Étiquette : Darmanin

  • Nahel

    Ce mardi 27 juin dernier, un enfant de 17 ans a été abattu par balle à Nanterre. Nahel a été agressé par plusieurs individus adultes qui l’ont menacé physiquement et verbalement. Plusieurs vidéos attestent du déroulement des faits, l’on entend notamment un des agresseurs énoncer très clairement des menaces de mort, « je vais te mettre une balle dans la tête », en tenant Nahel en joue avec une arme. Il s’est alors vraisemblablement enfui, avant d’être tué peu après.

    Nos pensées vont évidemment à la famille de Nahel, à tous ses proches, mais aussi à toutes celles et ceux qui peuvent se reconnaître soit en lui, soit dans le vécu commun des circonstances funestes qui ont conduit à sa mort.

    Seulement voilà, les agresseurs en arme avaient le droit de leur côté, car ils représentent l’État. Quant à Nahel, il n’avait pas le droit de conduire une voiture, car il était mineur. Mais surtout, Nahel était dans le mauvais quartier, où le « refus d’obtempérer » avec les forces de police est passible du risque aléatoire d’une peine de mort sommaire. Aux yeux de l’idéologie bourgeoise, il y a un coupable et un justicier. Il y a le délinquant, qui n’avait pas le droit de conduire une voiture sans permis, d’avoir peur lorsqu’il est agressé par des adultes et menacé avec un pistolet, ou même d’être peut-être en colère contre l’arbitraire de la domination étatique. Et il y a celui qui a le bon uniforme, mais aussi la bonne origine sociale, celle qui a pour elle le « devoir civilisateur » de la grande et glorieuse République Française. La flagrante asymétrie entre les bourreaux et la victime, qui confine à l’absurde, est donc censée ne plus exister. L’enfant qui s’est fait tirer dessus est avant tout reconnu coupable, non pas de conduite sans permis, mais de non-respect à une caste supérieure, c’est-à-dire d’être originaire d’un quartier prolétaire pour population issue des pays dominés, anciennement colonisés. La légalité métropolitaine y voit la gangrène à pacifier, autant celle qui mit le feu à Paris en 1871, que celle qui posait des bombes en Algérie en 1954.

    Cette norme à laquelle tous et toutes devraient se soumettre, c’est celle du rapport entre l’État bourgeois et le reste de la société, et entre le colonisateur et le colonisé. Il y a une filiation directe entre la politique animant la police nationale dans les « banlieues », et celle des corsaires de l’ancien régime, des cosaques de l’empire tsariste ou de la police coloniale de l’Empire Français d’outre-mer. Le droit et le pouvoir découlent du haut de la hiérarchie sociale (« l’ordre ») vers le bas. Il n’y a pas de crime trop grand pour la défense du statu quo.

    Dès la nuit du 27, puis dans celle du 28 et du 29, d’importants soulèvements ont eu lieu dans plusieurs quartiers populaires en France. L’on recense de nombreuses destructions matérielles (véhicules, mobilier urbain, mairies, commissariat, commerces, etc.). Egalement de nombreux blessés et de personnes interpelées. Les médias dominants et les représentants réactionnaires se sont empressés de dégainer leurs rengaines les plus classiques : mensonge éhonté quant au présupposé casier judiciaire de la victime1 (ce qui serait censé changer quelque chose à la qualité morale du meurtre en question), animalisation de la légitime lutte violente des dominés contre les dominants, relais d’images et de narratifs évocateurs et choquants pour susciter la peur et le dégoût envers les manifestants, et enfin la maintenant très traditionnelle injonction générale à « condamner », pour se rallier à l’union sacrée de l’ordre (celui des classes dominantes). La violence ne serait pas celle de la résistance active contre l’État, mais un déchaînement aveugle, insensé, abruti, etc.

    Il ne s’agit pas de dire que les actuels émeutiers sont des anges irréprochables. Seulement d’affirmer, premièrement, que dans tout acte de révolte contre l’état présent des choses, il y a des excès, et qu’ils sont de l’ordre de la nécessité (l’entropie sociale en surplus ne peut transformer et se dissiper d’abord que de manière chaotique). Deuxièmement, les condamner ne peut revenir qu’à faire voix unique avec les discours réactionnaires pacificateurs (il faut savoir manœuvrer pour que notre rhétorique conserve son autonomie politique de classe). Ils ont raison de se révolter.

    Rien n’est exceptionnel dans cette révolte populaire, ni le déclencheur, ni les modes d’action. L’on se souvient évidemment des émeutes de 2005 suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Elle s’inscrit dans la longue histoire des mobilisations de banlieues contre les violences policières et pour la justice. Ce qu’elle fait une nouvelle fois apparaître, c’est le contraste persistant avec une autre tradition, celle des mobilisations syndicales, dont le récent mouvement contre la réforme des retraites (2019-2023) est une parfaite illustration. Contraste dans les modes d’action, dans la sociologie, mais aussi dans les mots d’ordre. Le défilé syndical et l’émeute, la population des banlieues à majorité issue des pays colonisés et la population à majorité issue de la métropole, mais surtout, d’une part des mots d’ordre économiques (« les salaires et la retraite ») et d’autre part politiques. Il n’est pas l’objet ici de dire si oui ou non les modes d’action violents des mobilisés actuels sont efficaces, mais là où la politique est incontestablement, c’est bien dans leurs mots d’ordre. Pourquoi ? Car, en filigrane seulement, mais tout de même, ils avancent la question du pouvoir politique. En substance : « la violence de l’État n’est pas plus légitime que la nôtre », « cet État et sa justice ne nous appartiennent pas », « la pax republicana, sa liberté, son égalité, et sa fraternité, n’est qu’un mensonge », « il n’y a pas de négociation à attendre », etc. La violence qui s’est déployée d’avant-hier soir jusqu’à hier soir dans toutes les banlieues de France, était éminemment politique, ce qui était aveugle, ce n’était pas celle-ci, mais les idéologues bourgeois qui ne le voyaient pas.

    Les actuels émeutiers, quelles que soient leurs idées particulières, ont compris tout de même une vérité fondamentale qui fait toujours défaut à beaucoup : qu’il n’y a rien à attendre de la république bourgeoise. Le problème dans « agent des forces de l’ordre », ce n’est pas cet « agent », mais bien « l’ordre » qui requiert et exerce une « force ». Et cet « ordre », ce n’est pas celui de Macron, c’est celui de la République Française : c’est bien elle qu’il faut renverser pour se libérer.

    Cela nous rappelle un évènement marquant de notre histoire récente, le mouvement des Gilets jaunes ayant débuté en novembre 2018. Ce qui a fait date alors ce fut 1) les mots d’ordres également politiques (« démocratie directe/populaire », « justice fiscale, sociale et environnementale », « il faut refaire 1789 ») ; 2) les modes d’action également extra-institutionnels (se distinguant tant des réformistes électoralistes et parlementaires que de la lutte et de la négociation syndicales) ; 3) sa spontanéité et son absence de direction organisée et 4) sa sociologie ne pouvant être recoupée dans aucune des deux traditions évoquées plus haut (ni une lutte des banlieues ni une lutte syndicale ou parlementaire). Sur ce 4e point, ce qui fut particulièrement remarquable, c’est cette jonction tant invoquée mais si peu observée entre les luttes des banlieues et celles des « blancs ». Les Gilets jaunes ont de facto fait cette convergence. La réalité n’est certes pas si binaire, mais ces catégories (banlieues/blancs et spontanéité/institutionnel) révèlent de processus eux bien réels.

