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  • Que représente le 14 juillet ?

    Que représente le 14 juillet ?

    Traditionnellement, le 14 juillet est célébré comme l’anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Du temps de la monarchie absolue, le roi pouvait, par simple lettre de cachet, y faire enfermer toute personne, quelle que soit sa classe, sans motif, ni procès. La prise de la Bastille par le peuple de Paris représenterait alors la chute d’un symbole de l’arbitraire royal, face à la colère d’un peuple en lutte, et le point de départ de la marche lente mais assurée vers la démocratie. Mais alors, pourquoi le 14 juillet est-il célébré par des défilés militaires ? Par l’étalage de la puissance armée de l’Etat bourgeois ? Et non pas par des fêtes populaires ? Parce qu’il s’agit là de la réalité, moins avouable, qui se cache derrière le 14 juillet.

    Revenons en arrière. Le 5 mai 1789, les états généraux sont réunis. Cette assemblée des trois ordres, qui n’avait pas été convoquée par le roi depuis 1614, doit créer un nouvel impôt, pour surmonter la grave crise économique que traverse alors le pays. Elle est représentative de la division de la société française d’alors. D’un côté, noblesse et clergé veulent cantonner l’assemblée à son rôle fiscal, et voter l’impôt tout en conservant jalousement leurs privilèges (dont celui de ne pas payer d’impôts). De l’autre, les députés du Tiers-état, représentant 98% de la population (allant du plus riche des bourgeois, au plus humble paysan, et passant par les artisans et les ouvriers), ont une vision plus politique du rôle des états généraux. Remise en question des privilèges, constitution, fin de l’absolutisme, l’Etat tel qu’il existe est contesté. Le Tiers-état estime que les leviers de commandements politiques, jusqu’alors réservés aux nobles, doivent revenir à la classe qui porte l’économie, c’est à dire lui même, ou plutôt, à la bourgeoisie, classe alors la plus révolutionnaire, la plus consciente, et la mieux organisée politiquement (bien que également divisée à ce niveau). Les députés du Tiers-état refusent de siéger séparément des autres ordres, comme le veut l’usage, et s’auto-proclament Assemblée Nationale. Un bras de fer s’engage alors avec le roi et la noblesse, mais ce premier finit par céder, et reconnaît l’Assemblée Nationale. C’est du moins ce qu’il laisse entendre, car dans le même temps, un nouveau gouvernement, ultra-réactionnaire, avec à sa tête le baron de Breteuil, est nommé, et l’armée est stationnée autour de Paris. C’est alors que vont survenir les événements de juillet.

    Pour la bourgeoisie, la manœuvre du roi est une déclaration de guerre. Face à l’armée, à l’aristocratie, et au roi, ceux-ci n’ont qu’une seule arme : le prolétariat parisien, sur-exploité, écrasé par le poids de l’absolutisme. L’augmentation continuelle du prix du pain, et l’indifférence de la classe dirigeante, fait de ce peuple un bélier pouvant charger à tout moment. C’est ce qui arrivera lors des journées des 13 et 14 juillet 1789, où le peuple de Paris, harangué par les discours des bourgeois, s’empare des armes stockées aux Invalides, et foncent sur la Bastille, qui est prise le 14 juillet. Une victoire qui fait reculer le roi. Celui-ci retire ses troupes, et renvoie Breteuil, au profit de Necker, plus modéré. Le 14 juillet 1789 est une victoire populaire…et le problème est là ! Si la bourgeoisie a gagné le bras de fer, elle a pris un énorme risque en armant le peuple. Si celui-ci venait à prendre conscience de toute l’étendue de sa puissance, la révolution pourrait atteindre des extrémités que ni les bourgeois, ni le roi, ne souhaitent. Deux mesures sont alors prises. La première est coûteuse, mais va se révéler efficace. La bourgeoisie va proposer de racheter les fusils pris aux Invalides pour la somme de 20 sols. En rendant un fusil obtenu gratuitement pendant l’insurrection, le prolétaire parisien peut gagner l’équivalent de deux jours de salaire, une aubaine ! Le peuple est ainsi désarmé pacifiquement. Et pour le tenir en place, une milice bourgeoise est créée. Le terme de milice bourgeoise, beaucoup trop connoté, est cependant remplacé par l’appellation plus acceptable de Garde nationale. Celle-ci est commandée par un noble, le marquis de la Fayette, et est ouverte à absolument tout le monde… à condition de payer son uniforme. C’est ainsi les couches les plus aisées de Paris qui forment cette nouvelle Garde nationale, chargée de veiller à ce que la révolution demeure dans le cadre fixé par la bourgeoisie, et ne dérive pas dans le radicalisme que l’on pressent déjà dans le discours de certains, notamment ceux d’un député du Tiers-état, avocat à Aras, un certain Robespierre.

    Un an plus tard, en 1790 le 14 juillet est célébré. Il a été retenu comme date clef, mais ce n’est pas la prise de la Bastille qui est fêtée. Il s’agit de la première fête de la fédération. Au lieu d’une liesse populaire, ce sont 100 000 gardes nationaux armés qui assistent au serment de la Fayette, et du roi, de préserver l’ordre alors en place. Le message envoyé est clair : « nous avons le pouvoir, car nous avons les armes ». Là où la noblesse dirigeait au nom des privilèges, et de la propriété foncière, la bourgeoisie émergeante dirige au nom de la propriété privée, et du capitalisme en pleine expansion.
    Dominant les autres classes composant le Tiers-états, et pensant tenir le peuple en laisse avec sa Garde nationale, ceux qui seront plus tard qualifiés d’accapareurs prendront néanmoins conscience de la force réelle de cette plèbe méprisée, de ce prolétariat exploité, lors d’une brève période, de 1793 à 1794, où la jeune république entreverra l’esquisse d’un pouvoir populaire. L’expérience prendra cependant fin avec le complot thermidorien, et la réaction qui s’en suivra, mais ceci est une autre histoire.

    Aujourd’hui, nous assistons toujours à cette mascarade, à cette fête de la fédération qui ne dit pas son nom. La bourgeoisie française, avec ses défilés, montre au peuple qu’elle a les moyens de se défendre, qu’elle a le pouvoir, car elle a les armes. C’est à nous, forts des enseignements des expériences révolutionnaires passées, de leur rappeler que la Bastille n’a jamais été imprenable.

    Ivan

  • La mémoire de l’Holodomor

    La mémoire de l’Holodomor

    Le parlement vote une loi sur la reconnaissance de l’Holodomor comme génocide, imitant en cela une loi mémorielle Allemande de décembre 2022.

    Le 28 mars 2023, le Parlement a voté une loi reconnaissant la famine de 1932-1933 comme un génocide organisé par la direction soviétique contre le peuple ukrainien. Nous ne nions nullement l’existence de la famine ou le fait qu’elle ait été meurtrière. En revanche nous considérons que le Parlement français a voté cette loi non pas sur la base d’une analyse historique mais uniquement dans un but d’image.

    L’étude de la famine de 1932-1933 sera donc bridée et une partie des universitaires qui traient de cette question –dont une grande partie sont loin d’être des communistes fanatiques- pourraient être passibles de sanctions. Nous nous inquiétons de voir appliquée une loi mémorielle qui serait plus dure que celle en vigueur en Ukraine même, dans laquelle les débats historiographiques avant-guerre étaient largement pluralistes sur leurs interprétations.

     En revanche, nous considérons qu’il n’y a pas de consensus entre spécialistes de la question sur le caractère décidé et planifié de cette famine. Contrairement à d’autres génocides dans lesquels la volonté d’extermination est établie et avérée (Shoah, Rwanda, Arménie), la famine de 1932-1933 est multifactorielle : angoisse de l’insécurité frontalière, dysfonctionnements du ravitaillement, sacrifice des campagnes pour l’alimentation des villes, maintien des populations dans des régions en pénurie alimentaire, lutte à mort contre des expressions nationales vues comme des “manigances extérieures”… Si nous soulignons que cette famine possède un caractère anthropique fort, nous considérons que sa programmation reste à démontrer.

    Nous considérons que l’utilisation du terme génocide (comme de celui de totalitaire) correspond plus à une volonté de rejeter un adversaire géopolitique dans une altérité monstrueuse qu’à réellement analyser le passé. Elle contribue à illustrer le fait que la public history (l’histoire publique, faite par les non-spécialistes) se réécrit constamment au prisme du présent et selon l’utilité actuelle. En cela, pour reprendre la formulation d’Andreï Gratchev “le passé […] est imprévisible”.

    Il s’agit enfin pour la France de, à peu de frais, se donner une bonne image et une bonne conscience. Elle est en concurrence pour s’attirer les sympathies ukrainiennes, sésame utile en pleine crise des retraites. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une tentative est faite en ce sens : on se souvient de la bouffonnerie des séances photos de Macron, grimé en Zelenski.

    La Russie emploie l’image du nazisme, l’intégrant dans une narration largement déconnectée de la réalité, dans le but d’appuyer ses prétentions internationales et de se doter d’une légitimité à agir. Cependant, le Parlement français ne fait pas autrement en instrumentalisant l’histoire d’un événement terrible dans le but de s’en servir comme levier. Cette loi a été votée aujourd’hui, alors que l’Ukraine est placée sur un piédestal, par les mêmes qui la considéraient comme la maison close de l’Europe.

    La forme même de la question prend en otage moral : voter contre la reconnaissance d’un génocide revient à s’exposer à l’accusation de complicité. C’est précisément ce qu’avait fait la Russie en proposant une résolution à l’ONU :  « Lutte contre la glorification du nazisme, du néonazisme et d’autres pratiques qui contribuent à alimenter les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée », USA et Ukraine avaient refusé de la voter, permettant à la Russie d’asseoir son image usurpée de “puissance antifasciste”.

    Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté que le passé communiste soit régulièrement mis en avant. Nous nous souvenons de la tentative déshonorante de la Victims Of Communism Memorial Foundation de fait de la pandémie un “crime communiste” : “Alors que le bilan humain final de la pandémie est encore inconnu, ceux qui ont péri de l’épidémie doivent être inclus dans le compte mondial des 100 millions de morts des mains du communisme.

    Il faut reconnaître un courage certain aux élus de la LFI et du PCF qui ont refusé de voter cette loi. Elle revient à s’exposer au risque d’être pris dans une tornade médiatique, tornade basée sur l’assimilation nazisme-communisme. Tornade d’autant plus forte que ceux qui s’en empareront n’auront qu’une connaissance superficielle de l’histoire, qu’ils compenseront par une volonté d’abattre la gauche parlementaire en cette période de luttes sociales.

    Il est regrettable que les tragédies du passé soient utilisées avec un tel manque de discernement. D’autant que l’Occident, qui s’est illustré par sa solidarité à deux vitesses, s’illustre aussi par son examen de conscience tout aussi différentié. Tandis que l’actualité poussé à mettre en avant l’Holodomor, elle tend aussi à rejeter dans l’ombre d’autres souffrances. Ainsi, la famine artificielle du Bengale, dont l’étude sur le caractère organisé a été réalisée par le prix Nobel d’économie Amartya Sen, n’a jamais fait l’objet de la moindre condamnation.

    Nous avons choisi de soutenir la lutte du peuple Ukrainien contre l’invasion Russe. Nous considérons que ce choix est justifié. Mais tout comme nous n’avons pas accepté que, lors des attentats, on tue une nouvelle fois les victimes sur l’autel de croisades anti-musulmanes, nous n’acceptons pas que les victimes de la famine de 1932-1933 le soient au nom des antagonismes géopolitiques et de l’hypocrisie.

  • 100 ans du PC (1920-2020) – 2/3

    100 ans du PC (1920-2020) – 2/3

    En guerre.

    Le pacte germano-soviétique fait partie de ces événements surprenants de l’histoire diplomatique. Son principal effet a été de fournir un prétexte pour la IIIe République : elle a interdit le PCF et initié l’arrestation de ses cadres. Elle ouvre des camps pour interner tous les indésirables : Juifs Allemands, Républicains Espagnols – surtout les Basques – et communistes. Les Allemands n’auront qu’à se servir.

    Pendant la guerre le PCF s’est retrouvé dans une situation complexe. Il est toujours dans un KO technique consécutif à son interdiction sous la IIIe République, et le choc de l’invasion Allemande l’a tout autant frappé que les autres. De plus il n’a pas été particulièrement poussé à l’action par Moscou et l’Internationale. L’URSS ne voulait pas donner de prétexte à une intervention militaire Allemande (cela ne l’a pas empêchée.) Quant à l’IC, elle analyse encore le conflit comme un conflit inter-impérialiste dans lequel la défaite de son propre impérialisme est prioritaire.

    Cela ne signifie pas que les militants et militantes de cette organisation n’aient pas agi. Certains ont eu, aux yeux de l’histoire, raison en rejoignant la mobilisation militaire. D’autres organisent immédiatement la Résistance. Avant l’entrée en guerre de l’URSS, les communistes ont déjà payé le prix du sang. Un prix que beaucoup essaient de faire oublier, au profit de rumeurs sur sa collaboration.

    Durant la Résistance – tout comme dans les camps – le PC gagne en influence. Il parvient même a noyauter les renseignements militaires et l’armée. A tel point que, au moment de la Libération, le gouvernement va devoir créer de nouveaux outils de répression : les CRS. Le PCF parvient aussi à nouer une alliance aussi logique qu’improbable : avec les gaullistes. Les deux sont d’accord sur des points essentiels : il faut liquider le régime de Vichy et éviter que la France ne soit phagocytée par les Alliés. Dans les faits, il est difficile de savoir si cette menace était réelle. Les USA ont eu tendance à se retirer d’Europe après 1945, et le système colonial est resté dans l’ensemble intact.

