans les syndicats. Ce qui est oublié, c’est tout ce qui crée cette nécessité ! Les Thèses sur la tactique n’expriment pas des injonctions de principe, générales, mais des moyens à des fins, qui sont elles-mêmes des moyens pour une fin — la révolution communiste. Ce sont ces fins qui ont été oubliées par des lectures superficielles ou opportunistes.

    Quelles sont les fins des Thèses sur la tactique, qui requièrent pour leur réalisation des partis de masse puissants ?

    « Les Partis communistes ne peuvent se développer que dans la lutte. Même les plus petits des partis communistes ne doivent pas se borner à la simple propagande et à l’agitation. Ils doivent constituer, dans toutes les organisations de masses du prolétariat, l’avant-garde qui montre aux masses retardataires, hésitantes — en formulant pour elles des buts concrets de combat, en les incitant à lutter pour réclamer leur besoins vitaux — comment il faut mener la bataille et qui par là leur révèle la traîtrise de tous les partis non communistes. C’est seulement à condition de savoir se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats, que les partis communistes peuvent gagner effectivement les grandes masses prolétariennes à la lutte pour la dictature.

    Toute l’agitation et la propagande, toute l’action du Parti communiste doivent être pénétrées de ce sentiment que, sur le terrain du capitalisme, aucune amélioration durable de la situation de la masse du prolétariat n’est possible ; que seul le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État capitaliste permettront de travailler à améliorer la situation de la classe ouvrière et à restaurer l’économie nationale ruinée par le capitalisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.

    Dans la mesure où la lutte pour ces revendications embrasse et mobilise des masses de plus en plus grandes, dans la mesure où cette lutte oppose les besoins vitaux des masses aux besoins vitaux de la société capitaliste, la classe ouvrière prendra conscience de cette vérité que si elle veut vivre, le capitalisme doit mourir. Cette constatation fera naître en elle la volonté de combattre pour la dictature. C’est la tâche des Partis communistes d’élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles. […] Dans la mesure où les luttes pour des revendications partielles, où les luttes partielles des divers groupes d’ouvriers grandissent en une lutte générale de la classe ouvrière contre le capitalisme, le Parti communiste a le devoir de proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] Le Parti communiste, comme représentant de l’intérêt général de la classe ouvrière, ne saurait se borner à reconnaître et à faire valoir par la propagande cet intérêt commun. Il ne peut représenter efficacement cet intérêt général qu’en menant dans certaines circonstances le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « Le caractère de la période de transition fait un devoir à tous les partis communistes d’élever au plus haut point leur esprit de combativité. Chaque combat isolé peut aboutir à un combat pour le pouvoir. Le Parti ne peut acquérir ce mordant nécessaire que s’il donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir. Les organes et les manifestes du Parti communiste ne doivent pas être des publications académiques qui cherchent à prouver théoriquement la justesse du communisme ; ils doivent être des cris d’appel à la révolution prolétarienne. L’action des communistes dans les parlements ne doit pas tendre à discuter avec l’ennemi ou à le persuader, mais à le démasquer sans réserve et sans merci, à démasquer les agents de la bourgeoisie, à secouer la volonté de combat des masses ouvrières et à amener les couches petites-bourgeoises, semi-prolétariennes du peuple à se joindre au prolétariat. Notre travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines. Ce n’est que lorsque le Parti, dans toutes ses manifestations de vie et dans toutes ses formes d’organisation, sera la volonté de combat faite corps, qu’il sera en mesure d’accomplir sa mission dans les moments où les conditions nécessaires à de plus grandes actions combatives seront réunies.

    Là où le Parti communiste représente une force massive, où son influence s’étend au-delà des cadres de ses organisations propres de Parti, sur les larges masses ouvrières, il a le devoir d’inciter par l’action les masses ouvrières au combat. De grands Partis de masses ne sauraient se contenter de critiquer la carence d’autres Partis et d’opposer les revendications communistes aux leurs. C’est sur eux, en tant que partis des masses, que repose la responsabilité du développement de la révolution. Là où la situation des masses ouvrières devient de plus en plus intolérable, les Partis communistes doivent tout essayer pour porter les masses ouvrières à défendre leurs intérêts par la lutte. En présence de ce fait qu’en Europe occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, où par conséquent on ne saurait compter jusqu’à nouvel ordre sur des mouvements spontanés que dans des cas très rares, les Partis communistes ont le devoir, en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat, et si les Partis non communistes sont contraints de participer à ce combat, la tâche des communistes consiste à préparer d’avance les masses ouvrières à une trahison possible de la part de Partis non communistes pendant l’une des phases ultérieures du combat, à tendre le plus possible la situation et à l’aggraver afin d’être capable de continuer le combat, le cas échéant, sans les autres Partis (voir la lettre ouverte du V.K.P.D., qui peut servir de point de départ exemplaire pour d’autres actions). Si la pression du Parti communiste dans les syndicats et dans la presse ne suffit pas pour entraîner le prolétariat au combat sur un front unique, c’est alors le devoir du Parti communiste d’essayer d’entraîner tout seul de grandes fractions des masses ouvrières. Cette politique indépendante consistant à faire défendre les intérêts vitaux du prolétariat par sa fraction la plus consciente et la plus active ne sera couronnée de succès, ne réussira à secouer les masses retardataires que si les buts du combat découlant de la situation concrète, sont compréhensibles aux larges masses, et si ces masses voient dans ces buts leurs buts propres, tout en n’étant pas encore capables de combattre pour eux.

    Le Parti communiste ne doit cependant pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, à parer les coups destinés aux masses ouvrières. Le Parti communiste est, dans la période de la révolution mondiale, de par son essence même, un Parti d’attaque, un Parti d’assaut contre la société capitaliste ; il a pour devoir, dès qu’une lutte défensive prend contre la société capitaliste, de la profondeur et de l’ampleur, de l’agrandir en une offensive. Le Parti a de plus le devoir de tout faire pour conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive, là où les conditions favorables sont données.

    Celui qui s’oppose en principe à la politique de l’offensive contre la société capitaliste viole les directives du communisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ci-dessus, l’Internationale communiste expose les raisons pour lesquelles les partis communistes doivent être des partis de masse (et de classe) pour devenir des partis révolutionnaires, et quel doit être le contenu de leur direction politique dans les masses (pour que celle-ci soit authentiquement communiste, c’est-à-dire une direction révolutionnaire en puissance).

    L’entreprise à laquelle l’Internationale communiste appelle les partis communistes dans ses Thèses sur la tactique n’est rien de moins que de mener une politique « révolutionnaire dans le fond » systématique, planifiée et acharnée.

    Premièrement, « de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale », qu’il « révèle la traîtrise de tous les partis non communistes » et mène « le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière » pour « vaincre l’opportunisme ».

    Deuxièmement, de systématiquement « tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées », qu’il « donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir », et que le « travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines ».

    Et troisièmement, d’« élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles », de « proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire » selon « un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne », de « se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats » de « conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive », et « en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat ».

    L’Internationale communiste donne donc comme devoir aux partis communistes de masse de défaire l’opportunisme sur tous les terrains (notamment les syndicats) et d’éduquer et de diriger le prolétariat, selon un plan systématique résolument offensif. Ces conditions sont celles qui doivent faire du parti de masse le parti de classe et le parti révolutionnaire.

    Ces fins sont la raison d’être des Thèses sur la tactique, ce n’est que dans leur réalisation que les impératifs qu’elles édictent trouvent leur sens révolutionnaire.

    Nous posons donc une question simple : ces fins sont-elles aujourd’hui réalisées ou réalisables ? La réponse univoque est : « non ».

    Cette question en implique une seconde : si ces fins ne sont pas réalisées et ne sont pas réalisables, alors les moyens assignés à ces fins sont-ils effectifs ?

    Pourquoi est-ce que la stratégie de conquête des masses et des syndicats serait toujours effective dans notre situation actuelle où les objectifs qui justifient cette stratégie ne sont ni réalisés ni réalisables ? Si les moyens indiqués dans Thèses sur la tactique sont toujours effectifs (la conquête des masses et des syndicats), alors pourquoi leurs fins ne sont-elles pas effectives elles aussi ? Où est la défaite de l’opportunisme et l’éducation et la direction du prolétariat vers la révolution, selon un plan systématique et offensif ?

    Poser une telle question paraît ridicule, car une telle question est ridicule aujourd’hui en France (dans la situation d’anémie extrême du mouvement communiste). Pourtant, ce qui est bien plus ridicule que cette question, c’est de ne pas comprendre que la prescription d’un moyen (une action engagée) n’est valable qu’autant que la vérification de sa fin est valable (un effet voulu). Or, la relation de causalité entre les moyens et les fins, qui justifient ces moyens, ne se vérifie pas aujourd’hui en France. Les actions engagées et préconisées ne rencontrent pas leurs effets escomptés.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valides que dans la mesure où les conditions qu’elles posent sont valides : la réalisation d’une politique révolutionnaire (dans le fond) par un parti communiste. Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être divisées entre d’une part les moyens et d’autre part les fins. Les moyens et les fins sont inextricablement liés dans une relation de causalité ! Les moyens des Thèses sur la tactique ne sont applicables et juste aujourd’hui que pour leurs fins. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer des moyens qui ne réalisent pas et ne peuvent pas réaliser leurs fins. Or, car les fins ne sont ni réalisées ni réalisables (dans notre situation concrète), leurs moyens ne s’appliquent pas et ne sont pas justes (dans notre situation concrète).

    Vouloir appliquer les méthodes recommandées par les Thèses sur la tactique sans être capable de réaliser ces méthodes — de transformer ces moyens en fins — est absurde. C’est précisément dans cette absurdité que tombent les économistes et les spontanéistes (para-)syndicalistes, pour qui la conquête des masses et des syndicats est la tâche immédiate prioritaire.

    La lecture économiste et spontanéiste des Thèses sur la tactique est d’autant plus problématique que l’Internationale communiste met explicitement en garde les partis communistes contre le risque d’une pratique non-révolutionnaire dans les masses et les syndicats, ou d’une préparation révolutionnaire insuffisante.

    Dans les Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, ces mises en garde sont les suivantes.

    Sur le contenu de l’agitation et de la propagande :

    « Notre tâche la plus importante avant le soulèvement révolutionnaire déclaré, est la propagande pour l’agitation révolutionnaire. Cette activité et son organisation est menée souvent encore, pour la plus grande partie, à l’ancienne manière formaliste. Par des manifestations occasionnelles, par des réunions de masses et sans souci particulier du contenu révolutionnaire concret des discours et des écrits. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur le contenu de la participation aux syndicats :

    « La pratique du mouvement syndical a montré que les noyaux et fractions communistes sont assez souvent confus et ne savent que faire lorsqu’ils sont mis en présence des plus simples questions du jour. il est facile, quoique bien stérile de ne faire toujours que prêcher les principes généraux du communisme pour tomber dans la voie tout à fait négative d’un syndicalisme vulgaire dans les premières questions concrètes venues. Par de pareilles actions, on ne fait que faciliter le jeu des dirigeants de l’Internationale Jaune d’Amsterdam. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur la lutte contre le réformisme et l’opportunisme :

    « Il n’y a rien à espérer d’aucune espèce d’entretiens avec les chefs des syndicats, de même qu’avec ceux des différents partis ouvriers social-démocrates et petits-bourgeois. Contre ceux-là on doit organiser la lutte avec toute son énergie. Mais le seul moyen sûr et victorieux de les combattre consiste à détacher d’eux leurs adeptes et à montrer aux ouvriers l’aveugle service d’esclaves que leurs chefs social-traîtres rendent au capitalisme. On doit donc, autant que possible, mettre d’abord ces chefs dans une situation où ils seront obligés de se démasquer, et les attaquer, après ces préparatifs, de la façon la plus énergique. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    De plus, dans les syndicats :

    « Si le mouvement a pris surtout un caractère syndical, il faut avant tout s’appliquer à augmenter notre influence dans les syndicats, en prescrivant à nos fractions communistes de s’attaquer, après bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d’ordre de notre Parti. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Les communistes qui pensent que la reconstruction d’un parti de cadre professionnel n’est pas la tâche la plus importante du mouvement communiste en France, ou qu’un parti communiste existe déjà en France, se place ainsi devant une contradiction : s’il n’est pas nécessaire de reconstruire un parti communiste en France, alors pourquoi n’existe-t-il pas de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France ?

    Si la réponse est « il y a déjà une politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France », alors où est-elle, et pourquoi ne porte-elle aucun résultat depuis des décennies ? Si à cela l’on objecte alors que « le parti communiste est encore en construction », la contradiction n’est que plus évidente, car le parti communiste n’est pas reconstruit dans les masses et les syndicats, et qu’à l’époque de la reconstruction du parti communiste, la participation aux luttes économiques spontanées et syndicales n’est qu’un devoir secondaire des communistes.

    L’absence de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats est la meilleure preuve de l’inexistence d’un parti communiste, et donc de l’impératif de sa reconstruction.

    Dénigrer le travail de masse et le militantisme syndical dans la reconstruction d’un parti communiste (la « première école » de l’éducation et de l’organisation des militants professionnels) est in fine contre-révolutionnaire, mais surestimer le travail de masse, le militantisme syndical et les syndicats est in fine tout autant contre-révolutionnaire.

    Les Thèses sur la tactique (et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme ») ne peuvent pas être lues à moitié (unilatéralement) et extraites de leur contexte (abstractisées) sans que cela ne les vide de leur sens : faire des solutions concrètes aux problèmes concrets d’une situation concrète, un dogme métaphysique et impotent.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valables dans notre contexte que si les conditions qui rendent leurs objectifs réalisables sont valables. Or, la condition principale est : l’existence d’un parti communiste, en premier lieu.

    Tout l’objet des Thèses sur la tactique est de transformer les partis de cadre en parti de masse (et de classe), et les partis de masse (et de classe) en parti révolutionnaire. Cette perspective est-elle possible aujourd’hui en France, sans parti communiste ?

    Notre réponse est : « non ».

    Il serait erroné et aberrant de reprocher à telle ou telle secte communiste en France de ne pas porter jusqu’à la victoire les Thèses sur la tactique. En revanche, ce qui peut à raison leur être reproché, c’est de ne pas comprendre les implications stratégiques de leur propre incapacité à porter ces thèses jusqu’à la victoire, et leur liquidationnisme subséquent dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Nous revenons donc à notre conclusion : la nécessité de reconstruire un parti communiste de militant professionnel, s’éduquant et s’organisant en dehors des luttes économiques et syndicales (spontanées) du mouvement ouvrier, principalement dans et à destination du mouvement communiste.

    Dans cette tâche éminemment difficile et complexe, si nous ne perdons de vu ni les perspectives futures des Thèses sur la tactique et de La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » ni leurs leçons universelles immédiates, nous nous en remettons principalement à Que faire ?, en tant que document créé pour la construction du Parti dans la kruzhkovshchina, c’est-à-dire l’époque de notre développement à laquelle nous sommes.

    Conclusion

    La reconstruction du Parti (avec un « P » majuscule) ce n’est pas essayer d’être « le Parti en miniature ». Le Parti ne peut pas être vulgairement préfiguré jusqu’à prendre réalité. Si la préfiguration est utile comme tactique, ce n’est pas une stratégie. Imiter le Parti pour devenir le Parti n’est pas une méthode correcte pour sa reconstruction. Il n’y a pas de raccourcis, c’est-à-dire qu’il faut commencer par le commencement. Si cette tautologie mérite d’être énoncée, c’est car aujourd’hui le mouvement communiste tente de commencer par la fin, c’est-à-dire de reconstruire le Parti en essayant d’être le Parti. Or, l’on ne peut pas reconstruire le parti révolutionnaire sans parti communiste, et la construction du premier (par un parti) consiste en des tâches très différentes de la construction du second (par les sectes). Voilà toute l’importance de comprendre l’évolution des sectes vers le parti révolutionnaire, car dans cette transformation nos tâches se transforment aussi. Une stratégie n’a rien d’une liste d’injonction valable de toute éternité et dans l’absolu : c’est une direction vers laquelle il faut trouver notre chemin.

    Nous ne statuons pas de la forme exacte que prendront ces structures, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire ne définissent que des niveaux d’organisation (des sauts qualitatifs, des états de complexité, etc.), ce sont des catégories historiques générales, c’est-à-dire des étapes de développement que nous considérons universelles. La forme concrète particulière de ces niveaux d’organisation ne peut être définie que par les situations concrètes particulières qui les produisent. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire sont des sauts qualitatifs dans l’organisation du mouvement communiste, ce ne sont pas des formules préconçues — abstraites et ahistoriques — que nous pourrions répliquer mécaniquement. L’évolution que nous décrivons n’est pas linéaire non plus, ce n’est qu’une tendance à la progression qualitative du mouvement communiste. Établir une stratégie selon une tendance historique — la recomposition du mouvement communiste selon l’intensification de la lutte des classes — ce n’est pas jouer au prophète ou croire que la réalité peut se réduire à des étapes successives.

    Pour un exposé synthétique rigoureux et pertinent de ce qu’est et de ce que n’est pas un Parti communiste, nous recommandons à tous et toutes une lecture attentive de la huitième partie Des principes du léninisme (J. V. Staline, 1924), « Le Parti ».

    « De là, la nécessité d’un nouveau parti, d’un parti combatif, révolutionnaire, suffisamment courageux pour mener les prolétaires à la lutte pour le pouvoir, suffisamment expérimenté pour se retrouver dans les conditions complexes d’une situation révolutionnaire et suffisamment souple pour contourner les écueils de toute sorte sur le chemin conduisant au but.

    Sans un tel parti, on ne saurait même songer à renverser l’impérialisme, à conquérir la dictature du prolétariat.

    Ce nouveau parti, c’est le Parti du léninisme. » (J. V. Staline, « Le Parti », Des principes du léninisme, 1924.)

    Ce « parti nouveau », que définit Lénine en 1920 dans Rapport sur le rôle du Parti Communiste et dont parle Staline en 1924 dans Des principes du léninisme, c’est celui dont la révolution communiste a besoin, et celui qui a lui-même besoin du « parti de professionnels », que défend Lénine en 1902 dans Que faire ? (et en 1904 dans Un pas en avant, deux pas en arrière), sur lequel et par lequel s’édifier.

    Ci-dessous, nous reproduisons en intégralité ce que nous avons écrit dans Sur Unité communiste sur « la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ».

    « Nous admettons comme seule voie vers la révolution, la constitution d’une opposition extra-parlementaire (ou extra-institutionnelle), c’est-à-dire en dehors du régime bourgeois et contre celui-ci. Cette opposition doit être politique et capable de mener avec succès un travail autant ouvert que clandestin. Ce n’est qu’en se constituant indépendant des institutions bourgeoises que l’on peut sortir de l’impuissance. Il n’y aura aucun salut dans les fantasmes du réformisme ou de l’action directe, il faut abandonner ces mirages et accepter de combattre avec endurance pour construire un rapport de force avec la dictature bourgeoise. Celui-ci ne doit pas être contre X ou Y fraction de la bourgeoisie, mais contre l’entièreté du régime bourgeois. Cette construction est lente car on ne peut pas “invoquer” une telle opposition.

    Il faut œuvrer à reconquérir une autonomie politique de classe, en proposant notre propre cadre de discours en rupture avec celui de la bourgeoisie, et avec lui nos propres mots d’ordres révolutionnaires. C’est cette opposition qui doit créer, proposer et appliquer le programme communiste, autant en luttant pour des changements immédiats qu’en préparant la prise du pouvoir.

