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  • Sur les purges au sein du MJCF

    Sur les purges au sein du MJCF

    Nous assistons depuis plusieurs semaines à une vague de purges au sein du Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF), dont celles du MJCF du Nord (59) et de la Loire (42). Ces sections sont parmi les plus développées : ce sont celles qui ont le plus de membres formés, la pratique la plus poussée et le plus de relations avec d’autres organisations. Ce sont donc les sections qui réussissent à avoir le niveau théorique nécessaire pour remettre en cause les positions politiques du MJCF et du Parti communiste français (PCF), mais également, qui ont l’envergure nécessaire pour bousculer le fonctionnement du MJCF. Pour le PCF, ce sont donc des antennes dangereuses qui doivent être exclues.

    Ces purges ne sont pas une grande surprise ! Elles ne sont qu’une énième démonstration de l’impossibilité de changer le PCF (et par extension le MJCF) de l’intérieur. Ces purges, comme toutes les précédentes, étaient nécessaires. Est-il possible d’être révolutionnaire dans une organisation réformiste, sans organisation révolutionnaire ? Non. Le MJCF du Nord a communiqué ouvertement à ce sujet, en faisant une autocritique pour leur aveuglement face à la réalité du MJCF et du PCF. Cela montre le fond du problème, qui n’est pas le manque d’indépendance du MJCF par rapport au PCF, mais le fait de croire que le MJCF pourrait en être indépendant. Il est normal que de jeunes militantes et militants croient en ces illusions. Mais, il est moins normal que des militantes et militants plus aguerris aient pu ou puissent toujours croire en celles-ci, c’est-à-dire en la possibilité de transformer le PCF de parti réformiste en parti révolutionnaire.

    Nous ne leur jetons pas la pierre pour autant. La période actuelle ne peut que produire ce genre d’erreurs. Aujourd’hui en France, le prolétariat français est aristocratisé, c’est-à-dire embourgeoisé et allié à l’impérialisme français (« corrompu et soudoyé » par la bourgeoisie), et les organisations communistes sont soit réformistes soit réduites à l’état de sectes insignifiantes. Dans cette situation historique de faiblesse du mouvement ouvrier et communiste, il est très difficile d’avoir une ligne politique claire. Que faire ?

    Les précédentes scissions du MJCF, dans les années 2000 et 2010, n’ont pas réussi à se développer : les militantes et militants, toutes et tous peu formés, ont pour la plupart quittés le mouvement communiste, épuisés par le manque de sens et de résultats de leur pratique, ainsi que par les conflits internes (par exemple, dans les cas de violences sexuelles). Cette génération, aujourd’hui trentenaire, a été décimée par la médiocrité du mouvement communiste. La sincérité et l’enthousiasme ne suffisent pas pour construire l’alternative révolutionnaire et sortir de l’impasse réformiste.

    Nous avons déjà défendu dans plusieurs de nos documents quelles étaient les tâches des communistes dans la période actuelle : la formation de cadres, la construction d’organisations révolutionnaires et la lutte idéologique au sein du mouvement communiste. Nous avons déjà critiqué le manque d’ambition et de sérieux du mouvement communiste français. Aujourd’hui, nous voyons la prise d’indépendance de plusieurs sections du MJCF comme quelque chose de positif parce que celles-ci auront désormais la possibilité structurelle de se construire, en théorie et en pratique, et arrêteront de perdre une énergie et un temps précieux à lutter pour transformer ce qui ne peut l’être (le PCF). Il est préférable pour le mouvement communiste français d’avoir des Jeunesses communistes de plus en plus radicales, plutôt que des Jeunesses communistes bridées par un parti social-démocrate. D’autant plus que les pertes matérielles qu’engendre cette indépendance (comme les locaux et les tracts gratuits) peuvent permettre le développement de nouvelles méthodes ingénieuses et originales d’organisation et de lutte.

    Cependant, il ne sert à rien de chercher à développer une organisation de jeunesse de masse sans avoir d’abord une organisation communiste de cadre pour l’organiser et la diriger. Or, cette organisation n’existe pas. Les jeunes communistes se sont libérés d’une direction réformiste mais ils doivent maintenant en créer une révolutionnaire. Nous leur souhaitons de travailler patiemment leur nouveau projet plutôt que de foncer tête baissée et de se perdre dans le mouvementisme. Nous leur souhaitons de former une structure indépendante au sein de laquelle elles et ils pourront développer leur idéologie.

    Les communistes ne doivent pas avoir peur devant la tâche de construction d’une organisation révolutionnaire, même lorsqu’ils et elles sont peu nombreux. Toutes les grandes organisations commencent petites, nous n’échapperons pas à cette règle en France. Peu importe d’où nous partons, nous devons tout faire pour construire le Parti, et pour ne pas nous perdre dans l’opportunisme. Le chemin est long et sinueux, mais il n’y en a qu’un, et il n’a pas de raccourci. Les communistes s’engageant sur cette voie doivent s’armer de patience et avancer en sachant que la qualité nécessaire à la création du Parti ne s’obtiendra qu’au bout d’un travail collectif difficile de plusieurs décennies.

  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.

  • Notes sur l’économisme et le syndicalisme

    Il est de bon sens de dire que la lutte économique est toujours un bon début, et que l’organisation syndicale est toujours une bonne école. Nous n’allons pas aller à l’encontre de ces vérités, en revanche, nous voulons traiter ici des déformations qui en sont faites : l’économisme, le syndicalisme et le para-syndicalisme.

    Qu’est-ce que l’économisme ?

    « L’économisme est la déviation opportuniste où les revendications se limitent à l’économique (salaires, etc.). La lutte et l’organisation politique, c’est-à-dire celles relatives à la question du pouvoir d’une classe et de son renversement par une autre, sont ainsi délaissées et étouffées, au profit exclusif de la lutte et de l’organisation économique, c’est-à-dire relative à la reproduction de la force de travail (la négociation de l’exploitation et de la péréquation des profits). […] »

    Qu’est-ce que le syndicalisme (ou trade-unionisme) et ce que nous appelons le para-syndicalisme (ou suivisme syndical) ?

    « […] n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales. »

    Aux racines de l’économisme et du (para-)syndicalisme se trouve généralement une conception fondamentalement juste : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement première, et celle-ci rend possible la lutte politique du prolétariat. Cependant, de ces prémisses correctes est déduite une conclusion absurde : car la lutte économique est chronologiquement première, et que celle-ci rend possible la lutte politique, alors les communistes doivent travailler en priorité dans et pour les luttes économiques du prolétariat.

    Où est l’erreur ? S’il est vrai que — une chose se changeant en son contraire — la lutte économique se change en lutte politique, les conditions de cette transformation sont souvent réduites à un phénomène strictement mécanique : passé une certaine quantité de revendications et de mobilisations économiques accumulées, la lutte « basculerait » et deviendrait politique. Les luttes spontanées, circonscrites à l’intérieur du système capitaliste (le salaire, les taxes, etc.), et généralement limité par des institutions incorporées au régime bourgeois (les syndicats, les partis politiques bourgeois de gauche, etc.), produiraient, à partir d’une certaine masse critique, une lutte organisée en rupture avec le capitalisme et les institutions bourgeoises — la révolution.

    L’implicite de ce scénario serait que, face à l’incapacité structurelle du capitalisme à satisfaire les demandes économiques de la classe ouvrière, celle-ci se tournerait tous naturellement vers la solution politique et révolutionnaire, portée par l’expérience et l’agitation des mobilisations économiques. Ce schéma simpliste présente cependant des apories qui lui sont fatales.

    Ici, nous allons chercher à exposer ces paradoxes et leur stérilité stratégique. Mais, car aujourd’hui en France ces derniers prétendent à l’orthodoxie marxiste, nous allons également tenter de fournir les preuves que cette prétention est frauduleuse.

    Il faut préalablement bien noter que la « spontanéité » dont nous parlons ici — et que critiquait Lénine — n’est pas celle de l’explosion incontrôlée de violence sociale, qui déborderait les organisations communistes et syndicales, mais celle synonyme de « inné », « naïf », « irréfléchi » ou « naturel ». Nous apportons cette précision pour tenter de dissiper les confusions et les non-sens qui se sont accumulés dans les interprétations occidentales des travaux de Lénine.

    De plus, quand Lénine parle du mouvement social-démocrate, de la théorie sociale-démocrate, de la conscience sociale-démocrate, de la lutte sociale-démocrate, etc., il faut comprendre qu’il parle avant 1917 de ce que nous appellerions aujourd’hui « communiste » : le marxisme. La rupture entre Lénine et l’appellation « social-démocrate » ne date que de Les tâches du prolétariat dans notre révolution (1917) où il rompt explicitement avec cette dénomination dans « Quel doit être le nom de notre parti pour être scientifiquement exact et contribuer à éclairer la conscience politique du prolétariat ? ». Lénine ne s’est pas découvert marxiste en 1917 (en adoptant le nom de « communiste »), car il était auparavant un défenseur de la social-démocratie et un social-démocrate lui-même précisément parce qu’il était marxiste.

    L’opportunisme spontané

    Premièrement, sous-estimer la force des courants opportunistes dans les luttes économiques. Croire qu’une lutte économique découlerait naturellement sur une lutte politique, c’est oublier la capacité de la bourgeoisie à négocier, et la capacité de la classe ouvrière à collaborer, et ce par l’intermédiaire des syndicats (même sincère et radicaux) et des partis réformistes (revendiqués comme tel, ou non).

    De plus, contrairement à certaines conceptions souvent entretenues par l’extrême gauche, la « trahison » est moins celle des syndicats et des partis politiques que celle d’une frange de la classe ouvrière. Réduire la collaboration de classe aux institutions qui organisent le prolétariat, sans comprendre que cette collaboration est portée et défendue par une proportion parfois importante de cette classe, c’est être aveugle au cœur du problème.

    Du prolétariat international peut-être distingué une aristocratie ouvrière internationale — celle qui bénéficie des surprofits de l’impérialisme —, dont le prolétariat français fait partie dans son ensemble (et ce malgré l’offensive néolibérale sur le consensus keynésien). Mais au sein même du prolétariat français, peut être distinguée une aristocratie ouvrière. Cette couche sociale du prolétariat est aujourd’hui hypertrophiée dans les pays impérialistes comme le nôtre, et largement hégémonique dans les syndicats et partis réformistes, et ce à leur direction comme à leur base. Les couches les moins aristocratisées du prolétariat sont aussi celles qui sont les moins organisées. L’aristocratie ouvrière et les institutions qu’elle domine représentent et représenteront un frein conscient et actif à la politisation d’un mouvement économique. Celle-ci préférera toujours se vendre à la bourgeoisie plutôt que de risquer un élan révolutionnaire.

    In fine, il n’existe que très peu de scénarios où la bourgeoisie manœuvrerait suffisamment mal pour ne pas rendre possible une échappatoire contre-révolutionnaire sous la forme d’une renégociation des conditions de l’exploitation du prolétariat, c’est à dire où son incompétence politique lui aurait complètement aliénée l’ensemble des syndicats et partis, et l’aristocratie ouvrière. Il ne faut pas croire la bourgeoisie stupide, ou en tous cas, il n’est en rien sérieux de faire reposer sa stratégie sur l’incompétence politique présumée de la classe dirigeante.

    Si les courants opportunistes, et le risque qu’ils représentent pour la révolution ne doivent pas être sous-estimés, c’est car leur portée réformiste n’est pas étrangère mais bien organique à la lutte économique du mouvement ouvrier. Autrement dit, les compromis que l’opportunisme est prêt à proposer entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est en rien une rupture, et en tout dans la continuité des luttes économiques. Sur le terrain de la négociation du prix de vente de la force de travail et de la péréquation des profits, le réformisme à un avantage décisif par rapport aux courants révolutionnaires. Une solution révolutionnaire à un problème économique, même une crise importante, ne pourrait trouver le soutien que d’une faible minorité au sein d’un mouvement économique où ce sont d’autres méthodes et d’autres objectifs qui dominent — par définition.

    Nous y reviendrons ci-dessous.

    La collaboration spontanée

    Deuxièmement, surestimer le caractère révolutionnaire du prolétariat spontané. Comme vu plus haut, placé devant le dilemme du compromis ou de la révolution, les couches de l’aristocratie ouvrière et les organisations réformistes et syndicales ont toujours penchés et pencheront toujours de tout leur poids du côté du compromis. Mais cette tendance contre-révolutionnaire existe aussi dans le prolétariat dans son ensemble — en tant que classe.

    Si ce n’est un certain fétichisme, rien ne nous permet de déduire de l’histoire des luttes du prolétariat, une tendance de l’ensemble de celui-ci à refuser les compromis — au contraire. Non seulement le prolétariat spontané est très perméable à l’opportunisme des partis et syndicats réformistes, mais il n’est lui-même spontanément que réformiste. Placé devant une alternative économique à la révolution communiste, il est à attendre de la spontanéité ouvrière un instinct pour la collaboration de classe et la liquidation d’une issue politique — au sens propre, la prise du pouvoir — au profit d’un modus vivendi économique.

    Ce qu’il est important de comprendre, c’est que c’est la politique révolutionnaire, et non pas la politique réformiste, qui diverge des tendances organiques spontanées du prolétariat, et ce indépendamment de l’emprise de l’aristocratie ouvrière et des réformistes.

    Si le prolétariat génère organiquement le mouvement révolutionnaire, celui-ci se distingue des politiques réformistes en ce qu’il n’est précisément pas spontané, mais le résultat d’une prise de conscience et d’un effort d’indépendance de classe (dans les moyens et les fins). Le rôle des communistes, ce n’est ni de « suivre », ni de simplement « continuer » le mouvement spontané, du prolétariat, mais de le faire « dévier » de sa voie spontanée, c’est-à-dire de la lutte économique quotidienne pour la négociation et le compromis avec le Capital.

    « […] les partisans du “mouvement purement ouvrier”, les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus “organique” (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des “uniquement trade-unionistes” bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise — inconsciemment — à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par-là même — qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien — un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de “surestimation de l’idéologie”, d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers “arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants”. Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

    “Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : ‘Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme’. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée…”

    Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei ; or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre “économique” du n° 12 de l’Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l’action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu’au bout, avec logique et sans peur, ce qu’ils disent, comme doit le faire quiconque s’engage sur le terrain de l’action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu’à “croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles” et laisser le champ d’action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier “dans le sens du moindre effort”, c’est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l’“idéologie” cléricalo-policière.

    * Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais il n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Or, pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s’efforcer le plus possible d’élever le niveau de la conscience des ouvriers en général, il faut qu’ils ne se confinent pas dans le cadre artificiellement rétréci de la “littérature pour ouvriers” et apprennent à comprendre de mieux en mieux la littérature pour tous. Il serait même plus juste de dire, au lieu de “se confinent”, ne soient pas confinés, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu’on écrit aussi pour les intellectuels, et seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler “aux ouvriers” de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Le mouvement effectivement révolutionnaire est produit par le mouvement ouvrier (du prolétariat « pur ») seulement en ce qu’il est un des deux aspects de sa fusion avec le mouvement communiste. S’il y a bien une unité organique indéniable entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, car ce sont tous les deux des produits de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste, ces deux mouvements ne sont ni identiques ni liés généalogiquement. La lutte économique du prolétariat rend possible sa lutte politique, car elle est le mouvement sur lequel doivent s’appliquer les communistes, pour y substituer les finalités économiques (spontanément formulées) par des finalités politiques (consciemment élaborées). Mais cette unité et cette continuité ne sont pas vulgairement celles de la lutte économique réformiste qui deviendrait progressivement la lutte politique communiste.

    « Souvenez-vous de l’Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C’est d’avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l’élément spontané, sur la tactique-processus, sur l’action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n’est qu’après de longues, très longues années de cette lutte que l’on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu’elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d’être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l’histoire du mouvement allemand d’après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d’après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l’on peut s’exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes ; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais ; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l’idéologie social-démocrate n’a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

    Mais pourquoi — demandera le lecteur — le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion.* Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la “surestimation de l’élément conscient”, etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l’unisson contre l’intolérance propre à l’enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d’intolérance à l’égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien n’est plus ridicule et néfaste que de prétendre que nous sommes des “anciens” qui ont vécu depuis longtemps toutes les étapes décisives de la lutte.

    * On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéïé Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier.

    […] La Rabotchaïa Mysl estime seulement que “le politique suit toujours docilement l’économique”. (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu’“en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique”). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’État des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de “Zoubatov”, etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Il est habituel de réduire le réformisme au parlementarisme ou à l’électoralisme. Or, ce n’est pas le cas. Le réformisme est l’expression immédiate de la résistance du Travail face au Capital. La lutte révolutionnaire est par rapport à cette spontanéité économique un saut qualitatif, un dépassement certes organique mais qui n’est pas l’extrapolation des tendances à la résistance préexistantes dans le prolétariat. Tout mouvement révolutionnaire dépend de la spontanéité des masses (ce que personne ne remet en cause), mais la spontanéité n’est jamais révolutionnaire sans un facteur conscient et construit qui lui est extérieur (pour la « détourner »).

    « La majorité des réformistes sont électoralistes, mais tous ne le sont pas. Il en existe aussi des formes plus sournoises, partisanes d’un réformisme “par le bas” : il faut savoir les trouver même derrière des vernis extra-institutionnels. C’est là que se brouille la frontière entre pseudo-communisme et (crypto-)réformisme.

