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  • Déclaration commune des organisations : Solidarité — Liberté pour la Palestine !

    Déclaration commune des organisations : Solidarité — Liberté pour la Palestine !

    Avec une lutte héroïque et des sacrifices indescriptibles, le peuple palestinien fait face depuis deux ans à l’assaut bestial, au génocide perpétré par les sionistes d’Israël avec le soutien direct et actif des États-Unis. Les impérialistes américains soutiennent par tous les moyens leur chien de garde dans cette région cruciale du Moyen-Orient, cet État meurtrier mis en place par l’impérialisme pour servir ses objectifs sanglants contre les Arabes et tous les peuples de la région. Les impérialistes européens, toutes les classes bourgeoises, et même les impérialismes russe et chinois sont complices de cette atrocité.

    Avec le plan de Trump pour Gaza, les impérialistes américains se précipitent pour soutenir la formation sioniste de la manière la plus directe qui soit ; ils visent à créer un protectorat sous leur hégémonie et à rallier les régimes arabes réactionnaires autour de leurs plans de guerre. Les impérialistes européens ont applaudi ce plan visant à asservir le peuple palestinien, tandis que Moscou et Pékin l’ont accueilli avec des « commentaires positifs ».

    Mais si, d’une part, le plan de Trump expose la brutalité et la barbarie crues de l’impérialisme, d’autre part, il démontre la force indomptable de la lutte armée de libération nationale d’un « petit » peuple qui reste debout, sans fléchir, face aux monstres impérialistes.

    Le ralliement exprimé entre les forces de la résistance palestinienne, autour de la ligne de lutte irréconciliable contre l’impérialisme et contre toute reconnaissance de l’État meurtrier – dont l’existence même nie le droit du peuple palestinien à une patrie libre et indépendante – est la seule voie réelle pour justifier les luttes et les sacrifices de ce peuple au cours des 78 dernières années ! Sur la base de cette lutte armée de libération nationale, et indissociable de celle-ci, le mouvement et parti communiste révolutionnaire peuvent et doivent être formés pour diriger et guider la lutte pour la révolution et le socialisme.

    Dans les conditions actuelles d’intensification incessante de la sauvagerie capitaliste, d’exacerbation des rivalités impérialistes, d’augmentation vertigineuse des armements militaires et de formation d’économies de guerre — en bref, dans les conditions de préparation d’une nouvelle grande guerre impérialiste qui couve déjà dans le massacre injuste en Ukraine —, la lutte du peuple palestinien est à l’avant-garde de la lutte anti-impérialiste des peuples ! C’est pourquoi elle inspire et déclenche des vagues mondiales de solidarité populaire et de la jeunesse, au mépris des interdictions et même de la criminalisation de la solidarité que les pouvoirs en place imposent partout.

    Il est de notre devoir de renforcer la solidarité. Il est de notre devoir, à travers tous les peuples, de transformer la solidarité en lutte anti-impérialiste et antiguerre dans chaque pays et chaque région de la planète. La classe ouvrière et les peuples du monde doivent former et élever un Front de lutte anti-impérialiste et antiguerre — un front d’amitié et de solidarité des masses exploitées et opprimées.

    • Mort au fascisme, au sionisme et à l’impérialisme !
    • Liberté pour la Palestine — Victoire à la résistance armée palestinienne !
    • Un État palestinien unifié de la Jordanie à la Méditerranée !
    • Seule la lutte commune des peuples et des travailleurs peut arrêter les impérialistes !
    • L’occupation de la Palestine doit cesser et le droit des Palestiniens à un État doit être reconnu !

    Communist Party Australia (M-L)
    ΚΚΕ(μ-λ) (Grèce)
    OCML-VP (France)
    Peoples Student Movement (Malte)
    TKP/ML
    Unité communiste (France)
    Unión obrera comunista (MLM) (Colombie)
    Revolutionnary communist league (Norvège)

  • Attaquons le sionisme et défendons la résistance palestinienne !

    Ce 5 mai, Israël a annoncé un plan de « conquête » de Gaza. Cette nouvelle opération, qui comprendrait dans un premier temps le déplacement des Palestiniens et Palestiniennes de Gaza dans le sud de l’enclave, serait une étape majeure dans la réalisation du colonialisme sioniste : le déplacement forcé des Palestiniens et Palestiniennes hors de Palestine.

    La guerre d’Israël à Gaza, qui a commencé en 2023, fait partie de la guerre coloniale d’Israël en Palestine, qui a commencé 75 ans plus tôt, en 1948, et qui se poursuit toujours aujourd’hui partout en Palestine par l’expulsion, l’emprisonnement et le massacre des Palestiniens et Palestiniennes. La guerre d’Israël contre la Palestine, depuis 1948, est une guerre contre tout le peuple palestinien.

    Le siège de Gaza par Israël, pas seulement depuis 2023, mais depuis 2007, est un acte de génocide sur la population palestinienne gazaouie, selon la définition internationale du génocide.1 Depuis 2023, Israël intensifie son génocide des Palestiniens et Palestiniennes de Gaza, autant par les bombardements que par la famine. Pendant son offensive sur Gaza, Israël a méthodiquement détruit les infrastructures et le matériel agricoles et piscicoles, et dans le même temps, a drastiquement limité l’approvisionnement humanitaire. Ce 2 mars, Israël a unilatéralement rompu les accords de cessez-le-feu et a totalement bloqué l’approvisionnement humanitaire. Depuis 2023, Israël laisse les Palestiniens et Palestiniennes de Gaza mourir de faim.

    En Palestine, il y a une guerre entre l’impérialisme et les peuples opprimés. Les communistes ont une responsabilité historique révolutionnaire envers la libération nationale des peuples opprimés. Depuis le 7 octobre 2023, la résistance nationale palestinienne a fait la démonstration d’un héroïsme dont nous — communistes — devons être dignes. Face à la barbarie colonialiste, dont le sionisme n’est qu’une expression particulière en Palestine, nous ne devons tolérer aucune lâcheté : tous les lâches sont complices du génocide des Palestiniens et Palestiniennes de Gaza !

    Toutes celles et ceux qui défendent une résistance imaginaire et abandonnent la résistance réelle ; qui refusent de mettre leur scolastique à l’école de l’Histoire ; qui oublient l’analyse matérialiste dialectique révolutionnaire de Marx, Engels et Lénine sur les peuples opprimés ; qui nient que la lutte de classe du prolétariat des nations dominées est la lutte de libération nationale ; sont complices !

    Toutes celles et ceux qui capitulent devant l’idéologie bourgeoise-coloniale dominante dans les pays impérialistes ; qui s’interdisent de choisir entre « l’humanité » du colon et du colonisé par sensiblerie humaniste ; qui dépravent le marxisme avec le colonialisme sioniste ; qui réclament un internationalisme respectueux des réactionnaires de droite et de gauche, impérialistes et sociaux-impérialistes, colonialistes et sociaux-colonialistes ; sont complices !

    Toutes celles et ceux qui préfèrent le parlementarisme social-impérialiste et social-colonialiste à la libération nationale des peuples opprimés ; qui répondent de la légalité en France avant de répondre de la victoire en Palestine ; qui circonscrivent la portée de leur engagement aux manœuvres opportunes ; sont complices !

    Toutes celles et ceux qui n’approuvent la résistance qu’aux méthodes réformistes des compradores et des ONG ; qui croient dans les rêveries pacifistes, celles de l’ONU et celles d’Oslo, mais pas dans la lutte concrète et immédiate ; qui défendent le droit international bourgeois avant de défendre la lutte armée des masses palestiniennes ; sont complices !

    Dans la lutte entre l’impérialisme et les peuples opprimés, une position intermédiaire, d’« entre-deux », est objectivement une position impérialiste. Le demi-soutien à la libération nationale palestinienne, c’est aussi le demi-soutien au colonialisme sioniste, donc le soutien du dominant contre le dominé !

    Le demi-soutien est la plus éclatante preuve de l’indolence des réformistes et des demi-marxistes. Le soutien n’est pas une idée, c’est une action, et il n’y a pas de demi-actions : il y a faire ou ne pas faire. Il n’y a qu’une seule résistance palestinienne à soutenir, il n’y a alors que le soutien total ou l’abandon total de la libération nationale palestinienne, la position révolutionnaire, la position réactionnaire et la lutte entre les deux.

    Les communistes doivent avoir une position ferme — révolutionnaire — sur la libération nationale des peuples opprimés en général, et sur la libération nationale palestinienne en particulier.

    Partout et par tous les moyens, attaquons le sionisme et défendons la résistance palestinienne !

    1 « L’espoir des colonisés », Unité communiste, 10 octobre 2023. À l’adresse :

    https://unitecommuniste.com/articles/lespoir-des-colonises/
  • La résistance populaire ne se dissout pas ! Solidarité avec la Jeune garde et Urgence Palestine !

    Unité communiste exprime sa pleine solidarité avec la Jeune garde antifasciste et le Collectif urgence Palestine, tous deux l’objet d’une procédure de dissolution administrative par le ministère de l’Intérieur. Plus tôt dans l’année, en février, le Collectif Palestine vaincra avait déjà été victime d’une même procédure pour les mêmes motifs réactionnaires hypocrites.

    La Jeune garde antifasciste et le Collectif urgence Palestine sont accusés de faire la promotion de la violence et du terrorisme. Derrière ces mots diffamants, il y a l’autodéfense populaire et la libération nationale palestinienne ! La lutte de la Jeune garde antifasciste et du Collectif urgence Palestine sont nos luttes, et celles de tous les progressistes conséquents.

    Un mouvement profondément populaire animé par une cause profondément juste ne peut pas être dissout. Nous avons une conviction totale dans la résilience du mouvement antifasciste et anticolonial et dans la victoire de leur cause. La résistance antifasciste et anticoloniale sont nécessaires, la Jeune garde antifasciste et le Collectif urgence Palestine survivront à toutes les tentatives de dissolutions et en ressortiront renforcés.

    Dans tous les pays impérialistes, comme la France, la réaction antipopulaire grandit. Avec elle, la répression s’intensifie contre les révolutionnaires, les syndicalistes, les antifascistes, les anticolonialistes, les antiracistes, les féministes, les LGBTI, les écologistes, les animalistes, etc. En tant que communistes, nous devons défendre toutes les luttes progressistes contre la montée de la réaction. Leur répression est notre répression. Leur force est notre force.

    Aucune lâcheté devant l’État français, bourgeois, impérialiste et colonialiste ! Vive la lutte antifasciste et anticoloniale en France ! Vive la Jeune garde antifasciste et le Collectif urgence Palestine !

  • Samidoun : L’alliance américano-sioniste reprend ses bombardements génocidaires sur Gaza, l’heure est à l’action et à la résistance !

    L’assaut génocidaire américano-sioniste sur Gaza se poursuit, avec plus de 100 avions larguant des armes fabriquées aux États-Unis sur les Palestiniens dans les écoles, les camps de réfugiés, les mosquées et les immeubles résidentiels, avec plus de 200 martyrs et des centaines de blessés jusqu’à présent. Les États-Unis et l’entité sioniste portent la responsabilité conjointe et solidaire de ce crime, aux côtés des autres puissances impérialistes que sont l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, le Canada et d’autres, ainsi que des régimes réactionnaires arabes complices, et il est grand temps qu’ils rendent des comptes.

    La résistance en Palestine, au Yémen, au Liban et dans toute la région impose cette responsabilité, mais il est essentiel que les personnes qui subissent le poids des tonnes de bombes et d’armes ne soient pas les seules à porter ce fardeau. Les Palestiniens — et les peuples de la région dans son ensemble — résistent au génocide sioniste non seulement depuis 18 mois, mais aussi depuis plus de 77 ans d’occupation sioniste et plus de 100 ans d’invasion coloniale et d’extraction impérialiste.

    Depuis le début du cessez-le-feu à Gaza il y a 60 jours, la résistance palestinienne et les organisations responsables ont méticuleusement suivi les violations répétées de l’accord par le régime sioniste. Dans le même temps, afin de protéger son peuple, la Résistance n’a pas violé une seule fois les accords de cessez-le-feu ni exercé de représailles contre les criminels de guerre sionistes. Au cours des deux dernières semaines, le régime sioniste, les États-Unis et les autres puissances impérialistes ont totalement bloqué l’entrée de l’aide à Gaza — non seulement les tentes, les caravanes et les autres équipements requis par les termes du cessez-le-feu, mais aussi les besoins de base tels que la nourriture et d’autres produits humanitaires essentiels.

    Soyons très clairs : la vague de déportations, d’arrestations, de menaces et d’attaques du gouvernement fasciste américain — et des autres puissances impérialistes — vise à ouvrir la voie à l’assaut américano-sioniste contre Gaza, le Yémen, le Liban, la Syrie, l’ensemble de la Palestine occupée et la région. Il vise délibérément à instaurer une terreur d’État et à étouffer le mouvement de soutien à la libération de la Palestine. Il en va de même pour les désignations et les interdictions imposées à Samidoun aux États-Unis, au Canada et en Allemagne, ainsi que pour les attaques aux Pays-Bas, en Belgique, en France et ailleurs : ces mesures ont été et sont prises pour empêcher les gens de descendre dans la rue, pour saper la solidarité avec la Résistance et pour créer une peur et une terreur omniprésentes imposées par l’État.

    Toutes ces attaques, qu’il s’agisse des arrestations illégales et de la détention politique d’étudiants protestant contre le génocide, des raids contre des étudiants, des militants et des journalistes britanniques, de l’emprisonnement d’activistes de Palestine Action pour leur action directe, de l’interdiction de Samidoun, de la « désignation terroriste » de l’organisation de défense des droits de l’homme, etc., à la « désignation terroriste » des organisations de résistance en Palestine, au Liban et au Yémen, y compris celles du Hamas, du Jihad islamique palestinien, du Front populaire de libération de la Palestine, du Hezbollah et d’AnsarAllah, sont, tout simplement, des complices du génocide. Il n’est pas possible d’éviter ou de vaincre ces attaques en modifiant nos appels à la justice, en gardant le silence sur la résistance ou en laissant notre mouvement être divisé par la criminalisation ; il est clair que, lorsque le régime sioniste largue ses bombes sur les hôpitaux, les enfants et les abris, c’est l’ensemble du peuple palestinien et tous ceux qui appellent à la libération de la Palestine qui sont visés. Plutôt que de reculer face à la répression, il est plus urgent que jamais que nous fassions progresser notre organisation, notre clarté et, surtout, notre action.

    L’objectif de ces attaques est de créer les conditions pour que la résistance et le vaste mouvement de masse dans le centre impérialiste ne répondent pas et soient réduits au silence et à l’inefficacité. Ils veulent que le mouvement de masse grandissant laisse seuls les peuples et la Résistance en Palestine, au Yémen, au Liban. Il ne s’agit pas d’une coïncidence de calendrier, mais d’une stratégie d’assaut sur plusieurs fronts et de contre-insurrection qui a toujours fait partie du plan impérialo-sioniste.

    La Résistance est en première ligne, défendant le peuple de Palestine et l’humanité elle-même, refusant l’assujettissement, le génocide et la dépossession, non seulement depuis 18 mois, mais depuis 76 ans et au-delà. Les régimes sionistes et impérialistes, malgré leurs centaines de tonnes de bombes et d’armes de destruction massive déversées sur les peuples de Palestine, du Liban, de Syrie et du Yémen, n’ont pas réussi à réprimer la Résistance ni à déraciner le peuple, et ils ne mettront pas fin à leur humiliation par un nouveau génocide.

    Ces bombes et ces armes de génocide sont fournies par les États-Unis, l’Allemagne, le Canada, la Grande-Bretagne et les autres puissances impérialistes. Elles s’accompagnent d’une couverture politique et diplomatique, d’une intégration économique et de toutes les formes de soutien au projet colonial sioniste en Palestine. Palestine Action en Grande-Bretagne a montré un exemple clair de la manière dont un embargo du peuple peut être imposé sur les armes, par le biais d’action directe au cœur du centre impérialiste. Fondamentalement, il s’agit d’une lutte contre l’impérialisme et le sionisme ; le génocide est au cœur de leur projet, et c’est la résistance, de l’Algérie au Vietnam en passant par la Palestine, qui a déraciné ces projets coloniaux sanglants.

    C’est le moment de dire clairement que leur répression, leurs interdictions, leurs accusations et leurs arrestations — leur terreur d’État et leur peur imposée — ne leur permettront jamais de s’en tirer avec un génocide. Il est temps d’être plus bruyant, plus clair et plus fort que jamais. Il est temps de se tenir aux côtés de la Résistance, en défense de la Palestine et en défense de l’humanité. Au milieu des bombes américaines, des millions de personnes sont descendues dans la rue aujourd’hui dans tout le Yémen pour montrer clairement que leur machine de guerre génocidaire ne supprimera jamais la résistance et l’humanité yéménites. Il est impératif que le mouvement dans l’ensemble du centre impérialiste s’inspire de cet exemple et n’en fasse pas moins. Nous devons créer un berceau populaire international de résistance qui soit conflictuel, fort, résilient et qui vise directement à rendre leur génocide impossible.

    De la rivière à la mer, la Palestine sera libre. Victoire de la Résistance, défaite de l’impérialisme et du sionisme, libération de la Palestine.

  • Déclaration de la conférence anti-impérialiste antiguerre d’Athènes du 22-23 février 2025

    Toutes les contradictions de la planète s’intensifient, les politiques antiouvrières et antipopulaires se multiplient. Les principales puissances impérialistes se disputent une nouvelle répartition des marchés et des sphères d’influence, cherchant à surmonter la crise mondiale en préparant la troisième guerre mondiale. Les peuples du monde subissent les effets de la rivalité impérialiste de la manière la plus brutale.

    La guerre injuste en Ukraine, entre l’impérialisme russe d’un côté et les États-Unis, l’Occident et leur régime réactionnaire fantoche de Zelensky de l’autre, compte déjà des centaines de milliers de morts et de blessés, et est aujourd’hui l’épicentre de ces antagonismes. Le peuple palestinien héroïque résiste à l’opération génocidaire des sionistes meurtriers d’Israël qui servent les plans des impérialistes américains. Les évolutions du Caucase et des Balkans à l’Afrique, de l’Océan Pacifique et de l’Amérique de l’Ouest au Cercle Arctique s’inscrivent dans le même cadre.

    La haine, le chauvinisme et le nationalisme sont renforcés pour frapper les résistances populaires et renforcer les antagonismes des puissants. Dans tous les pays du monde, les systèmes politiques se préparent et prennent des mesures politiques, économiques et militaires face à l’éventualité d’une guerre généralisée. L’impérialisme opprime les peuples et le capital intensifie de plus en plus l’exploitation de la classe ouvrière jusqu’à des formes d’esclavage pour réaliser des profits et renforcer sa domination de classe.

    La classe ouvrière, les peuples et la jeunesse, partout dans le monde, résistent à la barbarie capitaliste-impérialiste par des luttes et des soulèvements. Ils expriment, dans les termes qu’ils ont formulés aujourd’hui, leur colère et leurs revendications. Ces luttes recherchent et nécessitent la mise à niveau de leur constitution et la formation de leur perspective révolutionnaire.

