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  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.

  • Réponse aux questions de Kommunistischer Aufbau

    Les citations de Sur Unité communiste (2023) ont été corrigées pour correspondre à l’édition revue et corrigée de février 2025.

    Nous voulons exprimer nos remerciements à Kommunistischer Aufbau de nous donner l’opportunité de répondre à leurs questions dans leurs colonnes.

    I. Pourquoi avez-vous décidé de vous organiser en tant qu’Unité Communiste et de ne pas adhérer à une autre organisation ?

    Nous nous sommes créés en 2016 sur quelques principes stratégiques et politiques qui, selon nous, ne se retrouvaient pas dans les organisations d’extrême gauche déjà existantes.

    La première étape a été l’abandon du Parti communiste français (PCF). Bien que le PCF soit un parti politique bourgeois réformiste depuis maintenant plusieurs décennies, de nombreux communistes étaient (et sont toujours) plus ou moins dépendants de ce parti pour se définir. Par exemple, certains au sein du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) gardent l’espoir de le reconquérir, d’une manière ou d’une autre. Cela pouvait et peut encore être dit pour beaucoup d’individus et de groupes communistes. Nous affirmons qu’il n’y a plus rien à reconquérir : les communistes doivent reconstruire un Parti communiste avec leurs propres forces, et cesser de se liquider dans un parti réformiste.

    La deuxième étape a été le rejet de diverses formes d’opportunisme et d’impasses stratégiques : le trotskisme et autres. Nous partageons avec eux la conviction que le PCF est sans intérêt pour les révolutionnaires. Mais cette conclusion n’est rien sans la lutte pour reconstruire un véritable parti révolutionnaire en France. Le trotskisme et l’anarchisme sont en faillite idéologique et stratégique : au mieux, ce sont des syndicalistes et des économistes, au pire, ce sont des clubs de lecture. Le fait que ce qui était la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ne soit devenu rien de plus qu’un parti réformiste parle de lui-même. Cette nébuleuse de partis et de groupes trotskistes et anarchistes est dépourvue de toute stratégie sérieuse de reconstruction d’une organisation de classe et de combat vers la révolution, ainsi que de toute boussole politique et idéologique pertinente.

    Il existait déjà quelques cercles et groupes marxistes-léninistes et marxistes-léninistes-maoïstes, mais leurs structures ne nous satisfaisaient pas. Plutôt que d’essayer de dépasser leur condition sectaire « par le haut », ils y plongeaient, s’enfermant dans l’automystification et le dogmatisme. Nous pensions que la lutte idéologique et politique pour la construction du Parti communiste ne pouvait être menée sans fortement insister sur l’autocritique et l’humilité épistémologique — dans l’esprit du socialisme scientifique. Nous n’avions aucune envie de nous convaincre de telle ou telle vérité révolutionnaire déjà parfaite : nous pensions qu’elle devait encore être découverte et définie dans notre situation concrète actuelle, et qu’aucune étiquette comprise superficiellement n’était satisfaisante. D’une certaine manière, nos membres fondateurs étaient « fatigués » de ces erreurs immatures et voulaient créer un cadre permettant de les surmonter.

    Rétrospectivement, au cours de nos premières années d’existence, de 2016 à notre second « congrès » en 2020, nous avons commis autant d’erreurs immatures que nous voulions éviter en créant quelque chose de nouveau. Cependant, nous pensons que nous avons maintenant laissé derrière nous la plupart de ces erreurs.

    II. Quelles sont, selon vous, les tâches les plus importantes pour les communistes en France aujourd’hui ?

    Répondre « la reconstruction d’un parti communiste » serait un lieu commun avec lequel presque aucun communiste n’est en désaccord — sauf ceux du PCF. Nous devons donner une réponse plus intéressante. D’abord, un communiste doit analyser le stade actuel de notre mouvement, c’est-à-dire un stade de développement arriéré. Ensuite, il faut comprendre quelle est la cause principale de l’insignifiance criante de la gauche révolutionnaire aujourd’hui, dans les pays impérialistes comme la France. Nous pensons qu’à l’époque de la construction du Parti, la tâche principale d’une organisation communiste est de créer sa future ossature et son système nerveux : ses cadres communistes.

    Sans Parti, nous ne sommes rien. Sur ce point, la majorité de la gauche radicale est d’accord (à quelques exceptions). Mais certains pourraient alors tirer de très mauvaises conclusions : s’accrocher au PCF quoi qu’il en soit, à cause de son nom et de son passé glorieux ; espérer reconquérir le PCF en travaillant en son sein ou autour de lui ; essayer de s’organiser au sein d’autres partis réformistes ; appeler sa secte « le Parti » et agir en tant que tel ; rassembler autant de personnes que possible dans une organisation-auberge éclectique et peu disciplinée ; devenir un syndicat avec un drapeau rouge ; etc.

    Même ceux qui prennent au sérieux le processus de construction du parti se trompent souvent lourdement. Le Parti est construit « par le haut », par ses militants les plus conscients, les plus compétents, les plus disciplinés et les plus dévoués. C’est-à-dire par ses cadres. Dans un document récemment publié, nous définissons les deux principales déviations rencontrées en France, qui détournent les communistes de la construction du Parti, et nous donnons notre perspective sur la ligne stratégique générale qu’il nous semble nécessaire d’adopter.

    « […] le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, « faire des trucs », bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : « prendre ses rêves pour des réalités », ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (« j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici », « si je continue, le résultat en vaudra le coup »), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il « faudrait faire » si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme.

    Aujourd’hui en France, en raison de la crise organique du mouvement ouvrier, certaines organisations se revendiquant du communisme et de la révolution ont cherché de nouveaux moyens d’exister. L’on peut dénombrer trois déviations principales.

    1. Le parlementarisme (ou l’électoralisme) : l’intégration partielle ou totale aux institutions de l’État bourgeois.
    2. Le syndicalisme (révolutionnaire ou économiste radical) et le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme) : n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales.
    3. L’éclectisme interclassiste : se dissoudre dans les mouvements politiques petits-bourgeois radicaux (par exemple écologistes), en espérant les rallier à soi.

    Dans les cas du para-syndicalisme et de l’éclectisme interclassiste, les organisations politiques sont substituées par des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations « de masse » et « de cadre » ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces « entre-deux » veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes, sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    « Nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit « par le haut », c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — « l’accord entre la pensée et la sensation »), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible de former des cadres sans Parti (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de « proto-cadres » communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. C’est là un des autres principaux objectifs de notre organisation.

    Nous pensons que la plupart des organisations en France ne prennent pas au sérieux la tâche de formation des cadres dans la construction d’une organisation proprement politique — c’est-à-dire un plan à long terme vers la professionnalisation communiste. Il y a une confusion entre les moyens et les fins dans ce processus, ce qui conduit au liquidationisme.

    Beaucoup de communistes ont encore une conception idéaliste de ce que peut être une révolution. Pour certains, une révolution ne serait qu’une très grande manifestation qui se transcenderait pour devenir une vague humaine qui finirait par emporter l’État. Pour d’autres, l’objectif d’une grève politique de masse serait toujours adéquat en tant que stratégie révolutionnaire. Etc. Nous voulons rester humbles devant une telle question — quelle peut être ou ne pas être la forme d’une révolution au 21e siècle dans un pays comme la France —, mais nous sommes très prudents et sceptiques face à la tendance dominante à sous-estimer l’État et son armée de métier, et à surestimer la capacité des moyens réformistes à des fins principalement économiques (manifestations, émeutes, occupations, grèves, etc.) à se dépasser dans des moyens révolutionnaires à des fins politiques radicales (la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même) — une révolution.

    Trop souvent, ces problèmes sont relégués à des notes de bas de page, et la révolution est finalement réduite à un slogan romantique et performatif — et non un chemin concret vers une victoire réelle. Nous avons le sentiment persistant que beaucoup de communistes ne s’autorisent pas à penser à ce que signifie « révolutionnaire » ici et là, non pas dans l’abstrait mais dans le présent, et finissent par s’enfermer dans de doux rêves.

    Nous croyons que les réponses se trouvent dans notre histoire, et c’est selon ces leçons universelles que nous devons construire notre stratégie ici et maintenant. C’est grâce aux enseignements universels de l’histoire que nous pouvons trouver un potentiel révolutionnaire dans notre situation actuelle, et non en examinant les tendances superficielles de cette situation immédiate particulière. Comme le disait Marx :

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. » (K. Marx, Salaire, prix et profit, 1865.)

    III. Pourriez-vous citer quelques-unes de vos réalisations les plus importantes dans le cadre de vos travaux théoriques ?

    Notre objectif principal dans l’étude est de redécouvrir les leçons théoriques et politiques fondamentales des œuvres révolutionnaires classiques, et d’essayer de les comprendre dans le contexte français actuel. Très peu de nos outils théoriques sont « nôtres » per se.

    Nous comprenons notre situation comme celle de la crise organique du mouvement ouvrier, provoquée par le « consensus keynésien », consensus auquel met fin aujourd’hui l’offensive néolibérale, qui se résume à la tendance au retour à un capitalisme pré-Première Guerre mondiale dans les pays du coeur impérialiste. Cette crise organique a fait dégénérer le mouvement communiste en France en ce qu’il est aujourd’hui : ce que nous appelons la « condition sectaire », et ce que Lénine appelait la kruzhkovshchina dans la Russie tsariste (l’ère des petits cercles, par opposition à la partinnost, l’ère du parti). Pour être efficaces et corrects dans notre travail de reconstruction d’un parti révolutionnaire, nous devons d’abord comprendre à quoi nous avons affaire. Nous regardons ensuite l’expérience de ceux qui nous ont précédés, et nous essayons de trouver des enseignements universels dans leurs réflexions et leurs actions. Notre étude de la condition sectaire nous est utile dans notre ligne stratégique générale, ainsi que dans notre tactique, dans le processus de construction du Parti. Elle nous permet de comprendre pourquoi d’autres organisations — avec les intentions les plus sincères — tombent dans l’opportunisme, et comment nous pouvons nous-mêmes facilement commettre les mêmes erreurs (ou peut-être sommes-nous déjà en train de le faire). Savoir comment la kruzhkovshchina russe a fini par produire le Parti bolchévique (une organisation apte à incarner une direction révolutionnaire en temps de crise aigue) est également un bon moyen de lutter contre le défaitisme (« La gauche révolutionnaire ne se relèvera jamais »), ainsi que contre les attentes idéalistes irréalistes (« Nous aurons le Parti dans quelques années ! »).

    En France, le syndicalisme et l’économisme sont fortement hégémoniques. Pourtant, la position des marxistes sur la question, de Marx à Lénine, en passant par Luxemburg, est incroyablement claire. Nous conseillons à tout révolutionnaire sincère de revenir à l’essentiel : Le manifeste du parti communiste (Marx et Engels, 1848), Salaires, prix et profits (Marx, 1865), Réforme sociale ou révolution ? (Luxemburg, 1899) ou Que faire ? (Lénine, 1902). Même des pamphlets très courts comme Par où commencer ? (Lénine, 1901) contiennent de nombreuses vérités qui sont largement négligées ou rejetées aujourd’hui. Tout lecteur sincère, qui ne cherche pas seulement à trouver de quoi justifier sa propre pratique et étayer ses appréciations déjà établies sur ce qui est bon ou mauvais, trouvera des perspectives très pertinentes sur la manière correcte de gérer le travail syndical, en particulier à l’époque de la construction du parti. Il ne s’agit pas de dire que notre situation actuelle est la même qu’à l’époque où Marx ou Lénine écrivaient, la crise organique que traverse encore le mouvement ouvrier dans les pays impérialistes n’est réductible à aucune époque antérieure du capitalisme, mais les voies pour en sortir sont néanmoins les mêmes que celles tracées par nos prédécesseurs.

    Les communistes de multiples tendances liquident leur travail et leur organisation dans les syndicats, avec divers arguments pour justifier une telle erreur. Ainsi, ils négligent effectivement, voire abandonnent, la construction d’une organisation révolutionnaire proprement politique, vers le Parti communiste. Il y a une énorme confusion sur ce qui est et ce qui n’est pas la priorité actuelle du mouvement révolutionnaire en France, c’est-à-dire les tâches et leur traitement correct par les communistes. Comme nous l’avons déjà dit, nous pensons que la construction des cadres est, en fin de compte, la principale et la plus importante de nos tâches, car tout ce que nous faisons va dans ce sens — et est une perte de temps, d’énergie et de potentiel, si ce n’est pas le cas. De nombreux révolutionnaires, toutes tendances confondues, sont satisfaits du travail syndical ou de masse locale, ou croient qu’il s’agit d’une priorité, ou du moins d’une bonne première étape : nous pensons que cette conclusion est tout à fait erronée. Pour citer Lénine :

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ». (Lénine, Par où commencer ?, 1901)

    Dans un autre domaine, nous voulons prendre au sérieux le « scientifique » de « socialisme scientifique ». Les communistes entretiennent souvent une relation paradoxale avec le concept de science, et nous regrettons qu’il soit souvent réduit à un comportement performatif consistant à qualifier de « scientifique » tout ce que nous aimons ou approuvons, sans réelle ambition d’être digne d’un tel titre. Nous pensons que les deux mots, dans « socialisme scientifique », sont importants. Nous ne pouvons pas éclipser l’un pour « servir » l’autre. Soit nous sommes des scientifiques de la transformation sociale, soit nous ne transformerons rien : il n’y a pas d’entre-deux. La science n’est pas une affaire de « bonne foi », mais de faits, et si la volonté veut transformer la matière, elle doit d’abord se soumettre à l’étude de la matière, car elle ne « triomphera » jamais de la matière par elle-même. La rigueur épistémologique est ce qui différencie une stratégie d’un fantasme illusoire, et nous-mêmes des divers rêveurs utopiques ou réactionnaires.

    « La théorie révolutionnaire doit se trouver et se démontrer dans l’étude de la société, dans le présent et dans le temps. Celle-ci, pour être conséquente, doit se soumettre à la plus intransigeante rigueur scientifique. Ce n’est pas là l’impératif d’un intellectualisme idéaliste, mais bien celui du révolutionnaire, car rien n’est possible sans théorie révolutionnaire, et que si celle-ci n’est pas juste, c’est-à-dire conforme au réel, alors elle n’a aucune valeur. »

    « Soit nos théories sont issues du réel et se soumettent systématiquement à son jugement, soit elles sont réduites à des fantasmes et se confinent à notre imagination. Il faut porter la théorie révolutionnaire aussi haut que l’exigent nos ambitions en appliquant et développant nos méthodes : la scientificité n’est pas un vœu pieux, mais une condition pour gagner. »

    En ce qui concerne la science, nous avons accordé une grande attention à l’histoire. L’expérience historique l’un des plus grands héritages que nos prédécesseurs révolutionnaires nous ont légués ; pourtant, nous pensons qu’elle reste largement sous-exploité.

    « Où et quand les communistes sont-ils parvenus le plus loin dans la réalisation de leur projet ? Pourquoi ont-ils réussi à le porter aussi loin, et pourquoi n’ont-ils pas réussi à le porter plus loin ? Étaient-ils sincères ou non ? Mais surtout, où avaient-ils sincèrement raison ou sincèrement tort ? Rien ici n’est évident.

    Afin de répondre à ces questions, il est selon nous primordial de s’engager dans une bataille de l’Histoire. Celle-ci est moins celle du camp communiste contre le camp bourgeois, entre deux lectures de classe de l’Histoire, que celle de la science contre l’obscurantisme historique. Évidemment, cet obscurantisme ne sert que les ennemis de la révolution, mais pas toujours de la manière dont on croit. En effet, les historiographies anticommunistes sont le fer de lance de l’idéologie bourgeoise, mais il ne faut pas oublier de combattre aussi nos faux-amis. Ce sont ceux qui, en voulant combattre l’anticommunisme, tombent dans une défense acharnée et dogmatique (campiste) des expériences socialistes passées. Cette réaction se fait alors plus sur le mode défensif de ce à quoi l’on s’identifie, que pour dépasser les explications insatisfaisantes, donc inutiles.

    La première conséquence de cette attitude est de confondre le moyen et la fin : ne plus défendre pour comprendre et comprendre pour défendre, mais comprendre seulement pour défendre. Si nous faisons de l’histoire, c’est d’abord pour nous donner demain les moyens de gagner avec le recul sur nos faillites passées. Or, ceux qui oublient cela ne finissent par ne faire de l’histoire que pour donner la réplique à la propagande bourgeoise, oubliant ainsi le plus important : pourquoi avons-nous précédemment échoué ? Notre premier devoir révolutionnaire est de répondre à cette question. Pourquoi n’avons-nous pas déjà gagné ? Où nos prédécesseurs se sont-ils trompés et à quoi ont-ils été aveugles ?

