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  • « On s’en fout des femmes »

    « On s’en fout des femmes »

    I. La Fête de l’Humanité 2025

    La Fête de l’Humanité est un festival se revendiquant être « une fête culturelle, politique et populaire ». Ce festival est en lien direct avec le Parti communiste français (PCF). Il est l’un des plus grands festivals en France, et a réuni plus de 610 000 personnes en 2025. En parallèle des concerts se trouvent des stands d’organisations politiques, de syndicats, d’associations et d’ONG.

    Cette année, encore une fois, plusieurs artistes ayant commis des violences misogynes s’y sont produits. Le 10 septembre, les comptes Instagram des militantes et collectifs féministes Sirine Sehil (@militanthemis), Clara Achour (@surviv_hante), Stop Fisha (@stopfisha), Me Too Media (@metoomedia_) et Ma voix, mon choix (@mavoixmonchoixorg) ont dénoncé la participation de quatre rappeurs à la Fête de l’Huma. Le collectif Nous toutes a également dénoncé la présence de ces agresseurs.

    • Vicelow, condamné pour violences conjugales envers son ex-femme et accusé par des danseuses de harcèlement et d’agressions sexuelles.
    • Kalash, accusé de violences conjugales par son ex-compagne, contre laquelle il a porté plainte pour diffamation.
    • TIF, accusé de viols et d’agressions sexuelles, notamment dans des tweets aujourd’hui supprimés.
    • Zamdane, accusé de violences sexuelles et de banalisation du viol dans plusieurs tweets aujourd’hui supprimés, par exemple, « c’est pas du viol si elle dort » (paraphrase).

    Mais, quelles ont été les conséquences concrètes de ces accusations ? Le concert de TIF a été annulé (il a annoncé ne pas participer sans que le festival n’en explique la raison). En revanche, les trois autres agresseurs (Vicelow, Kalash, Zamdane) ont pu se produire. Zamdane a même pris la parole pendant son concert pour exprimer des regrets par rapport à certains de ses tweets, mais aussi pour appeler à la protection des victimes de viol (en général). Il fut applaudi par la foule, par des milliers de femmes féministes qui ne connaissaient pas le contenu des accusations. Puis, il a annoncé vouloir porter plainte pour diffamation contre les féministes l’ayant dénoncé.

    Dans les commentaires des publications Instagram de la Fête de l’Huma, plusieurs femmes dénoncent les agresseurs : sous l’annonce de la programmation des agresseurs, sous l’annonce des horaires des concerts, sous la publication « vers une fête plus safe », etc. Aussi, Sirine Sehil a contacté le festival plus de 3 mois avant son commencement. Pourtant, les responsables du festival gardent le silence. Ils savent qu’ils ne risquent rien : tout le monde continuera à venir à leur festival même s’il y a des agresseurs sur scène.

    Plusieurs personnes sont étonnées, dégoûtées même, que la Fête de l’Huma s’abaisse à ce niveau. Que la Fête de l’Huma ne réagisse pas n’est pas étonnant, après tout, elle n’est que l’émanation d’un parti ayant l’habitude de protéger des agresseurs. La Fête de l’Huma n’est qu’un festival comme un autre, c’est-à-dire une entreprise qui doit faire des bénéfices. Mais, il est tout de même affligeant que la Fête de l’Huma soit indiscernable du Hellfest.

    La Fête de l’Humanité 2025, censée être le rendez-vous annuel de la gauche militante et progressiste, a mis en lumière un problème structurel que nous dénonçons depuis longtemps : la tolérance implicite envers les agresseurs dans nos espaces culturels et politiques. Sur le terrain, aucune mobilisation collective et visible n’est venue contester leur présence. Le débat est resté confiné aux réseaux sociaux. À notre connaissance, il n’y a eu aucune action de propagande sur la fête (diffusion de tracts, affichage de pancartes, blocage, etc.). Encore une fois, la lutte contre les violences sexuelles est reléguée derrière d’autres « priorités ».

    La même polémique a eu lieu l’année dernière. Cela n’a eu aucune conséquence : les clients de gauche continuent d’affluer, les organisations de gauche et féministes continuent de venir.

    Ce silence et cette inertie révèlent une double logique : d’une part, pour le festival « politique », la priorité donnée aux bénéfices (au spectacle, à la notoriété des artistes et à l’attractivité médiatique du festival) ; d’autre part, pour les organisations présentes, une incapacité ou une réticence à placer la lutte contre le patriarcat et les violences sexuelles au centre de leur pratique. Les collectifs féministes ont alerté, mais leurs interventions sont restées majoritairement numériques, avec peu d’impact sur le déroulé concret du festival.

    Le collectif féministe Nous toutes, qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles, a dénoncé sur les réseaux sociaux la programmation d’agresseurs à la Fête de l’Huma. Mais, ce même collectif refuse de considérer sa présence comme un « signe de caution ». Pourtant, Nous toutes, ainsi que les autres organisations et personnalités féministes, continuent de venir au festival et sont de fait une caution féministe pour le festival. Il ne s’agit pas ici de critiquer gratuitement Nous toutes, bien au contraire, puisque c’est l’un des très rares collectifs à avoir dénoncé la venue des agresseurs au festival. Mais, il faut regarder la réalité en face : la Fête de l’Huma garde une image de festival de gauche, dont les valeurs seraient « meilleures » que celles des autres festivals, parce que la présence des organisations de l’ensemble du spectre progressiste lui permet de maintenir cette image.

    Comment se fait-il qu’un évènement où convergent syndicats, associations féministes et militants et militantes de gauche permette que des agresseurs connus se produisent sur scène à côté d’elles et eux ?

    Les organisations politiques, syndicales et associatives ne peuvent pas se permettre de rater l’un des évènements les plus importants de l’année. Participer à la Fête de l’Huma leur permet de gagner en visibilité, de faire des conférences, de vendre leurs livres et leurs goodies, de gagner de l’argent et de recruter. Cette année, il y avait 610 000 visiteurs et visiteuses : mener des actions contre la Fête de l’Huma revient à prendre le risque de ne plus y être les bienvenus, donc de se priver de son large public.

    Mais, comment expliquer que tout cela puisse se produire ? La raison principale, c’est que tout le monde s’en fout des femmes ! Ici, d’un point de vue communiste, ce n’est pas seulement la Fête de l’Huma qui pose problème (c’est un festival comme un autre), ni le PCF (c’est un parti réformiste bourgeois comme un autre), ce sont principalement les organisations communistes qui n’assument pas leur rôle d’avant garde. Leur inaction est une déclaration envers les femmes : on s’en fout de vous ! C’est bien ça le problème, l’indifférence.

    Pour comprendre cette indifférence, il faut revenir à la source. De quoi se rendent coupables Vicelow, Kalash, TIF et Zamdane ?

    D’avoir frappé, menacé, touché, pénétré, etc., une femme contre sa volonté, c’est à dire, de s’être approprié une femme comme on s’approprie un objet, d’avoir nié son individualité, son existence en tant que sujet. Ces hommes ont considéré ces femmes pour ce qu’elles sont dans leur rôle social, celui d’objets dominés pouvant être possédés par les hommes. Pour ces hommes, ce n’est pas normal que des féministes leur reprochent de s’être comportés en accord avec leur propre rôle social, celui de sujets dominants pouvant posséder les femmes.

    Pour la Fête de l’Huma, et pour les organisations de gauche présentes, il est impensable que l’on puisse leur reprocher leur inaction, c’est-à-dire que l’on puisse leur reprocher de ne pas avoir traité les agresseurs pour ce qu’ils sont : des hommes s’appropriant des femmes. Si c’est impensable, c’est parce que leur niveau théorique, politique et idéologique est trop arriéré.

    Si ces artistes avaient agressé des hommes, ces organisations auraient réagi différemment. Si ces organisations considéraient les femmes de la même manière que les hommes, alors, la situation leur serait insupportable.

    La plupart des organisations présentes à la Fête de l’Huma déclarent lutter contre les VSS (violences sexistes et sexuelles). Nous pouvons d’ailleurs les croiser les 25 novembre lors des manifestations pour la Journée internationale pour l’élimination de la violence envers des femmes. Mais, il y a la théorie et la pratique. Dans la pratique, plusieurs de ces organisations et partis ont par le passé pris la défense d’agresseurs en leur sein, le PCF en tête, mais aussi Révolution permanente (RP), la Ligue de la jeunesse révolutionnaire (LJR), etc. Ici, nous sommes face à une situation encore plus complexe que celle de la lutte contre les agresseurs au sein même d’une organisation ou d’un parti. Ici, il s’agit de pouvoir agir contre la représentation d’artistes agresseurs lors d’un festival.

