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  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.

  • Que faire de mieux ?

    Que faire de mieux ?

    Dans notre précédent article au sujet de l’assassinat de Nahel et de ses conséquences, nous avons exposé quelques principes qui nous paraissent fondamentaux dans l’appréhension de tout mouvement collectif. L’on peut noter :

    1. Conserver et défendre une autonomie politique de classe dans notre discours, pour que ce dernier ne puisse ni être phagocyté ni participer à celui des réactionnaires.
    2. Faire preuve du discernement requis pour distinguer le nécessaire du contingent, et ne tomber ni dans la déviation gauchiste ni droitière. C’est à dire, éviter autant de projeter avec naïveté nos aspirations et nos frustrations sur la réalité, que de ne pas voir en quoi cette réalité, aussi imparfaite et insatisfaisante soit-elle, peut déjà posséder un caractère politique et populaire. Autrement dit, se prémunir tant de la cécité qui voit du politique là où il n’y en a pas (« tout ce qui bouge est rouge »), que de celle qui ne voit pas là où il y en a (« ce ne sont que de la racaille avide de pillages »).

    Oui, ces émeutes ne sont pas révolutionnaires. Comme nous le notions, il est à déplorer un total manque de direction politique, l’immaturité des mots d’ordre et l’absence d’une conscience de classe. Mais devrions-nous donc, sinon la condamner, simplement regretter cette explosion de colère ? Cette position qui semble plus modérée n’est pourtant pas plus sage. Premièrement, car pour les 2 raisons évoquées plus haut, une telle rhétorique ne reviendrait qu’à avaliser (volontairement ou non) l’ensemble des appels au calme, c’est-à-dire le discours bourgeois anti-populaire. Deuxièmement, car elle ne voit pas en quoi les perspectives de progression ne sont pas dans le rejet des émeutes qui s’observent aujourd’hui, mais dans leur dépassement.

    Quelle est la différence ? Il est indéniable — comme nous l’avons déjà dit — que ce mouvement social fait face à une impasse causée par son manque de construction politique (organisationnel, stratégique, tactique, idéologique, etc.). Cela signifie que la colère qui s’exprime, cette violence, n’est pas canalisée. Elle n’est pas « sauvage », car elle possède indéniablement un contenu politique, mais celui-ci est brut et encore stérile. Cette révolte est spontanée et désorganisée, d’où la proportion importante de dommages collatéraux qui ne peuvent pas être expliqués ou justifiés politiquement. Cependant, le politique est là — ce qui ne veut pas dire qu’il est conscientisé comme tel ou qu’il est suffisant.

    Des observateurs se croient très intelligents en disant que les violences urbaines n’ont plus rien à voir avec Nahel, ou qu’elles reviendraient à salir sa mémoire. Cette « dérive » s’appelle la « montée en généralité » : la colère dépasse le meurtre de Nahel pour révéler celle du prolétariat, plus particulièrement celui des nations dominées de métropole (celles de l’ancien empire colonial français, aujourd’hui néocolonial). L’on apprend également que les pillages ne sont pas politiques car, comme chacun le sait, les intérêts matériels, ou la haine sociale, sont apolitiques. Les pillages n’ont rien de récent dans l’histoire ouvrière, et ont été historiquement plus la norme que l’exception. Rejeter radicalement et violemment un statu quo désigné comme insupportable est toujours politique. Il est normal que ce rejet ne corresponde pas aux catégories misérabilistes ou pacifistes qui séparent la révolte acceptable de l’inacceptable, qui se voit par là déchue de son statut de politique.

    L’on constate à gauche, même chez certains communistes, l’émergence de sentiments bien paradoxaux. Celles et ceux habitués aux invocations les plus enflammées de discours révolutionnaire sont soudainement frappés de modération, et appelle à la pondération et à la retenue. Pourquoi ? Car cette violence et cette colère ne sont pas la leur, ils ne la partagent pas, ou ne l’expriment pas de cette manière, donc ne la reconnaissent pas pour ce qu’elle est. C’est ainsi que la frange du prolétariat aujourd’hui en action se voit destituée de sa nature de classe, et excommunié dans la catégorie du « sous prolétariat » (lumpen prolétariat). Cette analyse est simplement fausse, et très symptomatique d’une déviation de droite (tout comme y voir la révolution déjà là, ou n’avoir un jugement qu’a-critique, est une déviation de gauche). Aujourd’hui, 6 ans après, il est facile d’oublier que les prolétaires ayant participé aux Gilets jaunes ont d’abord été qualifiés par la même gauche qui aujourd’hui regrette l’effervescence d’alors, de petit bourgeois poujadistes et complotistes. Nous y reviendrons.

    Ils ont raison de se révolter, et ils ont raison aussi lorsque la révolte n’est pas optimale ni réfléchie. Comme nous l’avions déjà dit, la liberté et le devoir de critiquer les excès (actes et idées réactionnaires, brutalités antisociales, etc.) et les manquements (absence de projet politique et de stratégie), ne dois pas nous faire dévier de la seule position fondamentalement juste lorsque se déchaîne une révolte prolétaire (car c’est bien ce dont il s’agit) : la défense de l’autonomie politique de classe contre le bloc réactionnaire. Ce combat ne peut tolérer aucune lâcheté ni aucun pessimisme de la part des communistes. Il faut tracer une ligne de démarcation entre notre classe et les liquidateurs-pacificateurs, qu’ils le soient par frayeur des débordements ou par vaine exigence d’un mouvement pur et parfait — idéal sinon rien ! — qui n’existe que dans leur aspiration.