    Cependant, la trajectoire des développements rend ce besoin plus urgent. Face à l’intensification des dangers de guerre, voire des menaces de guerre nucléaire, il est nécessaire de prendre des mesures dans le sens du Front anti-impérialiste et antiguerre de la lutte populaire.

    Il est donc évident qu’il faut créer les conditions nécessaires à la coordination des forces anti-impérialistes et révolutionnaires du plus grand nombre possible de pays et de régions du monde.

    • Afin de faciliter et d’agir comme un catalyseur dans l’effort de construction de la lutte anti-impérialiste dans chaque pays.
    • Afin de renforcer internationalement la direction de l’amitié et de la solidarité des peuples contre le poison fasciste et nationaliste semé par le capital et ses porte-parole.

    Les organisations qui signent cette déclaration et qui ont participé à la Rencontre anti-impérialiste contre la guerre à Athènes les 22-23 février 2025 cherchent une voie commune, pour informer et être informées, pour se coordonner au plus haut niveau possible, et pour lutter, non seulement par nous-mêmes, mais aussi avec toutes les forces qui veulent contribuer à cette direction. Une direction dont la marque politique adoptera les axes suivants :

    • Luttes communes des peuples contre les guerres injustes et l’impérialisme.
    • Contre l’exploitation capitaliste et la barbarie impérialiste.
    • Sortie des USA-OTAN et de la Russie de l’Ukraine.
    • Libérer la Palestine.
    • À bas le nationalisme et le poison fasciste. Solidarité et amitié entre tous les peuples.
    • Solidarité avec les réfugiés et les immigrés.
    • Les peuples n’ont pas besoin de protecteurs ! Nous comptons sur les forces populaires inépuisables — nous soutenons les luttes populaires dans le monde entier.
    • Nous nous efforçons de mener une action commune au niveau international contre les préparatifs de guerre et les politiques réactionnaires de l’impérialisme.

    Dans cette direction, nous aspirons à prendre des initiatives pour renforcer la lutte anti-impérialiste et antiguerre dans nos pays et au niveau international. En outre, afin de promouvoir le dialogue et la coordination sur les questions sérieuses de la période, nous allons créer une page web internationale d’information et de dialogue intitulée « Bulletin international anti-impérialiste ».

    Action anti-impérialiste (Danemark)

    Unité communiste (France)

    Union ouvrière communiste (MLM) (Colombie)

    Parti communiste de Grèce (marxiste-léniniste)

    Construction communiste (Allemagne)

    Parti communiste maoïste (Italie)

  • Déclaration commune internationale pour la Palestine

    Intensifier les actions et faire avancer de plus en plus puissamment le mouvement militant de masse en soutien à la cause palestinienne !

    Plus de 11 mois se sont écoulés depuis le début de l’offensive criminelle de l’État terroriste d’Israël contre le peuple palestinien. Depuis lors, plus de 40 000 Palestiniens ont été tués, parmi lesquels des femmes et des enfants, et plus de 100 000 ont été blessés.

    Par leurs bombardements, leurs assassinats et leurs occupations, les sionistes ont forcé plus d’un million de Palestiniens à se déplacer vers le sud de la bande de Gaza. Il ne fait aucun doute que les sionistes génocidaires préparent une opération visant à occuper le sud de la bande de Gaza. Les sionistes veulent anéantir le peuple palestinien, s’emparer de son territoire et de ses ressources, en essayant de pousser les Palestiniens vers le désert du Sinaï en Égypte, un vieux projet de déplacement forcé qui ouvre la voie à l’occupation définitive de tout le territoire de la Palestine.

    Rafah, une ville située au sud de la bande de Gaza, a servi de refuge aux Palestiniens, concentrant près de 1,5 million de personnes sur un petit territoire, où elles vivent sous les bombardements et les entraves des forces israéliennes à l’aide humanitaire.

    Cette situation aggrave la crise humanitaire, car la population palestinienne de Rafah souffre de maladies infectieuses dues au manque d’eau potable, à l’absence de mesures d’hygiène, à l’insécurité alimentaire, à l’absence d’hôpitaux et d’abris dans de bonnes conditions, en raison de l’offensive constante des sionistes. De nombreux enfants meurent non seulement des bombardements, mais aussi du manque de nourriture. Environ 80 % des enfants palestiniens de moins de cinq ans sont parfois incapables de manger tous les jours, selon les rapports d’une agence de santé de l’ONU.

    À cela s’ajoute l’intention des sionistes de frapper moralement le peuple palestinien, par divers actes de violence allant au-delà des massacres de civils. La destruction préméditée de temples, de maisons, d’écoles, d’universités et d’hôpitaux, ainsi que la privation d’eau et d’énergie, perturbent sauvagement la vie des Palestiniens, sapent leurs espoirs et les exposent à une mort lente.

    Les sièges d’hôpitaux violent les règles les plus élémentaires de la guerre et ont un effet désastreux : ils détruisent l’infrastructure nécessaire pour soigner les malades et les blessés, tuent le personnel médical et assiègent les zones environnantes.

    Le peuple palestinien doit subir que les soldats des forces sionistes se moquent de son malheur et le méprisent, en dansant sur les ruines de ses maisons, en enregistrant des scènes ignobles en se vantant de leurs actions et avec des publicités télévisées absurdes. Leurs vidéos sur les médias sociaux sont remplies de discours anti-palestiniens, couplés aux déclarations racistes des dirigeants israéliens et à une éducation violente de leurs enfants, leur apprenant à haïr les Palestiniens dès leur plus jeune âge.

    Le génocide contre le peuple palestinien n’est pas seulement l’œuvre du sionisme israélien. Les États impérialistes qui le soutiennent sont également responsables, en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni, ainsi que d’autres gouvernements impérialistes européens, l’Allemagne, la France, l’Italie, etc., complices. Les impérialistes américains soutiennent inconditionnellement leur « chien de proie » au Moyen-Orient. Ils ont utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour bloquer toute initiative de paix. Ils ont envoyé des armes et de l’argent aux sionistes pour renforcer leur puissance militaire. Et récemment, dans un acte que beaucoup considèrent comme historique, le Congrès américain a adopté un projet de loi visant à sanctionner la Cour pénale internationale pour avoir ordonné l’arrestation de dirigeants politiques sionistes.

    Face à tout cela, le peuple palestinien et ses organisations de résistance offrent une résistance héroïque dans les conditions données et continuent de porter des coups à l’occupation et aux troupes d’invasion génocidaires. Nous exprimons notre soutien le plus total à cette résistance.

    Le génocide contre le peuple palestinien a déclenché une solidarité internationale qui n’a jamais cessé depuis octobre [2023]. Les prolétaires et les peuples du monde ont porté haut la cause de la libération de la Palestine, condamnant la féroce offensive sioniste.

    Surmontant la répression des États réactionnaires, les masses ont organisé des rassemblements et de grandes mobilisations exigeant l’arrêt de l’agression, poussant au boycott des entreprises israéliennes ou de celles qui soutiennent les sionistes, exigeant la rupture des relations et des traités de leurs gouvernements avec Israël, jusqu’au développement extraordinaire, ces derniers mois, du mouvement étudiant, qui a enflammé les universités et les rues, des États-Unis à l’Europe et dans le monde entier, rappelant le mouvement de solidarité avec la cause du peuple vietnamien dans les années soixante et soixante-dix.

    Sous cette pression de masse, certains gouvernements ont rompu leurs relations avec Israël et ont contraint les instances internationales à engager des actions en justice. La Cour internationale de justice (CIJ), qui s’est prononcée sur le procès intenté par l’Afrique du Sud, a ordonné aux sionistes d’arrêter immédiatement les opérations militaires dans la bande de Gaza. La CIJ a émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et de son ministre de la défense, Yoav Gallant. Mais dans le même temps, elle a ordonné l’arrestation de deux dirigeants du Hamas. Ce dernier fait montre le caractère bourgeois de la CPI en mettant sur le même plan la violence des oppresseurs et celle des opprimés.

    Face à cette situation, il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire d’intensifier les actions et de faire avancer de plus en plus puissamment le mouvement militant de masse en soutien à la cause palestinienne ! La pression populaire doit se traduire par des grèves de solidarité et des actions de plus en plus fortes contre les gouvernements qui soutiennent Israël et les ambassades israéliennes dans tous les coins du monde.

    Les partis et organisations communistes marxistes-léninistes-maoïstes doivent jouer un rôle de plus en plus important dans ce mouvement, autour de revendications de masse communes :

    • exiger que les troupes israéliennes quittent la bande de Gaza et la Cisjordanie ;
    • exiger que les troupes impérialistes quittent la région et cessent leurs actions militaires au Moyen-Orient en soutien à l’État d’Israël et contre les forces solidaires du peuple palestinien, en Mer Rouge, au Liban, etc. ;
    • exiger la rupture des relations diplomatiques, commerciales et militaires avec Israël ;
    • exiger que les dirigeants sionistes soient jugés pour crimes de guerre et génocide.

    En même temps, nous invitons à ce que les manifestations de solidarité avec le peuple de Palestine et la dénonciation du génocide sioniste s’accompagnent d’une dénonciation de l’action menée en Inde par l’État fasciste Hindutva de Modi, grand soutien du gouvernement de Netanyahu, avec l’appui de l’impérialisme américain, contre les peuples indigènes et tribaux de ce pays. Une campagne génocidaire, appelée « Opération Kaghaar », au cours de laquelle sont perpétrés des massacres et des déportations forcées, des assassinats de civils et de chefs tribaux, d’activistes et de dirigeants révolutionnaires, ainsi que la persécution de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme qui s’y opposent. Cette opération vise à étouffer la lutte de libération des masses indiennes, la guerre populaire anti-impérialiste des masses populaires.

    Les travailleurs et les peuples du monde doivent soutenir la résistance et la guerre de libération nationale du peuple palestinien, dans le cadre de la lutte pour la libération finale des peuples de l’exploitation et de l’oppression capitalistes et impérialistes, qui sera possible avec le triomphe des révolutions dans chaque pays et l’avancée de la révolution prolétarienne mondiale, pour éradiquer toutes les formes d’oppression et d’exploitation de la surface de la terre.

    Prolétaires et peuples du monde, unissez-vous contre l’impérialisme !

    Vive la lutte de libération du peuple palestinien !

    Vive la Palestine libre !

    Comité international de soutien à la guerre populaire en Inde
    Parti communiste (maoïste) d’Afghanistan
    Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste)
    Parti communiste de Turquie – marxiste-léniniste (TKP-ML)*
    Union des travailleurs communistes (marxiste-léniniste-maoïste) — Colombie
    Comité de construction du parti communiste maoïste de Galice
    Parti communiste maoïste — Italie
    Parti prolétarien de Purbo Bangla (PBSP)/Bangladesh*
    Voie rouge d’Iran (groupe maoïste)
    Groupe d’étude révolutionnaire (USA)
    Parti communiste révolutionnaire d’Uruguay
    Parti communiste de l’alliance prolétarienne chinois*
    Parti marxiste-léniniste italien
    Parti maoïste russe
    Regroupement prolétarien du Pérou
    Comité communiste maoïste — Brésil
    Unité communiste — France

    Liste ouverte aux signatures. Pour signer, écrire à : ICSPWIcsgpindia@gmail.com

    Lal Salaam

    *Avec notes.

  • Pourquoi défendre la libération nationale ?

    Introduction : la libération nationale

    Pourquoi, en tant que communiste, défendre une lutte de libération nationale ?1

    Cette question peut paraître absurde, mais elle ne l’est pas. Les communistes défendent l’abolition des classes, alors en quoi le destin d’une nation ou d’une autre nous concerne-t-il ?

    Selon le principe du droit des nations à disposer d’elles-mêmes (à l’autodétermination), une lutte de libération nationale est juste. Mais d’où vient ce droit ? En quoi est-il différent des droits bourgeois (liberté de propriété, d’expression, etc.) qui laissent indifférents les communistes ? De plus, qu’une guerre soit juste ne signifie pas alors nécessairement que les communistes devraient la défendre, et donc y prendre part. En quoi une guerre juste de libération nationale peut aussi être la guerre des communistes ?

    Les communistes défendent les luttes de libération nationale pour leur fond démocratique. La lutte démocratique est un fond dont la lutte de libération nationale peut être une forme. La lutte démocratique est un problème pratique de la lutte communiste.

    Lorsqu’une lutte de libération nationale est une lutte démocratique, alors elle est non seulement juste, mais un impératif pratique pour les communistes.

    Qu’est-ce que cela signifie ? Concrètement, si les tâches démocratiques principales ne sont pas réalisées, alors les tâches de la révolution communiste ne peuvent pas être réalisées.

    Pourquoi ? Car le mouvement communiste est « le mouvement réel qui abolit l’état présent »2. Or, la qualité du mouvement réel dépend de la qualité de l’état présent du réel, c’est-à-dire de la situation concrète. Donc, lorsque la contradiction principale implique des tâches démocratiques, comme c’est le cas dans les pays dominés par le colonialisme, les tâches démocratiques sont principales également. La stratégie du mouvement communiste, parce qu’il n’est pas différent du « mouvement réel », est la stratégie qui résout les contradictions du réel.

    Pour être dans le mouvement réel et résoudre les contradictions du réel, il ne faut pas « suivre » ce vers quoi se dirigent spontanément les masses, mais comprendre quelles sont les tâches principales en identifiant la contradiction principale et la juste méthode de sa résolution.

    Cette stratégie, c’est le droit des nations à la liberté nationale : la défense des peuples opprimés contre les peuples oppresseurs.

    Ce droit n’est pas déterminé par une morale, un principe juridique, ou toute autre métaphysique. Ce droit n’est que la déduction qui est faite du mouvement réel par le marxisme, ou dit autrement, la position la plus progressiste et révolutionnaire possible. Les communistes défendent ce droit parce qu’il est la méthode de la résolution des contradictions entre les peuples, et donc, dans le prolétariat international.

    « [L]a lutte nationale dans les conditions du capitalisme ascendant, est une lutte des classes bourgeoises entre elles. Parfois, la bourgeoisie réussit à entraîner dans le mouvement national le prolétariat, et alors la lutte nationale prend, en apparence, un caractère “populaire général”, mais rien qu’en apparence. Dans son essence, elle reste toujours bourgeoise, avantageuse et souhaitable principalement pour la bourgeoisie.

    Mais il ne s’ensuit nullement que le prolétariat ne doit pas lutter contre la politique d’oppression des nationalités.

    Les restrictions à la liberté de déplacement, la privation des droits électoraux, les entraves à l’usage de la langue, la réduction du nombre des écoles et autres mesures répressives atteignent les ouvriers autant que la bourgeoisie, sinon davantage. Une telle situation ne peut que freiner le libre développement des forces spirituelles du prolétariat des nations assujetties. […]

    Mais la politique de répression nationaliste est, d’un autre côté encore, dangereuse pour la cause du prolétariat. Elle détourne l’attention des grandes couches de la population des questions sociales, des questions de lutte de classe, vers les questions nationales, vers les questions “communes” au prolétariat et à la bourgeoisie. Et cela crée un terrain favorable pour prêcher le mensonge de l’“harmonie des intérêts”, pour estomper les intérêts de classe du prolétariat, pour asservir moralement les ouvriers. Ainsi, une barrière sérieuse est dressée devant l’œuvre d’unification des ouvriers de toutes les nationalités. […]

    Mais la politique de répression ne s’en tient pas là. Du “système” d’oppression elle passe souvent au “système” d’excitation des nations l’une contre l’autre, au “système” de massacres et de pogroms. Évidemment, ce dernier n’est pas toujours ni partout possible, mais là où il est possible — en l’absence des libertés élémentaires — il prend souvent des proportions effrayantes, menaçant de noyer dans le sang et les larmes l’œuvre de rassemblement des ouvriers. […] “Diviser pour régner”, tel est le but de la politique d’excitation. Et dans la mesure où une telle politique réussit, elle constitue le plus grand mal pour le prolétariat, un obstacle des plus sérieux à l’œuvre de rassemblement des ouvriers de toutes les nationalités composant l’État.

    Mais les ouvriers sont intéressés à la fusion complète de tous leurs camarades en une seule armée internationale, à leur prompte et définitive libération de la servitude morale à l’égard de la bourgeoisie, au total et libre développement des forces morales de leurs compagnons, à quelque nation qu’ils appartiennent.

    Aussi, les ouvriers luttent-ils et continueront-ils de lutter contre la politique d’oppression des nations sous toutes ses formes, depuis les plus subtiles jusqu’aux plus brutales, de même que contre la politique d’excitation sous toutes ses formes.

    Aussi, la social-démocratie de tous les pays proclame-t-elle le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

    Le droit de disposer de soi-même, c’est-à-dire : seule la nation elle-même a le droit de décider de son sort, nul n’a le droit de s’immiscer par la force dans la vie de la nation, de détruire ses écoles et autres institutions, de briser ses us et coutumes, d’entraver l’usage de sa langue, d’amputer ses droits.

    […]

    […] Les devoirs de la social-démocratie qui défend les intérêts du prolétariat, et les droits de la nation constituée par diverses classes sont deux choses différentes.

    Luttant pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, la social-démocratie s’assigne pour but de mettre un terme à la politique d’oppression de la nation, de la rendre impossible et de saper ainsi la lutte des nations, de l’émousser, de la réduire au minimum.

    C’est ce qui distingue essentiellement la politique du prolétariat conscient de la politique de la bourgeoisie, qui cherche à approfondir et amplifier la lutte nationale, à poursuivre et accentuer le mouvement national. »3

    Il n’existe pas d’opposition mécanique entre d’une part la lutte démocratique et d’autre part la lutte communiste : même si ces deux luttes sont « deux choses différentes », la lutte communiste implique la lutte démocratique (elle ne peut pas exister sans elle), et la lutte démocratique représente une opportunité pour la lutte communiste (elle entraîne avec elle les masses populaires contre l’impérialisme). La lutte démocratique et la lutte communiste s’excluent mutuellement, mais cette exclusion n’est pas mécanique, métaphysique, mais dialectique.

    Les « principes » du marxisme ne sont jamais métaphysiques, ce sont toujours des principes vivant dans la relation théorie-pratique. La question de la libération nationale, comme toutes les autres questions de principe, n’y fait pas exception. C’est dans les problèmes pratiques que toute la justesse et toute l’importance de la méthode dialectique se révèlent : si elle n’est considérée que dans l’abstrait, elle ne peut être qu’un totem identitaire ou un jouet intellectuel, mais pas un guide pour l’action. Les contradictions inhérentes à toutes les catégories du réel n’apparaissent clairement que lorsque l’on y est confronté dans l’entreprise de compréhension et de transformation du monde.

    « Reconnaître à tous le droit de séparation ; apprécier chaque problème concret touchant la séparation d’un point de vue qui n’admet aucune inégalité, aucun privilège, aucun exclusivisme.

