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  • Questions sur les pays impérialistes

    1. Introduction

    La théorie de l’impérialisme contemporain est l’une des principales luttes de ligne dans le mouvement communiste international.

    Les 5 points sur l’impérialisme de Lénine, développés dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), font toujours autorité. Ils définissent une époque par rapport à une autre, le capitalisme impérialiste (monopoliste, pourrissant et agonisant) par rapport au capitalisme (concurrentiel, progressiste et ascendant).

    « Il nous faut commencer par donner la définition la plus précise et la plus complète possible de l’impérialisme. L’impérialisme est un stade historique particulier du capitalisme. Cette particularité est de trois ordres, l’impérialisme est :

    1. le capitalisme monopoliste ;
    2. le capitalisme parasitaire ou pourrissant ;
    3. le capitalisme agonisant.

    La substitution du monopole à la libre concurrence est le trait économique capital, l’essence de l’impérialisme. Le monopolisme se manifeste sous cinq formes principales :

    1. les cartels, les syndicats patronaux, et les trusts ; la concentration de la production a atteint un degré tel qu’elle a engendré ces groupements monopolistes de capitalistes ;
    2. la situation de monopole des grosses banques : trois à cinq banques gigantesques régentent toute la vie économique de l’Amérique, de la France, de l’Allemagne ;
    3. l’accaparement des sources de matières premières par les trusts et l’oligarchie financière (le capital financier est le capital industriel monopolisé, fusionné avec le capital bancaire) ;
    4. le partage (économique) du monde par les cartels internationaux a commencé. Ces cartels internationaux, détenteurs du marché mondial tout entier qu’ils se partagent “à l’amiable” — tant que la guerre ne l’a pas repartagé — on en compte déjà plus de cent ! L’exportation des capitaux, phénomène particulièrement caractéristique, à la différence de l’exportation des marchandises à l’époque du capitalisme non monopoliste, est en relation étroite avec le partage économique et politico-territorial du monde ;
    5. le partage territorial du monde (colonies) est terminé. »1

    Ci-dessus, Lénine définit l’impérialisme, mais il ne définit pas un pays impérialiste en général. Au début du XXe siècle, tous les pays impérialistes étaient développés, mais en général, tous les pays développés ne sont pas des pays impérialistes. Les 5 points de l’impérialisme de Lénine décrivent les pays développés à l’époque de l’impérialisme, et au moment où ils ont été formulés, seuls les pays impérialistes étaient développés. Au début du XXe siècle, seule une minorité de pays impérialistes avaient des monopoles financiers exportateurs de capitaux. Or, au début du XXIe siècle, une majorité de pays ont des monopoles financiers exportateurs de capitaux. Doit-on en conclure qu’une majorité de pays sont aujourd’hui des pays impérialistes ?

    La définition léniniste d’un pays impérialiste, déduite de la définition léniniste de l’époque de l’impérialisme, est propre à un moment particulier de l’époque de l’impérialisme, celle sur laquelle Lénine écrivait (la fin de l’ancienne époque capitaliste et le début de la nouvelle époque capitaliste-impérialiste) — elle n’est pas universelle à l’époque de l’impérialisme. Doit-on donc abandonner la définition léniniste de l’impérialisme ?

    Quelle est l’essence de la définition léniniste de l’impérialisme ? Le partage du monde par les monopoles financiers, c’est-à-dire la domination économique mondiale. C’est avec la compréhension de cette essence que nous devons, aujourd’hui, départager les pays dominants (impérialistes) des pays dominés (coloniaux et semi-coloniaux). La définition léniniste de l’impérialisme est propre à un moment donné de l’époque de l’impérialisme (le début du XXe siècle) dans la forme (les 5 points), mais elle est universelle à toute l’époque de l’impérialisme dans le fond. Nous devons aujourd’hui définir la forme contemporaine de l’impérialisme, dont le fond historique a déjà été défini par Lénine en 1916.

    Le problème théorique qui nous anime n’est pas la définition de l’époque de l’impérialisme, mais la définition d’un pays impérialiste contemporain. Définir un pays impérialiste n’est pas un problème théorique scolastique. Si l’Inde ou la Turquie ne sont pas semi-coloniales, mais impérialistes, alors la stratégie des communistes en Inde ou en Turquie doit changer drastiquement. Si la Russie n’est pas impérialiste, mais semi-coloniale, alors là aussi la stratégie des communistes sur la guerre russo-ukrainienne doit changer drastiquement. De plus, comprendre la nature impérialiste ou semi-coloniale de chaque pays est nécessaire pour comprendre le système capitaliste-impérialiste contemporain, et donc, pour prévoir correctement son mouvement.

    2. Dépendance dominée ou dominante ?

    Au XIXsiècle et pendant la 1re moitié du XXsiècle, la domination impérialiste était principalement coloniale : les pays impérialistes se partageaient le monde en empires — littéralement, à Berlin en 1885. Depuis la 2de moitié du XXsiècle, la domination impérialiste est devenue principalement semi-coloniale : les pays impérialistes se partagent le monde en sphères d’influence. Cette transformation a été la transition d’une domination principalement directe et ouverte de pays annexés soumis par la conquête, en domination principalement indirecte et masquée de pays autonomes soumis par la dépendance. La dépendance est devenue la principale arme de la domination impérialiste au XXsiècle (la principale forme de la contradiction impérialisme-peuples opprimés).

    Aucun pays autonome (c’est-à-dire, non colonial) n’est à proprement parler « indépendant » de tous les autres. Les pays du centre ne sont pas « dépendants » des pays de la périphérie, parce qu’ils les dominent, mais ils ne sont pas « indépendants » d’eux non plus : sans la périphérie, le centre ne peut pas être le centre.

    La dépendance est toujours une relation réciproque, mais il y a toujours un aspect dominant et un aspect dominé dans la dépendance. Les deux aspects de la dépendance sont toujours autonomes l’un de l’autre (ils ont leur existence propre), mais ils ne sont jamais indépendants l’un de l’autre (ils n’existent pas l’un sans l’autre).

    Par exemple, les USA, le centre du centre impérialiste, ne sont pas un pays « indépendant », parce qu’il ne peut pas fonctionner tel qu’il fonctionne isolé de tous les autres pays du monde. Cependant, l’on ne peut pas dire des USA qu’ils sont un pays « dépendant », parce que dans sa relation de dépendance avec tous les autres pays du monde, il les domine tous.

    La question est moins « est-ce qu’un pays est dépendant ou indépendant ? », mais « est-ce qu’un pays est dominé ou dominant dans sa dépendance ? »

    Il faut comprendre ce qui fait la domination dans la dépendance pour comprendre pourquoi des pays autonomes sont dominants (impérialistes) ou dominés (semi-coloniaux). Pour comprendre si un pays est dominé ou dominant dans ses relations aux autres pays, on ne peut pas isoler quelques-unes de ses relations ou ses relations avec quelques pays, mais l’on doit considérer l’ensemble de ses relations avec l’ensemble des autres pays.

    Les pays impérialistes sont des puissances économiques et (géo)politiques, mais ce ne sont pas la puissance économique et (géo)politique qui font d’un pays un pays impérialiste. Décrire des pays dépendants et dominés, comme l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran comme des pays impérialistes contemporains, pour leur relative puissance économique et (géo)politique, c’est avoir une compréhension superficielle du système capitaliste-impérialiste, c’est-à-dire de la domination dans la dépendance.

    3. Exploité exploiteur ou exploiteur exploité ?

    Dans un document précédent, nous avons écrit :

    « Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste. »2

    Il n’est aujourd’hui plus possible de définir un pays impérialiste (« dominant » ou « oppresseur ») comme un pays « exploiteur ». Avec cette définition, la quasi-totalité des pays du monde sont aujourd’hui des pays impérialistes. Les pays qui ne sont plus qu’« exploités » ne sont plus qu’une infime proportion des pays du monde. Dans la chaîne mondiale de la valeur, l’ensemble des pays intermédiaires sont des pays exploités et exploiteurs, et même les pays inférieurs bénéficient à certains degrés de l’exploitation d’autres pays (c’est-à-dire, de l’échange inégal).

    L’économiste Li Minqi exprime le problème ainsi :

    « Compte tenu du développement de la division capitaliste mondialisée du travail et des interactions complexes du commerce international et des flux de capitaux, il est difficile (voire impossible) d’identifier un seul pays dans le monde d’aujourd’hui comme étant soit un exploiteur “à 100 %” dans ses relations économiques avec le reste du système-monde capitaliste, soit un exploité “à 100 %”. Plus vraisemblablement, un pays peut simultanément entretenir des relations exploiteuses avec certains pays et des relations exploitées avec d’autres. Par conséquent, pour identifier la position d’un pays dans le système-monde capitaliste, il est important de ne pas se concentrer sur un seul aspect des relations (par exemple, qualifier la Chine d’impérialiste simplement parce qu’elle a exporté des capitaux). Au contraire, il est nécessaire d’examiner toutes les relations commerciales et d’investissement concernées et de déterminer si, dans l’ensemble, le pays reçoit plus de plus-value du reste du monde qu’il n’en transfère au reste du monde. D’une part, si un pays reçoit nettement plus de plus-value du reste du monde qu’il n’en transfère, alors il est clairement qualifié de pays impérialiste au sens où il est un pays exploiteur dans le système-monde capitaliste. D’autre part, si un pays transfère beaucoup plus de plus-value aux pays impérialistes qu’il n’en reçoit du reste du monde, le pays serait un membre périphérique ou semi-périphérique du système mondial capitaliste (en fonction d’une étude plus approfondie de la position du pays par rapport aux autres pays périphériques et semi-périphériques). »3

    « Selon la théorie du système-monde, le système-monde capitaliste est divisé en trois positions structurelles : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre se spécialisent dans des processus de production quasi monopolistiques et à forte rentabilité, tandis que les pays de la périphérie se spécialisent dans des processus de production hautement compétitifs et à faible rentabilité. La plus-value est transférée des producteurs de la périphérie vers les producteurs du centre, ce qui entraîne un échange inégal et une concentration de la richesse mondiale dans le centre. En comparaison, les pays semi-périphériques ont “un mélange relativement équilibré” de processus de production centraux et périphériques. »4

    Un pays de la semi-périphérie est un pays qui perçoit une proportion de survaleur depuis les pays de la périphérie mais qui exporte une proportion plus importante de survaleur vers les pays du centre. Les pays de la semi-périphérie sont donc des pays intermédiaires dans le circuit international de la valeur, mais qui restent eux-mêmes plus exploités qu’exploiteurs.

    Il n’est plus possible de définir un pays impérialiste comme un pays « exploiteur », il est alors tentant de le définir comme un pays « plus exploiteur qu’exploité ». Cependant, cette définition intuitive pose elle aussi plus de problèmes qu’elle n’en résout. Avec cette définition, seuls les pays du centre seraient des pays impérialistes, et les pays de la semi-périphérie ne pourraient pas être des pays impérialistes — par définition.

    Par exemple, avec cette définition, la Chine ne serait pas un pays impérialiste, parce qu’elle est aujourd’hui un pays plus exploité par l’Occident (dont le Japon) qu’elle n’exploite le reste du monde.

    « […] Dans l’ensemble, la Chine reste une économie exploitée par les pays impérialistes du système-monde capitaliste, même si le degré d’exploitation a rapidement diminué ces dernières années. »5

    D’une part, la Chine est toujours un pays principalement exploité, mais d’autre part, la Chine est aussi devenue l’un des principaux pays exploiteurs du monde :

    « Si l’on additionne la population de l’Asie du Sud, de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie de l’Est à revenu faible ou moyen (à l’exclusion de la Chine), la population totale représente environ 45 % de la population mondiale. La Chine a donc établi des relations d’exploitation avec près de la moitié de la population mondiale. La Chine ne peut plus être traitée comme un simple pays périphérique dans le système-monde capitaliste. »

    La Chine est à la fois un pays exploité et un pays exploiteur :

    « […] Dans l’ensemble, la Chine continue d’occuper une position exploitée dans la division capitaliste mondiale du travail et transfère plus de plus-value au centre (pays impérialistes historiques) qu’elle n’en reçoit de la périphérie. Toutefois, le PIB par habitant de la Chine a atteint des niveaux nettement supérieurs aux niveaux de revenus de la périphérie et, en termes de flux internationaux de transfert de main-d’œuvre, la Chine a établi des relations d’exploitation avec près de la moitié de la population mondiale (y compris l’Afrique, l’Asie du Sud et certaines parties de l’Asie de l’Est). Par conséquent, il est mieux de considérer la Chine comme un pays semi-périphérique dans le système-monde capitaliste. »6

    La Chine est-elle donc un pays exploité exploiteur (un pays dominé fort) ou un pays exploiteur exploité (un pays dominant faible) ? Selon la théorie du système-monde, la Chine est un pays principalement exploité (semi-périphérique), elle ne pourrait donc pas être un pays dominant — par définition.

    La définition structuraliste d’un pays impérialiste proposée par la théorie du système-monde (le modèle centre-périphérie) pose deux principaux problèmes théoriques. Premièrement, elle implique qu’un pays qui lutte pour la domination économique mondiale (par et pour lui-même, pas comme intermédiaire d’un autre pays), et qui réussi ainsi à dominer la majorité du monde, ne serait pas impérialiste du moment que ce pays reste plus exploité qu’exploiteur — par exemple, la Chine contemporaine. Deuxièmement, elle place au même niveau une bourgeoisie qui domine la majorité du monde et une bourgeoisie qui est l’intermédiaire d’une bourgeoisie qui domine la majorité du monde ; elle ne distingue pas une bourgeoisie qui exploite réellement la majorité du monde d’une bourgeoisie qui participe à l’exploitation de la majorité du monde comme complice, auxiliaire, collaboratrice, etc., de la première — par exemple, respectivement la bourgeoisie chinoise et indienne. La théorie du système-monde est inapplicable dans la pratique politique, c’est une déviation structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme.

    Les pays dominants (impérialistes) profitent de la dépendance et de l’échange inégal, mais profiter de la dépendance et de l’échange inégal ne fait pas d’un pays un pays dominant. Les pays dominés peuvent exploiter d’autres pays dominés, comme c’est le cas des pays dominés de la semi-périphérie (Inde, Indonésie, Vietnam, Corée du Sud, Taïwan, Mexique, Venezuela, Brésil, Argentine, République démocratique du Congo, Afrique du Sud, Pologne, Ukraine, Roumanie, Égypte, Grèce, Turquie, Arabie saoudite, Iran, etc.), mais la bourgeoisie compradore de ces pays n’est pas alors une bourgeoisie impérialiste.

    De plus, les pays dominants s’exploitent entre eux : comme nous l’avons cité dans notre précédent document, le Canada exploite l’Angleterre. Est-ce que cela signifie qu’il suffirait que l’Angleterre soit plus exploitée par d’autres pays impérialistes qu’elle n’exploite d’autres pays pour cesser d’être un pays impérialiste ?

    Pour définir un pays impérialiste, il faut une définition de classe.

