L’invasion
du Rojava par la Turquie est une dure piqûre de rappel. Elle a
ramené à la surface un très grand nombre de débats sur la
question des fronts, des étapes, des alliances. Elle a ramené aussi
à la surface la question des interventions militaires, de la
confiance qui peut être accordée à des forces que l’Armée
Syrienne, comme l’OTAN, comme l’Iran… Ces débats sont
importants à plusieurs titres. Ils sont également une fenêtre sur
ce que pensent, en profondeur, certaines forces politiques ou
certains individus.
Mais,
surtout, cette invasion nous ramène devant quelque chose de
terrible, d’oppressant, d’étouffant : l’impuissance et la
fragmentation du mouvement révolutionnaire, anti-impérialiste,
internationalistes dans l’État français comme en Occident en
général.
Nous voulons écrire ce communiqué, car nous pensons que nous devons cette honnêteté. Nous devons aussi en tirer les conclusions qui s’imposent sur l’attitude des organisations révolutionnaires, mais aussi sur la lutte anti-impérialiste.
Dans
l’ensemble, en Occident, il existe une vision fantasmée, romancée
de la guerre. Pourtant ceux et celles qui ont eu ne serait-ce que des
proches, des amis, dans des zones de combats, peuvent avoir une idée
de ce que cela signifie déjà. Nous avons des camarades qui ont eu
leur famille ciblée par les bombardements de l’OTAN, par le passé.
Cela leur a fait largement passer le goût de prendre cela à la
légère.
Nous
trouvons qu’elle nous ramène surtout à notre propre incapacité à
pouvoir influer sur le cours des événements dans l’état actuel
des choses.Nous n’arrivons pas à nous satisfaire de visuels
victorieux, en décalage avec nos moyens. Nous
n’arrivons pas à nous satisfaire d’appels grandiloquents, tandis
que la réalité des forces révolutionnaires, ici, en France
impérialiste, est si faible.
Ces communiqués sont, le plus souvent, des versions
séculières, laïques, des toughts and prayers
anglophones. Ils sont parfois
aussi des leçons professorales infligées aux combattants et
combattantes du Rojava par des experts de la révolution en chambre.
Ceux
qui prennent la situation avec arrogance, en donneurs de leçons,
devraient probablement prendre un temps pour réfléchir à qui il
s’adresse. Dans le fond, une grande partie des prises de position
est faite pour montrer ses positions à l’étroit milieu militant
français, à essayer de convaincre que son groupe, son organisation,
est le distillat le plus pur, le plus cristallin, de la théorie.
En
toute sincérité, la course à la pureté idéologique, lancée par
certains, nous met mal à l’aise. Elle nous évoque ce qu’écrivait
La Bruyère : « Corneille peint les hommes tels
qu’ils devraient être. Racine les peint tels qu’ils sont. »
Bien souvent, cette pureté idéologique s’accompagne de conseils,
de recommandations, de revendications. Elles sont aussi justes
qu’inapplicables et naïves.
Cela
ramène à une terrible réalité : il ne suffit pas d’avoir
raison stratégiquement pour gagner. Il faut aussi avoir raison
tactiquement et dans l’opératique. Les choix auxquels sont
confrontés les FDS, les habitants du Rojava, ne sont pas des choix
faits derrière un écran d’ordinateur, dans un pays impérialiste.
Ils sont des choix faits sous les bombardements, sous les attaques
d’appareils de combats, avec les cellules dormantes de Daesh qui
tire dans le dos des combattants et des combattantes.
Il
est certain que les forces qui constituent la coalition défendant le
Rojava vont être mises en face de choix cruciaux. Des compromis, des
alliances qui iraient « contre les principes ».
Lénine
s’était très largement étendu sur cette question dans la
maladie infantile du communisme :
« Imaginez-vous
que votre automobile soit arrêtée par des bandits armés. Vous leur
donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre auto.
Vous vous débarrassez ainsi de l’agréable voisinage des bandits.