    Toujours est il qu’au moment de la fin de la guerre, le PC est à son Zénith. Mais il amorce aussi son déclin.

    Du Zénith à la pente déclinante.

    Le déclin du PCF a été progressif et marqué par de nombreux jalons. Disparition de la notion de dictature du prolétariat en 1976, apparition du discours Marchais sur l’immigration, abandon du marxisme léninisme en 1979, du centralisme démocratique en 1994, puis finalement du socialisme en 1996.

    Les mots ne forment pas l’intégralité du contenu. Mais ils y contribuent. Que les termes changent, pourquoi pas, après tout. Nous-même préférons l’emploi du terme Démocratie Populaire à celui de Dictature du Prolétariat. Pourtant, l’un comme l’autre recouvrent, dans la définition programmatique que nous lui avons attribué, une réalité globalement similaire.1 De même, la présence de « Marxiste-Léniniste » ou de « Maoïsme » ne présume pas d’un contenu du même acabit, et, bien souvent, il se limite à une adhésion de surface, mais non à une mise en pratique des principes mêmes.

    Cependant, au-delà de la sémantique, ces changements ont été révélateurs d’une mutation progressive du PCF, avec un changement tout aussi progressif de son contenu de classe, de son contenu idéologique, puis de sa forme organisationnelle.

    Après 1945, le PCF a renoncé à tenter un coup de force, alors qu’il était aux portes du pouvoir. Il est possible de débattre quant à savoir si un triomphe aurait été possible, si les conditions étaient réunies, ou si, au contraire, cela n’aurait formé qu’un bain de sang supplémentaire, à l’exemple des situations Grecques ou Indonésiennes. Il ne faut pas, bien sûr, oublier que la répression durant la IVe République a été extrêmement féroce, et que le duo PCF-CGT était l’ennemi à abattre, par tous les moyens. La répression brutale, la création d’organisations hostiles avec le financement de la CIA, mais même le financement de mafias ont été des moyens employés.

    Il ne s’agit pas de présumer du résultat, mais de constater les effets : toujours est il que le PCF a choisi un compromis, compromis qui s’est traduit par de grandes victoires sociales, mais par une impasse stratégique. La fenêtre de tir est passée, et elle ne s’est guère renouvelée depuis. S’est elle même renouvelée depuis ?

    La conversion des intellectuels à la droite.

    Pour être juste, il nous faut aussi souligner que le PCF s’est battu face à une immense lame de fond anticommuniste. La déstalinisation a nuit à son prestige, c’est un fait. Elle a fait perdre un grand nombre de militants et de militantes de qualité, à l’exemple de Aimé Césaire. Mais ni les « révélations » de Khrouchtchev, ni la publication de « l’Archipel du Goulag » ne sont les raisons fondamentales du passage des élites du philo-soviétisme à l’anticommunisme.

    Contre le PCF, une véritable union sacrée s’est fondée, unissant très largement de la gauche (avec certaines fractions de l’extrême-gauche) à l’extrême-droite. Cette union sacrée s’est trouvé un projet : soutenir tout ce qui pouvait nuire au PC. Devant le simple programme commun de 1972, une levée de bouclier se fait : on crie à la menace totalitaire. Non seulement le PC commet une erreur stratégique, en nourrissant la « deuxième gauche », réformiste, libérale, sociale-traître, mais il est au cœur des attaques du front uni anticommuniste. Progressivement, Paris passe du centre de la contestation intellectuelle, de la radicalité, au centre de la réaction. Les nouveaux philosophes, souvent des renégats comme Bernard Henry Lévy ou André Glucksmann ; les historiens réactionnaires comme François Furet, vont monopoliser le devant la scène et faire de la France, encore aujourd’hui, un des bastions de l’anticommunisme. Ce n’est pas un hasard si le Livre Noir provient de notre pays.

    Dans le même temps, le PC, massif, imposant, puissant, est néanmoins dans une situation complexe. Il est le Parti Communiste d’un pays impérialisme en pleine expansion économique, deux raisons qui facilitent le glissement de sa politique et de son électorat vers la droite.

    Les trente glorieuses et la politique de coexistence pacifique n’ont pas encouragé le PC sur la voie de la radicalité. La crise générale et constante du capitalisme ne s’est pas réalisée selon les termes prévus. Au contraire, dans l’après-guerre, le capitalisme et l’impérialisme se développent – même en dépit des indépendances !

    L’obligation du compromis, par peur que le prolétariat ne se tourne vers l’URSS et la Révolution, créé une situation paradoxale. Au niveau international, ces compromis se traduisent par un blocage qui mérite d’être souligné. L’existence de l’URSS oblige la bourgeoisie à renoncer à une partie de ses rentes pour s’assurer la neutralité d’une partie de la population, voire l’adhésion. L’existence de l’URSS – même révisionniste – permet donc une hausse du niveau de vie. Mais cette hausse du niveau de vie anesthésie elle-même la population, ce qui entrave les volontés révolutionnaires. Finalement, comme le note Herbert Marcuse, l’existence de l’URSS rend impossible le succès de l’URSS.

    Pour une partie du prolétariat métropolitain, les possibilités d’accroissement du niveau de vie ont eu tendance à rendre moins désirable un changement révolutionnaire, jugé risqué. La composition sociale de la France change aussi : une partie des secteurs primaires et secondaires sont transférés dans d’autres régions de la sphère économique française : les néo-colonies. Il en résulte le développement d’une classe moyenne, constituée d’une aristocratie ouvrière et d’une petite bourgeoisie commerçante ou intellectuelle.

    Le développement du crédit bancaire, de l’endettement, ainsi que la croyance dans l’ascenseur social, on là aussi joué en défaveur des éléments les plus à gauche du PCF. La thèse d’une transition douce prend une ampleur toujours plus grande, tandis que tombent dans l’oubli les « tendances à la paupérisation relative et absolue »2, tendances que nous observons pleinement ici.

    Durant la guerre d’Algérie, si ses militants et ses militantes ont été exemplaires, le PC lui-même n’a pas brillé particulièrement. D’une part du fait d’un certain social-chauvinisme, avec la croyance que « l’indépendance algérienne ferait le jeu de l’impérialisme US »3, et une tendance à analyser la France comme étant un Etat dominé, et non une puissance impérialiste. De plus, la politique de coexistence pacifique de N. Khoruchtchev, se résume en réalité à une politique de sphères d’influences bien délimitées. En déclarant que la Guerre d’Algérie risque de déboucher sur une guerre mondiale, et qu’il faut donc l’entraver, le PCF fait un choix funeste.

    Il reste aussi hermétique aux évolutions des mœurs et de la société. Les transformations des mentalités, notamment à la suite de mai 1968, sont accueillantes avec méfiance et avec réticence. De ces transformations, certains ne retiennent que les excès et les abus, et non pas l’essentiel. En les considérant comme des dégénérescences liées à un capitalisme pourrissant, une partie des membres du PC s’isolent de la jeunesse.4

    Perdant le caractère révolutionnaire, le PCF est devenu un lieu d’une contre-culture qui s’est étiolée progressivement. Une contre-culture ouvrière-ouvrièriste qui se marie mal avec les transferts important de prolétariat. Le fait de s’orienter vers un contenu de plus de plus économiste entraîne aussi des prises de position qui prennent un sens réactionnaire : défendre le « produire français », lutter contre l’immigration… alors que celle-ci ne correspond, in fine, qu’à des mouvements internes au sein d’un espace économique unifié : la sphère économique française.

    En dernière instance, le PCF, lui aussi, s’est intégré progressivement dans la société capitaliste. Sa composition sociale a changé. La place de l’aristocratie ouvrière dans les recrutements est devenue croissante. Il en suit, presque mécaniquement, une droitisation.

    La participation au jeu démocratique de la bourgeoisie passe de tactique à stratégique. Il faut défendre et accroître les bastions rouges. Ce glissement inféode le PCF à ses élus et aux possession territoriales qui permettent de faire vivre le Parti. Outil, le Parti devient une fin en soi. Pour le faire vivre, il faut des moyens financiers, pour les obtenir, il faut donc des élus, pour avoir des élus, il faut une politique électoraliste. La suppression du centralisme démocratique est d’ailleurs défendue ainsi : la fidélité de l’élu communiste va à ses électeurs et aux engagements pris, plus qu’à la ligne du parti.

    Ce renversement des rapports d’autorité incarne un facteur primordial dans le déclin du PCF. Avec la Chute de l’URSS, il perd même un point d’appui : un modèle de succès. Cette défaite en fait désormais un croupion du PS, voué à jouer les seconds rôles, puis les figurants.

    1Nous détaillons cela davantage dans les sections de notre site internet consacrées à cette question.

    2Une tendance au fait que les pauvres soient à la fois de plus en plus pauvres, tant par rapport aux bourgeois (écart de richesse), mais aussi dans l’absolu (fins de mois difficiles, endettement, chômage, travail partiel…).

    3Ce qui est, en soi, un argument constant des révisionnistes.

    4https://unitecommuniste.com/france/mai-1968-est-il-responsable-de-matzneff/ Nous détaillons sur cette question ici.

  • Bicentenaire de Friedrich Engels

    Bicentenaire de Friedrich Engels

    Communiqué commun UPML – UC

    En ce 28 novembre, nous fêtons le bicentenaire de l’anniversaire du philosophe, sociologue, économiste et militant socialiste allemand Friedrich Engels, en consacrant ces quelques mots sur sa contribution à la formation du socialisme scientifique.

    Surtout connu en tant qu’acolyte de Marx, il nous semble important de rappeler son apport singulier à l’analyse marxiste. En effet, Friedrich Engels a commencé à apporter sa pierre à l’édifice notamment à travers l’observation des phénomènes sociaux liés au capitalisme industriel à Manchester dans la manufacture de coton appartenant à son père. Ses observations lui permettent de mettre en lumière les conditions matérielles de l’exploitation des ouvriers. Cette immersion dans le quotidien des travailleurs lui permet de constater les piètres conditions de travail qu’implique le système capitaliste. L’apport de cette expérience immédiate du milieu ouvrier s’avère donc essentielle en ce qu’elle contribue à la formation du matérialisme historique. C’est en 1845 qu’Engels rend compte de ses observations sociologiques à travers la publication de « Die Lage der arbeitenden Klasse in England » (La situation de la classe laborieuse en Angleterre). A la même période, il rédige « Die heilige Familie » (La Sainte Famille) qui critique l’idéalisme Néo-hegelien, et « Die deutsche Ideologie » (l’idéologie allemande) co-écrit avec Marx, dans lequel il expose les bases du matérialisme historique.

    Engels a non seulement contribué à l’accumulation d’un savoir empirique, c’est-à-dire basé sur l’expérience concrète du lieu de vie et de travail des ouvriers, mais il représente aussi un engagement individuel conséquent visant à officialiser la naissance et la reconnaissance du socialisme scientifique. En 1847, lors du premier congrès de la ligue communiste, Engels participe en tant que délégué du groupe communiste de Paris, dans lequel sont déclarées les ambitions du communisme : le renversement de la bourgeoisie, la mise en place de la dictature du prolétariat, l’abolition de l’antagonisme entre prolétaires et bourgeois, et l’instauration d’un nouvel ordre social dans lequel il n’y aura ni classes ni propriétés privée. Le second congrès de la ligue communiste donne lieu à la rédaction des Principes du communisme (1847) (Grundsätze Des Kommunismus), ouvrage dans lequel Engels explicite la théorie de la libération du prolétariat. Il occupe également le poste de secrétaire du comité central de la fédération des communistes à Bruxelles. En Allemagne, il combat sur les barricades de la révolution de 1848 et tire les conclusions de cette lutte, dans son ouvrage intitulé Révolution et contre-Révolution en Allemagne (1852).

    Dans ce communiqué, nous souhaitons également mettre en lumière la contribution d’Engels au sujet de la reconnaissance de l’exploitation et de l’oppression des femmes, en particulier au sein de la famille monogamique régit par le modèle du père en tant que chef de famille. Il a en effet remis en question le bien fondé du mariage (au sein de la classe bourgeoise du moins), qu’il qualifie d’instrument réquisitionné pour assujettir les femmes :

    « Le mariage conjugal n’entre dont point dans l’histoire comme la réconciliation de l’homme et de la femme, et bien moins encore comme la forme suprême du mariage. Au contraire : il apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit des deux sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire ».

    Il nous semble important de saluer la prise en compte de l’exploitation et de l’oppression des femmes dans l’analyse de la lutte des classes.

    Engels dit dans une lettre à Gertrud Guillaume-Schack : « Une véritable égalité entre l’homme et la femme ne deviendra réalité que lorsque leur exploitation par le capital sera éliminée et lorsque le travail ménager privé sera transformé en une industrie publique. ». Cet aspect de sa réflexion se trouve dans « Der Ursprung der Familie des Privateigenthums und des Staats » (L’origine de la famille, de la propriété, et de l’Etat ,1884) où il retrace une histoire des civilisations, ainsi que de l’évolution des structures familiales. Il analyse le passage d’une famille consanguine à une famille monogamique. Ainsi, il démontre par exemple, que la famille telle que nous la concevons aujourd’hui dans les sociétés occidentales, est une construction sociale historiquement située. Il déconstruit donc l’idée selon laquelle la famille monogamique va de soi est un produit de la nature, qui s’imposerait à nous. Cette analyse de l’origine des civilisations ainsi que de la famille symbolise une contribution essentielle à la compréhension des logiques de domination que revêt le capitalisme, puisque ce dernier impacte directement ces instances de socialisations auxquelles nous sommes toutes et tous façonné.e.s.