    4. Surprofits intermédiaires ou autonomes ?

    Dans des documents précédents, nous avons écrit :

    « La bourgeoisie russe et chinoise ne sont pas des bourgeoisies compradores, incapables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes. Ce sont des bourgeoisies nationales et impérialistes, qui sont capables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes, et qui luttent donc pour étendre et intensifier leur domination sur la bourgeoisie compradore et les masses populaires (la bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat et paysannerie) des nations opprimées. Les bourgeoisies russe et chinoise cherchent à assurer et à accroître leurs surprofits par la domination politique des États et la domination économique des marchés. La Russie et la Chine sont des pays relativement dominés, mais ce ne sont pas des pays dominés, leur bourgeoisie impérialiste est relativement faible, mais ce sont des bourgeoisies impérialistes.

    Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste. »7

    « Un pays dirigé par une bourgeoisie compradore ne peut pas être un pays impérialiste, car la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits : dans l’exploitation internationale du travail et l’accumulation internationale de la valeur, elle ne joue un rôle que d’intermédiaire pour la bourgeoisie impérialiste, et elle est elle-même dominée. »8

    « Comment des pays de la semi-périphérie peuvent-ils être impérialistes, comme la Chine ou la Russie, et d’autres semi-coloniaux, comme la Turquie, l’Inde ou l’Iran ? La place de ces pays dans le système-monde est identique, pourtant leur nature est différente. Pourquoi ? Parce que dans le cas de la Chine et de la Russie, c’est une bourgeoisie nationale (bureaucratique et impérialiste) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange, alors que dans le cas de la Turquie, de l’Inde ou de l’Iran, c’est une bourgeoisie compradore (bureaucratique) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange : l’une bénéficie directement de la dépendance et de l’échange inégal, l’autre n’en bénéficie qu’indirectement, l’une peut accumuler des surprofits, l’autre ne le peut pas. »9

    La production mondiale est in fine une production vers le centre, et l’exploitation mondiale est in fine une exploitation par le centre : le circuit mondial de la valeur n’est pas linéaire, mais il va de la périphérie vers le centre — la valeur est extraite à la périphérie et s’accumule au centre. Cependant, la question à laquelle nous devons répondre n’est pas « quelle est la place d’un pays dans le système-monde ? » mais « quelle est la nature de classe d’un pays ? », c’est-à-dire, « quels sont les classes et quelle est la classe dominante d’un pays ? » Confondre les pays du centre avec les pays dominants, et les pays de la périphérie (et semi-périphérie) avec les pays dominés, est faux. Le problème de la définition d’un pays impérialiste n’est pas « quel pays accumule ? », mais « dans chaque pays, quelle classe accumule et comment accumule-t-elle ? » Autrement dit, « quelle est la nature de l’accumulation de chaque bourgeoisie de chaque pays ? »

    Un pays peut avoir une place intermédiaire (semi-périphérique) dans le système-monde, et être impérialiste, si sa bourgeoisie est impérialiste, ou ne pas l’être, si sa bourgeoisie est compradore.

    Pour comprendre pourquoi nous affirmons que « la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits », il faut comprendre la différence entre l’accumulation compradore (intermédiaire) et l’accumulation impérialiste (autonome) de surprofits. À proprement parler, notre affirmation est inexacte : la bourgeoisie compradore accumule elle aussi des surprofits. Ceci dit, quelle est la nature de cette accumulation, et donc, quelles sont ses conditions et ses limites déterminées ?

    La bourgeoisie compradore ne peut accumuler que la proportion de surprofits que lui permet la bourgeoisie impérialiste. L’accumulation de surprofits par la bourgeoisie compradore ne peut être qu’une accumulation intermédiaire d’une fraction de l’accumulation de surprofits par la bourgeoisie impérialiste. La proportion de surprofits que la bourgeoisie compradore peut accumuler dépend du développement du capitalisme comprador, mais celui-ci dépend lui-même de la bourgeoisie impérialiste (il est un développement par et pour l’impérialisme). Les surprofits se concentrent donc toujours dans les pays impérialistes, parce que la production dans les pays dominés reste dépendante des pays impérialistes, même lorsqu’ils exploitent d’autres pays dominés, et à destination des pays impérialistes, même lorsqu’ils sont exploités par d’autres pays dominés.

    Les pays où la classe dominante est une bourgeoisie compradore — soumise à l’impérialisme — restent donc des pays dominés sur le marché mondial — soumis à l’impérialisme — même lorsqu’ils exploitent des pays dominés.

    À l’inverse, des pays impérialistes peuvent être relativement exploités sur le marché mondial, comme c’est le cas des pays impérialistes de la semi-périphérie (Chine, Russie, Italie, Espagne, etc.), mais la bourgeoisie impérialiste de ces pays n’est pas alors une bourgeoisie compradore non plus.

    La bourgeoisie impérialiste peut accumuler « librement » des surprofits, même si celle-ci est en concurrence avec d’autres bourgeoisies impérialistes et que sa production peut-être relativement dépendante et à destination d’autres pays impérialistes. Le développement du capitalisme dans ces pays n’est pas comprador, c’est-à-dire qu’il n’est pas par et pour l’impérialisme d’un autre pays. L’accumulation de surprofits, même si elle peut être comparable à une accumulation intermédiaire, n’est-elle même pas intermédiaire, c’est-à-dire qu’elle n’est pas développée par la dépendance à d’autres pays, mais par la dépendance d’autres pays.

    Ce qui nous importe, ce n’est in fine pas le degré de dépendance ou d’exploitation (d’échange inégal) sur le marché mondial, c’est la classe qui est dépendante ou exploitée, c’est-à-dire la nature de cette dépendance et exploitation : est-ce une bourgeoisie qui est l’intermédiaire d’une autre bourgeoisie dans la chaîne mondiale de la valeur, ou qui est à l’extrémité supérieure de celle-ci ? Est-ce que la domination de cette bourgeoisie sur des pays dominés est relative à la domination d’une autre bourgeoisie, ou non ? Dans le premier cas, l’accumulation est compradore (intermédiaire) ; dans le second cas, l’accumulation est impérialiste (autonome).

    La différence entre un pays impérialiste et un pays dominé est analogue à la différence entre la bourgeoisie et le prolétariat : la différence ne se situe pas dans la proportion de valeur accumulée, mais dans les rapports de production. Par exemple, la frange supérieure du prolétariat peut accumuler plus de valeur (par le salaire) que la frange inférieure de la bourgeoisie (par le profit), mais l’aristocratie ouvrière n’est pas alors une frange de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie n’est pas alors une frange du prolétariat non plus. Pour aller plus loin, l’aristocratie ouvrière d’un pays du centre peut être plus riche que la moyenne bourgeoisie d’un pays de la périphérie, mais les rapports de production restent respectivement prolétaires et bourgeois. Dans tous les cas, le prolétariat vend sa force de travail alors que la bourgeoisie vend les marchandises produites par la force de travail exploitée du prolétariat ; le prolétariat reproduit sa force de travail (il survit), alors que la bourgeoisie reproduit son capital (elle valorise la valeur). L’accumulation de valeur du prolétariat est salariée, c’est-à-dire intermédiaire de l’accumulation de valeur de la bourgeoisie, qui est capitaliste, c’est-à-dire autonome. Par exemple, la petite bourgeoisie est soumise à la grande bourgeoisie, comme le prolétariat, mais contrairement à lui, elle est à l’extrémité supérieure de l’accumulation de valeur, pas intermédiaire dans celle-ci, et elle est autonome dans celle-ci parce qu’elle n’a pas que sa force de travail à vendre (la « dépendance » de la petite-bourgeoisie à la grande bourgeoisie est capitaliste, pas salariée). Comprendre la nature de la classe dominante d’un pays, c’est comprendre quels sont les rapports de production mondiaux qu’entretient ce pays.

    L’accumulation de surprofits compradore est intermédiaire et relative à la dépendance à d’autres bourgeoisies. L’accumulation de surprofits impérialistes est autonome et relative à la dépendance d’autres bourgeoisies. L’accumulation de surprofits par la bourgeoisie compradore est déterminée (conditionnée et limitée) par l’accumulation des bourgeoisies impérialistes auxquelles elle est dépendante.

    La bourgeoisie compradore est dominée par la bourgeoisie impérialiste, donc leur accumulation de surprofits est qualitativement différente. Comment la bourgeoisie impérialiste domine-t-elle la bourgeoisie compradore ?

    5. Économie extravertie ou autocentrée ?

    Les monopoles compradors existent, et peuvent même être très puissants, par exemple, les chaebols en Corée du Sud ou le Tata group en Inde. L’Inde a aujourd’hui des monopoles plus nombreux et plus importants que de vieux pays impérialistes, comme la France ou l’Allemagne (comme ne manque pas de le noter le MLPD, pour justifier que l’Inde est devenue une superpuissance néo-impérialiste). Comment les monopoles impérialistes dominent-ils toujours les monopoles compradors, même plus nombreux et plus importants ?

    Les monopoles impérialistes peuvent posséder directement les monopoles compradors : les actionnaires des pays impérialistes peuvent acheter des actifs compradors et mettre en minorité les actionnaires locaux. Cependant, ce n’est pas nécessairement le cas. Par exemple, pour Samsung, les actionnaires étrangers (non sud-coréens) représentent entre 30 et 40 % des actionnaires, soit une proportion importante mais non majoritaire. La relation de domination entre les monopoles compradors et les monopoles impérialistes est principalement une relation de dépendance plutôt qu’une relation de propriété.

    Tout comme les pays, les monopoles sont interdépendants à divers degrés, mais la relation de dépendance des monopoles compradors aux monopoles impérialistes est une relation de domination. Dans leur chaîne de production (et de circulation), les monopoles compradors sont soumis aux monopoles impérialistes. Les monopoles impérialistes assurent leur contrôle sur les étapes les plus rentables et les plus stratégiques de la production (et de la distribution), et délèguent les autres étapes, moins stratégiques et moins rentables, aux monopoles compradors. Les monopoles impérialistes s’assurent de leur contrôle sur la technologie et sur la vente des produits à la plus-value la plus élevée (souvent la vente finale, mais pas toujours). Aucun monopole ne contrôle directement — par la propriété — toute sa chaîne de sa production (et de circulation), mais les monopoles impérialistes s’assurent de contrôler indirectement celle-ci — par la dépendance.

    La dépendance est elle-même directe et indirecte. Les monopoles compradors dépendent directement des monopoles impérialistes dans la production et dans la réalisation du profit. Dans la production, la dépendance directe est technologique (la propriété intellectuelle), financière (les investissements) et monétaire (l’accès au marché mondial). Dans la réalisation du profit, la dépendance directe est dans le débouché des marchandises (l’accès aux marchés nationaux des pays impérialistes). Cependant, les monopoles compradors ne dépendent pas des monopoles impérialistes principalement directement, mais principalement indirectement.

    L’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran ont tous une production extravertie, c’est-à-dire un marché national construit par et pour l’exportation vers d’autres marchés nationaux, dont ils dépendent, au détriment de leur propre développement.

    Le marché national désigne la production et la consommation marchandes nationales. Le marché national ne désigne pas toute la production et la consommation d’un pays. D’une part, le marché national est relatif aux marchandises, la production et la consommation non marchandes (domestiques et semi-féodales) en sont donc exclues. D’autre part, le marché national est relatif aux capitaux nationaux (selon la propriété privée bourgeoise), la production des capitaux étrangers en est donc exclue aussi. Du point de vue bourgeois, qu’importe que ce soit du travail national qui mette en mouvement le capital étranger, le profit n’est pas national donc la production ne l’est pas non plus. Idem, qu’importe que le travail domestique et semi-féodal produisent et consomment de la valeur d’usage (en nature), celles-ci ne réalisent pas de profit donc elles n’existent pas. La production et la consommation compradore font partie du marché national, même si elles sont liées aux intérêts impérialistes avant les intérêts nationaux.

    Une économie « extravertie » n’est pas synonyme d’« exportatrice », mais antonyme d’« autocentrée ». Tous les pays exportent, mais tous les pays n’ont pas une économie extravertie (construite par et pour l’exportation). Par exemple, les pays impérialistes de la semi-périphérie, comme la Chine, la Russie, l’Italie ou l’Espagne exportent des marchandises à plus-value faible ou modérée vers les pays impérialistes du centre. Cependant, la différence fondamentale entre une économie semi-périphérique impérialiste ou compradore est dans le développement du marché national :

    • les pays impérialistes ont une économie autocentrée parce que la production et la consommation du marché national se développent principalement pour le marché national (produire la consommation du marché national, consommer la production du marché national) ;
    • les pays semi-coloniaux ont une économie extravertie parce que la production et la consommation du marché national se développent principalement pour d’autres marchés (produire la consommation d’autres marchés, consommer la production d’autres marchés).

    Le développement du marché national pour le marché national peut être par d’autres marchés, comme ce fut le cas de la Chine de la période « Réforme et ouverture ». Le développement du marché national pour d’autres marchés peut être par le marché national lui-même, comme nous allons le voir. Ceci dit, le premier développement émancipe le marché national de la dépendance alors que le second entretient et approfondit la dépendance de celui-ci.

    Dans les économies autocentrées, la relation principale du développement économique est la relation entre la production pour l’équipement (la production de forces productives) et la production pour la consommation « de masse » (la consommation pour la reproduction de la force de travail). Dans les économies extraverties, la relation principale du développement économique est la relation entre la production pour l’exportation et la production pour la consommation « de luxe ».

    La consommation « de masse » est la consommation de la reproduction de la force de travail, qui est donc payée par le salaire (la vente de la force de travail). Par exemple, un prolétaire a un salaire, et avec son salaire, il achète une voiture bas de gamme. La consommation « de luxe » est la consommation de l’exploitation du travail, qui est donc payé par la partie consommée du profit (la survaleur extraite de la valeur produite par le travail). Par exemple, un bourgeois a un profit, et avec son profit, il achète une voiture haut de gamme. Le prix de la consommation « de masse » détermine le prix de vente de la force de travail du prolétaire, alors que le prix de la consommation « de luxe » détermine la proportion consommée du profit du bourgeois.10

    La relation objective (nécessaire) de la croissance économique entre les secteurs productifs n’est pas la même dans les pays autocentrés et extravertis : dans les pays autocentrés, c’est la croissance du secteur de la consommation « de masse » et de celui de l’équipement ; dans les seconds, c’est la croissance du secteur de la consommation « de luxe » et de celui de l’exportation.

    Dans les pays dominés, les revenus du capital sont principalement des revenus du capital comprador, donc la demande « de luxe » est principalement une demande compradore, c’est-à-dire que la consommation « de luxe » est principalement la consommation par le profit comprador.

    La demande « de masse » et « de luxe » existent toutes deux dans les économies autocentrées et extraverties. Cependant, leur rôle dans le développement économique n’est pas le même. Les marchés autocentrés sont principalement fondés sur la demande « de masse » des revenus du travail (les salaires). Les marchés extravertis sont principalement fondés sur la demande « de luxe » des revenus du capital (les profits).