    La deuxième conséquence est de s’enfermer dans une lecture de l’Histoire qui n’est pas plus juste que celle de la bourgeoisie, et qui donc, ne peut pas convaincre en étant qualitativement supérieure aux analyses bourgeoises. Si à « X était mauvais » l’on ne peut répondre que « X était bien », alors, l’on se conforte, mais l’on ne peut pas convaincre autrement qu’en exigeant une pétition de principe positive — à rebours de celle proposée par l’idéologie dominante —, pas plus convaincante mais plus minoritaire. Notre bataille de l’Histoire est aussi celle pour une meilleure histoire, du point de vue de la science, que ce que peut offrir la bourgeoisie et son idéologie. C’est donc la bataille pour l’histoire (la science), sur le champ de bataille de l’Histoire (l’objet).

    « Les communistes entretiennent un rapport tout particulier à l’Histoire. D’abord, en général, car c’est la théorie matérialiste dialectique de l’Histoire qui donne un sens (tant personnel, scientifique, que stratégique) à notre engagement. Ensuite, à la nôtre, celle qui est l’objet de controverse souvent intense. Notre histoire est une « bataille », car elle est faite de toutes les expériences du mouvement ouvrier révolutionnaire mondial. Or, faire le bilan de ces expériences est tant un impératif brûlant qu’une tâche qui n’a rien d’évident.

    Dans cette entreprise, les communistes se heurtent tant à l’anticommunisme de droite et de gauche qu’aux difficultés de la recherche scientifique. L’anticommunisme est un double obstacle. Premièrement, comme entrave extérieure à la progression de notre mouvement. Mais aussi, deuxièmement, en ce qu’il est une construction anti-historique qui nous habite, œuvrant à rendre impossible toute analyse scientifique de notre passé. C’est moins comme instrument de la bourgeoisie, qu’en ce qu’il nous rend amnésiques ou aveugles, qu’il est le plus dangereux. Ainsi, la « bataille pour l’Histoire » que nous prônons est autant celle contre les narrations anticommunistes que pour la science historique, à mener à l’extérieur mais aussi à l’intérieur du camp communiste ! »

    L’étude de l’histoire et l’observation de la manière dont elle est connue et utilisée à la fois par les réactionnaires et les progressistes nous ont conduits à l’étude de l’irrationalité humaine. Nous avons publié un ouvrage sur le conspirationnisme, en général, mais surtout dans la gauche révolutionnaire passée et présente, en essayant d’identifier certains schémas récurrents dans la manière dont la compréhension conspirationniste du monde s’insère dans la pensée des révolutionnaires. La direction soviétique, par exemple, parce qu’elle ne disposait pas d’outil scientifique approprié pour comprendre pleinement ce qui se passait dans son propre pays au cours de la première transition vers le socialisme de l’histoire, a largement succombé à la pensée conspirationniste — ce que nous ne pouvons pas lui reprocher et ne pouvons pas répéter aujourd’hui et à l’avenir. Pour résumer nos conclusions, le conspirationnisme est une déviation a-scientifique et finalement réactionnaire qui habite et est dangereuse à la fois chez nos ennemis et en nous-mêmes. Nous devons le connaître, le reconnaître et le combattre. C’est une lutte idéologique en soi.

    Beaucoup de nos camarades ont d’abord été engagé dans l’écologie radicale. Ainsi, dans notre effort pour synthétiser l’impératif écologique du 21e siècle et la théorie communiste, nous avons créé le concept d’écologie totale — celle pour laquelle nous nous battons et celle dont l’humanité a besoin.

    « La contradiction entre la Société et la Nature est la plus vieille contradiction sociale (elle est née avec la Société, qui est née avec notre espèce sociale — l’humanité). Elle redevient principale en puissance avec l’avènement de l’industrie capitaliste, c’est-à-dire comme déterminant majeur de l’histoire humaine au XXIe siècle. Avec le développement illimité de la production marchande, la relation entre les deux aspects de cette contradiction est devenue antagonique : la Société et la Nature entretiennent une relation de destruction mutuelle. La pression anthropique est devenue insoutenable pour la Nature, et la pression environnementale va être insoutenable pour la Société. Cependant, cet antagonisme n’est pas une fatalité : la contradiction Société-Nature n’est pas une contradiction antagonique. Il est important de l’affirmer car cela signifie que sa résolution n’implique pas nécessairement la destruction de l’un par l’autre (principalement). Au contraire, l’antagonisme entre la Société et la Nature menace de rendre impossible sa résolution à notre époque. (Écraser un œuf, ce n’est pas résoudre la contradiction entre la coquille et le fœtus.)

    Aujourd’hui, nous sommes mis face à deux scénarios, et à la responsabilité de choisir lequel sera notre futur :

    1. soit l’on supprime l’antagonisme de la contradiction, puis la résout de manière non antagonique, avec la transition vers une industrie communiste ;
    2. soit l’on se dirige vers la ruine mutuelle des éléments en contradiction, avec la destruction de la société industrielle dans son ensemble par un environnement ne permettant plus sa reproduction ; et avec la destruction de la Nature telle qu’elle permet notre survie par l’industrie
      capitaliste.

    Dans ce dernier scénario, la société industrielle ne survit pas. Or, sans industrie, pas de communisme possible, mais sans communisme, l’industrie est fatalement vouée à épuiser ses propres fondations avec la crise des écosystèmes. Le choix n’est en réalité qu’un dilemme : écologie totale ou régression historique de l’humanité dans son degré de civilisation.

    […]

    Il y a relation de nécessité réciproque entre l’écologie et le communisme. Mais pas de n’importe quelle écologie : l’écologie totale. Nous entendons par là la soumission totale de la totalité de la production et des pratiques sociales à la sauvegarde des écosystèmes dont nous dépendons directement ou indirectement.

    L’écologie totale n’est que l’application en pratique de la formule « à chacun selon ses besoins » à l’époque de la crise environnementale. Le communisme étant le système où la production marchande disparaît pour la production d’utilités, cette dernière ne peut alors exister que comme une production régit de bout en bout — totalement — par les directives écologiques.

    Dernier point, mais non des moindres : le féminisme communiste. Nous croyons d’abord à la nécessité d’affirmer que la « question de la femme » est un problème particulier qui requiert une solution radicale, un « féminisme » — l’arme des femmes contre le patriarcat. Nous croyons également à la nécessité que ce féminisme soit communiste. La lutte des femmes a besoin du matérialisme dialectique tout autant que celle de la classe ouvrière.

    Notre féminisme communiste a deux objectifs principaux. Premièrement, rompre avec la tendance économiste dominante dans le féminisme marxiste, qui se concentre presque exclusivement sur la reproduction matérielle de l’inégalité entre les hommes et les femmes, et met de côté le problème politique de l’oppression systématique et violente des femmes par les hommes. Deuxièmement, intégrer les contributions politiques du féminisme radical dans un cadre théorique matérialiste dialectique et une stratégie de transformation révolutionnaire.

    « Nous exprimons notre soutien au féminisme en général comme lutte progressiste pour la résolution de la contradiction entre Homme et Femme. Mais nous affirmons cependant que la seule forme de féminisme capable de faire cette libération des femmes est le féminisme révolutionnaire prolétarien, donc communiste. Lui seul peut dépasser la situation économique qui garantit la subordination des femmes aux hommes.

    Comment ? Par la socialisation du travail domestique (dont la gestion et l’
    éducation des enfants) et des charges sexuelles (menstruations, contraception, grossesse, accouchement, maternité, etc.), pour effacer l’iniquité sociale inhérente à la famille, mais aussi — autant que possible — l’iniquité sexuelle inhérente à notre espèce, entre hommes et femmes. Et par l’abolition de toutes les distinctions de genre — matérielles et politiques — dans la production et la répartition (formations, statuts, revenus, etc.).

    Le capitalisme et le patriarcat fonctionnent de concert, ils se soutiennent l’un l’autre. Le capitalisme maintient et mobilise le patriarcat pour maximiser l’exploitation. Grâce au rapport de force au désavantage des femmes, le Capital peut baisser le prix de la force de travail féminine, et augmenter la proportion de travail domestique gratuit des femmes pour baisser encore le prix de la force de travail masculine. De plus, le patriarcat divise les exploitées et exploités, les laissant désunis, et contrevient directement à l’organisation et à la révolte des femmes prolétaires. Ainsi, les femmes sont maintenues économiquement inégales aux hommes, et donc, dépendantes d’eux. En retour, le patriarcat maintient et mobilise le capitalisme pour se perpétuer. Grâce à la dépendance des femmes aux hommes et à l’
    exploitation de leur travail domestique gratuit, la famille se reproduit. Le Capital autant que l’Homme ont besoin d’une masse de femmes prolétaires dociles. Seul le féminisme communiste peut radicalement subvertir la double dynamique de cette condition de femme et de prolétaire.

    Ceci dit, nous soulignons néanmoins que le problème de l’émancipation des femmes est d’abord une question de pouvoir, c’est-à-dire celui d’une domination politique qui est rendue nécessaire par l’exploitation économique, qu’elle garantit, mais à laquelle elle ne se réduit pas strictement (tout comme c’est aussi le cas du prolétariat). La libération des femmes ne peut donc pas être qu’une affaire de redistribution de richesses. L’autonomie matérielle des femmes est une revendication fondamentale, car c’est celle de leur autodétermination indépendante de la famille et de l’Homme. Mais il doit être adjoint au programme de l’égalité socio-économique, un programme de conquête politique. Celui-ci doit être une offensive générale : dans la vie intime et publique, quotidienne et politique, idéologique et concrète, etc. Le renversement du patriarcat — la plus vieille contradiction sociale depuis la fin du communisme primitif — doit être une bataille totale, à gagner aussi en brisant sa résistance par la force.

    Si la contradiction Homme-Femme n’est pas antagonique, certaines de ses parties le sont irrémédiablement, et doivent être traitées comme telles. Les intérêts des femmes doivent s’imposer à ceux des hommes, principalement sans antagonisme, mais aussi avec antagonisme lorsque nécessaire pour briser leur résistance. Pour résoudre la contradiction Homme-Femme, il ne faut pas la rendre antagonique, mais il faut accepter d’utiliser une méthode antagonique pour résoudre ses parties antagoniques. Le féminisme a aussi besoin de l’autorité et de la violence. »

    « Le féminisme communiste ne porte pas seulement le combat des sœurs prolétaires, mais aussi celui des femmes de toutes les classes. La sororité communiste est d’abord une unité de classe, mais la cause des femmes prolétaires porte avec elle aussi celle des « sœurs étrangères », comme l’émancipation du prolétariat porte la cause de l’humanité toute entière — au-delà des classes.

    Le courant féministe marxiste et les mouvements de femmes communistes sont aujourd’hui dominés largement par l’économisme : le plafonnement des revendications pour les femmes à des questions majoritairement économiques (salaires, loyers, maternité, etc.). Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas étranger au fait que le mouvement communiste soit toujours dominé par les hommes. Ces revendications économistes laissent tranquille la domination masculine dans ce qu’elle a de plus politique. C’est un féminisme amputé, rendu semi-inoffensif pour les camarades hommes. En revendiquant une égalité formelle et économique et quelques droits fondamentaux (par exemple, l’avortement)
    , la structure patriarcale idéologique et politique, bien plus profonde, est laissée indemne. Parfois, ce féminisme superficiel est justifié comme le seul qui serait acceptable par des arguments de classe : « il faut défendre la condition de femme prolétaire, pas la condition de femme en général ». Nous nous opposons radicalement à cette conception qui, derrière une façade révolutionnaire, se révèle être à l’arrière garde de la lutte tant féministe que prolétarienne. Comme Lénine a défendu en son temps (contre les lassaliens, les populistes, les économistes et les gauchistes), que le prolétariat devait aussi porter le combat pour les libertés politiques de la bourgeoisie (alors progressiste), les féministes communistes doivent défendre la condition de toutes les femmes. Ce faisant, elles font du prolétariat féminin l’avant-garde de toutes les femmes, et mettent la lutte communiste là aussi au premier rang de l’importance politique.

    Nous ne pouvons nous empêcher de penser que chez ceux qui rejettent car « bourgeois » ou « faux » (sic) le féminisme dans son ensemble, comme lutte particulière des femmes qui ne se restreint pas aux femmes prolétaires, se cache en fait une peur de la colère des femmes, de la violence des femmes que certains hommes préféreraient garder sous contrôle en imposant des « garde-fous ». Soit l’on assume le féminisme, soit l’on défigure le marxisme par opportunisme masculin, en restreignant le rôle progressiste de la lutte des femmes. »

    Nous avons synthétisé nos travaux dans un document que nous avons récemment publié à notre sujet, Sur Unité communiste.

    IV. Quels sont les thèmes théoriques les plus importants sur lesquels vous envisagez actuellement de travailler ?

    Dans les années à venir, nous prévoyons d’intensifier notre étude sur l’impérialisme contemporain. Une bonne compréhension du système mondial actuel, de sa nature, de sa forme, de sa résilience et de sa crise, etc., est essentielle à toute stratégie révolutionnaire.

    Dans cette visée, nous souhaitons nous plonger collectivement dans les travaux de Samir Amin et d’Arghiri Emmanuel, deux théoriciens de l’échange inégal, de la dépendance et du colonialisme. Nous pensons que de nombreux débats pourraient être évités grâce à une définition plus précise de ce qu’est l’impérialisme et à une représentation plus scientifique du système mondial actuel. Les modèles obsolètes de l’impérialisme et les catégories appliquées mécaniquement sont la cause de nombreux naufrages politiques — des déviations subjectivistes anti-scientifiques.

    La guerre en Ukraine et la guerre en Palestine démontrent une fois de plus à quel point les problèmes politiques de l’impérialisme et du colonialisme sont brûlants pour les révolutionnaires.

    Nous prévoyons également de mener une enquête sur un autre sujet complexe qui fait couler beaucoup d’encre : le fascisme.

    V. En observant de loin les luttes de classes en France, depuis l’Allemagne, il est tout à fait normal d’avoir l’impression de luttes de classes beaucoup plus développées. Comment évaluez-vous l’état du mouvement ouvrier ?

    Les conditions objectives et subjectives de la lutte des classes en France sont lourdement arriérées d’un point de vue révolutionnaire. Certes, il nous manque une force subjective — le Parti — mais les conditions objectives ne sont en rien déconnectées ou disproportionnées par rapport à elle, elles sont encore à un niveau de développement très bas. Ce n’est pas du défaitisme que de le dire, c’est simplement vouloir ne pas prendre nos rêves pour des réalités.

    L’organisation économique de la classe ouvrière en France n’est plus en mesure de remporter des victoires élémentaires : le niveau de conflit de classe que la bourgeoisie néolibérale impose aujourd’hui à la classe ouvrière en France est bien supérieur à celui que les syndicats sont prêts à engager. Autrement dit, la force et les moyens des syndicats correspondent encore à une époque du capitalisme en France qui touche à sa fin : la bourgeoisie poursuit lentement mais sûrement son offensive, et l’organisation de la classe ouvrière ne fait pas le poids.

    Bien sûr, des explosions sociales comme le mouvement des Gilets Jaunes sont très enthousiasmantes, car elles démontrent que les masses populaires françaises ne sont pas « endormies » et sont très conscientes des limites désormais très évidentes de la lutte syndicale « traditionnelle ». Au cours de ce mouvement, on a assisté à des revendications politiques spontanées : pour la première fois depuis longtemps, la question du pouvoir politique a été explicitement posée. De tels débordements ne doivent pas être surestimés, ni dans leur force, ni dans le sens réel de leurs revendications. Mais il ne faut pas non plus les écarter ou les sous-estimer, car ils n’ont rien de superficiel.

    Le fait que presque toutes les organisations révolutionnaires aient été paralysées par ce mouvement spontané, qui ne correspondait pas aux rituels syndicaux, parle de lui-même. De nombreux problèmes stratégiques — qui n’étaient pas pertinents auparavant — ont été posés d’un seul coup. L’extrême gauche a été largement dominée par le suivisme, essayant parfois maladroitement de transposer les méthodes et les mots d’ordre syndicaux auxquels elle était plus habituée.