    Avant la situation révolutionnaire qui met à l’ordre du jour cette prise du pouvoir, la pratique de l’opposition communiste est confinée à une forme principalement réformiste (même lorsqu’elle est illégale). Elle ne peut pas directement arraisonner et résoudre la question du pouvoir, mais elle doit rester révolutionnaire dans le fond, c’est-à-dire toujours dans cette perspective et selon ces objectifs — la prise du pouvoir. Cette boussole, c’est celle qui nous permet de garder le cap juste, même lorsque nous sommes perdus et que l’on navigue à vue dans la lutte des classes. C’est celle qui nous permet d’éviter les Charybde et Scylla de la déviation de droite et de gauche. Rester sourd autant aux sirènes gauchistes que droitières, sur les récifs de l’opportunisme, qui ne peuvent nous mener qu’au naufrage : le sacrifice de notre autonomie politique de classe et du mouvement révolutionnaire.

    L’on n’évalue pas une structure en jugeant sa dimension quantitative (sa taille, ses moyens), mais sa dimension qualitative (son rôle, ses perspectives). Ces deux aspects sont interdépendants, mais pour mesurer la pertinence et l’avancement politique, il faut s’arrêter d’abord ce qui est accumulé (qualité) avant de s’attarder sur l’état de cette accumulation (quantité). Ce qui prime, c’est de savoir ce qu’est une organisation dans la lutte des classes, avant de savoir son échelle. C’est-à-dire son rapport au Capital, au régime bourgeois, à la conquête du pouvoir, etc., avant son importance dans ce rôle donné. Une gigantesque organisation réformiste ou opportuniste n’a aucune utilité pour la victoire du prolétariat : le contenu prévaut toujours sur le contenant. Notre critère est celui du rapport au régime bourgeois, donc celui de l’opposition extra-parlementaire.

    Pour cette opposition, la culture militante de la sécurité n’est ni la dernière des préoccupations immédiates ni un problème stratégique secondaire. Au-delà des fantasmes, l’enjeu n’a rien d’accessoire. Il implique, d’une part, d’être capable de rester efficacement hors de portée des radars de l’État, et de pouvoir encaisser ses coups sans déroute. Ces principes de prudence et de résilience sont d’une importance première, car sans eux, l’opposition est tributaire de la clémence du régime bourgeois, et ne peut donc pas être libre de ses pensées, de ses dires et de ses actes. Ainsi, d’autre part, l’autonomie politique de classe ne peut pas exister dans la mesure accordée par la légalité bourgeoise, si elle n’est que négociée avec l’État de la classe dominante (sur un terrain fatalement à notre désavantage). Préparer et faire la révolution sont les actes les plus illégaux qui puissent être. Dans la formation communiste, les problèmes concrets du militantisme révolutionnaire ne peuvent pas être repoussés aux calendes grecques (remis à jamais). La qualité du potentiel révolutionnaire d’une structure se mesure aussi avec le sérieux que celle-ci accorde au problème de la clandestinité et de la violence révolutionnaire.

    L’opposition extra-parlementaire doit trouver son aboutissement dans le Parti communiste, c’est-à-dire son plus haut niveau d’organisation. Il doit pour mériter son nom gagner l’hégémonie dans les masses populaires et être capable d’impulser et de revendiquer avec succès une direction d’avant-garde selon une ligne authentiquement communiste. Il est l’antithèse des diverses nuances de partis bourgeois qui cherchent à maintenir le régime bourgeois, en le défendant ou en n’acceptant de le changer que superficiellement. C’est le Parti qui nous permet d’appliquer le programme communiste, car sans lui on ne peut que le préparer sans être capable de l’aboutir.

    Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience —, se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.

    Il constitue un centre — au sens de pôle de direction — théorique, politique et idéologique. Son rôle n’est ni de remplacer le mouvement de la classe ni d’usurper son autonomie en imposant sa direction. Celle-ci doit être au contraire gagnée en incarnant les besoins politiques et en offrant une idéologie qui correspond aux désirs révolutionnaires du peuple. À proprement parler, le Parti revendique et se place dans un rôle de direction hégémonique, mais ce rôle devient reconnu et effectif seulement lorsque l’hégémonie est conquise et que les masses révolutionnaires placent le Parti à leur direction. Sans ce commandement capable non seulement d’orienter, mais aussi de diriger les masses révolutionnaires, préalablement prêt à être porté à cette fonction, la spontanéité d’un soulèvement ne peut que hasardeusement s’en improviser un. Ce dernier ne sera pas plus démocratique ou plus radical, mais il sera certainement moins perspicace, moins organisé et moins expérimenté. Il sera incapable d’être un guide face aux défis de la prise du pouvoir et de la résistance bourgeoise.

    Le Parti n’est pas un corps étranger à la société, une structure parasitaire qui viendrait usurper le rôle du peuple et du prolétariat. Ce n’est pas un bloc surplombant et étouffant le mouvement révolutionnaire. C’est tout au contraire son produit immédiat. Il n’est jamais “pur” ni “parfait”, il n’est pas plus omniscient qu’omnipotent, et il reste irrémédiablement traversé par des idées et intérêts contradictoires. Mais car c’est la forme d’organisation la plus compétente, malgré sa faillibilité, il reste un sine qua non, qu’on le veuille ou non. Il peut s’égarer dans l’opportunisme et basculer dans la contre-révolution, mais il ne fait sur cette question pas exception à toutes les autres structures sociales (y compris les plus informelles et spontanées), car nul n’échappe à la lutte des classes et ses bouleversements parfois imprévisibles.

    Le Parti n’est pas à la queue du mouvement des masses — dans l’attentisme ou le suivisme —, car il est actif dans la lutte des classes et a sa propre autonomie, mais il n’est jamais détaché des masses ou opposé aux intérêts qu’elles expriment. Sa radicalité n’est pas une abstraction coupée de l’état de la lutte des classes et de la conscience du peuple à un moment donné, c’est celle de toujours porter la ligne la plus révolutionnaire et d’avoir la conscience la plus avancée (donc communiste) de celui-ci.

    Nier le Parti et son rôle de direction, c’est s’aliéner complètement (l’impuissance), en refusant le risque de s’aliéner partiellement (que le Parti ne serve plus sa classe). Idem quant à la question de l’État pendant la période de transition. Pour ne pas se condamner à une défaite certaine — sans le Parti et l’État du prolétariat —, il faut accepter une défaite potentielle — celle du Parti et de l’État du prolétariat. Il n’y a jamais de garanties, mais il y a des impasses et des voies possibles.

    Le Parti n’est pas moins impératif maintenant, que demain, hier, ou avant-hier. Ce n’est pas une forme d’organisation entre autres formes d’organisation, mais bien la forme d’organisation historiquement universelle au prolétariat, à l’époque du capitalisme. Universelle, car c’est la seule structure capable de remplir les tâches dévolues au prolétariat — celles de la révolution communiste.

    Nos litanies sur le Parti, son absence et sa reconstruction, ne sont pas des lamentations messianiques. La recréation du Parti n’est pas la venue sur terre d’un idéal, mais c’est un cheminement stratégique incontournable. »

  • Notes sur l’économisme et le syndicalisme

    Il est de bon sens de dire que la lutte économique est toujours un bon début, et que l’organisation syndicale est toujours une bonne école. Nous n’allons pas aller à l’encontre de ces vérités, en revanche, nous voulons traiter ici des déformations qui en sont faites : l’économisme, le syndicalisme et le para-syndicalisme.

    Qu’est-ce que l’économisme ?

    « L’économisme est la déviation opportuniste où les revendications se limitent à l’économique (salaires, etc.). La lutte et l’organisation politique, c’est-à-dire celles relatives à la question du pouvoir d’une classe et de son renversement par une autre, sont ainsi délaissées et étouffées, au profit exclusif de la lutte et de l’organisation économique, c’est-à-dire relative à la reproduction de la force de travail (la négociation de l’exploitation et de la péréquation des profits). […] »

    Qu’est-ce que le syndicalisme (ou trade-unionisme) et ce que nous appelons le para-syndicalisme (ou suivisme syndical) ?

    « […] n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales. »

    Aux racines de l’économisme et du (para-)syndicalisme se trouve généralement une conception fondamentalement juste : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement première, et celle-ci rend possible la lutte politique du prolétariat. Cependant, de ces prémisses correctes est déduite une conclusion absurde : car la lutte économique est chronologiquement première, et que celle-ci rend possible la lutte politique, alors les communistes doivent travailler en priorité dans et pour les luttes économiques du prolétariat.

    Où est l’erreur ? S’il est vrai que — une chose se changeant en son contraire — la lutte économique se change en lutte politique, les conditions de cette transformation sont souvent réduites à un phénomène strictement mécanique : passé une certaine quantité de revendications et de mobilisations économiques accumulées, la lutte « basculerait » et deviendrait politique. Les luttes spontanées, circonscrites à l’intérieur du système capitaliste (le salaire, les taxes, etc.), et généralement limité par des institutions incorporées au régime bourgeois (les syndicats, les partis politiques bourgeois de gauche, etc.), produiraient, à partir d’une certaine masse critique, une lutte organisée en rupture avec le capitalisme et les institutions bourgeoises — la révolution.

    L’implicite de ce scénario serait que, face à l’incapacité structurelle du capitalisme à satisfaire les demandes économiques de la classe ouvrière, celle-ci se tournerait tous naturellement vers la solution politique et révolutionnaire, portée par l’expérience et l’agitation des mobilisations économiques. Ce schéma simpliste présente cependant des apories qui lui sont fatales.

    Ici, nous allons chercher à exposer ces paradoxes et leur stérilité stratégique. Mais, car aujourd’hui en France ces derniers prétendent à l’orthodoxie marxiste, nous allons également tenter de fournir les preuves que cette prétention est frauduleuse.

    Il faut préalablement bien noter que la « spontanéité » dont nous parlons ici — et que critiquait Lénine — n’est pas celle de l’explosion incontrôlée de violence sociale, qui déborderait les organisations communistes et syndicales, mais celle synonyme de « inné », « naïf », « irréfléchi » ou « naturel ». Nous apportons cette précision pour tenter de dissiper les confusions et les non-sens qui se sont accumulés dans les interprétations occidentales des travaux de Lénine.

    De plus, quand Lénine parle du mouvement social-démocrate, de la théorie sociale-démocrate, de la conscience sociale-démocrate, de la lutte sociale-démocrate, etc., il faut comprendre qu’il parle avant 1917 de ce que nous appellerions aujourd’hui « communiste » : le marxisme. La rupture entre Lénine et l’appellation « social-démocrate » ne date que de Les tâches du prolétariat dans notre révolution (1917) où il rompt explicitement avec cette dénomination dans « Quel doit être le nom de notre parti pour être scientifiquement exact et contribuer à éclairer la conscience politique du prolétariat ? ». Lénine ne s’est pas découvert marxiste en 1917 (en adoptant le nom de « communiste »), car il était auparavant un défenseur de la social-démocratie et un social-démocrate lui-même précisément parce qu’il était marxiste.

    L’opportunisme spontané

    Premièrement, sous-estimer la force des courants opportunistes dans les luttes économiques. Croire qu’une lutte économique découlerait naturellement sur une lutte politique, c’est oublier la capacité de la bourgeoisie à négocier, et la capacité de la classe ouvrière à collaborer, et ce par l’intermédiaire des syndicats (même sincère et radicaux) et des partis réformistes (revendiqués comme tel, ou non).

    De plus, contrairement à certaines conceptions souvent entretenues par l’extrême gauche, la « trahison » est moins celle des syndicats et des partis politiques que celle d’une frange de la classe ouvrière. Réduire la collaboration de classe aux institutions qui organisent le prolétariat, sans comprendre que cette collaboration est portée et défendue par une proportion parfois importante de cette classe, c’est être aveugle au cœur du problème.

    Du prolétariat international peut-être distingué une aristocratie ouvrière internationale — celle qui bénéficie des surprofits de l’impérialisme —, dont le prolétariat français fait partie dans son ensemble (et ce malgré l’offensive néolibérale sur le consensus keynésien). Mais au sein même du prolétariat français, peut être distinguée une aristocratie ouvrière. Cette couche sociale du prolétariat est aujourd’hui hypertrophiée dans les pays impérialistes comme le nôtre, et largement hégémonique dans les syndicats et partis réformistes, et ce à leur direction comme à leur base. Les couches les moins aristocratisées du prolétariat sont aussi celles qui sont les moins organisées. L’aristocratie ouvrière et les institutions qu’elle domine représentent et représenteront un frein conscient et actif à la politisation d’un mouvement économique. Celle-ci préférera toujours se vendre à la bourgeoisie plutôt que de risquer un élan révolutionnaire.

    In fine, il n’existe que très peu de scénarios où la bourgeoisie manœuvrerait suffisamment mal pour ne pas rendre possible une échappatoire contre-révolutionnaire sous la forme d’une renégociation des conditions de l’exploitation du prolétariat, c’est à dire où son incompétence politique lui aurait complètement aliénée l’ensemble des syndicats et partis, et l’aristocratie ouvrière. Il ne faut pas croire la bourgeoisie stupide, ou en tous cas, il n’est en rien sérieux de faire reposer sa stratégie sur l’incompétence politique présumée de la classe dirigeante.

    Si les courants opportunistes, et le risque qu’ils représentent pour la révolution ne doivent pas être sous-estimés, c’est car leur portée réformiste n’est pas étrangère mais bien organique à la lutte économique du mouvement ouvrier. Autrement dit, les compromis que l’opportunisme est prêt à proposer entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est en rien une rupture, et en tout dans la continuité des luttes économiques. Sur le terrain de la négociation du prix de vente de la force de travail et de la péréquation des profits, le réformisme à un avantage décisif par rapport aux courants révolutionnaires. Une solution révolutionnaire à un problème économique, même une crise importante, ne pourrait trouver le soutien que d’une faible minorité au sein d’un mouvement économique où ce sont d’autres méthodes et d’autres objectifs qui dominent — par définition.

    Nous y reviendrons ci-dessous.

    La collaboration spontanée

    Deuxièmement, surestimer le caractère révolutionnaire du prolétariat spontané. Comme vu plus haut, placé devant le dilemme du compromis ou de la révolution, les couches de l’aristocratie ouvrière et les organisations réformistes et syndicales ont toujours penchés et pencheront toujours de tout leur poids du côté du compromis. Mais cette tendance contre-révolutionnaire existe aussi dans le prolétariat dans son ensemble — en tant que classe.

    Si ce n’est un certain fétichisme, rien ne nous permet de déduire de l’histoire des luttes du prolétariat, une tendance de l’ensemble de celui-ci à refuser les compromis — au contraire. Non seulement le prolétariat spontané est très perméable à l’opportunisme des partis et syndicats réformistes, mais il n’est lui-même spontanément que réformiste. Placé devant une alternative économique à la révolution communiste, il est à attendre de la spontanéité ouvrière un instinct pour la collaboration de classe et la liquidation d’une issue politique — au sens propre, la prise du pouvoir — au profit d’un modus vivendi économique.

    Ce qu’il est important de comprendre, c’est que c’est la politique révolutionnaire, et non pas la politique réformiste, qui diverge des tendances organiques spontanées du prolétariat, et ce indépendamment de l’emprise de l’aristocratie ouvrière et des réformistes.

    Si le prolétariat génère organiquement le mouvement révolutionnaire, celui-ci se distingue des politiques réformistes en ce qu’il n’est précisément pas spontané, mais le résultat d’une prise de conscience et d’un effort d’indépendance de classe (dans les moyens et les fins). Le rôle des communistes, ce n’est ni de « suivre », ni de simplement « continuer » le mouvement spontané, du prolétariat, mais de le faire « dévier » de sa voie spontanée, c’est-à-dire de la lutte économique quotidienne pour la négociation et le compromis avec le Capital.

    « […] les partisans du “mouvement purement ouvrier”, les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus “organique” (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des “uniquement trade-unionistes” bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise — inconsciemment — à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par-là même — qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien — un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de “surestimation de l’idéologie”, d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers “arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants”. Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

    “Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : ‘Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme’. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée…”

    Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei ; or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre “économique” du n° 12 de l’Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l’action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu’au bout, avec logique et sans peur, ce qu’ils disent, comme doit le faire quiconque s’engage sur le terrain de l’action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu’à “croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles” et laisser le champ d’action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier “dans le sens du moindre effort”, c’est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l’“idéologie” cléricalo-policière.

    * Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais il n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Or, pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s’efforcer le plus possible d’élever le niveau de la conscience des ouvriers en général, il faut qu’ils ne se confinent pas dans le cadre artificiellement rétréci de la “littérature pour ouvriers” et apprennent à comprendre de mieux en mieux la littérature pour tous. Il serait même plus juste de dire, au lieu de “se confinent”, ne soient pas confinés, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu’on écrit aussi pour les intellectuels, et seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler “aux ouvriers” de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Le mouvement effectivement révolutionnaire est produit par le mouvement ouvrier (du prolétariat « pur ») seulement en ce qu’il est un des deux aspects de sa fusion avec le mouvement communiste. S’il y a bien une unité organique indéniable entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, car ce sont tous les deux des produits de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste, ces deux mouvements ne sont ni identiques ni liés généalogiquement. La lutte économique du prolétariat rend possible sa lutte politique, car elle est le mouvement sur lequel doivent s’appliquer les communistes, pour y substituer les finalités économiques (spontanément formulées) par des finalités politiques (consciemment élaborées). Mais cette unité et cette continuité ne sont pas vulgairement celles de la lutte économique réformiste qui deviendrait progressivement la lutte politique communiste.

    « Souvenez-vous de l’Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C’est d’avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l’élément spontané, sur la tactique-processus, sur l’action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n’est qu’après de longues, très longues années de cette lutte que l’on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu’elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d’être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l’histoire du mouvement allemand d’après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d’après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l’on peut s’exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes ; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais ; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l’idéologie social-démocrate n’a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

    Mais pourquoi — demandera le lecteur — le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion.* Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la “surestimation de l’élément conscient”, etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l’unisson contre l’intolérance propre à l’enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d’intolérance à l’égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien n’est plus ridicule et néfaste que de prétendre que nous sommes des “anciens” qui ont vécu depuis longtemps toutes les étapes décisives de la lutte.

    * On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéïé Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier.

    […] La Rabotchaïa Mysl estime seulement que “le politique suit toujours docilement l’économique”. (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu’“en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique”). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’État des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de “Zoubatov”, etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Il est habituel de réduire le réformisme au parlementarisme ou à l’électoralisme. Or, ce n’est pas le cas. Le réformisme est l’expression immédiate de la résistance du Travail face au Capital. La lutte révolutionnaire est par rapport à cette spontanéité économique un saut qualitatif, un dépassement certes organique mais qui n’est pas l’extrapolation des tendances à la résistance préexistantes dans le prolétariat. Tout mouvement révolutionnaire dépend de la spontanéité des masses (ce que personne ne remet en cause), mais la spontanéité n’est jamais révolutionnaire sans un facteur conscient et construit qui lui est extérieur (pour la « détourner »).

    « La majorité des réformistes sont électoralistes, mais tous ne le sont pas. Il en existe aussi des formes plus sournoises, partisanes d’un réformisme “par le bas” : il faut savoir les trouver même derrière des vernis extra-institutionnels. C’est là que se brouille la frontière entre pseudo-communisme et (crypto-)réformisme.

    Il faut distinguer deux types d’oppositions extra-parlementaire. Celle que nous voulons porter et que nous défendons comme révolutionnaire, et celle que nous voulons combattre et que nous accusons de n’être qu’une variante de réformisme. L’opposition extra-parlementaire, ou extra-institutionnelle, que nous voulons bâtir, prend son nom de l’aspect principal de sa stratégie : ne pas combattre la bourgeoisie sur son terrain et constituer une autonomie politique de classe capable de travailler au renversement du capitalisme et de toutes les institutions bourgeoises. Mais il faut ajouter deux commentaires. Premièrement, militer en dehors des institutions étatiques, ce n’est pas forcément être révolutionnaire, car tous les électoralistes sont réformistes, mais tous les réformistes ne sont pas électoralistes ou parlementaristes. Deuxièmement, si la lutte n’est pas politique et de classe, qu’importe sur quel terrain elle est menée, elle sera fondamentalement réformiste.