    La colère existante dans et en dehors des banlieues, ne se reconnaissant pas dans le projet et la méthode institutionnelles des partis réformistes, associations et syndicats, mais dépassant aussi celle des révoltes comme celle qui s’observe actuellement (la colère de vivre d’un salaire à l’autre, plus universelle et ne se réduisant pas à la colère d’être un citoyen de seconde zone), a percé le silence pour créer son propre mode de revendication. En bref, à la colère populaire a répondu l’unité populaire (contre laquelle les fascistes ont été impuissants). La convergence idéologique s’est d’autant plus faite que beaucoup de Gilets jaunes issus de sociologie en majorité restée épargnée par la violence systématique de l’appareil étatique, ont découvert les samedis ce que vivent comme quotidien les banlieues. Pour beaucoup, le déclic s’est fait.

    Dans les deux cas, leurs mots d’ordre étaient immatures, tout comme leur conscience politique (encore loin d’une conscience de classe). Mais s’y trouvait cependant déjà posé le problème du pouvoir politique, en des termes et avec des catégories certes brutes, mais déjà là. Il ne faut pas voir cette mobilisation ou aucune autre comme nous aimerions qu’elle soit, il ne faut pas projeter mécaniquement sur elle le politique que nous voudrions voir, mais ne pas y discerner le politique qui y existe, c’est faire preuve d’une cécité impardonnable.

    Un dernier parallèle pertinent peut être fait entre Gilets jaunes et la présente mobilisation, dans ses limites. Il ne semble pas exister chez les présents révoltés de perspectives transformatrices pérennes — de projet politique construit à proposer. Les demandes qui émergent semblent minimales (« justice pour Nahel », « fin des violences policières », etc.) et la majorité du discours est occupé par l’expression d’un rejet radical mais encore stérile des institutions étatiques françaises. Les revendications des Gilets jaunes avaient plafonné dans une situation analogue (« référendum d’initiative populaire », « rétablissement de l’ISF », etc.). L’on retrouve aussi des impasses communes entre l’éphémérité de la violence désorganisée de ces émeutes et de, par exemple, celle des Blacks blocs. Ces derniers ont plutôt fait le choix stratégique d’agir en marge de manifestations syndicales, en s’y rattachant (d’abord car ils en sont issus et en sont une frange radicalisée, ensuite pour profiter de sa protection, et enfin car ils n’ont pas de quartier desquels collectivement partir spontanément), mais font face à un cul-de-sac politique similaire.

    Malgré tout le positif que l’on doit constater, le manque de direction politique est flagrant. Cependant, même s’ils n’ont pas encore compris où aller, ils ont déjà compris que « seul le peuple sauve le peuple », ce qui est une première étape dans la construction d’une conscience de classe, qui prit plusieurs mois à maturer dans le cas des Gilets jaunes.

    Impossible d’aborder ce sujet sans poser le problème du biais raciste de l’idéologie coloniale. Ainsi, même si tout acte de défiance ouverte contre le pouvoir établi doit subir les mensonges bourgeois (plus ou moins hystériques), aucun autre type de mobilisation ne souffre de ces diffamations aussi largement et aussi radicalement (que ce soit les syndicats, les Gilets jaunes ou les Blacks blocs). Là où les revendications des uns sont délégitimées, celles des banlieues sont totalement occultées pour ne laisser que des parallèles ambigus (plus ou moins volontairement) avec le pillage de Rome — pour le plus grand plaisir de ceux qui fantasment la guerre des civilisations.

    « Tout ce qui bouge n’est pas rouge », mais ces émeutes sont celles de prolétaires. Cette évidence ne pourra jamais être trop répétée. Les émeutes de banlieues sont des révoltes populaires. Pourtant, dans une grande partie de la gauche, les « émeutes de banlieues » sont exclues de cette histoire de résistance en France. Ainsi, 2005 ne ferait pas date dans l’histoire des mouvements sociaux, mais les Gilets jaunes, eux, si. Comment donner raison à ce double standard ? Il faut le contredire, et dénoncer ce qu’il révèle.

    À ce titre, il existe chez de nombreux commentateurs — de droite mais aussi de gauche — un amalgame quasi implicite entre émeutes et crime organisé et/ou islam politique : les actuels émeutiers seraient en majorité des dealers (c’est à dire, issus du sous-prolétariat), sinon de terribles islamistes. Il convient de poser quelques affirmations élémentaires. Premièrement, même si les marchés illégaux sont particulièrement développés dans les quartiers populaires, réduire ces derniers à ceux-ci n’est ni plus ni moins qu’un mensonge raciste faisant le jeu de la préfecture. Deuxièmement, la participation des dealers ne signifie pas qu’ils auraient la direction du mouvement, et avoir acheté ou vendu sur ce marché illégal n’équivaut pas à être un mafieux ou un professionnel du trafic. Troisièmement, depuis plusieurs années, partout où ils l’ont pu, les institutions du crime organisé ont joué un rôle contre-révolutionnaire et anti-populaire (en tant que para-État d’un para-marché) (l’on se souvient des dealers de Marseille qui ont tiré au paintball sur un blocage de lycée car celui-ci nuisait au business, et que illégal ou pas, les profits d’abord). Et quatrièmement, l’on peut en dire de même des institutions religieuses musulmanes, quel que soit leur degré de « radicalité » (appel au calme, vœux pieux etc.). Répétons-le une dernière fois : cette colère et cette violence sont celles du prolétariat de France (et plus particulièrement de sa frange la moins aristocratisée).

    L’on peut aujourd’hui à raison déplorer la faiblesse du camp communiste, incapable d’organiser et de proposer un débouché politique et des méthodes de lutte plus efficace et/ou moins coûteuse. Mais de cette impuissance regrettable, il ne faut pas aller jusqu’à se trouver des excuses pseudo-révolutionnaires pour condamner la casse. Lorsque la violence des opprimés s’exprime, il n’y a plus que deux camps (que l’on le veuille ou non). C’est bien un autre genre d’impasse politique — toutes proportions gardées — qui a conduit les « pétroleuses » de 1871 à incendier Paris devant l’avancée des troupes de la République. Aurait-il fallu se ranger derrière Victor Hugo pour regretter et condamner la violence « des deux côtés de la barricade » ? Ces sensibleries sur la violence dans l’abstrait sont inutiles, et surtout parfaitement inaudibles politiquement.

    Cela ne signifie pas que nous considérons que l’intégralité des actions des nuits dernières était politiquement justifiée. On ne peut pas nier le contraire, car il existe dans tout mouvement collectif des comportements antisociaux, inutiles ou contre-productifs. Mais dire cela c’est ne rien dire, car cela est vrai en tout lieu et pour tout phénomène collectif — fatalement. Ce qu’il faut en revanche impérativement noter, c’est que ces excès sont systématiquement désignés et instrumentalisés par toujours les mêmes personnes : les apôtres du sacro-saint statu quo. Soutenir « avec réserve » ou condamner le mouvement en cours car il y aurait des dommages collatéraux, c’est ni plus ni moins que défendre une ligne anti-peuple en s’alliant par lâcheté avec les injonctions morales de la très respectable bienséance bourgeoise. Une révolte populaire non plus n’est pas un dîner de gala. Il faut savoir faire preuve de discernement à la fois pour reconnaître les excès et dénoncer les idées et actes réactionnaires là où il y en a, et pour ce faire sans faillir à notre rôle en restant du bon côté de la barricade. Il faut évidemment toujours critiquer (la stratégie, les tactiques, les mots d’ordre, etc.), mais ce sans céder aux pressions réactionnaires (appels au calme, à la modération, à la négociation, à la restauration de la paix sociale, « la violence est compréhensible mais ne résout rien ! », etc.).

