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  • Pourquoi ne sommes-nous pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ?

    Il n’est pas un secret que notre organisation est proche des conceptions et des principes organisationnels marxistes-léninistes-maoïstes.1 Pourquoi, alors, Unité communiste n’est-elle pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ? Et surtout, pourquoi ne peut-elle pas l’être ?

    Nous donnons une réponse à cette question dans Sur Unité communiste (2023), et nous la développons dans « 2020-2024, continuité et rupture » (2024). La lecture de cette très brève réponse à cette très complexe question ne peut pas remplacer celle des deux documents cités ci-dessus, mais nous voulons ici en donner un résumé.

    Nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste aurait un sens performatif (exprimer notre adhésion collective à ce courant), mais il n’aurait pas de sens pratique et théorique : notre pratique ne serait pas pour autant réellement marxiste-léniniste-maoïste, et pas de théorie sans pratique.

    Dans la stratégie et la tactique de notre groupe, nous revendiquer ou ne pas nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste n’impliquerait aucune transformation concrète, donc, premièrement, nous ne pouvons pas être réellement marxiste-léniniste-maoïste (indifféremment de notre volonté), et deuxièmement, nous n’avons aucun moyen de vérifier notre compréhension du marxisme-léninisme-maoïsme et de vérifier le marxisme-léninisme-maoïsme lui-même.

    Le marxisme-léninisme-maoïsme est un guide pour l’action, qui se vérifie et se corrige dans l’action. Or, étant donné l’immaturité de notre groupe (son faible niveau qualitatif), le marxisme-léninisme-maoïsme peut exister en mot (dans la forme) mais il ne peut pas exister en action (dans le fond).

    Il n’y aurait aucun sens à nous revendiquer du marxisme-léninisme-maoïsme sans pouvoir l’appliquer dans la pratique, et donc sans réellement le comprendre dans la théorie.

    Notre pratique tend vers une pratique marxiste-léniniste-maoïste, mais elle ne l’est pas : notre pratique n’est pas assez développée pour être spécifiquement marxiste-léniniste-maoïste, elle reste trop simple et trop générale. Or, se revendiquer d’une théorie sans l’appliquer n’a aucun sens, car il est impossible de comprendre réellement sans comprendre en pratique.

    • La qualité dépend de la quantité : pour que notre pratique puisse qualitativement être marxiste-léniniste-maoïste, il faut une accumulation quantitative que nous n’avons pas.
    • La théorie dépend de la pratique : la compréhension du monde ne peut pas « sauter au-dessus » de la transformation du monde.

    Pour ne pas être idéaliste, le niveau qualitatif de la théorie à laquelle nous prétendons doit correspondre au niveau qualitatif de la pratique que nous faisons.

    En bref, car nous prenons au sérieux le marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne sommes pas une secte marxiste-léniniste-maoïste, et nous ne pouvons pas nous permettre de l’être.

    Répétons-le : la ligne juste est la prérogative et le prérequis du Parti, auquel seul un parti peut potentiellement prétendre. Ce principe est objectif.

    Prétendre être marxiste-léniniste-maoïste, étant donné le stade actuel (sectaire) de notre évolution, c’est-à-dire considérant le degré de développement de notre pratique, serait avoir une compréhension gravement superficielle de ce qu’est la théorie révolutionnaire et de sa relation avec la pratique révolutionnaire.

    Nous défendons que la ligne révolutionnaire juste ne se découvre jamais aux détours d’un livre ou d’un autre, mais dans la lutte de classe avancée, c’est-à-dire dans la pratique révolutionnaire. Cette découverte n’est pas seulement la vérification d’une ligne théorique et idéologique, mais aussi sa compréhension réelle dans la pratique qui lui donne vie. De plus, la ligne révolutionnaire juste ne préexiste pas sa découverte et sa vérification, parce qu’elle est toujours relative à une situation concrète particulière. La ligne révolutionnaire juste est découverte et vérifiée en étant comprise dans la pratique, et elle n’existe pas avant d’être découverte et vérifiée.

    Pour être marxiste-léniniste-maoïste, il faut savoir ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme et ce qu’il n’est pas, et donc comment l’appliquer dans chaque situation concrète. Or, appliquer le marxisme-léninisme-maoïsme à notre situation concrète, c’est autant le découvrir et le définir.

    Nous ne prétendons pas être marxiste-léniniste-maoïste aussi pour les mêmes raisons que nous ne prétendons pas être le Parti : ces prétentions sans réalités ne nous aident pas à devenir marxiste-léniniste-maoïste et le Parti, mais nous freinent. L’impatience et l’arrogance pseudo-révolutionnaire produisent et reproduisent des styles de travail erronés, érigent des déviations en norme, transforment la science en phraséologie, substituent la performativité identitaire-sectaire à la formation théorico-idéologique, amalgament stratégie et tactique, sapent la dévotion et le sérieux de l’engagement, entretiennent les habitudes amatrices, etc.

    Notre consensus politique — nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation — est fixé parce qu’il est la condition d’une lutte des lignes saine et créative dans notre organisation. Notre consensus théorique et idéologique — le marxisme-léninisme-maoïsme — en est un parce qu’il ne peut pas être (qualitativement) plus qu’un consensus dans l’état (qualitatif) actuel de notre organisation : il ne peut pas être fixé.

    Adhérer à nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation (notre consensus politique) est une condition a priori. Adhérer au marxisme-léninisme-maoïsme (notre consensus théorico-idéologique) est une conclusion a posteriori. Nos militantes et militants se conforment à notre consensus politique, notre consensus théorico-idéologique se conforme à nos militantes et militants. Notre cadre théorico-idéologique évolue dans notre cadre politique, parce que le premier est en construction et que le second est la fondation de cette construction : la liberté théorico-idéologique nécessite la contrainte politique. Voilà pourquoi l’adhésion à notre consensus politique est contraignante et pourquoi l’adhésion à notre consensus théorico-idéologique ne l’est pas — l’un est fixé pour que l’autre évolue.

    Nous sommes une organisation jeune composée de jeunes militantes et militants, notre niveau théorique, politique et idéologique n’est pas marxiste-léniniste-maoïste.

    Pour remplir notre objectif de formation de militantes et militants et de reconstruction de la théorie et de la pratique révolutionnaire, en France, notre priorité immédiate nous parait toujours être de combattre le dogmatisme vide et bruyant : l’adhésion iconographique et hagiographique.

    En l’état, faire de la conclusion d’au moins plusieurs années d’étude et d’action un préalable à l’adhésion à notre groupe ne nous parait pas être la méthode correcte de recrutement ou de lutte de ligne, ni pour la formation communiste ni pour la reconstruction d’une ligne et d’une organisation révolutionnaire.

    Notre qualité, en tant qu’organisation, est principalement la qualité de nos cadres. La théorie et la pratique dépendent des cadres. La compréhension et la transformation du réel sont principalement les problèmes des cadres d’une organisation. Ce sont principalement les cadres, par leur formation et leur travail, qui rendent possible la production théorique et l’application pratique. Dans une organisation, l’aller-retour théorie-pratique se fait principalement par les cadres, à travers elles et eux.

    La qualité d’une théorie et d’une pratique dépend de la qualité de l’organisation qui les produit. La qualité de l’organisation dépend de la qualité des cadres communistes qui la font vivre.

    Unité communiste possède-t-elle des cadres communistes ? Non. Unité communiste est-elle une organisation assez avancée pour produire des cadres communistes ? Non plus. Unité communiste n’a pas une quantité et une qualité suffisantes pour former des militants en quantité et qualité suffisantes pour qu’ils soient des cadres : elle ne forme que des proto-cadres, et elle n’est donc qu’une proto-organisation révolutionnaire qui ne porte qu’une proto-ligne révolutionnaire. Appliquer le qualificatif marxiste-léniniste-maoïste à nos cadres, à notre organisation ou à notre ligne ne serait pas digne de ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme.

    Voilà pourquoi, s’il existe un consensus dans Unité communiste qui évolue autour du marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne pouvons pas faire le saut qualitatif d’« être » marxiste-léniniste-maoïste.

    Cependant, cette humilité en face de la difficulté et de l’importance des tâches relatives à la construction du Parti et à la définition de la ligne juste aujourd’hui en France ne signifie pas qu’Unité communiste serait donc éclectique ou passive devant ces tâches. Notre organisation est construite par le principe d’unité-critique-unité, c’est-à-dire par et pour la lutte des lignes à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation.

    « “Unité critique unité”.

    Plus explicitement, c’est partir du désir d’unité et arriver, en résolvant les contradictions par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle. D’après notre expérience, c’est la méthode correcte pour résoudre les contradictions au sein du peuple. En 1942, nous l’avons utilisée pour résoudre les contradictions qui existaient au sein du Parti communiste entre les dogmatiques et la masse des membres du Parti, entre le dogmatisme et le marxisme.

    Les dogmatiques “de gauche” avaient employé dans la lutte à l’intérieur du Parti la méthode “lutter à outrance, frapper sans merci”.

    C’était une méthode erronée. En critiquant le dogmatisme “de gauche”, nous n’avons pas employé cette vieille méthode ; nous en avons adopté une nouvelle : partir du désir d’unité et arriver, en distinguant le vrai du faux par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle.

    C’est la méthode qui fut employée en 1942 au cours du mouvement de rectification. Quelques années plus tard, lors du VIIe Congrès du Parti communiste chinois tenu en 1945, l’unité de tout le Parti fut réalisée, ce qui permit la grande victoire de la révolution populaire.

    L’essentiel est ici de partir du désir d’unité. Car s’il n’y a pas subjectivement ce désir d’unité, la lutte une fois déclenchée, les choses finissent toujours par se gâter irrémédiablement.

    N’est-ce pas là en revenir au fameux “lutter à outrance, frapper sans merci” ? Et que reste-t-il alors de l’unité du Parti ? C’est justement cette expérience qui nous a conduits à la formule : “Unité critique unité”. »2

    L’unité-critique-unité comme méthode de lutte pour l’unité des communistes dans et en dehors de notre organisation, et la lutte des lignes comme méthode de lutte contre les idées fausses et pour les idées justes, ne sont que deux déclinaisons (formes) de la critique-autocritique comme méthode de lutte contre les déviations en pratique et en théorie, c’est-à-dire la juste résolution des contradictions dans le mouvement communiste. La division et les idées fausses sont les conséquences de déviation, c’est-à-dire d’un manque de formation, d’une théorie et d’une pratique incorrecte, que vient corriger la critique-autocritique dans le mouvement communiste.

    « Dans notre lutte contre le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti, il est deux préceptes que nous ne devons pas perdre de vue : en premier lieu, “tirer la leçon des erreurs passées pour en éviter le retour”, en second lieu, “guérir la maladie pour sauver l’homme”.

    Il est indispensable de dénoncer sans aucune exception les erreurs commises, en dehors de toute considération de personne, de soumettre à une analyse et à une critique scientifiques tout ce qu’il y a eu de négatif dans le passé, afin d’agir à l’avenir avec plus de circonspection et de travailler mieux. Tel est le sens du premier précepte.

    Toutefois, en mettant en évidence les erreurs et en critiquant les défauts, nous poursuivons le même but qu’un médecin : il soigne le malade pour lui sauver la vie et non pour le faire périr.

    Quelqu’un souffre de l’appendicite : le médecin enlève l’appendice et sauve ainsi la vie du patient.

    Si celui qui a commis une erreur ne dissimule pas sa maladie par crainte du traitement et ne persiste pas dans son erreur au point de ne plus pouvoir être guéri, mais manifeste honnêtement, sincèrement, le désir de se soigner, de se corriger, nous nous en réjouirons et nous le guérirons, afin qu’il devienne un bon camarade.

    Cette tâche, nous ne pourrons jamais la remplir avec succès si, cédant à l’impulsion du moment, nous frappons sans merci.

    Pour soigner une maladie idéologique ou politique, il faut se garder de toute brutalité : la seule méthode juste et efficace, c’est de “guérir la maladie pour sauver l’homme”. »3

    De plus, notre organisation, comme toute organisation communiste, ne peut pas transiger sur la critique-autocritique. La critique-autocritique n’est pas une option, une pratique qui pourrait être différée ou modérée dans notre organisation ou dans le mouvement communiste. Limiter la critique-autocritique, c’est limiter la progression politique pratique et théorique de notre organisation et du mouvement communiste.

    « Le slogan de l’autocritique ne doit pas être considéré comme quelque chose de temporaire et d’éphémère. L’autocritique est une méthode spécifique, une méthode bolchevique, pour former les forces du Parti et de la classe ouvrière en général à l’esprit du développement révolutionnaire. Marx lui-même a parlé de l’autocritique comme d’une méthode de renforcement de la révolution prolétarienne. (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851.)En ce qui concerne l’autocritique dans notre Parti, ses débuts remontent à la première apparition du bolchevisme dans notre pays, à sa naissance même en tant que tendance révolutionnaire spécifique dans le mouvement de la classe ouvrière.

    […]

    Par conséquent, les camarades qui pensent que l’autocritique est un phénomène passager, une mode qui est vouée à disparaître rapidement, comme toute mode, ont tout à fait tort. En réalité, l’autocritique est une arme indispensable et permanente dans l’arsenal du bolchevisme, une arme qui est intimement liée à la nature même du bolchevisme, à son esprit révolutionnaire.

    […]

    Il n’y a qu’une seule conclusion : sans autocritique, il ne peut y avoir d’éducation correcte du Parti, de la classe et des masses ; et sans éducation correcte du Parti, de la classe et des masses, il ne peut y avoir de bolchevisme. »4

    L’« unité » de Unité communiste, dans ses moyens et sa fin, est celle pour laquelle luttait Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Staline, Dimitrov, Mao, etc., c’est-à-dire l’unité des révolutionnaires, autour de la ligne révolutionnaire, par la lutte théorique et idéologique.

    « L’unité est une bonne chose et un bon slogan. Mais ce dont la cause des travailleurs a besoin, c’est de l’unité des marxistes, et non de l’unité entre les marxistes et les opposants et déformateurs du marxisme.

    Et nous devons demander à tous ceux qui parlent d’unité : l’unité avec qui ? Avec les liquidateurs ? Si c’est le cas, nous n’avons rien à voir les uns avec les autres.

    Mais s’il s’agit d’une véritable unité marxiste, nous devons le dire : […] nous appelons à l’unité de toutes les forces du marxisme, à l’unité d’en bas, à l’unité dans les activités pratiques.

    Pas de flirt avec les liquidateurs, pas de négociations diplomatiques avec les groupes de démolisseurs du corps social ; concentrez tous vos efforts sur le rassemblement des travailleurs marxistes autour des slogans marxistes, autour de l’ensemble du corps marxiste. Les travailleurs conscients de leur classe considéreront comme un crime toute tentative de leur imposer la volonté des liquidateurs ; ils considéreront également comme un crime la fragmentation des forces des marxistes authentiques.

    Car la base de l’unité, c’est la discipline de classe, la reconnaissance de la volonté de la majorité, l’action concertée dans les rangs de cette majorité et en phase avec elle. Nous ne nous lasserons jamais d’appeler tous les travailleurs à cette unité, à cette discipline et à ces activités concertées. »5

    En conclusion :

    « Nous sommes pour la lutte idéologique positive, car elle est l’arme qui assure l’unité à l’intérieur du Parti et des groupements révolutionnaires dans l’intérêt de notre combat.

    Tout communiste et révolutionnaire doit prendre cette arme en main.

    Le libéralisme, lui, rejette la lutte idéologique et préconise une entente sans principes ; il en résulte un style de travail décadent et philistin qui, dans le Parti et les groupements révolutionnaires, conduit certaines organisations et certains membres à la dégénérescence politique. »6

    Le marxisme, en tant que science et qu’arme de la révolution communiste, est radicalement incompatible avec toutes les formes d’éclectisme.

    L’unité pratique et théorique communiste est une nécessité révolutionnaire, pour la construction du Parti communiste et la victoire de la révolution, d’où le nom de notre organisation : unité communiste ! Nos moyens doivent correspondre à nos fins, donc, l’unité des communistes que nous voulons créer doit correspondre à celle dont la révolution communiste a besoin.

    Pourquoi recherchons-nous l’unité des communistes ? Pour mieux comprendre et transformer le monde, c’est à dire pour faire la révolution. Est-ce que cette unité peut-être atteinte par la conciliation, le compromis, la médiation, la transaction, etc. ? Non.

    L’éclectisme ne fait pas l’union mais la division des communistes, il fractionne le mouvement communiste en autant de désaccords qu’il peut y en avoir. Chaque divergence devient une nouvelle démarcation, car elles ne peuvent pas se confronter et se régler. La seule voie vers l’unité, c’est la résolution des contradictions dans le mouvement communiste, et la seule méthode de résolution des contradictions est la lutte des aspects contraires entre eux : dans le mouvement communiste, la critique-autocritique, l’unité-critique-unité et la lutte des lignes.

    La division du marxisme, c’est la division des marxistes. L’unité des marxistes ne peut être que l’unité du marxisme : l’unité des révolutionnaires, autour de la théorie révolutionnaire. Or l’unité des marxistes et du marxisme (qui n’est qu’une seule et même unité) ne peut être réalisée que par la lutte pour l’unité selon la juste résolution des contradictions entre marxistes et dans le marxisme. Toute tentative d’émousser cette lutte, de l’atténuer, de la calmer, de l’étouffer, etc., pour la reporter ou la neutraliser ne peut réaliser que l’inverse de ses intentions : l’entretenir et l’aggraver. Tout « répit » acheté temporairement se paye à terme par un éclatement plus grand des forces et des idées du marxisme. Cette logique est opportuniste, parce qu’elle est fausse : elle aboutit à l’opposé de son objectif.

    L’unité sans principes ne peut pas se justifier par le principe supérieur d’unité. Pourquoi ? Parce qu’une unité sans principes n’est pas l’unité au prix de grands sacrifices (comme on pourrait naïvement le croire), mais la faillite de l’unité — une chimère ! Le compromis est toujours une nécessité tactique, mais une erreur stratégique. Le principe de l’unité est stratégique, il dirige les principes tactiques, mais il ne doit jamais être dirigé par eux !

    L’éclectisme est en réalité une double condamnation de l’unité : il condamne les moyens de l’unité en interdisant la lutte des marxistes (entre organisations et lignes), et il condamne la fin de l’unité en liquidant le marxisme (l’organisation et la ligne révolutionnaire).

    Par la méthode éclectique, le mouvement communiste reste faible et divisé, il ne s’unit pas et il ne se renforce pas non plus. Le niveau qualitatif du mouvement communiste stagne à un faible niveau de développement, le sectarisme se reproduit et avec lui l’amateurisme pratique et théorique. Les idées fausses ne sont pas éliminées et les idées justes ne sont pas adoptées, les deux subsistent, à l’avantage inévitable des idées fausses (plus nombreuses et plus séduisantes) sur les idées justes. Les idées fausses, ainsi hégémoniques, sapent tout effort révolutionnaire et mènent fatalement les communistes à l’opportunisme. Sans boussole ni phare théoriques et idéologiques, les communistes errent et s’égarent. Si nous ne pouvons pas prétendre avoir une telle boussole ou être un tel phare nous-mêmes, nous savons que sans ceux-ci nous ne sommes rien.

    L’œcuménisme est la négation mécanique des contradictions du mouvement communiste, et non pas leur négation dialectique — leur dépassement vers une synthèse qualitativement supérieure. L’œcuménisme est l’unité et le rassemblement en parole mais la division et la dispersion en fait.

    Unité communiste ne se revendique pas de la « liberté de critique » des révisionnistes, c’est-à-dire de la liberté d’être opportuniste, mais de la lutte scientifique pour les idées justes — les seules idées qui nous importent.

    Unité communiste existe pour œuvrer immédiatement à la construction de la théorie révolutionnaire et à la reconstruction d’une organisation de classe et de combat — légal et illégal — en France pour le XXIe siècle.

    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les individus et les groupes (sectes, appareils, fractions, etc.) dans le mouvement communiste est l’unité-critique-unité, pour l’unité des communistes.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les idées justes et les idées fausses dans le mouvement communiste est la lutte théorique et idéologique, pour la ligne juste.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre nos moyens (la condition sectaire) et nos fins (prendre le pouvoir) dans le mouvement communiste est la formation et la professionnalisation de cadres communistes (l’engagement total et à vie), pour le Parti communiste.

    Formation de (proto-)cadres communistes, principalement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement communiste — la construction de nos forces —, secondairement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement ouvrier — la participation aux luttes spontanées du prolétariat. Ces deux aspects, la lutte et l’organisation politique pour les communistes et pour les masses, sont indissociables dans la formation de militantes et militants révolutionnaires, mais dans notre situation, le premier prime sur le second. Dans notre situation concrète actuelle (l’époque de la condition sectaire), le premier est un impératif stratégique, le second est un impératif tactique.

    L’opportunisme est hégémonique dans le mouvement communiste contemporain en France : le réformisme, le syndicalisme, le spontanéisme (l’économisme, le mouvementisme, l’immédiatisme, l’attentisme, le suivisme, l’étapisme, etc.), le pacifisme (absolu ou déduit du spontanéisme), l’éclectisme et le social-chauvinisme/impérialisme/colonialisme. Aujourd’hui, toute la gauche « révolutionnaire » est conquise à divers degrés par le Programme de transition trotskyste, l’autonomie de classe et le syndicalisme révolutionnaire.

    Il n’y a entre nous et notre destination aucun « raccourci ». Nous ne pouvons progresser hors de la marginalité et de l’impuissance politique qu’en dépassant cette hégémonie opportuniste dans une hégémonie révolutionnaire. Nous ne pouvons dépasser cette hégémonie réformiste qu’en augmentant notre niveau quantitatif et qualitatif d’organisation collective et de formation théorique et pratique.

    Nombreux sont celles et ceux qui veulent intégrer le parti révolutionnaire et faire la révolution. Mais très peu sont celles et ceux qui veulent faire les sacrifices pour construire le parti révolutionnaire et préparer la révolution — sans garanties de succès !

    Nous devons donc représenter une rupture et une alternative réellement révolutionnaire.

    Nous devons donc combattre toutes les formes de l’opportunisme, particulièrement le révisionnisme.

    Nous devons donc élever le niveau général :

    • théorique, la compréhension du monde ;
    • politique, la compréhension et la transformation de la lutte de classe (la théorie et la pratique du combat communiste, légal et illégal) ;
    • et idéologique, l’accord de la pensée et de la sensation (l’intériorisation de la théorie au niveau subjectif le plus profond).

    Nous devons donc extraire les communistes de la lutte de classe réformiste, légale et pacifique.

    Nous devons donc créer des vies révolutionnaires, entièrement dévouées à l’organisation et à la révolution communistes.

    Nous ne sommes pas des cadres, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas le Parti, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas marxistes-léninistes-maoïstes, mais nous essayons de l’être.

    1 Se référer à Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (TKP/ML, 1998), à l’adresse suivante :
    https://bannedthought.net/Turkey/TKP-ML/1990s/ContemporaryMLM-1998.pdf

    2 Mao Z., De la juste solution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    3 Mao Z., Pour un style correct de travail dans le Parti, 1942.

    4 J. V. Staline, Contre la vulgarisation du slogan de l’autocritique, 1928.

    5 V. I. Lénine, Unité, 1914.

    6 Mao Z., Contre le libéralisme, 1937.

  • Notes sur le Parti communiste

    Dans un précédent article, nous avons tenté de démontrer que la participation aux luttes économiques spontanées (c’est-à-dire « naïves », « innées », « irréfléchies » ou « naturelles ») du prolétariat et du peuple n’est pas une tactique révolutionnaire en soi, et ne peut pas être une stratégie révolutionnaire. L’engagement économique et syndical peut être révolutionnaire, s’ils correspondent à une stratégie révolutionnaire plus générale. Cependant, si la plupart des communistes s’accordent sur le besoin d’avoir une telle stratégie, il s’observe deux erreurs fréquentes.

    La première est d’amalgamer la stratégie révolutionnaire et la tactique de la participation aux luttes économiques spontanées, pour les confondre : c’est le cas du trade-unionisme, ou syndicalisme.

    La seconde est de reconnaître la distinction entre la stratégie et la tactique, mais de faire une surestimation unilatérale de l’importance des luttes économiques spontanées dans la stratégie révolutionnaire : c’est le cas du suivisme syndical, ou para-syndicalisme.

    Ces deux erreurs partagent plusieurs points communs.

    La tactique n’est plus définie par la stratégie, mais c’est la stratégie qui se plie aux impératifs tactiques : les syndicats représentent beaucoup d’opportunités tactiques (« aller aux ouvriers », « faire des trucs », etc.), donc la stratégie doit s’y conformer, qu’importe l’utilité réelle de ces opportunités pour la révolution.