    En raison de sa participation active à l’élaboration de la théorie marxiste et à sa mise en pratique militante, nous rendons hommage à cet illustre savant, sans qui l’analyse du socialisme scientifique serait incomplète. Même après 200 ans, la lutte des classes reste d’actualité, et nous nous devons de poursuivre ce combat, afin que l’avenir ne l’efface pas de notre histoire.

    Es Lebe Engels !
    „Proletarier aller Länder, vereinigt euch !“

  • 75 ans de la victoire sur le fascisme

    75 ans de la victoire sur le fascisme

    Le 8 mai 1945, la Seconde Guerre mondiale prit fin en Europe. L’Armée rouge de l’Union soviétique socialiste vainquit le « Troisième Reich » fasciste et fut la force motrice pour la libération de millions de personnes dans les pays occupés, les camps de concentration et les prisons. Elle rendit possible la libération de peuples entiers et la construction de démocraties populaires en Europe de l’Est.

    Le 8 mai 1945, le fascisme hitlérien allemand capitula. Pendant six ans, la Seconde Guerre mondiale avait fait des ravages sur tous les continents et plus de 60 millions de victimes, entraînant dans son sillage, encore des années après sa fin, des souffrances et des morts incommensurables. Mais le résultat de cette lutte héroïque et de la victoire sur le fascisme fut que les peuples des pays sous domination capitaliste renforcèrent leur lutte de libération nationale contre l’impérialisme, et dans les pays de démocratie populaire les peuples intensifièrent la lutte pour la construction du socialisme. Ainsi, un tiers de l’humanité fut libéré de l’impérialisme et du capitalisme – des démocraties populaires et le socialisme furent construits   

    Les Alliés occidentaux capitalistes avaient longtemps hésité à entrer dans cette guerre contre Hitler pour des raisons anticommunistes, car ils voulaient parvenir autant que possible à ce que l’impérialisme allemand agressif combatte et fasse échouer la construction du socialisme en Union soviétique et chez ses alliés parmi les travailleurs et les larges masses dans le monde entier. Ils n’y étaient pas parvenus avec la guerre d’intervention de 1918 à 1920 en soutien à la Terreur blanche. Ils avaient de nouveau fait le calcul sans la classe ouvrière et les larges masses en Union soviétique. Celles-ci ont combattu et gagné ensemble avec la résistance héroïque des communistes et des partisans des pays européens contre Hitler avec la ferme conviction de l’édification du socialisme dans leur propre pays. 

    Le fascisme est l’ennemi mortel de la classe ouvrière et des peuples du monde, du socialisme et du communisme et de ses organisations. L’impérialisme et le colonialisme sont le ventre duquel le fascisme surgit constamment. Dans le sillage de la crise actuelle du Coronavirus, des gouvernements fascistes ou fascisants comme ceux de Hongrie, de Brésil, d’Israël, d’Inde et de Turquie tentent aussi d’organiser la transition vers le fascisme ou ont mis en place un système fasciste. Aussi dans d’autres pays impérialistes tels que les États-Unis, l’Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne, le développement des gouvernements vers la droite se poursuit. Cette droitisation a également abouti dans certaines parties de la population, à l’acceptation d’idées fascistes. Au sommet de tout cela se trouve l’impérialisme américain.

    Dans différentes parties du monde, le fascisme a progressé sous le couvert de la crise du Coronavirus. 

    Les 8/9 mai, le 6 août (Hiroshima) et le 1er septembre (début de la Seconde Guerre mondiale), sont la journée internationale de lutte contre le fascisme et la guerre pour l’ICOR. 

    « Chaque nation peut célébrer cette journée à sa manière. Mais l’essence reste la même : à bas le fascisme ! À bas les guerres capitalistes ! » (extrait d’un appel du KSRD d‘Ukraine) 

    L’ICOR, en tant qu’organisation mondiale révolutionnaire, encourage la révolution socialiste et la construction du socialisme, la démocratie et la liberté dans le monde entier. Célébrer 75 ans de victoire sur le fascisme et en tirer les leçons aujourd’hui signifie de tout faire pour renforcer le mouvement révolutionnaire dans le monde, comme il est dit dans sa Résolution de fondation : « Les aspirations et la recherche d’une société libérée de l’exploitation et de l’oppression doivent devenir une force transformant la société, une force qui surmonte les maux fondamentaux du système impérialiste mondial. » (Documents, 6/10/2010)

    Poursuivons la construction du Front uni anti-impérialiste et antifasciste !

    En avant dans la construction de partis et organisation forts et révolutionnaires au niveau mondial !

    En avant dans la construction de l’ICOR !

    En avant vers la démocratie, la liberté et le socialisme !

    Signataires (en date du 07/5 2020, d’autres signataires sont possibles):

    1. PCPCI   Parti Communiste Proletarien de Côte d’Ivoire (Parti Communiste Proletarien de Côte d’Ivoire)
    2. ORC   Organisation Révolutionnaire du Congo, République démocratique du Congo
    3. UPC-Manidem   Union des Populations du Cameroun – Manifeste National pour l’Instauration de la Démocratie, Cameroun
    4. MMLPL   Moroccan Marxist-Leninist Proletarian Line (Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine)
    5. CPSA (ML)   Communist Party of South Africa (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Afrique du Sud (marxistes-léninistes))
    6. PCT   Parti Comuniste du Togo Togo
    7. PPDS   Parti Patriotique Démocratique Socialiste, Tunisie
    8. CPI (ML) Red Star   Communist Party of India (Marxist-Leninist) Red Star (Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Etoile Rouge)
    9. Ranjbaran   Hezb-e Ranjbaran-e Iran (Parti prolétarien de l’Iran)
    10. PPRF   Patriotic Peoples Republican Front of Nepal (Front républicain du peuple patriotique du Népal)
    11. БКП   Българска Комунистическа Партия (Parti communiste bulgare)
    12. PR-ByH   Partija Rada – ByH (Parti du travail – Bosnie et Herzégovine), Bosnie et Herzégovine
    13. MLPD   Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne)
    14. UCLyon   Unité Communiste Lyon, France
    15. UPML   Union Prolétarienne Marxiste-Léniniste, France
    16. KOL   Kommunistische Organisation Luxemburg (Organisation Communiste de Luxembourg)
    17. MIKSZ   Magyar Ifjúság Közösségi Szervezete (Organisation de la Communauté de la Jeunesse Hongroise)
    18. RM   Rode Morgen (aube rouge), Pays-Bas
    19. MLGS   Marxistisch-Leninistische Gruppe Schweiz (Groupe marxiste-léniniste de Suisse)
    20. VZDOR   VZDOR – strana práce (Résistance – parti du travail), Slovaquie
    21. MLKP   Marksist Leninist Komünist Parti Türkiye / Kürdistan (Parti marxiste-léniniste communiste Turquie / Kurdistan)
    22. KSRD   Koordinazionnyj Sowjet Rabotschewo Dvizhenija (Conseil de coordination du mouvement ouvrier), Ukraine
    23. PCC-M   Partido Comunista de Colombia – Maoista (Parti communiste de Colombie – maoïste)
    24. PCP (independiente)   Partido Comunista Paraguayo (independiente) (Parti communiste Paraguayen (indépendant))
    25. PPP   Partido Proletario del Perú (Parti prolétarien du Pérou)
    26. PC (ML)   Partido Comunista (Marxista Leninista) (Parti communiste (marxiste-léniniste)), République Dominicaine
    27. PCR-U   Partido Comunista Revolucionario del Uruguay (Parti révolutionnaire communiste d’Uruguay)
    28. CPA/ML   Communist Party of Australia (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste))
  • La bataille de l’histoire. IX et fin.

    La bataille de l’histoire. IX et fin.

    Nous nous battons pour des intérêts supérieurs.

    Un des passages les plus importants du manifeste est celui-ci :

    « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

    Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat.

    Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

    Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.

    2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. »

    Cela doit former un guide constant pour les objectifs premiers d’une organisation politique communiste. Nous faisons régulièrement face à des conflits entre sectes, parfois pour un terrain, parfois pour un individu, parfois pour le prestige. Or, l’expérience démontre que les guerres de repartage entre organisations militantes sont des jeux à sommes négatives. Elles contribuent à épuiser, à dégoûter et à faire fuir les militants et les militantes. Nous avons donc intérêt à rallier par une politique unitaire et une politique de paix. Les organisations mènent parfois des campagnes liquidatrices pour agrandir leurs forces, mais, chemin faisant, elles sèment des dégâts terribles. Dans un conflit liquidateur mené entre deux forces, caricaturalement, sur 10 personnes, 4 abandonnent. Nous même avons pu voir les pertes que le scissionnisme cause.

    Certains vont même jusqu’à pratiquer le « lessivage », en détruisant absolument tout sur leur passage dans le but d’arracher un ou deux membres supplémentaires. Nous devons faire autrement, mais, surtout, mieux. Nous Devons être unitaires et considérer les choses sous l’angle du front unique, au sein duquel il est possible de rassembler les forces unitaires et loyales tandis que seront progressivement isolés – de leur propre fait, par leur propre action – les opportunistes, les profiteurs, les sectaires. Nous devons collaborer avec toutes les forces qui possèdent une stratégie qui ne soit pas contradictoire et antagonique avec la nôtre à moyen – long terme. Cela implique d’ailleurs des organisations qui ne sont pas communistes et qui ne sont pas objectivement anticommunistes1 Nous considérons qu’il faut non seulement être à l’initiative constante des politiques de rassemblement et d’unité, mais également faire en sorte que celles-ci se caractérisent par leur politique de la porte ouverte en n’excluant aucune force sur les a priori, dans la mesure où elles respectent des principes élémentaires de coopération. Les liens de travail ont tous pour objectif d’accroître l’influence de ceux qui luttent contre la bourgeoisie, d’accroître son unité dans l’action et d’augmenter son efficacité. Cela permettra l’approfondissement idéologique et la progression pratique.

    En tant que groupe qui se targue d’être l’organisation qui porte l’idéologie révolutionnaire, il nous revient de faire la démonstration de notre logique.

    Réussir à appliquer une politique qui soit profondément marxiste, ce n’est pas dans le clivage à qui mieux mieux, mais au contraire, dans nos prises de position publiques, représenter l’expression des tendances profondes des masses populaires dans ce qu’elles ont de combatif et de progressiste. C’est ce qui permet à une organisation de devenir un centre de gravité.

    Notre politique n’est pas de prendre parti, de mener un projet « féodal » ou de nous immiscer dans les conflits internes de forces extérieures. Notre politique s’intéresse à ce qui se passe, mais pour défendre une ligne qui doit permettre que les contradictions secondaires soient traitées de manière convenables.

    Il existe trois type de compréhension principaux de l’environnement par les organisations. Ce classement insiste sur ce qui est l’aspect principal de la compréhension de la part de ces organisations. Parfois, de manière secondaire, d’autres formes peuvent émerger un temps, puis disparaître.


    • Un type tribal/clanique,
      comme pour un
      certain nombre de groupes antifascistes,
      qui considère les liens organisationnels comme des liens
      affinitaires et de loyauté. Elle est en deçà
      de la compréhension
      politique des choses. En dernière instance, elle tend à être
      viscérale, marquée par les sautes d’humeur de sa direction, tout
      aussi clanique. Elle tend aussi a être contaminatoire, en refusant
      de travailler avec les partenaires des partenaires de leurs
      adversaires. Stratégiquement, ce mode d’organisation finit par
      s’étioler par l’isolement ou par s’effondrer sous le poids de son
      succès, étant donné qu’il n’est pas capable de pouvoir grandir
      sans mettre en péril le centre de
      la famille ou du clan.


    • Un type parasitaire-sectaire,
      qui nous retrouvons in
      fine
      chez
      un
      très grand nombre d’organisations politiques se revendiquant du
      communisme.
      Ces organisations et leur vision se caractérisent par leur tendance
      à considérer qu’ils sont le centre unique, qu’ils sont seuls
      détenteurs de la vérité pure, et donc non-améliorable. Ils
      voient dans toute apparition d’une organisation un concurrent
      qu’il faut étrangler, jamais un partenaire avec lequel il faut
      travailler. Ces organisations se greffent sur les forces qui
      existent, non dans le but de les développer, mais dans le but de
      vampiriser jusqu’à l’épuisement celles-ci. Le
      travail commun est fondamentalement rendu impossible par leur
      stratégie :
      leur renforcement peut
      être réalisé par la liquidation de tout ce qui n’est
      pas eux.
      Par
      ailleurs, leurs perspectives de victoires sont infimes. Elles ne
      peuvent pas recruter parmi les classes populaires ou parmi les
      prolétaires, car leurs discours
      sont calibrés pour une petite bourgeoisie radicale dont ils sont
      par ailleurs issus en grande majorité. Ils condamnent leurs
      adhérents à être des stagiaires à vie ou à être modelés comme
      des clones des positions de la direction, répétant un bréviaire
      de mauvaise qualité. Leur victoire, leur renforcement, précipite
      paradoxalement leur perte, car elle augmente l’entropie au sein de
      leur organisation, les forçant donc à épurer pour rester
      monolithiques.

    • Nous
      pensons que le but d’une organisation politique doit être de
      rayonner et de s’intéresser à tout. Chaque lutte, quelle qu’elle
      soit, ne peut être découpée de la lutte des classes. Elle a sa
      place dans l’ordre du jour de l’organisation. Nous considérons
      qu’il faut mener une politique qui vise à rassembler et unifier
      les luttes, non sur la base d’une juxtaposition des mots d’ordres
      ou des revendications, mais bien sur celle d’une synthèse.
      L’attitude de groupes comme ARM Combat sur la question des
      féminicides montre leur conception erronée : la lutte contre
      le sexisme ou contre le racisme ne divise pas les exploités et les
      exploitées. Elle est au contraire la base qui permet une alliance
      sincère.

