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  • La bataille de l’histoire. VIII

    La bataille de l’histoire. VIII

    Comprendre l’histoire pour construire le Parti.

    Une des choses qui démarque le courant que nous incarnons, c’est-à-dire la « tradition » léniniste, des anarchistes et des trotskistes, est que nous ne concevons pas la révolution comme un phénomène extérieur, indépendant de notre volonté. Nous considérons qu’elle arrive grâce au fait que la théorie révolutionnaire rencontre le mouvement spontané. Et que de cette rencontre naissent des forces organisées, lesquelles permettent aux masses d’accomplir la révolution. En somme, nous n’attendons pas, toute notre existence, que la révolution arrive, nous considérons qu’il faut créer les moyens pour qu’elle ait lieu.

    D’où le besoin d’une organisation efficace, disciplinée, structurée, qui puisse réaliser cette tâche. Dans la conception léniniste du Parti, Lénine s’est étroitement inspiré du modèle militaire d’organisation. Ses conceptions sont fortement imprégnées par sa lecture assidue de Clausewitz. C’est d’ailleurs ce primat de l’efficacité qui a toujours marqué l’activité de Lénine et ses luttes idéologiques. Cette approche a façonné la manière dont il en concevait le fonctionnement, la structure, mais aussi le contenu politique. Nous pensons qu’il faut le prendre par ce biais-là en tout premier lieu, en utilisation la théorie matérialiste-dialectique pour comprendre quelles doivent en être les formes actuelles. C’est-à-dire reconstruire en partant du commencement, non espérer faire surgir, subitement, sur la base de nos maigres forces, le Parti du prolétariat.

    En France, aujourd’hui, le mouvement communiste est d’une faiblesse désolante. Soit il est incarné par le PCF et, dans son sillage, par un nombre d’organisations satellites révisionnistes, soit il est fait de particules. Ces particules n’ont pas une influence sur les événements politiques, alors qu’elles sont pourtant capables de pouvoir les analyser correctement. Elles peuvent avoir une certaine présence locale, mais elles restent faibles. Les tentatives d’unité existent. Nous en avons produit certaines. Elles restent le plus souvent sans réponse. Pourtant, les organisations, par principe, affichent toutes cette volonté. Reste à savoir ce que ces organisations entendent derrière ce mot d’ordre.

    En tout état de cause, aucune organisation, à moins d’être d’un orgueil sans nom, ne peut prétendre concentrer cette masse critique suffisante pour être le Parti. Certains disent qu’ils sont un parti. C’est quelque chose qui nous paraît un tant soit peu prématuré. Mais cela pose la question de quel regard posent-ils sur les autres, qui de fait, ne sont pas le Parti. Concurrence ? Hostilité ?

    Il nous paraît même complexe d’analyser qu’est ce qui pourra être le centre de gravité autour duquel se construira ce Parti. Cependant, tendanciellement, les organisations agissent comme des micro-partis, parfois à leur corps défendant. Ce n’est en soi pas dramatique, mais idéologiquement, là où le problème est plus profond, c’est sur le fait d’en avoir conscience ou non. Une organisation qui n’en a pas confiance ne pourra que aller vers le dogmatisme, dans le sens où la progression de ses membres ne se fera pas vers une qualité meilleure dans la compréhension du marxisme, mais uniquement dans une progression vers les positions de son centre et vers l’imitation imbécile de celui-ci. À l’inverse, une organisation qui en a conscience, sans sombrer dans l’agnosticisme plat, aura la possibilité de voir émerger de véritables cadres autonomes, compétente, et surtout, capable d’entretenir un débat interne, processus essentiel dans la progression théorique, idéologique…et organisationnelle comme pratique. Les lignes de démarcation jugées infranchissables, les conflits individuels (justifiés ou non !), entravent objectivement ce travail. Le travail des uns et des autres est systématiquement écarté, n’est jamais reconnu.

    Cette faiblesse est liée à la conjonction de deux poids terribles. D’une part l’absence de décantation et de synthèse de l’expérience passée. Celle-ci demande un travail monstrueux. La seule organisation qui aurait potentiellement pu le réaliser est le PCF. Or, celui-ci a simplement jeté par-dessus bord l’ensemble de l’expérience. Les autres organisations, soit celles nées après son virage révisionniste, soit celles qui sont apparues récemment, n’ont pas pu matériellement le faire, ne serait-ce que du fait de cette absence de masse critique précitée. Chaque organisation détient une petite part d’expertise, une petite pièce d’un grand puzzle. Mais elles ne sont pas assemblées.

    Le deuxième aspect est un problème de méthode, qui place la question de l’unité des communistes et de l’adhésion aux organisations sur des bases inadaptées. Comme mentionné plus haut, la plupart des organisations se sont créés autour de petits noyaux, lesquels ont tenté de répondre, avec bonne volonté, aux questions qui se posaient. Mises au pied du mur, elles ont tenté de tout reconstruire. Elles l’ont fait en prenant appui sur ce qu’elles connaissaient, sur ce qui leur paraissait le bon monde d’emploi. Mais, en avançant de manière autonome, elles ont avancé de manière sectaire les unes par rapport aux autres.

    Plusieurs raisons entravent le regroupement des organisations communistes.

    Le primat du Parti est juste. Mais érigé en principe unilatéral, en fétiche, il devient un frein au développement des organisations, il peut devenir même une barrière infranchissable. Bien souvent ce qui est mis en avant dans le refus de travailler ensemble, ce sont les différences idéologiques. Or, celles-ci sont à la fois primordiales tout en jouant à la fois un rôle d’arrière-plan ou de prétexte. Ce paradoxe apparent s’explique :

    L’idéologie détermine la forme des organisations. Elle détermine comment nous pensons l’articulation de nos différentes activités. Donc, de ce point de vue là, elle est au dessus des questions d’organisation. Mais les arguments « idéologiques » qui justifient le rejet du travail commun sont pas ceux qui sont déterminants dans la conception de l’organisation ou du parti. Ce sont des éléments subalternes, secondaires, mais qui sont érigés en barrières infranchissables.

    L’idéologie : du primat au prétexte.

    L’importance de l’idéologie est reconnue par la plupart des acteurs de la scène politique communiste. Mais pas ce que cela signifie de manière concrète. Très souvent, les exigences sont invraisemblablement élevées. Il faudrait avoir statué sur tout avant de pouvoir travailler en commun, parvenir à un alignement parfait avant de pouvoir aller plus loin. Souvent, cela est dû au fait que nous prenons à rebours la manière dont les partis se sont construit, en considérant qu’il faut les prendre à leur stade les plus achevés.

    Or, la reconstruction a posteriori a impacté le fonctionnement interne des organisations politique, mais également leurs perspectives. Consciemment ou non, la très large majorité des petits groupes existant à l’heure actuelle en France est marquée par une image déformée. Image déformée qui créé des objectifs, eux aussi, distordus. Dans l’ensemble, ce qui est recherché, à l’issue d’un processus plus ou moins long, c’est la naissance d’une organisation qui a tranché tous les débats, qui peut prendre position sur tout, qui fonctionne comme un Parti abouti et expérimenté – ou plutôt comme l’idéal-type de celui-ci. Cette construction mentale est logique : nous retenons de grandes étapes. Schisme avec les anarchistes, séparations avec les sociaux-chauvins et les réformistes, lutte entre les mencheviks et bolcheviks, lutte contre l’opposition de gauche, puis contre celle de droite, puis encore contre l’opposition unifiée, révolutionnarisation culturelle, révolution culturelle…

    Cette mise en avant des ruptures fait oublier les unités. Dans les rapports des courants les uns envers les autres, ou des groupes les uns envers les autres, l’attitude est rarement celle de « unité-critique-unité », mais plus « critique-unité-critique ». Pourtant. Au moment de la Révolution de 1917, les tendances qui ont constitué l’opposition ouvrière, l’opposition de gauche ou de droite, ont tergiversé parfois, mais ont fonctionné d’une manière suffisante pour que la Révolution puisse avoir lieu.