    Les seuls appels au calme audibles sont ceux émis par les collectifs de mères des quartiers concernés. Car elles connaissent l’ampleur de la répression qui vient, dont elles seront directement en première ligne. Cette peur n’est pas moins compréhensible que la colère de leurs fils et filles. Il faut reconnaître qu’elle est autant inévitable que cette dernière.

    À court terme, on ne peut pas s’attendre à des résultats correspondant à l’ampleur de l’énergie déployée. Cela ne veut pas dire qu’elle aura été en pure perte. Il est peu probable que la situation des banlieues s’améliore substantiellement prochainement, mais la plus-value de cette mobilisation doit être attendue ailleurs.

    Les jeunes qui par milliers ont pris la rue les nuits dernières rentreront-ils sagement et définitivement chez eux ? Cet événement — aussi dans ce qu’il a de plus négatif — marque une génération d’une expérience indélébile, c’est une connaissance intime qui ne s’oublie pas. Tous ne sont pas de futurs révolutionnaires, beaucoup en resteront là, certains n’évolueront pas dans un sens plus politiquement construit, mais le terreau existe et ces événements s’y ajoutent. Il en va de même pour tous les mouvements de lutte collective, qu’importe le degré de défaite, car chacun d’eux est une étape inévitable jusqu’à la victoire. Il ne faut pas projeter nos aspirations révolutionnaires sur les quartiers populaires, pas plus que sur les syndicats ou tout autre mouvement populaire. Mais il faut voir le potentiel et les promesses futures qu’il y existe, là aussi.

    Certains s’offusquent car la violence sociale ne brûlerait pas les bons bâtiments ou ne pillerait pas les bons magasins. Ceci serait le révélateur que ces actions n’ont rien de politique et ne serait que strictement récréatives. Il y a trois choses à répondre à cela.

    1. D’abord, il n’y a aucun sens à opposer récréatif et politique, même lorsque le premier peut être contre-productif et empiéter sur le second. Ils ne s’excluent pas, et dans les mobilisations spontanées et désorganisées que l’on observe aujourd’hui, l’un est à attendre avec l’autre. La catharsis d’une colère sociale ne serait-elle politiquement valable et apte à être exprimée violemment que si et seulement si elle est aussi correctement organisée ?
    2. Ensuite, les questions de tactiques sont justes (« Quelles cibles sont prioritaires ? Pourquoi attaquer X ou Y bâtiment ? »), mais restent hors sol lorsque nous parlons d’une révolte spontanée et désorganisée. Cela serait comme reprocher aux luddites de ralentir l’accumulation des forces productives en détruisant des machines, au lieu de s’organiser comme classe relative à celles-ci — le capital, ce qui ne serait pas faux per se, mais politiquement inutile si ce n’est pour concourir aux discours contre-révolutionnaires.
    3. Enfin, ces débats sont condamnés à rester scolastiques s’ils abordent le problème « dans l’abstrait » de « ce qu’il faudrait faire s’il y avait une direction organisée », et surtout, ils apportent de l’eau au mauvais moulin. Qui a aujourd’hui l’autorité pour dire qu’il est bon et révolutionnaire de brûler un commissariat ou une mairie mais qu’il serait mal et autodestructeur s’il s’agit d’une école ou d’une bibliothèque ? Là où nous voulons en venir, c’est qu’il n’y a personne aujourd’hui qui puisse se revendiquer capable de définir quels sont les bons symboles à attaquer, et au contraire ce qui relèverait du bien commun à protéger.

    Le récréatif est l’expression d’une haine de classe profonde, personne n’aime spontanément collectivement piller ou brûler. Ce discours part du principal qui devrait sembler évident qu’il est communément amusant de dépouiller un LIDL ou d’attaquer des institutions d’État. Comment en arrive-t-on là ? Est-ce naturel ? Culturel ? Non. C’est une catharsis de classe qui répond à une haine de classe.

    Cette haine et ce désir de destruction, ce n’est pas une violence apolitique, c’est une violence prolétaire. Beaucoup la ressentent dans leur tripe, cette envie de « tout cramer ». Il paraît si évident que « les jeunes de quartiers populaires veulent tout détruire » que l’on oublie de se rappeler que cela n’a rien d’un allant de soi, et tout d’un problème à poser dont la réponse est là encore que c’est un phénomène de classe. L’aspect prolétaire est principal, là où la dimension culturelle propre à ces quartiers est secondaire, comme toujours, il ne faut pas s’échouer dans la réification des identités — confondre cause et conséquence en utilisant comme explication ce qu’il faut expliquer.

    Les accusations de « mobilisation plus récréative que politique » ne sont pas nouvelles non plus. Les occupants des ronds-points étaient ainsi allègrement qualifiés de « chômeurs buveurs de bière ». Les Blacks blocs « d’étudiants en manque de frisson ». Ou encore les syndicalistes de « fainéants amateurss de barbecue ».

