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  • 100 millions sinon rien – partie 8

    100 millions sinon rien – partie 8

    Les processus de luttes internes après la révolution.

    Pour comprendre pourquoi il y a eu répression, il est important de prendre en compte la situation d’alors. Les bolcheviques, contrairement à ce que peuvent déclamer leurs détracteurs, n’ont pas fait un « coup d’État ». Un coup d’État est simple, il suffit d’obtenir la victoire « militaire » sur la direction au pouvoir et de la remplacer par une autre. La propriété, les rapports de production, les rouages de l’appareil d’État restent grossièrement les mêmes. Tout au plus des permutations sont effectuées pour remplacer les directeurs par des laquais dévoués. En somme, réaliser un coup d’État est « facile ». Marc Ferro, dès 1980, notait que la prise du pouvoir bolchevique, en fait d’instaurer un nouveau pouvoir cohérent et monolithique, avait, en réalité, légitimé les vastes contre-pouvoirs qui existaient, en face du tsarisme mourant, puis du gouvernement provisoire. Cette galaxie éclatée de lieux démocratiques et de leviers de pouvoir ont adoubé les bolcheviques autour principalement de leur hostilité intransigeante au gouvernement Kerensky plus que, parfois, pour leur programme. Il en résulte que la situation est particulièrement complexe. L’appreil d’État demeure bourgeois, tandis que les pouvoirs politiques sont entre les mains des soviets, des comités d’usines, des syndicats et du Parti. C’est la décantation de ces rapports de pouvoirs qui donne naissance à l’URSS, décantation dans laquelle le Parti, plus cohérent, organisé et structuré que les autres, ressort presque mécaniquement victorieux.

    Réaliser une révolution n’est pas que obtenir une victoire militaire contre la bourgeoisie, c’est également bouleverser de fond en comble le fonctionnement de la société, des institutions, les rapports de production, les rapports de pouvoir, la culture au sens très large du terme, avec les pratiques sociales, les us et coutumes… La révolution bolchevique avait pour vocation de réaliser tout cela. Il s’agit d’un chantier immense, qui, de plus, est réalisé non pas dans un environnement neutre, mais dans un environnement dans lequel ceux qui disposent de grandes compétences, de spécialités, de postes hauts placés, regardent cette transformation avec hostilité. L’inaction induit mécaniquement la perte du terrain gagné, sous le poids des habitudes et sous l’hégémonie de la vieille société. En somme, ce que faisaient les bolcheviques, c’était creuser dans le sable, qui s’infiltre partout, grippe les rouages, brise les moteurs… Ce point-là, celui de la construction pratique, pragmatique de la nouvelle société, est la terra incongnita des anarchistes, y compris de nos homonymes.

    Le Parti bolchevique s’est donc légitimement considéré lui-même comme la seule force politique en laquelle il pouvait avoir confiance pour pouvoir construire la nouvelle société. Mais passer d’un groupe restreint de professionnels de la révolution à une force capable de diriger un pays, d’une part, mais également d’assurer la transformation de celui-ci, de l’autre, était loin d’être une mince affaire. Le Parti avait choisi, alors, d’opter pour avancer pas à pas, progressivement, dans le but de consolider ce qui était la base sociale de la révolution : l’alliance entre ouvriers et paysans.

    Durant la guerre civile, la politique du « communisme de guerre » avait été mise en œuvre. Cette politique, qualifiée d’ « erreur nécessaire » par Lénine, avait néanmoins ses supporters. Trotski et certains éléments gauchistes voulaient qu’elle soit maintenue et devienne la base de la création de l’économie communiste. Hors le communisme de guerre était une économie de guerre, somme toute, classique. Elle marchait de manière démonétarisée, sur la base de réquisitions et d’aliénation de la production pour alimenter le front. Son exécution était terrible et ne pouvait pas déboucher sur la possibilité d’élever l’économie d’un pays, qui plus est la création d’une industrie. Pour les « gauchiste », cela n’avait pas d’importance, puisque soit la révolution mondiale était réalisée, soit elle échouait. Toute pause était donc une trahison.

    Pour les léninistes, en revanche, il fallait temporiser, panser les plaies, protéger l’immense espace arraché à la rapacité impérialiste, et, hélas, acter le fait que la révolution n’était pas parvenue à s’étendre. Lénine proposa la NEP, pour permettre cela. Cette temporisation lui a valu les récriminations des « gauchistes » l’accusant de trahison, mais également l’attention de certains éléments droitiers, pour qui cette politique signifiait, in fine, la normalisation de la pratique du pouvoir par les bolcheviques. C’est notamment le cas d’individus comme Oustrialov et ses suivants, les Smenovekhovtsy, sur lesquels nous reviendrons après.

    Les luttes au sein du Parti ont pris plusieurs formes. Des luttes déclarées, entre les oppositions, des luttes non déclarées, qui sont le reflet de la lutte des classes au sein de l’URSS, mais également, et d’sous une forme beaucoup plus complexe, au sein du Parti communiste.

    Les oppositions déclarées ont été de plusieurs types et de plusieurs natures. L’opposition militaire, durant la Guerre civile, animée notamment par Voroshilov et par d’autres proches de Staline, sans que celui-ci soit impliqué, et s’est focalisée sur la question des experts militaires.

    Voroshilov et de nombreux militaires sortis du rang se sont élevés contre la place laissée aux militaires issus de l’armée tsariste, aux spécialistes. Cette opposition de conception entre une vision « de gauche », voire gauchiste, tenue par ses animateurs, et une conception droitière défendue par Trotski, qui jugeait les experts « neutres » dans la lutte des classes, est assez révélatrice.

    Sur le fond, l’opposition militaire avait raison. Les experts militaires issus de l’armée tsariste employaient une manière bourgeoise/réactionnaire de combattre. Cela s’est traduit comme l’un des facteurs qui ont expliqué le rétablissement de la peine de mort dans l’armée, rétablissement défendu par Trotski, y compris dans son élogieuse autobiographie Ma Vie (1930). Sur la forme, les choses sont plus complexes. Le rejet des experts s’est trouvé payé par un certain amateurisme de la part des cadres sortis du rang. Et cet amateurisme a été chèrement payé en sang. Cependant, l’impact de cette opposition est plus l’expression d’un symptôme qu’une véritable mise en péril de l’autorité du Parti. Il illustre une lutte de ligne idéologique, profonde, entre une conception de la guerre comme ayant un caractère de classe, et une conception technique de celle-ci.

    Le débat sur la construction du socialisme, au tournant des années 1919-20-21 a pris une tournure particulièrement difficile. C’est durant cette période que les oppositions se sont affrontées au sein du Parti. Tout d’abord, jusqu’au Xe congrès, les conflits se sont manifestés ouvertement, puis, par la suite, la situation politique a entraîné un resserrement des cadres du débat, culminant avec la crise de 1927, durant laquelle l’Union soviétique s’attendait à tout moment à une attaque anglo-polonaise, mettant tout le pays en alerte maximale.