    Nous n’avons pas du tout partagé la vague d’enthousiasme de l’extrême gauche qui a accompagné la deuxième partie du mouvement contre la réforme des retraites (après les confinements relatifs au Covid-19). Nous n’y avons vu que la fin du dernier cycle de défaite syndicale, une nouvelle démonstration d’une stagnation désormais bien connue dans l’échec. Il est important de rappeler que le mouvement contre la réforme des retraites, bien que plus massif, a été à la fois beaucoup plus court et beaucoup moins combatif que celui contre la réforme du droit du travail (2016).

    « […] la mobilisation qui s’observe depuis plusieurs mois en France, et qui reprend là où s’était arrêté celle de fin 2019-début 2020, possède selon nous un certain caractère exceptionnel. Cette particularité ne réside pas dans son ampleur. Les manifestations ont rassemblé jusqu’à 3,5 millions de participants, ce qui est bien devant les mouvements de 1995 contre le plan Juppé (2 millions) et 2016 contre la loi Travail (1,2 million), ou encore 2017 avec les Gilets jaunes (1 million). Cela en fait quantitativement le plus grand mouvement depuis mai-juin 1968 (10 millions de grévistes). Mais au-delà de la taille, tout se passe dans la très orthodoxe tradition de protestation syndicale de la Ve république. Même les désormais coutumières violences qui s’accompagnent, n’ont plus rien d’inédit. Elles sont intégrées à la normalité de la mobilisation, autant comme composante des cortèges, en marge des syndicats, que par le dispositif policier prévu pour les contenir.

    C’est car il n’y a dans l’histoire récente jamais eu autant d’investissement dans la familière formule de la journée de grève-manifestation, que son impuissance est aujourd’hui un marqueur d’une certaine portée historique. »

    Mais cette impasse s’accompagne aussi des premiers signes d’un dépassement. Nous constations également :

    « Dans la crise présente, que nous expose le mouvement contre la réforme des retraites, se trouvent aussi les prémices de son dépassement prochain. Ces nouvelles formes de mobilisations, c’est-à-dire ces modes d’action plus efficaces et plus radicaux qui brisent le blocage dans l’établissement du rapport de force, ils se développent aujourd’hui, et sont tant syndicaux que extra-syndicaux. L’on peut lister la résistance autonome et syndicale conjointe des ouvriers réquisitionnés (parfois en confrontation antagonique avec la police), les blocages décentralisés d’axes routiers principaux ou nodaux, ou les manifestations déconcentrées mettant en grandes difficultés les stratégies de maintien de l’ordre. La radicalisation du mouvement n’est pas tant dans une augmentation de la violence (“black blocs” plus imposant) que dans la diversité de ses tactiques.

    Il faut apprendre de ce qui fonctionne. À ce titre, il faut tirer les enseignements tant des réussites et échecs dans les mouvements syndicaux précédents, que dans des mobilisations différentes. Il y a notamment beaucoup de leçons à puiser des Gilets jaunes, qui ont innové tant par leur sociologie, leur caractère politique, que leurs lieux et modes d’action, dissonant avec les habitudes de la gauche institutionnelle, extra-institutionnelle et syndicale.

    Cependant, il ne faut pas se tromper. La transformation dans la forme des mobilisations est une étape positive, mais celle-ci est stérile si elle ne se conjugue pas à une transformation de fond : dans ses mots d’ordre. Le problème, ce n’est pas cette réforme, ce ne sera pas plus la prochaine, ni celle d’après, car elles ne sont que les symptômes du néolibéralisme. Lui-même n’est finalement qu’un faux coupable, car il n’est que l’expression d’un changement de paradigme pour la classe dominante. Le problème, c’est celui du régime bourgeois : de la domination d’une classe par une autre. »

    Notre observation peut paraître pessimiste, mais c’est tout le contraire. Nous sommes très confiants dans la tendance qui se développe de plus en plus rapidement dans la lutte des classes en France depuis maintenant 3 décennies. Cela dit, la situation actuelle doit être analysée à tête refroidie.

    VI. Le deuxième congrès de votre organisation a eu lieu en 2020. Pourriez-vous résumer brièvement sa signification pour votre développement ?

    Ce « congrès » était pour nous très important, pour plusieurs raisons.

    Tout d’abord, il s’agit du congrès d’unification de facto entre l’Unité communiste de Lyon et Éco Défense (une organisation écologiste révolutionnaire) dans ce qui deviendra Unité communiste.

    C’est à cette occasion que nous avons défini ce qu’Unité communiste tente de devenir depuis lors. Nous avons analysé et critiqué nos premières années d’existence, mais aussi nos expériences militantes respectives dans diverses organisations (syndicalisme, antifascisme, écologisme, etc.). À ce stade, nous avons mis de côté à la fois un certain idéalisme et amateurisme. L’essentiel de notre stratégie a été défini par ce « congrès » et à partir des bases qu’il a jetées.

    On peut dire qu’Unité communiste existe réellement depuis 2020, bien que sur le papier l’Unité communiste de Lyon existait depuis 2016.

    VII. Pourriez-vous présenter certaines des lignes directrices idéologiques les plus fondamentales de votre organisation ?

    Voici nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation :

    1. Se revendiquer du communisme ;
    2. affirmer comme nécessité à l’instauration du communisme la lutte révolutionnaire pour la dictature du prolétariat ;
    3. lutter pour la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ;
    4. vouloir mener une lutte idéologique contre l’opportunisme sous toutes ses formes, pour régénérer la théorie et l’idéologie du mouvement communiste ;
    5. se prononcer comme unitaire et rejeter le sectarisme d’organisation, sous toutes ses formes et quels que soient ses prétextes, pour œuvrer à la reconstruction du Parti ;
    6. être engagé dans les luttes progressistes du peuple, qu’elles soient économiques ou politiques, quelle que soit leur forme de mobilisation ;
    7. ambitionner de créer un cadre de camaraderie sain dans lequel construire sur la durée une formation militante professionnalisante ;
    8. posséder un fonctionnement selon le principe de l’accord entre totale liberté dans le débat et totale unité dans l’action ;
    9. être fondé sur un consensus politique et sur le libre débat théorique et idéologique ;
    10. appliquer la méthode du socialisme scientifique ;
    11. défendre la théorie historique du matérialisme dialectique ;
    12. s’inscrire dans la continuité et dans l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier mondial ;
    13. considérer que la France est un pays impérialiste, et qu’en tant que tel, il est notre priorité de communiste de la combattre ;
    14. être internationaliste et solidaire des luttes des peuples dominés et des travailleuses et travailleurs de tous les pays ;
    15. prendre pour évidence que la lutte féministe, ainsi que les luttes d’émancipations LGBTI, font partie des tâches immédiates des communistes ;
    16. et reconnaître l’écologie comme pleinement constitutive du programme présent et futur des communistes, d’un absolu sérieux.

    VIII. Quels sont vos prochains objectifs de développement en tant qu’organisation ?

    Pour résumer notre plan de développement pour les années à venir, nous avons pour objectif :

    1. de poursuivre notre développement, quantitativement et qualitativement, à l’échelle nationale en France ;
    2. de donner de l’importance à notre organisation de masse, Renforce ton camp (RTC), pour lui donner la capacité de s’adresser réellement aux travailleuses et travailleurs et de proposer des « solutions concrètes » à leurs « problèmes concrets » ;
    3. d’intensifier notre engagement internationaliste.

  • 100 ans du PC (1920-2020) – 2/3

    100 ans du PC (1920-2020) – 2/3

    En guerre.

    Le pacte germano-soviétique fait partie de ces événements surprenants de l’histoire diplomatique. Son principal effet a été de fournir un prétexte pour la IIIe République : elle a interdit le PCF et initié l’arrestation de ses cadres. Elle ouvre des camps pour interner tous les indésirables : Juifs Allemands, Républicains Espagnols – surtout les Basques – et communistes. Les Allemands n’auront qu’à se servir.

    Pendant la guerre le PCF s’est retrouvé dans une situation complexe. Il est toujours dans un KO technique consécutif à son interdiction sous la IIIe République, et le choc de l’invasion Allemande l’a tout autant frappé que les autres. De plus il n’a pas été particulièrement poussé à l’action par Moscou et l’Internationale. L’URSS ne voulait pas donner de prétexte à une intervention militaire Allemande (cela ne l’a pas empêchée.) Quant à l’IC, elle analyse encore le conflit comme un conflit inter-impérialiste dans lequel la défaite de son propre impérialisme est prioritaire.

    Cela ne signifie pas que les militants et militantes de cette organisation n’aient pas agi. Certains ont eu, aux yeux de l’histoire, raison en rejoignant la mobilisation militaire. D’autres organisent immédiatement la Résistance. Avant l’entrée en guerre de l’URSS, les communistes ont déjà payé le prix du sang. Un prix que beaucoup essaient de faire oublier, au profit de rumeurs sur sa collaboration.

    Durant la Résistance – tout comme dans les camps – le PC gagne en influence. Il parvient même a noyauter les renseignements militaires et l’armée. A tel point que, au moment de la Libération, le gouvernement va devoir créer de nouveaux outils de répression : les CRS. Le PCF parvient aussi à nouer une alliance aussi logique qu’improbable : avec les gaullistes. Les deux sont d’accord sur des points essentiels : il faut liquider le régime de Vichy et éviter que la France ne soit phagocytée par les Alliés. Dans les faits, il est difficile de savoir si cette menace était réelle. Les USA ont eu tendance à se retirer d’Europe après 1945, et le système colonial est resté dans l’ensemble intact.

    Toujours est il qu’au moment de la fin de la guerre, le PC est à son Zénith. Mais il amorce aussi son déclin.

    Du Zénith à la pente déclinante.

    Le déclin du PCF a été progressif et marqué par de nombreux jalons. Disparition de la notion de dictature du prolétariat en 1976, apparition du discours Marchais sur l’immigration, abandon du marxisme léninisme en 1979, du centralisme démocratique en 1994, puis finalement du socialisme en 1996.

    Les mots ne forment pas l’intégralité du contenu. Mais ils y contribuent. Que les termes changent, pourquoi pas, après tout. Nous-même préférons l’emploi du terme Démocratie Populaire à celui de Dictature du Prolétariat. Pourtant, l’un comme l’autre recouvrent, dans la définition programmatique que nous lui avons attribué, une réalité globalement similaire.1 De même, la présence de « Marxiste-Léniniste » ou de « Maoïsme » ne présume pas d’un contenu du même acabit, et, bien souvent, il se limite à une adhésion de surface, mais non à une mise en pratique des principes mêmes.

    Cependant, au-delà de la sémantique, ces changements ont été révélateurs d’une mutation progressive du PCF, avec un changement tout aussi progressif de son contenu de classe, de son contenu idéologique, puis de sa forme organisationnelle.

    Après 1945, le PCF a renoncé à tenter un coup de force, alors qu’il était aux portes du pouvoir. Il est possible de débattre quant à savoir si un triomphe aurait été possible, si les conditions étaient réunies, ou si, au contraire, cela n’aurait formé qu’un bain de sang supplémentaire, à l’exemple des situations Grecques ou Indonésiennes. Il ne faut pas, bien sûr, oublier que la répression durant la IVe République a été extrêmement féroce, et que le duo PCF-CGT était l’ennemi à abattre, par tous les moyens. La répression brutale, la création d’organisations hostiles avec le financement de la CIA, mais même le financement de mafias ont été des moyens employés.

    Il ne s’agit pas de présumer du résultat, mais de constater les effets : toujours est il que le PCF a choisi un compromis, compromis qui s’est traduit par de grandes victoires sociales, mais par une impasse stratégique. La fenêtre de tir est passée, et elle ne s’est guère renouvelée depuis. S’est elle même renouvelée depuis ?

    La conversion des intellectuels à la droite.

    Pour être juste, il nous faut aussi souligner que le PCF s’est battu face à une immense lame de fond anticommuniste. La déstalinisation a nuit à son prestige, c’est un fait. Elle a fait perdre un grand nombre de militants et de militantes de qualité, à l’exemple de Aimé Césaire. Mais ni les « révélations » de Khrouchtchev, ni la publication de « l’Archipel du Goulag » ne sont les raisons fondamentales du passage des élites du philo-soviétisme à l’anticommunisme.

    Contre le PCF, une véritable union sacrée s’est fondée, unissant très largement de la gauche (avec certaines fractions de l’extrême-gauche) à l’extrême-droite. Cette union sacrée s’est trouvé un projet : soutenir tout ce qui pouvait nuire au PC. Devant le simple programme commun de 1972, une levée de bouclier se fait : on crie à la menace totalitaire. Non seulement le PC commet une erreur stratégique, en nourrissant la « deuxième gauche », réformiste, libérale, sociale-traître, mais il est au cœur des attaques du front uni anticommuniste. Progressivement, Paris passe du centre de la contestation intellectuelle, de la radicalité, au centre de la réaction. Les nouveaux philosophes, souvent des renégats comme Bernard Henry Lévy ou André Glucksmann ; les historiens réactionnaires comme François Furet, vont monopoliser le devant la scène et faire de la France, encore aujourd’hui, un des bastions de l’anticommunisme. Ce n’est pas un hasard si le Livre Noir provient de notre pays.

    Dans le même temps, le PC, massif, imposant, puissant, est néanmoins dans une situation complexe. Il est le Parti Communiste d’un pays impérialisme en pleine expansion économique, deux raisons qui facilitent le glissement de sa politique et de son électorat vers la droite.

    Les trente glorieuses et la politique de coexistence pacifique n’ont pas encouragé le PC sur la voie de la radicalité. La crise générale et constante du capitalisme ne s’est pas réalisée selon les termes prévus. Au contraire, dans l’après-guerre, le capitalisme et l’impérialisme se développent – même en dépit des indépendances !

    L’obligation du compromis, par peur que le prolétariat ne se tourne vers l’URSS et la Révolution, créé une situation paradoxale. Au niveau international, ces compromis se traduisent par un blocage qui mérite d’être souligné. L’existence de l’URSS oblige la bourgeoisie à renoncer à une partie de ses rentes pour s’assurer la neutralité d’une partie de la population, voire l’adhésion. L’existence de l’URSS – même révisionniste – permet donc une hausse du niveau de vie. Mais cette hausse du niveau de vie anesthésie elle-même la population, ce qui entrave les volontés révolutionnaires. Finalement, comme le note Herbert Marcuse, l’existence de l’URSS rend impossible le succès de l’URSS.

    Pour une partie du prolétariat métropolitain, les possibilités d’accroissement du niveau de vie ont eu tendance à rendre moins désirable un changement révolutionnaire, jugé risqué. La composition sociale de la France change aussi : une partie des secteurs primaires et secondaires sont transférés dans d’autres régions de la sphère économique française : les néo-colonies. Il en résulte le développement d’une classe moyenne, constituée d’une aristocratie ouvrière et d’une petite bourgeoisie commerçante ou intellectuelle.

    Le développement du crédit bancaire, de l’endettement, ainsi que la croyance dans l’ascenseur social, on là aussi joué en défaveur des éléments les plus à gauche du PCF. La thèse d’une transition douce prend une ampleur toujours plus grande, tandis que tombent dans l’oubli les « tendances à la paupérisation relative et absolue »2, tendances que nous observons pleinement ici.

    Durant la guerre d’Algérie, si ses militants et ses militantes ont été exemplaires, le PC lui-même n’a pas brillé particulièrement. D’une part du fait d’un certain social-chauvinisme, avec la croyance que « l’indépendance algérienne ferait le jeu de l’impérialisme US »3, et une tendance à analyser la France comme étant un Etat dominé, et non une puissance impérialiste. De plus, la politique de coexistence pacifique de N. Khoruchtchev, se résume en réalité à une politique de sphères d’influences bien délimitées. En déclarant que la Guerre d’Algérie risque de déboucher sur une guerre mondiale, et qu’il faut donc l’entraver, le PCF fait un choix funeste.

    Il reste aussi hermétique aux évolutions des mœurs et de la société. Les transformations des mentalités, notamment à la suite de mai 1968, sont accueillantes avec méfiance et avec réticence. De ces transformations, certains ne retiennent que les excès et les abus, et non pas l’essentiel. En les considérant comme des dégénérescences liées à un capitalisme pourrissant, une partie des membres du PC s’isolent de la jeunesse.4

    Perdant le caractère révolutionnaire, le PCF est devenu un lieu d’une contre-culture qui s’est étiolée progressivement. Une contre-culture ouvrière-ouvrièriste qui se marie mal avec les transferts important de prolétariat. Le fait de s’orienter vers un contenu de plus de plus économiste entraîne aussi des prises de position qui prennent un sens réactionnaire : défendre le « produire français », lutter contre l’immigration… alors que celle-ci ne correspond, in fine, qu’à des mouvements internes au sein d’un espace économique unifié : la sphère économique française.