    La gauche radicale a — malgré ses divisions — ses codes. Ainsi, sans que cela ne fasse consensus, pour beaucoup attaquer une banque ou un organisme d’État est positif. Pourquoi ? Car cela revient à s’en prendre aux symboles honnis de l’État et du Capital ! Mais, attention, attaquer une école ou une bibliothèque serait le fin fond de l’erreur ! Pourquoi ? Car cela reviendrait à pénaliser les travailleurs et travailleuses du quartier. Cela peut paraître une évidence, mais cela ne fait que révéler les doubles standards de cette gauche, qui selon que les cibles de l’émeute correspondent à ses codes ou non, se croit capable de différencier le bon du mauvais vandalisme. Une école ne serait pas le lieu de la reproduction sociale de la hiérarchie capitaliste ? Le premier lieu de l’exclusion et de la distinction sociale ? Une institution de contrôle, calibré pour « surveiller et punir » ? La bibliothèque ne serait pas pareillement le temple d’une culture dominante, légitime, qui écrase et nargue celles et ceux à qui elle n’appartient pas, où certains sont refusés à l’ascension sociale qu’elle représente ? Soit, un autre lieu symbolique de l’ordre républicain, ou de la bienséance bourgeoise ? À l’opposé, une banque et une mairie ne sont-elles pas des lieux essentiels de la vie d’un quartier ? Tout et rien peuvent être des « bonnes » ou des « mauvaises » cibles. L’on peut toujours choisir de voir « l’assaut contre le monde capitaliste » ou « l’acte irréfléchi qui retombera sur le dos de monsieur et madame tout le monde ».

    Quant à la rhétorique des dommages collatéraux de la casse, elle n’est ni plus ni moins que celle qui est utilisée par les partisans de la politique bourgeoise, à chaque occasion. Et ce autant contre les Blacks blocs que les Gilets jaunes ou les mobilisations syndicales. Ce furent les arguments invoqués dès les premières casses de la Loi travail (« Ils font la faillite des petits commerçants ! »), lors des blocages de ronds-points de 2018-2019 (« Ils gênent tout le monde ! »), mais aussi à chaque grève (« Ils prennent la France en otage ! »). Il y a et il y aura toujours des dommages collatéraux. Et plus une mobilisation est anarchique, plus la proportion d’excès est à attendre dans celle-ci.

    Les tenants de la critique des violences urbaines en manifestation pourraient répondre que ce sont là de bons arguments anti-casse (« il faut user de méthodes qui n’ont pas de dommages collatéraux »). Mais nous pouvons répondre alors qu’une grève réussie est précisément une grève qui bloque le pays. Quid des pauvres usagers qui ne peuvent plus circuler lors des grèves à la RATP ou à la SNCF ? Quid des ordures qui s’accumulent aussi dans les quartiers défavorisés lors des grèves des éboueurs ? Nous pourrions continuer longtemps dans cette fuite en avant, à la recherche désespérée d’un mode d’action efficace à la précision chirurgicale (qui ne dérangerait que les « bonnes » personnes). Du côté syndicaliste des choses, le problème se pose aussi, l’on attend l’invention de la grève qui ne gêne que les bourgeois. Pourquoi serait-il glorieux que des grévistes détruisent les machines de leur usine menacée de délocalisation, mais le comble de l’autodestruction d’incendier des bâtiments de son quartier ? Sans que ces deux pratiques soient équivalentes pour autant, la différence de traitement concernant leur point commun (« l’autodestruction ») est un autre double standard.

    Chaque mode d’action peut être accusé de « faire le jeu des politiques bourgeois en décrédibilisant le mouvement », de « ne pas s’en prendre aux bonnes personnes », et de « handicaper en premier les travailleurs et travailleuses ». Si nous descendons sur cette voie, nous finissons chez les partisans de la négociation et de la politique bourgeoise. Ce n’est pas alors que les émeutes ou la casse qu’il faut abandonner, mais toute forme de lutte ! Mieux vaut accepter qu’il n’existe pas, et qu’il n’y aura jamais d’omelettes sans casser des œufs. Cela ne clôt pas le débat de la juste tactique dans la juste stratégie, car il faut être le plus économe et impactant possible dans notre lutte (le meilleur rapport coût/bénéfice possible dans un plan au long terme). Mais l’existence ou même la prolifération de dommages collatéraux ne sera jamais un argument valable pour frapper d’anathème une méthode ou une autre.

    Quel est le ressort tactique d’une grève ? Bloquer le travail et le capital pour bloquer la production de profit. C’est aussi fondamentalement un principe commun avec les opérations de blocage ou d’occupation. C’est précisément l’argument invoqué par les cortèges de tête (poser un problème à l’État en s’en prenant à la propriété privée qu’il est tenu de protéger). Les émeutiers ont frappé là où ça fait mal : la propriété privée. Cette transgression est révélatrice, les révoltés s’en prennent aux lois de la société de l’accumulation. Ils prennent ou détruisent par la force ce qu’elle leur promet sans leur délivrer. Sans que cela soit consciemment conçu comme tel, c’est une attaque contre l’ossature de la société capitaliste, ses normes, ses valeurs, son appareil de subordination, ses affronts, etc., de la part de ceux qui ont appris à la détester le plus. Le prolétariat n’a pas besoin d’attendre d’être une classe pour soi (consciente) pour connaître le capitalisme en soi (le vivre et le haïr).