    De plus, le Parti s’est également appuyé sur des éléments non-bolcheviques présents dans les soviets, mais qui votaient comme les bolcheviques sur les décisions essentielles, parce que influencés par la justesse des conceptions léninistes. Elles ont même parfois dépassé les positions bolcheviques, comme sur l’interdiction des journaux bourgeois et des partis non-bolcheviques.

    Au pouvoir, lorsqu’on se penche en détail sur l’histoire du PC(b)US, celui-ci n’est parvenu à fonctionner de la manière idéalisée qu’après la déstalinisation. À cette date, il n’a plus rien d’une organisation révolutionnaire, ayant pour ambition de transformer l’URSS en société communiste. Devenu un outil de gestion de l’Union soviétique, non plus un outil de combat au service de la classe ouvrière et de la paysannerie, il s’est mué en parfait levier d’adhérents bureaucratisés. Un objet mort. À l’inverse, la vie politique du Parti Communiste Bolchevique était chaotique. Elle était une lutte constante, un équilibre précaire entre activistes et cadres, entre lutte-antibureaucratique et tâches à accomplir. Les différentes purges ont montré davantage cette vie tumultueuse qu’un rapport unilatéral. Les premières ayant été du haut vers le bas, (chitska de 1933), mais les suivantes ayant été davantage du bas vers le haut (proverka de 1934, puis la « révolte » du rayon de Belyi par exemple1…). De plus des conceptions contradictoires existaient et ont existé dans le parti, jusqu’au moment où leur expression s’est manifesté de manière antagonique. Cela fait relativiser au niveau des bases dont nous avons besoin pour construire un rapprochement et une unité.

    Quelque part, il n’est pas possible de surestimer les exigences et le caractère monolithique attendu pour une fusion, car les moyens de pouvoir atteindre réellement ces exigences ne peuvent naître qu’au bout de la concentration d’une masse critique suffisante.

    Dans un texte de présentation datant de septembre 2018, nous définissions les choses ainsi :

    « Comprendre la question du Parti demande tout d’abord de la replacer dans un certain cadre. Le Parti n’est pas une fin en soi, il est un moyen. Il est le moyen par lequel les masses s’organisent, sont dirigés par leurs éléments les plus avancés, et peuvent faire la révolution puis procéder à la construction du socialisme. Le Parti est donc un moyen essentiel, mais construit autour d’un certain pragmatisme. Son but est de fonctionner convenablement. Avoir stratégiquement raison ne suffit pas. Il faut également être capable d’être tactiquement dans le vrai, mais même de l’être aussi d’un point de vue de l’opératique, pour d’une manière qui permet de triompher des obstacles. Il est vrai qu’idéalement, l’opératique, la tactique, devraient être subordonnés à la stratégie, mais dans les faits, dans la construction du parti, cela exige parfois de temporiser sur sa volonté de démonstration et sur sa volonté de polémique pour pouvoir, d’une manière large, construire l’espace qui permettra après de traiter ces questions d’une manière réelle, influente, efficace et, surtout, décisive.

    Ce qui sépare le Parti de l’organisation c’est un stade qualitatif supérieur. Il est possible de faire une analogie avec la vie. On peut définir le vivant – à part le stade viral – comme un métabolisme et un matériel génétique. Le matériel génétique est la théorie, l’idéologie. Le métabolisme est la possibilité d’avoir une action affirmative au sens clausewitzien du terme, vis-à-vis de l’environnement, d’avoir un ordre du jour qui ait un impact, qui puisse être autre chose que simplement répondre à la bourgeoisie. Le métabolisme seul est le règne de l’opportunisme. Le matériel génétique seul est celui de l’incantation. C’est rester au stade viral de la vie, se contenter de lancer des mots d’ordre sans réalité vers les masses.

    […] Trois conséquences directes : d’une part, les autres organisations sont ignorées ou considérées comme hérétiques. L’unification ne peut se faire, de fait, car la foi parfaite ne peut trouver de terrain d’entente, ne peut évoluer, ne peut être débattue. Le un se divise en deux est ainsi employé comme excuse pour rejeter toute évolution de manière téléologique : « comme il y aura une rupture à un moment ou un autre, autant la faire maintenant ! ».

    Deuxième conséquence, elles ne peuvent organiser la classe ouvrière, du fait d’une exigence de connaissance universitaire de la théorie. Exigeant la perfection, elles se retranchent derrière sas après sas pour filtrer les entrées. Ces organisations s’adressent à la petite bourgeoisie radicale et étudiante, mais non aux prolétaires.

    La troisième conséquence est que les mots d’ordres ne correspondent pas à la réalité sociale, à la situation politique ou au niveau de conscience des masses. Elles se contentent de voir le rôle du Parti comme celui de lancer en l’air des slogans. »

    Derrière ces exigences, derrière le fait de botter en touche sur le travail commun, y compris avec des individus et des groupes proches, il existe une raison : la primauté de l’appareil sur l’unification.

    La fusion des appareils : le goulot d’étranglement devant lequel beaucoup renoncent.

    Construites comme des mini-partis, les organisations possèdent donc un appareil centralisé, avec une certaine culture interne, spécifique. Elle estime qu’elle a réalisé un travail particulier, qu’elle a mis en place des choses positives, et que le fait que ce travail puisse être remisé et que son mode de fonctionnement puisse changer cause un réel trauma interne.

    Or, l’idée d’une fusion entre organisations n’échappe pas aux lois de la dialectique. L’unité, plus souvent, se traduit pas un « un se divise en deux » plus que comme une synthèse. C’est-à-dire que, au sein du groupe qui est fondé, un appareil prendra le pas sur l’autre. Sa culture deviendra hégémonique. L’autre sera donc écrasé et ses partisans irréductibles condamnés à l’exclusion.

    Comme, de facto, c’est l’organisation la plus homogène, la plus disciplinée qui l’emporte mécaniquement, celle qui joue le plus carte sur tables et qui respecte le plus la règle du jeu est mécaniquement en désavantage. Il en résulte alors une tendance au manque que confiance, à la défiance, qui fait que l’unité échoue régulièrement. In fine, lorsque l’unité est évoquée, elle correspond en réalité à l’intégration, au phagocytage d’une organisation par une autre.

    Cette réalité n’est d’ailleurs pas exclusive au milieu militant, elle concerne aussi la bourgeoisie. C’est pour cela que les impérialismes, même en difficulté, ne fusionnent pas. Parce que, en dernière analyse, cela signifie qu’un dévore l’autre. Nous avons construit l’UCL avec une structure légère et évolutive dans le but de l’intégrer dans quelque chose de plus grand. Mais cela ne signifie ni unité sans principe, ni le fait que nous ne soyons pas, nous même, vulnérable à ces tendances. Il s’agit donc d’une lutte idéologique qui se mène chaque instant. Nous pensons essentiel d’avoir constamment ce memento mori2 en tête.