    L’opposition de gauche a été traitée en amont. Si elle est particulièrement connue du fait de la personnalité de son principal animateur et de la publicité dont il a bénéficié, elle est restée marginale. Lénine l’a étrillée au cours de plusieurs débats successifs. En revanche, en 1920 s’est exprimé un autre courant, nommé « Opposition Ouvrière. ». Cette opposition, animée par Kollontaï et Chliapnikov, partait d’une prise en compte de plusieurs problèmes, qui d’ailleurs l’ont opposée frontalement aux positions de Trotski et de Boukharine. Lénine considérait que cette opposition partait d’un sentiment sain. Et pour cause, elle ciblait des problèmes concrets et réels au sein de l’État soviétique.

    Les zélateurs et zélatrices de Trotski tentent aujourd’hui, parfois, de s’accaparer l’héritage de cette opposition. Il n’est pas possible de ne pas reconnaître qu’elles sont autrement plus réjouissantes que celles que leur leader défendait à l’époque. Devant le IXe congrès, il déclarait : « Les ouvriers doivent être liés à leur emploi, assujettis à être transférés, il faut leur dire ce qu’ils doivent faire, les commander. » ; « …avant de disparaître, la contrainte étatique atteindra au cours de la période de transition son plus haut degré d’intensité dans l’organisation du travail. »

    Dans la brochure écrite en préparation du IXe congrès : « Une lutte planifiée, constante et résolue doit être menée contre la désertion du travail, en particulier en publiant des listes noires des déserteurs du travail, en formant des bataillons pénaux composés de ses déserteurs et, finalement en les enfermant dans des camps de concentration. » Il ajoutait, « La militarisation du travail est impensable sans la militarisation des syndicats comme tels ». Devant la IIIe Conférence des syndicats, en 1920, et bien que la question ait été tranchée lors du IXe congrès, Trotski persistait à déclarer « Est-il bien vrai que le travail obligatoire soit toujours improductif ?… C’est là le préjugé libéral, le plus lamentable et le plus misérable : les troupeaux d’esclaves eux aussi étaient productifs […], le travail obligatoire des esclaves […] a été en son temps un phénomène progressiste. »

    Le IXe congrès avait, de son côté, statué sur le fait que la militarisation du travail ne peut-être justifiée que par les circonstances de la guerre. Il s’agit là d’un fait absolument incontestable. 15 ans plus tard, la direction dut opérer de même dans la marche vers le second conflit mondial. Seulement, la grande distinction entre la position bolchevique et celle de Trotski réside là : Pour Trotski, ce n’est pas un expédient qui sert à tenir pendant la guerre, mais il s’agit du mode de développement premier, normal, du socialisme.

    A cela Radek, fidèle de Trotski, ajoutait que « la classe ouvrière organisée doit surmonter le préjugé bourgeois de la liberté du travail, si chère au cœur des mencheviks et des conciliateurs de toutes sortes. » (Cité par Bettelheim, P. 346, 1974).

    Cette position n’est pas incohérente. Elle se base sur trois postulats chez aux trotskistes :

    • L’idée que la construction du socialisme
      dans un seul pays n’est pas possible, et que donc, la Russie
      révolutionnaire doit être utilisée à fond comme caserne de la
      révolution mondiale. Il s’agit à leurs yeux d’un one shot
      où il faut impérativement jouer son va-tout.
    • L’idée que le
      développement du socialisme est une question de production en tout
      premier lieu (la théorie des forces productives) et que le
      développement de la production est le marqueur de l’avancée vers
      une société sans classe. Dans ce cadre, l’idée de recourir à
      la production forcée en découle forcément.
    • L’idée de
      l’État ouvrier. La compréhension
      des distinctions entre État,
      Parti et prolétariat est
      primitive. Trotski et ses suivants identifient intégralement le
      prolétariat au Parti et à l’État. À leurs yeux, l’idée de
      syndicats pouvant s’opposer aux décisions de l’État est une
      trahison de « l’autodiscipline que le prolétariat s’impose
      à lui-même » par le Parti.

    Le corollaire est que Trotski et l’opposition qu’il animait (avec Boukharine d’ailleurs), ne comprend pas le socialisme comme une phase de transition dans laquelle l’appareil d’État demeure principalement un appareil hérité du tsarisme, qui n’obéit pas aux directives du Parti (4 700 cadres responsables pour le PC(b) à Moscou, on est loin d’un maillage étroit !), le Parti, lui-même, jugé infaillible et se confondant avec le prolétariat pour Trotski, n’est pas nous plus exempt de reproches, non seulement il peut dévier, et cette déviation ne peut être qu’accentuée par une absence totale de démocratie prolétarienne, mais il n’est pas non plus 100 % prolétarien ou imperméable à la lutte des classes.

    Trotski ne comprend pas non plus la question de l’alliance entre le Parti, le prolétariat et la paysannerie. Sa vision carcérale de la construction du socialisme expose le Parti à être boudé, conspué, voire chassé par les masses populaires. Sa vision absolutiste ne peut donc être appliquée. Le PC(b) ne l’a pas suivit. Pour ne pas s’en prendre directement à Lénine et à sa ligne, il s’en est pris à l’opposition ouvrière.

    L’opposition ouvrière est née du prolongement d’un groupe, nommé « groupe du centralisme démocratique », au sein duquel un nombre conséquent de communistes « de gauche » évoluaient. Elle s’est axée autour d’une critique des dérives qui pouvaient exister au sein du PC(b), notamment la montée en puissance d’éléments bourgeois, des défauts de démocratie interne, des pratiques autoritaires… le diagnostic ne peut être réfuté. Elle tentait de répondre à ces maux par la démocratie ouvrière, par le contrôle ouvrier de la production. Le problème de cette opposition était à la fois politique et de timing. Politique, car le contrôle ouvrier tel qu’il était compris par cette opposition, in fine, était une variante de trade-unionisme qui ne comprenait pas la question politique comme fondamentale, ni les évolutions des rapports entre le tsarisme et la nouvelle politique mise en œuvre. Elle prenait comme hostile « par principe » le gouvernement et l’appareil d’État, en les séparant du prolétariat et de ses intérêts, et, finalement, se comportait en défendant les intérêts particuliers des individus et des groupes de production contre l’intérêt supérieur, transcendant, du prolétariat dans son ensemble.

    Cette absence de compréhension de la politique comme quelque chose de supérieur aux intérêts immédiats et spécifique des ouvriers, non seulement était une impasse, mais mettait en péril l’alliance primordiale et fondamentale avec la paysannerie, en particulier la paysannerie moyenne. L’autre problème, celui du timing, a été le fait que celle-ci s’est surtout manifestée au moment de la crise de Krondstadt. Du fait de sa similitude avec les positions des anarchistes, des SR et des Menchéviks a cette époque, elle a été impitoyablement attaquée, notamment par Lénine, en dépit même du fait que les travers qu’elle ciblait était justifiés.