    Nous ne nions ni que 1) cette mobilisation présente des dommages collatéraux importants, que 2) ceux-ci sont sûrement par sa nature chaotique plus importants que nécessaires, et que 3) il existe indéniablement également un caractère récréatif et cathartique. Et alors ? En quoi cela change-t-il quoi que ce soit par rapport à tout autre mouvement ? L’on peut débattre des proportions (coût/bénéfice), et nous ne pensons pas que l’actuelle révolte soit identique à aucun des exemples cités. Mais in fine, nihil novi sub sole ! Si nous pensons qu’il est juste de se révolter contre le capitalisme et les politiques racistes héritées du système colonial, alors il n’est pas moins juste de le faire avec des méthodes qui ne seraient pas les nôtres. Nous pouvons critiquer le manque d’efficacité, ou les fautes politiques, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’être des communistes ayant peur des ruines. Disons-nous que les émeutes équivalent à toutes ces autres mobilisations ? Non, elles ont leurs propres mots d’ordre, tactique, stratégie, etc. Mais ce que nous voulons exprimer avec ces comparaisons, c’est que ces émeutes doivent être jugées équitablement, selon les mêmes mesures que toute autre mobilisation.

    En 2018, lorsque le mouvement des Gilets jaunes a spontanément débuté, quelle était la position juste ? De le condamner car non-organisé, infesté par les fascistes (Action française, Bastion social, Front national, etc.), aux mots d’ordre vagues, et lui aussi propice aux excès ? Après plusieurs années de recul, cette position semble ridicule. Pourtant, c’était celle d’une partie non négligeable de la gauche. Les discours n’étaient en rien différents de ceux que l’on entend aujourd’hui : « ça ne mènera nulle part », « il n’y a ni objectif ni ligne politique claire », « beaucoup ont des idées réactionnaires ou confusionnistes », etc. Rétrospectivement, il est facile d’oublier que les Gilets jaunes connurent leur lot de scandale et de procès en progressisme (justifiés !). Cependant, l’on doit tous et toutes se remémorer qu’il exista alors des faits aussi graves que d’intercepter des migrants en voyage dans un camion, pour ensuite les remettre aux autorités.1

    Pour continuer avec l’exemple des Gilets jaunes, là aussi nous avions entendu un florilège de pseudo-arguments pour justifier la retenue de la gauche, qui prit plusieurs mois à dégeler. Mais que doit être notre logique maîtresse dans le jugement d’un mouvement X ou Y ? Premièrement, en connaître les mots d’ordre, explicites et implicites. Et deuxièmement, après une observation d’ensemble, distinguer le principal du secondaire, c’est-à-dire le nécessaire du contingent. Le mouvement des Gilets jaunes a — lui aussi — regorgé de slogans réactionnaires (anti-immigration, racistes, collaborationnistes de classe, etc.) et d’actes antisociaux, mais qu’est-ce qui qui était le principal? Que la sociologie était populaire, les revendications étaient concentrées sur des problématiques populaires (« justice sociale ») et des désirs d’appropriation du pouvoir politique (« démocratie directe », « 1789 »). Les aspects racistes et antisociaux n’étaient pas le cœur du mouvement, mais des dérives, importantes mais qui furent progressivement combattues et ostracisées (autant organiquement que consciemment). Les émeutes actuelles ne connaîtront malheureusement peut-être pas la même maturation (en raison de leur méthode de mobilisation plus fatalement éphémère), mais elles possèdent tout autant un aspect principal et secondaire. La nature de classe — prolétaire — et la qualité de la colère — populaire — sont principales, le reste est secondaire (ce qui ne veut pas dire négligeable !). Les idées réactionnaires et les comportements antisociaux existent dans les masses populaires, on l’a constaté, on le constate, et on le constatera toujours.

    En quoi les modes d’action traditionnels de la gauche seraient-ils fondamentalement meilleurs que ceux qu’on choisit les jeunes de banlieues ? Le récent mouvement contre la Réforme des retraites, aussi organisé et large qu’il fût, se solda par un échec, qui n’est que le dernier dans l’histoire des luttes syndicales en France. Il faut faire mieux que des émeutes sans cadre et sans projet politique positif, mais qu’avons-nous à leur proposer dans l’immédiat ? L’impasse n’est pas que celle de l’émeute, elle est plus générale face à l’État bourgeois et à la politique néolibérale.

    Il ne faut surtout pas être béatement admiratif des « réussites » martiales des émeutes (comprendre : avoir réussi à dépasser largement l’échelle des destructions matérielles de tous les apôtres du Black bloc rassemblé depuis 2016). Premièrement, car ces réussites ne sont que pyrrhiques (le nombre d’interpellations est très important et demain la répression étatique ne s’annonce pas plus douce). Deuxièmement, car malgré leur envergure, elles sont sans lendemain et ne sont que l’autre facette de l’impuissance du peuple face à la bourgeoisie et son État (l’explosion fait beaucoup de bruit et de fumée, mais elle est courte, contrôlée et n’aura qu’effleuré superficiellement la structure capitaliste et étatique). Et troisièmement, car elles sont le symptôme le plus éclatant de notre propre incapacité à convertir dans un sens transformateur et organisé ce potentiel révolutionnaire exploitable (les communistes sont encore inaptes à remplir leur devoir).

