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  • L’histoire statufiée.

    L’histoire statufiée.

    Histoire statufiée

    La relance du mouvement Black Lives Matter, depuis le meurtre de George Floyd, a relancé une polémique : celle des symboles du passé. Statue de Churchill, statue de Léopold II, drapeau confédéré… les points d’accrochage n’ont pas manqué. Les réactions non plus. Dans l’ensemble, les réactions politiques ont été celles d’une préservation du patrimoine toponymique et statuaire. Pourtant cette question mérite qu’on se penche sur elle.

    Quand le passé devient insupportable.

    Si je parle en mon nom propre, c’est car la question du ressenti et du ressentiment est centrale dans cette affaire. Personnellement je ne suis pas choqué par le fait de voir une auberge Louis XI à Péronne, ni une statue Louis XIV à Lyon. Il s’agit d’un passé qui ne fait pas d’écho avec l’actualité, qui ne me touche pas personnellement. Et ce quelque soient mes sentiments pour ces individus. Il s’agit d’un débat dépassionné, sans conséquences. La statue ou le nom, dans ce cadre, peut très bien se marier avec la nuance.

    Mais ce n’est pas le cas pour d’autres personnes et d’autres sujets.

    Le passé colonial, par exemple, n’est pas une chose morte. Il provoque un écho par rapport à une réalité vécue et expérimentée par une partie importante du monde. Il est également indirectement vécu par toute une partie de la population de France. Il renvoie à la situation des pays sous domination économique et politique de la part des impérialisme (dont celui de la France). Il renvoie à des conceptions qui nient le caractère criminel de cette entreprise et qui tendent à la justifier encore et encore. Il renvoie à une place des peuples colonisés dans l’imaginaire collectif des pays colonisateurs : infantiles, sauvages, folkloriques.

    Elle est une mémoire bien trop vivante pour devenir une histoire dépassionnée.

    Il en est de même pour les lieux ou les noms qui renvoient à des luttes ou des combats qui ont encore un écho aujourd’hui. Quand Marine Le Pen écrit : « J’irai ce jeudi 18 juin sur l’île de Sein pour rendre hommage à ces Français qui ont choisi la liberté de la France face aux élites qui s’étaient soumises. Et personne n’a le droit de m’interdire de le faire ! » Comment ne pas se sentir souillé ? Comment ne pas avoir l’impression que le RN/FN, fils de la collaboration, de l’antisémitisme, fils de Pétain, puisse s’approprier, à son bon gré, le souvenir de la Résistance ? Il en est de même lorsqu’elle a rendu hommage à Nelson Mandela, après avoir soutenu l’Apartheid. Cette appropriation et cette déformation est insupportable.

    Dernièrement, lorsque Onfray prend, pour nommer sa clique fasciste, le nom du Front Populaire, c’est une humiliation supplémentaire. Il se sert de ce front social, antifasciste, luttant contre la domination des cartels et des trust, pour faire l’inverse.

    Les luttes et les victoires sociales ont bon dos. Ceux qui s’en réclament aujourd’hui sont ceux qui enferment les migrants dans des camps de concentration. Ce sont ceux qui votent les crédits à des opérations militaires. Ce sont ceux qui promeuvent la place de la France dans le monde en tant que puissance impérialiste. Jean Ferrat écrivait, dans « Ma France » résume parfaitement cette dualité.

    Ma France
    Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
    Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
    Celle qui construisit de ses mains vos usines
    Celle dont monsieur Thiers a dit « qu’on la fusille. »
    (…) Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige…

    Jean Ferrat

    Les lieux défendus au nom d’un mythique récit commun.

    Pour défendre ces lieux et ces noms, une large coalition de politiciens, dont la présidence de la République, ont déclaré que ce « récit commun » ne saurait être réécrit.

    Le terme « récit commun », utilisé par Manuel Valls sur twitter, est intéressant, car il place l’histoire sous un angle utilitariste et subjectiviste. Pour eux, l’histoire n’est pas une science, elle n’a pas vocation à restituer les faits historiques et leurs processus sous-jacent. Elle a vocation, pour Valls et bien d’autres, à être une narration, une histoire civique et exemplaire, dont le but est de justifier les rapports de force et de pouvoir à l’heure actuelle.

