Étiquette : Colonialisme

  • Déclaration de la conférence anti-impérialiste antiguerre d’Athènes du 22-23 février 2025

    Toutes les contradictions de la planète s’intensifient, les politiques antiouvrières et antipopulaires se multiplient. Les principales puissances impérialistes se disputent une nouvelle répartition des marchés et des sphères d’influence, cherchant à surmonter la crise mondiale en préparant la troisième guerre mondiale. Les peuples du monde subissent les effets de la rivalité impérialiste de la manière la plus brutale.

    La guerre injuste en Ukraine, entre l’impérialisme russe d’un côté et les États-Unis, l’Occident et leur régime réactionnaire fantoche de Zelensky de l’autre, compte déjà des centaines de milliers de morts et de blessés, et est aujourd’hui l’épicentre de ces antagonismes. Le peuple palestinien héroïque résiste à l’opération génocidaire des sionistes meurtriers d’Israël qui servent les plans des impérialistes américains. Les évolutions du Caucase et des Balkans à l’Afrique, de l’Océan Pacifique et de l’Amérique de l’Ouest au Cercle Arctique s’inscrivent dans le même cadre.

    La haine, le chauvinisme et le nationalisme sont renforcés pour frapper les résistances populaires et renforcer les antagonismes des puissants. Dans tous les pays du monde, les systèmes politiques se préparent et prennent des mesures politiques, économiques et militaires face à l’éventualité d’une guerre généralisée. L’impérialisme opprime les peuples et le capital intensifie de plus en plus l’exploitation de la classe ouvrière jusqu’à des formes d’esclavage pour réaliser des profits et renforcer sa domination de classe.

    La classe ouvrière, les peuples et la jeunesse, partout dans le monde, résistent à la barbarie capitaliste-impérialiste par des luttes et des soulèvements. Ils expriment, dans les termes qu’ils ont formulés aujourd’hui, leur colère et leurs revendications. Ces luttes recherchent et nécessitent la mise à niveau de leur constitution et la formation de leur perspective révolutionnaire.

    Cependant, la trajectoire des développements rend ce besoin plus urgent. Face à l’intensification des dangers de guerre, voire des menaces de guerre nucléaire, il est nécessaire de prendre des mesures dans le sens du Front anti-impérialiste et antiguerre de la lutte populaire.

    Il est donc évident qu’il faut créer les conditions nécessaires à la coordination des forces anti-impérialistes et révolutionnaires du plus grand nombre possible de pays et de régions du monde.

    • Afin de faciliter et d’agir comme un catalyseur dans l’effort de construction de la lutte anti-impérialiste dans chaque pays.
    • Afin de renforcer internationalement la direction de l’amitié et de la solidarité des peuples contre le poison fasciste et nationaliste semé par le capital et ses porte-parole.

    Les organisations qui signent cette déclaration et qui ont participé à la Rencontre anti-impérialiste contre la guerre à Athènes les 22-23 février 2025 cherchent une voie commune, pour informer et être informées, pour se coordonner au plus haut niveau possible, et pour lutter, non seulement par nous-mêmes, mais aussi avec toutes les forces qui veulent contribuer à cette direction. Une direction dont la marque politique adoptera les axes suivants :

    • Luttes communes des peuples contre les guerres injustes et l’impérialisme.
    • Contre l’exploitation capitaliste et la barbarie impérialiste.
    • Sortie des USA-OTAN et de la Russie de l’Ukraine.
    • Libérer la Palestine.
    • À bas le nationalisme et le poison fasciste. Solidarité et amitié entre tous les peuples.
    • Solidarité avec les réfugiés et les immigrés.
    • Les peuples n’ont pas besoin de protecteurs ! Nous comptons sur les forces populaires inépuisables — nous soutenons les luttes populaires dans le monde entier.
    • Nous nous efforçons de mener une action commune au niveau international contre les préparatifs de guerre et les politiques réactionnaires de l’impérialisme.

    Dans cette direction, nous aspirons à prendre des initiatives pour renforcer la lutte anti-impérialiste et antiguerre dans nos pays et au niveau international. En outre, afin de promouvoir le dialogue et la coordination sur les questions sérieuses de la période, nous allons créer une page web internationale d’information et de dialogue intitulée « Bulletin international anti-impérialiste ».

    Action anti-impérialiste (Danemark)

    Unité communiste (France)

    Union ouvrière communiste (MLM) (Colombie)

    Parti communiste de Grèce (marxiste-léniniste)

    Construction communiste (Allemagne)

    Parti communiste maoïste (Italie)

  • Déclaration commune internationale pour la Palestine

    Intensifier les actions et faire avancer de plus en plus puissamment le mouvement militant de masse en soutien à la cause palestinienne !

    Plus de 11 mois se sont écoulés depuis le début de l’offensive criminelle de l’État terroriste d’Israël contre le peuple palestinien. Depuis lors, plus de 40 000 Palestiniens ont été tués, parmi lesquels des femmes et des enfants, et plus de 100 000 ont été blessés.

    Par leurs bombardements, leurs assassinats et leurs occupations, les sionistes ont forcé plus d’un million de Palestiniens à se déplacer vers le sud de la bande de Gaza. Il ne fait aucun doute que les sionistes génocidaires préparent une opération visant à occuper le sud de la bande de Gaza. Les sionistes veulent anéantir le peuple palestinien, s’emparer de son territoire et de ses ressources, en essayant de pousser les Palestiniens vers le désert du Sinaï en Égypte, un vieux projet de déplacement forcé qui ouvre la voie à l’occupation définitive de tout le territoire de la Palestine.

    Rafah, une ville située au sud de la bande de Gaza, a servi de refuge aux Palestiniens, concentrant près de 1,5 million de personnes sur un petit territoire, où elles vivent sous les bombardements et les entraves des forces israéliennes à l’aide humanitaire.

    Cette situation aggrave la crise humanitaire, car la population palestinienne de Rafah souffre de maladies infectieuses dues au manque d’eau potable, à l’absence de mesures d’hygiène, à l’insécurité alimentaire, à l’absence d’hôpitaux et d’abris dans de bonnes conditions, en raison de l’offensive constante des sionistes. De nombreux enfants meurent non seulement des bombardements, mais aussi du manque de nourriture. Environ 80 % des enfants palestiniens de moins de cinq ans sont parfois incapables de manger tous les jours, selon les rapports d’une agence de santé de l’ONU.

    À cela s’ajoute l’intention des sionistes de frapper moralement le peuple palestinien, par divers actes de violence allant au-delà des massacres de civils. La destruction préméditée de temples, de maisons, d’écoles, d’universités et d’hôpitaux, ainsi que la privation d’eau et d’énergie, perturbent sauvagement la vie des Palestiniens, sapent leurs espoirs et les exposent à une mort lente.

    Les sièges d’hôpitaux violent les règles les plus élémentaires de la guerre et ont un effet désastreux : ils détruisent l’infrastructure nécessaire pour soigner les malades et les blessés, tuent le personnel médical et assiègent les zones environnantes.

    Le peuple palestinien doit subir que les soldats des forces sionistes se moquent de son malheur et le méprisent, en dansant sur les ruines de ses maisons, en enregistrant des scènes ignobles en se vantant de leurs actions et avec des publicités télévisées absurdes. Leurs vidéos sur les médias sociaux sont remplies de discours anti-palestiniens, couplés aux déclarations racistes des dirigeants israéliens et à une éducation violente de leurs enfants, leur apprenant à haïr les Palestiniens dès leur plus jeune âge.

    Le génocide contre le peuple palestinien n’est pas seulement l’œuvre du sionisme israélien. Les États impérialistes qui le soutiennent sont également responsables, en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni, ainsi que d’autres gouvernements impérialistes européens, l’Allemagne, la France, l’Italie, etc., complices. Les impérialistes américains soutiennent inconditionnellement leur « chien de proie » au Moyen-Orient. Ils ont utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour bloquer toute initiative de paix. Ils ont envoyé des armes et de l’argent aux sionistes pour renforcer leur puissance militaire. Et récemment, dans un acte que beaucoup considèrent comme historique, le Congrès américain a adopté un projet de loi visant à sanctionner la Cour pénale internationale pour avoir ordonné l’arrestation de dirigeants politiques sionistes.

    Face à tout cela, le peuple palestinien et ses organisations de résistance offrent une résistance héroïque dans les conditions données et continuent de porter des coups à l’occupation et aux troupes d’invasion génocidaires. Nous exprimons notre soutien le plus total à cette résistance.

    Le génocide contre le peuple palestinien a déclenché une solidarité internationale qui n’a jamais cessé depuis octobre [2023]. Les prolétaires et les peuples du monde ont porté haut la cause de la libération de la Palestine, condamnant la féroce offensive sioniste.

    Surmontant la répression des États réactionnaires, les masses ont organisé des rassemblements et de grandes mobilisations exigeant l’arrêt de l’agression, poussant au boycott des entreprises israéliennes ou de celles qui soutiennent les sionistes, exigeant la rupture des relations et des traités de leurs gouvernements avec Israël, jusqu’au développement extraordinaire, ces derniers mois, du mouvement étudiant, qui a enflammé les universités et les rues, des États-Unis à l’Europe et dans le monde entier, rappelant le mouvement de solidarité avec la cause du peuple vietnamien dans les années soixante et soixante-dix.

    Sous cette pression de masse, certains gouvernements ont rompu leurs relations avec Israël et ont contraint les instances internationales à engager des actions en justice. La Cour internationale de justice (CIJ), qui s’est prononcée sur le procès intenté par l’Afrique du Sud, a ordonné aux sionistes d’arrêter immédiatement les opérations militaires dans la bande de Gaza. La CIJ a émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et de son ministre de la défense, Yoav Gallant. Mais dans le même temps, elle a ordonné l’arrestation de deux dirigeants du Hamas. Ce dernier fait montre le caractère bourgeois de la CPI en mettant sur le même plan la violence des oppresseurs et celle des opprimés.

    Face à cette situation, il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire d’intensifier les actions et de faire avancer de plus en plus puissamment le mouvement militant de masse en soutien à la cause palestinienne ! La pression populaire doit se traduire par des grèves de solidarité et des actions de plus en plus fortes contre les gouvernements qui soutiennent Israël et les ambassades israéliennes dans tous les coins du monde.

    Les partis et organisations communistes marxistes-léninistes-maoïstes doivent jouer un rôle de plus en plus important dans ce mouvement, autour de revendications de masse communes :

    • exiger que les troupes israéliennes quittent la bande de Gaza et la Cisjordanie ;
    • exiger que les troupes impérialistes quittent la région et cessent leurs actions militaires au Moyen-Orient en soutien à l’État d’Israël et contre les forces solidaires du peuple palestinien, en Mer Rouge, au Liban, etc. ;
    • exiger la rupture des relations diplomatiques, commerciales et militaires avec Israël ;
    • exiger que les dirigeants sionistes soient jugés pour crimes de guerre et génocide.

    En même temps, nous invitons à ce que les manifestations de solidarité avec le peuple de Palestine et la dénonciation du génocide sioniste s’accompagnent d’une dénonciation de l’action menée en Inde par l’État fasciste Hindutva de Modi, grand soutien du gouvernement de Netanyahu, avec l’appui de l’impérialisme américain, contre les peuples indigènes et tribaux de ce pays. Une campagne génocidaire, appelée « Opération Kaghaar », au cours de laquelle sont perpétrés des massacres et des déportations forcées, des assassinats de civils et de chefs tribaux, d’activistes et de dirigeants révolutionnaires, ainsi que la persécution de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme qui s’y opposent. Cette opération vise à étouffer la lutte de libération des masses indiennes, la guerre populaire anti-impérialiste des masses populaires.

    Les travailleurs et les peuples du monde doivent soutenir la résistance et la guerre de libération nationale du peuple palestinien, dans le cadre de la lutte pour la libération finale des peuples de l’exploitation et de l’oppression capitalistes et impérialistes, qui sera possible avec le triomphe des révolutions dans chaque pays et l’avancée de la révolution prolétarienne mondiale, pour éradiquer toutes les formes d’oppression et d’exploitation de la surface de la terre.

    Prolétaires et peuples du monde, unissez-vous contre l’impérialisme !

    Vive la lutte de libération du peuple palestinien !

    Vive la Palestine libre !

    Comité international de soutien à la guerre populaire en Inde
    Parti communiste (maoïste) d’Afghanistan
    Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste)
    Parti communiste de Turquie – marxiste-léniniste (TKP-ML)*
    Union des travailleurs communistes (marxiste-léniniste-maoïste) — Colombie
    Comité de construction du parti communiste maoïste de Galice
    Parti communiste maoïste — Italie
    Parti prolétarien de Purbo Bangla (PBSP)/Bangladesh*
    Voie rouge d’Iran (groupe maoïste)
    Groupe d’étude révolutionnaire (USA)
    Parti communiste révolutionnaire d’Uruguay
    Parti communiste de l’alliance prolétarienne chinois*
    Parti marxiste-léniniste italien
    Parti maoïste russe
    Regroupement prolétarien du Pérou
    Comité communiste maoïste — Brésil
    Unité communiste — France

    Liste ouverte aux signatures. Pour signer, écrire à : ICSPWIcsgpindia@gmail.com

    Lal Salaam

    *Avec notes.

  • Pour la défense de la libération nationale kanake

    Ce mercredi 15 mai à 5 h (20 h heure de Paris), l’état d’urgence décrété par le gouvernement est rentré en vigueur en Nouvelle-Calédonie.

    Celui-ci fait suite à l’éruption massive de protestations et de blocages violents dans toute la Nouvelle-Calédonie, les 13 et 14 mai, ayant rassemblé au moins 9 000 insurgés.1

    D’où vient ce mouvement de résistance ?

    L’objet de la colère populaire en Nouvelle-Calédonie est le dégel du corps électoral spécial provincial. Seuls les membres du corps électoral spécial provincial peuvent voter aux élections provinciales de Nouvelle-Calédonie. Celui-ci a été défini par les accords de Nouméa de 1998 et a été restreint à celles et ceux inscrits sur les listes électorales de la colonie avant la date des accords. Cela signifie que ce corps électoral est « gelé », ce qui le limite aux habitantes et habitants de la Nouvelle-Calédonie en 1998 inscrits sur les listes électorales, et à leurs descendantes et descendants.

    Depuis le lundi 13 mai, l’Assemblée nationale examine le projet de loi constitutionnelle visant à élargir le corps électoral pour les élections provinciales de Nouvelle-Calédonie. Ce dégel, qui intégrerait environ 25 000 Français et 12 000 natifs au corps électoral de Nouvelle-Calédonie, menace d’être fortement en défaveur des indépendantistes, en renforçant le corps électoral de Nouvelle-Calédonie de plus de deux colons pour un autochtone.

    Cette loi intervient après les référendums sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie de 2018, 2020 et 2021, qui ont vu une croissance significative du « Oui », de 43 % en 2018 à 47 % en 2020, le référendum de 2021 ayant observé une victoire écrasante du « Non » causée par le boycott de la quasi-totalité des Kanaks (57 % d’abstention totale, dont 83 % dans la Province Nord à 72 % kanak et 95 % dans la Province Îles à 95 % kanak, contre 40 % seulement dans la Province Sud, la seule où les colons sont une majorité relative de 29 % de la population).

    En ouvrant le corps électoral de Nouvelle-Calédonie aux colons arrivés après 1998, cette loi menace non seulement d’étouffer électoralement le mouvement indépendantiste, mais surtout d’ouvrir la colonie au peuplement européen : une « recolonisation », pour reprendre les mots de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT).2

    L’État bourgeois impérialiste n’hésite pas à changer les règles du jeu s’il n’en est plus le gagnant — par la force si nécessaire. Il ne reconnaît qu’une seule légitimité, celle de ses intérêts, et ne connaît qu’un langage, la contrainte.

    La crise qui secoue actuellement la Nouvelle-Calédonie est révélatrice.

    Dans les colonies se pose un problème universel : comment assurer l’hégémonie coloniale ? La réponse peut se résumer en une phrase : en transformant une minorité coloniale en majorité coloniale.

    Historiquement, cette solution a pris la forme du déplacement et de l’extermination des peuples indigènes et de leur remplacement par des colons : absolue dans le cas du colonialisme de peuplement (« les colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays occupés par une population européenne »3), relative dans le cas du colonialisme de comptoir (« les pays habités par une population autochtone, qui sont simplement soumis »4). Dans les colonies, le peuplement est toujours un problème politique principal, parce que c’est lui qui garantit et pérennise le colonialisme. C’est ce que démontre, par exemple, le Plan Un million (voté en 1944 par l’Agence juive pour Israël) qui visait à assurer aux colons israéliens une majorité démographique sur les Palestiniennes et les Palestiniens en Palestine.

    Cependant, là où les colons ne sont pas une majorité, comme c’est temporairement le cas dans les colonies de peuplement et durablement le cas dans les colonies de comptoirs, le problème de l’hégémonie coloniale se pose autrement. La majorité coloniale n’est pas assurée par la transformation d’une minorité démographique en majorité démographique (le peuplement), mais par la transformation d’une minorité démographique en majorité politique. C’est, par exemple, la fonction que remplissait le Code de l’indigénat, qui faisait des Algériennes et Algériens des sous-citoyens en Algérie, pendant la colonisation de celle-ci.

    Que ce soit dans les colonies d’installation ou de comptoirs, même si les formes sont différentes, le fond du problème (l’hégémonie coloniale) et de sa solution (assurer une majorité politique coloniale) reste identique.