    « Le premier [des deux mécanismes qui produisent le sous-développement] détermine le rapport entre le département des moyens de production et celui des moyens de consommation. Pour le comprendre, il faut se souvenir que les périphéries ont été construites par le centre, elles se sont laissées construire par leurs classes dirigeantes, ou alors elles ont été battues dans leur résistance. Elles ont été construites sur l’articulation entre exportation et consommation de luxe. Le premier terme est l’exportation des ressources, qui concerne, pour tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, les matières premières agricoles et minérales, les produits tropicaux, les arbres de Sibérie, et pour les minéraux le cuivre, le fer, l’or, le charbon, ainsi que le pétrole et le gaz qui sont plus importants aujourd’hui. Ces exportations sont contrôlées par le capital du centre, en alliance avec les classes dirigeantes des anciens systèmes locaux, sauf dans les colonies au sens le plus strict où l’administration coloniale se substituait aux classes dirigeantes locales. De la sorte, ces exportations produisent des revenus pour une minorité. Celle-ci est parfois infime, comme en Guinée équatoriale où il s’agit du Président et de sa famille, et elle a certainement longtemps représenté autour de 5 % de la population pour l’Afrique subsaharienne sortie de la colonisation. Aujourd’hui, dans des pays comme l’Inde, le Brésil, l’Amérique latine, ou une bonne partie de l’Afrique qui rattrape, ce chiffre atteint 20 %. Mais c’est seulement 20 %, et cela signifie que 80 % ne tirent aucun bénéfice de tout cela. »11

    Dans tout marché, il y a une contradiction entre la capacité de production et la capacité de consommation (double condition à la réalisation d’un profit), qui est dépassée en permanence dans la dépendance : les pays impérialistes exportent ce qu’ils ne peuvent pas consommer, les pays semi-coloniaux importent ce qu’ils ne peuvent pas produire. Ce dépassement n’est pas un dépassement de la dépendance, mais une intensification de celle-ci (de la contradiction entre pays dominés et pays dominants) ! Avoir une capacité de production sans capacité de consommation, c’est la crise de surproduction — le profit ne peut pas se réaliser.

    6. Économie hétérogène ou homogène ?

    Le développement comprador (« par le haut ») du capitalisme dans les pays semi-coloniaux crée aussi un développement « par la fin ». Pourquoi ? Parce que dans les économies extraverties, où la demande « de luxe » est la demande principale, la production pour la consommation « de luxe » est une production en substitution d’importation, c’est-à-dire en substitution de production importée des pays impérialistes développés. Le développement « par la fin » est organique dans les marchés nationaux dominés, où la demande « de luxe » est la demande principale, parce que la production en substitution d’importation est la plus rentable.

    Dans les économies extraverties, il y a un marché national avec une demande « de masse », mais ce marché national est « biaisé » en défaveur du secteur productif de la consommation « de masse » (qui est nationale) et en faveur de la consommation « de luxe » (qui est compradore).

    Or, la production pour la consommation « de luxe » est une production à forte consommation de capitaux et de travail, c’est-à-dire qui nécessite des forces productives développées : infrastructures, usines, technologies, main-d’œuvre qualifiée, etc. Lorsque le marché national se développe dans les pays dominés, il se développe « par la fin », donc il développe en même temps sa dépendance. Plus le secteur de la production pour la consommation « de luxe » se développe, plus celui-ci dépend des investissements et des importations depuis les pays impérialistes.

    Dans les économies extraverties, la dépendance augmente avec l’augmentation des salaires et des forces productives. La demande « de masse » et d’équipement est conditionnée et limitée par l’extraversion de l’économie, c’est-à-dire qu’elles sont relatives à la dépendance. Cela reste vrai même lorsque les salaires augmentent la consommation « de masse » du marché national et que les forces productives augmentent la production vers le marché national. Pourquoi ? Parce que la production reste en substitution d’importation (même lorsqu’elle est pour la consommation « de masse »).

    Dans les économies extraverties, la relation objective (nécessaire) de la croissance économique est donc « biaisée », elle commence « par la fin ». Ce « biais » crée une croissance économique hétérogène — par opposition aux économies autocentrées, où ce « biais » n’existe pas et où la croissance économique est donc homogène. Dans les économies extraverties, la croissance du secteur productif de la consommation « de luxe » et de l’exportation est donc une augmentation de l’hétérogénéité économique, et donc, une augmentation de la dépendance. L’hétérogénéité des économies extraverties fait partie de leur dépendance : la production des économies hétérogènes dépend de la production des économies homogènes plus avancées.

    Dans les économies hétérogènes, l’augmentation des forces productives du secteur pour la consommation « de masse », parce qu’elle reste en substitution d’importation depuis des économies homogènes (en imitation du standard « de luxe » fixé par les classes dominantes locales), augmente la dépendance aux économies homogènes qui ont les forces productives (les capitaux et la force de travail complexe) qui correspondent à cette production qualitativement avancée.

    Dans les économies extraverties, la demande est « biaisée » en général, ce qui comprend la consommation mais aussi les investissements.

    Les investissements se concentrent là où ils sont les plus rentables, donc, ils se concentrent dans les pays impérialistes développés et dans le secteur exportateur. La proportion du profit réinvesti dans la reproduction du capital est réduite un minimum pour que la proportion investie dans le capital des pays impérialistes développés soit maximum. Par exemple, un bourgeois va utiliser sa rente pétrolière pour acheter des bons du trésor américain, mais pas pour développer ou diversifier son capital. Les retours sur investissement dans les pays développés sont meilleurs que ceux dans le secteur exportateur national, qui sont eux-mêmes meilleurs que ceux dans les autres secteurs nationaux. En conséquence les économies extraverties observent un double phénomène de fuite des capitaux vers les pays plus développés et de rente du capital du secteur exportateur — « rente », parce que le capital du secteur exportateur stagne. La concurrence est principalement pour la domination de la rente du secteur exportateur, pas pour le développement des forces productives (par exemple, l’augmentation de la productivité ou la diversification des secteurs productifs).

    Dans les pays extravertis, la bourgeoisie est dominée, elle investit donc relativement à sa domination. La haute bourgeoisie est liée aux intérêts des marchés développés, dans lesquels elle investit et dont elle dépend, avant d’être liée aux intérêts du marché national. Dans les pays dominés, la haute bourgeoisie ne peut être que compradore, et la bourgeoisie nationale ne peut être qu’une moyenne bourgeoisie — le grand capital est nécessairement comprador. Les bourgeois compradors investissent au court terme dans leur dépendance, là où les bourgeois impérialistes investissent au long terme dans leur autonomie (financière-monétaire et technologique), pour augmenter leur profit impérialiste et le sauvegarder contre la concurrence interimpérialiste. Pour la haute bourgeoisie compradore, se battre contre la dépendance est vain, elle cherche donc à avoir une meilleure place dans celle-ci plutôt qu’à en sortir — d’où ses investissements de court terme, qui ne sont pas « stupides », mais qui correspondent simplement à la réalité de la dépendance avec laquelle elle compose.

    Dans les économies autocentrées, les investissements ne sont pas « biaisés ». D’une part, la bourgeoisie réinvestit son profit dans son capital national, parce que cet investissement est le plus rentable et que la concurrence fait de même ; d’autre part, la bourgeoisie ne consomme pas une proportion importante de son profit, parce qu’elle n’importe pas sa consommation « de luxe », qui est produite par le marché national (homogène). Pour ces deux raisons, la proportion réinvestie du profit est haute, et la proportion consommée est basse. Dans les économies extraverties, par comparaison aux économies autocentrées, la proportion du profit réinvesti est beaucoup plus faible et la proportion du profit consommé est beaucoup plus élevée.

    Tout capitalisme comprador n’est pas un capitalisme « de rente » ou un capitalisme bureaucratique (et tout capitalisme bureaucratique n’est pas un capitalisme comprador). La « rente » (qui est étatique, c’est-à-dire bureaucratique) ne s’observe généralement que dans les capitalismes compradors les plus arriérés, où le sous-développement est le plus intense. Le développement du marché national dans les semi-colonies est toujours lent et hétérogène, mais il peut exister, voire être relativement important. Par exemple, en Corée du Sud, où l’absence de ressources naturelles abondantes et demandées rend impossible une « rente », les bourgeois bureaucratiques compradors sud-coréens ont investit dans leur capital comprador et ont produit aussi pour la demande « de masse » sud-coréenne. Le semi-colonialisme recouvre des réalités très différentes : la Corée du Sud, exportatrice de capitaux et de marchandises à plus-value élevée, est une semi-colonie, le Bangladesh est aussi une semi-colonie. Entre ces deux pays, le capitalisme comprador est quantitativement différent — relativement développé ou sous-développé — mais il est qualitativement identique — dépendant. La dépendance conditionne et limite le développement des semi-colonies, mais elle ne l’interdit pas, d’où la différence entre les pays semi-coloniaux de la périphérie (par exemple, le Bangladesh) et de la semi-périphérie (par exemple, la Corée du Sud), dont le développement est quantitativement comparable à celui des pays impérialistes de la semi-périphérie. À ce propos, l’Irlande est un pays semi-colonial du centre (le seul), dont le développement est quantitativement comparable à celui des pays impérialistes du centre.

    La dépendance, c’est-à-dire la domination impérialiste, est principalement indirecte et organique. Historiquement, le développement du capitalisme comprador dans les colonies et semi-colonies était principalement par l’autocroissance du capital, et secondairement seulement par l’exportation de capitaux.12 Aujourd’hui, le développement du capitalisme comprador dans les semi-colonies est principalement par l’extraversion et l’hétérogénéité du capital, et secondairement seulement par la propriété étrangère du capital.

    7. Respect ou subversion des monopoles stratégiques ?

    L’accumulation compradore ou impérialiste est relative au statut dominant ou dominé dans la dépendance. Cette domination est principalement indirecte (l’extraversion et l’hétérogénéité), mais elle est aussi directe. Depuis la 2de Guerre mondiale, les pays impérialistes ont monopolisé des moyens de puissance économique et politiques avec lesquels ils dominent les autres pays du monde.

    Ces monopoles sont :

    1. le monopole des ressources naturelles ;
    2. le monopole technologique ;
    3. le monopole médiatique ;
    4. le monopole financier et monétaire ;
    5. le monopole militaire.

    Par exemple, « une vingtaine de banques, qui sont toutes des pays du centre, contrôlent toutes les transactions sur le marché financier monétaire mondialisé. »13

    Dans le cas du monopole financier et monétaire, la comparaison de l’Inde et de la Chine est flagrante :

    « Le quatrième monopole est financier, c’est le marché financier et monétaire mondialisé. C’est la raison pour laquelle la Chine et la Russie sont pour eux des pays insupportables, car elles ne rentrent pas dans cette mondialisation financière. Par contre, l’Inde y rentre. »14

    « [La Chine] participe à la mondialisation commerciale, à la mondialisation des investissements, mais pas à la mondialisation financière. Les banques, en Chine, sont toutes des banques d’État chinoises. Et le yuan n’est pas une devise flexible sur le marché : le taux est décidé par la Chine. Le résultat, c’est que, mesuré en parité de pouvoir d’achat, le PIB chinois fait 18 % du PIB mondial, et mesuré en dollars courants ou en yuans courants, 16 %. La différence est très petite. L’Inde, qui participe à la financiarisation mondialisée, pèse 8 % en parité de pouvoir d’achat, mais seulement 1,2 % en dollars courants. Rentrer dans la mondialisation financière, c’est accepter l’accumulation par dépossession, à travers des dévaluations permanentes et continues qui permettent d’acheter pour une bouchée de pain des actifs locaux. »15

    Chercher à obtenir les monopoles stratégiques, c’est en soi subvertir la domination des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, pour leur résister ou leur faire concurrence ; et ne pas chercher à obtenir les monopoles stratégiques, c’est en soi respecter la domination des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, donc s’y soumettre.

    L’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran se soumettent en général aux monopoles stratégiques de l’Occident (dont le Japon), alors que la Russie et la Chine les concurrencent radicalement. Par exemple, la Chine investit dans la recherche technologique et cherche à imposer le yuan dans les échanges commerciaux, la Russie investit dans une puissance militaire capable de rivaliser avec celle des USA, et les banques chinoises et russes répondent à la bourgeoisie chinoise et russe avant de répondre au Fonds monétaire international ou à la Banque mondiale.

    L’Iran ne s’est que partiellement émancipé des monopoles stratégiques de l’Occident, il ne leur fait pas concurrence (il ne cherche pas à les obtenir), et il se soumet à la place à ceux des challengeurs russe et chinois. En revanche, Cuba ou la Corée du Nord continuent de résister aux monopoles stratégiques de l’Occident.

    8. Pays semi-périphériques dominés ou impérialistes ?

    La place dans le système monde — centre, semi-périphérie, périphérie — ne traduit que le degré d’exploitation dans le circuit mondial de la valeur. Un pays du centre exploite plus qu’il n’est exploité. Un pays de la périphérie est exploité plus qu’il n’exploite. Un pays de la semi-périphérie fait partie de la périphérie, mais il exploite le reste de la périphérie, et a donc une place intermédiaire, c’est-à-dire un degré d’exploitation moindre dans le circuit mondial de la valeur.

    Les pays impérialistes de la semi-périphérie sont surexploités comme les pays dominés de la semi-périphérie, mais ils ne sont pas dépendants comme les pays dominés de la semi-périphérie. Les pays de la semi-périphérie sont dans une situation d’oligopsone avec le reste de la périphérie, mais parce que les pays impérialistes de la semi-périphérie possèdent une économie autocentrée et homogène, ainsi que les 5 monopoles stratégiques, la même situation d’oligopsone ne crée pas la même situation de dépendance. Les pays impérialistes de la semi-périphérie « dépendent » de leurs exportations vers le centre, tout comme les pays impérialistes du centre « dépendent » de leurs exportations vers le centre du centre — les USA. Cependant, cette dépendance d’une bourgeoisie impérialiste à une autre bourgeoisie impérialiste est qualitativement différente de la dépendance d’une bourgeoisie compradore à une bourgeoisie impérialiste.

    Lorsqu’une semi-colonie développe son exploitation d’autres pays, elle développe en même temps son exploitation par d’autres pays, et elle ne cesse donc pas d’approfondir sa propre exploitation. Une semi-colonie de la semi-périphérie reste plus exploitée qu’exploiteuse, mais au-delà du rapport entre la survaleur importée et exportée, c’est-à-dire de l’échange inégal, une semi-colonie reste dépendante, donc dominée. C’est le cas des semi-colonies de la semi-périphérie : Inde, Corée du Sud, Brésil, Turquie, Iran, etc. Avec le développement de l’exploitation d’autres pays, la place dans le circuit mondial de la valeur change, le ratio exploiteur/exploité change, mais pas la nature du pays — semi-colonial ou impérialiste.

    L’échange inégal (la surexploitation du travail) est la conséquence de la dépendance. C’est la dépendance qui est déterminante — qui fait qu’un pays est impérialiste ou semi-colonial. Cette dépendance, c’est toujours la dépendance d’une classe à une autre — de la bourgeoisie compradore à la bourgeoisie impérialiste.

    La Chine et la Russie sont surexploitées, mais elles ne sont pas dépendantes, parce que leur bourgeoisie n’est pas compradore. Si la bourgeoisie russe et chinoise sont bureaucratiques mais pas compradores, c’est parce que le développement du capitalisme en Russie et en Chine n’a lui-même pas été comprador.