    Nous ne partageons pas la même histoire. Elle est marquée par nos positions dans la société. Ce récit du commun, qui a servi à construire la Nation, possède une part importante de construction artificielle. Le vécu des masses et le vécu des élites n’a pas été le même, ni les réactions durant ces événements. La guerre 1914-1918 est partagée entre les « planqués » et les « sacrifiés ». L’esclavage entre les maîtres et leurs propriétés humaines, considérées comme des meubles…

    Ils sont constamment réécrits ou escamotés. Pour permettre aux réactionnaires d’hier de passer pour des héros, pour faire oublier les crimes passés, pour mettre sur un pied d’égalité les bourreaux et les victimes. Dans la guerre d’Algérie, la mise sur le même plan des souffrances des indigènes et des pieds-noirs, par exemple, pousse à la neutralité1. Neutralité qui revient au statu quo età condamner la guerre de libération nationale du FLN.

    Ce qui a été retenu, au travers de la grille de l’histoire officielle, enseignée à l’école, est déformé, architecturé, pour servir à justifier aujourd’hui. Le curriculum qui va de la démocratie athénienne (dont on escamote le fait qu’elle n’a pu exister que par l’esclavagisme) et qui finit par les régimes totalitaires (dont on escamote également la porosité avec les « démocraties libérales ») est là pour une chose : montrer que le régime de la Ve République est le meilleur – il est le seul étudié ! – et montrer que l’histoire est positive et va toujours vers un mieux. Lorsqu’on se penche sur la manière dont la France est perçue à l’étranger, le mythe se fragmente. État autoritaire né du coup d’État de 1958, centre de la réaction à partir des années 1970, envahisseur impérialiste…

    Le mythe se fissure progressivement avec la hausse des violences et des tensions.

    Peut-on couper la poire en deux et faire vivre deux histoires ? Les personnages ont-ils une dualité ? Cette dualité est pratique, car elle surfe sur le post-modernisme et la négation d’un « méta-récit » un récit objectif des processus historiques. Elle permet de faire vivre des réalités « selon les sensibilités ». Elle permet de résumer le débat autour des figures de l’histoire à une question de point de vue. Il n’existe pas « deux Churchill » par exemple. Il existe un seul et unique Churchill. Il n’existe pas de séparations entre son anticommunisme, son hostilité aux projets nazis et le fait qu’il ait organisé une famine au Bengale. Il s’agit des conséquences d’un seul et unique engagement, en faveur des intérêts de l’impérialisme anglais. Il n’existe pas non plus deux Ferry, deux Colbert. Il n’existe pas non plus de Pétain de 1917 ou de Pétain de 1940.2 Les actes « positifs » et les actes « négatifs » proviennent de la même expression idéologique.

    Recontextualiser les statues n’est pas souhaitable pour beaucoup, car cela fragmenterait les idoles. Cela mettrait en péril l’image mentale de la France juste, pure, des droits de l’Homme. Cela lui redonnerait une place de pays qui a construit sa richesse sur le vol, l’esclavage, la spoliation et l’exploitation continuelle. Alors, puisque cette ligne de défense est explosive, beaucoup préfèrent se limiter à la négation du symbole. Dire que ce n’est qu’un souvenir. Dire que ce n’est que de la pierre.

    L’idée que les statues sont de simples souvenirs du passé est fausse. Elles sont un enjeu. La France a mis son veto à la commémoration de la bataille de Waterloo pour sauver l’image de Napoléon. Le dictateur impérial est vu comme un proto-Hitler par la très large majorité du monde, particulièrement la Russie. La France a empêché que la Belgique puisse produire une pièce de 2€ commémorative, parce que cela égratignait son orgueil. Pourtant ce n’est qu’une pièce parlant d’une bataille qui s’est déroulée il y a 200 ans.