    L’image de la famille peut paraître étonnante dans ce cadre-là. Pourtant elle revient inlassablement dans les travaux sur le fonctionnement du Parti Communiste d’Union Soviétique. Localement il se créé des familles, des groupes d’affidés, avec leurs règles, leur culture, leurs fonctionnements…et d’ailleurs parfois leurs sales histoires. Ces familles n’ont qu’une hantise, que d’autres viennent voir ce qui se passe en leur sein. Ces appareils, avec leurs petits chefs, qui possèdent leur petite renommée, leur petit empire, les empêche de s’inclure dans quelque chose de plus grand, qui les noieraient. Les cas les plus graves se replient sur un rôle de navigateur solitaire, sur un blog, sur une expression personnelle et uniquement personnelle, mais sur une incapacité à réaliser le moindre travail d’organisation. Noyés dans leur subjectivisme érigé en vérité absolue, ils ne servent qu’à parasiter le développement de quelque chose qui les dépasse.

    Comme chacun se perçoit comme le centre, comme chacun est son propre référentiel galiléen, rien n’avance. De plus, la peur précitée de la contamination idéologique et de la perte de contrôle rend toute avancée extrêmement dure à réaliser, tant est puissant l’esprit de secte.

    Parfois, nous pensons qu’il faut accepter que nos positions soient remisées temporairement, que nos magnifiques envolées lyriques servent de fonds documentaire. Nous pensons que dans une certaine mesure, mieux vaut avoir tort avec le Parti qu’avoir raison stratégiquement en nous privant des moyens tactiques d’agir. Cela, uniquement dans la mesure où il est possible d’aller à contre courant et de défendre nos positions par la démonstration et par le débat franc et ouvert.

    Avancer : une responsabilité.

    On ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Si, dans la très large majorité des cas, les animateurs et animatrice des mouvements communistes sont issus de la petite bourgeoisie radicale, et donc ne joue pas leur vie, ce n’est pas le cas de tout le monde. L’inclusion dans un travail internationaliste nous à mis une gifle en plein visage : comment répondre à l’appel pressant des organisations qui défendent les intérêts du prolétariat des colonies et semi-colonies dominées par la France ? Que pouvons-nous leur donner comme excuse ?

    En réalité, ce n’est pas avec de la candeur et de la tendresse que ce sont figées les formes des organisations politiques de combat, c’est sous la pression des événements et sous la pression d’autres forces politiques. La constitution de la SFIC puis du PC s’est faite par une pression intense exercée par le Komintern. Ce qui en est né est un outil imparfait, fruit de l’urgence. C’est le caractère impératif, obligatoire, de répondre à l’appel pressant de ceux qui luttaient qui l’a emporté sur l’esprit de secte et de groupe.

    L’histoire de la création des partis est donc une histoire brusquée, dans laquelle il a fallu combattre chaque chapelle, chaque secte, mais également imposer la nécessité primordiale d’accumuler les forces pour construire le Parti. Un Parti ne se proclame pas, tout comme l’abolition des classes sociales se proclame. Le Parti existe quand la très grande multitude de tâches qu’il a à réaliser sont réalisées ou réalisables.

    Nous devons être ambitieux stratégiquement et humbles tactiquement. Nous devons être différents de ce qui nous entoure.

    1En 1937, dans le district rural de Belyi, les plus hauts dirigeant locaux, dont le plus élevé en rang était Kovalev, ont été démis de leurs fonctions à la suite d’une mobilisation importante. Par effet de domino, cette chute a entraîné la chute de potentats locaux.

    2 Souviens toi que tu vas mourir.

  • La bataille de l’histoire. VII

    La bataille de l’histoire. VII

    Utiliser l’expérience précédente pour mieux fonctionner.

    Au-delà de l’importance de faire le bilan, il s’agit de l’utiliser à bon escient. L’histoire de la construction de l’Union soviétique et des États socialistes, de l’ensemble des expériences révolutionnaires, y compris avortées, échouées, incomplètes, ne sert à rien si elle n’est pas utilisée pour l’avenir. Elle doit permettre de trouver des clés pour notre situation actuelle.

    Elle doit nourrir notre réflexion sur comment gagner face à la bourgeoisie et comment parvenir à pouvoir construire une société socialiste puis communiste. La compréhension profonde du marxisme et de l’histoire des expériences socialistes, au lieu d’en crisper la défense, permet au contraire de la renforcer et de l’assouplir en même temps. Elle réalise le principe fondamental que toute organisation politique révolutionnaire doit avoir : une tactique souple et une stratégie rigide. Or, pour que l’une puisse être rigide et l’autre souple, cela demande à la fois de lutter contre l’empirisme (qui fait naviguer à vue), le libéralisme (qui déstructure l’organisation) et contre le dogmatisme (qui superpose des concepts abstraits à des situations concrètes) et le monolithisme (qui fige l’organisation et les principes d’adhésion).

    • L’empirisme est un problème de méconnaissance et d’incapacité de pouvoir relier les situations concrètes à des principes généraux, de déterminer les contradictions principales, secondaires. Cet empirisme nie le plan de travail, et fait que chaque acte de l’organisation est un acte isolé, sans liens les uns avec les autres.
    • Le libéralisme est un autre problème, il est notamment lié à la discipline interne. Il ramène à l’importance de l’unité de l’organisation : elle existe pour fonctionner et pour être efficace, avant d’être un lieu de débat et un club de discussion. La permissivité rend impossible de fait de se fixer des objectifs et de les atteindre.
    • Le dogmatisme va de pair avec le monolithisme. Ce dernier peut être désirable, il est parfois mis en avant par des organisations communistes. Pourtant, il est substantiellement mortifère. Il se heurte à deux aspects : la pluralité de points de vue dans l’organisation et la pluralité de situations que les organisations politiques ont à affronter.

    Les contradictions du capitalisme et les inégalités de développement existent même dans un État impérialiste comme la France. Pour lutter contre le capitalisme, il existe une grande stratégie unique, qui est celle qui correspond à la situation globale de notre État et de notre système économique1. Cependant, compte tenu des situations spécifiques et des réalités locales, il existe des stratégies de détail à avoir, ainsi que des tactiques à appliquer. De fait, ces réalités différentes font que le monolithisme n’est pas une réponse appropriée. Les organisations ne peuvent agir comme des blocs. Elles doivent assurer aux sections ou aux cellules une possibilité de faire face au mieux possible. Cela est valable pour les réalités locales, mais également pour les réalités sociales : la question de la jeunesse, des femmes, des minorités de genre ou sexuelles, de la confrontation au racisme…

    Intégrer que l’organisation n’est pas un bloc, laisser la possibilité du débat et de la discussion de fond, c’est ce qui permet également de passer d’une « compréhension crispée » à une « maîtrise détendue ». Cette « maîtrise détendue » est essentielle : elle permet d’analyser le travail des périphéries, et permet de déterminer ce qui peut être une menace réelle pour la santé de l’organisation, mais aussi de laisser la possibilité et la liberté d’action aux camarades. Réagir comme si chaque question était une question vitale, comme si chaque prise de position mettait en péril l’organisation entière, nuit à l’émergence et à la progression de cadres nouveaux. À nouveau, leur maîtrise progressive se fait pas en imitant les positions du centre, non en avançant objectivement.

    Cette imitation, dans les organisations monolithiques, s’est vue par le passé. Les hommes de cour, comme Nikita Khrouchtchev, par exemple, ont pu très longtemps cacher leurs conceptions profondes, se contentant d’opiner face à la direction. Ces adhésions de façade sont un premier problème.

    Le second est que, sans cette capacité à comprendre ce qui est primordial et ce qui est secondaire, comment déterminer qui peut être recruté ? Comment, également, parler aux masses ? Comment ne pas maintenir tout nouvel adhérent ou adhérente dans un purgatoire mi-extérieur, mi-intérieur, en attendant que celui-ci imite parfaitement les positions du centre ? Nous ne prétendons pas avoir de réponse parfaite, mais elle n’est certainement pas dans une adhésion idéologique, qui prend un temps conséquent, mais bien dans une adhésion politique, qui se base sur le programme.