    Lors d’un festival où se produisent des artistes agresseurs, si une organisation communiste présente ne fait rien pour agir contre cette démonstration misogyne, alors elle démontre que sa ligne politique est celle du soutien silencieux au patriarcat. Ne rien faire contre une démonstration de misogynie, ce n’est pas qu’être lâche, c’est soutenir le patriarcat dans les faits.

    Nous n’affirmons pas que ces organisations auraient dû trouver le moyen de monter sur scène pour affronter physiquement les agresseurs (même si cela aurait été la meilleure option). Ce que nous affirmons, c’est qu’il était parfaitement possible d’agir, même de manière minimale, de mener des actions au moins symboliques en faisant preuve d’un peu de créativité : par exemple, diffuser une propagande sur place à travers des tracts, des prises de parole au mégaphone, des débats publics, etc. Les organisations communistes ont choisi de ne pas combattre et n’ont même pas apporté leur soutien aux femmes qui, elles, s’opposaient à ces agresseurs.

    Aujourd’hui, des agresseurs peuvent se produire devant des centaines de milliers de personnes à un festival « politique », ils peuvent porter plainte contre les féministes qui les dénoncent, et les organisations « révolutionnaires » ne font et ne disent rien. On peut se demander, alors, pourquoi ces organisations viennent-elles aux évènements féministes, pourquoi forment-elles des collectifs de femmes ?

    Le message envoyé aux femmes est clair : vous êtes seules. « On ne luttera pas pour vous, on ne fera pas d’effort pour vous, sauf au moment où cela servira directement nos intérêts d’appareil ».

    Parmi les causes de l’inaction des organisations et individus communistes, la domination patriarcale est la principale. Mais, à cela s’ajoutent d’autres raisons. Déjà, il est clair que la communication tardive des organisations féministes a eu pour conséquence que de nombreuses personnes n’étaient pas alertées de la situation, ou alors, l’ont appris trop tardivement pour planifier des actions. Nous pouvons aussi parler du phénomène d’apathie que l’on retrouve dans la gestion de toutes les situations de VSS, ou même, plus généralement, à la source de l’absence d’engagement révolutionnaire.

    La majorité de la population française vit dans un grand confort, elle n’est pas opposée à sa bourgeoisie, mais bien au contraire alliée à elle. Les privilèges des prolétaires de notre pays font d’elles et eux l’aristocratie ouvrière mondiale. Dans ce contexte, il est clair qu’une petite partie de la population seulement a intérêt à changer le monde. Cela a pour conséquence que l’engagement révolutionnaire reste marginal et celui de marginaux.

    De plus, l’aliénation est poussée à son paroxysme. Les individus sont isolés, seules et seuls. Il est très difficile de mettre le collectif avant soi et de risquer la perte du peu de personnes proches que l’on peut avoir.

    Peu de personnes s’engagent dans les organisations communistes, et la plupart le font pour quelques années seulement. Chaque camarade est une ressource rare que l’on ne peut se permettre de perdre. Ainsi, lorsqu’un cadre d’une organisation se révèle être un violeur, il est difficile d’agir contre lui, difficile de s’en priver, alors qu’il est facile de fermer les yeux, ou de trouver un moyen pour minimiser la gravité de l’agression.

    C’est ce qu’il s’est passé dans Jeunes révolutionnaires (JR) lorsque le fondateur de la section lyonnaise fut accusé de viol par son ex-conjointe, en 2021. Ce fut le déclencheur d’une scission au sein du mouvement, et donc de la création de la LJR. La victime, ainsi que la cadre qui a défendu la victime, furent réduites au silence. Des militantes et militants de JR communiquèrent leur colère sur les réseaux sociaux, mais JR ne fit aucune critique publique. Le Comité féminin populaire (CFP), lancé dans la foulée par la LJR, ne fit aucune autocritique publique non plus. Aujourd’hui, JR et LJR refusionnent sans qu’aucune autocritique n’ait été adressée au mouvement révolutionnaire. Le cadre en question, Camille Hostin, a quitté l’engagement révolutionnaire peu de temps après la scission et est aujourd’hui journaliste et multipropriétaire foncier.

    4 ans plus tard, plus personne ne parle de cette histoire, tout comme ce fut le cas après le viol d’une de nos camarades, en 2015, par un membre du Parti communiste maoïste (PCM) — dont JR est issu.

    Nous n’évoquons pas ces évènements passés pour attaquer gratuitement JR et LJR, qui sont aujourd’hui des organisations bien différentes de ce qu’elles étaient à l’époque de ceux-ci. Ces organisations, comme la plupart des organisations de jeunesse, connaissent un tel turnover que la grande majorité de leurs militantes et militants n’ont pas connaissance des faits qui remontent à plus de quelques années. Nous parlons de ces évènements passés parce que nous les avons connus de près, nous en connaissons les protagonistes, nous comprenons quels ont été les mécanismes qui ont amené des militantes et militants à protéger un violeur.

    Ces évènements se répètent constamment au sein du mouvement communiste et progressiste. Les victimes n’ont que peu d’espace pour s’exprimer, et même lorsque des procédures existent, elles ne sont pas toujours respectées, ou qu’à moitié. C’est ce qu’il s’est passé récemment au sein de la Jeunesse communiste (JC) indépendante1. Le 12 octobre 2025, les comptes Instagram et Twitter de la JC indépendante ont annoncé que la Jeunesse communiste des Bouches-du-Rhône (JC13) ne faisait plus partie de leur coordination nationale. La raison est simple : un membre de la JC13 faisait l’objet d’une enquête suite à des accusations de VSS, et la JC13 a refusé de le suspendre (c’est-à-dire de respecter la procédure nationale). Une section entière a préféré s’isoler des autres JC plutôt que de suspendre l’un de leurs membres. Une coordination entière a préféré exclure une section plutôt que de tolérer une telle défense du patriarcat.

    Nous pourrions continuer à décrire d’autres faits de VSS connus au sein du mouvement communiste et progressiste en France, mais nous voulons revenir à l’essentiel. Nous sommes bel et bien dans une guerre au cœur de nos propres rangs. Ce sont nos camarades femmes qui sont constamment attaquées, qui sont niées matériellement et idéologiquement dans leur individualité.

    On ne peut pas prétendre lutter contre les violeurs, mais ne rien faire lorsqu’on a l’occasion de lutter contre certains d’entre eux. Il faut être clair : lutter est facile, même à faible intensité, pour les choses auxquelles on croit. C’est facile d’agir lorsqu’on croit en ce qu’on fait. Comme pour beaucoup de choses, ce qui manque à l’action c’est l’envie d’agir. Ici on parle d’un festival qui réunit toute la gauche française, molle comme radicale, et pourtant il ne se passe rien.

    Les organisations communistes doivent être prêtes à faire des sacrifices afin de réussir à lutter dans cette situation concrète. Elles doivent être prêtes à exercer un pouvoir féministe sans craindre d’être « extrémistes ». Elles doivent redouter de ne pas en faire assez plus que d’en faire trop. Elles doivent assumer ce qu’exige concrètement le combat contre le patriarcat. Etc.

    À chaque fois qu’une femme est agressée par un homme, ce sont toutes les femmes qui sont agressées. Chaque acte isolé fait partie d’un phénomène de masse mondial de négation des femmes. Ces actes sont des actes violents, employés contre n’importe quelle femme, afin de maintenir la domination de tous les hommes sur toutes les femmes, c’est-à-dire afin de maintenir un pouvoir politique sur les femmes. Peu importe que les agresseurs en soient conscients ou non, ces actes sont bel et bien des actes terroristes, employés dans le cadre d’une guerre menée sur des millénaires.

    Dans le cas des agresseurs à la Fête de l’Huma, nous devons considérer leurs actes pour ce qu’ils sont : des actes terroristes. Les organisations sur place n’ont pas réagi parce qu’elles ne considèrent pas ces actes comme réellement terroristes. Elles ferment les yeux face à cette guerre, elles choisissent la facilité, elles choisissent de ne pas voir ce qui est devant leurs yeux.

    II. Le pouvoir féministe

    Nous avons besoin de tracer une ligne de démarcation claire entre nous et celles et ceux qui défendent le patriarcat.

    Cette ligne doit se réaliser dans la pratique et implique des mesures concrètes : une mobilisation visible lors des évènements culturels et politiques, des espaces dédiés pour les victimes d’agression (du même type que ceux qui furent mis en place par des collectifs féministes lors de la Fête de l’Huma), et une lutte contre la faiblesse idéologique qui mène à la défense de facto des agresseurs (par des compromis et même la réduction au silence des victimes et des féministes).