    Ce n’est ni plus ni moins que ce problème — celui de l’hégémonie coloniale — qui se pose aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie. Derrière le problème du corps électoral provincial spécial, il y a le problème du colonialisme. L’enjeu, c’est de faire de la Nouvelle-Calédonie une simple partie de la nation française, aux dépens de la nation indigène.

    Cela, personne ne l’exprime aussi clairement que Sonia Backès, présidente de la Province Sud et fer de lance du colonialisme en Nouvelle-Calédonie :

    « Sans une intervention massive et urgente de l’État, nous perdrons le contrôle de la Nouvelle-Calédonie dans les prochaines heures, nous perdrons des vies (…) et la France perdra sa souveraineté »5

    Le jour même, Mme Backès a été exaucée par le gouvernement de la métropole, lorsque celui-ci a décrété l’état d’urgence, avec l’envoi sur place du GIGN, du Raid et de CRS, pour un total de 1 000 policiers et gendarmes de métropole.

    Comme Mme Backès l’exprime si clairement, l’état d’urgence est essentiellement un outil de contrôle colonial.

    Né en 1955 pendant la guerre d’Algérie, il a été déclaré 7 fois jusqu’à aujourd’hui : 3 fois en Algérie pendant la guerre de libération nationale algérienne, une 1re fois en Nouvelle-Calédonie pendant « les évènements » de 1984-1988, pendant la révolte des banlieues de 2005, après les attentats de Paris de 2015, et désormais une 2de fois en Nouvelle-Calédonie contre le mouvement indépendantiste kanak. Sur 7 recours à l’état d’urgence, 5 concernaient directement la défense du colonialisme français contre les mouvements de libération nationale de ses colonies, et un 6e indirectement, contre la révolte des populations issues des dites colonies, en métropole.

    En Nouvelle-Calédonie, l’état d’urgence a permis de réaliser 206 interpellations (chiffres officiels) dont celles de 10 dirigeants de la CCAT, perquisitionnés et assignés à résidence. La CCAT, qui rassemble plusieurs syndicats, partis et organisations politiques représentant l’aile radicale du mouvement de libération nationale kanak, est accusée par l’exécutif métropolitain de n’être « pas politique » mais « mafieuse », parce que selon lui responsable des violences.

    Ce double standard colonial entre le « résistant » et le « terroriste » est si évident et récurrent que le dénoncer comme tel relève d’une banale tautologie. Il y a 70 ans en Algérie, ou il y a 8 mois en Palestine, celles et ceux qui résistent au destin auquel les condamne le colonialisme sont toujours salis par les discours coloniaux, réduit à des animaux enragés, et coupables de tous les crimes qu’ils ont subis et qu’ils subissent de la main de leurs accusateurs (racisme, terreur de masse, déplacement, massacre, génocide).

    La censure du réseau social Tiktok, très utilisé par la CCAT et les insurgés, est un autre exemple de l’hypocrisie bourgeoise impérialiste : comment des méthodes qui — on nous l’a assuré — sont réservés aux « pays autoritaires » tels que la Chine ou la Russie (qui par le plus grand des hasards sont des impérialismes opposés à l’hégémonie à laquelle appartient la France), se retrouvent-elles dans notre belle démocratie ?

    Si l’État colonial joue son rôle, les colons aussi. Depuis le début des violences, ceux-ci se sont organisés en « milices armées » pour défendre leurs quartiers français, comme c’est notamment le cas de la Vallée-des-colons (tout est dans le nom), à Nouméa. Ces milices coloniales combattent les insurgés et érigent des barricades, en revendiquant parfois appliquer des « méthodes militaires »6, avec le soutien plein et entier de la police.7 Comme nous l’observons si clairement, dans la colonisation, il n’y a pas d’une part l’État colonial « actif » et les colons « passifs », mais un État et une population coloniales qui sont le prolongement l’un de l’autre.

    Depuis maintenant une semaine, la métropole est abreuvée de discours coloniaux, qui peuvent essentiellement être résumés à : « La révolte n’est jamais justifiée, la Nouvelle-Calédonie c’est la France, pourquoi ces sauvages ne le comprennent-ils pas ? ».

    De la part des colons, nous avons le droit aux plus classiques poncifs de l’idéologie coloniale. Citons encore leur intellectuelle organique, Mme Backès, au sujet de son père :

    « S’il n’a pas été attaqué parce qu’il était mon père, il a au moins été attaqué parce qu’il était Blanc. […] Il y a une incompréhension pour cette génération d’entendre des gens qui leur disent de rentrer chez eux alors qu’ils sont là depuis quatre-vingts ans, nés ici pour la plupart et qu’ils n’ont pas d’ailleurs. À écouter les indépendantistes, on devient des étrangers dans notre propre pays et c’est particulièrement triste. »8

    Il y a dans les cerveaux coloniaux une inversion systématique du réel : les colonisés deviennent des « racistes anti-blancs » et les colons deviennent des « autochtones ». La subjectivité coloniale est nécessairement suprémaciste : « je suis né ici, donc je suis autochtone, donc j’ai le droit de continuer de vivre ici, donc la libération nationale des colonisés est un crime en soi contre mon droit à être et à rester un colon, c’est-à-dire mon droit au colonialisme, donc les colonisés doivent se soumettre ou disparaître. » La résistance anti-coloniale, du point de vue de la subjectivité des colons, ne peut être qu’une abomination, et ce précisément parce qu’elle est perçue comme une politique coloniale contre les colons (le déplacement et l’extermination des « natifs » qu’ils se perçoivent être). Le monde est vu en négatif. La réalité n’a à partir de là aucune importance, parce que tout dans le vécu de ces colons vient confirmer leur perspective victimaire auto-centrée, et parce qu’ils bénéficient directement (matériellement) de cet état de fait colonial.

    En métropole, nous faisons face à un consensus colonial délirant et hypocrite. Les témoignages qui sont relayés dans l’immense majorité des médias métropolitains ne sont que ceux des colons. Il y a un monopole du discours colonial en métropole qui ne permet qu’à une seule perception des évènements d’exister — celle des colons. Lorsque des néo-calédoniens non-français peuvent s’exprimer dans les médias métropolitains, ce n’est que si et parce qu’ils appellent « au calme », « au dialogue », etc. Cette situation médiatique n’a rien d’exceptionnel, c’est aussi celle que nous avons connue il y a 1 an, lors de la révolte des banlieues causée par l’assassinat de Nahel, ou que nous connaissons actuellement depuis plus de 6 mois concernant la résistance palestinienne. Même le social-impérialiste Mélenchon9, pourtant très modéré sur la question coloniale en général, et sur la question palestinienne et kanake en particulier, se voit accusé d’être un soutien ouvert du terrorisme par la majorité des discours politiques.

    Notre rôle de communistes est aujourd’hui de soutenir la révolte des colonisés partout dans le monde, et notre devoir est de lutter en priorité contre « notre » propre impérialisme, et « notre » propre colonialisme ! Par tous les moyens, il faut développer notre solidarité internationaliste — du plus symbolique et occasionnel au plus concret et systématique.

    Pour conclure, nous ne pouvons que souhaiter à la résistance kanake de se développer et de s’intensifier, et aux évènements récents de n’être que le début d’une nouvelle séquence historique plus radicale pour le mouvement de libération nationale kanak, vers une Kanaky libre et socialiste.

    Dénonçons l’existence de la Nouvelle-Calédonie comme colonie française, la politique coloniale répressive dont est victime le mouvement de libération nationale kanak en général et la CCAT en particulier, et l’hypocrisie bourgeoise impérialiste qui les accompagnent ! Vive la résistance des colonisés ! Mort au colonialisme !

    1 « Nouvelle-Calédonie : les renforts annoncés par l’exécutif arrivés sur place », Libération, 16 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.liberation.fr/societe/en-direct-nouvelle-caledonie-une-nuit-sous-etat-durgence-un-tout-petit-peu-moins-violente-que-la-precedente-20240516_25ZCIDAKF5BSXDGEG4LSI7HE7U

    2 « La Cellule de coordination des Actions de Terrain soutient le combat du peuple corse », Agence de presse nationale d’Azerbaïdjan, 1er mars 2024, à l’adresse suivante :

    https://azertag.az/fr/xeber/la_cellule_de_coordination_des_actions_de_terrain_soutient_le_combat_du_peuple_corse-2938419

    3 F. Engels, Lettre à Karl Kautsky à Vienne, 12 septembre 1882, à l’adresse suivante :

    https://www.marxists.org/archive/marx/works/1882/letters/82_09_12.htm

    4 Ibidem.

    5 « Violences en Nouvelle-Calédonie : qu’est-ce que l’état d’urgence, dont l’instauration est réclamée par Sonia Backès, Nicolas Metzdorf et Georges Naturel ? », Franceinfo, 15 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/violences-en-nouvelle-caledonie-qu-est-ce-que-l-etat-d-urgence-dont-l-instauration-est-reclamee-par-sonia-backes-1488254.html

    6 « Émeutes en Nouvelle-Calédonie : « On a appliqué des méthodes militaires », témoigne un habitant de Nouméa, qui tient une barricade « armée » », Franceinfo, 16 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.francetvinfo.fr/france/nouvelle-caledonie-iles-loyaute/emeutes-en-nouvelle-caledonie-on-a-applique-des-methodes-militaires-raconte-un-habitant-de-noumea-qui-tient-une-barricade-armee_6547451.html

    7 « Anne-Claire, originaire de Haute-Vienne, témoigne depuis Nouméa : « Nous avons peur de tout perdre » », Le Populaire, 16 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.lepopulaire.fr/limoges-87000/actualites/anne-claire-originaire-de-haute-vienne-temoigne-depuis-la-vallee-des-colons-a-noumea-nous-avons-peur-de-tout-perdre_14502042

    8 « Violences en Nouvelle-Calédonie : la présidente de la province sud dénonce le racisme anti-Blancs », Le Parisien, 14 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.leparisien.fr/faits-divers/violences-en-nouvelle-caledonie-la-presidente-de-la-province-sud-denonce-le-racisme-anti-blancs-14-05-2024-NTZPJXMQOVASBHOM4AFITZ5WN4.php

    9 Voir Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire (2016-2017), à l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2024/04/Reformisme.pdf

  • Synthèse des positions d’Unité communiste sur la résistance palestinienne

    Ce document a été à l’origine rédigé à destination de l’ICOR, il s’adresse à un public communiste.

    Nous avons déjà développé et argumenté nos conceptions dans 2 articles : « L’espoir des colonisés » (8 octobre 2023) et « Le temps maudit des colonies » (4 novembre 2023). Ici, nous présentons une synthèse de notre analyse et de nos positions sur la situation en Palestine et sur la résistance palestinienne.

    En Palestine, il y a une contradiction principale, et celle-ci détermine la résolution de toutes les autres contradictions. Cette contradiction principale est la contradiction entre la lutte de libération nationale du peuple palestinien et le colonialisme d’installation (ou de peuplement) israélien.

    Israël est un État colonial d’installation, ce qui le distingue des États impérialistes « classiques », et ce qui conditionne la lutte contre celui-ci. Il est important de comprendre que la stratégie de lutte contre le colonialisme d’installation, qui est une des formes de domination politique de l’impérialisme sur les peuples dominés, n’est pas réductible aux stratégies anti-impérialistes qui s’appliquent en général dans le cas du colonialisme « de comptoir » et du néocolonialisme.

    La société israélienne est dominée par un consensus colonial, transpartisan et transclassiste, hégémonique. La quasi-totalité du spectre politique israélien est coloniale, de la droite à la gauche. Les récentes mobilisations sociales en Israël, et l’actuelle union sacrée autour de la défense nationale, ont démontré cet état de fait universel aux colonies de peuplement : les luttes sociales et politiques en Israël opèrent toutes dans le respect du consensus colonial. Le problème n’est pas le Likoud ou Netanyahu, mais bien le consensus colonial qui les dépassent largement. Le renversement de l’actuel gouvernement ne serait qu’un changement superficiel en Israël, car le projet colonial et le consensus colonial resteraient inchangés.

    Il faut lutter contre le consensus colonial au sein de la société israélienne, et notamment auprès des prolétaires colons, selon des mots d’ordre internationalistes. Cependant, il s’observe historiquement une tendance objective dans toutes les colonies de peuplement : les prolétaires colons défendent d’abord leur intérêt colonial (de court terme), avant leur intérêt de classe (de long terme). Cela n’est pas une excuse pour abandonner l’internationalisme, mais un constat empirique historique et actuel, qui nous informe sur les circonstances et les perspectives réelles de la lutte internationaliste auprès des travailleuses et travailleurs israéliens. Sans conscience de cet état de fait concernant le prolétariat colonial, l’internationalisme ne peut que s’enfermer dans une métaphysique.

    La contradiction principale en Palestine est nationale-coloniale, et celle-ci a été démontrée comme antagonique par les 75 dernières années de colonialisme israélien. L’internationalisme n’est pas la négation de l’existence de la contradiction principale et antagonique entre le peuple palestinien et le peuple israélien, mais la lutte pour sa résolution par la libération nationale. La priorité des internationalistes n’est donc pas de chercher à unir le prolétaire colon et le prolétaire colonisé, mais de chercher à résoudre la contradiction principale et antagonique qui les oppose dans le cas du colonialisme de peuplement. Ce n’est que dans la lutte de libération nationale palestinienne qu’il peut y avoir une unité réelle et réellement progressiste entre les prolétaires colons et les prolétaires colonisés. Il est évident qu’il faut mener une activité de propagande anti-coloniale au sein du prolétariat colonisateur. Cependant, la lutte du colonisé ne peut être conditionnée ni à l’union avec le colonisateur ni à son approbation.

    Aucune résolution de la contradiction entre Travail et Capital n’est possible en Palestine sans préalablement résoudre la contradiction principale nationale-coloniale. Le socialisme en Palestine ne pourrait être construit que sur les ruines d’Israël. En tant que colonie de peuplement occupant la Palestine, Israël n’a aucun droit à exister. Cela signifie non seulement que l’État colonial israélien doit être détruit, mais aussi que la nation israélienne, car elle est intrinsèquement coloniale, doit être dissoute en tant que telle.

    Nous défendons la création d’un État palestinien laïque et multinational sur les ruines de l’État colonial israélien. La cohabitation harmonieuse entre Juifs et Arabes ne peut exister que si est d’abord brisée la relation entre le colon israélien et le colonisé palestinien. Pour cela, la création d’une Palestine libérée doit se faire par la soumission des colonisateurs aux conditions des colonisés. Ce ne sera que quand la contradiction principale nationale-coloniale sera ainsi résolu, qu’une réelle paix sera possible en Palestine entre toutes les religions et toute les nationalités. Alors seulement, la contradiction entre le Travail et le Capital pourra être résolue vers le socialisme.

    Dans les luttes de libération nationale, la stratégie de front uni est la stratégie juste. La Palestine n’est pas une exception. Ce front uni existe aujourd’hui dans la joint operation room. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien (JIP) en font partie, au côté de plus d’une 10aine d’autres organisations de résistance palestinienne, dont les communistes du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Le Hamas et le Jihad islamique palestinien sont des organisations nationalistes possédants de nombreux aspects indéniablement réactionnaires, notamment l’antisémitisme, la misogynie et l’anticommunisme. Cependant, le Hamas ou le Jihad islamique palestinien ne sont pas plus ou moins réactionnaires que ne l’était le Kuomintang nationaliste et anticommuniste de Chiang Kai-shek, dans le front uni chinois anti-japonais, ou le Front de libération national également nationaliste et anticommuniste, dans le front uni algérien. Le cas palestinien n’est en rien différent : pour la libération nationale, la stratégie de front uni n’est pas moins pertinente en Palestine qu’ailleurs.

    Le Hamas et le Jihad islamique palestinien doivent être critiqués — comme tous les réactionnaires — et les forces progressistes et communistes doivent conserver leur autonomie politique et stratégique — comme dans tous les fronts unis. Cependant, le Hamas et le Jihad islamique palestinien mènent sincèrement la lutte de libération nationale palestinienne en combattant l’État colonial israélien. Ce constat est celui des organisations communistes membres de la joint operation room, ce qui justifie leur engagement au sein de celle-ci. L’opportunisme et les positions réactionnaires de toutes les organisations palestiniennes doivent être critiqués, mais en leur qualité de participante dans la lutte de libération nationale, elles mènent une guerre juste, là où l’État colonial d’installation israélien mène une guerre injuste.

    Il est impossible de faire une équivalence entre le Hamas et l’État israélien. Ils diffèrent qualitativement et ne correspondent pas aux mêmes contradictions. Le Hamas est une organisation nationaliste voulant créer un régime bourgeois réactionnaire en Palestine, quand l’État israélien est un régime colonial d’installation voulant réaliser un projet colonial, ce qui implique de plus en plus nettement le génocide des Palestiniens et Palestiniennes. La simple existence d’Israël, en tant que colonie de peuplement génocidaire, est plus réactionnaire que tout ce que le Hamas pourrait éventuellement faire s’il réalisait son programme. De plus, la position communiste doit évaluer les possibilités et les perspectives futures, mais elle ne peut pas se construire par opposition au risque d’un « et si ? » pessimiste.