    Il faut distinguer deux types d’oppositions extra-parlementaire. Celle que nous voulons porter et que nous défendons comme révolutionnaire, et celle que nous voulons combattre et que nous accusons de n’être qu’une variante de réformisme. L’opposition extra-parlementaire, ou extra-institutionnelle, que nous voulons bâtir, prend son nom de l’aspect principal de sa stratégie : ne pas combattre la bourgeoisie sur son terrain et constituer une autonomie politique de classe capable de travailler au renversement du capitalisme et de toutes les institutions bourgeoises. Mais il faut ajouter deux commentaires. Premièrement, militer en dehors des institutions étatiques, ce n’est pas forcément être révolutionnaire, car tous les électoralistes sont réformistes, mais tous les réformistes ne sont pas électoralistes ou parlementaristes. Deuxièmement, si la lutte n’est pas politique et de classe, qu’importe sur quel terrain elle est menée, elle sera fondamentalement réformiste.

    Le réformisme peut donc prendre des formes parlementaires, mais également extra-parlementaires, au sens strict (qui n’est pas celui que nous défendons). Cette caution extra-institutionnelle n’est précisément qu’une caution. Par exemple, ne militer que dans les syndicats, ce n’est en rien constituer une opposition extra-parlementaire pour autant, car aussi importants soient-ils, ils ne sont qu’une institution bourgeoise parmi d’autres, dédiés à la négociation du prix de la force de travail entre le Travail et le Capital. Le syndicalisme et l’économisme radical sont des réformismes, car toute leur stratégie est construite autour d’une institution incapable de se constituer comme politique, pour construire l’autonomie politique de classe. Même les syndicats les plus sincères et les plus radicaux sont dévolus par leur rôle même à n’être qu’un intermédiaire entre le peuple et l’État bourgeois, pour la péréquation des profits et la défense de droits octroyés par le régime bourgeois (l’allègement de l’exploitation et de la subordination du prolétariat). Le réformisme “par le bas” n’est toujours que du réformisme. L’on peut en dire de même de ne militer que comme relais ou adjoint des syndicats, ou que comme un syndicat semi-politique soi-même : le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme).

    Militer dans les syndicats n’est évidemment pas forcément réformiste, c’est une tâche fondamentale et formatrice, à laquelle s’astreindre. Mais croire faire de la politique, ou être communiste, comme militant ou militante syndical — le syndicalisme — est faux et liquidateur.

    Notre raisonnement peut s’appliquer à d’autres exemples — il y en a — mais avoir choisi celui du syndicalisme n’est pas innocent de notre part. Aucune rupture n’est possible dans l’ordre bourgeois à partir des syndicats. Or, cette rupture, c’est précisément celle qui doit être construite avec le Parti. La priorité des communistes est la lutte politique, qui a aujourd’hui pour aspect principal la construction de l’organisation politique, en vue du Parti. Et cette organisation, pour remplir son rôle, doit être extra-parlementaire, au sens radical du terme, pour porter la voix et l’énergie de la classe prolétaire, en dehors des carcans institutionnels du régime bourgeois, étatiques et non étatiques.

    Exiger le socialisme avec les mots, les méthodes, et dans le cadre de la démocratie bourgeoise ou des négociations syndicales, assure à notre ennemi de nous défaire aisément — comme il l’a toujours fait là où il nous maîtrise le mieux. Il faut créer un front politique, conquérir un nouveau terrain, en rupture avec le régime bourgeois et ses institutions (qu’elles soient étatiques ou non), où notre classe aura une liberté de mouvement et une autonomie de pensée et d’action. L’enjeu est de rompre avec le cadre des institutions bourgeoises, dont ne font pas moins partie les syndicats que le parlement ! Lorsque le syndicalisme se substitue à la lutte politique, ce n’est pas seulement un mauvais calcul, mais bien une liquidation du combat de classe. »

    Il y a une confusion générale entre la participation aux luttes et à l’organisation syndicale, d’une part, et le trade-unionisme (que nous appelons ici « le syndicalisme ») et le suivisme syndical (que nous appelons ici « le para-syndicalisme ») d’autre part. Il n’y a pour nous aucun doute quant à la certitude que se couper des luttes et organisations syndicales est une erreur gauchiste, et aucun doute non plus quant à la certitude que le trade-unionisme et le suivisme syndical, même cachés sous la phraséologie la plus pseudo-radicale ou animés par la volonté la plus intègre, ne sont qu’un réformisme « par le bas ».

    Si des syndicalistes refusent le réformisme en principe, ou en mot, ils s’y conforment en acte. La structure syndicale, dans sa forme (son mode d’organisation, ses méthodes) et dans son fond (l’objet de sa lutte) est anti-politique. Non pas au sens où il serait impossible d’avoir simultanément une activité politique et syndicale (ce à quoi nous encourageons tous et toutes), mais au sens où la politique y est refoulée comme un corps étranger (tendanciellement).

    Beaucoup de militantes ou militants syndicaux peuvent cultiver l’espoir de « faire de la politique révolutionnaire dans les syndicats », soit parce qu’ils n’ont pas testé l’applicabilité réelle de leurs ambitions, soit parce qu’ils les ont plus ou moins consciemment abandonnées pour se conformer au plafond de verre économiste, imposé par la réalité du militantisme syndicale. Le trade-unionisme et le suivisme syndical sont un nivellement par le bas permanent du politique, pour le rabaisser au niveau « raisonnable » de ce qui est accessible par la lutte économique de court ou moyen terme (soit, un faible niveau de portée). Les énoncés sont restreints aux formulations immédiatement compréhensibles, car s’adressant non seulement à l’ensemble des ouvriers (pour gagner leur adhésion) mais aussi au patronat (à qui ils s’opposent) et au reste des masses populaires (pour les rallier). Le politique est interdit d’abord par un simple phénomène de censure et d’auto-censure fonctionnelle, car le politique est inadapté aux syndicats et que les syndicats sont inadaptés au politique. Les revendications et activités politiques sont ramenées à ce qu’elles sont effectivement dans un syndicat : des hors sujets.

    « Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel, de la tâche qu’il assigne à la social-démocratie : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le patronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d’existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l’amélioration de ces conditions doit forcément être menée par profession (par les syndicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires et au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.). Donner “à la lutte économique elle-même un caractère politique”, c’est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications professionnelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque profession, par des “mesures législatives et administratives” (comme s’exprime Martynov à la page suivante, page 43 de son article). C’est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syndicats ouvriers. Lisez l’ouvrage de savants sérieux (et d’opportunistes “sérieux”) comme les époux Webb, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d’Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ; que depuis longtemps ils luttent pour la liberté de grève, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mouvement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l’enfant, l’amélioration des conditions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

    Ainsi donc, sous son aspect “terriblement” profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique social-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste ! Sous couleur de corriger l’étroitesse de l‘Iskra, qui préfère — voyez-vous cela ? — “révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie”, on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” n’implique rien de plus que la lutte pour les réformes économiques. »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    In fine, « la politique dans les syndicats » ne se traduit que comme l’amalgame de la lutte politique à la lutte économique, pour voir cette première dans cette dernière, c’est-à-dire là où elle n’est pas : par exemple, confondre la conscience de classe avec la conscience de ses intérêts économiques particuliers, la haine du capitalisme avec la haine des patrons, le désir de la révolution prolétarienne avec le désir d’un rapport de force à l’avantage du prolétariat, etc.

    « Nous avons vu que l’agitation politique la plus large et, par suite, l’organisation de vastes campagnes de dénonciations politiques sont une tâche absolument nécessaire, la tâche la plus impérieusement nécessaire de l’activité, si cette activité est véritablement social-démocrate. Mais nous sommes arrivés à cette conclusion en partant uniquement du besoin le plus pressant de la classe ouvrière, besoin de connaissances politiques et d’éducation politique. Or, cette façon de poser la question, à elle seule, serait trop étroite, car elle méconnaîtrait les tâches démocratiques d’ensemble de toute social-démocratie en général et de la social-démocratie russe actuelle en particulier. Pour éclairer le plus concrètement possible cette thèse, essayons d’aborder la question du point de vue le plus “familier” aux économistes, du point de vue pratique. “Tout le monde est d’accord” qu’il est nécessaire de développer la conscience politique de la classe ouvrière. La question est de savoir comment s’y prendre et ce qu’il faut pour cela. La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l’attitude du gouvernement envers la classe ouvrière ; aussi quelques efforts que nous fassions pour “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique”, nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu’au niveau de la conscience politique social-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Martynov nous est précieuse, non point parce qu’elle est une illustration du talent confusionniste de son auteur, mais parce qu’elle traduit avec relief l’erreur capitale de tous les économistes, à savoir la conviction que l’on peut développer la conscience politique de classe des ouvriers, pour ainsi dire de l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en partant uniquement (ou du moins principalement) de cette lutte, en se basant uniquement (ou du moins principalement) sur cette lutte. Cette façon de voir est radicalement fausse, et c’est parce que les économistes, furieux de notre polémique contre eux, ne veulent pas réfléchir sérieusement à la source de nos divergences, qu’il se produit ceci nous ne nous comprenons littéralement pas et parlons des langues différentes.

    La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C’est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? — on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l’économisme, à savoir “aller aux ouvriers”. […] »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Cette réalité est valable dans toutes les structures syndicales, y compris celle qui s’annonce « révolutionnaire », mais elle se vérifie d’autant plus dans les syndicats liés à des stratégies légalistes ou a des partis réformistes. Dans ces cas, la censure et l’auto-censure idéologique et politique, appliquées par des cadres syndicaux défendant ces stratégies et ces partis, s’ajoutent à la censure et l’auto-censure fonctionnelle.

    Faudrait-il donc se lancer dans une croisade contre ces « bureaucrates syndicaux » ? Oui, mais avec la connaissance que cela revient à déclarer la guerre aux poissons dans l’océan : ce ne sont pas ces cadres syndicaux légalistes et réformistes qui « usurpent » le rôle révolutionnaire des syndicats, mais bien les révolutionnaires qui voudraient leur faire concurrence sur leur propre terrain qui « ne sont pas à leur place ». De plus, il ne faut pas oublier que ces « bureaucrates » sont moins le fond du problème que le symptôme d’un autre, plus profond et plus grave : le manque d’éducation et d’organisation politique du prolétariat, et l’hégémonie subséquente de l’aristocratie ouvrière dans celui-ci. Le réformisme et l’opportunisme sont la norme syndicale, car ils y sont organiques, contrairement à la politique révolutionnaire. Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait donc pas lutter contre l’opportunisme des cadres syndicaux, mais seulement que cette lutte n’est qu’une autre « travaille de Sisyphe » inhérent aux luttes syndicales.

    « […] Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. En Russie les mencheviks avaient (et ont encore en partie, dans un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats, précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviks d’Occident se sont bien plus solidement “incrustés” dans les syndicats, et une “aristocratie ouvrière” corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale, est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviks qui représentent un type politique et social parfaitement analogue. Cette lutte doit être impitoyable et il faut absolument la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré ; dans les différents pays et dans des conditions diverses, ce “certain degré” n’est pas le même, et seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. […]

    Mais nous luttons contre “l’aristocratie ouvrière” au nom de la masse ouvrière et pour la gagner à nous ; nous combattons les leaders opportunistes et social-chauvins pour gagner à nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute que commettent les communistes allemands “de gauche” qui, de l’esprit réactionnaire et contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à… la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviks, de même que tous les leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” (ce que nous avons toujours dit des mencheviks) ou “les commis ouvriers de la classe capitaliste” (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés”

    (cf. à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais, 1858).

    La “théorie” saugrenue de la non-participation des communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses”, et quel abus ils font dans leurs clameurs du mot “masse”. Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés — directement ou indirectement — à la bourgeoisie et à la police) et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires — partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins) sont justement des organisations où se trouve la masse. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    La politique révolutionnaire dans les syndicats ne peut venir que de l’extérieur des syndicats, s’imposer à eux par l’action consciente d’une organisation politique, et elle n’est qu’une contradiction impotente dans le cas des syndicalistes ou para-syndicalistes. Combattre l’opportunisme dans les syndicats, sans Parti communiste, c’est mener une bataille sans arme — perdue d’avance contre un ennemi qui à l’avantage du terrain et de l’expérience. Seules, premièrement, un Parti communiste capable de mener une telle lutte dans les syndicats (sans qu’elle ne soit complètement vaine), et deuxièmement, la perspective de la « prise du pouvoir politique » que ce Parti rend possible et qui donne ainsi une fin à cette lutte (sinon inépuisable), peuvent ensemble donner un rôle politique authentiquement révolutionnaire aux syndicats. Donc, la réelle tâche prioritaire des communistes est bien de créer l’organisation politique en question, qui devra entreprendre le travail révolutionnaire dans les syndicats, et non pas de se liquider dans ceux-ci en attendant d’eux des choses qu’ils ne peuvent ni nous donner ni devenir d’eux-mêmes.

    Si cette tâche — la première des révolutionnaires — n’est pas comprise, assumée et engagée, nous resterons des marginaux bruyants. Les syndicalistes et para-syndicaliste, à l’occasion de chaque grève, n’auront d’autre choix que de continuer à s’époumoner contre les « bureaucraties syndicales », pour tout ce qu’elles font ou ne font pas. Cette attitude de minorité caustique est très utile pour se rassurer de sa propre vertu, mais elle l’est beaucoup moins pour gagner. Or, c’est bien l’économisme de ces mêmes syndicalistes et para-syndicalistes qui entretient cette situation où le mouvement communiste n’est que spectateur impuissant de l’opportunisme syndical. Pourquoi ? Car c’est l’économisme et le (para-)syndicalisme qui sont aujourd’hui les premiers freins dans l’élévation du niveau d’éducation et d’organisation politique des communistes et du prolétariat, donc dans la formation du Parti. Sans celui-ci, nos actions ne pourront rester que localisées, superficielles et insignifiantes pour l’ensemble des masses syndicales, et nos aspirations révolutionnaires que des invocations, des lamentations, ou des malédictions, sans aucune prise sur le réel. L’opportunisme des économistes et (para-)syndicalistes n’est que le miroir de celui des « bureaucrates syndicaux », devant lequel ils capitulent et auquel ils donnent la réplique.

    Si les communistes ne font pas leur devoir politique de communiste, le prolétariat spontané ne fera que rester spontanément dirigé par les « bureaucraties syndicales » qui représentent avec succès leurs revendications économiques spontanément non-révolutionnaire, donc satisfaites par les compromis réformistes. Combattre ces directions syndicales sans combattre la faiblesse politique du prolétariat (son manque d’organisation et d’éducation politique), ce n’est qu’un palliatif. Sans Parti, nous n’avons rien de conséquent face à la direction politique et idéologique des opportunistes sur les masses syndicales, état de fait pour lequel nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes : le seul moyen à notre fin est le Parti, et son absence est de notre seule responsabilité. Vouloir arracher les masses syndicales à l’opportunisme, sans prioriser le travail politique (de reconstruction du Parti) sur le travail économique (syndical), est une antinomie.

    L’impuissance spontanée

    Troisièmement, surestimer la force du prolétariat spontané. Le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier « pur » (sans sa jonction et sa fusion avec le mouvement communiste) est généralement largement exagéré, mais sa force supposée l’est d’autant plus. S’organiser et s’engager pour mener une grève ou une manifestation est une chose, s’organiser et s’engager pour prendre le pouvoir, c’est-à-dire dans un état-major et une armée prolétarienne, avec pour objectif la dictature du prolétariat, est une tout autre chose.

    « Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. La tâche de l’Internationale est d’organiser et de coordonner les forces ouvrières dans le combat qui les attend. »

    (K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l’Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres.)

    Ici, rien n’est évident, et c’est tout le problème. Si tout prolétaire est un communiste en potentiel, il ne l’est pas en puissance, et devenir communiste ne peut être qu’un long processus d’expérience et d’éducation, dans des domaines très éloignés de la réalité quotidienne de la lutte : par exemple, les compétences militaires et clandestines, et la théorie politique. La formation communiste ne peut être qu’initiée dans la lutte économique « évidente » à tous et toutes, car tout le reste n’a précisément rien d’évident, et c’est tout le problème : il s’agit de dépasser la perception immédiate, sensible, pour atteindre une connaissance prétendant à la scientificité.

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. »

    (K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.)

    Il en va de même avec l’économisme et le syndicalisme ou para-syndicalisme, qui peuvent paraître comme des évidences : « si nous voulons nous faire entendre par le prolétariat, parlons au prolétariat comme le prolétariat parle, donc parlons de lutte économique ! », « si nous voulons militer pour la cause du prolétariat, allons là où est le prolétariat, donc allons dans les syndicats ! », etc. Mais cette évidence est bien « l’apparence trompeuse des choses » qu’il faut démasquer et avec laquelle notre pratique militante doit rompre.

    Une première illusion à dissiper est la portée transformative réelle des « contres-pouvoirs » économiques dans le capitalisme :

    « Quant aux syndicats qui, dans la doctrine de Bernstein, sont un autre moyen de lutter contre l’exploitation du capital de production, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’imposer l’influence de la classe ouvrière sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne les dimensions de la production que ses procédés techniques.

    Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle : “la lutte du taux de salaire contre le taux du profit” ; or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut abolir, mais seulement réaliser. Cela apparaît avec évidence quand on examine le problème sous une autre face et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats. Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. Pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire d’être marxiste, il suffit d’avoir eu une fois entre les mains le livre de Rodbertus intitulé : “Zur Beleuchtung der sozialen Frage” (“Pour éclairer la question sociale”). À cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir que les syndicats parviennent à réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire implique : que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière ; que la productivité du travail cesse d’augmenter ; dans le cas où ces deux conditions sociales seraient réalisées il s’agirait ici aussi — comme à propos de l’économie corporative de consommation — d’un retour à une économie antérieure au capitalisme.

    Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition “juste”, “plus juste” (p. 51 de son livre) et même “encore plus juste” (Vorwärts, 26 mars 1899). »

    (R. Luxemburg, « Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique », Réforme sociale ou révolution ?, 1898.)