    Tandis que Trotski et Boukharine ferraillaient pour faire des syndicats des courroies de transmissions devant executer les ordres, Lénine et les léninistes, bien que minoritaires au départ dans le CC, parviennent à rallier progressivement à en proposant non pas un modus vivendi, mais une solution supérieure. Celle de conserver une autonomie aux syndicats, car ils doivent pouvoir former un outil de défense des travailleurs « contre […] leur Etat ». Lénine reconnaît que des oppositions d’intérêt peuvent exister entre l’État et les ouvriers et que le recours à la grève peut être justifié. Lénine le résume en indiquant dans Le rôle et les tâches des syndicats dans les conditions de la Nouvelles Politique Economique (1922) que le conflit entre la position léniniste (soutenue par Staline et Zinoviev), voit dans son rapport avec celle des « 8 », un « désaccord sur les méthodes d’aborder les masses, de gagner les masses, de réaliser la liaison avec les masses ». Derrière ce conflit se trouve également un autre aspect, celui d’un conflit sur la compréhension dogmatique de Boukharine et Trotski face à celle de Lénine. Les premiers voient la dictature du prolétariat comme « une pure expression » du pouvoir ouvrier, tandis que Lénine et les léninistes la définisse comme « une double nature. » Etat ouvrier, car dirigé par un parti ouvrier, mais Etat bourgeois et petit-bourgeois dans sa dépendance face aux experts, administrateurs, spécialistes…

    Or, même dans les échelons intermédiaires du Parti, la situation est complexe.

  • 100 millions sinon rien – sixième partie.

    100 millions sinon rien – sixième partie.

    Capitalisme ou socialisme ?

    Qu’est ce qui permet de différencier le capitalisme d’État du socialisme ? Finalement la question est plus complexe qu’il n’y paraît. En réalité, cette question est bien souvent sous-traitée. Elle est résumée parfois au fait que la propriété soit contrôlée par l’État. Or, la propriété juridique ne signifie rien seule. Les grands trusts d’État peuvent avoir un fonctionnement parfaitement capitaliste tout en étant propriété « publique ». Les nationalisations, par exemple, ne forment pas en tant que tel le socialisme. Sinon, la création des Reichswerke Hermann Göring en Allemagne Nazie, chargée de mettre sous la tutelle de l’État des secteurs stratégiques (et, le plus souvent, non rentables) seraient-elles un pas en avant vers le socialisme ?

    Le critère juridique ne suffit donc pas seul à pouvoir déterminer si nous sommes dans un capitalisme d’État ou dans le socialisme.

    La question du pouvoir politique se pose également. Elle est, en effet, fondamentale. Mais suffit-il que le Parti Communiste soit au pouvoir pour que ce soit le socialisme ? Non. La période de la NEP, par exemple, combinait un pouvoir politique aux mains du Parti Communiste d’Union Soviétique, mais également une structure économique très majoritairement capitaliste, dans lequel la propriété d’État n’était pas encore la forme dominante juridiquement parlant. Trotski, par exemple, dans ses thèses du IXe congrès de la IVe internationale, montrait son incompréhension de la chose : « Pour les marxistes, il n’y a pas de capitalisme sans classe bourgeoise au pouvoir, au sens économique du terme. Il n’y a pas de classe bourgeoise sans appropriation privée des moyens de production et du surplus social. »

    Ce syllogisme, finalement, peut être pris à l’envers, et rentrer en contradiction complète avec les positions de Trotski : Si la bourgeoisie n’est plus au pouvoir, au sens économique (en fait, il veut dire juridique ) du terme, il n’y a plus de capitalisme. Si la propriété juridique est transférée à l’État, le capitalisme est terminé.

    L’erreur du dogmatisme intemporel de Trotski (et de Boukharine) est de ne pas voir le socialisme comme un processus de transformation des rapports de production. Le socialisme est une période transitoire entre le capitalisme et le communisme, elle n’est pas un état stationnaire. Chez Trotski et Boukharine, la seule chose qui mesure l’avancée du socialisme au communisme est le développement des forces productive. Plus la production se développe, plus elle permet d’atteindre la société d’abondance qui caractérise le communisme.Mais le développement des forces productives, la croissance économique, seule, ne suffit pas. Elle n’est pas un critère suffisant.

    Or, ce qui détermine la construction du socialisme peut être résumé par des facteurs politiques : le pouvoir est entre les mains du prolétariat, au travers d’un parti communiste, sans que celui-ci soit obligatoirement le seul a pouvoir présenter des listes. Il ne peut cependant exister d’alternance entre différentes partis représentant différentes classes.

    Les points centraux sont les suivants :

    Ce qui permet fondamentalement de passer du capitalisme au socialisme c’est la lutte contre l’influence de la sphère du marché, de l’anarchie de la production, de la dispersion des moyens, mais également de l’accaparation des richesses produites par une classe sociale exploiteuse, juridiquement propriétaire ou non.

    En URSS, la lutte s’est faite principalement dans « Le Grand Tournant » abondamment critiqué, mais néanmoins incontournable. La collectivisation des terres était la condition sine equa non de la possibilité d’avancer vers le socialisme. Nous avons vu, plus haut, le problème de la conception trotskiste et boukharinienne de l’ouverture des ciseaux. Trotski préconisant l’expédition punitive ou un impôt spécial (en fonction de ses oscillations droitières/gauchistes), Boukharine ne voyait pas le danger Koulak et l’arme alimentaire.

    La rationalisation du travail commun, la possibilité de le mécaniser, de dégager des surplus sur la base desquels il était possible de générer des investissements, à leur tour permettant de lancer l’industrie industrialisante ne pouvait être une étape survolée. Il ne suffisait pas d’un impôt spécial comme le préconisait Trotski, mais il fallait bousculer l’ensemble de la question de la propriété terrienne. Ce bousculement devait se passer, selon l’esprit des directives, sur une adhésion basée sur la démonstration de la supériorité de la collectivisation sur l’agriculture individuelle et privée. Cependant, elle a été une vraie opération de lutte des classes, doublée, de plus, de difficultés énormes dans le contrôle de l’application des directives émanant du centre. C’est notamment ce qui explique la publication, en 1930, dans la Pravda, de l’article Le vertige du succès. Dans cet article, Staline critique les excès de la collectivisation et rappelle le principe de libre adhésion.