    La stratégie de front uni, comme toutes les stratégies, n’offre aucune garantie, mais elle offre des voies possibles. Dans les luttes de libération nationale, les forces progressistes et communistes doivent accepter une aliénation partielle pour éviter une aliénation totale. En s’alliant avec d’autres organisations pour la libération nationale, les progressistes et communistes prennent le risque d’une défaite stratégique pour éviter la certitude d’une défaite stratégique. Refuser le front uni pour la libération nationale serait non seulement une mauvaise appréhension des contradictions en Palestine, mais surtout un suicide stratégique absurde. Dans le front uni, les communistes et progressistes peuvent lutter pour se placer à la tête du mouvement national palestinien, mais en dehors du front uni, ils se condamnent à se placer à la queue du mouvement national palestinien. Le combat pour la direction de la résistance nationale palestinienne et contre les réactionnaires ne peut être qu’à l’intérieur du front uni de la résistance palestinienne, pas en dehors de celui-ci.

    Les scénarii iranien (la prise du pouvoir des théologiens de Khomeiny en 1979), algérien (l’évincement des communistes du PCA par le FLN en 1962 puis en 1965) ou du 1er front uni chinois (qui s’est conclu par le massacre des communistes par le Kuomintang à Shanghai en 1927) sont toujours possibles, et ce risque est une nécessité inévitable dans toute stratégie de front uni. Cependant, le scénario du 2front uni chinois est lui aussi tout autant possible. Il n’y a jamais de certitude, mais il y a des possibilités et la lutte. Dans le 1er et le 2front uni chinois anti-japonais, le Parti communiste de Chine était en minorité par rapport au Kuomintang, qui était réactionnaire (nationaliste et anticommuniste), opportuniste (ayant parfois collaboré avec les Japonais) et soutenu par des puissances impérialistes (notamment les USA, pour servir leurs intérêts dans leur lutte inter-impérialistes), pourtant, in fine, la stratégie de front uni restait alors la seule possible et s’est révélée gagnante pour les communistes. Si les communistes du Parti communiste de Chine avaient radicalement abandonné la stratégie de front uni après l’échec du 1er front uni chinois anti-japonais en 1927, ils n’auraient pas vaincu en 1949, et c’est l’avenir de la nation chinoise qui aurait pu être compromis par le colonialisme japonais.

    L’offensive du 7 octobre, à laquelle a pris part l’ensemble des forces de résistance palestinienne de la joint operation room, était justifiée. La lutte armée est la seule voie possible pour la libération de la Palestine. Or, la guerre n’est jamais ni propre ni idéale. Les tactiques choisies par le front uni de la résistance nationale palestinienne ne doivent pas conditionner notre soutien à celui-ci. Soit l’on accepte la violence telle qu’elle est réellement (sale, chaotique et possédant des aspects nécessairement réactionnaires), soit l’on rejette la violence, mais l’on ne peut pas exiger ou attendre une violence idéale (propre et pure).

    Dans l’offensive du 7 octobre, il existait un aspect indéniablement antisémite, ainsi qu’un aspect tout autant indéniablement patriarcal, cependant, l’aspect principal était national : la violence des combattants palestiniens était d’abord la violence de colonisés contre des colonisateurs. En tant que telle, la violence de l’offensive du 7 octobre était une violence juste. Tous les actes ne sont pas justifiables au nom de la libération nationale (ce n’est pas un absolu), mais si l’aspect principal de la violence est juste, alors elle est juste. Les violences antisémites ou patriarcales ne sont jamais justes, mais celles ci ne sont pas l’aspect principal de la violence du 7 octobre. Il est bien connu que l’armée rouge a massivement violé les Allemandes lorsqu’elle est entrée sur le territoire du IIIReich, et ce malgré les consignes strictes données par la direction soviétique et relayées par les commissaires politiques. Il reste cependant évident que l’aspect principal de la violence des Soviétiques contre les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale n’était pas patriarcal, mais bien national-antifasciste. Les violences patriarcales sont inévitables dans toutes les guerres où participent des hommes, tant que le patriarcat existera. Celles-ci doivent être dénoncées et combattues partout et sans délai, mais elles ne représentent pas pour autant l’aspect principal des guerres et des violences en question.

    Les communistes doivent critiquer et combattre toutes positions ou actions réactionnaires, mais nous pensons que concentrer son discours sur un aspect secondaire de l’offensive Déluge d’Al-Aqsa, c’est se dissoudre dans la propagande bourgeoise. De plus, réduire l’opération du 7 octobre au Hamas, alors qu’elle est l’œuvre de la joint operation room, c’est faire le jeu de la rhétorique réactionnaire.

    Nous soutenons qu’il est matériellement impossible de lutter contre un État colonial d’installation sans lutter aussi contre ses colons, qu’ils participent activement ou non au colonialisme d’installation, car ils sont le prolongement physique du projet colonial et de l’État colonial. Cette réalité cruelle n’en reste pas moins une fatalité inévitable. Il n’existe pas de guerres idéales, où les colonisés pourraient se libérer de la colonisation sans aussi lutter contre les colons. Tous les colons ne sont pas consciemment et activement le prolongement du projet colonial et de l’État colonial d’installation israélien, mais tous ne sont pas moins leur prolongement. L’indifférence de certains colons au projet colonial ou à l’État colonial dont ils font partie et dont ils sont le prolongement inconsciemment et/ou passivement, ne fait pas d’eux des innocents.

    Les particularités du colonialisme de peuplement ne peuvent pas être amalgamées aux généralités des autres formes de colonialisme. Les conditions concrètes particulières imposées par le colonialisme de peuplement conditionnent la lutte contre celui-ci. De plus, cette lutte est celle d’un David contre un Goliath, c’est-à-dire qu’elle est extrêmement asymétrique. Or, dans une telle situation, les impératifs stratégiques et les conditions objectives rendent nécessaires des tactiques de guerre non conventionnelles.

    À court terme, nous ne pouvons que souhaiter que le processus de normalisation diplomatique d’Israël échoue, et que Tsahal s’embourbe et s’humilie militairement dans ses opérations terrestres à Gaza. À moyen et long terme, nous espérons que la lutte armée de la résistance palestinienne s’intensifie, et ce jusqu’à la déroute et la destruction complète d’Israël.

  • Le temps maudit des colonies

    Depuis l’assaut de la résistance palestinienne du 7 octobre, nous avons lu toutes sortes de positions incongrues, parfois complètement honteuses, de la part de franges de la gauche libertaire, syndicale et sociale-démocrate du centre impérialiste français.

    Des collectifs et individus, notamment Juifs et Juives révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d’action contre l’antisémitisme et tous les racismes (RAAR), sous couvert de l’émotion causée par les morts de civils israéliens, se fendent de communiqués et de déclarations accusatrices. Certains, créant et diffusant sur les réseaux sociaux des petites listes d’organisations aux positions soupçonnées « dangereuses », dont la présence en manifestation serait une menace, argumentant ainsi publiquement leur refus de participer aux rassemblements contre le génocide en cours à Gaza. Notre organisation y est parfois citée, aux côtés du NPA, de nos camarades du collectif Palestine vaincra, de l’Union juive française pour la paix (UJFP), ainsi que de réactionnaires indubitablement antisémites et LGBTI-phobes comme le Parti des indigènes de la république (PIR). Des listes bien pratiques pour la police, avide d’associations et d’organisations à verbaliser et à dissoudre, dans la poursuite qu’entreprend l’État contre la lutte pour le droit des Palestiniens et Palestiniennes à la simple existence.

    Nous sommes plus ou moins surpris de nous retrouver sur le banc des accusés aux côtés du NPA, affreux « staliniens » que nous sommes. On pourrait dire, pour la joie de la boutade, qu’au vu de l’influence anticommuniste qu’a Georges Orwell sur la gauche française, l’établissement de petites listes policières, de la part d’une gauche aussi superficiellement radicale que réellement opportuniste, n’est pas si surprenant.

    Au-delà des injonctions droit-de-l’hommistes au « respect de la vie », et des accusations d’antisémitisme ou d’apologie du terrorisme, dépassant le simple prisme de l’indécence et ignorant la réalité de la guerre et de tout ce qu’implique inévitablement et tristement une lutte de libération nationale : nous constatons l’oubli (ou l’omission) du concept même de colonialisme de peuplement dans sa réalité. Celle-ci se fait au profit d’un décolonialisme petit bourgeois, amnésique et performatif. Tout cela attire notre attention. Nous ne nous offusquons pas des accusations, qui nous semblent risibles, mais cette cécité concernant le colonialisme est assez préoccupante.

    I. Est-ce si difficile de parler de colonialisme ?

    Face au silence sur cette réalité, nous nous devons de faire un rappel, car ignorer les modalités insidieuses du colonialisme de peuplement amène à confondre celui-ci avec les généralités de l’impérialisme et des systèmes coloniaux.

    L’impérialisme, dans son mode d’ingérence le plus « soft », est la présence étouffante du capital monopolistique dominant dans les pays dominés. La politique se fait sous influence extérieure par des jeux d’alliances, des administrations d’État compradores, des lobbies privés, des guerres par procuration, la fomentation de coups d’État, et d’autres jeux de domination plus discrets et vicieux. La Françafrique (en déclin perpétuel) suit cette logique néocoloniale, plus superficiellement « acceptable » post-Empire colonial (succédant à tous les stigmates lui étant relatifs), tout comme l’actuelle montée d’influence de la Chine en Afrique. Nous pouvons aussi bien évidemment mentionner la domination étasunienne fluctuante sur les Philippines, Haïti, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud.

    Plus direct que l’ingérence impérialiste néocoloniale, le colonialisme de comptoirs (précédant la phase impérialiste du capitalisme), donne le pouvoir d’État à une administration coloniale, et offre l’accaparement des moyens de production à la bourgeoisie coloniale. Hong Kong (pré-rétrocession), le Congo belge, Porto Rico, l’Empire colonial français d’Afrique (exception faite à l’Algérie française), des Caraïbes, de Polynésie, de Kanaky ou d’Indochine en sont des exemples probants. Si l’arrivée de colons fait bien évidemment partie de cette modalité, elle ne compte très majoritairement que des bourgeoisies patronales (notamment minières ou de plantations) : marchands de comptoirs, maîtres d’esclaves, policiers, militaires, matons, petite bourgeoisie (médecins, juristes) et employés administratifs. La population indigène reste ultra-majoritaire mais réduite à une main-d’œuvre brutalisée, massacrée, esclavagisée et privée de toute forme de pouvoir et d’autodétermination.

    Le colonialisme de peuplement (ou settler colonialism), le plus barbare de tous, suit un objectif précis et particulier : le remplacement total de la population indigène par une population coloniale. Le terme anglophone settler sera utilisé dans ce texte pour désigner les colons spécifiques à cette forme de colonialisme, par désir de clarté. Le settler n’établit pas seulement des bases de contrôle économique pour extraire ressources et main-d’œuvre (plus ou moins gratuite), mais existe pour conquérir toute la terre et détruire l’indigène (le nettoyage ethnique), par le déplacement, l’apartheid, la déshumanisation, et enfin l’extermination. Il n’y a pas d’autre moyen pour atteindre un projet final de repeuplement. Les colonies d’installation qui ont atteint cet objectif, comme les USA, l’Australie ou le Canada, démontrent l’ampleur inhumaine du désastre génocidaire que cela implique.

    Le colonialisme settler, matériellement, se base sur une exacerbation à l’extrême de la contradiction entre un centre impérialiste et sa sphère de domination. Le prolétariat des centres impérialistes profite toujours de l’exploitation du reste du monde, par un confort matériel supérieur. Mais dans une société coloniale settler, le prolétariat dominant prend totalement la place du dominé, sous la promesse d’un profit exceptionnel, d’une terre nouvelle à sculpter à son image (exemple : la destinée manifeste), de la possibilité même infime de surclassement, de l’accès à la propriété (exemple : le rêve américain), et d’un privilège politique et social supérieur qui pourrait surpasser sa condition d’exploité économique.

    Superstructurellement, le colonialisme de peuplement implique la création, par la propagande politique et par la culture coloniale elle-même, d’un « peuple nouveau », qui construit ainsi toute son identité sur le fait d’être un colon, et que la terre volée est une terre due prophétiquement. Cela implique que la déshumanisation de l’indigène, et in fine son extermination, sont une nécessité, allant du « tristement inévitable » pour les sociaux chauvins jusqu’au « but sacré » pour les fanatiques.

    Le travailleur settler sera toujours plus concerné par sa condition privilégiée de colon que par sa condition de travailleur exploité. Les white trash Américains (les prolétaires blancs déclassés) sont ainsi plus intéressés par le fanatisme évangélique, la propriété privée et le suprémacisme blanc, que par leur propre libération de la bourgeoisie. Les travailleurs et fermiers boers d’Afrique du Sud sont plus attachés au fantasme d’un Volkstaat (état nation afrikaner) et au déplacement forcé des populations indigènes africaines dans les Bantoustans, qu’à leur libération face aux capitalistes. Les Pieds noirs sont bien plus passionnés par « leur » Algérie perdue que par toute autre problématique de classe.

    Alors nous demandons à tous les sociaux chauvins et autres opportunistes « décoloniaux » : par quelle magie peut-on croire une seule seconde que les prolétaires colons israéliens, en tant que classe, ont un intérêt particulier à leur libération de leur bourgeoisie et à la fin du projet colonial ? Leur intérêt, révélé qui plus est dans les sondages et dans leurs choix électoraux, est l’extermination directe et totale du Palestinien, « l’animal terroriste ». L’opposition israélienne, la même qui s’est ruée sur l’idée d’un gouvernement d’union nationale pour l’extermination des Palestiniens, n’a en aucun cas une position radicalement différente de l’extrême droite du Likoud. L’une est simplement plus lâche que l’autre. Le Parti travailliste israélien, et ses prédécesseurs Mapaï et Rafi, partis de « gauche » et « raisonnables » ont entériné l’aspect colonial et génocidaire d’Israël bien avant l’arrivée du Likoud sur le terrain politique israélien. Les criminels génocidaires notoires comme Moshe Dayan, David Ben Gourion et Golda Meir sont des piliers de cette gauche sociale-chauvine, et reconnus comme des parents de la nation israélienne. On ne peut pas décemment croire en une opposition réelle à ce qu’est Israël dans la vie politique israélienne légale. La caractéristique sociale, culturelle et économique du settler dépasse les bancs parlementaires ou les dissensions de la société civile. Elle est la contradiction principale, et la condition de l’existence même de l’État israélien. Le consensus colonial est tant transpartisan qu’interclassiste. Les oppositions réelles sont ultra-minoritaires, car bafouées, rejetées, emprisonnées. Un colon qui se bat contre le colonialisme doit abandonner tout privilège et toute sécurité personnelle pour entrer réellement dans une lutte concrète pour les Palestiniens. Ces organisations anti-coloniales sont une réalité, mais malheureusement inévitablement négligeables dans leur impact face au consensus colonial. La libération nationale est, de toute manière, nécessairement le fait du colonisé.

    En résumé, le prolétaire settler est toujours d’abord un settler, puis un prolétaire, et ce tant par sa conscience subjective que par ses intérêts objectifs de colons. Le settler ne se conçoit pas comme un prolétaire, mais comme un membre de la nation coloniale, et il ne défend pas ses intérêts historiques de prolétaire, mais ses intérêts de prolétaire colon. Au-delà de l’absence de conscience de classe du prolétaire colon, ses intérêts de classe immédiats ne sont pas les mêmes que ceux des prolétaires colonisés, et il va ainsi travailler à ce que ses intérêts priment sur les leurs, à leurs dépens. À l’intérêt historique du prolétariat — l’internationalisme révolutionnaire — le prolétaire settler préfère et préférera toujours son intérêt de court et de moyen terme colonial, car ce dernier est largement suffisant pour le séduire. Le prolétaire settler n’est pas « trompé » ou victime d’une manipulation de sa bourgeoisie (qui le dévierait de ses « vrais » intérêts), car il est acheté, et complice de l’entreprise coloniale de sa bourgeoisie. À ce titre, l’internationalisme n’est pas la négation de la différence et de l’antagonisme entre les intérêts des prolétaires colons et colonisés, mais bien prendre le parti des colonisés pour leur libération, pour résoudre les contradictions au sein du prolétariat international. C’est la seule stratégie internationaliste possible dans les sociétés coloniales (que cette contradiction y soit principale ou non). Attendre que le colon se rallie au colonisé, car ils appartiendraient à la même classe, ou encore conditionner la révolte du colonisé au respect du colon ou à son approbation, c’est prendre une position de facto chauvine, motivée par une métaphysique qui n’a rien ni d’internationaliste ni de révolutionnaire.

    Si une libération du prolétariat est possible en Israël, elle doit inclure sans équivoque la libération nationale des colonisés, et la fin du projet colonial : c’est la résolution de la contradiction principale et de son antagonisme, auquel est donc subordonnée toute résolution de la contradiction entre Travail et Capital, dans ce contexte.

    Les arguments fallacieux pour contredire cet état de fait, c’est-à-dire le caractère indubitablement colonial d’Israël, reprenant la propagande sioniste, sont légion, de l’argument prophétique à celui du refuge.

    II. Jeux de propagande

    Rappelons que le sionisme, une idéologie ethno-nationaliste récente, n’a jamais été un pilier fondamental de la judéité, ne l’est pas à ce jour et ne le sera jamais. C’est une entité politique moderne fondée sur le colonialisme. L’opportunité géopolitique des impérialistes européens et américains devant l’arrivée du sionisme, de ses partis et de ses associations, sur la scène politique des communautés juives d’Europe au début du 20e siècle, n’est pas une conspiration occulte fomentée en secret. Ce n’est qu’une réaction purement opportuniste des impérialistes occidentaux, afin d’éviter une perte de contrôle complète sur le Proche-Orient après l’effondrement de l’Empire ottoman, les révoltes arabes s’étant avérées infructueuses pour l’objectif d’une domination anglaise sur le proche orient.