    En dernière instance, le PCF, lui aussi, s’est intégré progressivement dans la société capitaliste. Sa composition sociale a changé. La place de l’aristocratie ouvrière dans les recrutements est devenue croissante. Il en suit, presque mécaniquement, une droitisation.

    La participation au jeu démocratique de la bourgeoisie passe de tactique à stratégique. Il faut défendre et accroître les bastions rouges. Ce glissement inféode le PCF à ses élus et aux possession territoriales qui permettent de faire vivre le Parti. Outil, le Parti devient une fin en soi. Pour le faire vivre, il faut des moyens financiers, pour les obtenir, il faut donc des élus, pour avoir des élus, il faut une politique électoraliste. La suppression du centralisme démocratique est d’ailleurs défendue ainsi : la fidélité de l’élu communiste va à ses électeurs et aux engagements pris, plus qu’à la ligne du parti.

    Ce renversement des rapports d’autorité incarne un facteur primordial dans le déclin du PCF. Avec la Chute de l’URSS, il perd même un point d’appui : un modèle de succès. Cette défaite en fait désormais un croupion du PS, voué à jouer les seconds rôles, puis les figurants.

    1Nous détaillons cela davantage dans les sections de notre site internet consacrées à cette question.

    2Une tendance au fait que les pauvres soient à la fois de plus en plus pauvres, tant par rapport aux bourgeois (écart de richesse), mais aussi dans l’absolu (fins de mois difficiles, endettement, chômage, travail partiel…).

    3Ce qui est, en soi, un argument constant des révisionnistes.

    4https://unitecommuniste.com/france/mai-1968-est-il-responsable-de-matzneff/ Nous détaillons sur cette question ici.

  • 100 ans du PC (1920-2020) – 1/3

    100 ans du PC (1920-2020) – 1/3

    Note : Historiquement, le PCF était SFIC entre 1920-1921, PC-SFIC entre 1921-1943, puis PCF à partir de 1943. Dans cet article, nous employons, par commodité, l’appellation PC & PCF pour l’ensemble de la vie du Parti Communiste.

    Le PCF a joué un rôle essentiel dans la vie politique française et dans la vie ouvrière dans son ensemble. Si aujourd’hui, il n’apparaît plus que comme une organisation secondaire, comme un vestige du passé, son histoire mérite d’être connue, étudiée, comprise, partagée. Au seuil de son centenaire, si le vénérable parti ne nous livre pas une organisation de combat, il nous livre cependant un autre trésor : celui d’une mine d’expérience. Quoiqu’on puisse penser du PCF, il nous faut regarder celle-ci, la comprendre, en tirer les éléments positifs. Nous lui sommes toutes et tous redevables, d’une manière ou d’une autre.

    Dans l’actualité la plus récente, plusieurs élus du PCF ont été pointés du doigt pour des agressions sexuelles. Nous exprimons notre solidarité envers les victimes de celles-ci, et nous honorons la mémoire de Guillaume T., qui a révélé l’affaire dont il avait lui-même été victime. Nous mentionnons ceci, car pour un certain nombre de militants, ces affaires, tout comme celles qui ont concerné le MJCF en 2019, sont révélatrices d’une dégénérescence irrémédiable du PCF. Si elles sont effectivement illustratives de problèmes profonds et graves, elles ne sont nullement l’apanage du PC, ni d’ailleurs des « partis bourgeois ». On ne peut rejeter au loin l’histoire du PC, en particulier son déclin et l’ignorer. Il ne faut pas non plus ignorer la part d’ombre qui existe dans nos rangs. La croyance en l’invulnérabilité face à la déviation et face au crime est un danger grave, et qui nous guette tous. Comme l’écrivait Mao : là où le balais ne passe pas, la poussière s’accumule.

    La naissance :

    Il n’est pas possible de parler du PCF sans le replacer dans une histoire plus large : celle des luttes sociales en France, et plus particulièrement de la naissance des luttes ouvrières. Les PC sont les héritiers d’une tradition de lutte, la décantation d’une expérience. Ils ne sont pas des coups de génie, mais sont la résultante d’un processus long et complexe.

    Tout comme le Parti Bolchevique découle de l’expérience des décembristes et des narodnistes, le PC français est l’héritier d’une histoire qui entremêle jacobinisme, conjuration des égaux, révolutions, commune de Paris, conflits entre socialisme utopique et socialisme scientifique.

    Cette « histoire profonde » du PC mérite, pour des raisons que nous évoquons à la fin de l’article, toute notre attention. Elle est le procès de création de cette organisation, le processus dans lequel elle est devenu un Parti.

    Il faut reconnaître que la construction du PC est d’autant plus complexe que la France ne s’est pas illustrée, à l’époque, par ses penseurs marxistes. Elle a été le berceau des révolutions du XIXe siècle, mais peine à s’extraire du romantisme révolutionnaire et d’une vision idéaliste de la philosophie politique. Jusque dans les années 1870, les sciences sociales souffrent d’un retard terrible comparativement au voisin d’outre-Rhin. Malgré le fait que la Commune a posé les jalons d’une nouvelle ère révolutionnaire, ses retombées théoriques profitent ailleurs. D’ailleurs, dans l’ensemble de son histoire, peu de théoriciens français sortent du lot. Il est possible cependant de retenir Georges Politzer, Charles Bettelheim ou l’économiste franco-égyptien Samir Amin.

    Lors de la grande épreuve de la Première Guerre mondiale, la très grande majorité des organisations françaises et des militants de la SFIO soutiennent la boucherie. Peu sont présents dans la conférence de Zimmerwald, en 1915, qui réunit les pacifistes. La décantation se produit donc après. Alors que c’est le choix de soutenir ou de s’opposer à la guerre qui clive dans un grand nombre de pays, en France, c’est le traumatisme de la boucherie de Verdun.

    La naissance de la SFIC est inséparable de l’histoire de la Révolution Russe. Elle polarise le congrès de Tours, en 1920. Au travers des fameux 21 points de l’intégration dans le Komintern, c’est, en dernière instance, la question du soutien à la construction du socialisme en URSS qui est posée. Certains fondateurs du PC, comme Boris Souvarine, sont ainsi des relais des conflits idéologiques internes à l’URSS. Cette lutte reflète les clivages entre les praktiki1 de la Révolution et les intellectuels idéalistes. Leur opposition à la « bolchevisation » du Parti reflète souvent leur hostilité face à la direction que prend l’URSS.

    La SFIC s’intègre dans un programme de révolution mondiale et d’entraide entre révolutionnaires du monde entier. Contrairement à une idée reçue, elle n’est pas totalement équivalente aux intérêts de l’URSS. Il faut d’ailleurs souligner que, dans ses membres fondateurs, nous retrouvons des personnalités de premier plan, tel Ho Chi Minh. Pourtant la question coloniale demeure complexe.

    Le PCF, comme la très large majorité des partis communistes de l’époque, est une organisation qui possède un caractère exceptionnel. C’est un parti politique, mais un parti double : il possède des structures légales, visant à l’intégration dans le jeu politique et dans les élections, tout en disposant d’un appareil militaro-politique clandestin, dans le but de prendre le pouvoir par la révolution. L’existence de ces deux têtes ne va pas sans conflits. Elle entraîne aussi une méfiance constante de la part des partis politiques « traditionnels » (au sens de respectant le jeu démocratique).

    Il existe un très large consensus de la très grande majorité des partis politiques pour condamner l’Union Soviétique (les radicaux, en France, faisant figure d’exception notable, avec une soviétophilie importante). Les organisations communistes sont traitées alors comme des pestiférées, y compris par la sociale démocratie. La dégradation de la diplomatie et des relations entre partis entraînent des choix de ligne variables, entre le classe contre classe et le front uni.

    Le « classe contre classe »

    Le PCF a suivi avec rigueur la politique de l’Internationale Communiste, en appliquant, en 1928, la ligne du « classe contre classe ». La ligne du « classe contre classe » part d’un constat simple : l’anticommunisme des autres organisations politiques est trop fort pour justifier la moindre politique de conciliation. Les sociaux-démocrates, les relais des oppositionnels, notamment les trotskistes ou les anarchistes, sont considérés comme étant des traîtres à la cause. Ils sont jugés avec plus de sévérité que les autres : en effet, ils contestent par leur simple existence le monopole du PC a incarner la révolution ouvrière.

    Durant cette période, le PC, apparaît renfermé, sectaire. Il perd une partie de son auditoire, même s’il parvient à constituer des bastions ouvriers et se doter de relais solides. Cette « bolchevisation » du PC est toujours un grand débat : politique gauchiste ou ligne juste ? Toujours est-il que, Le PCF possède alors un soft-power immense. Il attire largement. Les ouvriers, les ouvrières, la paysannerie, mais aussi l’intelligentsia se tournent vers lui. Des noms illustres s’affichent aux côté des petites gens. L’URSS, elle aussi, attire, fascine, intrigue. A partir des années 1930 cependant, le PC se transforme. La montée du fascisme le rend plus prudent, plus méfiant. Le durcissement de la situation en URSS l’atteint également. Il décante aussi progressivement.

    L’exclusion de personnages comme Jacques Doriot n’est pas, comme on a pu l’entendre, une conséquence du « stalinisme » du PCF. Doriot, qui a fini SS, incarnait les divergences internes au PCF. Efficace, travailleur, il n’en était pas moins un apôtre d’un renoncement à la révolution prolétarienne. Sa vision du changement de société passait par l’alliance avec les réformistes la collaboration de classe. Doriot ne préfigurait pas le Front Populaire antifasciste. Il préfigurait plus le social-chauvinisme, le renoncement, l’opportunisme. Il n’a pas eu « raison trop tôt ». La ligne radicale « classe contre classe » signifiait aussi, pour lui, la perte possible de son fief de Saint-Denis.

    La menace fasciste.

    La menace fasciste, incarnée par le 6 février 1934, pousse à ce que les partis anti-fascistes fassent front commun. Le front uni antifasciste donne des résultats contradictoires : en Espagne, sa victoire entraîne un coup d’État militaire, qui se mue en guerre civile impitoyable. En France, la victoire électorale permet des avancées sociales immenses. C’est bien grâce au PCF et à la CGT que les congés payés, que la baisse du temps de travail, que l’amélioration des conditions de travail ont été une réalité. Mais la victoire tactique ne s’est pas muée en victoire stratégique.

    Là aussi, la bourgeoisie s’est radicalisée. Elle a tourné les yeux, pleine d’envie, vers un modèle politique qui lui permettrait de régler son compte aux empêcheurs d’exploiter en rond. Outre Rhin, le nazisme offre ainsi un modèle : la bourgeoisie préfère largement « Hitler que le Front populaire ». Elle est exaucée. Il est notable que, dans la défaite « totale » de 1940, elle parvient à sauver deux choses : l’Empire et la flotte pour le protéger. L’essentiel est sauf, l’Allemagne peut bien « régénérer la métropole », tant qu’elle ne touche pas -et elle n’y toucha point ! – aux immenses richesses coloniales.

    Il est difficile de savoir s’il y a eu réellement un « choix de la défaite » ou si le retard technologique et l’incompétence militaire ont eu raison de la France. Il n’est pas exclu que le patronat en réaction aux nationalisations -en particulier du complexe militaro-industriel, ait opéré un véritable sabotage. Il est possible qu’il espère une « régénération » de la France dans la défaite, comme lors de la restauration, un siècle plus tôt. Toujours est il, que, lorsque la guerre est là, la France n’est pas prête.

    1Les « praticiens », ce terme est parfois employé pour parler des parties les plus pragmatiques du PC(b)US, notamment lafuture kommanda autour de Staline. Ce sont ces militants, souvent peu optimistes sur les perspectives révolutionnaires en Europe, qui vont l’emporter sur les branches plus promptes à prendre des risques. Avant d’en faire une opposition plate et insipides entre « démocrates » et « bureaucrates », il faut prendre en considération les projets politiques divergents : Dans « Le cours nouveau » Trotski annonce son hostilité face à la mutation du PC(b) révolutionnaire en parti devant « gérer » un pays, mais il prône aussi une politique de pression brutale – y compris par des expédition punitives – sur la paysannerie et sur les ouvriers en misant tout sur l’étranger. La majorité du PC(b) considère que le risque de tout perdre est trop important, et qu’il faut miser sur la construction du socialisme en URSS. Pour l’anecdote, le centre Boris Souvarine est aujourd’hui un des instituts les plus ouvertement anticommunistes.

  • Appel à l’unité d’action des communistes présents et présentes en France.

    Appel à l’unité d’action des communistes présents et présentes en France.

    Nous avons rédigé cet appel avec nos camarades de l’UPML, faisant suite à deux lettres ouvertes proposant un travail conjoint des communistes. Nous considérons que la situation actuelle ne nous autorise pas à rester dispersés et désunis. Nous avons, en tant que militants et militantes communistes, une « obligation de moyens » dans le fait de lutter et de chercher, constamment, les moyens de pouvoir progresser et avancer. Nous relançons donc cet appel, et nous invitons celles et ceux qui se retrouvent dans son analyse et ses mots d’ordres à prendre contact avec nous. Ripostons ensemble, construisons ensemble, gagnons ensemble.

    21 Avril 2020.

    La crise mondiale liée à la pandémie représente la situation la plus grave qu’a connu la planète depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle secoue de fond en comble le monde. Avec plus de la moitié de la population en confinement, elle fournit également l’expérience la plus universelle de l’histoire de l’humanité.

    Toujours est-il que cette situation chaotique peut déboucher soit sur une aggravation générale et durable de la situation sur la planète entière, soit sur des perspectives nouvelles de lutte et de victoire pour le mouvement ouvrier, le mouvement des opprimés et opprimées, le mouvement communiste. Nous considérons que cela dépendra de notre action et de notre capacité à travailler ensemble.

    Les bourgeoisies préparent leur sortie de confinement. Elles développent des plans pour passer à l’offensive sur les droits sociaux, profiter de la période de trouble pour justifier un durcissement des institutions et de la répression.

    La crise sanitaire a de nouveau démasqué les gouvernements et leur vraie nature : des agents serviles des intérêts capitalistes, prêts à sacrifier la santé et la vie des travailleuses et des travailleurs. Elle rétablit également la vérité sur le caractère essentiel du travail des ouvrières et des ouvriers, des agricultrices et des agriculteurs…etc. Par opposition, elle rappelle le caractère parasitaire de la grande bourgeoisie, laquelle ne vit que comme un vampire sur le dos de celles et ceux qui, avec la nature, produisent toutes les richesses. Il existe parmi les masses populaires un immense désir de justice sociale, tout comme une immense combativité potentielle. Cependant, l’efficacité de la propagande réactionnaire peut également faire basculer l’issue de la crise en faveur du chauvinisme, du fascisme, de la collaboration de classe.

    Nous avons un travail massif immense à réaliser, quelles que soient nos stratégies.

    Le mouvement communiste international peut sortir renforcé de cette épreuve. Le fait de parvenir à réaliser cette tâche immense dépend en partie de la capacité des organisations politiques qui composent ce mouvement de coopérer et de surmonter les écueils pour travailler ensemble.

    Nous pensons qu’il est essentiel que, partout où cela est possible, la voix communiste, la voix des intérêts du prolétariat, des classes exploitées, de ceux et celles qui subissent le plus la crise, soit la plus forte possible. Que des fronts unis puissent naître et se renforcer, pour contrer les plans de la bourgeoisie et des impérialistes, mais également pour faire naître ou pour renforcer les forces qui rendront la victoire possible.

    Un travail défensif est nécessaire, pour protéger les droits sociaux, économiques et politiques des masses populaires, pour s’opposer à la guerre, au fascisme… dans le cadre de fronts unis les plus larges possibles. Mais également un travail offensif, pour conquérir de nouveaux droits sociaux, économiques et politiques, pour rassembler et organiser largement les masses vers la lutte politique. Une lutte politique pour une nouvelle société, à laquelle toujours plus de travailleuses et de travailleurs aspirent. Cette société ne peut être que le véritable socialisme.