    La tactique syndicale est indistinguable d’un militantisme syndical non politique, ce sont l’économisme et le spontanéisme : l’on est satisfait de répéter ce que les syndicats disent déjà, de ne demander que ce que les ouvriers demandent déjà, de participer à leur mouvement spontané, de n’exiger dans la lutte que ce qui est accessible à court terme par des moyens réformistes, de se soumettre à leurs directions réformistes et opportunistes, et de ne pas affirmer sa propre direction révolutionnaire.

    L’éducation et l’organisation politique sont soit strictement relatives au travail de masse et aux syndicats, soit strictement « intellectuelles » : la formation communiste n’est plus une fin que sert l’engagement dans les luttes économiques, mais un moyen à l’engagement économique, c’est la stagnation dans des méthodes d’organisation « artisanales », des méthodes de lutte réformistes, et des méthodes de formation livresque — la formation révolutionnaire est vidée de sa radicalité.

    L’organisation syndicaliste ou para-syndicaliste est ainsi typiquement peu de chose de plus qu’une structure existant dans ou en marge des syndicats et des luttes économiques, doublé d’un club de lecture. Ce qui n’est que « la première école » (les syndicats) devient toute la carrière militante des aspirants révolutionnaires. L’économisme est une capitulation complète devant la spontanéité et le réformisme. Si les luttes économiques spontanées ne sont pas strictement légales, car elles peuvent aussi être para-légales (en marge de la légalité) ou illégales, elles n’en sont pas moins « réformiste dans le fond » et confinés à des niveaux d’organisation « artisanaux ». Les (para-)syndicalistes copient la forme des organisations syndicales (de négociation) au lieu de créer une organisation politique (de combat). Ils se confortent dans une formation intellectuelle qui n’est plus qu’« intellectualiste », car confinée à l’apprentissage d’un catéchisme, qui par sa seule connaissance transformerait l’activité d’un militant syndical en celle d’un militant bolchévique.

    Enfin, la cécité sur la réalité de l’état actuel du mouvement communiste en France, et la confusion des tâches qui incombent au Parti communiste avec les tâches de la construction du Parti communiste.

    C’est sur ce dernier point que nous voulons ici nous étendre. Nous pensons qu’il mérite un effort de clarification.

    Secte, parti ou Parti communiste ?

    Quelle est la différence entre le Parti communiste, un parti communiste et une secte communiste ? Qu’est-ce que cette différence implique dans la stratégie et la tactique révolutionnaire ?

    Le Parti communiste (avec un « P » majuscule), ou ce que Lénine appelle le « parti révolutionnaire », est celui qui est révélé dans la situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Le parti révolutionnaire ne se trouve que dans la révolution, précisément car il se définit comme le parti qui réussit à assumer ses ambitions révolutionnaires. Quelles sont-elles ?

    D’abord, une direction hégémonique dans la classe ouvrière et les masses populaires. Le Parti communiste n’est pas une direction parmi d’autres dans le prolétariat et le peuple, ou une énième influence, mais un centre de direction revendiqué et reconnu comme tel. Le Parti communiste est capable d’exercer, non seulement une direction, mais bien une direction nationale hégémonique. Cette direction n’est jamais homogène, omniprésente ou monopoliste, mais elle est suffisamment puissante et centrale pour conquérir une hégémonie à l’échelle nationale. Son pouvoir sur le mouvement spontané est effectif, car c’est ce dernier qui l’a placé à sa tête dans son ensemble. Le parti révolutionnaire et sa classe (le prolétariat) ne sont pas identiques, mais ils sont — par définition — inextricablement interpénétrés, superposés, l’un le prolongement de l’autre, etc. : le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masse. Cela implique que le Parti communiste a intégré (fusionné avec) une partie suffisante (« le gros ») de la classe ouvrière et de ses institutions (syndicats, etc.) pour être l’institution de classe et de combat du prolétariat pris dans sa totalité. Le parti de classe est le parti de masse qui a réussi à devenir « le seul parti de la classe ouvrière », sa seule voix et sa seule direction politiques effectives — il y a entre le parti de masse et le parti de classe un saut qualitatif constitué par l’hégémonie sur le mouvement de la classe. Le Parti communiste est celui qui peut réaliser son programme communiste dans sa situation concrète (prendre le pouvoir).

    Ensuite, la direction révolutionnaire. Placé devant une situation révolutionnaire, le Parti communiste fait la révolution, car il est par définition le parti révolutionnaire. La lutte du Parti communiste n’est plus réformiste ni dans la forme ni dans le fond, car sa lutte est alors directement celle pour la prise du pouvoir. Avoir la direction révolutionnaire en puissance n’est pas l’avoir en fait. L’hégémonie sur le mouvement spontané n’a rien de révolutionnaire si le contenu de cette hégémonie est réformiste ou opportuniste. De plus, même une direction juste n’est révolutionnaire per se (dans sa forme et son fond) que dans une situation révolutionnaire. Le Parti communiste est celui qui réalise son programme communiste dans sa situation concrète (il prend le pouvoir).

    Sans situation révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire (en fait), car être le parti de classe n’est que la première condition, la seconde étant la direction révolutionnaire, qui n’est possible que dans une situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Cependant, pour qu’un parti révolutionnaire émerge, il n’est pas nécessaire qu’il existe un parti de classe avant la révolution, car un parti communiste (digne de ce nom) peut s’élever au statut de parti de classe pendant la situation révolutionnaire. De plus, un parti de classe peut se révéler contre-révolutionnaire pendant la situation révolutionnaire, et ainsi éventuellement perdre ce statut au profit d’un autre parti.

    Par opposition au Parti communiste (ou « parti révolutionnaire »), un parti communiste est un prétendant au titre. Le Parti communiste est un parti communiste qui a réussi ce pour quoi il lutte — la direction révolutionnaire. Cependant, tout et n’importe quoi ne peut pas prétendre au titre de « parti ». Il ne suffit pas d’ajouter un « P » dans son acronyme pour qu’une secte devienne un parti, et ce de la même manière qu’il ne suffit pas qu’un parti se réclame du Parti pour qu’il le soit. Dans les deux cas, la distinction se fait bien selon des normes objectives, c’est-à-dire dans la réalité, et non pas dans les discours de la secte ou du parti en question. Ces termes ne sont utiles que pour designer la qualité d’un contenant — un degré de direction dans les masses — et d’un contenu — un programme. Toute secte lutte pour devenir un parti, et tout parti lutte pour devenir le Parti, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de différence entre une secte, un parti, et le Parti, c’est-à-dire entre les ambitions et les faits, les prétentions et les capacités, etc.

    L’Internationale communiste distinguait le « “Parti communiste” » du « vrai Parti communiste » de masse, le premier n’étant le second qu’en ambition et en potentiel :

    « Ce n’est qu’en prenant constamment part à ce menu travail quotidien absolument nécessaire, en apportant tout son esprit de sacrifice dans tous les combats du prolétariat, que le “Parti communiste” peut se développer en vrai Parti communiste. Ce n’est que par ce travail que les communistes se distingueront de ces partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps et dont l’activité ne consiste qu’en réunions de membres, en discours sur les réformes et en exploitation des impossibilités parlementaires. La participation consciente et dévouée de toute la masse des membres d’un parti à l’école des combats et des différends quotidiens entre les exploités et les exploiteurs sont les prémisses indispensables non seulement de la conquête, mais dans une mesure encore plus large de la réalisation de la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’en se plaçant à la tête des masses ouvrières dans leurs guérillas constantes contre les attaques du capital que le parti communiste peut devenir capable de devenir cette avant-garde de la classe ouvrière, d’apprendre systématiquement à diriger de fait le prolétariat et d’acquérir les moyens de préparer consciemment l’expulsion de la bourgeoisie. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Le « Parti communiste » n’est digne de ce nom que s’il est un parti de masse avec une direction politique, c’est-à-dire s’il est le parti révolutionnaire en puissance, sinon il n’est selon la IIIInternationale qu’un « “Parti communiste” », c’est-à-dire un parti communiste en développement. Un parti communiste est ou est en lutte pour être un « vrai Parti communiste ».

    Cependant, la terminologie de la IIIe Internationale ne faisait pas de distinction entre un parti communiste et le Parti communiste, car elle n’en avait pas besoin : être la section nationale de l’Internationale communiste, c’était par définition être « le Parti communiste », et c’était donc être le seul parti révolutionnaire potentiel reconnu comme tel. L’Internationale communiste, en tant que centre de direction politico-idéologique international, définissait de son autorité sur le mouvement communiste international qui était et qui n’était pas « le Parti communiste » dans chaque pays. Il y avait identité entre ces catégories : un parti communiste ne pouvait être que « le Parti communiste » (une section nationale de l’Internationale communiste), « le Parti communiste » ne pouvait être que le futur parti révolutionnaire (ce rôle historique étant sa raison d’être), et le parti révolutionnaire ne pouvait être que « le Parti communiste » (le seul parti assumant ce rôle historique). Dans le mouvement communiste international, le parti révolutionnaire était confondu avec le seul parti révolutionnaire potentiel ou en puissance reconnu comme tel, « le Parti communiste », c’est-à-dire un parti communiste de l’Internationale communiste. Aujourd’hui, la distinction que nous opérons entre un parti communiste et le Parti communiste est rendue nécessaire, car un centre dans le mouvement communiste international comparable à la IIIe Internationale n’existe plus.

    Un parti communiste peut prétendre concrètement au statut du Parti communiste. Quelles sont ces conditions ?

    D’abord, une direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une telle direction n’est ni une simple influence ni restreinte à une échelle locale. Un parti communiste ne peut pas encore revendiquer avec succès une direction hégémonique dans le prolétariat et le peuple, mais il possède déjà une direction nationale dans ceux-ci. Cela signifie qu’elle est un tissu d’autorité assez dense à l’échelle nationale pour s’exercer sur leurs luttes prise dans leur totalité, pas qu’elle serait uniforme ou sans concurrence. Cette direction n’est pas soumise aux directions réformistes et opportunistes, mais soustraite et opposée à elles. Elle n’est pas à la queue des mouvements spontanés, mais déjà en partie et par endroit à sa tête. Un parti communiste lutte dans son développement pour devenir le parti de classe, s’il ne l’est pas déjà. Un parti communiste est un parti de cadre qui lutte pour devenir un parti de masse, ou un parti de masse qui lutte pour devenir (ou rester) le parti de classe — sans se diluer dans le processus !

    Ensuite, une direction politique d’avant-garde (communiste). Un parti communiste assume ses tâches d’éducation et d’organisation politique (l’économisme est en soi le symptôme d’un stade de développement arriéré). S’il est toujours contraint d’être « réformiste dans la forme », il est déjà « révolutionnaire dans le fond ». Un parti fait usage de sa capacité de direction nationale pour combattre activement les réformistes et les opportunistes, pour dépasser la lutte économique dans la lutte politique, et pour augmenter son niveau d’organisation (sa préparation) révolutionnaire — il est une avant-garde. Ces trois aspects sont indissociables de la pratique d’un parti qui aspire à être le parti révolutionnaire, si l’une de ces trois conditions n’est pas remplie, alors il n’y a pas de parti communiste, car ce sont celles-ci qui le différencient à la fois d’une secte communiste (impuissante, amateure, etc.) et d’un parti réformiste ou opportuniste.

    Une secte communiste lutte pour être le Parti communiste, mais elle échoue à être un parti communiste. Par rapport à un parti communiste qui est le Parti communiste en puissance mais pas en fait, une secte communiste n’est le parti révolutionnaire ni en puissance ni en fait. Un « vrai » parti communiste est capable de revendiquer le rôle historique de l’avant-garde révolutionnaire, mais pas encore de faire reconnaître avec succès cette revendication (en faire la démonstration dans la révolution), là où une secte est incapable de revendiquer ce rôle en premier lieu. Le Parti communiste fait démonstration qu’il est le parti révolutionnaire (il fait la révolution), un parti communiste fait démonstration qu’il peut être le parti révolutionnaire (en situation révolutionnaire, il pourrait faire la révolution), là où une secte communiste ne peut pas faire démonstration de telles revendications (elle n’est pas et ne peut pas être le parti révolutionnaire).

    Il y a entre une secte et un parti communiste un saut qualitatif. Qu’est-ce qui les sépare ?

    D’abord, une absence de direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une secte communiste ne possède, au mieux, qu’une influence localisée dans le prolétariat et le peuple. Cette influence n’est ni nationale ni suffisante pour diriger les mouvements spontanés. Elle ne peut se placer qu’en marge des luttes économiques, et essayer des les accompagner ou de les radicaliser, mais ne possède un impact qu’insignifiant sur leur ensemble. Elle ne peut pas diriger, donc elle est contrainte à une position de spectatrice, critique ou en soutien, mais qui n’a pas de portée autonome en elle-même. Ainsi, une secte ne représente aucune menace sérieuse pour les directions réformistes et opportunistes.

    Ensuite, une absence de politique révolutionnaire. En raison de son insignifiance face au mouvement spontané et aux organisations réformistes et opportunistes, une secte est contrainte soit à la marginalité — à porter une lutte politique inaudible — soit à la liquidation — la reddition économiste et spontanéiste. Dans les deux cas, une secte patauge dans les méthodes artisanales et dans un militantisme amateur. Sa lutte est « réformiste dans la forme », mais elle n’est pas encore « révolutionnaire dans le fond », c’est-à-dire que ce dernier est encore l’objet d’un effort en soi pour dépasser les méthodes et les formes d’organisation réformistes (correspondant à la lutte économique spontanée).

    Aujourd’hui, en France, il n’y a ni parti communiste (en général) ni parti révolutionnaire (en particulier). Certes, des sectes communistes de quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers de militants continuent de s’appeler « parti communiste », par habitude, mais leurs forces et leur contenu n’ont rien de commun avec les forces et le contenu des partis communistes du siècle dernier.

    Ces sectes communistes ne représentent que des influences locales sur le mouvement ouvrier, là où un parti communiste représente une direction nationale sur celui-ci. Il n’existe aucun groupe communiste qui ait une capacité de commandement sur le mouvement ouvrier, c’est-à-dire une autorité politique effective avec sa propre autonomie et initiative, et ce non pas dans une usine ou un quartier, mais bien dans son ensemble. Le mouvement communiste n’a aujourd’hui qu’un pouvoir de « suggestion » à la marge du mouvement ouvrier ou dissout dans ses luttes spontanées. Pour cette raison, les sectes communistes ne peuvent pas représenter une direction politique, en premier lieu car elles ne représentent pas une direction, et qu’une simple influence locale ou une somme d’influences locales ne peuvent pas faire de leur participation dans le mouvement ouvrier une direction politique.

    Le sens de « parti communiste » a subi une dilution progressive, mais nous pensons qu’il est stratégiquement important de rendre à ce terme toute la portée de ses implications, déjà pour ne pas croire avoir déjà ce qui n’existe pas, et donc ne pas se tromper sur ce qui nous incombe en tant que communiste. Si une chose est certaine, c’est que le Parti communiste ne sera pas reconstruit par des efforts d’auto-persuasions, dissiper les illusions et les malentendus qui se sont accumulés sur ce qu’est réellement un parti communiste est donc une première étape.

    Une secte communiste peut avoir le potentiel d’être le parti révolutionnaire, car elle peut avoir le potentiel d’être un parti communiste, mais ce potentiel (qui peut-être bien réel) n’est pas réalisé. Une secte ne peut pas être un parti communiste en miniature : soit une organisation communiste est un parti (avec toutes les conséquences sur la stratégie et la tactique à adopter que cela implique) soit elle ne l’est pas (avec tout autant de conséquences).

    Les sectes communistes et les luttes économiques

    La situation actuelle du mouvement communiste en France est celle de la condition sectaire : une nébuleuse de groupuscules immatures dans leur fond (leur niveau théorico-idéologique, leur expérience, etc.) et dans leur forme (leur niveau d’organisation, leur taille, leur capacité d’action, etc.).

    Entre cette nébuleuse instable et le mouvement du prolétariat et du peuple, il y a une immiscibilité. Il n’y a pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, la fusion est à refaire. Si l’actuel mouvement communiste en France se conçoit encore comme une partie ou un prolongement du mouvement ouvrier, c’est soit car il s’est liquidé dans celui-ci (l’économisme, le trade-unionisme et le suivisme syndical), soit car il se perçoit comme il était au XXsiècle (il se méprend sur la réalité de ce qu’il est en prenant ses rêves pour des réalités).

    La capacité d’intervention dans les luttes économiques (mais aussi politique) spontanées du prolétariat et du peuple est négligeable. Celle-ci est aujourd’hui incapable de proposer une alternative politique aux luttes économiques, et dans le cas de l’économisme, ce même dans l’agitation et la propagande (c’est-à-dire simplement en mot !).

    Les luttes économiques syndicales sont des luttes économiques spontanées : « spontané » n’est pas l’antonyme de « organisé » mais celui de « conscient » (du rôle historique du prolétariat). Les luttes économiques du prolétariat ne sont que des luttes dites « spontanées », car c’est la résistance au capitalisme dans le capitalisme, et ce jusqu’à la construction du socialisme, où alors seulement les luttes économiques deviennent « conscientes » (après la prise du pouvoir politique). Dans le capitalisme, si les luttes du prolétariat sont conscientes, alors elles ne sont pas économiques, mais politiques (pour la prise du pouvoir politique).

    Certains communistes lisent la tactique syndicale adressée aux partis communistes comme la leur. Cette lecture ne retient que l’impératif de « participation » aux syndicats, et oublie (ou efface) complètement l’objectif de cette participation : premièrement, le combat contre le réformisme et l’opportunisme de la base et des directions, deuxièmement, celui pour la transition de la lutte économique spontanée à la lutte politique consciente (pour le pouvoir), et troisièmement, celui pour le parti révolutionnaire lui-même.

    Les luttes économiques syndicales ne sont jamais une fin en soi pour les communistes, et toujours un moyen politique. Si cela fait consensus en principe, leur surestimation, qui s’observe en fait, est le symptôme d’un déficit stratégique (l’on reste dans les syndicats faute de savoir quoi faire de mieux) et théorique (l’on pense que les luttes économiques mènent aux luttes politiques). Rappelons-le, la lutte économique ne fait que permettre la lutte politique, et cette transition dépend d’un facteur extérieur autonome et indépendant décisif — les communistes. La participation aux luttes économiques syndicales n’est donc utile et nécessaire que si et seulement si elles sont réellement des moyens à nos fins : attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat.

    Nous insistons sur l’effectivité de ces moyens, car la définition d’une stratégie ne peut pas être relative à des intentions, même sincères et acharnées, mais à des résultats concrets, matériellement et politiquement. Autrement, cette participation est une déviation et une liquidation. Toutes les sectes communistes ont l’intention de participer aux luttes spontanées du mouvement ouvrier pour y devenir une direction politique (« révolutionnaire dans le fond »)… mais cette intention n’a pas encore le pouvoir transformateur pour se réaliser, elle n’est pas effective : c’est là tout le problème dans la participation des sectes communistes aux luttes économiques spontanées. La différence qui existe entre la tactique syndicale des sectes et des partis communistes est la même qui existe concrètement entre « pouvoir faire » et « ne pas pouvoir faire ».

    La question à poser est « sommes-nous en train d’attaquer le réformisme et l’opportunisme, de radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et de construire l’organisation de classe et de combat ? », si oui, alors « pourquoi le réformisme et l’opportunisme ne sont-ils pas déjà vaincus, pourquoi les luttes économiques ne sont-elles pas déjà des luttes politiques et pourquoi l’organisation de classe et de combat n’est-elle pas déjà construite ? », et si non, alors « comment attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat ? ». Si ces questions ne sont pas posées, et si des réponses ne sont pas données ou que les problèmes qu’ils abordent sont évités (« ce n’est pas si simple ! », « le travail syndical est trop important ! », « il ne faut pas saboter les syndicats ! », « c’est trop tôt ! », etc.), alors la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une perte de temps, d’énergie et de militants.

    Aujourd’hui, les sectes communistes ne sont pas qu’en proie à l’économisme, mais également si liées au syndicalisme et au para-syndicalisme qu’elles n’arrivent pas à intervenir dans les luttes économiques spontanées si celles-ci ne sont pas strictement syndicales !

    Les exemples du mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ou de la vague d’actions extra-syndicales (blocages sauvages, émeutes, etc.) ayant fait irruption à la fin du mouvement contre la réforme des retraites (2023), sont très révélateurs. Le travail politique à mener dans ces mouvements et les problèmes pratiques qu’ils posaient ont paralysé les sectes communistes, qui n’y retrouvaient pas les repères de leurs rituels syndicaux.

    Non seulement les sectes communistes se sont — dans leur majorité — laissées déborder par la lutte économique spontanée lorsqu’elle était extra-syndicale, mais lors du mouvement des Gilets jaunes elles ont également retardé politiquement sur le mouvement spontané lorsque celui-ci a posé la question du pouvoir ! Les sectes n’ont servi, lorsqu’elles n’étaient pas absentes, que de chambres à écho des syndicats, dépassées par la spontanéité des franges les plus avancées des masses. Si de telles franges étaient minoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, elles y existaient. Un tel constat est déjà grave lorsqu’il concerne la lutte économique, mais il l’est d’autant plus lorsqu’un mouvement spontané évoque la question du pouvoir, et qu’il ne trouve de réponse de la part des organisations dites révolutionnaires que des revendications syndicales, lorsque ce ne sont pas des rappels à l’ordre du type : « le meilleur moyen de faire la révolution est de s’organiser sur son lieu de travail ! », « pour lutter contre la bourgeoisie, il faut d’abord lutter pour les salaires ! », etc.

    Dans une moindre mesure, le même constat peut s’appliquer à la participation des communistes aux luttes écologiques. Ces dernières sont principalement des luttes économiques portées par la petite bourgeoisie, mais elles possèdent aussi une frange politique : le refus d’un « capitalisme vert », et l’exigence d’une « écologie de rupture » qui pose clairement la question du pouvoir. La tâche des communistes est d’étendre, de radicaliser et de gagner cette frange politique au communisme, pourtant, cette « convergence des luttes » ne se traduit presque exclusivement que par l’adjonction de revendications économiques aux revendications politiques écologistes : « fin du mois, fin du monde, même combat », etc. Au lieu d’approfondir les mots d’ordres politiques et de les lier aux mots d’ordre révolutionnaires prolétariens, les économistes ne font que les rattacher — les rabaisser — à des mots d’ordre syndicaux.

    Une secte ne peut pas remplir avec succès les conditions qui font de la participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire. Pourquoi ? Précisément car elle est une secte et non pas un parti. Pour une secte, la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une tactique dans la reconstruction du Parti, c’est-à-dire que ce n’est pas une lutte pour acquérir la direction révolutionnaire sur le mouvement ouvrier, mais la lutte pour acquérir les forces requises pour acquérir une telle direction (construire une direction politique). Autrement dit, ce n’est pas la lutte de l’avant-garde, mais la lutte pour être l’avant-garde. Les tâches à déduire de ces deux devoirs sont nécessairement très différentes !

    La lecture contemporaine dominante des directives définies pour les partis communistes les réduit non seulement à un économisme (elle en fait une interprétation unilatérale), mais elle oublie que cette tactique n’est pas et ne peut pas être identique pour les sectes communistes. Les sectes communistes doivent participer aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, dans et en dehors des syndicats, et ce dès maintenant. Mais ce devoir économique de participation des communistes est subordonné à leur devoir politique d’éducation et d’organisation du prolétariat, qui lui même est subordonné au devoir théorico-ideologique de lutte pour la théorie révolutionnaire dont a besoin le mouvement révolutionnaire (pour découvrir cette théorie et pour la défendre). Évidemment, ces luttes ne sont en pratique pas séparée, il est impossible d’avancer théoriquement et idéologiquement sans avancer dans la lutte (il n’y a pas une étape théorico-idéologique, puis politique, puis économique) mais si celle-ci est un ensemble indissociable (un tout unique, à la fois théorico-idéologique, politique et économique) il ne faut pas perdre de vu quel aspect est prioritaire sur un autre et les raisons qui motivent chaque action.

    Pourquoi la lutte théorico-idéologique est elle aujourd’hui prioritaire ? Parce que nous sommes à l’époque de la reconstruction du Parti : notre seule tâche prioritaire est la construction du Parti communiste. Or, cette tâche théorico-idéologique (pour la « ligne juste »), politique (d’éducation et d’organisation) et économique (de participation aux luttes spontanées) est principalement théorico-idéologique.

    La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire jettent les fondations sur lesquelles peut être établie l’organisation de classe et de combat du prolétariat. La lutte politique est ensuite celle qui érige la structure du Parti, par un intense travail d’éducation (intellectuelle et pratique) et d’organisation révolutionnaire, qui ne fait finalement qu’appliquer ce qui a été déduit par la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Donc, pas de lutte politique de construction du Parti qui n’est pas précédée d’une lutte théorico-idéologique correspondante.