    Le troisième aspect est celui du contrôle, qui peut devenir un élément asphyxiant, par peur de la déviation. Il n’est pas à négliger.

    Dans nos expériences militantes, nous avons côtoyé ou connu des organisations qui ont pratiqué ce mode d’organisation et de contrôle2. Nous ne remettons pas en cause la bonne volonté de leurs membres. Mais ce contrôle négatif, par la brimade, par l’interdiction, par la mise à l’index de certains auteurs ou de certains sujets, a plus contribué à entraver le développement des organisations qu’a le construire. Nous pensons qu’il est important de se référer aux propos de Mao « que cent fleurs éclosent, que cent écoles rivalisent ».

    La peur de la déviation idéologique est une peur sincère, mais elle ne peut pas être combattue par la censure ou par la répression. Elle se combat mais uniquement par la conviction et par la démonstration scientifique. Encore faut-il avoir la possibilité de l’élaborer.

    La légitimité d’une direction politique et organisationnelle se fait autant sur la production d’une ligne optimale que sur la capacité à pouvoir discerner les tendances profondes et les volontés profondes de l’organisation. Elle se doit d’y répondre en permettant d’intégrer dans un ordre du jour ad hoc les volontés combatives ou créatives de ses militants et militantes. C’est cette capacité de rationalisation qui permet de pouvoir canaliser utilement et positivement l’énergie interne aux organisations. Dans un certain nombre d’organisations, il existe une méfiance face à la contradiction ou fac à l’initiative. Certes le spontanéisme, ce culte de la spontanéité des masses et la négation du travail de fond, est néfaste. Mais la spontanéité, le fait de « flairer l’occasion », de saisir la balle au bond, est un point d’appui immense. Certes, le plan de travail et les objectifs sont à respecter, mais la capacité à faire plus, à pouvoir prendre des initiatives est essentielle.

    Au final, le contrôle paranoïaque finit par étioler tout esprit d’initiative, au nom du sacro-saint plan de travail et de la sacro-sainte ligne. Or, la question de la lutte idéologique au sein du Parti politique est essentielle. Bettelheim en fait une description comme une différence fondamentale entre Lénine et Staline :

    « Ici surgit un des aspects de ce qu’on a pu appeler « la question de Staline ».

    Pour évoquer cette question […] il faut rappeler, tout d’abord, que les positions de Lénine et de Staline concernant les problèmes de lutte idéologique au sein du parti étaient très différentes. En règle générale, Lénine a toujours placé cette lutte au premier plan. Il n’a jamais hésité à aller « contre le courant », si bien qu’il a été mis plus d’une fois en minorité au sein du Comité central, y compris sur des questions essentielles […] Staline a conçu son rôle dirigeant autrement : sur les problèmes essentiels, a cherché avant tout […] à exprimer les tendances profondes du parti, dont il était ainsi le porte-parole. À cet égard, les attaques polémiques contre Staline -qui est supposé, par sa « personnalité », avoir imposé au parti des conceptions qui lui auraient été étrangères- sont dénuées de fondement.3 »4

    « Même lorsque Staline, à certains moments, passe outre aux craintes ou aux réserves du Comité central et du Bureau politique, il ne va pas « contre le courant » au sens propre du terme5 il ne fait que tirer les conséquences ultimes des conceptions dominantes dans les couches dirigeantes du parti. C’est cette volonté d’aller jusqu’au bout qui place apparemment Staline « au-dessus » du parti et qui fait apparaître comme « siennes » des conceptions qui, à quelques rares cas près 2, ne lui sont pas particulières, mais qui revêtent, par le soutien qu’il leur apporte, une autorité exceptionnelle; tel a été précisément le cas de l’interprétation des lois de la lutte de classes dans la société socialiste.

    Le fait est que cette « interprétation » a dominé les conceptions idéologiques et politiques des sections européennes de la IIIe Internationale et qu’elle a ainsi contribué à masquer l’existence des classes et de la lutte de classes en Union soviétique, incitant, pour cette raison même, à rechercher « ailleurs »que dans les contradictions de classes les raisons des graves difficultés que connaissait l’Union soviétique. »6 

    Cette possibilité de porter la lutte idéologique est un facteur essentiel dans la santé de l’organisation. Bettelheim explique avec brio ce fait : la forme que peuvent prendre les débats et la vie interne des organisations politiques est étroitement corrélée au contexte dans lequel évolue cette organisation. Adopter, à l’heure actuelle, dans la forme actuelle des organisations politiques, une ligne digne de la période la plus tendue de la lutte politique, est contre-productif. Au lieu de donner plus d’efficacité dans le développement d’une ligne adaptée, au lieu de vacciner les organisations politiques contre les déviations bourgeoises, elle les vulnérabilise. Plus généralement, c’est également la confiance dans le jugement des sections locales qui est en jeu. Une confiance qui leur permet de les laisser adapter l’ordre du jour ou la géométrie du travail et des alliances en fonction de la situation concrète. Cette confiance ne peut naître et se développer qu’en évitant un contrôle dogmatique et unilatéral, quand bien même celui-ci serait justifié par le centralisme démocratique. Une nouvelle fois, le long processus de mise en place du centralisme démocratique mérite d’être disséqué. Il a été mis en place au Xe congrès du Parti Bolchevique (1921), non pas par obsession, mais, une nouvelle fois sur la question du primat de l’efficacité.

    C. Bettelheim note :

    « La tradition du bolchevisme est une tradition de lutte idéologique et politique. En 1903, année où le bolchevisme affirme son existence politique propre, et un an après la publication de Que faire?, Lénine souligne qu’il est indispensable que « les colonnes de l’organe du parti soient largement ouvertes aux échanges d’opinions » et qu’il faut que le parti ait à sa disposition tout, absolument tout le maté-riel requis pour se former un jugement indépendant; il condamne ceux qui ont une attitude exagérément rigoureuse et compassée à l’égard de « l’individualisme anarchique », car il juge préférable pour la vie du parti que l’on tolère « un certain écart des règles strictes du centralisme et de l’absolue soumission à la discipline7». En 1904, Lénine souligne à nouveau que de larges échanges de vues et même des batailles de tendances sont essentielles à la vie du parti8. L’existence de divergences à l’intérieur du parti est en effet inéluctable : elle est un effet de la lutte de classes, car le parti n’est pas un « îlot socialiste isolé ». Il est inévitable que des membres du parti tombent à certains moments sous l’influence de l’idéologie bourgeoise, c’est par la discussion au sein du parti que l’on peut lutter afin d’empêcher que des représentants idéologiques de la bourgeoisie prennent la tête du mouvement prolétarien, mais, pour cela, il faut rester sur le terrain de l’analyse marxiste et ne pas transiger sur les principes. Bien entendu, une fois les décisions prises, celles-ci s’imposent à tous car le parti n’est pas un club de discussion mais un organe de lutte : comme tel, il doit être discipliné et obéir à ses instances dirigeantes. La ligne ainsi tracée par Lénine en matière de lutte idéologique est considérée par le parti dans son ensemble comme nécessaire au fonctionnement du centralisme démocratique et au respect de la discipline dans l’application des décisions prises. Cette ligne prévaut non seulement jusqu’en 1917, mais aussi dans les premières années qui suivent la Révolution d’Octobre. Les discussions au sein du pari même alors un tour exceptionnellement vif, reflétant l’ampleur de la lutte de classes qui se déroule dans le pays.