    Il a fallu un procès pour que le MLPD puisse ériger, le 20 juin, la première statue de Lénine en ex-RFA. La destruction de celles de l’ex-RDA (le « Le pays disparu » pour Nicolas Offenstadt3) et de l’ex-URSS est devenue un symbole de la déstalinisation puis de la fin du « socialisme réel ». Il serait aisé d’arguer qu’il s’agissait d’une transition brutale d’une réalité à une autre. Mais il est tout aussi aisé de rétorquer que celle des peuples colonisés est similaire. Une indépendance qui n’accouche jamais réellement, un racisme qui reste présent, un tunnel sans lumière à la sortie.

    D’ailleurs, si je défend tout à fait l’idée que cette statue de Lénine est importante, c’est précisément pour des questions d’avenir, et absolument pas de passé. C’est pour que soit rappelé qu’il existe autre chose que le capitalisme ou que l’impérialisme.

    Il ne faut pas hésiter à le clamer.

    Nous sommes étouffés par des toponymes qui renvoient à notre situation d’exploités et d’opprimés. Nous sommes étouffés par une révision de l’histoire constante, faite au nom du « récit national » qui vise à justifier l’exploitation actuelle.
    Nous sommes étouffés par le vol de l’histoire populaire, de l’histoire des luttes et son usage contre les exploités.
    Nous pouvons faire tomber les statues des idoles, ouvrir les débats, repenser notre histoire. Mais elle doit servir tant à la justice, tant à la réparation qu’à la préparation de l’avenir.

    1« Au nom des droits de l’homme, une certaine symétrie entre colonisés et colonisateurs est construite dans les manuels en étendant la qualification de « victime » : « rapatriés », torturés de tout bords ( …) les peuples colonisés (…) sont désormais décrits comme des victimes après avoir été mis dans a catégorie des bénéficiaires du colonialisme ou des terroristes ; le même processus affecte les pieds-noirs, désormais moins stigmatisés comme empêcheurs d’une colonisation de progrès, mais comme des « rapatriés » victimes. » Cock, L. de, Citron, S., & Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (Paris). (2017). La fabrique scolaire de l’histoire. Agone éditeur. p.80

    2« Pétain était un officier supérieur dans une guerre de trois décennies, qui ne peuvent être détachées les unes des autres. Il est le même homme, à toujours tenu la même ligne, à toujours été le même passéiste, agrarien, réactionnaire et pourrissant, comme l’impérialisme qu’il défendait. » E.V. 2018.

    3Offenstadt N. (2018), Le pays disparu. Sur les traces de la RDA.

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

    Les compromis.

    Pour l’unité des Alliés, des compromis sont trouvés. Winston Churchill, colonialiste, anticommuniste viscéral, parvient à faire alliance avec son opposé complet. Pour Churchill comme pour Roosevelt, malgré les offensives immenses des Japonais, il est fondamental de sauver l’URSS. Par amour ? Non. Par réalisme géopolitique.

    Le Hitler first partait d’un constat géopolitique simple : même si le Japon prenait toutes les îles entre Iwo Jima et la Californie, elles seraient toujours possible à reprendre une fois que les chantiers américains tourneraient à plein régime. En revanche, une victoire hitlérienne sur l’URSS ne pourrait signifier qu’une chose : un ennemi invulnérable, appuyé sur l’immensité des ressources de l’Europe et de la Sibérie. Un ennemi contre lequel il ne serait pas possible de fomenter un débarquement. Un ennemi qui réaliserait le cauchemar des puissances maritimes : un bloc continental invincible.

    De l’autre côté, en URSS, a lieu une temporisation dans la lutte des classes aiguë d’avant-guerre. Des transformations importantes se produisent.

    Pour faire bloc, le PC(b)US prend le visage du parti du peuple tout entier, allant jusqu’à laisser à nouveau une place pour l’armée, pour les officiers, pour le patriotisme, y compris celui de l’ancien régime. Une paix est trouvée avec l’Église. Dans le même temps, l’économie de guerre met à bas la planification et le développement choisi dans la période précédente. Le « tout pour le front » désorganise profondément la manière dont fonctionne l’URSS. Une autorité plus grande est donnée aux ingénieurs en chef, aux directeurs d’usine, de camp de travail, aux officiers. Ceux qui étaient la cible des suspicions durant la Iejovchina, la « grande terreur », prennent une place plus grande. Devant l’exigence des alliés, la direction soviétique dissout le Komintern, pour le remplacer par la conférence des Partis Communistes.