    À ce propos, nous devons condamner sans réserve la vandalisation du mémorial de la Shoah de Nanterre, qui était politiquement inacceptable. Mais il doit être possible de formuler ce jugement (critiquer les excès) sans qu’il ne vienne ternir notre soutien franc (défendre la violence populaire).

    Se pose à nous une question récurrente : que faire ? Le vent qui souffle depuis les banlieues nous reste paradoxalement hermétique. La tradition politique à laquelle nous appartenons (les organisations communistes extra-institutionnelles) est plus habituée à se rallier aux luttes syndicales qu’aux jets de violence spontanée. L’irruption des Gilets jaunes avait d’ailleurs posé beaucoup de problèmes à nombre d’organisations homologues à la nôtre (« y participer ? », « comment ? », etc.). Serions-nous une gauche « trop blanche » pour assister les banlieues dans ce combat ? Ou devrions-nous laisser les « premiers concernés » entre eux, au risque de faire du tourisme de l’émeute ? Il conviendra d’apporter des réponses établies à ces problèmes, avec tout le sérieux qu’ils requièrent, mais nous nous en tenons pour l’instant à proposer cette analyse préliminaire et à tracer des lignes de distinction importantes.

    1 https://www.liberation.fr/checknews/mort-de-nahel-a-nanterre-polemique-autour-du-casier-judiciaire-de-ladolescent-tue-par-la-police-20230628_YB7EPVLKEBBA3E4I36LGWJYF6Y/

  • Opération Wuambushu

    Opération Wuambushu

    L’opération Wuambushu, « reprise » en mahorais, est une opération de police déclenchée à Mayotte. Cette opération massive a mobilisé un grand nombre de membres des forces de l’ordre. Mais, loin du succès éclatant souhaité par l’État, cette opération, visant à « démolir 1000 bangas », ces habitats informels faits de tôle, se mue en crise multiple, judiciaire, sociale, politique et diplomatique.

    D’emblée, cette opération s’est heurtée à l’hostilité de la population, et particulièrement des migrants, qui se sont opposés en masse. La répression a été forte, France TV souligne que : « Pas moins de 650 grenades lacrymogènes, 85 grenades de désencerclement et 60 tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) ont été utilisés pour tenter de faire fuir “une centaine d’assaillants armés de machettes”, selon les forces de l’ordre, citées par Le Monde (article pour les abonnés). Les policiers ont même ouvert le feu à 12 reprises à l’aide de leurs pistolets automatiques “vers le sol et pour faire fuir” les assaillants, selon plusieurs témoignages récoltés par [Le Monde]. »

    L’opération a connu un revers mardi. L’expulsion d’un bidonville, « Talus 2 » a été suspendue par la justice. Celle-ci considérait que l’opération était irrégulière et que les conditions de relogement n’étaient pas respectées. Le juge des référés « ordonne au préfet de Mayotte de cesser toute opération d’évacuation et de démolition des habitats ». Le préfet a fait appel de la décision, soutenu par le ministre de l’Intérieur, lequel assurait que l’opération « l’opération est en cours, elle continue » et « va même encore s’intensifier ».

    L’association Droit au Logement (DAL) a très justement souligné que cette opération de destruction des logements informels était « d’une ampleur inédite en France depuis un siècle » se rapprochant en cela des logiques d’expéditions coloniales. Elle est dirigée contre les plus pauvres et les plus précaires de l’île.

    En temps normal, il est illégal de détruire le logement d’individus, formel ou non. Mais la loi prévoit une exception : « à Mayotte et en Guyane, lorsque des locaux ou installations édifiés sans droit ni titre constituent un habitat informel (…) et présentent des risques graves pour la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publique ». Cette partie de la loi sur le logement de 2018 permet à l’État de détruire les maigres possessions de certains, de les jeter à la rue et de les laisser dans le dénuement — puisqu’ils n’existent pas juridiquement.

    Le DAL souligne que Mayotte « ne dispose pas des moyens suffisants de relogement ni même d’hébergement au regard du nombre d’expulsions/destructions envisagées », l’opération est donc vouée à ne rien résoudre et à générer simplement de belles images et plus de misère.

    L’existence d’une économie souterraine à Mayotte ne fait pas de doute. L’importance du secteur informel est autant due à des questions économiques liées à l’absence de travail qu’ont des questions juridiques, le statut de ceux qui la pratiquent, souvent dans l’irrégularité. Cependant, il ne semble pas que frapper les personnes qui pratiquent l’économie informelle contribue à résoudre leur situation. L’opération de police actuelle n’est ni orientée vers le fait d’améliorer la situation de celles et ceux qui vivent dans les bidonvilles. Elle n’est d’ailleurs pas même outillée pour réprimer ses cibles officielles. Le DAL souligne que les bandes délinquantes de Mayotte se sont tranquillement repliées en amont. Plus organisées, elles ont été informées de l’opération et l’ont anticipé.

    Le déploiement spectaculaire est plus une occasion, à grands frais, d’essayer de faire oublier qu’en métropole, la police réprime les mobilisations pour les droits sociaux. Elle s’inscrit dans la même ligne que les déclarations sur les fraudes sociales de Bruno le Maire, stigmatisant les personnes étrangères ou d’origine étrangère (surtout d’un côté de la Méditerranée). Il s’agit de clins d’œil appuyés à l’extrême droite et de tentatives de déflexion de la colère vers des boucs émissaires.

    Darmanin annonce que « L’action menée à Mayotte est la restauration de la paix républicaine. C’est une action difficile, mais extrêmement résolue ». Cependant, dans son fond et dans sa forme, elle évoque une gestion coloniale du siècle dernier, ou les raids d’escadrons dans les favelas. La gestion de cette question a été dénoncée par les Comores, qui ont bloqué l’arrivée d’un navire rempli d’expulsés : « Tant que la partie française décidera de faire des choses de façon unilatérale, nous prendrons nos responsabilités. Aucun expulsé ne rentrera dans un port sous souveraineté comorienne ». Les Comores n’oublient pas, d’ailleurs, que la France possède une responsabilité importante dans leur situation. Elle a fomenté plusieurs coups d’État dans le but de déstabiliser l’archipel, allant jusqu’à faire du mercenaire Bob Denard le « vice-roi des Comores » pendant une décennie (1975-1985).

    Si cette opération illustre une manière très coloniale de gérer les problématiques qui ont lieu dans les territoires périphériques, il n’existe pas d’océan entre les méthodes là-bas et ici. Les territoires les plus périphériques de l’État français ont toujours servi de laboratoire d’expérimentation sur des méthodes de répression qui, par la suite, ont été systématisées sur l’ensemble du territoire français. Le choix, à Mayotte, de procéder par des méthodes coloniales est à la fois un héritage du passé et du mépris des colonisés, mais à la fois un test.