    Dans les semi-colonies, le développement du capitalisme est comprador : l’accumulation des forces productives « par le haut » et « par la fin » est le développement d’une économie extravertie et hétérogène. En Chine et en Russie, le développement du capitalisme n’a pas été comprador : l’accumulation socialiste des forces productives était le développement d’une économie autocentrée et homogène.

    « L’articulation déterminante dans un système autocentré est celle qui relie le secteur [de] la production de biens de consommation “de masse” au secteur [de] la production de biens d’équipement destiné à permettre la production [de biens de consommation “de masse”]. Cette articulation déterminante a effectivement caractérisé le développement historique du capitalisme au centre du système (en Europe, en Amérique du Nord et au Japon). Elle définit donc abstraitement le mode de production capitaliste “pur” et a été analysée, comme telle, dans le Capital. On pourrait montrer que le procès du développement de l’URSS comme celui de la Chine est également fondé sur cette articulation déterminante, bien que les modalités de ce procès soient, en ce qui concerne la Chine, originales. »16

    Le développement comprador a développé une dépendance pérenne, alors que le développement socialiste a prévenu celle-ci, alors même que l’URSS révisionniste et la Chine populaire étaient des pays dont le développement économique était moins avancé que les pays impérialistes. Par exemple :

    « Au début des années 1990, la Chine faisait clairement partie de la périphérie. Elle avait des termes d’échange de travail défavorable non seulement par rapport aux États-Unis et à d’autres pays à revenu élevé, mais aussi par rapport à tous les groupes de pays à revenu faible et intermédiaire. Depuis lors, la Chine a réussi à améliorer ses termes d’échange de travail par rapport à chaque groupe de pays. En 2015–17, […] la Chine avait clairement établi des positions d’exploitation en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne. […] En outre, la Chine a également acquis un avantage significatif par rapport à d’autres pays d’Asie de l’Est à faible revenu ou à revenu intermédiaire. »17

    La réponse à la question « pourquoi la Russie et la Chine n’ont pas été semi-colonisées lors de leur ouverture respective, alors qu’elles étaient en position d’extrême faiblesse contre les pays impérialistes hégémoniques ? » n’est pas évidente, et ne peut pas être réduite à la simple volonté politique des dirigeants russes et chinois (dans le cas russe, la question est même « comment la Russie de Yeltsin a-t-elle pu ne pas être semi-colonisée ? »).

    Dans les années 1990, l’empire semi-colonial soviétique était disloqué (en ruine) et la Chine n’en avait pas du tout. Cependant, l’économie russe et chinoise, même si elles étaient toutes deux très faibles étaient autocentrées et homogènes. Ainsi, la Russie et la Chine ont développé leur économie principalement avec le développement de la dépendance d’autres pays, et non pas avec celui de leur dépendance à d’autres pays.

    Aujourd’hui, la Russie est un pays impérialiste relativement faible, qui a une économie exportatrice de marchandises à plus-value faible (produit de l’industrie extractiviste) et modérée (produit de l’industrie militaire). Idem pour la Chine, qui a une économie extrêmement exportatrice de marchandise à plus-value modérée — « l’usine du monde ». Cependant, le développement de l’économie russe et chinoise :

    1. développe principalement leur demande « de masse » (non pas leur demande « de luxe ») ;
    2. développe principalement les secteurs productifs de la consommation « de masse » et d’équipement (non pas ceux de la consommation « de luxe » et d’exportation) ;
    3. et développe leur homogénéité (non pas leur hétérogénéité).

    En Russie et en Chine, la demande est principalement la consommation « de masse » (par le salaire), et la relation objective de la croissance économique est principalement entre le secteur productif de la consommation « de masse » et de l’équipement. Avec la croissance économique, le marché national russe et chinois devient de moins en moins dominé et de plus en plus dominant.

    Avoir un marché autocentré et homogène, premièrement, ce n’est pas seulement avoir la capacité de produire une certaine quantité de marchandise, c’est aussi avoir la capacité de consommer cette quantité de marchandise. Deuxièmement, ce n’est pas seulement avoir la capacité de produire et consommer une certaine quantité de marchandise, c’est aussi avoir la capacité de produire et consommer toutes les qualités de marchandises nécessaires à une économie.

    Par exemple, avoir une industrie de pièce automobile, ce n’est pas produire des voitures. Pour produire des voitures, il faut aussi une industrie de matière première raffinée et de montage automobile. Pour avoir une industrie de matière première raffinée, il faut une industrie extractiviste, et donc un accès aux matières premières brutes. Pour avoir une industrie de montage automobile, il faut des technologies de pointe et une main-d’œuvre formée. Cela implique donc de respecter ou de subvertir les monopoles stratégiques des pays impérialistes, c’est-à-dire de se soumettre, de leur faire concurrence ou de leur résister. Enfin, pour réaliser du profit dans la production de voiture, il faut une consommation de voiture. Cela implique donc d’avoir une demande « de masse » de voitures sur le marché national, donc un prix de reproduction de la force de travail nationale élevé, et/ou d’avoir accès au marché mondial, donc, là aussi, de respecter ou de subvertir les monopoles stratégiques des pays impérialistes.

    9. Pays semi-féodaux semi-coloniaux ou semi-capitalistes ?

    Dans un document précédent, nous avons écrit :

    « Un pays composé d’une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes (semi-féodales) ne peut être qu’un pays dominé à l’époque de l’impérialisme, car le semi-féodalisme freine le développement économique et conserve une production dépendante et à bas coût (en situation d’oligopsone sur le marché mondial). »18

    Un pays semi-féodal, c’est-à-dire dont la paysannerie n’est que partiellement prolétarisée et dont la production agricole est encore partiellement autoconsommée, c’est-à-dire une production d’usage pour la reproduction de la paysannerie elle-même, ne peut être qu’un pays dominé.

    Au début du XXsiècle, plusieurs pays impérialistes étaient aussi des pays où les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux étaient les principaux rapports de production dans les campagnes. La Russie tsariste est le meilleur exemple de pays impérialiste semi-capitaliste semi-féodal au début du XXsiècle, mais l’Italie du Sud, l’Espagne et les USA du Sud (!) en sont aussi.

    Y a-t-il donc une erreur dans notre affirmation ? Non, parce que ces pays n’étaient pas des pays semi-coloniaux mais des pays impérialistes arriérés : leur développement était attardé par rapport aux autres pays impérialistes, mais il était analogue, c’est-à-dire autocentré, « par le bas » (concurrentiel).

    « La Russie au début de ce siècle n’était pas un pays périphérique mais un pays de capitalisme central attardé. Ses structures étaient différentes de celles du sous-développement, c’est-à-dire de celles du capitalisme dépendant : la marginalisation [des masses] par exemple y était inconnue. Aussi la Révolution de 1917 a-t-elle permis simplement d’accélérer le processus d’accumulation sans modifier d’une manière fondamentale le modèle de l’accumulation capitaliste. La suppression de la propriété privée des moyens de production au bénéfice de celle de l’État a été la condition de cette accélération. L’histoire a démontré qu’il était possible, dans les conditions de la Russie, de réaliser la tâche de l’accumulation comme le capitalisme l’eût fait, mais dans des formes de propriété différentes. »19

    Qu’est-ce que la marginalisation des masses ?

    « [La marginalisation des masses est] un ensemble de mécanismes d’appauvrissement des masses dont les formes sont d’ailleurs hétérogènes : prolétarisation des petits producteurs agricoles et artisanaux, semi-prolétarisation rurale et appauvrissement sans prolétarisation des paysans organisés en communautés villageoises, urbanisation et accroissement massif du chômage urbain ouvert et du sous-emploi, etc. Le chômage prendra donc ici des formes très différentes de celles qu’il a revêtues dans le modèle central de développement, le sous-emploi en général aura tendance à croître au lieu d’être relativement limité et stable, aux fluctuations conjoncturelles près. La fonction du chômage et du sous-emploi est donc ici différente de celle qu’elle remplit dans le modèle central : le poids du chômage assure une rémunération du travail minimale relativement rigide et bloquée tant dans le secteur [de l’exportation] que dans le secteur [de la consommation “de luxe”] ; le salaire n’apparaît pas à la fois comme coût et comme revenu créateur d’une demande essentielle au modèle, mais au contraire seulement comme coût, la demande ayant son origine ailleurs : à l’extérieur ou dans le revenu des catégories sociales privilégiées. »20

    Le phénomène du semi-féodalisme semi-colonial, qui est la reproduction d’un mode de production semi-capitaliste semi-féodal dans les campagnes semi-coloniales (et avec celui-ci, d’une paysannerie et de féodaux), fait partie du phénomène plus général de marginalisation des masses dans les semi-colonies. Le semi-féodalisme peut être le phénomène principal de la marginalisation des masses, mais il n’est pas le seul — la fin du semi-féodalisme n’est pas la fin de la marginalisation des masses. Le phénomène du semi-féodalisme semi-capitaliste, lui, est distinct du phénomène de marginalisation des masses.

    « L’autre mécanisme [des deux mécanismes qui produisent le sous-développement], qui repose sur le rapport entre secteurs directement et non directement capitalistes, peut être représenté par un schéma. Le secteur capitaliste au nord est grand, mais il coexiste avec un secteur non capitaliste, qui comprend le travail non payé des femmes, et les paysans avant qu’ils ne soient transformés en agriculteurs capitalistes. Dans le sud, en termes d’emploi, une fraction beaucoup plus petite de la population est capitaliste. L’ensemble de ce schéma représente bien le capitalisme, mais on peut distinguer les secteurs qu’il ne gère pas directement. Les transferts de valeur se font de ces secteurs vers les secteurs directement capitalistes, et du Sud vers le Nord. »21

    « Au Sud, l’agriculture est désormais réellement intégrée, mais pas encore complètement. Il reste une autoconsommation qui n’est pas négligeable. L’agriculteur capitaliste français, qu’il fasse de la vigne, du blé, des fruits et légumes, ou du cochon en Bretagne, pratique une autoconsommation insignifiante. En Afrique subsaharienne, ce n’est pas encore insignifiant, cela représente 30 % à 50 % de la production ; le reste est vendu et acheté sur le marché. »22

    Cette agriculture semi-féodale sous-développée n’est pas qu’un symptôme du sous-développement semi-colonial, c’est un mécanisme du sous-développement semi-colonial. L’agriculture arriérée est une faiblesse structurelle pour l’économie en question, dans la concurrence sur le marché mondial. La production agricole (à faible plus-value) à destination du marché mondial est en situation d’oligopsone aigu (une production très fortement concurrentielle), donc l’échange inégal de l’agriculture semi-coloniale avec le centre est lui aussi aigu (une production très fortement surexploitée). L’agriculture semi-féodale est autant intensément surexploitée qu’elle est sous-développée — ce qui sous-développe d’autant plus intensément l’agriculture semi-féodale.

    Les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux dans l’agriculture arriérée des pays semi-coloniaux sont rentables pour les pays impérialistes : directement, parce que l’échange inégal est le plus intense ; indirectement, parce que les masses de paysans et semi-prolétaires paupérisés sont une armée de réserve qui fait pression sur le prix de vente de la force de travail. Les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux ne sont donc pas dissous mais maintenus, et ne sont donc en général pas « transitoire », parce que leur transformation en rapport de production pleinement capitaliste est contingente. D’une part, l’agriculture semi-féodale est restée non intégrée au marché national et mondial jusqu’à relativement récemment. D’autre part, son intégration au marché national et mondial n’a pas été une intégration pleine et entière, qui dissout les rapports de production semi-féodaux dans les rapports de production entièrement capitalistes, mais une intégration marginalisée, qui maintient les rapports de production semi-féodaux.

    Les pays impérialistes, où le semi-féodalisme était transitoire, n’ont pas souffert de la faiblesse structurelle de l’agriculture semi-féodale comme les pays semi-coloniaux. L’agriculture n’était pas marginalisée, ce qui signifie d’une part qu’elle était intégrée au marché national et mondial, et d’autre part que cette intégration dissolvait le semi-féodalisme. De plus, l’agriculture a été largement externalisée dans d’autres pays, ce qui a permis de prolétariser les masses et de nourrir le prolétariat croissant à bas prix (baisser le prix de reproduction de la force de travail vendue). Ainsi, les investissements se sont concentrés dans l’industrie hautement rentable sans laisser une agriculture arriérée se perpétuer. Le semi-féodalisme a été progressivement éliminé et n’a pas créé une économie dépendante. Au début du XXe siècle, en Russie et dans les autres pays impérialistes semi-féodaux, le développement économique autocentré et homogène (par le bas) était attardé mais analogue à celui de tous les autres pays impérialistes.

    « L’Angleterre ayant été à l’origine du capitalisme industriel, tous les autres pays aujourd’hui développés ont été d’une certaine manière, à quelque moment, “attardés” par rapport à elle. Mais aucun de ces pays n’avait jamais été périphérique au sens où nous l’avons défini. Avec un décalage dans le temps, l’Europe continentale et l’Amérique du Nord ont rattrapé (puis dépassé en ce qui concerne les États-Unis et l’Allemagne) l’Angleterre, dans des formes largement analogues à celles du modèle anglais. Le Japon est parvenu en définitive au même modèle d’un capitalisme achevé de première grandeur, mais déjà les formes de la période de transition présentaient-elles quelques particularités intéressantes, notamment le rôle central de l’État. La Russie constitue la dernière expérience d’un modèle d’accumulation semblable […]. »23

    Dans un cas, le semi-féodalisme était une transition du féodalisme au capitalisme impérialiste : l’agriculture arriérée était à proprement parler un « vestige féodal » qui était intégré et transformé dans l’économie. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est un symptôme du semi-colonialisme : l’agriculture arriérée est marginalisée (non intégré, ou intégré mais non transformé) dans l’économie dépendante, ce qui perpétue la dépendance de l’économie et l’arriération de l’agriculture.

    Dans un cas, le semi-féodalisme était éliminé par le développement économique autocentré et homogène. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est maintenu par le développement économique extraverti et hétérogène (dont la marginalisation de l’agriculture arriérée est une composante !).

    Dans un cas, le semi-féodalisme est un développement économique en retard (« attardé ») par rapport à d’autres développements économiques plus avancés. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est un développement du sous-développement économique.

    Dans un cas, le semi-féodalisme était une contingence de l’impérialisme. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est une nécessité de l’impérialisme.

    Voilà pourquoi, dans le système capitaliste-impérialiste contemporain, un pays qui possède « une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes » ne peut être qu’un pays semi-colonial. D’une part, tous les pays capitalistes-impérialistes qui étaient encore semi-féodaux au début du XXe siècle ont d’une manière ou d’une autre terminé leur transition hors de celui-ci. D’autre part, tous les pays encore semi-féodaux aujourd’hui ont une économie extravertie et hétérogène (dépendante) où l’arriération de l’agriculture n’est pas une contingence mais une nécessité : l’agriculture est marginalisée dans le marché national et mondial, cette intégration marginalisée entretient une faiblesse structurelle et une situation d’oligopsone de l’économie, et avec elle, la dépendance et l’échange inégal.

    La marginalisation des masses informe de la nature du capitalisme d’un pays et donc de sa classes dominantes : un pays qui connaît une marginalisation des masses est nécessairement un pays dominé par une bourgeoisie compradore. Aujourd’hui, le mode de production semi-capitaliste semi-féodal ne subsiste plus que dans des pays semi-coloniaux, à la marge du mode de production capitaliste comprador.