    Si ces changements paraissent des compromissions immenses, qui seront d’ailleurs très chèrement payées, était-il possible de faire un autre choix ? Difficile à dire. Mais les 27 millions de morts de l’URSS montrent que l’enjeu était plus profond, plus anxiogène, qu’un simple débat de salon. Le contrôle politique extrêmement étroit du début de la guerre s’est montré contre-productif. En dépit des efforts de l’URSS, « le rouge » ne primait pas « l’expert ». Le besoin de compétences était tel qu’il obligeait à reculer dans la lutte des classes.

    Cela amène d’ailleurs à une conséquence de long terme. La guerre a soudé la population autour du Parti Communiste d’Union Soviétique. C’est un fait indéniable. Mais il a également transformé le Parti. Les communistes ont subit des pertes terribles, particulièrement les plus activistes d’entre eux. Recrutant largement, sa base s’est orienté davantage vers l’armée, tandis que le niveau idéologique (qui était déjà un problème souligné dans les années 1930) a baissé.

    L’économie soviétique est repartie dix ans en arrière. Ce qui avait réalisé en termes de dé-monétarisation de l’économie, grâce à la collectivisation et à la planification, a du être repris. Les industries lourdes nouvelles ont été partiellement épargnées par la politique de développement économique décentralisée, mais les campagnes étaient ravagées. Ce recul a exposé l’URSS a une famine meurtrière, chose qui n’était pas arrivé depuis 15 ans (celle de 1936 a été circonscrite grâce à la prévoyance du gouvernement). Elle a également obligé à une réforme monétaire qui a abaissé le niveau de vie. Cette nouvelle épreuve, entre un besoin de reculer dans la structure du pays, et un affaiblissement du Parti, explique la vie politique tendue de l’après guerre.

    A cela s’adjoint la pression continuelle de la part de l’Occident. Elle continue de maintenir une atmosphère d’État de siège jusqu’à l’explosion de la première bombe atomique, en 1949. Elle va également obliger à l’intégration économique des Démocraties populaires. Or, ces économies non socialistes vont engendrer des soucis sans fin, notamment avec l’apparition sur les frontières, de formations économiques à caractère capitaliste. Ce sont celles-ci qui étendent peu à peu leurs racines, avec la contrebande, et qui contribuent à miner progressivement l’URSS.

    Avec des nouveaux défis à relever, avec un Parti qui n’est plus le même, la ligne de lutte des classe aiguë, défendue par Staline, Molotov, Jdanov… devient de plus en plus minoritaire. Le pays veut souffler. C’est logique, cohérent, que les tendances les plus droitières soient alors les plus fortes. Au final, la guerre n’a pas tué l’URSS, mais elle à détruit la possibilité de continuer la construction du socialisme. Dix ans plus tard, en 1957, l’exclusion du « groupe anti-parti », formé par l’aile gauche de celui-ci, fait basculer la direction de l’État soviétique dans le révisionnisme. : Nikita Khrouchtchev impose une coexistence pacifique qui met fin au soutiens aux luttes de libération et aux luttes anticoloniales. Il met progressivement au pas, économiquement parlant, le bloc de l’Est. En 1962, le XXIIe congrès du PCUS confirme ces nouvelles orientations. En 1964, la réforme Libermann remonétarise profondément l’économie, mettant fin à l’avancée vers le socialisme.

    Une géopolitique complexe.

    L’Armée Rouge joue un rôle de premier plan dans la victoire. C’est un fait indéniable. La guerre d’usure a épuisé l’outil militaire nazi. Les sièges (Léningrad, Sébastopol) ont ralentit l’avance. Finalement les batailles d’anéantissement successives, Stalingrad, Koursk, Bagration… ont brisé la colonne vertébrale de l’armée Allemande. Les partisans, hommes et femmes, ont fait régner un climat d’insécurité et d’absence de ligne de front claire. Dans certains zones, tels les marais du Pripet, des Républiques Soviétiques du bois ont pu même se mettre en place.