    Nous mêmes, membres de l’UCL et de l’UPML, soucieux de collaborer systématiquement, travaillons au sein de la Coordination internationale des partis et organisations révolutionnaires (ICOR). Cette coordination fait partie du Front Uni International construit avec la Ligue internationale de luttes des peuples (ILPS). Nous avons fait ce choix car nous considérons qu’on ne pouvait se contenter de notre activité isolée. Nous respectons les choix stratégiques de toute organisation et le fait qu’elles puissent ne pas souhaiter adhérer à la coordination dans laquelle nous sommes. Ce n’est pas le but de notre courrier mais celui de nous rapprocher pour agir ensemble.

    Travaillons ensemble, discutons, rencontrons-nous dans la mesure du possible. On pourrait s’imaginer des campagnes de solidarité commune – au niveau local, régional, national, continental, pour construire une défense et une riposte la plus large possible. Mais faisons un premier pas par cet appel commun !

    Nous pensons que les positions à défendre en commun peuvent se résumer simplement autour de constats :

    • Le système de production capitaliste est incapable de répondre aux besoins matériels et culturels de la population. Il est également incapable de pouvoir exister sans ravager la planète et sans exposer l’humanité à de nouvelles pandémies. A terme, il met en péril les possibilités même de survie de l’humanité.
    • L’échec du libéralisme : Même les États les plus ouvertement libéraux ont pris des mesures pour protéger les intérêts de leurs bourgeoisies. C’est une démonstration de plus de la collusion entre États et exploiteurs & exploiteuses.
    • La loi du marché a montré ce qu’elle signifie en pratique : la pénurie pour faire monter les prix, la recherche de la rentabilité maximale, quitte à sacrifier les travailleurs et les travailleuses. Elle génère également des coûts astronomiques pour le matériel médical, dont la production est contrôlée par des monopoles immenses.
    • Le système capitaliste n’est ni réformable ni amendable. Il doit être détruit et remplacé par un système économique, planifié, conçu dans le but de satisfaire les besoins des masses populaires, dans le respect des capacités de régénération de la planète. Place à la société du futur – le socialisme révolutionnaire !

    Notre propagande prend vie en lien avec les luttes des masses :

    • Pour un système de santé répondant aux besoins réels et prévisionnels.
    • Aucune législation spéciale du travail et aucun recul du droit du travail durant la crise et après celle-ci.
    • Non à une reprise économique et scolaire sans protection
    • Apporter de l’aide aux plus démunis, protéger et organiser les personnes les plus vulnérables dans un esprit internationaliste.
    • Condamnation et sanctions pour les responsables des victimes, dues à la gestion bourgeoise de la crise sanitaire.
    • Contre la droitisation des politiques, contre la militarisation des appareils d’États et la fascisation. Pour la défense et l ‘élargissement de nos droits et libertés démocratiques. Lutter contre l’action des forces réactionnaires, qui utilisent régulièrement les crises pour faire du prosélytisme ou instiller des idées racistes / réactionnaires.
    • Halte à toutes les guerres de rapine et à toutes les opérations de repartage du monde entre puissances impérialistes.

    Au delà de ces tâches immédiates, et en lien étroit avec elles, préparons les luttes à venir dans une période qui va ébranler les bases économiques et surtout politiques d’un système dépassé. On verra des révoltes, des insurrections et des effervescences révolutionnaires naître. La crise engendrera d’énormes souffrances pour les masses, mais aussi des potentialités pour renverser le capitalisme. La bourgeoisie s’y prépare – et nous !? Ces mouvements forts auront-ils une perspective et une direction unifiée ?

    • Parlons-nous entre organisations et mettons ensemble ce que nous avons en commun, sans esquiver le débat sur nos divergences. L’heure est à la coopération, à l’unité d’action !
    • La voix de la révolution socialiste doit se faire entendre. Développons des méthodes et des moyens pour une propagande, pour un débat large sur l’alternative socialiste au niveau de la société. Combattons l’anticommunisme à l’œuvre comme « dernière arme » de la bourgeoise pour défendre son système pourri.
    • Apprenons les uns des autres et soutenons mutuellement nos efforts pour construire une alternative révolutionnaire.

    Camarades, travaillons ensemble, agissons ensemble. Le temps du confinement, qui concerne plus de la moitié de la population mondiale, est un temps que nous devons mettre à profit pour préparer l’après-pandémie.

    Faisons avancer la lutte du prolétariat, faisons de cette crise sanitaire le point de départ d’une grande victoire politique, d’un nouveau jalon vers le socialisme !

    UPML et UCL, membres de l’ICOR

    ANNEXE : Nos constatations sur la situation actuelle.

    • Cette pandémie est coûteuse en termes de vies humaines. Si les critiques occidentales se portent principalement vers la Chine, en l’accusant de minimiser sa surmortalité, il ne fait aucun doute que chaque État tend à pratiquer une politique similaire. Cette surmortalité est un critère qui dévoile publiquement l’insuffisance des moyens sanitaires, y compris dans des pays considérés comme développés ou dans des puissances impérialistes.
      • La première vague, qui a déferlé sur l’Asie-Pacifique, semble stoppée pour le moment. Cependant, rien ne permet de s’assurer qu’elle ne réapparaisse pas.
      • La seconde vague touche l’Europe et les USA. Elle a stoppé l’activité économique de la plupart des États du « vieux continent ». Les USA deviennent le nouveau centre de celle-ci. La politique de Trump semble être celle d’un « darwinisme immunologique », laissant vivre ceux qui survivent, et mourir ceux qui n’ont pas de mutuelle.
      • Une troisième vague, sur les pays les plus pauvres et les plus dominés, pourrait naître. Ce serait elle qui serait la plus dévastatrice tant les infrastructures sont défaillantes.
    • Cette pandémie était envisagée et considérée comme une certitude. De nombreux acteurs ont dénoncé l’impréparation des systèmes de santé face à son irruption. Cependant, pour des raisons d’austérité et de rentabilité, l’ensemble des pays impérialistes ont eu tendance à réduire leur possibilité de soigner massivement la population, et ont remis sans cesse à plus tard toute politique de santé publique sur cette question et toute politique de coordination sérieuse.

    • Cependant, ce n’est pas tant la hausse de la mortalité qui pose problème, pour la bourgeoisie, que le coup d’arrêt porté à l’économie mondiale. La bourgeoisie peut sans problème accepter des génocides ou des massacres. Mais elle n’accepte pas le moindre ralentissement de ses rendements. Or, la pandémie a accéléré le développement de la crise économique. Elle préexistait à celle-ci, mais la maladie a eu un effet catalyseur. En désorganisant les chaînes de production, cette situation met en péril les pays dépendant des importations pour leurs denrées alimentaires. Ce sont souvent des pays de monoculture, comme les États dominés d’Afrique ou d’Asie. Ces États produisent pour l’export, et ne sont absolument pas auto-suffisants. Une famine mondiale peut se profiler.
    • Dans l’ensemble des pays touchés, le coût économique de cette crise risque de créer des vagues de chômage immenses. De plus, les différentes bourgeoisie en profitent pour s’attaquer aux droits sociaux, y compris les plus élémentaires. Non seulement elles comptent faire payer la crise aux masses populaires, mais elles escomptent même en tirer profit. Elles ont invoqué une économie de guerre pour justifier que les pertes soient socialisées, tandis que les profits tombent toujours dans la poche des mêmes bandits.
    • La politique de confinement, qui concerne plus de la moitié de l’humanité, accentue les inégalités de classe et les inégalités entre hommes et femmes. Les prolétaires et les femmes en subissent les conséquences les plus néfastes. Désignés « travailleuses et travailleurs essentiels », les prolétaires sont constamment exposés, sans protection, aux risques de contamination. Les femmes subissent de manière accrue la pression des tâches domestiques ainsi que les risques de violence et de viols.

    • Le durcissement de la situation économique se traduit mécaniquement par un durcissement de la situation politique interne aux pays. Déjà dans certains États comme la Hongrie, le spectre du fascisme se fait menaçant.
    • La situation est propice également au développement d’idées chauvines, bellicistes ou réactionnaires. Dans certains États, le racisme décomplexé a frappé. Les étrangers et les étrangères sont accusés de propager le virus. Un climat pogromiste s’installe. Les théories conspirationnistes et les rumeurs les plus folles circulent. Les peurs peuvent être employées comme une épée par les réactionnaires, pour frapper dans l’intérêt des bourgeois et des bourgeoises.

    • L’affaiblissement de certaines puissances entraîne de fait un risque accru de guerre. Nul ne sait, à l’heure actuelle, dans quelle situation seront les États d’occident à la sortie de cette crise. Les choix qui sont faits à l’heure actuelle peuvent les avoir durablement affaiblis. Il ne fait aucun doute que d’autres États en profiteront logiquement. Peut-être pour certaines nations, cela sonne l’heure de la liberté, mais pour d’autres, cela se résumera à un changement de maître. Il y aura certainement des luttes de libération qu’il faudra soutenir, mais également des affrontements inter-impérialistes qu’il nous faut dénoncer et combattre.

  • 2e appel de l’UPML / UCL aux organisations communistes

    Deuxième appel de l’Union Prolétarienne Marxiste-Léniniste et l’Unité Communiste de Lyon aux organisations communistes présentes sur le territoire français. 

    Camarades, il y a urgence! 

    En tant que communistes, nous devons jouer un rôle dans les luttes actuelles en remettant en cause la légitimité du pouvoir actuel. Celles-ci illustrent l’exacerbation des contradictions de classe, et débouchent sur une situation explosive. Depuis la fin du XXe siècle, la bourgeoisie est à l’offensive non-stop. D’une part car elle le peut, avec le recul des organisations ouvrières, de l’autre, car elle le doit, du fait de l’exacerbation de la concurrence internationale et de la crise économique. 

    Cette accélération des attaques de la part des gouvernements successifs s’est encore accrue avec l’élection de François Hollande et celle d’Emmanuel Macron. La bourgeoisie est parvenue à obtenir des victoires significatives dans des domaines centraux: 

    Au niveau social (loi El-Khomri et loi Travail, transformation des modes de financement des caisses de cotisation et leur étranglement progressif, hausse générale du coût de la vie, baisse de l’accès aux services de base et leur privatisation et dégradation générale des services publics), dans le démantèlement des droits et libertés bourgeoises, si limités soient-ils (intégration de l’état d’urgence dans la Constitution, réduction des droits de grève et de manifester), dans la croissance constante des violences policières et dans la surveillance/le contrôle des mouvements d’opposition et des révolutionnaires. La militarisation et l’intervention agressives de l’impérialisme français agissent dans le monde entier dans un contexte de confrontation et d’hostilités grandissant faisant progresser le danger mondial de guerre. La destruction de l’environnement naturel continue d’une manière effrayante en France et dans le monde entier. Il n’est plus un secret que l’on va à grands pas vers une catastrophe pour les bases même de notre existence! Actuellement, dans de plus en plus de pays, les luttes éclatent: les masses ne veulent plus vivre comme avant! 

    Les communistes révolutionnaires seront-ils capables de montrer l’alternative communiste dans ce contexte de combats acharnés? 

    Les mouvements sociaux en France ont été forts, puissants et combatifs, mais pour l’essentiel infructueux. Ils ont cependant permis de gagner du temps, mais n’ont pas battu en brèche les projets de la bourgeoisie. Elle a dû, parfois, faire usage du 49,3, mais, dans l’ensemble, elle a gagné ses batailles. Ni les syndicats, ni les Gilets Jaunes, ni aucun mouvement social, aussi radical soit-il, n’est parvenu à pouvoir souder durablement un front synthétisant et défendant avec rigueur les intérêts des classes populaires. Cette tâche demande des outils politiques, capables de dépasser les revendications économiques et sectorielles, et d’en dégager une perspective politique. Cette tâche demande aussi une idéologie qui le permette : pas seulement un « anti-capitalisme », mais le communisme et la méthode scientifique matérialiste-dialectique. 

    Sans cela, il n’est possible que de rendre les coups, mais il n’est pas possible de construire les moyens de remporter des victoires, qu’elles soient économiques ou politiques. 

    Le soleil ne se couche pas sur le royaume de la bourgeoisie. Ou si peu. 

    Nous devons faire un bilan critique de notre travail et de notre rôle dans ces luttes. En dépit du fait que ces sept dernières années ont été le cadre d’offensives constantes, les prises de position communes, le travail commun (théorique ou de terrain) est resté embryonnaire. 

    Des obstacles compréhensibles, mais néanmoins inacceptables sur le fond, se sont constamment dressés sur le chemin du rapprochement des communistes. 

    L’hypothèse d’un travail commun, invitant largement, a été bien accueillie à la base, mais n’a pas été prise au sérieux aux sommets.

    A plusieurs reprises nous avons fait des propositions allant dans ce sens. Ces propositions ont rencontré un écho très positif des militants de la base de presque toutes les organisations avec lesquelles on a discuté. Mais en tant qu’organisations, les réactions ont été à 95 % un silence assourdissant, y compris de la part d’organisations faisant officiellement la promotion de cette démarche. 

    Nous prenons au sérieux cette question, car nous considérons que l’isolement dans lequel les organisations communistes se trouvent n’est pas tolérable. Nous nous sommes organisés, UCL et UPML, non pas pour ajouter nos groupes à la longue liste de ceux qui existent déjà, non pas pour avoir notre vérité autoproclamée, cataloguée à l’inventaire des autres, mais bel et bien pour être entendu largement

    Ce qui doit passer en premier, l’intérêt suprême des prolétaires et des masses, c’est celui de la lutte menée contre l’impérialisme – et au premier chef notre impérialisme – contre le capitalisme, contre les exploiteurs et exploiteuses tout comme contre les différentes formes d’oppressions. Cet intérêt suprême doit dépasser les intérêts particuliers de nos organisations respectives. Si nous les avons constituées, c’est comme un outil temporaire, permettant d’avancer selon un mode opératoire efficace pour construire un parti ayant vocation à devenir le parti révolutionnaire. 

    Ne devons-nous pas nous démarquer de l’anarchisme, de l’anarcho-syndicalisme et du trotskisme ? 

    Il existe des obstacles que nous comprenons parfaitement. Mais surmonter les obstacles fait partie de nos tâches les plus brûlantes ! La fondation de ces organisations s’est faite dans un creuset suffisamment large, avec des critères qui ont été progressivement et dialectiquement affinés. Ces critères se sont notamment affinés avec la progression idéologique, politique, organisationnelle et opérationnelle. Il ne suffisait pas à Lénine d’être juste sur le fond, il lui a fallu l’être également sur la forme, sur la pratique. De plus, les dirigeants comme Lénine ou Mao ont toujours posé la question de l’efficacité de l’organisation. 

    Avec notre proposition d’une Alliance des Communistes nous ne voulons pas non plus « reproduire le CNU », comme nous avons pu l’entendre. Nous ne souhaitons pas recommencer un débat théorique « hors sol ». Ce que nous proposons c’est une alliance pour l’action politique. Alliance engageant une coopération pratique dans la lutte des classes. Notre coopération engendrera nécessairement des débats qui pourront se poursuivre si on le souhaite. L’adhésion de l’UPML et de l’UCL à l’ICOR ne devrait pas être un obstacle non plus, ni l’adhésion d’autres organisations à d’autres associations ou coordinations internationales. 

    Oui, nous nous trouvons aussi devant des responsabilités internationales incontournables, vu le rôle dévastateur de l’impérialisme français dans le monde. MAIS : Toutes les objections avancées sont, à notre sens, des erreurs voire des prétextes pour rester en dehors de la construction de cette Alliance politique et pour maintenir un entre-soi « confortable ». 

    Une grande partie des questions peuvent trouver une solution dans un débat plus large et commun. 

    Nous considérons qu’il est de notre devoir de proposer à nouveau une prise de position politique commune sur le sujet de la/les lutte/s en cours et à venir. Nous considérons également qu’il est important de pouvoir apparaître ensemble dans les luttes et les manifestations pour que pèse notre engagement de forces et pour permettre de faire apparaître les mots d’ordre révolutionnaires. 

    Cela possède un caractère d’étape. Il est important que nous nous rencontrions les uns les autres. Que nous puissions nous reconnaître et nous connaître – par des rencontres bilatérales ou multilatérales. C’est une étape fondamentale pour nouer des liens, mais également pour se déterminer les uns les autres par rapport aux lignes de démarcation qui peuvent – et doivent – exister. Nos comportements sont marqués par la méfiance, par la défiance : il existe un travers terrible, dans lequel toute autre organisation communiste est considérée immédiatement comme une concurrente ou une ennemie. Il est logique que nous agissions ainsi, car, bien souvent, nous ne nous connaissons pas ! Nous reproduisons ainsi entre nous le mode de pensée bourgeois et petit bourgeois : concurrence, rivalité, prétention … 

    Ces étapes – rencontres, reconnaissance mutuelle – sont déjà, en soi, des avancées conséquentes dans l’idée de rassembler et de donner corps à un front communiste dont nous avons grand besoin. 