    Les affrontements qui ont lieu à la veille même d’Octobre et en 1917-1918 s’expriment dans un certain nombre de textes dont l’analyse permet de faire apparaître les principales conceptions qui existent alors dans le parti et de saisir l’essentiel de leur contenu de classe. »9

    La conception qui subordonne l’activité de l’organisation et son efficacité au respect apolitique et bureaucratique du centralisme démocratique, non seulement le vide de son sens, mais se condamne à s’étioler à plus ou moins long terme. Elle se condamne aussi aux scissions et aux purges arbitraires, cassant sa vitalité. L’imitation d’une situation spécifique (la Guerre civile) et son application dans un cadre démocratique bourgeois est une mauvaise compréhension, de plus, de l’interaction entre travail visible, ouvert, et le travail souterrain. Comprendre profondément le marxisme, c’est le relier à sa vertu première : il n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. C’est ce que Lénine avait compris, liant étroitement le marxisme à la conception du conflit telle que décrite par Clausewitz dans De la guerre. C’est également ce que Staline souligne dans la partie finale des principes du léninisme, en le nommant le « style pratique américain ».

    « Au révolutionnarisme creux, Lénine opposait généralement les tâches ordinaires, quotidiennes, soulignant par là que la fantaisie révolutionnaire est contraire à l’esprit et à la lettre du léninisme. […] L’esprit pratique américain est au contraire un antidote contre la fantaisie « révolutionnaire. » C’est la force tenace pour qui l’impossible n’existe pas, qui surmonte patiemment tous les obstacles et mène à bout toute tâche commencée, même infime. Mais ce praticisme dégénère presque fatalement en affairisme vulgaire s’il ne s’allie à l’élan révolutionnaire. »10.

    La confrontation avec l’expérience est un marqueur déterminant dans la santé des cadres et des organisations. Une nouvelle fois l’histoire nous donne des leçons : Kautsky était-il un traître dès le départ ? Probablement non. Il s’agissait de quelqu’un ayant une très grande connaissance du marxisme, mais ayant, face à la pression de la part de la bourgeoisie, cédé. Il a rabattu son drapeau, s’est converti au réformisme et au social-chauvinisme, comme bien d’autres, sous la contrainte. Cela amène à un point essentiel : la dialectique. Nous changeons constamment, nous adaptant (plus ou moins bien) aux contraintes extérieures. Or, dans la situation actuelle, même ceux et celles qui maîtrisent parfaitement les classiques, l’histoire, ou tout autre chose peuvent céder. Par ailleurs, tendanciellement, ceux et celles qui sont les plus formées souffrent d’une tendance à suranticiper les risques de répression ou de menace. Il s’agit d’un principe, lui aussi clausewitzien, qui veut que plus les grades sont élevés, plus les responsabilités s’élèvent également, et donc plus l’indécision est forte. Il s’applique à nous aussi, tout comme il s’est retrouvé dans les hésitations du Parti Bolchevique devant le fait de déclencher l’insurrection d’Octobre.

    Lorsque les choses s’aggraveront, et elles s’aggraveront !, les plus grands intellectuels de nos organisations seront peut-être les premiers à céder. D’autant qu’une très grande majorité des encadrants sont issus de la petite-bourgeoisie et ont autre chose à perdre « que leurs chaînes ». Ils possèdent,in fine, les traits de leur classe : enthousiasme et abattement.Quelle que soit l’épuration préalable, dans les rangs des organisations existantes – y compris ici, y compris la personne qui rédige ces lignes – se trouve peut-être le futur Judas : le Plekhanov, le Guesde, le Trotski, le Boukharine, le Deng Xiaoping de demain. C’est là où la liaison avec les masses et l’émergence de cadres prolétariens joue un rôle. C’est là, ou, également, la transmission des connaissances joue un rôle, dans le renouvellement progressif des équipes de direction. De même, l’élaboration commune des positions politiques et le travail idéologique commun permet de pouvoir contrebalancer ce risque.

    Mais la trahison n’ôte pas aux travaux précédents leurs qualités. Lire Plekhanov, Martov, ou d’autres est toujours utile. Il ne faut pas préempter le fait que, selon l’adage, « on est trahi que par les siens ». Renversé, cet adage signifie bien qu’ils ont été « des nôtres » à une époque. À l’inverse, des individus ayant pu avoir des positions erronées, comme les passions éphémères de Che Guevara pour les organisations ultra-nationalistes d’Amérique du Sud n’empêchent pas le fait de progresser et de se rectifier. De même, une nouvelle fois, le fait de Hoxha se soit retourné contre l’héritage de Mao ne signifie pas qu’il n’ait pas eu raison sur le COMECON, ou sur le Printemps de Prague, qu’il a condamné avec justesse11. En revanche comprendre cela demande de sortir d’une histoire hagiographique qui nie les accidents de parcours et refuse de prendre en compte la maturation des idées.

    Par ailleurs, la remise en contexte des positionnements joue un rôle primordial dans la mise en œuvre d’une ligne juste. L’approche mécaniste des principes, l’imitation morte et atemporelle n’est pas si rare que cela. Il en ressort une approche campiste, qui, surestimant les continuités, voit dans la Russie poutinienne une héritière de l’Union soviétique, ou dans les apparences de la Chine de Xi Jinping, la continuité de Mao. Par habitude, voire par atavisme, ils accordent leur soutien à tout ce qui remet en cause l’impérialisme « occidental », sans fait de distingo entre celui de la France, de l’Allemagne ou des USA.

    Le plus souvent,cette théorie des trois mondes surestime également la puissance US, et, soit nie l’impérialisme de la France, soit ne le voit que comme un croupion de celui de l’Allemagne ou des USA. Partant ce constat de domination, ils développent une théorie de « front patriotique », théorie qui considère que l’étape actuelle de la lutte serait la préparation d’une révolution démocratique et patriotique. Ce qui revient inlassablement est le précédent un programme du CNR, le coupant de son contexte.

    Ce programme, positif à l’époque, était, premièrement, le fruit d’un contexte exceptionnel : un compromis entre une bourgeoisie affaiblie par l’occupation et la guerre avec un Parti Communiste puissant et armé. Le tout s’est noué dans un État aux abois. Rien de tout cela aujourd’hui, où l’impérialisme français, bien que déclinant, n’est pas en péril.

    De plus, ce programme était ce qu’il était : un compromis. Un compromis dans lequel le PCF a choisi entre la négociation et la guerre, tout en arrachant des avancées. La bourgeoisie évitait le danger de guerre civile, danger immédiat, et misait sur le fait de pouvoir récupérer ces concessions plus tard. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait actuellement, et ce que nous payons chèrement. Défendre un CNR, à l’heure actuelle, c’est défendre une solution « économique », une réforme, mais ne jamais poser la question politique, la question du pouvoir. Or, quand on songe au mouvement des Gilets Jaunes, on se rend compte à quel point le fond de la revendication du RIC (la démocratisation de l’appareil d’État)12 est même plus révolutionnaire que les revendications platement économistes de la large majorité des organisations communistes qui n’ont pas réellement rompu avec le PCF.

    Quant à l’aspect « patriotique », souvent ceux qui l’appuient se basent sur des extraits comme celui-ci :

    « Au lieu de dénoncer comme honteuse, comme une trahison de la défense de l’honneur et de l’indépendance de la patrie, la conduite des autres partis, socialistes inclus, le Parti Communiste français a réduit la question à un problème de violation des pratiques démocratiques, qui s’exprimait par un empiétement sur les droits du parti le plus nombreux au Parlement français, alors que la violation de la tradition parlementaire était, dans ce cas, simplement le prétexte et non la cause. Cet étouffement des raisons réelles pour lesquelles les communistes ont été exclus du Gouvernement constitue sans aucun doute une erreur sérieuse de la part de la direction du Parti Communiste français, et soit était dû à une mauvaise compréhension de la situation, et il est difficile de supposer que ça ait été le cas, soit les communistes français se sont laissés intimider par des arguments sur les intérêts « nationaux » de la France.