    Nous avons toute la liberté de regretter cet état de fait, ou de redouter l’envergure de la contre-offensive réactionnaire, qui exploitera autant que possible à son compte les présents événements, et qui fera peser le poids de l’oppression d’autant plus lourdement sur ces quartiers. Mais dans les 2 cas, nous n’avons aucun pouvoir sur ces événements. Nous ne pouvons ni revendiquer, ni proposer une direction communiste à ce mouvement, ni empêcher les réactionnaires d’être réactionnaire, ou l’État bourgeois d’être bourgeois. Notre seule issue par le haut n’est pas dans le rejet ou la désolidarisation, mais dans le soutien (il faut en retenir ce qu’il y a de positif). Mais celui-ci n’est pas satisfaisant en soi, il ne doit être qu’une base, un pré requis, pour le travail qui attend les communistes : reconstruire l’organisation de classe et de combat du prolétariat, grâce à laquelle la violence ne sera plus le langage de la frustration sans avenir, mais celui de la transformation révolutionnaire.

    Cet outil de notre victoire doit quitter notre imagination, pour aller s’enraciner dans les masses populaires de France. Mais en attendant qu’il existe, et puisse revendiquer avec succès être l’unité et l’arme des exploités et opprimés, nous ne pouvons pas nous contenter de réagir avec une morgue ou un défaitisme indécent devant les expressions innées de la résistance populaire et prolétaire. Pour quiconque se dit sincèrement et sérieusement communiste (sans même parler d’être une avant-garde), ce sont des principes de base.

    Nous avons dit plus haut que cette colère et cette violence étaient stériles. Est-ce vrai ? Oui, au sens où elle ne porte pas de projet transformateur et n’est donc réduite à n’être qu’une réaction, puis à se disperser par manque de cohésion et de prévision. Mais elle fait partie d’un processus d’accumulation (d’expérience, de pratique, de connaissance, etc.) qui lui n’est pas stérile, elle en est une étape. La société capitaliste « s’échauffe », la pression augmente, et les soupapes qui ont suffi ces 70 dernières années sont maintenant incapables de jouer leur rôle dissipatif face au néolibéralisme et à la crise de l’impérialisme. Le résultat, ce sont les expressions nouvelles, plus antagoniques et plus improvisées, de la violence sociale. Les Gilets jaunes en étaient aussi une étape. La dernière défaite syndicale aussi. Ce que cette progression contient en germe — seulement mais effectivement — c’est la révolution communiste.

    La tendance que nous décrivons, c’est celle de l’intensification croissante de la lutte des classes en France. Ce sont dans les quartiers populaires que la hausse du coût de la vie et que le renforcement de la violence du capitalisme et de son État se fait sentir en premier, ce n’est donc en rien étonnant que ce soit de là que proviennent aussi les premières secousses.

    Nous en revenons à notre question originelle. Que faire de mieux ? La première étape est de ne pas passer plus de temps à dénoncer les excès du mouvement qu’à le défendre face à la contre-offensive réactionnaire raciste et ses éléments de communication animalisant : défendre notre classe. La seconde est de ne pas se renfrogner dans un désespoir capricieux au vu de la présente absence de débouchés de ce nouveau mouvement, et des représailles qui s’annoncent : ne pas confondre gravité et mélancolie. La troisième est de poser à nouveau le problème stratégique qu’a ressassé le mouvement ouvrier dans son histoire : comment transformer une classe en soi en classe pour soi ?

    Deux slogans éprouvés apportent des solutions : « étude, organisation, propagande » et « servir le peuple ». Il n’y a pas de « gauche blanche » en tant que telle, en revanche, la gauche s’est embourgeoisée, et du même coup « blanchie ». La gauche des banlieues a disparu, car elle s’est détachée de l’ensemble de la classe prolétaire. Mais elle a existé (les « banlieues rouges »). Ce qu’il faut reconstruire, c’est une gauche politique et ouvrière, c’est-à-dire communiste. Celle-ci sera mécaniquement aussi une gauche des banlieues, car c’est là que se concentrent les populations prolétaires les moins « privilégiées » de nos pays impérialistes. Il n’y a que cette édification qui puisse être capable de proposer une issue de l’impuissance en donnant à la colère un pouvoir transformateur.

    C’est un travail long qui viendra autant de l’intérieur que de l’extérieur des banlieues, dans une dynamique générale portée par tous les exploités et opprimés, et toutes les exploitées et opprimées.

    Cet optimisme n’est pas celui de l’impatience, c’est tout à l’inverse, celui du temps long qui sait gagner sur la distance.

    En bref, il s’agit de penser et d’agir en révolutionnaire conséquent.

    1. https://www.leparisien.fr/faits-divers/quand-des-gilets-jaunes-remettent-des-migrants-aux-gendarmes-21-11-2018-7948308.php
  • Nahel

    Ce mardi 27 juin dernier, un enfant de 17 ans a été abattu par balle à Nanterre. Nahel a été agressé par plusieurs individus adultes qui l’ont menacé physiquement et verbalement. Plusieurs vidéos attestent du déroulement des faits, l’on entend notamment un des agresseurs énoncer très clairement des menaces de mort, « je vais te mettre une balle dans la tête », en tenant Nahel en joue avec une arme. Il s’est alors vraisemblablement enfui, avant d’être tué peu après.

    Nos pensées vont évidemment à la famille de Nahel, à tous ses proches, mais aussi à toutes celles et ceux qui peuvent se reconnaître soit en lui, soit dans le vécu commun des circonstances funestes qui ont conduit à sa mort.