    Il existe une tendance à minimiser constamment le rôle de l’URSS dans la guerre. A oublier et faire oublier que 75 % des pertes Allemandes ont eu lieu sur le front de l’Est. A faire oublier également que les victoires occidentales sont des conséquences de l’aspiration des forces par la fournaise soviétique. La résistance héroïque de Malte, les victoires contre l’Afrikakorps, la supériorité aérienne au dessus de l’Atlantique, les victoires en Italie et le Débarquement ont été rendues possibles par cela.

    Les soldats soviétiques, contrairement à une image tenace, n’ont pas été livrés en sacrifice à l’ennemi. Ils ont fait ce qui était rendu nécessaire par la situation militaire catastrophique du début des hostilités. La guerre à l’Est ne connaît pas d’équivalent à l’Ouest en terme d’intensité et de brutalité. Le haut-commandement soviétique a du apprendre la guerre en la faisant. En commettant des erreurs terribles, aussi. Mais le lien entre les soldats, majoritairement des paysans, et le gouvernement s’est toujours raffermi.

    Il faut le dire, sans l’abnégation, l’esprit de sacrifice et l’héroïsme des hommes et des femmes qui ont donné leur vie pas de victoire possible. Mais faut-il occulter le soutien occidental ? C’est ce qu’on retrouve dans les publications marquées « rouges ».

    Faut-il tordre le bâton dans l’autre sens ? Cela serait être injuste. Sans la loi prêt-bail, l’URSS aurait peut-être tenu, mais a un prix plus élevé encore. Sans les raids occidentaux – malgré le fait, nous le détaillerons à la fin, qu’ils puissent constituer un crime de guerre en soi – la pression aurait été plus forte. A Kasserine, à Anzio, au-dessus de Schweinfürt, de Nuremberg, sur les plages du débarquement et dans le bocage Normand, les Alliés ont subit également des combats essentiels et meurtriers. Ils ont payé la « livre de chair ».

    Dans les usines, la classe ouvrière s’est mobilisée avec force pour produire toujours plus contre le fascisme. Faut-il les remiser aux oubliettes ? Sans la résistance dans les pays d’occident, l’Allemagne aurait pu concentrer davantage de moyens militaires à l’Ouest. Nier l’un ne met pas en exergue l’autre. Il ne lui rend pas hommage. Il contribue à faire vivre les mythes et les mensonges. Or, nous n’en voulons pas. La vérité suffit à justifier la révolution.

    En noircissant le tableau, on fausse le jugement. On se prive de comprendre pourquoi la coalition, et pourquoi elle a tenu. Et on reste dans une approche morte, mécanique, et non dialectique. Hitler, d’ailleurs, avait tablé sur le fait que le front uni s’effondrerait avant sa propre défaite, et qu’il serait sauvé car étant le « rempart de l’occident ». Il avait partiellement raison.

    Dès 1944 et l’assurance de la défaite, une géopolitique classique se remet doucement en branle. Chaque camp prépare son après-guerre.

    • La France veut reprendre le contrôle de ses colonies et participer à l’occupation de l’Allemagne. C’est la préoccupation première.
    • Les USA mènent une politique anticoloniale, application de leur politique de la porte-ouverte, et, dans ce cadre, trouvent une communauté d’intérêt avec l’URSS plus encore qu’avec les anglais.
    • Ceux-ci veulent à la fois éviter une Europe unifiée sous une tutelle ou une autre. Ils veulent faire échec à toute expansion de l’influence soviétique et communiste. Churchill tente donc de faire en sorte de couper la voie de Berlin aux soviétiques et d’empêcher leur descente dans les Balkans. Comme les USA n’appuient pas cette politique, de dépit Churchill, en 1944, propose un « partage des aires d’influences » à l’URSS. Partage accepté par Staline, réaliste sur les possibilités d’une URSS affaiblie.
    • L’URSS, quant à elle, désire une protection avec un glacis, la fin du cordon sanitaire, et des « gouvernements amis » autour d’elle. Il n’est, à ce moment là, pas question de mettre en place des régimes affiliés à elle, mais uniquement d’éviter des dictatures fascistes.