    La question de la planification économique contraignante et non indicative. La planification permettait de pouvoir réaliser des investissements importants dans la base d’une économie solide et d’une production industrielle rationnelle. Surtout, elle limitait ainsi, aussi, l’influence du marché en opérant un contrôle strict sur les marchandises produites. En Union soviétique, le lancement de la planification à pris un temps conséquent, les premiers travaux du Gosplan datant de 1921. Contrairement à ce que mentionne une certaine historiographie, le lancement de la planification en 1928-1929 ne correspondait donc pas à un caprice personnel de Joseph Vissarionovitch Staline, mais bien à l’aboutissement d’un processus considéré par la très large majorité du CC comme allant de soit. En revanche, la vitesse d’accélération était, quant à elle, un paramètre sur lequel Staline a joué, avec un certain volontarisme qui peut être critiqué ou encensé.

    La démonétarisation de la formation brute du capital fixe. Ce point est fondamental, dans le sens où il s’agit là du « véritable » capital. Il est constitué des infrastructures, des machines outils et des moyens de production primaires. Le fait que ceux-ci soient démonétarisés, conjointement avec la collectivisation de la propriété du sol, bouleverse le « schéma élargi de la reproduction du capital social ». Cela signifie que ce sont des cotisations des travailleurs qui contribuent à financer l’expansion économique. L’expansion économique se fait donc non pas dans le cadre du marché, mais contre le marché. Ainsi, les SMT (Stations Mobiles de Travail), qui doivent mécaniser l’agriculture, ne sont ni vendus ni loués, comme sous Khrouchtchev, mais donnés ou prêtés aux paysans, leur permettant d’accroître leurs rendements, permettant d’accroître les surplus vendus par l’État, finançant un cycle vertueux. Les difficultés que ce système a rencontré tenaient plus des aléas des récoltes, un problème parfois terrible, et d’un système de distribution qui souffrait de graves manques que du fond de l’affaire.

    Le monopole d’État du commerce extérieur, le contrôle administratif des flux de capitaux, la maîtrise de la balance budgétaire et des paiements courants, ainsi que de la balance commerciale sont des critères également fondamentaux. Ils permettent de maintenir une économie saine, non menacée par l’inflation, mais également de ne pas tomber sous une pression des marchés extérieurs ou de la dette. L’URSS a toujours tenté, là aussi, avec des difficultés parfois grandioses, de pouvoir maintenir ce contrôle. Même malgré cela, l’Union soviétique, qui devait se fournir à l’étranger pour certaines technologies et certains produits, a subi la pression de l’arme économique. C’est notamment cette pression de créanciers qui a obligé l’URSS a devoir accentuer des exportations de produits agricoles ou de matières premières à des moments où la situation était difficile.

    Du point de vue des individus, la question de la thésaurisation et de la spéculation par les personnes physiques et morales était une lutte. Ainsi, l’achat-revente de biens de consommation était interdit – et lourdement condamné – en URSS. Cela n’a pas été sans difficultés étant donnés les défaillances d’un service de distribution qui devait être inventé de A à Z. Cette répression du recel n’a pas été sans dommages collatéraux.

    De même, la question de l’échelle des salaires soulève un point terriblement épineux qui illustre toutes les contradictions du développement du système socialiste. Au fur et à mesure du développement des forces productives en URSS, de nouvelles fonctions sont apparues, qu’il a fallu caractériser et dont il a fallu définir les salaires. De même, une politique d’encouragement – et de promotion sociale – a été mise en œuvre, en particulier vers les ouvriers et les paysans ainsi que leurs enfants, pour l’accès à une éducation supérieure.

    Dans le même temps, le niveau de technicité plus important exigé pour le fonctionnement des infrastructures et des industries a poussé à ce que les experts soient de plus en plus importants, et donc, disposent, dans le cadre d’une lutte des classes interne comprise tardivement, d’un rapport de force vers le Parti.

    L’utilisation de stimulants matériels a donc été choisie comme base pour neutraliser les experts bourgeois et pour pousser à ce qu’une nouvelle génération d’experts-rouges apparaisse. L’idée étant que l’éventail des salaires plus important serait compensé par deux choses : la première, par le mouvement stakhanoviste, qui, contrairement à l’idée reçue, était un mouvement qi visait à ce qu’émerge, par l’émulation socialiste, une nouvelle génération d’ouvriers, capables de résoudre les problèmes techniques et l’organisation du travail par leur expertise, parfois empirique. Cependant, là aussi, des stimulants matériels étaient employés.

    La seconde partait d’un bon sentiment, mais était le reflet d’une erreur de conception grave. Grave, mais non comprise ni par Trotski et encore moins par Boukharine. Dans l’idée de la direction soviétique, les inégalités étaient tolérables, même si elles tendaient à s’élargir avec le développement, parce qu’elles étaient jugées « factices ». Factices dans le sens où elles ne dotaient pas de capital et ne permettaient qu’un accès prioritaire aux produits de consommation (par l’entremise des problématiques magasins spéciaux.)

    À la base, il était considéré que le développement des forces productives, permettant, à l’issue de plusieurs plans quinquennaux, de pouvoir améliorer la production et la productivité, permettraient de pouvoir peu à peu supprimer le caractère prioritaire de l’accès aux biens de consommation, en faisant en sorte que chacun en ait plus que ses besoins. C’était, en dernière instance, uniquement sous l’angle du développement des forces productives qu’était comprise la marche vers le communisme.

    Ce qui n’était pas compris était la question de la primauté de la lutte politique. Or, tout aussi relativement privilégiés qu’étaient ces corps, ils possédaient néanmoins des conceptions politiques, parfois même inconscientes ou sous-jacentes, qui allaient vers l’idée qu’il fallait une normalisation, un plus grand nombre de biens de consommation – surtout pour eux – et que les rigueurs de phalanstères devaient êtres remise au passé. Cela demande d’ouvrir une brève parenthèse sur un point qui, par la suite sera essentiel : la question du point de vue des acteurs, y compris de la restauration du capitalisme.

    Nous ne pouvons pas penser sérieusement un seul instant que, quel que soit le point de vue qu’on puisse porter sur le contenu de leurs écrits ou de leurs actes, ni Zinoviev et Kaménev, ni Troski, ni Boukharine, ni Khrouchtchev ne voulaient restaurer le capitalisme d’une manière consciente et assumée. Au cours des grandes purges, l’accusation n’est d’ailleurs jamais ressortie, quoiqu’en ait prétendu Trotski. Cependant, les logiques politiques que ces différents personnages développaient ou ont appliqué amenaient à cela, parce qu’elle sapait économiquement et politiquement la base de la dictature du prolétariat. Certains, comme Trotski ou Boukharine, préconisaient des reculs face à une politique jugée aventuriste, ou étaient prêts à des concessions pour permettre leur retour. Cependant, ces concessions étaient vues comme étant le moyen de pouvoir avancer par la suite. Seulement, les moyens de la fin emmenaient droit dans le mur, et ont, d’ailleurs, in fine mené à la chute de ce qui avait été construit.