    Apparemment, les communistes craignaient qu’ils puissent être accusés de constituer un obstacle à l’octroi par l’Amérique d’un crédit à la France, et ainsi, de soi-disant nuire aux intérêts de leur pays. De cette manière, les communistes ont cédé à un chantage qui leur reprochait de ne pas être suffisamment patriotique alors que la seule force patriotique en France aurait été le Parti Communiste, s’il avait démasqué la signification réelle du crédit américain, qui avait été conditionné à une modification de la composition du Gouvernement par l’exclusion des communistes, ce qui, partant, affaiblissait la souveraineté même de la France.

    À cette occasion, le Parti Communiste français a cédé à la pression de la réaction, même s’il savait que cette pression était dictée par des forces impérialistes hostiles au peuple français. Les communistes français auraient dû se présenter fièrement devant le peuple, dévoilant le rôle de l’impérialisme américain qui avait ordonné à la France d’expulser les communistes du Gouvernement national et expliquer au peuple qu’il ne s’agissait pas simplement d’une autre « crise gouvernementale », pas d’une simple violation des traditions parlementaires (bien que cela soit aussi significatif en tant que caractéristique de la crise de la démocratie bourgeoise), mais d’un cas d’ingérence étrangère dans les affaires françaises, une abrogation de l’indépendance politique de la France, une vente de la souveraineté de la nation par les socialistes français. »13

    Cet extrait, qui jette l’opprobre sur l’attitude du PCF, est parfois utilisé de manière atemporelle par d’autres, notamment pour justifier l’attitude « patriotique » à avoir. Mais, en prenant cet extrait sans le contextualiser, ils en reproduisent les aboutissants : accompagner et défendre l’impérialisme français, sous prétexte d’intérêt national. Cette thématique, sur la confusion entre ce qui est national-populaire (l’intérêt du prolétariat du pays), et national-étatique (la place de la « France » dans le monde) est un sujet que tout communiste doit creuser, à la fois pour lutter contre le nihilisme national (les antideutsch, par exemple) et contre le chauvinisme.14

    Au delà des questions internes, il se pose des questions externes, celles de la pauvreté des rapports entre organisations communistes : celles de la construction du Parti.

    1Par système économique, il faut entendre non seulement l’économie « de » France, mais également ses ramifications dans le système colonial et néo-colonial. Cet espace doit être considéré comme poreux. Ce constat nous pousse notamment à nous inscrire dans le travail international de l’ICOR, et plus spécifiquement dans le fait de construire une task force spécifique à l’impérialisme français.

    2Nous renvoyons à ce communiqué de l’Organisation Communiste Futur Rouge sur sa fondation, qui résume globalement le problème : http://futur-rouge.overblog.com/communique-suite-a-notre-depart-du-rocml

    3[Bettelheim exagère un peu, mais cela reflète le manque de sources à l’époque. Les travaux plus récents montrent que sur certaines questions, comme la réforme démocratique de 1936-1937, Staline s’est non seulement opposé à une partie du Politburo et du CC, mais s’est appuyé directement sur les masses pour appuyer ce processus. Il en a résulté notamment les immenses embrasements de la iejovchina.

    4Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 36

    5« Aller contre le courant », c’est, pour un militant d’un parti révolutionnaire, quelles que soient ses responsabilités, s’efforcer — lorsqu’il est en minorité — de persuader de la justesse de son point de vue ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Par contre, faire « passer dans la pratique » ses propres conceptions en modifiant les rapports de forces à l’intérieur du parti par des compromis qui obscurcissent les différences de points de vue ou en utilisant l’autorité dont on dispose pour faire pression sur certains, modifier la composition des instances dirigeantes, etc., ce n’est pas réellement aller contre le courant mais mener un combat au niveau de l’organisation pour imposer son opinion (qui peut d’ailleurs être juste). (Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24)

    6Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24

    7Lénine, O.C., tome 7, p. 115.

    8Cf. par exemple la brochure de Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, O.C., tome 7, p. 212 s.

    9Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 330-331

    10 J. Staline, Les principes du léninisme. 1924

    11https://unitecommuniste.com/histoire/que-venez-vous-faire-camarades/

    12https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2019/01/Brochure_GJ.pdf

    13Andreï Jdanov, Rapport sur la situation internationale, 1947.

    14https://unitecommuniste.com/france/le-mouvement-des-gilets-jaunes-les-desirs-de-lextreme-droite/

  • Nouvelle brochure numérisée : Par où commencer ? – Lénine – 1901

    Nouvelle brochure numérisée : Par où commencer ? – Lénine – 1901

    Nous publions cette brochure, écrite en 1901 par Lénine, et publiée pour la première fois dans le journal l’Isrka – l’étincelle. Cette brochure est particulièrement intéressante car elle pose la question de l’unification et de l’unité, ainsi que de la méthode à suivre. Elle fut un préalable à la rédaction de l’incontournable Que faire ?, sorti l’année suivante.

    Comme cette brochure est particulièrement brève, nous la republions ici in extenso.

    Lénine

    Par où commencer ?

    -1901-

    Première parution en mai 1901 dans le n°4 de l’Iskra

     

    Ces dernières années, la question : « Que faire ? » se po­se avec force aux social-démocrates russes. Il ne s’agit plus de choisir une route (comme c’était le cas à la fin des an­nées 80 et début des années 90), mais de déterminer ce que nous devons faire pratiquement sur une route connue, et de quelle façon. Il s’agit du système et du plan d’activité pratique. Il faut avouer que cette question, essentielle pour un parti d’action, relative au caractère et aux modalités de la lutte, est toujours sans solution et suscite encore par­mi nous de sérieuses divergences, qui témoignent d’une instabilité et de flottements de pensée regrettables. D’une part, la tendance « économiste », qui s’attache à tronquer, à rétrécir le rôle de l’organisation et de l’agitation politi­ques, est encore loin d’être morte. D’autre part, continue à porter la tête haute la tendance de l’éclectisme sans prin­cipes qui s’adapte à toute nouvelle « orientation » et est incapable de distinguer entre les besoins du moment et les buts essentiels et les exigences permanentes du mouvement pris dans son ensemble. Comme on sait, cette tendance a pris racine dans le Rabotchéïé Diélo. Sa dernière déclara­tion-« programme », le retentissant article portant le titre retentissant « Un tournant historique » (n° 6 du Listok du « Rabotchéïé Diélo »), confirme de façon éclatante cette définition. Hier encore, nous étions en coquetterie avec l’« économisme », nous nous indignions de la condamnation catégorique portée contre la Rabotchaïa Mysl, nous « mi­tigions » la façon dont Plekhanov envisageait la lutte con­tre l’autocratie; aujourd’hui, nous voilà déjà citant la phrase de Liebknecht : « Si les circonstances changent en 24 heures, il faut aussi en 24 heures changer de tactique »; nous parlons déjà de créer une « solide organisation de combat » pour attaquer de front, pour livrer assaut à l’absolu­tisme; de faire « une large agitation politique révolutionnaire (comme nous y allons : politique et révolutionnaire à la fois !) dans les masses »; de lancer « un appel incessant à la protestation dans la rue »; « de préparer des manifestations publiques d’un caractère politique bien tranché » (sic), etc., etc.