    « Nous ne saurions nous battre dans le vide ou construire sur du sable. Pour être des communistes conséquents, il faut lutter pour toujours tendre vers les idées les plus justes et rejeter les idées fausses. Pour cela, il faut dégager le vrai du faux, mais il faut aussi agir ensuite dans le sens de la ligne révolutionnaire. Autrement, notre communisme ne peut être qu’inerte. Pour reconstruire le mouvement communiste et son arme — le Parti —, il faut d’abord reconstruire l’idéologie et la théorie, avec les outils de la lutte idéologique et théorique.

    […]

    Cette lutte idéologique contre toutes les formes que prend l’opportunisme, nous devons la mener dans notre organisation — entre camarades — et à l’échelle de notre mouvement — entre groupes. Cette lutte doit prendre la forme d’un débat capable de dévoiler les idées justes, de discerner les idées fausses, puis de rallier ces dernières aux idées justes ou de les isoler et les éliminer. Un tel processus est vital pour nous et le mouvement communiste, et ne peut ni être contourné ni bâclé : aucune hâte ni arrogance ne peut remplacer la vertu de la lutte des lignes.

    […]

    C’est derrière le refus de la lutte des lignes et du débat communiste que se cachent tous les opportunismes, qu’ils prennent l’apparence de la radicalité ou du réformisme. Ce n’est pas une option, soit on l’accepte et la mène avec endurance, soit l’on renonce à toute transformation radicale du monde en se coupant de la réalité, en s’enfermant dans ses dogmes et en se condamnant à la fuite en avant dans la dégénérescence. Pour éviter une telle gangrène, il faut donc garder une vie idéologique active et saine. »

    Lorsque Lénine écrit que « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », il ne fait ni une exagération ni une figure de style. Est-il possible d’agir sans savoir comment agir ? Est-il possible de savoir comment agir sans savoir pourquoi agir ? Est-il possible de savoir comment et pourquoi agir sans connaître l’expérience des actions passées et présentes ? Est-il possible d’interpréter ces expériences sans comprendre la réalité ? Ces questions peuvent-elles être répondues par des aphorismes ou des approximations ? Non. C’est tout le sens de la radicalité de « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

    Mais, répétons-le, pas de lutte théorico-idéologique qui ne peut être qu’intellectuelle (livresque) : la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne se découvrent, ne se démontrent, ne se défendent et ne gagnent dans le mouvement communiste, que dans la pratique de la lutte des classes. Ce n’est que dans l’action qu’une idée s’empare des communistes et des masses, de sa formulation jusqu’à son application en passant par sa victoire sur les idées fausses.

    C’est la lutte théorico-idéologique qui est principale à l’époque de la construction du Parti (comprendre le monde pour le transformer), puis c’est la lutte politique qui est principale à l’époque de la lutte révolutionnaire (prendre et garder le pouvoir), et enfin c’est la lutte économique qui est principale à l’époque de la construction du socialisme (passer du mode de production capitaliste au mode de production communiste). Mais de la construction du Parti jusqu’au communisme, la qualité de la lutte prioritaire à mener (thérico-idéologique, économique ou politique) n’exclue jamais que cette qualité est une accumulation de quantité à la fois théorico-idéologique, politique et économique.

    La découverte de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire n’est pas un processus précédant la construction du Parti, mais dans celle-ci. À proprement parler, la théorie et l’idéologie révolutionnaire (la « ligne juste ») ne sont trouvées que dans le parti révolutionnaire. Tout comme le parti révolutionnaire, la théorie et l’idéologie révolutionnaire se révèlent et se définissent dans la révolution — dans la pratique.

    « […] Il n’y a pas d’une part la lutte pour trouver la ligne juste (qui serait finie) et d’autre part la lutte pour répandre et “montrer” cette ligne juste (qui elle serait en cours), car ces deux luttes ne sont en fait qu’une seule et même lutte pour la démonstration. Il n’y a aucun sens à vouloir faire l’un puis l’autre (une forme d’étapisme), car c’est un seul et même processus : l’on trouve et l’on convainc en démontrant, et ce autant que l’on est capable de démontrer.

    Le faux est un moment du vrai… mais il n’est pas le vrai ! Nous faisons pour cette raison le choix de l’humilité épistémologique, pour ne pas croire en des certitudes que nous n’avons pas encore les moyens de savoir justes avec suffisamment de confiance, et qui pourraient se révéler être des simples chimères au rasoir de l’expérience réelle. Nous réservons au Parti la tâche de réduire suffisamment les inconnues. »

    L’enjeu n’est donc pas et ne peut donc pas être de découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaire avant le parti révolutionnaire et la révolution. Mais pour construire un parti communiste qui soit le Parti communiste en puissance, il faut construire avec lui une ligne suffisamment juste (conforme à la réalité de l’expérience révolutionnaire) pour qu’elle soit la ligne juste en puissance. C’est cette lutte théorico-ideologique que les sectes communistes qui sont le mouvement communiste en France doivent continuer et achever dans la lutte des classes.

    Il est évident que cette ligne juste en puissance, qui doit rendre possible le passage d’une secte à un parti communiste, ne sera pas annoncée comme telle (comme un évangile). Ce saut qualitatif théorico-ideologique sera constaté dans la pratique. Pareillement, le passage de la tâche principale des communistes de la lutte théorico-ideologique à la lutte politique ne sera pas promulgué. Ce changement dans les priorités des communistes sera lui aussi constaté dans la pratique. C’est dans la lutte des classes (dans tous ses aspects, théorico-ideologique, politique et économique) que ces transformations se créent et s’observent.

    En résumé, la construction du Parti par les sectes communistes est à la fois une lutte théorico-ideologique, celle des lignes entre elles pour la victoire des idées justes sur les idées fausses, et une lutte politique, celle de l’éducation et de l’organisation des communistes et du prolétariat. Cette lutte théorico-ideologique et politique existe dans le mouvement communiste, mais aussi dans le mouvement ouvrier. Elle se mène donc sur le terrain de toutes les luttes spontanées du prolétariat, c’est à dire dans leurs luttes théorico-ideologique, politique et surtout économique (la forme principale de lutte spontanée du prolétariat). Ce processus est la conception d’un outil, intellectuellement et matériellement.

    La lutte théorico-ideologique, la lutte politique et la lutte économique des communistes sont simultanées et continues, jusqu’au communisme : aucune de ces luttes ne peut être isolée ou séparée (abstractisée). Idem, la lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire et la lutte pour le parti révolutionnaire ne sont qu’une seule et même lutte, jusqu’à la révolution. L’unicité de la lutte des classes dans le présent et dans le temps est indivisible, mais ses aspects et leurs relations se transforment.

    Tout communiste désire et lutte pour l’éducation et l’organisation d’une classe : le prolétariat. Autrement dit, tout communiste désire et lutte pour la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais pour réaliser une telle jonction, c’est-à-dire donner une organisation et une direction politique révolutionnaire au prolétariat, il faut d’abord que le mouvement communiste lui-même soit développé. Nous ne pouvons pas organiser et éduquer une classe sans être organisés et éduqués nous même. C’est tout ce qui nous manque aujourd’hui !

    Donc, tout communiste doit d’abord lutter pour l’éducation et l’organisation des communistes. Or, cette lutte à mener dans le mouvement communiste est une lutte théorico-ideologique et une lutte politique, avant d’être une lutte économique.

    Le prolétariat spontané, c’est à dire qui n’est pas organisé en avant-garde (un parti communiste) et doté d’une conscience de classe (la théorie et l’idéologie révolutionnaire), ne peut développer une lutte qu’économique et une conscience que syndicale (« trade-unioniste »). Donc, la création d’une avant-garde portant une conscience de classe ne peut pas se faire dans le mouvement spontané du prolétariat, mais seulement à l’extérieur de ce mouvement. L’avant-garde communiste ne peut venir s’appliquer au mouvement du prolétariat que déjà constitué comme tel, c’est-à-dire déjà organisé en parti politique et déjà conscient de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire.

    Il est impossible pour le parti de la classe ouvrière — le Parti — de ne pas être à la direction des syndicats ouvriers. La fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, doit se faire avec les syndicats : il faut que les syndicats (et les autres organisations de lutte du prolétariat) fusionnent avec le parti communiste, qu’ils soient intégrés dans celui-ci pour qu’il devienne le parti révolutionnaire. Mais si les communistes n’existent pas en parti communiste, alors tout effort de fusion n’est qu’un effort de dissolution — une liquidation syndicale.

    Toute jonction est vaine si elle est en fait une dilution de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire dans les masses ! La conscience révolutionnaire ne peut être qu’activement insufflée dans le prolétariat, pas passivement infusée. Le communisme doit gagner les masses en conservant toute sa radicalité et toute son exactitude, sans être ni vulgarisé (pour atteindre les masses) ni abâtardi (pour séduire les opportunistes).

    En conséquence, renoncer à l’organisation des communistes en avant-garde indépendante des luttes économiques spontanées, ou la négliger, ce n’est pas hâter la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, mais la retarder à l’infini ! Le mouvement communiste ne peut se conjoindre avec le mouvement ouvrier — non pas être absorbé par ce dernier — qu’en tant qu’avant-garde révolutionnaire (éduquée et organisée à cette fin). La jonction est bilatérale, ou n’est pas, ses deux composantes doivent être également développées.

    La fusion aboutit du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, c’est la direction révolutionnaire du prolétariat par son parti révolutionnaire, donc la direction révolutionnaire des syndicats, en ce qu’ils sont l’expression la plus directe (spontanée) des intérêts du prolétariat. Une telle direction doit se développer organiquement entre le parti et la classe, l’un s’insufflant dans l’autre, c’est pour cela que nous parlons d’une « fusion » et non pas d’une contrainte imposée par le haut (le commandisme), mais elle doit aussi provenir d’un parti communiste déjà existant et déjà révolutionnaire dans son fond — il doit exister comme un tuteur pour sa classe.

    Voilà pourquoi la participation des sectes aux luttes économiques et aux syndicats est réformiste dans la forme et dans le fond : car le mouvement communiste n’est pas encore une avant-garde. Cette participation est nécessaire mais elle n’est pas révolutionnaire. La lutte politique révolutionnaire (dans le fond) y est embryonnaire, en potentiel seulement (elle n’est pas une direction révolutionnaire en puissance). Ce constat sur les luttes économiques, dont les luttes syndicales et écologiques, s’applique aussi aux luttes démocratiques, dont les luttes antifascistes. Sans parti d’avant garde, pas de politique révolutionnaire (dans le fond) dans les luttes en général.

    Le travail réellement révolutionnaire est ailleurs : dans la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti communiste. L’économisme en est son principal inhibiteur, pour deux raisons : il néglige le travail politique dans le prolétariat, mais il néglige surtout le travail théorico-ideologique et politique dans le mouvement communiste.

    La construction du Parti et le spontanéisme

    Ce que nous appelons ici le mouvementisme et l’immédiatisme ne sont que des déclinaisons particulières du spontanéisme qui prolifère dans notre contexte français contemporain.

    « Le déviationnisme mouvementiste — “la pratique pour la pratique” — est stérile, mais c’est bel et bien de la pratique militante que découle tout le reste. Sans elle, pas de tri entre idées justes et fausses, pas de formation à la lutte des classes ni de construction vers un plus haut niveau quantitatif et qualitatif du mouvement communiste. Néanmoins, le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, “faire des trucs”, bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : “prendre ses rêves pour des réalités”, ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (“j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici”, “si je continue, le résultat en vaudra le coup”), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il “faudrait faire” si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme. »

    L’immédiatisme est une déviation qui consiste à refuser à la fois de devenir un parti réformiste et de s’astreindre à la construction du parti révolutionnaire. La déviation immédiatiste peut se résumer à la formule « tout, tout de suite ! ». L’immédiatisme se caractérise par un de facto rejet des stratégies de long terme, au profit de l’exigence de résultats immédiats, ou presque. Les questions théorico-idéologiques ou stratégiques compliqués ou insatisfaisantes (qui n’offrent pas de nouveaux débouchés ou de nouveaux gains à court terme) sont jugés inintéressantes, et repoussés à plus tard, ou à jamais.

    Immédiatisme et mouvementisme sont intimement liés, l’un étant la liquidation dans les perspectives de court terme, l’autre étant la liquidation dans les mouvements spontanés. Dans les deux cas, les tâches théorico-idéologiques et politiques de long terme, que sont par définition les tâches révolutionnaires, ne sont jamais opportunes : il y a toujours mieux à faire que de semer ce qui ne sera récolté qu’à l’aune d’années ou de décennies. L’immédiatisme et le mouvementisme peuvent être décrits comme des courts-termismes politiques, en tension entre leur phraséologie (la représentation révolutionnaire qu’ils ont d’eux-mêmes) et l’inconséquence de leur pratique (le réformisme dans la forme et dans le fond).

    L’immédiatisme ne va pas construire une tactique dans une stratégie, mais une stratégie selon une tactique. Pourquoi ? Car ce qui importe, ce sont les résultats immédiats, donc, la tactique dicte à la stratégie ce qu’elle doit être, pour qu’elle se plie à ce qui va rapporter le plus de victoires tactiques : la victoire stratégique ne vaut rien — la révolution devient un slogan vide, performatif, romantique, etc.

    Pour l’immédiatisme, qu’importe ce qui est accumulé, tant que cette accumulation est la plus fulgurante possible ! Le contenant est toujours plus important que le contenu. L’accumulation rapide d’une grande quantité de moyens et d’expérience réformiste est préférée à l’accumulation lente de quantité de moyens et d’expérience révolutionnaire. Pour résoudre la contradiction entre la pratique immédiatiste et ses discours pseudo-radicaux, l’immédiatisme distord la théorie révolutionnaire : la lutte politique communiste n’est plus quelque chose à construire ici et maintenant « à l’extérieur » des luttes économiques réformistes, mais quelque chose qui en serait issu naturellement — spontanément — à partir d’un certain degré de développement de celles-ci.

    L’immédiatisme et le mouvementisme interdisent tout plan systématique de long terme, car ils sont entièrement soumis aux aléas respectivement des gains immédiats et des mouvements spontanés. L’immédiatisme et le mouvementisme sont liés dans le spontanéisme, car les mouvements spontanés luttent pour des gains immédiats, et que les gains immédiats sont ceux des mouvements spontanés. Ils sont entièrement dépendants de ceux-ci pour exister et se développer à travers eux.

    Ainsi, dans leur spontanéisme, l’immédiatisme et le mouvementisme ont pour corollaire l’économisme. Quels sont les gains immédiats que recherchent les immédiatistes ? L’accumulation de moyens militants gagnés dans les luttes économiques et réformistes spontanées. Quels sont les mouvements spontanés sur lesquels se règle la pratique des mouvementistes ? Les mouvements spontanés économiques — quasi-exclusivement. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des variantes du spontanéisme, et le spontanéisme implique toujours la reddition économiste.

    Pour tenter d’échapper à leur marginalité et à leur faiblesse criante, certaines sectes communistes tentent d’adopter :

    « […] des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations “de masses” et “de cadres” ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces “entre-deux” veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    La phobie du groupuscule est un des symptômes notables de l’immédiatisme : vouloir être “gros” tout de suite, qu’importe la fin à ces moyens (ou même le pouvoir réel de ces moyens). L’impatience face à la frustration inhérente à la condition sectaire est totalement compréhensible, mais l’endurer est un des devoirs du communiste. Sans patience, pas de construction, et pas de résultat : être opportuniste nombreux ce n’est qu’être naufragé sur un grand navire. »

    L’immédiatisme peut aussi se retrouver dans des attachements ou des complexes qui relèvent plus des affects liés à des images d’Épinal que des moyens déduits d’une analyse scientifique et stratégique de la situation présente :

    « Derrière les manifestations de syndicalisme et de para-syndicalisme, s’exprime parfois un ouvriérisme vulgaire (“le communisme c’est quand il y a des ouvriers”, “la lutte révolutionnaire c’est être dans les usines”). Ce fétichisme, conjugué à la pauvreté stratégique, est aussi un autre symptôme de performativité militante et de culpabilité petite-bourgeoise. »

    L’ouvriérisme petit-bourgeois est un paternalisme paradoxal : il faut « aller aux ouvriers » donc « se mettre au niveau des ouvriers » et ne surtout pas leur parler de chose qu’ils ne connaissent pas, c’est-à-dire de politique ! Pour ne pas prendre les ouvriers de haut, les petits bourgeois ouvriéristes ne leur apportent rien et se complaisent dans l’économisme. L’ouvriérisme petit-bourgeois, par peur du paternalisme petit-bourgeois, est un paternalisme petit-bourgeois.

    En résumé :

    « L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    Les liquidationnismes mouvementistes et immédiatistes sont selon nous des déviations spontanéistes très grave, car :

    « […] nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit “par le haut”, c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Il y a une contradiction entre les forces militantes et l’encadrement militant. Son aspect principal est les forces militantes, qui en progressant quantitativement et qualitativement, intensifie sa contradiction avec son encadrement, c’est-à-dire la forme de l’engagement politique, ce qui transforme l’organisation militante (sa synthèse). Cependant, nous pensons que dans la période actuelle de sortie de crise organique, l’aspect principal de cette contradiction est devenu l’impasse dans l’encadrement — l’engagement amateur et l’absence de cadre — et que c’est donc en conséquence cet aspect qui empêche pour l’instant l’autre de se développer, et à terme une résolution de la contradiction présente. Nous possédons une échelle sectaire et une capacité d’action groupusculaire (non nulle, mais négligeable) qui sont en contradiction avec la qualité de l’encadrement dont nous avons besoin : professionnel. Or, il est difficile de créer cet encadrement au sein même de la condition sectaire, alors même qu’il est nécessaire pour s’en échapper. D’abord, car il faut proposer un projet suffisamment séduisant pour attirer des militantes et militants dévoués qui accepteraient de sacrifier leur vie pour ce que leur promet un petit groupe militant — un tel choix n’est audible comme « rationnel » que par une minorité de fanatiques. Ensuite, car il faut faire de ces cadres en puissance, des cadres en acte, en l’absence de cadres préexistants qui pourraient les former. Voilà tout le défi entre nous et la sortie de la condition sectaire

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — “l’accord entre la pensée et la sensation”), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible sans Parti de former des cadres (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais car l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de “proto-cadres” communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. […] »

    Le travail d’éducation et d’organisation révolutionnaire à mener dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, pour faire du mouvement communiste une avant-garde apte à fusionner avec le mouvement ouvrier, n’est autre que le travail pour former des (proto-)cadres communistes.

    Il est important de comprendre que si cette lutte théorico-idéologique et politique prend place dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, elle est bien à destination du mouvement communiste et non pas du mouvement ouvrier : son objet est le cadre communiste, pas le prolétariat révolutionnaire. Pourquoi ? Car le prolétariat spontané n’a pas besoin d’être « assisté » ou « accompagné » par les communistes, mais d’une avant-garde — une direction politique — que ces derniers ne peuvent pas encore incarner. Pourquoi, alors, cette lutte doit-elle nécessairement se faire aussi dans les luttes spontanées du prolétariat ? Car ce sont dans celles-ci que le mouvement communiste apprend et s’exerce à devenir une avant-garde. Les communistes s’éduquent et s’organisent dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier.

    Ceci étant dit, pour transformer des militants amateurs en cadres professionnalisés, les luttes économiques spontanées ne peuvent être et ne sont qu’une « première école ». La construction du Parti communiste se fait donc dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, mais tant que le mouvement communiste n’est pas une avant-garde (un parti communiste), elle se fait principalement dans le mouvement communiste. Pourquoi ? Car dénué d’une avant-garde, qui ne peut provenir que du mouvement communiste, le mouvement ouvrier spontané stagne dans les luttes économiques syndicales : la « première école » n’est pas et ne peut pas être l’académie des révolutionnaires.

    L’avant-garde est donc forgée par les communistes dans le mouvement communiste, mais le mouvement communiste ne peut pas se détacher du mouvement ouvrier (raison pour laquelle l’avant-garde est construite principalement mais pas exclusivement dans le mouvement communiste). Ce n’est qu’avec un parti communiste, c’est-à-dire l’organisation politique de classe et de combat qui assume en pratique ses tâches révolutionnaires, que la lutte pour la révolution et le parti révolutionnaire se fait principalement en dehors du mouvement communiste, dans le mouvement ouvrier (la classe prolétaire). Autrement dit, la lutte du mouvement communiste se mène principalement dans le mouvement ouvrier seulement après que ce premier ait fusionné avec ce dernier (lorsque leur jonction est effective).

    La spontanéité réformiste économique et l’avant-garde révolutionnaire politique ont deux origines différentes : elles ne sont pas déconnectées, mais elles proviennent de dynamiques distinctes qui ne peuvent pas être amalgamées.

    En résumé, le mouvement communiste doit d’abord lutter principalement dans le mouvement communiste lui-même (s’éduquer et s’organiser), pour ensuite pouvoir lutter principalement dans le mouvement ouvrier (l’éduquer et l’organiser) avec un parti communiste. Ce n’est qu’ainsi, en tant qu’avant-garde révolutionnaire, que la lutte communiste dans le mouvement ouvrier peut-être révolutionnaire. Celle-ci est alors révolutionnaire dans son fond, car elle est la lutte effective pour la direction révolutionnaire du prolétariat.

    Concrètement, la constitution des communistes en parti communiste, c’est-à-dire en avant-garde révolutionnaire, c’est la formation de (proto-)cadres communistes. Ces cadres communistes ne se formeront pas à l’extérieur mais à l’intérieur du mouvement communiste, et c’est à eux et leur parti que revient le devoir de transformer le mouvement ouvrier (spontané et réformiste) en mouvement révolutionnaire, en s’y appliquant de l’extérieur. C’est ainsi que la classe prolétaire révolutionnaire en puissance peut devenir révolutionnaire en fait.

    L’éducation et l’organisation que doit connaître le mouvement communiste de lui-même et en lui même — en autonomie et de sa propre initiative — ne doivent donc évidemment pas être une copie des revendications, méthodes et structures qui existent déjà dans et pour les luttes économiques spontanées. Répliquer à l’extérieur des luttes économiques spontanées ce qu’elles font déjà ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Les imiter revient in fine aussi à se limiter à leur réformisme et à se liquider. Toute la nécessité de l’éducation et de l’organisation des communistes à l’extérieur et indépendamment des luttes économiques, c’est de pouvoir se constituer en réelle avant-garde réellement révolutionnaire, en dehors du cadre réformiste qu’elles nous imposent dans la forme de nos revendications, de nos méthodes et de nos structures.

    L’erreur de l’éducation et de l’organisation livresque, c’est de ne pas saisir ce que l’éducation et l’organisation révolutionnaire à l’extérieur des luttes économiques spontanées doivent apporter au mouvement communiste, en confondant cette plus-value révolutionnaire avec l’adhésion à un canon hagiographique (la littérature sacrée ayant révélé la ligne juste) ou à une performativité militante (utiliser les bons mots dans le bon ordre pour parler « comme un communiste »). Si la formation communiste est intellectuelle, elle n’a rien d’intellectualiste. Former des cadres communistes, ce n’est pas former des intellectuels.

    L’éducation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, celle qui transforme un individu en communiste, c’est la préparation révolutionnaire : l’aptitude physique et psychologique, les compétences techniques et martiales, l’apprentissage du conflit et de la clandestinité, l’intégration profonde de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire, le tissage inextricable de la vie d’un individu dans celle de son organisation (un militantisme total et à vie), l’acquisition d’une discipline et d’une cohésion collective supérieure, etc. L’organisation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, c’est la constitution des communistes en corps pensant et agissant autonome, pour exprimer et défendre (matériellement) les intérêts les plus révolutionnaires du prolétariat, c’est-à-dire les plus généraux et de longs termes.

    L’éducation et l’organisation révolutionnaire ne peuvent pas exister dans les luttes économiques (syndicales et non-syndicales), pas tant que les communistes ne sont pas déjà éduqués et organisés dans un parti communiste — une avant garde révolutionnaire.

    Le parti de cadre et le parti de masse

    Ce que nous défendons ici, ce n’est ni plus ni moins que de prendre au sérieux le parti de communiste professionnel, tel que théorisé et défendu par Lénine. L’incisif de ses injonctions a été émoussé par l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste. Il faut rendre à la pensée de Lénine sa radicalité. Ce que nous proposons, ce n’est que de cesser de lire Lénine pour n’y trouver que ce que nous voulons y trouver, et de commencer à le lire pour nous reconnaître dans ce qu’il critique : Lénine nous parle aussi de nous-mêmes.

    Si le XXIsiècle en France est très différent du XXsiècle dans l’Empire russe, les lignes stratégiques que Lénine dessine ne sont pas obsolètes, mais portent toujours une universalité avec laquelle nous devons confronter la réalité actuelle de ce que nous sommes et de nos pratiques.

    La condition sectaire française, c’est notre kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), raison pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui dans notre propre contexte les égarements de jeunesse des sociaux-démocrates de Russie et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie : l’économisme et le spontanéisme. Ces déviations étaient le symptôme d’un mouvement communiste attardé dans l’Empire russe, et elles sont aujourd’hui les mêmes symptômes d’un mouvement communiste attardé en France. Ces liquidationnismes se déclinent différemment ici et maintenant que là-bas il y a un siècle, mais elles partagent une même essence sociale (des causes et des conséquences analogues).