    À moyen terme, il est fondamental que puisse naître une coordination permanente des organisations communistes de France ou présentes en France, ainsi que dans les régions dominées par celle-ci. Cette coordination est une condition sine qua non pour pouvoir faire progresser en influence à la fois le courant communiste dans la société et chaque organisation communiste prise individuellement. Il existe certes des lignes rouges à définir, et très certainement des organisations qui, par leurs prises de position, par leur pratique, par leurs agissements, se mettront d’elles-mêmes hors de notre camp. Il existe également des organisations, qui, pour ces raisons, suscitent la réprobation générale et l’animosité. Nous pensons que, là aussi, c’est à nous de déterminer, conjointement, une base minimale correcte, et de ne pas laisser l’anticommunisme servir de juge à ces situations. 

    Nous considérons que l’unité des communistes est un enjeu de taille Cet enjeu n’est pas qu’une histoire d’addition de membres d’une organisation à une autre. Il s’agit également de franchir un bond qualitatif : construire les bases d’une riposte aux agressions de nos capitalistes, de notre impérialisme et promouvoir le socialisme-communisme. 

    Avancer sur notre travail ne dépend que de nous. Avançons pour combattre, combattons pour gagner ! 

    Dans ce sens, nous vous souhaitons une bonne année combative 2020 pendant laquelle nous avancerons vers l’unité des communistes! 

    Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! 

    Unite.communiste.lyon@gmail.com, unitecommuniste.com/

    contact-upml@riseup.net, upml.org

    membres de l’ICOR (Coordination internationale des Organisations et Partis Révolutionnaires), site Icor.info 

  • 23 août 1939, la décision terrible. 2/3

    23 août 1939, la décision terrible. 2/3

    Brochure complète :

    Les jeux diplomatiques des années 1930.

    Bien souvent, l’URSS, notamment à l’école, est abordée comme un monde clôt, imperméable aux influences extérieures, en somme centré sur lui-même. Or, il n’en est rien, et nous le verrons après, le monde des années 1930, qui, d’un point de vue occidental, était vu comme le calme avant la tempête, était déjà secoué par les ouragans de la guerre. Ouragans dont l’URSS n’était pas uniquement spectatrice, mais également partie prenante. Le découpage artificiel en période, en thèmes, en aires géographiques, typiquement scolastique, fait oublier à quel point les différents point du monde sont connectés et à quel point les événements sont l’aboutissement de processus. L’un d’entre eux est le débat sur la nature de la guerre à venir.

    Que sera la Seconde Guerre mondiale ?

    Il existe une tendance, bien humaine, à croire que Staline décidait d’une manière unilatérale de la politique soviétique. Admettons que ce point soit véridique, ce qui n’était pas le cas. Cela n’enlève en rien le fait que Staline prenait ses décisions sur la base de rapports et de documents qui lui étaient fournis par les échelons inférieurs du Parti. Ainsi, pour les questions d’analyse internationale, le Komintern possédait un poids extrêmement important dans le processus de prise de décision. Or, le débat sur la nature de la guerre à venir était un point fondamental. La guerre, depuis 1932, était jugée comme inévitable à terme. Les plans quinquennaux avaient pour ambition de permettre à l’URSS de se défendre, mais leur aboutissement était prévu pour 1943, avec la fin du 3ᵉ plan.

    Mais quelle nature ? Serait-elle en tout premier lieu une guerre inter impérialiste, ou serait-elle une croisade antibolchévique des impérialistes coalisés ? Ce débat était crucial, car il devait permettre à l’URSS de se positionner et de positionner sa diplomatie.

    Si la guerre était une croisade antibolchévique, il fallait intensifier la politique du « classe contre classe », compter sur l’hostilité de la classe ouvrière aux menées agressives contre la République de Soviets, et les déstabiliser. Si, toutefois, la guerre était, en tour premier lieu, une guerre inter-impérialiste, il fallait nouer des alliances avec les pays non-agresseurs, pour tenter de contrer ces menaces, et, surtout, protéger les petites nations de la rapacité des puissances impérialistes.

    L’URSS, dès son entrée dans la SDN, en 1934, a mené une politique qui visait à lutter contre toute menace de guerre et à instituer une politique contraignante de Sécurité Collective, notamment par l’entremise de Litvinov, commissaire du peuple aux affaires étrangères. Cette politique visait à définir juridiquement les caractéristiques d’un État agresseur, et à obliger le fait de porter assistance aux petites nations. Si cette politique recevait, logiquement, les faveurs de l’opinion publique et de la direction des rares États indépendants (Albanie, Éthiopie…), les puissances impérialistes l’ont torpillée. Leur jeu géopolitique ne pouvait accepter ce type de règle. Dans le but de conserver leurs marchés et leurs sphères d’influence, les vieilles puissances (France, Angleterre), avaient pour but principal de se coaliser pour éviter l’émergence de rivaux (Japon, Allemagne). Elle a donc été liquidée au profit d’une politique d’accords bilatéraux, qui permettaient des alliances ad hoc répondant aux désirs des impérialistes.

    Dans le but de maintenir une parité entre Italie fasciste et Allemagne (jusqu’en 1936, les deux sont rivales sur la question de l’Autriche, notamment, mais aussi de la Roumanie/Hongrie), la SDN a adoubé de facto l’invasion de l’Albanie et de l’Éthiopie, à laquelle seule l’URSS s’est opposée. Si l’URSS, en 1939, abandonne la politique de Sécurité Collective, ce n’est pas par un revirement idéologique, mais bien uniquement par réalisme en vue des manœuvres visant à laisser champ libre aux agresseurs vers l’Est. Or, une des failles du Komintern a été de ne pas déceler la double nature de la guerre à venir, idéologique et géopolitique, même si, à sa décharge, il était extraordinairement difficile de pouvoir réussir cette analyse. Alexander Werth, alors correspondant de guerre, déclarait justement que Staline en avait conçu une certaine aigreur envers Dimitrov : « Staline en avait un peu assez du Komintern après toute l’histoire de la « guerre impérialiste » en 1939-1940. » (P. 139, Werth & Werth, 2010).

    Mais l’URSS n’était pas seule, dans un face-à-face avec l’Allemagne, d’autres acteurs rentraient en ligne de compte.

    Le chemin du pacte.

    Or, le processus qui a mené au pacte était tout sauf un processus autonome du reste des interactions politiques et diplomatiques, non seulement des années 1930, mais remontant, pour certains, à la période tsariste. A ce titre, il mérite de se pencher sur les conceptions géopolitiques, notamment celles expliquées par Henri Kissinger dans Diplomatie, ou, plus récemment, par Zbinew Brzezinski dans Le grand échiquier. Elles théorisent non seulement la politique de pactes et d’alliances à géométrie variable, la division constante de celles-ci entre elles, mais aussi la peur fondamentale que peuvent avoir les puissances maritimes de la naissance d’un invincible centre continental. A cela se surajoute une composante idéologique anticommuniste farouche, qui en complexifie davantage la lecture. Prendre un seul des aspects ne permet pas de comprendre la période, il faut l’interaction des deux.

    Directement après la Révolution bolchevique, l’intégralité des puissances impérialistes (et quelques légions perdues au milieu de la Sibérie) ont cru voir dans l’effondrement du tsarisme une opportunité de se partager l’immensité russe et d’écraser les espoirs des opprimés dans un seul mouvement. Les tentatives de sujétion de la future URSS ont échoué face à la résistance opiniâtre dirigée par le Parti bolchevique. Elles ont cependant conduit, avec le traité de Riga (1921)à la création d’un cordon sanitaire de régime proto-fascistes (Hongrie, Pologne, Finlande…) qui devaient être le point de départ d’une nouvelle croisade anticommuniste.

    Réprouvée parmi les réprouvés, l’URSS s’est donc liée avec l’autre ostracisée de la période, la République de Weimar, collaborant secrètement, économiquement comme militairement, notamment dans le but de contourner le traité de Versailles, qui l’une comme l’autre jugeaient inique et dictatorial. Il ne faut pas oublier que, dans cette période, la France s’est montrée d’une rapacité incroyable envers sa voisine d’outre-Rhin, imposant non seulement des réparations illimitées, mais, également, allant jusqu’à envahir la Ruhr pour se servir, lorsque l’Allemagne refusait de céder à ses caprices. Cette invasion, par ailleurs, a été le point de départ de la terrible hyperinflation, mais également un point d’appui au développement du NSDAP et des fondements du Parti Nazi en tant qu’acteur crédible (putsch de la Brasserie, rhétorique de la Schware Schande, la « honte noire ». Cette évocation revient constamment dans les biographies des jeunes Akademikern postulant pour la SS (voir l’ouvrage de Christian Ingrao, Croire et détruire). Le KPD, lui aussi, était un acteur de la lutte contre l’occupation militaire, notamment par les grèves importantes. Mais son renforcement poussait la bourgeoisie à se lier chaque fois davantage à l’anticommuniste et à financer largement le NSDAP. L’afflux de capitaux américains, au travers des plans de réparation (Dowes puis Young) ont permis à l’Allemagne de Weimar de se relever économiquement. Mais sa dépendance immense face à ceux-ci a contribué à couler à nouveau l’économie du pays en 1929.

    Avec l’arrivée des nazis au pouvoir, les accords de collaboration économique sont rompus, et les ingénieurs allemands présents à Kazan rentrent chez eux (l’influence de ceux de Junker s’est fait particulièrement sentir dans le domaine de l’aviation, en particulier dans le transport et dans le bombardement). L’URSS et l’Allemagne se regardent en chiens de faïence. Qu’en est-il des Occidentaux et des autres acteurs ?

    Ils prennent acte des discours anticommunistes virulents des nazis. Leur conclusion est qu’il est certainement possible de faire d’une pierre deux coups et de dresser l’URSS et le Reich l’un contre l’autre. Les bourgeoisies impérialistes appuient donc la reconstruction industrielle et militaire de l’Allemagne nazi par une série impressionnante de pactes passés sous silence.

    • 1933 : avec l’Angleterre, la France et l’Italie, signature du traité des 4 puissances. Ce traité est non seulement conçu comme une manœuvre pour isoler l’URSS des questions européennes, mais pour régler entre grandes puissances la question des frontières.
    • 1934 : Signature du traité Hitler-Pilsudski entre l’Allemagne et la Pologne, laquelle participe d’ailleurs, après Munich, au dépeçage de la Tchécoslovaquie. Ce traité a pour vocation de figer la question du couloir de Dantzig, réclamé par les Allemands, mais qui temporisent sur pendant que les revendications se portent sur l’Autriche.
    • 1935 : conclusion du traité de Stresa, qui avalise de facto la conquête de l’Abyssinie par l’Italie, en échange d’une vague garantie contre les modifications du traité de Versailles et contre les modifications des rapports de force en Europe. Ce traité, qui doit faire font contre l’Anschluss, est le sommet de l’application d’une ligne strictement géopolitique. En effet, la France et l’Italie font face à l’Allemagne, tandis que l’Angleterre conclut un accord avec cette dernière, dans le but de restaurer sa capacité militaire.
    • 1935, également : signature de l’accord de réarmement naval entre Angleterre et Allemagne. Il permet à l’Allemagne nazie de construire une flotte allant jusqu’à 35 % du tonnage de la Royal Navy pour la flotte de surface et jusqu’à 45 % pour les sous-marins. Cela représente tout de même 420 000 tonnes de navires de combat. Dans tous les cas, le total excède la capacité de production des chantiers navals de l’époque, mais il permet de poser sur cale les croiseurs, les cuirassés et les sous-marins ultra modernes qui semèrent la terreur quatre ans plus tard.
    • En 1936 : le pacte anti-Komintern est signé entre l’Allemagne et le Japon. Il a pour but de créer une ligue anticommuniste mondiale, tout comme d’isoler l’URSS pour préparer son invasion. Ce pacte reçoit un écho particulièrement favorable dans les pays occidentaux. En dépit des souhaits de Hitler, cependant, la France et l’Angleterre n’y adhèrent pas, seule l’Italie le rejoint en 1937, avant d’être étendu à un grand nombre de pays européens.
    • 1938, en septembre, à peine avant la conférence de Munich, les Anglais signent un traité de non-agression avec l’Allemagne nazie. La conférence, qui marque le point culminant de la politique d’apaisement (en réalité d’encouragement à l’agression), voit les Occidentaux exclure de toute discussion le gouvernement tchécoslovaque, tout comme le gouvernement soviétique. L’URSS, qui avait proposé la garantie des frontières tchécoslovaques, dans la mesure où elle pouvait obtenir un droit de passage pour intervenir, tire la conclusion que la France et l’Angleterre jouent le jeu d’une expansion allemande vers ses frontières, prélude à une guerre.
    • La France emboîte le pas en décembre dans une signature d’un traité de non-agression. Cependant, cela se fait en dépit d’une position particulièrement ambivalente sur la question. En effet, bien que les gouvernements français soient particulièrement méfiants envers l’Allemagne nazie, et préféreraient une solution qui prenne en étau leur rival, les cartels réactionnaires ont vécu le Front Populaire comme un traumatisme, et voient dans l’URSS l’arrière-cour de la lutte des classes en France (ce qui n’est pas totalement usurpé), tout comme dans le modèle hitlérien une source d’inspiration. Après Munich, la France a définitivement choisi entre URSS et Allemagne, la réaction politique l’emportant sur le réalisme géopolitique.
    • 1939 :l’Allemagne multiplie la signature de pactes avec toutes les pays possibles, surtout les États baltes, mais également la Roumanie et la Hongrie.

    Autant l’Angleterre n’a pas daigné voir en l’URSS autre chose qu’un ennemi irréductible qu’il fallait écraser, autant la France, traumatisée par la Première Guerre mondiale, s’est montrée intéressée plusieurs fois par l’idée de ressusciter l’Entente. Or, c’est précisément dans ce cadre-là que les contradictions entre la vision géopolitique et la vision idéologique se sont exprimées. D’une part, il y avait donc la peur d’une résurrection de l’appareil militaire Allemand, de l’autre la réticence, en particulier d’un État-major viscéralement anticommuniste (l’armée française a participé notamment au combat contre les bolcheviques, mais également à l’écrasement de la République des Soviets de Hongrie et à la guerre russo-polonaise.)

    Ainsi, en 1934, Louis Barthou parvient à rapprocher l’URSS et la France. Son assassinat, en même temps que Alexandre Ier de Yougoslavie, par un Oustachi, signe le glas de cette politique précaire. Un accord est trouvé en 1935, supposément accompagné de garanties militaires concrètes, mais il ne connaît pas la moindre application. Même le Front populaire ne tente pas de faire plier l’État-major, qui reste farouchement antisoviétique.

    Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Allemands, le 15 mars 1939, les Occidentaux se sont décidés à faire des propositions à l’Union soviétique. Mais elles sont fait d’une manière tellement insultante, avec une inégalité sur la question de l’engagement, qu’elles ne peuvent que déboucher sur un échec. Ainsi, sur le cas de la Roumanie, cliente de la France, il est demandé que l’URSS garantisse les frontières et intervienne militairement en cas de conflit. Mais cela n’est pas exigé de la France ou de l’Angleterre. De même il est demandé que l’URSS garantisse celles de la Pologne, mais elle n’a pas l’autorisation de traverser ses frontières. En somme, tout est fait pour que le gouvernement soviétique ait l’impression que les Occidentaux veulent que tout conflit implique leur pays, tandis qu’eux peuvent garder leurs options bien en main. Quant à l’Angleterre, la lecture des comptes rendus des conversations entre Lord Halifax et Joachim Ribbentrop suffisent à illustrer le cynisme avec lequel elle concevait sa politique étrangère, tant vers l’URSS que vers la France.

    C’est ce qui pousse la direction soviétique, par la bouche de Staline, à déclarer, devant le XVIIIe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique, que l’URSS ne cherchait la guerre vis-à-vis de personne et qu’elle ne « tirera pas les marrons du feu pour quiconque ». Cette prise de position, tout comme le remplacement de Maxime Litvinov par Viatcheslav Molotov, a été interprété par l’Allemagne comme une possibilité d’un retournement.