    Prenons la position de la nation qui opprime. Un peuple peut-il être libre qui en opprime d’autres ? Non. Les intérêts de la liberté de la population […] grande-russe exigent que l’on combatte une telle oppression. Une longue histoire, l’histoire séculaire de la répression des mouvements des nations opprimées, la propagande systématique de cette répression par les classes “supérieures”, ont créé chez le peuple grand-russe des préjugés, etc., qui sont d’énormes obstacles à la cause de sa propre liberté.

    Les Cent-Noirs grands-russes entretiennent consciemment ces préjugés et les attisent. La bourgeoisie grande-russe en prend son parti ou s’y accommode. Le prolétariat grand-russe ne peut atteindre les buts qui sont les siens, ne peut se frayer un chemin vers la liberté sans combattre systématiquement ces préjugés.

    La constitution d’un État national autonome et indépendant reste pour le moment, en Russie, le privilège de la seule nation grande-russe. Nous, prolétaires grands-russes, ne défendons de privilèges d’aucune sorte ; nous ne défendons pas non plus ce privilège-là. Nous luttons sur le terrain d’un État déterminé ; nous unissons les ouvriers de toutes les nations d’un État déterminé ; nous ne pouvons garantir telle ou telle voie de développement national ; par toutes les voies possibles nous marchons vers notre but de classe.

    Mais on ne peut marcher vers ce but sans combattre tout nationalisme et sans sauvegarder l’égalité des ouvriers de toutes les nations. […]

    Dans la course engagée par tous les pays à l’époque des révolutions bourgeoises, des collisions, de même que la lutte pour le droit d’exister en tant qu’État national, sont possibles et vraisemblables. Nous, prolétaires, nous nous déclarons par avance les adversaires des privilèges des Grands Russes, et c’est dans cette direction que nous faisons toute notre propagande et notre agitation.

    […] la principale tâche pratique du prolétariat grand-russe comme du prolétariat des autres nationalités : faire chaque jour un travail d’agitation et de propagande contre tout privilège national dans l’État, pour le droit, le droit égal de toutes les nations, à constituer leur propre État national ; cette tâche est notre principale tâche (à l’heure actuelle) dans la question nationale, car ce n’est qu’ainsi que nous sauvegardons les intérêts de la démocratie et de l’alliance, fondée sur l’égalité des droits, de tous les prolétaires de toutes les nations quelles qu’elles soient.

    […] En fait, cette propagande, et elle seule, assure une éducation réellement démocratique et réellement socialiste des masses. Seule une telle propagande garantit les chances les plus grandes de paix nationale en Russie, si ce pays reste un État à composition nationale hétérogène, ainsi que la division la plus paisible (et inoffensive pour la lutte de classe du prolétariat) en différents États nationaux, si la question se pose d’une pareille division. »4

    Lénine poursuit :

    « Les intérêts de la classe ouvrière et de sa lutte contre le capitalisme exigent la solidarité complète et la plus étroite unité des ouvriers de toutes les nations ; ils exigent qu’une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie de quelque nationalité que ce soit. Aussi, ce serait pour les sociaux-démocrates se soustraire aux tâches de la politique prolétarienne et subordonner les ouvriers à la politique bourgeoise, que de dénier aux nations opprimées le droit de disposer d’elles-mêmes, — c’est-à-dire le droit de se séparer, — aussi bien que d’appuyer toutes les revendications nationales de la bourgeoisie des nations opprimées. Il est indifférent à l’ouvrier salarié que son principal exploiteur soit la bourgeoisie grande-russe, de préférence à l’allogène, ou la polonaise de préférence à la juive, etc. L’ouvrier salarié conscient des intérêts de sa classe, est indifférent aux privilèges d’État des capitalistes grands-russes comme aux promesses des capitalistes polonais ou ukrainiens d’instaurer le paradis sur terre lorsqu’ils détiendront des privilèges dans l’État. De toute façon, le développement du capitalisme se poursuit et se poursuivra dans un État hétérogène unique aussi bien que dans des États nationaux distincts.

    Dans tous les cas l’ouvrier salarié subira l’exploitation, et pour lutter contre elle avec succès, il faut que le prolétariat soit affranchi de tout nationalisme ; que les prolétaires soient, pour ainsi dire, entièrement neutres dans la lutte de la bourgeoisie des différentes nations pour la suprématie. Le moindre appui accordé par le prolétariat d’une nation quelconque aux privilèges de “sa” bourgeoisie nationale provoquera inévitablement la défiance du prolétariat de l’autre nation, affaiblira la solidarité internationale de classe des ouvriers, les désunira pour la plus grande joie de la bourgeoisie. Or, nier le droit de libre disposition ou de séparation signifie nécessairement, dans la pratique, soutenir les privilèges de la nation dominante. »5

    De plus :

    « […] Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d’éclipser celle-ci, de l’estomper, etc. Au contraire, de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.

    Une erreur non moins grave serait de supprimer un des paragraphes du programme démocratique, par exemple celui concernant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, sous prétexte que ce droit serait “irréalisable” ou “illusoire” à l’époque de l’impérialisme. L’affirmation selon laquelle le droit des nations à disposer d’elles-mêmes est irréalisable dans le cadre du capitalisme peut être prise soit dans un sens absolu, économique, soit dans un sens relatif, politique.

    […] La revendication de l’affranchissement immédiat des colonies, formulée par tous les sociaux-démocrates révolutionnaires, est elle aussi “irréalisable” en régime capitaliste sans toute une série de révolutions. Cependant, cela n’entraîne nullement la renonciation de la social-démocratie à la lutte immédiate et la plus résolue pour toutes ces revendications — cette renonciation ferait tout simplement le jeu de la bourgeoisie et de la réaction — tout au contraire, il en découle la nécessité de formuler toutes ces revendications et de les faire aboutir non pas en réformistes, mais en révolutionnaires ; non pas en restant dans le cadre de la légalité bourgeoise, mais en le brisant ; non pas en se contentant d’interventions parlementaires et de protestations verbales, mais en entraînant les masses à l’action, en élargissant et en attisant la lutte autour de chaque revendication démocratique, fondamentale jusqu’à l’assaut direct du prolétariat contre la bourgeoisie, c’est-à-dire jusqu’à la révolution socialiste qui exproprie la bourgeoisie. La révolution socialiste peut éclater non seulement à la suite d’une grande grève ou d’une manifestation de rue, ou d’une émeute de la faim, ou d’une mutinerie des troupes, ou d’une révolte coloniale, mais aussi à la suite d’une quelconque crise politique du genre de l’affaire Dreyfus ou de l’incident de Saverne, ou à la faveur d’un référendum à propos de la séparation d’une nation opprimée, etc.

    Le renforcement de l’oppression nationale à l’époque de l’impérialisme commande à la social-démocratie, non pas de renoncer à la lutte “utopique”, comme le prétend la bourgeoisie, pour la liberté de séparation des nations, mais, au contraire, d’utiliser au mieux les conflits qui surgissent également sur ce terrain, comme prétexte à une action de masse et à des manifestations révolutionnaires contre la bourgeoisie.

    […]

    Le socialisme a pour but, non seulement de mettre fin au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations, non seulement de rapprocher les nations, mais aussi de réaliser leur fusion. Et, précisément pour atteindre ce but, nous devons […] revendiquer la libération des nations opprimées, non pas en alignant des phrases vagues et générales, des déclamations vides de sens, non pas en “ajournant” la question jusqu’à l’avènement du socialisme, mais en proposant un programme politique clairement et exactement formulé, qui tienne tout particulièrement compte de l’hypocrisie et de la lâcheté des socialistes des nations oppressives. De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer. »6

    C’est précisément contre le nationalisme et pour la fusion des nations, donc par internationalisme, que les communistes défendent le droit des nations à l’autodétermination. Notre internationalisme n’est pas métaphysique : pour l’extinction des nations, il faut d’abord défendre les nations. Contre les nations, il faut se battre pour les nations (le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ce « paradoxe » n’est que celui du « jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses »7.

    Donc, là où le mouvement réel est un mouvement démocratique, le mouvement communiste ne peut pas exister sans être un mouvement démocratique. Là où la contradiction principale implique des tâches démocratiques, c’est-à-dire que la contradiction principale ne peut être résolue que par un mouvement démocratique, alors les tâches du mouvement communiste sont aussi des tâches démocratiques, non pas à la place mais pour la révolution communiste.

    Une contradiction principale détermine l’évolution et la résolution de toutes les autres. Résoudre la contradiction principale n’est pas une option, c’est une nécessité pour la révolution communiste.

    L’importance des tâches démocratiques n’est pas distincte de l’importance des tâches communistes, parce que ces tâches démocratiques font directement partie des tâches communistes. Une stratégie qui nie l’existence et l’importance des tâches démocratiques lorsqu’elles sont impliquées par la contradiction principale, est une stratégie qui liquide la révolution communiste au nom d’une métaphysique.

    Voilà pourquoi les tâches démocratiques sont des tâches communistes, c’est-à-dire nécessaires pour la révolution communiste.

    1. Les contradictions dans le prolétariat international

    « L’époque impérialiste et la guerre de 1914-1916 ont mis particulièrement en relief la nécessité de lutter contre le chauvinisme et le nationalisme dans les pays avancés. En ce qui concerne le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, il existe deux nuances principales parmi les sociaux-chauvins, c’est-à-dire les opportunistes et les kautskistes, qui maquillent et idéalisent la guerre impérialiste, réactionnaire, en lui appliquant la notion de “défense de la patrie”.

    […]

    Les uns comme les autres sont des opportunistes qui prostituent le marxisme parce qu’ils ont perdu toute faculté de comprendre la portée théorique et l’importance pratique capitale de la tactique de Marx, explicitée par lui-même à propos de l’Irlande. »8

    Quelle est la position de Marx dont parle ici Lénine ?

    « En ce qui concerne la question irlandaise… […] il est dans l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière anglaise de se débarrasser de ses liens actuels avec l’Irlande. C’est là ma conviction la plus complète, et pour des raisons que je ne peux en partie pas dire aux travailleurs anglais eux-mêmes. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime irlandais par l’ascension de la classe ouvrière anglaise. […] Une étude plus approfondie m’a maintenant convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise n’accomplira jamais rien avant de s’être débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général. »9

    Marx développe :

    « Après avoir étudié la question irlandaise pendant de nombreuses années, je suis arrivé à la conclusion que le coup décisif contre les classes dirigeantes anglaises (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier) ne peut pas être porté en Angleterre, mais seulement en Irlande.

    […]

    L’Irlande est le rempart de l’aristocratie foncière anglaise. L’exploitation de ce pays n’est pas seulement une des principales sources de leur richesse matérielle, c’est leur plus grande force morale. Ils représentent en effet la domination sur l’Irlande. L’Irlande est donc le moyen cardinal par lequel l’aristocratie anglaise maintient sa domination en Angleterre même.

    Si, par contre, l’armée et la police anglaises étaient retirées d’Irlande demain, vous auriez immédiatement une révolution agraire en Irlande. Mais la chute de l’aristocratie anglaise en Irlande implique et a pour conséquence nécessaire sa chute en Angleterre. Et cela fournirait la condition préliminaire à la révolution prolétarienne en Angleterre. La destruction de l’aristocratie foncière anglaise en Irlande est une opération infiniment plus facile qu’en Angleterre même, parce qu’en Irlande la question foncière a été jusqu’à présent la forme exclusive de la question sociale, parce qu’elle est une question d’existence, de vie et de mort, pour l’immense majorité du peuple irlandais, et parce qu’elle est en même temps inséparable de la question nationale. Sans compter que le caractère irlandais est plus passionné et plus révolutionnaire que le caractère anglais.

    Quant à la bourgeoisie anglaise, elle a tout d’abord un intérêt commun avec l’aristocratie anglaise à faire de l’Irlande un simple pâturage qui fournit au marché anglais de la viande et de la laine au prix le plus bas possible. Elle a également intérêt à réduire la population irlandaise, par l’expulsion et l’émigration forcée, à un nombre si faible que le capital anglais (capital investi dans les terres louées pour l’agriculture) puisse y fonctionner en toute “sécurité”. Il a le même intérêt à défricher les terres irlandaises qu’à défricher les régions agricoles d’Angleterre et d’Écosse. Il faut également tenir compte des 6 000 à 10 000 livres sterling de revenus des propriétaires absents et d’autres revenus irlandais qui, à l’heure actuelle, sont versés chaque année à Londres.

    Mais la bourgeoisie anglaise a également des intérêts beaucoup plus importants dans l’économie actuelle de l’Irlande. En raison de la concentration sans cesse croissante des baux, l’Irlande envoie constamment son propre excédent sur le marché du travail anglais, ce qui a pour effet de faire baisser les salaires et d’abaisser la situation matérielle et morale de la classe ouvrière anglaise.

    Et le plus important, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais qu’il considère comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur irlandais, il se considère comme un membre de la nation dominante et, par conséquent, il devient un instrument des aristocrates et des capitalistes anglais contre l’Irlande, renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux à l’encontre du travailleur irlandais. Son attitude à son égard est à peu près la même que celle des “poor whites” à l’égard des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais le rembourse avec les intérêts de son propre argent. Il voit dans le travailleur anglais à la fois le complice et l’outil stupide des dirigeants anglais en Irlande.

    Cet antagonisme est artificiellement entretenu et intensifié par la presse, la chaire, les journaux comiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dirigeantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et celle-ci en est bien consciente.

    […]

    L’Angleterre, la métropole du capital, la puissance qui a jusqu’à présent dominé le marché mondial, est actuellement le pays le plus important pour la révolution ouvrière et, de plus, le seul pays dans lequel les conditions matérielles de cette révolution ont atteint un certain degré de maturité. C’est donc l’objet le plus important de l’Association internationale des travailleurs que de hâter la révolution sociale en Angleterre. Le seul moyen de la hâter est de rendre l’Irlande indépendante. C’est donc la tâche de l’Internationale de mettre partout au premier plan le conflit entre l’Angleterre et l’Irlande, et partout de se ranger ouvertement du côté de l’Irlande. Le Conseil central de Londres a pour tâche spéciale de faire comprendre aux travailleurs anglais que, pour eux, l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale. »10

    Selon Lénine, cette position de Marx n’est pas la solution d’un problème abstrait, mais d’un problème concret — pratique — de la lutte des classes. De plus, selon Lénine, cette position n’est pas strictement contextuelle (particulière, située, irréductible), mais l’expression d’une stratégie générale des communistes face au colonialisme, déduite de l’étude de la nécessité (ce qu’est le colonialisme, et donc, ce que l’on peut et doit faire pour transformer cette réalité).

    Il existe des contradictions dans le prolétariat international. Or, nous sommes des internationalistes. En conséquence, nous devons donc lutter pour résoudre ces contradictions. Comment ? Notamment par la libération nationale des peuples colonisés. Ce faisant, la division entre prolétariat colonisateur et prolétariat colonisé disparaît, l’aristocratisation du premier aux dépens du second disparaît de même, et la bourgeoisie impérialiste qui exploite les deux est affaiblie politiquement et économiquement. Voilà pourquoi il est nécessaire de résoudre la contradiction principale nationale-coloniale lorsqu’elle existe.

    « Les contradictions qualitativement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitativement différentes.

    Ainsi, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste ; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique ; la contradiction entre les colonies et l’impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale ; la contradiction entre la classe ouvrière et la paysannerie, dans la société socialiste, par la collectivisation et la mécanisation de l’agriculture ; les contradictions au sein du parti communiste se résolvent par la critique et l’autocritique ; les contradictions entre la société et la nature, par le développement des forces productives. Les processus changent, les anciens processus et les anciennes contradictions disparaissent, de nouveaux processus et de nouvelles contradictions naissent, et les méthodes pour résoudre celles-ci sont en conséquence différentes elles aussi. »11

    L’étude des contradictions est l’étude du concret, c’est-à-dire l’étude des possibilités pratiques. Dans une situation donnée, saisir quelle est la contradiction principale et quelle est sa qualité nous informe de nos tâches précisément parce que cela nous informe de ce qui est possible ou impossible. Nos tâches ne peuvent être déduites que de l’étude des contradictions, car nos tâches n’existent jamais dans l’absolu (selon une métaphysique) mais toujours selon les problèmes concrets d’une situation concrète, lesquels impliquent des possibilités et des impossibilités pratiques. Être ou ne pas être le mouvement réel nous apparaît au quotidien et dans nos travaux immédiats comme un problème pratique. Pour échapper au subjectivisme (déconnecter les tâches des possibilités réelles), définir avec rigueur l’ordre et la qualité des contradictions est prioritaire, car de l’ordre des relations entre contradictions et de leur qualité particulière sont déduits quelle est la contradiction principale et quelle est la méthode qualitative particulière pour la résoudre, d’où découle toute notre stratégie.

    A. Le colonialisme

    Dans le cas du colonialisme, comprendre comment et quand la contradiction principale est nationale-coloniale est comprendre comment existe concrètement une colonie.

    Une colonie est construite autour d’un projet colonial et construit un consensus colonial.

    Qu’est-ce qu’un projet colonial ? Un projet colonial est la superstructure politique de la conquête et de la soumission du peuple colonisé par le peuple colonisateur.

    Qu’est-ce qu’un consensus colonial ? Un consensus colonial est la superstructure idéologique qui crée une communauté d’intérêts forte entre tous les colons, qu’ils soient prolétaires ou bourgeois. Par exemple :

    « Vous me demandez ce que pensent les ouvriers anglais de la politique coloniale. Eh bien, exactement la même chose que ce qu’ils pensent de la politique en général : la même chose que ce que pensent les bourgeois. Il n’y a pas de parti ouvrier ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-radicaux, et les ouvriers partagent gaiement le festin du monopole de l’Angleterre sur le marché mondial et sur les colonies. »12

    La nation colonisatrice est ainsi soudée autour de son projet colonial par son consensus colonial. Le colonialisme est une superstructure qui se caractérise par une politique et une idéologie coloniale, mais le colonialisme ne peut pas être compris que par sa politique et son idéologie, c’est-à-dire que cette superstructure ne peut pas être comprise sans d’abord comprendre la base matérielle qui la produit et la rend nécessaire. Le colonialisme, c’est-à-dire le projet et le consensus colonial, est la superstructure construite sur la base matérielle de l’impérialisme. Cette base matérielle, c’est le rapport d’exploitation entre le peuple exploiteur et oppresseur et le peuple exploité et opprimé, c’est-à-dire l’extraction de surprofits impérialistes.

    Le colonialisme connaît historiquement plusieurs formes :

    1. le colonialisme de peuplement (ou d’installation) : « les colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays occupés par une population européenne »13 ;
    2. le colonialisme de comptoir ou d’exploitation : « les pays habités par une population autochtone, qui sont simplement soumis »14 ;
    3. le semi-colonialisme : les pays indépendants de jure (formellement), mais soumis à la domination politique coloniale de facto (matériellement) ;
    4. et le néocolonialisme, qui est une nouvelle forme du semi-colonialisme : les anciennes colonies (de peuplement ou de comptoir) libérées, qui ont retrouvé la domination politique coloniale sous une nouvelle forme semi-coloniale (plus discrète et plus insidieuse) — confirmant ainsi la prévision de Lénine sur l’impossibilité de la l’indépendance politique à l’époque de l’impérialisme.