    La France est victime d’une dissonance cognitive : elle se perçoit comme le pays des droits de l’homme et targue d’une exemplarité totale. Mais la réalité la rattrape. Et des fêlures apparaissent dans son image. Sa répression critiquée vertement à l’intérieur et à l’extérieur. Si, bien sûr, quand l’Iran tacle la répression en France, il y a une part de cynisme. Mais son attitude ou la réaction des Comores montre que l’Occident a tendance à se retrouver isoler. Ses valeurs prétendument universelles ne sont plus prises au sérieux devant le constant deux poids deux mesures. La perpétuation d’un mode de pensée colonial ne fait que rendre plus difficile la transition vers le jour où les pays dominants ne seront plus en mesure de faire tenir leur ordre, et où les anciens dominés viendront leur demander des comptes.

  • Tensions en Corse : vers une forme d’autonomie ?

    Tensions en Corse : vers une forme d’autonomie ?

    Yvan Colonna est décédé. L’assassin présumé du préfet Erignac, tué en 1998, est mort des suites des coups reçus en prison par le djihadiste Franck Elong Abé, incarcéré avec lui. La nouvelle de ses blessures, le 2 mars avait entrainé des explosions de violence dans l’Ile de Beauté. L’Etat français avait d’ailleurs été déstabilisé par l’ampleur de celles-ci. Il est décédé le 21 mars sans avoir repris conscience. Aujourd’hui, le retour de son corps dans son pays suscite une vague d’émotion importante. Petit retour en arrière : 

    Yvan Colonna est un prisonnier politique très surveillé, classé DPS (Détenu Particulièrement Surveillé). Cet ex-militant du Front de Libération National Corse (FLNC) avait été au centre d’une affaire particulièrement médiatisée, fin 90 début 2000. En 1998, le préfet Erignac est abattu. Peu de temps après le nom d’Yvan Colonna apparaît dans les médias : il est accusé d’avoir exécuté le haut fonctionnaire. Il s’en suit une longue cavale qui se termine 5 ans après, en 2003. Il est alors condamné dans des circonstances débattables et avec un respect quelque peu douteux des droits de la défense. Ainsi Nicolas Sarkoy, alors ministre, avait largement transgressé la présomption d’innocence. L’affaire Colonna avait fait couler des fleuves d’encre. Elle était une de ces grandes affaires dans lesquelles il ne peut pas ne pas y avoir de coupables. Yvan Colonna, quelque soit la réalité de sa participation à cet assassinat, était condamné d’office. Ne pas trouver l’assassin aurait été un aveu de faiblesse terrible pour l’État. Il a donc mis les bouchées doubles pour obtenir un placement long en préventive, suivi d’une incarcération particulièrement lourde, loin de sa famille, sous le statut de Détenu Particulièrement Surveillé.  Ses soutiens demandaient la fin de ce statut, uniquement décidé par les hautes instances de l‘État, sans justification. 

    Ce statut a été changé par le gouvernement après les émeutes, montrant ainsi que Colonna, et les autres prisonniers politiques, étaient maintenus loin de leurs proches par la seule volonté présidentielle. Cette annonce, loin de calmer les choses, a été perçue comme une provocation, et a suscité encore plus de colère. Il nous rappelle qu’il existe une volonté franche de briser les solidarités autour des détenus. C’est aussi le cas des Basques, qui sont systématiquement écroués loin de leur famille. 

    Nous ne pouvons pas non plus oublier que cet acte de violence illustre le fait que le système carcéral français n’a aucunement des vertus de réhabilitation. Il est un inframonde, un cercle de l’enfer, dans lequel la violence et les mauvais traitement sont continuels. La prison n’est nullement un moyen de « transformation », même selon les critères idéologiques de l’État. Elle est une punition, dans les rats, les cafards, la surpopulation. 

    Le gouvernement : entre tensions et dialogue

    En Corse, la colère a rapidement pris une ampleur telle que l’État s’est retrouvé dépassé. Elle a ravivé une flamme nationaliste qui s’était quelque peu atténuée : certaines concessions économiques avaient permis d’acheter la neutralisation des plus grands courants. Ce réveil est donc fracassant. Aujourd’hui, les mouvements demandent au minimum une autonomie de la Corse, sous la même forme que la Polynésie Française, seule solution pour calmer la colère du peuple. Ils demandent également une enquête sur le meurtre. Des menaces de reprendre la lutte armée, « le maquis », se font également entendre. Le consensus antérieur est donc fracturé.

    Depuis le début de son mandat, Macron prête peu d’importance à la Corse. Il est aujourd’hui obligé d’affronter un ressentiment importante. À la suite des émeutes, Darmanin fut envoyé en Corse, dialoguer avec les différents élus locaux, où il fait miroiter un changement de statut de la Corse. Cette promesse est cependant assortie d’une condition : la réélection de Macron. L’en même temps proverbial fonctionne toujours. Mais le mot est lâché : l’autonomie est à portée de main. Gare à celui qui retirerait aux Corses cette perspective. Cette déclaration a entrainé un retour au calme, même si celui-ci a tout d’une paix surarmée. 

    Malgré le déplacement de Darmanin et les nombreuses réunions avec les élus locaux, le gouvernement garde une attitude offensive suite à l’annonce du décès de Colonna : l’envoi de plusieurs centaines de CRS sur l’île, pour des manifestations qui n’ont pourtant pas encore eu lieu. 

    Des perspectives positive ?

    Nous considérons que l’autonomie va dans le bon sens : celui d’une prise en charge du destin de la Corse par les Corses eux et elles-mêmes. Elle serait encore insuffisante, mais serait un premier pas, pas qui pourrait ensuite permettre à d’autres revendications d’émerger, que ce soit dans l’hexagone ou dans les possessions coloniales. Nous ne pouvons pas oublier que la Corse peut s’enorgueillir d’avoir été la première nation de l’époque moderne à proposer une Constitution démocratique en 1755. Elle est alors le premier État dans lequel les femmes ont le droit de vote. Nous pensons que les questions d’autodétermination sont importantes et ne doivent pas être réduites à un folklore. Elles sont des questions importantes et qui méritent d’être traitées avec sérieux.

    Nous voyons notre tâche, en tant qu’organisation ayant vocation à lutter sur l’ensemble du territoire détenu par la France, non pas comme prenant forcément des positions sur ce qui doit être fait pour tel ou tel territoire. Nous ne sommes pas des décrétistes. Nous la voyons comme une lutte pour permettre d’arriver aux conditions dans lesquelles ceux et celles qui habitent dans ces espaces puissent trancher ces questions : rester, être autonomes, ou partir. 

  • Solidarité avec la GALE contre la dissolution

    Solidarité avec la GALE contre la dissolution

    Nous affirmons notre solidarité avec le Groupe Antifasciste de Lyon et Environs. Darmanin a décidé de lancer une procédure de dissolution contre le Groupe Antifasciste de Lyon et Environs. Le Groupe a déclaré :

    « Darmanin a indiqué vouloir dissoudre le groupe, après avoir fait un signalement au ministère de la Justice, et demandé aux services du ministère de l’Intérieur d’entamer des investigations ».