C’est là un compromis, à n’en pas douter. « Do ut des » (je
te « donne » mon argent, mes armes, mon auto, « pour que
tu me donnes » la possibilité de me retirer sain et sauf). Mais
on trouverait difficilement un homme, à moins qu’il n’ait perdu la
raison, pour déclarer pareil compromis « inadmissible en
principe », ou pour dénoncer celui qui l’a conclu comme complice
des bandits (encore que les bandits, une fois maîtres de l’auto,
aient pu s’en servir, ainsi que des armes, pour de nouveaux
brigandages). Notre compromis avec les bandits de l’impérialisme
allemand a été analogue à celui-là. […]
Il
y a compromis et compromis. Il faut savoir analyser la situation et
les conditions concrètes de chaque compromis ou de chaque variété
de compromis. Il faut apprendre à distinguer entre l’homme qui a
donné aux bandits de l’argent et des armes pour diminuer le mal
causé par ces bandits et faciliter leur capture et leur exécution,
et l’homme qui donne aux bandits de l’argent et des armes afin de
participer au partage de leur butin. En politique, la chose est loin
d’être toujours aussi facile que dans mon exemple d’une simplicité
enfantine. Mais celui qui s’aviserait d’imaginer pour les ouvriers
une recette offrant d’avance des solutions toutes prêtes pour toutes
les circonstances de la vie, ou qui assurerait que dans la politique
du prolétariat révolutionnaire il ne se rencontrera jamais de
difficultés ni de situations embrouillées, celui-là ne serait
qu’un charlatan.
Pour
ne laisser place à aucun malentendu, j’essaierai d’esquisser, ne
fût-ce que très brièvement, quelques principes fondamentaux
pouvant servir à l’analyse des exemples concrets de compromis. »
Il
n’existe, dans l’intégralité de l’histoire du mouvement
communiste, du mouvement révolutionnaire, des mouvements de
libération nationaux, de schéma pur. Chaque fois, des discussions,
des compromis ont dû
être faits. Quelquefois, ils étaient des compromis aisément
explicables, comme les fronts-unis antijaponais en Chine, quelquefois
ils ont semé le trouble, le doute, comme le traité de non-agression
entre l’Allemagne et l’URSS, comme le traité de Brest-Litovsk,
comme les accords entre Ho Chi Minh et Leclerc.
Certes,
toutes les forces politiques qui sont présentes au Rojava ne sont
pas du même acabit que le PCC et le Parti Bolchevique. Mais
il y en a.
Et il est fondamental d’avoir confiance en elle, comme il est
fondamental d’avoir confiance dans les masses populaires, largement
oubliées au profit d’une vision surplombante de la situation. Ce
sont la jonction entre ces forces politiques et ces masses populaire
qui ont permis de triompher des obstacles immenses de la lutte.
Il
existe bien des zigzags sur le chemin qui les mène à la victoire,
alors qu’il n’existe pas de mouvement international fort, pas
d’État socialiste, pas de camp sur lesquels ils puissent
s’appuyer. Nous
devrions, alors, leur dénier le droit, la possibilité de faire ces
compromis, ces erreurs, au nom de la grande & glorieuse lutte
révolutionnaire mondiale, dans laquelle nous, occidentaux, sommes un
grain de sable ? Il faudrait alors que les FDS, le Rojava,
soient anéantis en détail, dans une magnifique bataille des
Thermopyles, contre l’hydre fasciste ?
Nous
préférons prendre le risque de les soutenir et de les laisser
maîtres de leurs choix, quitte à nous tromper, que rester à
distance, critiquer à grand coup de gestes autoritaires, et ne
servir à rien. Nous
préférons être taxés de tous les noms, mais considérer que si
les compromis faits par les forces qui combattent au Rojava
permettent de reprendre la lutte dans des conditions moins
désastreuses, qu’elles n’impliquent pas de capitulation en rase
campagne ou l’anéantissement des forces vives qui permettront que
demain soit victorieux.