    Il ne s’agit pas d’exempter la direction stalinienne de ses erreurs de compréhension ou d’action. Il est cependant douteux que quiconque, parmi les prétendants à la direction, puisse avoir proposé quelque chose, qui, dans on fond, était supérieur.

    Parmi le travail de sape, les experts et une certaine technocratie a effectivement appuyé vers la modération et vers la restauration, sans parfois même s’en rendre compte. Ces groupes sociaux, autour des ingénieurs, autour des chefs, autour des membres de l’appareil, n’ont pas forcément sciemment conspiré pour faire chuter le socialisme et le remplacer graduellement par des rapports capitalistes. D’ailleurs ceux qui ont le moins conspiré (Khrouchtchev, Kossyguine, Mikoïan) sont ceux qui ont réussi. Ils ont simplement déclaré finie la lutte des classes, et accomplie la mission de construction du socialisme vers le communisme. Cependant, là où Staline disait que celui-ci serait le jour où « le pain serait gratuit », les Khrouchtcheviens ont considéré qu’il était grâce à l’introduction de nouvelles normes de fonctionnement, de direction et d’intégration des Démocraties populaires dans une « division internationale socialiste du travail. », qui, en réalité, a développé un échange inégal entre l’URSS et les République Populaires, facilitant, la aussi la résurrection du capitalisme.

    Derrière la déstalinisation se trouve une définition en creux du socialisme : elle est par ce qui a été liquidé : SMT, remplacées par des locations ou des ventes, libéralisation de la gestion des entreprises, sous prétexte de développer les forces productives, réforme monétaire introduisant la rentabilité dans les services démonétarisés… Etc. La lutte contre les déviations et les dérives s’est éteinte. Les mêmes qui entrent en poste sont Nikita Khrouchtchev sont quasiment toujours là en 1985, voire en 1991.

    Cela avait-il été compris pas Staline ? Probablement, de manière confuse, à la fin. C’est l’essence même des Problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), dans lequel Staline explique les risques de restauration.

    Il ne faut pas non plus sous estimer la difficulté de pouvoir résoudre les contradictions au sein du peuple, ce qui était un des objectifs de la révolution. Il n’est pas possible de faire l’impasse sur un paradoxe : Le parti était infiniment plus avancé que la société soviétique dans son ensemble, en particulier dans les RSS les moins économiquement et socialement développées. Les tentatives de pouvoir relâcher la bride sur la société (que nous aborderons plus loin) ont finalement laissé un appui plus important à des franges, sinon réactionnaires, néanmoins nettement moins progressistes que le Parti. Cette partie de la population, vers laquelle l’imminence de la guerre obligeait à des concessions, est responsable d’une apparition d’un certain conservatisme social dans le milieu des années 30, contrecoup des positions particulièrement progressistes des années 20, et, surtout, libérales en termes de mœurs. D’ailleurs la question de la constitution de 1936 et de l’avortement sont les deux principaux débats publics organisés par le Parti, d’après Sheila Fitzpatrick (Le Stalinisme au quotidien). Il est faux de dire que tout fut imposé d’en haut. Paradoxalement, une société plus démocratique n’a pas forcément signifié une société directement plus progressiste.

    De même, un certain durcissement dans la condition sociale (augmentation du temps de travail, création du livret ouvrier) sont des questions qui trouvent leur explication sous le poids de la guerre. Dans ses 140 entretiens, Molotov, qui justifie sans le moindre problème la répression et les purges, se désole du durcissement social d’avant-guerre, injuste selon lui, mais, hélas, obligatoire.

    Comprendre la répression en URSS passe par cela, par déterminer si Staline construisait le socialisme ou, comme le dit Trotski, les anarchistes, ou les libéraux, s’il avait trahi un idéal. Il existe toujours une part d’acte de foi dans cette démarche, croire ou ne pas croire à l’intention ? De nombreuses propositions de grilles de lecture expliquent tout par la conspiration stalinienne pour le pouvoir, n’expliquant, au final, pas grand-chose. Les tâtonnements de la direction soviétique pour chercher une voie pour avancer révèlent une chose : tout n’était pas maîtrisé. Mais les incompréhensions, et les erreurs -il y en eut légion ! Sont plus le reflet du fait qu’il s’agissait de pionniers qui découvraient les règles d’un jeu particulièrement dur, où le moindre faux pas se payait en fleuves de sang. Les côtés paradoxaux de la construction du socialisme ne doivent pas servir pour chercher la bataille dans le détail. Nombre d’entre eux, ainsi que des erreurs, ont été montés en épingle pour condamner l’ensemble. Cependant, dans sa structure, l’État soviétique est incomparablement plus socialiste en 1953 qu’en 1928.

    La question de ce qui est défendable ou non est donc soumise à cela. Nous considérons que nous pouvons retenir certaines bornes. Deux phases marquent l’histoire de la Russie révolutionnaire et de l’Union soviétique. Une, de 1917 à 1956 (globalement) dans laquelle l’Union soviétique et sa direction tentent de construire le socialisme. La seconde, 1956 à 1991 est une phase descendante, dans laquelle les rapports de production tendent davantage à devenir à nouveau capitalistes. La frontière est définissable d’un point de vue politique. Elle se caractérise par plusieurs événements : le XXe Congrès du Parti communiste, en 1956, l’exclusion du « groupe anti-parti » en 1957, le XXIe et surtout le XXIIe congrès du Parti Communiste, qui ont confirmé et aggravé les orientations de 1956, puis la rupture sino-soviétique.

    Elle est plus difficile à déterminer d’un point de vue économique, car des processus sous-jacents sont apparus en avant de ces bouleversements politiques et leur ont permis de naître. De même, par la suite, le révisionnisme soviétique ne s’est pas imposé du jour au lendemain, et une partie de l’appareil, comme de la population, s’est opposée à ces processus.

    Cependant, les réformes monétaires et la réforme de Libermann, qui introduisit à nouveau les questions de rentabilité et la monétarisation des échanges sont des étapes fondamentales. A l’issue de cela, la sphère d’influence du marché s’est regonflée, elle redirige, tandis que la lutte contre la bureaucratie et les accapareurs s’est éteinte.

    Faire le tri n’est pas simple, il existe trois attitudes possible : la première est celle qui consiste à expliquer pourquoi la répression était nécessaire dans le cadre de la lutte des classes aiguë qui se déroulait en URSS.

    La seconde à expliquer pourquoi elle a pris des formes qui pouvaient être néfastes, erronées, voire dramatiques dans certains cas, tout en étant, néanmoins, conçues dans le but de faire avancer la lutte des classes.

    La dernière à déclarer que certaines manifestations de la répression étaient des erreurs manifestes, indéfendables en tant que telles, l’exemple typique étant juin 1953 en Allemagne de l’Est. La très large majorité des actes militaires commis par l’Union soviétique après 1956 peut rentrer dans cette catégorie.

    Cependant, faut-il déjà savoir ce qu’elles recouvrent.