    Tandis que l’Occident envoyait un représentant non-plénipotentaire par le plus lent des navires disponibles, mépris ultime, l’Allemagne faisait expédiait son ministre des affaires étrangères par la voie aérienne. C’est ainsi que l’URSS s’est retrouvée, tout d’abord à signer un accord économique avec l’Allemagne, puis une proclamation de neutralité et de non-agression. Entre d’une part une proposition d’entrer en guerre sans garantie aucune de soutien et une proposition de rester en dehors du futur conflit, l’URSS a choisi celle qui l’engageait le moins.

    Mais, si on se focalise sur la question de l’Europe, il ne faut pas oublier quelle perception avait l’URSS de l’ensemble de a situation internationale.

    Un monde de dangers.

    L’hostilité au communisme de l’Allemagne nazie était fantastique. Mais elle n’était pas unique. L’Angleterre et la Pologne, en 1927, avaient rompu leurs relations diplomatiques avec l’Union soviétique, ce que celle-ci a interprété comme un prélude à une invasion. Ce subit sursaut de tension est arrivé à un moment où la direction du pays était la plus divisée, et a également joué un rôle particulièrement important dans la manière dont les contradictions au sein du parti ont été réglées tout comme la manière dont la collectivisation et le passage à une économie planifiée ont été réalisés. Après les années 1920, la crise de 1929 éloigne provisoirement les menaces en Europe, mais les fait renaître à l’Est.

    Ainsi, alors que le monde a les yeux rivés sur la diplomatie européenne la guerre couvait en Asie. Entre le 11 mai 1939 et le 16 septembre de cette même année, s’est déroulée la bataille de Khalkhin Gol face au Japon Showa. Si cette bataille est relativement connue, sa relation avec la diplomatie sur le front ouest (du point de vue soviétique) n’est quasiment jamais mentionnée.

    Pourtant, si nous la comprenons comme l’URSS la comprenait, il est clair qu’elle joue un rôle fondamental dans les choix soviétiques en termes de diplomatie. Pour la résumer de manière extrêmement concise : le Japon, engagé en Chine depuis 1931 et de manière beaucoup plus active à partir de 1937, est donc en contact direct avec l’URSS. Un groupe politique important, nommé le Hokushin-ron, ou « groupe d’attaque vers le nord », souhaite une expansion vers la Sibérie de l’empire japonais, et accroître les gains de la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905. Un autre groupe, le Kodoha, est formé de fanatiques anticommuniste. Les deux groupes se sont alliés pour lancer des provocations, profitant du faible contrôle impérial. Cette situation dangereuse explique en partie la politique conciliante du gouvernement soviétique vis-à-vis des nationalistes chinois, pourtant anticommunistes, vus comme un rempart contre les menaces japonaises.

    Une de ces provocations est les bataille de Khalkin-Gol. Celle-ci devait déboucher sur une guerre de grande ampleur menée contre l’URSS. Entre mai et septembre, plusieurs affrontements d’ampleur variée ont lieu vers la frontière mongole. Ces affrontements culminent en juillet, date à laquelle, en Europe, les tensions sont également extraordinairement fortes. Si, rétrospectivement, les forces militaires dirigées par Joukov pulvérisent les Japonais , au moment où les premiers affrontements ont lieu, l’URSS n’est pas préparée, d’une part, de l’autre le Japon est à la fois allié traditionnel de l’Angleterre (la rupture sera en 1941), mais également membre du pacte anti-Komintern. L’URSS avait toute raison de croire à une possibilité d’un envenimement impliquant l’Angleterre, ennemi n°1 des années 20, le Japon, celui des années 1930, et l’Allemagne, danger montant. Cette conjonction des astres pèse fortement sur la direction soviétique, qui ne peut pas ne pas croire à un danger réel, concret et immédiat.

    Il est notable que l’offensive de Joukov, celle qui renversa la vapeur, eut lieu le 20 août 1939, trois jours avant la signature du pacte. Cette signature est d’ailleurs un des facteurs qui poussa le Japon à abandonner l’idée de poursuivre les opérations, désormais conscient du fait qu’aucune aide ne lui viendrait de l’Allemagne. Pour l’URSS, le pacte n’était pas qu’une question de temps, mais également un bénéfice net, direct, immédiat à encaisser.

  • 100 millions sinon rien. Partie 4

    100 millions sinon rien. Partie 4

    Nous assumons tout.

    Poser la question cruciale du bilan, notamment humain, des expériences socialistes, est un sujet particulièrement complexe. Il impose de passer par un certain nombre de préalables fondamentaux. Faire l’impasse sur ces points ne peut qu’amener à des conclusions absurdes, comme celles que propose l’introduction du Livre Noir. Celle-ci est un exemple type de malhonnêteté. Elle est base sur l’amalgame de données imbéciles (les morts liés à l’opération Barbarossa imputés au bilan de Staline), sur une exagération constante des chiffres, mais aussi sur des principes douteux de « meurtres au second degré », allant jusqu’à intégrer les « enfants à naître » dont les parents ont été « tués » pour gonfler les statistiques. Mais surtout, la méthode de recherche consiste à traiter de manière intégralement isolée du reste du monde la question de la répression.

    Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, en prenant uniquement l’exemple de la France impérialistes, nous nous rendons vite compte que le bilan humain n’est pas forcément à l’avantage du « monde libre et démocratique ».

    Quoiqu’en disent les historiens et historiennes actuelles, l’histoire du communisme n’est pas un sujet neutre. Écrire sur les expériences socialistes revient à prendre position sur elles, sur leur légitimité, sur leurs succès, leurs réussites, leurs erreurs et leurs échecs. Elle revient également, et ce, à leur corps défendant parfois, à prendre position dans une bataille idéologique et sociale. Or, quoiqu’en disent ceux qui proclament le communisme comme mort et enterré, cette bataille demeure, à l’échelle mondiale, tout aussi vivante et brûlante qu’il y a un siècle.

    En témoigne la réaction de M. Lecaussin, dans son article, horrifié par le risque (in fine surestimé) de voir un candidat PCF dépasser les 5% aux élections électorales.

    Or, la neutralité, dans la lutte des classes, est impossible. Les historiens et historiennes jouent un rôle dans cette lutte. Mais la transmission, la vulgarisation et l’enseignement en joue un autre. Cette histoire-là, elle, est à charge. Elle n’est d’ailleurs pas l’apanage de la bourgeoisie de manière exclusive. La « gauche anti-totalitaire » la retransmet également sans vergogne. Diffuser les écrits du tsariste antisémite Soljenitsyne leur pose moins de cas de conscience que de diffuser les écrits marxistes, léninistes, ou maoïstes. Par un « étrange » phénomène, les trotskistes parviennent d’ailleurs souvent à se faire une place dans ces librairies libertaires, tout comme dans les bonnes grâces des rédacteurs de manuels scolaires.

    L’histoire telle qu’elle est apprise, telle qu’elle est diffusée, pose certains problèmes supplémentaires.L’ Le sensationnalisme, tout d’abord. Il faut vendre, et il est plus facile de vendre sur la base de couvertures dignes du Nouveau Détective que sur la base d’une analyse critique.

    La seconde est le fait que l’enseignement de l’Histoire répond à une commande de la part de l’État, où le caractère d’enseignement civique est retenu avant tout. L’histoire des expériences socialistes est utilisée comme un repoussoir pour permettre de faire adhérer aux valeurs républicaines et démocratiques de l’occident capitaliste. L’apprentissage de l’Histoire, qui créé un référentiel commun de valeurs et de conceptions communes, est conçu, là aussi, comme une machine anticommuniste.

    Mais, malgré cela, la vérité finit par remonter.

    D’un point de vue de données statistiques, il est nettement plus facile de couper court aux spéculations sur l’Union soviétique que sur tout autre État socialiste. C’est pour cette raison, et uniquement pour cette raison que nous nous focalisons sur celle-ci. Nous pouvons défendre politiquement la Chine, l’Albanie, ou d’autres, mais nous ne pouvons pas nous appuyer sur la même littérature, sur une quantité d’écrits aussi développée.

    En vérité, l’ouverture des archives a été un coup particulièrement dur, mais pas pour ceux auquel il était possible de s’attendre. L’école historiographique totalitaire a été celle qui a subi de plein fouet la révélation de ses trucages. Au contraire, l’historiographie sociale, mais aussi l’historiographie anti-révisionniste, en est, au contraire, sortie renforcée. Aujourd’hui, un grand nombre de mythes se dissipent.

    Empêtrés dans leurs mensonges, ces « historiens-propagandistes » ne pouvaient se renier. Ils ont alors accusé les preuves. Ainsi, Robert Conquest, l’un des grands architectes de cette thèse, s’est empressé de dénoncer ces archives comme truquées. Alexandre Soljenitsyne s’est placé à sa suite.

    Pourtant, près de trente ans après cette ouverture, force est de constater qu’il n’est plus possible d’ignorer ces chiffres. Prenons le temps de les connaître.

    Les véritables chiffres

    D’après Les victimes de la répression pénale dans l’U.R.S.S. d’avant-guerre : une première enquête à partir du témoignage des archives, écrit en 1993 par J. Arch Getty ; Gábor T. Rittersporn et Viktor N. Zemskov, les chiffres de la répression sur la période de 1921-1953, soit 32 ans, se présentent de la manière suivante : 799,455 exécutions et 1,473,424 décès. Il est important de souligner que la moitié des décès (560 000 environs) se produit durant les trois années terribles : 1941-1944, pendant lesquelles l’Union soviétique perd 27 millions de citoyens et de citoyennes face à l’invasion par la coalition dirigée par l’Allemagne nazie. À cette date, le taux de mortalité annuel est d’environ 17% par an. Ce chiffre est énorme, mais il est le reflet de la situation terrible de l’URSS à l’époque. Les autres années, le taux de décès reste aux alentours des 3%. L’ensemble amène le bilan du système carcéral soviétique à 2,272,879 personnes. Nous sommes loin des 7 millions de fusillés avancés par Anton Antonov-Ovseenko par exemple.

    D’autres aspects, comme la famine de 1921, celle de 1930 ou de 1947 posent des questions. Les réponses statistiques, là, sont difficiles à fournir. Toujours est-il que les chiffres ont dégonflé. Ils ont été revus de plusieurs fois à la baisse.

    Ces chiffres, surtout avant leur « dégonflage » ont été utilisés comme un fer de lance pour criminaliser le communisme. Ce n’est pas un hasard que des organisations d’extrême-droite comme « Jeune Nation », aujourd’hui dissoute, les aient affichés longuement. D’une part, ils servaient à dissuader de soutenir le communisme. D’autre part, ils ont été utilisés pour réhabiliter, en catimini, le fascisme et le nazisme. Ainsi, les fascistes ont insisté sur le fait que le nazisme ait tué « 6 millions de personnes », tandis que « Staline » en aurait tué 30 ou 40. Non seulement cette bataille des chiffres est stupide, mais elle est malhonnête.

    Le bilan du communisme utilisé pour défendre le nazisme.

    Elle est malhonnête car elle essaie de comparer deux choses qui ne sont pas comparables. Cette question a été le centre de l’Historikerstreit, la querelle des historiens Ouest-Allemands. Ce débat, à la base sur la question de l’exceptionnalité de la Shoah s’est porté par la suite sur une série d’autres questions. Ernst Nolte, historien allemand, avait ainsi lancé une thèse incendiaire, portée notamment par les milieux ultra-conservateurs, jusqu’aux néo-nazis. Cette thèse stipulait que le régime nazi n’avait été qu’une simple réaction au « meurtre de classe » orchestré par le communisme. « Auschwitz […] était avant tout une réaction engendrée par les événements destructeurs de la révolution russe […] la soi-disant extermination des juifs sous le Troisième Reich fut une réaction ou une copie déformée et pas l’acte premier ou un original. meurtre»

    Le but final de la démarche étant, on le conçoit assez aisément, de commencer par mettre sur le même plan le régime soviétique et le nazisme, puis, par la suite, pour réhabiliter le second. Nolte s’est retrouvé appuyé par le président américain Ronald Reagan, qui, le 18 avril 1985, présenta 49 Waffen-SS, tués par les Soviétiques au combat, comme des victimes du communisme. À cela s’est adjoint, également, un brûlot du trotskiste Jörg Friedrich Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945 (trad. Fr. l’Incendie. L’Allemagne sous les bombes, 1940-1945), lequel mettait sur le même plan Alliés et nazis, dans un éternel retour au « Ils se valent » de 1944.

    En France, ce sont des renégats du communisme, François Furet et surtout Stéphane Courtois, qui se sont fait les apôtres de cette thèse. Dans le Livre Noir, Stéphane Courtois se permet ainsi d’écrire : « La mort de faim d’un enfant de koulak ukrainien […] « vaut » la mort de faim d’un enfant juif du ghetto de Varsovie. »

    Ce qu’omettent de préciser ces propagandistes, est que, à l’exception des victimes directes de la répression (les 799,455 exécutions, nous verrons postérieurement le contexte dans lequel elles ont eu lieu), a aucun moment le but du régime soviétique fut de tuer. Aujourd’hui, il n’existe plus d’historien sérieux qui puisse affirmer, sans flancher, que l’intention de commettre un « génocide » qu’il soit « de classe » ou « national » ait été au centre de la collectivisation, des purges, ou des situations de famine. Même Nicolas Werth, qui reste lié, par son passé, à un certain paradigme totalitaire, se contente d’un « plutôt oui. » (L’histoire de l’URSS)

    De l’autre côté, nombre de démographes et d’historiens, français ou américains, rejettent désormais cette idée, et la renvoient dans le rayon des fantasmes anticommunistes. La vérité étant qu’un pensionnaire du Goulag, quelles que soient les conditions, avaient des chances nettement supérieures de survivre, d’être libéré et d’être réintégré dans la société soviétique.Dans Le stalinisme au quotidien, rédigé en 2002, Sheila Fitzpatrick consacre d’ailleurs une partie de son ouvrage à ceux qui étaient réhabilités. Dans le même temps, le démographe Alain Blum, dans Naître, vivre et mourir en URSS (2004), évoque cela d’une manière laconique, disant en substance « A ne vouloir parler que des morts, on en oublie les vivants. »

    Mais que signifient les chiffres ? Il est toujours désolant de présenter un bilan humain. Qu’il soit passé de 7 millions à 800 000 n’y change rien. Il ne le rend pas plus, en termes numéraires, justifiable. Il serait de dix fois moins qu’il serait tout aussi impératif de l’expliquer.

    Mais la question est, en premier lieu, politique.

    Elle pose la question de savoir pourquoi ce bilan humain a-t-il été lourd. Elle pose la question, également, de savoir s’il pouvait en être autrement. Le fait de tout assumer signifie aussi devoir aussi dire quand des erreurs ont été commises, quand des fautes, des insuffisances, des travers sont apparus. De savoir dire pourquoi ces travers ont parfois été payés injustement, par des fleuves de sang.

    Ultimement, ces expériences n’ont pas débouché sur une victoire. Ni l’URSS, ni la Chine, ni l’Albanie ou d’autres ne sont parvenues à franchir l’étape de la construction du socialisme.l’ Elles sont pourtant allées plus loin que toutes les utopies et que toutes les rêveries sur le chemin de l’émancipation de l’humanité.

    Expériences improvisées, elles ont dû faire face à des questions qui n’avaient jamais été envisagées auparavant. Elles ont donc dû expérimenter des voies pour permettre de progresser, non pas dans un environnement neutre, mais bien dans une hostilité internationale, dans une lutte des classes intense, avec une population qui, dans une large mesure, aspirait grandement à mener une vie normale et calme. Les difficultés ont été immenses : passer d’une organisation conçue pour la révolution à une organisation pour administrer un pays, faire face aux questions du développement économique, à la production, à la distribution…Combattre aussi les tentatives de restauration, l’inertie, la tendance à ce que le Parti se mue en petites chefferies… etc.

    Il nous appartient de les regarder en face pour comprendre comment et pourquoi ces échecs sont apparus. Aujourd’hui nous le faisons en portant un regard sur la question de l’Union soviétique.

  • Communiqué commun  UPML – UCL, membres de l’ICOR en France.

    Communiqué commun UPML – UCL, membres de l’ICOR en France.

    Nous considérons que le mouvement social en France arrive dans une situation charnière. Nous pensons que, plus la situation se développe, plus la crise s’approfondit, nationalement et internationalement, plus le besoin de structuration devient criant.