    C’est la poursuite d’une stratégie d’anéantissement de ce groupe, opéré depuis plusieurs années. Il s’inscrit dans une stratégie dont nous avons pu voir les effets récemment, avec notamment la dissolution du Collectif Palestine Vaincra. Face à la gauche, Darmanin montre les dents. La répression touche depuis longtemps les militants et les militantes de cette organisation. Mais les choses se sont accélérées.

    Déja en 2019, des arrestations ciblées, des procédures d’intimidation, la destruction du matériel militant – y compris des possessions sans rapport, uniquement dans le but de briser la détermination et de faire étalage de l’impunité policière.

    Fin 2021, nous avions pu voir plusieurs militants de la GALE se retrouver dans un engrenage kafkaïen pour un affrontement contre des intégristes. Pas de plainte, mais un parquet ravi de trouver l’occasion de faire là un exemple. La détention préventive a été utilisée, contre son sens premier, qui est de permettre des compléments d’enquête. Elle a été utilisée dans un sens punitif : pour casser ces militants.

    La même année, une pression importante a été exercée sur le Lyon Antifa Fest pour qu’il soit impossible qu’il se tienne. Le président de la région, Laurent Wauquiez, avait alors menacé le lieu dans lequel se tenait habituellement ce festival, le CCO de Villeurbanne, en menaçant de lui supprimer une partie de ses subventions. La raison : des slogans anti-police dans une chanson. On sait déjà, d’expérience, que chanter Hécatombe peut coûter parfois cher. Ces slogans sont au centre de la procédure de dissolution, ainsi que le fait d’avoir partagé l’appel à « assiéger Bayer-Monsanto » le 5 mars. La GALE vient donc rejoindre la longue liste d’organisations dissoutes. En dernière instance, on retiendra la chose suivante : devenir influent, trop gêner le pouvoir, même dans des moyens d’expression et d’action qui ne transgressent pas la loi en tant que tel, c’est trop. La démocratie, que la France se targue constamment de défendre, est à géométrie décidément bien variable.

    Pendant ce temps, nous avons pu le voir, les délinquants fascistes peuvent se pavaner. Lorsqu’ils tuent, ils sont systématiquement dédouanés de leur responsabilité : on en fait des actes isolés, sans lien avec une idéologie qui voit l’existence comme une lutte à mort entre races. Pendant ce temps, un condamné pour incitation à la haine est un des candidats les plus médiatisés. Pendant ce temps, une longue montée en pression se poursuit. Un « ensauvagement » tel que dépeint par Aimé Césaire : face aux difficultés actuelles, surtout économique, on brutalise, on abrutit au sens premier du terme, on décivilise. Quant aux petites tapes sur les mains des fascistes, qui servaient à montrer prétendument la neutralité de l’État, elles n’ont été que des prétextes pour intégrer ces membres aux groupes du RN ou de Zemmour. Elles ont été des professionnalisations.

    Cette contamination se voit, elle produit ses effets. Comme l’écrivait la spécialiste de la Russie Anna Colin Lebedev :

    « La logique de la goutte de poison nous fait dire que l’armée ukrainienne entière aurait été contaminée par le néo-nazisme promu par quelques membres. Que doit-on dire alors de nos propres forces de l’ordre qui votent volontiers pour l’extrême droite ? »

    Oseront-il la dissoudre ?

    Nous déclarons notre solidarité avec les membres de cette organisation. Nous ne doutons pas que cette opération échouera et ne fera que contribuer à renforcer leur détermination et à bâtir quelque chose d’encore plus grand.

  • Solidarité avec Nantes Révoltée !

    Solidarité avec Nantes Révoltée !

    Nous affirmons notre solidarité avec le média Nantes Révoltée.

    Nous relayons ici la pétition contre leur interdiction : https://chng.it/YpKxTMDyxc

    Gérald Darmanin a annoncé hier « J’ai décidé d’engager le contradictoire qui permettrait la dissolution de ce groupement de fait. » Le gouvernement souhaite donc museler Nantes Révoltée.

    L’accusation est d’avoir relayé une manifestation « contre l’État, contre les policiers ». Ce simple relais d’information est donc suffisant pour justifier une procédure de censure brutale.

    Avant toute chose, il faut reconnaître quelque chose d’essentiel : c’est tout de même une belle couronne de lauriers que le gouvernement dresse à ce média. Dissoudre un groupe qui n’est accusé de rien de particulier, juste parce que celui-ci possède une portée médiatique au-delà du milieu militant, est quelque chose de rare. À titre de comparaison, il avait fallu scandales sur scandales, violences sur violences, pour que l’État daigne taper sur les doigts de Génération Identitaire. Dissolution par ailleurs cosmétique : le gouvernement a absorbé une partie du programme, Zemmour et ses sbires milliardaires le reste.

    Cette censure qui ne dit pas son nom est une illustration des limites de la démocratie telle que conçue par les exploiteurs et leurs relais politiques. Il est possible de parler de tout, il est possible de parler de rien, tant que cela ne menace pas l’ordre établi. Les informations sont généralement noyées dans un brouhaha algorithmique que en limitent la diffusion, ou la rendent illisible. Et les marges de tolérance laissées s’amenuisent d’années en année. Plus le temps passe, plus nous voyons les espaces d’expression être cloisonnés et contrôlés.

    Ces menaces de dissolution qui touchent le média Nantes Révoltée sont cependant inquiétantes. Ces menaces d’interdiction ou de dissolution sont toujours plus nombreuses. Dès que l’occasion apparaît, le couperet de la loi tombe. C’est une manière de briser les volontés et de casser la portée des médias alternatifs. Ainsi, on peut se rappeler les menaces de Laurent Wauquiez contre le Lyon Antifa Fest entres autres mesures de répression et de brimades. Seulement il s’agit d’une gradation supplémentaire. Nantes Révoltée n’est pas seulement menacée, elle est dans l’engrenage implacable de la dissolution.

    Certes, nous avons critiqué à plusieurs reprises la vision développée par Nantes Révoltée de la pandémie et du Pass Sanitaire. Elles n’ont jamais empêché le fait que nous les considérons comme des camarades de lutte et que ceux qui les attaquent sont nos ennemis. Nous nous devons aussi de saluer le travail qui a été réalisé par eux au cours des années pour informer sur les méfaits du gouvernement et des exploiteurs. Nous pensons que le gouvernement ne recherche pas l’installation d’une espèce d’hypothétique régime totalitaire basé sur la destruction de la vie sociale. Au contraire, nous pensons que s’il peut choisir entre les scénarios de Dix-neuf cent quatre-vingt-quatre et de Le Meilleur des mondes1, il choisira le second. Plus souple, plus socialement acceptable, plus à même de susciter l’adhésion. C’est d’ailleurs pour cela que, malgré les 500 000 cas de Covid, il ne pense qu’a lever les mesures de distanciation sociale.

    Mais, en dépit du fait que nous pensons que tout ce que fait le gouvernement ne participe pas à une conspiration contre la Liberté avec un L majuscule, il est indéniable que des faits graves se produisent. Le capitalisme non seulement n’a plus besoin des compromis qu’il avait du faire face aux partis communistes puissants et à l’URSS, mais il subit une crise profonde et dangereuse. Dès lors, nous voyons les droits économiques fondre comme neige au soleil. Et dans la foulée de leur disparition, la colère monte. Les droits et les libertés politiques, concédées par les exploiteurs, sont alors eux aussi attaqués. La censure revient.