    La gauche radicale doit cesser de se contenter de débats numériques et de déclarations performatives : il faut des actions publiques et contraignantes. Des pancartes, des prises de parole sur scène, des blocages, des stands de dénonciation — toutes ces formes d’action sont nécessaires pour que la lutte féministe ait un impact sur le réel.

    Les VSS sont reléguées à la sphère privée, comme si elles n’avaient rien à voir avec la sphère publique. Or, lutter contre les VSS, c’est précisément briser cette frontière invisible entre le privé et le collectif, entre l’intime et le politique. C’est ce qui rend ce combat si difficile et si inconfortable pour nombre de militantes et de militants. Combattre les VSS, c’est accepter de mettre les mains dans le cambouis, de se confronter à nos propres contradictions pour mieux construire. C’est aussi interroger les rapports entre les individus, au sein de nos cercles proches comme dans nos organisations. Lutter contre les VSS, c’est comprendre et briser les mécanismes d’objectification et d’appropriation des femmes, à l’échelle individuelle et collective.

    Il nous faut le pouvoir féministe !

    Nous devons revenir sur la notion de pouvoir féministe. Le pouvoir féministe n’est pas un pouvoir féminin fantasmé. C’est un pouvoir concret, qui se construit, qui se gagne, au fur et à mesure de la lutte contre le patriarcat.

    Le pouvoir féministe est le pouvoir qui permet de soumettre le patriarcat. Ainsi, gagner le pouvoir féministe au sein d’une organisation communiste revient à soumettre le patriarcat au sein de cette organisation, et donc, soumettre les membres qui commettent des actes patriarcaux.

    Le pouvoir féministe est le pouvoir qui permet de faire grandir les femmes. Ainsi, gagner le pouvoir féministe au sein d’une organisation communiste revient à former des cadres femmes. Nous ne devons pas avoir une majorité de cadres femmes par soucis de mixité, ou parce que les femmes seraient par essence meilleures que les hommes, mais parce que nous aurons si bien formé les cadres femmes, en théorie et en pratique, politiquement et idéologiquement, qu’elles seront meilleures que la plupart des hommes — elles seront l’avant-garde de l’avant-garde.

    Cela demande à dépasser la première barrière que nous rencontrons chez la plupart des femmes : le sentiment d’illégitimité. Combien de fois avons-nous entendu des femmes nous dire qu’elles ne se sentaient pas assez formées, pas assez « bien », pour militer dans une organisation communiste ? Ce n’est pas un hasard. Ce sentiment n’est pas individuel : il est produit, entretenu, nourri par des structures militantes dominées par des comportements masculins, par un langage politique façonné par et pour les hommes. On peut parler de manque de formation, de manque de modèles féminins, mais la vérité c’est que tout est fait pour maintenir les femmes à distance, pour leur faire croire qu’elles n’ont pas leur place dans le mouvement communiste. Le milieu militant reproduit les mêmes rapports de domination que ceux qu’il prétend combattre.

    Mais, ce que nous devons changer est l’élément principal de la contradiction Homme-Femme : la Femme. Les femmes ne se sentent pas légitimes parce qu’elles sont des femmes : apprendre à être une femme c’est apprendre à accepter la domination, apprendre à se soumettre, apprendre à croire qu’on est moins bien que les hommes ! Les femmes sont toujours perçues et se perçoivent comme moins intelligentes, moins fortes, moins fiables, etc., que les hommes.

    Nous devons alors aborder la question du conditionnement continu des femmes depuis l’enfance qui continue tout au long de leur vie2. Nous parlons de généralité et de moyenne, non de cas spécifiques3.

    Les petites filles apprennent à prendre soin des autres. Leur sphère d’action se limite très vite au foyer, leur rapport aux autres se limite très vite à la servitude envers l’autre (relation à sens unique). Leurs jeux et sports sont limités dans l’espace (marelle, danse, etc.). Leur temps est limité, leur espace, contrôlé. Elles ne sont pas encouragées à avoir de « vraies passions », mais à s’objectifier (maquillage, vêtements, etc.). Les petites filles apprennent à être des poupées sages, des princesses enfermées dans leur château, etc., sans aucun pouvoir d’action sur le monde.

    Les petits garçons apprennent la coopération et le conflit. Leur sphère d’action est dans l’espace public, leur rapport aux autres est fait de relations à double sens (que ce soit dans l’agression ou la collaboration). Leurs jeux et sports sont dans de grands espaces (foot, basket, etc.). Leur temps disponible est long, leur espace, peu contrôlé. Ils sont encouragés à développer des passions et à être des sujets. Les petits garçons apprennent à être des entrepreneurs audacieux, des chevaliers héroïques, etc., avec un pouvoir d’action sur le monde.

    À l’âge adulte, ce conditionnement continu. Les femmes sont des objets appropriés collectivement (par la société) et individuellement (par la famille et les amis). Elles sont confinées dans l’espace et dans leurs comportements, que ce soit par leur manière de se tenir (jambes serrées, posture de repli, etc.) ou de parler (faible niveau sonore, interventions courtes, etc.). La transformation de leur corps accapare un temps et une énergie considérable (épilation, maquillage, régime, etc.). Les femmes ne s’autorisent pas de temps pour elles, et ne sont pas autorisées à en avoir. Les femmes développent une solidarité avec certaines femmes, mais pas de sororité générale. Elles ont une présence limitée dans l’espace public, ce qui rend plus difficiles les rencontres et l’organisation collective.

    Les hommes sont des sujets individuels et libres. Ils sont acteurs au sein de l’espace public. Ils prennent de l’espace, ils parlent fort, longtemps. Ils sont autorisés à prendre peu soin d’eux, et sont considérés comme étant naturellement beaux (pilosité, visage non maquillé, rides, etc.). Les hommes disposent de beaucoup de temps, donc ils ont des passions et peuvent exceller dans des domaines peu productifs (pratique du skateboard, soutien fanatique d’un club de football, fabrication de figurines, apprentissage du lore d’œuvres de fictions, exercice dans un groupe de musique amateur, etc.). Ils développent très facilement une coopération entre hommes, ou une conflictualité. Ils agissent sur le monde.

    Quel impact vis-à-vis de l’engagement communiste ?

    Les femmes pensent qu’elles n’ont pas de pouvoir d’action sur le monde. Elles n’ont de toute façon pas le temps de s’engager dans des activités risquant de leur être de peu d’utilité, et ne peuvent pas développer de passion pour la théorie communiste (pas comme le font les hommes). Passé 25 ans, les femmes n’ont pas le temps de militer, d’autant plus lorsqu’elles ont des enfants (ou un homme) à charge. Les femmes ne sont pas habituées à prendre de la place, à s’exprimer longtemps et fort. Lorsqu’elles militent elles restent souvent confinées à des rôles organisationnels et « maternels » peu valorisés par le collectif. Elles sont exclues de tout un pan de la camaraderie masculine (qui passe beaucoup par les contacts physiques répétés), et ne savent pas développer une sororité. Elles n’ont pas accès à la violence, ne veulent pas y avoir accès, et ne veulent pas prendre le pouvoir. Sans développement d’une sororité les femmes sont seules.

    Les hommes, eux, sont persuadés d’avoir un pouvoir d’action sur le monde. Ils ont le temps et l’énergie de militer, peu importe le succès ou l’échec de l’entreprise, et peuvent développer facilement une passion obsessionnelle pour la théorie communiste. La plupart d’entre eux quittent le militantisme passé 25 ou 30 ans, bien que ce ne soit pas par manque de temps, mais par lassitude ou fatigue. Les hommes ont l’habitude d’imposer leur présence, de maîtriser le conflit (généralement via la concurrence verbale), de prendre la parole longtemps et fort, de faire du bruit lors des moments collectifs. Lorsqu’ils militent, ils prennent des rôles de porte-parole, de théoricien, etc., valorisés par le collectif. Lorsqu’ils prennent des tâches « féminines », ils sont alors davantage valorisés par le collectif que ne le sont les femmes. Ils construisent rapidement une camaraderie forte (bien qu’elle soit sentimentalement superficielle) et créent un climat viriliste via leurs comportements entre eux (comme dit précédemment par le contact physique rapproché et répété) et envers les femmes (exclusion d’un pan de la camaraderie). Ils ont accès à la violence et veulent prendre le pouvoir (dans l’organisation, dans le mouvement communiste, dans la société). Les hommes considèrent les femmes comme « différentes » dans le sens où elles ne sont pas le général (la masculinité), et donc pas totalement des camarades. Les hommes isolent les femmes.