    On ne peut pas blâmer les réfugiés juifs d’Europe partant depuis des siècles vers le levant, fuyant l’horreur absolue des pogroms et de l’antisémitisme. Un caractère essentiel de toutes les populations Homo Sapiens depuis toujours est le déplacement, les fluctuations. Une différence nette se trace entre, d’une part, les déplacements « naturels » des peuples par refuge ou par migration et les formations de diasporas, et d’autre part, les projets coloniaux de peuplement, un système complexe économique, militaire et politique, rodé dans un objectif particulier. Le caractère systémique du colonialisme d’installation israélien ne s’était pas encore formalisé avant la Palestine mandataire et l’appui britannique pour un repeuplement militarisé en Palestine, profit britannique qui s’est révélé au départ à perte avec la radicalisation des dits colons.

    Les diasporas juives du monde forment des peuples à part entière, pluriels, fondamentalement attachés à leurs communautés, leurs particularités culturelles et leurs identités linguistiques. Mais l’offre de terres et d’opportunités de reconstruction est une proposition particulièrement efficace pour gagner une part non négligeable de l’opinion publique juive, peu après une campagne de brutalisation et d’extermination industrielle en Europe, aussi massive qu’inoubliablement immonde. Le sionisme n’était pas populaire avant les années 40 et les campagnes massives en faveur du peuplement (loi du retour, offre de terres, propagande de masse, opération « tapis volant », argument religieux, argument d’appel à l’auto-protection, etc.). Le sionisme a gagné son influence sur une partie des diasporas juives dans le monde de ce fait, mais surtout grâce à l’appui géopolitique et financier des puissances impérialistes occidentales. Cette idéologie rencontra de nombreuses oppositions, parfois violentes, notamment de la part du Bund, argumentant de l’importance d’une lutte pour une libération des communautés juives en tant que diasporas et non en tant que nouvel état racial.

    L’argument principal du sionisme étant un retour « prophétique » sur une terre perdue (la terre de naissance des Hébreux), au-delà de tout débat théologique sur ce principe, que nous laissons aux spécialistes du judaïsme (ses courants et ses débats aussi culturellement pertinents et intéressants soient-ils), nous posons la question des problématiques politiques, sociales et économiques que le sionisme pose.

    Le projet sioniste, en créant « l’homme nouveau » colon, dédié corps et âme au projet colonial, réduit à néant la diversité formidable des peuples juifs du monde : leurs complexités, leurs identités, leurs langues et coutumes, les richesses culturelles qui sont une leçon et un ciment pour des millions d’individus qui ont lutté et survécu aux crimes abominables du fascisme et des pogroms. Cette suppression peut être brutale et directe (la discrimination violente des Beta Israel éthiopiens et les inégalités imposées aux Séfarades) ou plus insidieuse et complexe (la disparition progressive du yiddish, déjà ruiné par la Shoah, peinant à exister au profit de l’Hébreu officiel, les sionistes ayant œuvré longtemps pour sa suppression totale).1 Ces problématiques d’homogénéisation ne sont pas exceptionnelles à Israël, mais s’imposent dans toutes les colonies de peuplement. Israël réduit les foisonnantes cultures juives à une monolithique culture settler, comme l’Amérique a annihilé les diverses identités originelles des colons, leurs richesses et leur diversité au profit de l’homme nouveau étasunien, dont l’âme est dédiée aux pavillons, aux parkings, aux armes à feu, au corn syrup et aux opioïdes.

    En plus de cette caractéristique négative du sionisme, la propagande coloniale réduisant toute cette diversité culturelle, confessionnelle et ethnique à un seul projet ethno-nationaliste, imaginant un seul peuple uniforme avec un seul objectif suprémaciste, est, en soi, une forme d’antisémitisme internalisée et déshumanisante. C’est un cadeau que fait le sionisme aux ordures antisémites, afin de sortir du bois pour argumenter leur propre projet suprémaciste, et désigner les communautés juives comme une « entité totalisante », vouée à un projet d’ensemble. Ce concept est une escroquerie autant qu’il est un crime.

    Autre argument pour la colonie de peuplement israélienne, que l’on a pu entendre notamment dans un passage navrant de l’émission Backseat de Jean Massiet2, est le principe du « peuple sans terre », et donc ne pouvant pas être colonial par nature, le retour en terre de Jérusalem étant un dû. Ce n’est en aucun cas une négation du caractère colonial d’Israël.

    Le Liberia est une colonie de peuplement d’Afro-Américains affranchis, envoyés en Afrique de l’Ouest avec l’appui des suprémacistes blancs de l’American Colonization Society. Toute la politique des colons afro-américains au Liberia suit exactement la même logique que celle des colons israéliens. De quel droit devrions nous absoudre le True Whig libérien de son caractère colonial et de ses exactions génocidaires, pour cause qu’il vient d’un peuple arraché à sa terre, et effectuant « un retour » ? Nous avons dans les deux cas des peuples qui se sont (re) formés en dehors de leur terre d’origine, par une histoire longue, complexe et semée de persécutions systématiques. Cela ne garantit pas qu’un « retour aux origines » ne se fasse pas aux dépens des peuples qui habitent toujours cette terre, et ce depuis des milliers d’années.

    Une composante superstructurelle du colonialisme de peuplement régulièrement utilisée pour argumenter son existence politique et sociale, sauf exception, est d’avancer qu’un peuple qui a souffert (à différents degrés d’intensité) mérite un « nouveau départ », vers une prospérité due.

    Le principe, en surface, est parfaitement souhaitable. Le problème étant que cet argument est utilisé pour exiger cette prospérité au prix du sang. L’arrivée massive des puritains anglais dans les colonies a suivi la persécution anglicane, le Nouveau Monde étant donc une terre donnée par la grâce de Dieu, et l’indigène n’étant qu’un « sauvage païen ». L’idéologie du Volkstaat afrikaner s’est fondée sur le traumatisme collectif des colons boer, mourant de faim dans les camps de concentration anglais (les premiers de l’histoire moderne), et devant donc « sauvegarder leur culture » face aux autres colons européens, évidemment au plus grand mépris des indigènes africains. Le True Whig Party libérien a joué de l’esclavage et de la torture des Afro-Américains, pour argumenter le retour en Afrique des esclaves affranchis comme une prophétie à réaliser, les autochtones se retrouvant privés de toute forme de pouvoir politique et économique, brutalisés et bafoués.

    Si ces persécutions et violences subies sont une réalité indubitable, autant que sont les traumatismes intergénérationnels qu’ils ont pu causer, le settler colonialism l’utilise le plus indécemment du monde, pour un projet génocidaire d’extraction totale de la terre.

    Rien ne différencie, dans ses modalités (ses causes, sa fin, ses moyens, ses caractéristiques), Israël de la Rhodésie, de l’Afrique du Sud de l’apartheid, du Groenland danois, de l’Algérie française, des États-Unis ou du Canada. Rien ne définit une différence idéologique radicale entre le Volkstaat afrikaner, la Manifest Destiny, l’algérianisme et le sionisme. On ne peut pas séparer fondamentalement l’apartheid en Cisjordanie et à Gaza, les Bantoustans africains ou l’Indian Act canadien. Notons que le plus grand soutien diplomatique de l’Afrique du Sud de l’apartheid et de la Rhodésie de la guerre du Bush, était de manière peu surprenante l’État d’Israël, et ce bien avant le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou. Ironie du sort, de nombreux Afrikaners fanatisés, répugnés de voir leur propre projet colonial du Volkstaat s’essouffler, migrent en Israël depuis quelque temps.3

    Devant cette évidence assumée par l’État israélien lui-même, pourquoi une lecture aussi pauvre, et parfois nauséabonde dans la gauche française de la question coloniale israélienne ? Qui plus est à l’heure où la phase d’extermination des Palestiniens est officiellement lancée ?

    III. La gauche sociale-coloniale au goût du jour

    Les communiqués divers et variés de certaines « organisations » ou collectifs, formés pour certains uniquement dans le but de s’exprimer sur le conflit, reflétant directement leur positionnement effectif sur la guerre d’Israël contre Palestine mais aussi, par extension, sur tout autre conflit colonial sur lequel elles jugeraient bon et utile de s’exprimer, ne sont qu’une preuve du décolonialisme performatif et creux endémique à une certaine partie de la gauche française, et, plus largement, des pays impérialistes.

    Nous avons relevé à plusieurs reprises, dans ces textes, la prégnance, consciente ou inconsciente, du concept de « concerné et concernée » utilisé ici comme justification d’une légitimité absolue et inattaquable. La présence en filigrane de ce genre de vocabulaire ne sert, dans les communiqués en question, qu’à faire taire les critiques légitimes que l’on pourrait adresser aux organisations responsables. Le recours à un champ lexical de l’identité et de la légitimité inhérente à cette identité n’est pas innocent : il fait appel au folklore d’une partie non négligeable de l’extrême gauche française et même de la gauche au sens large. En faisant appel à ces concepts, la rhétorique des textes vise à permettre à leurs auteurs et autrices de se placer au-dessus de toute critique, et leur alloue même le confort de pouvoir en apporter à leurs détracteurs à peu de frais.

    Parmi d’autres procédés rhétoriques utilisés dans les communiqués en question, on note une contradiction fondamentale entre l’explicite des textes (« nous avons le regret de ne pas pouvoir participer aux rassemblements en soutien à la Palestine même si nous voudrions y aller et que dans l’idée nous les soutenons ») et l’implicite (« nous revendiquons le fait de ne PAS aller aux rassemblements pro-Palestine, et communiquons sur cette revendication en sachant pertinemment qu’un nombre important de personnes et d’organisations vont utiliser notre communiqué pour saper directement le soutien à la lutte palestinienne »).

    Si nous pouvons entendre la réticence de certaines personnes à se rendre à certains rassemblements au sein desquels elles pourraient, sur le plan individuel, se sentir mal à l’aise (pour des raisons de répression policière par exemple, ou à cause des quelques agressions à caractère antisémite relevées par certaines sources), il est cependant intolérable que la non-présence à ces rassemblements fasse l’objet d’une revendication, aussi implicite soit-elle.

    Pourquoi se pencher sur ces textes, que l’on pourrait simplement considérer comme un symptôme des positions sociales impérialistes que n’importe quelle personne de gauche au sens large en France en 2023 pourrait avoir ?

    La réponse est simple : parce qu’ils émanent du camp politique qui se revendique le plus d’un décolonialisme sans concession, d’un antiracisme politique, et, au final, d’une pureté militante. Le danger de la normalisation des positions « ni ni » au sein de la gauche est d’autant plus présent lorsqu’elle vient d’une frange qui se place volontairement, en temps normal, à la pointe d’une radicalité supposée révolutionnaire.

    C’est dans une période clivante et éprouvante comme celle que nous traversons que les lignes implicites des organisations se révèlent, en dépit de tout le travail de rhétorique militante et de positionnements virtuels confortablement radicaux et pseudo-révolutionnaires que ces organisations s’affairent à élaborer en des temps plus apaisés. Ces lignes en apparence décoloniales et antiracistes se transforment en temps de crise et se révèlent rétrospectivement d’un intellectualisme ronflant, opportuniste et sans aucune analyse concrète et scientifique de la réalité. Que penser d’une position qui se revendique « radicalement décolonialiste » lorsque, confrontée à une situation objectivement coloniale et génocidaire, elle rétropédale et se retire dans un appel à l’émotion, dans une mise au même niveau des violences des colonisateurs et de celles des colonisés, et dans une imploration du respect des résolutions de l’ONU ? On peut alors légitimement penser que les positions soutenues en temps de paix relative ne sont que l’expression d’une bonne conscience propre à une partie de la gauche des pays impérialistes, afin de se construire une légitimité et une assise militante sans faire le travail intellectuel et scientifique requis à l’élaboration d’une ligne juste et cohérente, aussi inconfortable et contre-intuitive en surface celle-ci puisse être.

    Ce manque de cohérence mène non seulement à une lecture très dangereuse des événements en Palestine, mais aussi une lecture superficielle et in fine impuissante du système impérialiste en général. Nous voyons par exemple régulièrement la confusion entretenue à gauche, entre les caractéristiques infrastructurelles de l’impérialisme français et celui du colonialisme américain, et leurs superstructures relatives. Les superstructures présentes en France, comme le racisme et autres formes de domination économico-politiques, prennent des modalités variables distinctes de la structure américaine, cette dernière baignée dans le settler colonialism, et donc dans une forme bien particulière de modèle social, de violence et de ségrégation. Si les symptômes ont des similarités, des inégalités aux violences policières racistes, il faut se permettre de disséquer les formes pour mieux les combattre, et éviter de se retrouver aux prises avec des chimères. Il est navrant de voir la lutte contre le colonialisme réduite par ces franges à de simples luttes de surface sur la représentativité culturelle dans les films américains, ou à des jeux intellectuels complètement abstraits, jonglant de sémantique et de principes métaphysiques pour masquer la déconnexion complète du réel, calquant les réalités sociales américaines des race relations sur le système raciste français (bien distinct dans ses configurations et ses sources matérielles). Cela amène à une vue abstraite et tronquée de l’impérialisme et des colonialismes, de leurs fonctionnements matériels variés, et dans le cas de la Palestine, à nier la réalité de la lutte contre ceux-ci au moment où elle se fait inévitablement dans le sang et les larmes. Le concret les terrifie, mais seul dans le concret réside le nerf de la guerre. De manière compréhensible, le concret est essentiellement bien plus révoltant que tout mot et toute abstraction, et l’oublier est agréable.

    En ayant une lecture aussi pauvre de l’impérialisme et du colonialisme, les décoloniaux de papier les plus indécents pensent et agissent comme si Israël était un objet séparé du monde, dont les enjeux seraient exceptionnels par rapport au système impérialiste, dont l’existence serait spéciale, contrairement à tout autre système colonial : « seul le gouvernement actuel est colonialiste », « il ne faut pas confondre l’état israélien et sa société civile » ou « les colonies illégales ne sont peuplées que par des extrémistes ». Israël ne serait donc colonial que par « tranches », c’est-à-dire partiellement, mais certainement pas dans sa totalité. Une vision bien imbécile de ce qu’est une colonie de peuplement ! Cette pirouette, peu importe l’intention, n’aboutit qu’à nier l’évidence et se plie à l’idéologie sioniste. S’opposer au colonialisme israélien, voire simplement critiquer Israël, reviendrait à « dénier l’auto-détermination des Juifs », le combattre reviendrait à « vouloir supprimer les Juifs du levant ». Nous répondons que dans l’état des faits, cette attitude est un négationnisme de ce qu’est le colonialisme, un négationnisme de génocide, et un recours au « et si ? » complètement métaphysique. Nous l’avons déjà écrit, ces contorsions et ces déplorations ne sont que celles de la lâcheté sociale-chauvine, se réfugiant dans l’abstrait.

    Une autre frange de cette gauche impérialiste a pu entreprendre des gymnastiques mentales encore plus pathétiques, qui nient le caractère colonial d’Israël. Des sections vieillissantes de la CNT et de la FA nous ont gratinés de communiqués et publications absurdes, confinant le problème aux « États, nations et religions », mettant sur le même pied « les musulmans extrémistes et les juifs extrémistes », appelant aux « athées et laïques » d’Israël et de Palestine à marcher main dans la main contre l’oppression cléricale, nationaliste et étatiste. Cet argument est une forme de trépanation complète, gavée à la propagande coloniale et au libéralisme. C’est mettre dos à dos la violence coloniale et la résistance des colonisés, ses victoires comme ses débordements inévitables. Nous persistons que jamais nous ne devrions soumettre les colonisés aux hauts jugements moraux d’une déontologie paternaliste ressuscitant le « devoir civilisationnel de l’homme blanc », déclamant des élucubrations grotesques sur « les États », « le cléricalisme » et « les nationalismes », assise confortablement dans un fauteuil doré. Et ce d’autant plus quand le colonialisme déchaîne sa barbarie génocidaire sous les applaudissements des gouvernements bourgeois occidentaux, peut importe si X ou Y organisation de résistance est véritablement réactionnaire et théocratique, ou socialiste et progressiste.

    Au sujet de cette lecture anémique de la résistance dans une lutte de libération nationale, nous avons pu lire des sociaux colonialistes se révolter de voir « la gauche essayer de rejouer la guerre d’Algérie », où le Hamas remplacerait le FLN. Cet argument cherche à « absoudre » le FLN en l’idéalisant et en le reléguant à un passé distant et pur, alors même qu’il a été, en fréquence comme en intensité, tout autant responsable de violence sur les colons français que le Hamas sur les colons des Kibboutz. Cette affirmation montre toute la bêtise performative des décoloniaux de papier, alors qu’il y a en tout et pour tout un rapport immédiat entre ces deux entités coloniales : son aspect purement exterminateur, ségrégationniste, et le caractère settler des colons, Israéliens comme Pieds noirs. Ces arguments jouent encore une fois sur une image exceptionnaliste du colonialisme israélien.