    • À
      ce titre, nous sommes voués à mener une politique d’ensemble
      vis-à-vis de la lutte des classes,
      des mouvements, mais aussi des organisations politiques,
      communistes ou non communistes. Leur
      situation, leurs débats, leurs faiblesses ou leurs forces influent
      sur la lutte générale. C’est parce que nous avons conscience que
      notre objectif premier est la victoire générale du prolétariat
      contre les exploiteurs que nous menons une politique de paix et de
      coopération. C’est
      cette capacité d’influence et d’hégémonie au sens gramscien
      du terme qui permet d’avancer vers le parti et vers la victoire.

    Pour le moment, l’esprit de cercle est auto-entretenu par des polémiques traitées par-dessus la jambe, et qui n’ont pas de réel impact dans la vie des masses populaires. Elles sont assénées sur la base d’un travail scientifique d’une qualité parfois douteuse, lancées comme des pavés dans la mare, avec l’exigence que tout s’arrête pour y répondre. Régulièrement nous avons été invectivés par des navigateurs en solitaire du léninisme, exigeant que nous tranchions avant toutes choses, et toutes affaires cessantes, telle ou telle question précise. Au lieu d’avoir un travail d’élaboration, de décantation, de conception commune, positive, il s’agissait de torpilles lancées, non pas contre le travail et l’activité de terrain de notre organisation, mais uniquement sur des points ultra-précis et ultra-spécifiques de notre corpus historique.

    Nous pouvons, oui, prendre le temps d’y répondre. Nous le ferons plus tard. Mais ce n’est pas notre priorité. Notre priorité est dans notre travail militant et dans l’élaboration d’un projet à long terme. Et l’aboutissement de ce projet ne demande pas la résolution de ce type de questions en amont. Nous dirions même que la résolution de cette question ne peut se faire que si nous avons la masse critique pour y répondre d’une manière claire, scientifique, définitive.

    Nous pensons que donc, pour avancer vers le Parti, il nous faut être capable d’avoir une base d’unité large, souple, positive, avec une confiance dans la bonne volonté de chacun et de chacune de s’investir d’un point de vue pratique et théorique. Mais pour cela, il faut partir également, non pas de notre perception de notre histoire et de notre politique, mais bien de la leur.

    Avant le Parti, il existe des étapes. Mais ces étapes ne peuvent être surmontées que par une compréhension de notre situation actuelle, que par une politique juste et uniquement en ayant en tête l’efficacité comme maître mot. Les lignes de démarcations, sans lesquelles aucune unité n’est possible, doivent prendre en compte à la fois la situation actuelle et les questions les plus brûlantes de notre actualité, mais également le fait qu’il faut laisser un espace pour que ces questions puissent être tranchées scientifiquement et autrement que par la présomption.

    Surtout, soit l’adhésion s’adresse à des docteurs ès marxisme, léninisme ou maoïsme, soit elle a vocation à organiser les exploités et les exploitées. Nous ne pensons pas nous même être forcément autre chose que des étudiants et des étudiantes de l’expérience révolutionnaire et de l’expérience de la lutte. Ce que nous en avons compris, en revanche, c’est que ce qui est déterminant n’est pas l’auto définition idéologique, mais la transcription de l’idéologie dans une politique. Les noms à rallonge servent de démarcation dans le microcosme militant. Mais aux yeux des masses populaires, c’est le contenu politique qui prime. C’est d’ailleurs sur cette base que le recrutement se fait, non sur l’adhésion ou l’opposition aux théories de Préobrazenski, de Lyssenko ou de Liu Shaoqi.

    C’est l’importance du programme, non pas en tant que programme électoral, mais en tant que programme de développement et de bases minimales, simples, de l’organisation. Nous sommes pour une démocratie populaire, une démocratie sur une base de classe, une démocratie dont la bourgeoisie est exclue. Ce programme minimal pose la question de sa réalisation, et toutes les questions sous-jacentes : dictature du prolétariat, collectivisation, planification économique et planification écologique, lutte contre les contradictions de développement et entre travail manuel et intellectuel, lutte contre les discriminations et les inégalités, internationalisme prolétarien… Or, l’expérience de la lutte des Gilets Jaunes nous a montré que la question de la démocratie populaire et de son opposition à la dictature du patronat étaient des questions politiques fondamentales, mais directement accessibles. Il en était de même pour « le pain, la terre, la paix » des bolcheviques.

    Nous ne sommes pas seuls à penser ainsi.

    Nous ne sommes pas les seuls à vouloir nous unifier et à vouloir construire le Parti. Nous ne sommes pas non plus les seuls à penser qu’il existe des éléments de réponse dans la résurrection de notre histoire et dans son analyse. Il faut rendre à César ce qui revient à César. Nous ne pouvons pas oublier, par exemple, le travail réalisé par V.G. et Communisme-Bolchevisme (aujourd’hui marxisme.fr) . Ce travail était, pour beaucoup, une première approche. Les Éditions Prolétariennes ont contribué à faire vivre des documents irremplaçables, tout comme la Bibliothèque Marxiste. Feu le PCMLM (PCF-MLM ; à Gauche…) a compilé patiemment, une quantité astronomique de documents introuvables ailleurs. Malgré les débats extrêmement brusques entre nos organisations, nous ne pouvons le nier. Les éditions Delga, elles aussi, ont réalisé un travail important et incontournable. Le fait que nous ne soyons pas d’accord avec le PRCF ne doit pas nous empêcher de le dire.

    Chacune de ces initiatives a des limites, avec des choix parfois contestables, notamment la mise à l’index de certains auteurs. Mais – indépendamment de la volonté et de la ligne de leurs auteurs – toutes contribuent à faire renaître la possibilité de développer une analyse historique fine et efficace. Et plus celle-ci sera maîtrisée, plus elle sera intégrée profondément, plus elle permettra, à terme, de faire naître une nouvelle génération de cadres communistes. Elle permettra aussi de rompre avec les dogmes et les mythes, dans le but de construire une histoire solide.

    L’histoire totalitaire, l’histoire hagiographique, téléologique, holistique est une histoire empoisonnée. Protège comme une carapace, comme un blindage. Épais, dur, supposément impénétrable. Mais derrière, les chairs sont molles et flasques. Elles ne supportent pas les coups et ne savent y résister. Nous ne devons pas avoir peur de ces coups. Ils nous endurcissent et nous rendent plus aptes à dépasser les erreurs et les insuffisances. Apporter une histoire réelle, une histoire vivante, une histoire sociale des expériences révolutionnaires et socialistes est vital. Il est la condition à une renaissance d’un véritable courant communiste révolutionnaire, combatif et capable d’être en liaison avec les masses. Il est la possibilité de pouvoir vaincre les maux qui nous contaminent. Le folklorisme n’est un fin placage, qui camoufle le néant. Le dogmatisme est une coulée de fonte : dur et cassant. Inflexible et indéformable, il vole cependant en éclat sous les coups. La compréhension approfondie, quant à elle, est pareille à l’acier : elle est souple mais résistante. Elle s’adapte aux environnements et aux contraintes, tout en restant résiliant. C’est ce que nous devons atteindre. C’est dans un mouvement dialectique : unification et approfondissement, et liaison avec la pratique que nous pouvons avancer.

    La bataille pour l’histoire est un de ces fronts. Elle aussi ne peut être remportée sans un travail commun, dans le but d’élaborer une histoire commune, une histoire des communistes. Nous appelons à le concrétiser, entre autres initiatives, en rassemblant les volontés les plus sincères. Nous pensons qu’il s’agit d’un des moyens d’avancer, ensemble, vers notre rassemblement, vers notre unification, notre renforcement et, ultimement, notre victoire.

    1Même si certaines peuvent l’être subjectivement.

  • La bataille de l’histoire. VIII

    La bataille de l’histoire. VIII

    Comprendre l’histoire pour construire le Parti.

    Une des choses qui démarque le courant que nous incarnons, c’est-à-dire la « tradition » léniniste, des anarchistes et des trotskistes, est que nous ne concevons pas la révolution comme un phénomène extérieur, indépendant de notre volonté. Nous considérons qu’elle arrive grâce au fait que la théorie révolutionnaire rencontre le mouvement spontané. Et que de cette rencontre naissent des forces organisées, lesquelles permettent aux masses d’accomplir la révolution. En somme, nous n’attendons pas, toute notre existence, que la révolution arrive, nous considérons qu’il faut créer les moyens pour qu’elle ait lieu.

    D’où le besoin d’une organisation efficace, disciplinée, structurée, qui puisse réaliser cette tâche. Dans la conception léniniste du Parti, Lénine s’est étroitement inspiré du modèle militaire d’organisation. Ses conceptions sont fortement imprégnées par sa lecture assidue de Clausewitz. C’est d’ailleurs ce primat de l’efficacité qui a toujours marqué l’activité de Lénine et ses luttes idéologiques. Cette approche a façonné la manière dont il en concevait le fonctionnement, la structure, mais aussi le contenu politique. Nous pensons qu’il faut le prendre par ce biais-là en tout premier lieu, en utilisation la théorie matérialiste-dialectique pour comprendre quelles doivent en être les formes actuelles. C’est-à-dire reconstruire en partant du commencement, non espérer faire surgir, subitement, sur la base de nos maigres forces, le Parti du prolétariat.

    En France, aujourd’hui, le mouvement communiste est d’une faiblesse désolante. Soit il est incarné par le PCF et, dans son sillage, par un nombre d’organisations satellites révisionnistes, soit il est fait de particules. Ces particules n’ont pas une influence sur les événements politiques, alors qu’elles sont pourtant capables de pouvoir les analyser correctement. Elles peuvent avoir une certaine présence locale, mais elles restent faibles. Les tentatives d’unité existent. Nous en avons produit certaines. Elles restent le plus souvent sans réponse. Pourtant, les organisations, par principe, affichent toutes cette volonté. Reste à savoir ce que ces organisations entendent derrière ce mot d’ordre.

    En tout état de cause, aucune organisation, à moins d’être d’un orgueil sans nom, ne peut prétendre concentrer cette masse critique suffisante pour être le Parti. Certains disent qu’ils sont un parti. C’est quelque chose qui nous paraît un tant soit peu prématuré. Mais cela pose la question de quel regard posent-ils sur les autres, qui de fait, ne sont pas le Parti. Concurrence ? Hostilité ?

    Il nous paraît même complexe d’analyser qu’est ce qui pourra être le centre de gravité autour duquel se construira ce Parti. Cependant, tendanciellement, les organisations agissent comme des micro-partis, parfois à leur corps défendant. Ce n’est en soi pas dramatique, mais idéologiquement, là où le problème est plus profond, c’est sur le fait d’en avoir conscience ou non. Une organisation qui n’en a pas confiance ne pourra que aller vers le dogmatisme, dans le sens où la progression de ses membres ne se fera pas vers une qualité meilleure dans la compréhension du marxisme, mais uniquement dans une progression vers les positions de son centre et vers l’imitation imbécile de celui-ci. À l’inverse, une organisation qui en a conscience, sans sombrer dans l’agnosticisme plat, aura la possibilité de voir émerger de véritables cadres autonomes, compétente, et surtout, capable d’entretenir un débat interne, processus essentiel dans la progression théorique, idéologique…et organisationnelle comme pratique. Les lignes de démarcation jugées infranchissables, les conflits individuels (justifiés ou non !), entravent objectivement ce travail. Le travail des uns et des autres est systématiquement écarté, n’est jamais reconnu.

    Cette faiblesse est liée à la conjonction de deux poids terribles. D’une part l’absence de décantation et de synthèse de l’expérience passée. Celle-ci demande un travail monstrueux. La seule organisation qui aurait potentiellement pu le réaliser est le PCF. Or, celui-ci a simplement jeté par-dessus bord l’ensemble de l’expérience. Les autres organisations, soit celles nées après son virage révisionniste, soit celles qui sont apparues récemment, n’ont pas pu matériellement le faire, ne serait-ce que du fait de cette absence de masse critique précitée. Chaque organisation détient une petite part d’expertise, une petite pièce d’un grand puzzle. Mais elles ne sont pas assemblées.

    Le deuxième aspect est un problème de méthode, qui place la question de l’unité des communistes et de l’adhésion aux organisations sur des bases inadaptées. Comme mentionné plus haut, la plupart des organisations se sont créés autour de petits noyaux, lesquels ont tenté de répondre, avec bonne volonté, aux questions qui se posaient. Mises au pied du mur, elles ont tenté de tout reconstruire. Elles l’ont fait en prenant appui sur ce qu’elles connaissaient, sur ce qui leur paraissait le bon monde d’emploi. Mais, en avançant de manière autonome, elles ont avancé de manière sectaire les unes par rapport aux autres.

    Plusieurs raisons entravent le regroupement des organisations communistes.

    Le primat du Parti est juste. Mais érigé en principe unilatéral, en fétiche, il devient un frein au développement des organisations, il peut devenir même une barrière infranchissable. Bien souvent ce qui est mis en avant dans le refus de travailler ensemble, ce sont les différences idéologiques. Or, celles-ci sont à la fois primordiales tout en jouant à la fois un rôle d’arrière-plan ou de prétexte. Ce paradoxe apparent s’explique :

    L’idéologie détermine la forme des organisations. Elle détermine comment nous pensons l’articulation de nos différentes activités. Donc, de ce point de vue là, elle est au dessus des questions d’organisation. Mais les arguments « idéologiques » qui justifient le rejet du travail commun sont pas ceux qui sont déterminants dans la conception de l’organisation ou du parti. Ce sont des éléments subalternes, secondaires, mais qui sont érigés en barrières infranchissables.