    Nous pourrions, certes, exprimer notre satisfaction de voir le Rabotchéïé Diélo assimiler si vite le programme for­mulé par nous dès le premier numéro de l‘Iskra4 : consti­tuer un parti solidement organisé, visant non seulement à arracher des concessions de détail mais à enlever la for­teresse même de l’autocratie. Cependant, l’absence chez nos assimilateurs de tout point de vue bien ferme, est de nature à gâter tout notre plaisir.

    Le nom de Liebknecht est, il va de soi, invoqué à tort par le Rabotchéïé Diélo. En 24 heures, on peut modifier la tactique de l’agitation sur quelque point spécial, modifier un détail quelconque dans l’activité du Parti. Mais pour changer, je ne dirai pas on 24 heures, mais même en 24 mois, ses conceptions sur l’utilité générale, permanente et abso­lue d’une organisation de combat et d’une agitation politi­que dans les masses, il faut être dénué de tout principe direc­teur. Il est ridicule d’invoquer la diversité des circons­tances, le changement des périodes : la constitution d’une organisation de combat et l’agitation politique sont obli­gatoires dans n’importe quelles circonstances « ternes, pa­cifiques », dans n’importe quelle période de « déclin de l’es­prit révolutionnaire ». Bien plus, c’est précisément dans ces circonstances et dans ces périodes qu’un pareil effort est nécessaire, car au moment de l’explosion, de la conflagra­tion, il est trop tard pour créer une organisation; elle doit être déjà prête, afin de déployer immédiatement son activité. « Changer de tactique on 24 heures ! » Mais pour on changer, il faut au préalable en avoir une. Or, sans une organisation solide, rompue à la lutte politique en toutes circonstances et en toutes périodes, il ne saurait même être question de ce plan d’action systématique établi à la lumière de principes fermes, suivi sans défaillance, qui seul mérite le nom de tactique. Voyez en effet : on nous assure déjà que le « moment historique » pose à notre parti un problème « absolument nouveau », celui de la terreur. Hier, ce qui était « absolument nouveau », c’était le problème de l’organisation et de l’agitation politiques; aujourd’hui, c’est celui de la terreur. N’est-il pas singulier d’entendre des gens aussi ou­blieux de leurs antécédents parler d’un changement radical de tactique ?

    Heureusement, le Rabotchéïé Diélo a tort. Le problème de la terreur n’a rien de nouveau. Il nous suffira de rappe­ler brièvement les conceptions établies de la social-démocratie russe.

    Sur le plan des principes, nous n’avons jamais rejeté ni ne pouvons rejeter la terreur. C’est un des aspects de guerre, qui peut convenir parfaitement, et même être indis­pensable à un certain moment du combat, dans un certain état de l’armée et dans certaines conditions. Mais le fait est justement qu’on nous propose aujourd’hui la terreur non point comme l’une des opérations d’une armée combattante, opération étroitement rattachée et articulée à tout le système de la lutte, mais comme un moyen d’attaque isolée, indépendant de toute armée et se suffisant à lui-même. D’ailleurs, à défaut d’une organisation révolution­naire centrale et avec des organisations révolutionnaires locales faibles, la terreur ne saurait être autre chose. C’est bien pourquoi nous déclarons résolument que, dans les cir­constances actuelles, la terreur est une arme inopportune, inopérante, qui détourne les combattants les plus actifs de leur tâche véritable et la plus importante pour tout le mouvement, et qui désorganise non pas les forces gouver­nementales, mais les forces révolutionnaires. Souvenez-vous des derniers événements : sous nos yeux, la grande masse des ouvriers et du « bas peuple » des villes se ruait au combat, mais il manquait aux révolutionnaires un état-major de dirigeants et d’organisateurs. Dans ces conditions, si les révolutionnaires les plus énergiques se consacrent à la terreur, ne risquons-nous pas d’affaiblir les détachements de combat, les seuls éléments sur lesquels on puisse fonder un espoir sérieux ? N’avons-nous pas à craindre une ruptu­re de liaison entre les organisations révolutionnaires et ces foules dispersées d’hommes mécontents, protestant et prêts au combat, dont la faiblesse ne tient qu’à leur dispersion ? Or, cette liaison est le gage unique de notre succès. Loin de nous l’idée de refuser toute importance à des coups hé­roïques isolés, mais notre devoir est de mettre en garde de toute notre énergie contre cet engouement pour la terreur auquel tant de gens sont si enclins aujourd’hui, au point d’y voir notre arme principale et essentielle. La terreur ne sera jamais un acte de guerre à l’égal des autres : dans le meilleur des cas, elle ne convient que comme l’une des formes de l’assaut décisif. La question se pose : pouvons-nous, au moment actuel, appeler à cet assaut ? Le Rabotchéïé Diélo pense probablement que oui. Du moins, il s’écrie « Formez les colonnes d’assaut ! » Mais c’est là encore un zèle mal inspiré. Le gros de nos forces est formé de volontai­res et d’insurgés. En fait d’armée permanente, nous n’avons que quelques petits détachements, et encore ils ne sont pas mobilisés, n’ont pas de liaison entre eux, ne sont pas entraî­nés à se former en colonnes d’une façon générale, sans mê­me parler de colonnes d’assaut. Dans ces conditions, tout homme capable d’envisager l’ensemble de notre lutte, sans s’en laisser distraire à chaque « tournant » de l’histoire, doit comprendre que notre mot d’ordre, à l’heure actuelle, ne saurait être « A l’assaut ! », mais bien « Entreprenons le siège en règle de la forteresse ennemie ! » En d’autres ter­mes, l’objectif immédiat de notre Parti ne peut pas être d’appeler toutes les forces dont il dispose à se lancer dès maintenant à l’attaque, mais d’appeler à mettre sur pied une organisation révolutionnaire capable de rassembler toutes les forces et d’être le dirigeant non seulement en titre, mais réel, du mouvement, c’est-à-dire une organisation tou­jours prête à soutenir chaque protestation et chaque explo­sion, en les mettant à profit pour accroître et endurcir une armée apte à livrer le combat décisif.

    La leçon des événements de février et de mars est si suggestive qu’on ne rencontre guère aujourd’hui d’objec­tions de principe à cette conclusion. Seulement, ce que l’heure présente réclame de nous, ce ne sont pas des principes, mais une solution pratique. Il ne suffit pas de voir clairement quel type d’organisation est nécessaire, et pour quel tra­vail précis, il faut en tracer le plan, de façon à pouvoir commencer à la bâtir, de tous les côtés à la fois. Vu l’urgence et l’importance de cette question, nous nous décidons, pour notre part, à soumettre à l’attention des camarades l’esquisse d’un plan que nous développerons plus longue­ment dans une brochure en cours de préparation.