    Le colonialisme n’est pas seulement une affaire analogique, en noir et blanc, ancienne et révolue, désormais abstraite et n’étant plus faite que de liens sociaux insidieux entre « blancs » et « non blancs ». C’est aussi une réalité matérielle tangible, dont nous voyons les crimes au présent comme au passé. Le colonialisme, et la lutte contre celui-ci, ne sont pas qu’un jouet sociologique pour publier des livres hors de prix chez La Fabrique et Libertalia, brossant dans le sens du poil la bonne conscience des gauchistes impérialistes. Or, le décolonialisme, pour ces individus et collectifs, devrait se faire après le nettoyage ethnique, par la lutte vaguement sémantique et strictement « sociétale » : c’est plus simple que d’assister à une guerre de libération, une guerre étant une guerre.

    Posons-nous la question : s’ils s’offusquent (à raison) de voir le silence relatif de l’État français au sujet des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, ou du génocide contre les Algériens pendant l’invasion de 1830, alors de quel droit jouent ils autant au « ni ni » et à la querelle sémantique sur les événements actuels en Palestine ? On ne devrait pas parler de génocide, de colonialisme, d’apartheid, ou de torture collective, mais tronquer, détourner, se voiler la face, pour accepter que ce serait une situation regrettable due uniquement à « un gouvernement de droite », et que la seule et unique position valable serait celle du cessez-le-feu (le minimum syndical).

    Cet anti-matérialisme, confinant tout à l’abstraction sociale, est une bataille idéelle contre des formes de l’esprit. Or on ne peut espérer le moindre progrès sans lutter contre la source bien matérielle et concrète du problème.

    Cet exceptionnalisme prend également sa source dans la confusion maladive de la lutte contre le sionisme avec de l’antisémitisme, que promeut la propagande sioniste, et qui est d’un ridicule cauchemardesque. Cette comparaison douteuse fait la joie des colonialistes, heureux de pouvoir condamner par argument massue toute opposition au génocide des Palestiniens. Mais elle ravit aussi les fascistes antisémites, contents de pouvoir entretenir un flou sur deux principes opposés, pour mieux avancer masqué et répandre leurs tumeurs de l’esprit. Il est donc particulièrement navrant de voir des collectifs et individus « révolutionnaires » poursuivre cette logique à l’heure où Gaza est en phase d’extermination complète, au prétexte de l’émotion causée par le 7 octobre. Ramener les événements à une seule crainte, celle d’une « gauche probablement antisémite », « probablement crypto-islamiste », « probablement terroriste » — le tout en jonglant, consciemment ou non, sur une rhétorique qui ravit les fanatiques du sionisme — est d’une indécence lamentable. Les voir porter comme principale revendication la négociation et la libération des otages israéliens, sans piper mot sur les otages palestiniens enfermés depuis des décennies par des tribunaux militaires sans le moindre fondement, est honteux. C’est une négation du système colonial d’installation israélien, ses causes et conséquences, ergo une tolérance implicite de ce système.

    Contrairement à ces collectifs paradant comme organisations révolutionnaires, anti-racistes et anti-coloniales, s’étant révélés réellement platement opportunistes, nous saluons les camarades en France de l’UJFP et de Tsedek, les réseaux organisationnels de Jewish Voice for Peace (JVP) et de If Not Now, les militants israéliens de tous bord sur le terrain qui ont rejeté leurs privilèges de colon et se battent contre leur propre système colonial, ainsi que tous les autres réseaux des communautés juives d’Occident qui se sont mis en première ligne pour la Palestine et contre la propagande sioniste. En France, aux États-Unis, en Israël/Palestine et ailleurs, ils combattent face à la répression policière et au venin des colonialistes, pour la Palestine et avec les Palestiniens et Palestiniennes. Les arrestations, les brutalités policières, les insultes, les diffamations et le harcèlement qu’ils et elles subissent de la part des polices impérialistes et des sionistes sont une épouvantable honte. Ils et elles refusent à tout prix qu’un génocide soit commis en leur nom, que la mémoire de leur peuple et leurs identités soient souillées par un projet colonial répugnant, hypocrite et mortifère. Nous leur adressons toute notre solidarité.

    Face à l’intégrité politique et au militantisme combatif des organisations juives susmentionnées, argumenter que ce n’est « pas safe » de venir à un rassemblement par peur d’une gauche « antisioniste et donc essentiellement à haut potentiel antisémite » semble dérisoire, pour ne pas dire pleinement ridicule. Les agressions commises envers l’UJFP et la JVP en manifestation sont majoritairement le fait de la police, et le harcèlement celui des organisations sionistes ou gouvernementales. Certains individus sociaux colonialistes argumentent qu’ils « ne sont pas de vrais juifs », « ne sont pas représentatifs et donc hors jeu », ou qu’ils « sont des extrémistes fous ». Ainsi, ils retournent contre les anti-colonialistes leur propre argument selon lequel poser aux organisations juives la question palestinienne est un jugement antisémite en ce qu’elle chercherait « le bon juif et le mauvais juif », ironie navrante. Nous reconnaissons le rôle que ces collectifs jouent pour lutter contre les dérives réelles antisémites à gauche, qui ne sont pas à négliger. Nous ne demandons pas à ces collectifs et individus de prendre et de clamer telle ou telle position sur tous les sujets : personne ne peut revendiquer ce rôle. Et, par décence, on ne peut pas demander de ressentir X ou Y émotion face à l’actualité, en particulier une actualité aussi sordide, qui peut impliquer des proches. Cependant, nous nous réservons le droit de critiquer toutes les positions qui tolèrent et minimisent le colonialisme israélien, peu importe qui l’écrit et quelle est l’intention dernière, aussi innocente soit elle.

    Face à toutes accusations ridicules à notre encontre et à l’encontre de nos camarades, nous répondons simplement que nous n’avons aucune ambiguïté. Il faut détruire toutes les dérives et tous les crimes antisémites qui ont lieu, tous les saccages de synagogues, toutes les tentatives de pogroms, tous les tags fascistes, toutes les agressions, qui sont unilatéralement un poison absolu, à droite comme à gauche. Poison qui lie faussement judéité et sionisme, théories de la conspiration moribonde, l’imaginaire d’un Israël « tentaculaire et surpuissant », « contrôlant les médias français et la finance » et autres bêtises propagées par des petits clowns boutiquiers pathétiques, nervis salafistes et autres tondus consanguins biberonnés à l’hitlérisme. Cet imaginaire, héritier direct du Protocole des sages de Sion (document forgé par l’Okhrana et attribué à un complot juif mondial), doit être anéanti. Il n’y a pas de complot, de puissances occultes ou d’organisations secrètes, seulement un système colonial clair, assumé et parfaitement limpide. Israël n’a jamais été et ne sera jamais mortifère parce que juif, mais parce qu’il est, de ses propres mots et de sa propre condition, une colonie de peuplement. Toute sa politique, sa propagande, son économie et sa société civile reposent sur le colonialisme et l’apartheid.

    Remettons les réalités en place, le rôle géopolitique d’Israël n’est pas d’une puissance inégalée : il est celui de « simple » allié clé de l’Occident dans une lutte inter-impérialiste, au même titre que les monarchies obscurantistes pétrolières pourrissantes du Golfe. Monarchies dont les crimes sont également classés au titre de « drames terribles et inexplicables » comme le génocide au Yémen ou l’esclavagisme qatari, car pour notre État impérialiste français, le soutien géopolitique et l’opportunité des gains de capitaux sont plus importants que la vie et la dignité humaine. Si les États occidentaux sont aussi maladivement attachés à Israël, au point d’accepter et de soutenir toutes ses dérives les plus immondes, c’est simplement qu’il est un outil pragmatique primordial dans une lutte inter-impérialiste contre le bloc adverse Iran Russie Chine (la domination du levant par un bloc sous influence iranienne étant une catastrophe annoncée pour les impérialistes d’occident). La perspective d’une perte monumentale de contrôle sur les gisements de pétrole, et le risque de l’accès facilité de la Russie et de la Chine à l’océan international seraient le dernier clou dans le cercueil de la domination occidentale sur le monde. En retour, le seul et unique objectif individuel d’Israël est le repeuplement de la Palestine et son maintien par l’extermination des Palestiniens, rien d’autre.

    Si Israël atteint son objectif colonial, nous ne pourrons plus revenir en arrière, nous ne pourrons pas exiger une plus grande justice ou une libération, deux États ou des négociations de paix, nous ne pourrons pas ressusciter un peuple entier. Nous voyons bien à quel point le génocide des indigènes d’Amérique du Nord émeut à gauche, à quel point on ne peut accepter qu’une telle chose puisse arriver de nos jours, nous voyons la souffrance extrême des survivants de cette extermination, parqués dans les ghettos que sont les « réserves indiennes », abandonnées et méprisées. Maintenant que cela arrive dans l’immédiat, en direct, à quelques heures d’avion de Paris, amis de « gauche » et « révolutionnaires », où êtes vous et que faites-vous ? Visiblement pas grand-chose, si ce n’est des polémiques minables et une plongée au fin fond de l’opportunisme.

    IV. L’extermination sera télévisée

    Si l’on tire le bilan de 75 ans de colonialisme israélien et de résistance palestinienne, que reste-t-il comme issue, à part d’un côté l’extermination et de l’autre l’affrontement armé ? Affrontement, au risque des ripostes, au risque de l’intensification du conflit, au risque de tuer des civils, au risque de débordements sordides, etc. Toutes les stratégies, toutes les négociations ont été consumées. Les accords d’Oslo ont été révélés comme une vaste supercherie, la solution à deux états comme un fantasme droit-de-l’hommiste impraticable, dont les négociations ont mené à la fragmentation des territoires de l’Autorité palestinienne. Fragmentation en cours d’intensification, par l’action stratégique des colonies de Cisjordanie, placée dans les interstices des territoires palestiniens pour rendre impossible le moindre territoire contigu, pratiquant le vol de terre et le meurtre quotidiennement, de la part des colons et d’une armée fanatisée. La solution à deux États n’est qu’une forme plus lente et patiente de cette campagne d’extermination, car elle n’annule aucunement le colonialisme settler et le grignotage continu qu’Israël entreprend sur l’Autorité palestinienne. Le Fatah, pacifié et prêt à la négociation, s’est révélé politiquement impuissant. La désobéissance civile, n’est elle qu’une voie directe et inutile vers la prison et le mépris. Il ne reste que la guerre ou la mort, le dernier cri d’un peuple qui s’éteint.

    La gauche sociale-colonialiste verse ses larmes, appelle à l’humanité, au bon sens, et à tous les sophismes possibles pour mettre au centre le nombrilisme émotionnel ou personnel, mais jamais le sens concret des événements dans le monde, et leurs implications dépassant l’échelle individuelle. Toutes les larmes du monde ne nettoient pas ce qui est en jeu actuellement : ce qui se joue n’est pas simplement un attentat terroriste suivi d’une riposte « excessive », c’est un génocide en cours depuis 70 ans. Ce n’est pas qu’une guerre parmi tant d’autres et ses victimes civiles dramatiques, c’est un système rodé construit par les colons pour l’extermination. L’assaut du 7 octobre, ses débordements tragiques comme ses avancées objectives pour la résistance, est un soupir dans la lutte contre la mort que mènent les Palestiniens. Le choc émotionnel, parfaitement compréhensible, n’est qu’un prétexte pour accélérer cette extermination colonialiste, et les vociférations des gauchistes impérialistes, un prétexte pour se voiler la face et retourner leurs vestes. C’est bien normal d’être ému face à la perte de la vie, mais l’émotion est ici à la fois bien sélective, et bien aveugle sur ce qu’est un système colonial. Pleurer sur les conséquences du présent ne devrait pas faire oublier l’ensemble du problème qu’Israël, peut importe le caractère politique de ses gouvernements, a imposé, car son existence même nécessite cette lutte entre colonisé et colon, l’un pour sa survie, l’autre pour le maintien du système colonial et de son but exterminatoire.

    Nous parlons d’un génocide, sans ambiguïtés, sans jeu rhétorique, sans approximation, et sans hyperboles, car c’est la réalité. Aucun argument n’est convaincant contre la définition, aux yeux de la définition du droit international (juridiction qu’Israël refuse de reconnaître) et de l’ONU, du caractère génocidaire de la guerre et de l’apartheid contre les Palestiniens. Les gauchistes colonialistes pourront vociférer et verser autant de larmes de crocodile qu’ils veulent, ils resteront en tort quant à l’emploi pleinement justifié de ce mot (devenu impossible à utiliser sans branle-bas de combat). Nous observons toutes les étapes d’un génocide et l’arrivée actuelle de sa phase finale.

    Nous l’avons déjà démontré, et nous le répétons : la résistance nationale palestinienne à Gaza combat un crime de génocide. Cette conclusion, nous la partageons avec Craig Mokhiber, un avocat spécialisé dans le droit international des Droits de l’Homme, et jusqu’à récemment directeur du bureau de New York du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, qui parle « d’un cas d’école de génocide » :

    « Le massacre actuel du peuple palestinien, ancré dans une idéologie coloniale ethno-nationaliste, dans le prolongement de décennies de persécution et de purge systématiques, entièrement fondées sur leur statut d’Arabes… ne laisse aucune place au doute. Il s’agit d’un cas d’école de génocide. »4

    Cette conclusion est également celle de Raz Segal, professeur agrégé d’études sur l’Holocauste et les génocides à l’université de Stockton, où il est également titulaire d’une chaire sur l’étude des génocides modernes, qui parle lui aussi « d’un cas d’école de génocide » :

    « La campagne israélienne visant à déplacer les habitants de Gaza, voire à les expulser vers l’Égypte, constitue un nouveau chapitre de la Nakba, au cours de laquelle quelque 750 000 Palestiniens ont été chassés de chez eux pendant la guerre de 1948 qui a conduit à la création de l’État d’Israël. Mais l’assaut sur Gaza peut également être compris en d’autres termes : comme un cas d’école de génocide se déroulant sous nos yeux. Je dis cela en tant que spécialiste des génocides, qui a passé de nombreuses années à écrire sur la violence de masse israélienne contre les Palestiniens. J’ai écrit sur le colonialisme de peuplement et la suprématie juive en Israël, sur la déformation de l’Holocauste pour stimuler l’industrie israélienne de l’armement, sur la militarisation des accusations d’antisémitisme pour justifier la violence israélienne contre les Palestiniens, et sur le régime raciste de l’apartheid israélien. Aujourd’hui, après l’attaque du Hamas samedi et le meurtre de masse de plus de 1 000 civils israéliens, le pire du pire est en train de se produire.

    En droit international, le crime de génocide est défini par “l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel”, comme l’indique la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide de décembre 1948. Dans son attaque meurtrière contre Gaza, Israël a proclamé haut et fort cette intention. Le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, l’a déclaré sans ambages le 9 octobre : “Nous imposons un siège complet à Gaza. Pas d’électricité, pas de nourriture, pas d’eau, pas de carburant. Tout est fermé. Nous combattons des animaux humains et nous agirons en conséquence”. Les dirigeants occidentaux ont renforcé cette rhétorique raciste en décrivant le meurtre massif de civils israéliens par le Hamas — un crime de guerre au regard du droit international qui a provoqué à juste titre l’horreur et le choc en Israël et dans le monde entier — comme “un acte purement diabolique”, selon les termes du président américain Joe Biden, ou comme une action reflétant un “mal ancien”, selon la terminologie de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Ce langage déshumanisant est clairement calculé pour justifier la destruction à grande échelle de vies palestiniennes ; l’affirmation du “mal”, dans son absolutisme, élude les distinctions entre les militants du Hamas et les civils de Gaza, et occulte le contexte plus large de la colonisation et de l’occupation.

    La convention des Nations unies sur le génocide énumère cinq actes qui entrent dans sa définition. Israël en commet actuellement trois à Gaza : “1. tuer des membres du groupe 2. Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe. 3. Infliger délibérément au groupe des conditions de vie calculées pour entraîner sa destruction physique totale ou partielle”. L’armée de l’air israélienne, selon ses propres dires, a jusqu’à présent largué plus de 6 000 bombes sur Gaza, qui est l’une des zones les plus densément peuplées au monde — presque autant de bombes que les États-Unis en ont largué sur l’ensemble de l’Afghanistan pendant les années record de leur guerre dans ce pays. Human Rights Watch a confirmé que les armes utilisées comprenaient des bombes au phosphore, qui mettent le feu aux corps et aux bâtiments, créant des flammes qui ne s’éteignent pas au contact de l’eau. Cela montre clairement ce que Gallant entend par “agir en conséquence” : il ne s’agit pas de cibler des militants individuels du Hamas, comme le prétend Israël, mais de déchaîner une violence meurtrière contre les Palestiniens de Gaza “en tant que tels”, dans le langage de la Convention des Nations unies sur le génocide. Israël a également intensifié son siège de Gaza, qui dure depuis 16 ans, le plus long de l’histoire moderne, en violation flagrante du droit humanitaire international, pour en faire un “siège complet”, selon les termes de M. Gallant.

    Cette tournure de phrase indique explicitement un plan visant à mener le siège à sa destination finale, à savoir la destruction systématique des Palestiniens et de la société palestinienne à Gaza, en les tuant, en les affamant, en coupant leur approvisionnement en eau et en bombardant leurs hôpitaux.

    Les dirigeants israéliens ne sont pas les seuls à tenir de tels propos. Une personne interrogée sur la chaîne 14, pro-Netanyahou, a demandé à Israël de “transformer Gaza en Dresde”. Channel 12, la chaîne d’information la plus regardée d’Israël, a publié un reportage sur des Israéliens de gauche appelant à “danser sur ce qui était Gaza”. Pendant ce temps, les verbes génocidaires — appels à “effacer” et à “aplatir” Gaza — sont devenus omniprésents sur les médias sociaux israéliens. À Tel-Aviv, une bannière portant l’inscription “Zéro Gazaoui” a été vue suspendue à un pont.