Certaines
organisations ont pris le parti d’appeler à demi-mots, ou parfois
même clairement, à l’intervention militaire de la France, des
USA, de l’occident en général, dans ce conflit. Dans un sens nous
les comprenons. Elles aussi sont pleinement conscientes
qu’elles n’ont aucun impact concret, en tant qu’elles-mêmes,
sur ce conflit. D’ailleurs, bien souvent, elles n’en ont pas plus
sur les prises de décision de l’impérialisme français.
Confusément,
elles sentent qu’il s’agit de la seule manière de peser sur le
conflit, quitte à brader toute crédibilité auprès des masses
populaires, quitte à se tromper sur le fond, à monter leur
confiance naïve, révélatrice, envers un « bon fond »,
« humaniste » de l’impérialisme français, pétri de
l’héritage des Lumières. Ils
contribuent, par leur action, à nourrir des illusions
réactionnaires, terribles, sur notre propre impérialisme. Ces
illusions sont aussi le reflet d’une existence passée à soutenir
l’occident « démocratique » contre le « totalitarisme
soviétique ».
À
l’opposé, certains et certaines ont poussé un lâche soupir de
soulagement. Soutenant, sans le dire, le régime de Bachar Al-Assad,
cette nouvelle situation leur permet de ramener leur héros dans le
« bon camp », de pouvoir à nouveau le défendre en plein
jour, fiers, forts de la caution qui leur est donné par la
possibilité d’une alliance avec les FDS. Ivres de leur joie, ils
se démasquent pour ce qu’ils ont toujours été : des
admirateurs de ce régime, hypocrites dans leur soutien aux FDS et au
Rojava.
Le
fait que ce compromis soit possible à un moment ne le rend pas plus
positif « dans l’absolu ». Un compromis n’est pas une
victoire, il est un moyen terme entre « l’idéal » et
la « réalité ». Cela ramène d’ailleurs à une autre
partie du texte de Lénine :
«Mais
lorsque les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires de
Russie, les partisans de Scheidemann (et dans une large mesure les
kautskistes) en Allemagne, Otto Bauer et
Friedrich Adler (sans parler même de MM. Renner et Cie) en
Autriche, les Renaudel, Longuet et Cie en France, les
fabiens, les « indépendants » et les « travaillistes »
(« labouristes ») en Angleterre, ont conclu en 1914-1918 et
en 1918-1920, contre le prolétariat révolutionnaire de leurs pays
respectifs, des compromis avec les bandits de leur propre bourgeoisie
et, parfois, de la bourgeoisie « alliée », tous ces
messieurs se comportaient en complices du banditisme.
»
Telle
est la nature du « compromis » que ces groupes ou
individus souhaitent. Dans
les faits, même à leur corps défendant, ils accompagnent les
projets de l’impérialisme. Heureusement,
dans le fond, ils n’ont pas plus de prise sur les décisions des
organisations et des masses populaires présentes au Rojava.
Nous
n’appellerons pas à une intervention occidentale. L’OTAN n’a
d’ailleurs que faire de notre avis. Si
intervention il y a, nous prendrons position par rapport à celle-ci.
« La conclusion est
claire : rejeter les compromis « en principe », nier la
légitimité des compromis en général, quels qu’ils soient, c’est
un enfantillage qu’il est même difficile de prendre au sérieux.
L’homme politique désireux d’être utile au prolétariat
révolutionnaire, doit savoir discerner les cas concrets où les
compromis sont inadmissibles, où ils expriment l’opportunisme et la
trahison, et diriger contre ces compromis concrets tout le tranchant
de sa critique, les dénoncer implacablement, leur déclarer une
guerre irréconciliable, sans permettre aux vieux routiers du
socialisme « d’affaires », ni aux jésuites parlementaires de
se dérober, d’échapper par des dissertations sur les « compromis
en général », à la responsabilité qui leur incombe. C’est
bien ainsi que messieurs les « chefs » anglais des
trade-unions, ou bien de la société fabienne et du Parti
travailliste « indépendant », se dérobent à la
responsabilité qui pèse sur eux pour la trahison qu’ils ont
commise, pour avoir perpétré un compromis tel qu’il équivaut en
fait à de l’opportunisme, à une défection et à une trahison de la
pire espèce. »
Nous
avons choisi ce qui nous permettait la voie la plus juste, en
fonction de nos forces, de la réalité de la possibilité d’action
de notre groupe. Nous avons choisi l’engagement au sein de l’ICOR
et la campagne de solidarité pour le bataillon international du
Rojava. Nous avons reçu des critiques par rapport à ces choix. Nous
les écoutons. Nous les écoutons, nous les prenons en considération.