    Quel est donc, correspondant à leur portée réelle, le rôle des syndicats sous le capitalisme ?

    « […] la tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques pour lesquels il n’y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que ses luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, ses efforts pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d’en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l’oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.

    En même temps, et tout à fait en dehors de l’asservissement général qu’implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”.

    […]

    Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’elles font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat. »

    (K. Marx, « La lutte entre le Capital et le Travail et ses résultats », Salaire, prix et profit, 1865.)

    En bref, la portée économique des syndicats est circonscrite à la simple perpétuation du mode de production capitaliste (en perpétuant le Travail dans celui-ci). Ils ne possèdent une portée politique effective que lorsque l’organisation et les méthodes syndicales cessent d’être des organisations et des méthodes syndicales — précisément lorsqu’elles rompent avec la lutte économique pour devenir qualitativement distinctes et supérieures — lorsqu’ils deviennent des « leviers » entre les mains des communistes.

    « Donc, lorsque Barth prétend que nous aurions nié toute réaction des reflets politiques, etc., du mouvement économique sur ce mouvement même, il ne fait que se battre contre des moulins à vent. Il n’a qu’à regarder Le 18 Brumaire de Marx où il s’agit presque uniquement du rôle particulier joué par les luttes et événements politiques, naturellement dans la limite de leur dépendance générale des conditions économiques. Ou Le Capital, par exemple le chapitre sur la journée de travail, où la législation, qui est bien un acte politique, agit de façon si radicale. Ou encore, le chapitre sur l’histoire de la bourgeoisie (le 24chapitre). Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’État) est, elle aussi, une puissance économique !

    […]

    Ce qui manque à tous ces messieurs, c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide, que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises, mais que tout le grand cours des choses se produit sous la forme d’action et de réaction de forces, sans doute, très inégales, — dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux Hegel n’a pas existé… »

    (F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 1890.)

    Une chose se changeant en son contraire, c’est une solution politique qui doit dénouer l’inextricable problème économique posé par le mode de production capitaliste. Cette apparente contradiction ne fait que révéler une réalité dialectique dans toute sa simplicité.

    « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

    Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    La nécessité du politique est une vérité simple mais qui n’est pas évidente. La conscience communiste tomberait donc du ciel, sur le prolétariat ? Le mouvement ouvrier est engagé dans une accumulation quantitative (en force, en expérience, etc.), dans laquelle s’observe un saut qualitatif. Ce saut qualitatif est celui de l’économique vers le politique, qui constitue la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique entre la résistance économique du prolétariat (la lutte pour le salaire) et l’exploitation capitaliste (la persistance du salariat). Cependant, cette synthèse n’est pas l’émergence depuis le mouvement ouvrier du mouvement communiste. Ce dépassement est précisément produit par l’éducation et l’organisation politique du mouvement ouvrier par le mouvement communiste. Le mouvement communiste n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais c’est lui qui, en participant à l’accumulation quantitative de celui-ci, crée les conditions requises pour le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique. Sans l’action du mouvement communiste, ce saut qualitatif du mouvement ouvrier n’est pas possible (la quantité ne peut pas se changer en qualité).

    La naissance de la conscience communiste est extérieure au mouvement ouvrier, mais elle n’en est pas détachée, car elle est déduite de celui-ci, il y a une dépendance : les communistes s’éduquent à l’école du prolétariat. Le mouvement communiste connaît donc sa propre maturation, en parallèle de celle du mouvement ouvrier. Dans cette accumulation, les communistes apprennent à jouer leur rôle de direction d’avant-garde du prolétariat : ils luttent pour mieux comprendre les conditions de la libération du prolétariat et pour fusionner avec son mouvement. C’est cette fusion, la jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, qui doit être le passage de la lutte économique — réformiste — à la lutte politique — révolutionnaire.

    « Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. […]

    Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, la lutte des classes dans le mode de production capitaliste crée la lutte économique contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte économique possède une contradiction interne entre la résistance contre l’exploitation et l’oppression capitaliste et la reproduction de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Cette contradiction engage une accumulation quantitative (de connaissances et de moyens de lutte) qui est principalement portée par le mouvement ouvrier (la classe prolétaire), mais aussi par le mouvement communiste (les intellectuels et activistes, de diverses classes). Cette quantité, par la fusion de l’accumulation du mouvement ouvrier et du mouvement communiste (leur « jonction »), doit se changer en qualité par la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique dans la lutte politique. Le rôle du mouvement communiste, dans la création d’un mouvement révolutionnaire, est donc de travailler autant qu’il le peut à ce dépassement de la lutte économique vers la lutte politique.

    Il serait alors absurde pour les communistes de vouloir restreindre leurs activités à celles dont l’impasse crée leur nécessité, c’est-à-dire se borner à l’économisme et au (para-)syndicalisme alors même que le mouvement communiste n’a d’utilité pour le mouvement ouvrier qu’en lui apportant ce qu’il n’a pas — l’accumulation d’éducation et d’organisation politique. Le mouvement communiste est un mouvement politique et conscient, c’est-à-dire qu’il possède comme trait essentiel ce qui manque le plus au prolétariat spontané, pour que celui-ci puisse se dépasser dans le mouvement révolutionnaire : le mouvement révolutionnaire n’est que le mouvement ouvrier « mûr », par opposition au mouvement ouvrier « spontané ». Le rôle du mouvement communiste est alors précisément de fusionner avec le mouvement ouvrier spontané, pour lui donner cette maturité — amener les conditions de la synthèse — qui lui fait défaut pour gagner. Le mouvement communiste ne peut devenir un mouvement de masse indistinguable du mouvement ouvrier qu’après cette fusion, ce saut qualitatif, cette synthèse, c’est-à-dire dans le mouvement révolutionnaire. Fusionner avec le mouvement ouvrier, ce n’est donc pas se liquider dans ses luttes économiques, mais l’inverse !

    La logique bernsteinienne qui voudrait que, car la révolution est nécessaire, les communistes se limitent à la lutte pacifique et réformiste, est ici la même. La lutte économique rend nécessaire la révolution, non pas car elle y conduirait linéairement, mais car elle y conduit dialectiquement (via son dépassement dans le politique, puis leur dépassement dans le communisme). La révolution n’est nécessaire que parce que la lutte économique spontanée et réformiste est nécessairement une voie sans issue qui doit nécessairement être dépassée par la lutte politique consciente et révolutionnaire.

    « La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    C’est toute l’erreur des communistes qui se contentent dans leurs activités d’agitation-propagande de répéter, de reformuler ou de radicaliser les revendications économiques ; et dans leurs activités d’organisation, d’accompagner, de prolonger ou de répliquer les mobilisations syndicales. Ces activités économiques importantes ne sont pas pour autant celles des communistes !

    « Nos économistes, y compris le Rabotchéïé Diélo, ont eu du succès parce qu’ils se pliaient à la mentalité des ouvriers arriérés. Mais l’ouvrier social-démocrate, l’ouvrier révolutionnaire (le nombre de ces ouvriers augmente sans cesse) repoussera avec indignation tous ces raisonnements sur la lutte pour des revendications “qui promettent des résultats tangibles”, etc. ; car il comprendra que ce ne sont que des variations sur le vieux refrain du kopeck d’augmentation par rouble. Cet ouvrier dira à ses conseilleurs de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo : Vous avez tort, messieurs, de vous donner tant de peine et de vous mêler avec trop de zèle de choses dont nous nous acquittons nous-mêmes, et de vous dérober à l’accomplissement de vos propres tâches. Il n’est pas du tout intelligent de dire, comme vous faites, que la tâche des social-démocrates est de donner un caractère politique à la lutte économique elle-même ; ceci n’est que le commencement, ce n’est pas la tâche essentielle des social-démocrates ; car dans le monde entier, la Russie y comprise, c’est souvent la police elle-même qui commence à donner à la lutte économique un caractère politique ; les ouvriers apprennent eux-mêmes à comprendre pour qui est le gouvernement.* En effet, la “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”, que vous exaltez comme si vous aviez découvert une nouvelle Amérique, est menée dans quantité de trous perdus de la Russie par les ouvriers eux-mêmes, qui ont entendu parler de grèves, mais ignorent probablement tout du socialisme. Notre “activité” à nous autres ouvriers, activité que vous vous obstinez à vouloir soutenir en lançant des revendications concrètes qui promettent des résultats tangibles, existe déjà chez nous ; et dans notre action professionnelle ordinaire, de tous les jours, nous présentons nous-mêmes ces revendications concrètes, la plupart du temps sans aucune aide des intellectuels. Mais cette activité ne nous suffit pas ; nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la bouillie de la seule politique “économique” ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque événement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes, et qu’ils nous donnent un peu plus de ce que nous ignorons encore, de ce que notre expérience “économique”, à l’usine, ne nous apprendra jamais les connaissances politiques. Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être — pardonnez-nous notre franchise ! — un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle de cette tâche qui est la vôtre et parlez moins “d’élever l’activité de la masse ouvrière”. De l’activité, nous en avons beaucoup plus que vous ne pensez, et nous savons soutenir par une lutte ouverte, par des combats de rue, même des revendications qui ne promettent aucun “résultat tangible” ! Et ce n’est pas à vous d’“élever” notre activité, car l’activité est justement ce qui vous manque. Ne vous inclinez pas tant devant la spontanéité et songez un peu plus à élever votre activité à vous, messieurs !

    * La thèse d’après laquelle il faut “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le domaine de l’activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt un caractère politique de façon spontanée, c’est-à-dire sans l’intervention de ce “bacille révolutionnaire que sont les intellectuels”, sans l’intervention des social-démocrates conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation des socialistes. Mais la tâche des social-démocrates ne se borne pas à l’agitation politique sur le terrain économique ; leur tâche est de transformer cette politique trade-unioniste en une lutte politique social-démocrate, de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l’esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique social-démocrate. Or, au lieu d’élever et de faire progresser la conscience politique qui s’éveille spontanément, les Martynov se prosternent devant la spontanéité et répètent, répètent jusqu’à l’écœurement, que la lutte économique “fait penser” les ouvriers à leur absence de droits politiques. Il est regrettable que cet éveil spontané de la conscience politique trade-unioniste ne vous “fasse pas penser”, vous messieurs, à vos tâches de social-démocrates ! »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Quel est donc le sens d’une participation communiste aux revendications économiques et aux mobilisations syndicales ?

    « Notre investissement dans les luttes du peuple n’est pas simplement une participation, mais consiste en soi en une lutte idéologique. Cette lutte est celle pour opérer une montée en généralité des mots d’ordre : de la situation particulière vers la conscience de classe, et des questions d’ordre quotidien vers celles d’ordre politique. Il n’y a aucun intérêt à reprendre tels quels les mots d’ordre préexistants lorsque l’on s’implique dans une mobilisation syndicale ou progressiste. Simplement les commenter n’apporte aucune plus-value politique. La pertinence de l’adhésion à une mobilisation est dans sa radicalisation. Cette lutte n’est pas tant celle pour demander plus (“un meilleur salaire !” ou “de nouveaux droits !”) que pour demander autre chose (“plus qu’un salaire !” ou “un nouveau Droit !”). C’est aussi celle pour demander autrement : lorsque la grève cesse d’être une grève, que la manifestation cesse d’être une manifestation, etc. »

    Un corps politique qui n’est pas construit pour la révolution, c’est à dire qui n’a pas été patiemment bâti à cette fin, par un long et ardu processus de formation théorique, idéologique et politique, dans la pratique de la lutte des classes (légale et illégale, dans les institutions du régime bourgeois et en dehors de celles-ci), n’est pas capable d’entreprendre ou de réussir une révolution communiste.

    Si la révolution est la prise du pouvoir politique par une classe, pour que celle-ci puisse avoir un contenu communiste, il ne suffit pas qu’elle soit à majorité prolétarienne, mais bien dominée par des communistes — dans toute la force du mot. Pourquoi ? Car la transition du capitalisme au communisme, c’est-à-dire la création d’un système de complexité supérieur sans contradictions sociales, ne peut pas être résumée au simple renversement de la bourgeoisie. Cette étape, aussi difficile soit-elle, n’est pas la plus difficile. Le prolétariat porte en lui le communisme, mais tout prolétaire n’est pas un communiste : sans le rôle dirigeant d’une avant-garde communiste, non seulement la classe ouvrière est incapable de briser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de son État, mais surtout, elle ne peut pas entreprendre une transition vers le communisme.

    Aujourd’hui, les termes d’« avant-garde » et de « rôle dirigeant » ont été assignés au léninisme et érigés en épouvantail. Il est à l’occasion bon de rappeler que la nécessité d’une avant-garde dirigeante était un consensus dans toute la 2de internationale, de Kautsky à Luxemburg en passant par Lénine, à l’exception notable du courant révisionniste bernsteinien et des courants affiliés (économisme russe, ministérialisme français, etc.).

    « Or, la social-démocratie allemande n’était pas seulement la plus forte troupe d’avant-garde, elle était la tête pensante de l’Internationale. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    Les controverses entre marxistes portaient « seulement » sur la forme que devrait prendre une telle avant-garde dirigeante, c’est-à-dire le Parti (à ce propos, l’Histoire nous semble avoir tranché la question). L’antagonisme ou l’incompatibilité entre l’ébullition spontanée des masses et l’action planifiée de l’élite révolutionnaire, n’existent pas ni dans le consensus de la 2de Internationale ni chez Lénine. C’est bien l’intensification autonome et innée des luttes du peuple qui doit créer la situation révolutionnaire devant annoncer l’offensive communiste (qui doit être autonome mais qui ne peut pas être indépendante des masses).

    « En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques.” »

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Luxemburg explicite cette unité entre « le mouvement populaire spontané » et « l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat », elle expose d’abord que :

    « Ce n’est pas l’organisation seule qui fournit les troupes combattantes, mais la bataille qui fournit dans une bien plus large mesure les recrues pour l’organisation.

    Ceci est évidemment beaucoup plus valable encore pour l’action politique de masse directe que pour la lutte parlementaire. Bien que la social-démocratie, noyau organisé de la classe ouvrière, soit à l’avant-garde de toute la masse des travailleurs, et bien que le mouvement ouvrier tire sa force, son unité, sa conscience politique de cette même organisation, cependant le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur l’appui et sur la collaboration des couches les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les déifiés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

    En Allemagne les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés ni “commandées” par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de “discipline”, d’“éducation politique”, d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

    La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires ; en temps normal les statistiques des organisations ou même les statistiques électorales ne donnent qu’une très faible idée de cette influence. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Puis elle conclut en affirmant que :

    « Ainsi nous parvenons pour l’Allemagne aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle propre de la “direction” de la social-démocratie par rapport aux grèves de masse que dans l’analyse des événements de Russie. En effet, laissons de côté la théorie pédante d’une grève de démonstration mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats et exécutée par une minorité organisée, et considérons le vivant tableau d’un véritable mouvement populaire issu de l’exaspération des conflits de classe et de la situation politique, explosant avec la violence d’une force élémentaire en conflits aussi bien économiques que politiques et en grèves de masse alors la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

    La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “situation révolutionnaire” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Le consensus en question, sur le parti d’avant-garde du prolétariat, était dans la continuité directe des impératifs édictés par Marx et Engels, impératif déduit de leur étude approfondie qui n’a aujourd’hui pas vieilli.

    « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

    Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    De plus :

    « […] “L’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen” ;

    […] “Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques. Bien loin de pousser à l’émancipation des travailleurs, ils continueront à y opposer le plus d’obstacles possibles… La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière” ;

    […]

    Considérant en outre :

    • Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;
    • Que cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ;
    • Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

    la conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. »

    (K. Marx et F. Engels, Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT, réunie à Londres, du 17 au 23 septembre 1871.)

    Si les communistes sont perméables à l’opportunisme (l’Histoire l’a démontré et nous payons aujourd’hui le prix de cette démonstration), le dilemme n’en est pas moins binaire : soit l’on s’en remet à l’inorganisation, et l’on se condamne à perdre, soit l’on s’organise politiquement, et l’on se donne une chance de vaincre. Il va de soi que la victoire en question n’est jamais garantie, mais dans un cas, l’aliénation politique est totale, et dans l’autre cas, elle n’est que partielle — le chemin est sinueux… mais il y a un chemin ! Tous les reproches — justifiés — qui pourront être faits aux communistes présent ou passés ne changeront en rien cette réalité : accepter la lutte politique communiste, c’est risquer la défaite dans l’opportunisme, mais refuser la lutte politique communiste, c’est la certitude de la défaite dans l’opportunisme.

    Le seul moyen de rester politiquement pur et libre du poids de tout bilan, c’est bien sûr de ne rien faire, et de se conforter là où il n’y a aucun risque de gagner (ce qui reviendrait donc de perdre cette pureté et cette liberté). Pareillement, il est très facile d’avoir raison lorsque la réalité de la lutte des classes ne vient pas nous contredire. Le syndicalisme, avantagé d’une quasi-absence de bilan historique à défendre, se prête alors parfaitement au rôle de débouché politique pour réformiste dans le déni, souhaitant garder les apparats d’une radicalité innocente. Les syndicalistes les plus convaincus peuvent ainsi s’imaginer révolutionnaire en se contentant d’en appeler à la « grève générale » dans leurs activités syndicales, discernant ses prémices derrière chaque soubresaut de conflictualité économique.

    Tous les révolutionnaires doivent avoir conscience de l’impératif d’un militantisme politique, pour une organisation politique, à des fins politiques, d’une part, et de la nécessité d’une « avant-garde dirigeante » pour faire dévier le prolétariat de la lutte économique, et l’arracher à l’opportunisme (économiste, réformiste, etc.), d’autre part.