    La dévotion et l’engagement des femmes dans la lutte révolutionnaire sont difficiles à atteindre parce que cela implique la négation de tout le conditionnement social qu’elles ont vécu. Là où les hommes sont encouragés à avoir des passions, et ne subissent que peu de conséquences pour leurs actes, les femmes sont limitées dans leurs désirs et apprennent à n’être rien, à ne pas agir sur la réalité, à ne pas être une personne à part entière, à être un objet. Elles sont différentes de la norme, la norme étant l’Homme.

    Un homme aura des facilités à s’engager : le communisme est une passion, l’utilisation de la violence est apprise dès l’enfance (elle les définit en partie), et ils n’ont que partiellement conscience des conséquences de leurs actes. Une femme aura du mal à s’engager : le communisme est un monde de connaissances inaccessible, la violence est prohibée, exister leur est interdit.

    On entend souvent l’expression « se réapproprier son corps ». Mais, si on cherche à se réapproprier notre corps c’est parce qu’il y a appropriation en premier lieu. Il y a appropriation par un homme, par des hommes, par la société patriarcale, à travers les rapports sociaux. S’il y a objectification des femmes, cela implique qu’il y ait des sujets qui objectifient : les femmes elles-mêmes (intériorisation de la qualité d’objet, de non-être, de non-individu, d’être en dehors de la norme) et les hommes.

    Sans changements des rapports sociaux, impossible de sortir de l’objectification et impossible de se réapproprier son corps. Les femmes doivent travailler à combattre l’intériorisation de ces phénomènes, individuellement et collectivement. Cela passe par ne plus se montrer (dans l’apparence physique et le comportement) comme des objets. Cela veut dire que l’on doit s’imposer, s’affirmer, exister, décider.

    Les femmes comme les hommes doivent modifier leurs comportements, et c’est par la dévotion totale à la lutte pour la transformation du monde qu’elles et ils peuvent réussir à se transformer. Mais, les femmes doivent malheureusement parcourir un chemin plus long, plus ardu, que ce soit pendant leur engagement au sein de l’organisation, mais également (et surtout) avant leur engagement ! Il n’est pas possible de s’engager si l’on est paralysée par les éléments cités ci-dessus.

    La violence est l’un des outils pouvant jouer dans la désobjectification. Lorsque les femmes apprennent à utiliser et utilisent la violence, elles comprennent qu’elles peuvent agir sur le monde et qu’elles peuvent conquérir l’espace public ! Rien qu’en portant des armes sur elles (nous parlons ici d’outils simples tels que les gazeuses ou les matraques télescopiques), elles comprennent, ressentent, leur capacité à agir et à dominer.

    Lorsqu’une femme s’engage, c’est qu’elle a parcouru un chemin bien plus long qu’un homme. Quant à un homme, il a un travail de transformation plus long à parcourir lorsqu’il est dans l’organisation, afin de sortir du monde des apparences superficielles (le virilisme).

    Bien évidemment, les femmes et les hommes se transforment au sein de l’organisation. Mais, l’engagement des femmes est bien plus réfléchi et travaillé en amont que celui des hommes.

    Pour revenir au sujet initial de la lutte contre les VSS, nous devons regarder la réalité en face. Au sein de nos organisations, certains hommes vont nous trahir et vont trahir la cause communiste dans son ensemble. Pour lutter contre ces hommes au sein d’une organisation, il est nécessaire non seulement que tous les hommes et toutes les femmes soient formés aux théories féministes, mais surtout, que soit mise en place une organisation féministe forte. Cela consiste à avoir un espace où les femmes peuvent partager entre elles leurs observations, peuvent se soutenir les unes les autres, peuvent agir, peuvent instaurer une terreur féministe.

    Cette terreur féministe n’est pas un frein à la camaraderie entre hommes et femmes, bien au contraire ! C’est en reconnaissant l’existence du rapport de force entre hommes et femmes que nous pouvons lutter pour le renverser. C’est en créant une camaraderie forte entre femmes qu’il est possible de créer une camaraderie forte entre hommes et femmes. C’est en reconnaissant la mise à l’écart des femmes, par les hommes, de l’espace de camaraderie, qu’il devient possible de créer un réel espace de camaraderie commun.

    L’isolement des femmes par les hommes passe par des comportements quotidiens parfois difficiles à identifier puisque pris isolément les uns des autres. Ce sont des éléments de langage, des gestes, une manière de se tenir dans l’espace, de regarder l’autre, etc. Il est souvent difficile pour les femmes évoluant dans le mouvement communiste, isolées les unes des autres, d’analyser ces comportements pour les comprendre. Seul reste un sentiment vague de décalage avec le reste du groupe. Cette mise à l’écart collective des femmes est une forme de violence constante et généralisée. Non seulement elle est un facteur de désengagement, mais surtout, elle pose la base sur laquelle se reposent les autres formes de violence.

    Il n’est pas possible de créer des liens de camaraderie entre hommes et femmes tant que la domination des hommes sur les femmes est laissée intacte. Toutes les formes de domination masculine au sein de l’organisation doivent être combattues, peu importe leur niveau de gravité. Le niveau de gravité détermine seulement l’ampleur des moyens mis en œuvre dans cette lutte.

    Aujourd’hui, beaucoup de femmes abandonnent leur investissement révolutionnaire parce qu’elles sont épuisées par les comportements patriarcaux, les VSS en tête. Bien qu’il soit positif que les femmes prennent en main la répression contre les hommes, trop souvent ce sont elles qui doivent mettre en place des protocoles longs et contraignants pour elles-mêmes, puis, qui doivent prendre en charge le soutien aux victimes, et qui doivent encadrer la transformation des hommes. Au final, les agressions sexuelles sont tellement courantes dans le milieu militant, que certaines femmes ne font plus que travailler à la gestion des VSS. Nous perdons des femmes communistes à cause des hommes agresseurs, même lorsque ce ne sont pas elles qui sont agressées.

    Les femmes communistes doivent créer un espace de sororité qui ne soit pas superficiel. Cet espace doit permettre la création d’une camaraderie entre femmes, l’analyse des comportements des camarades masculins, la mise en place d’un espace de formation féministe et communiste, la mise en place d’une pratique féministe, etc. Cet espace est l’élément essentiel au développement de cadres femmes, et au développement de la camaraderie entre hommes et femmes de l’organisation communiste.

    Répétons-le, on ne peut pas transformer les rapports sociaux entre hommes et femmes sans changer les rapports sociaux du monde entier, et donc, sans prise du pouvoir du « camp » des femmes. Mais, on peut déjà agir sur les rapports sociaux au sein même de groupes réduits, tels que les organisations communistes. Bien que nécessairement imparfait, ce travail doit être mené, et considéré comme l’une des tâches les plus importantes de l’organisation.

    Conclusion

    Lorsqu’on parle des attaques envers les femmes, la réaction spontanée est une sous-réaction. Pourtant, chaque agression contre une femme est un acte terroriste faisant partie d’une guerre prolongée de plusieurs millénaires. Ne pas comprendre ça, c’est être aveugle à la réalité concrète de l’oppression patriarcale. Dans cette guerre, les révolutionnaires doivent agir selon leurs forces, mais l’inaction n’est pas une option.

    Cette problématique demande le développement d’une théorie et d’une pratique avancées. La situation particulière à la Fête de l’Huma est représentative d’une situation générale. Elle montre qu’il est nécessaire de mener à la fois une lutte de ligne au sein du mouvement communiste pour le féminisme, et une lutte de ligne au sein du mouvement féministe pour le communisme.

    La lutte de ligne au sein du mouvement communiste pour le féminisme est principale, parce que seul un mouvement communiste féministe fort pourra prendre la direction du mouvement féministe. C’est-à-dire que seul un mouvement communiste féministe fort pourra vaincre la direction bourgeoise, l’hégémonie bourgeoise, au sein du mouvement féministe.

    Pour nous, cet évènement est une énième démonstration que notre ligne est juste : impossible de lutter contre le patriarcat en refusant la radicalité. Nous avons besoin de la dictature féministe ! Nous avons besoin de femmes communistes et féministes !

    « Nous pouvons définir la “lutte des femmes” comme la lutte des femmes principalement prolétaires, secondairement femmes ; et le “féminisme” comme la lutte des femmes principalement femmes — les femmes en lutte contre les hommes. Nos camarades féministes sont communistes parce que pour se libérer du patriarcat, il faut se libérer du capitalisme. Assumer cette position nous met forcément en rupture avec le mouvement communiste, puisque même si nous savons que la contradiction principale dans la société française est celle entre Travail et Capital, nous défendons que les femmes doivent aussi lutter principalement pour la Femme. Nous pensons que cette position permet de faire avancer le mouvement communiste dans son ensemble, parce qu’elle permet d’aller dans le sens de l’Histoire, de sortir de la réaction, et parce qu’elle permet de renforcer l’engagement des femmes communistes. Les femmes féministes communistes s’engagent plus intensément dans la lutte des classes et dans leur développement en tant que cadres communistes que si elles restaient dans un rôle genré, soumises à la domination masculine. Notre ligne féministe répond à des besoins concrets mis en évidence par la pratique. Nous avons besoin de femmes formées et combatives pour construire le Parti, nous avons besoin que des femmes soient recrutées, qu’elles soient déterminées à lutter, qu’elles soient convaincues qu’elles se libéreront du Capital et du patriarcat, qu’elles mettent leur vie en jeu pour la libération de l’humanité entière, pour la transformation du monde4 ».