    Dans le climat actuel une véritable mobilisation de masse est faite, par le truchement des médias les plus influents, inféodés à des entreprises monopolistes. Cette mobilisation de masse développe trois thématiques : 1) il faudra se serrer la ceinture. 2) il existe un ennemi intérieur dangereux, un hydre islamo-gauchiste. 3) pour régler la crise, il faut un homme fort, un pouvoir fort, un César ou un Napoléon. Pendant ce temps, la société se caporalise.

    Un baromètre OpinionWay pour le Cevipof2 indique ainsi que si 57 % des français se plaignent de la richesse outrancière des milliardaires, ils sont de plus en plus nombreux et nombreuses à chercher une réponse dans un pouvoir fort, unique, militarisé. Il existe un espace dans lequel s’engouffrent les apprentis Perón, les apprentis Mussolini, voir pire encore.

    Nous dénonçons cette procédure inacceptable ! Elle démasque le gouvernement pour ce qu’il est : une parodie de démocratie qui camoufle de plus en plus mal une dictature de classe. Nous n’acceptons aucune dissolution parmi ceux qui font partie du camp du peuple ! La censure muselle le peuple, mais elle ne peut stopper sa colère !

    1Dans 1984, la société est privée d’information, de loisirs, de divertissement. Tout est fait pour asséchez l’esprit humain. Dans Brave New World, au contraire, il s’agit d’une société du divertissement, de l’abondance, dans lequel les informations sont noyées dans un maelström de bruit.

    2Centre de recherches politiques de Sciences Po

  • A fronts renversés.

    A fronts renversés.

    Avant-hier, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, et la présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, ont débattu. Un débat entre droite et extrême-droite en somme. Sauf que les distinctions entre les deux paraissent de plus en plus floues, de plus en plus indiscernables.

    Il paraît loin, le débat de 2017, classique, simple, entre droite libérale et droite fasciste. Le débat Darmanin – Le Pen préfigure une nouvelle phase politique pour la France.

    C’est une bataille à front renversés.

    La droite élargie contre la boutique.

    Deux trajectoires divergentes se rencontrent.

    D’une part un RN qui, finalement, peine pour trouver la stratégie gagnante. La boutique familiale, qui s’est nourrie de son rôle d’outsider, d’opposition grognante, ne parvient toujours pas à passer pour un parti d’État, capable de gouverner. Il atteint le sommet de sa formule et ne progresse plus que marginalement. Pour gagner encore quelques voix, il se dédiabolise à tout va, tout en espérant ne pas perdre son identité, pour ne pas se couper de sa base historique : les déçus, les déclassés, les perdus, les isolés… ceux qui peuvent être happés par son discours qui monte les uns contre les autres.

    A l’inverse, Darmanin incarne le rêve secret d’une partie de la droite : celui de la droite élargie, d’un nouveau Parti de l’Ordre, hégémonique du centre à l’extrême-droite, massif, immense…et sans vergogne. A l’image de celui qui l’a présenté dans ce débat.

    Cette droite, Darmanin en est le parfait avatar. A t’il la moindre idée personnelle ? La moindre conviction ? Difficile à dire. Le député Charles De Courson l’avait décrit ainsi : « c’est un opportuniste, au sens étymologique du terme. Il s’adapte aux circonstances, sans grande convictions ». Plus explicite, Christiane Taubira l’avait frappé de sa verve proverbiale : “Lorsqu’une personne est à ce point pauvre, indigente moralement, politiquement, culturellement, lorsqu’une personne est à ce point indifférente aux dégâts considérables qu’il peut produire par ses paroles qui sont des insultes, qui sont surtout des déchets même de la pensée humaine, je n’en attends rien”.

    Dans son rapport avec les autres, en particulier avec les femmes, il a tout du prédateur opportuniste. Il flaire la faiblesse, il sait l’exploiter sans la moindre once de vergogne, tout en en tirant, on ose le supposer, une fierté dominatrice.

    Dans le débat, il ne s’est pas gêné pour aller plus loin, pour être plus agressif, plus brutal dans ses propos que le RN. Le visage de Marine Le Pen, au cours de ce débat, dit tout : elle est ébahie de voir un adversaire « centriste » plus agressif et plus brutal qu’elle. Au lieu de parler du salafisme, au lieu de parler du fondamentalisme, de la radicalisation, Darmanin cible directement l’Islam, les musulmans, les musulmanes. Comparativement, Le Pen est passée pour une démocrate bon teint.

    Il n’en pense probablement pas grand-chose. Mais il sait flairer l’occasion. Il sait que ses arguments, sans cesse martelés depuis plus de vingt ans, trouvent un auditoire. Il ouvre même grand les vannes de la haine : lui, ministre de l’intérieur d’un gouvernement centriste, il avalise la haine la plus crasse, l’intolérance. Il la légitime. Il pousse tous les autres à se polariser autour d’elle.

    Et tous ceux, toutes celles, qui seront entraînés dans son sillage seront éclaboussés, pataugeront dans la même boue infâme. Telle Marie-Georges Buffet, du PCF, qui se retrouve a poser des amendements pour que les résultats d’une enquête sur les «dispenses de piscine de complaisance »… pour demander à ce que les résultats soient publics.

    La triste présidentielle :

    L’avenir se décide bientôt. Que nous le voulions ou non, la présidentielle qui se prépare sera cruciale. Son centre de gravité se dessine aujourd’hui : il sera la question musulmane. Et, autour de celle-ci, s’adjoint son compagnon d’infortune, qui lui est artificiellement amalgamé : le débat sur la sécurité.

    En dernière instance, nous pourrions même écrire que c’est l’islamo-gauchisme qui est le cœur de la prochaine présidentielle. L’islam comme paravent, mais, dans le fond, l’étranglement des classes dangereuses, l’écrasement de ceux qui veulent un avenir meilleur. Plus la crise économique s’approfondit, plus la crise politique couve.

    Finalement, le « barrage » contre le RN est devenu une synthèse. Le fait que le programme économique, politique, social de l’extrême-droite soit déjà au pouvoir montre une chose : ce qui est déterminant, ce sont les intérêts des exploiteurs. Ils donnent le ton, dictent leur loi. Le durcissement de la politique est simplement une manière de le faire accepter à une population qui n’en peut plus, qui n’en veut plus.

    Même la gauche réformiste, inoffensive, est absente. Elle ne parvient pas à imposer sa présence sur les plateaux de télévision et dans les médias. Et quand elle parvient à le faire, elle est quasiment inaudible. Elle ne parvient pas à marquer de points notables.

    Le spectre du communisme.

    Dans ce débat, au lieu d’être le spectre, l’esprit frappeur, mentionné par Marx, le communisme est un bien fade fantôme. La situation actuelle est pourtant prévisible. Dès avant 2017, nous déclarions que la victoire au centre obligerait à un affrontement brutal lors des prochaines élections. Aujourd’hui, nous voilà dans l’antichambre de la catastrophe. Le quatre années qui viennent de s’écouler ont permis un relatif développement des organisations communistes. Mais l’étape supérieure, celle qui permet un vrai bond qualitatif, qui réunisse les forces qui veulent se battre, n’a pas été franchie.

