Étiquette : Colonialisme

  • Les Antilles s’émeutent.

    Les Antilles s’émeutent.

    Les émeutes dirigées contre les mesures anti-covid révèlent qu’une grande partie de la population est épuisée, en a assez, et n’aspire plus qu’a un retour à la normale.

    En Allemagne, en Hollande, dans les Antilles, nous avons pu voir, à l’annonce de nouvelles restrictions, des scènes de chaos, des embrasements populaires.

    Il existe des colères justes, des colères sincères, mais qui prennent des formes réactionnaires. Dans ces colères, il existe une énergie destructrice et créatrice immense. Le rejet des institutions existantes, de leur fonctionnent décevant, truqué. Le sentiment d’avoir été trahi, le sentiment qu’on nous ment en permanence, pour nous faire accepter une situation de larbin, d’exploité, de dominé. Et ces sentiments, cette colère, cette révolte juste s’exprime, explose, à des endroits imprévus. Elle se heurte à ce qui est le moins supportable, le plus visible : les restrictions de liberté au nom de la lutte contre la pandémie.

    Cependant, cette aspiration sincère ne peut faire oublier un état de fait : tant que la pandémie rôde, nous courons le risque d’être contaminé, malade, invalide, tué. Mais nous courons aussi un deuxième risque : celui de voir les libertés démocratiques durablement retirées. Nous avons le devoir d’en finir avec cette épidémie. Le ministre de la santé d’Allemagne a eu une phrase terrible : à la fin de l’hiver, les Allemands seront « vaccinés, guéris ou morts. » C’est à la fois une injonction menaçante, mais à la fois aussi une réalité. Le Covid n’est pas parti. Il est là encore longtemps. Et surtout, les mesures anti-covid sont loin d’être l’axe de bataille premier de la bourgeoisie : elle attaque toujours les droits sociaux, en profitant du fait que l’esprit d’une large partie de la population soit accaparé par ces dispositifs.

    Mais, quoiqu’on puisse penser de ces mouvements, il nous faut regarder comment, de quelle manière, ils sont réprimés. Et, dans ce cadre là, nos regards ne peuvent se tourner que vers les Antilles.

    En Guadeloupe, par exemple, le RAID et le GIGN ont été déployés pour faire face aux manifestants, devenus émeutiers. Des émeutiers qui ont débordé les moyens d’encadrement de l’île, au point de faire peser la peur d’une insurrection et d’une perte de contrôle. Il ne faut pas oublier que les Antilles ont été le cadre de très grandes luttes. Ainsi, en 2009, Liyannaj Kont Pwofitasyon avait lancé une grève générale en Guadeloupe. L’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), le syndicat majoritaire de l’Ile, dirigée par Élie Domota, avait lancé une lutte de longue durée. Partant du prix de l’essence, cette mobilisation avait fini par poser des questions sur l’intégralité du tissus économique et social de l’île, notamment contre la domination béké, coloniale,sans partage.

    Si nous ne pouvons pas soutenir positivement le fait que cette révolte s’axe contre les mesures de santé publique, aussi dures soient elles, nous pouvons comprendre la colère. Le passé colonial a laissé des traces. Ainsi, à la Réunion, le scandale des avortements et des stérilisations forcées à de quoi susciter une défiance de la part de la population envers les politiques médicales d’État1.

    De plus, le travail informel, qui ne donne aucun droit, représente près d’un quart de l’activité2. C’est énorme, et cela suffit à expliquer un rejet de ces mesures : elles ne sont pas adaptées au tissus social et économique de la Guadeloupe et plus largement des colonies.

    Ces émeutes méritent d’être regardées avec lucidité. A ce titre faut arrêter avec les mots couverts : des scènes de pillage sont des scènes de pillage, les appeler auto-réduction, comme l’ont fait certains, est un abus, presque une manière de s’excuser que ces événements aient lieu. Soyons sans complexes : le dire n’est pas une condamnation. C’est simplement un fait. La vie chère, le décalage de niveau de vie entre les békés coloniaux et la population, tout pousse à une colère économique tout autant qu’une colère politique. Et celle là se traduit aussi par l’envie d’accaparer des biens matériels, dont on s’est senti privé, frustré, depuis des années.

    Quelle est la réponse du gouvernement français: envoyer les forces spéciales. Elles sont jugées être les seules capable de pouvoir juguler la menace. Les manifestants doivent donc s’attendre à avoir, comme réponse à leurs demandes, la répression. C’est là une manière de traiter les problèmes coloniaux assez typique : a quelques jours d’un nouveau référendum en Kanaky, on ne peut pas oublier les bombardements réalisés par la marine française ou l’assaut de la grotte d’Ouvéa en 1984. La répression à Mayotte, en Guyane, dans les Antilles, en somme dans chaque zone dominée par la France est d’une nature spécifique : elle est une gestion policière coloniale, dans laquelle l’utilisation de la violence est décuplée par la séparation entre colons et colonisés. Au lieu d’oxygène et de compromis, l’État choisit le conflit et se prépare à affronter les mobilisés.

    Ceux-ci ont pillé une armurerie. Des tirs à balles réelles ont été signalés. En réponse, un couvre feu a été déclaré à partir de 18h00. Reste à voir ce qui se déroulera, mais toujours est-il que, si nous sommes pour une politique de lutte contre la pandémie avec force, nous n’acceptons pas cette gestion coloniale de la crise. Nous considérons qu’il est plus que temps de mettre fin au « confettis d’empire », et que le destin des Antillais et des Antillaises passe par leur liberté, par le choix d’un destin qui leur est propre. Ceux comme Jadot, comme Hidalgo ou comme Macron, qui veulent « rétablir l’ordre », parlent d’écraser les Antillais et les Antillaises, non de les libérer.

    C’est ainsi, dans un travail de coopération et de collaboration au sein de la mer des Caraïbes, qu’ils peuvent espérer sortir de cette situation, qu’ils peuvent régler les problèmes, qu’ils peuvent avancer vers une prospérité nouvelle.

    Pas de répression aux Antilles !

    Pour la fin de colonialisme !

    1https://fr.wikipedia.org/wiki/Avortements_forc%C3%A9s_%C3%A0_La_R%C3%A9union

    2https://www.guadeloupe.franceantilles.fr/regions/departementales/ce-que-revelent-les-rapports-d-activites-des-commissaires-aux-comptes-sur-nos-economies-572045.php

  • L’histoire statufiée.

    L’histoire statufiée.

    Histoire statufiée

    La relance du mouvement Black Lives Matter, depuis le meurtre de George Floyd, a relancé une polémique : celle des symboles du passé. Statue de Churchill, statue de Léopold II, drapeau confédéré… les points d’accrochage n’ont pas manqué. Les réactions non plus. Dans l’ensemble, les réactions politiques ont été celles d’une préservation du patrimoine toponymique et statuaire. Pourtant cette question mérite qu’on se penche sur elle.

    Quand le passé devient insupportable.

    Si je parle en mon nom propre, c’est car la question du ressenti et du ressentiment est centrale dans cette affaire. Personnellement je ne suis pas choqué par le fait de voir une auberge Louis XI à Péronne, ni une statue Louis XIV à Lyon. Il s’agit d’un passé qui ne fait pas d’écho avec l’actualité, qui ne me touche pas personnellement. Et ce quelque soient mes sentiments pour ces individus. Il s’agit d’un débat dépassionné, sans conséquences. La statue ou le nom, dans ce cadre, peut très bien se marier avec la nuance.

    Mais ce n’est pas le cas pour d’autres personnes et d’autres sujets.

    Le passé colonial, par exemple, n’est pas une chose morte. Il provoque un écho par rapport à une réalité vécue et expérimentée par une partie importante du monde. Il est également indirectement vécu par toute une partie de la population de France. Il renvoie à la situation des pays sous domination économique et politique de la part des impérialisme (dont celui de la France). Il renvoie à des conceptions qui nient le caractère criminel de cette entreprise et qui tendent à la justifier encore et encore. Il renvoie à une place des peuples colonisés dans l’imaginaire collectif des pays colonisateurs : infantiles, sauvages, folkloriques.

    Elle est une mémoire bien trop vivante pour devenir une histoire dépassionnée.

    Il en est de même pour les lieux ou les noms qui renvoient à des luttes ou des combats qui ont encore un écho aujourd’hui. Quand Marine Le Pen écrit : « J’irai ce jeudi 18 juin sur l’île de Sein pour rendre hommage à ces Français qui ont choisi la liberté de la France face aux élites qui s’étaient soumises. Et personne n’a le droit de m’interdire de le faire ! » Comment ne pas se sentir souillé ? Comment ne pas avoir l’impression que le RN/FN, fils de la collaboration, de l’antisémitisme, fils de Pétain, puisse s’approprier, à son bon gré, le souvenir de la Résistance ? Il en est de même lorsqu’elle a rendu hommage à Nelson Mandela, après avoir soutenu l’Apartheid. Cette appropriation et cette déformation est insupportable.

    Dernièrement, lorsque Onfray prend, pour nommer sa clique fasciste, le nom du Front Populaire, c’est une humiliation supplémentaire. Il se sert de ce front social, antifasciste, luttant contre la domination des cartels et des trust, pour faire l’inverse.

    Les luttes et les victoires sociales ont bon dos. Ceux qui s’en réclament aujourd’hui sont ceux qui enferment les migrants dans des camps de concentration. Ce sont ceux qui votent les crédits à des opérations militaires. Ce sont ceux qui promeuvent la place de la France dans le monde en tant que puissance impérialiste. Jean Ferrat écrivait, dans « Ma France » résume parfaitement cette dualité.

    Ma France
    Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
    Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
    Celle qui construisit de ses mains vos usines
    Celle dont monsieur Thiers a dit « qu’on la fusille. »
    (…) Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige…

    Jean Ferrat

    Les lieux défendus au nom d’un mythique récit commun.

    Pour défendre ces lieux et ces noms, une large coalition de politiciens, dont la présidence de la République, ont déclaré que ce « récit commun » ne saurait être réécrit.