    En effet, l’assaut génocidaire d’Israël contre Gaza est tout à fait explicite, ouvert et sans honte. Les auteurs de génocides n’expriment généralement pas leurs intentions aussi clairement, bien qu’il y ait des exceptions. Au début du XXe siècle, par exemple, les occupants coloniaux allemands ont perpétré un génocide en réponse à un soulèvement des populations indigènes Herero et Nama dans le sud-ouest de l’Afrique. En 1904, le général Lothar von Trotha, commandant militaire allemand, a émis un “ordre d’extermination”, justifié par une “guerre raciale”. En 1908, les autorités allemandes avaient assassiné 10 000 Nama et avaient atteint leur objectif déclaré de “détruire les Herero” en tuant 65 000 Herero, soit 80 % de la population. Les ordres donnés par Gallant le 9 octobre ne sont pas moins explicites. L’objectif d’Israël est de détruire les Palestiniens de Gaza. Et ceux d’entre nous qui observent dans le monde entier manquent à leur responsabilité en les empêchant de le faire. »5

    Dans les projets coloniaux, spécifiquement d’installation, le génocide n’est qu’un moyen comme un autre à une fin. Dans la réalisation du projet colonial israélien, l’avenir de la nation palestinienne et des Palestiniens et Palestiniennes n’est qu’une contingence. La lutte démocratique anti-coloniale du peuple palestinien, pour le droit à l’autonomie de la nation palestinienne, est à Gaza également une lutte pour le droit à l’existence — physique — des Palestiniens et Palestiniennes.

    Gaza n’est ni une poche islamiste, ni une curiosité, ni une anomalie, c’est un camp de concentration massif. Les enclaves palestiniennes des zones A et B ne sont pas un proto-État offert au Fatah par la bonté sainte d’Israël, mais des Bantoustans destinés à faciliter l’éradication progressive. Le siège de Gaza est, des mots du gouvernement israélien, le début de la phase finale. Un document6 récemment révélé par Wikileaks révèle que seules trois solutions sont proposées par les services du renseignement israélien : le déplacement au Sinaï de tout les Gazaouis, l’occupation militaire complète ou l’extermination finale suivie du repeuplement. Ces trois solutions impliquent le génocide, la seule différence est l’intensité et la durée de ce processus. L’évacuation vers le sud de Gaza est un joli terme pour ce qui est nominativement un déplacement de masse, c’est-à-dire une forme préliminaire de nettoyage ethnique. Le fait qu’Israël bombarde également le sud, déterminé comme « sûr », est plutôt parlant.

    Pour alléger le poids de cette réalité, difficile à assumer, la campagne de déshumanisation bat donc son plein dans le monde occidental. Rien de plus ironique que de voir le cortège de médias occidentaux matraquant le public à coup de leçons paternalistes sur la propagande et la désinformation. Ses task force anti fake news, particulièrement aux aguets au cours du conflit russo-ukrainien face aux médias poutiniens, ne sont plus là que pour servir de la pure propagande mensongère, remplie de sophisme et de sémantique sélective, pour effacer la responsabilité collective de l’Occident dans le génocide commis par Israël. La récente affaire de l’hôpital bombardé à Gaza en est un exemple particulièrement grotesque, rappelant les fioles d’anthrax de Colin Powell, les « attaques sonores » cubaines, les « armes de destruction massive irakienne » et autres insanités collectives diffusées par les impérialistes.

    Le double standard est une arme de choix. À la lecture des médias occidentaux, le régiment néo-nazi ukrainien Azov est « une milice prétendument fasciste mais œuvrant pour la liberté de l’Ukraine, donc pardonnable », le Hamas des « terroristes barbares avides de sang et de bébés morts », la Russie un « monstre absolu envahisseur », Israël un « état démocratique œuvrant pour son auto défense ». La propagande d’État russe est « le démon totalitaire de l’ère de l’information », la soupe que servent Tsahal et Netanyahou une « simple position d’état parmi d’autres, raisonnable, démocratique et logique ».

    Nous exprimons ici une fatigue grandissante devant les journalistes, imbus d’une pseudo-mission sacrée appelant à leur vocation quasi christique, et se détachant complètement de leur rôle clé dans un système politique impérialiste, qui manifestement dépasse complètement leurs esprits, à l’heure même où leurs confrères alertent le monde inlassablement du cauchemar en cours et meurent par dizaines dans Gaza sous les bombes israéliennes. Dans le langage médiatique occidental, les Palestiniens « meurent », les Israéliens sont « assassinés », les otages palestiniens retenus sans fondement sont des « prisonniers terroristes », les otages israéliens du Hamas restent des otages. Le Hamas sont des bouchers armés de couteaux et de fusils soviétiques rouillés, Tsahal une armée régulière utilisant le phosphore et autres (gadgets high tech sordides) comme « riposte ». La rhétorique de la violence est, disons-le, particulière. Une rhétorique jugeant l’Arabe paré d’armes rudimentaires comme un barbare sauvage, mais la grande armée équipée de drones, de missiles dernier cri et de Glocks comme moderne et civilisée. Entre un Israélien des kibboutz fusillé et égorgé, et un Palestinien écrasé par le béton et brûlé par le phosphore, quelle différence fondamentale en termes d’effet, de traumatisme et de souffrances ? Nous pourrions jouer à rappeler la longue liste de crimes de guerres, tortures, massacres, viols et autres barbaries commises par Tsahal, de la Nakba à aujourd’hui, qui n’ont rien à envier en termes de violence pure aux exactions commises contre des civils israéliens le 7 octobre.

    La réponse est claire, l’Occident se refuse à voir le monde arabe autrement que par le prisme de la mort, du danger, de l’autoritarisme et de la misère, comme une grande masse grouillante inhumaine. Voir de jeunes gens branchés aux traits caucasiens brutalement assassinés lors d’une rave party terrifie, à juste titre, mais l’essence de l’Arabe, pour l’Occident, c’est d’être habillé de vêtements laids et sales, d’être décoiffé, d’être recouvert de poussière, de tripes et de sang. C’est le « drame inexplicable » de la condition du colonisé, il doit inspirer soit la sympathie détachée (comme on s’émeut d’un chien battu), soit la peur horrifiée quand on imagine son éventuelle réponse. Sa mort et sa misère n’ont pas de responsables car cela serait sa « nature ». Après tout, selon l’État d’Israël et ses alliés, les enfants palestiniens ne sont que des terroristes à venir, dont le cerveau est forcément lavé, et dont le seul destin est l’euthanasie. Cette déshumanisation est évidemment l’un des piliers du génocide. Les colonies d’installation et les centres impérialistes qui en sont complices sont des sociétés sociopathiques qui plongent la tête première dedans.

    Nous ne sommes pas surpris de voir les idiots sortir du bois pour exprimer les pires apologies de massacre. L’imbécile professionnel Pascal Praud parle de « simple riposte » face à la mort massive de civils palestiniens et bégaye à la moindre contradiction ; le comédien has been Tomer Sisley accuse toute protestation pour le droit à la vie des Palestiniens d’antisémitisme ; Raphael Enthoven juge de toute son exceptionnelle puissance de l’esprit quelle vie — entre le Palestinien et l’Israélien — vaut le plus (nous le remercions pour sa clairvoyance et son divin jugement) ; Alain Jacubowicz, président d’honneur de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), se permet de partager une citation génocidaire de la bouchère Golda Meir, argumentant que « les Arabes sont responsables de la nécessité de tuer leurs enfants », sur les réseaux sociaux (à un point que la Licra elle-même, pourtant habituée des positions nauséabondes et hypocrites, a dû désavouer publiquement).

    Toutes ces déclarations, plus psychopathiques les unes que les autres, ne soulèvent pourtant aucun branle-bas de combat dans le champ politico-médiatique. Est-ce encore la peine d’imaginer ce qu’il se serait passé si un argument antisémite au même contenu était avancé par un boutiquier du fascisme comme Dieudonné ? Nous sommes ravis de voir ce dernier être poussé vers la sortie de la place publique dans la marginalité, mais pourquoi laisserions-nous les imbéciles susnommés cavaler librement pour cracher un tel venin ? En revanche, ce même monde politico-médiatique français a passé des semaines à décortiquer les petites phrases des représentants de La France insoumise ou de Karim Benzema, atome par atome, pour y déceler le moindre signe de terrorisme islamiste, phrases qui étaient d’une neutralité notoire ou d’un pacifisme plutôt limpide. On voit bien la dégénérescence de notre pays quand on s’intéresse plus aux déclarations pacifiques d’un footballeur qu’aux milliers d’enfants palestiniens écrasés sous les décombres, le tout pour que le chef du ministère de l’Intérieur l’accuse d’être un agent secret de l’islamisme. Notre soldat national contre « l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme », paré de sa plus belle petite loupe de détective, a la mémoire courte. Rappelons quand il paradait, dans la jeunesse de sa carrière politicienne, aux côtés de l’Action Française, pionnière de l’antisémitisme le plus rance et extrême en France. Quand un système politique et médiatique entier prend son peuple pour des abrutis, à ce point, il devient de plus en plus difficile de ne pas perdre complètement la raison.

    L’État français et notre cher président nous proposent deux solutions dissonantes selon ses interlocuteurs, l’une de parler de paix et de deux États (quand il rencontre le monde arabe et musulman), l’autre d’envoyer la coalition militaire contre Daech pour poursuivre l’extermination des Gazaouis (quand il est devant son allié colonialiste). On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Les Britanniques et les Américains ont déjà déplacé leur marine aux abords du levant. L’Iran, la Syrie et le Hezbollah hésitent à riposter et ouvrir des fronts au nord et sur le plateau du Golan, illégalement occupé par Israël. La solution de l’Occident et de son allié colonial est l’extermination à court ou long terme, la réponse hésitante des alliés diplomatiques et militaires de la résistance palestinienne avance à pas de loup dans l’inévitabilité de la guerre. Les pions sont posés et nous ne sommes pas à l’abri d’un conflit encore plus grand.

    Pour le siège de Gaza, nous ne pouvons qu’espérer un enlisement probable de Tsahal dans ses opérations terrestres, que cet assaut se transforme en bourbier impossible à régler, menant à la déroute et à la défaite, l’humiliation des Français et des Américains au Vietnam rendant cette option possible.7 Car ce que nous apprend l’histoire des guerres de libération nationale, c’est qu’une armée aussi militairement puissante que celles d’Israël et de ses alliés reste un tigre de papier.

    Le seul objectif souhaitable est la libération de la Palestine et la fin totale d’Israël, pour un état constitutionnellement plurinational (Juifs et Arabes), laïque, socialiste, respectant la diversité ethnique et confessionnelle. De la mer au Jourdain, la Palestine sera libre.

    1 Abraham Brumberg, « Anniversaries in Conflict: On the Centenary of the Jewish Socialist Labor Bund », Jewish Social Studies, Indiana University Press, Volume 5, Number 3, Spring/Summer 1999 (New Series), pp. 196 217, à l’adresse :

    https://muse.jhu.edu/article/18207

    2 « BACKSEAT – S03E05 – Spéciale guerre Hamas — Israël », chaîne YouTube Backseat, publié le 15 octobre 2023, à l’adresse :

    https://youtu.be/BkPpemu0JjI

    3 « Cleansed by the Torah, why these Afrikaners became Jews and moved to Israel », Haaretz, publié le 30 septembre 2021, à l’adresse :

    https://www.haaretz.com/israel-news/2021-09-30/ty-article/.highlight/cleansed-by-the-torah-why-these-afrikaners-became-jews-and-moved-to-israel/

    4 Ed Pilkington, « Top UN official in New York steps down citing ‘genocide’ of Palestinian civilians », The Guardian, publié le 31 octobre 2023, à l’adresse :

    https://www.theguardian.com/world/2023/oct/31/un-official-resigns-israel-hamas-war-palestine-new-york

    5 Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, publié le 13 octobre 2023, à l’adresse :

    https://jewishcurrents.org/a textbook case of genocide

    6 Jacques Pezet, « Que contient le document partagé par WikiLeaks, selon lequel Israël prévoit de déplacer les habitants de Gaza vers le Sinaï ? », CheckNews, Libération, publié le 31 octobre 2023, à l’adresse :

    https://www.liberation.fr/checknews/que-contient-le-document-partage-par-wikileaks-selon-lequel-israel-prevoit-de-deplacer-les-habitants-de-gaza-vers-le-sinai-20231031_7EHNI245HJBVXCMZV5LN5F3LTU/

    7 Thibault Lefèvre, « “C’est une base militaire sous une population civile” : pourquoi les tunnels de Gaza sont un problème stratégique majeur pour Israël », Franceinfo, publié le 2 novembre 2023, à l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/temoignage-c-est-une-base-militaire-sous-une-population-civile-pourquoi-les-tunnels-de-gaza-sont-un-probleme-strategique-majeur-pour-israel_6158031.html

  • 269 Libération Animale : Nous ne voulons pas d’un monde construit sur les cadavres des opprimé.e.s

    269 Libération Animale : Nous ne voulons pas d’un monde construit sur les cadavres des opprimé.e.s

    Nous partageons le communiqué de 269 Libération animale en solidarité au peuple palestinien. L’association antispéciste a mené plusieurs actions pour les animaux au cours de ces dernières années, malgré la répression intense. Actuellement ses militantes traversent avec ténacité une épreuve difficile, la confrontation avec la violence misogyne de l’ancien cofondateur. Nous leur apportons tout notre soutien.

    Nous ne voulons pas d’un monde construit sur les cadavres des opprimé.e.s :

    Communiqué de 269 Libération animale en solidarité au peuple palestinien

    « Je ne me souviens pas de mon enfance sans soldats, leurs bottes, leurs armes, la couleur kaki de leurs uniformes »,
    (Asmaa Alghoul, féministe gazaouie, L’Insoumise de Gaza.)

    Un nettoyage ethnique a cours sous nos yeux. Ne pas le dire c’est y prendre part, et l’indifférence du milieu antispéciste – ou du moins de ses associations les plus connues – nous interpelle autant qu’il nous révolte.

    Parce que « les animaux avec nous, nous avec les animaux » comme l’écrit Kaoutar Harchi, est la vision que porte 269 Libération Animale depuis toujours, nous ne pouvons rester silencieux.ses face au massacre du peuple palestinien et la répression qui s’abat sur les camarades qui expriment leur solidarité.

    Cela nous concerne. Et nous concerne en tant que miltant.e.s engagé.e.s dans un combat contre l’exploitation animale. C’est pourquoi face aux crimes coloniaux d’Israël, les antispécistes ne peuvent rester silencieux.ses.

    Depuis 2 semaines, le gouvernement israélien a décidé le siège complet de Gaza : pas d’eau, pas de nourriture, pas d’électricité ni de médicaments.

    Le bombardement ininterrompu auquel est soumis la bande de Gaza, le territoire le plus densément peuplé du monde, a causé la mort de plus de 3875 palestiniens et palestiniennes, dont plus de 1500 enfants, détruit un grand nombre d’infrastructures nécessaires à la vie et blessé plus de 13500 personnes.

    Les déclarations des dirigeants israéliens ont des tonalités nettement génocidaires : Yoav Galant, le ministre israélien de la Guerre, a déclaré que les palestiniens étaient des animaux, et le président israélien Isaac Herzog, a rendu responsable toute la nation palestinienne pour les crimes du Hamas, estimant que la population civile de Gaza était consciente et impliquée dans les attaques du 7 octobre. L’ordre d’évacuation donné par l’armée israélienne, fait craindre à la population palestinienne une seconde Nakba et l’ONU ainsi que de nombreuses organisations de défense des droits humains alertent sur le risque d’un nettoyage ethnique.

    Israël cherche à justifier ce projet mortifère par les nombreux meurtres perpétrés par le Hamas, des meurtres que nous condamnons. Les centaines de vies israéliennes arrachées nous meurtrissent aussi et méritent notre compassion.

    Il s’agit donc de parler droit, à l’instar de Rima Hassan, fondatrice franco-palestinienne de l’Observatoire des camps de réfugiés : « Que ça soit clair, il est moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». Et de préciser : « Le faire c’est oublier les principes qui nous engagent dans la perspective d’une paix qui doit nous sauver ».

    On ne saurait, tant s’en faut, réduire la question palestinienne à celle du Hamas.

    Le point central, c’est l’occupation. C’est l’apartheid qui ne cesse de progresser en Cisjordanie, accompagné par les meurtres de palestiniens par l’armée ou les colons. C’est, depuis 1948, la spoliation sans fin du peuple palestinien, expulsé de ses terres et parqués dans des camps de réfugiés. C’est, depuis 16 ans, l’ignoble blocus sur Gaza.

    La souffrance des palestinien.ne.s est invisible depuis des décennies. Car avant le 7 octobre, le « calme » semblait régner, puisque les israéliens vivaient apparemment en paix, et la violence quotidienne que subissaient les palestinien.nes était noyée dans une profonde apathie. Quand elles et ils manifestaient pacifiquement pour leurs droits, comme lors de la « Marche du retour » de 2018-2019 le long de la clôture de Gaza, les snipers de l’armée israélienne les abattaient et les mutilaient dans l’indifférence générale.

    Alors il faut le redire : les crimes odieux du Hamas ne peuvent en aucun cas justifier le génocide du peuple palestinien et rien ne doit nous faire oublier que c’est bien la situation coloniale en Palestine et l’apartheid qui dure depuis 75 ans qui est à la racine de toute cette violence.