  • 100 millions sinon rien. Partie 5

    100 millions sinon rien. Partie 5

    Que s’est-il passé en Union soviétique ?

    -L’image de couverture est une photo des actualités italiennes montrant Léon Trotski visitant les ruines de Pompéi en décembre 1932-

    Il est parfaitement entendable que, sur le plan strictement moral, toute idée de répression puisse apparaître comme indéfendable, comme se basant sur l’injustice, comme infligeant des malheurs à de pauvres hères. Poussé à l’extrême, le raisonnement qui vise à considérer qu’il faut éviter toute répression finit par déboucher sur le fait que, en dernière analyse, mieux vaut ne rien faire. Le bilan humain du capitalisme, dans notre pays, impérialiste, nous apparaît plus doux, plus humain, que la terrible lutte des classes poussée à son paroxysme.

    C’est un fait indéniable, en apparence. Seulement il se base sur un point de vue, une nouvelle fois, d’habitant d’un pays exploiteur, dominateur. Qui plus est, possédant, notamment grâce à la lutte sociale, un nombre incroyable d’avancées sociales. Ces avancées sociales nous laissent miroiter le fait que notre situation est une situation générale, qui est, sous le capitalisme, possible d’étendre à l’ensemble de l’humanité. Or, la bourgeoisie œuvre, inlassablement, à liquider ces avancées sociales. De plus, celle-ci n’existe que parce qu’elles sont basées sur l’exploitation et la domination sanglante sur le reste du monde, tout comme sur une surexploitation des ressources naturelles.

    En dernière analyse, même s’il s’agit d’un choix terrible, le rejet par principe du fait de se heurter frontalement au système capitaliste, à l’impérialisme, n’est pas seulement une capitulation. Il est, également, le fait d’accepter que la mort emporte un nombre encore plus grand de vies humaines, voir compromette la possibilité de survie de l’humanité sur Terre, uniquement dans le but de mener une hypocrite politique de l’autruche.

    Il serait malheureusement naïf de croire que la bourgeoisie, en particulier la grande bourgeoisie, puisse également, d’elle-même, changer et accepter de mettre fin à l’exploitation de l’humanité et de la nature. Classe en concurrence avec elle-même, la bourgeoisie n’accepte pas de reculer d’un seul centimètre si elle considère que cela pourrait la priver d’un marché important ou d’investissements profitables. Reculer signifierait laisser la place à des concurrents et, donc, travailler à sa propre chute. De même, elle n’accepte pas de céder sous la pression populaire sans qu’elle soit contrainte, pieds et poings liés, à le faire. La loi et l’État bourgeois sont la pour garantir son ordre, et elle n’hésite pas à s’en affranchir lorsque ces cadres ne suffisent plus à la protéger. Mise au pied du mur, la grande bourgeoisie préfère « Hitler au Front Populaire ».

    Le fait d’avoir perdu face à la révolution ne suffit pas à la faire désarmer et renoncer à ses désirs de retrouver l’Éden dont elle a été chassée. La lutte des classes n’est pas abolie par la révolution, elle est au contraire un point de bascule dans lequel les exploités et les opprimés prennent l’ascendant sur les exploiteurs et les oppresseurs. Mais cet ascendant ne signifie pas victoire définitive. Elle signifie au contraire exacerbation de la lutte, tant au sein du pays où la révolution a eu lieu que dans le monde.

    De même, la réduction des contradictions entre campagne et ville, entre travail manuel et intellectuel, entre encadrement et exécution… ne se réalise pas d’une manière souple et douce, mais représente, là aussi, une lutte constante, exigeant une vigilance de chaque instant.

    Or, l’intégralité de ces aspects, les pionniers de la construction du socialisme ont dû les découvrir et y faire face, non dans le calme et le confort d’un salon de discussion, mais dans la réalité concrète, courant à chaque instant le risque de voir s’effondrer l’intégralité de la construction.

    Pourtant, malgré cela, l’histoire de l’Union soviétique n’est pas que l’histoire de sa répression. Les anticommunistes, qu’ils se revendiquent de droite ou de gauche, se sont focalisés cependant sur cette question, au point d’en faire l’un des sommets d’un triangle, dont les autres sont la misère et le totalitarisme.

    Le procès d’intention : que voulait la direction de l’URSS ?

    Fondamentalement, la manière dont on peut interpréter l’histoire de l’URSS et des pays socialistes dépend d’un paramètre essentiel. Ce paramètre est le fait de considérer que la direction de ces pays voulait construire le socialisme et le communisme. Il s’agit d’une question épineuse, dans le sens où elle est le plus souvent réglée par un acte de foi. Une foi qui a été, cependant, nourrie de manière savante par une Éducation Nationale aux ordres, mais également par toute une littérature anticommuniste, qu’elle soit de « gauche anti-totalitaire » ou de droite réactionnaire.

    Les anarchistes, par exemple, tendent à poser une analyse idéaliste sur la question du pouvoir soviétique. Ils affirment que la direction de l’URSS se battait pour « le pouvoir ». Ce « pouvoir » reste mystique, il flotte au-dessus de la lutte des classes, il est un graal immatériel, une fin en soi, non un moyen de réaliser quelque chose.

    Cette analyse manichéenne rejette, au nom du refus du pouvoir, les moyens de détruire celui de la bourgeoisie, mais, également, les moyens d’analyser les rapports de domination qui se construisent dans les lieux « autogérés ». Au nom de l’abolition du pouvoir, les formes les plus réactionnaires et les moins démocratiques de celui-ci sont acceptées comme faisant partie d’un mode de fonctionnement horizontal.

    Le rejet des moyens (organisationnels) de parvenir aux fins (politiques) trahit, en réalité, le caractère profondément réformiste de l’anarchisme, qui, au mieux, voit les choses sous l’angle de l’économisme. La grève générale, en asséchant le fonctionnement de l’économie capitaliste, est censée la faire tomber en morceau et permettre à leur vision du socialisme de triompher.

    Selon eux, il aurait fallu, probablement, où céder immédiatement le pouvoir au peuple tout entier, sans prendre en considération les classes sociales qui le compose et les rapports qu’elles peuvent nouer les unes avec les autres. Il aurait fallu abolir le pouvoir et sa forme d’expression, l’État. Certains défendent le fait qu’il aurait fallu revenir à de petites communautés autogérées, faisant abstraction du fait fondamental que « la petite production engendre le capitalisme et la bourgeoisie constamment, chaque jour, chaque heure, d’une manière spontanée et dans de vastes proportions. » (V. Lénine : La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)). Ou alors, encore, il aurait fallu attendre de gagner la majorité de la population, que les individus changent d’état d’esprit et qu’ils soient prêts à accepter le communisme immédiat. De ce point de vue là, quel que soit la radicalité des moyens mis en œuvre – et les anarchistes de l’époque ne reculaient devant rien – ils n’en demeurent pas moins qu’en ne posant pas la question du pouvoir et de la dictature démocratique du peuple sur ses ennemis, ils sont réformistes.