    A nos yeux, toutes les initiatives qui vont dans le sens de plus de solidarité internationale et de plus de combativité dans les masses populaires sont à saluer. Nous avons apporté notre approche, d’autres en ont apporté une parallèle, que ce soit le cortège internationaliste à l’initiative des Jeunesses Communistes de Lyon ou le cortège de tête masqué unissant Gilets Jaunes et plusieurs forces politiques, syndicale ou antifascistes.

    Toutes vont dans un sens positif, qui contribue à appuyer un renforcement des organisations de lutte, chose primordiale dans la période d’incertitude dans laquelle nous sommes.

    L’Unité Communiste de Lyon, l’Union Prolétarienne Marxiste Léniniste et, d’une manière générale, toutes les organisations de l’ICOR, promeuvent un travail unitaire entre toutes les organisations combatives, dans le but de battre l’impérialisme et la capitalisme.

    1er mai – cortège internationaliste et révolutionnaire – meeting sur l’UE.
    Communiqué commun UPML – UCL, membres de l’ICOR en France.

    Nous avons marché ensemble à Lyon, sous la bannière de la révolution et de l’internationalisme !

    A Lyon, le premier mai, jour de lutte internationale pour tous les travailleurs et toutes les travailleuses, nous avons conjointement défilé. Sous les couleurs de l’Unité Communiste de Lyon, de l’Union Prolétarienne Marxiste-Léniniste, de l’ICOR, mais également de Partizan et du Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands, nous avons battu le pavé et scandé notre solidarité avec les luttes démocratiques et révolutionnaires dans le monde entier.

    Nous considérons que le fait de pouvoir organiser ce cortège de manière conjointe, en tant qu’organisations membres de l’ICOR, avec l’appui et le soutien d’autres forces progressistes alliées, représente un succès. Un succès à la fois en termes de travail préparatoire, en termes d’exécution, mais également un succès sur la voie d’une plus ample coordination et intégration à un ordre du jour commun entre nos organisations.

    Nous pensons que le fait que l’ICOR puisse se développer en France est essentiel. En tant que puissance impérialiste agressive et réactionnaire, la France joue un rôle important dans l’écrasement et l’asservissement colonial et néo-colonial d’une partie de la planète. Le prolétariat de France ne peut non plus être isolé internationalement des mouvements menés pas ses frères et sœurs de classe, notamment en Allemagne ou en Espagne, où de grandes organisations membres de l’ICOR existent. 

    Pour nous, ce cortège représente une première étape dans ce travail. Un premier jalon. Chaque année, il est plus fourni. 
    Nous saluons les organisations qui ont soutenu et participé à ce cortège, comme nos camarades de la Maison de la Mésopotamie ou l’organisation antifasciste Jeune Garde Lyon.
    Nous saluons également l’ensemble de ceux qui ont pris la rue, sous les couleurs de leurs syndicats, sous le gilet jaune de la lutte, dans leurs organisations politiques.
    Nous saluons également ceux et celles qui, en tant qu’individus, sont venus, avec leur combativité propre, grossir les rangs de cette manifestation.
    Sans la présence de cet ensemble de forces, ce premier mai n’aurait pas été la réussite qu’il a pu être. La manifestation de Lyon, comme celles de France ou du monde entier, ont été marquée par un dynamisme et un esprit revendicatif puissant.

    Face à cette montée des mouvements populaires, la réponse de la bourgeoisie et des impérialistes est invariablement la même : la répression. 
    Nous ne pouvons oublier les combats menés, dans leurs pays respectifs, par les camarades qui défilaient à nos côtés. En ce moment, dans l’Etat prison Turc, les luttes sociales sont à leur paroxysme. Le régime d’Erdogan a subi un revers lors des élections municipales, mettant en avant le fait que les peuples de Turquie n’adhèrent pas à son projet fasciste. Dans les geôles, la grève de la faim impulsée par Leyla Güven se poursuit depuis plus de 170 jours, mettant en péril la vie de plusieurs centaines de militants et de militantes pour la liberté. 
    Nous ne pouvons oublier le fait que les méthodes terroristes d’emprisonnement sans jugement de l’Etat Turc, sa pratique de la sale guerre, les crimes qu’il commet ne lui sont pas spécifiques.

    Demain, même dans les pays impérialistes, se targuant de leur « démocratie », de leurs « libertés fondamentales », ces pratiques peuvent s’appliquer. En Allemagne, le processus de droitisation restreint progressivement les droits sociaux et politiques des masses populaires. L’Etat Allemand n’a pas hésité ainsi à tenter de censurer nos camarades du MLPD, à obtenir que les organisations bourgeoises l’isolent. En vain !

    En France, la lutte des Gilets Jaunes a jeté à terre le masque démocratique. Le pouvoir a frappé fort, sans respect pour ses propres lois, pour liquider la colère sociale. Il n’a pas hésité à manœuvrer à coups de pseudo-débats pour essayer d’appuyer sa politique de liquidation complète des acquis sociaux. Il n’hésite plus à limiter les libertés démocratiques, votant des lois contre les manifestations arrêtant préventivement, interpellant sur de simples soupçons et menant une politique de provocation pour justifier un écrasement physique des manifestations. 

    À Lyon, la police est venue intimider et fouiller les participants au cortège internationaliste et révolutionnaire, avant même le départ de la manifestation. Après celle-ci, elle a manœuvré pour nasser ceux qui voulaient notamment se rendre au repas libertaire organisé chaque premier mai. Le but de tout ceci était de trouver un prétexte pour frapper.
    À Paris, le régime s’est vautré dans les mensonges les plus éhontés, affirmant que les manifestants étaient entrés pour saccager l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Dans les faits, les manifestants et manifestantes s’étaient réfugiés pour échapper aux coups, aux gaz et aux tirs. Des policiers ont même jeté des pavés sur ceux qui arpentaient la rue.

    Nous dénonçons ce jeu de provocation et ces violences orchestrées par l’Etat bourgeois et sa police. Nous appelons à la solidarité entre les manifestants et manifestantes !

    Nous avons saisi l’occasion de ce travail commun pour inviter à une conférence-débat commune sur la question de l’UE et de son effondrement. Nous savons qu’il existe des analyses variées sur la situation de l’Union européenne et sur son développement probable. 

    Cette conférence-débat était l’occasion de poser tant la question de l’histoire de l’Union européenne que de pouvoir également poser à la fois les questions des tendances à l’intégration qu’ont les bourgeoisies, tout comme de leur concurrence exacerbée. Elle était l’occasion de rappeler la nature de l’Union européenne : une alliance réactionnaire d’impérialismes pour le partage de marchés. Nous avons voulu tordre le cou à plusieurs conceptions fausses, qui tendent à penser que l’Europe est amendable, réformable, qu’elle peut changer de nature. Mais également qui séparent la question de l’UE de la question du capitalisme et de l’impérialisme en général, et qui tendent à considérer que la France est dominée par un capital apatride, par l’Allemagne ou par les USA.

    Surtout, cette conférence a pu indiquer un point central : la crise de l’UE est avant toute chose la transcription européenne de la crise du capitalisme. Ce n’est pas l’UE qui crée la crise, ni la sortie de celle-ci qui permettra de la juguler. La seule et unique résolution de cette question passe par la destruction du système d’asservissement et d’exploitation capitaliste-impérialiste. 

    Alors, et uniquement alors, la question d’une « Union Européenne » pourra se poser sans qu’elle implique une exploitation et une domination d’Etats -et de classes sociales- sur d’autres. 
    Nous pensons qu’il faut s’opposer à l’UE dans ses actions antisociales, mais ne pas perdre de vue que le cœur battant de notre ennemi est chez nous : c’est notre bourgeoisie impérialiste en tout premier lieu.

    En présence d’un camarade délégué de l’ICOR, nous avons pu également présenter la coordination, ses buts et ses moyens d’action. Nous pensons qu’il faut saisir chaque occasion pour illustrer le fait que l’internationalisme de l’ICOR n’est pas fait de phrases creuses, mais qu’il est concret et réel, se traduisant par de véritables victoires.

    Nous pensons que pour gagner,nous avons un besoin impérieux d’un Parti organisé pour lutter contre notre impérialisme et notre bourgeoisie monopoliste, mais également une alliance internationale de partis révolutionnaires. Nous voulons travailler, conjointement avec d’autres forces, à construire tout cela. 
    Nous appelons ceux et celles qui partagent cette volonté à rejoindre les organisations membres de l’ICOR et à soutenir l’ICOR.

    Cette journée de lutte est, à nos yeux, un succès. Un succès qui en appelle d’autres, qui peuvent et doivent se concrétiser par le renforcement des organisations communistes et des organisations de défense populaire.

    Vive l’ICOR, vive le communisme ! 

  • L’Etat Kenyan refuse d’accorder au Parti Communiste du Kenya (C.P.K.) son nom !

    L’Etat Kenyan refuse d’accorder au Parti Communiste du Kenya (C.P.K.) son nom !

    Pendant qu’Emmanuel Macron se pavane au Kenya, au sein de cet Etat, nos camarades de l’ICOR du CPK sont étranglés par des fonctionnaires corrompus. L’Unité Communiste de Lyon apporte sa solidarité à nos camarades membres de l’ICOR qui subissent une répression administrative, bureaucratique, policière et politique !

    Le Parti Communiste du Kenya (CPK) a vu le jour après la création du Parti social-démocrate du Kenya. Le SDP a changé de nom lors du Congrès national du Parti, lequel s’est tenu le 5 janvier 2019. Alors que le SDP a toujours été un parti communiste par rapport à son idéologie, la constitution, l’adhésion et les méthodes d’organisation, le changement de nom (et le symbole du parti) a été un grand pas en avant, tant pour le Parti que pour le Kenya en tant que démocratie multipartite.

    La loi exige que la registraire des partis politiques publie le changement de nom d’un parti dans le Journal Officiel dans les 14 jours suivant la réception des modifications. Le Parti a notifié au Greffier, Mme Ann Nderitu, les informations nécessaire le 7 janvier 2019, et jusqu’à présent, elle n’a pas encore rempli cette obligation légale.

    En raison de cette omission de publier le nom du Parti dans le Journal Officiel, et après de multiples relances, elle a convenu d’une réunion avec la direction du Parti. Celle-ci s’est tenuele 4 février 2019 à son bureau. Lors de la réunion, la registraire a dit à la direction du Parti qu’elle ne publierait pas le nom dans le Journal Officiel. Elle a motivé son refus sous le prétexte qu’il ne peut y avoir de Parti communiste du Kenya parce que le Kenya est un  » État capitaliste néolibéral  » et que l’Assemblée ainsi que le gouvernement est capitaliste. Lorsqu’on lui a demandé de produire le fondement juridique de sa déclaration, elle a clamé que la Constitution du Kenya l’affirmait, sans mentionner aucun article à ce sujet.

    Elle a également déclaré qu’elle avait déjà approuvé le symbole du Parti (marteau et faucille). Cependant, elle a par la suite mentionné qu’elle se “souvenait” que le J.O. avait donné comme instruction de rejeter de symbole. La faucille est un symbole communiste et elle ne voulait pas publier dans le J.O. le nom de “communiste”. le Parti, donc, ne peut pas avoir de symbole communiste (admettant incidament ainsi qu’elle a reçu des instruction. Ou alors n’avait-elle pas conscience du fait que son bureau soit supposé être un organisme indépendant ?)

    Lorsque la direction du Parti a demandé une explication écrite de son refus d’approbation, elle a dit avec arrogance qu’elle nous avait invité pour nous informer préalablement et nous donner des explications face à face car sa lettre ne mentionnera pas les raisons du refus, comme il est de tradition dans son office. La direction du Parti a répondu en lui rappelant que l’article 47 de la Constitution exige qu’elle donne à son refus une motivation écrite. (plus tard dans la journée, le Parti lui a écrit une lettre pour lui demander d’écrire une communication concernant l’état d’avancement du classement du nom du Parti.)

    Malgré sa position anticommuniste, la direction du Parti est allée de l’avant et lui a expliqué pourquoi sa position était erronée. Le Parti a cité les dispositions constitutionnelles et statutaires relatives à ce sujet qui devraient la guider dans sa décision quant au nom du Parti. La direction a également énuméré le nombre de partis communistes au pouvoir dans les pays avec lesquels le Kenya a d’excellentes relations, l’a informé que nous avons de nombreux partis communistes dans le monde, notamment dans les pays qui sont vraiment capitalistes. La direction lui a donné un  » cours accéléré  » sur ce que signifie le communisme et sur ce qu’est et a été le Parti.

    Le Parti lui a également rappelé que le Parti du Jubilé, qui est le Parti au pouvoir, s’est rendu à plusieurs reprises dans les partis communistes de Chine, de Cuba et d’autres pays à des fins de comparaison et d’apprentissage. Même le lancement du Parti du Jubilé à Kasarani en 2016 a été dirigé par un membre éminent du Parti communiste de Chine !

    Si la compréhension d’Ann Nderitu du droit et de la politique internationale est pathétique, sa compréhension de l’histoire politique du Kenya est encore pire. Selon elle, les socialistes kenyans ont toujours été contre la démocratie au Kenya ! Les mêmes socialistes qui, avec d’autres progressistes, ont été emprisonnés, torturés et assassinés alors qu’ils luttaient pour une démocratie multipartite et une vie meilleure pour le peuple kenyan !

    Il n’échappe pas au Parti qu’Ann Nderitu a été nommée registraire des partis politiques par intérim à un moment où la Commission indépendante des élections et de la délimitation des circonscriptions électorales (IEBC) l’avait interrogée et suspendue, ainsi que certains de ses collègues, pour avoir prétendument volé 4,6 milliards ksh lors des deux élections de 2017. Selon une déclaration publique de la présidente de l’IEBC, Wafula Chebukati, la Commission avait déjà envoyé son nom « à l’EACC et à la Direction du ministère public en vue de poursuivre les enquêtes, d’arrêter, d’inculper et de punir tous les coupables« .

    Il est absurde qu’à l’ère actuelle, où le gouvernement kenyan semble sérieusement s’attaquer à la corruption, et où l’exécutif blâme le pouvoir judiciaire pour son laxisme dans la guerre contre la corruption, la Commission de la fonction publique (CFP), sous la direction de M. Stephen Kirogo, puisse nommer quelqu’un qui est dans le collimateur de la justice pour grande corruption comme registraire intérimaire des partis politiques.

    Il faut corriger cela si nous sommes sérieux dans cette guerre contre le vol de fonds publics. La Commission d’éthique et de lutte contre la corruption (EACC) et la Direction des poursuites pénales (DPP) devraient également agir rapidement et soutenir les efforts de l’IEBC pour éliminer les criminels de la Commission et de la fonction publique. Il serait très préjudiciable à notre pays que nous poursuivions le nouveau cycle électoral avec des personnes dont l’intégrité est douteuse, alors que les commissaires de l’IEBC ont déjà levé le drapeau rouge.

    Cela soulève également des questions politiques sur la question de savoir si la nomination d’Ann Nderitu au poste de registraire intérimaire des partis politiques a été une sorte de récompense pour son rôle dans l’échec des élections de 2017, ou pour avoir détourné les fonds de l’IEBC vers les poches d’une autre personne.

    Le Parti apprécie la solidarité qu’il a reçue d’innombrables Kenyans qui, même s’ils ne souscrivent pas à notre idéologie, défendent néanmoins le constitutionnalisme, l’État de droit et la démocratie. Mentionnons en particulier la solidarité que nous avons reçue des vétérans de la  » deuxième libération « , dont la plupart n’arrivaient pas à croire qu’à notre époque, un registraire puisse refuser de publier au Journal Officiel le nom d’un parti politique qui avait rempli toutes les conditions légales, simplement parce qu’elle imagine que le Kenya est un Etat capitaliste et que la pluralité des idées devrait être confinée dans une telle idéologie.

    Le Parti reconnaît également le soutien qu’il a reçu de la part d’autres partis politiques au Kenya qui épousent des idéologies différentes mais sont terriblement consternés par cette décision illégale d’Ann Nderitu.

    Le Parti prendra des mesures juridiques et politiques pour s’assurer que les sacrifices des Kenyans qui nous ont précédés ne soient pas noyés par un seul individu réactionnaire.

    Vive le CPK !

    Vive la démocratie multipartite au Kenya !

    A bas la corruption !

    Benedict Wachira

    Secrétaire général

    05 février 2019