    B. Le colonialisme et le prolétariat

    Plus un projet colonial est d’ampleur, plus le consensus colonial dont il dépend est fort. Dans le colonialisme de peuplement, parce que la conquête et le déplacement ou l’extermination des colonisés par les colons sont une entreprise politiquement coûteuse pour l’ensemble de la nation coloniale, son consensus colonial est particulièrement fort : il est d’autant plus nécessaire que la politique de colonisation est difficile. Or, réaliser un peuplement, c’est-à-dire assurer la suprématie démographique des colons sur les colonisés, consiste à faire croître la population des premiers en entretenant la guerre, l’occupation et l’apartheid contre les seconds, pendant plusieurs décennies.

    La matière prime sur la conscience, et non pas l’inverse, c’est-à-dire que les conditions objectives déterminent les conditions subjectives plus qu’elles ne sont déterminées par elles (l’objet est l’aspect principal de la contradiction objet-sujet). Donc, pour que le projet colonial soit pérenne, le consensus colonial doit être pérenne aussi. Pour réaliser ce consensus idéologique, pour qu’il soit effectif et stable, et ainsi garantir la réalisation du projet colonial, il faut d’abord réaliser matériellement l’unité de tous les colons. Comment créer une communauté d’intérêts entre plusieurs classes ayant des intérêts antagoniques ? En supplantant à leurs intérêts divergents un intérêt commun unique, matériellement supérieur : corrompre et soudoyer (aristocratiser) le prolétariat colonisateur pour acheter son soutien à sa bourgeoisie coloniale.

    Cette corruption et ce soudoiement ne sont pas à perte pour la bourgeoisie impérialiste, car elle doit écouler ses marchandises pour faire des surprofits. Les masses aristocratisées des colonies offrent un débouché important qui achète à prix élevé (une capacité de consommation correspondant à la capacité de production des masses de la périphérie).

    Le consensus (idéologique) colonial est en substance (matériellement) social-impérialiste. Il est créé par les avantages matériels qui sont offerts aux colons, financé par les surprofits impérialistes dont ils dépendent. Les colons ne peuvent exister en tant que tels, avec tous les bénéfices concrets que cela implique, qu’aux dépens de la surexploitation des colonisés. Tous les colons gagnent matériellement de l’exploitation des colonisés qu’ils envahissent et dominent : cet intérêt commun supérieur est ce qui garantit l’unité de la nation coloniale dans la réalisation du colonialisme.

    De plus, le prolétaire colon, parce qu’il est placé en concurrence directe (sur son marché national) avec le faible coût de la main-d’œuvre des prolétaires colonisés, observe, au-delà du consensus colonial, un intérêt économique direct à la réalisation du projet colonial de peuplement (le déplacement, l’apartheid ou le génocide colonial). Cette concurrence crée une incitation matérielle pour le prolétaire colon à maintenir une séparation coloniale aussi nette que possible entre lui et le prolétaire colonisé, pour que le prix de sa main-d’œuvre reste haut en étant moins directement en concurrence avec celle des nations dominées. La lutte du prolétariat colonisateur pour maintenir un prix de vente élevé de sa force de travail, est une lutte pour que celui-ci reste intégré au centre impérialiste (que celui-ci ne tombe pas dans la périphérie). L’exploitation de la nation dominée colonisée par la nation dominante colonisatrice est contingente, car le prolétariat colonisé est placé en concurrence sur le système monde avec le prolétariat de toutes les autres nations dominées (la périphérie dans son ensemble). La colonie de peuplement exploite directement la nation qu’elle colonise directement, mais elle peut aussi exploiter le reste du monde. La nécessité pour la colonie de peuplement, en revanche, c’est de rester aussi intégré dans le centre impérialiste que possible. Pour cette raison, si les mesures de déplacement ou d’apartheid se révèlent insuffisantes pour séparer le prolétariat colonisateur et colonisé, et ainsi sauvegarder le prix de vente de la force de travail du prolétariat colonisateur, le génocide est toujours une option. Historiquement, le génocide des colonisés a présenté d’indéniables avantages économiques pour les colonies de peuplement et leur prolétariat. Cette option répond de la relation entre la contingence de la perpétuation des colonisés (dans le colonialisme de peuplement) et la nécessité (pour les colonies de peuplement) de rester dans le centre impérialiste.

    Ainsi, dans la défense de ses intérêts, un prolétaire colon est d’abord un colon avant d’être un prolétaire — il défend ses intérêts coloniaux de court terme avant ses intérêts internationaux historiques.

    C. Exemples historiques

    Historiquement, la colonisation ne s’est pas faite malgré les prolétaires colons, mais avec leur participation pleine et entière. Le mouvement ouvrier des nations dominantes, lorsqu’il n’était pas sous la direction du mouvement communiste, a été un mouvement politiquement social-impérialiste et social-colonialiste, qui a collaboré avec la bourgeoisie impérialiste dans la colonisation. Or, le mouvement ouvrier des nations dominantes a historiquement été très réticent, voire franchement opposé, à la direction du mouvement communiste, et ce précisément parce que celle-ci était internationaliste, donc anticoloniale. L’exemple du mouvement ouvrier israélien est typique : le prolétariat colonisateur israélien et ses institutions — dont le meilleur exemple est l’Histadrout — ont refusé la direction révolutionnaire et internationaliste communiste et ont préféré se placer sous une direction social-impérialiste et social-colonialiste, intégrée dans le consensus et dans le projet colonial israélien.

    En dehors des colonies, dans les métropoles impérialistes et colonialistes, le consensus colonial est moins fort que dans les colonies, mais il existe. Une proportion importante de la IIde Internationale a défendu le colonialisme, celui de leur bourgeoisie ou en général, avec divers arguments : le développement des forces productives, la nécessité historique, etc. Plusieurs socialistes ont argumenté que le prolétariat des métropoles avait besoin des colonies pour augmenter son niveau de vie, et que l’exploitation et la soumission des peuples « barbares » étaient des sacrifices acceptables, sinon progressistes, pour l’élévation des peuples « civilisés ». Si ces lignes social-colonialistes ont été mises en minorité au Congrès socialiste international de Stuttgart (1907), les positions qu’elles ont conquises dans le mouvement ouvrier et communiste des pays impérialistes révèlent, encore une fois, leur perméabilité au colonialisme (sous sa forme « sociale »).

    « […] Les divergences surgies sur la question coloniale ne purent être surmontées en commission, et c’est le congrès lui-même qui mit fin à la discussion entre opportunistes et révolutionnaires en donnant à ces derniers une majorité de 127 voix contre 108, et 10 abstentions. […]

    Sur la question coloniale, la commission a vu se dégager une majorité opportuniste, et le projet de résolution comportait cette phrase monstrueuse : “Le congrès ne condamne pas, en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale, qui, en régime socialiste, pourra être une œuvre civilisatrice.” Cette disposition équivaut en fait à un recul direct vers la politique et la conception du monde bourgeoises justifiant guerres et violences coloniales. C’est un recul vers les positions de Roosevelt, a affirmé un délégué américain. Mais les tentatives de justifier ce recul au nom des tâches de la “politique coloniale socialiste” et des réelles réformes susceptibles d’être accomplies aux colonies ont été vraiment en dessous de tout. Le socialisme ne s’est jamais refusé et ne se refusera jamais à réclamer des réformes aux colonies comme ailleurs, mais cela ne doit nullement impliquer un relâchement de notre position de principe d’hostilité aux conquêtes, à la soumission des autres peuples, aux violences et au pillage qui sont les composantes de la “politique coloniale”. Le programme minimum de tous les partis socialistes est valable aussi bien pour les métropoles que pour les colonies. La notion même de “politique coloniale socialiste” relève d’une extrême confusion. Le congrès a eu parfaitement raison de retrancher de la résolution les formulations citées plus haut pour leur substituer une condamnation de la politique coloniale encore plus ferme que dans les résolutions des congrès précédents. » (V. I. Lénine, Le congrès socialiste international de Stuttgart, 1907.)

    En 1934, Staline décrit ainsi le consensus colonial qui existe dans le prolétariat des pays impérialistes et colonialistes européens :

    « D [imitrov] : En prison, j’ai beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle — puisque notre enseignement est correct — des millions de travailleurs, dans les moments décisifs, ne nous rejoignent pas mais restent dans la social-démocratie, qui s’est comportée de manière si perfide ou, comme en Allemagne, deviennent même des nationaux-socialistes.

    St [aline] : Et votre conclusion ?

    D [imitrov] : Je pense que la cause principale réside dans notre système de propagande, dans [notre] approche incorrecte des travailleurs européens.

    St [aline] : Non, ce n’est pas la cause principale : La cause principale réside dans le développement historique — le lien historique que les masses européennes ont avec la démocratie bourgeoise. Ensuite, la situation particulière de l’Europe — les pays européens ne disposent pas de suffisamment de matières premières, de charbon, de laine, etc. Ils sont dépendants des colonies. Sans les colonies, ils ne pourraient pas exister. Les travailleurs le savent et craignent la perte des colonies. Dans ce contexte, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer patiemment et d’approcher correctement ces travailleurs. Une lutte constante pour chaque travailleur est nécessaire. Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et aussi facilement des millions de travailleurs en Europe. »15

    Sûrement le meilleur exemple pour démontrer la force du consensus colonial — et donc l’impératif de la libération nationale — est le destin de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire français, les auteurs de la première dictature du prolétariat de l’Histoire : les communards de 1871.

    Après la défaite de la Commune de Paris, les communards ont été massivement déportés au bagne dans la colonie française de Nouvelle-Calédonie (Kanaky) : 4 250 au total.16 En 1878, lors de l’insurrection kanake, les bagnards dans leur ensemble (à l’exception prestigieuse de Louise Michel) ont spontanément proposé leur aide au gouverneur français pour réprimer les insurgés kanaks. Les victimes de la Semaine sanglante en France n’ont pas hésité à être les auteurs d’une autre Semaine sanglante en Kanaky.

    « […] des Communards se portèrent immédiatement volontaires pour combattre les armes à la main, ce qui fut accepté par les autorités. Un dirigeant de la Commune, par ailleurs membre de l’Association internationale des travailleurs (ou Ire Internationale), Charles Amouroux, prit la tête d’un groupe d’une trentaine de Communards, qui participa à la répression et à la capture d’insurgés. »17

    Ceux pour qui « L’Internationale » a été écrite en ont de toute évidence oublié les paroles après avoir accosté en Kanaky.

    « [À] l’époque, rares, très rares avaient été les militants ouvriers qui s’étaient interrogés sur la question coloniale, peu importante avant 1871. Plus grave encore fut le regard porté sur ces “sauvages”, ces “cannibales”. Un déporté, Cavarey, partit d’une constatation qui, à ses yeux, était d’évidence : “Tout le monde est d’avis que, pour rendre la sécurité à la colonisation, il est nécessaire que la plus grande partie de ce peuple disparaisse”. L’ex-Communard avançait donc sa “solution”, qui avait l’avantage de ne pas faire “dépenser une trop grande quantité de balles” :

    “Ne pourrait-on pas expédier deux ou trois mille d’entre eux dans celles de nos colonies qui manquent de travailleurs ? La Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et surtout la Réunion les recevraient volontiers et, au milieu d’une population composée d’éléments divers, ces quelques centaines de Canaques seraient évidemment bien peu dangereux.”

    […]

    Pour un autre témoin, Victor Cosse, la simple comparaison entre Communards et Kanak révoltés était insultante :

    “Colons très involontaires, nous faisons en somme partie d’une société européenne égarée à six mille cinq cents lieues de notre France et livrée à toutes les brutalités de peuples un peu trop primitifs. Depuis bientôt six ans que nous sommes ici, il s’est établi entre la population civile et nous des relations qui nous commandent la sympathie pour les colons qui essayent, si loin de chez nous, un agrandissement de la France et une richesse nouvelle pour le pays… Vous connaissez tous le mot qui est resté célèbre : ‘L’insurrection est le plus sain des devoirs’. Pardieu ! Nous l’avons mis en pratique et, un peu beaucoup, à nos risques et périls. Mais encore faut-il que cette insurrection reste loyale et courageuse. Qu’est-ce que ces assassins se glissant dans l’ombre pour égorger des familles inoffensives, pour incendier des récoltes et des habitations, pour anéantir en quelques minutes l’œuvre de plusieurs années d’un labeur assidu ! Qu’est-ce que ces bandits se glissant dans un fond de brousse, à l’abri de tout danger, pour assassiner au passage un officier qui vient accomplir son devoir ?” »18

    Même celles et ceux qui n’avaient — littéralement — rien d’autre à perdre que leurs chaînes ont trouvé dans le consensus et le projet colonial une raison de se battre avec et pour les dirigeants qui les ont fusillés et déportés 7 ans plus tôt, contre une nation dominée par la leur.

    En revanche, ce qui est à noter avec insistance, c’est que les communards n’étaient pas les seuls prisonniers politiques en exil en Kanaky : après la révolte de El-Mokrani de 1871, une centaine de Kabyles y ont également été déportés. L’on pourrait s’attendre à une solidarité inter-colonisée, mais il n’en fut rien. Avec les mêmes arguments chauvins que les communards, les Kabyles se sont ralliés au colonialisme français face à la révolte des Kanaks de 1878. En 1901, le gouverneur de Nouvelle-Calédonie écrivait :

    « [Le chef kabyle Boumezrag El Mokrani] se trouvait à Nouméa en 1878 lorsque l’insurrection a commencé. Il était venu pour quelques jours en permission de l’île des Pins où il était interné depuis 1875. Il a offert spontanément ses services au gouverneur Olry qui les accepta. On lui confia le commandement d’une petite troupe d’arabes, de bagnards français et de déportés utilisés comme éclaireurs et comme soldats, et selon le gouverneur, en plus d’une occasion, il rendit des services considérables aux autorités. »19

    Les communards et les Kabyles se sont alliés contre les Kanaks en invoquant tous les arguments du répertoire colonialiste (dont les Kabyles avaient eux-mêmes été victimes sur leur propre territoire) : les communards et les Kabyles considéraient tous deux appartenir à une civilisation supérieure, et méprisaient la société kanake « primitive » et sa manière « traîtresse » de combattre. Les communards se sont ralliés au patriotisme et à la rhétorique de la « mission civilisatrice », et les Kabyles espéraient acheter leur réhabilitation auprès de leurs colonisateurs.20

    Être ou ne pas être un colon, c’est à dire intégré objectivement et subjectivement dans un projet colonial, n’est pas une essence nationale ou idéologique : les combattants internationalistes de la Commune de Paris et anti-colonialistes de Kabylie, une fois placés en situation coloniale en tant que colon, ont organiquement abandonné respectivement leur internationalisme et leur anticolonialisme au profit du colonialisme français. Dans la conscience, les circonstances présentes priment sur les circonstances passées : les conditions objectives (l’expérience matérielle du présent) sont principales et les conditions subjectives (l’expérience intériorisée du passé) sont secondaires.

    Dans la colonie, les internationalistes et les anticolonialistes sont devenus des colons : ce nouveau rapport social a supplanté tous les autres, il est devenu principal. Leurs intérêts coloniaux primaient (objectivement) sur leurs intérêts de prolétaires ou même de colonisés. Ainsi, le projet et le consensus colonial primaient (subjectivement) sur le projet et le consensus révolutionnaire (respectivement social et national).

    C’est cet état de fait, cette convergence objective des intérêts coloniaux entre bourgeois et prolétaires de la nation dominante, et avec elle leur convergence subjective, qu’il s’agit de subvertir par la libération nationale. Briser le projet colonial, c’est avec lui briser le consensus colonial, et donc libérer à la fois la nation dominée de la nation dominante et le prolétariat de la nation dominante de son alliance avec « sa » bourgeoisie, c’est-à-dire lui rendre sa qualité révolutionnaire. Émanciper la nation dominée du colonialisme émancipe le prolétaire de la nation dominante : son intérêt et sa fausse conscience coloniale disparaissent, et son intérêt et sa conscience de classe (historique) lui réapparaissent (il a de nouveau un potentiel révolutionnaire).

    Voilà l’importance de la question coloniale « pour le mouvement social en général » et pourquoi la libération nationale est pour les prolétaires des nations dominantes « la première condition de leur propre émancipation sociale ».

    Voilà comment la contradiction nationale-coloniale devient principale dans les colonies en général, et dans les colonies de peuplement en particulier.

    En résumé, l’impérialisme est la fin et le moyen du colonialisme. La politique et l’idéologie coloniale ne sont que les produits superstructurels des rapports de production de l’impérialisme.21

    D. Selon Marx et Engels

    Certains marxistes peuvent à la fois être très attachés à l’orthodoxie théorique (à tort ou à raison) et rejeter en bloc comme « nationaliste » ou « tiers-mondiste » l’analyse que nous présentons ci-dessus. Dans le souci de rendre nos explications aussi claires que possible, même à celles et ceux qui pourraient être les plus réticents à comprendre, nous allons superposer notre exposé et celui que Marx fait de la relation entre l’Angleterre et l’Irlande.

    Pour reprendre directement les mots de Marx : « chaque [colonie] possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires [de la nation dominante] et les prolétaires [de la nation dominée]. L’ouvrier [de la nation dominante] ordinaire déteste l’ouvrier [de la nation dominée] qu’il considère comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur [colonisé], il se considère comme un membre de la nation dominante et, par conséquent, il devient un instrument des aristocrates et des capitalistes [de la nation dominante] contre [la nation dominée], renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux à l’encontre du travailleur [de la nation dominée]. […] [Le colonisé] le rembourse avec les intérêts de son propre argent. Il voit dans le travailleur [de la nation dominante] à la fois le complice et l’outil stupide des dirigeants [de la nation dominante dans la colonie].

    Cet antagonisme est artificiellement entretenu et intensifié par la presse, la chaire, les journaux comiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dirigeantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière [des nations dominantes], malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et celle-ci en est bien consciente.