    Le terme « récit commun », utilisé par Manuel Valls sur twitter, est intéressant, car il place l’histoire sous un angle utilitariste et subjectiviste. Pour eux, l’histoire n’est pas une science, elle n’a pas vocation à restituer les faits historiques et leurs processus sous-jacent. Elle a vocation, pour Valls et bien d’autres, à être une narration, une histoire civique et exemplaire, dont le but est de justifier les rapports de force et de pouvoir à l’heure actuelle.

    Nous ne partageons pas la même histoire. Elle est marquée par nos positions dans la société. Ce récit du commun, qui a servi à construire la Nation, possède une part importante de construction artificielle. Le vécu des masses et le vécu des élites n’a pas été le même, ni les réactions durant ces événements. La guerre 1914-1918 est partagée entre les « planqués » et les « sacrifiés ». L’esclavage entre les maîtres et leurs propriétés humaines, considérées comme des meubles…

    Ils sont constamment réécrits ou escamotés. Pour permettre aux réactionnaires d’hier de passer pour des héros, pour faire oublier les crimes passés, pour mettre sur un pied d’égalité les bourreaux et les victimes. Dans la guerre d’Algérie, la mise sur le même plan des souffrances des indigènes et des pieds-noirs, par exemple, pousse à la neutralité1. Neutralité qui revient au statu quo età condamner la guerre de libération nationale du FLN.

    Ce qui a été retenu, au travers de la grille de l’histoire officielle, enseignée à l’école, est déformé, architecturé, pour servir à justifier aujourd’hui. Le curriculum qui va de la démocratie athénienne (dont on escamote le fait qu’elle n’a pu exister que par l’esclavagisme) et qui finit par les régimes totalitaires (dont on escamote également la porosité avec les « démocraties libérales ») est là pour une chose : montrer que le régime de la Ve République est le meilleur – il est le seul étudié ! – et montrer que l’histoire est positive et va toujours vers un mieux. Lorsqu’on se penche sur la manière dont la France est perçue à l’étranger, le mythe se fragmente. État autoritaire né du coup d’État de 1958, centre de la réaction à partir des années 1970, envahisseur impérialiste…

    Le mythe se fissure progressivement avec la hausse des violences et des tensions.

    Peut-on couper la poire en deux et faire vivre deux histoires ? Les personnages ont-ils une dualité ? Cette dualité est pratique, car elle surfe sur le post-modernisme et la négation d’un « méta-récit » un récit objectif des processus historiques. Elle permet de faire vivre des réalités « selon les sensibilités ». Elle permet de résumer le débat autour des figures de l’histoire à une question de point de vue. Il n’existe pas « deux Churchill » par exemple. Il existe un seul et unique Churchill. Il n’existe pas de séparations entre son anticommunisme, son hostilité aux projets nazis et le fait qu’il ait organisé une famine au Bengale. Il s’agit des conséquences d’un seul et unique engagement, en faveur des intérêts de l’impérialisme anglais. Il n’existe pas non plus deux Ferry, deux Colbert. Il n’existe pas non plus de Pétain de 1917 ou de Pétain de 1940.2 Les actes « positifs » et les actes « négatifs » proviennent de la même expression idéologique.

    Recontextualiser les statues n’est pas souhaitable pour beaucoup, car cela fragmenterait les idoles. Cela mettrait en péril l’image mentale de la France juste, pure, des droits de l’Homme. Cela lui redonnerait une place de pays qui a construit sa richesse sur le vol, l’esclavage, la spoliation et l’exploitation continuelle. Alors, puisque cette ligne de défense est explosive, beaucoup préfèrent se limiter à la négation du symbole. Dire que ce n’est qu’un souvenir. Dire que ce n’est que de la pierre.

    L’idée que les statues sont de simples souvenirs du passé est fausse. Elles sont un enjeu. La France a mis son veto à la commémoration de la bataille de Waterloo pour sauver l’image de Napoléon. Le dictateur impérial est vu comme un proto-Hitler par la très large majorité du monde, particulièrement la Russie. La France a empêché que la Belgique puisse produire une pièce de 2€ commémorative, parce que cela égratignait son orgueil. Pourtant ce n’est qu’une pièce parlant d’une bataille qui s’est déroulée il y a 200 ans.

    Il a fallu un procès pour que le MLPD puisse ériger, le 20 juin, la première statue de Lénine en ex-RFA. La destruction de celles de l’ex-RDA (le « Le pays disparu » pour Nicolas Offenstadt3) et de l’ex-URSS est devenue un symbole de la déstalinisation puis de la fin du « socialisme réel ». Il serait aisé d’arguer qu’il s’agissait d’une transition brutale d’une réalité à une autre. Mais il est tout aussi aisé de rétorquer que celle des peuples colonisés est similaire. Une indépendance qui n’accouche jamais réellement, un racisme qui reste présent, un tunnel sans lumière à la sortie.

    D’ailleurs, si je défend tout à fait l’idée que cette statue de Lénine est importante, c’est précisément pour des questions d’avenir, et absolument pas de passé. C’est pour que soit rappelé qu’il existe autre chose que le capitalisme ou que l’impérialisme.

    Il ne faut pas hésiter à le clamer.

    Nous sommes étouffés par des toponymes qui renvoient à notre situation d’exploités et d’opprimés. Nous sommes étouffés par une révision de l’histoire constante, faite au nom du « récit national » qui vise à justifier l’exploitation actuelle.
    Nous sommes étouffés par le vol de l’histoire populaire, de l’histoire des luttes et son usage contre les exploités.
    Nous pouvons faire tomber les statues des idoles, ouvrir les débats, repenser notre histoire. Mais elle doit servir tant à la justice, tant à la réparation qu’à la préparation de l’avenir.

    1« Au nom des droits de l’homme, une certaine symétrie entre colonisés et colonisateurs est construite dans les manuels en étendant la qualification de « victime » : « rapatriés », torturés de tout bords ( …) les peuples colonisés (…) sont désormais décrits comme des victimes après avoir été mis dans a catégorie des bénéficiaires du colonialisme ou des terroristes ; le même processus affecte les pieds-noirs, désormais moins stigmatisés comme empêcheurs d’une colonisation de progrès, mais comme des « rapatriés » victimes. » Cock, L. de, Citron, S., & Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (Paris). (2017). La fabrique scolaire de l’histoire. Agone éditeur. p.80

    2« Pétain était un officier supérieur dans une guerre de trois décennies, qui ne peuvent être détachées les unes des autres. Il est le même homme, à toujours tenu la même ligne, à toujours été le même passéiste, agrarien, réactionnaire et pourrissant, comme l’impérialisme qu’il défendait. » E.V. 2018.

    3Offenstadt N. (2018), Le pays disparu. Sur les traces de la RDA.

  • Une seule étincelle peut déclencher un incendie de commissariat (For the People – Twin Cities)

    Une seule étincelle peut déclencher un incendie de commissariat (For the People – Twin Cities)

    Cette déclaration a été écrite par les camarades de l’organisation For The People – Twin Cities, basé à Minneapolis, cœur des protestations aux États-Unis d’Amérique, et publié sur le journal The People’s Voice News. En voici la traduction.

    Une seule étincelle peut déclencher un incendie de commissariat, sur la victoire historique des habitants de Minneapolis au 3e district

    Dans la nuit du 28 mai, le peuple, les masses colonisées (en particulier les masses New Afrikan) de Minneapolis ont remporté une énorme victoire. Ils se sont soulevés, au nom de la justice pour George Floyd et tous les noirs et indigènes qui ont été assassinés par l’État colonisateur, et ont chassé les porcs de leur forteresse d’étain, ont pris leurs armes, les ont redistribuées et ont brûlé la station. Le peuple réclame ce qui lui revient de droit par un militantisme pur et dur. L’État colonial-impérialiste des soi-disant « États-Unis » s’effondre sous nos yeux. Le peuple comprend les mensonges du réformisme et de l’électoralisme, leurs fausses promesses, et il a déclaré « Plus jamais ça ! Assez, c’est assez ! ». Ainsi ils ont appris leur propre pouvoir, et que lorsqu’ils sont unis, rien ne peut les arrêter.

    En outre, il convient de noter que ce qui a été démontré à Minneapolis ce soir-là (et les soirées qui ont suivi) symbolise les principes de la guerre populaire prolongée en microcosme. Pendant trois jours, le peuple s’est rassemblé à l’extérieur du commissariat, jetant des bouteilles, tirant des feux d’artifice sur les cochons, éteignant les gaz lacrymogènes, pillant un magasin Target [chaîne américaine de grande distribution, NDT.] pour redistribuer les richesses, abattant les barricades… Ils étaient inébranlables. Ils sont passés d’une stratégie défensive, définie par des retraites et des regroupements tactiques occasionnels, à un équilibre stratégique dans lequel les masses avaient acquis la position nécessaire pour commencer à défier véritablement la ligne de défense du commissariat, et enfin à l’offensive stratégique, qui a culminé avec la prise d’assaut, l’expropriation et la destruction du commissariat. Rien ne pouvait les arrêter, et ils ne tardèrent pas à déclarer la victoire, les porcs détruisant leur propre barricade pour échapper à la juste colère des masses. Et avec le feu de la forteresse d’étain en arrière-plan, le peuple buvait, dansait, riait, faisait la fête. Un vestige vaincu, le peuple en liesse. Le tigre de papier était battu par le vent et la pluie.

    Un nouvel avenir est possible, et, osons le dire, à notre portée. Un optimisme révolutionnaire est justifié. Le nihilisme et le défaitisme reflètent un révolutionnaire qui n’écoute pas le peuple, qui ne suit pas la ligne de masse, qui ne fait aucune enquête sociale mais s’assied et exige des autres qu’ils s’engagent dans des débats idéologiques mesquins et insipides, ou dans des projets réformistes inutiles. Ce n’est pas un allié du peuple, et le peuple le sait. Ils comprennent mieux leur propre lutte militante que quelqu’un qui s’est assis et a mémorisé toutes les œuvres de Lénine et de Mao mais n’a pas réellement appliqué ce savoir pour lutter et se battre à leurs côtés.