    Seulement voilà, les agresseurs en arme avaient le droit de leur côté, car ils représentent l’État. Quant à Nahel, il n’avait pas le droit de conduire une voiture, car il était mineur. Mais surtout, Nahel était dans le mauvais quartier, où le « refus d’obtempérer » avec les forces de police est passible du risque aléatoire d’une peine de mort sommaire. Aux yeux de l’idéologie bourgeoise, il y a un coupable et un justicier. Il y a le délinquant, qui n’avait pas le droit de conduire une voiture sans permis, d’avoir peur lorsqu’il est agressé par des adultes et menacé avec un pistolet, ou même d’être peut-être en colère contre l’arbitraire de la domination étatique. Et il y a celui qui a le bon uniforme, mais aussi la bonne origine sociale, celle qui a pour elle le « devoir civilisateur » de la grande et glorieuse République Française. La flagrante asymétrie entre les bourreaux et la victime, qui confine à l’absurde, est donc censée ne plus exister. L’enfant qui s’est fait tirer dessus est avant tout reconnu coupable, non pas de conduite sans permis, mais de non-respect à une caste supérieure, c’est-à-dire d’être originaire d’un quartier prolétaire pour population issue des pays dominés, anciennement colonisés. La légalité métropolitaine y voit la gangrène à pacifier, autant celle qui mit le feu à Paris en 1871, que celle qui posait des bombes en Algérie en 1954.

    Cette norme à laquelle tous et toutes devraient se soumettre, c’est celle du rapport entre l’État bourgeois et le reste de la société, et entre le colonisateur et le colonisé. Il y a une filiation directe entre la politique animant la police nationale dans les « banlieues », et celle des corsaires de l’ancien régime, des cosaques de l’empire tsariste ou de la police coloniale de l’Empire Français d’outre-mer. Le droit et le pouvoir découlent du haut de la hiérarchie sociale (« l’ordre ») vers le bas. Il n’y a pas de crime trop grand pour la défense du statu quo.

    Dès la nuit du 27, puis dans celle du 28 et du 29, d’importants soulèvements ont eu lieu dans plusieurs quartiers populaires en France. L’on recense de nombreuses destructions matérielles (véhicules, mobilier urbain, mairies, commissariat, commerces, etc.). Egalement de nombreux blessés et de personnes interpelées. Les médias dominants et les représentants réactionnaires se sont empressés de dégainer leurs rengaines les plus classiques : mensonge éhonté quant au présupposé casier judiciaire de la victime1 (ce qui serait censé changer quelque chose à la qualité morale du meurtre en question), animalisation de la légitime lutte violente des dominés contre les dominants, relais d’images et de narratifs évocateurs et choquants pour susciter la peur et le dégoût envers les manifestants, et enfin la maintenant très traditionnelle injonction générale à « condamner », pour se rallier à l’union sacrée de l’ordre (celui des classes dominantes). La violence ne serait pas celle de la résistance active contre l’État, mais un déchaînement aveugle, insensé, abruti, etc.

    Il ne s’agit pas de dire que les actuels émeutiers sont des anges irréprochables. Seulement d’affirmer, premièrement, que dans tout acte de révolte contre l’état présent des choses, il y a des excès, et qu’ils sont de l’ordre de la nécessité (l’entropie sociale en surplus ne peut transformer et se dissiper d’abord que de manière chaotique). Deuxièmement, les condamner ne peut revenir qu’à faire voix unique avec les discours réactionnaires pacificateurs (il faut savoir manœuvrer pour que notre rhétorique conserve son autonomie politique de classe). Ils ont raison de se révolter.

    Rien n’est exceptionnel dans cette révolte populaire, ni le déclencheur, ni les modes d’action. L’on se souvient évidemment des émeutes de 2005 suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Elle s’inscrit dans la longue histoire des mobilisations de banlieues contre les violences policières et pour la justice. Ce qu’elle fait une nouvelle fois apparaître, c’est le contraste persistant avec une autre tradition, celle des mobilisations syndicales, dont le récent mouvement contre la réforme des retraites (2019-2023) est une parfaite illustration. Contraste dans les modes d’action, dans la sociologie, mais aussi dans les mots d’ordre. Le défilé syndical et l’émeute, la population des banlieues à majorité issue des pays colonisés et la population à majorité issue de la métropole, mais surtout, d’une part des mots d’ordre économiques (« les salaires et la retraite ») et d’autre part politiques. Il n’est pas l’objet ici de dire si oui ou non les modes d’action violents des mobilisés actuels sont efficaces, mais là où la politique est incontestablement, c’est bien dans leurs mots d’ordre. Pourquoi ? Car, en filigrane seulement, mais tout de même, ils avancent la question du pouvoir politique. En substance : « la violence de l’État n’est pas plus légitime que la nôtre », « cet État et sa justice ne nous appartiennent pas », « la pax republicana, sa liberté, son égalité, et sa fraternité, n’est qu’un mensonge », « il n’y a pas de négociation à attendre », etc. La violence qui s’est déployée d’avant-hier soir jusqu’à hier soir dans toutes les banlieues de France, était éminemment politique, ce qui était aveugle, ce n’était pas celle-ci, mais les idéologues bourgeois qui ne le voyaient pas.