    Le réformisme peut donc prendre des formes parlementaires, mais également extra-parlementaires, au sens strict (qui n’est pas celui que nous défendons). Cette caution extra-institutionnelle n’est précisément qu’une caution. Par exemple, ne militer que dans les syndicats, ce n’est en rien constituer une opposition extra-parlementaire pour autant, car aussi importants soient-ils, ils ne sont qu’une institution bourgeoise parmi d’autres, dédiés à la négociation du prix de la force de travail entre le Travail et le Capital. Le syndicalisme et l’économisme radical sont des réformismes, car toute leur stratégie est construite autour d’une institution incapable de se constituer comme politique, pour construire l’autonomie politique de classe. Même les syndicats les plus sincères et les plus radicaux sont dévolus par leur rôle même à n’être qu’un intermédiaire entre le peuple et l’État bourgeois, pour la péréquation des profits et la défense de droits octroyés par le régime bourgeois (l’allègement de l’exploitation et de la subordination du prolétariat). Le réformisme “par le bas” n’est toujours que du réformisme. L’on peut en dire de même de ne militer que comme relais ou adjoint des syndicats, ou que comme un syndicat semi-politique soi-même : le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme).

    Militer dans les syndicats n’est évidemment pas forcément réformiste, c’est une tâche fondamentale et formatrice, à laquelle s’astreindre. Mais croire faire de la politique, ou être communiste, comme militant ou militante syndical — le syndicalisme — est faux et liquidateur.

    Notre raisonnement peut s’appliquer à d’autres exemples — il y en a — mais avoir choisi celui du syndicalisme n’est pas innocent de notre part. Aucune rupture n’est possible dans l’ordre bourgeois à partir des syndicats. Or, cette rupture, c’est précisément celle qui doit être construite avec le Parti. La priorité des communistes est la lutte politique, qui a aujourd’hui pour aspect principal la construction de l’organisation politique, en vue du Parti. Et cette organisation, pour remplir son rôle, doit être extra-parlementaire, au sens radical du terme, pour porter la voix et l’énergie de la classe prolétaire, en dehors des carcans institutionnels du régime bourgeois, étatiques et non étatiques.

    Exiger le socialisme avec les mots, les méthodes, et dans le cadre de la démocratie bourgeoise ou des négociations syndicales, assure à notre ennemi de nous défaire aisément — comme il l’a toujours fait là où il nous maîtrise le mieux. Il faut créer un front politique, conquérir un nouveau terrain, en rupture avec le régime bourgeois et ses institutions (qu’elles soient étatiques ou non), où notre classe aura une liberté de mouvement et une autonomie de pensée et d’action. L’enjeu est de rompre avec le cadre des institutions bourgeoises, dont ne font pas moins partie les syndicats que le parlement ! Lorsque le syndicalisme se substitue à la lutte politique, ce n’est pas seulement un mauvais calcul, mais bien une liquidation du combat de classe. »

    Il y a une confusion générale entre la participation aux luttes et à l’organisation syndicale, d’une part, et le trade-unionisme (que nous appelons ici « le syndicalisme ») et le suivisme syndical (que nous appelons ici « le para-syndicalisme ») d’autre part. Il n’y a pour nous aucun doute quant à la certitude que se couper des luttes et organisations syndicales est une erreur gauchiste, et aucun doute non plus quant à la certitude que le trade-unionisme et le suivisme syndical, même cachés sous la phraséologie la plus pseudo-radicale ou animés par la volonté la plus intègre, ne sont qu’un réformisme « par le bas ».

    Si des syndicalistes refusent le réformisme en principe, ou en mot, ils s’y conforment en acte. La structure syndicale, dans sa forme (son mode d’organisation, ses méthodes) et dans son fond (l’objet de sa lutte) est anti-politique. Non pas au sens où il serait impossible d’avoir simultanément une activité politique et syndicale (ce à quoi nous encourageons tous et toutes), mais au sens où la politique y est refoulée comme un corps étranger (tendanciellement).

    Beaucoup de militantes ou militants syndicaux peuvent cultiver l’espoir de « faire de la politique révolutionnaire dans les syndicats », soit parce qu’ils n’ont pas testé l’applicabilité réelle de leurs ambitions, soit parce qu’ils les ont plus ou moins consciemment abandonnées pour se conformer au plafond de verre économiste, imposé par la réalité du militantisme syndicale. Le trade-unionisme et le suivisme syndical sont un nivellement par le bas permanent du politique, pour le rabaisser au niveau « raisonnable » de ce qui est accessible par la lutte économique de court ou moyen terme (soit, un faible niveau de portée). Les énoncés sont restreints aux formulations immédiatement compréhensibles, car s’adressant non seulement à l’ensemble des ouvriers (pour gagner leur adhésion) mais aussi au patronat (à qui ils s’opposent) et au reste des masses populaires (pour les rallier). Le politique est interdit d’abord par un simple phénomène de censure et d’auto-censure fonctionnelle, car le politique est inadapté aux syndicats et que les syndicats sont inadaptés au politique. Les revendications et activités politiques sont ramenées à ce qu’elles sont effectivement dans un syndicat : des hors sujets.

    « Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel, de la tâche qu’il assigne à la social-démocratie : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le patronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d’existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l’amélioration de ces conditions doit forcément être menée par profession (par les syndicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires et au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.). Donner “à la lutte économique elle-même un caractère politique”, c’est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications professionnelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque profession, par des “mesures législatives et administratives” (comme s’exprime Martynov à la page suivante, page 43 de son article). C’est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syndicats ouvriers. Lisez l’ouvrage de savants sérieux (et d’opportunistes “sérieux”) comme les époux Webb, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d’Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ; que depuis longtemps ils luttent pour la liberté de grève, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mouvement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l’enfant, l’amélioration des conditions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

    Ainsi donc, sous son aspect “terriblement” profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique social-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste ! Sous couleur de corriger l’étroitesse de l‘Iskra, qui préfère — voyez-vous cela ? — “révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie”, on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” n’implique rien de plus que la lutte pour les réformes économiques. »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    In fine, « la politique dans les syndicats » ne se traduit que comme l’amalgame de la lutte politique à la lutte économique, pour voir cette première dans cette dernière, c’est-à-dire là où elle n’est pas : par exemple, confondre la conscience de classe avec la conscience de ses intérêts économiques particuliers, la haine du capitalisme avec la haine des patrons, le désir de la révolution prolétarienne avec le désir d’un rapport de force à l’avantage du prolétariat, etc.

    « Nous avons vu que l’agitation politique la plus large et, par suite, l’organisation de vastes campagnes de dénonciations politiques sont une tâche absolument nécessaire, la tâche la plus impérieusement nécessaire de l’activité, si cette activité est véritablement social-démocrate. Mais nous sommes arrivés à cette conclusion en partant uniquement du besoin le plus pressant de la classe ouvrière, besoin de connaissances politiques et d’éducation politique. Or, cette façon de poser la question, à elle seule, serait trop étroite, car elle méconnaîtrait les tâches démocratiques d’ensemble de toute social-démocratie en général et de la social-démocratie russe actuelle en particulier. Pour éclairer le plus concrètement possible cette thèse, essayons d’aborder la question du point de vue le plus “familier” aux économistes, du point de vue pratique. “Tout le monde est d’accord” qu’il est nécessaire de développer la conscience politique de la classe ouvrière. La question est de savoir comment s’y prendre et ce qu’il faut pour cela. La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l’attitude du gouvernement envers la classe ouvrière ; aussi quelques efforts que nous fassions pour “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique”, nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu’au niveau de la conscience politique social-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Martynov nous est précieuse, non point parce qu’elle est une illustration du talent confusionniste de son auteur, mais parce qu’elle traduit avec relief l’erreur capitale de tous les économistes, à savoir la conviction que l’on peut développer la conscience politique de classe des ouvriers, pour ainsi dire de l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en partant uniquement (ou du moins principalement) de cette lutte, en se basant uniquement (ou du moins principalement) sur cette lutte. Cette façon de voir est radicalement fausse, et c’est parce que les économistes, furieux de notre polémique contre eux, ne veulent pas réfléchir sérieusement à la source de nos divergences, qu’il se produit ceci nous ne nous comprenons littéralement pas et parlons des langues différentes.

    La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C’est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? — on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l’économisme, à savoir “aller aux ouvriers”. […] »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Cette réalité est valable dans toutes les structures syndicales, y compris celle qui s’annonce « révolutionnaire », mais elle se vérifie d’autant plus dans les syndicats liés à des stratégies légalistes ou a des partis réformistes. Dans ces cas, la censure et l’auto-censure idéologique et politique, appliquées par des cadres syndicaux défendant ces stratégies et ces partis, s’ajoutent à la censure et l’auto-censure fonctionnelle.

    Faudrait-il donc se lancer dans une croisade contre ces « bureaucrates syndicaux » ? Oui, mais avec la connaissance que cela revient à déclarer la guerre aux poissons dans l’océan : ce ne sont pas ces cadres syndicaux légalistes et réformistes qui « usurpent » le rôle révolutionnaire des syndicats, mais bien les révolutionnaires qui voudraient leur faire concurrence sur leur propre terrain qui « ne sont pas à leur place ». De plus, il ne faut pas oublier que ces « bureaucrates » sont moins le fond du problème que le symptôme d’un autre, plus profond et plus grave : le manque d’éducation et d’organisation politique du prolétariat, et l’hégémonie subséquente de l’aristocratie ouvrière dans celui-ci. Le réformisme et l’opportunisme sont la norme syndicale, car ils y sont organiques, contrairement à la politique révolutionnaire. Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait donc pas lutter contre l’opportunisme des cadres syndicaux, mais seulement que cette lutte n’est qu’une autre « travaille de Sisyphe » inhérent aux luttes syndicales.

    « […] Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. En Russie les mencheviks avaient (et ont encore en partie, dans un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats, précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviks d’Occident se sont bien plus solidement “incrustés” dans les syndicats, et une “aristocratie ouvrière” corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale, est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviks qui représentent un type politique et social parfaitement analogue. Cette lutte doit être impitoyable et il faut absolument la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré ; dans les différents pays et dans des conditions diverses, ce “certain degré” n’est pas le même, et seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. […]

    Mais nous luttons contre “l’aristocratie ouvrière” au nom de la masse ouvrière et pour la gagner à nous ; nous combattons les leaders opportunistes et social-chauvins pour gagner à nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute que commettent les communistes allemands “de gauche” qui, de l’esprit réactionnaire et contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à… la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviks, de même que tous les leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” (ce que nous avons toujours dit des mencheviks) ou “les commis ouvriers de la classe capitaliste” (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés”

    (cf. à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais, 1858).

    La “théorie” saugrenue de la non-participation des communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses”, et quel abus ils font dans leurs clameurs du mot “masse”. Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés — directement ou indirectement — à la bourgeoisie et à la police) et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires — partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins) sont justement des organisations où se trouve la masse. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    La politique révolutionnaire dans les syndicats ne peut venir que de l’extérieur des syndicats, s’imposer à eux par l’action consciente d’une organisation politique, et elle n’est qu’une contradiction impotente dans le cas des syndicalistes ou para-syndicalistes. Combattre l’opportunisme dans les syndicats, sans Parti communiste, c’est mener une bataille sans arme — perdue d’avance contre un ennemi qui à l’avantage du terrain et de l’expérience. Seules, premièrement, un Parti communiste capable de mener une telle lutte dans les syndicats (sans qu’elle ne soit complètement vaine), et deuxièmement, la perspective de la « prise du pouvoir politique » que ce Parti rend possible et qui donne ainsi une fin à cette lutte (sinon inépuisable), peuvent ensemble donner un rôle politique authentiquement révolutionnaire aux syndicats. Donc, la réelle tâche prioritaire des communistes est bien de créer l’organisation politique en question, qui devra entreprendre le travail révolutionnaire dans les syndicats, et non pas de se liquider dans ceux-ci en attendant d’eux des choses qu’ils ne peuvent ni nous donner ni devenir d’eux-mêmes.

    Si cette tâche — la première des révolutionnaires — n’est pas comprise, assumée et engagée, nous resterons des marginaux bruyants. Les syndicalistes et para-syndicaliste, à l’occasion de chaque grève, n’auront d’autre choix que de continuer à s’époumoner contre les « bureaucraties syndicales », pour tout ce qu’elles font ou ne font pas. Cette attitude de minorité caustique est très utile pour se rassurer de sa propre vertu, mais elle l’est beaucoup moins pour gagner. Or, c’est bien l’économisme de ces mêmes syndicalistes et para-syndicalistes qui entretient cette situation où le mouvement communiste n’est que spectateur impuissant de l’opportunisme syndical. Pourquoi ? Car c’est l’économisme et le (para-)syndicalisme qui sont aujourd’hui les premiers freins dans l’élévation du niveau d’éducation et d’organisation politique des communistes et du prolétariat, donc dans la formation du Parti. Sans celui-ci, nos actions ne pourront rester que localisées, superficielles et insignifiantes pour l’ensemble des masses syndicales, et nos aspirations révolutionnaires que des invocations, des lamentations, ou des malédictions, sans aucune prise sur le réel. L’opportunisme des économistes et (para-)syndicalistes n’est que le miroir de celui des « bureaucrates syndicaux », devant lequel ils capitulent et auquel ils donnent la réplique.

    Si les communistes ne font pas leur devoir politique de communiste, le prolétariat spontané ne fera que rester spontanément dirigé par les « bureaucraties syndicales » qui représentent avec succès leurs revendications économiques spontanément non-révolutionnaire, donc satisfaites par les compromis réformistes. Combattre ces directions syndicales sans combattre la faiblesse politique du prolétariat (son manque d’organisation et d’éducation politique), ce n’est qu’un palliatif. Sans Parti, nous n’avons rien de conséquent face à la direction politique et idéologique des opportunistes sur les masses syndicales, état de fait pour lequel nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes : le seul moyen à notre fin est le Parti, et son absence est de notre seule responsabilité. Vouloir arracher les masses syndicales à l’opportunisme, sans prioriser le travail politique (de reconstruction du Parti) sur le travail économique (syndical), est une antinomie.

    L’impuissance spontanée

    Troisièmement, surestimer la force du prolétariat spontané. Le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier « pur » (sans sa jonction et sa fusion avec le mouvement communiste) est généralement largement exagéré, mais sa force supposée l’est d’autant plus. S’organiser et s’engager pour mener une grève ou une manifestation est une chose, s’organiser et s’engager pour prendre le pouvoir, c’est-à-dire dans un état-major et une armée prolétarienne, avec pour objectif la dictature du prolétariat, est une tout autre chose.

    « Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. La tâche de l’Internationale est d’organiser et de coordonner les forces ouvrières dans le combat qui les attend. »

    (K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l’Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres.)

    Ici, rien n’est évident, et c’est tout le problème. Si tout prolétaire est un communiste en potentiel, il ne l’est pas en puissance, et devenir communiste ne peut être qu’un long processus d’expérience et d’éducation, dans des domaines très éloignés de la réalité quotidienne de la lutte : par exemple, les compétences militaires et clandestines, et la théorie politique. La formation communiste ne peut être qu’initiée dans la lutte économique « évidente » à tous et toutes, car tout le reste n’a précisément rien d’évident, et c’est tout le problème : il s’agit de dépasser la perception immédiate, sensible, pour atteindre une connaissance prétendant à la scientificité.

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. »

    (K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.)

    Il en va de même avec l’économisme et le syndicalisme ou para-syndicalisme, qui peuvent paraître comme des évidences : « si nous voulons nous faire entendre par le prolétariat, parlons au prolétariat comme le prolétariat parle, donc parlons de lutte économique ! », « si nous voulons militer pour la cause du prolétariat, allons là où est le prolétariat, donc allons dans les syndicats ! », etc. Mais cette évidence est bien « l’apparence trompeuse des choses » qu’il faut démasquer et avec laquelle notre pratique militante doit rompre.

    Une première illusion à dissiper est la portée transformative réelle des « contres-pouvoirs » économiques dans le capitalisme :

    « Quant aux syndicats qui, dans la doctrine de Bernstein, sont un autre moyen de lutter contre l’exploitation du capital de production, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’imposer l’influence de la classe ouvrière sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne les dimensions de la production que ses procédés techniques.

    Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle : “la lutte du taux de salaire contre le taux du profit” ; or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut abolir, mais seulement réaliser. Cela apparaît avec évidence quand on examine le problème sous une autre face et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats. Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. Pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire d’être marxiste, il suffit d’avoir eu une fois entre les mains le livre de Rodbertus intitulé : “Zur Beleuchtung der sozialen Frage” (“Pour éclairer la question sociale”). À cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir que les syndicats parviennent à réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire implique : que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière ; que la productivité du travail cesse d’augmenter ; dans le cas où ces deux conditions sociales seraient réalisées il s’agirait ici aussi — comme à propos de l’économie corporative de consommation — d’un retour à une économie antérieure au capitalisme.

    Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition “juste”, “plus juste” (p. 51 de son livre) et même “encore plus juste” (Vorwärts, 26 mars 1899). »

    (R. Luxemburg, « Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique », Réforme sociale ou révolution ?, 1898.)

    Quel est donc, correspondant à leur portée réelle, le rôle des syndicats sous le capitalisme ?

    « […] la tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques pour lesquels il n’y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que ses luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, ses efforts pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d’en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l’oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.

    En même temps, et tout à fait en dehors de l’asservissement général qu’implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”.

    […]

    Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’elles font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat. »

    (K. Marx, « La lutte entre le Capital et le Travail et ses résultats », Salaire, prix et profit, 1865.)

    En bref, la portée économique des syndicats est circonscrite à la simple perpétuation du mode de production capitaliste (en perpétuant le Travail dans celui-ci). Ils ne possèdent une portée politique effective que lorsque l’organisation et les méthodes syndicales cessent d’être des organisations et des méthodes syndicales — précisément lorsqu’elles rompent avec la lutte économique pour devenir qualitativement distinctes et supérieures — lorsqu’ils deviennent des « leviers » entre les mains des communistes.

    « Donc, lorsque Barth prétend que nous aurions nié toute réaction des reflets politiques, etc., du mouvement économique sur ce mouvement même, il ne fait que se battre contre des moulins à vent. Il n’a qu’à regarder Le 18 Brumaire de Marx où il s’agit presque uniquement du rôle particulier joué par les luttes et événements politiques, naturellement dans la limite de leur dépendance générale des conditions économiques. Ou Le Capital, par exemple le chapitre sur la journée de travail, où la législation, qui est bien un acte politique, agit de façon si radicale. Ou encore, le chapitre sur l’histoire de la bourgeoisie (le 24chapitre). Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’État) est, elle aussi, une puissance économique !

    […]

    Ce qui manque à tous ces messieurs, c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide, que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises, mais que tout le grand cours des choses se produit sous la forme d’action et de réaction de forces, sans doute, très inégales, — dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux Hegel n’a pas existé… »

    (F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 1890.)

    Une chose se changeant en son contraire, c’est une solution politique qui doit dénouer l’inextricable problème économique posé par le mode de production capitaliste. Cette apparente contradiction ne fait que révéler une réalité dialectique dans toute sa simplicité.

    « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

    Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    La nécessité du politique est une vérité simple mais qui n’est pas évidente. La conscience communiste tomberait donc du ciel, sur le prolétariat ? Le mouvement ouvrier est engagé dans une accumulation quantitative (en force, en expérience, etc.), dans laquelle s’observe un saut qualitatif. Ce saut qualitatif est celui de l’économique vers le politique, qui constitue la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique entre la résistance économique du prolétariat (la lutte pour le salaire) et l’exploitation capitaliste (la persistance du salariat). Cependant, cette synthèse n’est pas l’émergence depuis le mouvement ouvrier du mouvement communiste. Ce dépassement est précisément produit par l’éducation et l’organisation politique du mouvement ouvrier par le mouvement communiste. Le mouvement communiste n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais c’est lui qui, en participant à l’accumulation quantitative de celui-ci, crée les conditions requises pour le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique. Sans l’action du mouvement communiste, ce saut qualitatif du mouvement ouvrier n’est pas possible (la quantité ne peut pas se changer en qualité).

    La naissance de la conscience communiste est extérieure au mouvement ouvrier, mais elle n’en est pas détachée, car elle est déduite de celui-ci, il y a une dépendance : les communistes s’éduquent à l’école du prolétariat. Le mouvement communiste connaît donc sa propre maturation, en parallèle de celle du mouvement ouvrier. Dans cette accumulation, les communistes apprennent à jouer leur rôle de direction d’avant-garde du prolétariat : ils luttent pour mieux comprendre les conditions de la libération du prolétariat et pour fusionner avec son mouvement. C’est cette fusion, la jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, qui doit être le passage de la lutte économique — réformiste — à la lutte politique — révolutionnaire.

    « Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. […]

    Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, la lutte des classes dans le mode de production capitaliste crée la lutte économique contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte économique possède une contradiction interne entre la résistance contre l’exploitation et l’oppression capitaliste et la reproduction de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Cette contradiction engage une accumulation quantitative (de connaissances et de moyens de lutte) qui est principalement portée par le mouvement ouvrier (la classe prolétaire), mais aussi par le mouvement communiste (les intellectuels et activistes, de diverses classes). Cette quantité, par la fusion de l’accumulation du mouvement ouvrier et du mouvement communiste (leur « jonction »), doit se changer en qualité par la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique dans la lutte politique. Le rôle du mouvement communiste, dans la création d’un mouvement révolutionnaire, est donc de travailler autant qu’il le peut à ce dépassement de la lutte économique vers la lutte politique.

    Il serait alors absurde pour les communistes de vouloir restreindre leurs activités à celles dont l’impasse crée leur nécessité, c’est-à-dire se borner à l’économisme et au (para-)syndicalisme alors même que le mouvement communiste n’a d’utilité pour le mouvement ouvrier qu’en lui apportant ce qu’il n’a pas — l’accumulation d’éducation et d’organisation politique. Le mouvement communiste est un mouvement politique et conscient, c’est-à-dire qu’il possède comme trait essentiel ce qui manque le plus au prolétariat spontané, pour que celui-ci puisse se dépasser dans le mouvement révolutionnaire : le mouvement révolutionnaire n’est que le mouvement ouvrier « mûr », par opposition au mouvement ouvrier « spontané ». Le rôle du mouvement communiste est alors précisément de fusionner avec le mouvement ouvrier spontané, pour lui donner cette maturité — amener les conditions de la synthèse — qui lui fait défaut pour gagner. Le mouvement communiste ne peut devenir un mouvement de masse indistinguable du mouvement ouvrier qu’après cette fusion, ce saut qualitatif, cette synthèse, c’est-à-dire dans le mouvement révolutionnaire. Fusionner avec le mouvement ouvrier, ce n’est donc pas se liquider dans ses luttes économiques, mais l’inverse !

    La logique bernsteinienne qui voudrait que, car la révolution est nécessaire, les communistes se limitent à la lutte pacifique et réformiste, est ici la même. La lutte économique rend nécessaire la révolution, non pas car elle y conduirait linéairement, mais car elle y conduit dialectiquement (via son dépassement dans le politique, puis leur dépassement dans le communisme). La révolution n’est nécessaire que parce que la lutte économique spontanée et réformiste est nécessairement une voie sans issue qui doit nécessairement être dépassée par la lutte politique consciente et révolutionnaire.

    « La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    C’est toute l’erreur des communistes qui se contentent dans leurs activités d’agitation-propagande de répéter, de reformuler ou de radicaliser les revendications économiques ; et dans leurs activités d’organisation, d’accompagner, de prolonger ou de répliquer les mobilisations syndicales. Ces activités économiques importantes ne sont pas pour autant celles des communistes !

    « Nos économistes, y compris le Rabotchéïé Diélo, ont eu du succès parce qu’ils se pliaient à la mentalité des ouvriers arriérés. Mais l’ouvrier social-démocrate, l’ouvrier révolutionnaire (le nombre de ces ouvriers augmente sans cesse) repoussera avec indignation tous ces raisonnements sur la lutte pour des revendications “qui promettent des résultats tangibles”, etc. ; car il comprendra que ce ne sont que des variations sur le vieux refrain du kopeck d’augmentation par rouble. Cet ouvrier dira à ses conseilleurs de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo : Vous avez tort, messieurs, de vous donner tant de peine et de vous mêler avec trop de zèle de choses dont nous nous acquittons nous-mêmes, et de vous dérober à l’accomplissement de vos propres tâches. Il n’est pas du tout intelligent de dire, comme vous faites, que la tâche des social-démocrates est de donner un caractère politique à la lutte économique elle-même ; ceci n’est que le commencement, ce n’est pas la tâche essentielle des social-démocrates ; car dans le monde entier, la Russie y comprise, c’est souvent la police elle-même qui commence à donner à la lutte économique un caractère politique ; les ouvriers apprennent eux-mêmes à comprendre pour qui est le gouvernement.* En effet, la “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”, que vous exaltez comme si vous aviez découvert une nouvelle Amérique, est menée dans quantité de trous perdus de la Russie par les ouvriers eux-mêmes, qui ont entendu parler de grèves, mais ignorent probablement tout du socialisme. Notre “activité” à nous autres ouvriers, activité que vous vous obstinez à vouloir soutenir en lançant des revendications concrètes qui promettent des résultats tangibles, existe déjà chez nous ; et dans notre action professionnelle ordinaire, de tous les jours, nous présentons nous-mêmes ces revendications concrètes, la plupart du temps sans aucune aide des intellectuels. Mais cette activité ne nous suffit pas ; nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la bouillie de la seule politique “économique” ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque événement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes, et qu’ils nous donnent un peu plus de ce que nous ignorons encore, de ce que notre expérience “économique”, à l’usine, ne nous apprendra jamais les connaissances politiques. Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être — pardonnez-nous notre franchise ! — un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle de cette tâche qui est la vôtre et parlez moins “d’élever l’activité de la masse ouvrière”. De l’activité, nous en avons beaucoup plus que vous ne pensez, et nous savons soutenir par une lutte ouverte, par des combats de rue, même des revendications qui ne promettent aucun “résultat tangible” ! Et ce n’est pas à vous d’“élever” notre activité, car l’activité est justement ce qui vous manque. Ne vous inclinez pas tant devant la spontanéité et songez un peu plus à élever votre activité à vous, messieurs !

    * La thèse d’après laquelle il faut “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le domaine de l’activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt un caractère politique de façon spontanée, c’est-à-dire sans l’intervention de ce “bacille révolutionnaire que sont les intellectuels”, sans l’intervention des social-démocrates conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation des socialistes. Mais la tâche des social-démocrates ne se borne pas à l’agitation politique sur le terrain économique ; leur tâche est de transformer cette politique trade-unioniste en une lutte politique social-démocrate, de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l’esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique social-démocrate. Or, au lieu d’élever et de faire progresser la conscience politique qui s’éveille spontanément, les Martynov se prosternent devant la spontanéité et répètent, répètent jusqu’à l’écœurement, que la lutte économique “fait penser” les ouvriers à leur absence de droits politiques. Il est regrettable que cet éveil spontané de la conscience politique trade-unioniste ne vous “fasse pas penser”, vous messieurs, à vos tâches de social-démocrates ! »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Quel est donc le sens d’une participation communiste aux revendications économiques et aux mobilisations syndicales ?

    « Notre investissement dans les luttes du peuple n’est pas simplement une participation, mais consiste en soi en une lutte idéologique. Cette lutte est celle pour opérer une montée en généralité des mots d’ordre : de la situation particulière vers la conscience de classe, et des questions d’ordre quotidien vers celles d’ordre politique. Il n’y a aucun intérêt à reprendre tels quels les mots d’ordre préexistants lorsque l’on s’implique dans une mobilisation syndicale ou progressiste. Simplement les commenter n’apporte aucune plus-value politique. La pertinence de l’adhésion à une mobilisation est dans sa radicalisation. Cette lutte n’est pas tant celle pour demander plus (“un meilleur salaire !” ou “de nouveaux droits !”) que pour demander autre chose (“plus qu’un salaire !” ou “un nouveau Droit !”). C’est aussi celle pour demander autrement : lorsque la grève cesse d’être une grève, que la manifestation cesse d’être une manifestation, etc. »

    Un corps politique qui n’est pas construit pour la révolution, c’est à dire qui n’a pas été patiemment bâti à cette fin, par un long et ardu processus de formation théorique, idéologique et politique, dans la pratique de la lutte des classes (légale et illégale, dans les institutions du régime bourgeois et en dehors de celles-ci), n’est pas capable d’entreprendre ou de réussir une révolution communiste.

    Si la révolution est la prise du pouvoir politique par une classe, pour que celle-ci puisse avoir un contenu communiste, il ne suffit pas qu’elle soit à majorité prolétarienne, mais bien dominée par des communistes — dans toute la force du mot. Pourquoi ? Car la transition du capitalisme au communisme, c’est-à-dire la création d’un système de complexité supérieur sans contradictions sociales, ne peut pas être résumée au simple renversement de la bourgeoisie. Cette étape, aussi difficile soit-elle, n’est pas la plus difficile. Le prolétariat porte en lui le communisme, mais tout prolétaire n’est pas un communiste : sans le rôle dirigeant d’une avant-garde communiste, non seulement la classe ouvrière est incapable de briser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de son État, mais surtout, elle ne peut pas entreprendre une transition vers le communisme.

    Aujourd’hui, les termes d’« avant-garde » et de « rôle dirigeant » ont été assignés au léninisme et érigés en épouvantail. Il est à l’occasion bon de rappeler que la nécessité d’une avant-garde dirigeante était un consensus dans toute la 2de internationale, de Kautsky à Luxemburg en passant par Lénine, à l’exception notable du courant révisionniste bernsteinien et des courants affiliés (économisme russe, ministérialisme français, etc.).

    « Or, la social-démocratie allemande n’était pas seulement la plus forte troupe d’avant-garde, elle était la tête pensante de l’Internationale. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    Les controverses entre marxistes portaient « seulement » sur la forme que devrait prendre une telle avant-garde dirigeante, c’est-à-dire le Parti (à ce propos, l’Histoire nous semble avoir tranché la question). L’antagonisme ou l’incompatibilité entre l’ébullition spontanée des masses et l’action planifiée de l’élite révolutionnaire, n’existent pas ni dans le consensus de la 2de Internationale ni chez Lénine. C’est bien l’intensification autonome et innée des luttes du peuple qui doit créer la situation révolutionnaire devant annoncer l’offensive communiste (qui doit être autonome mais qui ne peut pas être indépendante des masses).

    « En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques.” »

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Luxemburg explicite cette unité entre « le mouvement populaire spontané » et « l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat », elle expose d’abord que :

    « Ce n’est pas l’organisation seule qui fournit les troupes combattantes, mais la bataille qui fournit dans une bien plus large mesure les recrues pour l’organisation.

    Ceci est évidemment beaucoup plus valable encore pour l’action politique de masse directe que pour la lutte parlementaire. Bien que la social-démocratie, noyau organisé de la classe ouvrière, soit à l’avant-garde de toute la masse des travailleurs, et bien que le mouvement ouvrier tire sa force, son unité, sa conscience politique de cette même organisation, cependant le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur l’appui et sur la collaboration des couches les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les déifiés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

    En Allemagne les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés ni “commandées” par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de “discipline”, d’“éducation politique”, d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

    La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires ; en temps normal les statistiques des organisations ou même les statistiques électorales ne donnent qu’une très faible idée de cette influence. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Puis elle conclut en affirmant que :

    « Ainsi nous parvenons pour l’Allemagne aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle propre de la “direction” de la social-démocratie par rapport aux grèves de masse que dans l’analyse des événements de Russie. En effet, laissons de côté la théorie pédante d’une grève de démonstration mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats et exécutée par une minorité organisée, et considérons le vivant tableau d’un véritable mouvement populaire issu de l’exaspération des conflits de classe et de la situation politique, explosant avec la violence d’une force élémentaire en conflits aussi bien économiques que politiques et en grèves de masse alors la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

    La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “situation révolutionnaire” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Le consensus en question, sur le parti d’avant-garde du prolétariat, était dans la continuité directe des impératifs édictés par Marx et Engels, impératif déduit de leur étude approfondie qui n’a aujourd’hui pas vieilli.

    « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

    Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    De plus :

    « […] “L’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen” ;

    […] “Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques. Bien loin de pousser à l’émancipation des travailleurs, ils continueront à y opposer le plus d’obstacles possibles… La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière” ;

    […]

    Considérant en outre :

    • Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;
    • Que cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ;
    • Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

    la conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. »

    (K. Marx et F. Engels, Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT, réunie à Londres, du 17 au 23 septembre 1871.)

    Si les communistes sont perméables à l’opportunisme (l’Histoire l’a démontré et nous payons aujourd’hui le prix de cette démonstration), le dilemme n’en est pas moins binaire : soit l’on s’en remet à l’inorganisation, et l’on se condamne à perdre, soit l’on s’organise politiquement, et l’on se donne une chance de vaincre. Il va de soi que la victoire en question n’est jamais garantie, mais dans un cas, l’aliénation politique est totale, et dans l’autre cas, elle n’est que partielle — le chemin est sinueux… mais il y a un chemin ! Tous les reproches — justifiés — qui pourront être faits aux communistes présent ou passés ne changeront en rien cette réalité : accepter la lutte politique communiste, c’est risquer la défaite dans l’opportunisme, mais refuser la lutte politique communiste, c’est la certitude de la défaite dans l’opportunisme.

    Le seul moyen de rester politiquement pur et libre du poids de tout bilan, c’est bien sûr de ne rien faire, et de se conforter là où il n’y a aucun risque de gagner (ce qui reviendrait donc de perdre cette pureté et cette liberté). Pareillement, il est très facile d’avoir raison lorsque la réalité de la lutte des classes ne vient pas nous contredire. Le syndicalisme, avantagé d’une quasi-absence de bilan historique à défendre, se prête alors parfaitement au rôle de débouché politique pour réformiste dans le déni, souhaitant garder les apparats d’une radicalité innocente. Les syndicalistes les plus convaincus peuvent ainsi s’imaginer révolutionnaire en se contentant d’en appeler à la « grève générale » dans leurs activités syndicales, discernant ses prémices derrière chaque soubresaut de conflictualité économique.

    Tous les révolutionnaires doivent avoir conscience de l’impératif d’un militantisme politique, pour une organisation politique, à des fins politiques, d’une part, et de la nécessité d’une « avant-garde dirigeante » pour faire dévier le prolétariat de la lutte économique, et l’arracher à l’opportunisme (économiste, réformiste, etc.), d’autre part.

    « Mais la révolution n’est-elle pas l’acte suprême en matière politique ? Or, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens — l’action politique qui prépare la révolution, éduque l’ouvrier et sans elle le prolétariat sera toujours frustré et dupé le lendemain de la bataille par les Favre et Pyat. Cependant, la politique qu’il faut faire doit être celle du prolétariat : le parti ouvrier ne doit pas être à la queue de quelque parti bourgeois que ce soit, mais doit toujours se constituer en parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but. »

    (F. Engels, Compte rendu, rédigé par l’auteur lui-même, de son discours à la séance du 21 septembre 1871 à la Conférence de Londres.)

    La défaite spontanée

    Quatrièmement, sous-estimer la force de la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier est in fine, pour la bourgeoisie, une menace existentielle. Il est donc à attendre de la bourgeoisie une résistance correspondante aux enjeux que posent devant lui les ambitions communistes. Se dire révolutionnaire doit commencer par prendre au sérieux toute la radicalité du mot « révolution », et donc toute la radicalité de ce qui est à attendre des réactionnaires.

    Il est commun, dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, d’entretenir une conception abstraite de ce que peut-être une révolution, lorsque le problème n’est pas écarté d’emblée comme étant l’expression d’un fantasme insurectionnaliste ou blanquiste, gauchiste. Il serait quasiment ridicule de réfléchir à « comment faire une révolution communiste en France ? ». Cette perspective paraît si éloigné, si impossible, qu’il est alors plus confortable de s’en remettre à quelque chose d’extérieur à soi — comme le mouvement spontané du prolétariat — pour ne pas avoir à assumer soi-même la difficulté et la profondeur des problèmes que posent la révolution communiste. Il y a donc une habitude persistante à se représenter la révolution comme une très grande manifestation ou une très grande grève (soit des méthodes de lutte réformiste), ou à simplement continuer de remettre à plus tard le problème de la forme concrète de la prise du pouvoir (pour mieux retourner aux taches économiques).

    Les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » ont été adoptées par certains syndicaliste ou para-syndicaliste comme l’alpha et l’oméga justifiant leur engagement quasi-exclusif dans la lutte économique. Cependant, ces stratégies se voient réduites à un simple résultat de la croissance de la lutte économique (un basculement mécanique), c’est-à-dire qu’elles sont vidées de tout le politique qui les rendent possibles et révolutionnaires (qui transforment les méthodes réformistes en leur contraire), et elles finissent par n’être plus que le prétexte du liquidationnisme syndical (la phraséologie messianique de la capitulation économiste).

    Ces attitudes inconséquentes traduisent souvent une conception très superficielle de la réelle puissance du régime bourgeois. Sans même parler des extrémités fascistes, l’État bourgeois dans sa forme « classique » (la démocratie bourgeoise) n’a jamais reculé à ouvrir le feu sur les prémices d’insubordination ouvrière ou à éliminer les militantes ou les militants les plus dangereux sans s’embarrasser de sa légalité. Ce temps n’est pas révolu.

    « Il ne faut jamais sous-estimer la dimension et l’intensité de la résistance bourgeoise, car celle-ci est très littéralement prête à tout pour stopper l’avancée de la menace existentielle qu’est pour elle le communisme. Son niveau d’organisation, ses moyens militaires et techniques, son absence de limites “morales” ou “de principes”, etc., sont autant de réalités à connaître pour dissiper notre naïveté. Notre dictature du prolétariat n’est qu’une réponse à la dictature de la bourgeoisie et du Capital, et pourtant, sa violence paraît timide face à la leur. Celles et ceux qui ne comprennent pas la nécessité du Parti et de l’État, de tout le sens du mot “dictature” — dans toute sa portée unilatérale et illimitée —, sont aussi ceux qui ne saisissent pas que le camp de Dachau, l’offensive Barbarossa, la méthode Jakarta ou l’opération Condor ne sont pas des mauvais rêves qui se seraient dissipés, des méthodes “d’un autre temps”. “La victoire ou la mort” n’est pas un slogan romantique, c’est un constat. »

    « Il faut attendre de l’État bourgeois une résistance formidable, acharnée jusqu’aux dernières extrémités. La puissance d’un État impérialiste contemporain n’est pas plus illimitée que celle de n’importe quel autre État de l’Histoire, mais par rapport à ces derniers, ses moyens sont disproportionnellement développés — tant en force qu’en intelligence. Lorsque l’offensive révolutionnaire sera à l’ordre du jour, il sera diminué, mais loin d’être neutralisé. Pour imaginer gagner, il faut donc comprendre que l’État bourgeois ne va pas s’effondrer de lui-même, ni après quelques coups, mais seulement lorsqu’il aura été intégralement disloqué. Il faut comprendre alors aussi que cette entreprise de longue haleine n’est que la nôtre. »

    Il est important de saisir que si les syndicats et la lutte économique sont bien une « école incontournable », « une première étape », etc., il y a des choses qu’ils n’enseignent pas, voir qu’ils freinent activement. L’organisation syndicale et les objectifs et méthodes de la lutte économique ne préparent pas le prolétariat à la révolution, et le maintient dans un état de désarmement et de vulnérabilité aux assauts du régime bourgeois, en plaçant le combat sur un terrain où celui-ci à l’avantage. La négociation du prix de vente de la force de travail, de la péréquation des profits et des droits démocratiques, sur le terrain « à découvert » de la légalité ou de la semi-légalité — toujours dans ou en marge des institutions du régime bourgeois — ne peut convertir ni ses tactiques ni ses combattants en tactiques et en combattants de la révolution. Le passage du terrain et des armes du réformisme (sur lequel nous sommes condamnés à nous placer mais où la bourgeoisie possède un avantage décisif permanent), au terrain et aux armes révolutionnaires, ne peut pas se faire du jour au lendemain, ni « automatiquement » ni « naturellement ».