    La situation est révélatrice de qui, parmi les masses, est le plus avancé et le plus militant, et c’est avec eux que l’avenir de l’humanité est possible. Nous devons nous unir à eux, nous devons nous battre à leurs côtés et apprendre avec eux par la lutte et par le combat.

    Et si l’optimisme révolutionnaire est justifié, nous devons aussi reconnaître que ces soulèvements sont spontanés. Ils manquent de direction et d’organisation claire, même avec leur succès profond, et à mesure que les succès des soulèvements spontanés s’accumulent, nous voyons la nécessité d’élaborer un plan de longévité avec le peuple. Notre tâche principale en tant que communistes est de travailler sans relâche pour transformer le caractère de ce soulèvement de celui de rébellion spontanée à celui de révolution organisée et soutenue, et nous savons qu’en ce qui concerne l’apprentissage de la réalisation de cette tâche, il n’y a pas de meilleur enseignant que l’expérience dans le creuset de la lutte elle-même. Les porcs se fatigueront et s’affaibliront, et nous raffermirons nos forces et notre pouvoir. Laissons le peuple porter cette première victoire parmi tant d’autres à venir. C’est le début d’un mouvement qui ne peut être arrêté ; pas quand le peuple est conscient du pouvoir qu’il a entre les mains, des centaines de mains qui ont pris d’assaut le commissariat. C’est la juste rage du peuple qui brûle, un feu et qui ne sera étouffée par aucun porc et aucun État colonisateur. Maintenant plus que jamais, nous voyons par notre propre expérience ce que Mao voulait vraiment dire quand il disait « une seule étincelle peut allumer un feu de prairie »… Ou dans ce cas, un feu de commissariat.

    Ensemble et en avant !

    For the People – Twin Cities

    Traduction: E. Deka

  • Confinement : toujours plus de violences policières.

    Confinement : toujours plus de violences policières.

    Véritable marqueur des tensions sociales, les violences policières ne se sont pas taries avec le confinement. Au contraire, elles se sont épanouies, comme des fleurs vénéneuses. Depuis le début de la pandémie, il est difficile de faire le compte des personnes brutalisées, des personnes blessées, parfois très grièvement, mais également des morts discrètes, qu’on ne compte pas.

    Une jambe arrachée ici, un policier tirant sur son voisin là-bas, un tabassage digne de la Guerre d’Algérie… Les cas ne manquent pas. Ils s’accumulent, nourrissant une colère sourde. Plusieurs pages, comme quarantine watch, se sont donné comme mission de recenser les cas de violence, pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Sur la base des opérations policières, il est possible de faire quelques constats sur leur origine, sur les réactions politiques, mais également sur leur instrumentalisation.

    • Un critère de classe fondamental. Il explique notamment la différence de traitement entre les quartiers populaires et les infractions massives au confinement et à la distanciation sociale qui ont eu cours dans le Paris bourgeois. La messe intégriste de la secte qui occupe l’Église de Saint Nicolas du Chardonnet ou le bal improvisé n’ont pas entraîné de vives réactions. En revanche, un grand nombre d’agressions massives et brutales ont été constatées dès que la composition sociale du quartier change. Quand cela se déroule de l’autre côté du périphérique, c’est même un traitement quasiment colonial qui s’est imposé.
    • Un critère qu’on ne pourrait qualifier autrement que comme racial. Dans les propos tenus par les policiers qui ont été filmés, cet aspect est revenu constamment. Nous ne pouvons pas oublier qu’il y a qu’il y a quelques années, le membre de Unité SGP-Police – Force Ouvrière Luc Poignant, déclarait que dire « bamboula » était convenable. Ces méthodes de traitement montrent aussi un héritage, une tradition issue de la colonisation, avec notamment un maintien de l’ordre par la terreur et une exacerbation des comportements racistes.
    • Une exacerbation par la pandémie mais aussi par l’impunité permise du fait des rues désertes. La pandémie apporte à cela la peur de la contamination, la peur du contact et de la proximité. Elle fait que les rapports sont d’autant plus violents qu’ils sont anxiogènes. Cette anxiété (certainement partagée) trouve son exutoire brutal d’autant plus facilement que les rues sont désertes. Dans le vide du confinement, personne ne vous entend crier et personne ne peut venir vous aider.

    Nous regardons ces images avec un grand effroi.

    Il y a certainement, parmi les policiers et les policières des individus qui sont sincèrement choqués de la manière dont les choses se passent, des propos, des actes, et de l’absence de déontologie honteuse. Il existe des individus qui pensent pouvoir réussir à transformer le cadre de la police pour en faire une institution garante de la sécurité de tous et respectueuse des lois. Mais ces voix sont noyées dans la masse, elles sont écrasées. Pourquoi ? Parce que l’institution en elle-même est construite pour réprimer les classes populaires, pour maintenir un ordre basé sur l’injustice et sur l’inégalité sociale. Elle est un cadre normatif qui broie les individus et les trie pour en sélectionner les plus féroces et les plus corrompus. Pour les idéalistes présent et présentes dans la police, il n’existe que trois chemins. Se normaliser et accepter, partir dans une lutte donquichottesque contre l’institution, ou la sortie par la démission ou le suicide.

    Conçue depuis sa naissance comme un outil d’ordre social, elle ne peut avoir d’autre nature. Et, par voie de conséquence, d’autre comportement.

    Face à cela, face à ces images et ces propos ignobles, des lignes de défense se sont dressées. Elles ne font que déshonorer ceux et celles qui les emploient.

    Il est dit que les quartiers populaires ne respectent pas le confinement. C’est partiellement vrai, puisqu’il a été possible de voir que le Paris bourgeois ne se privait pas de certaines libertés. C’est partiellement vrai, mais aussi compréhensible. L’aspect romantique et bohème du confinement demeure un grand privilège de classe. Dans les quartiers populaires, la grande majorité des emplois sont d’une nature qui ne les rend pas adaptable au télétravail. Le trajet métro-boulot-confinement est nettement plus dur à vivre, en dernière instance, qu’un confinement constant avec une adaptation de l’activité professionnelle.

    Il se déroule aussi dans des conditions de promiscuité et d’espace urbain qui ne permettent pas le même confort de vie. Si les quartiers de centre-ville permettent des sorties respectant le 1h & 1km, ce n’est pas le cas des grandes cités. Ce n’est pas un hasard si, à Lyon, les contrôles massifs ont eu lieu dans des points de jonction entre le centre et la périphérie populaire, comme à la station Vaux-en-Velin la Soie. Ils ont débouché sur un très grand nombre de procès verbaux et d’amendes. Celles-ci, conçues pour être dissuasives, sont extrêmement inégalitaires.

    Les violences ont aussi été mises dos à dos. C’est souvent la spécialité des réformistes, lesquels ne veulent pas jeter l’opprobre sur la police tout en ne se coupant pas d’un rêve de conquérir le réservoir électoral potentiel que sont les quartiers populaires. Cette manière d’appeler au calme sans comprendre, sans expliquer, sans donner un sens à la colère, est une manière également de renforcer l’impunité. Cette incapacité à pouvoir dénoncer les abus particuliers des policiers, mais surtout le caractère systémique de la violence est une constante. Même si des individus comme François Ruffin sont des personnalités sympathiques, il est toujours édifiant de se dire qu’ils peuvent sortir des énormités invraisemblables. Au début de l’affaire Benalla, il avait ainsi déclaré que l’attitude de la brute macronienne était distinguable de celle de la Police, qui « ne se comporte par comme ça ». Certes, entre temps les Gilets Jaunes ont eu lieu, et les lignes ont bougé. Mais il reste toujours nombre de démocrates pour expliquer comment ils mettront en place une répression « de gauche » une fois au pouvoir.

    Plus loin dans le spectre droitier, il existe l’immense nébuleuse de charognards. Ceux et celles qui font des quartiers populaires des zones de non-droit, qu’il faudrait pacifier par la force. Ceux et celles qui en font une affaire « religieuse » ou « culturelle », autant de cache-sexes pour ne pas dire ce qu’ils pensent profondément. Car la loi, même bourgeoise, sanctionne le fond de leur pensée raciste, pogromiste et génocidaire. Ceux-ci non seulement n’expliquent pas la tension, mais ils la désirent. Ils désirent plus de sang, plus d’intolérance et plus de violence.

    Alors ils salissent les victimes, en retournant les culpabilités. Ils nient les évidences en demandant qu’elles soient remises dans un contexte, contexte construit par le mensonge. Alors ils inventent des conspirations, des complots, des collusions entre l’État et un pseudo islam tentaculaire, apatride et antipatriotique. Un pseudo islam qui fait écho à l’invention qui avait été faite le siècle dernier, autour de l’antisémitisme et du judéo-bolchevisme.

    Quelque soient les formes que peuvent prendre les négations, elles nourrissent toutes la même politique : asservir ceux et celles qui souffrent.

    Durant le mouvement des Gilets Jaunes, une réelle unité est née, notamment contre les violences policières. Elle s’est basée sur la confrontation avec le mépris policier, avec l’impunité et les déferlement de haine. Cette solidarité à toujours été attaquée par les fascistes, lesquels ne peuvent s’empêcher de désirer plus d’ordre et plus de répression. Ils n’ont jamais voulu condamner ouvertement l’attitude de la police ni la dénoncer pour ce qu’elle est. Et pour cause, ils ne souhaitent que la rendre plus féroce. Ainsi, la jeunesse des quartiers populaires est souvent pointée du doigt comme bénéficiant d’une tolérance importante de la part des autorités ou de la police. C’est un comble ignoble.

    Le confinement nous isole, nous rendant vulnérables à la manipulation mentale. Celle-ci est d’ailleurs accrue par les algorithmes des réseaux sociaux, qui enferment les individus dans des bulles mentales. Ce type de terrain est connu pour être le champ d’opération favori de l’extrême-droite la plus perverse. Elle essaie de créer un environnement angoissant, hostile, démoralisant, en lançant théories fumeuses sur théories fumeuses et en essayant de fragmenter les solidarités.