    L’idéologie : du primat au prétexte.

    L’importance de l’idéologie est reconnue par la plupart des acteurs de la scène politique communiste. Mais pas ce que cela signifie de manière concrète. Très souvent, les exigences sont invraisemblablement élevées. Il faudrait avoir statué sur tout avant de pouvoir travailler en commun, parvenir à un alignement parfait avant de pouvoir aller plus loin. Souvent, cela est dû au fait que nous prenons à rebours la manière dont les partis se sont construit, en considérant qu’il faut les prendre à leur stade les plus achevés.

    Or, la reconstruction a posteriori a impacté le fonctionnement interne des organisations politique, mais également leurs perspectives. Consciemment ou non, la très large majorité des petits groupes existant à l’heure actuelle en France est marquée par une image déformée. Image déformée qui créé des objectifs, eux aussi, distordus. Dans l’ensemble, ce qui est recherché, à l’issue d’un processus plus ou moins long, c’est la naissance d’une organisation qui a tranché tous les débats, qui peut prendre position sur tout, qui fonctionne comme un Parti abouti et expérimenté – ou plutôt comme l’idéal-type de celui-ci. Cette construction mentale est logique : nous retenons de grandes étapes. Schisme avec les anarchistes, séparations avec les sociaux-chauvins et les réformistes, lutte entre les mencheviks et bolcheviks, lutte contre l’opposition de gauche, puis contre celle de droite, puis encore contre l’opposition unifiée, révolutionnarisation culturelle, révolution culturelle…

    Cette mise en avant des ruptures fait oublier les unités. Dans les rapports des courants les uns envers les autres, ou des groupes les uns envers les autres, l’attitude est rarement celle de « unité-critique-unité », mais plus « critique-unité-critique ». Pourtant. Au moment de la Révolution de 1917, les tendances qui ont constitué l’opposition ouvrière, l’opposition de gauche ou de droite, ont tergiversé parfois, mais ont fonctionné d’une manière suffisante pour que la Révolution puisse avoir lieu.

    De plus, le Parti s’est également appuyé sur des éléments non-bolcheviques présents dans les soviets, mais qui votaient comme les bolcheviques sur les décisions essentielles, parce que influencés par la justesse des conceptions léninistes. Elles ont même parfois dépassé les positions bolcheviques, comme sur l’interdiction des journaux bourgeois et des partis non-bolcheviques.

    Au pouvoir, lorsqu’on se penche en détail sur l’histoire du PC(b)US, celui-ci n’est parvenu à fonctionner de la manière idéalisée qu’après la déstalinisation. À cette date, il n’a plus rien d’une organisation révolutionnaire, ayant pour ambition de transformer l’URSS en société communiste. Devenu un outil de gestion de l’Union soviétique, non plus un outil de combat au service de la classe ouvrière et de la paysannerie, il s’est mué en parfait levier d’adhérents bureaucratisés. Un objet mort. À l’inverse, la vie politique du Parti Communiste Bolchevique était chaotique. Elle était une lutte constante, un équilibre précaire entre activistes et cadres, entre lutte-antibureaucratique et tâches à accomplir. Les différentes purges ont montré davantage cette vie tumultueuse qu’un rapport unilatéral. Les premières ayant été du haut vers le bas, (chitska de 1933), mais les suivantes ayant été davantage du bas vers le haut (proverka de 1934, puis la « révolte » du rayon de Belyi par exemple1…). De plus des conceptions contradictoires existaient et ont existé dans le parti, jusqu’au moment où leur expression s’est manifesté de manière antagonique. Cela fait relativiser au niveau des bases dont nous avons besoin pour construire un rapprochement et une unité.

    Quelque part, il n’est pas possible de surestimer les exigences et le caractère monolithique attendu pour une fusion, car les moyens de pouvoir atteindre réellement ces exigences ne peuvent naître qu’au bout de la concentration d’une masse critique suffisante.

    Dans un texte de présentation datant de septembre 2018, nous définissions les choses ainsi :

    « Comprendre la question du Parti demande tout d’abord de la replacer dans un certain cadre. Le Parti n’est pas une fin en soi, il est un moyen. Il est le moyen par lequel les masses s’organisent, sont dirigés par leurs éléments les plus avancés, et peuvent faire la révolution puis procéder à la construction du socialisme. Le Parti est donc un moyen essentiel, mais construit autour d’un certain pragmatisme. Son but est de fonctionner convenablement. Avoir stratégiquement raison ne suffit pas. Il faut également être capable d’être tactiquement dans le vrai, mais même de l’être aussi d’un point de vue de l’opératique, pour d’une manière qui permet de triompher des obstacles. Il est vrai qu’idéalement, l’opératique, la tactique, devraient être subordonnés à la stratégie, mais dans les faits, dans la construction du parti, cela exige parfois de temporiser sur sa volonté de démonstration et sur sa volonté de polémique pour pouvoir, d’une manière large, construire l’espace qui permettra après de traiter ces questions d’une manière réelle, influente, efficace et, surtout, décisive.

    Ce qui sépare le Parti de l’organisation c’est un stade qualitatif supérieur. Il est possible de faire une analogie avec la vie. On peut définir le vivant – à part le stade viral – comme un métabolisme et un matériel génétique. Le matériel génétique est la théorie, l’idéologie. Le métabolisme est la possibilité d’avoir une action affirmative au sens clausewitzien du terme, vis-à-vis de l’environnement, d’avoir un ordre du jour qui ait un impact, qui puisse être autre chose que simplement répondre à la bourgeoisie. Le métabolisme seul est le règne de l’opportunisme. Le matériel génétique seul est celui de l’incantation. C’est rester au stade viral de la vie, se contenter de lancer des mots d’ordre sans réalité vers les masses.

    […] Trois conséquences directes : d’une part, les autres organisations sont ignorées ou considérées comme hérétiques. L’unification ne peut se faire, de fait, car la foi parfaite ne peut trouver de terrain d’entente, ne peut évoluer, ne peut être débattue. Le un se divise en deux est ainsi employé comme excuse pour rejeter toute évolution de manière téléologique : « comme il y aura une rupture à un moment ou un autre, autant la faire maintenant ! ».

    Deuxième conséquence, elles ne peuvent organiser la classe ouvrière, du fait d’une exigence de connaissance universitaire de la théorie. Exigeant la perfection, elles se retranchent derrière sas après sas pour filtrer les entrées. Ces organisations s’adressent à la petite bourgeoisie radicale et étudiante, mais non aux prolétaires.

    La troisième conséquence est que les mots d’ordres ne correspondent pas à la réalité sociale, à la situation politique ou au niveau de conscience des masses. Elles se contentent de voir le rôle du Parti comme celui de lancer en l’air des slogans. »

    Derrière ces exigences, derrière le fait de botter en touche sur le travail commun, y compris avec des individus et des groupes proches, il existe une raison : la primauté de l’appareil sur l’unification.

    La fusion des appareils : le goulot d’étranglement devant lequel beaucoup renoncent.

    Construites comme des mini-partis, les organisations possèdent donc un appareil centralisé, avec une certaine culture interne, spécifique. Elle estime qu’elle a réalisé un travail particulier, qu’elle a mis en place des choses positives, et que le fait que ce travail puisse être remisé et que son mode de fonctionnement puisse changer cause un réel trauma interne.

    Or, l’idée d’une fusion entre organisations n’échappe pas aux lois de la dialectique. L’unité, plus souvent, se traduit pas un « un se divise en deux » plus que comme une synthèse. C’est-à-dire que, au sein du groupe qui est fondé, un appareil prendra le pas sur l’autre. Sa culture deviendra hégémonique. L’autre sera donc écrasé et ses partisans irréductibles condamnés à l’exclusion.

    Comme, de facto, c’est l’organisation la plus homogène, la plus disciplinée qui l’emporte mécaniquement, celle qui joue le plus carte sur tables et qui respecte le plus la règle du jeu est mécaniquement en désavantage. Il en résulte alors une tendance au manque que confiance, à la défiance, qui fait que l’unité échoue régulièrement. In fine, lorsque l’unité est évoquée, elle correspond en réalité à l’intégration, au phagocytage d’une organisation par une autre.

    Cette réalité n’est d’ailleurs pas exclusive au milieu militant, elle concerne aussi la bourgeoisie. C’est pour cela que les impérialismes, même en difficulté, ne fusionnent pas. Parce que, en dernière analyse, cela signifie qu’un dévore l’autre. Nous avons construit l’UCL avec une structure légère et évolutive dans le but de l’intégrer dans quelque chose de plus grand. Mais cela ne signifie ni unité sans principe, ni le fait que nous ne soyons pas, nous même, vulnérable à ces tendances. Il s’agit donc d’une lutte idéologique qui se mène chaque instant. Nous pensons essentiel d’avoir constamment ce memento mori2 en tête.

    L’image de la famille peut paraître étonnante dans ce cadre-là. Pourtant elle revient inlassablement dans les travaux sur le fonctionnement du Parti Communiste d’Union Soviétique. Localement il se créé des familles, des groupes d’affidés, avec leurs règles, leur culture, leurs fonctionnements…et d’ailleurs parfois leurs sales histoires. Ces familles n’ont qu’une hantise, que d’autres viennent voir ce qui se passe en leur sein. Ces appareils, avec leurs petits chefs, qui possèdent leur petite renommée, leur petit empire, les empêche de s’inclure dans quelque chose de plus grand, qui les noieraient. Les cas les plus graves se replient sur un rôle de navigateur solitaire, sur un blog, sur une expression personnelle et uniquement personnelle, mais sur une incapacité à réaliser le moindre travail d’organisation. Noyés dans leur subjectivisme érigé en vérité absolue, ils ne servent qu’à parasiter le développement de quelque chose qui les dépasse.

    Comme chacun se perçoit comme le centre, comme chacun est son propre référentiel galiléen, rien n’avance. De plus, la peur précitée de la contamination idéologique et de la perte de contrôle rend toute avancée extrêmement dure à réaliser, tant est puissant l’esprit de secte.

    Parfois, nous pensons qu’il faut accepter que nos positions soient remisées temporairement, que nos magnifiques envolées lyriques servent de fonds documentaire. Nous pensons que dans une certaine mesure, mieux vaut avoir tort avec le Parti qu’avoir raison stratégiquement en nous privant des moyens tactiques d’agir. Cela, uniquement dans la mesure où il est possible d’aller à contre courant et de défendre nos positions par la démonstration et par le débat franc et ouvert.

    Avancer : une responsabilité.

    On ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Si, dans la très large majorité des cas, les animateurs et animatrice des mouvements communistes sont issus de la petite bourgeoisie radicale, et donc ne joue pas leur vie, ce n’est pas le cas de tout le monde. L’inclusion dans un travail internationaliste nous à mis une gifle en plein visage : comment répondre à l’appel pressant des organisations qui défendent les intérêts du prolétariat des colonies et semi-colonies dominées par la France ? Que pouvons-nous leur donner comme excuse ?

    En réalité, ce n’est pas avec de la candeur et de la tendresse que ce sont figées les formes des organisations politiques de combat, c’est sous la pression des événements et sous la pression d’autres forces politiques. La constitution de la SFIC puis du PC s’est faite par une pression intense exercée par le Komintern. Ce qui en est né est un outil imparfait, fruit de l’urgence. C’est le caractère impératif, obligatoire, de répondre à l’appel pressant de ceux qui luttaient qui l’a emporté sur l’esprit de secte et de groupe.

    L’histoire de la création des partis est donc une histoire brusquée, dans laquelle il a fallu combattre chaque chapelle, chaque secte, mais également imposer la nécessité primordiale d’accumuler les forces pour construire le Parti. Un Parti ne se proclame pas, tout comme l’abolition des classes sociales se proclame. Le Parti existe quand la très grande multitude de tâches qu’il a à réaliser sont réalisées ou réalisables.

    Nous devons être ambitieux stratégiquement et humbles tactiquement. Nous devons être différents de ce qui nous entoure.

    1En 1937, dans le district rural de Belyi, les plus hauts dirigeant locaux, dont le plus élevé en rang était Kovalev, ont été démis de leurs fonctions à la suite d’une mobilisation importante. Par effet de domino, cette chute a entraîné la chute de potentats locaux.

    2 Souviens toi que tu vas mourir.

  • La bataille de l’histoire. VII

    La bataille de l’histoire. VII

    Utiliser l’expérience précédente pour mieux fonctionner.

    Au-delà de l’importance de faire le bilan, il s’agit de l’utiliser à bon escient. L’histoire de la construction de l’Union soviétique et des États socialistes, de l’ensemble des expériences révolutionnaires, y compris avortées, échouées, incomplètes, ne sert à rien si elle n’est pas utilisée pour l’avenir. Elle doit permettre de trouver des clés pour notre situation actuelle.

    Elle doit nourrir notre réflexion sur comment gagner face à la bourgeoisie et comment parvenir à pouvoir construire une société socialiste puis communiste. La compréhension profonde du marxisme et de l’histoire des expériences socialistes, au lieu d’en crisper la défense, permet au contraire de la renforcer et de l’assouplir en même temps. Elle réalise le principe fondamental que toute organisation politique révolutionnaire doit avoir : une tactique souple et une stratégie rigide. Or, pour que l’une puisse être rigide et l’autre souple, cela demande à la fois de lutter contre l’empirisme (qui fait naviguer à vue), le libéralisme (qui déstructure l’organisation) et contre le dogmatisme (qui superpose des concepts abstraits à des situations concrètes) et le monolithisme (qui fige l’organisation et les principes d’adhésion).