    […]

    […] Le seul moyen de [hâter la révolution sociale dans les nations dominantes] est de rendre [les nations dominées] indépendante[s]. C’est donc la tâche [des communistes] de mettre partout au premier plan le conflit entre [les nations dominantes] et [les nations dominées], et partout de se ranger ouvertement du côté [des nations dominées]. [Les communistes ont] pour tâche spéciale de faire comprendre aux travailleurs [des nations dominantes] que, pour eux, l’émancipation nationale [des nations dominées] n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale. »

    Donc, pour Marx : « Après avoir étudié la question [coloniale] pendant de nombreuses années, je suis arrivé à la conclusion que le coup décisif contre les classes dirigeantes [des nations dominantes] (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier) ne peut pas être porté [dans les nations dominantes], mais seulement [dans les nations dominées]. »

    « En ce qui concerne la question [coloniale]… […] il est dans l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière [des nations dominantes] de se débarrasser de ses liens actuels avec [les colonies]. C’est là ma conviction la plus complète, et pour des raisons que je ne peux en partie pas dire aux travailleurs [des nations dominantes] eux-mêmes. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime [colonial] par l’ascension de la classe ouvrière [des nations dominantes]. […] Une étude plus approfondie m’a maintenant convaincu du contraire. La classe ouvrière [des nations dominantes] n’accomplira jamais rien avant de s’être débarrassée [des colonies]. Le levier doit être actionné [dans les colonies]. C’est pourquoi la question [coloniale] est si importante pour le mouvement social en général. »

    De plus, pour reprendre directement les mots de Engels : « Vous me demandez ce que pensent les ouvriers [des nations dominantes] de la politique coloniale. Eh bien, exactement la même chose que ce qu’ils pensent de la politique en général : la même chose que ce que pensent les bourgeois. Il n’y a pas de parti ouvrier ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-radicaux, et les ouvriers partagent gaiement le festin du monopole [des nations dominantes] sur le marché mondial et sur les colonies. »

    La situation et la stratégie que décrivent Marx et Engels ne doivent pas être sorties de leur contexte (l’Angleterre du milieu du XIXsiècle), mais seule une malhonnêteté extrême ne pourrait y voir qu’une particularité absolue, qui ne pourrait se retrouver en tout ou en partie à aucun autre endroit du monde et de l’Histoire. Pour notre part, nous considérons avec Lénine que l’analyse qu’ont fait Marx et Engels de la question coloniale en Angleterre et de la libération nationale irlandaise, au milieu du XIXsiècle, n’est ni réductible à ce contexte historique précis, ni une contingence. Le parallèle que nous faisons a pour objectif de mettre en évidence la portée réelle de ces enseignements et de ces positions de Marx et Engels. Nous pensons que leur analyse de la situation et de la stratégie était non seulement correcte dans le cas spécifique pour lequel elle a été posée, mais qu’elle est universelle à la question coloniale et à la libération nationale. Cette analyse, qu’ont développé Lénine puis Mao, est selon nous toujours celle qui s’applique aux problèmes concrets de la révolution mondiale à notre époque.

    2. La résolution des contradictions dans le prolétariat international

    Ni Marx ni Engels n’ont jamais nié l’existence de contradictions, y compris de contradictions antagoniques ou possédant des aspects antagoniques, à l’intérieur du prolétariat international. La pudeur hypocrite qui peut exister dans le mouvement communiste des pays impérialistes à l’heure actuelle, n’est pas « marxiste orthodoxe », c’est au contraire une déviation de l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire d’une minorité du prolétariat mondial. En revanche, Marx et Engels nous ont légué des méthodes pour résoudre ces contradictions, et ainsi « hâter la révolution sociale » mondiale, dans les pays dominés et les pays dominants. Ce sont celles-ci que nous nous proposons d’étudier et d’appliquer.

    Pour unir le prolétariat international, il ne faut pas hésiter à le diviser politiquement autant qu’il est divisé réellement entre nation dominante et nation dominée.

    « Le communisme est l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat » 22, c’est à dire la satisfaction de ses intérêts internationaux et historiques, pas la satisfaction de tous les intérêts de tous les prolétaires.

    Entre deux prolétaires, l’un colonisé l’autre colon, les deux peuvent lutter pour leur nation, mais l’un sera un progressiste et l’autre un nationaliste, l’un sera acteur du « mouvement réel qui abolit l’état présent », et l’autre sera son antagoniste, l’un agira selon les conditions de la libération du prolétariat, l’autre agira contre les conditions de cette libération, car l’un incarne des intérêts démocratiques et anti-impérialistes, et que l’autre incarne des intérêts chauvins et impérialistes. Pour les communistes, comme l’a affirmé en premier Marx, les conditions de la libération du prolétariat enseignent de se battre avec l’un contre l’autre. Prendre position contre le colon et pour le colonisé, ce n’est pas se battre contre une partie du prolétariat, mais se battre contre la division du prolétariat qui existe déjà ! La libération nationale libère le prolétaire colon du nationalisme.

    Le prolétariat n’est pas une catégorie « sacrée », elle n’est pas au-dessus ni des contradictions ni des contradictions antagoniques. Les communistes répondent des conditions de la libération du prolétariat parce qu’il est en tant que classe internationale et historique le vaisseau de l’Histoire vers le communisme (l’aspect principal de la contradiction entre Travail et Capital dans les rapports de production capitaliste). C’est donc de l’émancipation historique du prolétariat international qu’il est question, et d’aucune autre, y compris et surtout lorsque les communistes défendent la libération nationale des peuples opprimés (la lutte démocratique est un moment de la lutte communiste) ! Les conditions de la « libération » coloniale du prolétariat d’une nation dominante sont antithétiques aux conditions de la libération du prolétariat, et donc au communisme.

    « À la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. […] De même que les démocrates ont fait du mot peuple une formule sacrée, vous faites, vous, une formule sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez au développement révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire, etc. »23

    Le marxisme n’est pas un énième humanisme bourgeois, creux et hypocrite, qui ne défend l’humanité que des colons, ou des colonisés après qu’ils soient morts, il sait que l’Histoire est cynique et cruelle, et il accepte cette réalité dans toute sa radicalité : son humanisme est dialectique, il est la cause de l’humanité tout entière dans toutes les contradictions objectives du développement de l’humanité.

    Nier l’existence des contradictions dans le prolétariat international, ce n’est pas défendre une position progressiste et internationaliste, mais au contraire, défendre une position réactionnaire et social-chauvine, toujours à l’avantage des nations dominantes et au détriment des nations dominées et de leur droit à l’autodétermination. Pour être internationaliste et progressiste, il faut déjà reconnaître que le prolétariat international est divisé, et ce non pas seulement dans sa conscience, mais aussi et surtout matériellement, entre peuples exploiteurs et peuples exploités. Après avoir reconnu cet état de fait objectif, les communistes doivent lutter pour résoudre les contradictions qui traversent le prolétariat international.

    Nier l’existence des contradictions dans le prolétariat international, ce n’est pas un crime contre la morale ou les « droits humains », mais un crime contre-révolutionnaire, car une telle position est objectivement réactionnaire, c’est-à-dire qu’elle entrave la résolution de ces contradictions, et donc, la lutte communiste internationale. Ce n’est pas « le droit des nations à l’autodétermination » qui est métaphysique, mais les raisons X ou Y de celles et ceux qui nient ce droit, et qui ainsi démontrent ne pas comprendre les contradictions du réel et la méthode de leur juste résolution (la transformation du réel).

    Comment résoudre la contradiction entre peuples opprimés et peuples oppresseurs ? La résolution de chaque contradiction dépend de la nature de chaque contradiction, selon qu’elle soit principale ou secondaire, ou antagonique ou non-antagonique. Ceci dit, selon Mao, « la contradiction entre les colonies et l’impérialisme » est, dans les colonies (la perspective depuis laquelle parle Mao en 1937), une contradiction principale et antagonique qui doit donc être résolue « par la guerre révolutionnaire nationale ».

    Si les communistes refusent d’assumer les tâches démocratiques lorsqu’elles existent, ils s’excluent du mouvement des masses, parce qu’ils s’excluent du mouvement réel. Ce faisant, premièrement, ils ne réalisent pas le combat pour la démocratie qui est aussi le leur, pour leurs propres intérêts, et deuxièmement, ils condamnent les masses à rester sous une direction bourgeoise, et ils se privent ainsi de l’opportunité de transformer la lutte démocratique en lutte communiste, selon la stratégie de la révolution continue par étape.

    A. La défense de la libération nationale

    Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes n’est pas un droit sous condition : il existe indépendamment de la direction du mouvement de libération nationale (bourgeoise ou non), de son fond (démocratique ou non) et de sa forme (pacifique, violente, etc.). Pour les communistes, le droit des nations à disposer d’elles-même se transforme en devoir de défense de la libération nationale lorsque son fond est démocratique. Ce devoir se justifie entièrement et exclusivement par le fond démocratique de la libération nationale, et est indépendant de la direction et de la forme de celle-ci.

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est une guerre révolutionnaire — avec toutes les violences qu’implique n’importe quelle guerre moderne. Cette vérité est évidente pour quiconque est marxiste.

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est dirigée par la bourgeoisie. La direction bourgeoise de la libération nationale laisse inchangés son fond démocratique anti-impérialiste et son caractère de masse.

    « La bourgeoisie qui, au début de tout mouvement national, joue naturellement un rôle d’hégémonie (de direction), qualifie d’action pratique le soutien de toutes les aspirations nationales. Mais la politique du prolétariat dans la question nationale (de même que dans les autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une direction déterminée, mais ne coïncide jamais avec sa politique. La classe ouvrière soutient la bourgeoisie uniquement dans l’intérêt de la paix nationale (que la bourgeoisie ne peut donner entièrement et qui n’est réalisable que dans la mesure d’une entière démocratisation), dans l’intérêt de l’égalité en droits, afin d’assurer à la lutte de classe l’ambiance la plus favorable. Aussi les prolétaires opposent-ils précisément au praticisme de la bourgeoisie une politique de principe dans la question nationale, ne soutenant jamais la bourgeoisie que conditionnellement. Dans la cause nationale, toute bourgeoisie veut soit des privilèges pour sa nation, soit des avantages exceptionnels pour elle-même ; c’est ce qu’on entend par “pratique”. Le prolétariat est contre tout privilège, contre tout exclusivisme. Exiger qu’il soit “pratique”, c’est marcher sous la houlette de la bourgeoisie, c’est verser dans l’opportunisme.

    Répondre par “oui ou non” à la question de la séparation de chaque nation ? C’est là, semble-t-il, une revendication très “pratique”. Or, en fait, elle est absurde, elle est métaphysique théoriquement et elle conduit dans la pratique à subordonner le prolétariat à la politique de la bourgeoisie. La bourgeoisie met toujours au premier plan ses revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classe. Théoriquement, on ne saurait affirmer à l’avance si c’est la séparation d’une nation ou son égalité en droits avec une autre nation qui achèvera la révolution démocratique bourgeoise : pour le prolétariat, il importe dans les deux cas d’assurer le développement de sa propre classe ; ce qui importe à la bourgeoisie, c’est d’entraver ce développement, en en reléguant les tâches derrière celles de “sa” nation. Aussi le prolétariat se borne-t-il à revendiquer de façon toute négative pour ainsi dire, la reconnaissance du droit de libre disposition, sans rien garantir à aucune nation, ni s’engager à rien donner aux dépens d’une autre nation.

    Cela n’est pas “pratique” ? Soit. Mais en fait, cela garantit le mieux la plus démocratique des solutions possibles ; ce qu’il faut au prolétariat, ce sont uniquement ces garanties ; ce qu’il faut à la bourgeoisie de chaque nation, c’est que soient garantis ses avantages, sans égard à la situation (aux désavantages possibles) d’autres nations.

    Ce qui intéresse surtout la bourgeoisie, c’est la “possibilité” de faire aboutir une revendication donnée ; d’où la perpétuelle politique de transactions avec la bourgeoisie des autres nations au détriment du prolétariat. Au prolétariat par contre, il importe de renforcer sa propre classe contre la bourgeoisie, d’éduquer les masses dans l’esprit d’une démocratie conséquente et du socialisme.

    Cela n’est pas “pratique” pour les opportunistes ? Soit. Mais cela n’en est pas moins l’unique garantie effective, la garantie du maximum d’égalité nationale et de paix, en dépit des féodaux comme de la bourgeoisie nationaliste.

    Toute la tâche des prolétaires dans la question nationale n’est pas “pratique” du point de vue de la bourgeoisie nationaliste de chaque nation, car les prolétaires exigent une “abstraite”égalité des droits, l’absence en principe des moindres privilèges, hostiles qu’ils sont à tout nationalisme. […]

    […]

    Au nom du “caractère pratique” de ses revendications, la bourgeoisie des nations opprimées appellera le prolétariat à soutenir sans réserve ses aspirations. Le plus pratique, c’est de dire franchement “oui” pour la séparation de telle nation, mais non pour le droit de séparation de toutes les nations, quelles qu’elles soient !

    Le prolétariat est contre ce praticisme : reconnaissant l’égalité en droits et un droit égal à constituer un État national, il prise et place par-dessus tout l’alliance des prolétaires de toutes les nations, apprécie sous l’angle de la lutte de classe des ouvriers toute revendication nationale, toute séparation nationale. Le mot d’ordre de praticisme n’est en fait que le mot d’ordre d’assimilation non critique des aspirations bourgeoises.

    […]

    Nous répondons : non, c’est à la bourgeoisie qu’il importe d’avoir ici une solution “pratique” tandis qu’aux ouvriers il importe de dégager en principe deux tendances. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée lutte contre la nation qui opprime, pour autant nous sommes toujours, en tout état de cause et plus résolument que tous les autres, pour, car nous sommes l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée est pour son propre nationalisme bourgeois, nous sommes contre. Lutte contre les privilèges et les violences de la nation qui opprime ; aucune tolérance pour la recherche de privilèges, de la part de la nation opprimée.

    Si nous ne mettons pas en avant et ne faisons point passer dans notre agitation le mot d’ordre du droit de séparation, nous ferons le jeu non seulement de la bourgeoisie, mais aussi des féodaux et de l’absolutisme de la nation qui opprime. […] »24

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est politiquement « impure » ou qu’elle est menée par des appareils politiques et militaires distincts des masses populaires (qui ne sont pas leur expression organique). La nature interclassiste et politiquement immature ou arriérée de la libération nationale, tout comme la formation et l’engagement dans celle-ci d’organisations politiques et militaires autonomes, sont des nécessités qui laissent également inchangées son fond démocratique anti-impérialiste et son caractère de masse. Sur le premier point, le mouvement des masses est toujours aussi celui de ses franges réactionnaires et des classes populaires non prolétariennes, les mouvements nationaux sont à ce propos la norme et non l’exception. Sur le dernier point, une organisation est toujours distincte et autonome des masses, et elle ne peut être dite « séparée » des masses que si son mouvement est indépendant du mouvement des masses, ou opposé à celui-ci. (Notons que le Parti communiste, s’il est par définition l’expression directe des masses, n’en est pas moins organiquement distinct et autonome, sans que l’on puisse donc dire qu’il en serait alors séparé.)

    « L’insurrection irlandaise [a été] qualifiée de “putsch”, ni plus ni moins, car la “question irlandaise”, y disait-on, était une “question agraire”, les paysans avaient été apaisés par des réformes, et le mouvement national n’était plus maintenant “qu’un mouvement purement urbain”, petit-bourgeois, et qui, en dépit de tout son tapage, ne représentait pas grand-chose “au point de vue social”.

    […]

    On ne peut parler de “putsch”, au sens scientifique du terme, que lorsque la tentative d’insurrection n’a rien révélé d’autre qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques, et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles d’existence, qui est passé par différentes étapes et combinaisons d’intérêts de classe, s’est traduit, notamment, par un congrès national irlandais de masse, tenu en Amérique (Vorwärts du 20 mars 1916), lequel s’est prononcé en faveur de l’indépendance de l’Irlande ; il s’est traduit par des batailles de rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des villes, ainsi qu’une partie des ouvriers, après un long effort de propagande au sein des masses, après des manifestations, des interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la révolution sociale comme un phénomène vivant.

    Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de “putsch” l’insurrection irlandaise.

    Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.

    La révolution russe de 1905 a été une révolution démocratique bourgeoise. Elle a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour les objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. Objectivement, le mouvement des masses ébranlait le tsarisme et frayait la voie à la démocratie, et c’est pourquoi les ouvriers conscients étaient à sa tête.

    La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement — sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible — et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme, laquelle ne “s’épurera” pas d’emblée, tant s’en faut, des scories petites-bourgeoises. »25

    B. La révolution continue par étape

    Le devoir des communistes envers la libération nationale ne se supplante pas à l’autonomie politique de classe du prolétariat, mais n’est que l’application de celle-ci dans la situation concrète de l’oppression d’une nation par une autre (lorsque la libération nationale est démocratique). Ces deux devoirs ne sont qu’un, parce que la réalisation du second est conditionnée par la réalisation du premier, ils existent l’un dans la continuité de l’autre.

    Le combat pour les droits politiques (les libertés bourgeoises) des masses populaires en général, et des prolétaires en particulier, est le combat des communistes parce que ces droits politiques sont aussi ceux du mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire ceux qui permettent au prolétariat de développer sa conscience et son organisation politique. Cette réalité est particulièrement évidente et impérative dans le cas du colonialisme, du (semi-)féodalisme ou du fascisme, c’est-à-dire lorsque les tâches démocratiques sont principales.

    « […] Marx voyait dans toutes les revendications démocratiques sans exception non pas un absolu, mais l’expression historique de la lutte des masses populaires, dirigées par la bourgeoisie, contre le régime féodal. Il n’est pas une seule de ces revendications qui, dans certaines circonstances, ne puisse servir et n’ait servi à la bourgeoisie à tromper les ouvriers. Il est radicalement faux, du point de vue théorique, de monter en épingle, à cet égard, l’une des revendications de la démocratie politique, à savoir le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, et de l’opposer à toutes les autres. Dans la pratique, le prolétariat ne peut conserver son indépendance qu’en subordonnant sa lutte pour toutes les revendications démocratiques, sans en excepter la république, à sa lutte révolutionnaire pour le renversement de la bourgeoisie. »26

    Nier la révolution continue par étape, c’est-à-dire refuser d’analyser la contradiction et les tâches principales de chaque situation, ce n’est pas « accélérer » ou prendre un « raccourci » vers la révolution communiste, ou « sauvegarder » l’autonomie politique de classe du prolétariat, mais simplement liquider celles-ci.

    Il y a continuité et rupture entre la lutte démocratique (antiféodale, anticoloniale, antifasciste) et la lutte des classes (communiste). La première n’est pas la seconde, mais la seconde est déjà contenue dans la première, qui est sa condition et qui la produit. Il y a une nécessité réciproque entre la révolution démocratique et la révolution communiste : la révolution communiste nécessite la révolution démocratique (contre le féodalisme, le colonialisme et le fascisme), et la révolution démocratique nécessite la révolution communiste (contre l’impérialisme et le capitalisme monopolistique d’État).

    L’Histoire a prouvé qu’une révolution démocratique pouvait se réaliser sans révolution communiste, par exemple, en Irlande, en Algérie ou en Iran, mais, là même, la relation de nécessité réciproque existe toujours : parce que les tâches démocratiques ont été réalisées, les tâches communistes sont mises à l’ordre du jour, c’est-à-dire qu’elles peuvent et doivent être réalisées. La révolution démocratique ne peut pas être définitivement sauvegardée contre l’impérialisme sans la révolution communiste, c’est-à-dire qu’elle encourt toujours le risque de retrouver sa domination sous une forme néocoloniale. Dans les 3 exemples cités ci-dessus, ce constat s’est vérifié : aujourd’hui, une partie de l’Irlande est toujours occupée par le Royaume-unis, et l’Algérie et l’Iran sont toujours des semi-colonies dominées par l’impérialisme (donc, bureaucratiques). Idem, contre le fascisme : aucune société capitaliste ne peut rester éternellement hors de portée de la peste brune. Même lorsque la révolution démocratique se réalise sans la révolution communiste, elle reste fatalement inachevée (à l’époque de l’impérialisme) : à terme, des tâches démocratiques subsistent et/ou ressurgissent toujours.