    L’année qui s’écoule doit être sous le signe du travail commun, de l’unité, de la volonté d’unification. Nous en faisons notre Delenda Carthago1, notre mantra, notre obsession. Nous sommes en face de nos responsabilités, en tant que communistes, en tant qu’antifascistes, en tant que militantes et militants. Nous ne pouvons nous en défausser sur d’autres. Notre faiblesse est de notre faute, intégralement.

    Ne laissons pas notre pays devenir une terre fasciste, que ce soit sous la férule d’un RN ou d’un candidat d’une coalition répugnante. A nous de faire porter le débat ailleurs. A nous de sortir de jeux truqués, qui ne visent qu’à choisir qui sera l’administrateur de la dictature des exploiteurs.

    Nous avons la possibilité de réclamer la notre fraction du pouvoir réel. Nous l’avons vu dans les AG de Gilets Jaunes. Ces embryons de démocratie populaire existent. A eux de devenir le véritable pouvoir ! A eux d’être l’opposition extra-parlementaire !

    1Delenda Carthago est une locution latine traditionnellement attribuée à Caton l’Ancien, mort en 149 av. J.-C., qui signifie « Il faut détruire Carthage ! ». Selon la tradition, Caton l’Ancien prononçait cette formule à chaque fois qu’il commençait ou terminait un discours devant le Sénat romain, quel qu’en fût le sujet. (Source, Wikipédia)

  • Ensauvagement ?

    Ensauvagement ?

    Depuis l’été, le terme d’ensauvagement est revenu sans cesse sur le devant de la scène politique. Le Ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, l’a ainsi employé à plusieurs reprises pour qualifier une certaine « banalisation de la violence ».

    Popularisé par le livre de Laurent Obertone, La France Orange mécanique, ce terme s’est progressivement intégré dans la rhétorique de l’extrême-droite. Il s’est, depuis, étendu à une sphère politique toujours plus importante, contaminant la droite radicale, puis la droite traditionnelle, trouvant même des points d’appui dans une certaine gauche ambiguë. Paradoxalement, il n’est pas né à l’extrême-droite. Ainsi, pour nous, le terme d’ensauvagement ne peut que renvoyer au discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire :

    Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral […], au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. (Extrait du Discours sur le colonialisme, Césaire, 1955).

    Mais dans l’esprit, et dans la bouche de ceux qui l’emploient, ce n’est pas ce processus de violence par lequel l’impérialisme et le colonialisme décivilisent les individus. C’est au contraire un implicite colonial et raciste, qui renvoie à une imagerie de hordes ravageant tout sur leur passage, de khanats de bandits. Cette rhétorique, qui oppose civilisation – et quelle civilisation des individus à la haute moralité, tel que Darmanin incarnent ! – et barbarie sert la soupe à la réaction la plus virulente. Cette croisade pour la civilisation, reprise par les ténors de la droite – qui essaient ainsi de justifier leur existence, mais qui influence aussi la « gauche », est inquiétante.

    Une société plus violente ?

    La société est-elle plus violente qu’avant ? Pas forcément. Les méthodes de calcul, qui oscillent au gré des objectifs politiques, tendent à montrer que si le sentiment d’insécurité augmente, les actes de délinquance, surtout violente, ne vont pas forcément croissant.1 En revanche, il est clair que la situation économique se dégradant depuis 2008, avec une accélération terrible depuis début 2020, joue sur l’état moral et la disposition à la colère. La violence économique, l’exclusion sociale, l’absence de perspectives jouent fortement sur les dispositions à l’émeute.

    En revanche, il y a un impératif, pour les organisations politiques réactionnaires ou réformistes, d’employer cette thématique d’actualité. Elle est un axe de bataille qui n’a pas besoin de résultats visibles, de réussites…elle est mobilisatrice, fédératrice, et se nourrit d’émotion et de chiffres creux.

    L’omniprésence de la violence passe également par les réseaux sociaux, qui sont tout autant de caisses de résonance. Ces réseaux font que certains actes qui ne trouvaient place que dans les journaux locaux, peuvent désormais prendre une immense ampleur. De plus, l’instantanéité du web fait que la distance temporelle est abolie. Nous pouvons avoir le sentiment que tout arrive en même temps de partout. Cette abolition du temps et de l’espace est, là encore, instrumentalisée à des fins politiques par les réactionnaires. Lorsque cela ne suffit pas, il est possible également d’abolir les faits, comme l’affaire Augustin, pour inventer un crime, ou de monter en épingle le tournage d’un clip de rap avec des armes factices, en le faisant passer pour réel.

    La délinquance : une manière de parler d’autre chose.

    « Le laxisme de la gauche. » cette ritournelle à nourri les campagnes de la droite et de l’extrême-droite depuis des années. L’exigence de la fermeté implacable, la rigueur sévère. Valérie Pécresse appelle ainsi à la tolérance zéro : « Une justice efficace, c’est une justice qui n’a pas la main qui tremble. C’est une justice qui sait sanctionner, rapidement et efficacement, là où ça emmerde vraiment les voyous. » Dommage que cela ne semble pas s’appliquer aux Fillon, aux Sarkozy et aux Balkany.

    La question de la délinquance est donc pratique. Mais là où l’ensauvagement apporte une dimension supplémentaire, supérieure, c’est dans la liaison systématique qui peut être faite entre celle-ci, l’immigration, l’islam, et, derrière cela, la race. Il en est de même pour racaille (bien que des combinaisons soient possible, telle que racaille colorée ou racaille immigrée.) ou pour barbare, qui sont des termes qui ne sont utilisés que et uniquement dans certaines circonstances. Elles visent en effet un public qui doit être perçu comme étant différent de la population française. Darmanin, prenant des airs surpris, s’est défendu d’amalgamer ces questions. La réputation du personnage, cynique et retors, nous fait douter quelque peu.

    Or, si les discours anti-migrants ont le vent en poupe, ceux qui parlent d’une incompatibilité civilisationnelle prennent de plus en plus d’espace et d’importance. Ils contribuent à créer des catégories nouvelles, comme ces Français de papiers dont parlait déjà Nadine Morano. En établissant des stratifications entre des « vrais français » et de « faux français », elle contribue à donner l’impression d’un ennemi intérieur. Or, si l’ennemi est désormais « français » mais incompatible civilisationnellement, il faut néanmoins l’extirper. Et là, Nadine Morano ne pipe mot, mais il est clair que son esprit dérive vers des solutions particulièrement brutales et définitives, pour ne pas employer d’autres termes.

    A lire sur la question :

    https://unitecommuniste.com/france/francaise-de-papier-decrypter-nadine-morano/

    Mais que les fascistes et ceux qui sont sous leur influence soient dans cette logique, pourquoi pas. Le problème est quand, chez les progressistes et les révolutionnaires, le traitement des questions relatives à la délinquance, aux violences, aux incivilités, qui sont de vraies questions, trouve ses réponses dans de bien répugnantes places.

    Il faut être sincère. Dans une partie de la gauche révolutionnaire, il existe un certain angélisme quant à la délinquance. Cet angélisme se nourrit aussi de fantasmes d’exotisme, lesquels, eux aussi, plongent dans un inconscient raciste et essentialiste.

    Et être capable de voir, d’une part, les choses telles qu’elles sont réellement. C’est-à-dire être capable de discerner, dans les classes populaires, qu’une partie d’entre elle peut effectivement se livrer à des activités mafieuses, à des comportements prédateurs, à la délinquance.