    10. Conclusion

    Le capitalisme comprador (semi-colonial) est extraverti. La relation nécessaire du développement extraverti est différente de celle du développement autocentré, c’est celle entre le secteur productif de la consommation « de luxe » et celui de l’exportation. La relation nécessaire du développement extraverti est donc une relation nécessaire du développement dépendant (une croissance dominée) et du sous-développement (une croissance lente et hétérogène).

    Dans le capitalisme comprador, la croissance des forces productives et de la demande « de masse » est lente ou stagnante, et les exportations et la demande « de luxe » sont disproportionnées. La demande « de luxe » est une demande d’importation (qui ne développe pas les forces productives du marché national), ou une demande de substitution d’importation (qui développe les forces productives du marché national « par la fin ») ; et la demande « de masse » est très faible. Les masses sont marginalisées dans le marché national et mondial : la reproduction de leur force de travail n’est qu’un coût sans être un débouché dans la réalisation du profit. En conséquence, tandis que les centres urbains peuvent être relativement avancés, les périphéries urbaines (les banlieues) et rurales (les campagnes) restent relativement arriérées. Dans l’agriculture, les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux peuvent rester les rapports de production dominants.

    Les semi-colonies se développent, mais leur développement est dépendant, et avec celui-ci la marginalisation des masses ne disparaît pas, elle évolue relativement à la dépendance. Lorsque le capitalisme comprador dissout le semi-féodalisme, les masses de paysans paupérisés à la campagne sont remplacées par des masses de chômeurs et de sous-employés en ville, les communes semi-féodales sont remplacées par des bidonvilles : la marginalisation principalement rurale devient principalement urbaine. Le développement dépendant ne « rattrape » pas le sous-développement, il n’émancipe pas les masses semi-coloniales.

    Le capitalisme comprador est « arriéré » (sous-développé), mais il n’est pas « attardé » par rapport au capitalisme impérialiste, parce qu’il est différent de celui-ci (comme le prolétariat n’est pas une bourgeoisie « attardée »). Les rapports de production du capitalisme compradore ne sont pas moins capitalistes que les rapports de production du capitalisme impérialiste, mais ces rapports de production capitalistes sont différents parce qu’ils existent respectivement dans des pays dominés ou dominants dans les rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux. Le capitalisme comprador n’est pas distinct du capitalisme impérialiste par ses rapports de production capitalistes nationaux, mais par ses rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux : le capitalisme comprador est le capitalisme des pays dominés par l’impérialisme et le capitalisme ne peut pas exister autrement dans les pays dominés par l’impérialisme. Le capitalisme comprador est organique aux rapports de production capitalistes dans les pays dominés — il n’est pas unilatéralement imposé de l’extérieur par les pays dominants. Les rapports de production capitalistes nationaux existent tels qu’ils sont dans les pays dominés et les pays dominants parce que les rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux existent tels qu’ils sont entre les pays dominés et dominants.

    Le capitalisme comprador ne peut pas se transformer en capitalisme non comprador par le développement comprador : seul le développement socialiste peut renverser la domination impérialiste. Pour s’émanciper du capitalisme comprador, les pays dominés doivent s’émanciper du capitalisme. La bourgeoisie d’un pays dont le capitalisme est comprador est nécessairement une bourgeoisie compradore, elle ne peut pas échapper aux rapports de production capitalistes dominés qui ont été créés par le développement capitaliste dominé, à moins de s’affranchir des rapports de production capitaliste en général. La domination impérialiste n’est pas causée par certains rapports de production capitalistes dominés qui pourraient être isolés et abolis séparément des rapports de production capitalistes en général.

    Dans le système capitaliste-impérialiste, les rapports de production capitaliste sont soit dominants, soit dominés, soit autarciques ; et les rapports de production capitalistes dominés ne peuvent pas directement devenir dominants ou autarciques, ils doivent d’abord être abolis (en général) avant d’être restaurés (dominants ou autarciques). La Chine est aujourd’hui un pays impérialiste parce que le capitalisme chinois s’est développé depuis le socialisme chinois. Cuba et la Corée du Nord sont aujourd’hui des pays autarciques parce que le capitalisme cubain et nord-coréen se sont développés depuis le socialisme cubain et nord-coréen. Le développement du capitalisme depuis une semi-colonie ou une dictature du prolétariat n’est pas qu’une différence quantitative dans le rythme du développement (lent ou rapide), mais une différence qualitative dans le capitalisme qui est développé (comprador ou non comprador). Le développement du capitalisme dans un pays détermine quelle classe capitaliste naît et domine dans ce pays. Le semi-colonialisme se perpétue dans un pays principalement par la bourgeoisie compradore qui domine le capitalisme comprador, et secondairement par la bourgeoisie impérialiste qui domine ce pays. Pour qu’un pays semi-colonial cesse de l’être, il doit y avoir une rupture radicale avec le semi-colonialisme, c’est-à-dire une rupture socialiste.

    Le capitalisme comprador ne se transforme pas en capitalisme impérialiste dans son développement, il se transforme en capitalisme comprador développé. Les pays semi-coloniaux peuvent devenir des puissances économiques et (géo)politiques, mais cette puissance doit rester fondamentalement compradore en l’absence d’une transformation révolutionnaire (socialiste).

    L’Inde est un exemple type du capitalisme comprador développé.

    L’Inde est une puissance économique et géopolitique. Elle a de grands et nombreux monopoles. Elle domine et exploite d’autres pays (par exemple, le Népal, le Sri Lanka ou le Bangladesh). Elle a une force de projection régionale et possède des armes de destruction massive. L’Inde est-elle donc un pays impérialiste ?

    L’Inde est un pays autonome dominé par la dépendance indirecte et directe à d’autres pays. L’Inde a une économie extravertie et hétérogène, dans laquelle les masses sont encore largement marginalisées — l’agriculture est encore en partie semi-capitaliste semi-féodale. L’Inde est soumise aux monopoles stratégiques d’autres pays, particulièrement technologique et financier-monétaire.

    Des pays dominés par d’autres pays, pas dans quelques de leurs relations (comme tous les pays), mais dans l’ensemble de leurs relations, ne sont pas des pays impérialistes. Des pays dominés peuvent être relativement dominants, de la même manière que des pays dominants peuvent être relativement dominés, ce qui ne change pas que dans l’ensemble de leurs relations les uns sont dominés et les autres sont dominants. L’Inde est une semi-colonie, c’est-à-dire un pays autonome dominé. La puissance économique et (géo)politique de l’Inde est dépendante, c’est-à-dire, compradore.

    Chaque pays impérialiste, semi-colonial ou colonial a sa propre histoire, donc son propre développement. Aucune catégorie abstraite et générale ne peut rendre superflue l’étude concrète et particulière du développement de chaque pays. Par exemple, à l’époque de l’impérialisme, l’existence de pays capitalistes autonomes ni impérialistes ni semi-coloniaux était extrêmement improbable et imprévisible. Pourtant, le développement particulier du capitalisme à Cuba et en Corée du Nord a été le développement d’un capitalisme non impérialiste et non comprador (autocentré et homogène). Observer la puissance économique et (géo)politique de certains pays semi-coloniaux, ou la disparition du semi-féodalisme devant le capitalisme comprador dans certains pays semi-coloniaux, est correct. Nier cette réalité du développement comprador ne rend pas de service à la théorie de l’impérialisme contemporain. En revanche, en conclure que ces pays ne sont plus des semi-colonies, parce que leur réalité s’éloigne de celle des semi-colonies au XXsiècle et des autres semi-colonies contemporaines, n’est pas correct. Pourquoi ? Parce que cela reviendrait à nier une autre réalité, qui est principale et essentielle : la dépendance.

    Des transformations improbables et imprévisibles se sont déjà produites dans la courte mais dense histoire du mode de production capitaliste, et la transformation de pays semi-coloniaux en pays impérialistes sans transformation socialiste est improbable et imprévisible mais pas impossible. Cependant, pour attester qu’une telle transformation s’est déjà réalisée dans certains pays, il faut démontrer que la dépendance — la principale forme de la domination économique de l’impérialisme contemporain — a été dépassée par ces pays. Or, les arguments qui cherchent à démontrer que l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran sont aujourd’hui des pays impérialistes portent généralement sur une forme désuète de l’impérialisme (telle que décrite par Lénine), et non pas sur la forme contemporaine de l’impérialisme (la dépendance). Se tromper sur la forme de l’impérialisme, c’est rater le fond de l’impérialisme. En bref, pour démontrer que l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran sont aujourd’hui des pays impérialistes, il ne faut pas démontrer leur puissance, il faut démontrer que leur puissance n’est plus dépendante.

    Derrière la question de la dépendance, il y a la question de classe : est-ce que la classe dominante est une bourgeoisie impérialiste ou une bourgeoisie compradore, l’accumulation de ses surprofits est-elle autonome (par et pour elle-même) ou intermédiaire (par et pour une autre bourgeoisie) ?

    La dépendance est la forme contemporaine de la domination économique impérialiste dont le fond historique a été décrit par Lénine. Définir l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran comme des pays impérialistes contemporains, c’est se concentrer sur l’apparence de l’impérialisme (par exemple, l’exportation de capitaux, l’exportation à plus-value modérée ou élevée, ou l’expansionnisme), et négliger l’essence de l’impérialisme (la domination économique mondiale). Cette méthode unilatérale n’est pas fidèle à la méthode marxiste de Lénine. Premièrement, parce que c’est l’essence de la théorie léniniste de l’impérialisme qui est principale. Deuxièmement, parce que la théorie léniniste de l’impérialisme s’est fondée sur l’avant-garde des théories bourgeoises de l’impérialisme du début du XXsiècle. Aujourd’hui, notre tâche théorique est donc de retenir l’essence de la théorie léniniste de l’impérialisme et de nous fonder sur l’avant-garde des théories bourgeoises de l’impérialisme de notre époque, pour les dépasser dans une théorie marxiste supérieure de l’impérialisme contemporain.

    11. Post-scriptum, réalité et fiction du PIB

    Pour comprendre l’impérialisme contemporain, il ne faut pas fuir la science bourgeoise, il faut l’utiliser intelligemment. À ce propos, le PIB est l’un des outils des sciences bourgeoises qui se sont le mieux intégrés dans la science marxiste, mais pas toujours pour le meilleur. Le bon ou le mauvais usage du PIB comme outil scientifique bourgeois est relatif à la réalité qu’il décrit réellement, au-delà de l’idéologie bourgeoise (ses biais). Or, considérer que certains outils scientifiques bourgeois peuvent être idéologiquement « neutres » est une déviation idéologique bourgeoise commune dans la science marxiste. Tous les outils scientifiques bourgeois doivent être intégrés dans la science marxiste, mais aucun outil scientifique bourgeois n’est idéologiquement neutre ! La réalité (scientifique) et la fiction (idéologique bourgeoise) du PIB sont un bon exemple. Le PIB per capita, à parité de pouvoir d’achat, et simple, représentent chacun une certaine réalité et une certaine fiction.

    • Le PIB per capita permet de comprendre les relations de domination économique internationales, c’est-à-dire la place de chaque pays dans le système de la dépendance et de l’échange inégal.

    Le PIB per capita représente le degré de domination d’un marché sur le marché mondial :

    « Selon la théorie du système-monde, le système-monde capitaliste est divisé en trois positions structurelles : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre se spécialisent dans des processus de production quasi monopolistiques et à forte rentabilité, tandis que les pays de la périphérie se spécialisent dans des processus de production hautement compétitifs et à faible rentabilité. La plus-value est transférée des producteurs de la périphérie vers les producteurs du centre, ce qui entraîne un échange inégal et une concentration de la richesse mondiale dans le centre. En comparaison, les pays semi-périphériques ont “un mélange relativement équilibré” de processus de production centraux et périphériques.

    Idéalement, pour déterminer la position relative de divers pays dans le système-monde capitaliste, il faudrait mener une étude détaillée des flux de main-d’œuvre entre les pays, en évaluant si et dans quelle mesure un pays bénéficie ou pâtit du transfert de plus-value. Cependant, les données détaillées sur les flux commerciaux et la productivité du travail ne sont pas disponibles pour les périodes historiques antérieures. Néanmoins, la position d’un pays dans la hiérarchie mondiale des échanges inégaux est généralement fortement corrélée à sa position dans la hiérarchie mondiale du PIB per capita. Par conséquent, les informations statistiques sur la hiérarchie mondiale du PIB per capita et la répartition des populations mondiales selon les différents niveaux de revenus peuvent être utilisées pour déterminer les seuils approximatifs de division du système-monde en trois positions structurelles. »24

    • Le PIB à parité de pouvoir d’achat (PPA) permet de comprendre le niveau de développement des forces productives, c’est-à-dire la force économique brute de chaque pays.

    Le PIB à PPA représente la totalité de la valeur marchande produite par un pays, c’est-à-dire la somme des moyennes de temps de travail socialement nécessaire incorporé dans sa production de marchandises. Cependant, le PIB à PPA invisibilise la domination des marchés en égalisant artificiellement la valeur des monnaies et en masquant en partie les inégalités d’accès à certaines marchandises stratégiques (comme les hautes technologies) et/ou de luxe (comme l’automobile, le transport aérien, ou la chirurgie de pointe), dont les prix sont équivalents dans les pays riches et pauvres.

    Le PIB simple représente une moyenne des rapports de force économique entre pays : il ne tient compte ni de la réalité du temps de travail social ni des différences de prix entre temps de travail social, c’est-à-dire de la domination entre pays.

    Aucune de ces méthodes statistiques n’est satisfaisante pour avoir une compréhension marxiste d’un pays, mais les bouder ou les dénigrer serait une erreur — elles représentent une réalité partielle (bourgeoise), mais une réalité quand même (scientifique).

    • Le PIB per capita permet de ne pas surestimer l’impérialisme chinois (qui a le 1er PIB du monde, mais le 72PIB per capita du monde en 2021, entre le Mexique et la Turquie).
    • Le PIB à PPA permet de ne pas sous-estimer l’impérialisme russe (qui a le PIB de l’Espagne, mais le PIB à PPA de l’Allemagne).
    • Le PIB per capita permet aussi de ne pas sous-estimer les pays impérialistes européens (qui ont des PIB inférieurs à certaines semi-colonies, mais des PIB per capita largement supérieurs).

    Le PIB per capita et à PPA permettent de comprendre que les pays impérialistes challengeurs ne sont pas moins des pays impérialistes que les pays impérialistes hégémoniques, mais restent relativement faibles comparé à ces derniers ; et que les pays impérialistes européens sont toujours puissants et autonomes — à la tête desquels, l’impérialisme français. La France est un petit impérialisme comparé aux USA, mais elle n’est pas un « sous-impérialisme » dépendant de l’impérialisme américain ou allemand, ni un pays dominé par ces derniers.

    1 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

    2 « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024 (révisé en octobre 2024).

    3 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

    4 Ibidem.

    5 Ibidem.

    6 Ibidem.

    7 « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024 (révisé en octobre 2024).

    8 « La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 21 septembre 2024.

    9 Ibidem.

    10 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 703-712.