    Le remède que nous préconisons, c’est la rupture avec nos préconceptions, nos habitudes et nos rituels de ce que devrait être le militantisme communiste, par leur confrontation avec un examen stratégique intransigeant et un bilan honnête de l’échec général de notre mouvement dans les dernières décennies (à reconstruire un parti communiste digne de ce nom). Pour cela, Lénine est un interlocuteur sévère mais juste. Ces préconceptions, habitudes et rituels — notamment syndicalistes et para-syndicalistes — ne sont que relatifs à une période de dégénérescence de notre mouvement, les produits d’une crise organique : la solution que nous cherchons, en tant que révolutionnaire, ne sera pas trouvée en eux mais dans leur dépassement.

    Dans Que faire ? (1902), Lénine répond aux problèmes posés par la kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), c’est-à-dire aux problèmes les plus préliminaires de la construction du Parti. Nous sommes dans une telle époque, aujourd’hui en France. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » (1920), Lénine répond aux problèmes posés par l’époque de la conquête du pouvoir politique par les partis communistes, c’est-à-dire aux problèmes de la fusion entre mouvement communiste et mouvement ouvrier (dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat) pour créer le parti révolutionnaire. Des enseignements universels peuvent être tirés des travaux de Lénine dans leur ensemble. Cependant, en 1902, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui nous sont communs, contemporains à nous communiste français du XXIsiècle, là où en 1920, Lénine s’attaque a des problèmes de stratégie qui ne se posent pas encore à notre mouvement, mais qui lui sont futurs.

    « La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviks), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées fausses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l’organisation des révolutionnaires professionnels.

    Maintenant de semblables déclarations produisent une impression franchement comique. Tout se passe comme si l’on voulait faire fi de toute une période du développement de notre parti, comme si l’on voulait oublier des conquêtes qui en leur temps n’ont pas été sans lutte, mais qui sont maintenant bien consolidées et ont joué un rôle utile.

    Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo-japonaise on accusait les Japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupés exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les Japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas “exagérément” inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation.

    Que faire ?, c’est le condensé de la tactique de l’lskra, de la politique d’organisation de l’Iskra en 1901 et en 1902. C’est exactement un “condensé” , ni plus ni moins. Quiconque veut se donner la peine de prendre connaissance de l’Iskra des années 1901 et 1902, ne peut manquer de s’en convaincre. Mais juger de ce condensé sans connaître et sans comprendre la lutte menée par l’Iskra contre le courant de l’économisme alors dominant, c’est tout bonnement discuter en l’air. L’Iskra s’est battue pour la création d’une organisation de révolutionnaires professionnels, elle s’est battue avec une particulière vigueur en 1901 et en 1902 ; elle a vaincu l’économisme qui dominait à l’époque, elle a mis sur pied cette organisation en 1903, elle l’a préservée, malgré la scission qui devait se produire par la suite entre partisans de l’Iskra, malgré tous les remous de la tempête, et cela pendant la durée entière de la révolution russe, de 1901‑1902 jusqu’en 1907.

    Or, à présent que la lutte pour cette organisation est depuis longtemps terminée, alors que les semailles ont été faites, que le grain a mûri, que la moisson est finie, voici que surgissent des gens qui clament : “on a donné une ampleur exagérée à l’idée d’organisation des révolutionnaires professionnels !”. N’est-ce pas ridicule ?

    Prenez toute la période prérévolutionnaire et l’ensemble des trente premiers mois de la révolution (1905‑1907), et faites la comparaison entre notre parti social‑démocrate et les autres partis sous le rapport de la cohésion, de l’organisation, de la continuité. Vous devez, sous ce rapport, reconnaître à notre parti une supériorité sur tous les autres, sur les cadets, sur les socialistes-révolutionnaires, etc., sans la moindre contestation possible. […]

    Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C’est l’organisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l’Iskra. Quiconque connaît bien l’histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de formation, celui-là n’a besoin que d’un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n’importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s’en convaincre, pour reconnaître immédiatement le vieux noyau, le noyau de base de ceux qui, avec le plus grand cœur, ont pris soin du parti et l’ont amené à maturité. Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social‑démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eût été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu’elle défend n’a de raison d’être qu’en liaison avec “la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat”. Mais l’aptitude objective maximale du prolétariat à se regrouper en une classe est réalisée par des êtres vivants, dans des formes d’organisation déterminées et pas autrement. Et nulle autre organisation que l’“Iskra” n’eût pu, dans nos conditions historiques, dans la Russie années 1900‑1905, créer un parti social‑démocrate tel que celui qui existe à l’heure actuelle. Le révolutionnaire professionnel a mené à bien l’œuvre qu’il avait à accomplir dans l’histoire du socialisme prolétarien russe. Cette œuvre qui a depuis longtemps dépassé le cadre étroit des “cercles” des années 1902‑1905, aucune force n’est aujourd’hui en mesure de la réduire à néant ; et les lamentations attardées des gens, qui accusent d’exagération ceux qui en leur temps devaient lutter pour assurer la préparation de l’accomplissement des tâches militantes, ne pourront amoindrir la portée des conquêtes déjà faites.

    Je viens de faire allusion au cadre étroit des cercles de l’époque de l’ancienne Iskra (à partir de la fin de l’année 1903, avec le n° 51, l’Iskra se tourna vers le menchévisme, proclamant qu’“entre l’ancienne et la nouvelle Iskra, y a un abîme”, paroles de Trotsky, dans une brochure approuvée par la direction menchevique de l’Iskra). Il convient de donner au lecteur d’aujourd’hui quelques mots d’explication au sujet de l’esprit qui régnait dans ces cercles. En lisant Que faire ? et la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière qui vient ensuite, le lecteur verra se dérouler devant lui la lutte passionnée, parfois haineuse et destructrice, des cercles se trouvant à l’étranger. Il est indéniable que cette lutte possède de nombreux aspects peu attrayants. Il est indéniable qu’elle est un phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question. Il est indéniable que les militants du mouvement ouvrier actuel en Russie doivent rompre avec de nombreuses traditions établies dans les cercles, qu’ils doivent oublier et rejeter maintes mesquineries héritées de la vie des cercles et de leurs querelles, afin d’accomplir avec une vigueur redoublée les tâches présentes de la social-démocratie. Le renforcement du parti par des éléments prolétariens peut seul, en liaison avec une activité de masse au grand jour, extirper toutes les traces de la mentalité des cercles, héritage du passé qui n’a rien à voir avec les tâches actuelles. D’ailleurs, le passage au mode démocratique d’organisation du parti ouvrier, passage proclamé par les bolcheviks dans la Novaïa Jizn en novembre 1905 au moment même où venaient de se créer les conditions d’une activité au grand jour, ce passage constituait déjà au fond une rupture définitive avec ce qui était caduc dans l’héritage laissé par les cercles…

    Oui, “avec ce qui était caduc”, car il ne suffit pas de condamner la mentalité des cercles, il faut savoir en comprendre la signification en les replaçant dans les conditions particulières de l’époque. En leur temps les cercles étaient nécessaires, et ils jouèrent un rôle positif. Dans un pays autocratique en général, dans les conditions créées par toute l’histoire du mouvement révolutionnaire russe en particulier, le parti ouvrier socialiste ne pouvait se développer autrement qu’à partir des cercles. Ceux-ci, étroits, fermés, fondés presque toujours sur l’amitié personnelle d’un effectif très réduit, n’en constituèrent pas moins une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie. Mais à mesure que grandissait ce mouvement, se posait la tâche de regrouper ces cercles, de créer des liens solides entre eux, d’établir une succession. Or il n’était pas possible de résoudre ce problème sans créer une solide base opérationnelle “hors d’atteinte” de l’autocratie, c’est‑à‑dire à l’étranger. C’est donc par la force de la nécessité que naquirent les cercles à l’étranger. Aucun lien ne les réunissait et ils n’étaient pas soumis à l’autorité d’un parti russe. Ils ne pouvaient donc manquer d’avoir des optiques différentes quant aux tâches fondamentales du mouvement de cette époque, c’est-à-dire précisément quant à la manière dont devait être créée une base opérationnelle et dont ils devaient contribuer à la mise sur pied d’un parti commun. Dans de telles conditions les cercles ne pouvaient pas ne pas s’affronter. Aujourd’hui, quand nous regardons en arrière, nous voyons distinctement lequel d’entre ces cercles était à même de remplir la fonction de base opérationnelle, Mais alors, au début de l’activité des différents cercles, personne ne pouvait le dire et seule la lutte pouvait trancher la discussion. Parvus, on s’en souvient, accusa par la suite la vieille Iskra de mener un combat destructeur à l’encontre des cercles, et il prôna après coup une politique conciliatrice. Mais c’est facile à dire après coup, et le dire, c’est montrer qu’on n’a pas compris quelles étaient alors les conditions. En premier lieu, on ne disposait d’aucun critère permettant de juger de l’influence et du sérieux de tel ou tel cercle. Nombreux étaient ceux, maintenant oubliés, dont l’importance avait été exagérée, mais en leur temps ils voulaient par la lutte faire la preuve de leur droit à l’existence. En second lieu, les différends entre cercles résidaient dans l’orientation à donner à un travail alors encore nouveau. Je remarquai déjà à l’époque (dans Que faire ?) que les dissensions paraissaient minimes, mais qu’en réalité elles avaient une énorme importance, étant donné qu’avec l’apparition de nouvelles activités, avec l’apparition du mouvement social-démocrate, la définition du caractère général de ces activités et de ce mouvement se répercuterait très fortement sur la propagande, l’agitation et l’organisation. Toutes les discussions ultérieures entre social‑démocrates tournèrent autour de l’orientation à donner au travail politique du parti ouvrier dans tel ou tel cas particulier. Mais alors, les controverses portaient sur la définition des principes les plus généraux et des tâches fondamentales de toute politique social‑démocrate en général.

    Les cercles ont accompli leur mission et, à présent, ils ont, bien entendu, fait leur temps. Mais s’ils n’ont plus de raison d’être, c’est uniquement parce que leur lutte avait posé avec la plus vive acuité les questions les plus cruciales de la social‑démocratie, parce qu’elle les avait résolues dans un esprit révolutionnaire intransigeant, créant ainsi une base solide, rendant possible un travail de parti sur une large échelle. » (V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.)

    Lorsque Lénine préconise en 1902 la création d’une organisation d’avant-garde de cadres et de professionnels, et qu’il exhorte en 1920 à la constitution des partis communistes en parti de masse de classe du prolétariat, y a-t-il une contradiction ? Non, car Lénine critique des déviations différentes relatives à deux époques différentes du développement du mouvement communiste. En 1902, il lutte pour la création d’une avant-garde communiste (un parti de cadre), en 1920, il lutte pour que cette avant-garde communiste fusionne avec le mouvement ouvrier et devienne le parti révolutionnaire (un parti de masse et de classe). Sortir Que faire ? et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » de leur contexte, ce sont les abstractiser, donc, les vider de leur contenu. Les enseignements universels à tirer de ces documents ne peuvent être compris qu’en comprenant le contexte de leur rédaction (à quoi ils répondaient et à qui ils s’adressaient).

    Selon Lénine, tous les communistes du parti de cadre ne sont pas des professionnels de la révolution, mais tous les communistes du parti de cadre sont des cadres professionnalisés.

    Pas de parti de masse (et de classe) sans un parti de communistes professionnels (c’est-à-dire de cadre) dans lequel il peut émerger et sur lequel il peut croître. Il n’y a pas d’opposition entre le parti de cadre et le parti de masse, car le premier est la condition à la naissance du second, accouché dans la classe ouvrière.

    « En effet, à l’époque du capitalisme, quand les masses ouvrières sont soumises à une exploitation continue, et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers réside précisément dans le fait qu’ils ne peuvent toucher qu’une minorité de leur classe. Le parti politique ne peut rassembler qu’une minorité de la classe, de même que dans toute la société capitaliste les ouvriers réellement conscients ne sont qu’une minorité parmi les ouvriers. Force nous est donc de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui peut diriger les larges masses ouvrières et les entraîner avec elle. Et si le camarade Tanner dit qu’il est l’ennemi du parti, mais qu’il est en même temps pour que la minorité des ouvriers les mieux organisés et les plus révolutionnaires indique la voie à l’ensemble du prolétariat, je dis qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous. Qu’est‑ce que cette minorité organisée ? Si cette minorité est vraiment consciente, si elle sait entraîner les masses, si elle est capable de répondre à chaque question à l’ordre du jour, alors elle est, en réalité, le parti. Et si nous attachons tant d’importance à l’opinion de camarades comme Tanner qui sont les représentants d’un mouvement de masse, ce que l’on ne saurait dire, sans trop forcer les choses, des représentants du parti socialiste britannique, si ces camarades sont pour qu’il y ait une minorité qui lutte résolument pour la dictature du prolétariat et qui instruit les masses ouvrières dans cet esprit, cette minorité n’est pas autre chose, en réalité, que le parti. Le camarade Tanner dit que cette minorité doit organiser et entraîner avec elle toute la masse ouvrière. Si lui et les autres camarades du groupe Shop‑Stewards et de l’Union des ouvriers industriels du monde (I.W.W.) l’admettent — et nous constatons tous les jours dans nos conversations avec eux qu’ils l’admettent effectivement — s’ils approuvent cette situation où la minorité communiste consciente de la classe ouvrière entraîne avec elle le prolétariat, alors ils doivent convenir aussi que tel est le sens de toutes nos résolutions. Et alors, l’unique différence existant entre nous consiste seulement dans le fait qu’ils évitent le mot « parti » parce qu’il existe parmi les anglais une certaine prévention contre le parti politique. Ils ne se représentent pas un parti politique autrement qu’à l’image des partis de Gompers et de Henderson, des partis d’affairistes parlementaires, de traîtres à la classe ouvrière. S’ils ne voient le parlementarisme que tel qu’il existe aujourd’hui en Grande‑Bretagne ou en Amérique, alors, nous aussi, nous sommes les ennemis d’un tel parlementarisme et de partis politiques. Nous avons besoin de partis nouveaux, d’autres partis. Nous avons besoin de partis, qui soient constamment et effectivement liés aux masses et qui sachent diriger ces masses. » (V. I. Lénine, Rapport sur le rôle du Parti Communiste, 1920.)

    Ainsi, les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste présentées en 1921 par la IIIInternationale ne s’adressent non pas à des sectes communistes (des noyaux, cellules, cercles, etc., dispersés et en lutte), mais à des partis communistes. Les plus petits partis communistes de l’Internationale communiste à sa fondation étaient d’une envergure (quantitative et qualitative) incomparable aux sectes que nous sommes aujourd’hui en France. Encore une fois, croire les conditions objectives et subjectives du mouvement communiste français d’aujourd’hui et d’il y a un siècle analogue, c’est prendre ses rêves pour des réalités. Pour les plus immatures de ces partis, la tâche principale était alors déjà la transformation en parti de masse (la fusion avec le mouvement ouvrier), car ils étaient déjà des partis en force et en contenu.

    Pour caricaturer, retenir La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique, sans retenir Que faire ?, c’est le meilleur moyen de ne pas progresser. Ces premiers sont devenus pertinents à entendre car ce dernier a auparavant été écouté.

    Il ne faut pas se rendre coupable envers La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique de la même erreur que les mencheviks envers Que faire ? (que leur reproche Lénine) : vider les injonctions politiques de leur sens en les extrayant de leur contexte, pour les transformer en une métaphysique dogmatique — absurde — sans pouvoir transformateur sur la réalité. Selon la même logique qui conclut que Que faire ? ne parle pas de l’époque du parti communiste (la partiinost), La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique ne parlent pas de l’époque des sectes (la kruzhkovshchina). Si des leçons universelles s’appliquent dans les deux cas, les impératifs relatifs à un contexte ne s’appliquent pas dans un autre (l’on ne peut pas les transposer mécaniquement).

    La plus fondamentale erreur du mouvement communiste français contemporain, c’est de ne pas saisir la vérité élémentaire selon laquelle ce que l’on doit faire est déduit de ce que l’on peut faire, et ce que l’on peut faire est limité par ce que l’on est.

    Dans Thèses sur la tactique, l’Internationale communiste expose le cheminement que doivent prendre les partis communistes. Leur objectif commun est leur transformation en parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est le parti de classe, et le parti de classe est un parti de masse, donc le parti communiste doit devenir un parti de masse (s’il ne l’est pas déjà). Le parti de cadre doit donc lutter pour devenir un parti de masse. Le parti communiste accouché dans le mouvement communiste est un parti de cadre, et le parti révolutionnaire accouché dans le mouvement ouvrier (par la fusion) est un parti de masse. Le parti communiste de cadre doit donc lutter pour devenir un parti communiste de masse, et le parti communiste de masse doit donc lutter pour devenir le parti révolutionnaire, c’est à dire le parti de classe.

    Pourquoi un tel cheminement ? Car le parti de cadre, qui n’est qu’une direction marginale dans les masses, doit devenir la direction hégémonique dans les masses, ce qui est la première condition au parti révolutionnaire. En conquérant une telle direction dans les masses, le parti de cadre se transforme en parti de masse. Une direction révolutionnaire — qui caractérise le parti révolutionnnaire — ne peut donc être revendiquée que par un parti de masse. Un parti communiste n’est le parti révolutionnaire en puissance que s’il a réussi son entreprise de massification (qui lui est essentielle), sinon, il n’est le parti révolutionnaire en puissance qu’en potentiel. Le « vrai » parti communiste est un parti de masse. Si un parti de masse n’est pas toujours le parti de classe, tous les partis révolutionnaires sont des partis de classe, et tous les partis de classe sont des partis de masse. Un parti communiste de masse peut devenir un parti de classe dans une situation révolutionnaire, en cela il est déjà le parti révolutionnaire en puissance (avant d’être le parti de classe en fait), mais ce n’est pas le cas d’un parti de cadre (il n’est pas encore le parti révolutionnaire en puissance).

    Ces Thèses sur la tactique explicitent également très distinctement quel est le rôle que doivent assumer les partis communistes dans les masses et leurs organisations, notamment les syndicats :

    « Dès le premier jour de sa fondation, l’Internationale communiste s’est donnée pour but, clairement et sans équivoque, non pas de former de petites sectes communistes cherchant à exercer leur influence sur les masses ouvrières uniquement par l’agitation et la propagande, mais de prendre part à la lutte des masses ouvrières, de guider cette lutte dans le sens communiste et de constituer dans le processus du combat de grands partis communistes révolutionnaires.

    Déjà au cours de sa première année d’existence, l’Internationale communiste a répudié les tendances sectaires en prescrivant aux partis affiliés, si petits fussent-ils, de collaborer aux syndicats, de participer à vaincre leur bureaucratie réactionnaire de l’intérieur même des syndicats et de les transformer en organisations révolutionnaires des masses prolétariennes, en instruments de combat. […] » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrit ici l’Internationale communiste, c’est la lutte du parti communiste pour devenir un parti de masse, c’est-à-dire la lutte pour devenir une direction politique de plus en plus importante dans les masses (jusqu’à devenir une direction politique hégémonique dans celles-ci, c’est-à-dire le parti de classe).

    Ce rôle de direction politique dans les masses — que nous avons déjà exposé — est hors de portée des sectes communistes. Car elles sont inapte à mener une politique « révolutionnaire dans le fond » dans les masses et les syndicats, elles ne doivent pas s’attribuer des devoirs qui leur sont inaccessibles et qui ne leur reviennent pas, mais se rendre aptes à les remplir : construire un parti communiste de cadres professionnels, qui lui pourra assumer ce rôle.

    C’est à remplir ce devoir, celui relatif à notre époque de construction d’un parti vers le Parti, que le mouvement communiste français échoue depuis plusieurs décennies. L’ironie la plus cynique étant que c’est souvent au nom du Parti communiste que la reconstruction du Parti communiste est liquidée dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Non seulement les Thèses sur la tactique sont relatives à un contexte qui n’est pas analogue au notre, mais celles-ci préviennent elle-même du risque de prescrire une stratégie homogène à des contextes hétérogènes. Des principes ne sont universels que si et dans la mesure où leur contexte particulier est universel (un mode de production, une situation historique, une tâche stratégique, etc.). L’universalité qui peut toujours être trouvée dans le particulier, n’est toujours que relative à l’universalité de ce particulier. La compréhension et l’application d’une stratégie révolutionnaire n’est pas différente.

    Les Thèses sur la tactique distinguent les consignes adressées à l’ensemble des partis communistes de celles adressées au Parti communiste unifié d’Amérique et au Parti communiste d’Angleterre, particulièrement attardés dans leur développement.

    « Dans cette voie menant à la formation de partis communistes de masses, l’Internationale communiste n’est pas allée suffisamment loin partout. Et même dans deux des pays les plus importants du capitalisme victorieux elle a encore tout à faire dans ce domaine.

    Aux États-Unis, dans l’Amérique du Nord, dans lesquels déjà avant la guerre pour des raisons historiques, il n’existait aucun mouvement révolutionnaire de quelque ampleur, les communistes ont toujours devant eux les tâches primordiales les plus simples : la formation d’un noyau communiste et son rattachement aux masses ouvrières. […] Conscient du danger qui le menace d’une radicalisation du mouvement ouvrier et de l’influence de ce mouvement par les communistes, le capital américain essaie de briser le jeune mouvement communiste par des persécutions barbares, de l’anéantir et de le contraindre à l’illégalité, dans laquelle, pense-t-il, ce mouvement, sans contact avec les masses, dégénérerait en une secte de propagande et se dessécherait.

    L’Internationale communiste attire l’attention du Parti communiste unifié d’Amérique sur le fait que l’organisation illégale ne doit constituer qu’un terrain de rassemblement, de clarification, pour les forces communistes les plus actives, mais que le Parti unifié a le devoir de tenter tous les moyens et toutes les voies pour sortir de ses organisations illégales et atteindre les grandes masses ouvrières en fermentation ; qu’il a le devoir de trouver les formes et les voies propres à concentrer politiquement ces masses dans leur vie publique en vue de la lutte contre le capital américain. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Le Parti communiste unifié d’Amérique dont parle en ces termes l’Internationale communiste, n’était pas un groupe de quelques centaines ou quelques milliers de membres, mais de 20 000 à 40 000 adhérents (pour un pays de 106 millions d’habitants). Pourtant, aux yeux de l’Internationale communiste, son retard sur les autres partis communistes était tel que son ordre du jour était « les tâches primordiales les plus simples ».

    Concernant le Parti communiste d’Angleterre, lui-même d’une taille de 4 000 adhérents (pour un pays de 44 millions d’habitants), l’Internationale communiste poursuit :

    « Le mouvement communiste anglais, lui non plus, n’a pas encore réussi, malgré la concentration de ses forces en un Parti communiste uni, à devenir un parti de masses.

    […]

    La première et principale tâche du Parti communiste d’Angleterre est de devenir un Parti de masses. Les communistes anglais doivent se placer de plus en plus fermement sur le terrain du mouvement de masses existant en fait et se développant sans cesse ; ils doivent pénétrer dans toutes les particularités concrètes de ce mouvement et faire des revendications isolées ou partielles des ouvriers le point de départ de leur propre agitation et de leur propagande inlassable et énergique.

    Le puissant mouvement gréviste met à l’épreuve, aux yeux de centaines de milliers et de millions d’ouvriers le degré de capacité, de fidélité, de constance et de conscience des trade-unions et de leurs chefs. Dans ces conditions, l’action des communistes au sein des syndicats acquiert une importance décisive. Aucune critique du Parti, venant du dehors, ne saurait, même dans une mesure éloignée, exercer sur les masses une influence semblable à celle qui peut être exercée par le travail quotidien et constant des noyaux communistes dans les syndicats, par le travail tendant à démasquer et à discréditer les traîtres et les bourgeois du trade-unionisme, qui en Angleterre plus encore que dans tout autre pays, sont le jouet politique du capital.

    Si, dans d’autres pays, la tâche des partis communistes devenus partis de masses consiste dans une importante mesure à prendre l’initiative d’actions de masses, en Angleterre la tâche du Parti communiste consiste avant tout, sur la base des actions de masses qui se développent en fait, à montrer par son propre exemple et à prouver que les communistes sont capables d’exprimer justement et courageusement les intérêts, les besoins et les sentiments de ces masses. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Une secte communiste doit être liée aux masses pour se transformer en parti communiste, et un parti communiste doit devenir un parti de masse pour se transformer en parti révolutionnaire. Mais le degré de jonction du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier doit correspondre au degré de développement révolutionnaire du mouvement communiste et du mouvement ouvrier. Dans la création d’un parti communiste, il ne peut donc y avoir « rattachement aux masses ouvrières » que dans la proportion où il y a déjà « formation d’un noyau communiste » de cadre professionnel !