    Aux quatre coins du monde les rues se dressent contre le massacre du peuple palestinien en cours ; pourtant, en France, on doit marcher en rang avec les massacreurs puisque se trouve interdite toute expression de solidarité avec le peuple palestinien. Les rassemblements ont été interdits, les étrangers menacés de se voir retirer leur tire de séjour, des amendes ont été distribués pour le simple port d’un keffieh et de nombreuses organisations ont été poursuivies pour apologie du terrorisme.

    Comment pouvons-nous tolérer que tout soutien au peuple palestinien soit désormais assimilé à un soutien au terrorisme, ce qui interdit toute mobilisation pour faire cesser les crimes et l’injustice ?

    Comment pouvons-nous tolérer le soutien des puissances occidentales au « droit d’Israël à se défendre », donnant ainsi feu vert à un véritable massacre ?

    Prétextant se soucier de la sécurité des civils israéliens, certaines voix en France réclament qu’on taise les injustices et l’hécatombe subies par les Palestiniens, qu’on criminalise leur dénonciation.

    Nous affirmons au contraire que le chemin le plus court vers la sécurité des israéliens passe par la reconnaissance des droits des palestiniens. Seule la fin de l’occupation et de la colonisation peut assurer la sécurité pour tou.te.s.

    Dans cette offensive idéologique, l’amalgame qui est fait entre critique du projet colonial israélien et antisémitisme nous terrifie car nous sommes convaincu.e.s avec Joseph Andras que « l’antisémitisme est une triple trahison : de la cause humaine, palestinienne et révolutionnaire. ».

    Devant la gravité de cette situation, le silence des organisations animalistes est assourdissant. L’ensemble des militant.e.s qui œuvrent pour un monde plus juste ont su prendre position : les camarades syndicalistes comme Jean-Paul Delescaut, secrétaire départemental CGT du Nord, placé en garde à vue pour un tract de soutien au peuple palestinien, les militantEs antiracistes, féministes, antifascistes jusqu’à Greta Thunberg, toutes et tous ont exprimé leur solidarité.

    Car elles et ils ont compris que si toute solidarité avec le peuple palestinien peut être taxée de terrorisme, leurs luttes peuvent l’être aussi, comme le seront et le sont déjà parfois les luttes de libération animale.

    Elles et ils ont aussi compris que tant qu’existera l’injustice infligée au peuple palestinien par la colonisation israélienne, aucun principe et aucune lutte ne pourra obtenir gain de cause.

    À quoi sert de se battre pour obtenir que le droit reconnaisse les autres animaux comme des personnes si on peut bafouer dans l’impunité la plus totale l’ensemble des droits humains ?

    Si le mouvement animaliste s’enlise dans un horizon individualiste cantonné au « changer de mode de vie », c’est bien « changer le monde » qui nous préoccupe. Ce monde que nous partageons avec les animaux.

    Et dans cette perspective, nous devons marteler que la lutte antispéciste n’est pas à part, qu’elle est traversée par ce qui arrive dans le monde et porte un projet politique qui est celui du refus du colonialisme, de l’impérialisme, de l’oppression, pour tou.te.s les individu.e.s de toutes espèces.

    Comme le disait Louise Michel : « c’est que tout va ensemble » et les animaux de Palestine paient évidemment aussi le prix de ce massacre, malgré les efforts et l’incroyable courage des organisations comme la PALESTINIAN ANIMAL LEAGUE à laquelle nous apportons tout notre soutien.

    Les organisations animalistes se replient sur leur propre introversion et pensent qu’éviter le positionnement et le clivage leur permettra d’élargir leur audience.

    Elles n’ont pas compris, au stade infantile de développement qu’est le leur, que c’est par le clivage et les positionnements du côté de la justice que l’on gagne la possibilité de devenir majoritaires.

    La question animale n’existe pas parallèlement à notre société, elle porte en elle une critique révolutionnaire de celle-ci et le mouvement ne peut pas vivre en vase clos.

    En défendant les animaux, nous faisons aussi trembler les cachots pour toutes celles et ceux qui ne sont pas censé.e.s survivre dans ce monde !

    Les systèmes de domination ont construit des catégories sociales de corps « tuables », de corps illégitimes.

    Alors notre travail militant consiste à remettre en cause, tant théoriquement que concrètement, ces systèmes qui trient entre les vies qui comptent et celles qui ne comptent pas ; entre les corps qui ont le droit d’être protégés, réchauffés, soignés et ceux qui sont exposés aux coups, à la mort, au déni.

    La lutte antispéciste implique de lutter contre toutes les oppressions et il est de notre devoir politique d’inscrire notre combat en solidarité avec les luttes contre l’impérialisme, le colonialisme, la ségrégation raciale et l’apartheid.

    269 Libération Animale tient à réaffirmer sa solidarité avec le peuple palestinien, son opposition à toutes les entreprises coloniales et son soutien à la lutte des peuples pour leur autodétermination.

    Nous appelons l’ensemble des militant.e.s antispécistes à se joindre à la mobilisation contre le génocide palestinien et à boycotter les produits israéliens et les entreprises qui participent à la spoliation du peuple palestinien, conformément à la campagne BDS.

    La lutte du peuple palestinien est notre espoir, leur libération sera notre libération.

    « La société israélienne se sentira dans l’obligation de changer de paradigme à partir du moment où les moyens par lesquels elle se maintient dans sa position de supériorité ne seront plus en place. Lorsque les Israéliens ne pourront plus se regarder en face lorsqu’ils voyagent, lorsque le monde leur renverra d’une manière suffisamment forte au visage l’horreur de l’entreprise sioniste, ils se résigneront, peu à peu, à renoncer à leurs privilèges, comme les Blancs de l’Afrique du Sud l’ont fait. »
    Eyal Sivan
  • Sur le coup d’état au Niger

    Sur le coup d’état au Niger

    Le 26 juillet dernier a eu lieu un coup d’État au Niger, entraînant une situation géopolitique complexe sur le continent.

    La France dominait l’Afrique au début des années 2000, avec une capacité de modelage du paysage politique, comme avec l’opération licorne en Côte d’Ivoire, mobilisant 4000 militaires entre 2002 et 2005, puis 3000 les années suivantes. C’est pour elle un espace quasiment vital économiquement, possédant plusieurs matières premières (uranium, cobalt…)

    Adopté en 1964 sous la pression du « Groupe de Monrovia », le principe d’intangibilité des frontières a figé les tracés datant de la colonisation. Ce principe devait permettre d’éviter d’innombrables guerres de repartage et de redécoupage. Mais il a aussi figé une géométrie étatique sans tenir compte des peuples, des réseaux économiques, des désirs populaires. Les frontières coloniales avaient été conçues spécifiquement pour éviter la formation de groupes homogènes capables de s’ériger en nation. La perpétuation de ces tracés a favorisé la celle de la domination néocoloniale. Aujourd’hui, nous assistons à l’effondrement de certaines entités, comme le Mali.

    Dans l’ensemble, l’emprise s’est affaiblie avec le développement de guérillas, hélas pour la plupart sous le flambeau réactionnaire djihaddiste, tout en faisant des concessions sur leur programme. AQMI, Al-Qaida au Maghreb Islamique reprend ainsi les revendications nationalistes touareg. Fin 2022 c’est l’opération Barkhane qui s’est terminée, après 8 ans d’opérations militaires au Tchad, Niger, Mali et Burkina Faso ainsi que des bases arrière au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon. Il y a eu une fuite en avant : plus les interventions étaient nombreuses, moins elles étaient acceptées, et plus il y avait de chaos, l’exemple de la Libye restant dans toutes les mémoires.

    Dans les années 1990, les rivalités sont le plus souvent entre anglophones et francophones, culminant avec l’affrontement autour du Rwanda, sinistrement sanglant. D’autres forces contestent le monopole occidental sur l’Afrique (Chine, Russie), en portant une image résolument en rupture avec celle des puissances dominantes « traditionnelles ». La Russie a réussi à s’implanter à la fois par l’aide d’État à État, à la fois par Wagner — parfois en soutenant les deux camps, comme au Soudan et en jouant sur une image neutre. Elle n’a pas hésité à appuyer sur les sentiments antifrançais, parfois simplement en soulignant les méfaits coloniaux, mais en inventant également des crimes.1

    Avec la guerre en Ukraine, le ressentiment envers l’occident s’est accentué : le deux poids deux mesures vis-à-vis du traitement des réfugiés et des moyens pour le développement a attisé les rancœurs. Les aides prévues pour l’Afrique ont été aspirées vers l’Ukraine. Aucun pays d’Afrique n’a pris de sanctions contre la Russie. Beaucoup sont dépendants de ses exportations de blé, et donc exaspérés de voir l’Occident fournir des armes à la résistance ukrainienne. Même pendant le conflit, les Russes continuent de marquer des points.2

    Bien qu’étant une excuse commode pour permettre de détourner l’attention du rejet occidental, Wagner n’est pas la force dominante du coup d’État au Niger, mais est déjà impliqué dans le conflit. La Russie appelle directement à calmer les tensions, promouvant une recherche de solution diplomatique.3

    Les Nigériens n’acceptent plus d’avoir un pays extrêmement riche en sous-sol, mais dont la situation s’est dégradée profondément. Les militaires, menés par le général Abdourahamane Tiani, ont chassé le pouvoir en place, et enfermé le président élu Mohamed Bazoum. Ils ont convaincu une partie de la population avec des discours antifrançais et prorusses. Depuis la situation est bloquée : une intervention de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) serait très mal vue parce qu’ils passeraient pour des supplétifs de l’armée française. Une intervention occidentale semble impossible, malgré les multiples échecs de la France (Mali, Burkina Faso). En réalité les marges de manœuvre sont minces, restreintes à des menaces militaires sans intervention du côté de la CEDEAO, des menaces économiques et diplomatiques de la part de la France.4

    La situation est révélatrice : l’impérialisme français et les impérialismes occidentaux ont de moins en moins les moyens de pouvoir tenir leurs prés carrés. Cependant, le remplacement par un autre impérialisme n’est pas nécessairement un progrès immense, c’est un changement de maître. L’Afrique (et l’Amérique Latine) restent des espaces qui sont maintenus dans un rôle d’extraction des matières premières, et qui sont dans une relation de dépendance avec le reste de l’économie mondiale. L’argent de l’extraction entretient des élites corrompues et inféodées aux impérialistes.

    Il est positif que l’Occident soit chassé d’Afrique, mais la solution ne peut venir que du développement africain. Cela demande un appui non pas à des juntes, mais à des forces politiques communistes, qui peuvent doter l’Afrique et les Africains d’une vraie indépendance. En tant qu’anti-impérialistes, nous devons continuer de lutter contre notre propre impérialisme, mais aussi soutenir activement les organisations en lutte sur place. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous sommes dans l’ICOR, avoir un engagement et des liens concrets avec des camarades du monde entier, notamment en Côte d’Ivoire (PCPCI), Congo (ORC), Égypte (RCP), Cameroun (UPC-Manidem), Kenya (CPK), Maroc (MMLPL), Afrique du Sud (CPSA ML), Togo (PCT) et Tunisie (PPDS). Ils sont unanimes à souligner que l’impérialisme occidental, et particulièrement français, sont responsables d’une part immense de la souffrance sahélienne. Les valeurs universalistes occidentales s’arrêtent aux plages de la Côte d’Azur, en dessous, cela reste le règne de la loi coloniale.5

    1 https://www.ege.fr/infoguerre/les-effets-de-linfluence-russe-sur-le-mali-par-rapport-la-cote-divoire

    2 https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/mali-comment-la-russie-souffle-sur-les-braises-du-sentiment-anti-francais_4912069.html

    3 https://www.capital.fr/economie-politique/le-groupe-wagner-nest-pas-responsable-du-coup-detat-au-niger-selon-sebastien-lecornu-1476236

    4 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/08/09/niger-comprendre-la-situation-apres-le-coup-d-etat-en-six-questions_6184961_3212.html

    5 https://www.bfmtv.com/international/afrique/coup-d-etat-au-niger-qu-est-ce-que-la-force-en-attente-dont-la-cedeao-a-annonce-le-deploiement_AN-202308110486.html

    https://www.20minutes.fr/monde/niger/4048859-20230812-coup-etat-niger-cedeao-temporise-tandis-sante-president-mohamed-bazoum-inquiete

  • Opération Wuambushu

    Opération Wuambushu

    L’opération Wuambushu, « reprise » en mahorais, est une opération de police déclenchée à Mayotte. Cette opération massive a mobilisé un grand nombre de membres des forces de l’ordre. Mais, loin du succès éclatant souhaité par l’État, cette opération, visant à « démolir 1000 bangas », ces habitats informels faits de tôle, se mue en crise multiple, judiciaire, sociale, politique et diplomatique.

    D’emblée, cette opération s’est heurtée à l’hostilité de la population, et particulièrement des migrants, qui se sont opposés en masse. La répression a été forte, France TV souligne que : « Pas moins de 650 grenades lacrymogènes, 85 grenades de désencerclement et 60 tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) ont été utilisés pour tenter de faire fuir “une centaine d’assaillants armés de machettes”, selon les forces de l’ordre, citées par Le Monde (article pour les abonnés). Les policiers ont même ouvert le feu à 12 reprises à l’aide de leurs pistolets automatiques “vers le sol et pour faire fuir” les assaillants, selon plusieurs témoignages récoltés par [Le Monde]. »

    L’opération a connu un revers mardi. L’expulsion d’un bidonville, « Talus 2 » a été suspendue par la justice. Celle-ci considérait que l’opération était irrégulière et que les conditions de relogement n’étaient pas respectées. Le juge des référés « ordonne au préfet de Mayotte de cesser toute opération d’évacuation et de démolition des habitats ». Le préfet a fait appel de la décision, soutenu par le ministre de l’Intérieur, lequel assurait que l’opération « l’opération est en cours, elle continue » et « va même encore s’intensifier ».

    L’association Droit au Logement (DAL) a très justement souligné que cette opération de destruction des logements informels était « d’une ampleur inédite en France depuis un siècle » se rapprochant en cela des logiques d’expéditions coloniales. Elle est dirigée contre les plus pauvres et les plus précaires de l’île.

    En temps normal, il est illégal de détruire le logement d’individus, formel ou non. Mais la loi prévoit une exception : « à Mayotte et en Guyane, lorsque des locaux ou installations édifiés sans droit ni titre constituent un habitat informel (…) et présentent des risques graves pour la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publique ». Cette partie de la loi sur le logement de 2018 permet à l’État de détruire les maigres possessions de certains, de les jeter à la rue et de les laisser dans le dénuement — puisqu’ils n’existent pas juridiquement.

    Le DAL souligne que Mayotte « ne dispose pas des moyens suffisants de relogement ni même d’hébergement au regard du nombre d’expulsions/destructions envisagées », l’opération est donc vouée à ne rien résoudre et à générer simplement de belles images et plus de misère.

    L’existence d’une économie souterraine à Mayotte ne fait pas de doute. L’importance du secteur informel est autant due à des questions économiques liées à l’absence de travail qu’ont des questions juridiques, le statut de ceux qui la pratiquent, souvent dans l’irrégularité. Cependant, il ne semble pas que frapper les personnes qui pratiquent l’économie informelle contribue à résoudre leur situation. L’opération de police actuelle n’est ni orientée vers le fait d’améliorer la situation de celles et ceux qui vivent dans les bidonvilles. Elle n’est d’ailleurs pas même outillée pour réprimer ses cibles officielles. Le DAL souligne que les bandes délinquantes de Mayotte se sont tranquillement repliées en amont. Plus organisées, elles ont été informées de l’opération et l’ont anticipé.

    Le déploiement spectaculaire est plus une occasion, à grands frais, d’essayer de faire oublier qu’en métropole, la police réprime les mobilisations pour les droits sociaux. Elle s’inscrit dans la même ligne que les déclarations sur les fraudes sociales de Bruno le Maire, stigmatisant les personnes étrangères ou d’origine étrangère (surtout d’un côté de la Méditerranée). Il s’agit de clins d’œil appuyés à l’extrême droite et de tentatives de déflexion de la colère vers des boucs émissaires.

    Darmanin annonce que « L’action menée à Mayotte est la restauration de la paix républicaine. C’est une action difficile, mais extrêmement résolue ». Cependant, dans son fond et dans sa forme, elle évoque une gestion coloniale du siècle dernier, ou les raids d’escadrons dans les favelas. La gestion de cette question a été dénoncée par les Comores, qui ont bloqué l’arrivée d’un navire rempli d’expulsés : « Tant que la partie française décidera de faire des choses de façon unilatérale, nous prendrons nos responsabilités. Aucun expulsé ne rentrera dans un port sous souveraineté comorienne ». Les Comores n’oublient pas, d’ailleurs, que la France possède une responsabilité importante dans leur situation. Elle a fomenté plusieurs coups d’État dans le but de déstabiliser l’archipel, allant jusqu’à faire du mercenaire Bob Denard le « vice-roi des Comores » pendant une décennie (1975-1985).

    Si cette opération illustre une manière très coloniale de gérer les problématiques qui ont lieu dans les territoires périphériques, il n’existe pas d’océan entre les méthodes là-bas et ici. Les territoires les plus périphériques de l’État français ont toujours servi de laboratoire d’expérimentation sur des méthodes de répression qui, par la suite, ont été systématisées sur l’ensemble du territoire français. Le choix, à Mayotte, de procéder par des méthodes coloniales est à la fois un héritage du passé et du mépris des colonisés, mais à la fois un test.