    A notre avis, le point de départ de notre activité, le premier pas concret vers la création de l’organisation sou­haitée, le fil conducteur enfin qui nous permettrait de faire progresser sans cesse cette organisation en profondeur et en largeur, doit être la fondation d’un journal politique pour toute la Russie. Avant tout, il nous faut un journal, sans quoi, toute propagande et toute agitation systémati­ques, fidèles aux principes et embrassant les divers aspects de la vie, sont impossibles. C’est pourtant là la tâche cons­tante et essentielle de la social-démocratie, tâche particu­lièrement pressante aujourd’hui, où l’intérêt pour la poli­tique et le socialisme s’est éveillé dans les couches les plus larges de la population. Jamais encore on n’avait senti avec autant de force qu’aujourd’hui le besoin de complé­ter l’agitation fragmentaire par l’action personnelle, les tracts et les brochures édités sur place, etc., par cette agita­tion généralisée et régulière que seule la presse périodique permet. On peut dire sans crainte d’exagération que la fré­quence et la régularité de parution (et de diffusion) du jour­nal permet de mesurer de la façon la plus exacte le degré d’organisation atteint dans ce secteur vraiment primordial et essentiel de notre activité militaire. Ensuite, il nous faut, très précisément, un journal pour toute la Russie. Si nous n’arrivons pas et tant que nous n’arriverons pas à unifier l’action que nous exerçons sur le peuple et sur le gouvernement par la presse, ce sera une utopie de penser coordonner d’autres modes d’action plus complexes, plus difficiles, mais aussi plus décisifs. Ce dont notre mouvement souffre le plus, sur le plan idéologique et sur celui de la pratique, de l’organisation, c’est de la dispersion, du fait que l’immense majorité des social-démocrates est à peu près totalement absorbée par des besognes purement locales qui réduisent à la fois leur horizon, l’envergure de leurs efforts, leur accoutumance et leur aptitude à l’action clandestine. C’est dans cette dispersion qu’il faut chercher les racines les plus profondes de cette instabilité et de ces flot­tements dont nous avons parlé plus haut. Aussi le premier pas à franchir pour échapper à ce défaut, pour faire conver­ger plusieurs mouvements locaux en un seul mouvement commun à toute la Russie, doit être la fondation d’un jour­nal pour toute la Russie. Enfin, il nous faut absolument, un journal politique. Sans journal politique, dans l’Europe moderne, pas de mouvement qui puisse mériter la qualifi­cation de politique. Sans cela, impossible de venir à bout de notre tâche concentrer tous les éléments de méconten­tement et de protestation politiques pour en féconder le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Nous avons fait le premier pas, nous avons suscité dans la classe ouvrière la passion des révélations « économiques », touchant la vie des fabriques. Nous devons faire le pas suivant : éveiller dans tous les éléments un peu conscients de la population la pas­sion des révélations politiques. Ne nous inquiétons pas si les voix accusatrices en politique sont encore si faibles, si rares, si timides. La cause n’en est nullement dans une résignation générale à l’arbitraire policier. La cause, c’est que les hommes capables d’accuser et disposés à le faire n’ont pas de tribune du haut de laquelle ils puissent parler, pas d’auditoire écoutant avidement et encourageant les orateurs, et qu’ils ne voient nulle part dans le, peuple de force à laquelle il vaille la peine d’adresser ses plaintes contre le gouvernement « tout-puissant ». Mais maintenant tout cela change avec une extrême rapidité. Cette force exis­te, c’est le prolétariat révolutionnaire; il a déjà prouvé sa volonté non seulement d’entendre et de soutenir un appel à la lutte politique, mais encore de se jeter hardiment dans la mêlée. Nous avons aujourd’hui le moyen et le devoir d’offrir au peuple tout entier une tribune pour faire le procès du gouvernement tsariste : cette tribune doit être un journal social-démocrate. La classe ouvrière russe, à la différence des autres classes et catégories de la société russe, manifeste un intérêt soutenu pour les connaissances politiques et pré­sente constamment (non pas seulement dans les moments d’effervescence particulière) une énorme demande de publi­cations illégales. Etant donné cette demande massive, la formation déjà amorcée de dirigeants révolutionnaires expé­rimentés, le degré de concentration atteint par la classe ou­vrière et qui lui assure en fait la maîtrise des quartiers ou­vriers des grandes villes, des centres usiniers, des bourgs industriels, la fondation d’un journal politique est parfai­tement à la mesure du prolétariat. Par l’entremise du prolétariat, le journal pénétrera parmi la petite bour­geoisie des villes, les artisans des campagnes et les paysans et deviendra ainsi un véritable organe politique po­pulaire.

    Le journal ne borne pas cependant son rôle à la diffu­sion des idées, à l’éducation politique et au recrutement d’alliés politiques. Il n’est pas seulement un propagandiste collectif et un agitateur collectif; il est aussi un organi­sateur collectif. On peut à cet égard le comparer à l’échafau­dage dressé autour d’un bâtiment on construction; il ébau­che les contours de l’édifice, facilite les communications entre les différents constructeurs, à qui il permet de répartir la tâche et d’embrasser l’ensemble des résultats obtenus par le travail organisé. Avec l’aide et à propos du journal se constituera d’elle-même une organisation permanente, qui ne s’occupera pas seulement d’un travail local mais aussi général et régulier, habituant ses membres à suivre de près les événements politiques, à apprécier leur rôle et leur influence sur les diverses catégories de la population, à trouver pour le parti révolutionnaire la meilleure façon d’agir sur ces événements. Les problèmes techniques – la fourniture dûment organisée au journal de matériaux, sa bonne diffusion – obligent déjà à avoir un réseau d’agents locaux au service d’un seul et même parti, d’agents en rela­tions personnelles les uns avec les autres, connaissant la situation générale, s’exerçant à exécuter régulièrement les diverses fonctions fragmentaires d’un travail à l’échelle de toute la Russie, s’essayant à la préparation de telle ou telle action révolutionnaire. Ce réseau d’agents[1] sera justement la carcasse de l’organisation qui nous est nécessaire suffisamment étendue pour embrasser tout le pays; suffi­samment large et diverse pour réaliser une division du tra­vail stricte et détaillée; suffisamment ferme pour pouvoir on toutes circonstances, quels que soient les « tournants » et les surprises, poursuivre sans défaillance sa besogne propre; suffisamment souple pour savoir, d’une part, évi­ter la bataille à découvert contre un ennemi numériquement supérieur qui a rassemblé toutes ses forces sur un seul point, et, d’autre part, profiter du défaut de mobilité de cet enne­mi et tomber sur lui quand et où il s’y attend le moins. Aujourd’hui nous incombe la tâche relativement facile de soutenir les étudiants qui manifestent dans les rues des grandes villes. Demain la tâche sera peut-être plus mal­aisée, comme celle de soutenir le mouvement des sans-tra­vail dans telle ou telle région. Après-demain, nous devrons être à nos postes pour prendre une part révolutionnaire à une révolte paysanne. Aujourd’hui nous devons exploiter la tension politique qu’a engendrée le gouvernement par sa campagne contre les zemstvos. Demain nous devrons encou­rager l’indignation de la population contre les abus de tel ou tel bachi-bouzouk tsariste et contribuer, par le boycotta­ge, les campagnes d’excitation, les manifestations, etc., à lui infliger une leçon qui le fasse battre on retraite publiquement. Pour arriver à ce degré de préparation au com­bat, il faut l’activité permanente d’une armée régulière. Et si nous groupons nos forces dans un journal commun, nous verrons se former à l’oeuvre et sortir du rang non seulement les plus habiles propagandistes, mais encore les orga­nisateurs les plus avertis, les chefs politiques les plus capables du Parti, qui sauront à point nommé lancer le mot d’ordre de la lutte finale et on assumer la direction.

    En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce se­rait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui mena­cent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, ac­complir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous au­rons de chance de n’être jamais pris de court par les « tournants historiques. »


    [1] Il va de soi que ces agents ne pourraient travailler avec profit que s’ils étaient très proches des comités locaux (groupes, cercles) de notre Parti. En général, tout le plan esquissé par nous demande naturellement pour sa réalisation le concours le plus actif des comités, qui ont tenté maintes fois l’unification du Parti et qui, nous en sommes persuadés, obtiendront cette unification un jour ou l’autre, sous une forme ou sous une autre. (Note de l’auteur)