    « Il faut maintenant nous arrêter à une question que, certainement, tout lecteur se pose déjà. Ce travail artisanal, maladie de croissance qui affecte l’ensemble du mouvement, peut-il être mis en connexion avec l’économisme considéré comme une des tendances de la social-démocratie russe ? Nous croyons que oui. Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d’organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s’en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation ; elles sont aussi dans l’étroitesse de l’ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l’incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d’une bonne organisation de révolutionnaires ; enfin — et c’est le principal — elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l’ériger en “théorie” particulière c’est-à-dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également. Dès les premières tentatives de ce genre, il devint évident que les méthodes artisanales étaient liées à l’économisme et que nous ne nous débarrasserions pas de notre étroitesse dans le travail d’organisation, avant de nous être débarrassés de l’économisme en général (c’est-à-dire de la conception étroite de la théorie du marxisme, du rôle de la social-démocratie et de ses tâches politiques). Or, ces tentatives ont été faites dans deux directions. Les uns se sont mis à dire : la masse ouvrière n’a pas encore formulé elle-même des tâches politiques aussi étendues et aussi urgentes que celles que lui “imposent” les révolutionnaires ; elle doit encore lutter pour les revendications politiques immédiates, mener “la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” (et à cette lutte “accessible” au mouvement de masse correspond naturellement une organisation “accessible” même à la jeunesse la moins préparée). D’autres, éloignés de tout “gradualisme”, ont déclaré : on peut et l’on doit “accomplir la révolution politique”, mais point n’est besoin pour cela de créer une forte organisation de révolutionnaires éduquant le prolétariat par une lutte ferme et obstinée ; il suffit pour cela que nous nous saisissions tous du gourdin “accessible” et familier. Pour parler sans allégories, il nous faut organiser la grève générale ou stimuler par “un terrorisme excitatif” le mouvement ouvrier un peu “languissant”. Ces deux tendances, opportuniste et “révolutionniste”, s’inclinent devant les méthodes artisanales dominantes, ne croient pas à la possibilité de s’en délivrer, ne voient pas notre tâche pratique, la première et la plus urgente : créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité. »

    (V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, dans la participation des communistes aux syndicats et aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, la stratégie révolutionnaire est la suivante.

    « L’enjeu est de conquérir par la lutte immédiate pour des revendications dans le capitalisme, une hégémonie dans les masses populaires, c’est-à-dire un terrain de manœuvre politique suffisant pour nous permettre ensuite d’avancer la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire la revendication du communisme et de la révolution. Nous menons maintenant une lutte dans la société bourgeoise pour (aussi tôt et autant que possible) mener une lutte hors de la société bourgeoise. Il n’y a pas de continuité simple et directe entre nos demandes immédiates et nos demandes révolutionnaires, mais les premières vont permettre aux secondes d’exister.

    Le cadre de nos revendications est contraint par l’ampleur de notre mouvement : ce que nous sommes capables de représenter politiquement (notre crédibilité et notre capacité d’action). Avant la situation révolutionnaire (ou en l’absence de guerre prolongée), la lutte communiste est donc “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”, c’est-à-dire qu’elle est restreinte à un cadre fondamentalement réformiste — intra-capitaliste —, même lorsque la lutte est en dehors des institutions bourgeoises (l’État, les syndicats, etc.) et que ses moyens sont violents ou illégaux. Pour échapper à ce dernier, il ne suffit pas simplement de faire “enfler” nos demandes réformistes, c’est-à-dire de demander toujours plus dans le capitalisme. Il n’est possible ni de lutter dans un cadre réformiste comme dans un cadre révolutionnaire, ni l’inverse, ni en espérant faire d’un cadre réformiste un cadre révolutionnaire. Premièrement, car le cadre réformiste est décisivement à notre désavantage — la bourgeoisie a l’ascendant du terrain sur tous les plans —, et deuxièmement, car ses méthodes de lutte et ses revendications sont inadéquates à un cadre révolutionnaire (leurs fins et leurs moyens sont différents) — la continuité de l’un à l’autre n’est ni simple ni directe ! Il faut au contraire activement lutter pour passer d’un cadre de revendication réformiste à un cadre révolutionnaire — extra-capitaliste. Ce saut qualitatif ne peut pas se faire si, dès le début, notre combat pour des objectifs immédiats n’est pas explicitement conçu comme un moyen pour un autre type d’objectif, entre lesquels il y a rupture (du cadre réformiste au cadre révolutionnaire). Ces deux cadres sont en rupture avec l’ordre bourgeois, mais seul le cadre révolutionnaire peut le renverser — faire la révolution. Notre lutte contre le capitalisme dans le capitalisme n’a de sens que pour gagner l’espace de manœuvre politique, c’est-à-dire l’hégémonie dans les masses populaires et le pouvoir requis, pour engager la lutte contre le capitalisme hors du capitalisme.

    En bref, il faut gagner ici et maintenant, aussi petits soient ces gains, pour avoir de quoi gagner ailleurs ensuite. C’est le sens de “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”. Mais cette accumulation de forces n’est révolutionnaire que si elle vise à rendre possible la transition vers la révolution, pas si elle n’est qu’une fuite en avant des revendications, qui devraient magiquement faire “exploser” le cadre réformiste pour le convertir en cadre révolutionnaire. Le passage de la lutte intra-capitaliste à la lutte extra-capitaliste, est aussi, mais n’est pas qu’une augmentation quantitative des revendications et des moyens revendicatifs, car c’est bien un saut qualitatif qui demande aussi d’autres fins et d’autres moyens que ceux de la revendication immédiate réformiste (dans la “forme”), c’est-à-dire aussi des fins et des moyens politiques et révolutionnaires (d’où son “fond”). Le passage d’une forme de lutte réformiste à une forme révolutionnaire ne se fait pas tout seul, ou comme une évidence : il doit être planifié, préparé et consciemment créé dès et autant que rendu possible. De plus, sans ce programme réellement révolutionnaire, le réformisme finit par être autant dans la forme que dans le fond, et la révolution n’est alors plus qu’un horizon abstrait et un slogan performatif creux. En conclusion, entre la conquête du programme minimum et du programme maximum, ou entre l’insubordination et la révolution, il n’y a pas une transition graduelle et progressive : les seconds sont contenus “en germe” dans les premiers, mais ils ne peuvent pas “germer” dans ceux-ci (tout comme le capitalisme contient le communisme, qui ne peut pas exister tant que le capitalisme existe). »

    Conclusion

    L’exposé ci-dessus ne doit pas être lu comme une diatribe contre les luttes économiques et syndicales. Celles-ci sont nécessaires, déjà car elles existent indépendamment de notre volonté (elles sont là, se priver de leur portée dans les masses serait une erreur grave), ensuite car elles servent de première étape dans l’organisation du prolétariat et de première école pour les révolutionnaires (comme il a déjà beaucoup été répété).

    « Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme ; ils ont marqué le passage de l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats, par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe ouvrière. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est, pour le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable “école du communisme” et l’école préparatoire des prolétaires pour l’application de leur dictature, le groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble des travailleurs. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    Mais ce qui est une très bonne « première étape » n’est pas un chemin tout tracé vers la révolution (compréhension, sinon mécanique, simpliste de ce qu’est la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même). Trop de communistes se contentent de végéter dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, et y laissent végéter le prolétariat avec eux. Ce plafonnement du mouvement communiste est à la fois une conséquence et une cause de sa crise.

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ».

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Sans le « parti révolutionnaire » qui doit « lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble » pour « éduquer les syndicats, les diriger », les faire dévier de la spontanéité économique et les arracher à l’opportunisme, vers (ou dans) la dictature du prolétariat, il est impossible de donner un caractère politique révolutionnaire aux syndicats. Donc, en l’absence d’un tel « parti révolutionnaire », l’impératif catégorique pour tous les communistes est sa construction.

    Les syndicats sont la plus pure expression de la classe ouvrière, mais c’est aussi la plus spontanée : leurs moyens et leurs fins sont nécessairement réformistes (y compris la grève générale). La raison d’être du syndicat, la lutte économique pour les salaires, en fait une institution dédiée à la reproduction de l’exploitation capitaliste et intégrée à la société et à l’idéologie bourgeoise. Les syndicats ne peuvent développer une conscience et une indépendance de classe que s’ils deviennent plus que des syndicats par l’action d’un véritable Parti communiste qui se place à sa direction, c’est-à-dire s’ils deviennent un outil révolutionnaire entre ses mains. Le syndicat cesse d’être réformiste lorsqu’il cesse d’être un syndicat et que son rôle dans la lutte économique pour les salaires est subordonné à la lutte politique pour la révolution.

    Pour les communistes, la participation aux luttes économiques et le militantisme syndical ne sont des travaux que secondaires, subordonnés comme moyens à l’œuvre politique de reconstruction du Parti communiste.

    Or, la conception stratégique de la relation et de la transition entre lutte économique et lutte politique est souvent l’occasion d’un naufrage. Les déviations économistes et (para-)syndicalistes sont aujourd’hui hégémoniques dans la gauche dite révolutionnaire en France, et transcendent largement les frontières idéologiques. Ainsi, anarchistes, autonomistes, marxistes-léninistes et d’infinies variétés de trotskistes se rejoignent en nombre dans la même impasse.

    « Ainsi, nous l’avons constaté, l’erreur fondamentale de la “nouvelle tendance” de la social-démocratie russe est de s’incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

    L’élan spontané des masses en Russie a été (il l’est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s’est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L’élan des masses n’a cessé de grandir et de s’étendre sans solution de continuité ; loin de s’interrompre là où il a une fois commencé, il s’est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d’effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation constante et continue, capable de diriger le mouvement tout entier. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Les luttes spontanées ne peuvent qu’être condamnées à la stagnation économique et à la déroute opportuniste si elles sont coupées du facteur subjectif qui doit faire toute la différence : les communistes et leur Parti. Donc, si la lutte économique est une bonne première étape, une bonne deuxième étape serait de ne pas se dissoudre dans celle-ci, et de chercher à se constituer en organisation révolutionnaire autonome. En bref, rompre avec le liquidationnisme économiste et (para-)syndicaliste, si populaire aujourd’hui en France, et enfin s’atteler sérieusement, humblement, et patiemment, à la construction d’une organisation proprement politique, de classe et de combat. « Combat » ici à ne pas comprendre comme un autre slogan performatif creux, mais comme l’injonction concrète d’un programme concret.

    La période d’immaturité et de difficulté que nous connaissons dans les pays impérialistes (celle de la condition sectaire) n’est historiquement pas inédite (elle est analogue à la kruzhkovshchina du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dans l’Empire russe). Le mouvement communiste est pour l’instant toujours atrophié et coupé du prolétariat et du peuple. Mais la tâche de jonction et de fusion entre le mouvement communiste, encore principalement d’extraction intellectuelle, et le mouvement ouvrier, n’est pas inédite non plus. Le besoin d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste s’exprime encore timidement, mais il est croissant et tendanciellement de plus en plus violent.

    Si jusqu’ici nous nous sommes presque exclusivement concentrés sur la dualité économique-politique, nous ne pouvons pas oublier un troisième élément de la lutte communiste, dont il faut rappeler son unicité et sa nécessité dans celle-ci : la lutte théorico-idéologique — celle qui pose les fondations du Parti communiste et sans laquelle son édification est impossible.

    « Ainsi donc, l’on voit que les grandes phrases contre l’ossification de la pensée, etc., dissimulent l’insouciance et l’impuissance à faire progresser la pensée théorique. L’exemple des social-démocrates russes illustre d’une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l’Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi ; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d’un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu’il sort d’un air triomphant cette définition de Marx : “Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu’une douzaine de programmes.” Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : “Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter !” D’ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l’éclectisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d’atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de “concessions” théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu’il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essayent de diminuer l’importance de la théorie !

    Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d’abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l’avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non social-démocrates. Dans ces conditions, une erreur “sans importance” à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle “nuance” peut dépendre l’avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

    Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s’est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s’est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d’expérience politique (et révolutionnaire) réclame l’accomplissement de cette tâche.

    Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d’organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l’autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. […]

    […] Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) — comme cela se fait chez nous — mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. »

    (V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.)

  • Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne

    [Version révisée d’octobre 2024.]

    Cet article a été rédigé pour le journal Özgür Gelecek que nous remercions de nous laisser nous exprimer dans leurs colonnes.

    Quelle doit être selon nous une position communiste sur l’actuelle guerre russo-ukrainienne ? Répondre à cette question, c’est en poser nécessairement une autre : quelle est selon nous la nature de l’actuelle guerre russo-ukrainienne ?

    Notre organisation n’a jusqu’à ce jour pas explicitement présenté ses réponses. Nous sommes conscients de notre retard sur ces problèmes pourtant brûlants. Nous profitons de l’imminence du 2e anniversaire de l’offensive russe pour rattraper ce manquement.

    Pour déterminer la nature de la guerre russo-ukrainienne, il faut d’abord déterminer la nature de la Russie et de l’Ukraine. D’apparence simple, ce problème révèle en réalité la complexité de l’impérialisme contemporain.

    Le premier impératif est d’éviter l’adhésion à une définition métaphysique de ce qu’est un pays dominé ou un pays dominant, c’est-à-dire de ce qu’est l’impérialisme et sa domination économique. Il n’existe pas de domination dans l’abstrait (comme qualité isolée), il n’y a toujours que la domination d’un marché et d’un État sur un autre marché et un autre État. Un pays n’exerce ou ne subit toujours une domination que dans sa relation avec un autre pays. À l’échelle mondiale, les relations se superposent et se conjuguent, de telle manière que le rôle d’un pays dans le réseau de relations mondiales ne peut être déterminé qu’en observant la place de ce pays dans ses relations prises dans leur ensemble. Idem, il n’existe pas de domination impérialiste sans certaines classes pour dominer et pour être dominé. Un pays n’exerce ou ne subit toujours une domination que selon ses classes. La domination impérialiste n’est toujours que la domination d’une bourgeoisie impérialiste d’un pays sur certaines classes d’un autre pays (bourgeoisie compradore, bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat, paysannerie). En économie, il ne faut jamais oublier le matérialisme dialectique.

    Les contradictions entre les pays impérialistes et les pays dominés ne sont plus aussi polarisées qu’elles ne l’étaient aux premiers temps de l’impérialisme, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, où l’on pouvait facilement distinguer les pays impérialistes, les colonies et les semi-colonies. Aujourd’hui, il existe toujours des impérialismes hégémoniques, qui sont dans une position de domination sur l’ensemble de l’économie mondiale : les impérialismes occidentaux (États-Unis d’Amérique, Canada, France, Allemagne, etc.) et l’impérialisme japonais. Cependant, dans le système impérialiste contemporain, un pays dominé dans une relation peut être dominant dans une autre relation. Certains pays sont ainsi dominés et dominants en même temps, c’est par exemple le cas des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), entre autres.

    La complexification du système impérialiste n’a cependant pas fait disparaître les deux pôles opposés : les pays dominants — impérialistes — et les pays dominés. En revanche, ces deux catégories et leurs relations politiques et économiques se sont complexifiées. Pour comprendre si un pays est dominant ou dominé, il est donc devenu primordial d’observer sa place dans le réseau des relations économiques mondiales pris dans sa totalité, pour y étudier son rôle général (non pas relativement à un pays particulier ou un autre, dont la relation pourrait ne pas refléter la nature réelle du pays en question).

    La Russie est un pays dominé par des pays impérialistes plus puissants, mais elle domine elle-même d’autres pays et cherche à étendre sa domination et à s’émanciper de la domination des impérialismes hégémoniques, en faisant croître son propre empire. Au même titre que la Chine, la Russie est un impérialisme challengeur : son rôle dans l’économie mondiale est celui d’une semi-périphérie forte, luttant pour devenir un nouveau centre impérialiste. Le passé socialiste et les caractéristiques géographiques de la Russie et de la Chine les ont de plus dotées de ressources et de forces habituellement monopolisées par les centres impérialistes : l’accès aux ressources naturelles stratégiques, la technologie de pointe, les moyens de communication — dont les médias —, et la puissance militaire — dont l’arme nucléaire. La position de relative faiblesse de la Chine ou de la Russie par rapport aux impérialismes hégémoniques dans le monde n’enlève rien à leur qualité impérialiste. La Chine et la Russie sont des États et des marchés cherchant à perpétuer et à étendre leur domination sur d’autres États et marchés, pour augmenter et sécuriser leurs surprofits impérialistes. Si la Chine et la Russie sont toujours dominées par les impérialismes hégémoniques, ce sont elles-mêmes des impérialismes.

    La bourgeoisie russe et chinoise ne sont pas des bourgeoisies compradores, incapables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes. Ce sont des bourgeoisies nationales et impérialistes, qui sont capables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes, et qui luttent donc pour étendre et intensifier leur domination sur la bourgeoisie compradore et les masses populaires (la bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat et paysannerie) des nations opprimées. Les bourgeoisies russe et chinoise cherchent à assurer et à accroître leurs surprofits par la domination politique des États et la domination économique des marchés. La Russie et la Chine sont des pays relativement dominés, mais ce ne sont pas des pays dominés, leur bourgeoisie impérialiste est relativement faible, mais ce sont des bourgeoisies impérialistes.

    Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste.

    Là où la Chine et la Russie sont des semi-périphéries fortes représentant des impérialismes challengeurs, l’Ukraine est une semi-périphérie faible, qui n’a pas la capacité économique de se constituer un empire impérialiste. L’Ukraine est un pays sous domination des impérialismes hégémoniques et de l’impérialisme russe. La bourgeoisie ukrainienne est compradore.

    Les impérialismes occidentaux et l’impérialisme russe se disputent l’exploitation du marché ukrainien et le contrôle de l’Ukraine depuis maintenant plus de 20 ans. L’intégration de l’Ukraine dans deux sphères impérialistes distinctes et antagoniques (occidentale et russe) se ressent dans toute la société ukrainienne, et fut notamment à l’origine de la Révolution ukrainienne de 2014 et de l’annexion de la Crimée par la Russie la même année. Aujourd’hui, Zelensky représente la bourgeoisie bureaucratique compradore pro-occidentale, celle-ci est liée aux intérêts impérialistes occidentaux : tout en leur étant soumise, elle cherche à se constituer un empire avec ceux-ci.

    Pourquoi la Russie a-t-elle envahi l’Ukraine le 24 février 2022 ?

    Le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne par la Russie a pour première cause la contradiction inter-impérialiste entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe. Les impérialistes de l’alliance atlantiste (l’OTAN) et la Russie luttent pour le contrôle économique et politique de l’Ukraine, dans le cadre d’une lutte mondiale entre les impérialismes hégémoniques, pour la défense de leur hégémonie, et les impérialismes challengeurs, pour l’affirmation de leurs propres ambitions.

    Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté en Ukraine, et non pas sur un autre marché que se disputent les impérialismes pour le partage du monde ?

    Cette guerre est aussi celle pour le contrôle d’un verrou géopolitique. Il est essentiel de comprendre la vision des pays impérialistes impliqués dans cette guerre (pour mieux la démasquer et la combattre).

    Qu’est-ce que la géopolitique, et pourquoi s’y intéresser pour comprendre les contradictions inter-impérialistes ? La géopolitique est une superstructure, c’est la théorie et l’idéologie des bourgeoisies impérialistes. La géopolitique, en tant que science, est l’interprétation bourgeoise impérialiste des contradictions de l’impérialisme. Les analyses géopolitiques recouvrent une partie de la réalité matérialiste dialectique des contradictions inter-impérialistes, mais cette science bourgeoise est limitée par son rôle politique de classe (elle est intégrée à l’appareil d’État bourgeois impérialiste, dominé politiquement et idéologiquement par la bourgeoisie impérialiste et au service de celle-ci) et par sa méthodologie idéaliste (ni matérialiste ni dialectique, qui nie le principal et le secondaire, notamment entre la base matérielle et la superstructure sociale et entre la cause interne et la cause externe).

    Les impérialismes occidentaux, particulièrement les États-Unis d’Amérique, sont toujours influencés par la théorie du Heartland, qui était enseignée dans toutes les grandes écoles américaines jusque dans les années 2000. C’est-à-dire qu’ils sont persuadés que le Heartland (allant de la Volga au Yangtze, et de l’Himalaya à l’Arctique), pour des raisons géographiques, a un avantage stratégique sur le reste du monde, avantage qui le rendrait quasi invincible s’il possédait aussi le Rimland (le reste de l’Europe et de l’Asie, ayant accès à la mer). Dans leur vision géopolitique, il faut donc tout faire pour contrôler et dominer cet espace. C’est pourquoi ils investissent autant de moyens près des frontières russes, notamment en Ukraine.

    « Who rules East Europe commands the Heartland; who rules the Heartland commands the World-Island; who rules the World-Island controls the world. » (Mackinder, 1919)

    Du point de vue de la Russie, la Seconde Guerre mondiale a mis en lumière la nécessité géopolitique de repousser autant que possible ses frontières, ainsi que d’être entouré d’alliés (ou a minima de pays neutres). C’était l’un des enjeux des négociations lors de la chute de l’URSS, qui a alors perdu une grosse partie de son territoire et de son économie. La Russie se perçoit comme assiégée (complexe obsidional hérité de l’Empire russe et de l’URSS socialiste puis révisionniste) et dans une défense légitime face aux agressions de l’Occident expansionniste (chez qui les conceptions du containment issues de la Guerre froide sont toujours influentes). De plus, Poutine n’a qu’une marge de manœuvre intérieure très mince. Le consensus qu’il a construit autour de son pouvoir depuis la fin des années 90, dans la bourgeoisie et le peuple russe, est fondé sur le désir de reconstruire une Russie forte et stable — la constitution d’un nouvel empire, rivalisant avec les puissances occidentales.

    Sur le plan géopolitique, il est clair que l’alliance atlantiste a poussé la Russie dans ses retranchements, et ce en connaissant clairement les conséquences impliquées pour la population ukrainienne. Il est tout aussi clair, que placée dans cette position, c’est la Russie qui a fait le choix unilatéral d’agresser militairement l’Ukraine.

    Il est intéressant de remarquer que les sanctions économiques occidentales n’ont pas été soutenues par les pays dominés. La Russie est très loin d’être devenue infréquentable sur la scène internationale, elle est même l’un des partenaires privilégiés des pays africains encore sous domination française (Mali, Centrafrique, Burkina Faso, etc.). Nous pouvons nous réjouir de voir ces pays se dégager des griffes de l’impérialisme français, mais pas de tomber dans celles d’un autre (perçu comme un allié contre les impérialismes hégémoniques). Quoi qu’il en soit, le monde devient « multi-polaire ». Les contradictions inter-impérialistes ne peuvent que s’accroître, l’Europe se remilitarise, et la lutte pour le repartage du monde nous entraîne progressivement vers une Troisième Guerre mondiale.

    Quelle est donc, selon nous, la nature de la guerre russo-ukrainienne ?

    Elle est la guerre inter-impérialiste par procuration entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe, c’est-à-dire entre l’alliance atlantiste, dont l’État ukrainien n’est que le proxy, et la Russie. La contradiction principale en Ukraine est celle entre deux camps impérialistes concurrents, luttant pour « le repartage du monde ». La guerre de la Russie en Ukraine est donc une guerre injuste.

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre anti-impérialiste de l’Ukraine contre la Russie. L’État ukrainien dépend très lourdement du soutien des impérialismes occidentaux pour son effort de guerre (logistique, approvisionnement en équipement et en munitions, finance, etc.), et les impérialismes occidentaux utilisent l’État ukrainien comme proxy pour faire la guerre à l’impérialisme challengeur russe. Zelensky et la bourgeoisie bureaucratique pro-occidentale qu’il représente, servent leurs intérêts capitalistes compradores nationaux en servant les intérêts des impérialismes occidentaux, et ce tant économiquement que géopolitiquement.

    L’invasion russe autant que l’implication de l’alliance atlantiste en Ukraine n’est que « la continuation de la politique par d’autres moyens », ici, de la concurrence pour l’exploitation d’un marché et le contrôle d’un État, qui a lieu entre deux camps impérialistes depuis les années 2000. Depuis le début de la guerre, le gouvernement de Zelensky a profité de la situation d’exception pour fluidifier le mouvement des capitaux occidentaux et intensifier l’exploitation du prolétariat ukrainien : criminalisation des syndicats, dérégulation du droit du travail, dérégulation des prix et politique d’austérité, dictée entre autres par l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI). Il est cependant important de noter que ces politiques néolibérales ont été largement imposées à la bourgeoisie ukrainienne par ses « alliés » occidentaux : par exemple, sous couvert de mesures « anti-corruption », comme exigence à l’adhésion à l’Union européenne, ou comme condition à l’obtention d’un prêt du FMI (dont l’Ukraine est de plus en plus dépendante depuis 2014). La bourgeoisie compradore bureaucratique pro-occidentale ukrainienne est à la fois une bourgeoisie dominée par les impérialismes occidentaux, et dans une lutte vaine pour devenir impérialiste avec ceux-ci : l’Ukraine y est soumise et est leur prolongement.

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre inter-impérialiste de la Russie et de l’Ukraine. L’Ukraine n’est pas impérialiste elle-même. En effet, l’Ukraine fait partie d’un camp impérialiste en ce qu’elle est alignée sur l’alliance atlantiste contre la Russie, mais c’est un pays dominé par l’impérialisme russe (et les impérialismes occidentaux) qui ne possède pas d’empire impérialiste (sa propre sphère de domination sur des marchés). L’on ne peut donc pas parler de guerre inter-impérialiste « simple » (stricto sensu).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre anti-impérialiste de la Russie contre les impérialismes occidentaux. La Russie est impérialiste elle-même. Si l’on peut dire que la Russie « résiste » contre les impérialismes hégémoniques, il est incorrect d’en conclure alors que sa guerre serait anti-impérialiste, car ce n’est pas un pays dominé et que sa « résistance » vise précisément à étendre et à consolider l’impérialisme russe (contre un autre camp impérialiste, en renversant la bourgeoisie pro-occidentale en Ukraine).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre antifasciste de la Russie contre le « nazisme ukrainien ». La Russie n’a aucune velléité antifasciste, en invoquant la « dénazification » de l’Ukraine, Poutine n’a fait que piocher un casus belli dans la mémoire de l’histoire nationale russe : la Grande Guerre patriotique contre le IIIe Reich. Le nazisme et l’anticommunisme sont très implantés dans la société ukrainienne, en raison du rejet de l’héritage soviétique et de la construction d’une identité nationale anti-Russie, conduisant à l’apologie des Waffen SS ukrainiens ou de figures collaborationnistes telles que Stepan Bandera. Le Bataillon Azov, ouvertement nazi, entre autres, est depuis le début de la guerre formellement incorporé dans l’armée régulière ukrainienne. Cependant, le nazisme n’est pas moins décomplexé au sein du Groupe Wagner russe, et la revendication d’une partie de l’héritage soviétique par la Russie n’est en rien l’expression d’une sympathie socialiste, ou même antifasciste, mais seulement de l’adhésion à une Russie forte — impériale.

    Quid de « l’élément national » du conflit russo-ukrainien ?

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale du peuple ukrainien contre la Russie. L’Ukraine possède déjà un État national politiquement indépendant, la nation ukrainienne est déjà aussi libre politiquement qu’elle ne puisse l’être, en tant que nation intégrée dans le système impérialiste. La résistance nationale ukrainienne est aujourd’hui quasi exclusivement celle de l’État bourgeois ukrainien, avec le soutien plein et entier des impérialismes occidentaux, dont il dépend. Il existe en Ukraine un aspect populaire de libération nationale, là où la Russie occupe le territoire ukrainien, mais cet aspect n’est que très secondaire dans le conflit, et il n’existe que comme prolongement de l’État bourgeois ukrainien (dans sa continuité et intégré dans celui-ci).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale des peuples russophones du Donbass. Cet aspect n’est également que très secondaire, et il n’existe aujourd’hui plus que comme prolongement de l’État bourgeois impérialiste russe. La lutte de libération nationale des russophones du Donbass est juste, mais celle-ci ne rend pas la guerre de la Russie en Ukraine juste : elle s’est complètement dissoute dans la guerre injuste de l’impérialisme russe.

    Il est selon nous très important de comprendre l’importance réelle des luttes de libération nationale dans le conflit russo-ukrainien, c’est-à-dire la place des contradictions nationales dans l’ordre réel des contradictions (qu’est-ce qui détermine et qu’est-ce qui est déterminé ?). À cette fin, nous pouvons nous reposer sur un précédent historique : la guerre d’agression de l’Empire austro-hongrois contre la Serbie, qui causa par voie de conséquence le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

    La lutte de libération nationale serbe était alors un mouvement de masse qui portait les aspirations de longue date d’une nation serbe unie, au sein de l’Empire austro-hongrois. Le royaume de Serbie lui-même n’était pas un pays impérialiste, mais un pays encore dominé par les puissances impérialistes. Pourquoi, donc, les internationalistes (dont les bolcheviques) n’ont-ils pas soutenu la Serbie dominée dans sa guerre défensive nationale contre l’Autriche-Hongrie impérialiste ? Lénine écrivait :

    « L’élément national dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état “pur” : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état “pur”, car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas “purement” impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les “masses populaires” en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie “nationale”, c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels : le contenu objectif de la guerre est le “prolongement de la politique” de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des “grandes puissances” (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie “subjective” dominante, ce sont des phrases “nationales” propagées en vue de duper les masses. » (V. I. Lénine, « partie VI », La faillite de la IIdeInternationale, 1915.)

    Les enseignements de Lénine à ce sujet sont selon nous d’une grande clarté. Tout en reconnaissant que « l’élément national » existe, et qu’il est représenté « en Serbie et parmi les Serbes », il ajoute que celui-ci « n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. » L’actuel conflit russo-ukrainien est selon nous analogue.

    Aujourd’hui en Ukraine, l’élément national existe aussi sous diverses formes, du côté ukrainien ou russe, mais celui-ci ne permet pas de comprendre la nature réelle du conflit. Il est selon nous indéniable que soutenir aujourd’hui la « libération nationale » ukrainienne, c’est soutenir l’État ukrainien et l’effort de guerre d’un camp impérialiste contre un autre. Ce même raisonnement s’applique aux luttes de libération nationale du Donbass dans le cas de l’État et de l’impérialisme russe. Autrement dit, soutenir une guerre de libération nationale, alors même que ce conflit est une guerre inter-impérialiste, c’est prendre le parti d’un impérialisme contre un autre, et in fine soutenir la guerre inter-impérialiste.

    Soutenir la « libération nationale » de l’Ukraine, dans les conditions actuelles, ce n’est que soutenir la « défense de la patrie », c’est-à-dire se compromettre avec la bourgeoisie compradore ukrainienne pro-occidentale et les bourgeoisies impérialistes de l’alliance atlantiste.

    Pour résumer, aujourd’hui en Ukraine, la contradiction principale est la contradiction inter-impérialiste. La contradiction entre l’Ukraine et la Russie, la contradiction entre les russophones dominés du Donbass et l’Ukraine, la contradiction entre la nation ukrainienne et la Russie, et la contradiction entre le Travail et le Capital, sont des contradictions aujourd’hui secondaires en Ukraine. La guerre en Ukraine est principalement une guerre inter-impérialiste.

    Nous n’excluons pas la possibilité qu’à court ou moyen terme, la contradiction entre l’Ukraine et la Russie ou entre la nation ukrainienne et la Russie devienne principale, si la contradiction inter-impérialiste devient secondaire (par exemple, avec l’abandon de l’Ukraine par les impérialismes de l’alliance atlantiste). Cependant, une telle évolution est imprévisible à l’heure actuelle, et une position communiste ne peut pas être élaborée ou adoptée sur la base d’expériences de pensées spéculatives — mais seulement en face d’une situation concrète.

    Quelle est donc notre position sur la guerre russo-ukrainienne ?

    Le premier impératif politique des communistes est de défendre l’autonomie politique de la classe ouvrière. Le camp des communistes en Russie, en Ukraine et dans le reste du monde, n’est jamais celui d’un camp impérialiste ou d’un autre, y compris celui d’un « moindre impérialisme ».

    « En effet, la leçon la plus importante que la politique du prolétariat doit tirer de la guerre actuelle, c’est l’absolue certitude que ni en Allemagne, ni en France, ni en Angleterre, ni en Russie, le prolétariat ne peut faire sien le mot d’ordre : victoire ou défaite, un mot d’ordre qui n’a de sens véritable que pour l’impérialisme et qui, dans chaque grand État, équivaut à la question : renforcement ou perte de sa puissance dans la politique mondiale, de ses annexions, de ses colonies et de sa prédominance militaire. Si on considère la situation actuelle globalement, la victoire ou la défaite de chacun des deux camps est tout aussi funeste pour le prolétariat européen, de son point de vue de classe. C’est la guerre elle-même, et quelle que soit son issue militaire, qui représente pour le prolétariat européen la plus grande défaite concevable, et c’est l’élimination de la guerre et la paix imposée aussi rapidement que possible par la lutte internationale du prolétariat qui peuvent apporter la seule victoire à la cause prolétarienne. » (R. Luxemburg, « La lutte contre l’Impérialisme », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    En France, nous considérons que la priorité des communistes est de lutter contre « notre » propre impérialisme : l’impérialisme français, et donc l’alliance d’impérialismes occidentaux dont il fait partie et dans laquelle il concurrence l’impérialisme russe. Inverser l’ordre des priorités, en luttant d’abord contre l’impérialisme russe, serait une faute politique grave : la compromission avec « son » impérialisme et sa bourgeoisie. Nous ne pouvons pas faire voix unique avec notre impérialisme, c’est-à-dire le camp impérialiste dans lequel est la France. La France n’est ni un pays neutre ni un pays dominé par l’impérialisme américain ou allemand : la France est un pays impérialiste autonome et lutte pour son propre impérialisme avec d’autres pays impérialistes, contre l’impérialisme russe. La France doit être dénoncée et combattue en tant que telle, avant tout autre pays impérialiste (allié ou ennemi de la France).

    Certains en France ont comparé Poutine à Hitler, pour justifier leur lâcheté sociale-chauvine à grand renfort de comparaisons absurdes entre le nazisme et le « poutinisme » : ceux qui défendent une telle position ne sont en rien différents des néoconservateurs (la défense de l’impérialisme sous la bannière de la démocratie et de la morale), et ne sont en rien des internationalistes. Cette rhétorique belliqueuse pro-impérialiste, camouflée derrière la dénonciation du « fascisme poutinien », n’est fondée sur aucune analyse sérieuse ni du conflit russo-ukrainien (en particulier) ni du fascisme (en général), et ne fait qu’offrir la phraséologie « rouge » dont le chauvinisme de la petite bourgeoisie de gauche a besoin — pour se prétendre autre chose que ce qu’il n’est vraiment. Ce que nous observons dans la gauche révolutionnaire française, plus d’un siècle après la Première Guerre inter-impérialiste mondiale, c’est la résurrection du Manifeste des Seize de Kropotkine et de la IIde Internationale du « renégat Kautsky ».

    Nous défendons que le peuple ukrainien ne peut connaître aucun salut de la part de « notre » impérialisme. Si aujourd’hui le peuple ukrainien connaît une guerre sur son sol et une exploitation plus féroce, c’est parce qu’il est déchiré par l’impérialisme, dont le « nôtre » ! Il n’y a pas d’impérialisme plus « humain », plus « civilisé », ou plus « démocratique » qu’un autre : l’impérialisme, c’est la barbarie cynique et hypocrite. Aujourd’hui, le peuple ukrainien est un peuple martyr de l’impérialisme : « L’Ukraine meurt pour la grandeur des empires ».

    Pour émanciper le prolétariat russe et ukrainien de l’impérialisme et de la dictature de « leur » bourgeoisie le défaitisme révolutionnaire est la stratégie communiste. L’application concrète de cette stratégie — comme toutes les stratégies — dépend des conditions concrètes dans lesquelles sont placés les communistes (qui sont très différentes aujourd’hui qu’à l’époque de la Première Guerre mondiale). Cependant, le défaitisme révolutionnaire reste aujourd’hui la seule stratégie qui puisse permettre au prolétariat de ne pas liquider son autonomie politique de classe dans la politique impérialiste, et ainsi de basculer dans la contre-révolution sociale-chauvine. L’action consciente et organisée des communistes doit œuvrer à transformer la contradiction entre le Travail et le Capital, d’une contradiction secondaire, en contradiction principale : mettre la révolution communiste à l’ordre du jour.

    « Effectivement, la guerre crée une situation révolutionnaire ; elle engendre un état d’esprit révolutionnaire et une effervescence révolutionnaire dans les masses ; elle suscite partout, dans la meilleure partie du prolétariat, une prise de conscience du danger mortel que représente l’opportunisme et accentue la lutte contre ce dernier. Le désir de paix qui grandit dans les masses laborieuses traduit leur déception, la faillite du mensonge bourgeois sur la défense de la patrie, le début de l’éveil de la conscience révolutionnaire des masses. En utilisant cet état d’esprit pour leur agitation révolutionnaire, sans se laisser arrêter par l’idée de la défaite de “leur” patrie, les socialistes ne tromperont pas le peuple par l’espoir illusoire d’une paix prochaine et de quelque durée, démocratique et excluant l’oppression des nations, par l’espoir du désarmement, etc., sans un renversement révolutionnaire des gouvernements actuels. Seule la révolution sociale du prolétariat ouvre le chemin à la paix et à la liberté des nations. » (V. I. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, 1915.)

    Nous soutenons donc que, dans les guerres inter-impérialistes, la stratégie juste est toujours « de développer la conscience révolutionnaire des ouvriers, de les unir dans la lutte révolutionnaire internationale, de soutenir et de faire progresser toute action révolutionnaire, de chercher à transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs, en une guerre pour l’expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme. » (V. I. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, 1915.)

  • Réponse aux questions de Kommunistischer Aufbau

    Les citations de Sur Unité communiste (2023) ont été corrigées pour correspondre à l’édition revue et corrigée de février 2025.

    Nous voulons exprimer nos remerciements à Kommunistischer Aufbau de nous donner l’opportunité de répondre à leurs questions dans leurs colonnes.

    I. Pourquoi avez-vous décidé de vous organiser en tant qu’Unité Communiste et de ne pas adhérer à une autre organisation ?