    Tous les faisceaux lancés par ces groupes n’ont qu’un but : mettre fin au déconfinement pour relancer l’économie, sous prétexte d’un intérêt suprême de la nation. Derrière cet « intérêt suprême », en réalité, c’est celui d’une bourgeoisie exploiteuse et impitoyable. Cette même bourgeoisie qui impose la misère dans les quartiers populaires, chez les Gilets Jaunes, chez les ouvriers et ouvrières, chez les employés et employées, chez les paysans et les paysannes.

    Face à ces manœuvres, nous affirmons la nécessité de l’unité populaire, d’un front commun de tous ceux et de toutes celles qui courbent l’échine sous les matraques, sous les dettes, sous l’exploitation. La violence contre les uns est le prélude à la violence contre les autres.

    Nous n’acceptons pas la brutalité.

    Nous n’acceptons pas le racisme.

    Nous n’acceptons pas le mépris de classe.

    Nous n’acceptons pas l’impunité !

  • Offensive Turque contre les Forces Démocratiques Syriennes au Rojava

    Offensive Turque contre les Forces Démocratiques Syriennes au Rojava

    Dimanche dernier, le président de l’État turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé une offensive contre le Rojava, état autonome contrôlé par les forces démocratiques syriennes, coalition politique et militaire de différentes forces dont la plus influente est le YPG/YPJ, bras militaire du PYD Kurde.

    Ce n’est pas une première, l’an dernier déjà, le régime fasciste turc a mené des opérations contre le canton d’Afrin, son objectif étant d’écraser le Rojava. En effet, cette zone représente tout ce que les réactionnaires turcs ont en horreur: l’autonomie des kurdes au bord de la frontière Turque, et des revendications politiques progressiste en contradiction avec les intérêts des fascistes turcs dans la région.

    Le Moyen-Orient est une véritable poudrière, et, depuis toujours, un champ de bataille où les puissances impérialistes se disputent les zones d’influence. La question du nord Syrien est dès lors un sujet épineux entre ces puissances. Les États-Unis ont apporté un soutien matériel aux FDS, afin de combattre Daech, et ont mis en place une zone de sécurité entre le Rojava et l’état Turc, en espérant créer une zone tampon. Cette zone militaire permet aux Américains de se rapprocher de l’ennemi principal des intérêts Américains du continent, l’état Iranien. Les FDS ont accepté cette alliance de circonstance comme aide matérielle bienvenue dans le combat contre les fascistes djihadistes, vu le risque de l’isolation totale face à Daech et aux Turcs, mais aussi comme moyen de pression sur l’état Syrien qui jongle dangereusement entre l’alliance de fait et l’opposition armée contre les FDS selon les circonstances tactiques de la guerre.

    L’état Turc, avancent leurs pions de manière à prendre le contrôle de cette région, pour taire la contestation au régime fasciste, et étendre leur influence, dans un projet de restauration de la suprématie Turque, dans un esprit digne des fascistes génocidaires Jön Türk. Les FDS doivent, pour les impérialistes, se soumettre et servir leurs intérêts sans conditions, ou être exterminés par les Turcs. Permettre la création d’une région autonome en Syrie, qui exporte des idéologies progressistes dans le continent, présente sur le long terme une grande menace pour les forces impérialistes.

    Erdogan représente un danger mortel, car il manie parfaitement les opérations de marketing géopolitique qui iront dans son sens avec l’accord tacite des impérialistes. Les fascistes Turcs courtisent les états-unis pour trouver un terrain d’entente qui livrera le Nord Syrien aux milices djihadistes et à l’armée Turque, conduisant les peuples de la région, Kurdes, Arabes, Assyriens, Yézidis, etc. à l’extermination pure et dure, et à la soumission aux néo-Ottomans.

    Assad, dans son jeu d’opportunisme réactionnaire et son lien fondamental avec les impérialistes Russes et Chinois, se présente comme un allié de circonstance potentiel qu’il ne faut pas négliger. Face aux Turcs et ses milices fascistes, l’état Syrien aura la responsabilité de joindre les opérations militaires avec les FDS pour créer une zone tampon contre les Turcs, au risque de vendre la Syrie aux djihadistes. Les Américains et les forces européennes n’hésiteront pas à livrer la Syrie au plus offrant tant que le montant des gains est suffisant, et Erdogan est leur partenaire le plus prometteur.

    Il est certains que nos camarades qui se battent sur place contre la barbarie fasciste, ainsi que les peuples du territoire Syrien auront à traverser encore bien des épreuves, nous, communistes, avons le devoir de soutenir les peuples opprimés, en combattant notre propre bourgeoisie, notre propre impérialisme, la France jouant un rôle important dans la déstabilisation de la région, l’héritage du protectorat français de Syrie est encore chaud dans l’esprit de nos bourreaux.

    Nous dénonçons la politique génocidaire du régime fasciste d’Erdogan, et nous dénonçons la volonté des impérialistes d’asservir les peuples du Moyen-Orient par l’outil formidable que représente pour eux les forces fascistes.

    Nous continuerons de soutenir nos camarades et les peuples opprimés, pour la libération totale et inconditionnelle des peuples face aux réactionnaires et aux impérialistes de tout bords.

    A bas le fascisme, à bas l’impérialisme !

  • 100 millions de morts ou rien. Partie 3

    100 millions de morts ou rien. Partie 3

    L’après-guerre et aujourd’hui :


    L’après-guerre est, pour l’URSS, ce que les historiens nomment le « seconde stalinisme » ou le « stalinisme achevé ». Pour M. Lecaussin, cela singifie le fait que le Goulag se remplisse à nouveau et que les prisonniers de guerre envoyés en Allemagne soient jugés avec une intense méfiance. Ce qui lui vient à l’esprit, ce sont les affaires du groupe de Leningrad, le complot des blouses blanches, la répression de 14 juin 1953, la Hongrie en 1956…

    Il en oublierait presque que dès la fin de la guerre, la France entend reprendre le contrôle de son Empire. Alors que l’épuration est faiblarde en métropole, la reconquête est faite tambour battant. Dès le 8 mai, les massacres commencent.

    Nous avons longuement traité cette question dans notre brochure : La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945 – Partie 3 & 4.

    https://unitecommuniste.com/histoire/la-guerre-ne-sest-pas-arretee-en-1945-partie-3/
    https://unitecommuniste.com/international/la-guerre-ne-sest-pas-arretee-en-1945-partie-4-oradour-malgache/

    Ainsi, en Algérie, dès le 8 mai 1945, tandis que l’occident en liesse célèbre l’écrasement de la vermine fasciste-nazie, les colonies font savoir que l’oppression n’est pas morte avec le Führer. Osant brandir le drapeau de leur nation, les Algériens se heurtent aux colons. Nous citons ce que nous avions écrit alors : 

    « L’apparition du drapeau national algérien met le feu aux poudres. La police et les colons ouvrent le feu sur les manifestants à Sétif. Bouzid Sâal, un jeune scout, est tué par la police à Sétif. A Guelma, la scène est similaire, et un jeune manifestant meurt des suites de ses blessures, tandis que le quartier colonial se couvre de mitrailleuses. Des suspects sont interpellés et torturés. A Kherrata, un massacre est organisé en tout discrétion par les Français, lesquelles, reprenant les mêmes méthodes que les Einsatzgruppen à Baby Yar, abattent et précipitent dans les ravins plusieurs centaines de suspects.

    Des émeutes éclatent alors en riposte. Des combats sporadiques ont lieu, ainsi que des vengeances, parfois aveugles, de rage, puis l’armée intervient brutalement. Si des morts ont été commises des deux côtés, leur disproportion illustrent la manière dont « l’ordre » a été rétabli.

    102 européens ont été tués, plus par rage, par vengeance, que dans une opération calculée de représailles. Le 11 mai 1945, le général de Gaulle ordonne à l’armée d’assurer « le maintien de l’ordre », en confiant au général Duval la conduite des opérations. Ces opérations sont des massacres et des exécutions sauvages, aveugles et terroristes. La France commet de nouveaux Oradour-sur-Glane. Pendant dix jours, le four crématoire de Lavie a tourné, sa flamme claire tranchant dans la nuit. Lorsque le 22 mai, la répression s’arrête officiellement. 900 morts le jour même, sous les balles de la police. [Au total entre] 20 000 et 45 000 sous le prétexte de liquider « …des éléments troubles, d’inspiration hitlérienne, [qui] se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l’Allemagne nazie. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre et les autorités prennent toutes décisions utiles pour assurer la sécurité et réprimer les tentatives de désordre.» »

    L’ordre français est restauré. C’est là l’essentiel aux yeux des impérialistes.

    Lorsque le Japon militariste est écrasé, c’est au tour de l’Indochine, occupée par celui-ci, de passer de la résistance à l’occupation à la libération. Là encore, voilà comment les choses s’opèrent :

    « Le 2 septembre 1945, dans une atmosphère tendue, Ho Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam. Celle-ci ne peut cependant être réalisée que par le départ des français et des troupes d’occupation. La France, par ailleurs, négocie laborieusement pour que la Chine se replie, en échange d’un renoncement à toute prétention française sur celle-ci. Le général Leclerc, qui remonte de Saïgon, opte pour une ligne de conduite modérée, de négociation, avec les forces patriotiques. (…)

    Le remplacement des Chinois par les Français n’est pas entravé par les troupes d’Ho Chi Minh. Hanoï, la capitale du nord, est occupée sans un coup de fusil. Le PCI cherche alors une solution de compromis. Mais, dans le camp des Français, l’idée d’accepter de perdre cette partie de l’empire apparaît envisageable. Contre le diagnostic de Leclerc, la France se prépare à la guerre. Elle ne se sent plus si faible, se sent appuyée par le revirement géopolitique US, qui élabore progressivement sa doctrine du containement, et qui s’intéresse de plus en plus au maintien des bastions coloniaux comme bastions anticommunistes.