    Les tâches du Parti communiste unifié d’Amérique et du Parti communiste d’Angleterre ne sont ainsi pas identiques à celle des autres partis communistes de l’Internationale communiste, car leurs niveaux de développement ne sont pas identiques à ceux des autres partis de l’Internationale communiste. La tactique n’est jamais un impératif « absolu », elle n’est que la solution concrète à un problème concret dans une situation concrète.

    Si le Parti communiste unifié d’Amérique et le Parti communiste d’Angleterre étaient bien considérés comme des partis communistes, leur niveau de développement était déterminé par L’Internationale communiste comme suffisamment faible pour que leur tâche ne soit pas la direction révolutionnaire elle-même. Ces partis devaient d’abord affermir leur caractère d’avant-garde et acquérir une direction politique dans les masses (de moins en moins marginale, de plus en plus hégémonique) en devenant des partis de masse.

    Aux partis de cadre, l’Internationale communiste dit « devenez une direction dans les masses, devenez des partis de masse », et aux partis de masse, l’Internationale communiste dit « devenez une direction hégémonique dans les masses, devenez des partis révolutionnaires ». Entre un parti de masse et le parti révolutionnaire, il reste au parti de masse de devenir le parti de classe — le seul parti à la direction de l’ensemble de la classe ouvrière.

    Comme il a déjà été répété, une direction dans les masses ne suffit pas pour prétendre au statut de parti révolutionnaire : pour cela, cette direction doit être hégémonique et offensive. La lutte des partis de masse dans les masses n’est donc pas finit, mais toujours vivante, d’une part pour conquérir l’hégémonie (la direction sans partage sur la classe), et d’autre part pour préparer l’action révolutionnaire. Selon l’Internationale communiste, la lutte pour le parti révolutionnaire est donc aussi la lutte du parti de masse pour devenir le parti de classe : la fusion la plus achevée entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, entre le parti et la classe. Le parti révolutionnaire est donc un parti de masse de classe.

    Au sujet du Parti communiste français, alors déjà un parti de masse, l’Internationale communiste note :

    « L’agitation pratique doit prendre un caractère beaucoup plus concentré, plus tendu et plus énergique. Elle ne doit pas se disperser à travers les situations et les combinaisons changeantes et variables de la politique quotidienne. De tous les événements petits ou grands, elle doit toujours tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées. Ce n’est qu’à la condition d’observer cette attitude véritablement révolutionnaire que le Parti communiste cessera de paraître — et d’être en réalité — une simple aile gauche de ce bloc radical longuettiste qui offre avec une insistance et un succès de plus en plus grands ses services à la société bourgeoise pour la protéger des ébranlements qui s’annoncent en France, avec une logique inflexible. Abstraction faite de la question de savoir si ces événement révolutionnaires décisifs arriveront plus ou moins tôt, un Parti communiste moralement éduqué, entièrement pénétré de volonté révolutionnaire, trouvera la possibilité, même dans l’époque actuelle de préparation, de mobiliser les masses ouvrières sur le terrain politique et économique et de donner à leur lutte un caractère plus clair et plus vaste.

    […]

    Renforcer la liaison du Parti avec les masses, c’est avant tout le rattacher plus étroitement aux syndicats. Le but ne consiste point du tout à ce que les syndicats soient soumis mécaniquement et extérieurement au Parti et renoncent à l’autonomie découlant nécessairement du caractère de leur action : il consiste à ce que les éléments véritablement révolutionnaires réunis dans le Parti communiste donnent, dans le cadre même des syndicats, une tendance correspondant au intérêts communs du prolétariat, luttant pour la conquête du pouvoir.

    En considération de ce fait, le Parti communiste français doit faire la critique, sous une forme amicale mais décisive et claire, de toutes les tendances anarchistes-syndicalistes qui repoussent la dictature du prolétariat et la nécessité d’une union de son avant-garde en une organisation dirigeante, centralisée, c’est-à-dire en un Parti communiste, ainsi que de toutes les tendances syndicalistes transitoires qui, sous le manteau de la charte d’Amiens, élaborée huit ans avant la guerre, ne sauraient plus donner aujourd’hui une réponse claire et nette aux questions essentielles de l’époque nouvelle d’après-guerre.

    La haine qui se manifeste dans le syndicalisme français contre l’esprit de caste politique est avant tout une haine bien justifiée contre les parlementaires “socialistes-traditionnels”. Mais le caractère purement révolutionnaire du Parti communiste lui donne la possibilité de faire comprendre à tous les éléments révolutionnaires la nécessité du groupement politique dans le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

    La fusion du groupement syndicaliste révolutionnaire avec l’organisation communiste dans son ensemble est une condition nécessaire et indispensable à toute lutte sérieuse du prolétariat français.

    L’on ne parviendra à surmonter et à écarter les tendances vers l’action prématurée et à vaincre l’imprécision de principes et le séparatisme d’organisation des syndicalistes-révolutionnaires que lorsque le Parti lui-même, comme nous l’avons dit plus haut, sera devenu, en traitant de façon vraiment révolutionnaire toute question de la vie et de la lutte quotidienne des masses ouvrières françaises, un centre d’attraction pour elles. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    L’Internationale communiste poursuit :

    « Le Parti communiste unifié d’Allemagne, né de l’union du groupe Spartacus avec les masses ouvrières des Indépendants de gauche, quoique étant déjà un grand Parti de masses, a la mission immense d’augmenter son influence sur les grandes masses, de renforcer les organisations de masses prolétariennes, de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale, et de deviner, dans les luttes futures du prolétariat, les chefs des mouvements de masses. Cette tâche principale du Parti exige qu’il y applique tous ses efforts d’adaptation, de propagande et d’organisation, qu’il tâche de conquérir les sympathies de la majorité du prolétariat, sans laquelle, étant donné la puissance du capital allemand, aucune victoire du communisme n’est possible en Allemagne. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    En résumé :

    « Les Partis de l’Internationale communiste deviendront des Partis de masses révolutionnaires, s’ils savent vaincre l’opportunisme, ses survivances et ses traditions, dans leurs propres rangs, en cherchant à se lier étroitement aux masses ouvrières combattantes, en puisant leurs buts dans les luttes pratiques du prolétariat, en repoussant au cours de ces luttes aussi bien la politique opportuniste de l’aplanissement et de l’effacement des antagonismes insurmontables que les phrases révolutionnaires qui empêchent de voir le rapport réel des forces et les véritables difficultés du combat. Les partis communistes sont nés de la scission des anciens partis social-démocrates. Cette scission résulte du fait que ces partis ont trahi pendant la guerre par une alliance avec la bourgeoisie ou par une politique hésitante cherchant à éviter toute lutte. Les principes des partis communistes forment le seul terrain sur lequel les masses ouvrières pourraient à nouveau se réunir, car ces principes expriment les besoins de la lutte du prolétariat. Et puisqu’il en est donc ainsi, ce sont actuellement les partis et les tendances social-démocrates et centristes qui représentent la division et le morcellement du prolétariat, tandis que les partis communistes constituent un élément d’union. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrivent ici les Thèses sur la tactique, c’est la lutte du parti de masse pour devenir le parti révolutionnaire, pour que sa direction politique devienne une direction révolutionnaire (sans partage sur la classe ouvrière, et offensive).

    La lutte pour devenir le parti révolutionnaire et pour devenir un parti de masse, ne sont pas séparés : le parti communiste est le parti révolutionnaire lorsque sa direction politique (« réformiste dans la forme révolutionnaire dans le fond ») devient une direction révolutionnaire (dans la forme et le fond), et une direction politique peut devenir une direction révolutionnaire lorsqu’elle est hégémonique, donc quand le parti communiste est un parti de masse suffisamment aboutis — le parti de classe. Mais dans cette lutte, il faut différencier la conquête d’une direction politique hégémonique — la transformation en parti de masse et de classe — et la conquête d’une direction révolutionnaire — la révolution. Pour l’Internationale communiste, la transformation en parti de masse et de classe est un préalable à la transformation en parti révolutionnaire.

    Si nous défendons que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité — elles sont toujours vraies un siècle après leurs formulations — nous ne pouvons tenir une telle position qu’en précisant que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité dans les conditions qu’elles exposent elle-même. Ceux qui défendent les Thèses sur la tactique comme une énumération d’absolu n’ont souvent qu’une compréhension unilatérale de celles-ci. Ce qui est retenu, c’est la nécessité immédiate et impérieuse de lutter pour devenir un parti de masse, et donc de s’investir en priorité dans les syndicats. Ce qui est oublié, c’est tout ce qui crée cette nécessité ! Les Thèses sur la tactique n’expriment pas des injonctions de principe, générales, mais des moyens à des fins, qui sont elles-mêmes des moyens pour une fin — la révolution communiste. Ce sont ces fins qui ont été oubliées par des lectures superficielles ou opportunistes.

    Quelles sont les fins des Thèses sur la tactique, qui requièrent pour leur réalisation des partis de masse puissants ?

    « Les Partis communistes ne peuvent se développer que dans la lutte. Même les plus petits des partis communistes ne doivent pas se borner à la simple propagande et à l’agitation. Ils doivent constituer, dans toutes les organisations de masses du prolétariat, l’avant-garde qui montre aux masses retardataires, hésitantes — en formulant pour elles des buts concrets de combat, en les incitant à lutter pour réclamer leur besoins vitaux — comment il faut mener la bataille et qui par là leur révèle la traîtrise de tous les partis non communistes. C’est seulement à condition de savoir se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats, que les partis communistes peuvent gagner effectivement les grandes masses prolétariennes à la lutte pour la dictature.

    Toute l’agitation et la propagande, toute l’action du Parti communiste doivent être pénétrées de ce sentiment que, sur le terrain du capitalisme, aucune amélioration durable de la situation de la masse du prolétariat n’est possible ; que seul le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État capitaliste permettront de travailler à améliorer la situation de la classe ouvrière et à restaurer l’économie nationale ruinée par le capitalisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.

    Dans la mesure où la lutte pour ces revendications embrasse et mobilise des masses de plus en plus grandes, dans la mesure où cette lutte oppose les besoins vitaux des masses aux besoins vitaux de la société capitaliste, la classe ouvrière prendra conscience de cette vérité que si elle veut vivre, le capitalisme doit mourir. Cette constatation fera naître en elle la volonté de combattre pour la dictature. C’est la tâche des Partis communistes d’élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles. […] Dans la mesure où les luttes pour des revendications partielles, où les luttes partielles des divers groupes d’ouvriers grandissent en une lutte générale de la classe ouvrière contre le capitalisme, le Parti communiste a le devoir de proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] Le Parti communiste, comme représentant de l’intérêt général de la classe ouvrière, ne saurait se borner à reconnaître et à faire valoir par la propagande cet intérêt commun. Il ne peut représenter efficacement cet intérêt général qu’en menant dans certaines circonstances le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « Le caractère de la période de transition fait un devoir à tous les partis communistes d’élever au plus haut point leur esprit de combativité. Chaque combat isolé peut aboutir à un combat pour le pouvoir. Le Parti ne peut acquérir ce mordant nécessaire que s’il donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir. Les organes et les manifestes du Parti communiste ne doivent pas être des publications académiques qui cherchent à prouver théoriquement la justesse du communisme ; ils doivent être des cris d’appel à la révolution prolétarienne. L’action des communistes dans les parlements ne doit pas tendre à discuter avec l’ennemi ou à le persuader, mais à le démasquer sans réserve et sans merci, à démasquer les agents de la bourgeoisie, à secouer la volonté de combat des masses ouvrières et à amener les couches petites-bourgeoises, semi-prolétariennes du peuple à se joindre au prolétariat. Notre travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines. Ce n’est que lorsque le Parti, dans toutes ses manifestations de vie et dans toutes ses formes d’organisation, sera la volonté de combat faite corps, qu’il sera en mesure d’accomplir sa mission dans les moments où les conditions nécessaires à de plus grandes actions combatives seront réunies.

    Là où le Parti communiste représente une force massive, où son influence s’étend au-delà des cadres de ses organisations propres de Parti, sur les larges masses ouvrières, il a le devoir d’inciter par l’action les masses ouvrières au combat. De grands Partis de masses ne sauraient se contenter de critiquer la carence d’autres Partis et d’opposer les revendications communistes aux leurs. C’est sur eux, en tant que partis des masses, que repose la responsabilité du développement de la révolution. Là où la situation des masses ouvrières devient de plus en plus intolérable, les Partis communistes doivent tout essayer pour porter les masses ouvrières à défendre leurs intérêts par la lutte. En présence de ce fait qu’en Europe occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, où par conséquent on ne saurait compter jusqu’à nouvel ordre sur des mouvements spontanés que dans des cas très rares, les Partis communistes ont le devoir, en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat, et si les Partis non communistes sont contraints de participer à ce combat, la tâche des communistes consiste à préparer d’avance les masses ouvrières à une trahison possible de la part de Partis non communistes pendant l’une des phases ultérieures du combat, à tendre le plus possible la situation et à l’aggraver afin d’être capable de continuer le combat, le cas échéant, sans les autres Partis (voir la lettre ouverte du V.K.P.D., qui peut servir de point de départ exemplaire pour d’autres actions). Si la pression du Parti communiste dans les syndicats et dans la presse ne suffit pas pour entraîner le prolétariat au combat sur un front unique, c’est alors le devoir du Parti communiste d’essayer d’entraîner tout seul de grandes fractions des masses ouvrières. Cette politique indépendante consistant à faire défendre les intérêts vitaux du prolétariat par sa fraction la plus consciente et la plus active ne sera couronnée de succès, ne réussira à secouer les masses retardataires que si les buts du combat découlant de la situation concrète, sont compréhensibles aux larges masses, et si ces masses voient dans ces buts leurs buts propres, tout en n’étant pas encore capables de combattre pour eux.

    Le Parti communiste ne doit cependant pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, à parer les coups destinés aux masses ouvrières. Le Parti communiste est, dans la période de la révolution mondiale, de par son essence même, un Parti d’attaque, un Parti d’assaut contre la société capitaliste ; il a pour devoir, dès qu’une lutte défensive prend contre la société capitaliste, de la profondeur et de l’ampleur, de l’agrandir en une offensive. Le Parti a de plus le devoir de tout faire pour conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive, là où les conditions favorables sont données.

    Celui qui s’oppose en principe à la politique de l’offensive contre la société capitaliste viole les directives du communisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ci-dessus, l’Internationale communiste expose les raisons pour lesquelles les partis communistes doivent être des partis de masse (et de classe) pour devenir des partis révolutionnaires, et quel doit être le contenu de leur direction politique dans les masses (pour que celle-ci soit authentiquement communiste, c’est-à-dire une direction révolutionnaire en puissance).

    L’entreprise à laquelle l’Internationale communiste appelle les partis communistes dans ses Thèses sur la tactique n’est rien de moins que de mener une politique « révolutionnaire dans le fond » systématique, planifiée et acharnée.

    Premièrement, « de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale », qu’il « révèle la traîtrise de tous les partis non communistes » et mène « le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière » pour « vaincre l’opportunisme ».

    Deuxièmement, de systématiquement « tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées », qu’il « donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir », et que le « travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines ».

    Et troisièmement, d’« élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles », de « proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire » selon « un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne », de « se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats » de « conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive », et « en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat ».

    L’Internationale communiste donne donc comme devoir aux partis communistes de masse de défaire l’opportunisme sur tous les terrains (notamment les syndicats) et d’éduquer et de diriger le prolétariat, selon un plan systématique résolument offensif. Ces conditions sont celles qui doivent faire du parti de masse le parti de classe et le parti révolutionnaire.

    Ces fins sont la raison d’être des Thèses sur la tactique, ce n’est que dans leur réalisation que les impératifs qu’elles édictent trouvent leur sens révolutionnaire.

    Nous posons donc une question simple : ces fins sont-elles aujourd’hui réalisées ou réalisables ? La réponse univoque est : « non ».

    Cette question en implique une seconde : si ces fins ne sont pas réalisées et ne sont pas réalisables, alors les moyens assignés à ces fins sont-ils effectifs ?

    Pourquoi est-ce que la stratégie de conquête des masses et des syndicats serait toujours effective dans notre situation actuelle où les objectifs qui justifient cette stratégie ne sont ni réalisés ni réalisables ? Si les moyens indiqués dans Thèses sur la tactique sont toujours effectifs (la conquête des masses et des syndicats), alors pourquoi leurs fins ne sont-elles pas effectives elles aussi ? Où est la défaite de l’opportunisme et l’éducation et la direction du prolétariat vers la révolution, selon un plan systématique et offensif ?

    Poser une telle question paraît ridicule, car une telle question est ridicule aujourd’hui en France (dans la situation d’anémie extrême du mouvement communiste). Pourtant, ce qui est bien plus ridicule que cette question, c’est de ne pas comprendre que la prescription d’un moyen (une action engagée) n’est valable qu’autant que la vérification de sa fin est valable (un effet voulu). Or, la relation de causalité entre les moyens et les fins, qui justifient ces moyens, ne se vérifie pas aujourd’hui en France. Les actions engagées et préconisées ne rencontrent pas leurs effets escomptés.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valides que dans la mesure où les conditions qu’elles posent sont valides : la réalisation d’une politique révolutionnaire (dans le fond) par un parti communiste. Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être divisées entre d’une part les moyens et d’autre part les fins. Les moyens et les fins sont inextricablement liés dans une relation de causalité ! Les moyens des Thèses sur la tactique ne sont applicables et juste aujourd’hui que pour leurs fins. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer des moyens qui ne réalisent pas et ne peuvent pas réaliser leurs fins. Or, car les fins ne sont ni réalisées ni réalisables (dans notre situation concrète), leurs moyens ne s’appliquent pas et ne sont pas justes (dans notre situation concrète).

    Vouloir appliquer les méthodes recommandées par les Thèses sur la tactique sans être capable de réaliser ces méthodes — de transformer ces moyens en fins — est absurde. C’est précisément dans cette absurdité que tombent les économistes et les spontanéistes (para-)syndicalistes, pour qui la conquête des masses et des syndicats est la tâche immédiate prioritaire.

    La lecture économiste et spontanéiste des Thèses sur la tactique est d’autant plus problématique que l’Internationale communiste met explicitement en garde les partis communistes contre le risque d’une pratique non-révolutionnaire dans les masses et les syndicats, ou d’une préparation révolutionnaire insuffisante.

    Dans les Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, ces mises en garde sont les suivantes.

    Sur le contenu de l’agitation et de la propagande :

    « Notre tâche la plus importante avant le soulèvement révolutionnaire déclaré, est la propagande pour l’agitation révolutionnaire. Cette activité et son organisation est menée souvent encore, pour la plus grande partie, à l’ancienne manière formaliste. Par des manifestations occasionnelles, par des réunions de masses et sans souci particulier du contenu révolutionnaire concret des discours et des écrits. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur le contenu de la participation aux syndicats :

    « La pratique du mouvement syndical a montré que les noyaux et fractions communistes sont assez souvent confus et ne savent que faire lorsqu’ils sont mis en présence des plus simples questions du jour. il est facile, quoique bien stérile de ne faire toujours que prêcher les principes généraux du communisme pour tomber dans la voie tout à fait négative d’un syndicalisme vulgaire dans les premières questions concrètes venues. Par de pareilles actions, on ne fait que faciliter le jeu des dirigeants de l’Internationale Jaune d’Amsterdam. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur la lutte contre le réformisme et l’opportunisme :

    « Il n’y a rien à espérer d’aucune espèce d’entretiens avec les chefs des syndicats, de même qu’avec ceux des différents partis ouvriers social-démocrates et petits-bourgeois. Contre ceux-là on doit organiser la lutte avec toute son énergie. Mais le seul moyen sûr et victorieux de les combattre consiste à détacher d’eux leurs adeptes et à montrer aux ouvriers l’aveugle service d’esclaves que leurs chefs social-traîtres rendent au capitalisme. On doit donc, autant que possible, mettre d’abord ces chefs dans une situation où ils seront obligés de se démasquer, et les attaquer, après ces préparatifs, de la façon la plus énergique. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    De plus, dans les syndicats :

    « Si le mouvement a pris surtout un caractère syndical, il faut avant tout s’appliquer à augmenter notre influence dans les syndicats, en prescrivant à nos fractions communistes de s’attaquer, après bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d’ordre de notre Parti. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Les communistes qui pensent que la reconstruction d’un parti de cadre professionnel n’est pas la tâche la plus importante du mouvement communiste en France, ou qu’un parti communiste existe déjà en France, se place ainsi devant une contradiction : s’il n’est pas nécessaire de reconstruire un parti communiste en France, alors pourquoi n’existe-t-il pas de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France ?

    Si la réponse est « il y a déjà une politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France », alors où est-elle, et pourquoi ne porte-elle aucun résultat depuis des décennies ? Si à cela l’on objecte alors que « le parti communiste est encore en construction », la contradiction n’est que plus évidente, car le parti communiste n’est pas reconstruit dans les masses et les syndicats, et qu’à l’époque de la reconstruction du parti communiste, la participation aux luttes économiques spontanées et syndicales n’est qu’un devoir secondaire des communistes.

    L’absence de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats est la meilleure preuve de l’inexistence d’un parti communiste, et donc de l’impératif de sa reconstruction.

    Dénigrer le travail de masse et le militantisme syndical dans la reconstruction d’un parti communiste (la « première école » de l’éducation et de l’organisation des militants professionnels) est in fine contre-révolutionnaire, mais surestimer le travail de masse, le militantisme syndical et les syndicats est in fine tout autant contre-révolutionnaire.

    Les Thèses sur la tactique (et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme ») ne peuvent pas être lues à moitié (unilatéralement) et extraites de leur contexte (abstractisées) sans que cela ne les vide de leur sens : faire des solutions concrètes aux problèmes concrets d’une situation concrète, un dogme métaphysique et impotent.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valables dans notre contexte que si les conditions qui rendent leurs objectifs réalisables sont valables. Or, la condition principale est : l’existence d’un parti communiste, en premier lieu.

    Tout l’objet des Thèses sur la tactique est de transformer les partis de cadre en parti de masse (et de classe), et les partis de masse (et de classe) en parti révolutionnaire. Cette perspective est-elle possible aujourd’hui en France, sans parti communiste ?

    Notre réponse est : « non ».

    Il serait erroné et aberrant de reprocher à telle ou telle secte communiste en France de ne pas porter jusqu’à la victoire les Thèses sur la tactique. En revanche, ce qui peut à raison leur être reproché, c’est de ne pas comprendre les implications stratégiques de leur propre incapacité à porter ces thèses jusqu’à la victoire, et leur liquidationnisme subséquent dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Nous revenons donc à notre conclusion : la nécessité de reconstruire un parti communiste de militant professionnel, s’éduquant et s’organisant en dehors des luttes économiques et syndicales (spontanées) du mouvement ouvrier, principalement dans et à destination du mouvement communiste.

    Dans cette tâche éminemment difficile et complexe, si nous ne perdons de vu ni les perspectives futures des Thèses sur la tactique et de La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » ni leurs leçons universelles immédiates, nous nous en remettons principalement à Que faire ?, en tant que document créé pour la construction du Parti dans la kruzhkovshchina, c’est-à-dire l’époque de notre développement à laquelle nous sommes.

    Conclusion

    La reconstruction du Parti (avec un « P » majuscule) ce n’est pas essayer d’être « le Parti en miniature ». Le Parti ne peut pas être vulgairement préfiguré jusqu’à prendre réalité. Si la préfiguration est utile comme tactique, ce n’est pas une stratégie. Imiter le Parti pour devenir le Parti n’est pas une méthode correcte pour sa reconstruction. Il n’y a pas de raccourcis, c’est-à-dire qu’il faut commencer par le commencement. Si cette tautologie mérite d’être énoncée, c’est car aujourd’hui le mouvement communiste tente de commencer par la fin, c’est-à-dire de reconstruire le Parti en essayant d’être le Parti. Or, l’on ne peut pas reconstruire le parti révolutionnaire sans parti communiste, et la construction du premier (par un parti) consiste en des tâches très différentes de la construction du second (par les sectes). Voilà toute l’importance de comprendre l’évolution des sectes vers le parti révolutionnaire, car dans cette transformation nos tâches se transforment aussi. Une stratégie n’a rien d’une liste d’injonction valable de toute éternité et dans l’absolu : c’est une direction vers laquelle il faut trouver notre chemin.

    Nous ne statuons pas de la forme exacte que prendront ces structures, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire ne définissent que des niveaux d’organisation (des sauts qualitatifs, des états de complexité, etc.), ce sont des catégories historiques générales, c’est-à-dire des étapes de développement que nous considérons universelles. La forme concrète particulière de ces niveaux d’organisation ne peut être définie que par les situations concrètes particulières qui les produisent. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire sont des sauts qualitatifs dans l’organisation du mouvement communiste, ce ne sont pas des formules préconçues — abstraites et ahistoriques — que nous pourrions répliquer mécaniquement. L’évolution que nous décrivons n’est pas linéaire non plus, ce n’est qu’une tendance à la progression qualitative du mouvement communiste. Établir une stratégie selon une tendance historique — la recomposition du mouvement communiste selon l’intensification de la lutte des classes — ce n’est pas jouer au prophète ou croire que la réalité peut se réduire à des étapes successives.