    Mais une fois décrite cette réalité, faut-il encore en comprendre la raison, et comprendre ce qu’il faut en faire. Car il ne s’agit pas, comme l’écrivait Marx, de décrire, mais de transformer.

    Nous avons parlé, lors des événements de Dijon, du « comprendre ». De pourquoi ces caporégimes féodaux se forment dans les zones misérables. De ce que représente dans le fond, ces groupes et de pourquoi nous considérons que la lutte qui est menée contre eux est hypocrite et inefficace.

    A lire sur la question :

    https://unitecommuniste.com/communiques/dijon-resister-a-linjonction-de-condamner/

    Quant au comment, le PCF s’est exprimé en disant, « Trafic d’armes, trafic de drogues, trafic de personnes, reprenons le pouvoir dans toutes les rues de la République. » Cette phrase a été commentée largement. Elle est un bassin révélateur de premier ordre pour constater l’abandon de toute volonté de transformation de la société par ce Parti. Beaucoup l’ont reprise à leur compte, notamment ceux que nous nommerons par commodité les « communistes conservateurs ». Ceux-ci, derrière l’argument du réalisme, laissent, décomplexés, libre cours à leurs penchants réactionnaires. Tentés par une le fait de chasser sur les terres de l’extrême-droite, comme Kuzamnovic avant eux, ils pensent la drainer vers la gauche. En réalité, ils avalisent ses positions, les popularisent, les renforcent.

    A lire sur la question :

    https://unitecommuniste.com/france/wagenknecht-kuzmanovic-la-mutation-reactionnaire/
    https://unitecommuniste.com/lyon/andrea-kotarac-comme-un-coup-de-tonnerre-dans-un-ciel-dete/

    Et le fait de croire que l’envoie de la police, de l’armée, d’escadrons de la mort pourrait permettre de restaurer « le pouvoir dans toutes les rues de la République » est au mieux idéaliste, au pire franchement réactionnaire.

    Notamment car, tels des hydres, ces formes d’économies se reconstituent spontanément, car elles sont la seule – ou en tout cas la meilleure – perspective économique pour toute une partie de la population, notamment les plus jeunes.

    Ensuite car, historiquement, la police, dont le travail est principalement de garantir l’ordre visible, à généralement négocié et trouvé des moyens termes avec les gangs les plus puissants. La Bac de Marseille Nord, le « super-flic » Michel Neyret à Lyon, ont tous été mouillé dans cette affaire gagnant-gagnant : un gang dominant assure la paix et le commerce, la mairie est heureuse et la police arrondit ses fins de mois. Les déchaînements de violence, à Marseille, ont été à la suite de la purge dans la police, qui a décapité le gang dominant.

    Car il faut savoir de quoi parlons-nous ? De la petite délinquance de survie, des petits boutiquiers mafieux, qui font leur business parce qu’il est leur perspective économique principale ? Ou de la grande délinquance, des véritables réseaux puissants et internationaux, lequel n’est pas coupé de l’économie formelle, mais, au contraire, en est une excroissance. Il n’existe pas de véritable séparation entre cette économie informelle et l’économie de surface. Les gangs les plus influents possèdent également des actifs légaux, et sont des notables importants. Ils ont un poids politique dans les élections, surtout locale (pensons à Serge Dassault, par exemple, qui distribuait des billets pour acheter les votes), ou jouent parfois aussi des rôles d’ampleur dans la politique et la géopolitique. La french connexion, ainsi, finançait la lutte anticommuniste autour de Gaston Deferre. Le gang des Lyonnais, quant à lui, finançait les réseaux gaullistes. Quant aux trafiquants d’êtres humains, l’affaire Epstein montre que les consommateurs finaux ne sont pas toujours dans de sombres quartiers mal famés.

    La violence et la délinquance sont intrinsèquement liées à l’exploitation et au parasitisme capitaliste.

    La bourgeoisie est la première à se livrer au banditisme détourné. Elle vole la plus-value des travailleurs, vol légal, institutionnalisé, encadré. Elle les vole une deuxième fois, par les impôts (que nous séparons bien sûr des cotisations sociales, bien que les deux soient devenus la même chose), lesquels servent à payer leurs geôliers, leurs bourreaux, mais également à fournir certains bourgeois en argent public. Elle les vole enfin une troisième fois en trichant systématiquement avec la loi. Tant que cela n’est pas liquidé, il existera des bandits. Le dénuement, l’absence de perspective, mais aussi l’envie de richesse, l’envie de trouver une place dans une société qui rejette, qui ostracise, explique l’attrait pour l’argent facile.

    Tant que la bourgeoisie et ses valeurs seront hégémoniques, il existera également des « barbares ». Barbares car ils prennent modèle sur les maîtres de l’économie, lesquels sont l’incarnation même du cynisme le plus éhonté. Ce terme barbare soulève d’ailleurs une question autrement plus fascinante que toutes les autres : celle de savoir qui est le barbare de qui. Revenons à Césaire et à son texte. Ce que Aimé Césaire analyse, c’est bien la manière dont l’occident à importé une barbarie d’un genre nouveau, scientifique, rationnel, économiquement viable. L’occident a montré, depuis le milieu du XIXe siècle, qu’il était tout à fait possible d’agir en barbare, tout en se peignant en civilisateur. En se proclamant référence universelle de la morale et de l’éthique, il s’est accordé le droit de juger des actions des autres.

    La France en est un bon exemple. Elle arrive à reprocher à Poutine de tenter d’occire un opposant, alors qu’elle se réserve le droit d’arbitrer, par les bombes s’il le faut, les élections en Afrique. Elle enseigne à ses élèves qu’elle est le pays des droits de l’homme et la démocratie la plus parfaite, tandis que ses dirigeants sont à genoux devant le capital et que sa république est considérée comme née d’un coup d’État militaire dans les historiographies étrangères.

    Elle est capable d’être à la fois le centre intellectuel (avec de grandes guillemets sur ce que ce terme signifie) de l’antitotalitarisme et de l’anticommunisme, tout en ayant encore des camps de concentration et des colonies.

    Pour les petits bourgeois, ces contradictions passent. Elles ne sont pas expérimentées dans la chair. Elles restent une abstraction. Mais quand la réalité des violences policières, du racisme, de l’exclusion sociale est un vécu quotidien, comment ne pas songer devenir barbare ?

    Un vrai parti révolutionnaire doit être capable de mener la lutte dans les quartiers. Pas contre celles et ceux qui y habitent, qui pour la plupart ne rêvent que d’un avenir meilleur, mais bien pour les mobiliser, les unir, les souder contre leur bourreau, contre leur exploiteur. Oui, les mafias jouent un rôle réactionnaire, mais elles ne se maintiennent que parce que l’espoir a été assassiné, et que personne n’a été capable d’en insuffler un nouveau. Croire que les quartiers ouvriers de Moscou, de Gori, de Shanghai étaient différents, que les problématiques étaient différentes à l’époque révolutionnaire, c’est acter le fait de renoncer à transformer la société. C’est se contenter de gérer la violence, par l’étau policier, et non de la détruire en sapant ses fondations sociales. C’est cette unité populaire qui anéantira les mafias et les trafics, non les razzias policières.

    1A voir dessus : https://www.youtube.com/watch?v=bMZ4YVrIY_s