    L’anticommunisme et le colonialisme se mêlent et débouchent sur une conclusion partagée par la quasi-intégralité des partis politiques de la métropole, à l’exception du PCF : il ne faut pas céder. Le 23 novembre 1946, l’armée française choisit donc la voie de la guerre, en bombardant, par artillerie, le port de Haiphong, ouvrant ainsi le premier acte d’une guerre qui ne s’est terminée qu’en 1975. La France choisit, pour conserver son empire, le napalm, les massacres et la torture, plutôt que la paix. »

    La guerre d’Indochine (1945-1954) se traduit, en dernière instance, par 75 500 morts pour l’Union française et un décompte incertain pour l’Etat du Viêt Nam. Le Viêtnam nord paie le prix de 300 000 morts. 
    En 1947, c’est au tour de Madagascar de s’embraser.

    « Dès le début du mois d’avril, 18 000 militaires français débarquent. Ils sont plus de 30 000 par la suite. La méthode de répression est classique : torture, meurtres, razzias, viols… Elle se double d’une terreur psychologique dans les méthodes d’exécution : captifs jetés vivants depuis des avions. Malgré une longue guérilla organisée par les colonisés, qui connaissent le terrain, l’écrasement est rapide. En effet, les insurgés n’ont que des sagaies et des couteaux, face à des bombardiers A-26, des chars, des lance-flammes.

    89 000 morts côtés insurgés. 1 900 côté forces coloniales, ainsi que 850 européens dont 350 militaires. Voilà le bilan de l’opération de « pacification à la française ». Des procès sommaires et des exécutions de suspects eurent lieu tout au long de l’année 1948 contre les militaires malgaches accusés de nationalisme. »

    La même année, en métropole, encore sous un rationnement draconien, les grèves de 1947 sont durement réprimées. Les CRS, nouvellement constitués, sont envoyés avec l’armée pour briser celles-ci. En 1948, 5 ou 6 mineurs sont tués lors d’autres grèves. 

    En 1950, la France participe, aux côtés des forces de l’ONU, à la guerre de Corée. Cette guerre pour le maintien de la partition de la péninsule, pour continuer à ce que la dictature de Park perdure, se paie aussi d’entre 4 et 5 millions de civils morts, soit 1 habitant sur 6. En métropole, la manifestation de 1952 contre la venue du général Ridgway ‘la peste ‘, se traduit par l’ouverture du feu sur la foule, causant deux morts par balle. 

    À titre de comparaison, la répression de Berlin-Est, qui est difficilement imputable de manière directe à l’Union soviétique, tue 80 personnes. L’intervention en Hongrie coûte la vie à 2 500 personnes. En dernière partie de cet article, nous aurons l’occasion de les évoquer de nouveau.

    D’une manière très superficielle, ces évènements seuls, sans compter la guerre de Corée, amènent la France à un total de près de 500 000 morts entre 1945 et 1954. C’est sans compter la surmortalité liée à la malnutrition, aux violences, à l’absence d’infrastructure sanitaires.

    Après la période Stalinienne, la guerre d’Algérie double ce score d’un seul coup. 152 863 membres du FLN tués, 25 600 soldats français, 50 000 harkis et 250 000 morts civils pour l’estimation la plus basse. Cette guerre ramène donc à nouveau une charretée de 500 000 corps à mettre au compte de la patrie de Voltaire et de Montesquieu. 
    Durant les indépendances, la France participe à des assassinats qui visent à maintenir dans son giron les pays formellement indépendants. En 1963, elle commet l’assassinat de Sylvanus Olympio, premier président élu du Togo. L’année d’après elle écrase au Gabon une tentative de coup militaire anti-impérialiste. En 1965, elle enlève Ben Barka. Toujours la même année, la France assassine Ossendé Afana, dirigeant de l’Union Patriotique du Cameroun. En 1971, elle fait exécuter publiquement Ernest Ouandié, leader de la même organisation….la liste est longue. En 1978, ses mercenaires organisent avec les Sud-africains un coup d’Etat aux Comores, pour remplacer la République populaire des Comores par un régime ultra-réactionnaire…Même après la Guerre froide, les actions continuent. En 1994, la France coopère dans le génocide au Rwanda, qui sert ses intérêts. 

    Elle poursuit, au travers de la Francophonie, de son maintien d’une monnaie coloniale, de ses actions criminelles la domination d’une grande partie d’un continent. En 2011, elle participe à la déstabilisation de la Syrie, de la Libye, de la Côte d’Ivoire… Elle détient donc, d’un point de vue purement de bilan humain, une responsabilité importante dans des millions de morts. 

    Si nous employions les mêmes méthodes douteuses que le livre noir, nous pourrions sans grand problème atteindre, entre 1901 et 2001, les 500 millions de victimes pour le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme. Mais cela ne serait guère satisfaisant. Certains avancent un chiffre de 20 millions de morts par an pour le capitalisme. 
    Ces compatibilités sont difficiles à expliquer et difficile à défendre. Mais elles donnent un ordre d’idée : le camp du crime n’est pas celui qu’on croit. Voilà donc le bilan que M. Lecaussin doit endosser avant de pouvoir s’exprimer sur le nôtre. 

  • 100 millions sinon rien. – Seconde partie.

    100 millions sinon rien. – Seconde partie.

    Remettons les pendules à l’heure.

     M. Lecaussin n’est guère courageux. C’est son droit de vomir le bilan des Etats socialistes, nous le lui concédons pleinement. Seulement, nous ne pensons pas qu’il soit possible de le faire depuis une position en surplomb, tel un sage de la montagne, vivant en ermite reclus.


    M. Lecaussin choisit de s’en prendre à la transformation du monde opérée par les révolutionnaires. Il la juge néfaste et mortifère. Soit. Mais que défend-il alors comme système alternatif, comme réponse ? À ce sujet, il n’en pipe mot. Il est vrai qu’il est aisé de se draper dans la pureté lorsque qu’on a aucun bilan à défendre. 
    Il s’agit d’un reproche que nous faisons régulièrement à nos détracteurs. Nous avons une histoire, un passé, donc un bilan.

     Ce bilan, charge à nous de le défendre. Seulement, ceux qui nous attaquent doivent également savoir qu’ils portent la même responsabilité. Soit ceux qui ne veulent rien faire portent la responsabilité des maux de la société actuelle, soit ceux qui en restent à une critique utopiste doivent porter la charge de n’avoir rien réussit à réaliser. 

    Nous jugeons le communisme, comme idéologie, supérieure aux autres – sans quoi nous n’y adhérerions pas. Nous jugeons que la construction du socialisme était un projet dur à mettre en œuvre, mais néanmoins infiniment supérieur aux résultats du capitalisme et de l’impérialisme. Nous ne mettons donc pas l’un sur le même plan que l’autre. Cependant, nous allons démontrer que, pendant que l’auteur de ces lignes reste fixé sur le bilan de l’URSS, il omet sciemment que son propre pays a causé nettement plus de morts, pour des raisons uniquement crapuleuses. Dans ce cours article, nous parlerons uniquement de l’Union soviétique, car nous disposons d’une partie de ses archives. Nous pourrions parler de la Chine, mais le manque de documents fait que nous ne désirons-nous appuyer également sur les sources universitaires employées à l’heure actuelle, et non pas spéculer face aux spéculations des autres.
    Cela pose aussi une question de méthode. Qu’est-ce que la France réellement, durant la période de 1917 à 1991 (ou plutôt celle de 1917 à 1956, pour parler de la Russie révolutionnaire et de l’URSS socialiste.) ? 
    Ce n’est pas la métropole, cela serait se focaliser sur la partie la plus riche, la plus spoliatrice, de l’iceberg. Ce n’est même pas la métropole et l’Empire colonial. La France, que M. Lecaussin compare favorablement à l’URSS, est à la fois la métropole, l’Empire, mais aussi les tentacules économiques qu’elle noue, son réseau de clientèle, son réseau d’obligés, de laquais, de bas exécutants. 

    La France, même dans la période sur laquelle nous allons nous focaliser, est déjà le fruit de l’exploitation coloniale et impérialiste. Le relatif confort de certaines parties de la métropole était nourri par la spoliation et le crime. Il est indéniable que l’esclavage, la Guerre de l’opium, la conquête de l’Algérie et de l’Indochine, la ruée vers l’Afrique ont joué un rôle considérable dans la capacité pour la France à réaliser son accumulation primitive du capital. 

    Il n’est pas possible, non plus, ne faire l’impasse sur ce fait particulièrement significatif : il est régulièrement mentionné que les colonies étaient un mauvais deal. Elles étaient déficitaires en termes d’investissement public. En effet, il fallait, pour les exploiter, développer des infrastructures immenses, payées par les deniers publics, réalisés par le travail forcé. Mais l’accaparation des richesses issues de ces travaux n’allait pas dans les caisses de l’Etat. Il allait chez les grands bourgeois, les grands spéculateurs. Rarement dans le développement économique et industriel d’une métropole in fine singulièrement arriérée, même par rapport à l’Allemagne. En dernière analyse, le prolétariat français payait pour que la bourgeoisie puisse s’enrichir sur le sang des travailleurs et des travailleuses des colonies. Mais laissons cette période de côté.

    Contentons-nous du score, puisque de tout ce que le communisme et les communistes ont apporté, M. Lecuassin ne retient que ceci. Regardons, au moment où chaque événement jugé criminel se déroule en URSS, que se passe t’il en France ?

    La Révolution bolchevique est née de la Grande Guerre. Tandis que les révolutionnaires, dans l’esprit de la conférence de Zimmerwald, mettent tout en œuvre pour tenter de liquider ce conflit et d’en sortir, la France et les autres belligérants prennent une position diamétralement opposée.
    La Première Guerre mondiale est particulièrement éloignée de l’idée de la « guerre juste ». Les impérialistes dominants (France, Royaume-Uni…) se heurtent à une coalition de puissances décaties (Autriche-Hongrie, Empire Ottoman) ou a des nouveaux concurrents comme, l’Empire Allemand. 
    Le repartage des cartes du monde, nées de la conférence de Berlin, en 1885, est la raison fondamentale du conflit. La seconde est la question du fer et du charbon de la région frontalière entre la France et l’Allemagne. La France possède le fer, l’Allemagne, le charbon. L’un comme l’autre veut les deux.
    Pour réaliser ce repartage, 39 millions de morts. Plus du double de blessés et de mutilés. À la suite de celle-ci, le déclenchement de la pandémie de grippe espagnole, facilitée par la misère et la désorganisation sociale, rajoute 50 à 100 millions de morts selon les estimations (5% de la population mondiale).