    1 Dans l’année 2025, plusieurs sections du Mouvement desjeunes communistes de France (MJCF) ont décidé de quitter le mouvement, et ont fondé leur propre coordination nationale, la Jeunesse communiste.

    2 La socialisation des femmes cisgenre dans l’enfance fait d’elles des femmes. Mais les femmes transgenres sont bien matériellement des femmes et sont elles aussi conditionnées à accepter la domination patriarcale. La lutte pour ne plus correspondre au rôle social de femme, rôle de soumission, doit être menée par toutes les femmes (cisgenres comme transgenres, en prenant en compte les contradictions particulières qu’elles vivent).

    3 Pour aller plus loin, nous conseillons la lecture de C. Guillaumin, « Le corps construit », Sexe, Race et Pratique du pouvoir — L’idée de Nature, 1992. À l’adresse :

    https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1618

    4 « Dictature féministe », Unité communiste, 25 novembre 2024.

  • Sortir de l’individu — les violences sexuelles

    Ce texte se concentre sur les pays du centre impérialiste, particulièrement sur la France.

    Aucune organisation communiste ne peut totalement éviter qu’un agresseur rejoigne ses rangs, ou qu’un de ses membres ne devienne un agresseur. Cependant, grâce aux progrès amenés par les luttes féministes, aucune organisation ne peut actuellement ignorer les agressions en son sein, ou au sein des autres organisations. Les victimes s’expriment et dénoncent. Elles sont toujours trop peu soutenues, mais suffisamment soutenues pour pouvoir parler. Les choses évoluent : des vidéastes et des stars de télévision sont dénoncés et écartés de certains milieux, l’Abbé Pierre est répudié à titre posthume, l’Académie des César annonce suspendre, voire exclure, tout membre mis en cause par la justice pour violences sexistes ou sexuelles, et l’histoire de Gisèle Pelicot a eu un impact mondial — les exemples montrant une évolution ne manquent pas. Les luttes spontanées des femmes ont permis de toucher les masses, qui n’acceptent plus certains comportements. Cette transformation se traduit également par une montée de l’agressivité du camp de la défense patriarcale — la contradiction Homme-Femme s’intensifie à mesure que la Femme gagne du terrain, le patriarcat se défend.

    Cependant, la plupart des organisations communistes se contentent d’être à l’arrière-garde de cette lutte, et payent leur faible niveau vis-à-vis de la théorie et de la pratique féministe en ne protégeant pas suffisamment les victimes, et en protégeant trop souvent les agresseurs. Actuellement, l’une des principales causes de crise interne des organisations communistes françaises est la mauvaise prise en charge d’une situation impliquant une violence patriarcale.

    Nous nous intéresserons ici aux organisations ayant échoué à lutter contre les violences sexuelles, et donc, ayant échoué à lutter contre l’une des pires expressions du patriarcat.

    Souvent le même schéma se met en place : l’agresseur nie les accusations de violence sexuelle et l’organisation réagit de la même manière que la justice bourgeoise, c’est à dire, en demandant des preuves à la victime. Pourtant, il est impossible de fournir des preuves de ce type de violences, puisqu’elles ont lieu dans un contexte privé, sans témoin et sans traces.

    La victime aurait-elle donc dû se tourner immédiatement vers les forces de police afin de subir un examen médical et un interrogatoire humiliants ? L’appel à la justice bourgeoise lui aurait été reproché en prétextant une mise en danger de l’organisation ou une infraction au principe du centralisme démocratique. Et c’est en effet le cas puisque, outre le fait que la justice bourgeoise soit incapable de traiter les cas de violences sexuelles, une enquête expose l’organisation à la répression policière.

    Il n’existe aucune manière de prouver un viol !

    La défense de l’agresseur passe souvent par des attaques envers la victime. Tout est fait pour briser son image, la faire passer pour une personne manipulatrice, ou une aguicheuse ayant un comportement de « salope ». Pire, elle, et les femmes qui la soutiennent, sont accusées d’être des féministes radicales cherchant à détruire toute l’organisation.

    La défense de l’agresseur peut aussi passer par une ligne superficiellement progressiste. C’est-à-dire que certaines organisations partent du principe qu’il y aura toujours des hommes agresseurs, et que ne pas les réhabiliter, qu’être trop radical avec eux, serait se couper d’une partie de la classe ouvrière. Cette ligne politique est un non-sens puisque tous les hommes ne sont pas des violeurs — tous les hommes ont des comportements patriarcaux mais cela ne veut pas dire qu’ils sont tous des agresseurs — et que la plupart des hommes communistes ne veulent pas défendre des violeurs. Également, ce serait oublier que la classe ouvrière est composée… de femmes. Est-ce que les femmes s’engageront dans des organisations communistes, généralement à majorité masculine, alors que ces organisations assument avoir des membres ayant commis des violences sexuelles ? Enfin, les masses qui expriment une colère légitime contre les agresseurs sexuels n’auront jamais confiance en une organisation communiste protégeant des agresseurs. La classe ouvrière des pays impérialistes elle-même ne souhaite pas la réhabilitation des agresseurs. Ces organisations se mettent à dos une partie du prolétariat en refusant d’agir avec force et justesse, en refusant de développer et d’appliquer leur pouvoir anti-patriarcal.

    Nous pourrions décrire d’autres exemples de défense systématique des agresseurs. Mais, ces organisations font également des erreurs par manque d’expérience et ces erreurs sont graves puisqu’elles détruisent des vies. Pourtant, ces organisations ont au moins l’occasion de pouvoir tirer des leçons de leurs échecs afin de mettre en place des mesures qui fonctionneront dans l’avenir. Mais souvent, même les organisations prétextant s’être autocritiquées sur cette question ont tendance à commettre à nouveau les mêmes erreurs.

    Lorsque les organisations communistes gèrent les affaires de violences sexuelles en ne se concentrant que sur l’agresseur, sur l’avenir de l’agresseur et non sur l’avenir de l’organisation, alors elles oublient leur rôle de construction du Parti et de formation de cadres communistes.

    De quoi a besoin l’organisation ? De quoi ont besoin les cadres communistes en formation ? De quoi a besoin le mouvement communiste ?

    Deux choses sont importantes : trouver la ligne politique juste et appliquer cette ligne ; former des cadres communistes et participer à la reconstruction du mouvement communiste.

    Concernant les violences sexuelles et toutes les violences patriarcales la ligne juste est celle du combat contre ces violences.

    Comment combattre ?

    D’abord, en préparant la lutte, c’est à dire en créant une camaraderie forte permettant l’expression et le soutien des victimes et en formant les camarades à lutter contre les violences patriarcales. Puis, en combattant les agresseurs.

    Comment former des cadres communistes et contribuer à la reconstruction du mouvement communiste ?

    En trouvant et appliquant la ligne féministe juste et en développant la théorie et la pratique féministe. Il s’agit donc de prendre au sérieux le problème en amont, c’est-à-dire de former les femmes et les hommes mais également de construire un espace de travail théorique et pratique sur cette question ! C’est d’ailleurs l’un des intérêts à construire une organisation féministe au sein d’une organisation communiste.

    Lorsqu’une victime dénonce un agresseur, l’organisation a pour tâche d’appliquer la théorie de la lutte contre la violence patriarcale. L’heure n’est donc pas à la bienveillance envers l’agresseur, mais à l’application du pouvoir anti-patriarcal.

    La pratique de la lutte contre les agresseurs s’arrête souvent à la simple exclusion. Certaines organisations se perdent dans des tentatives de réhabilitation. Elles ne retiennent de l’échec de la justice bourgeoise que l’échec de la répression. Nous pensons que les communistes des centres impérialistes sont lâches. La plupart sont enthousiastes lorsqu’ils voient les maoïstes indiens mettre à mort des violeurs, pourtant, ici, ils n’imaginent pas faire plus que d’exclure les agresseurs du milieu militant — milieu généralement déserté après quelques années d’engagement. Il n’y a aucun développement de la lutte féministe, il n’y a qu’une fuite du problème.