    • L’empirisme est un problème de méconnaissance et d’incapacité de pouvoir relier les situations concrètes à des principes généraux, de déterminer les contradictions principales, secondaires. Cet empirisme nie le plan de travail, et fait que chaque acte de l’organisation est un acte isolé, sans liens les uns avec les autres.
    • Le libéralisme est un autre problème, il est notamment lié à la discipline interne. Il ramène à l’importance de l’unité de l’organisation : elle existe pour fonctionner et pour être efficace, avant d’être un lieu de débat et un club de discussion. La permissivité rend impossible de fait de se fixer des objectifs et de les atteindre.
    • Le dogmatisme va de pair avec le monolithisme. Ce dernier peut être désirable, il est parfois mis en avant par des organisations communistes. Pourtant, il est substantiellement mortifère. Il se heurte à deux aspects : la pluralité de points de vue dans l’organisation et la pluralité de situations que les organisations politiques ont à affronter.

    Les contradictions du capitalisme et les inégalités de développement existent même dans un État impérialiste comme la France. Pour lutter contre le capitalisme, il existe une grande stratégie unique, qui est celle qui correspond à la situation globale de notre État et de notre système économique1. Cependant, compte tenu des situations spécifiques et des réalités locales, il existe des stratégies de détail à avoir, ainsi que des tactiques à appliquer. De fait, ces réalités différentes font que le monolithisme n’est pas une réponse appropriée. Les organisations ne peuvent agir comme des blocs. Elles doivent assurer aux sections ou aux cellules une possibilité de faire face au mieux possible. Cela est valable pour les réalités locales, mais également pour les réalités sociales : la question de la jeunesse, des femmes, des minorités de genre ou sexuelles, de la confrontation au racisme…

    Intégrer que l’organisation n’est pas un bloc, laisser la possibilité du débat et de la discussion de fond, c’est ce qui permet également de passer d’une « compréhension crispée » à une « maîtrise détendue ». Cette « maîtrise détendue » est essentielle : elle permet d’analyser le travail des périphéries, et permet de déterminer ce qui peut être une menace réelle pour la santé de l’organisation, mais aussi de laisser la possibilité et la liberté d’action aux camarades. Réagir comme si chaque question était une question vitale, comme si chaque prise de position mettait en péril l’organisation entière, nuit à l’émergence et à la progression de cadres nouveaux. À nouveau, leur maîtrise progressive se fait pas en imitant les positions du centre, non en avançant objectivement.

    Cette imitation, dans les organisations monolithiques, s’est vue par le passé. Les hommes de cour, comme Nikita Khrouchtchev, par exemple, ont pu très longtemps cacher leurs conceptions profondes, se contentant d’opiner face à la direction. Ces adhésions de façade sont un premier problème.

    Le second est que, sans cette capacité à comprendre ce qui est primordial et ce qui est secondaire, comment déterminer qui peut être recruté ? Comment, également, parler aux masses ? Comment ne pas maintenir tout nouvel adhérent ou adhérente dans un purgatoire mi-extérieur, mi-intérieur, en attendant que celui-ci imite parfaitement les positions du centre ? Nous ne prétendons pas avoir de réponse parfaite, mais elle n’est certainement pas dans une adhésion idéologique, qui prend un temps conséquent, mais bien dans une adhésion politique, qui se base sur le programme.

    Le troisième aspect est celui du contrôle, qui peut devenir un élément asphyxiant, par peur de la déviation. Il n’est pas à négliger.

    Dans nos expériences militantes, nous avons côtoyé ou connu des organisations qui ont pratiqué ce mode d’organisation et de contrôle2. Nous ne remettons pas en cause la bonne volonté de leurs membres. Mais ce contrôle négatif, par la brimade, par l’interdiction, par la mise à l’index de certains auteurs ou de certains sujets, a plus contribué à entraver le développement des organisations qu’a le construire. Nous pensons qu’il est important de se référer aux propos de Mao « que cent fleurs éclosent, que cent écoles rivalisent ».

    La peur de la déviation idéologique est une peur sincère, mais elle ne peut pas être combattue par la censure ou par la répression. Elle se combat mais uniquement par la conviction et par la démonstration scientifique. Encore faut-il avoir la possibilité de l’élaborer.

    La légitimité d’une direction politique et organisationnelle se fait autant sur la production d’une ligne optimale que sur la capacité à pouvoir discerner les tendances profondes et les volontés profondes de l’organisation. Elle se doit d’y répondre en permettant d’intégrer dans un ordre du jour ad hoc les volontés combatives ou créatives de ses militants et militantes. C’est cette capacité de rationalisation qui permet de pouvoir canaliser utilement et positivement l’énergie interne aux organisations. Dans un certain nombre d’organisations, il existe une méfiance face à la contradiction ou fac à l’initiative. Certes le spontanéisme, ce culte de la spontanéité des masses et la négation du travail de fond, est néfaste. Mais la spontanéité, le fait de « flairer l’occasion », de saisir la balle au bond, est un point d’appui immense. Certes, le plan de travail et les objectifs sont à respecter, mais la capacité à faire plus, à pouvoir prendre des initiatives est essentielle.

    Au final, le contrôle paranoïaque finit par étioler tout esprit d’initiative, au nom du sacro-saint plan de travail et de la sacro-sainte ligne. Or, la question de la lutte idéologique au sein du Parti politique est essentielle. Bettelheim en fait une description comme une différence fondamentale entre Lénine et Staline :

    « Ici surgit un des aspects de ce qu’on a pu appeler « la question de Staline ».

    Pour évoquer cette question […] il faut rappeler, tout d’abord, que les positions de Lénine et de Staline concernant les problèmes de lutte idéologique au sein du parti étaient très différentes. En règle générale, Lénine a toujours placé cette lutte au premier plan. Il n’a jamais hésité à aller « contre le courant », si bien qu’il a été mis plus d’une fois en minorité au sein du Comité central, y compris sur des questions essentielles […] Staline a conçu son rôle dirigeant autrement : sur les problèmes essentiels, a cherché avant tout […] à exprimer les tendances profondes du parti, dont il était ainsi le porte-parole. À cet égard, les attaques polémiques contre Staline -qui est supposé, par sa « personnalité », avoir imposé au parti des conceptions qui lui auraient été étrangères- sont dénuées de fondement.3 »4

    « Même lorsque Staline, à certains moments, passe outre aux craintes ou aux réserves du Comité central et du Bureau politique, il ne va pas « contre le courant » au sens propre du terme5 il ne fait que tirer les conséquences ultimes des conceptions dominantes dans les couches dirigeantes du parti. C’est cette volonté d’aller jusqu’au bout qui place apparemment Staline « au-dessus » du parti et qui fait apparaître comme « siennes » des conceptions qui, à quelques rares cas près 2, ne lui sont pas particulières, mais qui revêtent, par le soutien qu’il leur apporte, une autorité exceptionnelle; tel a été précisément le cas de l’interprétation des lois de la lutte de classes dans la société socialiste.

    Le fait est que cette « interprétation » a dominé les conceptions idéologiques et politiques des sections européennes de la IIIe Internationale et qu’elle a ainsi contribué à masquer l’existence des classes et de la lutte de classes en Union soviétique, incitant, pour cette raison même, à rechercher « ailleurs »que dans les contradictions de classes les raisons des graves difficultés que connaissait l’Union soviétique. »6 

    Cette possibilité de porter la lutte idéologique est un facteur essentiel dans la santé de l’organisation. Bettelheim explique avec brio ce fait : la forme que peuvent prendre les débats et la vie interne des organisations politiques est étroitement corrélée au contexte dans lequel évolue cette organisation. Adopter, à l’heure actuelle, dans la forme actuelle des organisations politiques, une ligne digne de la période la plus tendue de la lutte politique, est contre-productif. Au lieu de donner plus d’efficacité dans le développement d’une ligne adaptée, au lieu de vacciner les organisations politiques contre les déviations bourgeoises, elle les vulnérabilise. Plus généralement, c’est également la confiance dans le jugement des sections locales qui est en jeu. Une confiance qui leur permet de les laisser adapter l’ordre du jour ou la géométrie du travail et des alliances en fonction de la situation concrète. Cette confiance ne peut naître et se développer qu’en évitant un contrôle dogmatique et unilatéral, quand bien même celui-ci serait justifié par le centralisme démocratique. Une nouvelle fois, le long processus de mise en place du centralisme démocratique mérite d’être disséqué. Il a été mis en place au Xe congrès du Parti Bolchevique (1921), non pas par obsession, mais, une nouvelle fois sur la question du primat de l’efficacité.

    C. Bettelheim note :

    « La tradition du bolchevisme est une tradition de lutte idéologique et politique. En 1903, année où le bolchevisme affirme son existence politique propre, et un an après la publication de Que faire?, Lénine souligne qu’il est indispensable que « les colonnes de l’organe du parti soient largement ouvertes aux échanges d’opinions » et qu’il faut que le parti ait à sa disposition tout, absolument tout le maté-riel requis pour se former un jugement indépendant; il condamne ceux qui ont une attitude exagérément rigoureuse et compassée à l’égard de « l’individualisme anarchique », car il juge préférable pour la vie du parti que l’on tolère « un certain écart des règles strictes du centralisme et de l’absolue soumission à la discipline7». En 1904, Lénine souligne à nouveau que de larges échanges de vues et même des batailles de tendances sont essentielles à la vie du parti8. L’existence de divergences à l’intérieur du parti est en effet inéluctable : elle est un effet de la lutte de classes, car le parti n’est pas un « îlot socialiste isolé ». Il est inévitable que des membres du parti tombent à certains moments sous l’influence de l’idéologie bourgeoise, c’est par la discussion au sein du parti que l’on peut lutter afin d’empêcher que des représentants idéologiques de la bourgeoisie prennent la tête du mouvement prolétarien, mais, pour cela, il faut rester sur le terrain de l’analyse marxiste et ne pas transiger sur les principes. Bien entendu, une fois les décisions prises, celles-ci s’imposent à tous car le parti n’est pas un club de discussion mais un organe de lutte : comme tel, il doit être discipliné et obéir à ses instances dirigeantes. La ligne ainsi tracée par Lénine en matière de lutte idéologique est considérée par le parti dans son ensemble comme nécessaire au fonctionnement du centralisme démocratique et au respect de la discipline dans l’application des décisions prises. Cette ligne prévaut non seulement jusqu’en 1917, mais aussi dans les premières années qui suivent la Révolution d’Octobre. Les discussions au sein du pari même alors un tour exceptionnellement vif, reflétant l’ampleur de la lutte de classes qui se déroule dans le pays.

    Les affrontements qui ont lieu à la veille même d’Octobre et en 1917-1918 s’expriment dans un certain nombre de textes dont l’analyse permet de faire apparaître les principales conceptions qui existent alors dans le parti et de saisir l’essentiel de leur contenu de classe. »9

    La conception qui subordonne l’activité de l’organisation et son efficacité au respect apolitique et bureaucratique du centralisme démocratique, non seulement le vide de son sens, mais se condamne à s’étioler à plus ou moins long terme. Elle se condamne aussi aux scissions et aux purges arbitraires, cassant sa vitalité. L’imitation d’une situation spécifique (la Guerre civile) et son application dans un cadre démocratique bourgeois est une mauvaise compréhension, de plus, de l’interaction entre travail visible, ouvert, et le travail souterrain. Comprendre profondément le marxisme, c’est le relier à sa vertu première : il n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. C’est ce que Lénine avait compris, liant étroitement le marxisme à la conception du conflit telle que décrite par Clausewitz dans De la guerre. C’est également ce que Staline souligne dans la partie finale des principes du léninisme, en le nommant le « style pratique américain ».

    « Au révolutionnarisme creux, Lénine opposait généralement les tâches ordinaires, quotidiennes, soulignant par là que la fantaisie révolutionnaire est contraire à l’esprit et à la lettre du léninisme. […] L’esprit pratique américain est au contraire un antidote contre la fantaisie « révolutionnaire. » C’est la force tenace pour qui l’impossible n’existe pas, qui surmonte patiemment tous les obstacles et mène à bout toute tâche commencée, même infime. Mais ce praticisme dégénère presque fatalement en affairisme vulgaire s’il ne s’allie à l’élan révolutionnaire. »10.

    La confrontation avec l’expérience est un marqueur déterminant dans la santé des cadres et des organisations. Une nouvelle fois l’histoire nous donne des leçons : Kautsky était-il un traître dès le départ ? Probablement non. Il s’agissait de quelqu’un ayant une très grande connaissance du marxisme, mais ayant, face à la pression de la part de la bourgeoisie, cédé. Il a rabattu son drapeau, s’est converti au réformisme et au social-chauvinisme, comme bien d’autres, sous la contrainte. Cela amène à un point essentiel : la dialectique. Nous changeons constamment, nous adaptant (plus ou moins bien) aux contraintes extérieures. Or, dans la situation actuelle, même ceux et celles qui maîtrisent parfaitement les classiques, l’histoire, ou tout autre chose peuvent céder. Par ailleurs, tendanciellement, ceux et celles qui sont les plus formées souffrent d’une tendance à suranticiper les risques de répression ou de menace. Il s’agit d’un principe, lui aussi clausewitzien, qui veut que plus les grades sont élevés, plus les responsabilités s’élèvent également, et donc plus l’indécision est forte. Il s’applique à nous aussi, tout comme il s’est retrouvé dans les hésitations du Parti Bolchevique devant le fait de déclencher l’insurrection d’Octobre.