    Les réformistes assumées, quant à eux, rejettent, au nom de la non-violence ou du respect de la légalité, le principe de la révolution. À partir de ce moment, ils se positionnent, de facto, dans le giron d’un maintien des choses en l’état.

    Ceux qui défendent le fait que Trotski ou Boukharine auraient représenté un choix nettement meilleur, ou qui accusent la direction du PC(b)US d’avoir « trahi », quant à eux, posent des questions différentes qui méritent réponse.

    Celle de Boukharine s’évacue à la fois rapidement et péniblement en même temps. Rapidement car la ligne défendue par celui-ci était clairement capitularde et propre à restaurer rapidement le capitalisme en URSS. Elle était fondamentalement droitière dans le sens où elle sous-estimait les difficultés qu’il pouvait y avoir au fait de laisser les Koulaks se développer.

    Le scénario Boukharine aurait été celui de l’accaparement des ressources agricoles par les Koulaks, de la hausse spectaculaire des prix, de la famine, mais, également, de la prise de pouvoir des paysans aisés. Bien que l’histoire les dépeigne comme des éternelles victimes, il est important de ne pas oublier qu’ils agissaient, agitaient la population et la paysannerie, en utilisant notamment les vieux liens féodaux qui existaient toujours, dans le but de lutter contre le gouvernement soviétique. Les travaux de M. Tauger sur la famine en URSS montre que celle-ci pointait avant la collectivisation, en 1928, du fait de l’accaparement des ressources. La collectivisation était une réponse à cette expression de la lutte des classes.

    De même Boukharine aborde sans principe la question de l’ouverture aux capitaux étrangers et l’assouplissement du monopole du commerce d’État ( Trotski également partageait d’ailleurs ce point de vue. )

    Dans l’esprit de celui-ci, le socialisme était déjà réalisé sous la NEP, et les classes existantes n’avaient plus d’antagonisme. De ce fait, la transition n’a plus lieu d’être. Finalement, le développement économique est réalisé par une technocratie planificatrice et la politique ne joue plus de rôle de premier plan. La question de la lutte des classe est donc remise au placard. En ce sens, il est le précurseur des révisionnistes, comme Tito, Nikita Khrouchtchev et Deng Xiaopping.

    Là où l’histoire se complique, c’est sur l’activité de Boukharine après sa disgrâce. Il y a dix ou quinze ans de cela, probablement, il aurait été difficile d’avancer de manière assurée qu’il a agi dans le but de nuire à l’État soviétique et à sa direction. Aujourd’hui, une historienne comme S. Fitzpatrick reconnaît qu’il existe deux possibilités : au « pire » des cas, le gouvernement soviétique était persuadé que Boukharine agissait contre lui en employant des méthodes criminelles, dans le « meilleur » des cas, Nicolas Boukharine agissait réellement de manière criminelle contre l’État soviétique. Le scénario retenu dans Dans l’équipe de Staline (2018) étant celui de la prophétie auto-réalisatrice, à savoir que Boukharine a été poussé par sa disgrâce et sa propre croyance en son élimination a agir dans le sens d’une défense « active ». Nous reviendrons dessus dans la dernière partie de l’article.

    Trotski et le défaitisme permanent.

    Trotski est un cas différent. D’une part, quasiment personne ne se revendique Boukharinien et défend avec véhémence les conceptions boukhariennes, ou non consciemment. En revanche, les trotskistes existent, du moins dans les pays occidentaux, ils ont une audience et pignon sur rue quant à leurs opinions. Les manuels d’Histoire, en particulier, se sont fait l’écho de ses conceptions et ont contribué à façonner une image bohème, romantique, de Trotski.

    Trotski, de plus, est pratique. Il permet d’affirmer un « communisme mais… » qui évite d’avoir à faire ce que nous faisons ici, c’est-à-dire répondre sur le fond sur le bilan soviétique. Il permet d’écarter d’un revers de la main le bilan, et de le rejeter sur la responsabilité d’un être – supposé – vil et pervers.

    Le but de la brochure n’étant pas de décortiquer le programme trotskiste et ses failles, ni le fait que le mouvement trotskiste ne puisse guère s’enorgueillir de succès, mais de répondre simplement à certaines choses quant à sa position sur la question de l’URSS.

    Le programme de Trotski est relativement triste, en réalité. Pour Trotski, il n’y a pas de vrai socialisme possible. La paysannerie est une masse arriérée et réactionnaire, donc seule l’ouverture économique et la technocratie peuvent permettre de tenir en attendant l’hypothétique révolution mondiale. Finalement, dans le débat avec Boukharine, il porte une vision gauchiste, surestimant les difficultés. Mais hormis cela, les deux routes se rejoignent : l’une est celle du « tout va bien, continuons », l’autre est le « tout va mal, capitulons ».

    Dès 1917, il pronostique sur la défaite de la révolution : « Il n’y a aucun espoir que la Russie révolutionnaire, par exemple, puisse tenir face à l’Europe conservatrice. » (Programme de Paix, 1917). En 1926, il disait encore : « Il était clair pour nous que la victoire de la révolution prolétarienne est impossible sans la révolution mondiale internationale. » (Discours à la XIVe conférence du PC de l’URSS). En clamant qu’il est impossible de pouvoir réaliser le socialisme et la révolution sans la révolution mondiale, Trotski, finalement, annonce qu’il faut abandonner.

    D’autres exemples parsèment ses ouvrages, tandis qu’il ne finit par reconnaître son erreur – si l’on peut dire – qu’en 1939, dans le programme de transition, qui marque l’apothéose de sa transformation en réformiste.

    Au moment de la NEP, dans un pamphlet servant à attaquer Zinoviev et Kamenev, il résume la question du développement économique de l’URSS, dans Le cours nouveau, à « une connaissance des conditions du marché et des prévisions économiques justes ». La question de la collectivisation lui échappe d’ailleurs au point qu’il la qualifie de « débat littéraire ». Dans les faits, il ne l’a jamais prônée.

    Une certaine historiographie, conciliante, lui vaut d’être considéré comme la victime d’une terrible cabale de la part de Staline, présenté comme un être terrifiant. Ironie de la chose, lorsque, à la suite de la publication de son pamphlet, il est menacé d’exclusion par Zinoviev, c’est Staline qui s’oppose à cela.

    Mais la raison fondamentale de son exclusion revient tant à l’irrespect forcené qu’il pouvait avoir, lui et sa clique, pour les statuts du Parti tant qu’à ses déclarations putschistes formulées en mai 1927, dans laquelle il déclare notamment qu’en cas de guerre, le rôle des révolutionnaires serait de renverser le gouvernement pour assurer la défense de la révolution. (Dans la plate-forme des 83). Même depuis l’exil, Trotski a persévéré dans sa condamnation de tout ce qui touchait à la construction du socialisme en URSS. Cela mérite également qu’on s’y attarde un moment.