    Ces organisations communistes invoquent parfois la peur de la répression afin de justifier l’absence de l’utilisation de la violence anti-patriarcale. Pourtant, cette excuse de la peur de la répression policière ne tient pas dans le cas de la lutte antifasciste. Pourquoi ? En pratique, ces communistes montrent que pour eux, il est pire d’être dans un groupuscule fasciste que de trahir la cause communiste en détruisant une femme.

    Ces communistes sont lâches et fainéants. Ils ne veulent pas appliquer leur théorie révolutionnaire, parce qu’ils n’y croient pas. Ils sont pourris par la corruption capitaliste et patriarcale. Si ces « révolutionnaires » ont peur de casser les genoux d’hommes ayant fait autant de mal à des femmes, à des camarades, à l’organisation et à tout le mouvement communiste, alors, comment comptent-ils faire la guerre de classe ?

    Quoi qu’il en soit, dans tous les exemples cités, une chose saute aux yeux : ces organisations ne défendent qu’elles-mêmes et ne prennent en compte dans leur analyse que la survie immédiate de leur organisation et que certains individus (la victime, l’agresseur, l’entourage). Est-ce digne d’une organisation communiste ? Ce que ces organisations ne comprennent pas, c’est que leur existence n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est l’impact que l’organisation a sur le réel. Ce qui importe, c’est le collectif, c’est toute la classe, à travers le monde et l’Histoire.

    Lorsqu’une victime accuse une organisation d’avoir un agresseur sexuel dans ses rangs, alors l’organisation doit abandonner l’idée de se défendre, puisqu’elle doit appliquer une ligne politique qui défend la Femme, c’est à dire qui défend toutes les femmes. Pas uniquement les victimes, pas uniquement les femmes de l’organisation, mais toutes les femmes, ici, maintenant, partout, demain.

    La « vérité » subjective n’est pas importante, ce qui est important c’est de trouver et d’appliquer la ligne juste — et la ligne juste ne sera jamais celle qui ne prend en compte que le petit groupe, mais celle qui prend en compte l’humanité entière. Ce n’est pas important de défendre la « vérité » de l’agresseur toujours considéré comme un camarade, ce n’est pas important de défendre la « vérité » de l’organisation. Ce qui est important c’est de lutter contre le patriarcat et de montrer dans la pratique qu’on lutte contre le patriarcat.

    Il est normal que les individus de ces organisations se sentent « attaqués » par des accusations de violences sexuelles, qu’ils et qu’elles aient peur de la destruction de ce qu’ils et elles construisent, qu’ils et elles soient persuadés que les tentatives de défense des victimes sont une attaque contre eux et elles. Ces sentiments sont normaux et font partie de l’aliénation capitaliste.

    Mais, qu’est-ce qu’une vie devant l’Histoire ? Qu’est-ce qu’un individu devant l’ensemble de l’humanité ? Qu’est-ce qu’une organisation devant toutes les organisations et Partis qui existaient, qui existent et qui existeront ?

    La réaction de ces organisations est celle des individus qui la composent (généralement celle de la direction), c’est-à-dire celle d’individus aliénés. Le capitalisme est le mode de production où l’individu est complètement déconnecté du collectif et de la nature. Par exemple, Marx1 explique que dans la Rome antique l’être humain est lié à la commune, il a une terre parce qu’il appartient à la commune, et cette terre est vue par lui comme condition première de son travail, comme prolongement de son corps. Ce rapport de l’humain à la commune, à la nature et au travail est similaire à tous les modes de production précapitalistes de classe. Mais, au cours du processus historique de progression vers le capitalisme, du processus historique de dissolution des anciens modes de production, l’être humain s’individualise.

    « Dans la société bourgeoise le travailleur est purement sujet, sans objet ; mais la chose qui lui fait face est devenue la véritable communauté : il cherche à la dévorer, mais c’est elle qui le dévore. »

    Au sein des pays du centre impérialiste, le pourrissement de l’impérialisme va de pair avec une aliénation jamais égalée. Nos esprits sont tués, nous sommes coupés du collectif, même la famille nucléaire est brisée, même les amitiés sont brisées, les relations sont superficielles. C’est la totale solitude qui crée le manque total de sens. Le vide ronge les esprits, certaines et certains ne tiennent debout que grâce à la sérotonine artificielle — en France un cinquième des « jeunes » sont dépressifs — voire s’imaginent « incarner » ce vide.2

    L’une des tâches des communistes est de libérer les individus de l’individualisme. L’esprit clanique qui règne dans les organisations et le traitement des violences sexuelles qui ne prend en compte que les individus sont des expressions de l’aliénation individualiste.

    La ligne juste concernant les agressions sexuelles, c’est-à-dire celle qui sort du point de vue des individus et de l’organisation (du « clan »), est celle qui doit être appliquée à la plupart des problèmes auxquels sont confrontées les organisations communistes des pays du centre impérialiste. Sortir de l’individu sur les questions relevant de la lutte anti-patriarcale permet de travailler à atteindre un développement supérieur de l’organisation et des cadres, non seulement sur les questions féministes, mais en général.

    Que veut dire être communiste ?

    Être communiste c’est construire l’unité communiste, c’est lutter afin que le collectif, pas uniquement celui de l’organisation mais tout le collectif, soit fusionné, et soit plus important que l’individu. C’est se dissoudre dans le collectif, dans le feu de la lutte, et devenir un individu libéré de l’aliénation individualiste, libéré de la solitude. Jusqu’au jour où, dans le communisme, nous aurons une connexion supérieure à la nature et au collectif.

    1 K. Marx, Formes antérieures à la production capitaliste, 1858.

    2 Au-delà de ce chiffre : « La dépression est une maladie très répandue : elle touche environ 280 millions de personnes dans le monde et l’Inserm estime à 20 % la part de la population française qui souffre au moins une fois dans sa vie de cette affection. » (« Tout savoir sur la dépression », Fondation pour la recherche médicale.)

  • Tous les hommes

    En ce moment a lieu le procès des viols de Mazan, où Dominique Pelicot est accusé d’avoir drogué et fait violer Giselle Pelicot par au moins 83 hommes. Ce procès met en lumière l’ampleur de la culture du viol : les avocats de la défense tentent de blâmer la victime malgré les preuves et la violence des crimes ; la plupart des violeurs nient avoir violé et ceux qui avouent avoir violé nient avoir eu conscience qu’ils violaient — démontrant ainsi l’absence d’empathie qu’ils avaient pour la victime. Ce procès montre la vision que les hommes, et la société entière, ont des femmes : des objets sexuels consommables. Bien évidemment les hommes peuvent avoir de l’empathie pour les femmes, et comprennent que ce sont des humains. Mais, tous vivent des moments où le prédateur prend le dessus et où ils ne voient plus l’humaine en face d’eux, ils ne voient que l’objet à posséder.

    Ces moments où le prédateur domine brisent la vie des femmes, brisent une partie d’elles. Chaque année les groupes féministes diffusent les chiffres accablants des violences sexistes et sexuelles, du harcèlement de rue, des agressions, viols, féminicides. Ces chiffres montrent concrètement la violence terroriste patriarcale et son omniprésence dans nos intimités. Les organisations révolutionnaires n’échappent pas à ces violences. Les violences sexistes et sexuelles sont très courantes dans le milieu militant, et sont souvent source de scissions de débats, de lutte entre différents groupes. Ces violences sont de mieux en mieux traitées, les agresseurs sont de plus en plus ostracisés et les victimes de mieux en mieux protégées. Mais, malgré ces progrès, le milieu militant est encore loin d’atteindre le niveau nécessaire pour que les femmes puissent militer en sécurité : manque de communication entre organisations, manque de formation féministe auprès des hommes comme des femmes, manque d’action, banalisation des relations sexuelles en tant que consommation de l’autre, manque d’analyse des outils de domination des hommes (via la classe, l’âge, le niveau hiérarchique), etc. En attendant certaines femmes gardent des cicatrices à vie parce qu’elles ont subi la violence d’un homme qu’elles appelaient camarade, et que leur organisation n’a pas su les protéger. Certaines femmes cessent de militer parce qu’elles ne supportent plus la dangerosité du milieu militant, d’autres ne s’y engagent pas, pour les mêmes raisons.

    Dans notre organisation nous n’avons pour l’instant jamais eu à traiter de cas de violence sexuelle. Mais nous avons déjà eu à débattre du cas d’un homme demandant à rentrer dans notre organisation, alors qu’il était un agresseur sexuel — nous avons refusé son recrutement. Lors des débats, l’un de nos camarades a déclaré qu’il ne fallait pas que les femmes de notre organisation ne se sentent pas en sécurité à cause de la présence de prédateurs sexuels, que l’on devrait refuser ces admissions pour que les femmes se sentent en sécurité. Ce camarade avait tort. Le problème dans ce cas là n’est pas la peur. Nous, les femmes, n’avons pas peur que des agresseurs sexuels connus, c’est-à-dire déjà exposés publiquement, nous agressent. Nous sommes en colère, et nous sommes dégoûtées par eux. Ce qui nous fait réellement peur est ce que l’on pourrait découvrir sur les hommes n’ayant pas été exposés, nous avons peur des « monstres » cachés, des prédateurs en puissance, nous avons peur de la trahison. Nous avons peur de militer avec des violeurs sans le savoir.