    Nous nous sommes créés en 2016 sur quelques principes stratégiques et politiques qui, selon nous, ne se retrouvaient pas dans les organisations d’extrême gauche déjà existantes.

    La première étape a été l’abandon du Parti communiste français (PCF). Bien que le PCF soit un parti politique bourgeois réformiste depuis maintenant plusieurs décennies, de nombreux communistes étaient (et sont toujours) plus ou moins dépendants de ce parti pour se définir. Par exemple, certains au sein du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) gardent l’espoir de le reconquérir, d’une manière ou d’une autre. Cela pouvait et peut encore être dit pour beaucoup d’individus et de groupes communistes. Nous affirmons qu’il n’y a plus rien à reconquérir : les communistes doivent reconstruire un Parti communiste avec leurs propres forces, et cesser de se liquider dans un parti réformiste.

    La deuxième étape a été le rejet de diverses formes d’opportunisme et d’impasses stratégiques : le trotskisme et autres. Nous partageons avec eux la conviction que le PCF est sans intérêt pour les révolutionnaires. Mais cette conclusion n’est rien sans la lutte pour reconstruire un véritable parti révolutionnaire en France. Le trotskisme et l’anarchisme sont en faillite idéologique et stratégique : au mieux, ce sont des syndicalistes et des économistes, au pire, ce sont des clubs de lecture. Le fait que ce qui était la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ne soit devenu rien de plus qu’un parti réformiste parle de lui-même. Cette nébuleuse de partis et de groupes trotskistes et anarchistes est dépourvue de toute stratégie sérieuse de reconstruction d’une organisation de classe et de combat vers la révolution, ainsi que de toute boussole politique et idéologique pertinente.

    Il existait déjà quelques cercles et groupes marxistes-léninistes et marxistes-léninistes-maoïstes, mais leurs structures ne nous satisfaisaient pas. Plutôt que d’essayer de dépasser leur condition sectaire « par le haut », ils y plongeaient, s’enfermant dans l’automystification et le dogmatisme. Nous pensions que la lutte idéologique et politique pour la construction du Parti communiste ne pouvait être menée sans fortement insister sur l’autocritique et l’humilité épistémologique — dans l’esprit du socialisme scientifique. Nous n’avions aucune envie de nous convaincre de telle ou telle vérité révolutionnaire déjà parfaite : nous pensions qu’elle devait encore être découverte et définie dans notre situation concrète actuelle, et qu’aucune étiquette comprise superficiellement n’était satisfaisante. D’une certaine manière, nos membres fondateurs étaient « fatigués » de ces erreurs immatures et voulaient créer un cadre permettant de les surmonter.

    Rétrospectivement, au cours de nos premières années d’existence, de 2016 à notre second « congrès » en 2020, nous avons commis autant d’erreurs immatures que nous voulions éviter en créant quelque chose de nouveau. Cependant, nous pensons que nous avons maintenant laissé derrière nous la plupart de ces erreurs.

    II. Quelles sont, selon vous, les tâches les plus importantes pour les communistes en France aujourd’hui ?

    Répondre « la reconstruction d’un parti communiste » serait un lieu commun avec lequel presque aucun communiste n’est en désaccord — sauf ceux du PCF. Nous devons donner une réponse plus intéressante. D’abord, un communiste doit analyser le stade actuel de notre mouvement, c’est-à-dire un stade de développement arriéré. Ensuite, il faut comprendre quelle est la cause principale de l’insignifiance criante de la gauche révolutionnaire aujourd’hui, dans les pays impérialistes comme la France. Nous pensons qu’à l’époque de la construction du Parti, la tâche principale d’une organisation communiste est de créer sa future ossature et son système nerveux : ses cadres communistes.

    Sans Parti, nous ne sommes rien. Sur ce point, la majorité de la gauche radicale est d’accord (à quelques exceptions). Mais certains pourraient alors tirer de très mauvaises conclusions : s’accrocher au PCF quoi qu’il en soit, à cause de son nom et de son passé glorieux ; espérer reconquérir le PCF en travaillant en son sein ou autour de lui ; essayer de s’organiser au sein d’autres partis réformistes ; appeler sa secte « le Parti » et agir en tant que tel ; rassembler autant de personnes que possible dans une organisation-auberge éclectique et peu disciplinée ; devenir un syndicat avec un drapeau rouge ; etc.

    Même ceux qui prennent au sérieux le processus de construction du parti se trompent souvent lourdement. Le Parti est construit « par le haut », par ses militants les plus conscients, les plus compétents, les plus disciplinés et les plus dévoués. C’est-à-dire par ses cadres. Dans un document récemment publié, nous définissons les deux principales déviations rencontrées en France, qui détournent les communistes de la construction du Parti, et nous donnons notre perspective sur la ligne stratégique générale qu’il nous semble nécessaire d’adopter.

    « […] le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, « faire des trucs », bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : « prendre ses rêves pour des réalités », ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (« j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici », « si je continue, le résultat en vaudra le coup »), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il « faudrait faire » si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme.

    Aujourd’hui en France, en raison de la crise organique du mouvement ouvrier, certaines organisations se revendiquant du communisme et de la révolution ont cherché de nouveaux moyens d’exister. L’on peut dénombrer trois déviations principales.

    1. Le parlementarisme (ou l’électoralisme) : l’intégration partielle ou totale aux institutions de l’État bourgeois.
    2. Le syndicalisme (révolutionnaire ou économiste radical) et le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme) : n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales.
    3. L’éclectisme interclassiste : se dissoudre dans les mouvements politiques petits-bourgeois radicaux (par exemple écologistes), en espérant les rallier à soi.

    Dans les cas du para-syndicalisme et de l’éclectisme interclassiste, les organisations politiques sont substituées par des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations « de masse » et « de cadre » ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces « entre-deux » veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes, sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    « Nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit « par le haut », c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — « l’accord entre la pensée et la sensation »), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible de former des cadres sans Parti (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de « proto-cadres » communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. C’est là un des autres principaux objectifs de notre organisation.

    Nous pensons que la plupart des organisations en France ne prennent pas au sérieux la tâche de formation des cadres dans la construction d’une organisation proprement politique — c’est-à-dire un plan à long terme vers la professionnalisation communiste. Il y a une confusion entre les moyens et les fins dans ce processus, ce qui conduit au liquidationisme.

    Beaucoup de communistes ont encore une conception idéaliste de ce que peut être une révolution. Pour certains, une révolution ne serait qu’une très grande manifestation qui se transcenderait pour devenir une vague humaine qui finirait par emporter l’État. Pour d’autres, l’objectif d’une grève politique de masse serait toujours adéquat en tant que stratégie révolutionnaire. Etc. Nous voulons rester humbles devant une telle question — quelle peut être ou ne pas être la forme d’une révolution au 21e siècle dans un pays comme la France —, mais nous sommes très prudents et sceptiques face à la tendance dominante à sous-estimer l’État et son armée de métier, et à surestimer la capacité des moyens réformistes à des fins principalement économiques (manifestations, émeutes, occupations, grèves, etc.) à se dépasser dans des moyens révolutionnaires à des fins politiques radicales (la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même) — une révolution.

    Trop souvent, ces problèmes sont relégués à des notes de bas de page, et la révolution est finalement réduite à un slogan romantique et performatif — et non un chemin concret vers une victoire réelle. Nous avons le sentiment persistant que beaucoup de communistes ne s’autorisent pas à penser à ce que signifie « révolutionnaire » ici et là, non pas dans l’abstrait mais dans le présent, et finissent par s’enfermer dans de doux rêves.

    Nous croyons que les réponses se trouvent dans notre histoire, et c’est selon ces leçons universelles que nous devons construire notre stratégie ici et maintenant. C’est grâce aux enseignements universels de l’histoire que nous pouvons trouver un potentiel révolutionnaire dans notre situation actuelle, et non en examinant les tendances superficielles de cette situation immédiate particulière. Comme le disait Marx :

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. » (K. Marx, Salaire, prix et profit, 1865.)

    III. Pourriez-vous citer quelques-unes de vos réalisations les plus importantes dans le cadre de vos travaux théoriques ?

    Notre objectif principal dans l’étude est de redécouvrir les leçons théoriques et politiques fondamentales des œuvres révolutionnaires classiques, et d’essayer de les comprendre dans le contexte français actuel. Très peu de nos outils théoriques sont « nôtres » per se.

    Nous comprenons notre situation comme celle de la crise organique du mouvement ouvrier, provoquée par le « consensus keynésien », consensus auquel met fin aujourd’hui l’offensive néolibérale, qui se résume à la tendance au retour à un capitalisme pré-Première Guerre mondiale dans les pays du coeur impérialiste. Cette crise organique a fait dégénérer le mouvement communiste en France en ce qu’il est aujourd’hui : ce que nous appelons la « condition sectaire », et ce que Lénine appelait la kruzhkovshchina dans la Russie tsariste (l’ère des petits cercles, par opposition à la partinnost, l’ère du parti). Pour être efficaces et corrects dans notre travail de reconstruction d’un parti révolutionnaire, nous devons d’abord comprendre à quoi nous avons affaire. Nous regardons ensuite l’expérience de ceux qui nous ont précédés, et nous essayons de trouver des enseignements universels dans leurs réflexions et leurs actions. Notre étude de la condition sectaire nous est utile dans notre ligne stratégique générale, ainsi que dans notre tactique, dans le processus de construction du Parti. Elle nous permet de comprendre pourquoi d’autres organisations — avec les intentions les plus sincères — tombent dans l’opportunisme, et comment nous pouvons nous-mêmes facilement commettre les mêmes erreurs (ou peut-être sommes-nous déjà en train de le faire). Savoir comment la kruzhkovshchina russe a fini par produire le Parti bolchévique (une organisation apte à incarner une direction révolutionnaire en temps de crise aigue) est également un bon moyen de lutter contre le défaitisme (« La gauche révolutionnaire ne se relèvera jamais »), ainsi que contre les attentes idéalistes irréalistes (« Nous aurons le Parti dans quelques années ! »).

    En France, le syndicalisme et l’économisme sont fortement hégémoniques. Pourtant, la position des marxistes sur la question, de Marx à Lénine, en passant par Luxemburg, est incroyablement claire. Nous conseillons à tout révolutionnaire sincère de revenir à l’essentiel : Le manifeste du parti communiste (Marx et Engels, 1848), Salaires, prix et profits (Marx, 1865), Réforme sociale ou révolution ? (Luxemburg, 1899) ou Que faire ? (Lénine, 1902). Même des pamphlets très courts comme Par où commencer ? (Lénine, 1901) contiennent de nombreuses vérités qui sont largement négligées ou rejetées aujourd’hui. Tout lecteur sincère, qui ne cherche pas seulement à trouver de quoi justifier sa propre pratique et étayer ses appréciations déjà établies sur ce qui est bon ou mauvais, trouvera des perspectives très pertinentes sur la manière correcte de gérer le travail syndical, en particulier à l’époque de la construction du parti. Il ne s’agit pas de dire que notre situation actuelle est la même qu’à l’époque où Marx ou Lénine écrivaient, la crise organique que traverse encore le mouvement ouvrier dans les pays impérialistes n’est réductible à aucune époque antérieure du capitalisme, mais les voies pour en sortir sont néanmoins les mêmes que celles tracées par nos prédécesseurs.

    Les communistes de multiples tendances liquident leur travail et leur organisation dans les syndicats, avec divers arguments pour justifier une telle erreur. Ainsi, ils négligent effectivement, voire abandonnent, la construction d’une organisation révolutionnaire proprement politique, vers le Parti communiste. Il y a une énorme confusion sur ce qui est et ce qui n’est pas la priorité actuelle du mouvement révolutionnaire en France, c’est-à-dire les tâches et leur traitement correct par les communistes. Comme nous l’avons déjà dit, nous pensons que la construction des cadres est, en fin de compte, la principale et la plus importante de nos tâches, car tout ce que nous faisons va dans ce sens — et est une perte de temps, d’énergie et de potentiel, si ce n’est pas le cas. De nombreux révolutionnaires, toutes tendances confondues, sont satisfaits du travail syndical ou de masse locale, ou croient qu’il s’agit d’une priorité, ou du moins d’une bonne première étape : nous pensons que cette conclusion est tout à fait erronée. Pour citer Lénine :

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ». (Lénine, Par où commencer ?, 1901)

    Dans un autre domaine, nous voulons prendre au sérieux le « scientifique » de « socialisme scientifique ». Les communistes entretiennent souvent une relation paradoxale avec le concept de science, et nous regrettons qu’il soit souvent réduit à un comportement performatif consistant à qualifier de « scientifique » tout ce que nous aimons ou approuvons, sans réelle ambition d’être digne d’un tel titre. Nous pensons que les deux mots, dans « socialisme scientifique », sont importants. Nous ne pouvons pas éclipser l’un pour « servir » l’autre. Soit nous sommes des scientifiques de la transformation sociale, soit nous ne transformerons rien : il n’y a pas d’entre-deux. La science n’est pas une affaire de « bonne foi », mais de faits, et si la volonté veut transformer la matière, elle doit d’abord se soumettre à l’étude de la matière, car elle ne « triomphera » jamais de la matière par elle-même. La rigueur épistémologique est ce qui différencie une stratégie d’un fantasme illusoire, et nous-mêmes des divers rêveurs utopiques ou réactionnaires.

    « La théorie révolutionnaire doit se trouver et se démontrer dans l’étude de la société, dans le présent et dans le temps. Celle-ci, pour être conséquente, doit se soumettre à la plus intransigeante rigueur scientifique. Ce n’est pas là l’impératif d’un intellectualisme idéaliste, mais bien celui du révolutionnaire, car rien n’est possible sans théorie révolutionnaire, et que si celle-ci n’est pas juste, c’est-à-dire conforme au réel, alors elle n’a aucune valeur. »

    « Soit nos théories sont issues du réel et se soumettent systématiquement à son jugement, soit elles sont réduites à des fantasmes et se confinent à notre imagination. Il faut porter la théorie révolutionnaire aussi haut que l’exigent nos ambitions en appliquant et développant nos méthodes : la scientificité n’est pas un vœu pieux, mais une condition pour gagner. »

    En ce qui concerne la science, nous avons accordé une grande attention à l’histoire. L’expérience historique l’un des plus grands héritages que nos prédécesseurs révolutionnaires nous ont légués ; pourtant, nous pensons qu’elle reste largement sous-exploité.

    « Où et quand les communistes sont-ils parvenus le plus loin dans la réalisation de leur projet ? Pourquoi ont-ils réussi à le porter aussi loin, et pourquoi n’ont-ils pas réussi à le porter plus loin ? Étaient-ils sincères ou non ? Mais surtout, où avaient-ils sincèrement raison ou sincèrement tort ? Rien ici n’est évident.

    Afin de répondre à ces questions, il est selon nous primordial de s’engager dans une bataille de l’Histoire. Celle-ci est moins celle du camp communiste contre le camp bourgeois, entre deux lectures de classe de l’Histoire, que celle de la science contre l’obscurantisme historique. Évidemment, cet obscurantisme ne sert que les ennemis de la révolution, mais pas toujours de la manière dont on croit. En effet, les historiographies anticommunistes sont le fer de lance de l’idéologie bourgeoise, mais il ne faut pas oublier de combattre aussi nos faux-amis. Ce sont ceux qui, en voulant combattre l’anticommunisme, tombent dans une défense acharnée et dogmatique (campiste) des expériences socialistes passées. Cette réaction se fait alors plus sur le mode défensif de ce à quoi l’on s’identifie, que pour dépasser les explications insatisfaisantes, donc inutiles.

    La première conséquence de cette attitude est de confondre le moyen et la fin : ne plus défendre pour comprendre et comprendre pour défendre, mais comprendre seulement pour défendre. Si nous faisons de l’histoire, c’est d’abord pour nous donner demain les moyens de gagner avec le recul sur nos faillites passées. Or, ceux qui oublient cela ne finissent par ne faire de l’histoire que pour donner la réplique à la propagande bourgeoise, oubliant ainsi le plus important : pourquoi avons-nous précédemment échoué ? Notre premier devoir révolutionnaire est de répondre à cette question. Pourquoi n’avons-nous pas déjà gagné ? Où nos prédécesseurs se sont-ils trompés et à quoi ont-ils été aveugles ?

    La deuxième conséquence est de s’enfermer dans une lecture de l’Histoire qui n’est pas plus juste que celle de la bourgeoisie, et qui donc, ne peut pas convaincre en étant qualitativement supérieure aux analyses bourgeoises. Si à « X était mauvais » l’on ne peut répondre que « X était bien », alors, l’on se conforte, mais l’on ne peut pas convaincre autrement qu’en exigeant une pétition de principe positive — à rebours de celle proposée par l’idéologie dominante —, pas plus convaincante mais plus minoritaire. Notre bataille de l’Histoire est aussi celle pour une meilleure histoire, du point de vue de la science, que ce que peut offrir la bourgeoisie et son idéologie. C’est donc la bataille pour l’histoire (la science), sur le champ de bataille de l’Histoire (l’objet).

    « Les communistes entretiennent un rapport tout particulier à l’Histoire. D’abord, en général, car c’est la théorie matérialiste dialectique de l’Histoire qui donne un sens (tant personnel, scientifique, que stratégique) à notre engagement. Ensuite, à la nôtre, celle qui est l’objet de controverse souvent intense. Notre histoire est une « bataille », car elle est faite de toutes les expériences du mouvement ouvrier révolutionnaire mondial. Or, faire le bilan de ces expériences est tant un impératif brûlant qu’une tâche qui n’a rien d’évident.

    Dans cette entreprise, les communistes se heurtent tant à l’anticommunisme de droite et de gauche qu’aux difficultés de la recherche scientifique. L’anticommunisme est un double obstacle. Premièrement, comme entrave extérieure à la progression de notre mouvement. Mais aussi, deuxièmement, en ce qu’il est une construction anti-historique qui nous habite, œuvrant à rendre impossible toute analyse scientifique de notre passé. C’est moins comme instrument de la bourgeoisie, qu’en ce qu’il nous rend amnésiques ou aveugles, qu’il est le plus dangereux. Ainsi, la « bataille pour l’Histoire » que nous prônons est autant celle contre les narrations anticommunistes que pour la science historique, à mener à l’extérieur mais aussi à l’intérieur du camp communiste ! »

    L’étude de l’histoire et l’observation de la manière dont elle est connue et utilisée à la fois par les réactionnaires et les progressistes nous ont conduits à l’étude de l’irrationalité humaine. Nous avons publié un ouvrage sur le conspirationnisme, en général, mais surtout dans la gauche révolutionnaire passée et présente, en essayant d’identifier certains schémas récurrents dans la manière dont la compréhension conspirationniste du monde s’insère dans la pensée des révolutionnaires. La direction soviétique, par exemple, parce qu’elle ne disposait pas d’outil scientifique approprié pour comprendre pleinement ce qui se passait dans son propre pays au cours de la première transition vers le socialisme de l’histoire, a largement succombé à la pensée conspirationniste — ce que nous ne pouvons pas lui reprocher et ne pouvons pas répéter aujourd’hui et à l’avenir. Pour résumer nos conclusions, le conspirationnisme est une déviation a-scientifique et finalement réactionnaire qui habite et est dangereuse à la fois chez nos ennemis et en nous-mêmes. Nous devons le connaître, le reconnaître et le combattre. C’est une lutte idéologique en soi.

    Beaucoup de nos camarades ont d’abord été engagé dans l’écologie radicale. Ainsi, dans notre effort pour synthétiser l’impératif écologique du 21e siècle et la théorie communiste, nous avons créé le concept d’écologie totale — celle pour laquelle nous nous battons et celle dont l’humanité a besoin.