    Les actuels émeutiers, quelles que soient leurs idées particulières, ont compris tout de même une vérité fondamentale qui fait toujours défaut à beaucoup : qu’il n’y a rien à attendre de la république bourgeoise. Le problème dans « agent des forces de l’ordre », ce n’est pas cet « agent », mais bien « l’ordre » qui requiert et exerce une « force ». Et cet « ordre », ce n’est pas celui de Macron, c’est celui de la République Française : c’est bien elle qu’il faut renverser pour se libérer.

    Cela nous rappelle un évènement marquant de notre histoire récente, le mouvement des Gilets jaunes ayant débuté en novembre 2018. Ce qui a fait date alors ce fut 1) les mots d’ordres également politiques (« démocratie directe/populaire », « justice fiscale, sociale et environnementale », « il faut refaire 1789 ») ; 2) les modes d’action également extra-institutionnels (se distinguant tant des réformistes électoralistes et parlementaires que de la lutte et de la négociation syndicales) ; 3) sa spontanéité et son absence de direction organisée et 4) sa sociologie ne pouvant être recoupée dans aucune des deux traditions évoquées plus haut (ni une lutte des banlieues ni une lutte syndicale ou parlementaire). Sur ce 4e point, ce qui fut particulièrement remarquable, c’est cette jonction tant invoquée mais si peu observée entre les luttes des banlieues et celles des « blancs ». Les Gilets jaunes ont de facto fait cette convergence. La réalité n’est certes pas si binaire, mais ces catégories (banlieues/blancs et spontanéité/institutionnel) révèlent de processus eux bien réels.

    La colère existante dans et en dehors des banlieues, ne se reconnaissant pas dans le projet et la méthode institutionnelles des partis réformistes, associations et syndicats, mais dépassant aussi celle des révoltes comme celle qui s’observe actuellement (la colère de vivre d’un salaire à l’autre, plus universelle et ne se réduisant pas à la colère d’être un citoyen de seconde zone), a percé le silence pour créer son propre mode de revendication. En bref, à la colère populaire a répondu l’unité populaire (contre laquelle les fascistes ont été impuissants). La convergence idéologique s’est d’autant plus faite que beaucoup de Gilets jaunes issus de sociologie en majorité restée épargnée par la violence systématique de l’appareil étatique, ont découvert les samedis ce que vivent comme quotidien les banlieues. Pour beaucoup, le déclic s’est fait.

    Dans les deux cas, leurs mots d’ordre étaient immatures, tout comme leur conscience politique (encore loin d’une conscience de classe). Mais s’y trouvait cependant déjà posé le problème du pouvoir politique, en des termes et avec des catégories certes brutes, mais déjà là. Il ne faut pas voir cette mobilisation ou aucune autre comme nous aimerions qu’elle soit, il ne faut pas projeter mécaniquement sur elle le politique que nous voudrions voir, mais ne pas y discerner le politique qui y existe, c’est faire preuve d’une cécité impardonnable.

    Un dernier parallèle pertinent peut être fait entre Gilets jaunes et la présente mobilisation, dans ses limites. Il ne semble pas exister chez les présents révoltés de perspectives transformatrices pérennes — de projet politique construit à proposer. Les demandes qui émergent semblent minimales (« justice pour Nahel », « fin des violences policières », etc.) et la majorité du discours est occupé par l’expression d’un rejet radical mais encore stérile des institutions étatiques françaises. Les revendications des Gilets jaunes avaient plafonné dans une situation analogue (« référendum d’initiative populaire », « rétablissement de l’ISF », etc.). L’on retrouve aussi des impasses communes entre l’éphémérité de la violence désorganisée de ces émeutes et de, par exemple, celle des Blacks blocs. Ces derniers ont plutôt fait le choix stratégique d’agir en marge de manifestations syndicales, en s’y rattachant (d’abord car ils en sont issus et en sont une frange radicalisée, ensuite pour profiter de sa protection, et enfin car ils n’ont pas de quartier desquels collectivement partir spontanément), mais font face à un cul-de-sac politique similaire.

    Malgré tout le positif que l’on doit constater, le manque de direction politique est flagrant. Cependant, même s’ils n’ont pas encore compris où aller, ils ont déjà compris que « seul le peuple sauve le peuple », ce qui est une première étape dans la construction d’une conscience de classe, qui prit plusieurs mois à maturer dans le cas des Gilets jaunes.

    Impossible d’aborder ce sujet sans poser le problème du biais raciste de l’idéologie coloniale. Ainsi, même si tout acte de défiance ouverte contre le pouvoir établi doit subir les mensonges bourgeois (plus ou moins hystériques), aucun autre type de mobilisation ne souffre de ces diffamations aussi largement et aussi radicalement (que ce soit les syndicats, les Gilets jaunes ou les Blacks blocs). Là où les revendications des uns sont délégitimées, celles des banlieues sont totalement occultées pour ne laisser que des parallèles ambigus (plus ou moins volontairement) avec le pillage de Rome — pour le plus grand plaisir de ceux qui fantasment la guerre des civilisations.

    « Tout ce qui bouge n’est pas rouge », mais ces émeutes sont celles de prolétaires. Cette évidence ne pourra jamais être trop répétée. Les émeutes de banlieues sont des révoltes populaires. Pourtant, dans une grande partie de la gauche, les « émeutes de banlieues » sont exclues de cette histoire de résistance en France. Ainsi, 2005 ne ferait pas date dans l’histoire des mouvements sociaux, mais les Gilets jaunes, eux, si. Comment donner raison à ce double standard ? Il faut le contredire, et dénoncer ce qu’il révèle.