    La Russie révolutionnaire est sortie de la guerre, au nom des revendications populaires (le pain, la paix, la terre), mais également au nom de l’internationalisme prolétarien. Au prix d’une humiliante paix de compromis, le traité de Brest-Litovsk, la direction du gouvernement bolchevique obtient ce miracle.

    Quelle est la réaction, alors, des grandes démocraties ? Elle refuse de reconnaître le gouvernement et lui fait également la guerre. 
    La Révolution a fait peu de victimes. Tout au plus quelques gardes blancs. Mais la guerre civile, nourrie et alimentée par les ex-Alliés, elle, en produit plusieurs millions, par la guerre elle-même, par la désorganisation des transports et du ravitaillement, enfin, par la famine terrible. Ces millions de morts, que M. Lecaussin veut faire endosser au régime soviétique, sont le fruit des siens, de son camp, de ceux qu’il défend.
    Monsieur Lecaussin parle de la dictature. Il indique sa férocité, en se basant sur les « travaux » à charge de pseudo-historiens. Nous y répondrons. Mais tient-il compte, là aussi, de ce qui se passait dans son propre pays, républicain et démocratique ?

    Dans la France au sens étroit du terme, les grèves sont réprimées par la force militaire durant toute la Troizième République et la Quatrième. Les morts au cours de manifestations sont une chose courante. Jusqu’en 1961, l’ouverture du feu sur les manifestations fait partie de la procédure normale. 

    M. Lecaussin peut parler de la misère en Union soviétique. La vie y était dure, car tout était à construire, sous la pression constante d’un cercle d’acier formé par les pays capitalistes et impérialistes. Et cette construction, contrairement à l’industrialisation de la France, ne pouvait se faire sur la base de la surexploitation coloniale, de l’esclavage, du pillage. Elle devait se faire par le sacrifice, par l’abnégation, par la mobilisation politique. Elle ne pouvait se faire que dans un grand mouvement d’ensemble. 

    La France n’en était pas moins, même pour sa métropole, un pays à la Zola. Une population majoritairement agricole, miséreuse. Une population urbaine s’entassant dans des taudis crasseux, pauvre, n’ayant que de quoi survivre jusqu’au lendemain. Une population sans loisirs, sans vacances, à la merci d’un patronat tout-puissant. Les droits sociaux, arrachés, le sont au prix du sang.
    Les opposants politiques connaissent la prison, le bataillon d’Afrique ou le bagne de Cayenne.

    Peut-on oublier que, après la guerre de pillage et de brigandage qu’était la Première Guerre mondiale, la France a voulu vampiriser l’Allemagne ? D’une part en faisant payer à la population les réparations immenses d’une guerre dont elle n’était pas plus responsable que les autres, de l’autre, en l’envahissant purement et simplement. En 1923, les troupes françaises occupent militairement la Ruhr, sous les cris de la SDN. Cette occupation-pillage, oubliée, tue, n’en est pas moins réelle. Elle a d’ailleurs servi d’argumentaire aux nazis, par la suite, pour justifier leur politique de réarmement. 

    Même en Europe, la France n’est pas cette exceptionnelle championne des droits de l’Homme. 

    Mais cela apparaît encore comme un paradis comparativement aux colonies.

    Il est aisé de porter un regard dissocié sur l’histoire comparée. Nous jugeons très souvent avec les yeux d’aujourd’hui l’Union soviétique et son bilan, en nous référant à notre situation très avantageuse d’habitant d’un pays impérialiste dominant. 

    En revanche, dès que les yeux se posent sur l’histoire coloniale, la distance temporelle et géographique paraît immense. Sans parler de la conquête coloniale, laquelle, en cinquante ans, aurait fait entre 50 et 60 millions de morts, qu’en est-il de l’exploitation ? Pendant qu’on accuse les bolcheviques de commettre des crimes, que fait la France ? 


    Tout d’abord, elle vit au rythme de l’Apartheid. Les colonisés n’ont pas les mêmes droits, pas les mêmes lois, par le même statut que les colonisateurs, juridiquement parlant. Les deux mondes se croisent sans se voir, dans des villes géographiquement clivées. 

    En deuxième lieu, la colonisation se base sur le travail forcé, la marche à la mort pour la construction des infrastructures d’exportation et l’extraction des matières premières. Le développement économique, promu hypocritement par certains, ne résiste pas à une analyse. Ces négationnistes du crime colonial osent déclarer que le colonisateur à industrialisé le pays, qu’il lui a doté d’équipement, d’écoles…

    Les infrastructures sont construites par la main d’œuvre forcée, pour une utilisation à l’usage exclusif du colonisateur. André Gide, que les anticommunistes aiment citer pour Retour d’URSS, a écrit également Voyage au Congo. Son récit est à glacer d’effroi sur la répression qui tombe sur les populations colonisées. Que les ouvriers renâclent, et ils sont châtiés, allant du sadisme de caserne jusqu’au massacre. La construction du chemin de fer Congo-Océan, par exemple, se paie d’un mort par travée de bois posée. 

    Le travail harassant, est là uniquement pour nourrir la colonie en matières premières, qui, en retour, vend au prix fort les produits manufacturés. Les banques investissent, prêtent, avec des rendements immenses, tant la main d’œuvre, moyen d’extraire la plus-value, est employée à vil prix. 
    L’Empire est sacré. Il est hors d’atteinte des votes, il est au-delà des droits démocratiques. Il est le cœur battant de l’économie de la grande bourgeoisie. Lorsque l’Allemagne met à genoux la France, en 1940, il s’agit du seul point non-négociable dans le wagon de Rethondes. Celui-ci et la flotte de guerre qui lui permet d’en assurer la sécurité. Le reste, les droits démocratiques, les libertés, sont accessoires.

    Ceux qui s’opposent alors à l’Empire, Parti Communiste en tête, ainsi que les mouvements anti-impérialistes, font face à des dangers extrêmes. La France possède ses bagnes pour les siens. Elle en possède aussi pour les colonisés. Poulo Condor, par exemple, pour les Vietnamiens. Malgré les conditions de détention abominables, ces bagnes sont réservés au VIP. Ceux qu’on ne peut faire disparaître.

    La France coloniale, c’est la guerre. Dans les années 30, alors que M. Lecaussin regarde l’Ukraine et les purges, il oublie la guerre du Rif. Il oublie les bombardements de l’Annam, où les travailleurs et travailleuses, à demi-morts de faim, sont écrasés sous les bombes. Il oublie ceci, car cela ne sert pas sa chapelle.

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, les massacres coloniaux ne s’arrêtent pas pour autant. Peut-être pourrait-il se défausser en s’exclamant « Vichy n’est pas la France ! » Non seulement cela est faux, d’une part, mais de l’autre, ces massacres sont commis par la France Libre. En 1943, le 25 juillet, l’armée massacre à Philippeville, en Algérie. « Les officiers français, mécontents de l’accueil qu’ils avaient trouvé en Tunisie, humiliés devant les officiers américains et anglais, retournèrent leur hargne contre les Algériens et poussèrent les soldats noirs à l’émeute. » déclarait ainsi Ferrat Abbas. 

    Dans l’avant-guerre et dans la guerre, la France commet des crimes terribles. M. Lecaussin pourrait se défausser une nouvelle fois. Il pourrait dire que ces faits sont prescrits. Seulement, la Seconde Guerre mondiale ne les stoppe pas

  • L’Afrique et l’écho de la révolution d’octobre – Shambuyi Kalala

    L’Afrique et l’écho de la révolution d’octobre – Shambuyi Kalala

    La Révolution d’Octobre fut l’un des plus grands événements de l’histoire de l’humanité. En cette année de célébration du centenaire de cet événement qui a marqué et déterminé la vie de millions de personnes, non seulement à l’intérieur des limites géographiques du Premier Etat Socialiste des ouvriers, mais aussi dans chaque coin de la planète où il a eu un impact pour des dizaines d’années, nous passons en revue, dans cet article, sa résonance en Afrique, et des enseignements nécessaires pour les perspectives.

    Au moment où a eu lieu la révolution d’octobre, l’Afrique, du moins ses élites, n’était pas en mesure d’en saisir la portée. Une situation qui peut se comprendre, du fait de sa position géographique éloignée de la Russie, et surtout que les peuples africains étaient enclin à digérer les traumatismes causés par la traite négrière et la colonisation. Aujourd’hui, à la célébration du centenaire de la Révolution d’Octobre, l’Afrique peut aussi participer à l’évaluation de ses impacts sur cette planète.

    C’est à partir des années cinquante, à la faveur de l’émergence du mouvement de libération, que le débat sur la révolution d’octobre commence à prendre corps en Afrique. Son aspect dominant était l’admiration de cet événement prémonitoire d’une fin définitive de l’esclavage. Ses effets étaient encore perceptibles dans la période de l’après 2e Guerre mondiale. Parmi les expressions les plus remarquables, on pouvait noter l’existence en soi du premier pays socialiste au monde; la rapidité de la reconstruction de l’Union soviétique, et ce malgré sa profonde destruction pendant la guerre et, la capacité d’ériger une défense dissuasive face aux vieilles puissances impérialistes, ainsi que de la sympathie et la solidarité aux luttes des peuples opprimés. De tout cela, la clé du succès était logée dans l’appropriation du marxisme par les révolutionnaires russes. Cet outil s’est avéré nécessaire pour comprendre le monde capitaliste et ses soubresauts.

    La doctrine marxiste est avant tout le fruit de l’analyse de la société capitaliste en Occident, les révolutionnaires russes l’ont adopté sans complexe. Dans cet exercice d’assimilation, ils ont fait un grand effort pour éviter d’appliquer indistinctement les conclusions générales marxistes sur tous les aspects de la lutte en Russie. Pour réussir la révolution en Russie, il fallait, indubitablement, avoir une analyse spécifique de chaque secteur de la vie de leur société. Les marxistes russes n’ont pas confondu l’admiration et le suivisme. Les batailles idéologiques de Lénine contre les opportunistes qui ont voulu utiliser ces analyses à la manière de copier-coller, en disent long. Lénine a défendu sans broncher, notamment, les thèses de la révolution en deux étapes, l’alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie pauvre. Ces thèses n’avaient jamais été défendues auparavant par les marxistes en Occident.