    « La contradiction entre la Société et la Nature est la plus vieille contradiction sociale (elle est née avec la Société, qui est née avec notre espèce sociale — l’humanité). Elle redevient principale en puissance avec l’avènement de l’industrie capitaliste, c’est-à-dire comme déterminant majeur de l’histoire humaine au XXIe siècle. Avec le développement illimité de la production marchande, la relation entre les deux aspects de cette contradiction est devenue antagonique : la Société et la Nature entretiennent une relation de destruction mutuelle. La pression anthropique est devenue insoutenable pour la Nature, et la pression environnementale va être insoutenable pour la Société. Cependant, cet antagonisme n’est pas une fatalité : la contradiction Société-Nature n’est pas une contradiction antagonique. Il est important de l’affirmer car cela signifie que sa résolution n’implique pas nécessairement la destruction de l’un par l’autre (principalement). Au contraire, l’antagonisme entre la Société et la Nature menace de rendre impossible sa résolution à notre époque. (Écraser un œuf, ce n’est pas résoudre la contradiction entre la coquille et le fœtus.)

    Aujourd’hui, nous sommes mis face à deux scénarios, et à la responsabilité de choisir lequel sera notre futur :

    1. soit l’on supprime l’antagonisme de la contradiction, puis la résout de manière non antagonique, avec la transition vers une industrie communiste ;
    2. soit l’on se dirige vers la ruine mutuelle des éléments en contradiction, avec la destruction de la société industrielle dans son ensemble par un environnement ne permettant plus sa reproduction ; et avec la destruction de la Nature telle qu’elle permet notre survie par l’industrie
      capitaliste.

    Dans ce dernier scénario, la société industrielle ne survit pas. Or, sans industrie, pas de communisme possible, mais sans communisme, l’industrie est fatalement vouée à épuiser ses propres fondations avec la crise des écosystèmes. Le choix n’est en réalité qu’un dilemme : écologie totale ou régression historique de l’humanité dans son degré de civilisation.

    […]

    Il y a relation de nécessité réciproque entre l’écologie et le communisme. Mais pas de n’importe quelle écologie : l’écologie totale. Nous entendons par là la soumission totale de la totalité de la production et des pratiques sociales à la sauvegarde des écosystèmes dont nous dépendons directement ou indirectement.

    L’écologie totale n’est que l’application en pratique de la formule « à chacun selon ses besoins » à l’époque de la crise environnementale. Le communisme étant le système où la production marchande disparaît pour la production d’utilités, cette dernière ne peut alors exister que comme une production régit de bout en bout — totalement — par les directives écologiques.

    Dernier point, mais non des moindres : le féminisme communiste. Nous croyons d’abord à la nécessité d’affirmer que la « question de la femme » est un problème particulier qui requiert une solution radicale, un « féminisme » — l’arme des femmes contre le patriarcat. Nous croyons également à la nécessité que ce féminisme soit communiste. La lutte des femmes a besoin du matérialisme dialectique tout autant que celle de la classe ouvrière.

    Notre féminisme communiste a deux objectifs principaux. Premièrement, rompre avec la tendance économiste dominante dans le féminisme marxiste, qui se concentre presque exclusivement sur la reproduction matérielle de l’inégalité entre les hommes et les femmes, et met de côté le problème politique de l’oppression systématique et violente des femmes par les hommes. Deuxièmement, intégrer les contributions politiques du féminisme radical dans un cadre théorique matérialiste dialectique et une stratégie de transformation révolutionnaire.

    « Nous exprimons notre soutien au féminisme en général comme lutte progressiste pour la résolution de la contradiction entre Homme et Femme. Mais nous affirmons cependant que la seule forme de féminisme capable de faire cette libération des femmes est le féminisme révolutionnaire prolétarien, donc communiste. Lui seul peut dépasser la situation économique qui garantit la subordination des femmes aux hommes.

    Comment ? Par la socialisation du travail domestique (dont la gestion et l’
    éducation des enfants) et des charges sexuelles (menstruations, contraception, grossesse, accouchement, maternité, etc.), pour effacer l’iniquité sociale inhérente à la famille, mais aussi — autant que possible — l’iniquité sexuelle inhérente à notre espèce, entre hommes et femmes. Et par l’abolition de toutes les distinctions de genre — matérielles et politiques — dans la production et la répartition (formations, statuts, revenus, etc.).

    Le capitalisme et le patriarcat fonctionnent de concert, ils se soutiennent l’un l’autre. Le capitalisme maintient et mobilise le patriarcat pour maximiser l’exploitation. Grâce au rapport de force au désavantage des femmes, le Capital peut baisser le prix de la force de travail féminine, et augmenter la proportion de travail domestique gratuit des femmes pour baisser encore le prix de la force de travail masculine. De plus, le patriarcat divise les exploitées et exploités, les laissant désunis, et contrevient directement à l’organisation et à la révolte des femmes prolétaires. Ainsi, les femmes sont maintenues économiquement inégales aux hommes, et donc, dépendantes d’eux. En retour, le patriarcat maintient et mobilise le capitalisme pour se perpétuer. Grâce à la dépendance des femmes aux hommes et à l’
    exploitation de leur travail domestique gratuit, la famille se reproduit. Le Capital autant que l’Homme ont besoin d’une masse de femmes prolétaires dociles. Seul le féminisme communiste peut radicalement subvertir la double dynamique de cette condition de femme et de prolétaire.

    Ceci dit, nous soulignons néanmoins que le problème de l’émancipation des femmes est d’abord une question de pouvoir, c’est-à-dire celui d’une domination politique qui est rendue nécessaire par l’exploitation économique, qu’elle garantit, mais à laquelle elle ne se réduit pas strictement (tout comme c’est aussi le cas du prolétariat). La libération des femmes ne peut donc pas être qu’une affaire de redistribution de richesses. L’autonomie matérielle des femmes est une revendication fondamentale, car c’est celle de leur autodétermination indépendante de la famille et de l’Homme. Mais il doit être adjoint au programme de l’égalité socio-économique, un programme de conquête politique. Celui-ci doit être une offensive générale : dans la vie intime et publique, quotidienne et politique, idéologique et concrète, etc. Le renversement du patriarcat — la plus vieille contradiction sociale depuis la fin du communisme primitif — doit être une bataille totale, à gagner aussi en brisant sa résistance par la force.

    Si la contradiction Homme-Femme n’est pas antagonique, certaines de ses parties le sont irrémédiablement, et doivent être traitées comme telles. Les intérêts des femmes doivent s’imposer à ceux des hommes, principalement sans antagonisme, mais aussi avec antagonisme lorsque nécessaire pour briser leur résistance. Pour résoudre la contradiction Homme-Femme, il ne faut pas la rendre antagonique, mais il faut accepter d’utiliser une méthode antagonique pour résoudre ses parties antagoniques. Le féminisme a aussi besoin de l’autorité et de la violence. »

    « Le féminisme communiste ne porte pas seulement le combat des sœurs prolétaires, mais aussi celui des femmes de toutes les classes. La sororité communiste est d’abord une unité de classe, mais la cause des femmes prolétaires porte avec elle aussi celle des « sœurs étrangères », comme l’émancipation du prolétariat porte la cause de l’humanité toute entière — au-delà des classes.

    Le courant féministe marxiste et les mouvements de femmes communistes sont aujourd’hui dominés largement par l’économisme : le plafonnement des revendications pour les femmes à des questions majoritairement économiques (salaires, loyers, maternité, etc.). Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas étranger au fait que le mouvement communiste soit toujours dominé par les hommes. Ces revendications économistes laissent tranquille la domination masculine dans ce qu’elle a de plus politique. C’est un féminisme amputé, rendu semi-inoffensif pour les camarades hommes. En revendiquant une égalité formelle et économique et quelques droits fondamentaux (par exemple, l’avortement)
    , la structure patriarcale idéologique et politique, bien plus profonde, est laissée indemne. Parfois, ce féminisme superficiel est justifié comme le seul qui serait acceptable par des arguments de classe : « il faut défendre la condition de femme prolétaire, pas la condition de femme en général ». Nous nous opposons radicalement à cette conception qui, derrière une façade révolutionnaire, se révèle être à l’arrière garde de la lutte tant féministe que prolétarienne. Comme Lénine a défendu en son temps (contre les lassaliens, les populistes, les économistes et les gauchistes), que le prolétariat devait aussi porter le combat pour les libertés politiques de la bourgeoisie (alors progressiste), les féministes communistes doivent défendre la condition de toutes les femmes. Ce faisant, elles font du prolétariat féminin l’avant-garde de toutes les femmes, et mettent la lutte communiste là aussi au premier rang de l’importance politique.

    Nous ne pouvons nous empêcher de penser que chez ceux qui rejettent car « bourgeois » ou « faux » (sic) le féminisme dans son ensemble, comme lutte particulière des femmes qui ne se restreint pas aux femmes prolétaires, se cache en fait une peur de la colère des femmes, de la violence des femmes que certains hommes préféreraient garder sous contrôle en imposant des « garde-fous ». Soit l’on assume le féminisme, soit l’on défigure le marxisme par opportunisme masculin, en restreignant le rôle progressiste de la lutte des femmes. »

    Nous avons synthétisé nos travaux dans un document que nous avons récemment publié à notre sujet, Sur Unité communiste.

    IV. Quels sont les thèmes théoriques les plus importants sur lesquels vous envisagez actuellement de travailler ?

    Dans les années à venir, nous prévoyons d’intensifier notre étude sur l’impérialisme contemporain. Une bonne compréhension du système mondial actuel, de sa nature, de sa forme, de sa résilience et de sa crise, etc., est essentielle à toute stratégie révolutionnaire.

    Dans cette visée, nous souhaitons nous plonger collectivement dans les travaux de Samir Amin et d’Arghiri Emmanuel, deux théoriciens de l’échange inégal, de la dépendance et du colonialisme. Nous pensons que de nombreux débats pourraient être évités grâce à une définition plus précise de ce qu’est l’impérialisme et à une représentation plus scientifique du système mondial actuel. Les modèles obsolètes de l’impérialisme et les catégories appliquées mécaniquement sont la cause de nombreux naufrages politiques — des déviations subjectivistes anti-scientifiques.

    La guerre en Ukraine et la guerre en Palestine démontrent une fois de plus à quel point les problèmes politiques de l’impérialisme et du colonialisme sont brûlants pour les révolutionnaires.

    Nous prévoyons également de mener une enquête sur un autre sujet complexe qui fait couler beaucoup d’encre : le fascisme.

    V. En observant de loin les luttes de classes en France, depuis l’Allemagne, il est tout à fait normal d’avoir l’impression de luttes de classes beaucoup plus développées. Comment évaluez-vous l’état du mouvement ouvrier ?

    Les conditions objectives et subjectives de la lutte des classes en France sont lourdement arriérées d’un point de vue révolutionnaire. Certes, il nous manque une force subjective — le Parti — mais les conditions objectives ne sont en rien déconnectées ou disproportionnées par rapport à elle, elles sont encore à un niveau de développement très bas. Ce n’est pas du défaitisme que de le dire, c’est simplement vouloir ne pas prendre nos rêves pour des réalités.

    L’organisation économique de la classe ouvrière en France n’est plus en mesure de remporter des victoires élémentaires : le niveau de conflit de classe que la bourgeoisie néolibérale impose aujourd’hui à la classe ouvrière en France est bien supérieur à celui que les syndicats sont prêts à engager. Autrement dit, la force et les moyens des syndicats correspondent encore à une époque du capitalisme en France qui touche à sa fin : la bourgeoisie poursuit lentement mais sûrement son offensive, et l’organisation de la classe ouvrière ne fait pas le poids.

    Bien sûr, des explosions sociales comme le mouvement des Gilets Jaunes sont très enthousiasmantes, car elles démontrent que les masses populaires françaises ne sont pas « endormies » et sont très conscientes des limites désormais très évidentes de la lutte syndicale « traditionnelle ». Au cours de ce mouvement, on a assisté à des revendications politiques spontanées : pour la première fois depuis longtemps, la question du pouvoir politique a été explicitement posée. De tels débordements ne doivent pas être surestimés, ni dans leur force, ni dans le sens réel de leurs revendications. Mais il ne faut pas non plus les écarter ou les sous-estimer, car ils n’ont rien de superficiel.

    Le fait que presque toutes les organisations révolutionnaires aient été paralysées par ce mouvement spontané, qui ne correspondait pas aux rituels syndicaux, parle de lui-même. De nombreux problèmes stratégiques — qui n’étaient pas pertinents auparavant — ont été posés d’un seul coup. L’extrême gauche a été largement dominée par le suivisme, essayant parfois maladroitement de transposer les méthodes et les mots d’ordre syndicaux auxquels elle était plus habituée.

    Nous n’avons pas du tout partagé la vague d’enthousiasme de l’extrême gauche qui a accompagné la deuxième partie du mouvement contre la réforme des retraites (après les confinements relatifs au Covid-19). Nous n’y avons vu que la fin du dernier cycle de défaite syndicale, une nouvelle démonstration d’une stagnation désormais bien connue dans l’échec. Il est important de rappeler que le mouvement contre la réforme des retraites, bien que plus massif, a été à la fois beaucoup plus court et beaucoup moins combatif que celui contre la réforme du droit du travail (2016).

    « […] la mobilisation qui s’observe depuis plusieurs mois en France, et qui reprend là où s’était arrêté celle de fin 2019-début 2020, possède selon nous un certain caractère exceptionnel. Cette particularité ne réside pas dans son ampleur. Les manifestations ont rassemblé jusqu’à 3,5 millions de participants, ce qui est bien devant les mouvements de 1995 contre le plan Juppé (2 millions) et 2016 contre la loi Travail (1,2 million), ou encore 2017 avec les Gilets jaunes (1 million). Cela en fait quantitativement le plus grand mouvement depuis mai-juin 1968 (10 millions de grévistes). Mais au-delà de la taille, tout se passe dans la très orthodoxe tradition de protestation syndicale de la Ve république. Même les désormais coutumières violences qui s’accompagnent, n’ont plus rien d’inédit. Elles sont intégrées à la normalité de la mobilisation, autant comme composante des cortèges, en marge des syndicats, que par le dispositif policier prévu pour les contenir.

    C’est car il n’y a dans l’histoire récente jamais eu autant d’investissement dans la familière formule de la journée de grève-manifestation, que son impuissance est aujourd’hui un marqueur d’une certaine portée historique. »

    Mais cette impasse s’accompagne aussi des premiers signes d’un dépassement. Nous constations également :

    « Dans la crise présente, que nous expose le mouvement contre la réforme des retraites, se trouvent aussi les prémices de son dépassement prochain. Ces nouvelles formes de mobilisations, c’est-à-dire ces modes d’action plus efficaces et plus radicaux qui brisent le blocage dans l’établissement du rapport de force, ils se développent aujourd’hui, et sont tant syndicaux que extra-syndicaux. L’on peut lister la résistance autonome et syndicale conjointe des ouvriers réquisitionnés (parfois en confrontation antagonique avec la police), les blocages décentralisés d’axes routiers principaux ou nodaux, ou les manifestations déconcentrées mettant en grandes difficultés les stratégies de maintien de l’ordre. La radicalisation du mouvement n’est pas tant dans une augmentation de la violence (“black blocs” plus imposant) que dans la diversité de ses tactiques.

    Il faut apprendre de ce qui fonctionne. À ce titre, il faut tirer les enseignements tant des réussites et échecs dans les mouvements syndicaux précédents, que dans des mobilisations différentes. Il y a notamment beaucoup de leçons à puiser des Gilets jaunes, qui ont innové tant par leur sociologie, leur caractère politique, que leurs lieux et modes d’action, dissonant avec les habitudes de la gauche institutionnelle, extra-institutionnelle et syndicale.

    Cependant, il ne faut pas se tromper. La transformation dans la forme des mobilisations est une étape positive, mais celle-ci est stérile si elle ne se conjugue pas à une transformation de fond : dans ses mots d’ordre. Le problème, ce n’est pas cette réforme, ce ne sera pas plus la prochaine, ni celle d’après, car elles ne sont que les symptômes du néolibéralisme. Lui-même n’est finalement qu’un faux coupable, car il n’est que l’expression d’un changement de paradigme pour la classe dominante. Le problème, c’est celui du régime bourgeois : de la domination d’une classe par une autre. »

    Notre observation peut paraître pessimiste, mais c’est tout le contraire. Nous sommes très confiants dans la tendance qui se développe de plus en plus rapidement dans la lutte des classes en France depuis maintenant 3 décennies. Cela dit, la situation actuelle doit être analysée à tête refroidie.

    VI. Le deuxième congrès de votre organisation a eu lieu en 2020. Pourriez-vous résumer brièvement sa signification pour votre développement ?

    Ce « congrès » était pour nous très important, pour plusieurs raisons.

    Tout d’abord, il s’agit du congrès d’unification de facto entre l’Unité communiste de Lyon et Éco Défense (une organisation écologiste révolutionnaire) dans ce qui deviendra Unité communiste.

    C’est à cette occasion que nous avons défini ce qu’Unité communiste tente de devenir depuis lors. Nous avons analysé et critiqué nos premières années d’existence, mais aussi nos expériences militantes respectives dans diverses organisations (syndicalisme, antifascisme, écologisme, etc.). À ce stade, nous avons mis de côté à la fois un certain idéalisme et amateurisme. L’essentiel de notre stratégie a été défini par ce « congrès » et à partir des bases qu’il a jetées.

    On peut dire qu’Unité communiste existe réellement depuis 2020, bien que sur le papier l’Unité communiste de Lyon existait depuis 2016.

    VII. Pourriez-vous présenter certaines des lignes directrices idéologiques les plus fondamentales de votre organisation ?

    Voici nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation :

    1. Se revendiquer du communisme ;
    2. affirmer comme nécessité à l’instauration du communisme la lutte révolutionnaire pour la dictature du prolétariat ;
    3. lutter pour la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ;
    4. vouloir mener une lutte idéologique contre l’opportunisme sous toutes ses formes, pour régénérer la théorie et l’idéologie du mouvement communiste ;
    5. se prononcer comme unitaire et rejeter le sectarisme d’organisation, sous toutes ses formes et quels que soient ses prétextes, pour œuvrer à la reconstruction du Parti ;
    6. être engagé dans les luttes progressistes du peuple, qu’elles soient économiques ou politiques, quelle que soit leur forme de mobilisation ;
    7. ambitionner de créer un cadre de camaraderie sain dans lequel construire sur la durée une formation militante professionnalisante ;
    8. posséder un fonctionnement selon le principe de l’accord entre totale liberté dans le débat et totale unité dans l’action ;
    9. être fondé sur un consensus politique et sur le libre débat théorique et idéologique ;
    10. appliquer la méthode du socialisme scientifique ;
    11. défendre la théorie historique du matérialisme dialectique ;
    12. s’inscrire dans la continuité et dans l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier mondial ;
    13. considérer que la France est un pays impérialiste, et qu’en tant que tel, il est notre priorité de communiste de la combattre ;
    14. être internationaliste et solidaire des luttes des peuples dominés et des travailleuses et travailleurs de tous les pays ;
    15. prendre pour évidence que la lutte féministe, ainsi que les luttes d’émancipations LGBTI, font partie des tâches immédiates des communistes ;
    16. et reconnaître l’écologie comme pleinement constitutive du programme présent et futur des communistes, d’un absolu sérieux.

    VIII. Quels sont vos prochains objectifs de développement en tant qu’organisation ?

    Pour résumer notre plan de développement pour les années à venir, nous avons pour objectif :

    1. de poursuivre notre développement, quantitativement et qualitativement, à l’échelle nationale en France ;
    2. de donner de l’importance à notre organisation de masse, Renforce ton camp (RTC), pour lui donner la capacité de s’adresser réellement aux travailleuses et travailleurs et de proposer des « solutions concrètes » à leurs « problèmes concrets » ;
    3. d’intensifier notre engagement internationaliste.