    11 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    12 A. Emmanuel, « Le colonialisme des “poor-whites” et le mythe de l’impérialisme d’investissement ? », L’Homme et la société, n22, 1971, p. 67-96.

    13 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    14 Ibidem.

    15 Ibidem.

    16 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 704.

    17 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

    18 « La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 21 septembre 2024.

    19 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 714.

    20 Ibidem, p. 710-711.

    21 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    22 Ibidem.

    23 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 714-715.

    24 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

  • Le Brésil à la croisée des chemins – Partie finale.

    Le Brésil à la croisée des chemins – Partie finale.

    Le Brésil à la croisée des chemins – Partie finale.

    L’Internationale réactionnaire.

    Cafouillage ? Sur son compte tweeter, LREM fustigeait l’élection de Bolsonaro : « Le #Brésil a désormais à sa tête un président fièrement homophobe, climatosceptique, sexiste, raciste.

    Cette tragédie électorale nous oblige. (sic.) Nous n’avons pas le choix, nous ne devons pas échouer. Sinon nous voyons ce qui nous attend.

    Progressistes de tous pays, unissons-nous ! »

    Pendant ce temps, Emmanuel Macron félicitait Jair Bolsonaro pour son élection :

    Palais de l’Elysée le, lundi 29 octobre 2018

    Le Président de la République Emmanuel Macron félicite Jair BOLSONARO élu par le peuple brésilien à la présidence de la République fédérative du Brésil, dimanche 28 octobre.

    La France et le Brésil entretiennent un partenariat stratégique noué autour des valeurs communes de respect et de promotion des principes démocratiques. C’est dans le respect de ces valeurs que la France souhaite poursuivre sa coopération avec le Brésil, pour relever les grands défis contemporains de notre planète, aussi bien dans les domaines de la paix et de la sécurité internationales, que dans le cadre de la diplomatie environnementale et des engagements de l’Accord de Paris sur le climat.

    Amusant communiqué, lorsqu’on connaît les projets de Jair Bolsonaro pour l’Amazonie et pour les peuples qui y vivent, tout comme son annonce de se retirer du protocole de Paris.

    Certes, il n’est guère diplomatique de se placer en porte-à-faux d’un président nouvellement élu, surtout lorsqu’il s’agit de celui d’un partenaire commercial avec lequel la grande bourgeoisie française aimerait bien s’entendre. Mais cette contradiction en terme ne ton ne peut que prêter à sourire. Dans les faits, « 110 députés LREM » ont beau s’offusquer des méthodes de Jair Bolsonaro, cela n’empêchera pas le commerce et les affaires de tourner.

    D’autant qu’au niveau international, les félicitations ne se sont pas faites attendre. Celles des gouvernements réactionnaires fut la plus chaleureuse. Trump, Salvini, Orban ont applaudi des deux mains l’arrivée au pouvoir d’un régime-frère au Brésil. Pour ces apprenti-fascistes, cette élection sonne comme un coup d’arrêt de la vague sociale-démocrate qui s’était étendue sur le continent sud-Américain depuis la fin 90 / début 2000. Trump, en particulier, est ravi de pouvoir trouver un contrefort sud dans ses manœuvres pour encercler le Vénézuela, toujours géopolitiquement dissident.

    Vladimir Poutine, lui aussi, à fait part de ses félicitations à Jair Bolsonaro. Certainement y voit-il une occasion de se rapprocher du Brésil, membre des BRICS, ce groupe de nouvelles puissances impérialistes, concurentes de la primauté US.

    La Chine, quant à elle, voit d’un mauvais œil cette élection, notamment du fait du soutien du nouveau président Brésilien à Taïwan, que Pékin avait qualifié comme un « affront à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la Chine ». Malgré son libéralisme outrancier, Bolsonaro s’était présenté comme hostile aux investissements chinois au Brésil, notamment contre l’achat d’actifs de la société Electrobras. Pour autant, les heurts entre Chine et USA profitent au Brésil, vers lequel la Chine reporte ses achats de soja.

    Un autre pays s’est réjoui de l’élection de ce candidat. Il s’agit de la puissance colonialiste israélienne, laquelle trouve en Bolsonaro un fervent défenseur de ses vues. Il a d’ores et déjà annoncé le transfert vers Jérusalem de l’ambassade brésilienne. Réactionnaire évangéliste, le nouveau chef d’Etat a toujours affirmé être en faveur des projets du gouvernement israélien.

    Au niveau des relations avec ses partenaires régionaux, c’est un virage à 180° qui s’opère. Le développement du Mercosur, les alliances sur le continent, tout ceci est désormais gelé pour le Brésil. La nouvelle ligne politique est celle de relations Nord / Sud. Ce nouveau jeu économique satisfait pleinement les investisseurs étrangers, mais met fin à une politique de développement en commun des différents Etats d’Amérique latine. De fait elle vulnérabilise les tentatives d’autonomisation de ces Etats par rapport à la domination économique de la part des impérialismes plus traditionnels, en particulier celui des USA.

    Le mandat de Bolsonaro promet d’être une période extrêmement dure pour les Brésiliens et -en particulier- les Brésiliennes. Il n’est pas possible, pour le moment, de connaître précisément les projets du nouveau chef du pays, mais il ne fait pas de doute qu’il ne compte pas se laisser entraver par le Sénat dans sa marche forcée vers la mise au pas du pays.

    A l’heure actuelle les universités sont assiégées et Bolsonaro incite les élèves à filmer les enseignants qui critiqueraient le régime. Cela préfigure d’autres actions contre le « marxisme ». Certains supposent qu’a l’occasion du prochain renouvellement du Sénat, un coup d’Etat puisse être fomenté pour dépouiller même le pays de son maquillage de démocratie et réinstituer un pouvoir militaire plein et entier.
    L’avenir est incertain.

    Nous ne pouvons cependant, pas douter un seul instant qu’un pouvoir de ce type, antipopulaire, raciste, réactionnaire, sexiste, puisse se maintenir éternellement. Les carcans des peuples finissent toujours par s’effriter et tomber en cendres. Bolsonaro ne peut stopper la lutte des classes. Bolsonaro ne peut renverser le cours de l’histoire.

    Cependant il peut essayer. Il peut essayer en brisant les favelas, en écrasant les autochtones, en muselant les femmes. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés sans rien faire.

    L’Unité Communiste de Lyon appelle à la solidarité internationale antifasciste avec le Brésil. Elle appelle à aider, à soutenir les initiatives de solidarité, à en impulser également. Face à la réaction internationale, où que nous soyons, nous formons chacun une part du front !

    Le Brésil, sa culture de résistance, sa culture de lutte, ses exemples de combativité ne seront pas balayés ! La sociale-démocratie et la réaction ont montré qu’elles n’étaient que des formes différentes du pouvoir de la bourgeoisie. Demain appartiendra aux travailleurs, aux travailleuses du Brésil, quelque soit leur couleur de peau, leur religion, leur sexe, leur genre. Demain sera à eux, demain sera à elles !

  • Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 3

    Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 3

    Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 3

    Le « moindre mal » consistait en adopter des parts du programme du PSL dont Bolsonaro était le candidat. Ainsi, entre les deux tours, le PT a intégré plusieurs éléments du programme du PSL, notamment en faisant des concessions énormes auprès de revendications portées par les religieux. En faisant cela, non seulement le PT n’a pas gagné de voix, mais il a contribué à accélérer sa décomposition. Coincé entre le marteau de la bourgeoisie et l’enclume de leur base sociale et de leur base d’appui, le PT se disloque.

    Cet exemple est terriblement illustratif de la faillite de l’intégralité des directions sociale-démocrates, et ce, dans toute l’histoire de la pensée réformiste.

    Le crétinisme parlementaire, les calculs politiciens, les prises de positions basées sur un « moyen-terme », sont, en dernière instance, des impasses. La sociale-démocratie ne considère sa victoire qu’au travers des urnes, qu’au travers de l’accès aux plus hautes fonctions d’un Etat intrinsèquement bourgeois, conçu, ouvragé, architecturé par la bourgeoisie pour réprimer les masses populaires. Et son accès ne se fait que par la victoire d’une « majorité » sur une « minorité » au sens le plus électoral du terme.

    Pour gagner cette « majorité », au lieu d’être sincère et honnête avec les masses, même si certaines vérités peuvent être déplaisantes ou glaciales, la sociale-démocratie cherche le consensus, le flou, les déclarations qui l’entretiennent, qui permettent à chacun d’y voir ce qu’ils veulent y voir. En clair, au lieu de chercher à se démarquer de la bourgeoisie, à soulever les masses contre elle, elle vise à les faire capituler.

    Elle recherche une victoire électorale « au centre », au lieu de rechercher une victoire politique « aux ailes », en attaquant frontalement la bourgeoisie, en dénonçant son discours, ses élections, son Etat.

    En France, durant la dernière élection, aucun candidat, même issu des organisations les plus « radicales » n’a fait cela. Tous ont respecté le fonctionnement des élections bourgeoises, sans jamais s’attaquer à elle et sans jamais chercher à faire avancer politiquement les exploités et les opprimés. Pire, les positions, même les plus « à gauche », étaient réactionnaires dans le sens où elles ralentissaient la prise de conscience politique, la ramenaient en arrière.

    Pour une grande partie des masses populaires, des exploités et des opprimés, il y a une conscience diffuse du fait que le capitalisme ne fonctionne pas, du fait que les directions successives des Etats bourgeoisie œuvrent toutes dans le sens d’une réduction des salaires, d’une baisse des niveaux de vie, d’une baisse -même- de l’espérance de vie. Il existe une conscience diffuse du fait que les élections sont des parodies de démocratie, qu’elles ne changent strictement rien sur le fond de l’affaire, car ils expérimentent dans leur chair, dans leur vie, les conséquences directes de la dictature de la bourgeoisie.

    Face à cela, les sociaux-démocrates, affichés ou non, n’offrent qu’un panel de discours allant du « nous ferons mieux (dans la cogestion avec la bourgeoisie) » à « le cadre électoral n’es pas parfait » pour les plus radicaux. Dans l’un comme dans l’autre, le 4ème mur de l’electio comoedia, de la comédie électorale, n’est pas brisé.

    Derrière cela, il existe l’idée, pourtant broyée par Lénine, que la question de la victoire sur la bourgeoisie n’est qu’une question de la victoire de la majorité contre la minorité. Il réside là le mythe que le fait d’accéder aux fonctions suprêmes de l’Etat bourgeois est la clé de la résolution de tous les problèmes -si tant est que ces politiciens professionnels croient un instant à leurs propres discours.

    Non seulement cette position est fausse, mais elle est dangereuse politiquement. Lénine, résumant la pensée de Karl Kautsky, écrivait cela : « Si l’on raisonne en libéral, on sera obligé de dire: la majorité décide, la minorité obéit. Les désobéissants sont punis. Voilà tout. Inutile de disserter sur le caractère de classe de l’État en général et sur la « démocratie pure » en particulier; cela n’a rien à voir là dedans puisque la majorité est la majorité, et la minorité la minorité. Une livre de chair est une livre de chair, un point c’est tout ! »1

    « Epris de démocratie « pure », dont il ne voit pas le caractère bourgeois, il soutient avec une « belle logique » que la majorité, du moment qu’elle est majorité, n’a pas besoin de « briser la résistance » de la minorité, de la « réprimer par la violence »; il lui suffit de réprimer les cas de violation de la démocratie. Épris de démocratie « pure », Kautsky, par mégarde, commet ici la petite erreur que commettent toujours les démocrates bourgeois, c’est à dire qu’il prend l’égalité de forme (de bout en régime bout mensongère et hypocrite en régime capitaliste) pour en l’égalité de fait ! Que cela ! »2

    Comme si les exploiteurs, qui possèdent les capitaux -culturels comme financiers- les habitudes de commandement, les relais politiques et médiatiques, les moyens de production et de répression, étaient les égaux des exploités.

    Nous l’avons mentionné dans plusieurs brochures précédentes traitant de la légalité bourgeoise tout comme de la dictature du prolétariat, la bourgeoisie ne fera pas de quartier si elle se sent menacée. Préventivement, elle sème les idées réactionnaires, la division au sein des masses, les troubles et le chaos dans les exploités pour les diviser et les écraser.

    Or, les sociaux-démocrates, que font-ils ? Comme ces idées sont hégémoniques -car l’idéologie bourgeoise est hégémonique elle aussi- comme elles sont les idées de la majorité, ils les adoptent. Ils les adoptent et les déploient largement pour tenter de concurrencer les réactionnaires sur leur propre terrain.

    Ainsi, ils avalisent les idées réactionnaires, les cajolent, soit-disant, encore, parce qu’ils écouteront les masses tout en faisant le « moindre mal ». Ils donnent raison aux fascistes et aux fascisants sur le fond, en adoptant leur programme, maquillé de social. Ainsi naissent les fractions sociales-fascistes, telles Aufstehen !, tels les discours de Kuzmanovic, tout comme avant il y eut les Mussolini, les DAP, les PPF…

    La seule utilité des élections, pour les organisations communistes, pour les progressistes sincères, est d’utiliser la parodie de démocratie pour la dénoncer, pour avancer la nécessité de l’organisation indépendante des masses populaires, des exploités, des opprimés, dans leurs outils du pouvoir : les soviets, les conseils, les assemblées populaires. D’appeler à s’organiser dans les rangs des organisations qui veulent avancer vers le changement réel : les organisations communistes.

    Ce sont les conclusions qui se tirent de l’expérience du mouvement ouvrier, du mouvement révolutionnaire, du mouvement communiste. Non par choix, non pas amour de l’aventure, mais par conscience du fait que la bourgeoisie, les bourgeoisies, confrontés aux mêmes difficultés économiques, sociales, ou politiques, opteront toutes par un schéma similaire : l’appel à la réaction, l’appel à l’écrasement des contestations populaire, la mobilisation réactionnaire des masses, l’appel à la liquidation du camp progressiste et révolutionnaire.

    Même si l’élection de Bolsonaro au Brésil a pu gêner aux entournures certains dirigeants bourgeois qui veulent maintenir une façade de progressisme, non seulement ces dirigeants collaboreront économiquement avec le fasciste Brésilien, mais ils le soutiendront politiquement. Tout « progressistes » que se disent les Trudeau -cette droite que la gauche aime bien- les Macron, aucun océan politique ne les séparent.

    1V. Lénine, Le renégat Kautsky et la Révolution Prolétarienne. (1918)

    2Idem

  • Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 2

    Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 2

    Partie 2

    Pourquoi Bolsonaro a t’il gagné ?

    Le point central demeure néanmoins la désespérance des masses populaires face à l’échec du réformisme, de la sociale-démocratie. La sociologie du vote sera mieux connue au fur et à mesure des travaux qui seront fait sur cette question, mais il est possible de tirer quelques traits généraux :

    Un clivage géographique important : le Nordeste, l’Etat le plus pauvre, a été le bastion du vote Haddad tandis que les régions les mieux intégrées dans l’économie internationale ou frontalières du nord et de l’ouest -soumises à une paranoïa de l’expansion du conflit venezuelien- ont voté majoritairement pour le parti de Bolsonaro.

    La composition ethnique du Nordeste, aussi, où les descendants d’esclaves sont les plus nombreux, joue un rôle dans le rejet de la rhétorique raciste du candidat fasciste.