    « Mais la révolution n’est-elle pas l’acte suprême en matière politique ? Or, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens — l’action politique qui prépare la révolution, éduque l’ouvrier et sans elle le prolétariat sera toujours frustré et dupé le lendemain de la bataille par les Favre et Pyat. Cependant, la politique qu’il faut faire doit être celle du prolétariat : le parti ouvrier ne doit pas être à la queue de quelque parti bourgeois que ce soit, mais doit toujours se constituer en parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but. »

    (F. Engels, Compte rendu, rédigé par l’auteur lui-même, de son discours à la séance du 21 septembre 1871 à la Conférence de Londres.)

    La défaite spontanée

    Quatrièmement, sous-estimer la force de la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier est in fine, pour la bourgeoisie, une menace existentielle. Il est donc à attendre de la bourgeoisie une résistance correspondante aux enjeux que posent devant lui les ambitions communistes. Se dire révolutionnaire doit commencer par prendre au sérieux toute la radicalité du mot « révolution », et donc toute la radicalité de ce qui est à attendre des réactionnaires.

    Il est commun, dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, d’entretenir une conception abstraite de ce que peut-être une révolution, lorsque le problème n’est pas écarté d’emblée comme étant l’expression d’un fantasme insurectionnaliste ou blanquiste, gauchiste. Il serait quasiment ridicule de réfléchir à « comment faire une révolution communiste en France ? ». Cette perspective paraît si éloigné, si impossible, qu’il est alors plus confortable de s’en remettre à quelque chose d’extérieur à soi — comme le mouvement spontané du prolétariat — pour ne pas avoir à assumer soi-même la difficulté et la profondeur des problèmes que posent la révolution communiste. Il y a donc une habitude persistante à se représenter la révolution comme une très grande manifestation ou une très grande grève (soit des méthodes de lutte réformiste), ou à simplement continuer de remettre à plus tard le problème de la forme concrète de la prise du pouvoir (pour mieux retourner aux taches économiques).

    Les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » ont été adoptées par certains syndicaliste ou para-syndicaliste comme l’alpha et l’oméga justifiant leur engagement quasi-exclusif dans la lutte économique. Cependant, ces stratégies se voient réduites à un simple résultat de la croissance de la lutte économique (un basculement mécanique), c’est-à-dire qu’elles sont vidées de tout le politique qui les rendent possibles et révolutionnaires (qui transforment les méthodes réformistes en leur contraire), et elles finissent par n’être plus que le prétexte du liquidationnisme syndical (la phraséologie messianique de la capitulation économiste).

    Ces attitudes inconséquentes traduisent souvent une conception très superficielle de la réelle puissance du régime bourgeois. Sans même parler des extrémités fascistes, l’État bourgeois dans sa forme « classique » (la démocratie bourgeoise) n’a jamais reculé à ouvrir le feu sur les prémices d’insubordination ouvrière ou à éliminer les militantes ou les militants les plus dangereux sans s’embarrasser de sa légalité. Ce temps n’est pas révolu.

    « Il ne faut jamais sous-estimer la dimension et l’intensité de la résistance bourgeoise, car celle-ci est très littéralement prête à tout pour stopper l’avancée de la menace existentielle qu’est pour elle le communisme. Son niveau d’organisation, ses moyens militaires et techniques, son absence de limites “morales” ou “de principes”, etc., sont autant de réalités à connaître pour dissiper notre naïveté. Notre dictature du prolétariat n’est qu’une réponse à la dictature de la bourgeoisie et du Capital, et pourtant, sa violence paraît timide face à la leur. Celles et ceux qui ne comprennent pas la nécessité du Parti et de l’État, de tout le sens du mot “dictature” — dans toute sa portée unilatérale et illimitée —, sont aussi ceux qui ne saisissent pas que le camp de Dachau, l’offensive Barbarossa, la méthode Jakarta ou l’opération Condor ne sont pas des mauvais rêves qui se seraient dissipés, des méthodes “d’un autre temps”. “La victoire ou la mort” n’est pas un slogan romantique, c’est un constat. »

    « Il faut attendre de l’État bourgeois une résistance formidable, acharnée jusqu’aux dernières extrémités. La puissance d’un État impérialiste contemporain n’est pas plus illimitée que celle de n’importe quel autre État de l’Histoire, mais par rapport à ces derniers, ses moyens sont disproportionnellement développés — tant en force qu’en intelligence. Lorsque l’offensive révolutionnaire sera à l’ordre du jour, il sera diminué, mais loin d’être neutralisé. Pour imaginer gagner, il faut donc comprendre que l’État bourgeois ne va pas s’effondrer de lui-même, ni après quelques coups, mais seulement lorsqu’il aura été intégralement disloqué. Il faut comprendre alors aussi que cette entreprise de longue haleine n’est que la nôtre. »

    Il est important de saisir que si les syndicats et la lutte économique sont bien une « école incontournable », « une première étape », etc., il y a des choses qu’ils n’enseignent pas, voir qu’ils freinent activement. L’organisation syndicale et les objectifs et méthodes de la lutte économique ne préparent pas le prolétariat à la révolution, et le maintient dans un état de désarmement et de vulnérabilité aux assauts du régime bourgeois, en plaçant le combat sur un terrain où celui-ci à l’avantage. La négociation du prix de vente de la force de travail, de la péréquation des profits et des droits démocratiques, sur le terrain « à découvert » de la légalité ou de la semi-légalité — toujours dans ou en marge des institutions du régime bourgeois — ne peut convertir ni ses tactiques ni ses combattants en tactiques et en combattants de la révolution. Le passage du terrain et des armes du réformisme (sur lequel nous sommes condamnés à nous placer mais où la bourgeoisie possède un avantage décisif permanent), au terrain et aux armes révolutionnaires, ne peut pas se faire du jour au lendemain, ni « automatiquement » ni « naturellement ».

    « Il faut maintenant nous arrêter à une question que, certainement, tout lecteur se pose déjà. Ce travail artisanal, maladie de croissance qui affecte l’ensemble du mouvement, peut-il être mis en connexion avec l’économisme considéré comme une des tendances de la social-démocratie russe ? Nous croyons que oui. Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d’organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s’en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation ; elles sont aussi dans l’étroitesse de l’ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l’incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d’une bonne organisation de révolutionnaires ; enfin — et c’est le principal — elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l’ériger en “théorie” particulière c’est-à-dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également. Dès les premières tentatives de ce genre, il devint évident que les méthodes artisanales étaient liées à l’économisme et que nous ne nous débarrasserions pas de notre étroitesse dans le travail d’organisation, avant de nous être débarrassés de l’économisme en général (c’est-à-dire de la conception étroite de la théorie du marxisme, du rôle de la social-démocratie et de ses tâches politiques). Or, ces tentatives ont été faites dans deux directions. Les uns se sont mis à dire : la masse ouvrière n’a pas encore formulé elle-même des tâches politiques aussi étendues et aussi urgentes que celles que lui “imposent” les révolutionnaires ; elle doit encore lutter pour les revendications politiques immédiates, mener “la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” (et à cette lutte “accessible” au mouvement de masse correspond naturellement une organisation “accessible” même à la jeunesse la moins préparée). D’autres, éloignés de tout “gradualisme”, ont déclaré : on peut et l’on doit “accomplir la révolution politique”, mais point n’est besoin pour cela de créer une forte organisation de révolutionnaires éduquant le prolétariat par une lutte ferme et obstinée ; il suffit pour cela que nous nous saisissions tous du gourdin “accessible” et familier. Pour parler sans allégories, il nous faut organiser la grève générale ou stimuler par “un terrorisme excitatif” le mouvement ouvrier un peu “languissant”. Ces deux tendances, opportuniste et “révolutionniste”, s’inclinent devant les méthodes artisanales dominantes, ne croient pas à la possibilité de s’en délivrer, ne voient pas notre tâche pratique, la première et la plus urgente : créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité. »

    (V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, dans la participation des communistes aux syndicats et aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, la stratégie révolutionnaire est la suivante.

    « L’enjeu est de conquérir par la lutte immédiate pour des revendications dans le capitalisme, une hégémonie dans les masses populaires, c’est-à-dire un terrain de manœuvre politique suffisant pour nous permettre ensuite d’avancer la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire la revendication du communisme et de la révolution. Nous menons maintenant une lutte dans la société bourgeoise pour (aussi tôt et autant que possible) mener une lutte hors de la société bourgeoise. Il n’y a pas de continuité simple et directe entre nos demandes immédiates et nos demandes révolutionnaires, mais les premières vont permettre aux secondes d’exister.

    Le cadre de nos revendications est contraint par l’ampleur de notre mouvement : ce que nous sommes capables de représenter politiquement (notre crédibilité et notre capacité d’action). Avant la situation révolutionnaire (ou en l’absence de guerre prolongée), la lutte communiste est donc “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”, c’est-à-dire qu’elle est restreinte à un cadre fondamentalement réformiste — intra-capitaliste —, même lorsque la lutte est en dehors des institutions bourgeoises (l’État, les syndicats, etc.) et que ses moyens sont violents ou illégaux. Pour échapper à ce dernier, il ne suffit pas simplement de faire “enfler” nos demandes réformistes, c’est-à-dire de demander toujours plus dans le capitalisme. Il n’est possible ni de lutter dans un cadre réformiste comme dans un cadre révolutionnaire, ni l’inverse, ni en espérant faire d’un cadre réformiste un cadre révolutionnaire. Premièrement, car le cadre réformiste est décisivement à notre désavantage — la bourgeoisie a l’ascendant du terrain sur tous les plans —, et deuxièmement, car ses méthodes de lutte et ses revendications sont inadéquates à un cadre révolutionnaire (leurs fins et leurs moyens sont différents) — la continuité de l’un à l’autre n’est ni simple ni directe ! Il faut au contraire activement lutter pour passer d’un cadre de revendication réformiste à un cadre révolutionnaire — extra-capitaliste. Ce saut qualitatif ne peut pas se faire si, dès le début, notre combat pour des objectifs immédiats n’est pas explicitement conçu comme un moyen pour un autre type d’objectif, entre lesquels il y a rupture (du cadre réformiste au cadre révolutionnaire). Ces deux cadres sont en rupture avec l’ordre bourgeois, mais seul le cadre révolutionnaire peut le renverser — faire la révolution. Notre lutte contre le capitalisme dans le capitalisme n’a de sens que pour gagner l’espace de manœuvre politique, c’est-à-dire l’hégémonie dans les masses populaires et le pouvoir requis, pour engager la lutte contre le capitalisme hors du capitalisme.

    En bref, il faut gagner ici et maintenant, aussi petits soient ces gains, pour avoir de quoi gagner ailleurs ensuite. C’est le sens de “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”. Mais cette accumulation de forces n’est révolutionnaire que si elle vise à rendre possible la transition vers la révolution, pas si elle n’est qu’une fuite en avant des revendications, qui devraient magiquement faire “exploser” le cadre réformiste pour le convertir en cadre révolutionnaire. Le passage de la lutte intra-capitaliste à la lutte extra-capitaliste, est aussi, mais n’est pas qu’une augmentation quantitative des revendications et des moyens revendicatifs, car c’est bien un saut qualitatif qui demande aussi d’autres fins et d’autres moyens que ceux de la revendication immédiate réformiste (dans la “forme”), c’est-à-dire aussi des fins et des moyens politiques et révolutionnaires (d’où son “fond”). Le passage d’une forme de lutte réformiste à une forme révolutionnaire ne se fait pas tout seul, ou comme une évidence : il doit être planifié, préparé et consciemment créé dès et autant que rendu possible. De plus, sans ce programme réellement révolutionnaire, le réformisme finit par être autant dans la forme que dans le fond, et la révolution n’est alors plus qu’un horizon abstrait et un slogan performatif creux. En conclusion, entre la conquête du programme minimum et du programme maximum, ou entre l’insubordination et la révolution, il n’y a pas une transition graduelle et progressive : les seconds sont contenus “en germe” dans les premiers, mais ils ne peuvent pas “germer” dans ceux-ci (tout comme le capitalisme contient le communisme, qui ne peut pas exister tant que le capitalisme existe). »

    Conclusion

    L’exposé ci-dessus ne doit pas être lu comme une diatribe contre les luttes économiques et syndicales. Celles-ci sont nécessaires, déjà car elles existent indépendamment de notre volonté (elles sont là, se priver de leur portée dans les masses serait une erreur grave), ensuite car elles servent de première étape dans l’organisation du prolétariat et de première école pour les révolutionnaires (comme il a déjà beaucoup été répété).

    « Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme ; ils ont marqué le passage de l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats, par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe ouvrière. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est, pour le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable “école du communisme” et l’école préparatoire des prolétaires pour l’application de leur dictature, le groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble des travailleurs. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    Mais ce qui est une très bonne « première étape » n’est pas un chemin tout tracé vers la révolution (compréhension, sinon mécanique, simpliste de ce qu’est la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même). Trop de communistes se contentent de végéter dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, et y laissent végéter le prolétariat avec eux. Ce plafonnement du mouvement communiste est à la fois une conséquence et une cause de sa crise.

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ».

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Sans le « parti révolutionnaire » qui doit « lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble » pour « éduquer les syndicats, les diriger », les faire dévier de la spontanéité économique et les arracher à l’opportunisme, vers (ou dans) la dictature du prolétariat, il est impossible de donner un caractère politique révolutionnaire aux syndicats. Donc, en l’absence d’un tel « parti révolutionnaire », l’impératif catégorique pour tous les communistes est sa construction.

    Les syndicats sont la plus pure expression de la classe ouvrière, mais c’est aussi la plus spontanée : leurs moyens et leurs fins sont nécessairement réformistes (y compris la grève générale). La raison d’être du syndicat, la lutte économique pour les salaires, en fait une institution dédiée à la reproduction de l’exploitation capitaliste et intégrée à la société et à l’idéologie bourgeoise. Les syndicats ne peuvent développer une conscience et une indépendance de classe que s’ils deviennent plus que des syndicats par l’action d’un véritable Parti communiste qui se place à sa direction, c’est-à-dire s’ils deviennent un outil révolutionnaire entre ses mains. Le syndicat cesse d’être réformiste lorsqu’il cesse d’être un syndicat et que son rôle dans la lutte économique pour les salaires est subordonné à la lutte politique pour la révolution.

    Pour les communistes, la participation aux luttes économiques et le militantisme syndical ne sont des travaux que secondaires, subordonnés comme moyens à l’œuvre politique de reconstruction du Parti communiste.

    Or, la conception stratégique de la relation et de la transition entre lutte économique et lutte politique est souvent l’occasion d’un naufrage. Les déviations économistes et (para-)syndicalistes sont aujourd’hui hégémoniques dans la gauche dite révolutionnaire en France, et transcendent largement les frontières idéologiques. Ainsi, anarchistes, autonomistes, marxistes-léninistes et d’infinies variétés de trotskistes se rejoignent en nombre dans la même impasse.

    « Ainsi, nous l’avons constaté, l’erreur fondamentale de la “nouvelle tendance” de la social-démocratie russe est de s’incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

    L’élan spontané des masses en Russie a été (il l’est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s’est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L’élan des masses n’a cessé de grandir et de s’étendre sans solution de continuité ; loin de s’interrompre là où il a une fois commencé, il s’est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d’effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation constante et continue, capable de diriger le mouvement tout entier. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Les luttes spontanées ne peuvent qu’être condamnées à la stagnation économique et à la déroute opportuniste si elles sont coupées du facteur subjectif qui doit faire toute la différence : les communistes et leur Parti. Donc, si la lutte économique est une bonne première étape, une bonne deuxième étape serait de ne pas se dissoudre dans celle-ci, et de chercher à se constituer en organisation révolutionnaire autonome. En bref, rompre avec le liquidationnisme économiste et (para-)syndicaliste, si populaire aujourd’hui en France, et enfin s’atteler sérieusement, humblement, et patiemment, à la construction d’une organisation proprement politique, de classe et de combat. « Combat » ici à ne pas comprendre comme un autre slogan performatif creux, mais comme l’injonction concrète d’un programme concret.

    La période d’immaturité et de difficulté que nous connaissons dans les pays impérialistes (celle de la condition sectaire) n’est historiquement pas inédite (elle est analogue à la kruzhkovshchina du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dans l’Empire russe). Le mouvement communiste est pour l’instant toujours atrophié et coupé du prolétariat et du peuple. Mais la tâche de jonction et de fusion entre le mouvement communiste, encore principalement d’extraction intellectuelle, et le mouvement ouvrier, n’est pas inédite non plus. Le besoin d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste s’exprime encore timidement, mais il est croissant et tendanciellement de plus en plus violent.

    Si jusqu’ici nous nous sommes presque exclusivement concentrés sur la dualité économique-politique, nous ne pouvons pas oublier un troisième élément de la lutte communiste, dont il faut rappeler son unicité et sa nécessité dans celle-ci : la lutte théorico-idéologique — celle qui pose les fondations du Parti communiste et sans laquelle son édification est impossible.

    « Ainsi donc, l’on voit que les grandes phrases contre l’ossification de la pensée, etc., dissimulent l’insouciance et l’impuissance à faire progresser la pensée théorique. L’exemple des social-démocrates russes illustre d’une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l’Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi ; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d’un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu’il sort d’un air triomphant cette définition de Marx : “Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu’une douzaine de programmes.” Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : “Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter !” D’ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l’éclectisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d’atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de “concessions” théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu’il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essayent de diminuer l’importance de la théorie !

    Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d’abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l’avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non social-démocrates. Dans ces conditions, une erreur “sans importance” à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle “nuance” peut dépendre l’avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

    Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s’est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s’est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d’expérience politique (et révolutionnaire) réclame l’accomplissement de cette tâche.

    Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d’organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l’autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. […]

    […] Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) — comme cela se fait chez nous — mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. »

    (V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.)

  • Deuxième tour des élections

    Deuxième tour des élections

    Le second tour des élections législative a eu lieu. Il s’est traduit avant tout par une défaite électorale pour LREM, qui ne possède plus la majorité absolue. Pour avancer sur leurs projets, les architectes du programme de Macron devront donc obtenir la complicité d’autres forces politiques, et donc rechercher des compromis. Cela peut rogner les marges de manœuvre des réformateurs libéraux dans leur entreprise de liquidation des conquêtes sociales.

    Il se traduit aussi par deux percées : une à gauche, au tour du NUPES, l’autre à droite autour du RN. Les résultats sont les suivants : la gauche parlementaire passe de 60 députés en 2017-2022 à plus du double. Le RN passe de 8 députés à 89 ce qui est une multiplication par 11 ! Dans le détail des scores au sein des alliances, les partis du XXe siècle, PS (45 → 22), PCF (16 → 13) et LR (100 → 78) continuent de péricliter. LFI et le RN sont donc les grands gagnants de ce scrutin, avec 86 et 89 élus.

    Un constat positif mais mitigé

    La gauche et l’extrême droite sont donc sortis renforcés de ce scrutin. Cependant, les résultats ont été en deçà des estimations d’origine, lesquelles donnaient entre 150 et 190 députés. Ce n’est pas une « vague rouge » ni même une « vague rose », c’est en revanche un revers pour les partis du centre. Cette relative déception est le fruit d’un intense lobbying réalisé par les partis de centre et de la droite pour bloquer toute marée NUPES. Elle est le reflet d’un choix constant dans l’histoire : les exploiteurs préfèrent toujours des partis dictatoriaux de droite à des élus d’une gauche moins corruptible que le PS. Elle est aussi le reflet de la difficulté, pour une gauche qui a tant déçu par le passé, de mobiliser un électorat qui préfère souvent l’abstention, voire les « solutions qu’elle n’a pas essayé avant », le vote d’extrême droite. Quant à Zemmour, qui est l’absent de ce scrutin, nous pensons que son heure viendra. Sa cause, celle d’une réunion des deux droites françaises, fasciste et gaulliste, est probablement celle qui permettra la victoire de la droite élargie. Pour le moment, celle-ci semble rester dans des logiques classiques de rivalité entre boutiques. Cela lui a pour le moment offert un balcon à l’Assemblée. Demain, lorsqu’elle lorgnera le pouvoir, elle regardera à nouveau l’idée d’une alliance.

    Le centre continue de s’effondrer au profit des ailes

    Le dépit d’une grande partie de la population, qui ne croit plus dans la politique politicienne, et la désagrégation du centre de l’échiquier politique expliquent cette polarisation. Elle reflète des attentes différentes, attentes auxquelles le système démocratique libéral et ses politiciens ne peuvent répondre. La politique politicienne n’est tout simplement pas capable de répondre aux enjeux vitaux de notre époque : guerre, crise économique, crise écologique – devant le seuil de laquelle nous nous tenons.

    Nous ne doutons pas de la bonne volonté de certains élus et de la majorité des militants et des militantes qui ont soutenu NUPES ou d’autres formations de gauche. Mais les défis auxquels il faut faire face ne pourrons être affrontés dans le cadre d’un système qui a été construit et architecturé pour servir à gérer l’exploitation de l’humanité et de la nature. Le système démocratique libéral est étriqué, corrupteur, fait pour entraver l’action de transformation de la société. De plus, les enjeux sont tellement grands que les puissants et les puissantes – ainsi que leurs larbins – n’hésiteraient pas un seul instant à s’affranchir de toutes les règles démocratiques si leur ordre était menacé. Ainsi, le 16 juin, le syndicaliste Force Ouvrière Police Yves Lefebvre déclarait : « Je n’obéirai jamais à Jean-Luc Mélenchon. La France serait en feu, mais cette fois cela opposerait la police nationale au pouvoir politique. » Qu’en serait-il des milliardaires ? Hésiteraient-ils entre la démocratie et leurs intérêts ? Accepteraient-ils la majorité ? Nous connaissons tous et toutes la réponse.

    Fournir une réponse

    Quant à la réponse fournie par l’extrême-droite, elle consiste uniquement – sous prétexte d’intérêt national – à sacrifier ceux des exploités et à les livrer pieds et poings liés à leurs exploiteurs. À faire cause commune avec eux et à mettre la société en ordre de bataille pour les servir.

    C’est pour cela que nous pensons que le système démocratique libéral ne l’est pas réellement. Il est étriqué, corrupteur, soumis à des impératifs de démagogie et de satisfaction des exploiteurs. Nous pensons que les réponses ne peuvent être que dans une politique populaire, menée par les principaux et les principales forces de notre société : c’est à dire ceux et celles qui produisent les richesses. Les exploiteurs, qui ont intérêt dans la misère et dans la dévastation de l’environnement, ne peuvent apporter de solution. Nous croyons à une souveraineté populaire illimitée, incarnée par un parti populaire qui serait capable de défendre ses intérêts profonds et de long terme. Nous pensons que le pouvoir populaire n’a pas à connaître d’entraves : il doit être total et permettre l’arrivée d’une ère nouvelle. Une ère dans laquelle l’économie se base sur ce que peut raisonnablement et durablement fournir la Terre et sert à servir les intérêts de l’humanité entière. Une ère dans laquelle la course folle au profit dévastateur ne sera plus qu’une anomalie de l’histoire, une crise d’adolescence de l’humanité.

    Bien sûr, construire les outils qui permettent cette victoire prendra du temps. Dans l’intervalle, les succès électoraux sont des bonnes nouvelles intermédiaires. Mais ils ne doivent pas faire oublier que l’objectif final est plus grand, plus lointain, plus profond.

  • Décès de Jacques Chirac. Quel sens à sa vie et aux hommages ?

    Décès de Jacques Chirac. Quel sens à sa vie et aux hommages ?

    Il y a-t-il un sens a écrire quelque chose sur le décès de Jacques Chirac ?

    S’il existe des problèmes autrement urgentissimes, il paraît néanmoins convenable de faire un bref point sur l’ancien Président de la Ve République. En dépit de la réputation qui est fait aux communistes, nous ne nous réjouissons jamais de la mort de qui que ce soit. Notre programme n’est pas basé là-dessus. Chirac ne fait pas exception à cela. Il était un ennemi politique, il était un oppresseur impérialiste et capitaliste, mais il n’en reste pas moins qu’il n’y a pas lieu de bondir de joie.

    En revanche, il existe une certaine image de sympathie, de nostalgie, qui entoure Jacques Chirac. Nous ne nous associons pas à la perpétuation de cette image. Elle n’a pas de sens pour nous.

    Chirac est devenu une icône. Il n’en méritait pas tant. Pourtant, nous ne pouvons occulter le fait qu’une partie de la nostalgie chiraquienne se base sur une certaine réalité. Dans les esprits, Chirac incarne certes un gouvernement corrompu, mais une certaine nonchalance. Les temps paraissaient moins durs, l’avenir moins sombre. La vie paraissait meilleure.

    Elle l’était, mais pas grâce à lui. La crise est passée par là.

    En effet, avant la crise de 2008, la vie, pour une grande partie des classes populaires françaises, était plus aisée. Cela ne veut pas dire que la bourgeoisie n’était pas agressive, loin de là, mais, cependant, il est impossible de nier que ses offensives suivaient une autre logique : accroître le taux de profit. En somme, se gaver plus.

    Aujourd’hui, la crise économique aiguillonne les bourgeoisies. Non seulement elles veulent augmenter leur taux de profit, protéger leurs marchés, mais elles le doivent ! Il en va, à leurs yeux, de leur survie en tant que couche la plus dominante de la classe la plus dominante. C’est cela, et uniquement cela, qui donne aux années Chirac ce sentiment sympathique. Sarkozy n’a pas bénéficié du même climat. Il marquait également une rupture générationnelle, mais aussi dans le style de travail et dans la relation aux masses. De ce point de vue là, Chirac, avec la bonhommie, s’opposait aux agités Sarkozyste et à l’insignifiance des personnages du PS.

    Hormis cette parenthèse mythologique, le bilan de Chirac, quel est il ?

    Entre ses rôles de Premier ministre, de maire de Paris et de Président, il laisse derrière lui un lourd passif.

    Des actes réalisés au nom de l’État français, comme le massacre de la grotte d’Ouvéa, la répression des banlieues en 2005, la reprise des essais nucléaires…. Des réformes, comme les premières attaques contre les retraites, la tentative de mettre en place le CPE et le CNE (contrats première embauche et contrat nouvelle embauche, travail dépassé par les lois Macron et El-Khormi), la mise en place de l’autonomie des universités… Mais aussi la loi Devaquet, retirée après le tabassage à mort de Malik Oussekine par la police.

    Mais également des affaires crapuleuses, qui ont émaillé toute la carrière du Corrézien. Angolagate et barbouzeries (avec Pasqua comme avec Mitterrand), frais de bouche hallucinants, emplois fictifs… la liste est sans fin.

    Nous n’oublions pas également qu’il a aussi joué sur le terrain des réactionnaires, avec le ‘bruit et l’odeur’, tout comme avec une misogynie qui ne l’a jamais quitté.

    Existe-il quelque chose à mettre au crédit du mandat de Chirac ?

    Oui.

    Une seule. La reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la collaboration et dans la rafle du Vélodrome d’Hiver. Elle marque une rupture par rapport à l’amnésie hypocrite des prédécesseurs.

    En revanche, l’hostilité à la guerre en Irak ne peut pas être mise sur le même plan. Elle est souvent mise en exergue par toute une frange chauvine, qui voyait dans cela une dernière manifestation de gaullisme, de résistance aux faucons de Bush. En réalité, la raison fondamentale de la non-intervention française résidait ailleurs : Pour mémoire, en 2003, voilà ce qu’écrivait le journal Le Monde :

    Les entreprises françaises sont d’autant plus agacées par le probable hold-up américain qu’elles cultivent depuis des années des relations privilégiées avec l’Irak. En 1996, dès la mise en place du programme «pétrole contre nourriture», le Medef avait expédié sur place une délégation de chefs d’entreprise, virée devenue annuelle. L’organisation patronale organisait avec l’entreprise BOI la présence des firmes hexagonales à la Foire annuelle de Bagdad, où le stand français occupait encore en 2001 la première place. Résultat ? Depuis 1996, la France était devenue le premier pays fournisseur de l’Irak, avec près de 15 % des importations, dont la moitié en biens d’équipements. »

    Premier partenaire commercial de l’Irak, la France s’est mise en colère uniquement car ce marché allait devenir un monopole américain. Ce conflit, en réalité, s’inscrit dans une série de conflits entre les deux impérialismes. Il s’est exprimé tant dans l’Angolagate que dans le génocide du Rwanda, ou les deux puissances soutenaient chacune leurs pions.

    Loin d’être une défense du droit international, le veto était avant tout une manœuvre de l’impérialisme français. Pas de quoi se pâmer.

    Quel sens pour les hommages ?

    Nous avons écrit, en introduction, que Chirac était un ennemi. Le sens de ce terme est important. Parmi ceux et celles qui ont encensé l’existence de Jacques Chirac, il est possible de trouver un certain nombre de personnes qui n’étaient pas de son bord. Le PCF, par Ian Brossat ou par Fabien Roussel, LFI, par Jean-Luc Mélenchon…

    Les uns et les autres l’ont salué, en dépit de leurs désaccords, mais soulignant son « amour de la France », « Il etait un homme du peuple, celui aussi qui a refusé la guerre en Irak en 2003. »… En sommes, ils agissaient avec un certain fair-play envers un adversaire tombé. Adversaire, certes, mais néanmoins respectable, et, souvent, respecté.

    C’est sur ce point que nous voulons venir. Il ne s’agit pas de stigmatiser ceux qui ont écrit cela. Charge à chacun de défendre ces tweets. Mais il s’agit de souligner un fait important : l’effet du parlementarisme bourgeois.

    Pourquoi Chirac est, à nos yeux, un ennemi, pourquoi est-il, à leurs yeux, un adversaire ?

    Fondamentalement, le parlementarisme et le réformisme se basent sur le postulat qu’il est possible de triompher légalement, par les voies prévues à cet effet, des adversaires politiques. Qu’il n’existe pas d’ennemi irréductible, à partir du moment où l’adversaire acceptait les règles définies par la République. Chirac n’était donc pas un bourreau au service des grands cartels industriels et de la bourgeoisie monopolistique, mais il était le représentant d’un parti, qu’il fallait battre aux élections. Egalement, le postulat mentionne le fait que, selon le principe de départ, l’adversaire déposera les armes et saluera la victoire de l’opposition si celle-ci triomphe. Les vainqueurs et les vaincus s’embrassent, se saluent, et charge à l’autre de faire mieux la fois d’après.

    Sauf que l’Histoire et l’expérience de la démocratie bourgeoise tend à prouver l’inverse. Lorsque, hypothétiquement, une force anti-capitaliste (même modérée !) s’approche du pouvoir ou se met en position de réaliser son programme, elle rencontre une résistance opiniâtre et acharnée de la part de la classe sociale opposée. Nous avons vu, régulièrement, la bourgeoisie ne pas hésiter à transgresser les règles (qui sont d’ailleurs les siennes!) pour réprimer.

    Deuxième aspect fondamental, un aspect de classe. Jacques Chirac et Fabien Roussel, quels que soient leurs chemins personnels, appartiennent à la même corporation : celle des élus, des agents de l’appareil de l’État. Ils partagent les même conditions de vie, les même indemnités, et dans le fond, ont tout intérêt, à titre personnel, à ce que les choses se maintiennent en l’État. Il n’existait pas de réel antagonisme social entre les deux. Ils n’étaient pas les membres de deux classes ennemies, qui devaient se détruit, mais simplement deux bourgeois bien payés, achetés par la bourgeoisie pour ne pas trop chambouler les choses, hormis quand elles vont dans son sens.

    Cette tendance corruptrice, ces balles sucrées de la bourgeoisie, sont fondamentalement celles qui ont tué le PCF. Elles tuent tout autant les révolutions que organisations révolutionnaires et leurs militants. Même les réformistes sincères sont poussés par tous les moyens possibles à transgresser les règles. Cela finit par devenir un moyen de pression, une méthode aussi vieille que la démocratie elle-même.

    Pour en finir, il n’y a pas à diaboliser ou à encenser Chirac. Il a fait le travail pour lequel il avait été fondamentalement mandaté : gérer au mieux les intérêts des cartels bourgeois. Moins irritant, plus nonchalant que les autres, n’y change fondamentalement pas grand-chose. Il n’en était pas moins un ennemi de classe et un fer de lance des exploiteurs et des exploiteuses.

    Qu’il repose en paix, et que le système qu’il a si bien servi le rejoigne rapidement.

  • La Paix trahie.

    La Paix trahie.

    1918-2018

    Partie 3 – La paix trahie

    Le mouvement pacifiste possède une longue histoire. Il s’était particulièrement incarné, durant le milieu du XIXe siècle, par notamment le congrès des amis de la paix universelle, qui avait pour vocation de défendre la négociation et l’équilibre entre les nations. En dernière instance, sa mission était plus un contrefort de la Sainte-Alliance qu’une organisation progressiste.

    Bien que présidé par Victor Hugo, le congrès de 1849, par exemple, est marqué par un fond particulièrement réactionnaire et clérical. Ce qui est mis en avant, c’est la nécessité d’un paix harmonieuse et naturelle, telle que voulue par Dieu. Derrière ce pacifisme se cache l’idée qu’il serait possible que les puissants s’entendent pour exploiter le plus pacifiquement possible les masses, et se partager le monde par le dialogue et non pas l’affrontement.

    Le congrès condamne par ailleurs les guerres pour une raison particulièrement justifiée, nous reviendrons dessus à la fin de cette brochure : elles sont le ferment des révolutions. Les positions socialistes sont de plus en plus marginalisées. Elles vont, par ailleurs, en être exclues progressivement.

    Ce pacifisme réactionnaire va se retrouver de plus en plus marginalisé, tandis que naît, avec un élan irrésistible, une nouvelle ligne de défense de la paix entre les Nations, la ligne progressiste-révolutionnaire. Autour du mot d’ordre de « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », un nouveau camp de la paix apparaît.

    Il s’incarne dans les diverses internationales, lesquelles mentionnent explicitement la nécessité de lutter en premier lieu contre sa propre bourgeoisie nationale et de pratiquer le défaitisme révolutionnaire : autrement dit, mettre la lutte des classes au premier plan, avant la lutte entre les nations, les Etats, des peuples.

    Au sein de l’Internationale Ouvrière, fondée en 1889, la ligne défendue est fondamentalement celle de ce défaitisme. Ainsi, au congrès de Copenhague, en 1910, le texte publié réaffirme que « les guerres ne sont actuellement causées que par le capitalisme et particulièrement par la concurrence économique internationale des Etats capitalistes sur le marché du monde… » ainsi que  » la chute du capitalisme signifie la paix universelle  « .