    Pour un exposé synthétique rigoureux et pertinent de ce qu’est et de ce que n’est pas un Parti communiste, nous recommandons à tous et toutes une lecture attentive de la huitième partie Des principes du léninisme (J. V. Staline, 1924), « Le Parti ».

    « De là, la nécessité d’un nouveau parti, d’un parti combatif, révolutionnaire, suffisamment courageux pour mener les prolétaires à la lutte pour le pouvoir, suffisamment expérimenté pour se retrouver dans les conditions complexes d’une situation révolutionnaire et suffisamment souple pour contourner les écueils de toute sorte sur le chemin conduisant au but.

    Sans un tel parti, on ne saurait même songer à renverser l’impérialisme, à conquérir la dictature du prolétariat.

    Ce nouveau parti, c’est le Parti du léninisme. » (J. V. Staline, « Le Parti », Des principes du léninisme, 1924.)

    Ce « parti nouveau », que définit Lénine en 1920 dans Rapport sur le rôle du Parti Communiste et dont parle Staline en 1924 dans Des principes du léninisme, c’est celui dont la révolution communiste a besoin, et celui qui a lui-même besoin du « parti de professionnels », que défend Lénine en 1902 dans Que faire ? (et en 1904 dans Un pas en avant, deux pas en arrière), sur lequel et par lequel s’édifier.

    Ci-dessous, nous reproduisons en intégralité ce que nous avons écrit dans Sur Unité communiste sur « la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ».

    « Nous admettons comme seule voie vers la révolution, la constitution d’une opposition extra-parlementaire (ou extra-institutionnelle), c’est-à-dire en dehors du régime bourgeois et contre celui-ci. Cette opposition doit être politique et capable de mener avec succès un travail autant ouvert que clandestin. Ce n’est qu’en se constituant indépendant des institutions bourgeoises que l’on peut sortir de l’impuissance. Il n’y aura aucun salut dans les fantasmes du réformisme ou de l’action directe, il faut abandonner ces mirages et accepter de combattre avec endurance pour construire un rapport de force avec la dictature bourgeoise. Celui-ci ne doit pas être contre X ou Y fraction de la bourgeoisie, mais contre l’entièreté du régime bourgeois. Cette construction est lente car on ne peut pas “invoquer” une telle opposition.

    Il faut œuvrer à reconquérir une autonomie politique de classe, en proposant notre propre cadre de discours en rupture avec celui de la bourgeoisie, et avec lui nos propres mots d’ordres révolutionnaires. C’est cette opposition qui doit créer, proposer et appliquer le programme communiste, autant en luttant pour des changements immédiats qu’en préparant la prise du pouvoir.

    Avant la situation révolutionnaire qui met à l’ordre du jour cette prise du pouvoir, la pratique de l’opposition communiste est confinée à une forme principalement réformiste (même lorsqu’elle est illégale). Elle ne peut pas directement arraisonner et résoudre la question du pouvoir, mais elle doit rester révolutionnaire dans le fond, c’est-à-dire toujours dans cette perspective et selon ces objectifs — la prise du pouvoir. Cette boussole, c’est celle qui nous permet de garder le cap juste, même lorsque nous sommes perdus et que l’on navigue à vue dans la lutte des classes. C’est celle qui nous permet d’éviter les Charybde et Scylla de la déviation de droite et de gauche. Rester sourd autant aux sirènes gauchistes que droitières, sur les récifs de l’opportunisme, qui ne peuvent nous mener qu’au naufrage : le sacrifice de notre autonomie politique de classe et du mouvement révolutionnaire.

    L’on n’évalue pas une structure en jugeant sa dimension quantitative (sa taille, ses moyens), mais sa dimension qualitative (son rôle, ses perspectives). Ces deux aspects sont interdépendants, mais pour mesurer la pertinence et l’avancement politique, il faut s’arrêter d’abord ce qui est accumulé (qualité) avant de s’attarder sur l’état de cette accumulation (quantité). Ce qui prime, c’est de savoir ce qu’est une organisation dans la lutte des classes, avant de savoir son échelle. C’est-à-dire son rapport au Capital, au régime bourgeois, à la conquête du pouvoir, etc., avant son importance dans ce rôle donné. Une gigantesque organisation réformiste ou opportuniste n’a aucune utilité pour la victoire du prolétariat : le contenu prévaut toujours sur le contenant. Notre critère est celui du rapport au régime bourgeois, donc celui de l’opposition extra-parlementaire.

    Pour cette opposition, la culture militante de la sécurité n’est ni la dernière des préoccupations immédiates ni un problème stratégique secondaire. Au-delà des fantasmes, l’enjeu n’a rien d’accessoire. Il implique, d’une part, d’être capable de rester efficacement hors de portée des radars de l’État, et de pouvoir encaisser ses coups sans déroute. Ces principes de prudence et de résilience sont d’une importance première, car sans eux, l’opposition est tributaire de la clémence du régime bourgeois, et ne peut donc pas être libre de ses pensées, de ses dires et de ses actes. Ainsi, d’autre part, l’autonomie politique de classe ne peut pas exister dans la mesure accordée par la légalité bourgeoise, si elle n’est que négociée avec l’État de la classe dominante (sur un terrain fatalement à notre désavantage). Préparer et faire la révolution sont les actes les plus illégaux qui puissent être. Dans la formation communiste, les problèmes concrets du militantisme révolutionnaire ne peuvent pas être repoussés aux calendes grecques (remis à jamais). La qualité du potentiel révolutionnaire d’une structure se mesure aussi avec le sérieux que celle-ci accorde au problème de la clandestinité et de la violence révolutionnaire.

    L’opposition extra-parlementaire doit trouver son aboutissement dans le Parti communiste, c’est-à-dire son plus haut niveau d’organisation. Il doit pour mériter son nom gagner l’hégémonie dans les masses populaires et être capable d’impulser et de revendiquer avec succès une direction d’avant-garde selon une ligne authentiquement communiste. Il est l’antithèse des diverses nuances de partis bourgeois qui cherchent à maintenir le régime bourgeois, en le défendant ou en n’acceptant de le changer que superficiellement. C’est le Parti qui nous permet d’appliquer le programme communiste, car sans lui on ne peut que le préparer sans être capable de l’aboutir.

    Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience —, se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.

    Il constitue un centre — au sens de pôle de direction — théorique, politique et idéologique. Son rôle n’est ni de remplacer le mouvement de la classe ni d’usurper son autonomie en imposant sa direction. Celle-ci doit être au contraire gagnée en incarnant les besoins politiques et en offrant une idéologie qui correspond aux désirs révolutionnaires du peuple. À proprement parler, le Parti revendique et se place dans un rôle de direction hégémonique, mais ce rôle devient reconnu et effectif seulement lorsque l’hégémonie est conquise et que les masses révolutionnaires placent le Parti à leur direction. Sans ce commandement capable non seulement d’orienter, mais aussi de diriger les masses révolutionnaires, préalablement prêt à être porté à cette fonction, la spontanéité d’un soulèvement ne peut que hasardeusement s’en improviser un. Ce dernier ne sera pas plus démocratique ou plus radical, mais il sera certainement moins perspicace, moins organisé et moins expérimenté. Il sera incapable d’être un guide face aux défis de la prise du pouvoir et de la résistance bourgeoise.

    Le Parti n’est pas un corps étranger à la société, une structure parasitaire qui viendrait usurper le rôle du peuple et du prolétariat. Ce n’est pas un bloc surplombant et étouffant le mouvement révolutionnaire. C’est tout au contraire son produit immédiat. Il n’est jamais “pur” ni “parfait”, il n’est pas plus omniscient qu’omnipotent, et il reste irrémédiablement traversé par des idées et intérêts contradictoires. Mais car c’est la forme d’organisation la plus compétente, malgré sa faillibilité, il reste un sine qua non, qu’on le veuille ou non. Il peut s’égarer dans l’opportunisme et basculer dans la contre-révolution, mais il ne fait sur cette question pas exception à toutes les autres structures sociales (y compris les plus informelles et spontanées), car nul n’échappe à la lutte des classes et ses bouleversements parfois imprévisibles.

    Le Parti n’est pas à la queue du mouvement des masses — dans l’attentisme ou le suivisme —, car il est actif dans la lutte des classes et a sa propre autonomie, mais il n’est jamais détaché des masses ou opposé aux intérêts qu’elles expriment. Sa radicalité n’est pas une abstraction coupée de l’état de la lutte des classes et de la conscience du peuple à un moment donné, c’est celle de toujours porter la ligne la plus révolutionnaire et d’avoir la conscience la plus avancée (donc communiste) de celui-ci.

    Nier le Parti et son rôle de direction, c’est s’aliéner complètement (l’impuissance), en refusant le risque de s’aliéner partiellement (que le Parti ne serve plus sa classe). Idem quant à la question de l’État pendant la période de transition. Pour ne pas se condamner à une défaite certaine — sans le Parti et l’État du prolétariat —, il faut accepter une défaite potentielle — celle du Parti et de l’État du prolétariat. Il n’y a jamais de garanties, mais il y a des impasses et des voies possibles.

    Le Parti n’est pas moins impératif maintenant, que demain, hier, ou avant-hier. Ce n’est pas une forme d’organisation entre autres formes d’organisation, mais bien la forme d’organisation historiquement universelle au prolétariat, à l’époque du capitalisme. Universelle, car c’est la seule structure capable de remplir les tâches dévolues au prolétariat — celles de la révolution communiste.

    Nos litanies sur le Parti, son absence et sa reconstruction, ne sont pas des lamentations messianiques. La recréation du Parti n’est pas la venue sur terre d’un idéal, mais c’est un cheminement stratégique incontournable. »

  • Réponse aux questions de Kommunistischer Aufbau

    Les citations de Sur Unité communiste (2023) ont été corrigées pour correspondre à l’édition revue et corrigée de février 2025.

    Nous voulons exprimer nos remerciements à Kommunistischer Aufbau de nous donner l’opportunité de répondre à leurs questions dans leurs colonnes.

    I. Pourquoi avez-vous décidé de vous organiser en tant qu’Unité Communiste et de ne pas adhérer à une autre organisation ?

    Nous nous sommes créés en 2016 sur quelques principes stratégiques et politiques qui, selon nous, ne se retrouvaient pas dans les organisations d’extrême gauche déjà existantes.

    La première étape a été l’abandon du Parti communiste français (PCF). Bien que le PCF soit un parti politique bourgeois réformiste depuis maintenant plusieurs décennies, de nombreux communistes étaient (et sont toujours) plus ou moins dépendants de ce parti pour se définir. Par exemple, certains au sein du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) gardent l’espoir de le reconquérir, d’une manière ou d’une autre. Cela pouvait et peut encore être dit pour beaucoup d’individus et de groupes communistes. Nous affirmons qu’il n’y a plus rien à reconquérir : les communistes doivent reconstruire un Parti communiste avec leurs propres forces, et cesser de se liquider dans un parti réformiste.

    La deuxième étape a été le rejet de diverses formes d’opportunisme et d’impasses stratégiques : le trotskisme et autres. Nous partageons avec eux la conviction que le PCF est sans intérêt pour les révolutionnaires. Mais cette conclusion n’est rien sans la lutte pour reconstruire un véritable parti révolutionnaire en France. Le trotskisme et l’anarchisme sont en faillite idéologique et stratégique : au mieux, ce sont des syndicalistes et des économistes, au pire, ce sont des clubs de lecture. Le fait que ce qui était la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ne soit devenu rien de plus qu’un parti réformiste parle de lui-même. Cette nébuleuse de partis et de groupes trotskistes et anarchistes est dépourvue de toute stratégie sérieuse de reconstruction d’une organisation de classe et de combat vers la révolution, ainsi que de toute boussole politique et idéologique pertinente.

    Il existait déjà quelques cercles et groupes marxistes-léninistes et marxistes-léninistes-maoïstes, mais leurs structures ne nous satisfaisaient pas. Plutôt que d’essayer de dépasser leur condition sectaire « par le haut », ils y plongeaient, s’enfermant dans l’automystification et le dogmatisme. Nous pensions que la lutte idéologique et politique pour la construction du Parti communiste ne pouvait être menée sans fortement insister sur l’autocritique et l’humilité épistémologique — dans l’esprit du socialisme scientifique. Nous n’avions aucune envie de nous convaincre de telle ou telle vérité révolutionnaire déjà parfaite : nous pensions qu’elle devait encore être découverte et définie dans notre situation concrète actuelle, et qu’aucune étiquette comprise superficiellement n’était satisfaisante. D’une certaine manière, nos membres fondateurs étaient « fatigués » de ces erreurs immatures et voulaient créer un cadre permettant de les surmonter.

    Rétrospectivement, au cours de nos premières années d’existence, de 2016 à notre second « congrès » en 2020, nous avons commis autant d’erreurs immatures que nous voulions éviter en créant quelque chose de nouveau. Cependant, nous pensons que nous avons maintenant laissé derrière nous la plupart de ces erreurs.

    II. Quelles sont, selon vous, les tâches les plus importantes pour les communistes en France aujourd’hui ?

    Répondre « la reconstruction d’un parti communiste » serait un lieu commun avec lequel presque aucun communiste n’est en désaccord — sauf ceux du PCF. Nous devons donner une réponse plus intéressante. D’abord, un communiste doit analyser le stade actuel de notre mouvement, c’est-à-dire un stade de développement arriéré. Ensuite, il faut comprendre quelle est la cause principale de l’insignifiance criante de la gauche révolutionnaire aujourd’hui, dans les pays impérialistes comme la France. Nous pensons qu’à l’époque de la construction du Parti, la tâche principale d’une organisation communiste est de créer sa future ossature et son système nerveux : ses cadres communistes.

    Sans Parti, nous ne sommes rien. Sur ce point, la majorité de la gauche radicale est d’accord (à quelques exceptions). Mais certains pourraient alors tirer de très mauvaises conclusions : s’accrocher au PCF quoi qu’il en soit, à cause de son nom et de son passé glorieux ; espérer reconquérir le PCF en travaillant en son sein ou autour de lui ; essayer de s’organiser au sein d’autres partis réformistes ; appeler sa secte « le Parti » et agir en tant que tel ; rassembler autant de personnes que possible dans une organisation-auberge éclectique et peu disciplinée ; devenir un syndicat avec un drapeau rouge ; etc.

    Même ceux qui prennent au sérieux le processus de construction du parti se trompent souvent lourdement. Le Parti est construit « par le haut », par ses militants les plus conscients, les plus compétents, les plus disciplinés et les plus dévoués. C’est-à-dire par ses cadres. Dans un document récemment publié, nous définissons les deux principales déviations rencontrées en France, qui détournent les communistes de la construction du Parti, et nous donnons notre perspective sur la ligne stratégique générale qu’il nous semble nécessaire d’adopter.

    « […] le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, « faire des trucs », bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : « prendre ses rêves pour des réalités », ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (« j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici », « si je continue, le résultat en vaudra le coup »), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il « faudrait faire » si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme.

    Aujourd’hui en France, en raison de la crise organique du mouvement ouvrier, certaines organisations se revendiquant du communisme et de la révolution ont cherché de nouveaux moyens d’exister. L’on peut dénombrer trois déviations principales.

    1. Le parlementarisme (ou l’électoralisme) : l’intégration partielle ou totale aux institutions de l’État bourgeois.
    2. Le syndicalisme (révolutionnaire ou économiste radical) et le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme) : n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales.
    3. L’éclectisme interclassiste : se dissoudre dans les mouvements politiques petits-bourgeois radicaux (par exemple écologistes), en espérant les rallier à soi.

    Dans les cas du para-syndicalisme et de l’éclectisme interclassiste, les organisations politiques sont substituées par des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations « de masse » et « de cadre » ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces « entre-deux » veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes, sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    « Nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit « par le haut », c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — « l’accord entre la pensée et la sensation »), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible de former des cadres sans Parti (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de « proto-cadres » communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. C’est là un des autres principaux objectifs de notre organisation.

    Nous pensons que la plupart des organisations en France ne prennent pas au sérieux la tâche de formation des cadres dans la construction d’une organisation proprement politique — c’est-à-dire un plan à long terme vers la professionnalisation communiste. Il y a une confusion entre les moyens et les fins dans ce processus, ce qui conduit au liquidationisme.

    Beaucoup de communistes ont encore une conception idéaliste de ce que peut être une révolution. Pour certains, une révolution ne serait qu’une très grande manifestation qui se transcenderait pour devenir une vague humaine qui finirait par emporter l’État. Pour d’autres, l’objectif d’une grève politique de masse serait toujours adéquat en tant que stratégie révolutionnaire. Etc. Nous voulons rester humbles devant une telle question — quelle peut être ou ne pas être la forme d’une révolution au 21e siècle dans un pays comme la France —, mais nous sommes très prudents et sceptiques face à la tendance dominante à sous-estimer l’État et son armée de métier, et à surestimer la capacité des moyens réformistes à des fins principalement économiques (manifestations, émeutes, occupations, grèves, etc.) à se dépasser dans des moyens révolutionnaires à des fins politiques radicales (la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même) — une révolution.

    Trop souvent, ces problèmes sont relégués à des notes de bas de page, et la révolution est finalement réduite à un slogan romantique et performatif — et non un chemin concret vers une victoire réelle. Nous avons le sentiment persistant que beaucoup de communistes ne s’autorisent pas à penser à ce que signifie « révolutionnaire » ici et là, non pas dans l’abstrait mais dans le présent, et finissent par s’enfermer dans de doux rêves.

    Nous croyons que les réponses se trouvent dans notre histoire, et c’est selon ces leçons universelles que nous devons construire notre stratégie ici et maintenant. C’est grâce aux enseignements universels de l’histoire que nous pouvons trouver un potentiel révolutionnaire dans notre situation actuelle, et non en examinant les tendances superficielles de cette situation immédiate particulière. Comme le disait Marx :

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. » (K. Marx, Salaire, prix et profit, 1865.)

    III. Pourriez-vous citer quelques-unes de vos réalisations les plus importantes dans le cadre de vos travaux théoriques ?

    Notre objectif principal dans l’étude est de redécouvrir les leçons théoriques et politiques fondamentales des œuvres révolutionnaires classiques, et d’essayer de les comprendre dans le contexte français actuel. Très peu de nos outils théoriques sont « nôtres » per se.

    Nous comprenons notre situation comme celle de la crise organique du mouvement ouvrier, provoquée par le « consensus keynésien », consensus auquel met fin aujourd’hui l’offensive néolibérale, qui se résume à la tendance au retour à un capitalisme pré-Première Guerre mondiale dans les pays du coeur impérialiste. Cette crise organique a fait dégénérer le mouvement communiste en France en ce qu’il est aujourd’hui : ce que nous appelons la « condition sectaire », et ce que Lénine appelait la kruzhkovshchina dans la Russie tsariste (l’ère des petits cercles, par opposition à la partinnost, l’ère du parti). Pour être efficaces et corrects dans notre travail de reconstruction d’un parti révolutionnaire, nous devons d’abord comprendre à quoi nous avons affaire. Nous regardons ensuite l’expérience de ceux qui nous ont précédés, et nous essayons de trouver des enseignements universels dans leurs réflexions et leurs actions. Notre étude de la condition sectaire nous est utile dans notre ligne stratégique générale, ainsi que dans notre tactique, dans le processus de construction du Parti. Elle nous permet de comprendre pourquoi d’autres organisations — avec les intentions les plus sincères — tombent dans l’opportunisme, et comment nous pouvons nous-mêmes facilement commettre les mêmes erreurs (ou peut-être sommes-nous déjà en train de le faire). Savoir comment la kruzhkovshchina russe a fini par produire le Parti bolchévique (une organisation apte à incarner une direction révolutionnaire en temps de crise aigue) est également un bon moyen de lutter contre le défaitisme (« La gauche révolutionnaire ne se relèvera jamais »), ainsi que contre les attentes idéalistes irréalistes (« Nous aurons le Parti dans quelques années ! »).

    En France, le syndicalisme et l’économisme sont fortement hégémoniques. Pourtant, la position des marxistes sur la question, de Marx à Lénine, en passant par Luxemburg, est incroyablement claire. Nous conseillons à tout révolutionnaire sincère de revenir à l’essentiel : Le manifeste du parti communiste (Marx et Engels, 1848), Salaires, prix et profits (Marx, 1865), Réforme sociale ou révolution ? (Luxemburg, 1899) ou Que faire ? (Lénine, 1902). Même des pamphlets très courts comme Par où commencer ? (Lénine, 1901) contiennent de nombreuses vérités qui sont largement négligées ou rejetées aujourd’hui. Tout lecteur sincère, qui ne cherche pas seulement à trouver de quoi justifier sa propre pratique et étayer ses appréciations déjà établies sur ce qui est bon ou mauvais, trouvera des perspectives très pertinentes sur la manière correcte de gérer le travail syndical, en particulier à l’époque de la construction du parti. Il ne s’agit pas de dire que notre situation actuelle est la même qu’à l’époque où Marx ou Lénine écrivaient, la crise organique que traverse encore le mouvement ouvrier dans les pays impérialistes n’est réductible à aucune époque antérieure du capitalisme, mais les voies pour en sortir sont néanmoins les mêmes que celles tracées par nos prédécesseurs.

    Les communistes de multiples tendances liquident leur travail et leur organisation dans les syndicats, avec divers arguments pour justifier une telle erreur. Ainsi, ils négligent effectivement, voire abandonnent, la construction d’une organisation révolutionnaire proprement politique, vers le Parti communiste. Il y a une énorme confusion sur ce qui est et ce qui n’est pas la priorité actuelle du mouvement révolutionnaire en France, c’est-à-dire les tâches et leur traitement correct par les communistes. Comme nous l’avons déjà dit, nous pensons que la construction des cadres est, en fin de compte, la principale et la plus importante de nos tâches, car tout ce que nous faisons va dans ce sens — et est une perte de temps, d’énergie et de potentiel, si ce n’est pas le cas. De nombreux révolutionnaires, toutes tendances confondues, sont satisfaits du travail syndical ou de masse locale, ou croient qu’il s’agit d’une priorité, ou du moins d’une bonne première étape : nous pensons que cette conclusion est tout à fait erronée. Pour citer Lénine :

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ». (Lénine, Par où commencer ?, 1901)

    Dans un autre domaine, nous voulons prendre au sérieux le « scientifique » de « socialisme scientifique ». Les communistes entretiennent souvent une relation paradoxale avec le concept de science, et nous regrettons qu’il soit souvent réduit à un comportement performatif consistant à qualifier de « scientifique » tout ce que nous aimons ou approuvons, sans réelle ambition d’être digne d’un tel titre. Nous pensons que les deux mots, dans « socialisme scientifique », sont importants. Nous ne pouvons pas éclipser l’un pour « servir » l’autre. Soit nous sommes des scientifiques de la transformation sociale, soit nous ne transformerons rien : il n’y a pas d’entre-deux. La science n’est pas une affaire de « bonne foi », mais de faits, et si la volonté veut transformer la matière, elle doit d’abord se soumettre à l’étude de la matière, car elle ne « triomphera » jamais de la matière par elle-même. La rigueur épistémologique est ce qui différencie une stratégie d’un fantasme illusoire, et nous-mêmes des divers rêveurs utopiques ou réactionnaires.

    « La théorie révolutionnaire doit se trouver et se démontrer dans l’étude de la société, dans le présent et dans le temps. Celle-ci, pour être conséquente, doit se soumettre à la plus intransigeante rigueur scientifique. Ce n’est pas là l’impératif d’un intellectualisme idéaliste, mais bien celui du révolutionnaire, car rien n’est possible sans théorie révolutionnaire, et que si celle-ci n’est pas juste, c’est-à-dire conforme au réel, alors elle n’a aucune valeur. »

    « Soit nos théories sont issues du réel et se soumettent systématiquement à son jugement, soit elles sont réduites à des fantasmes et se confinent à notre imagination. Il faut porter la théorie révolutionnaire aussi haut que l’exigent nos ambitions en appliquant et développant nos méthodes : la scientificité n’est pas un vœu pieux, mais une condition pour gagner. »

    En ce qui concerne la science, nous avons accordé une grande attention à l’histoire. L’expérience historique l’un des plus grands héritages que nos prédécesseurs révolutionnaires nous ont légués ; pourtant, nous pensons qu’elle reste largement sous-exploité.

    « Où et quand les communistes sont-ils parvenus le plus loin dans la réalisation de leur projet ? Pourquoi ont-ils réussi à le porter aussi loin, et pourquoi n’ont-ils pas réussi à le porter plus loin ? Étaient-ils sincères ou non ? Mais surtout, où avaient-ils sincèrement raison ou sincèrement tort ? Rien ici n’est évident.