    Sur « qui vote quoi », le résultat est clivé : Le Brazilian Institute of Public Opinion and Statistics (IBOPE) indiquait que le quart inférieur de la population, en termes de revenus, était le seul à avoir majoritairement voté pour Haddad (59/41) tandis que les plus aisés illustrent un écart écrasant (29/71).

    Au niveau des études, ceux et celles qui ont un niveau primaire sont, là encore, les seuls à être plus pour Haddad que pour Bolsonaro (54/46). L’abstention et le vote nul ne sont pas inclus dans le tableau, cependant, ce qui peut fausser les résultats.

    Ce n’est donc pas un total écrasement que connaît le PT, en termes de votes et de résultats. Mais la défaite n’est pas quantitative, elle est qualitative.

    Les masses populaires, qui représentent une écrasante majorité, se sont globalement détournées de ce parti et se sont laissées convaincre par la rhétorique fasciste.

    Deux raisons à cela :

    D’une part le discours individualiste et moraliste du candidat réactionnaire, qui a trouvé un écho chez les déçus du PT. Bien des prolétaires, même si le discours était calibré pour la petite bourgeoisie ou le lumpenprolétariat, ont bu les paroles et les promesses de prospérité économique, de réussite sociale, de possibilité de grimper l’échelle sociale. Parmi les témoignages recueillis chez ceux qui ont soutenu le fasciste, revient sans cesse cet espoir de « rêve américain » promis par l’élection de Bolsonaro.

    Reviennent aussi les questions liées à la probité des candidats. Bolsonaro s’est targué d’être le seul à ne pas avoir été éclaboussé par les scandales de corruption, au contraire des ex-présidents Lula et Roussef.

    L’autre aspect est du fait du bilan de la sociale-démocratie elle-même et du fait qu’elle soit une impasse stratégique. Rendons cependant à César ce que revient à César et accordons-le : le bilan en termes de lutte contre la pauvreté des mandats de Lula et de Rousseff sont positifs. Les différents programmes ont permis de sortir de la misère la plus noire une masse importante de population. Ils ont offert l’accès à la santé, à l’éducation, à une alimentation régulière à un grand nombre de personnes.

    Mais il s’agissait alors d’une période d’expansion économique importante, après le marasme de la fin des années 1990. La bourgeoisie était alors contrainte d’accepter ces concessions -vues comme temporaires- pour son propre salut. A parti de 2011, cependant, la situation s’était terriblement dégradée. La récession économique avait cruellement frappé le pays, avec un taux de chômage de près de 13%, soit plus de dix millions de chômeurs. La contraction de l’économie et l’incapacité de la sociale-démocratie à enrayer la crise ont joué en plein. La bourgeoisie est passée également d’une position où elle pouvait concéder des miettes à une où, se sentant menacée, elle s’est mise à se raidir, à se crisper, à riposter.

    Or, comment le PT a t’il réagit ? Par le « moindre mal » .

    Chaque fois que la sociale-démocratie a pu être confrontée à la réalité de l’exercice du pouvoir, elle a échoué et trahi ceux qu’elle prétendait défendre. L’histoire contemporaine l’illustre avec une acuité constante.

    Dans les œuvres choisies de Dimitrov, on retrouve ainsi ce paragraphe prophétique : Le principal obstacle dans la voie de la réalisation du front unique de lutte des ouvriers communistes et social-démocrates, a été et reste la politique de collaboration avec la bourgeoisie, suivie par les partis social-démocrates, qui actuellement ont amené et exposé le prolétariat international aux coups de l’ennemi de classe. Cette politique de collaboration avec la bourgeoisie, connue sous le nom de politique dite du « moindre mal », a, en fait, amené en Allemagne le triomphe de la réaction fasciste.

    Cette politique du « moindre mal », du fait de la sous-estimation des contradictions entre exploiteurs et exploités, est la signature de la sociale-démocratie. Elle est ce qui fait qu’elle échoue toujours à porter des coups. Au mieux les sociaux-démocrates se voient comme des « bouclier », qui essaient de trouver un terrain d’entente avec la bourgeoisie sur le dos des masses « pour leur bien ». Elle essaie sans cesse de marier l’inconciliable, les intérêts des exploiteurs et ceux des exploités, tout en conservant un « consensus démocratique ». Or, cela se traduit par la trahison pure et simple des interêts des masses populaires, par le fait de se plier, lentement mais sûrement, aux injonctions de la bourgeoisie, sous prétexte que si cela n’est pas fait, la situation « sera pire ».

    Déjà affaibli, le PT a été en face d’un choix stratégique.

    La sociale-démocratie du Venezuela, dès l’époque de Chavez, a tenté un jeu du grand écart : faire un bloc national contre les pressions des USA, et faire une espèce de « démocratie nouvelle » sans dictature du prolétariat. Cela a fonctionné un temps.

    Au fur et à mesure de l’avancée de la lutte des classes, la situation s’est compliquée. Voulant maintenir le bloc par une conciliation de classe, la sociale démocratie vénézuelienne s’est trouvée entre deux feux : d’une part celle d’une portion de la bourgeoisie qui s’appuie, de plus, sur des puissances étrangères, de l’autre celle des masses déçues. Il en ressort ce conflit constant, dans lequel la seule issue est celle d’un glissement vers la réaction.

    Dans le cas du Brésil, le PT ne pouvait jouer la carte du bloc. Sa bourgeoisie n’a d’autre vocation que celle de s’épanouir comme une bourgeoisie impérialiste. Cette voie nationale-populaire, une voie de compromis cependant, lui est fermée. Elle a agi alors par la trahison pure et simple des intérêts des masses, sous prétexte d’être « le bouclier ». La bourgeoisie exige, le PT est pris par l’obligation d’obéir, car, dans la concurrence internationale, dans la crise, il ne peut trahir son maître, qui est dos au mur.

    Cela mérite qu’on se penche un instant sur ce qu’écrivait Staline juste après la victoire du nazisme : Il ne faut pas la considérer seulement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière et comme le résultat des trahisons perpétrées contre elle par la social-démocratie qui a frayé la route au fascisme. Il faut la considérer aussi comme un signe de faiblesse de la bourgeoisie, comme un signe montrant que la bourgeoisie n’est plus en mesure d’exercer le pouvoir par les vieilles méthodes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, ce qui l’oblige à recourir dans sa politique intérieure, aux méthodes terroristes de gouvernement; comme un signe attestant qu’elle n’a plus la force de trouver une issue à la situation actuelle sur la base d’une politique extérieure de paix, ce qui l’oblige à recourir à une politique de guerre.1

    La crise économique et la peur de la bourgeoisie d’une perte de contrôle ont donné naissance à la volonté de mettre en place ce personnage. La sociale-démocratie, qui était une interface intéressante un moment, n’a plus suffi. Alors la bourgeoisie et particulièrement la grande bourgeoisie l’ont abandonné et jeté dans la fosse aux lions.

    Il ne fait aucun doute que les grandes compagnies comme Pétrobras ont arrosé massivement l’intégralité des politiques du Brésil, à droite comme à gauche. C’est là une politique logique et cohérente pour que ce grand trust soit laissé en paix. D’une part, il s’agit d’un petit coût pour conserver d’immense bénéfices, de l’autre, cela permet de mouiller des responsables politiques dans des affaires louches, de leur accrocher des casseroles, et de leur faire payer l’addition quand bon leur semble.

    Il est probable que l’émergence des affaires de corruption concernant Lula et Rousseff étaient le signe annonciateur d’un changement de stratégie de la part de la grande bourgeoisie brésilienne, pour amorcer un durcissement de sa ligne et gouverner sans interface. Passer de la lutte des classes à la guerre terroriste contre les masses populaires.

    Et face à cela, la sociale-démocratie est restée paralysée.

    1J. Staline : « Deux Mondes », Rapport sur l’activité du Comité central présenté au XVIIe congrès du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S., les Questions du léninisme, t. II, p. 139, Editions sociales, Paris, 1947.

  • Le Brésil à la croisée des chemins. Partie 1

    Le Brésil à la croisée des chemins. Partie 1

    Le Brésil à la croisée des chemins.

    Partie 1

     

    Jair Bolsonaro a été élu. Le candidat d’extrême-droite, avec 56% des voix, accède aux fonctions suprêmes de la 9ème puissance mondiale et du 5ème Etat le plus peuplé du monde. Bolsonaro « Mito » -le Mythe- a désormais les coudées franches pour imposer son programme de terreur sur les masses populaires du Brésil.

    Cette élection était une formalité pour les fascistes. Le recours à la force avait été déjà envisagé -et annoncé publiquement- comme option en cas d’échec.

    Si, déjà en amont de l’élection, les partisans de Bolsonaro avaient commis des exactions, enivrés par l’hypothèse de la victoire, par les discours fiévreux et enflammés, dès l’annonce des résultats, une chape de plomb est tombée sur le Brésil.

    Les manifestations de colère et de dépit de la part des opposants au nouveau président ont été réprimés avec la plus grande virulence, tant par une police déchaînée que par des partisans du militaire, se muant en pogromistes de la pire espèce.

    Les seuls manifestants qui purent, au mépris de la loi, marcher dans les rues, furent les militaires eux-mêmes. A Niteroi, près de Rio, les militaires goguenards ont ainsi traversé la foule, juchés sur leurs camions, fusil d’assaut à la main.

    Aujourd’hui, les universités du Brésil sont sous tension. Leur nouveau ministre est un vieillard, militaire de carrière, ancien pilier de la dictature, à l’heure où ces lignes sont écrites, des professeurs sont interrogés par la police. Les favelas tremblent devant la certitude de voir des escadrons de la mort envahir les rues et semer les cadavres. Les femmes, les minorités sexuelles, les natifs, s’attendent à voir une pluie de lois réactionnaires et racistes tomber du ciel. Les progressistes, les révolutionnaires, les communistes se sont vus proposer un choix simple : la valise ou le cercueil. L’exil ou la tombe. Certains, certaines, qui, pourtant, sont en première ligne, ne se doutent de rien. Parmi la foule qui a applaudi l’élection se trouve une majorité de futures victimes.

    Le programme anti-populaire de Bolsonaro a pourtant séduit nombre de votants et de votantes. Logiquement, les milliardaires du football brésiliens, à qui il promet des taxes réduites, les marchés nationaux et internationaux, qui se ruent sur l’aubaine de pouvoir exploiter la main d’oeuvre du Brésil, dont le coût s’effondrera, et qui pourront faire la loi dans les entreprises.

    Et pour cause !

    Le plan économique de Bolsonaro repose sur trois piliers, qui ne sont jamais explicités dans le plan gouvernemental du candidat, mais indiquent la voie à suivre pour que « l’économie brésilienne soit gérée par le Brésil ».

    Les trois piliers sont la privatisation sans limites, la réduction des droits du travailleur (le portefeuille jaune), et l’indépendance de la Banque centrale du Brésil. Toutes ces politiques aggraveront la crise économique brésilienne, qui conduira au chaos dans les grandes villes et aura un impact négatif sur la vie des populations les plus vulnérables.

    En ce qui concerne les privatisations, elles reposent sur un néolibéralisme archaïque, il est envisagé de vendre toutes les participations de l’État brésilien dans des entreprises appartenant à l’État, notamment le système Eletrobras, Petrobras, etc. L’opinion qui prévaut est que la vente de participations dans des entreprises d’État suffira à atténuer considérablement le déficit budgétaire de l’État. Dans les faits, non seulement cette liquidation du patrimoine financier et des rentrées d’argents est une perte à moyen-terme, mais bien souvent, la gestion désastreuse qu’ont les capitalistes monopolistes de leurs entreprises oblige l’Etat à les porter à bout de bras.

    La liquidation est vendue comme une aubaine en termes de réductions de taxes et de transformation du salaire indirect en salaire direct, mais elle est -en vérité- une réduction salariale déguisée.

    En revanche, pour le capitalisme international cela est vu comme une occasion en or de conquérir de nouveaux marchés et de réaliser des investissements fructueux. Le Canada s’est ainsi réjouit de cette élection, tant elle ouvre des possibilités de développement dans le secteur des mines et du pétrole.

    Parmi les soutiens réactionnaires à Bolsonaro, nous retrouvons également les nostalgiques de la dictature militaire, les chauvins, les racistes, les « phobes » de tout poil et les misogynes…

    Mais d’autre part une grande partie des masses populaires s’est rallié à son panache. Il y a là matière à tirer des leçons importantes.

    Bolsorano, ou l’éternelle leçon d’histoire

    Chaque élection amenant un candidat ultra-réactionnaire au pouvoir entraîne systématiquement un torrent de réflexions oiseuses sur la « bêtise » des électeurs et des électrices. Avec condescendance, ceux qui ont glissé un bulletin fasciste dans l’urne sont vus comme des idiots, des imbéciles. Parfois ce sont des réflexions racistes qui sont ainsi avancées : Américains congénitalement dégénérés, Brésiliens incapables de comprendre la démocratie, Russes trop ignares ou manipulés….

    Chaque fois que nous nous sommes exprimés sur le sujet, nous avons essayé de tordre le coup à ces idées fausses et réactionnaires, elles aussi. Dans le cas du Brésil, il existe plusieurs facteurs qui expliquent cette trajectoire funeste.

    Bolsonaro n’est pas tombé du ciel. Ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel d’azur. Son élection est le fruit d’un processus de décantation étalé sur des années. Un processus qui se résume par la faillite de la sociale-démcoratie à faire face à la misère, à l’exploitation, à l’opression.

    D’autres paramètres existent : L’hystérie anticommuniste comme fond politique, hystérie nourrie par la quasi-intégralité des forces politiques, issue d’une longue tradition de lutte contre les révolutionnaires, laquelle a servi pour attaquer le PT. Dès 2016 et le coup d’Etat de Temer, un sourd Maccarthysme s’est installé, avec sa propagande, ses menaces, ses agressions.

    La situation au Venezuela a également été utilisée comme repoussoir et comme illustration de ce que le « communisme » pourrait donner. Nous reviendrons dessus pour que le tri soit fait entre le vrai et le faux.

    Les congrégations religieuses, notamment les évangélistes, très puissants, ont manoeuvré en faveur de Bolsonaro et de sa clique, dans le but d’obtenir des facilités fiscales, par conservatisme, par anticommunisme.

    Les milieux d’affaire ont offert une campagne dorée, étincellante, tandis que les réseaux sociaux, tout comme pour l’élection de Trump, ont été un point d’appui essentiel. En déversant des fakes news à tout va, en permettant de contacter chaque inscrit, ces biais ont été une arme redoutable.

    La mémoire de la dictature militaire de 1964-1985 est très faible chez les jeunes. L’historiographie dominante est, in fine, celle des militaires, qui parlent de « révolution démocratique » ou de « révolution rédemptrice » contre les maux que sont le communisme, l’athéisme, l’internationalisme. Cette « contre-révolution préventive » est murée dans le silence par la loi d’amnistie de 1979, laquelle a protégé une poignée d’opposants et l’intégralité des bourreaux.

    Tout comme le coup d’Etat de de Gaulle en 1958 pour la France, que celui de Krouchtchev en 1957, la dictature militaire a été effacée des mémoires populaires.