    Lorsque les choses s’aggraveront, et elles s’aggraveront !, les plus grands intellectuels de nos organisations seront peut-être les premiers à céder. D’autant qu’une très grande majorité des encadrants sont issus de la petite-bourgeoisie et ont autre chose à perdre « que leurs chaînes ». Ils possèdent,in fine, les traits de leur classe : enthousiasme et abattement.Quelle que soit l’épuration préalable, dans les rangs des organisations existantes – y compris ici, y compris la personne qui rédige ces lignes – se trouve peut-être le futur Judas : le Plekhanov, le Guesde, le Trotski, le Boukharine, le Deng Xiaoping de demain. C’est là où la liaison avec les masses et l’émergence de cadres prolétariens joue un rôle. C’est là, ou, également, la transmission des connaissances joue un rôle, dans le renouvellement progressif des équipes de direction. De même, l’élaboration commune des positions politiques et le travail idéologique commun permet de pouvoir contrebalancer ce risque.

    Mais la trahison n’ôte pas aux travaux précédents leurs qualités. Lire Plekhanov, Martov, ou d’autres est toujours utile. Il ne faut pas préempter le fait que, selon l’adage, « on est trahi que par les siens ». Renversé, cet adage signifie bien qu’ils ont été « des nôtres » à une époque. À l’inverse, des individus ayant pu avoir des positions erronées, comme les passions éphémères de Che Guevara pour les organisations ultra-nationalistes d’Amérique du Sud n’empêchent pas le fait de progresser et de se rectifier. De même, une nouvelle fois, le fait de Hoxha se soit retourné contre l’héritage de Mao ne signifie pas qu’il n’ait pas eu raison sur le COMECON, ou sur le Printemps de Prague, qu’il a condamné avec justesse11. En revanche comprendre cela demande de sortir d’une histoire hagiographique qui nie les accidents de parcours et refuse de prendre en compte la maturation des idées.

    Par ailleurs, la remise en contexte des positionnements joue un rôle primordial dans la mise en œuvre d’une ligne juste. L’approche mécaniste des principes, l’imitation morte et atemporelle n’est pas si rare que cela. Il en ressort une approche campiste, qui, surestimant les continuités, voit dans la Russie poutinienne une héritière de l’Union soviétique, ou dans les apparences de la Chine de Xi Jinping, la continuité de Mao. Par habitude, voire par atavisme, ils accordent leur soutien à tout ce qui remet en cause l’impérialisme « occidental », sans fait de distingo entre celui de la France, de l’Allemagne ou des USA.

    Le plus souvent,cette théorie des trois mondes surestime également la puissance US, et, soit nie l’impérialisme de la France, soit ne le voit que comme un croupion de celui de l’Allemagne ou des USA. Partant ce constat de domination, ils développent une théorie de « front patriotique », théorie qui considère que l’étape actuelle de la lutte serait la préparation d’une révolution démocratique et patriotique. Ce qui revient inlassablement est le précédent un programme du CNR, le coupant de son contexte.

    Ce programme, positif à l’époque, était, premièrement, le fruit d’un contexte exceptionnel : un compromis entre une bourgeoisie affaiblie par l’occupation et la guerre avec un Parti Communiste puissant et armé. Le tout s’est noué dans un État aux abois. Rien de tout cela aujourd’hui, où l’impérialisme français, bien que déclinant, n’est pas en péril.

    De plus, ce programme était ce qu’il était : un compromis. Un compromis dans lequel le PCF a choisi entre la négociation et la guerre, tout en arrachant des avancées. La bourgeoisie évitait le danger de guerre civile, danger immédiat, et misait sur le fait de pouvoir récupérer ces concessions plus tard. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait actuellement, et ce que nous payons chèrement. Défendre un CNR, à l’heure actuelle, c’est défendre une solution « économique », une réforme, mais ne jamais poser la question politique, la question du pouvoir. Or, quand on songe au mouvement des Gilets Jaunes, on se rend compte à quel point le fond de la revendication du RIC (la démocratisation de l’appareil d’État)12 est même plus révolutionnaire que les revendications platement économistes de la large majorité des organisations communistes qui n’ont pas réellement rompu avec le PCF.

    Quant à l’aspect « patriotique », souvent ceux qui l’appuient se basent sur des extraits comme celui-ci :

    « Au lieu de dénoncer comme honteuse, comme une trahison de la défense de l’honneur et de l’indépendance de la patrie, la conduite des autres partis, socialistes inclus, le Parti Communiste français a réduit la question à un problème de violation des pratiques démocratiques, qui s’exprimait par un empiétement sur les droits du parti le plus nombreux au Parlement français, alors que la violation de la tradition parlementaire était, dans ce cas, simplement le prétexte et non la cause. Cet étouffement des raisons réelles pour lesquelles les communistes ont été exclus du Gouvernement constitue sans aucun doute une erreur sérieuse de la part de la direction du Parti Communiste français, et soit était dû à une mauvaise compréhension de la situation, et il est difficile de supposer que ça ait été le cas, soit les communistes français se sont laissés intimider par des arguments sur les intérêts « nationaux » de la France.

    Apparemment, les communistes craignaient qu’ils puissent être accusés de constituer un obstacle à l’octroi par l’Amérique d’un crédit à la France, et ainsi, de soi-disant nuire aux intérêts de leur pays. De cette manière, les communistes ont cédé à un chantage qui leur reprochait de ne pas être suffisamment patriotique alors que la seule force patriotique en France aurait été le Parti Communiste, s’il avait démasqué la signification réelle du crédit américain, qui avait été conditionné à une modification de la composition du Gouvernement par l’exclusion des communistes, ce qui, partant, affaiblissait la souveraineté même de la France.

    À cette occasion, le Parti Communiste français a cédé à la pression de la réaction, même s’il savait que cette pression était dictée par des forces impérialistes hostiles au peuple français. Les communistes français auraient dû se présenter fièrement devant le peuple, dévoilant le rôle de l’impérialisme américain qui avait ordonné à la France d’expulser les communistes du Gouvernement national et expliquer au peuple qu’il ne s’agissait pas simplement d’une autre « crise gouvernementale », pas d’une simple violation des traditions parlementaires (bien que cela soit aussi significatif en tant que caractéristique de la crise de la démocratie bourgeoise), mais d’un cas d’ingérence étrangère dans les affaires françaises, une abrogation de l’indépendance politique de la France, une vente de la souveraineté de la nation par les socialistes français. »13

    Cet extrait, qui jette l’opprobre sur l’attitude du PCF, est parfois utilisé de manière atemporelle par d’autres, notamment pour justifier l’attitude « patriotique » à avoir. Mais, en prenant cet extrait sans le contextualiser, ils en reproduisent les aboutissants : accompagner et défendre l’impérialisme français, sous prétexte d’intérêt national. Cette thématique, sur la confusion entre ce qui est national-populaire (l’intérêt du prolétariat du pays), et national-étatique (la place de la « France » dans le monde) est un sujet que tout communiste doit creuser, à la fois pour lutter contre le nihilisme national (les antideutsch, par exemple) et contre le chauvinisme.14

    Au delà des questions internes, il se pose des questions externes, celles de la pauvreté des rapports entre organisations communistes : celles de la construction du Parti.

    1Par système économique, il faut entendre non seulement l’économie « de » France, mais également ses ramifications dans le système colonial et néo-colonial. Cet espace doit être considéré comme poreux. Ce constat nous pousse notamment à nous inscrire dans le travail international de l’ICOR, et plus spécifiquement dans le fait de construire une task force spécifique à l’impérialisme français.

    2Nous renvoyons à ce communiqué de l’Organisation Communiste Futur Rouge sur sa fondation, qui résume globalement le problème : http://futur-rouge.overblog.com/communique-suite-a-notre-depart-du-rocml

    3[Bettelheim exagère un peu, mais cela reflète le manque de sources à l’époque. Les travaux plus récents montrent que sur certaines questions, comme la réforme démocratique de 1936-1937, Staline s’est non seulement opposé à une partie du Politburo et du CC, mais s’est appuyé directement sur les masses pour appuyer ce processus. Il en a résulté notamment les immenses embrasements de la iejovchina.

    4Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 36

    5« Aller contre le courant », c’est, pour un militant d’un parti révolutionnaire, quelles que soient ses responsabilités, s’efforcer — lorsqu’il est en minorité — de persuader de la justesse de son point de vue ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Par contre, faire « passer dans la pratique » ses propres conceptions en modifiant les rapports de forces à l’intérieur du parti par des compromis qui obscurcissent les différences de points de vue ou en utilisant l’autorité dont on dispose pour faire pression sur certains, modifier la composition des instances dirigeantes, etc., ce n’est pas réellement aller contre le courant mais mener un combat au niveau de l’organisation pour imposer son opinion (qui peut d’ailleurs être juste). (Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24)

    6Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24

    7Lénine, O.C., tome 7, p. 115.

    8Cf. par exemple la brochure de Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, O.C., tome 7, p. 212 s.

    9Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 330-331

    10 J. Staline, Les principes du léninisme. 1924

    11https://unitecommuniste.com/histoire/que-venez-vous-faire-camarades/

    12https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2019/01/Brochure_GJ.pdf

    13Andreï Jdanov, Rapport sur la situation internationale, 1947.

    14https://unitecommuniste.com/france/le-mouvement-des-gilets-jaunes-les-desirs-de-lextreme-droite/

  • La bataille de l’histoire. VI

    La bataille de l’histoire. VI

    Dépasser le folklorisme et le dogmatisme, aller de l’avant.

    Nous cherchons tous des voies pour nous améliorer dans notre compréhension du marxisme. Cette formation est essentielle pour construire l’ossature du Parti de demain. La formation est non seulement essentielle, mais vitale. Il s’agit d’un travail long et continu, ardu, d’autant qu’il existe des ruptures dans la transmission du savoir et de l’expérience. Depuis le début des années 2000, surtout depuis la crise de 2008 et les politiques d’austérité, en France, il existe une indéniable progression des idées révolutionnaires.

    Le durcissement de la situation économique s’est traduit par une hausse des tensions sociales, internes et externes aux États. Cela se traduit également, mécaniquement, par une pression davantage importante sur les droits politiques. La violence d’État et la violence sociale ont franchi plusieurs paliers. Le fait que la dictature de la bourgeoisie se soit démasquée rend les idées révolutionnaires nettement plus compréhensibles aux yeux des masses populaires et de la petite bourgeoisie radicalisée. En dépit de l’intense propagande anticommuniste, qui s’accentue de jours en jours – mise en avant du Goulag, négation des avancées sociales, focalisation sur des phénomènes comme le traité de non-agression germano-soviétique – les communistes n’ont jamais eu autant pignon sur rue.

    Les positions politiques, le discours, l’acceptation de la violence, ne sont plus les mêmes qu’avant la crise. Aujourd’hui, les organisations se revendiquant du léninisme ou du maoïsme ne choquent plus tant qu’il y a 15 ans. Elles se sont répandues, se sont banalisées dans la société. Dans le cadre du travail militant et de la coopération entre organisations, les cordons sanitaires se délitent. Ceux-ci, dressés par les trotskistes, les anarchistes ou les réformistes (parfois tous ensemble et parfois même à l’appel des fascistes1), que certains et certaines ont pu connaître, s’effritent ou paraissent désormais complètement invraisemblables.2 De ce point de vue là, il s’agit d’une incontestable victoire.

    Cependant, la véritable victoire n’est pas tant de parvenir à exister parmi les autres courants, mais bien de réaliser la tâche particulière du nôtre : rassembler, mobiliser, former, et construire les outils de la victoire. Or, cela ne peut-être fait sans liens avec les masses, mais également sans la construction d’un noyau dur, capable de pouvoir former l’ossature (idéologique et organisationnelle) d’un futur Parti. Former et se former prend un temps et une énergie conséquente. Cela demande un travail collectif comme un travail personnel. Ce dernier est d’ailleurs irremplaçable. Sans formation solide, l’émergence d’une génération de cadres ne peut être pleinement réalisée.

    Il existe une pression intense, celle d’avoir un point de vue sur tout, sur l’ensemble des questions historiques, politiques, idéologiques, sociales… Face aux lacunes, des phénomènes compensatoires sont mis en œuvre. Ceux-ci se traduisent de diverses manières : par le folklorisme, le sectarisme, la présomption, ou par la compromission, le centrisme, parfois en zigzagant de l’un à l’autre. Nul n’étant parfait, nous sommes toutes et tous, à divers degrés, concernés par ces travers et par ces maux. Cela n’a pas pour vocation de jeter l’opprobre sur ceux et celles qui peuvent commettre ces erreurs. Elles sont éminemment compréhensibles et pardonnables. Mais elles demandent d’être reconnues pour être combattues, notamment par le travail de critique / autocritique. Elles doivent être prises en considération et faire l’œuvre d’une vigilance constante.

    Lorsqu’elles ne sont pas combattues, ces déviations peuvent prendre une tournure extrêmement néfaste. La première étant le folklorisme. Or, rien n’est plus rebutant que le fait de voir des individus se « déguiser en communistes ». Rien n’éloigne plus les masses populaires que le fait de voir des individus qui se griment en ouvriers, se griment en gardes rouges, se griment en tchékistes. Le folklore peut être amusant, dans un certain cadre, il peut servir de caricature ou de satire. Mais pris au premier degré, comme le principal moyen de relation avec les masses, il ne peut déboucher que sur quelque chose de stérile ou qui contribue à accroître la césure entre les militants et militantes, souvent issus de la petite bourgeoisie radicale, et ceux et celles qu’ils prétendent organiser. Ce n’est pas un problème nouveau.