    Le 25 novembre 1912, à Bâle, le manifeste publié lors du congrès mentionne : « Le Congrès […] demande aux travailleurs de tous les pays d’opposer à l’impérialisme capitaliste la force de la solidarité internationale du prolétariat ; il avertit les classes dirigeantes de tous les pays de ne pas accroître encore, par des actions de guerre, la misère infligée aux masses par le mode de production capitaliste (…). Que les Gouvernements sachent bien que dans l’état actuel de l’Europe et dans la disposition d’esprit de la classe ouvrière, ils ne pourraient, sans péril pour eux-mêmes, déchaîner la guerre. »

    Mais entre ces belles paroles et la confrontation avec la réalité, un océan a surgi. Au sein de l’IO, de très puissantes tendances révisionnistes et opportunistes existaient. Ces positions s’étaient déjà exprimées autour de Bernstein (question coloniale), Jaurès (réformisme) ou Kautsky (question électorale, question du « super-impérialisme » et participation aux gouvernements). Mais l’épreuve de la guerre allait être le test final de la viabilité et de la solidité des positions de cette Internationale.

    Or, la confrontation avec la réalité fit tout bonnement voler en éclat la façade d’internationalisme de l’IO. Tournant casaque, les sociaux-démocrates sont passés des discours prêchant l’amitié entre les peuples à des discours chauvins, patriotiques, propres à soumettre les travailleurs des villes et des campagnes aux ordres de la bourgeoisie impérialiste. Le vernis s’est craquelé, l’heure était à l’union sacrée.

    En France, devant le cercueil de Jean Jaurès, Léon Jouhaux, dirigeant de la CGT, déclare ainsi :  « Jaurès a été notre réconfort dans notre action passionnée pour la paix. Ce n’est pas sa faute, ni la nôtre, si la paix n’a pas triomphé. Avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir, dont je suis, je crie devant ce cercueil toute notre haine de l’impérialisme et du militarisme sauvage qui déchaînent l’horrible crime.

    Cette guerre, nous ne l’avons pas voulue, ceux qui l’ont déchaînée, despotes aux visées sanguinaires, aux rêves d’hégémonie criminelle, devront en payer le châtiment.

    Acculés à la lutte, nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de la civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire. Nous ne voulons pas que sombrent les quelques libertés si péniblement arrachées aux forces mauvaises. Notre volonté fut toujours d’agrandir les droits populaires, d’élargir le champ des libertés. C’est en harmonie avec cette volonté que nous répondons  » présent  » à l’ordre de mobilisation. »

    Guesde, dirigeant de la SFIO, fit de même.

    Jouhaux utilisa l’argument du fait que la France est une république et l’Allemagne un empire. Les Allemands utiliseront l’argument du colonialisme Français et de l’alliance avec la Russie tsariste. Dans les deux cas, ces arguments étaient fallacieux et ne servaient qu’à justifier la capitulation des opportunistes face à l’épreuve de force de la guerre.

    Lénine écrivait en 1915 : « Les vues de Guesde ont été exposées ces derniers temps de la façon peut-être la plus détaillée par le guesdiste Charles Dumas, dans sa plaquette intitulée : La paix que nous voulons. Ce « chef de cabinet de Jules Guesde », qui signe ainsi la page de titre de la brochure, « cite »naturellement les déclarations antérieures des socialistes faites dans un esprit patriotique (de même que le social-chauvin allemand David rapporte des déclarations analogues dans sa dernière brochure sur la défense de la patrie), mais il ne mentionne pas le manifeste de Bâle. Plékhanov passe également sous silence ce manifeste, en présentant avec une suffisance extraordinaire des platitudes chauvines. Kautsky est semblable à Plékhanov : citant le manifeste de Bâle, il en omet tous les passages révolutionnaires (c’est-à-dire tout son contenu essentiel !), probablement sous prétexte des interdits de la censure… La police et les autorités militaires, dont la censure interdit de parler de la lutte des classes et de la révolution, viennent « très opportunément » en aide à ceux qui ont trahi le socialisme. »

    Karl Kautsky inventa la thèse du « super impérialisme », application de la concentration capitaliste à l’échelle mondiale. Il avançait l’idée que, au final, la domination impérialiste totale mettrait d’une part fin aux guerres, mais qu’elle serait également la condition sine qua none du passage au socialisme. Cette négation du rebattage constant des cartes et de la nature pourrissante du stade du capitalisme monopoliste, qui rend la concurrence entre les bourgeoisies possibles, mais inévitable même, a servi d’argument fallacieux. En somme, soutenir son propre impérialisme serait la meilleure voie vers l’unification de la terre dans un seul marché, donc vers la révolution mondiale.

    Cette manœuvre s’est reproduite dans quasiment tous les pays belligérants. Chaque fois des arguments ont été avancés, fallacieux, pour justifier le fait de se plier à l’ordre de partir en guerre. Le chauvinisme, le sentiment de supériorité morale, le sentiment d’être moins infâme que ceux d’en face a servi à justifier les décisions qui signèrent la mort de la seconde internationale. En Russie, les mencheviks, autour de Plékhanov, inventent la thèse du « défensisme révolutionnaire », il s’agit dont de défendre le Tsar tout en croyant dur comme fer que la révolution naîtra de la victoire. En somme, il s’agit d’une trahison pure et simple.

    Les paroles internationalistes se sont envolées, ne laissant que la participation et le soutien -qu’il soit critique ou non, quelle importance !- à la guerre. Le conflit mondial a sonné le glas de cette position comme position révolutionnaire, l’a démasquée au monde entier, et en particulier aux masses, comme étant l’expression d’une trahison pure et simple, comme étant un appel à participer à la boucherie infâme. Autour de l’Union Sacrée, le mouvement socialiste s’est jeté dans les bras de sa bourgeoisie et à tout mis en œuvre pour que la guerre « se passe le mieux possible », brisant les luttes sociales, les grèves, les protestations…et se disqualifiant aux yeux de l’histoire comme une voie pour la libération des travailleurs.

    Cette disqualification n’a pas empêché l’hydre social-chauvin de renaître sans cesse. Aujourd’hui, toujours, il est plus que d’actualité. Un grand nombre d’organisations de gauche sociale-démocrate avance systématiquement des principes internationalistes, mais recule devant toute pratique concrète allant dans ce sens. En dernière instance, leur loyauté à l’impérialisme français est sans faille, et ils tentent de le justifier par touts les moyens, y compris les plus fallacieux. L’un des exemples est le fait que cela renforcerait les autres impérialismes ou que cela aurait un impact sur le niveau de vie des masses populaires. Même les organisations reconnaissant la lutte des classes et la nécessité de la mener mettent un genou à terre dès qu’il s’agit de questions internationales. Là, les classes n’existent plus, existe seul l’intérêt de la France, maquillé de couleurs spectaculaire, de civilisation et de lumières. La ligne sociale-chauvine reste ainsi particulièrement forte dans les Etats impérialistes.

    En revanche, cette décantation idéologique a permis l’affirmation indépendante de la ligne révolutionnaire et internationaliste. Le congrès de Zimmerwald, ainsi, fut l’un des actes de naissance d’un mouvement communiste nettoyé des failles portées par les chauvins et les réformistes. Lénine, dans son exil, s’était ainsi d’une manière sans cesse croissante affirmé comme l’un des piliers théorique de la lutte contre l’opportunisme et pour l’organisation internationale comme nationale des moyens de battre, dans la guerre, l’impérialisme, le capitalisme et, à terme, la guerre elle-même.

  • Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 2

    Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 2

    Partie 2

    Pourquoi Bolsonaro a t’il gagné ?

    Le point central demeure néanmoins la désespérance des masses populaires face à l’échec du réformisme, de la sociale-démocratie. La sociologie du vote sera mieux connue au fur et à mesure des travaux qui seront fait sur cette question, mais il est possible de tirer quelques traits généraux :

    Un clivage géographique important : le Nordeste, l’Etat le plus pauvre, a été le bastion du vote Haddad tandis que les régions les mieux intégrées dans l’économie internationale ou frontalières du nord et de l’ouest -soumises à une paranoïa de l’expansion du conflit venezuelien- ont voté majoritairement pour le parti de Bolsonaro.

    La composition ethnique du Nordeste, aussi, où les descendants d’esclaves sont les plus nombreux, joue un rôle dans le rejet de la rhétorique raciste du candidat fasciste.

    Sur « qui vote quoi », le résultat est clivé : Le Brazilian Institute of Public Opinion and Statistics (IBOPE) indiquait que le quart inférieur de la population, en termes de revenus, était le seul à avoir majoritairement voté pour Haddad (59/41) tandis que les plus aisés illustrent un écart écrasant (29/71).

    Au niveau des études, ceux et celles qui ont un niveau primaire sont, là encore, les seuls à être plus pour Haddad que pour Bolsonaro (54/46). L’abstention et le vote nul ne sont pas inclus dans le tableau, cependant, ce qui peut fausser les résultats.

    Ce n’est donc pas un total écrasement que connaît le PT, en termes de votes et de résultats. Mais la défaite n’est pas quantitative, elle est qualitative.

    Les masses populaires, qui représentent une écrasante majorité, se sont globalement détournées de ce parti et se sont laissées convaincre par la rhétorique fasciste.

    Deux raisons à cela :

    D’une part le discours individualiste et moraliste du candidat réactionnaire, qui a trouvé un écho chez les déçus du PT. Bien des prolétaires, même si le discours était calibré pour la petite bourgeoisie ou le lumpenprolétariat, ont bu les paroles et les promesses de prospérité économique, de réussite sociale, de possibilité de grimper l’échelle sociale. Parmi les témoignages recueillis chez ceux qui ont soutenu le fasciste, revient sans cesse cet espoir de « rêve américain » promis par l’élection de Bolsonaro.

    Reviennent aussi les questions liées à la probité des candidats. Bolsonaro s’est targué d’être le seul à ne pas avoir été éclaboussé par les scandales de corruption, au contraire des ex-présidents Lula et Roussef.

    L’autre aspect est du fait du bilan de la sociale-démocratie elle-même et du fait qu’elle soit une impasse stratégique. Rendons cependant à César ce que revient à César et accordons-le : le bilan en termes de lutte contre la pauvreté des mandats de Lula et de Rousseff sont positifs. Les différents programmes ont permis de sortir de la misère la plus noire une masse importante de population. Ils ont offert l’accès à la santé, à l’éducation, à une alimentation régulière à un grand nombre de personnes.

    Mais il s’agissait alors d’une période d’expansion économique importante, après le marasme de la fin des années 1990. La bourgeoisie était alors contrainte d’accepter ces concessions -vues comme temporaires- pour son propre salut. A parti de 2011, cependant, la situation s’était terriblement dégradée. La récession économique avait cruellement frappé le pays, avec un taux de chômage de près de 13%, soit plus de dix millions de chômeurs. La contraction de l’économie et l’incapacité de la sociale-démocratie à enrayer la crise ont joué en plein. La bourgeoisie est passée également d’une position où elle pouvait concéder des miettes à une où, se sentant menacée, elle s’est mise à se raidir, à se crisper, à riposter.

    Or, comment le PT a t’il réagit ? Par le « moindre mal » .

    Chaque fois que la sociale-démocratie a pu être confrontée à la réalité de l’exercice du pouvoir, elle a échoué et trahi ceux qu’elle prétendait défendre. L’histoire contemporaine l’illustre avec une acuité constante.

    Dans les œuvres choisies de Dimitrov, on retrouve ainsi ce paragraphe prophétique : Le principal obstacle dans la voie de la réalisation du front unique de lutte des ouvriers communistes et social-démocrates, a été et reste la politique de collaboration avec la bourgeoisie, suivie par les partis social-démocrates, qui actuellement ont amené et exposé le prolétariat international aux coups de l’ennemi de classe. Cette politique de collaboration avec la bourgeoisie, connue sous le nom de politique dite du « moindre mal », a, en fait, amené en Allemagne le triomphe de la réaction fasciste.

    Cette politique du « moindre mal », du fait de la sous-estimation des contradictions entre exploiteurs et exploités, est la signature de la sociale-démocratie. Elle est ce qui fait qu’elle échoue toujours à porter des coups. Au mieux les sociaux-démocrates se voient comme des « bouclier », qui essaient de trouver un terrain d’entente avec la bourgeoisie sur le dos des masses « pour leur bien ». Elle essaie sans cesse de marier l’inconciliable, les intérêts des exploiteurs et ceux des exploités, tout en conservant un « consensus démocratique ». Or, cela se traduit par la trahison pure et simple des interêts des masses populaires, par le fait de se plier, lentement mais sûrement, aux injonctions de la bourgeoisie, sous prétexte que si cela n’est pas fait, la situation « sera pire ».

    Déjà affaibli, le PT a été en face d’un choix stratégique.

    La sociale-démocratie du Venezuela, dès l’époque de Chavez, a tenté un jeu du grand écart : faire un bloc national contre les pressions des USA, et faire une espèce de « démocratie nouvelle » sans dictature du prolétariat. Cela a fonctionné un temps.

    Au fur et à mesure de l’avancée de la lutte des classes, la situation s’est compliquée. Voulant maintenir le bloc par une conciliation de classe, la sociale démocratie vénézuelienne s’est trouvée entre deux feux : d’une part celle d’une portion de la bourgeoisie qui s’appuie, de plus, sur des puissances étrangères, de l’autre celle des masses déçues. Il en ressort ce conflit constant, dans lequel la seule issue est celle d’un glissement vers la réaction.

    Dans le cas du Brésil, le PT ne pouvait jouer la carte du bloc. Sa bourgeoisie n’a d’autre vocation que celle de s’épanouir comme une bourgeoisie impérialiste. Cette voie nationale-populaire, une voie de compromis cependant, lui est fermée. Elle a agi alors par la trahison pure et simple des intérêts des masses, sous prétexte d’être « le bouclier ». La bourgeoisie exige, le PT est pris par l’obligation d’obéir, car, dans la concurrence internationale, dans la crise, il ne peut trahir son maître, qui est dos au mur.

    Cela mérite qu’on se penche un instant sur ce qu’écrivait Staline juste après la victoire du nazisme : Il ne faut pas la considérer seulement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière et comme le résultat des trahisons perpétrées contre elle par la social-démocratie qui a frayé la route au fascisme. Il faut la considérer aussi comme un signe de faiblesse de la bourgeoisie, comme un signe montrant que la bourgeoisie n’est plus en mesure d’exercer le pouvoir par les vieilles méthodes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, ce qui l’oblige à recourir dans sa politique intérieure, aux méthodes terroristes de gouvernement; comme un signe attestant qu’elle n’a plus la force de trouver une issue à la situation actuelle sur la base d’une politique extérieure de paix, ce qui l’oblige à recourir à une politique de guerre.1

    La crise économique et la peur de la bourgeoisie d’une perte de contrôle ont donné naissance à la volonté de mettre en place ce personnage. La sociale-démocratie, qui était une interface intéressante un moment, n’a plus suffi. Alors la bourgeoisie et particulièrement la grande bourgeoisie l’ont abandonné et jeté dans la fosse aux lions.

    Il ne fait aucun doute que les grandes compagnies comme Pétrobras ont arrosé massivement l’intégralité des politiques du Brésil, à droite comme à gauche. C’est là une politique logique et cohérente pour que ce grand trust soit laissé en paix. D’une part, il s’agit d’un petit coût pour conserver d’immense bénéfices, de l’autre, cela permet de mouiller des responsables politiques dans des affaires louches, de leur accrocher des casseroles, et de leur faire payer l’addition quand bon leur semble.

    Il est probable que l’émergence des affaires de corruption concernant Lula et Rousseff étaient le signe annonciateur d’un changement de stratégie de la part de la grande bourgeoisie brésilienne, pour amorcer un durcissement de sa ligne et gouverner sans interface. Passer de la lutte des classes à la guerre terroriste contre les masses populaires.

    Et face à cela, la sociale-démocratie est restée paralysée.

    1J. Staline : « Deux Mondes », Rapport sur l’activité du Comité central présenté au XVIIe congrès du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S., les Questions du léninisme, t. II, p. 139, Editions sociales, Paris, 1947.

  • Le Brésil à la croisée des chemins. Partie 1

    Le Brésil à la croisée des chemins. Partie 1

    Le Brésil à la croisée des chemins.

    Partie 1

     

    Jair Bolsonaro a été élu. Le candidat d’extrême-droite, avec 56% des voix, accède aux fonctions suprêmes de la 9ème puissance mondiale et du 5ème Etat le plus peuplé du monde. Bolsonaro « Mito » -le Mythe- a désormais les coudées franches pour imposer son programme de terreur sur les masses populaires du Brésil.

    Cette élection était une formalité pour les fascistes. Le recours à la force avait été déjà envisagé -et annoncé publiquement- comme option en cas d’échec.

    Si, déjà en amont de l’élection, les partisans de Bolsonaro avaient commis des exactions, enivrés par l’hypothèse de la victoire, par les discours fiévreux et enflammés, dès l’annonce des résultats, une chape de plomb est tombée sur le Brésil.

    Les manifestations de colère et de dépit de la part des opposants au nouveau président ont été réprimés avec la plus grande virulence, tant par une police déchaînée que par des partisans du militaire, se muant en pogromistes de la pire espèce.

    Les seuls manifestants qui purent, au mépris de la loi, marcher dans les rues, furent les militaires eux-mêmes. A Niteroi, près de Rio, les militaires goguenards ont ainsi traversé la foule, juchés sur leurs camions, fusil d’assaut à la main.

    Aujourd’hui, les universités du Brésil sont sous tension. Leur nouveau ministre est un vieillard, militaire de carrière, ancien pilier de la dictature, à l’heure où ces lignes sont écrites, des professeurs sont interrogés par la police. Les favelas tremblent devant la certitude de voir des escadrons de la mort envahir les rues et semer les cadavres. Les femmes, les minorités sexuelles, les natifs, s’attendent à voir une pluie de lois réactionnaires et racistes tomber du ciel. Les progressistes, les révolutionnaires, les communistes se sont vus proposer un choix simple : la valise ou le cercueil. L’exil ou la tombe. Certains, certaines, qui, pourtant, sont en première ligne, ne se doutent de rien. Parmi la foule qui a applaudi l’élection se trouve une majorité de futures victimes.