    Quant aux révolutionnaires africains, ils ont semblé avoir de la peine pour aller au-delà de la simple admiration de la révolution d’octobre et ses effets. Ce qui aurait du être fait, pourtant, c’est d’étudier et d’analyser sans complexe, suivant les méthodes marxistes, cette expérience russe bourrée des enseignements sur la transformation de la société. Visiblement, les révolutionnaires africains ne sont pas allés à la rencontre du marxisme et des enseignements de la révolution d’octobre avec une grille de lecture fixée sur l’objectif de la révolution en Afrique et la transformation de leur société. Cette préoccupation renvoie à une tâche historique incontournable : sortir définitivement l’Afrique des griffes des puissances impérialistes et d’envisager la construction du socialisme. Tout en respectant le travail théorique, sur le développement du capitalisme en Occident, les révolutionnaires russes ne se sont pas sentis dédouanés de faire un travail sur le développement du capitalisme en Russie.

    Autant le travail théorique abattu autour de la révolution d’octobre est de la très haute qualité, jamais, alors, il ne peut être considéré comme suffisant pour la préparation de la révolution en Afrique. Le travail théorique est une nécessité absolue et une tâche pour saisir les spécificités liées à la situation singulière de l’Afrique. Lorsqu’on soutient que le marxisme est une science, cela sous-entend que c’est une science sociale. De ce fait, son applicabilité sur un terrain nouveau requiert sans doute un travail théorique supplémentaire, spécifique, en rapport avec la formation sociale étudiée.

    Le capitalisme est parachuté en Afrique par la voie essentiellement militaire. Il ne pouvait, dans ces conditions, produire une stratification sociale semblable aux autres régions du monde. L’économie exogène et excentrique de la plupart des pays africains n’a pas permis la maturation des classes qui sont le support du capitalisme comme en Occident, en l’occurrence la bourgeoisie et la classe ouvrière. Le centre du pouvoir d’Etat au niveau local est resté diffus. Cette situation est renforcée par une grande mobilité au sommet de la société : le passage très fréquent et, dans tous les sens, entre la bourgeoisie bureaucratique et la petite bourgeoisie. La colonisation et la néo-colonisation ont favorisé et consolidé la conception féodale du pouvoir d’Etat en Afrique. Là où ailleurs, on parle de groupe au pouvoir, en Afrique c’est un individu qui incarne à lui, tout seul, le pouvoir d’Etat. Ce qui arrange les puissances impérialistes qui ne souhaitent pas voir se développer les collectifs et les possibilités de contrôles démocratiques. Elles tiennent à garder l’initiative pour faire et défaire le pouvoir, au besoin remplacer à leur guise leurs agents au sommet de l’Etat.

    Cette pratique de mains basses sur les pouvoirs locaux leur permet de disposer encore pour longtemps les richesses des pays africains. Cela peut encore durer, voire des siècles, tant que la grande majorité des citoyens ne sont pas éduqués pour comprendre tous ces mécanismes de contrôle de pouvoirs locaux par les impérialismes. Dans le processus révolutionnaire, l’éducation des masses à travers un grand mouvement démocratique est un gage pour amorcer la transformation de la société. La révolution d’octobre a été précédée par deux révolutions démocratiques (1905 et mars 1917), ce qui a facilité de réunir les conditions subjectives pour la réalisation de la révolution socialiste.

    Le retour des marxistes africains aux fondamentaux des enseignements de la révolution d’octobre, est un préalable pour la réorientation de lutte de libération qui semble patauger dans des confusions idéologiques opportunistes. La parenthèse des idéaux de la révolution d’octobre en Russie, ne peut, en aucune façon, devenir un prétexte pour se priver de cet apport de l’humanité, en matière de libération nationale et sociale. Le degré de l’appropriation de la doctrine du marxisme par les révolutionnaires africains se mesurera à l’abondance de production des thèses nouvelles sur l’Afrique. Il existe encore trop des secteurs à approfondir, entre autres : sur le développement du capitalisme, sur la stratégie et tactique dans la préparation de révolution démocratique et de révolution socialiste.

    Que vivent les peuples africains libres, que vive le socialisme!

    Shambuyi Kalala

  • Soutenons la marche vers l’indépendance du peuple Kanak !

    Soutenons la marche vers l’indépendance du peuple Kanak !

    Soutenons la marche vers l’indépendance du peuple Kanak !

    Le 4 novembre 2018, la Nouvelle-Calédonie votera. Elle votera pour déterminer son avenir politique et institutionnel. La question qui lui est posée est la suivante : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » Occupée depuis 1853 par la France, « le caillou » est à la croisée de chemins.

    Cette date est importante en soi pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et des Kanaks. Elle l’est aussi dans la mesure où elle ouvrirait, si le référendum fonctionne, un questionnement général sur la possession des « confettis d’empire » dont dispose la France, tout comme de la question des territoires contenus dans l’hexagone lui-même.

    Cette date importante, pourtant, est passée sous silence en métropole.

    Dans la très large majorité de la population métropolitaine, la possession de ce territoire, de cette colonie, va de soi. Elle est une évidence. Fort peu d’individus savent que la Nouvelle-Calédonie est considérée par l’ONU comme un territoire à décoloniser, tout comme la Polynésie française -dont le président, Oscar Temaru, vient de porter plainte pour crime contre l’humanité à l’encontre de la France, du fait des essais nucléaires dans le Pacifique. Ce genre de sujet est passé sous silence dans l’enseignement national, car il ne cadrerait pas avec la finalité civique de l’histoire et de la géographie : dire que la France est la patrie des droits de l’homme et que ses frontières et ses possessions sont légitimes.

    Pourtant le gouvernement s’active, et, sur place, les relais de l’impérialisme font massivement campagne pour le non. Leurs arguments jouent sur la peur. Peur de l’indépendance, projets irréalisables, risque de guerre civile, ou d’abandon… De plus, 22 000 kanaks ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Les « loyalistes » mobilisent leurs troupes et incitent massivement à voter. Fonctionnaires issus de la métropoles, cadres d’entreprises se sont inscrits sur les urnes pour répondre à l’appel du gouvernement.

    En métropole, les organisations politiques ne se mouillent guère. Le sujet est épineux et implique de trancher certaines questions, dont celle de l’impérialisme français et du chauvinisme. Ainsi, le PC a pris formellement position sur le principe, mais sans plus en reparler depuis. La France Insoumise, par la voix de son tribun, s’est montrée ambigüe. Le 30 septembre, il déclarait « Indépendants ou Français, notre affection leur est acquise. » tout en ajoutant « si je faisais parler mon cœur, je dirais ‘restons ensemble’ ». Dommage que ce ne soit une affaire de cœur.

    Pour Lutte Ouvrière, le référendum n’a pas d’intérêt car il ne débouche pas directement sur le socialisme. « Même si l’indépendance était votée, les travailleurs ne seraient pas libérés de quoi que ce soit : certainement pas de l’exploitation, et même pas des discriminations en tant que Kanaks. », toujours le même rejet des étapes qui permet de rejeter l’ensemble.

    En revanche, en caractérisant le référendum comme insuffisant en soi, une partie des forces politiques de Nouvelle-Calédonie, notamment le Parti Travailliste, ont annoncé qu’ils boycotteraient le scrutin. Nous ne présumons pas de cette tactique, ne pouvant maîtriser toutes les cartes et nous ne nous érigeons pas en juge de cette tactique.

    En revanche, il nous appartient de soutenir la volonté d’indépendance sous les formes décidées par les organisations combatives locales, de soutenir le peuple de Kanaky, et de combattre les tentacules de l’impérialisme français, qui ne reculent devant rien pour conserver leur mainmise.

    La longue expérience des processus de décolonisation négociés montre que les impérialistes ne renoncent jamais à un bastion. Surtout quand ce bastion offre un promontoire sur le Pacfique (1,74 millions de km² de ZEE), surtout quand ce bastion est riche en nickel (20-30% des réserves mondiales). Une île qui représente 7,165 milliards d’euros de PIB (855,5 milliards de francs CFP, la monnaie coloniale), ne sera jamais abandonée sans bataille. Déjà, un important dispositif policier se dirige vers l’île, dans le but d’assurer le contrôle.

    Les impérialistes prophétisent sur ce que l’indépendance coûterait aux Kanaks -alors que les études faites par le FLNKS – Le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste- démontrent l’inverse. Cette prophétie est surtout une menace à peine voilée. Il s’agit de ce que les impérialistes feront payer à l’île si jamais elle n’est plus française. Nul doute qu’il sera tenté de vampiriser toutes les richesses locales, d’abaisser le niveau de vie de la population, de susciter les troubles et les mécontentements pour briser l’Ile et imposer un gouvernement de serviteurs, de compradores.

    L’histoire démontre que les impérialistes agissent toujours ainsi. Leurs alliés de gauche les appuieront certainement, prétextant tout un fatras d’humanisme, de mièvrerie, qui masquent mal la puanteur des charniers qu’ils ont creusés. Dans le fond, ils ne réfléchissent qu’en termes de puissance pour la métropole, et l’intérêt supérieur de la nation est un autre mot pour parler de celui de la grande bourgeoisie.

    Il n’est pas possible non plus de cautionner le fait qu’une indépendance reviendrait à substituer à l’impérialisme français un autre impérialisme. Cela reviendrait à renoncer à lutter contre notre premier ennemi, notre premier bourreau. Et ce ne sont ni les USA, ni l’Allemagne, mais bien la grande bourgeoisie française. Notre impérialisme n’est ni plus ni moins aussi carnassier que les autres, il commet crimes sur crimes pour conserver ses positions.