    Dans l’expérience soviétique, un point qui ressort constamment est la distinction entre le « bas peuple » et ceux qui « parlent bolchevique ». S. Fitzpatrick, dans Le stalinisme au quotidien, A. Sumpf, dans De Lénine à Gagarine, ou encore J. Arch Getty dans the road to terrorsoulignent tous cette constante. TsiK ; Orgburo ; Politburo ;Narkom à l’époque, mais aujourd’hui AG ; congrès ; CR ; CF ;agitprop ; révisio ; confusionniste…etc les acronymes, les mots-valise, le jargon technique ne manque pas. A cela s’ajoutent des références historiques, des auteurs, des acteurs, qu’il faut connaître – parfois sans comprendre – pour « en être ». Chaque courant et chaque subdivision possède sa langue, son vocabulaire. A cela s’ajoute d’autres marqueurs qui consacrent un entre-soi militant : tenues, tatouages, tabous ou sujets à connaître par cœur. Si un langage technique ou précis permet de pouvoir décrire une réalité de manière complexe, détaillée, clinique, bien souvent, il distancie le monde militant du reste de l’univers. Cette séparation est caractérisée parfois ouvertement entre « militants » et « civils » ou « normies ».

    Or, cet entre-soi, aussi confortable soit-il, n’est pas juste. Il est le plus souvent un aquarium d’eau croupie. Permettre de l’assainir, de le briser, ne peut se faire qu’en parlant la langue des masses populaires, non en tentant vainement d’impressionner avec un langage complexe, cryptique, tout juste bon à éloigner le profane. C’est dans ce cadre que la maîtrise de la mémétique, l’étude des références culturelles communes, trouve sa place. Cette science, dont les bases ont été posées par Richard Dawkins en 19763, est celle qui permet de comprendre la transmission du patrimoine culturel.

    Cela ne date pas d’hier : une des raisons de la victoire de la ligne stalinienne sur les autres réside là : une simplicité dans l’explication, un rapport pragmatique aux questions pratiques, le fait de parler une langue compris par le prolétariat et les éléments prolétariens du parti. Le mépris de classe de Trotski, par exemple, a repoussé plus d’un militant ou d’une militante. Pour être compris, il faut donc parler la langue de son interlocuteur pour transmettre ce que nous voulons transmettre. Et pour le transmettre simplement, il faut le comprendre.

    Les racines sont là : le folklorisme est bien souvent le dogmatisme des ignorants et des ignorantes. Mais le dogmatisme lui-même est une politisation imbécile. Il ne s’agit pas d’injurier ceux qui en sont victimes, mais bien de le reprendre sous sa forme première : de Imbecillus, sans appui. Sans béquille. Il s’agit d’une compréhension plate, morte, des choses. Le dogmatisme étant basé sur l’imitation atemporelle, il est par voie de conséquence stérile. Si les dogmatiques possèdent une connaissance livresque, elle est celle de moines copistes, sans la moindre relation avec la base même du marxisme, véritable science de la transformation et de la révolution. Reconnaissons à certains d’avoir sauvé, par ce travail, un corpus irremplaçable. Mais cela n’empêche pas qu’ils soient, le plus souvent, des éléments qui retardent l’émergence du Parti. Cette approche ossifiée des questions théoriques, idéologiques, et donc, organisationnelles, maintient les organisations politiques à un stade embryonnaire.

    En premier lieu, il faut comprendre que cette tendance est générale. Elle ne peut être autrement dans l’état de faiblesse des organisations communistes en France – et plus largement en occident. Aujourd’hui, aucune ne peut prétendre – et certainement pas l’UCL ! – posséder un regard qui embrasse l’intégralité des questions, qui répond à tous les problèmes et qui possède les clés du succès.

    Nous, comme bien d’autres, nous sommes construites autour d’un petit noyau. Sur la base de ce petit noyau, nous avons aggloméré des informations et des connaissances nouvelles. En fin de compte, nous avons obtenu ce qui nous paraît une certaine vérité. Une certaine analyse de la situation, une certaine approche théorique, idéologique, programmatique…qui fait consensus dans notre organisation. Cela ne signifie d’ailleurs pas un alignement total des uns sur les autres. Cette vérité permet un fonctionnement pratique de notre organisation, mais elle ne peut pas suffire pour faire face aux immenses tâches que nous nous fixons.

    Il existe en cela deux questions sous-jacentes, qui ne peuvent d’ailleurs pas être artificiellement séparées les unes des autres. Ce sont celles du fonctionnement interne et de la politique externe. Les deux sont des questions idéologiques extrêmement importantes, et dans lesquelles la confrontation avec l’expérience passée est salutaire.

    1En 2009-2010, les fascistes lyonnais avaient dénoncé la présence de militants et militantes ML/MLM dans les collectifs de vigilance. Certains militants ou certaines militantes anarchistes avaient alors embrayé le pas en réclamant, par voie de presse, l’exclusion de ces militants et militantes. Si l’affaire à fait long feu, elle est néanmoins illustrative d’une situation récurrente. Le MLPD a dénoncé des procédés similaires visant à l’exclure des mobilisations collectives contre la destruction de la forêt rhénane.

    2https://rebellyon.info/Le-retour-des-leninistes-une

    3Le Gène égoïste

  • La Bataille pour l’histoire. II

    La Bataille pour l’histoire. II

    Faire évoluer notre regard sur notre histoire.

    Du côté des léninistes, un problème similaire s’est posé : que faire de l’histoire ? Aujourd’hui, il est rarissime qu’un militant ou une militante rejette en bloc l’existence du Goulag, des purges, des famines. La publication d’expériences, réelles, de répression, a rendu impossible le fait de maintenir la ligne de défense des années 1920-1930.

    Dans le même temps, le courant anticommuniste totalitaire à pris une ampleur immense, appuyée par C.-J. Friedrich, Z. Brzezinski, R. Conquest, H. Carrère d’Encausse… Cette conception totalitaire s’est d’ailleurs appuyée sur les analyses de Léon Trotski, qui, parmi les premiers, avait commencé à employer ce terme. I. Deutscher, un des grands spécialistes de L. Trotski, indiquait ainsi que celui-ci écrivait, avant son élimination, un texte sur la question. « Le socialisme n’aurait aucune valeur s’il n’apportait non seulement l’inviolabilité juridique, mais aussi la pleine sauvegarde des intérêts de la personnalité humaine. Le genre humain ne tolérerait pas une abomination totalitaire sur le modèle du Kremlin. »1 Il est possible de retrouver notre analyse sur cette question dans les brochures précédemment rédigées.2.

    La domination presque sans partage du paradigme totalitaire, ainsi que la très grande difficulté pour trouver d’autres sources que celles pré-cité, a obligé à un revirement même chez les militants et militantes communistes. Ne pouvant ignorer les témoignages et les coups de boutoir de la part de la bourgeoisie, une nouvelle ligne de défense s’est construite : retourner l’histoire des trotskistes et des anticommunistes.

    Tous les événements mis en avant par les autres historiographies sont inversés. Staline, de méchant omniscient et omnipotent est placé comme une figure de pouvoir compétente, œuvrant inlassablement à la création du socialisme, manœuvrant avec génie pour changer la société. Il faut préciser que la responsabilité des militants et militantes communistes n’est pas totale. En faisant de Staline le maître déifié de l’URSS, les anticommunistes ont validé intégralement le culte de la personnalité. Il en est de même pour les révisionnistes khrouchtcheviens et pour les trotskistes. «  On se limite en substance à dénoncer, comme étant la cause de tous les maux, les défauts personnels de Staline. On reste dans le domaine du culte de la personnalité. Auparavant tout le bien était dû aux qualités positives, surhumaines, d’un homme. Actuellement, tous les maux sont dus aux défauts exceptionnels et même ahurissant de ce même homme », écrivait Togliatti.3

    Cette contre-histoire totalitaire se nourrit donc à la fois de bases similaires à celle des anticommunistes, notamment au niveau des processus de prise de décision et des rapports de pouvoir, mais en adjoignant à cela le fait de « tordre le bâton dans l’autre sens. » En somme, tout ce qui est dit, tout ce qui sert comme procédé d’accusation, est soit déformation anticommuniste, soit un mensonge.

    Sur ces fondations, l’histoire apologique de l’URSS devient une justification du récit totalitaire. L’arrivée au pouvoir de l’équipe de direction stalinienne est toujours présentée comme une période de dépérissement démocratique, mais justifiée au nom de la nécessité, alors que la réalité est nettement plus complexe4 et les processus qui sont arrivés à maturité sous Staline avaient déjà commencé sous Lénine. Ils ont par ailleurs été vivement combattus par la direction nouvelle, qui a tenté à plusieurs reprises de ressusciter la démocratie populaire.5

    L’histoire de la répression est commune aux deux côtés de la barricade. Une histoire téléologique et policière, dans laquelle le scénario suit une trame unique et bidimensionnelle. La lutte contre les oppositions, les tourments de la révolution culturelle stalinienne, les purges, les procès s’enchaînent et culminent avec la iejovchina, prélude à la guerre. Elles sont jugées comme étant « un mal nécessaire » avec des « erreurs ». Mais elles ne remettent pas en cause un postulat : la toute puissance de la direction sur un Parti obéissant et efficace. Surtout, elles escamotent un pan important de la question : celles des insuffisances, des dysfonctionnements, des incompréhensions, des actions et des rétroactions.

    Il est possible d’invoquer la faiblesse des sources pour justifier cette analyse. Ce désert est un fait. Mais d’une part les « staliniens apologiques » ont opté pour les mêmes méthodes d’analyse que les autres, c’est-à-dire une kremlinologie « rouge », de l’autre, il y a eu le fait d’écarter méthodiquement tous les travaux réalisés sur l’URSS, au nom d’un sophisme génétique : le fait qu’il s’agisse d’écrits non-communistes. Au lieu de combattre les conceptions totalitaires, ces militants et militantes, malgré une bonne foi constante, l’ont embrassé : ils en ont fait un étendard. La même chose s’est produite avec ceux qui acceptent la déstalinisation. Dans les deux cas, c’était uniquement les décisions du parti qui donnaient le ton, et il suffisait de lire les discours pour pouvoir pénétrer profondément la pensée des grands idéologues communistes.

    Jusqu’à l’ouverture des archives et dans le déferlement anticommuniste de la fin de la Guerre Froide, il pouvait être légitime de procéder ainsi. Mais légitime ne veut pas dire juste. Il fallait contre-attaquer et défendre ce qui devait être défendu. Éviter qu’elle soit, dans sa chute, précipitée dans les enfers et qu’elle soit intégralement disqualifiée. Pour réaliser cette tâche difficile, certains ont rejeté les accusations de la part de la bourgeoisie comme un bloc. Ce rejet, compréhensible, s’est mêlé à la difficile tâche d’être critique et analytique. Sous la pression ces autres aspects ont été remisés. Cette absence de critique a fait que beaucoup se sont sentis trompés par la manière dont l’URSS et les expériences socialistes ont été présentés, en externe comme en interne. En faisant une défense sous la forme de l’apologie, elle a entraîné la déception. Au cours de l’existence de l’URSS, cette défense aveugle a contribué à détacher les travailleurs du PCF (en 1956 comme en 1991) au lieu de les souder.

    Aujourd’hui, cette pression d’une défense pied à pied n’existe plus. Celle qui existe est, en revanche, celle de reconstruire une histoire juste, critique, utile. Il n’y a pas de sens à nier l’existence du Goulag, des purges, de la Terreur, de la collectivisation forcée ou du traité de non-agression germano-soviétique. En revanche, il existe un impératif de les comprendre et de les expliquer. D’une part pour combattre les mensonges. D’autre part pour que nous puissions comprendre à quels obstacles nous aurons nous même affaire, si ou quand nous nous retrouverons à gérer un État.

    Comprendre l’histoire pour convaincre.

    Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa défense. Il est normal que la très grande majorité des individus soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas prendre en compte le fait que l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les publications à grand tirage n’influencent pas les masses ? La bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag ou les « crimes staliniens » sont une piqûre de rappel constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons isolés.

    De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois. De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des « fossoyeurs de la révolution », les « autoritaires », tels que sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image mentale.

    Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le « sentiment » que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose. Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels sont plus porteurs de vérités que les faits6. Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents. Cette histoire demande à être condensée.

    Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus essentiel : le travail militant vers ceux et celles qui partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution. Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter : un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler caricaturalement, on devient « stalinien » par sa pratique avant de l’être par son adhésion historique.

    C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile : elle permet de rattacher les événements à leur signification profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.

    À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme. Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de ne pas rejeter l’étude de cette expérience.

    Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or, logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance pointue.

    Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis. Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons surestimé grandement l’importance de ces « questions de principe ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces quelques années de travail, c’est que les questions étaient prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est l’unité sur des bases simples, de principes politiques accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des « mini-partis », nous tendons à nous épuiser dans la construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous devons combattre.

    1I. Deutscher L’âge de la Révolution permanente une anthologie de Trotski

    2https://unitecommuniste.com/histoire/100-millions-sinon-rien-partie-5/

    3 Togliatti, cité in M. Merleau-Ponty, Signes, 1960, p. 374-375

    4 À ce titre, l’ouvrage de Ferro, M. (2017). Des soviets au communisme bureaucratique : Les mécanismes d’une subversion., réédition d’un travail des années 1980, ou les travaux de Bettelheim montrent les rapports complexes entre Soviets et Parti dès 1917.

    5Origins of the great purges, encore.

    6À ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse au post-modernisme https://unitecommuniste.com/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/