    Afin de répondre à ces questions, il est selon nous primordial de s’engager dans une bataille de l’Histoire. Celle-ci est moins celle du camp communiste contre le camp bourgeois, entre deux lectures de classe de l’Histoire, que celle de la science contre l’obscurantisme historique. Évidemment, cet obscurantisme ne sert que les ennemis de la révolution, mais pas toujours de la manière dont on croit. En effet, les historiographies anticommunistes sont le fer de lance de l’idéologie bourgeoise, mais il ne faut pas oublier de combattre aussi nos faux-amis. Ce sont ceux qui, en voulant combattre l’anticommunisme, tombent dans une défense acharnée et dogmatique (campiste) des expériences socialistes passées. Cette réaction se fait alors plus sur le mode défensif de ce à quoi l’on s’identifie, que pour dépasser les explications insatisfaisantes, donc inutiles.

    La première conséquence de cette attitude est de confondre le moyen et la fin : ne plus défendre pour comprendre et comprendre pour défendre, mais comprendre seulement pour défendre. Si nous faisons de l’histoire, c’est d’abord pour nous donner demain les moyens de gagner avec le recul sur nos faillites passées. Or, ceux qui oublient cela ne finissent par ne faire de l’histoire que pour donner la réplique à la propagande bourgeoise, oubliant ainsi le plus important : pourquoi avons-nous précédemment échoué ? Notre premier devoir révolutionnaire est de répondre à cette question. Pourquoi n’avons-nous pas déjà gagné ? Où nos prédécesseurs se sont-ils trompés et à quoi ont-ils été aveugles ?

    La deuxième conséquence est de s’enfermer dans une lecture de l’Histoire qui n’est pas plus juste que celle de la bourgeoisie, et qui donc, ne peut pas convaincre en étant qualitativement supérieure aux analyses bourgeoises. Si à « X était mauvais » l’on ne peut répondre que « X était bien », alors, l’on se conforte, mais l’on ne peut pas convaincre autrement qu’en exigeant une pétition de principe positive — à rebours de celle proposée par l’idéologie dominante —, pas plus convaincante mais plus minoritaire. Notre bataille de l’Histoire est aussi celle pour une meilleure histoire, du point de vue de la science, que ce que peut offrir la bourgeoisie et son idéologie. C’est donc la bataille pour l’histoire (la science), sur le champ de bataille de l’Histoire (l’objet).

    « Les communistes entretiennent un rapport tout particulier à l’Histoire. D’abord, en général, car c’est la théorie matérialiste dialectique de l’Histoire qui donne un sens (tant personnel, scientifique, que stratégique) à notre engagement. Ensuite, à la nôtre, celle qui est l’objet de controverse souvent intense. Notre histoire est une « bataille », car elle est faite de toutes les expériences du mouvement ouvrier révolutionnaire mondial. Or, faire le bilan de ces expériences est tant un impératif brûlant qu’une tâche qui n’a rien d’évident.

    Dans cette entreprise, les communistes se heurtent tant à l’anticommunisme de droite et de gauche qu’aux difficultés de la recherche scientifique. L’anticommunisme est un double obstacle. Premièrement, comme entrave extérieure à la progression de notre mouvement. Mais aussi, deuxièmement, en ce qu’il est une construction anti-historique qui nous habite, œuvrant à rendre impossible toute analyse scientifique de notre passé. C’est moins comme instrument de la bourgeoisie, qu’en ce qu’il nous rend amnésiques ou aveugles, qu’il est le plus dangereux. Ainsi, la « bataille pour l’Histoire » que nous prônons est autant celle contre les narrations anticommunistes que pour la science historique, à mener à l’extérieur mais aussi à l’intérieur du camp communiste ! »

    L’étude de l’histoire et l’observation de la manière dont elle est connue et utilisée à la fois par les réactionnaires et les progressistes nous ont conduits à l’étude de l’irrationalité humaine. Nous avons publié un ouvrage sur le conspirationnisme, en général, mais surtout dans la gauche révolutionnaire passée et présente, en essayant d’identifier certains schémas récurrents dans la manière dont la compréhension conspirationniste du monde s’insère dans la pensée des révolutionnaires. La direction soviétique, par exemple, parce qu’elle ne disposait pas d’outil scientifique approprié pour comprendre pleinement ce qui se passait dans son propre pays au cours de la première transition vers le socialisme de l’histoire, a largement succombé à la pensée conspirationniste — ce que nous ne pouvons pas lui reprocher et ne pouvons pas répéter aujourd’hui et à l’avenir. Pour résumer nos conclusions, le conspirationnisme est une déviation a-scientifique et finalement réactionnaire qui habite et est dangereuse à la fois chez nos ennemis et en nous-mêmes. Nous devons le connaître, le reconnaître et le combattre. C’est une lutte idéologique en soi.

    Beaucoup de nos camarades ont d’abord été engagé dans l’écologie radicale. Ainsi, dans notre effort pour synthétiser l’impératif écologique du 21e siècle et la théorie communiste, nous avons créé le concept d’écologie totale — celle pour laquelle nous nous battons et celle dont l’humanité a besoin.

    « La contradiction entre la Société et la Nature est la plus vieille contradiction sociale (elle est née avec la Société, qui est née avec notre espèce sociale — l’humanité). Elle redevient principale en puissance avec l’avènement de l’industrie capitaliste, c’est-à-dire comme déterminant majeur de l’histoire humaine au XXIe siècle. Avec le développement illimité de la production marchande, la relation entre les deux aspects de cette contradiction est devenue antagonique : la Société et la Nature entretiennent une relation de destruction mutuelle. La pression anthropique est devenue insoutenable pour la Nature, et la pression environnementale va être insoutenable pour la Société. Cependant, cet antagonisme n’est pas une fatalité : la contradiction Société-Nature n’est pas une contradiction antagonique. Il est important de l’affirmer car cela signifie que sa résolution n’implique pas nécessairement la destruction de l’un par l’autre (principalement). Au contraire, l’antagonisme entre la Société et la Nature menace de rendre impossible sa résolution à notre époque. (Écraser un œuf, ce n’est pas résoudre la contradiction entre la coquille et le fœtus.)

    Aujourd’hui, nous sommes mis face à deux scénarios, et à la responsabilité de choisir lequel sera notre futur :

    1. soit l’on supprime l’antagonisme de la contradiction, puis la résout de manière non antagonique, avec la transition vers une industrie communiste ;
    2. soit l’on se dirige vers la ruine mutuelle des éléments en contradiction, avec la destruction de la société industrielle dans son ensemble par un environnement ne permettant plus sa reproduction ; et avec la destruction de la Nature telle qu’elle permet notre survie par l’industrie
      capitaliste.

    Dans ce dernier scénario, la société industrielle ne survit pas. Or, sans industrie, pas de communisme possible, mais sans communisme, l’industrie est fatalement vouée à épuiser ses propres fondations avec la crise des écosystèmes. Le choix n’est en réalité qu’un dilemme : écologie totale ou régression historique de l’humanité dans son degré de civilisation.

    […]

    Il y a relation de nécessité réciproque entre l’écologie et le communisme. Mais pas de n’importe quelle écologie : l’écologie totale. Nous entendons par là la soumission totale de la totalité de la production et des pratiques sociales à la sauvegarde des écosystèmes dont nous dépendons directement ou indirectement.

    L’écologie totale n’est que l’application en pratique de la formule « à chacun selon ses besoins » à l’époque de la crise environnementale. Le communisme étant le système où la production marchande disparaît pour la production d’utilités, cette dernière ne peut alors exister que comme une production régit de bout en bout — totalement — par les directives écologiques.

    Dernier point, mais non des moindres : le féminisme communiste. Nous croyons d’abord à la nécessité d’affirmer que la « question de la femme » est un problème particulier qui requiert une solution radicale, un « féminisme » — l’arme des femmes contre le patriarcat. Nous croyons également à la nécessité que ce féminisme soit communiste. La lutte des femmes a besoin du matérialisme dialectique tout autant que celle de la classe ouvrière.

    Notre féminisme communiste a deux objectifs principaux. Premièrement, rompre avec la tendance économiste dominante dans le féminisme marxiste, qui se concentre presque exclusivement sur la reproduction matérielle de l’inégalité entre les hommes et les femmes, et met de côté le problème politique de l’oppression systématique et violente des femmes par les hommes. Deuxièmement, intégrer les contributions politiques du féminisme radical dans un cadre théorique matérialiste dialectique et une stratégie de transformation révolutionnaire.

    « Nous exprimons notre soutien au féminisme en général comme lutte progressiste pour la résolution de la contradiction entre Homme et Femme. Mais nous affirmons cependant que la seule forme de féminisme capable de faire cette libération des femmes est le féminisme révolutionnaire prolétarien, donc communiste. Lui seul peut dépasser la situation économique qui garantit la subordination des femmes aux hommes.

    Comment ? Par la socialisation du travail domestique (dont la gestion et l’
    éducation des enfants) et des charges sexuelles (menstruations, contraception, grossesse, accouchement, maternité, etc.), pour effacer l’iniquité sociale inhérente à la famille, mais aussi — autant que possible — l’iniquité sexuelle inhérente à notre espèce, entre hommes et femmes. Et par l’abolition de toutes les distinctions de genre — matérielles et politiques — dans la production et la répartition (formations, statuts, revenus, etc.).

    Le capitalisme et le patriarcat fonctionnent de concert, ils se soutiennent l’un l’autre. Le capitalisme maintient et mobilise le patriarcat pour maximiser l’exploitation. Grâce au rapport de force au désavantage des femmes, le Capital peut baisser le prix de la force de travail féminine, et augmenter la proportion de travail domestique gratuit des femmes pour baisser encore le prix de la force de travail masculine. De plus, le patriarcat divise les exploitées et exploités, les laissant désunis, et contrevient directement à l’organisation et à la révolte des femmes prolétaires. Ainsi, les femmes sont maintenues économiquement inégales aux hommes, et donc, dépendantes d’eux. En retour, le patriarcat maintient et mobilise le capitalisme pour se perpétuer. Grâce à la dépendance des femmes aux hommes et à l’
    exploitation de leur travail domestique gratuit, la famille se reproduit. Le Capital autant que l’Homme ont besoin d’une masse de femmes prolétaires dociles. Seul le féminisme communiste peut radicalement subvertir la double dynamique de cette condition de femme et de prolétaire.

    Ceci dit, nous soulignons néanmoins que le problème de l’émancipation des femmes est d’abord une question de pouvoir, c’est-à-dire celui d’une domination politique qui est rendue nécessaire par l’exploitation économique, qu’elle garantit, mais à laquelle elle ne se réduit pas strictement (tout comme c’est aussi le cas du prolétariat). La libération des femmes ne peut donc pas être qu’une affaire de redistribution de richesses. L’autonomie matérielle des femmes est une revendication fondamentale, car c’est celle de leur autodétermination indépendante de la famille et de l’Homme. Mais il doit être adjoint au programme de l’égalité socio-économique, un programme de conquête politique. Celui-ci doit être une offensive générale : dans la vie intime et publique, quotidienne et politique, idéologique et concrète, etc. Le renversement du patriarcat — la plus vieille contradiction sociale depuis la fin du communisme primitif — doit être une bataille totale, à gagner aussi en brisant sa résistance par la force.

    Si la contradiction Homme-Femme n’est pas antagonique, certaines de ses parties le sont irrémédiablement, et doivent être traitées comme telles. Les intérêts des femmes doivent s’imposer à ceux des hommes, principalement sans antagonisme, mais aussi avec antagonisme lorsque nécessaire pour briser leur résistance. Pour résoudre la contradiction Homme-Femme, il ne faut pas la rendre antagonique, mais il faut accepter d’utiliser une méthode antagonique pour résoudre ses parties antagoniques. Le féminisme a aussi besoin de l’autorité et de la violence. »

    « Le féminisme communiste ne porte pas seulement le combat des sœurs prolétaires, mais aussi celui des femmes de toutes les classes. La sororité communiste est d’abord une unité de classe, mais la cause des femmes prolétaires porte avec elle aussi celle des « sœurs étrangères », comme l’émancipation du prolétariat porte la cause de l’humanité toute entière — au-delà des classes.

    Le courant féministe marxiste et les mouvements de femmes communistes sont aujourd’hui dominés largement par l’économisme : le plafonnement des revendications pour les femmes à des questions majoritairement économiques (salaires, loyers, maternité, etc.). Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas étranger au fait que le mouvement communiste soit toujours dominé par les hommes. Ces revendications économistes laissent tranquille la domination masculine dans ce qu’elle a de plus politique. C’est un féminisme amputé, rendu semi-inoffensif pour les camarades hommes. En revendiquant une égalité formelle et économique et quelques droits fondamentaux (par exemple, l’avortement)
    , la structure patriarcale idéologique et politique, bien plus profonde, est laissée indemne. Parfois, ce féminisme superficiel est justifié comme le seul qui serait acceptable par des arguments de classe : « il faut défendre la condition de femme prolétaire, pas la condition de femme en général ». Nous nous opposons radicalement à cette conception qui, derrière une façade révolutionnaire, se révèle être à l’arrière garde de la lutte tant féministe que prolétarienne. Comme Lénine a défendu en son temps (contre les lassaliens, les populistes, les économistes et les gauchistes), que le prolétariat devait aussi porter le combat pour les libertés politiques de la bourgeoisie (alors progressiste), les féministes communistes doivent défendre la condition de toutes les femmes. Ce faisant, elles font du prolétariat féminin l’avant-garde de toutes les femmes, et mettent la lutte communiste là aussi au premier rang de l’importance politique.

    Nous ne pouvons nous empêcher de penser que chez ceux qui rejettent car « bourgeois » ou « faux » (sic) le féminisme dans son ensemble, comme lutte particulière des femmes qui ne se restreint pas aux femmes prolétaires, se cache en fait une peur de la colère des femmes, de la violence des femmes que certains hommes préféreraient garder sous contrôle en imposant des « garde-fous ». Soit l’on assume le féminisme, soit l’on défigure le marxisme par opportunisme masculin, en restreignant le rôle progressiste de la lutte des femmes. »

    Nous avons synthétisé nos travaux dans un document que nous avons récemment publié à notre sujet, Sur Unité communiste.

    IV. Quels sont les thèmes théoriques les plus importants sur lesquels vous envisagez actuellement de travailler ?

    Dans les années à venir, nous prévoyons d’intensifier notre étude sur l’impérialisme contemporain. Une bonne compréhension du système mondial actuel, de sa nature, de sa forme, de sa résilience et de sa crise, etc., est essentielle à toute stratégie révolutionnaire.

    Dans cette visée, nous souhaitons nous plonger collectivement dans les travaux de Samir Amin et d’Arghiri Emmanuel, deux théoriciens de l’échange inégal, de la dépendance et du colonialisme. Nous pensons que de nombreux débats pourraient être évités grâce à une définition plus précise de ce qu’est l’impérialisme et à une représentation plus scientifique du système mondial actuel. Les modèles obsolètes de l’impérialisme et les catégories appliquées mécaniquement sont la cause de nombreux naufrages politiques — des déviations subjectivistes anti-scientifiques.

    La guerre en Ukraine et la guerre en Palestine démontrent une fois de plus à quel point les problèmes politiques de l’impérialisme et du colonialisme sont brûlants pour les révolutionnaires.

    Nous prévoyons également de mener une enquête sur un autre sujet complexe qui fait couler beaucoup d’encre : le fascisme.

    V. En observant de loin les luttes de classes en France, depuis l’Allemagne, il est tout à fait normal d’avoir l’impression de luttes de classes beaucoup plus développées. Comment évaluez-vous l’état du mouvement ouvrier ?

    Les conditions objectives et subjectives de la lutte des classes en France sont lourdement arriérées d’un point de vue révolutionnaire. Certes, il nous manque une force subjective — le Parti — mais les conditions objectives ne sont en rien déconnectées ou disproportionnées par rapport à elle, elles sont encore à un niveau de développement très bas. Ce n’est pas du défaitisme que de le dire, c’est simplement vouloir ne pas prendre nos rêves pour des réalités.

    L’organisation économique de la classe ouvrière en France n’est plus en mesure de remporter des victoires élémentaires : le niveau de conflit de classe que la bourgeoisie néolibérale impose aujourd’hui à la classe ouvrière en France est bien supérieur à celui que les syndicats sont prêts à engager. Autrement dit, la force et les moyens des syndicats correspondent encore à une époque du capitalisme en France qui touche à sa fin : la bourgeoisie poursuit lentement mais sûrement son offensive, et l’organisation de la classe ouvrière ne fait pas le poids.

    Bien sûr, des explosions sociales comme le mouvement des Gilets Jaunes sont très enthousiasmantes, car elles démontrent que les masses populaires françaises ne sont pas « endormies » et sont très conscientes des limites désormais très évidentes de la lutte syndicale « traditionnelle ». Au cours de ce mouvement, on a assisté à des revendications politiques spontanées : pour la première fois depuis longtemps, la question du pouvoir politique a été explicitement posée. De tels débordements ne doivent pas être surestimés, ni dans leur force, ni dans le sens réel de leurs revendications. Mais il ne faut pas non plus les écarter ou les sous-estimer, car ils n’ont rien de superficiel.

    Le fait que presque toutes les organisations révolutionnaires aient été paralysées par ce mouvement spontané, qui ne correspondait pas aux rituels syndicaux, parle de lui-même. De nombreux problèmes stratégiques — qui n’étaient pas pertinents auparavant — ont été posés d’un seul coup. L’extrême gauche a été largement dominée par le suivisme, essayant parfois maladroitement de transposer les méthodes et les mots d’ordre syndicaux auxquels elle était plus habituée.

    Nous n’avons pas du tout partagé la vague d’enthousiasme de l’extrême gauche qui a accompagné la deuxième partie du mouvement contre la réforme des retraites (après les confinements relatifs au Covid-19). Nous n’y avons vu que la fin du dernier cycle de défaite syndicale, une nouvelle démonstration d’une stagnation désormais bien connue dans l’échec. Il est important de rappeler que le mouvement contre la réforme des retraites, bien que plus massif, a été à la fois beaucoup plus court et beaucoup moins combatif que celui contre la réforme du droit du travail (2016).

    « […] la mobilisation qui s’observe depuis plusieurs mois en France, et qui reprend là où s’était arrêté celle de fin 2019-début 2020, possède selon nous un certain caractère exceptionnel. Cette particularité ne réside pas dans son ampleur. Les manifestations ont rassemblé jusqu’à 3,5 millions de participants, ce qui est bien devant les mouvements de 1995 contre le plan Juppé (2 millions) et 2016 contre la loi Travail (1,2 million), ou encore 2017 avec les Gilets jaunes (1 million). Cela en fait quantitativement le plus grand mouvement depuis mai-juin 1968 (10 millions de grévistes). Mais au-delà de la taille, tout se passe dans la très orthodoxe tradition de protestation syndicale de la Ve république. Même les désormais coutumières violences qui s’accompagnent, n’ont plus rien d’inédit. Elles sont intégrées à la normalité de la mobilisation, autant comme composante des cortèges, en marge des syndicats, que par le dispositif policier prévu pour les contenir.

    C’est car il n’y a dans l’histoire récente jamais eu autant d’investissement dans la familière formule de la journée de grève-manifestation, que son impuissance est aujourd’hui un marqueur d’une certaine portée historique. »

    Mais cette impasse s’accompagne aussi des premiers signes d’un dépassement. Nous constations également :

    « Dans la crise présente, que nous expose le mouvement contre la réforme des retraites, se trouvent aussi les prémices de son dépassement prochain. Ces nouvelles formes de mobilisations, c’est-à-dire ces modes d’action plus efficaces et plus radicaux qui brisent le blocage dans l’établissement du rapport de force, ils se développent aujourd’hui, et sont tant syndicaux que extra-syndicaux. L’on peut lister la résistance autonome et syndicale conjointe des ouvriers réquisitionnés (parfois en confrontation antagonique avec la police), les blocages décentralisés d’axes routiers principaux ou nodaux, ou les manifestations déconcentrées mettant en grandes difficultés les stratégies de maintien de l’ordre. La radicalisation du mouvement n’est pas tant dans une augmentation de la violence (“black blocs” plus imposant) que dans la diversité de ses tactiques.

    Il faut apprendre de ce qui fonctionne. À ce titre, il faut tirer les enseignements tant des réussites et échecs dans les mouvements syndicaux précédents, que dans des mobilisations différentes. Il y a notamment beaucoup de leçons à puiser des Gilets jaunes, qui ont innové tant par leur sociologie, leur caractère politique, que leurs lieux et modes d’action, dissonant avec les habitudes de la gauche institutionnelle, extra-institutionnelle et syndicale.

    Cependant, il ne faut pas se tromper. La transformation dans la forme des mobilisations est une étape positive, mais celle-ci est stérile si elle ne se conjugue pas à une transformation de fond : dans ses mots d’ordre. Le problème, ce n’est pas cette réforme, ce ne sera pas plus la prochaine, ni celle d’après, car elles ne sont que les symptômes du néolibéralisme. Lui-même n’est finalement qu’un faux coupable, car il n’est que l’expression d’un changement de paradigme pour la classe dominante. Le problème, c’est celui du régime bourgeois : de la domination d’une classe par une autre. »

    Notre observation peut paraître pessimiste, mais c’est tout le contraire. Nous sommes très confiants dans la tendance qui se développe de plus en plus rapidement dans la lutte des classes en France depuis maintenant 3 décennies. Cela dit, la situation actuelle doit être analysée à tête refroidie.

    VI. Le deuxième congrès de votre organisation a eu lieu en 2020. Pourriez-vous résumer brièvement sa signification pour votre développement ?

    Ce « congrès » était pour nous très important, pour plusieurs raisons.

    Tout d’abord, il s’agit du congrès d’unification de facto entre l’Unité communiste de Lyon et Éco Défense (une organisation écologiste révolutionnaire) dans ce qui deviendra Unité communiste.

    C’est à cette occasion que nous avons défini ce qu’Unité communiste tente de devenir depuis lors. Nous avons analysé et critiqué nos premières années d’existence, mais aussi nos expériences militantes respectives dans diverses organisations (syndicalisme, antifascisme, écologisme, etc.). À ce stade, nous avons mis de côté à la fois un certain idéalisme et amateurisme. L’essentiel de notre stratégie a été défini par ce « congrès » et à partir des bases qu’il a jetées.

    On peut dire qu’Unité communiste existe réellement depuis 2020, bien que sur le papier l’Unité communiste de Lyon existait depuis 2016.

    VII. Pourriez-vous présenter certaines des lignes directrices idéologiques les plus fondamentales de votre organisation ?

    Voici nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation :

    1. Se revendiquer du communisme ;
    2. affirmer comme nécessité à l’instauration du communisme la lutte révolutionnaire pour la dictature du prolétariat ;
    3. lutter pour la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ;
    4. vouloir mener une lutte idéologique contre l’opportunisme sous toutes ses formes, pour régénérer la théorie et l’idéologie du mouvement communiste ;
    5. se prononcer comme unitaire et rejeter le sectarisme d’organisation, sous toutes ses formes et quels que soient ses prétextes, pour œuvrer à la reconstruction du Parti ;
    6. être engagé dans les luttes progressistes du peuple, qu’elles soient économiques ou politiques, quelle que soit leur forme de mobilisation ;
    7. ambitionner de créer un cadre de camaraderie sain dans lequel construire sur la durée une formation militante professionnalisante ;
    8. posséder un fonctionnement selon le principe de l’accord entre totale liberté dans le débat et totale unité dans l’action ;
    9. être fondé sur un consensus politique et sur le libre débat théorique et idéologique ;
    10. appliquer la méthode du socialisme scientifique ;
    11. défendre la théorie historique du matérialisme dialectique ;
    12. s’inscrire dans la continuité et dans l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier mondial ;
    13. considérer que la France est un pays impérialiste, et qu’en tant que tel, il est notre priorité de communiste de la combattre ;
    14. être internationaliste et solidaire des luttes des peuples dominés et des travailleuses et travailleurs de tous les pays ;
    15. prendre pour évidence que la lutte féministe, ainsi que les luttes d’émancipations LGBTI, font partie des tâches immédiates des communistes ;
    16. et reconnaître l’écologie comme pleinement constitutive du programme présent et futur des communistes, d’un absolu sérieux.

    VIII. Quels sont vos prochains objectifs de développement en tant qu’organisation ?

    Pour résumer notre plan de développement pour les années à venir, nous avons pour objectif :

    1. de poursuivre notre développement, quantitativement et qualitativement, à l’échelle nationale en France ;
    2. de donner de l’importance à notre organisation de masse, Renforce ton camp (RTC), pour lui donner la capacité de s’adresser réellement aux travailleuses et travailleurs et de proposer des « solutions concrètes » à leurs « problèmes concrets » ;
    3. d’intensifier notre engagement internationaliste.

  • La dictature du prolétariat : La ligne de démarcation principale.