    La relation de nécessité réciproque entre révolution démocratique et révolution communiste n’est pas métaphysique : la révolution démocratique nécessite la révolution communiste dans l’absolu, parce qu’elle est sa seule garantie contre l’impérialisme et le capital monopolistique, mais la révolution communiste n’est que relativement nécessaire pour la révolution démocratique, parce qu’elle peut être réalisée sans la révolution communiste.

    « NB : le subjectivisme (le scepticisme et la sophistique, etc.) se distingue de la dialectique, entre autres, en ce que dans la dialectique (objective) la différence entre le relatif et l’absolu est elle-même relative. Pour la dialectique objective, dans le relatif il y a l’absolu. Pour le subjectivisme et la sophistique, le relatif est seulement relatif et exclut l’absolu.

    […]

    Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une “maille”, une “cellule”, mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général. […] »27

    La révolution continue par étape, c’est la résolution successive des contradictions jusqu’au communisme, dans l’ordre où il est possible donc nécessaire de les résoudre.

    Lorsque Marx défend une révolution démocratique en Irlande, que Lénine défend une révolution démocratique dans l’Empire russe (la dictature démocratique du peuple), et que Mao défend une révolution démocratique en Chine (la nouvelle démocratie), ce n’est pas à la place ou malgré la révolution communiste, mais avec et pour celle-ci. L’expérience historique est venue confirmer leur prédiction. Dans l’Empire russe, la révolution démocratique de Février 1917 a précédé la révolution communiste d’Octobre 1917. En Chine, la guerre révolutionnaire nationale (ou révolution de nouvelle démocratie) qui s’est achevée en 1949, et la dictature démocratique du peuple (ou nouvelle démocratie) qui s’est achevée en 1954, ont précédé l’établissement de la dictature du prolétariat. Idem, en Albanie ou au Vietnam, la révolution communiste et la dictature du prolétariat ont été précédées par une révolution démocratique et une dictature démocratique du peuple.

    La stratégie de révolution continue par étape est aussi vieille que le marxisme. C’est celle que Marx et Engels ont développée depuis Le manifeste du parti communiste (1848) jusqu’à leur mort, et qu’ils ont notamment appliquée au cas de l’Irlande du XIXsiècle. C’est celle que Lénine a développée en l’adaptant au cas de la Russie au début du XXsiècle dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905). C’est celle que Mao a développée en l’adaptant au cas de la Chine du milieu du XXsiècle dans La démocratie nouvelle (1940). Aujourd’hui, l’on peut affirmer que la révolution continue par étape a été adoubée par l’Histoire comme stratégie révolutionnaire générale du prolétariat international.

    Il est à noter que le principe de la résolution successive des contradictions principales ne s’applique pas seulement à la contradiction Travail-Capital (la révolution continue par étape jusqu’au communisme). Par exemple, sous le mode de production communiste, la contradiction Homme-Femme existera toujours (avec ses aspects irrémédiablement antagoniques) et deviendra vraisemblablement principale, et avec elle les tâches politiques féministes. Etc.

    Le mouvement communiste est à l’avant-garde, cela signifie qu’il lutte pour la résolution de toutes les contradictions, y compris celles qui ne sont pas principales. Cependant, les contradictions ne peuvent se résoudre que par étape, c’est-à-dire en identifiant et résolvant successivement la contradiction principale. Il est impossible de résoudre toutes les contradictions à la fois, car les contradictions secondaires ne peuvent pas être résolues si la contradiction principale qui conditionne leur existence, c’est-à-dire qui les produit et les reproduit, n’est pas d’abord résolue.

    C. La libération nationale et le colonialisme

    « […] Marx mettait au premier plan, en considérant par-dessus tout les intérêts de la lutte de classe du prolétariat des pays avancés, le principe fondamental de l’internationalisme et du socialisme : un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre. […] »28

    Comment interpréter cette conclusion de Marx dans le cas du colonialisme ?

    « […] Les socialistes ne doivent pas seulement revendiquer la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies (et cette revendication, dans son expression politique, n’est pas autre chose que la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes) ; les socialistes doivent soutenir de la façon la plus résolue les éléments les plus révolutionnaires des mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale de ces pays et aider à leur insurrection (ou, le cas échéant, à leur guerre révolutionnaire) contre les puissances impérialistes qui les oppriment. »29

    Il existe un droit des nations à disposer d’elles-mêmes, à l’autodétermination, mais il n’existe nulle part de droit des nations à la colonisation, c’est-à-dire à la conquête, à l’extermination, au peuplement, etc. En revanche, le droit des nations à disposer d’elles-mêmes implique sans ambiguïté le droit à la résistance et à la libération, c’est-à-dire, à la « guerre révolutionnaire nationale », pour reprendre les mots de Lénine et de Mao.

    Dans le cas du colonialisme, particulièrement du colonialisme de peuplement, ne pas défendre le droit à l’autodétermination nationale et la lutte démocratique de libération nationale anticoloniale, c’est toujours soutenir le statu quo colonial et les positions de l’impérialisme dans le monde. En conséquence, ne pas répondre du droit des nations à l’autodétermination et des tâches démocratiques de libération nationale anticoloniale, c’est faillir dans son devoir de communiste, c’est être un social-impérialiste et un social-colonialiste, c’est-à-dire être un communiste en mot et en apparence, mais un impérialiste et un colonialiste en fait.

    Dans la contradiction entre une nation coloniale et une nation résistant au colonialisme, l’aspect principal, c’est-à-dire celui qui contient la possibilité d’une résolution de la contradiction, par le haut, est la nation en lutte contre son oppression : c’est la lutte des peuples opprimés qui peut réaliser la révolution démocratique dans le monde, pas la lutte des peuples oppresseurs, c’est leur autodétermination qui est progressiste, pas celle des peuples oppresseurs.

    « [L]es socialistes […] qui ne revendiquent pas la liberté de séparation pour les colonies […], et qui n’étendent pas la propagande révolutionnaire et l’action de masse révolutionnaire jusque dans le domaine de la lutte contre le joug national, qui n’utilisent pas les incidents comme celui de Saverne pour développer une très large propagande illégale parmi le prolétariat de la nation oppressive, pour organiser des manifestations de rue et des actions révolutionnaires de masse, […] ces socialistes agissent en chauvins, en laquais des monarchies impérialistes et de la bourgeoisie impérialiste qui se sont couvertes de sang et de boue. »30

    Soutenir la libération des colonies, ce n’est pas soutenir un nationalisme, c’est-à-dire la politique réactionnaire d’une bourgeoisie qui cherche à gagner des privilèges sur une autre nation. Ce n’est que l’autodétermination du peuple colonisé, c’est-à-dire l’abolition des privilèges de la nation dominante sur la nation dominée : lorsque le statu quo est asymétrique (une situation de domination), son renversement ne peut être qu’un mouvement asymétrique de même (la conquête de la liberté) — ce principe ne devrait pas être étranger à un marxiste.

    Dans le cas d’une nation coloniale, c’est-à-dire dont l’existence est historiquement et matériellement indissolublement liée au projet colonial d’une colonie de peuplement, comment se présente l’abolition des privilèges nationaux des colonisateurs sur les colonisés ? La réponse est simple : comme dans toute autre situation coloniale, par le droit de la nation dominée à disposer d’elle-même, c’est à dire « la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies ». Où est-ce que l’oppression nationale est plus évidente que dans la spoliation des terres, le déplacement et l’apartheid ? Qu’est-ce que peut être le droit d’une nation à disposer d’elle-même sinon son droit à se réapproprier ses terres pour retourner y vivre librement ?

    La nécessité, c’est la libération de la colonie, la dissolution subséquente de la nation coloniale qui en dépend, en tant que nation, n’est qu’une contingence. Si une nation ne peut exister que comme nation privilégiée — par sa domination d’une autre nation — et doit disparaître avec la disparition de ses privilèges — l’abolition de sa domination d’une autre nation —, alors l’avenir de cette nation laisse parfaitement indifférents les communistes, et ce non pas en dépit du droit à l’autodétermination des nations, mais précisément en vertu de ce principe. Les communistes reconnaissent ce droit car ils sont « l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression » qui « n’admet aucune inégalité, aucun privilège, aucun exclusivisme ».

    Les communistes œuvrent pour la révolution communiste mondiale. Ils ont donc le devoir de défendre l’internationalisme prolétarien, duquel est déduit le principe de l’égalité des nations, duquel est déduit le droit à l’autodétermination nationale, et duquel est déduit le droit à la libération nationale. Défendre ces droits démocratiques nationaux (pour leur fond) est donc le devoir des communistes (pour œuvrer à la révolution communiste mondiale).

    La perpétuation ou la disparition d’une nation sont des problèmes parfaitement étrangers au programme et à la lutte communiste : cette question ne possède en tant que telle, au-delà du principe internationaliste de l’égalité des nations et de son application (l’autodétermination et la libération nationale), aucun fond démocratique.

    L’existence ou l’inexistence d’une nation n’a aucune valeur politique indépendamment de la libération.

    Rappelons-le : ce que défendent les communistes, c’est un fond démocratique, pas une forme nationale.

    D. Le front uni démocratique

    Résumons. Selon Marx, Lénine et Staline, les luttes de libération nationale sont toujours des luttes bourgeoises — sinon dirigé par la bourgeoisie, au moins dans les intérêts de la bourgeoisie. Cependant, ces luttes possèdent un contenu démocratique. De plus, ces luttes sont des mouvements populaires de masse. Pour ces deux raisons — leur contenu démocratique et leur investissement par les masses populaires — les luttes de libération nationale sont dans les intérêts directs du prolétariat : elles sont des problèmes pratiques immédiats de la révolution communiste. Pourquoi ?

    Premièrement, la révolution démocratique nationale est dans les intérêts de la révolution communiste, parce que les libertés politiques bourgeoises sont aussi celles du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

    Deuxièmement, la révolution démocratique nationale est une opportunité pour la révolution communiste, parce que les communistes peuvent se placer à la tête du mouvement des masses en lutte pour l’indépendance nationale contre l’impérialisme. L’indépendance nationale ne peut pas exister à l’époque de l’impérialisme, ce qui est un argument de plus pour que les communistes en fassent leur propre combat : ainsi, ils mènent les masses à travers la révolution démocratique vers la révolution communiste.

    Et troisièmement, la révolution démocratique nationale résout la contradiction principale nationale-coloniale, ce qui transforme la contradiction Travail-Capital, d’une contradiction secondaire dans les colonies, en contradiction principale et met ainsi à l’ordre du jour des masses la révolution communiste.

    Voilà comment se justifie la stratégie de la révolution continue par étape.

    Répétons-le : une stratégie offre des possibilités (elle ouvre le champ des possibles), mais elle n’offre jamais de garanties. Un communiste qui attend une stratégie infaillible, sans risque de défaite, l’attendra pour l’éternité, aussi longtemps que celui qui attend une révolution communiste « pure » ou « propre » — idéelle et idéale.

    Dans la révolution continue par étape, c’est ainsi que se pose le problème du front uni démocratique : qu’est-ce qui est possible, donc nécessaire, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’expérience du 1er et du 2front uni chinois (respectivement en 1924-1927 et en 1937-1945) est un excellent exemple.

    Le Parti communiste de Chine n’a pas renoncé au front uni avec le Kuomintang, et ce malgré que ce dernier l’ait trahi en 1927, avec des conséquences sanglantes pour le prolétariat chinois (le massacre de Shanghai), et l’ait ensuite contraint à mener la Longue marche en 1934, ce qui coûta la vie au Soviet du Jiangxi et à 100 000 communistes chinois.

    Est-ce que l’obstination du Parti communiste de Chine à appliquer la stratégie du front uni démocratique était une erreur ? Est-ce qu’il aurait dû abandonner cette stratégie ? Non.Pourtant, le Kuomintang était financé et soutenu par les impérialistes (les USA), et les civils chinois ont été régulièrement les victimes de pillages dont s’est rendu coupable le Kuomintang — ce que Mao a condamné. Est-ce que le Parti communiste de Chine s’est donc rendu coupable de collaboration avec des fascistes ou des impérialistes, en s’alliant avec le Kuomintang ? Est-ce qu’il s’est politiquement liquidé dans ce front uni ? Non plus. L’Histoire a prouvé l’inverse — le Parti communiste de Chine n’a pas eu tort — et a démontré que dans les luttes de libération nationale, le front uni avec la bourgeoisie nationale est la stratégie correcte, malgré ses risques, et malgré les aspects réactionnaires des organisations nationalistes bourgeoises.

    Il y a une identité contradictoire entre la fin et les moyens, entre la stratégie et la tactique. La stratégie de front uni est toujours une tactique de compromis avec des forces plus ou moins réactionnaires et plus ou moins dangereuses en tant que telles. La tactique du compromis est un danger pour la stratégie du front uni, mais la stratégie du front uni ne peut se réaliser qu’avec une tactique du compromis. La stratégie est rigide et autonome, la tactique est souple et négociée : le compromis n’est juste que quand il est tactique, mais il est nécessaire. Ces compromis ne sont pas « sans principes », au contraire, ils sont dictés par les impératifs de la victoire, ils se justifient par des principes supérieurs, ceux de la révolution démocratique, qui eux-mêmes sont pour les communistes ceux de la révolution communiste.

    « On appelle compromis, en politique, l’abandon de certaines revendications, d’une partie de ces revendications, en vertu d’un accord avec un autre parti.

    L’idée que la foule se fait habituellement des bolcheviques, idée entretenue par la presse qui nous calomnie, c’est que les bolcheviques n’acceptent jamais aucun compromis avec qui que ce soit.

    Cette idée nous flatte en tant que parti du prolétariat révolutionnaire, car elle prouve que nos ennemis mêmes sont obligés de reconnaître notre fidélité aux principes fondamentaux du socialisme et de la révolution. Mais il faut cependant dire ce qui est vrai : cette idée ne correspond pas à la vérité. Engels avait raison lorsque, dans sa critique du manifeste des communards blanquistes (1873), il raillait leur déclaration : “Pas de compromis !”. Ce n’est qu’une phrase, disait-il, car il arrive fréquemment que les circonstances imposent fatalement des compromis à un parti en lutte, et il est absurde de renoncer à tout jamais à “accepter le paiement d’une dette par tranches”. Le devoir d’un parti vraiment révolutionnaire n’est pas de proclamer une renonciation impossible à tout compromis, mais bien de savoir rester, à travers tous les compromis, dans la mesure où ils sont inévitables, fidèle à ses principes, à sa classe, à sa mission révolutionnaire, à sa tâche de préparation de la révolution et d’éducation des masses en vue de la victoire révolutionnaire. »31

    In fine, pour les communistes, le problème de la libération nationale se pose comme un dilemme simple : s’exclure ou ne pas s’exclure du mouvement réel.

    Conclusion : la libération nationale et la guerre impérialiste

    En conclusion, nous devons noter que s’il est primordial d’étudier les contradictions pour ne pas négliger nos tâches démocratiques là où elles existent, notamment concernant les luttes de libération nationale, il l’est tout autant pour ne pas négliger toutes nos autres tâches de communistes. Confondre le principal et le secondaire, c’est se condamner à l’opportunisme, et donc, à la défaite.

    La simple existence d’un élément national démocratique dans une guerre ne nous informe pas sur la nature de cette guerre (la qualité dépend de la quantité). Une guerre est nationale seulement lorsque son aspect national est principal. Aucun aspect n’apparaît « pur » dans la réalité, car la pureté est une abstraction (elle isole) et que la réalité est concrète (rien n’y existe isolé). Voilà pourquoi déduire l’aspect principal de l’étude des contradictions — prises dans leur totalité — est toujours nécessaire pour déduire la nature (la qualité) d’une situation en général, et d’une guerre en particulier. Par exemple, dans la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale, l’élément national démocratique existait, ce qui ne transformait pas la guerre inter-impérialiste en guerre de libération nationale, car cet élément national démocratique restait un aspect secondaire par rapport à l’élément inter-impérialiste principal. De plus, cet élément national démocratique a été invoqué par toutes les bourgeoisies impérialistes, là où il n’existait pas : « la défense de la patrie » revendiquée par tous les belligérants ne signifiait pas qu’il existait un contenu démocratique dans leurs ambitions, ce n’était là qu’un casus belli pour le repartage du monde et un moyen d’unir la nation autour des intérêts de la bourgeoisie impérialiste.

    « L’élément national [démocratique] dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état “pur” : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état pur », car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas « purement » impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les « masses populaires » en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie « nationale », c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels le contenu objectif de la guerre est le « prolongement de la politique » de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des « grandes puissances » (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie « subjective » dominante, ce sont des phrases « nationales » propagées en vue de duper les masses. »32

    D’abord, un mouvement national ne possède pas nécessairement un contenu démocratique, il peut aussi être chauvin et impérialiste. Ensuite, lorsqu’un mouvement national possède un contenu démocratique, celui-ci n’est jamais « pur » et il n’est pas nécessairement principal. Enfin, même lorsqu’un mouvement national possède un contenu principalement démocratique, c’est-à-dire lorsqu’il est une lutte de libération nationale, les tâches démocratiques ne sont pas nécessairement les tâches principales, c’est-à-dire celles qui peuvent résoudre la contradiction principale, car une contradiction impliquant des tâches démocratiques peut exister sans qu’elle ne soit la contradiction principale.

    C’est face à cette dernière situation que Lénine a argumenté contre (!) la défense de la lutte de libération nationale serbe pendant la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale : dans l’ensemble, l’élément chauvin et impérialiste était principal et l’élément national démocratique — bien présent et principal dans le mouvement national serbe — était secondaire. Ce qu’il faut comprendre, c’est que même si l’aspect national démocratique était principal dans la guerre de la Serbie contre l’Autriche, cet aspect n’avait aucune importance dans la situation générale dans lequel le mouvement national serbe était placé, dont il n’était qu’une partie d’un tout : la contradiction principale, c’est-à-dire celle qui déterminait l’existence et l’avenir de la 1re Guerre mondiale, n’était pas nationale mais inter-impérialiste.

    À l’inverse, dans le cas de l’Irlande, l’élément inter-impérialiste était secondaire, et l’élément national démocratique était principal. L’élément inter-impérialiste se retrouve invariablement dans tous les mouvements nationaux à l’époque de l’impérialisme — l’indépendance de l’Irlande était soutenue par tous les concurrents de l’Angleterre — mais constater l’existence d’un aspect ne nous dit rien sur sa qualité principale ou secondaire. Pour départager le principal du secondaire, il faut étudier les phénomènes dans leur ensemble, c’est-à-dire les contradictions dans leurs relations entres-elles.