    Nous pensons qu’il faut prendre le référendum pour ce qu’il est, une consultation dont les aboutissements ne sont pas garantis. En cas d’échec, cela ne doit pas signifier le fait qu’il faille acter le colonialisme comme inéluctable -acterait-on le capitalisme comme juste si un référendum le validait ?- mais qu’il reste des étapes à franchir. En cas de victoire, ce ne serait pas l’aboutissement du cheminement vers la liberté pour le peuple Kanak, mais le début de celui-ci.

    C’est là où la solidarité internationale devra jouer son rôle en plein, pour brider les tentatives de coup de force, pour nuire aux plans de l’impérialisme français, pour dénoncer le social-chauvinisme, non comme une déviation, mais bien comme un ennemi des travailleurs, tant de métropole que des colonies.

    Vive la lutte anti-coloniale !

    À bas l’impérialisme français !

    Solidarité anti-impérialiste entre les peuples !

  • La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945 – Partie 3

    La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945 – Partie 3

    Le 1945 des colonisés.

                De l’autre côté de la mer Méditerranée, la fin de la guerre est célébrée. Les contingents « indigènes » ont fait leur part du feu et rentrent dans leurs foyers. Des manifestations spontanées ont lieu, avec la bénédiction des autorités. Les nationalistes Algériens profitent de celles-ci pour rappeler leur existence, rappeler leurs revendications, pointer du doigt la contradiction entre fêter la mort de la bête immonde et maintenir un régime colonial basé sur la surexploitation, la privation de droits et le travail forcé.

                L’apparition du drapeau national algérien met le feu aux poudres. La police et les colons ouvrent le feu sur les manifestants à Sétif. Bouzid Sâal, un jeune scout, est tué par la police à Sétif. A Guelma, la scène est similaire, et un jeune manifestant meurt des suites de ses blessures, tandis que le quartier colonial se couvre de mitrailleuses. Des suspects sont interpellés et torturés. A Kherrata, un massacre est organisé en tout discrétion par les français, lesquelles, reprenant les mêmes méthodes que les Einsatzgruppen à Baby Yar, abattent et précipitent dans les ravins plusieurs centaines de suspects.

    Des émeutes éclatent alors en riposte. Des combats sporadiques ont lieu, ainsi que des vengeances, parfois aveugles, de rage, puis l’armée intervient brutalement. Si des morts ont été commises des deux côtés, leur disproportion illustrent la manière dont « l’ordre » a été rétabli.

    102 européens ont été tués, plus par rage, par vengeance, que dans une opération calculée de représailles. Le 11 mai 1945, le général de Gaulle ordonne à l’armée d’assurer « le maintien de l’ordre », en confiant au général Duval la conduite des opérations. Ces opérations sont des massacres et des exécutions sauvages, aveugles et terroristes. La France commet de nouveaux Oradour-sur-Glane. Pendant dix jours, le four crématoire de Lavie a tourné, sa flamme claire tranchant dans la nuit. Lorsque le 22 mai, la répression s’arrête officiellement. 900 morts le jour même, sous les balles de la police. Entre 20 000 et 45 000 sous le prétexte de liquider « …des éléments troubles, d’inspiration hitlérienne, [qui] se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l’Allemagne nazie. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre et les autorités prennent toutes décisions utiles pour assurer la sécurité et réprimer les tentatives de désordre. »

     

    La France saute à pied joint dans la reprise de son Empire.

     

    A l’autre bout de la Terre, un scénario similaire se déroule. Si l’histoire de l’Algérie est relativement connue, la situation de l’Indochine mérite qu’on s’y attarde. La « perle de l’Empire », l’Indochine, sa colonie la plus rentable, avec ses minerais, son hévéa, ses bois précieux, était, durant la guerre, dans une situation étrange. A la suite de la défaite française de 1940, le Japon lorgne avidement sur cette position stratégique de premier ordre. D’une part car le Japon a besoin de ces produits, de l’autre car cela permettrait de couper une des voies de ravitaillement de la Chine.

    Le Japon fait donc pression, de manière forte, sur le gouverneur de l’Indochine, l’amiral Decoux. Dès juillet 1940, la primauté Japonaise est reconnue. Mais la situation ne convint pas aux forces japonaises, lesquelles menacent d’envahir purement et simplement l’Indochine. Entre le 22 et le 26 septembre 1940, après quelques combats sporadiques, les japonais prennent le contrôle de l’Indochine, tout en laissant l’administration de Vichy fonctionner et gérer la société. Cet événement, en soi, pourrait rester une anecdote. Mais cette opération a poussé les USA a geler l’approvisionnement en pétrole du Japon, et donc, l’a amené à se résoudre à la guerre.

    Il s’en suit une période paradoxale de collaboration franco-japonaise. La France n’est pas traitée en ennemi, mais pas totalement en allié. Le 10 janvier 1941, la Thaïlande, un des rares alliés du Japon, attaque le Laos et le Cambodge, voulant, par cette opération, étendre son territoire. Quelques jours après, la marine de guerre française réplique, coulant une grande partie de la flotte Thaïlandaise. Cependant le Japon arbitre en faveur des Thaïlandais, humiliant les français.

    A cette époque, la résistance anti japonaise est le fait, principalement, des groupes communistes, ancêtres du Vietminh. Les français, eux, restent dans leur grande majorité dans une logique attentiste, à part quelques déserteurs, dont l’un finit par combattre chez les soviétiques, dans le régiment Normandie-Niemen. L’OSS et les services secrets soutiennent les combattants vietnamiens, leur fournissant par ailleurs des canons sans recul et des lance-roquettes, qui jouèrent, en 1954, un rôle de premier plan dans l’écrasement des forces françaises à Dien Ben Phu

    En 1945, les Japonais sont en déroute. Étant donné l’effondrement du régime de Vichy et le ralliement progressif des cadres coloniaux à De Gaulle, ils n’ont plus confiance dans ces derniers. Pour tenter de sauvegarder leur situation, les forces du Mikado renversent la vapeur : ils opèrent un coup de force contre l’administration française. Coup de force qui se traduit, entre le 9 mars et le 15 mai 1945, par une série d’opérations militaires qui mettent les français en déroute. 4 500 morts et 37 000 prisonniers sont faits, contre un millier de tués chez les japonais.

    Si les forces françaises sont battues à plate couture, le Vietminh, lui, mène une guérilla d’ampleur, alimentée par le fait que les japonais ont vidé le pays de son riz et ont affamé la population. Après l’annonce des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, le 13 août, Ho Chi Minh lance une insurrection généralisée. Cette insurrection a pour but d’assurer le contrôle du territoire par des forces patriotiques avant que les dispositions prises à Postdam ne soient rendues effectives. Celle-ci prévoient l’occupation du nord par les troupes de Chang Kai-Check (Jiǎng Jièshí dans la nouvelle nomenclature), et le sud par les forces britanniques venues de Birmanie. C’est la révolution d’août, révolution étranglée par l’irruption des troupes étrangères.

    A la suite de la capitulation japonaise, la situation est extrêmement confuse. L’empereur Bảo Đại accepte d’abdiquer et de former un gouvernement d’unité nationale avec les communistes. Le Vietminh contrôle une partie de l’administration mais ne parvient pas à exercer la réalité du pouvoir. L’armée chinoise pille allègrement le nord du pays, et Chang semble vouloir mener une politique d’annexion. Au sud, les britanniques utilisent une partie des soldats japonais « oubliés » pour le maintien de l’ordre, tandis que certains de ces derniers rejoignent les troupes vietnamiennes. Les français, quant à eux, sont interdits d’entrer au nord par la Chine nationaliste, qui veut prendre la place du colonisateur, et au sud par les anglais qui contrôlent l’armée. Ce n’est qu’en octobre que Leclerc arrive à Saïgon.

    Le 2 septembre 1945, dans une atmosphère tendue, Ho Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam. Celle-ci ne peut cependant être réalisée que par le départ des français et des troupes d’occupation. La France, par ailleurs, négocie laborieusement pour que la Chine se replie, en échange d’un renoncement à toute prétention française sur celle-ci. Le général Leclerc, qui remonte de Saïgon, opte pour une ligne de conduite modérée, de négociation, avec les forces patriotiques.

    « J’ai recommandé au gouvernement la reconnaissance de l’État du Viêt Nam, il n’y avait pas d’autre solution. Il ne pouvait être question de reconquérir le Nord par les armes, nous n’en avions pas, et nous n’en aurions jamais les moyens. Rappelez-vous le Sud. Ici l’insuccès est certain… Il faut garder le Viêt Nam dans l’Union française, voilà le but, même s’il faut parler d’indépendance. A Fontainebleau doit être trouvée une solution garantissant à la France au moins le maintien de ses intérêts économiques et culturels… étant entendu que Hô Chi Minh persistera à vouloir se débarrasser de nous… Pour cela, tendez la corde, tirez dessus… mais surtout qu’elle ne casse jamais !… Il nous faut la paix ! »

    Le remplacement des chinois pas les français n’est pas entravé par les troupes d’Ho Chi Minh. Hanoï, la capitale du nord, est occupée sans un coup de fusil. Le PCI cherche alors une solution de compromis. Mais, dans le camp des français, l’idée d’accepter de perdre cette partie de l’empire apparaît envisageable. Contre le diagnostic de Leclerc, la France se prépare à la guerre. Elle ne se sent plus si faible, se sent appuyée par le revirement géopolitique US, qui élabore progressivement sa doctrine du containement, et qui s’intéresse de plus en plus au maintien des bastions coloniaux comme bastions anticommunistes.

    L’anticommunisme et le colonialisme se mêlent et débouchent sur une conclusion partagée par la quasi-intégralité des partis politiques de la métropole, à l’exception du PCF : il ne faut pas céder. Le 23 novembre 1946, l’armée française choisit donc la voie de la guerre, en bombardant, par artillerie, le port de Haiphong, ouvrant ainsi le premier acte d’une guerre qui ne s’est terminée qu’en 1975. La France choisit, pour conserver son empire, le napalm, les massacres et la torture, plutôt que la paix.

                Si ces opérations militaires sont connues et enseignées dans les programmes scolaires, d’autres, encore, sont tuts et passées sous silence, tâchant de sang, encore un peu plus, le drapeau tricolore.