    Cette géopolitique classique se passe de Hitler, mais pas de l’Allemagne. C’est la l’erreur d’un Führerqui s’y identifie étroitement. L’Allemagne survit, mais pas le régime. La bourgeoisie Allemande ne bouge pas d’un Iota. C’est l’essentiel pour elle. En revanche cette « géopolitique classique » débouche sur des conflits de plus en plus intenses entre les forces alliées : en Grèce, les anglais exterminent la résistance. Devant l’Armée Rouge, ils font surgir un coup de anticommuniste à Varsovie. Ils essaient de le faire reconnaître par l’URSS et comptent sur le sacrifice de l’Armée Rouge pour se maintenir. L’absence de soutien de celle-ci éclabousse l’image de l’Union soviétique, laquelle, depuis 1939, refuse désormais de « tirer les marrons du feu » pour quiconque, mais ne peut pas non plus se heurter frontalement aux armées occidentales. C’est un paradoxe assez curieux d’ailleurs, de ceux qui reprochent à la fois l’interventionnisme soviétique dans un cas, et son absence dans l’autre.

    Les négociations internationales sont connues, Yalta et Potsdam. L’une et l’autre consacrent l’URSS comme une puissance d’ampleur. Elle ne font que formaliser les rapports de force, et ne sont pas un découpage de l’Europe, comme la conférence de Berlin avait pu l’être pour l’Afrique. D’ailleurs, contrairement à une idée reçue, Staline (et Béria après sa mort) étaient hostiles à la formation d’une République Démocratique Allemande. L’hypothèse était (comme pour la Corée), une réunification avec une gouvernement d’union antifasciste. C’est d’ailleurs ce qui explique l’impulsion de la fusion entre SPD et KPD, en Allemagne, dans les régions occupées par les soviétiques : l’idée que la priorité est une politique de front populaire. L’URSS se sait vulnérable et affaiblie. Staline, surtout, mise sur la sécurité avant tout, bien au-delà de l’expansionnisme qu’on lui attribue.

    Le changement de ligne des USA avec l’arrivée de Truman au pouvoir, la peur des Alliés occidentaux, l’assurance que la bombe atomique donnait d’écraser le Japon… ces éléments rendent la conférence de Potsdam nettement plus conflictuelle que Yalta. Elle suscite l’inquiétude. Ces fissures se propagent très rapidement, d’autant que, dès la fin de la guerre, l’Occident colonial récupère ses positions et se barricade. En réaction, l’URSS, elle aussi, révise progressivement son attitude. Ces éléments déclencheurs de la Guerre Froide sont ceux qui expliquent le durcissement de l’attitude soviétique à partir de 1947. Non un plan préétabli ou une conspiration. Même la « doctrine Jdanov » ne fait que mettre au premier plan cette question du front et l’importance de ne conserver que les forces authentiquement démocratiques. Plus qu’un « coup de génie » manœuvrier, il s’agit plus d’une réédition de ce qui s’est passé en 1917 : peu à peu, les autres forces politiques se mettent d’elles-même hors-jeu. Ainsi, les conservateurs, puis les libéraux, puis les sociaux-démocrates sont peu à peu exclus.

    Le développement de la guerre froide est rapide. Si le discours de Churchill sur le rideau de fer est connu, la réponse l’est moins. En soulignant le fait que, après avoir combattu le nazisme et le fascisme, la hâte des occidentaux est de reconstituer leurs empires coloniaux, celui-ci pointe du doigt une des contradictions les plus criantes du capitalisme. Elle souligne aussi la négation des objectifs tels que la paix et la liberté. De plus, la dénazification et l’élimination des collaborationnistes, malgré les procès, demeure superficielle. Elle cesse complètement entre 1949 et 1963, pendant la direction du chancelier Adenauer. Lequel protège les nazis de la justice. Pourquoi ? D’une part, les Experten sont requis, soit pur faire tourner le pays, soit pour leur savoir faire technique.. mais aussi pour leur capacité à agir comme chasseurs de rouges.