    À ce titre, il existe chez de nombreux commentateurs — de droite mais aussi de gauche — un amalgame quasi implicite entre émeutes et crime organisé et/ou islam politique : les actuels émeutiers seraient en majorité des dealers (c’est à dire, issus du sous-prolétariat), sinon de terribles islamistes. Il convient de poser quelques affirmations élémentaires. Premièrement, même si les marchés illégaux sont particulièrement développés dans les quartiers populaires, réduire ces derniers à ceux-ci n’est ni plus ni moins qu’un mensonge raciste faisant le jeu de la préfecture. Deuxièmement, la participation des dealers ne signifie pas qu’ils auraient la direction du mouvement, et avoir acheté ou vendu sur ce marché illégal n’équivaut pas à être un mafieux ou un professionnel du trafic. Troisièmement, depuis plusieurs années, partout où ils l’ont pu, les institutions du crime organisé ont joué un rôle contre-révolutionnaire et anti-populaire (en tant que para-État d’un para-marché) (l’on se souvient des dealers de Marseille qui ont tiré au paintball sur un blocage de lycée car celui-ci nuisait au business, et que illégal ou pas, les profits d’abord). Et quatrièmement, l’on peut en dire de même des institutions religieuses musulmanes, quel que soit leur degré de « radicalité » (appel au calme, vœux pieux etc.). Répétons-le une dernière fois : cette colère et cette violence sont celles du prolétariat de France (et plus particulièrement de sa frange la moins aristocratisée).

    L’on peut aujourd’hui à raison déplorer la faiblesse du camp communiste, incapable d’organiser et de proposer un débouché politique et des méthodes de lutte plus efficace et/ou moins coûteuse. Mais de cette impuissance regrettable, il ne faut pas aller jusqu’à se trouver des excuses pseudo-révolutionnaires pour condamner la casse. Lorsque la violence des opprimés s’exprime, il n’y a plus que deux camps (que l’on le veuille ou non). C’est bien un autre genre d’impasse politique — toutes proportions gardées — qui a conduit les « pétroleuses » de 1871 à incendier Paris devant l’avancée des troupes de la République. Aurait-il fallu se ranger derrière Victor Hugo pour regretter et condamner la violence « des deux côtés de la barricade » ? Ces sensibleries sur la violence dans l’abstrait sont inutiles, et surtout parfaitement inaudibles politiquement.

    Cela ne signifie pas que nous considérons que l’intégralité des actions des nuits dernières était politiquement justifiée. On ne peut pas nier le contraire, car il existe dans tout mouvement collectif des comportements antisociaux, inutiles ou contre-productifs. Mais dire cela c’est ne rien dire, car cela est vrai en tout lieu et pour tout phénomène collectif — fatalement. Ce qu’il faut en revanche impérativement noter, c’est que ces excès sont systématiquement désignés et instrumentalisés par toujours les mêmes personnes : les apôtres du sacro-saint statu quo. Soutenir « avec réserve » ou condamner le mouvement en cours car il y aurait des dommages collatéraux, c’est ni plus ni moins que défendre une ligne anti-peuple en s’alliant par lâcheté avec les injonctions morales de la très respectable bienséance bourgeoise. Une révolte populaire non plus n’est pas un dîner de gala. Il faut savoir faire preuve de discernement à la fois pour reconnaître les excès et dénoncer les idées et actes réactionnaires là où il y en a, et pour ce faire sans faillir à notre rôle en restant du bon côté de la barricade. Il faut évidemment toujours critiquer (la stratégie, les tactiques, les mots d’ordre, etc.), mais ce sans céder aux pressions réactionnaires (appels au calme, à la modération, à la négociation, à la restauration de la paix sociale, « la violence est compréhensible mais ne résout rien ! », etc.).

    À ce propos, nous devons condamner sans réserve la vandalisation du mémorial de la Shoah de Nanterre, qui était politiquement inacceptable. Mais il doit être possible de formuler ce jugement (critiquer les excès) sans qu’il ne vienne ternir notre soutien franc (défendre la violence populaire).

    Se pose à nous une question récurrente : que faire ? Le vent qui souffle depuis les banlieues nous reste paradoxalement hermétique. La tradition politique à laquelle nous appartenons (les organisations communistes extra-institutionnelles) est plus habituée à se rallier aux luttes syndicales qu’aux jets de violence spontanée. L’irruption des Gilets jaunes avait d’ailleurs posé beaucoup de problèmes à nombre d’organisations homologues à la nôtre (« y participer ? », « comment ? », etc.). Serions-nous une gauche « trop blanche » pour assister les banlieues dans ce combat ? Ou devrions-nous laisser les « premiers concernés » entre eux, au risque de faire du tourisme de l’émeute ? Il conviendra d’apporter des réponses établies à ces problèmes, avec tout le sérieux qu’ils requièrent, mais nous nous en tenons pour l’instant à proposer cette analyse préliminaire et à tracer des lignes de distinction importantes.

    1 https://www.liberation.fr/checknews/mort-de-nahel-a-nanterre-polemique-autour-du-casier-judiciaire-de-ladolescent-tue-par-la-police-20230628_YB7EPVLKEBBA3E4I36LGWJYF6Y/