    La dictature du prolétariat : La ligne de démarcation principale.

    La dictature du prolétariat

    La ligne de démarcation principale.

    Pour aller plus loin : 

    L’Unité Communiste de Lyon est une organisation se revendiquant du communisme. Elle est une organisation s’inscrivant dans une tradition et dans un héritage. Non pas un héritage mort et fétichisé, mais un héritage vivant et dynamique. Elle se revendique, fondamentalement, de l’intégralité de l’histoire du mouvement révolutionnaire et du mouvement ouvrier.

    Elle se revendique de la synthèse de l’expérience du mouvement ouvrier et révolutionnaire. D’une synthèse critique, capable de distiller les éléments justes de cette expérience. Cette synthèse est plus large que la seule existence des organisations communistes, que leur seul rôle. Elle doit embrasser l’ensemble de l’expérience, y compris celles qui ont été avortées, inachevées, perdues.

    Selon nous, cette synthèse de l’expérience ne se limite pas à tracer la physionomie d’une organisation à coup de citations, de galeries de portraits, de folklore et de mythes. Bien souvent, il nous est adressé la question de savoir si nous nous revendiquons de Staline, de Mao ou de Hoxha. Ce type de question est révélateur d’un certain état d’esprit qui prend les questions à l’envers. Se revendiquer d’un individu est, à notre sens, caduc et inintéressant dans la situation actuelle. Ces individus ont fait partie de l’histoire du mouvement révolutionnaire, du mouvement ouvrier. Nier leur existence ou n’embrasser que leur figure n’aurait pas plus de sens l’un que l’autre. Analyser leurs apports, en intégrer les aspects justes, en ôter les aspects faux, voilà comment nous comptons procéder pour avancer idéologiquement.

    D’autant que certains butent sur ces questions. La bourgeoisie à bien fait son travail, elle aiguille sciemment, au travers de sa propagande, au travers de l’Education Nationale, vers des formes stratégiquement inoffensives de contestation. L’importance de l’anarchisme et du trotskisme comme  mouvements dans les pays impérialistes est révélateur de cela. Cependant, bien souvent, la sympathie pour Trotski ne signifie pas une adhésion à ses thèses ni a ses pratiques. A l’inverse, combien de marxistes-léninistes autoproclamés orthodoxes se usent de l’entrisme, du fractionnisme, du liquidationnisme ?

    Il de s’agit pas de faire pour autant de l’éclectisme, et de brasser large pour se diluer idéologiquement, pour faire du centrisme, pour concilier l’inconciliable. Au contraire, il s’agit de progresser sans laisser la moindre zone d’ombre, sans laisser la moindre trace de poussière. Cacher l’inconsistance politique en se réfugiant dans une case, en se réfugiant sous une étiquette dont le contenu n’est pas maîtrisé n’est pas permis.

    L’adhésion n’est pas sur un branding d’image et de tableaux, mais bien sur une adhésion au contenu politique. Ce contenu politique que nous définissons comme ligne de démarcation principale, à l’heure actuelle, dans la poursuite de la construction d’un Parti Communiste Révolutionnaire efficace, est la dictature du prolétariat. Dans la situation actuelle, nous considérons que cette ligne est celle qui correspond à l’état actuel du militantisme au sein de notre Etat, mais également qu’elle est une question politique accessible aux plus larges masses, tout en étant profonde et complète.

    Pourquoi la dictature du prolétariat comme ligne de démarcation ?

    Le choix de la dictature du prolétariat comme ligne de démarcation est lié à un constat. Trop souvent, les organisations se revendiquant du communisme dressent une liste de points préalables sans fin à l’adhésion et au travail commun, ou à l’inverse évitent soigneusement cette question. Bien souvent, ces lignes de démarcations sont tracées dans le désert, et ne correspondent pas à des modalités pratiques ou politiques. Elles sont érigées en fétiches. Admirables ou non, justes ou non, elles n’en sont pas moins tout autant de barrières absconses car n’ayant pas de transcriptions concrètes dans la réalité ou dans la pratique, hors de l’iconographie.

    Nous avons voulu choisir une autre voie que celle de l’amoncellement de barrières qui ne font que recroqueviller les organisations autour d’un cristal de pure vérité autoproclamée, mais qui les privent de l’espace, de la marge de manœuvre permettant de débattre de la véracité de ce cristal, de le forger au fer de la critique, de la heurter au prisme de la science. Cette attitude sectaire de repli sur une vérité affirmée mais indémontrée, nous l’avons eue nous même, nous l’avons expérimentée et nous en avons, par le passé, éprouvé les limites.

    Nous voulons expérimenter une autre voie, plutôt que celle de la lame de rasoir, affûtée mais fragile, maniée d’une main incertaine, nous optons pour celle du creuset, de l’instance centrale de débat, dans lequel les diverses organisations doivent se fondre pour que naisse, par le travail et l’effort commun une organisation communiste pouvant déboucher sur un parti communiste. Tout n’a pas besoin d’être préalablement aplani avant d’avancer ainsi. De toute manière la dialectique et la vie font surgir chaque jour de nouvelles questions, de nouvelles luttes de ligne.

    Jamais le PC(b)US soviétique, jamais le PCC chinois, jamais le PTA albanais n’ont été monolithiques. Ces organisations ont certes tendu vers toujours plus d’unité, toujours plus d’efficacité, mais n’ont jamais été des blocs homogènes à 100%. Elles ont toujours connu une lutte de ligne intérieure. Nous considérons que l’unification n’est pas équivalente à la résolution immédiate de la lutte de ligne. La résolution de la lutte de ligne ne saurait être préalable au fait d’avancer, cela reviendrait à emplir un tonneau percé. Une base minimale simple, claire, et suffisante doit être dessinée comme préalable. Le reste des questions peut et doit se traiter dans le cadre du débat commun.

    Nous mêmes, faisons le choix d’avancer en commun.

    L’Unité Communiste de Lyon est une organisation qui rassemble des communistes ayant une perception différente de leur idéologie. Certains sont marxistes, d’autres se perçoivent léninistes, d’autres maoïstes. Nous pensons que les questions idéologiques sur ces distinctions sont légitimes. Elles sont légitimes et doivent faire l’objet d’un débat scientifiquement argumenté. Seulement, l’Unité Communiste de Lyon considère que ces questions peuvent être résolues au sein d’une organisation unique. Leur résolution n’est pas un préalable au travail commun et à l’unification. Leur résolution en est même une conséquence, puisqu’elle créé le cadre scientifique qui permet de faire la démonstration claire et nette de la supériorité de telle thèse sur telle autre thèse. Elle permettra de rejeter les conceptions arriérées et périmées et de systématiser celles qui sont justes.

    Dans l’état actuel des choses, certaines questions ne sont pas non plus un préalable à l’adhésion. Bien souvent, la maîtrise du matérialisme-dialectique, du matérialisme-historique, de l’ensemble des facettes de l’idéologie a été placée comme une nécessité pour devenir adhérent. Comme l’exigence était trop élevée par rapport à ce que des néo-adhérents, des statuts intermédiaires artificiels étaient mis en œuvre. Des stagiaires ad vidam eternam, parfois, qui attendaient d’être considérés comme digne de devenirs des égaux.

    Bien souvent, du fait de l’organisation en sectes, refermées autour d’une vérité autoproclamée, la progression vers le centre de ces organisations cloisonnées ne se faisait pas en fonction de la progression dans la maîtrise de la théorie et de l’idéologie, mais bien uniquement en fonction du degré de mimétisme des positions du centre. Dans ces conditions là, la dégénérescence ne pouvait que se manifester tôt ou tard, la présomption et le procès d’intention remplaçant l’analyse, l’attaque et l’agression le débat, l’assénement de dogmes la démonstration de la justesse des thèses défendues.

    Nous voulons une progression en commun, vivante, critique et encourageant l’autocritique.

    Nous pensons que la question de la dictature du prolétariat est suffisante et constitue une ligne de démarcation suffisante pour adhérer. Elle n’a pas besoin d’être même formulée selon cette expression consacrée. Le fait de vouloir la constitution d’un pouvoir populaire où le prolétariat et ses alliés dirigent l’Etat contre les exploiteurs, est suffisant.

    Pourquoi est-il suffisant ? Parce qu’elle est la condensation de l’objectif politique stratégique du mouvement communiste à l’heure actuelle. Elle conditionne tout et est la condition de tout.

    La question de la dictature du prolétariat est le nœud gordien de la lutte. L’atteindre impacte la forme de l’organisation et la question des rapports qui se nouent en son sein. Elle explique le fait qu’une organisation politique communiste ne peut atteindre cet objectif que sous la forme d’un parti de type nouveau, tel que défini par Lénine. Elle conditionne le fonctionnement interne, la nécessité d’avoir un centralisme démocratique, le fait de devoir lutter contre le fractionnisme, contre l’entrisme. Elle conditionne le fait qu’un Parti Communiste n’est pas une clique, une bande, une coterie, mais une organisation conçue, organisée, architecturée pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie et créer l’Etat prolétarien. Elle explique que les organisations de ce type ne sont pas des salons de discussion, ni de plaisant clubs, mais des outils conçu pour la plus grande efficacité.

    Sommes-nous pour de meilleurs salaires, pour de meilleurs horaires de travail, pour une meilleure couverture santé, pour une défense des droits des chômeurs ? , oui, nous le sommes. Mais limiter là notre revendication politique revient, au final, à demeurer au niveau de l’économisme. Il s’agit du travail des organisations syndicales, du travail des organisation de masse, de défense des masses populaires et de ses intérêts.

    La question de la dictature du prolétariat politise la question. Elle pose la question du pouvoir de la bourgeoisie, de la nature de son Etat, de la nature de ses institution, de la nature du rapport que peuvent avoir les exploités avec celle-ci. Vouloir défendre ce projet, c’est comprendre le fait que l’Etat n’est pas amendable, qu’il n’est pas possible de négocier sa forme, de se contenter du cadre étriqué de sa prétendue démocratie. La question de la dictature du prolétariat pose de manière concrète la question de la révolution. Elle le pose d’une manière non-abstraite, non comme un but final, non dans une perspective messianique, millénariste, mais comme un moyen concret. Un moyen concret de disposer des outils pour ériger et construire le socialisme puis le communisme. Elle redonne ainsi au marxisme sont caractère fondamental de guide pour l’action, et non d’un fétiche.

    La question de la dictature du prolétariat pose également la question du programme. De construire le socialisme dès qu’une zone est sous le contrôle du pouvoir populaire. La question de la dictature du prolétariat pose également celle de la démocratie populaire. La dictature du prolétariat implique deux aspects insécables : celui de la démocratie pour les masses, celui de la dictature contre les ennemis du peuple.

    En elle, elle pose la question des soviets, du contrôle populaire sur l’économie, de l’organisation démocratique de celle-ci. Elle pose la question de l’économie politique, de la planification, de la question du rapport avec la nature et avec l’écologie. Elle pose la question d’une économie non plus au service du profit d’une poignée de parasites, mais bien pour répondre à des besoins.

    La dictature du prolétariat pose également la question de la difficile gestion de la question des experts, de la bureaucratie d’Etat, du besoin de spécialistes. Elle pose la question de la liquidation en tant que classe de la bourgeoisie, par le fait d’éliminer le besoin social de ces catégories de population.

    Elle pose la question de la contrainte ou de la répression contre celles et ceux qui y sont hostiles et qui veulent s’organiser contre le pouvoir populaire. A la fois contre les irréductibles ennemis du peuple, mais également contre les menées intérieures qui peuvent être faites par certains individus, voire par des corps sociaux entiers comme ceux des experts bourgeois, qui peuvent tenter de se constituer leurs royaumes personnels au sein de l’Etat prolétarien, et, de ce fait, le ronger peu à peu. Elle pose la question de l’éducation des masses, de l’accès à la culture et au savoir, pour résoudre la dépendance vis-à-vis de ces experts, pour avancer vers la résolution de la contradiction entre travail manuel et intellectuel.

     Elle pose la question de la capacité à rallier les larges masses populaires, à les convaincre du bienfondé de l’Etat populaire par la mise en œuvre d’une politique qui donne des résultats. Elle pose la question de comment se met en œuvre ce ralliement, qui ne peut se faire -et ne s’est pas fait- par la contrainte, mais bien par un lent travail d’éducation des masses sur ce que signifiait cette étape du socialisme, y compris après la conquête du pouvoir par les bolcheviks ou par les organisations révolutionnaires. Elle pose la question des cadres du débat démocratique au sein d’une république soviétique.

    Elle pose la question de son affermissement, de la résolution des contradictions non-antagoniques par le débat, le dialogue, l’explication ou la conviction. Elle pose les bases de la résolution de la question de la structure patriarcale de la société, du sexisme, du racisme, des maux qui sont tout autant  de fléau dans la société pourrissante dans laquelle nous vivons.

    Elle pose la question de la défense et des relations internationales, de la volonté de soutien aux opprimés croulant sous le joug d’autres Etats capitalistes, de l’impérialisme, du colonialisme…

    Elle ouvre la voie vers une société sans classe ni Etat, vers une société communiste.

    A l’inverse la dictature du prolétariat démarque les communistes du réformisme, du révolutionnarisme romantique, de l’opportunisme. Elle est ce qui démarque des partis qui ne comprennent pas la nature de classe de l’Etat, son caractère profond de force d’oppression d’une classe contre une autre. Elle est ce qui démarque, fondamentalement de celles et ceux qui sont inconséquents, qui rêvent d’un grand soir sans en assumer les implication. Elle est ce qui forme une démarcation entre le messianisme, l’utopisme, l’idéalisme et la volonté d’avancer de manière cohérente, construite, organisée, structurée et efficace. Elle est la distinction entre le vœux pieux et la victoire.

    La question de la dictature du prolétariat porte chacun de ses aspects en son sein. Comme dans la création d’un dictionnaire, nous considérons qu’elle est une réponse nécessaire et suffisante, simple et accessible à tous et à toutes à la question de quelle est notre ligne de démarcation.

  • Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie III  : la faiblesse politique.

    Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie III : la faiblesse politique.

    Les difficultés de la lutte contre la Loi Travail – Partie III : la faiblesse politique.

    Contrairement à d’autres travaux en plusieurs parties, nous ne publions pas immédiatement la brochure correspondante. En effet, à la lecture de certains commentaires produits par nos lecteurs, nous considérons que des corrections sont à apporter sur la première partie, ainsi que des éclaircissements. Ceux-ci concernent principalement la question du PCF après la Libération, et son choix de la collaboration de classe ; mais également une explication de notre position sur l’URSS d’après le XXème congrès du PC(b)US.

    Il existe, au sein du mouvement contre la Loi Travail, un facteur limitatif qui est inhérent à sa nature même. Le désespoir qui se rencontre chez celles et ceux qui luttent contre cette loi est logique. Comment croire à une victoire lorsque la situation se présente sous cette forme. La bourgeoisie ne reculera pas car cette lutte lui apparaît vitale. Elle déploie tout ce qui fait sa force, à savoir tant la brutalité et la brusquerie que le simple fait qu’elle dispose de reins d’une solidité  sous-estimée.

    Même si elle était utilisée à plein rendement, l’action des syndicats ne suffirait pas. L’attaque de la part de la bourgeoisie va au-delà d’une offensive pour baisser les salaires, d’une offensive sur les conditions de travail. L’action de la bourgeoisie frappe tous les compartiments de la vie des classes populaires, depuis le travail jusqu’à l’accès à l’éducation et à la culture, en passant par les droits démocratiques.

    Imaginons une grève massive et suivie : combien de temps tiendrait-elle avant que les ressources des travailleurs, avant que la démoralisation, avant que l’individualisme prenne le dessus ? Difficile à dire. Mais il n’est pas difficile de dire que la bourgeoisie, qui vient de passer 60 ans a tolérer des concessions temporaires issues du CNR, serait capable d’encaisser le choc et de tenir le temps que les choses se tassent.

    Après tout, le jeu en vaut pleinement la chandelle.

    De fait, l’action syndicale  touche ses limites.

    L’une des raisons de la faiblesse de l’action syndicale est qu’elle n’est pas reliée à une action politique.

    L’action syndicale ne suffit pas. C’est pour cela que l’action politique existe. Le syndicalisme possède des limites du fait de sa nature même. A l’exception de ceux et celles qui sont restés bloqués dans une conception du XIXe siècle, dans laquelle le syndicalisme en tant que tel pouvait apporter l’émancipation à l’humanité, la plupart des acteurs politiques anti-capitalistes sont unanimes pour reconnaître que l’action politique prime.

    Le syndicalisme seul opte pour une vision de la bataille centrale entre exploiteur et exploités au travers de la grève générale. Celle-ci, comme une ultime charge, doit faire tomber les patrons et remettre entre les mains des travailleurs leurs outils de production.

    D’autre part car le syndicalisme seul, tout comme l’autogestion seule, ne remettent fondamentalement pas en cause l’économie de marché et le capitalisme. Le fait d’être une usine autogérée ne prémunit nullement des questions de rentabilité, d’exploitation, de salaire et de concurrence. Non pas par égoïsme de la part des acteurs de la base, mais bien parce que l’expression de leur intérêt personnel est d’accroître leur niveau de vie, d’améliorer leur situation. Bel et bien parce que leur vue demeure « en dessous de l’horizon. »

    Mais dans le domaine de l’action politique, la force politique hégémonique, cent ans après 1917, demeure issue des organisations réformistes. L’électoralisme, le respect des institutions, des cadres définis par la bourgeoisie, de son jeu, de ses règles.

    Pourtant, dans leur fort intérieur, et l’immensité de l’abstention l’indique, les masses populaires sont conscientes de ce jeu de dupes. Elles sont conscientes que les politiciens et les politiciennes qui se battent pour gagner l’Elysée ou un siège à l’Assemblée sont mues par l’opportunisme le plus bas et le plus crasse. Les naïfs -il en existe toujours- ne trouvent guère de chemin vers le sommet de ces organisations pyramidales, lesquelles ne sont que le règne de la coterie, de la corruption, du copinage.

    Tous les petits scandales concernant les députés dits « radicaux », tous les à-côtés, tous les petits privilèges illustrent leur caractère fondamentalement petit-bourgeois.

    Et lorsque ils et elles, ces tribuns de la plèbe modernes, sont élus, ils et elles ne font rien. D’une part car le jeu est truqué. De l’autre car les balles sucrées de la bourgeoisie tuent autant que les vraies, quant il s’agit de s’intéresser aux volontés de changement.

    La social-démocratie, qui ne se limite pas au Parti Socialiste, mais embrasse le PCF comme la France Insoumise, avec leurs spécificités, à quoi se réduit-elle, finalement ?

    Un échec. Un échec qui, du fait de son caractère hégémonique, frappe durement, durablement le moral des masses populaires. Un échec qui explique cette démoralisation. Les jeux vicieux des forces politiques opportunistes n’y sont pas non plus étrangers. Dans un article récent, nous fustigions le jeu en solo de Mélenchon, le fait qu’il ait opté pour une ligne liquidatrice, dangereuse, dont le but était d’émerger comme le centre de la contestation, quelqu’en soit le prix. Ce type de jeu dangereux, pour occuper la place du PS et du PCF, pour occuper ses places fortes, comme une transposition des luttes féodales à l’heure actuelle, se paie par des défaites. Se paie par des divisions, par des affaiblissements, par des brèches profondes et qui courent le risque de s’infecter. Les carriéristes ne s’en inquiètent pas outre mesure, ont-ils déjà eu à faire au code du travail ?

    De l’autre côté de l’échiquier, une autre déviation se développe, une déviation nourrie par le gauchisme. Sans être aussi dangereuses que la première, elle n’en fait pas moins fausse route, tandis que grandit le risque de fractures nourries par le sectarisme.

    Radicalité cosmétique ou réformisme, au final, sans stratégie, amènent au même résultat. La tactique de confrontation avec la police, tout comme de menus dégâts causés aux banques et aux symboles du capitalisme, ne peut, en soi, amener à une victoire.

    Supposons un débordement complet des forces de police durant une manifestation. Supposons un champ libre pour les manifestants, comme le désirent les aficionados de la manifestation sauvage. Supposons que l’ensemble des objectifs que se fixent les autoproclamés radicaux soit atteints.

    Même en supposant tout cela, rien n’est gagné pour autant. Des débordements, des émeutes, des insurrections même, l’Histoire en a connu des centaines. Mais cette théorie qui stipule que toute manifestation porte en elle les germes du Grand Soir est illusoire.

    D’une part du fait que, spontanément, les individus se tournent vers le réformisme. Détruire un système politique et un système d’organisation de la société implique une mobilisation forte, qui ne vise pas à remplacer simplement les têtes.

    Dans ce sens, le mythe du « bon maître », ou du « gouvernement ouvrier » allant « du PS au NPA » défendu par les trotskistes, a la vie dure. Il correspond in fine, au fait de remettre au centre du jeu les organisations sociale-démocrates, à leur donner les coudées franches.

    De fait, la solution politique, le cadre qui sous-tend chacune des luttes, est la question de l’accaparation du pouvoir par la bourgeoisie, par le fait de l’existence du système d’oppression et de domination issu du capitalisme, issu de l’impérialisme, au service des intérêts d’une classe : la bourgeoisie.

    Cela, les anarchistes le comprennent, cela les autonomes le comprennent. Là où réside le vide, la faille, c’est dans la stratégie qui permet d’avancer.

    La stratégie qui permet de répondre tant à la question de la Loi Travail, mais également aux questions relatives à tout ce qui touche à l’exploitation capitaliste et impérialiste ne peut sortir de nulle part. Elle ne peut pas naître de manière spontanée. Elle est fille d’une idéologie capable d’analyser la société, capable d’analyser le fonctionnement de l’économie et de la société. Elle ne peut pas non plus s’appliquer en tombant des airs, elle nécessite des relais, qui sont les organisations révolutionnaires communistes. Or, ces organisations capable de jouer ce rôle n’existent pas à l’heure actuelle.

    Ce vide est le fruit de la pression de la bourgeoisie, certes, mais également d’erreurs de la par des organisations communistes.

    Il serait aisé de jeter la pierre sans faire un acte d’autocritique sur les faillites propres à notre mouvement et -même- à notre organisation. L’amateurisme, l’impréparation, la vulnérabilité au flux et au reflux, tout autant de travers petit-bourgeois, ne nous épargnent pas. La présomption, elle même, ainsi que les jugements à l’emporte pièce, nous touchent. Comme, nous l’espérons, d’autres, nous essayons d’avancer dans le but de les résoudre. Comme d’autres, nous l’espérons, nous essayons de le faire avec bonne foi, avec des erreurs -parfois terribles, peut-être- mais dans le but de nous corriger et d’avancer.

    C’est le fait que nous pensons sincèrement que cette position n’est pas que la notre, mais qu’elle est celle de la plupart des organisations communistes de l’Etat français, qui nous pousse à avancer sur le chemin de l’unité.

    Car les forces révolutionnaires sont particulièrement faibles, actuellement. Elles sont non seulement faibles mais dispersées. Elles sont non seulement dispersées, mais parfois même hostiles les unes aux autres. Pourtant elles sont les seules à pouvoir apporter une solution positive à cette lutte, en la replaçant dans son cadre véritable : une des batailles de la lutte des classes. Une des batailles dans une stratégie de construction et de mise en œuvre de l’outil qui nous manque : le Parti Communiste.

    In fine, la quadrature de cercle se trouve réduite à cette équation : soit la bataille pour la loi travail est vue comme une guerre en soi, dans quel cas la défaite est assurée, soit elle est vue comme une bataille dans laquelle les organisations politiques communistes doivent être capable de développer des mots d’ordres, d’intégrer les parties les plus avancées des masses populaires, de grandir en influence, en efficacité, en structuration. Dans ce cas uniquement, une défaite syndicale peut se muer en victoire politique.

    Nous sommes une année symbolique. Cent ans après la révolution bolchevique, laquelle à vu s’imposer comme une force dirigeante un Parti qui n’était pourtant considéré, huit mois avant, que comme un petit groupe, voir, pour ses détracteurs, comme une secte, voir, pour ses détracteurs, comme une secte.

    Nous devons nous inspirer du travail du Parti Bolchevik, en particulier quant à la question de l’unification, quant à la question de la construction de l’outil révolutionnaire.

    Nous sommes dans une année symbolique, à nous d’en faire une année charnière.

    A nous, communistes, de surmonter les obstacles qui nous séparent de la création de cette organisation. De surmonter les différents, de poser les questions justes, et de savoir déterminer lesquelles sont des préalables à l’organisation et lesquelles se traitent au sein d’une seule organisation.

    Au final, les difficultés que nous rencontrons proviennent toutes de là.

    A nous, communistes, de parler d’une voix unique, lorsque l’heure du combat vient. La solution à la lutte, aux luttes qui se mènent ne surgira pas ex-nihilo, elle doit être bâtie.

    A nous de relever le drapeau de la révolution prolétarienne.

    A nous de faire renaître l’espoir de 1917.