    Le programme anti-populaire de Bolsonaro a pourtant séduit nombre de votants et de votantes. Logiquement, les milliardaires du football brésiliens, à qui il promet des taxes réduites, les marchés nationaux et internationaux, qui se ruent sur l’aubaine de pouvoir exploiter la main d’oeuvre du Brésil, dont le coût s’effondrera, et qui pourront faire la loi dans les entreprises.

    Et pour cause !

    Le plan économique de Bolsonaro repose sur trois piliers, qui ne sont jamais explicités dans le plan gouvernemental du candidat, mais indiquent la voie à suivre pour que « l’économie brésilienne soit gérée par le Brésil ».

    Les trois piliers sont la privatisation sans limites, la réduction des droits du travailleur (le portefeuille jaune), et l’indépendance de la Banque centrale du Brésil. Toutes ces politiques aggraveront la crise économique brésilienne, qui conduira au chaos dans les grandes villes et aura un impact négatif sur la vie des populations les plus vulnérables.

    En ce qui concerne les privatisations, elles reposent sur un néolibéralisme archaïque, il est envisagé de vendre toutes les participations de l’État brésilien dans des entreprises appartenant à l’État, notamment le système Eletrobras, Petrobras, etc. L’opinion qui prévaut est que la vente de participations dans des entreprises d’État suffira à atténuer considérablement le déficit budgétaire de l’État. Dans les faits, non seulement cette liquidation du patrimoine financier et des rentrées d’argents est une perte à moyen-terme, mais bien souvent, la gestion désastreuse qu’ont les capitalistes monopolistes de leurs entreprises oblige l’Etat à les porter à bout de bras.

    La liquidation est vendue comme une aubaine en termes de réductions de taxes et de transformation du salaire indirect en salaire direct, mais elle est -en vérité- une réduction salariale déguisée.

    En revanche, pour le capitalisme international cela est vu comme une occasion en or de conquérir de nouveaux marchés et de réaliser des investissements fructueux. Le Canada s’est ainsi réjouit de cette élection, tant elle ouvre des possibilités de développement dans le secteur des mines et du pétrole.

    Parmi les soutiens réactionnaires à Bolsonaro, nous retrouvons également les nostalgiques de la dictature militaire, les chauvins, les racistes, les « phobes » de tout poil et les misogynes…

    Mais d’autre part une grande partie des masses populaires s’est rallié à son panache. Il y a là matière à tirer des leçons importantes.

    Bolsorano, ou l’éternelle leçon d’histoire

    Chaque élection amenant un candidat ultra-réactionnaire au pouvoir entraîne systématiquement un torrent de réflexions oiseuses sur la « bêtise » des électeurs et des électrices. Avec condescendance, ceux qui ont glissé un bulletin fasciste dans l’urne sont vus comme des idiots, des imbéciles. Parfois ce sont des réflexions racistes qui sont ainsi avancées : Américains congénitalement dégénérés, Brésiliens incapables de comprendre la démocratie, Russes trop ignares ou manipulés….

    Chaque fois que nous nous sommes exprimés sur le sujet, nous avons essayé de tordre le coup à ces idées fausses et réactionnaires, elles aussi. Dans le cas du Brésil, il existe plusieurs facteurs qui expliquent cette trajectoire funeste.

    Bolsonaro n’est pas tombé du ciel. Ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel d’azur. Son élection est le fruit d’un processus de décantation étalé sur des années. Un processus qui se résume par la faillite de la sociale-démcoratie à faire face à la misère, à l’exploitation, à l’opression.

    D’autres paramètres existent : L’hystérie anticommuniste comme fond politique, hystérie nourrie par la quasi-intégralité des forces politiques, issue d’une longue tradition de lutte contre les révolutionnaires, laquelle a servi pour attaquer le PT. Dès 2016 et le coup d’Etat de Temer, un sourd Maccarthysme s’est installé, avec sa propagande, ses menaces, ses agressions.

    La situation au Venezuela a également été utilisée comme repoussoir et comme illustration de ce que le « communisme » pourrait donner. Nous reviendrons dessus pour que le tri soit fait entre le vrai et le faux.

    Les congrégations religieuses, notamment les évangélistes, très puissants, ont manoeuvré en faveur de Bolsonaro et de sa clique, dans le but d’obtenir des facilités fiscales, par conservatisme, par anticommunisme.

    Les milieux d’affaire ont offert une campagne dorée, étincellante, tandis que les réseaux sociaux, tout comme pour l’élection de Trump, ont été un point d’appui essentiel. En déversant des fakes news à tout va, en permettant de contacter chaque inscrit, ces biais ont été une arme redoutable.

    La mémoire de la dictature militaire de 1964-1985 est très faible chez les jeunes. L’historiographie dominante est, in fine, celle des militaires, qui parlent de « révolution démocratique » ou de « révolution rédemptrice » contre les maux que sont le communisme, l’athéisme, l’internationalisme. Cette « contre-révolution préventive » est murée dans le silence par la loi d’amnistie de 1979, laquelle a protégé une poignée d’opposants et l’intégralité des bourreaux.

    Tout comme le coup d’Etat de de Gaulle en 1958 pour la France, que celui de Krouchtchev en 1957, la dictature militaire a été effacée des mémoires populaires.

    Le point central demeure néanmoins la désespérance des masses populaires face à l’échec du réformisme, de la sociale-démocratie.

  • Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » – partie 5

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche » – partie 5

    Italie, populisme et faillite de sa forme « de gauche »

    Partie 5 : Les voies sans issues.

    Le populisme, quelque soit sa forme, n’est pas une issue pour les exploités et les exploitées. Il ne porte en lui que les ferments de la défaite et de la soumission aux intérêts des fractions les plus réactionnaires de la grande bourgeoisie. Cette voie est sans issue.

    Fondamentalement, la question sous-jacente, derrière le populisme, est celle, immense, du réformisme. Pas uniquement le réformisme « conscient » et assumé, mais également celle du réformisme insidieux, niché dans ce qui pourrait passer pour des détails, mais qui est, en réalité un ensemble de questions fondamentales et stratégiques. Ce qui démarque une organisation réformiste d’une organisation révolutionnaire n’est pas simplement que quelques mentions incluses dans les corpus de textes, ce n’est pas qu’une question de symbole. Il s’agit de questions profondes, dont les ramifications et les implications se retrouvent tant dans le fonctionnement de l’organisation que dans sa structure et dans son programme (au sens de programme de développement et d’action, pas au sens de programme électoral.)

    Au delà du Parti Socialiste, rares sont les organisations d’ampleur ou les individus qui les soutiennent, à se dire réformistes et à assumer clairement le fait de ne voir de changement possible qu’au sein du cadre électoral. La connotation du terme réformiste est fort médiocre et renvoi une image fort peu attrayante. C’est pour cela qu’il est toujours préférable, y compris pour le plus plat des réformistes, de se maquiller derrière le terme de révolutionnaire. Même les fascistes les plus réactionnaires et les plus fervents laquais de la grande bourgeoisie tentent d’usurper ce terme.

    L’usurpation passe par jouer avec les mots, en parlant de révolution avec des conditions implicites ou explicites. Révolution dans le cadre des institutions, révolution nationale, révolution citoyenne… ect. Les variations ne manquent pas. Dans les faits, deux voies se dégagent, celle de l’économisme et celle de la politique réformiste.

    Les organisations révisionnistes -au sens de celles qui ont jeté par dessus bord le marxisme pour en adopter une version où la transition vers le socialisme se fait de manière pacifique- sont des maîtresses dans l’utilisation de termes cryptiques pour donner du corps à leurs dires, donner des perspectives à leurs auditeurs, mais qui sont bien en peine d’expliquer le détail de leur affaire. Bien souvent les revendications sont purement et simplement économiques, un meilleur salaire, un meilleur emploi, des retraites plus fournies… en somme celles d’un syndicat. Quant au politique, il est relégué sous des revendications dignes de la fin des années 40 et des concessions avec les gaullistes : nationalisation. Comme si la propriété juridique des moyens de production définissait les rapports de productions. Tout au plus, parle t’on de nationalisations démocratiques sous contrôle ouvrier, chose dont la définition n’est jamais donnée. Comment est-il mis en place ? Sous quelle forme ? Qu’est ce qui le différencie de l’autogestion yougoslave, voir même de la cogestion à l’Allemande ? Tout est laissé à l’imagination.

    La seule référence est celle apportée par un Daniel Bensaïd, militant à la LCR, lequel parle de l’application du programme de transition trotskiste. Dans le même ordre d’idée, les trotskistes se refusent à dépasser l’horizon des revendications économistes. Ce plafond de verre explique les déclarations de Philippe Poutou et de Nathalie Arthaud à la dernière présidentielle. Loin de briser le « quatrième mur » celui de la dénonciation de la dictature de la bourgeoisie, les déclarations sont restées dans le sillon du jeu de la bourgeoisie. Des revendications économiques impossibles à satisfaire sous le capitalisme, une négation de la question du pouvoir et de la révolution -de peur d’effrayer les masses- en somme, une position réactionnaire, puisque ce mettant non seulement à la remorque des parties les plus avancées des travailleurs, mais tirant même leur réflexion en arrière, vers l’économisme et le trade-unionisme le plus plat. Ces organisations reculent devant l’obstacle, et mènent des combats d’arrière garde sans jamais chercher à aller plus loin. Ce sont des organisations qui condamnent à l’attentisme, à l’inaction, au dépérissement. Nullement étonnant qu’elles soient court-circuitées et dépassées par d’autres, pourtant elles aussi bardées de failles.

    Si l’autre est politique et pose la question de l’accès au pouvoir, ce qu’elle y fait est –in fine– pire. Le réformisme comprend la nécessité du pouvoir pour transformer la société, mais, en revanche, est incapable de dépasser la conciliation de classe avec la bourgeoisie. Autour de théoriciens comme Kautsky ou Bernstein, les réformistes ont tenté de justifier leur renoncement derrière des arguments qui ne résistent pas à l’examen. Ils ont escamoté la dictature de la bourgeoisie de leur théorie, ils ont escamoté le défaitisme révolutionnaire et l’anti-impérialisme. En catimini, en fraude, ils ont inséré le soutien à l’impérialisme, en affirmant que la victoire totale et mondiale d’un « super-impérialisme » apporterait une exploitation dans la paix et la condition préalable à l’unité prolétarienne et au triomphe de ses revendications.

    Pour accéder au pouvoir, les réformistes se sont montrés prêts à tous les opportunismes. Qu’importe qu’il faille promettre monts et merveilles, qu’importe qu’il faille même flatter des conceptions réactionnaires, tant que la fin est accomplie. Mais cette fin d’accession au pouvoir, une fois acquise, qu’en font-ils ? Hormis les rares moments où ils sont portés par un mouvement social – dans lesquels ils agissent en vampires-, comme durant le Front Populaire ou au début du mandat de Mitterrand, ils se tournent très rapidement vers la capitulation. Pire, en se prétextant « bouclier du peuple », en voulant le « protéger », tout en maintenant un consensus avec la bourgeoisie, ils devancent les désirs de celle-ci. Ils œuvrent au nom des masses, mais pour le compte des grands bourgeois. Comme le maintient ce ce consensus est placé au dessus de tout -il garantit les places au chaud pour les cadres des partis réformistes, des rentes confortables, mais leur évite aussi d’avoir à sortir d’un rapport de cogestion de la misère et de l’exploitation- les réformistes sont les fers de lance de la répression. Le souvenir des Spartakistes, en 1919, ne doit pas être oublié, car il illustre le véritable visage des réformistes : phrases sociale, unité avec les réactionnaires les plus virulents.

    Ni l’un, ni l’autre n’avancent. Comme l’écrivait Marx, dans le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte : « Mais le démocrate, parce qu’il représente la petite bourgeoisie, par conséquent une classe intermédiaire, au sein de laquelle s’émoussent les intérêts des deux classes opposées, s’imagine être au-dessus des antagonismes de classe. Les démocrates reconnaissent qu’ils ont devant eux une classe privilégiée, mais eux, avec tout le reste de la nation, ils constituent le peuple. Ce qu’ils représentent, c’est le droit du peuple ; ce qui les intéresse, c’est l’intérêt du peuple. Ils n’ont donc pas besoin, avant d’engager une lutte, d’examiner les intérêts et les positions des différentes classes. Ils n’ont pas besoin de peser trop minutieusement leurs propres moyens. Ils n’ont qu’à donner le signal pour que le peuple fonce avec toutes ses ressources inépuisables sur ses oppresseurs. Mais si, dans la pratique, leurs intérêts apparaissent sans intérêt, et si leur puissance se révèle comme impuissance, la faute en est ou aux sophistes criminels qui divisent le peuple indivisible en plusieurs camps ennemis, ou à l’armée qui est trop abrutie ou trop aveuglée pour considérer les buts de la démocratie comme son propre bien, ou encore, c’est qu’un détail d’exécution a tout fait échouer, ou, enfin, c’est qu’un hasard imprévu a fait comprendre cette fois la partie.

    En tous cas, le démocrate sort de la défaite la plus honteuse tout aussi pur qu’il était innocent lorsqu’il est entré dans la lutte, avec la conviction nouvelle qu’il doit vaincre, non pas parce que lui et son parti devront abandonner leur ancien point de vue, mais parce que, au contraire, les conditions devront mûrir. »

    Face au mur de l’échec et de l’incapacité, deux voies de sortie se forment, à celles et ceux qui restent dans cette stratégie. Celle du dogmatisme atemporel, dans lequel se réfugient les trotskistes, rêvant du moment où la révolution se fera, pestant contre les « trahisons », incapable d’examiner la réalités, formulant des pronostics idéalistes, sur la base de grands principes, incapable de comprendre leur propre rôle dans cet échec.

    Celle de ceux qui, comme la viande pourrie, laissent filer un jus puant. Cette décomposition donne naissance à l’opportunisme le plus crasse, le plus sale, celui des Valls, celui des Collomb, celui de ceux qui sautent à pied joints dans le soutien aux plus virulents réactionnaires, aux plus virulents exploiteurs. Il est celui que prend la fraction de die Linke mentionnée plus haut. Il est celui incarné par les tweets de certains membres de la FI sur la défaite footballistique de l’Allemagne : une déclaration de chauvinisme et d’opportunisme sans bornes.

    Quels chemins restent ouverts ?

  • Quelle légalité en régime bourgeois ? Partie 1

    Quelle légalité en régime bourgeois ? Partie 1

    Quelle légalité en régime bourgeois ?

    Partie 1

    Cette brochure est une réponse à chaud à plusieurs événements qui ont défrayé l’actualité récente. Garde à vue de Nicolas Sarkozy, réforme de la SNCF et attaques contre les droits sociaux, mais également la mise sous tutelle de la faculté de Toulouse le Mirail et les agressions fascistes commises sous les ordres de la président de l’Université Montpellier III Paul Valéry contre les étudiants qui l’occupaient. Nous accordons notre solidarité à toutes celles et tous ceux qui subissent la répression de la bourgeoisie, des réactionnaires, des fascistes et des impérialistes partout dans le monde. Nous voulons également dire que cette répression est une norme du régime bourgeois, du capitalisme. Elle en est l’enfant naturel, un enfant à géométrie variable en fonction des classes sociales.

                    La bourgeoisie et les anticommunistes ne se sont jamais privés de se servir de la dictature du prolétariat comme d’un épouvantail pour dissuader les masses de rejoindre les organisations communistes. Insistant sur l’aspect « dictatorial », escamotant tout ce qui compose le caractère prolétarien des Etats socialistes, ces forces réactionnaires ont travesti et déformé le sens de cette forme nécessaire de pouvoir. Par effet de miroir, cela servait à légitimer leur ordre « démocratique » et légaliste. Et cela marche !

                    Par le truchement de l’Education Nationale, de ses programmes de propagande, ce sont des millions de jeunes qui ressortent chaque année avec une conviction ancrée dans leur esprit : la démocratie bourgeoise est le meilleur régime qui soit. L’acquisition de cette notion est le fil conducteur du programme d’Histoire du secondaire. Tout est mis en place pour y parvenir, depuis la légitimation de la république et de la démocratie -démocratie de propriétaires d’esclaves ! – dans l’Antiquité, jusqu’aux politiques de libéralisation des services publics, vus en terminale. Les régimes socialistes, fasciste et nazi sont traités dans le même chapitre, pour créer une impression de similitude et d’unité entre eux, renforçant la thèse de la gémellité entre eux, dans le but d’éloigner la jeunesse des idées communistes et de toute sympathie pour les expériences révolutionnaires. Tout est fait pour qu’un sentiment de positivisme émerge : l’Histoire va vers le mieux, vers le meilleur, et chaque année qui s’écoule nous rapproche d’une perfection idéaliste.

                    Il en ressort que même dans l’extrême-gauche, il réside un anticommunisme extrêmement fort, qui se traduit par le fait qu’il y a une sympathie pour les opposants aux régimes socialistes, furent-ils des fascistes comme Soljenitsyne, et qu’entre le socialisme et le régime bourgeois, nombre préfèrent ce dernier.

                    Pourtant, un regard un tant soit peu sérieux sur les arguments de la bourgeoisie permet de voir que ceux-ci ne tiennent pas la route, et que, ironiquement, ils justifient totalement la dictature du prolétariat. Le mensonge craque régulièrement, et l’Histoire ne peut être intégralement bâillonnée. Ainsi, les crimes coloniaux transparaissent dans les manuels scolaires, tout comme les guerres et les massacres commis par la France et les impérialistes. Progressivement, le voile se lève sur le passé, lorsqu’il est jugé qu’il est suffisamment éloigné pour ne pas faire de vagues.