    Le point central demeure néanmoins la désespérance des masses populaires face à l’échec du réformisme, de la sociale-démocratie.

  • Le fasciste Jair Bolsonaro est en tête au Brésil.

    Le fasciste Jair Bolsonaro est en tête au Brésil.

    Le fasciste Jair Bolsonaro est en tête au Brésil.

    Hier, les urnes brésiliennes ont parlé. Elles ont parlé d’une voix terrible. Le candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro a été porté en tête, avec 46% des voix, passant très près d’une victoire dès le premier tour. Arrivé second, le candidat du PT n’a reçu que 28,37% des voix, restant loin derrière. 147 millions d’électeurs se sont rendus aux urnes, dans un pays où le fait de ne pas voter est passible d’une amende. Pourtant, la participation a été relativement faible, avec 79,7% des électeurs.

    Malgré cette victoire, cela n’a pas empêché le candidat des forces de la réaction de crier au scandale et à la fraude, tant il pensait être élu dès le premier tour de l’élection. Avant même d’être intronisé, il créé déjà la tension politique qui pourrait lui permettre un coup d’état constitutionnel.

    « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » faisait dire Corneille au Cid. Bolsonaro illustre cette citation. L’ancien militaire nostalgique de la dictature est ainsi pressenti pour être le grand gagnant de cette élection, portant à son bout le processus de droitisation ouvert avec la destitution de Dilma Roussef.

    Derrière lui, les marchés se sont unifiés, le portent aux nues. France Inter, dans son édition du 3 octobre 2018, publiait : « Au cours du mois écoulé, l’Ibovespa [Le CAC40 Brésilien] a grimpé de 13% ! Et hier en une journée, il a pris près de 4%. A l’instant même encore : + 3%. La séance boursière est encore en cours là-bas.

    La monnaie brésilienne, le real, remonte face au dollar.

    Et les actions de plusieurs grandes entreprises sont aussi en forte hausse : plus 8% pour la compagnie pétrolière Petrobras, plus 11% pour la compagnie d’électricité Electrobras, plus 7% pour les grandes banques, etc.

    Vous avez compris : les marchés financiers brésiliens sont optimistes, la presse de Sao Paulo dit même qu’ils sont euphoriques.(…)

    c’est très simple : ils ont choisi leur camp. Ils espèrent la victoire de l’extrême droite. »

    Pourquoi cet amour de la part de la haute bourgeoisie brésilienne pour le militaire et son vice-président général ? Car il en est le héraut en armure étincelante, car il en incarne sa dictature en commandite directe, sans filtre et sans fard. Les milliardaires et certaines richissimes célébrités -notamment du football- se sont empressées de l’adouber.

    D’une part, il s’agit d’un candidat opposé aux libertés politiques et publiques, qui veut restaurer un ordre strict et dur sur le Brésil. A ses yeux, le développement économique -de la haute bourgeoisie, bien évidemment- est tout, tandis que les droits politiques et sociaux ne sont rien. Les marchés financiers ont ainsi trouvé en lui celui qui privatisera tout le secteur d’Etat et lâchera le plus largement possible la bride aux banques. Questionné sur les problématiques économiques, il a rétorqué aux journalistes que lui-même n’y entendait rien et qu’il accorderait toute latéralité sur cette question à Paulo Guesde. Paul Guesde, quant à lui, est un des ténors de la frange la plus libérale de l’échiquier politique brésilien. A plusieurs reprise, il a annoncé qu’il privatiserait l’intégralité des secteurs d’Etat.

    Il s’agit d’un réactionnaire des plus virulents, articulant son discours autour de la lutte contre l’avortement (voir article ici), de la mysoginie la plus crasse ;« certaines femmes ne méritent pas qu’on les viole » (à propos de Maria do Rosàrio, considérant qu’elle était trop laide pour être violée), de l’homophobie « les homosexuels sont le produit des drogues », raciste… Il a toutes les caractéristiques requise pour être l’équivalent de Trump -les contre-pouvoirs en moins- ou de Duterte aux Philippines.

    Le puissant appareil médiatique de la bourgeoisie a axé tout ses efforts sur le fait de détacher les masses populaires de la gauche, en tablant massivement sur la déception par rapport aux affaires de corruption. Dégoûtées, elles voient dans la grenouille de bénitier qu’est Jair Bolsonaro un inflexible soldat de la probité. D’autant que les souvenirs de la dictature sont fragiles dans la jeunesse.

    Jair Bolsnaro et les fractions de la bourgeoisie qu’il représente ont habilement manœuvré auprès des masses populaires. La crise économique et la crise politique du Brésil ont laissé les masses populaires déçues par la direction sociale-démocrate du PT. En surfant sur cette déception, la grande bourgeoisie côtière a joué la carte de la rhétorique populiste, des discours simplistes et réactionnaires, cajolant toutes les idées fausses au sein du peuple brésilien. Plus la situation s’est aggravée pour les masses, après le coup d’Etat de Temer, plus le discours fasciste de Bolsonaro a sonné juste aux oreilles de la population. De plus, l’acharnement judiciaire contre le PT et contre Lula, actuellement en prison, a servi de marchepied pour s’attaquer à l’intégralité des progressistes, érigés en épouvantails à l’étoile rouge.

    Une fois au pouvoir, les masses populaires du Brésil, petite bourgeoisie y compris, doivent s’attendre à une chute vertigineuse de leur niveau de vie, du fait de la captation massive de la richesse produite qui sera permise par les législations favorisant les grands propriétaires terriens, mais également les grands capitalistes.

    Cette terrible chute de niveau de vie entraînera fatalement une colère populaire, que le futur régime à promis d’écraser dans le sang, tout en instillant un climat de division au sein des masses, en autorisant, de fait, les exploités à s’entre-tuer. Son élection n’augure que des heures sombres pour les brésiliens et -surtout- les brésiliennes. Bolsonaro veut entamer une chasse aux « communistes » (en fait, tous les progressistes), réinstaurer la terrer de la dictature, y compris par la torture. Les droits des femmes, des homosexuels, des minorités sont en ligne de mire.

    D’une manière générale, la future victoire de Bolsonaro s’inscrit dans le cadre de la contre-offensive réactionnaire en Amérique Latine. L’échec des partis réformistes au pouvoir, empêtrés dans les demi-mesures face à une bourgeoisie colérique et revancharde, est malheureux, mais patent. Il illustre l’impossibilité de la transformation sociale par les urnes et par un gouvernement conciliant avec la bourgeoisie. Certains on reproché à Chavez et Maduro, par exemple, leur dureté, alors que leur situation politique était empreinte de faiblesse. La bourgeoisie ne rend jamais les armes, elle peut attendre, transiger -comme elle l’a fait en France en 1945- mais elle reprendra toujours, tant qu’elle existera, l’offensive.

    L’Unité Communiste de Lyon assure de sa solidarité les masses populaires du Brésil et les organisations révolutionnaires de ce pays. La victoire probable de Jair Bolsonaro est un coup brutal porté contre l’intérêt populaire, mais il n’est jamais, dans la grande histoire de la lutte des classes, qu’un coup temporaire. La bourgeoisie s’accroche tant qu’elle peut, mais elle ne peut renverser la roue de l’histoire. Les réactionnaires vont et viennent, mais l’esprit de combat, l’esprit de lutte, est indestructible !

  • Corruption au Brésil: nouveau rebondissement

    Corruption au Brésil: nouveau rebondissement

    Il y a un peu plus d’un an, la présidente brésilienne Dilma Rousseff du Parti des Travailleurs (PT), héritière de la politique de Lula, souffrait un coup d’État parlementaire mené par la bourgeoisie mécontente, qui a porté Michel Temer du PMDB (Parti Mouvement Démocratique Brésilien), alors vice-président de Dilma Rousseff dans une coalition gauche-droite.

    (suite…)

  • MESSAGES DE SAINT- ETIENNE PROLÉTARIENNE

    Samedi 28 Janvier à l'occasion de la venue de Marion Maréchal Le Pen dans la Loire, nous appelons à une grande manifestation Antifasciste à Saint Etienne à 14h30 à Jean Moulin.

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    Le Front national continue de prôner le même projet archaïque et dangereux, protégeant toujours tout un réseau de groupuscules racistes et violents, jouant des fragilités naissantes de la société d'aujourd'hui pour choisir des boucs émissaires , désignés en fonction de leur nationalité ou origine, de leur confession religieuse, de leur orientation sexuelle et de leurs convictions. La « crise des migrants » à permis au Front National de déverser tout son discours nauséabond, attisant les haines et les rancœurs, ne cherchant qu'à désunir les classes populaires au profit d'un "système" qu'ils font semblant de combattre et qu'ils rendraient plus inégalitaire encore s'ils le pouvaient.
    Mais ne nous trompons pas d'ennemi. C'est bien aujourd'hui l'application des politiques néo-libérales qu'il faut combattre, le système économique actuel qu'il faut sanctionner.
    En mettant le pied ici, c'est tout le passé résistant et ouvrier de cette ville que Marion Marechal Le Pen veut bafouer.

    Le message que nous adressons est claire net et précis : Aucun compromis possible , nous ne tolérons et ne tolérerons jamais l'extrême droite.

    Notre mot d'ordre est l'unité populaire, nous sommes fiers de vivre dans une ville ouvrière baignée de diversité culturelle. Il est de notre devoir en tant que citoyen de cette ville de combattre par tous les moyens , cette ignorance et ce climat foncièrement raciste qui n’en finit pas de se développer..
    Saint Etienne ville cosmopolite et prolétaire, les fachos n'ont rien à y faire !!

    Seconde partie:

    La commission exécutive de l'Union locale des syndicats CGT de Saint-Etienne réunie le 23 janvier 2017 à décidé de relayer et de prendre part à l'appel du comité "antifa" de Saint-Etienne pour une manifestation unitaire contre le racisme ce samedi 28 janvier 2017.

    A l'occasion de la venue dans notre région de Marion Maréchal le Pen l'Union locale des syndicats CGT de Saint-Etienne appelle l'ensemble de ses bases à participer au rassemblement et à la manifestation prévue:

    samedi 28 janvier 2017 à 14h30 place Jean Moulin

    pour réaffirmer nos valeurs internationalistes et humanistes !

    contre le fascisme et toutes formes de racismes !

    contre les idées véhiculées par le parti de la haine qu'est le front national !

    NO PASARAN !

     

  • Déclaration du collectif unitaire antifasciste de Lyon.

    Nous retransmettons ici le communiqué fait par le collectif unitaire antifasciste auquel nous participons. 

    Pas de place au pouvoir pour le FN ni pour ses idées !

    A propos du congrès du Front National, à Lyon, le 4 février 2016.

    Depuis plusieurs années la parole fasciste se libère partout en France et en Europe. Dans un contexte de crise et d’instabilité permanente, l’état ainsi que toutes les forces politiques se dirigent vers des positions, toujours, de plus en plus fascisantes. Ce terreau fertile permet alors un déferlement de haine anti-migrant.e.s, raciste et islamophobes. Pendant ce temps, l’extrême droite française jubile, elle a de quoi !
    Son discours, ses idées, s’invitent partout. Ses thèses sont au centre des débats de la présidentielle. Sécuritaire, chauvinisme, impérialisme et xénophobie se retrouvent dans les discours de tous les candidats, du Parti de Gauche au Front National.
    Le gouvernement sortant ne s’est pas gêné, bien qu’il s’en défende, pour appliquer de grands pans du programme des fascistes.

    Alors l’extrême-droite prend ses aises, s’installe et étend son emprise jusqu’au centre des villes, se taille des royaumes dans les campagnes. A Lyon, elle se dote d’un vrai réseau de magasins, de salons de tatouages, de bars. ELle ne se cache pas de vouloir crée un véritable quartier nationaliste  à St Jean. Là-bas, les groupes identitaires ne cessent de multiplier les provocations ainsi que les agressions.

    Les campagnes électorales ont commencé et 2017 va connaitre une nouvelle fois cette grande mascarade présidentielle. Comme à son habitude nous aurons les mêmes pions sur notre échiquier. Des partis et des individus dans lesquels nous ne nous reconnaîtrons jamais.  Il est temps de reprendre la rue, comme nous l’avions fait lors du Mouvement Loi Travail, réunissons nous, soyons présent.e.s et indomptables, refusons que nos vies soient guidées par de nouvelles chemises brunes.

    Ripostons le 4 Février lors du congrès du front national à Lyon, par une manifestation centrale. Plus que jamais ce parti est une menace, c’est lui qui impose son ordre du jour dans les débats houleux du monde politique dans lequel s’engouffre tous les partis électoralistes !

    Plus que jamais, luttons contre tous les fascismes, qu’ils soient vêtus de costards ou de croix celtiques.

    REUNION PUBLIQUE LE 10 Janvier à 19h.
    Librairie la Gryffe.

    Sus aux présidentielles, sus aux fascismes, 2017 n’aura pas lieu.

  • Mouvement « Ocupa Brasília » Situation d’Urgence au Brésil !

    Le gouvernement illégitime de Michel Temer — arrivé au poste de président de la République du Brésil à travers un coup d’État parlementaire réalisé en avril 2016 en destituant Dilma Rousseff au moyen d’accusations qui se sont révélées fallacieuses par la suite — se caractérise par une politique ultra-libéral. Cette politique se caractérise, entre autres, par une proposition de loi visant à réduire les possibilités de nationalisation d’entreprises par l’État, permettant ainsi la pérennisation de la vaste politique de privatisation menée depuis l’arrivée au pouvoir du parlement le plus réactionnaire de l’Histoire du Brésil. Un tel projet de loi modifie la constitution brésilienne et réduit considérablement les pouvoirs étatiques au profit d’une autogestion exclusive de l’économie par les grands groupes privés. Le projet de loi vise, en outre, à congeler pour une durée de 20 ans tout investissement public dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale, forçant par défaut ces organisme publiques à se privatiser ou à disparaître.

    Approuvée en octobre 2016 par la chambre des députés, elle a été, conformément à la constitution brésilienne, soumise au vote du sénat ce 29 novembre 2016. Sans aucune surprise, le projet de loi a été approuvé à 61 voix contre 14. Il est intéressant de voir que les mêmes députés qui ont voté pour cette loi sont les mêmes qui ont voté pour la destitution du gouvernement de Dilma Rousseff, mais là n’est pas la question.

    Les fervents défenseurs ce projet de loi agitent le même argument imparable : une privatisation totale des ressources, de la force de travail et des services permettra une croissance économique dans un Brésil qui subit la crise pétrolière de plein fouet. Vaste nuage de fumée avec lequel la bourgeoisie voudrait nous étourdir.

    De grandes manifestations de contestation, rassemblant plus de 50 mille personnes, ont eu lieu à Brasília le jour du vote du projet de loi par le sénat. Les manifestants ont été violemment réprimés par du gaz lacrymogène, des flashball et des matraques des policiers qui les ont dispersés et chassés à travers les rues de la capitale. La situation est très confuse, et il est encore difficile de tirer un bilan clair de ce qui s’est passé, sur le nombre de personnes blessées par la police et sur le nombre de personnes arrêtées et mises en prison préventive.

    Nous transmettrons des informations au fur et à mesure de leur arrivée.

    Sauf mention contraire, les images sont la propriété de André Cohélo