    La France est victime d’une dissonance cognitive : elle se perçoit comme le pays des droits de l’homme et targue d’une exemplarité totale. Mais la réalité la rattrape. Et des fêlures apparaissent dans son image. Sa répression critiquée vertement à l’intérieur et à l’extérieur. Si, bien sûr, quand l’Iran tacle la répression en France, il y a une part de cynisme. Mais son attitude ou la réaction des Comores montre que l’Occident a tendance à se retrouver isoler. Ses valeurs prétendument universelles ne sont plus prises au sérieux devant le constant deux poids deux mesures. La perpétuation d’un mode de pensée colonial ne fait que rendre plus difficile la transition vers le jour où les pays dominants ne seront plus en mesure de faire tenir leur ordre, et où les anciens dominés viendront leur demander des comptes.

  • Samidoun : Solidarité avec les familles des martyrs Palestiniens!

    Samidoun : Solidarité avec les familles des martyrs Palestiniens!

    « Nous n’abandonnerons pas le dernier devoir que nous devons à nos fils, celui de les enterrer dignement »

    Azhar Abu Srour, la mère du martyr Abd al-Hamid Abu Srour qui est emprisonné dans les morgues de l’occupation depuis 2016.

    Cliquez ici pour soutenir la campagne.

    Rejoignez-nous pour agir entre le 11 et le 18 mars afin d’exiger la libération des restes des martyrs palestiniens détenus dans les morgues de l’occupation Israélienne et les « cimetières de chiffres ». Cette semaine d’action vise à combattre le silence et la négligence des autorités palestiniennes, arabes et internationales sur cette question cruciale et à internationaliser la lutte pour la libération de ces martyrs emprisonnés et pour mettre fin à la punition collective des familles et des communautés palestiniennes.

    Il y a 256 martyrs palestiniens dont les corps sont détenus dans les « cimetières de numéros », où les Palestiniens sont enterrés avec des numéros plutôt qu’avec leurs noms, tandis que les corps de 131 autres martyrs palestiniens sont détenus dans les morgues de l’occupation.

    Ces martyrs ont donné leur vie dans le mouvement de résistance palestinien et leurs corps restent emprisonnés même après leur mort. Un certain nombre de martyrs ont été emprisonnés avant leur mort, et cette bataille reste une partie intégrante du mouvement des prisonniers palestiniens.

    Nous annonçons le lancement d’une campagne internationale ouverte et continue pour libérer les dépouilles des martyrs palestiniens qui sont toujours détenues par l’occupation Israélienne. Du 11 mars au 18 mars 2023, ce sont des journées d’action et de lutte pour récupérer les dépouilles des martyrs palestiniens. Comme le 18 mars marque également la Journée internationale des prisonniers, nous soulignons également que nos martyrs dans les morgues et les « cimetières de chiffres » sont également prisonniers du projet colonialiste israélien.

    L’occupation poursuit une politique fasciste dans son traitement des martyrs palestiniens et arabes. En refusant de donner à leurs familles la possibilité d’enterrer leurs proches, l’occupation utilise les dépouilles des martyrs comme mécanisme de torture psychologique de leurs familles en les détenant pendant des années et en les utilisant comme carte de négociation avec la résistance palestinienne.

    Le peuple palestinien a clairement indiqué que cette politique barbare ne « dissuadera » jamais les jeunes Palestiniens de prendre part à la résistance. Ces martyrs restent prisonniers de l’occupation même après leur mort, et leurs familles ainsi que le peuple palestinien dans son ensemble ont tout à fait le droit de les libérer, de les honorer et de les enterrer lors de cérémonies dignes des sacrifices qu’ils ont consentis pour la cause de la Palestine, du retour et de la libération.

    Les morgues

    Après que les forces d’occupation ont enlevé les corps des combattants palestiniens ou tué des Palestiniens dans les rues et dans les champs, ou après la mort d’un prisonnier due à une négligence médicale ou à la torture, l’occupation transfère le corps du martyr dans une morgue jusqu’à ce qu’une décision soit prise sur le sort de sa dépouille, ce qui peut prendre des années.

    L’occupation utilise ce type de détention comme un mécanisme de punition collective des familles palestiniennes, pour faire pression sur elles et rendre leur vie quotidienne encore plus pénible. Cette politique de détention des dépouilles des martyrs est associée à la démolition de maisons, au ciblage des proches des martyrs en vue de leur arrestation et de leur persécution, à l’expulsion forcée de ces familles de leurs maisons et résidences, et au renforcement du niveau de contrôle et de surveillance des familles par les services de sécurité.

    L’occupation utilise également les corps des martyrs comme otages et comme carte de négociation pour d’éventuels accords d’échange de prisonniers avec les forces de résistance palestiniennes, une politique officielle confirmée par la Cour suprême israélienne le 9 septembre 2019.

    Les autorités d’occupation adoptent également une politique consistant à ne pas délivrer de certificat de décès aux martyrs, ce qui entrave la vie de leurs familles et les empêche d’intenter une action en justice à leur sujet. Dans de nombreux cas, l’occupation s’abstient de toute annonce après les affrontements avec les combattants, leur enlèvement ou l’enlèvement de leur corps, de sorte que certains parents gardent l’espoir du retour de leurs enfants ou au moins de leur survie, en particulier ceux qui n’ont pas de photos ou de vidéos prouvant le martyre de leur fils ou de leur fille.

    La politique de rétention des dépouilles des martyrs a une longue histoire tout au long de l’occupation, et plus particulièrement après 1967. Bien que cette politique ait été temporairement suspendue en 2008, de nombreux martyrs antérieurs à cette époque sont toujours détenus dans les « cimetières de chiffres ». Depuis 2015, l’état Israélien a recommencé à détenir les restes des martyrs palestiniens dans des morgues dans le cadre d’une politique systématique de punition collective. Les familles palestiniennes des martyrs s’interrogent sur la manière dont les corps de leurs proches sont traités, en particulier compte tenu des preuves documentées selon lesquelles, dans les années 1990, les organes des martyrs palestiniens ont été prélevés ou utilisés pour des études au Centre national israélien de médecine légale.

    De 2015 à aujourd’hui, il y a environ 120 dépouilles de martyrs détenues de manière inappropriée par l’occupation dans ses morgues. Parfois, plusieurs corps sont placés dans la même chambre, et ils sont conservés à une température très basse qui gèle le corps et peut également le déformer ou le blesser.

    Après avoir détenu le corps du martyr pendant plusieurs années, les tribunaux Israéliens peuvent décider de transférer les dépouilles dans les « cimetières de chiffres » sans en informer les familles ou les avocats. Il s’agit d’un cauchemar particulièrement dévastateur pour les familles, car cela rendra encore plus difficile la récupération des dépouilles de leurs proches.

    Cimetières à numéros

    Le terme « cimetières à numéros » s’applique aux sépultures secrètes entourées de pierres, sans pierres tombales, où une plaque métallique portant un numéro spécifique est installée sur le dessus de la tombe. Ces cimetières sont appelés « cimetières à numéros » parce qu’ils utilisent des numéros plutôt que les noms des martyrs, et chaque numéro fait l’objet d’un dossier spécial contenant des informations et des données sur le martyr, qui sont conservées par les institutions israéliennes.

    Les autorités d’occupation poursuivent une politique de négligence délibérée à l’égard des dépouilles des martyrs. Elles ne conservent pas ou ne fournissent pas d’informations adéquates sur les dépouilles et prétendent parfois qu’elles n’ont pas d’informations du tout ! À d’autres moments, ils n’indiquent pas l’endroit où le corps du martyr a été enterré. Aucun échantillon d’ADN n’est conservé pour identifier les martyrs. Ces pratiques s’ajoutent à d’autres politiques visant à nuire intentionnellement à la famille du martyr et au peuple palestinien dans son ensemble.

    Les cimetières de numéros sont placés sous les auspices du ministère israélien de la guerre, ce qui signifie qu’il s’agit de « zones militaires fermées » dont il est interdit de s’approcher ou de prendre des photos. L’occupation les appelle « cimetières de l’ennemi tombé au combat », et les familles des martyrs, les médias et les représentants d’organisations internationales de défense des droits de l’homme ou d’organisations humanitaires n’ont pas le droit de s’y rendre.

    Les cimetières de chiffres sont répartis sur quatre sites, en plus des corps des martyrs conservés dans les morgues des hôpitaux, des camps militaires et des prisons de l’armée d’occupation. Les corps détenus par l’occupation comprennent des centaines de Palestiniens et d’Arabes martyrisés à différentes étapes historiques de la lutte de libération nationale, ainsi que des prisonniers tués sous la torture ou décédés par négligence médicale.

    Selon les institutions de défense des droits de l’homme, la politique de détention des corps des martyrs palestiniens dans les « cimetières de chiffres » est appliquée depuis l’occupation de la Palestine en 1948 et s’est considérablement intensifiée depuis le développement de la révolution armée palestinienne après le 4 juin 1967. Aucun contrôle extérieur ne permet à ces institutions de confirmer le nombre et l’emplacement exacts des « cimetières de numéros » ou de vérifier le nombre et l’identité des Palestiniens qui y sont enterrés. En fait, selon les médias Israéliens, il se peut que certains restes aient été perdus en raison de l’érosion du sol et des conditions météorologiques.

    L’occupation s’efforce de mettre en évidence ses propres pratiques barbares dans le traitement des dépouilles des martyrs, car ces pratiques sont conçues comme des méthodes de « dissuasion », de punition collective et de terreur d’État à l’encontre du peuple palestinien dans son ensemble. Dans plusieurs cas, les corps ont été enterrés dans le sable ou la boue, dans un sac en plastique, sans ciment ni autre isolant. Parfois, plusieurs martyrs ont été enterrés dans une même tombe. Après une série de batailles juridiques, l’occupation a libéré des dizaines de corps en 2012 et a refusé de libérer le reste, qui demeure à ce jour dans les « cimetières de chiffres ».

    Nous rejetons le rôle et l’approche de l’Autorité palestinienne à l’égard des dépouilles des martyrs ; l’Autorité continue de participer à la « coordination de la sécurité » qui a conduit à la détention et au martyre de résistants palestiniens, alors qu’elle a largement abandonné la question de la récupération des dépouilles des martyrs.

    Il est essentiel que nous agissions au niveau international pour populariser cette campagne. Nous appelons les organisations de résistance, les réseaux palestiniens et arabes, les groupes de solidarité soutenant la lutte des prisonniers et les campagnes de boycott du monde entier à nous rejoindre dans cette campagne internationale pour récupérer et libérer les dépouilles des martyrs palestiniens. Cette campagne vise à étendre le soutien et la solidarité aux prisonniers et martyrs palestiniens partout dans le monde, pour leur libération et la libération de la Palestine du fleuve à la mer.

    Cliquez ici pour soutenir la campagne.

    Organisez un événement : Vous pouvez organiser des stands et des manifestations, préparer des séminaires, distribuer des tracts et coller des affiches, et envoyer vos activités à samidoun@samidoun.net ou à nos pages Facebook, Twitter ou Instagram.

    Ces crimes doivent être dénoncés. Il est temps de dégeler et de réchauffer les cœurs des mères et des pères des martyrs. Mettez fin à l’emprisonnement et à l’apartheid dans la mort !

    Avec loyauté envers nos prisonniers et nos martyrs,

    La Campagne internationale pour la libération des restes des martyrs palestiniens dans les morgues et les « cimetières numériques » de l’occupation Israélienne

  • Bloody Sunday, 50 ans d’un bain de sang

    Bloody Sunday, 50 ans d’un bain de sang

    30 janvier 1972, une manifestation traverse Derry, grande ville frontalière d’Irlande du Nord. Les irlandais et les irlandaises du Nord, qui subissent depuis des siècles la domination de l’Angleterre réclament des droits démocratiques basiques. Droit de vote, droit à l’emploi, droit au logement, fin des discriminations racistes et religieuses.

    L’armée dévie la trajectoire des manifestants, déploie les barricades, et parque la foule dans le Bogside, ghetto des Irlandais catholiques. La tension monte, et l’armée britannique ouvre le feu sur la foule, tout en faisant charger des véhicules blindés sur les manifestants. 14 sont tués et de nombreux sont blessés. C’est le bloody sunday.

    L’Irlande du Nord n’est pas une région naturelle de l’île d’émeraude, elle est un terrain d’occupation. Sa frontière a été tracée par le sang et les larmes. Lorsque l’Irlande arrache son indépendance en 1921 au terme d’une longue guerre brutale, le traité de Londres laisse l’Irlande du Nord aux mains des Anglais. C’est un balcon sur l’île, qui lui permet de garder une griffe dans les affaires irlandaises. La guerre civile éclate entre pro et anti traité, mais celui-ci s’applique en 1923. L’Irlande du Nord, région aux nombreux ports stratégiques, devient un jouet de vengeance pour le Royaume-Uni, face à l’humiliation provoquée par l’indépendance de la large majorité de l’île. Dans les Années 60, les conditions de vie des Irlandais, piégés dans l’enclave de l’empire britannique, sont révoltantes.

    Derry, nommé à titre d’humiliation Londonderry par les unionistes (fidèles à la Couronne anglaise), est l’épicentre d’une guerre de 30 ans, la plus récente – avec l’indépendance des Basques – d’Europe de l’Ouest. Les quartiers catholiques sont des prisons en plein air, militarisées, ceints de murs infranchissables, de barbelés, de rondes, où les milices unionistes font la loi. Et gare à celles et ceux qui mettent les pieds dans la mauvaise rue.

    Les Peace Walls, murailles établies après la fin des Troubles pour « empêcher les affrontements », emblématiques de la ségrégation en Irlande du Nord.

    Les Irlandais n’avaient pas le droit de voter, pas le droit d’être propriétaire de leur logement, pas d’accès à l’emploi dans la majeure partie des secteurs, pas le droit d’être élu. Il n’était pas rare de voir des panneaux indiquant « interdit aux chiens et aux Irlandais ». Si les droits civiques sont plus ou moins établis de nos jours, l’inégalité économique, sociale et politique entre catholiques et protestants est toujours béante. Les violences n’ont jamais vraiment cessé non plus. Aujourd’hui, avec cet anniversaire, elles reprennent de plus belle.

    La guerre entre le Royaume-Uni et les organisations paramilitaires républicaines Irlandaises, les Troubles, a duré 30 ans et s’est temporisée avec l’accord du vendredi saint en 1998. L’IRA Provisoire rends les armes et passe au parlementarisme, d’autres milices se cachent, se regroupent, ou disparaissent, le conflit devient souterrain. Les troubles, c’était des scènes de massacres, des agressions quotidiennes, des attentats, des batailles de guérilla. C’était la mort de dizaines de prisonniers politiques en grève de la faim, torturés, ignorés et laissés morts par le gouvernement Thatcher en 1981. Les portraits, comme ceux de Bobby Sand, ornent encore les murs.

    Portrait de Bobby Sands au siège du Sinn Féin, Belfast.

    Des récits qui semblent surréalistes pour des Européens occidentaux en 2022, mais qui sont la réalité toujours fraîche dans la mémoire collective des Irlandais. Des scènes que l’on penserait refoulées à une époque où ce type d’actes de barbarie en Europe de l’Ouest était celle des régimes fascistes, de l’occupation, des guerres mondiales, des images muettes, en noir et blanc, des récits d’enfance de nos grands parents.

    La raison de cette violence surréalistes est celle d’une réalité, l’Irlande du Nord est un territoire occupé par une des plus grandes machines de guerre de l’histoire humaine, l’empire britannique. Le Royaume-Uni se présenterait dans l’imaginaire libéral comme un pays démocratique et civilisé, élégant, avec en son cœur la figure sympathique d’une famille royale glamour. Une sorte de voisin et rival qu’on apprécie malgré tout ses caprices, un membre fondateur de la belle famille des démocraties d’Occident. Mais comme tout empire, l’état du Royaume-Uni est une démocratie pour sa métropole, pour ses dominions, c’est un bourreau sans pitié.

    Aucune nation ne supporte d’être divisée par des forces d’occupation. Cette division reste une grande plaie qui peut s’ouvrir au moindre choc. Aujourd’hui, le Sinn Féin, la façade politique de l’IRA, est devenu un des acteurs majoritaire de la vie politique irlandaise. Avec le Brexit, les frontières entre Irlande du Nord et la République risquent de se refermer et se remilitariser. L’unité du Royaume-Uni est menacée de toute part, notamment en Écosse. La stabilité britannique touche-t-elle à sa fin ? Aux peuples d’en décider.

    Notre solidarité va, sans la moindre équivoque, à celles et ceux qui se battent pour la liberté, et pour le droit des peuples à s’ériger en nations indépendantes. Le Bloody sunday n’est pas un acte aléatoire, il s’inscrit dans cet ensauvagement dénoncé par Aimé Césaire, celui du colonisateur.

    La colonisation irlandaise et le Generalplan Ost Allemand sur l’Europe de l’Est, sans être de la même ampleur, possèdent une nature commune. Elle est la même que la colonisation des Indes, de l’Indochine, de l’Afrique ou de l’Amérique. Loin des mises en équivalence des deux violences (comme dans les chansons Zombie des Cranberries, ou Sunday Bloody Sunday de U2), nous considérons que la colonisation britannique de l’Irlande s’est basée, comme dans toutes les opérations de ce type, par la violence brute, l’agression culturelle, par la faim et le mépris de la vie de l’autre.