                    Lorsqu’un regard un tant soit peu objectif pourra être posé sur l’époque que nous vivons, le mythe du positivisme s’effondrera immédiatement. Il ne fait nul doute que les générations futures ne pourront regarder l’époque que nous vivons, tant ici que dans le monde entier, que comme un âge de barbarie et d’injustice.

    Car l’injustice et la transgression de la légalité forment les bases du fonctionnement du régime bourgeois.

                    La maîtrise de l’appareil d’Etat et des instances décisionnelles a permis à la bourgeoisie, dès son arrivée au pouvoir avec la Révolution Française, d’édicter ses règles. Elle a maquillé cela derrière une idée d’égalité stricte aux yeux de la Loi, déclarant que l’application de celle-ci correspond à un hypothétique intérêt général. Or, quelle communauté d’intérêt peut résider entre celui qui exploite et celui qui est exploité ? La prétendue égalité devant la loi n’est nullement résolue par un traitement « égal » par la justice, elle est au contraire aggravée. Cela n’est d’ailleurs pas une erreur, mais un objectif pour la bourgeoisie.

                    Dans les faits, les lois et les forces de l’ordre ne sont que des satellites du pouvoir bourgeois. Les lois sont conçues pour assurer l’exploitation la plus pacifique et la plus efficace des forces des travailleurs et des travailleuses. C’est là où réside la notion d’ordre public. Celui-ci correspond à un idéal pour la bourgeoisie. Une société tournant à la perfection, permettant de maximiser le taux d’exploitation, sans heurts, sans conflits. L’ennui est que les contradictions propres au capitalisme jettent des poignées entière de sable dans les roulements de cette machinerie idéale. La concurrence au sein de la bourgeoisie elle-même, la baisse tendancielle du taux de profit, la paupérisation croissante des masses… tout ce qui créé une tendance à l’entropie tend à parasiter et à nuire au bon fonctionnement de la société capitaliste « parfaite. » Jetant le peuple dans la misère, semant la mort et le chaos au travers du monde, elles forment le ferment du conflit.

                    La bourgeoisie a donc conçu ses outils dans le but de réprimer et d’écraser les masses. Marx parlait, dans La guerre civile en France, des détachements armés spéciaux de la bourgeoisie : la police. Contrairement à ce que peuvent penser celles et ceux qui, comme Lutte Ouvrière, avaient fait le choix de soutenir les revendications des manifestants et manifestantes de la Police, les policiers ne sont pas des prolétaires sous l’uniforme. Ce sont des forces détachées des travailleurs, détachées des masses populaires, organisées dans le but stratégique principal de les réprimer. Fondamentalement, l’absence de condamnation des crimes et des meurtres commis par les policiers et policières contre les masses populaires, les Wissam ; les Adama ; les Théo… sont le reflet de cette conception. Ces agents n’ont pas, aux yeux de la justice, commis un crime, ils ont simplement exercé avec trop d’intensité leur mission.

                    La bourgeoisie n’est pas stupide. Loin de là. Elle a créé un canevas légal offrant des « libertés fondamentales » et des « libertés constitutionnelles », mais elle s’est également doté des moyens de réduire leur possibilité d’expression. L’utilisation pleine et entière des droits démocratiques concédés ou arrachés à la bourgeoisie se heurte à des obstacles, des pièges, des chausse-trappes. Si elles peuvent être suspendues, c’est qu’elles ne sont pas « fondamentales ». Nous préférons leur donner leur véritable nom, qui est de « droits formels. » Cela les renvoie à leur véritable nature, qui est celle de droits formellement accordés par la bourgeoisie, mais qui n’ont qu’une valeur tout aussi formelle. Combien de manifestations réprimées ? Combien d’arrestations arbitraires ? Combien de nasses ? Combien d’intimidations, combien d’injures ? Combien de réquisition des travailleurs et des travailleuses sous la contrainte ? L’usage du droit de grève, surtout dans les secteurs essentiels de l’économie, se heurte à l’intervention de la police ou de l’armée pour éviter tout désagrément trop important, pour ne pas nuire aux rendements des investissements de la bourgeoisie. Lorsque les propos dérangent, la censure n’est jamais loin, alors quid des actes ?

                    Un exemple dans le domaine universitaire illustre les limites des droits démocratiques. Les conseils d’administration sont censés être des instances décisionnelles et souveraines dans les décisions qu’elles prennent. Les élus, choisis au cours d’élections, sont théoriquement dépositaire d’un mandat donné par la communauté universitaire. Pourtant le jeu est truqué dès le début, puisque toute décision n’allant pas dans la droite ligne des directives de l’Etat peut entraîner la mise sous tutelle. En somme, si les choix « démocratiques » ne sont pas en accord avec des décisions prises par l’échelon supérieur, elles sont nulles et non avenues. Cette situation arrive à l’université du Mirail, où toutes les instances sont suspendues.

                    Mais lorsque l’arsenal légal ne suffit pas, la bourgeoisie et l’Etat n’hésitent pas à violer leur propre légalité, qui est celle qu’ils et elles ont imposée ! Parfois, l’application des lois et le respect de celles-ci deviennent une lutte. L’objectif derrière est toujours le même : maintenir ou accroitre son profit, sa rentabilité. Non par une méchanceté atavique, mais bien par un sens aigu de ses intérêts de classe et d’individu au sein de celle-ci. La bourgeoisie a toujours vu le Droit du Travail comme une entrave, comme un bridage, de sa possibilité d’exploiter au maximum le prolétariat. Régulièrement, celui-ci, tant qu’il existe, est transgressé, y compris même dans les institutions et dans les administrations dépendantes de l’Etat. CDD à la chaîne, heures supplémentaires non payées, contrats frauduleux, conditions de travail et de sécurité terrifiantes… etc. Les exemples ne manquent, hélas, pas. Le fait d’obtenir un respect de la loi est déjà un combat de chaque instant pour l’Inspection du Travail tout comme pour les Prud’hommes. Dans les néo-colonies, la situation est encore plus dramatique. Les grèves se sont succédées à Mayotte pour demander, l’an passé, l’application du Code. Dans les régions les plus écrasées par l’impérialisme français, il n’est pas question de droits, mais uniquement d’exploitation, de surexploitation.

                    En revanche, le népotisme, les arrangements entre amis, tout est bon pour offrir des coupe-files, des droits de passage et des exemptions pour les bourgeois et leurs clans. De nombreux articles sur les héritiers et héritières de places importantes ont montré que celles-ci et ceux-ci ne devaient leur place que grâce à ces arrangements. Leurs résultats scolaires étaient d’ailleurs exécrables. Ainsi, Jean Sarkozy a mis sept ans à réaliser sa Licence de Droit, en bénéficiant de dérogations exceptionnelles. Cela ne l’a pas empêché d’être pressenti pour diriger l’EPAD [Etablissement Public pour l’Aménagement de la région de la Défense] en 2009, fait évité in extremis par le tollé suscité.

                    Par ailleurs, la prétendue concurrence censée être au service des consommateurs est un mythe, car il est nettement plus intéressant financièrement d’obtenir des arrangements et des alignements que de se mener la guerre -jusqu’à un certain point, il est vrai. Les pratiques anticoncurrentielles sont très régulièrement évoquées et pointées du doigt par les commissions de surveillance, mais les amendes d’apparence lourde (plusieurs centaines de millions d’Euros) sont sans commune mesure avec les bénéfices, et ne forment qu’une somme forfaitaire à affranchir pour légaliser la tricherie. Les scandales des études truquées -sur l’obésité par la société Mars, mettant hors de cause le sucre dans les gains de poids ; ou sur la toxicité du diesel par Volkswagen- sont légion.

                    Pour les bourgeois et les bourgeoises, il est hors de question que l’argent extorqué par l’exploitation leur échappe. Cette classe sociale n’a toujours pas digéré l’idée d’un impôt progressif, pendant qu’elle applaudit à deux mains la Cotisation Solidaire Généralisée et la Taxe sur la Valeur Ajoutée. Pourquoi ? Parce que ces deux dernières ne la concernent quasiment pas. L’argent des bourgeois ne sert pas principalement à la consommation, mais à l’investissement. Ces impôts les effleurent sans jamais réellement les impacter. Pour le reste, les paradis fiscaux et l’optimisation fiscale sont là pour amortir les cotisations. Les arrangements existent, permettant d’exempter d’impôts certains et certaines, comme ce fut le cas pour Liliane Betancourt, alors première fortune de France. La bourgeoisie lorgne d’ailleurs sur les profits, mais n’apprécie guère les dépenses. L’idéal pour elle est de laisser les pertes et les dépenses aux frais des contribuables -auxquels elle ne participe pas !- pour en privatiser les profits. Ainsi, la privatisation de la SNCF laissera l’entretient des voies à l’Etat, mais l’exploitation et les profits seront captés par les investisseurs. A l’époque de Mitterrand, les nationalisations ont servi, de facto, de bouclier contre les mauvais jours, avant d’être remises entre les mains des capitalistes, une fois l’embellie revenue.

                    Gare à celle ou celui qui oserait protester ou se révolter ! La loi est déjà un couperet d’une dureté  terrible envers les faibles, tandis qu’elle est d’une douceur d’ange envers les puissants et les puissantes. La garde à vue de Nicolas Sarkozy est un exemple éclatant de traitement différencié des individus en fonction de leur catégorie sociale. « Du jamais vu » s’est exclamé l’avocat pénaliste Dupont-Moretti, devant le fait que Nicolas Sarkozy ait pu rentrer dormir chez lui et interrompre ainsi la garde à vue. Une ironie pour celui qui en faisait son sabre contre les révoltes populaires. Imaginerait-on une telle pusillanimité envers quelqu’un issu des milieux populaires ? Imaginerait-on une telle douceur, lorsque des affaires de viols en garde à vue sont légion, quant les blessures et les meurtres défraient régulièrement la chronique ? La bourgeoisie à tout les droits, même lorsqu’elle est accusée d’affaires de haute trahison, même lorsqu’on la soupçonne d’avoir eu sa campagne financée illégalement par Mouammar Kadhafi, même lorsqu’elle viole et est condamnée, comme un Roman Polanski, toujours libre et coulant des jours paisibles en France. Cette impunité, cette classe en use et abuse, par ailleurs, pour son divertissement, pour des affaires répugnantes. La bourgeoisie, cette classe pourrissante, se comporte en prédateur constant.

                    Lorsque la bourgeoisie passe devant la barre, les condamnations sont tellement ridicules qu’elles déshonorent définitivement ceux et celles qui les prononcent. Les crimes les plus graves ne se paient que de sursis ou de peines de prison jamais exécutées. Jérôme Cahuzac, ainsi, n’a pas passé une seule nuit en prison depuis sa condamnation. Et quant bien même ! La ségrégation sociale fait son œuvre en prison, où ces coqs en pâte bénéficient de quartiers privés, de visites, de droits exceptionnels, impensables pour les prisonniers et prisonnières de classe populaire, qui forment la très large majorité des condamnées.

                    Car, de l’autre côté de la barrière sociale, la transgression de la loi se paie chèrement, même lorsque la jurisprudence pourrait être favorable. Vouloir manger, vouloir échapper au froid, à la misère, peut se payer chèrement. Quelques pates volées pour nourrir une famille dans le dénuement peuvent valoir un séjour en prison. Pour peu que cela se conjugue avec une nationalité étrangère, cela peut se terminer tragiquement, car régulièrement la police transgresse les pouvoirs, déjà larges, qui lui sont accordés.

                    Les lois, qui écrasent déjà les masses populaires, dans leur contenu comme dans leur application, ne suffisent pas à la bourgeoisie pour écraser. Grâce à sa possession d’un grand nombre de médias, grâce au fait que ses relais ministériels conçoivent les programmes et la propagande scolaire, elle a un poids considérable idéologiquement parlant. Ce n’est pas pour rien que Marx écrivait que « les idées dominantes ne sont autre que les idées de la classe dominante. » Quand cela ne suffit pas, elle invente l’information, ment sans la moindre vergogne. Récemment, la manière dont a été traité la question du statut des cheminots est une illustration de l’absence totale de respect de la part des politiciens de la bourgeoisie pour les masses populaires. Cela se reflète dans l’absentéisme massif, qui illustre le rejet de la politique bourgeoise par le peuple.

                    Lors des conflits sociaux, généralement la police et l’armée suffisent très largement à écraser toute contestation. Mais parfois, les cadres légaux, bien que déjà largement en faveur des bourgeois et des bourgeoises, ne sont pas adaptés. Les exploiteurs se tournent alors vers des supplétifs pour faire le sale travail, hors des cadres légaux, hors-la-loi, mais dans un sentiment d’impunité total.

                    Les casseurs de grève, les agents provocateurs, les vigiles réactionnaires et les fascistes servent à cela. Ils et elles servent à compléter l’action répressive de la police, dans des cadres non-normés. Plusieurs usines en France ont eu la visite de ces gros bras, notamment Alibert en 2000 ; Yoplait en 2002 mais également PSA ou Faurecia…Au niveau universitaire, un exemple vient de défrayer la chronique, puisque très tard le 22 mars, à l’université Paul Valery de Montpellier, des supplétifs fascistes et des vigiles ont été envoyés par le doyen de la faculté de Droit pour briser l’occupation d’un amphithéâtre. Les brutes ont frappé les étudiants et les étudiantes à coup de lattes en bois, sous le regard goguenard des administratifs, avant de sortir devant une haie d’honneur faite par la police. Cela n’est pas sans rappeler la destruction des locaux syndicaux par la présidence de l’Université Lyon II en novembre 2007, ainsi que l’envoi de plusieurs syndicalistes devant un conseil de discipline digne des cours de Vichy. Ironie de l’histoire, l’action, mal préparée, s’est traduite par un retour de flamme terrible, contraignant le président à la démission. Ce ne sont que des exemples parmi d’autres.

                    L’Etat et la police eux mêmes cherchent, lorsque la situation leur paraît nécessaire, à provoquer les heurts qui permettent d’écraser un mouvement. Les scandaleuses action de « policiers-casseurs », maintes fois repérées et dénoncées, en sont l’illustration. L’usage, la aussi, des fascistes, mais également d’infiltrés et d’indics servent à créer les conditions qui permettent l’intervention des forces conventionnelles et permettent d’attaquer médiatiquement les mobilisations. L’Etat et le gouvernement ne sont absolument pas neutres par rapport à la question des mobilisations. Les institutions leur sont intégralement hostiles, car s’opposant à leur mission première : le maintient de l’exploitation maximale la plus pacifique possible.

                    Si les choses prennent une tournure réellement dangereuse pour les intérêts de la bourgeoisie, il ne fait aucun doute que celle-ci sera capable de faire passer la violence à un échelon supplémentaire. Pour le moment, les transgressions, même criminelles, restent une exception plus qu’une norme opérationnelle. Cependant, la frontière est très mince entre les deux. Contrairement à ce que pensent les réformistes-radicaux, les bourgeois et les bourgeoises ne lâcheront pas les moindres miettes, sauf sous la contrainte la plus terrible. Quant à laisser le pouvoir aux masses populaires… Lorsqu’une occupation d’amphithéâtre débouche sur un tabassage, que doit-on conclure sur la volonté de faire chuter de leur piédestal les exploiteurs ?

                    La bourgeoisie n’a jamais reculé devant les intimidations, les assassinats ou la mise en place de milices fascistes pour se défendre. Il s’agit par ailleurs de la raison d’être du fascisme. Ce n’est pas par hasard que Eugène Schueller, le père de Liliane Betancourt, fut un des fondateurs, avec Eugène Deloncle, de la Cagoule. L’un et l’autre voyaient dans cet outil un moyen d’écraser les luttes sociales, pour le bénéfice de la bourgeoisie. Contrairement à ce que pensent certains, la question du fascisme n’est pas strictement posée sous la forme de l’accession au pouvoir -de manière formelle- d’un parti fasciste. L’écrasement des mouvements révolutionnaires et des mouvements ouvriers n’a pas besoin du FN. Il n’a même pas besoin d’un régime raciste. Après tout les Frei Korps qui massacraient les révolutionnaires étaient le fruit d’un consensus allant de l’extrême-droite jusqu’au SPD -le Parti Socialiste Allemand.

                    Ce qui caractérise le fascisme, finalement, c’est la question du terrorisme érigé en moyen de maintenir l’exploitation. C’est cette transgression systématique de la légalité bourgeoise érigée en norme. Pour reprendre Dimitrov « Le fascisme au pouvoir est, comme l’a caractérisé avec raison la XIIIe Séance Plénière du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. » (Dimitrov, Fascisme et classe ouvrière, 1935)

                    Déjà, dans les régions dominées par la France, l’ordre le plus abject règne. Assassinats à la sauvette d’orpailleurs en Guyane, meurtres d’opposants aux laquais de la France, viols et prostitution d’enfants… Et lorsque les langues se délient, ceux qui osent briser l’omerta sont saqués, tel Anders Kompass, qui avait révélé les crimes de la France au Centrafrique. De toute manière, il n’existe pas d’autorité internationale capable de pouvoir obtenir justice pour les victimes. Que peuvent les familles Rwandaises ou Libyennes contre l’Armée Française ?

                    Un jour ce traitement peut devenir aussi celui qui s’applique en métropole, avec l’accroissement de la misère, des tensions sociales, avec la casse violente de toutes les protections dont peuvent bénéficier les masses. La bourgeoisie, même à son corps défendant, sera contrainte d’utiliser cela pour conserver son pouvoir, conserver son ordre, conserver ses profits.

    La question de l’absence réelle légalité à laquelle se contraint la bourgeoisie pose des questions sous-jacentes importantes. Deux d’entre elles méritent d’être abordées : celles des normes et des privilèges.