    Le camarade ayant parlé de sécurité réagissait avec bienveillance, mais il nous démontre que malgré nos discours féministes, nous sommes toujours vues comme des victimes. Les femmes féministes communistes de notre organisation ne sont pas vues comme pouvant faire preuve de violence, comme pouvant exercer le pouvoir sur ces agresseurs. Elles sont vues comme subissant la violence, comme n’ayant pas de pouvoir. Pourtant nos lignes politiques prétendent le contraire, nous sommes formées à la violence, nous sommes armées. Alors pourquoi ne sommes-nous pas vues comme une menace pour ces agresseurs ? Pourquoi sommes-nous toujours des victimes ? Parce que nous sommes des femmes. Les féministes, particulièrement le courant des féministes radicales, ont su démontrer brillamment comment, dans la contradiction entre l’Homme et la Femme1, l’Homme est le prédateur, le dominant, la Femme la victime, la soumise, et comment l’Homme a le pouvoir, et la Femme, les féministes, n’en n’ont pas. Ceci est une réalité, dire que nous visons le pouvoir, que nous voulons utiliser la violence, ne va pas rendre concrets ces derniers. Nous sommes encore les victimes, et nous devons trouver comment prendre le pouvoir. Nous devons passer de l’idée au concret.

    « Faire face à la vraie nature du système de classes de sexe signifie en bout de ligne que l’on doit détruire ce système ou s’y plier. Faire face à la vraie nature du pouvoir masculin sur les femmes signifie également que l’on doit détruire ce pouvoir ou s’y plier. Les féministes, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir, veulent détruire ce pouvoir ; les femmes de droite, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir elles non plus, s’y plient parce qu’elles ne voient tout simplement aucune façon de s’en dégager. Ceux qui ont le pouvoir ne les aideront pas ; celles qui, comme elles, n’ont pas de pouvoir en semblent incapables. Quant aux féministes, après les nombreuses défaites de mouvements précédents et face à ce qui apparaît comme une nouvelle désintégration (la défaite de l’Equal Rights Amendment aux États-Unis et le risque que soient adoptés le Family Protection Act, le Human Life Amendment ou Statute et d’autres initiatives sociales, politiques et juridiques prônant la subordination des femmes*), il est temps qu’elles affrontent les vraies questions. [* Des féministes partout dans le monde signalent des ressacs semblables.] » (A. Dworkin, Les femmes de droite, 1983.)

    La réaction de soumission au patriarcat est courante lorsque des hommes dans des organisations politiques sont accusés de violences sexuelles : l’empathie et la répulsion de devoir admettre l’éventualité que les autres hommes puissent être aussi coupables des mêmes crimes. Les femmes de ces organisations ressentent le malaise de ne pas savoir quoi faire, de voir la banalité, mais de ne la comprendre que par le regard de victimes, alors que leurs camarades hommes la comprennent par le regard de dominant, de prédateur. L’empathie de ces camarades hommes envers les agresseurs n’est pas qu’envers l’humain, mais aussi envers leur frère prédateur. Cette empathie prend souvent la forme de la réhabilitation, de l’encadrement des agresseurs afin qu’ils se transforment, afin qu’ils ne puissent plus jamais blesser des femmes. Mais il est trop facile de se rassurer en se disant qu’il vaudrait mieux rééduquer ces hommes plutôt qu’ils soient seuls, sans poser le problème évident de qui prend cette décision. Qui prend la décision de croire en la transformation de ces agresseurs et pourquoi ?

    Dans ce type de situation, nous devons nous demander quelle décision nous fait avancer vis-à-vis de la résolution de la contradiction entre l’Homme et la Femme. La décision juste est celle qui fait grandir le pouvoir de la Femme, et brise la domination de l’Homme. Mais comment l’appliquer dans les cas concrets ?

    Le procès des viols de Mazan provoque une prise de conscience dans une partie de la société et nous l’espérons, dans une partie du milieu militant. Chaque jour nous constatons que la défense des « monstres » est exactement la même que celles des « petits monstres », qu’il n’y a pas de limite entre les différents degrés de gravité d’agressions sexuelles, il n’y a que la banalité de la domination masculine, que l’absence d’humanisation des femmes dans leur ensemble. Il n’y a que la violence, que la crasse, que la souffrance. Il n’y a que la continuité entre les agressions banales et les agressions spectaculaires.

    Aujourd’hui il ne nous reste que la colère. La colère de voir les femmes subir toujours plus de violence, la colère de voir les femmes s’effacer, la colère de voir tout le monde oublier. Nous vivons dans la dissonance cognitive constante, incapables de gérer la violence de nos relations intimes hommes/femmes, incapables d’accepter que ce que l’on croyait qu’était l’amour puisse à ce point être lié à la déshumanisation, à l’horreur.

    Dans tous les cas de violences sexuelles que nous avons pu voir dans le milieu militant nous avons observé les mêmes mécanismes  : domination, emprise, violence, possession, virilisme, perte de contrôle, alcool et drogues. Peu importe les réactions de ces agresseurs, des organisations, nous observons toujours les mêmes conséquences : mise à l’écart des victimes, absence d’action préventive, absence de formation, absence de conséquences graves dans la vie de l’agresseur. Les agresseurs sont traités comme des monstres atypiques — les autres hommes seraient de parfaits alliés — ou comme des hommes normaux — leurs actes ne sont pas si graves puisque banals.

    Si les hommes en général veulent réellement ne pas être des agresseurs, ils doivent d’abord reconnaître qu’ils le sont en potentiel, qu’ils manquent d’empathie envers les femmes, qu’ils les déshumanisent régulièrement. Sans accepter ce constat, il est impossible pour eux de se transformer, impossible de lutter contre le « monstre » en eux. Le constat que tous les hommes sont des prédateurs ne doit jamais servir à banaliser les actes de violence. Il doit servir à ce que les hommes tuent l’Homme en eux. Quant aux femmes, nous devons accepter le même constat, afin de pouvoir accepter la tâche qui nous incombe : combattre. Combattre autant la soumission féminine que la domination masculine. Nous, féministes communistes, devons nous organiser pour imposer notre domination sur nos camarades hommes. Nous devons tout faire pour que lorsque des hommes ayant été accusé de VSS nous approchent, le réflexe de nos camarades ne soient pas de nous protéger, mais d’avoir confiance en nous, en notre force.

    « Nous sommes toutes censées partager et tenir pour acquis les lieux communs de l’équité sociale et civique ; pourtant, ces lieux communs sont basés sur notre silence. Ce qui passe pour normal dans la vie est basé sur ce même silence. Le genre lui-même — ce que sont les hommes, ce que sont les femmes — est fondé sur le silence imposé aux femmes ; et les opinions au sujet de la collectivité — ce qu’est une collectivité, ce qu’une collectivité devrait être — sont basées sur ce silence. Les sociétés ont été organisées de façon à maintenir le silence des femmes — ce qui laisse entendre que nous ne pouvons briser ce profond silence sans changer les façons dont les sociétés sont organisées. Nous avons commencé à briser ce profond silence. Nous avons nommé comme telle la force utilisée contre nous, qui a longtemps été appelée autrement. C’était, par exemple, un droit légal conféré aux hommes dans le mariage. Ils pouvaient forcer leurs épouses au coït et on n’appelait pas cela de la force ou du viol ; on appelait cela du désir ou de l’amour. Nous avons contesté la vieille idéologie qui faisait de la conquête sexuelle un jeu “naturel” où les femmes sont des cibles et les hommes des héros conquérants. Nous avons dit que ce modèle était lui-même prédateur et que ceux qui en actualisent les impératifs agressifs sont des prédateurs, pas des amants. Nous avons dit cela. Nous avons identifié le viol ; nous avons identifié l’inceste ; nous avons identifié la violence conjugale ; nous avons identifié la prostitution ; nous avons identifié la pornographie — comme autant de crimes contre les femmes, de façons d’exploiter les femmes, de façons de faire souffrir les femmes qui sont systématiques et soutenues par les pratiques des sociétés où nous vivons. Nous avons identifié l’exploitation sexuelle comme une forme de violence. Nous avons identifié l’objectification des femmes et leur transformation en produits marchands comme des pratiques déshumanisantes, profondément déshumanisantes. Nous avons identifié l’objectification et l’exploitation sexuelle comme des mécanismes servant à créer de l’infériorité, de l’infériorité réelle : pas un concept abstrait mais une vie vécue en tant que personne inférieure dans une société civile. Nous avons identifié les modèles de violence qui se produisent dans les rapports intimes. Nous savons que la plupart des viols ne sont pas commis par l’étranger dangereux et prédateur mais par le copain, l’amant, l’ami, le mari ou le voisin dangereux et prédateur, par l’homme dont nous sommes le plus proches et non le plus éloignées. Et nous avons appris plus de choses à propos de l’étranger, aussi. Nous avons appris à mieux connaître les façons qu’ont de nous cibler et de nous pourchasser des hommes que nous ne connaissons pas. Nous avons refusé d’accepter l’a priori de cette société qui tient la victime responsable de la violence qu’elle vit. Nous avons refusé d’accepter qu’elle ait provoqué cette violence, qu’elle l’ait souhaitée, qu’elle l’ait aimée. […]