    Quand Lénine soutient une lutte de libération nationale — par exemple, l’Irlande — au nom de l’internationalisme révolutionnaire, et qu’il refuse de soutenir une autre lutte de libération nationale — par exemple, la Serbie — au nom du même internationalisme révolutionnaire, y a-t-il une contradiction ? Est-ce que Lénine, en 1915, a oublié d’appliquer la méthode matérialiste dialectique au cas de la lutte de libération nationale serbe ? Aucunement. Au contraire, ses positions étaient les plus correctes conclusions de la méthode matérialiste dialectique appliquée à des situations concrètes différentes, où les contradictions principales étaient de qualités différentes, et donc, où les méthodes de leur résolution étaient de qualités différentes également.

    La théorie est un guide pour l’action, et c’est précisément ce guide qui a permis à Lénine de rester internationaliste et révolutionnaire lorsque la IIde Internationale se convertissait au social-chauvinisme de « la défense de la patrie ». Entre une position révolutionnaire et une position contre-révolutionnaire, il n’y a que la compréhension ou l’absence de compréhension des contradictions (de leur ordre et de leur qualité). Voilà pourquoi nous pouvons répéter : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire »33, car la théorie est toujours une question pratique.

    1 Pour un exposé systématique de la question nationale, ce qui n’est pas l’objet de ce court document, nous redirigeons vers : I. Kaypakkaya, La question nationale en Turquie, 1971.

    2 K. Marx et F. Engels, « Feuerbach », L’idéologie allemande, 1845.

    3 J. V. Staline, « Le mouvement national », Le marxisme et la question nationale, 1913.

    4 V. I. Lénine, « Le “praticisme” dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    5 V. I. Lénine, « Bourgeoisie libérale et opportunistes socialistes dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    6 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    7 K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.

    8 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    9 K. Marx, Lettre à Engels du 11 décembre 1869, 1869.

    10 K. Marx, Lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt du 9 avril 1870, 1870.

    11 Mao Z., « Le caractère spécifique de la contradiction », De la contradiction, 1937.

    12 F. Engels, Lettre à Karl Kautsky du 12 septembre 1882, 1882.

    13 Ibidem.

    14 Ibidem.

    15 G. Dimitrov, « Chapter two: The Soviet Union », The diary of Georgi Dimitrov 1933–1949, Yale University Press, 2003, p. 13.

    16 A. Ruscio, « Commune(s), communards, question coloniale », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 153 | 2022, p. 131-144.

    17 Ibidem.

    18 Ibidem.

    19 I. Merle, « Communards and “Arabs” insurgents against Kanaks. Military engagements and contradictions within 1878 Kanak war in New Caledonia. », Fifth European Congress on World and Global History – “Ruptures, Empires, Revolutions”, Department of History, Corvinus University of Budapest, août 2017.

    20 Ibidem.

    21 À ce sujet, nous redirigeons vers « Notes sur la conscience de classe », Unité communiste, 3 avril 2024.

    22 F. Engels, Principes du communisme, 1847.

    23 K. Marx, La scission au sein de la Ligue des communistes, 1850.

    24 V. I. Lénine, « Le “praticisme” dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    25 V. I. Lénine, « L’insurrection irlandaise de 1916 », Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    26 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    27 V. I. Lénine, Sur la question de la dialectique, 1915.

    28 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    29 Ibidem.

    30 Ibidem.

    31 V. I. Lénine, Au sujet des compromis, 1917.

    32 V. I. Lénine, « partie VI », La faillite de la IIde Internationale, 1915.

    33 V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.

  • 8 mois plus tard

    Aujourd’hui, plus de 8 mois après l’offensive palestinienne du 7 octobre 2023, nous sommes en mesure de nous demander : est-ce que cette date marque une défaite pour la résistance palestinienne ?

    Il est impossible de nier que le 7 octobre a marqué le début de la contre-offensive israélienne sur la bande de Gaza, et avec elle, de l’intensification du génocide gazaoui.

    Cependant, est-ce que cela signifie que l’opération Déluge d’Al-Aqsa a échoué ?

    Cette question en implique une autre : quels étaient les objectifs des organisations de la joint operation room lorsque celles-ci ont lancé l’opération Déluge d’Al-Aqsa ?

    Nous ne pouvons pas répondre à la place des intéressés, mais nous pouvons avancer avec un haut degré de probabilité que l’objectif commun des organisations de la joint operation room était de rompre l’impasse que connaissait jusqu’alors le mouvement de libération nationale palestinien depuis la 2de intifada. Ce statu quo à l’avantage de la puissance colonisatrice se caractérisait à l’échelle internationale par une normalisation diplomatique continue et croissante des relations d’Israël avec ses voisins géopolitiques, notamment les États du Golfe, et à l’échelle nationale par la progression de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem et par un génocide lent et inexorable de la population palestinienne gazaoui, laissée mourir dans des conditions inhumaines1. À cela s’ajoute un recul de la confiance de la population palestinienne, notamment de la jeunesse, en ses organisations. Cela s’est entre autres caractérisé par l’émergence d’un nouveau phénomène : les attentats entrepris en autonomie par des individus isolés, sans lien avec des organisations préexistantes. De plus, la création en 2022 de La Fosse aux lions, une nouvelle organisation de résistance palestinienne, par des jeunes palestiniens de Naplouse, s’inscrit clairement dans cette tendance.

    Certes, aujourd’hui, le génocide des gazaouis s’est incontestablement intensifié (bombardement délibéré des habitations, des camps de réfugiés et des infrastructures civiles). Certes, aujourd’hui, la résistance palestinienne fait face à un ennemi fort de 75 ans d’expérience de guerre et d’occupation coloniale (Nakba, crise du canal de Suez, guerre des Six Jours, guerre du Kippour, 1re et 2de guerre du Liban, 1re et 2de intifada, 1re et 2de guerre de Gaza), préparé aux tactiques de la guerre asymétrique (doctrine Dahiya), qui impose des pertes civiles et militaires disproportionnées aux Palestiniennes et Palestiniens. Certes, aujourd’hui, les gazaouis font face à un risque de plus en plus concret d’extermination ou d’exil massif vers l’Égypte.

    Cependant, est-ce que cela signifie pour autant que l’opération Déluge d’Al-Aqsa a été un échec ? Du point de vue humanitaire, ces 8 derniers moins ont été un désastre : 40 000 morts, 10 000 disparus, 80 000 blessés2 et une dégradation générale et aiguë des conditions de survie (famine, déshydratation, épidémie, etc.). Cela est indéniable. Mais quid du point de vue de la révolution démocratique anticoloniale ? De ce point de vue, le 7 octobre a mis en mouvement une situation de plus en plus figée depuis les accords d’Oslo (1993). Il ne faut pas surestimer l’importance de cet événement, mais il ne faut pas non plus être aveugle à l’ensemble des transformations que celui-ci amène en Palestine et dans le monde. Auprès de la population colonisée, le 7 octobre a prouvé que la résistance organisée était toujours offensive et capable de mener des opérations d’ampleur. Auprès de la population colonisatrice, le 7 octobre a rappelé que la Palestine n’était pas morte et n’allait pas se laisser mourir en silence, lentement et passivement. Cela l’a poussé à intensifier sa colonisation de la Palestine et son génocide des gazaouis. Ce changement de rythme dans la colonisation et le génocide dont est coupable Israël a bouleversé l’équilibre qui existait dans les relations internationales.

    Premièrement, la mobilisation importante des masses mondiales, notamment arabes, en solidarité avec la résistance palestinienne, a contraint les dirigeants de ces nations à ralentir leur processus de normalisation diplomatique avec Israël.

    Deuxièmement, l’unilatéralisme de Israël a rompu le consensus tel qu’il existait dans les pays impérialistes hégémoniques. Le jugement rendu par la Cour internationale de justice (CIJ) concernant les accusations de génocide portées par l’Afrique du Sud à l’encontre d’Israël (janvier 2024), le mandat d’arrêt international pour crime de guerre et crime contre l’humanité demandé par la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre Netanyahou (mai 2024), et la reconnaissance d’un État palestinien par l’Espagne (mai 2024), en sont les meilleurs exemples, mais ce ne sont pas les seuls. Cela ne signifie évidemment pas que le consensus colonial sioniste serait mis en danger dans les relations internationales, mais la normalité de la colonisation israélienne a été rompue. Aujourd’hui, la majorité des gouvernements des pays impérialistes hégémoniques sont critiques des crimes israéliens et exigent un cessez-le-feu immédiat à Gaza. Même le régime américain, dont Israël est un avant-poste vassal, a émis des réserves envers le gouvernement de Netanyahou.

    Troisièmement, le martyr des Palestiniennes et Palestiniens a revitalisé la solidarité internationale avec la résistance palestinienne. L’implication des Houthis, qui a transformé la mer Rouge et le golfe d’Aden en zone de guerre, et l’actuelle escalade des tensions entre le Liban et Israël, en sont les meilleurs exemples.

    Le 7 octobre a remis sur le devant de la scène politique mondiale la question palestinienne, au moment où elle était le plus délaissée.

    L’on pourra nous reprocher d’être des cyniques, mais nous pensons au contraire que ce sont celles et ceux qui n’apportent pas leur soutien à la résistance palestinienne, dans les moments où celle-ci est la plus tragique et la plus héroïque, qui sont réellement cyniques.

    Avant le 7 octobre, quelles étaient les perspectives toutes tracées pour la Palestine, les Palestiniennes et les Palestiniens ? L’extermination lente des gazaouis, dans l’indifférence diplomatique générale, jusqu’à ce que la situation justifie la déportation des survivantes et survivants dans le Sinaï, ou que celles et ceux-ci se soient eux-mêmes exilés. La poursuite des expulsions à Jérusalem et en Cisjordanie, jusqu’à la colonisation totale de ces territoires. Sinon la résistance palestinienne, qui peut stopper le projet colonial israélien ? Qui peut empêcher la victoire finale de celui-ci, c’est-à-dire la victoire du colonialisme sur les peuples opprimés, en Palestine ? Vraisemblablement, rien ni personne.

    Avant le 7 octobre, les voies étaient de plus en plus minces, désespérées, pour la résistance palestinienne. Aujourd’hui, la Palestine est martyrisée une fois de plus, mais le champ des possibles s’est élargi, des opportunités ont été ouvertes, le statu quo n’a pas été renversé mais il a été déstabilisé : la résistance palestinienne se dégage de l’impasse dans laquelle elle était de plus en plus entravée.

    L’objectif affiché initial de l’opération Déluge d’Al-Aqsa, c’est à dire obtenir la libération de toutes les prisonnières et tous les prisonniers politiques palestiniens grâce aux otages israéliens, a été un échec. Mais au-delà de ses objectifs politiques et militaires immédiats, l’opération Déluge d’Al-Aqsa a été une démonstration : la résistance palestinienne peut toujours compter sur ses propres forces.

    Le 7 octobre a surpris autant les ennemis que les alliés du mouvement national palestinien. Par exemple, l’Iran ignorait la planification de l’attaque et n’a pas été impliqué dans celle-ci par les organisations de la joint operation room. À l’intérieur même du Hamas, l’offensive a été décidée et menée par la branche « militaire », indépendamment et à l’insu de la branche « politique ». Ce que révèle ce décalage, c’est l’initiative de la résistance concrète de la branche « militaire », face à la paralysie croissante des manœuvres diplomatiques de la branche « politique ».

    L’opération Déluge d’Al-Aqsa a été l’expression directe et autonome du mouvement national palestinien. Elle est la preuve que celui-ci n’est pas à genoux, après 75 ans de guerre coloniale, mais toujours debout. Après 8 mois intenses de siège, de bombardements et de combats, cette démonstration a survécu à toute réfutation et n’est que d’autant plus catégorique. Contrairement à ce que la propagande israélienne a affirmé dès les premiers mois de la contre-offensive, la résistance palestinienne a survécu à tous les coups qui lui ont été portés, elle ne s’est pas effondrée et a poursuivi ses opérations militaires partout à Gaza. Si ses pertes sont considérables, à ce jour, la résistance palestinienne résiste toujours à Israël.

    Dans le mouvement communiste international, le 7 octobre a eu une autre sorte de répercussion. Il a divisé les partisans objectifs du colonialisme des partisans de la libération nationale des peuples colonisés.

    Les sociaux-impérialistes et les sociaux-colonialistes trouveront toujours des sophismes pour justifier leur lâcheté opportuniste. En 8 mois, nous pouvons affirmer sans prendre de risque que nous les avons tous entendus, ou presque, au sujet de la guerre de libération nationale palestinienne. Par exemple :

    • soutenir une résistance palestinienne imaginaire et condamner la résistance palestinienne réelle (et faire ainsi voix unique avec les impérialistes et les colonialistes) ;
    • conditionner la lutte des colonisés à l’unité avec leurs colonisateurs (en fantasmant un internationalisme prolétarien métaphysique qui transcenderait la contradiction principale nationale-coloniale sans la résoudre) ;
    • qualifier de « féodales » ou de « fascistes » les forces bourgeoises de la résistance palestinienne pour leurs positions réactionnaires (sans aucune analyse des rapports de production ou des relations entre les classes) ;
    • ne comprendre la résistance palestinienne que comme le simple prolongement géopolitique de l’Iran (en niant l’autonomie des organisations palestiniennes et leurs divergences d’intérêts avec l’Iran) ;
    • ou décrire ce conflit comme une guerre inter-impérialiste et y substituer la libération nationale par le défaitisme révolutionnaire3.

    Le fait que dans les pays du centre impérialiste, dont la France, ce soit les positions sociales-impérialistes et sociales-colonialistes (derrière diverses phraséologies pseudo-révolutionnaires) qui aient dominé le mouvement communiste, n’est pas une corrélation fortuite : la libération des peuples opprimés et exploités n’est pas la première priorité des peuples oppresseurs et exploiteurs.

    Depuis le 7 octobre 2023, ce qui s’est observé avec une netteté exceptionnelle, en France et dans le monde, c’est une ligne de démarcation se tracer entre, d’une part, les communistes, et d’autre part, les sociaux-impérialistes et les sociaux-colonialistes.

    1 À ce sujet, nous redirigeons vers « L’espoir des colonisés », Unité communiste, 10 octobre 2023, et « Le temps maudit des colonies », Unité communiste, 4 novembre 2023. Aux adresses suivantes :

    https://unitecommuniste.com/antiimperialisme/lespoir-des-colonises/
    https://unitecommuniste.com/analyses/le-temps-maudit-des-colonies/

    2 Statista Research Department, « Israël / Territoires palestiniens : nombre de morts et de blessés en raison de l’attaque du Hamas contre Israël et des contre-attaques d’Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, depuis le 7 octobre 2023, au 6 mai 2024 », Statista, 22 mai 2024. À l’adresse suivante :

    https://fr.statista.com/statistiques/1423795/guerre-israel-territoires-palestiniens-nombre-morts-et-blesses

    3 À ce sujet, nous redirigeons vers « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024. À l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/analyses/expose-des-positions-dunite-communiste-sur-la-guerre-russo-ukrainienne/
  • Summary of Communist Unity’s positions on the Palestinian resistance

    We have already developed and argued our views in two articles: “The Hope of the Colonized” (October 10, 2023) and “The Cursed Time of the Colonies” (November 4, 2023). Here, we present a summary of our analysis and positions on the situation in Palestine and the Palestinian resistance.

    In Palestine, there is one main contradiction, and this determines the resolution of all other contradictions. This main contradiction is the contradiction between the Palestinian people’s struggle for national liberation and Israeli settler colonialism.

    Israel is a settler-colonial state, which distinguishes it from “classical” imperialist states and conditions the struggle against it. It is important to understand that the strategy for combating settlement colonialism, which is one of the forms of imperialist political domination over dominated peoples, cannot be reduced to the anti-imperialist strategies that generally apply in the case of “counter” colonialism and neocolonialism.

    Israeli society is dominated by a colonial consensus, transpartisan and transclassist, that is hegemonic. Almost the entire Israeli political spectrum is colonial, from the right to the left. Recent social mobilizations in Israel, and the current sacred union around national defense, have demonstrated this universal fact of settler colonies: social and political struggles in Israel all operate within the colonial consensus. The problem is not Likud or Netanyahu, but rather the colonial consensus that goes far beyond them. The overthrow of the current government would only be a superficial change in Israel, as the colonial project and the colonial consensus would remain unchanged.

    We must fight against the colonial consensus within Israeli society, and in particular among the settler proletariat, using internationalist slogans. However, historically there has been an objective trend in all settler colonies: settler proletarians defend their colonial interests (short-term) before their class interests (long-term). This is not an excuse to abandon internationalism, but an empirical historical and contemporary observation that informs us about the circumstances and real prospects of the internationalist struggle among Israeli workers. Without awareness of this fact concerning the colonial proletariat, internationalism can only lock itself into metaphysics.

    The main contradiction in Palestine is national-colonial, and this has been demonstrated as antagonistic by the last 75 years of Israeli colonialism. Internationalism is not the denial of the existence of the main and antagonistic contradiction between the Palestinian people and the Israeli people, but the struggle for its resolution through national liberation. The priority of internationalists is therefore not to seek to unite the settler proletariat and the colonized proletariat, but to seek to resolve the main and antagonistic contradiction that opposes them in the case of settler colonialism. Only in the Palestinian national liberation struggle can there be real and truly progressive unity between the settler proletarians and the colonized proletarians. It is obvious that anti-colonial propaganda must be carried out among the colonizing proletariat. However, the struggle of the colonized cannot be conditioned neither on the union with the colonizer nor on his approval.

    No resolution of the contradiction between Labor and Capital is possible in Palestine without first resolving the main national-colonial contradiction. Socialism in Palestine can only be built on the ruins of Israel. As a settler colony occupying Palestine, Israel has no right to exist. This means not only that the Israeli colonial state must be destroyed, but also that the Israeli nation, because it is intrinsically colonial, must be dissolved as such.

    We advocate the creation of a secular and multinational Palestinian state on the ruins of the Israeli colonial state. Harmonious coexistence between Jews and Arabs can only exist if the relationship between the Israeli colonizer and the Palestinian colonized is first broken. To this end, the creation of a liberated Palestine must be achieved through the submission of the colonizers to the conditions of the colonized. Only when the main national-colonial contradiction is thus resolved will real peace be possible in Palestine between all religions and all nationalities. Only then can the contradiction between Labor and Capital be resolved toward socialism.

    In national liberation struggles, the united front strategy is the right strategy. Palestine is no exception. This united front exists today in the Joint Operation Room. Hamas and Palestinian Islamic Jihad (PIJ) are part of it, alongside more than a dozen other Palestinian resistance organizations, including the communists of the Popular Front for the Liberation of Palestine (PFLP) and the Democratic Front for the Liberation of Palestine (DFLP). Hamas and the Palestinian Islamic Jihad are nationalist organizations with many undeniably reactionary aspects, including anti-Semitism, misogyny, and anti-communism. However, Hamas and Palestinian Islamic Jihad are no more or less reactionary than Chiang Kai-shek’s nationalist and anti-communist Kuomintang was in the Chinese anti-Japanese united front, or the equally nationalist and anti-communist National Liberation Front was in the Algerian united front. The Palestinian case is no different: for national liberation, the united front strategy is no less relevant in Palestine than elsewhere.