Nous ne sommes pas sourds aux insuffisances qu’il est possible
d’avoir sur la pratique, au fait qu’il y ait des imperfections
dans l’activité de tel ou tel groupe. Nous les prenons en
considération, donc, mais nous jugeons néanmoins que ces deux
engagements sont non seulement justifiés, mais qu’ils sont
également fondamentaux pour créer les outils et les forces qui nous
manquent, tant ici qu’à l’échelle mondiale.
Nous
ne pouvons nous contenter de rester derrière nos écrans, faire des
communiqués de solidarité creux. Nous ne sommes pas des supporters
de foot qui devons choisir ‘la bonne équipe à soutenir’, nous
voulons jouer un rôle. Nous voulons et nous devons faire plus.
Nous
sommes, en réalité, horrifiés par notre propre impuissance,
surtout lorsque, parmi nos camarades de l’ICOR, nous côtoyons les
victimes de notre propre impérialisme. Ce rappel impérieux,
constant, nous oblige à faire des choix.
Elle est une humiliation quotidienne, qu’aucun artifice ne peut camoufler. Il nous faut donc trouver les moyens de la régler.
Nous
ne pouvons tolérer notre faiblesse, c’est pour cela que nous
consacrons nos forces à l’unité des communistes et à la création
d’un Parti Communiste révolutionnaire. Nous ne pouvons ne
contenter de notre existence de groupe. C’est pour cela que nous
nous sommes investis, avec nos camarades de l’UPML, dans le
lancement d’une Alliance des Révolutionnaires, dans le but de
proposer aux organisations communistes présentes en France et dans
les régions directement dominées par celle-ci de cesser de
s’ignorer. En dépit des discours d’unité parfois affichées par
les organisations communistes, nous n’avons eu que très peu de
réponses. C’est pour cela que nous nous investissons aussi dans la
création d’un Comité ICOR-France, qui puisse rassembler tous ceux
et celles que le combat internationaliste intéresse, ou ceux et
celles qui sont membres des organisations de l’ICOR à l’étranger,
mais qui sont présents, ou réfugiés, en France.
Dans
le cas du Rojava, notre choix de la solidarité concrète passe par
trois choses :
- Nous appelons à soutenir financièrement et politiquement les campagnes de soutien au bataillon international du Rojava : http://shengal.xyz
- Nous appelons également à soutenir les campagnes de l’ICOR à destination du Rojava : https://www.icor.info/2018-3/appel-a-dons-pour-le-centre-medical-a-kobane
- Nous appelons à participer aux luttes, aux manifestations, aux opérations de boycott qui sont faites envers les intérêts de la Turquie en occident. Même si ces campagnes, même si cette aide est limitée, elle est concrète. Elle est un début
Nous
saluons l’intégralité des forces qui participent et soutiennent
des initiatives de cet ordre.
Mais
nous pouvons, et nous devons faire plus. Par l’unification de nos
forces, par la travail commun, construit, organisé, que ce soit
celui des communistes comme celui des anti-impérialistes. Il s’agit
d’une partie importante, fondamentale, de notre devoir de militants
et de militantes.
Nous
devons mettre fin à l’impuissance constante des organisations
communistes, tant dans la lutte des classes, ici, que dans les
questions internationales. Alors, seulement alors, les positions
émises pourront avoir un réel impact, changer réellement les
choses pour ceux et celles qui sont avec les armes à la main,
directement en face des pires abominations du monde contemporain :
l’impérialisme et le fascisme.