    Que reste-t-il à faire ? Penser à aider une victime de viol est une chose ; penser à mettre fin au viol en est une autre. Nous devons mettre fin à la violence conjugale. Nous devons mettre fin à l’inceste. Nous devons mettre fin à la violence des maris. Nous devons mettre fin à la prostitution et nous devons mettre fin à la pornographie. Cela veut dire que nous devons refuser d’accepter l’idée qu’il s’agit de phénomènes naturels qui se produisent simplement parce qu’un type a une journée difficile. […]

    Pour moi, il nous faut insister sur les auteurs des crimes commis contre les femmes au lieu de nous poser sans cesse les questions : “Pourquoi est-ce arrivé à elle ? Qu’est-ce qu’elle a d’anormal ? Pourquoi l’a-t-il choisie, elle ?” Mais pourquoi devrait-il frapper ou blesser qui que ce soit ? Qu’est-ce qu’il a d’anormal ? La question, c’est lui. Le problème, c’est lui. C’est sa violence à lui que nous nous retrouvons à fuir, dont nous nous cachons et dont nous souffrons. Le mouvement des femmes doit être prêt à nommer l’agresseur, à nommer l’oppresseur. Le mouvement des femmes doit refuser d’exiler les femmes qui portent la puanteur de l’agression sexuelle, son odeur, son stigmate, sa marque. […]

    Nous sommes celles qui devons dire — en paroles, en actions, en politiques sociales, en droit — non, les hommes ne sont pas propriétaires des femmes. Pour y arriver, il nous faut de la discipline politique. Il nous faut prendre au sérieux les conséquences de la violence sexuelle pour nous, les femmes. Il nous faut comprendre les effets qu’a eus sur nous la violence sexuelle — pourquoi est-ce si terriblement difficile de nous organiser politiquement ? Il nous faut comprendre que la violence sexuelle nous a brisées en un million de morceaux et que nous portons en nous tous ces morceaux qui s’entrechoquent : nous sommes fracassées de l’intérieur ; un chaos ; apeurées et hésitantes quand nous ne sommes pas gelées et engourdies. Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. […]

    Pourquoi des femmes sont-elles vendues au coin des rues et torturées chez elles dans des sociétés qui se prétendent basées sur la liberté et la justice ? Quelles actions faut-il poser ? Que nous en coûtera-t-il et pourquoi avons-nous trop peur de payer ce prix ? Les femmes qui ont tiré quelques avantages du mouvement des femmes ont-elles peur que la résistance ou la rébellion ou même le fait de poser des questions politiques leur coûte le peu qu’elles ont obtenu ? Pourquoi négocions-nous encore une par une des compromis avec les hommes au lieu de réclamer collectivement ce qu’il nous faut ? […]

    Enfin, je sais que, dans cette pièce, certaines d’entre vous sont ces femmes dont j’ai parlé. Je le sais. Les gens autour de vous ne le savent peut-être pas. Je vais vous demander d’utiliser chacune des choses dont vous pouvez vous souvenir sur ce qui vous a été fait — comment, où, par qui, quand et, si vous le savez, pourquoi — afin de commencer à tailler en pièces la domination masculine, à la démanteler, la vandaliser, la déstabiliser, la brouiller, l’entraver, la saccager. Je dois vous demander de résister, de ne pas céder — de détruire le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, de refuser de l’accepter, de l’avoir en horreur et de faire tout ce qu’il faudra, quoi qu’il vous en coûte, pour l’abolir. » (A. Dworkin, Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas : Anthologie, 2017.)

    Les luttes féministes qui nous précèdent ont obtenu de grandes avancées pour les droits des femmes, et pour la reconnaissance de la culture du viol, particulièrement depuis Me too. Mais nous voyons que le mouvement féministe ne s’est pas plus structuré, et en est toujours au stade de la dénonciation des violences. Nous voyons dans le procès des viols de Mazan que les institutions, avocates et avocats, élus, et une partie de la population, défendent toujours la culture du viol, défendent les agresseurs, laissent faire l’humiliation de la victime. Nous savons que les plaintes pour viol n’aboutissent pas et que les victimes sont seules. Nous savons que même dans le milieu militant les hommes expriment toujours leur misogynie, souvent derrière un masque, et que les agresseurs sont à peine combattus — ils ne risquent au pire que l’exclusion de leur organisation. Les luttes légalistes et pacifistes ont montré leur limite.

    L’étape supérieure, d’organisation des femmes et de lutte concrète et massive contre le patriarcat stagne. Nous faisons le lien direct avec la décomposition du mouvement communiste, ce dernier n’a pas su évoluer, n’a pas su continuer à être à l’avant-garde de la science, de l’analyse du réel. Ainsi, il n’a pas étudié les différents apports des féministes, il n’a pas continué à développer le féminisme communiste. Pourtant, le communisme vise la fin de toutes les contradictions sociales de l’Histoire, et donc de la contradiction entre l’Homme et la Femme. Nous voulons la fin de l’oppression de toutes les femmes, le dépassement de la contradiction, la fin du genre. Le mouvement communiste est pourtant le seul à pouvoir organiser et former les femmes, à pouvoir combattre le capitalisme et le patriarcat. Le capitalisme s’appuie sur le patriarcat pour se développer, les communistes sont obligés de combattre le patriarcat en même temps que le capitalisme, et les féministes sont obligées de combattre le capitalisme en même temps que le patriarcat. Le divorce entre le mouvement féministe et le mouvement communiste doit prendre fin, afin que le mouvement féministe puisse passer à un nouveau stade d’organisation, et prendre le pouvoir — instaurer la dictature féministe, tout comme la dictature du prolétariat. Nous devons développer dès aujourd’hui des cadres féministes communistes, nous devons construire une organisation où le pouvoir est déjà celui de la Femme, et non celui de l’Homme. C’est le seul moyen pour les femmes d’évoluer, d’endurer, de résister, de combattre.

    « Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. » Nous allons aller plus loin que la résistance, nous irons jusqu’au pouvoir, nous écraserons les défenseurs et défenseuses de la domination masculine sur notre passage. Nous serons pire que les agresseurs, parce que leur violence ne pourra pas être dépassée par une violence inférieure à la leur. Nous instaurerons un terrorisme féministe pour combattre le terrorisme patriarcal. Et lorsque nous aurons concrètement le pouvoir, nous pourrons imposer l’égalité. Le pouvoir de l’Homme n’est pas immatériel, le pouvoir de la Femme ne peut pas passer uniquement par la parole, il doit passer par le concret. Les femmes communistes doivent se transformer afin que la peur change réellement de camp. Nous ne pouvons attendre que les hommes cessent d’agresser, ou qu’ils se transforment. Nos alliés hommes communistes sincères suivront volontiers la ligne juste, mais ce sont les femmes qui mènent cette lutte, qui est bien concrète, et englobe tous les aspects de la vie.

    Le patriarcat se défend autant que le capitalisme. Il faut cesser de croire que le combat qui nous attend se fera en douceur, naturellement. Nous, communistes, hommes comme femmes, devons nous préparer à la violence que nous devrons infliger — comme toute violence révolutionnaire. Nous devons nous préparer aux sacrifices à venir. Plus vite nous comprenons l’ampleur du combat à venir et la nécessité de l’organisation féministe, de la dictature féministe, plus nous réussirons à construire la camaraderie entre toutes et tous les camarades, nécessaire à la construction du Parti. L’unité ne se fera que dans l’acceptation de la réalité du rapport de force entre la Femme et l’Homme, l’acceptation de la nécessité de l’exercice du pouvoir de la Femme.

    1 Homme et Femme en tant que construction sociale, non en tant que mâle et femelle.