    Hamas and Palestinian Islamic Jihad must be criticized — like all reactionaries — and progressive and communist forces must retain their political and strategic autonomy — as in all united fronts. However, Hamas and Palestinian Islamic Jihad are sincerely leading the Palestinian national liberation struggle by fighting the Israeli colonial state. This is the view of the communist organizations that are members of the Joint Operation Room, which justifies their involvement in it. The opportunism and reactionary positions of all Palestinian organizations must be criticized, but as participants in the national liberation struggle, they are waging a just war, whereas the Israeli colonial state is waging an unjust war.

    It is impossible to equate Hamas with the Israeli state. They differ qualitatively and do not correspond to the same contradictions. Hamas is a nationalist organization seeking to create a reactionary bourgeois regime in Palestine, while the Israeli state is a colonial regime seeking to carry out a colonial project, which increasingly clearly implies the genocide of the Palestinian people. The mere existence of Israel, as a genocidal settler colony, is more reactionary than anything Hamas could possibly do if it carried out its program. Moreover, the communist position must assess possibilities and future prospects, but it cannot be built on the basis of a pessimistic “what if?” scenario.

    The united front strategy, like all strategies, offers no guarantees, but it does offer possible paths forward. In national liberation struggles, progressive and communist forces must accept partial alienation to avoid total alienation. By allying themselves with other organizations for national liberation, progressives and communists take the risk of strategic defeat to avoid the certainty of strategic defeat. Rejecting the united front for national liberation would not only be a misapprehension of the contradictions in Palestine, but above all an absurd strategic suicide. Within the united front, communists and progressives can fight to place themselves at the head of the Palestinian national movement, but outside the united front, they condemn themselves to placing themselves at the tail end of the Palestinian national movement. The struggle for the leadership of the Palestinian national resistance and against the reactionaries can only take place within the united front of the Palestinian resistance, not outside it.

    The Iranian scenario (the seizure of power by Khomeini’s theologians in 1979), the Algerian scenario (the ousting of the PCA communists by the NLF in 1962 and then in 1965) or the Chinese 1st united front scenario (which ended with the massacre of communists by the Kuomintang in Shanghai in 1927) are still possible, and this risk is an inevitable necessity in any united front strategy. However, the scenario of the 2nd Chinese united front is just as possible. There is never any certainty, but there are possibilities and struggle. In the 1st and 2nd Chinese united fronts against Japan, the Chinese Communist Party was in the minority compared to the Kuomintang, which was reactionary (nationalist and anti-communist), opportunistic (having sometimes collaborated with the Japanese), and supported by imperialist powers (notably the US, to serve their interests in their inter-imperialist struggle). Nevertheless, ultimately, the united front strategy remained the only possible one and proved successful for the communists. If the Communists of the Chinese Communist Party had radically abandoned the united front strategy after the failure of the 1st Chinese anti-Japanese united front in 1927, they would not have won in 1949, and the future of the Chinese nation could have been compromised by Japanese colonialism.

    The October 7 offensive, in which all the Palestinian resistance forces of the Joint Operation Room took part, was justified. Armed struggle is the only possible path to the liberation of Palestine. However, war is never clean or ideal. The tactics chosen by the united front of the Palestinian national resistance should not condition our support for it. Either we accept violence as it really is (dirty, chaotic, and necessarily reactionary in some respects), or we reject violence, but we cannot demand or expect ideal (clean and pure) violence.

    In the October 7 offensive, there was an undeniably anti-Semitic aspect, as well as an equally undeniable patriarchal aspect, however, the main aspect was national: the violence of the Palestinian fighters was first and foremost the violence of the colonized against the colonizers. As such, the violence of the October 7 offensive was a just violence. Not all acts are justifiable in the name of national liberation (it is not an absolute), but if the main aspect of the violence is just, then it is just. Anti-Semitic or patriarchal violence is never just, but these were not the main aspects of the violence of October 7. It is well known that the Red Army massively raped German women when it entered the territory of the IIIrd Reich, despite strict instructions from the Soviet leadership relayed by political commissars. However, it remains clear that the main aspect of Soviet violence against Germans during World War II was not patriarchal, but national-anti-fascist. Patriarchal violence is inevitable in all wars involving men, for as long as patriarchy will exist. Such violence must be denounced and combated everywhere and without delay, but it does not represent the main aspect of the wars and violence in question.

    Communists must criticize and combat all reactionary positions and actions, but we believe that focusing one’s discourse on a secondary aspect of the Al-Aqsa Flood offensive is to dissolve into bourgeois propaganda. Furthermore, reducing the October 7 operation to Hamas, when it is the work of the Joint Operation Room, plays into the hands of reactionary rhetoric.

    We maintain that it is materially impossible to fight against a colonial settler state without also fighting against its settlers, whether or not they actively participate in settler colonialism, because they are the physical extension of the colonial project and the colonial state. This cruel reality remains an inevitable fact. There are no ideal wars in which the colonized could free themselves from colonization without also fighting against the colonists. Not all colonists are consciously and actively an extension of the colonial project and the Israeli colonial state of settlement, but they are nonetheless its extension. The indifference of some settlers to the colonial project or the colonial state of which they are part and of which they are unconsciously and/or passively an extension does not make them innocent.

    The particularities of settler colonialism cannot be conflated with the generalities of other forms of colonialism. The specific concrete conditions imposed by settler colonialism determine the struggle against it. Moreover, this struggle is that of David against a Goliath, i.e., it is extremely asymmetrical. In such a situation, strategic imperatives and objective conditions necessitate unconventional warfare tactics.

    In the short term, we can only hope that Israel’s diplomatic normalization process fails and that the IDF becomes bogged down and humiliated militarily in its ground operations in Gaza. In the medium and long term, we hope that the armed struggle of the Palestinian resistance will intensify until Israel is routed and completely destroyed.

  • Synthèse des positions d’Unité communiste sur la résistance palestinienne

    Ce document a été à l’origine rédigé à destination de l’ICOR, il s’adresse à un public communiste.

    Nous avons déjà développé et argumenté nos conceptions dans 2 articles : « L’espoir des colonisés » (8 octobre 2023) et « Le temps maudit des colonies » (4 novembre 2023). Ici, nous présentons une synthèse de notre analyse et de nos positions sur la situation en Palestine et sur la résistance palestinienne.

    En Palestine, il y a une contradiction principale, et celle-ci détermine la résolution de toutes les autres contradictions. Cette contradiction principale est la contradiction entre la lutte de libération nationale du peuple palestinien et le colonialisme d’installation (ou de peuplement) israélien.

    Israël est un État colonial d’installation, ce qui le distingue des États impérialistes « classiques », et ce qui conditionne la lutte contre celui-ci. Il est important de comprendre que la stratégie de lutte contre le colonialisme d’installation, qui est une des formes de domination politique de l’impérialisme sur les peuples dominés, n’est pas réductible aux stratégies anti-impérialistes qui s’appliquent en général dans le cas du colonialisme « de comptoir » et du néocolonialisme.

    La société israélienne est dominée par un consensus colonial, transpartisan et transclassiste, hégémonique. La quasi-totalité du spectre politique israélien est coloniale, de la droite à la gauche. Les récentes mobilisations sociales en Israël, et l’actuelle union sacrée autour de la défense nationale, ont démontré cet état de fait universel aux colonies de peuplement : les luttes sociales et politiques en Israël opèrent toutes dans le respect du consensus colonial. Le problème n’est pas le Likoud ou Netanyahu, mais bien le consensus colonial qui les dépassent largement. Le renversement de l’actuel gouvernement ne serait qu’un changement superficiel en Israël, car le projet colonial et le consensus colonial resteraient inchangés.

    Il faut lutter contre le consensus colonial au sein de la société israélienne, et notamment auprès des prolétaires colons, selon des mots d’ordre internationalistes. Cependant, il s’observe historiquement une tendance objective dans toutes les colonies de peuplement : les prolétaires colons défendent d’abord leur intérêt colonial (de court terme), avant leur intérêt de classe (de long terme). Cela n’est pas une excuse pour abandonner l’internationalisme, mais un constat empirique historique et actuel, qui nous informe sur les circonstances et les perspectives réelles de la lutte internationaliste auprès des travailleuses et travailleurs israéliens. Sans conscience de cet état de fait concernant le prolétariat colonial, l’internationalisme ne peut que s’enfermer dans une métaphysique.

    La contradiction principale en Palestine est nationale-coloniale, et celle-ci a été démontrée comme antagonique par les 75 dernières années de colonialisme israélien. L’internationalisme n’est pas la négation de l’existence de la contradiction principale et antagonique entre le peuple palestinien et le peuple israélien, mais la lutte pour sa résolution par la libération nationale. La priorité des internationalistes n’est donc pas de chercher à unir le prolétaire colon et le prolétaire colonisé, mais de chercher à résoudre la contradiction principale et antagonique qui les oppose dans le cas du colonialisme de peuplement. Ce n’est que dans la lutte de libération nationale palestinienne qu’il peut y avoir une unité réelle et réellement progressiste entre les prolétaires colons et les prolétaires colonisés. Il est évident qu’il faut mener une activité de propagande anti-coloniale au sein du prolétariat colonisateur. Cependant, la lutte du colonisé ne peut être conditionnée ni à l’union avec le colonisateur ni à son approbation.

    Aucune résolution de la contradiction entre Travail et Capital n’est possible en Palestine sans préalablement résoudre la contradiction principale nationale-coloniale. Le socialisme en Palestine ne pourrait être construit que sur les ruines d’Israël. En tant que colonie de peuplement occupant la Palestine, Israël n’a aucun droit à exister. Cela signifie non seulement que l’État colonial israélien doit être détruit, mais aussi que la nation israélienne, car elle est intrinsèquement coloniale, doit être dissoute en tant que telle.

    Nous défendons la création d’un État palestinien laïque et multinational sur les ruines de l’État colonial israélien. La cohabitation harmonieuse entre Juifs et Arabes ne peut exister que si est d’abord brisée la relation entre le colon israélien et le colonisé palestinien. Pour cela, la création d’une Palestine libérée doit se faire par la soumission des colonisateurs aux conditions des colonisés. Ce ne sera que quand la contradiction principale nationale-coloniale sera ainsi résolu, qu’une réelle paix sera possible en Palestine entre toutes les religions et toute les nationalités. Alors seulement, la contradiction entre le Travail et le Capital pourra être résolue vers le socialisme.

    Dans les luttes de libération nationale, la stratégie de front uni est la stratégie juste. La Palestine n’est pas une exception. Ce front uni existe aujourd’hui dans la joint operation room. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien (JIP) en font partie, au côté de plus d’une 10aine d’autres organisations de résistance palestinienne, dont les communistes du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Le Hamas et le Jihad islamique palestinien sont des organisations nationalistes possédants de nombreux aspects indéniablement réactionnaires, notamment l’antisémitisme, la misogynie et l’anticommunisme. Cependant, le Hamas ou le Jihad islamique palestinien ne sont pas plus ou moins réactionnaires que ne l’était le Kuomintang nationaliste et anticommuniste de Chiang Kai-shek, dans le front uni chinois anti-japonais, ou le Front de libération national également nationaliste et anticommuniste, dans le front uni algérien. Le cas palestinien n’est en rien différent : pour la libération nationale, la stratégie de front uni n’est pas moins pertinente en Palestine qu’ailleurs.

    Le Hamas et le Jihad islamique palestinien doivent être critiqués — comme tous les réactionnaires — et les forces progressistes et communistes doivent conserver leur autonomie politique et stratégique — comme dans tous les fronts unis. Cependant, le Hamas et le Jihad islamique palestinien mènent sincèrement la lutte de libération nationale palestinienne en combattant l’État colonial israélien. Ce constat est celui des organisations communistes membres de la joint operation room, ce qui justifie leur engagement au sein de celle-ci. L’opportunisme et les positions réactionnaires de toutes les organisations palestiniennes doivent être critiqués, mais en leur qualité de participante dans la lutte de libération nationale, elles mènent une guerre juste, là où l’État colonial d’installation israélien mène une guerre injuste.

    Il est impossible de faire une équivalence entre le Hamas et l’État israélien. Ils diffèrent qualitativement et ne correspondent pas aux mêmes contradictions. Le Hamas est une organisation nationaliste voulant créer un régime bourgeois réactionnaire en Palestine, quand l’État israélien est un régime colonial d’installation voulant réaliser un projet colonial, ce qui implique de plus en plus nettement le génocide des Palestiniens et Palestiniennes. La simple existence d’Israël, en tant que colonie de peuplement génocidaire, est plus réactionnaire que tout ce que le Hamas pourrait éventuellement faire s’il réalisait son programme. De plus, la position communiste doit évaluer les possibilités et les perspectives futures, mais elle ne peut pas se construire par opposition au risque d’un « et si ? » pessimiste.

    La stratégie de front uni, comme toutes les stratégies, n’offre aucune garantie, mais elle offre des voies possibles. Dans les luttes de libération nationale, les forces progressistes et communistes doivent accepter une aliénation partielle pour éviter une aliénation totale. En s’alliant avec d’autres organisations pour la libération nationale, les progressistes et communistes prennent le risque d’une défaite stratégique pour éviter la certitude d’une défaite stratégique. Refuser le front uni pour la libération nationale serait non seulement une mauvaise appréhension des contradictions en Palestine, mais surtout un suicide stratégique absurde. Dans le front uni, les communistes et progressistes peuvent lutter pour se placer à la tête du mouvement national palestinien, mais en dehors du front uni, ils se condamnent à se placer à la queue du mouvement national palestinien. Le combat pour la direction de la résistance nationale palestinienne et contre les réactionnaires ne peut être qu’à l’intérieur du front uni de la résistance palestinienne, pas en dehors de celui-ci.

    Les scénarii iranien (la prise du pouvoir des théologiens de Khomeiny en 1979), algérien (l’évincement des communistes du PCA par le FLN en 1962 puis en 1965) ou du 1er front uni chinois (qui s’est conclu par le massacre des communistes par le Kuomintang à Shanghai en 1927) sont toujours possibles, et ce risque est une nécessité inévitable dans toute stratégie de front uni. Cependant, le scénario du 2front uni chinois est lui aussi tout autant possible. Il n’y a jamais de certitude, mais il y a des possibilités et la lutte. Dans le 1er et le 2front uni chinois anti-japonais, le Parti communiste de Chine était en minorité par rapport au Kuomintang, qui était réactionnaire (nationaliste et anticommuniste), opportuniste (ayant parfois collaboré avec les Japonais) et soutenu par des puissances impérialistes (notamment les USA, pour servir leurs intérêts dans leur lutte inter-impérialistes), pourtant, in fine, la stratégie de front uni restait alors la seule possible et s’est révélée gagnante pour les communistes. Si les communistes du Parti communiste de Chine avaient radicalement abandonné la stratégie de front uni après l’échec du 1er front uni chinois anti-japonais en 1927, ils n’auraient pas vaincu en 1949, et c’est l’avenir de la nation chinoise qui aurait pu être compromis par le colonialisme japonais.

    L’offensive du 7 octobre, à laquelle a pris part l’ensemble des forces de résistance palestinienne de la joint operation room, était justifiée. La lutte armée est la seule voie possible pour la libération de la Palestine. Or, la guerre n’est jamais ni propre ni idéale. Les tactiques choisies par le front uni de la résistance nationale palestinienne ne doivent pas conditionner notre soutien à celui-ci. Soit l’on accepte la violence telle qu’elle est réellement (sale, chaotique et possédant des aspects nécessairement réactionnaires), soit l’on rejette la violence, mais l’on ne peut pas exiger ou attendre une violence idéale (propre et pure).

    Dans l’offensive du 7 octobre, il existait un aspect indéniablement antisémite, ainsi qu’un aspect tout autant indéniablement patriarcal, cependant, l’aspect principal était national : la violence des combattants palestiniens était d’abord la violence de colonisés contre des colonisateurs. En tant que telle, la violence de l’offensive du 7 octobre était une violence juste. Tous les actes ne sont pas justifiables au nom de la libération nationale (ce n’est pas un absolu), mais si l’aspect principal de la violence est juste, alors elle est juste. Les violences antisémites ou patriarcales ne sont jamais justes, mais celles ci ne sont pas l’aspect principal de la violence du 7 octobre. Il est bien connu que l’armée rouge a massivement violé les Allemandes lorsqu’elle est entrée sur le territoire du IIIReich, et ce malgré les consignes strictes données par la direction soviétique et relayées par les commissaires politiques. Il reste cependant évident que l’aspect principal de la violence des Soviétiques contre les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale n’était pas patriarcal, mais bien national-antifasciste. Les violences patriarcales sont inévitables dans toutes les guerres où participent des hommes, tant que le patriarcat existera. Celles-ci doivent être dénoncées et combattues partout et sans délai, mais elles ne représentent pas pour autant l’aspect principal des guerres et des violences en question.

    Les communistes doivent critiquer et combattre toutes positions ou actions réactionnaires, mais nous pensons que concentrer son discours sur un aspect secondaire de l’offensive Déluge d’Al-Aqsa, c’est se dissoudre dans la propagande bourgeoise. De plus, réduire l’opération du 7 octobre au Hamas, alors qu’elle est l’œuvre de la joint operation room, c’est faire le jeu de la rhétorique réactionnaire.

    Nous soutenons qu’il est matériellement impossible de lutter contre un État colonial d’installation sans lutter aussi contre ses colons, qu’ils participent activement ou non au colonialisme d’installation, car ils sont le prolongement physique du projet colonial et de l’État colonial. Cette réalité cruelle n’en reste pas moins une fatalité inévitable. Il n’existe pas de guerres idéales, où les colonisés pourraient se libérer de la colonisation sans aussi lutter contre les colons. Tous les colons ne sont pas consciemment et activement le prolongement du projet colonial et de l’État colonial d’installation israélien, mais tous ne sont pas moins leur prolongement. L’indifférence de certains colons au projet colonial ou à l’État colonial dont ils font partie et dont ils sont le prolongement inconsciemment et/ou passivement, ne fait pas d’eux des innocents.

    Les particularités du colonialisme de peuplement ne peuvent pas être amalgamées aux généralités des autres formes de colonialisme. Les conditions concrètes particulières imposées par le colonialisme de peuplement conditionnent la lutte contre celui-ci. De plus, cette lutte est celle d’un David contre un Goliath, c’est-à-dire qu’elle est extrêmement asymétrique. Or, dans une telle situation, les impératifs stratégiques et les conditions objectives rendent nécessaires des tactiques de guerre non conventionnelles.

    À court terme, nous ne pouvons que souhaiter que le processus de normalisation diplomatique d’Israël échoue, et que Tsahal s’embourbe et s’humilie militairement dans ses opérations terrestres à Gaza. À moyen et long terme, nous espérons que la lutte armée de la résistance palestinienne s’intensifie, et ce jusqu’à la déroute et la destruction complète d’Israël.