    Trotski avait analysé l’existence d’une crise, dite crise des ciseaux. Elle se caractérise par l’accroissement entre l’augmentation des prix des productions industrielles et la baisse des prix des denrées agricoles. Les Koulaks, qui étaient les seuls paysans à bénéficier de surplus agricoles appréciables, thésaurisaient leurs grains tant que les prix restaient bas, menaçant les villes de ne plus être alimentées. D’autant que l’industrialisation du pays demandait une hausse de la population urbaine, donc demandant des surplus conséquents pour alimenter les villes.

    Trotski stigmatisait les Koulaks dès 1924, c’est en ce sens qu’il s’est forgé une réputation «de gauche ». Mais la réalité est qu’il a jugé tous les paysans sous cet angle là, en ne leur accordant pas le moindre crédit. L’élégant Trotski était particulièrement acerbe quant il s’agissait de pourfendre le « moujik ». Dans « Bilan et perspectives » Trotski s’exprime ainsi « Il n’importera guère que la paysannerie le fasse [Se rallier à la démocratie ouvrière] avec un niveau de conscience pas plus élevé que lorsqu’elle soutient le régime bourgeois. » tandis que dans la préface qu’il s’écrivait en 1922 (charité bien ordonnée…) à son ouvrage 1905, il écrivait :  « l’avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Cela devait l’amener à des collisions non seulement avec tous les groupes bourgeois qui l’auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses paysannes dont le concours l’aurait poussée vers le pouvoir. Les contradictions qui dominaient la situation d’un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l’immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan international, sur l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale. »

    A ses yeux donc, l’alliance promue pas Lénine entre les ouvriers et les paysans ( « je m’opposais à la formule « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », car elle avait, selon moi, le défaut de laisser en suspens la question : à laquelle de ces deux classes appartiendra la dictature réelle. » La révolution permanente.) est une chimère qui ne peut tenir. Son mode de résolution de la question paysanne est d’ailleurs brutal. Il est sous l’action d’expéditions punitives, de la soumission et de l’écrasement de la paysannerie, dont Trotski semble se délecter au plus haut point.

    En dernière instance, ni Boukharine, ni Trotski n’ont une analyse de classe de la question paysanne. L’un la voit tout entière comme une amie, l’autre comme un magma hostie qu’il faut dompter par la force.

    Cependant, après sa défaite, il avait prédit que Staline, en tant qu’ « agent des bureaucrates et des Koulaks », maintiendrait la NEP. Dommage. L’historienne américaine Sheila Fitzpatrick décrit ainsi ce que fit Staline du pouvoir, une fois que les fractions furent liquidées « Que faire du pouvoir ? La réponse de Staline fut simple et surprenante : la révolution. » (P. 67 Dans l’équipe de Staline, 2018). La collectivisation, lancée par le gouvernement soviétique, sous le nom de « Grand Tournant » a ainsi dérangé les plans du théoricien. Or, les conditions et la situation de 1929 n’étaient plus ceux de 1924. La situation était mûre du fait du développement de la lutte des classes.

    Car la collectivisation est une affaire de lutte des classe. Trotski, de ce point de vue, s’est contenté de la peindre comme un hold up bureaucratique.

    Ironiquement, lorsque Staline adopta la collectivisation, donc, dans une certaine mesure le fond du programme de Trotski, celui-ci, pour persister dans son rôle d’éternel chef de « l’opposition », s’est mis à adopter les positions de Boukharine : dissoudre les kolkhozes et les sovkhozes. Même l’historien trotskiste Isaac Deutscher reconnaît sans peine que « les différences entre les bolcheviks de droite et de gauche s’estompaient et s’oblitéraient. » (The prophet outcast, 1963) Soudain, l’apôtre de l’industrialisation à marche forcée s’est converti a une transition réformiste et pacifique entre le capitalisme et le socialisme. Pour reprendre une nouvelle fois les mots de I. Deutscher « Quand il envisageait les problèmes soviétiques intérieurs, l’auteur de la ‘révolution permanente’ était en un sens un réformiste. ».

    Cela ne signifie pas que la collectivisation se soit faite sans erreurs et sans à-coups, erreurs sur lesquelles les continuateurs de la construction du socialisme, que cela soit en Albanie ou, surtout, en Chine, se sont exprimés.

    Cependant, ces problèmes ne sont pas une réfutation de la nécessité de celle-ci et de la possibilité de la réaliser. Mais Trotski avait déjà, alors, changé son fusil d’épaule. De même, la question de la planification lui apparaît désormais hérétique. « si l’on se propose de construire la société socialiste à l’intérieur de limites nationales, cela signifie qu’en dépit de succès temporaires on freine les forces productives, même par rapport au capitalisme. C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de toutes les branches économiques sans tenir compte des conditions géographiques, historiques et culturelles du pays qui fait partie de l’unité mondiale. Si, malgré cela, les créateurs et les partisans de cette doctrine participent à la lutte révolutionnaire internationale (avec ou sans succès, c’est une autre question), c’est parce qu’en leur qualité d’éclectiques incorrigibles, ils unissent, d’une façon purement mécanique, un internationalisme abstrait à un socialisme national utopique et réactionnaire. » (La révolution permanente.)

    « L’exemple d’un pays arriéré qui, par ses propres moyens, aurait réussi à établir une puissante société socialiste dans l’espace de plusieurs « plans quinquennaux » porterait le coup de grâce au capitalisme mondial et réduirait au minimum, presque à zéro, les frais de la révolution prolétarienne mondiale. (La révolution permanente) Il est amusant de voir que sous Trotski pointe Nikita Khrouchtchev et sa conception de la coexistence pacifique.

    Incapable d’analyser les choses de manière correcte, Trotski est resté dans une condamnation de l’URSS, mais sans jamais pourvoir l’expliquer. Après la collectivisation, son obsession personnelle de Thermidor ne peut plus trouver sa base dans la question des koulaks. (« Le problème de Thermidor et du bonapartisme est dans son essence le problème koulak » (Lettre à Boris Souvarine, 1929))

    La solution de la condamnation est donc celle de la bureaucratie. Mais qu’est-elle ? Est-elle comme il le dit à un moment, au-dessus de la lutte des classes ? Est-elle bourgeoise ? Est-elle une déformation prolétarienne ? Les différentes chapelles du trotskisme ont chacune saisie la question avec les variantes qu’on peut retrouver encore aujourd’hui. Dans L’État ouvrier, Thermidor et bonapartisme, elle est « un instrument mauvais et coûteux – de l’État socialiste ». Plus tard, à la fin de sa vie, il en fait un outil de la restauration du capitalisme, tout en disant que la « contre-révolution stalinienne » l’a déjà réalisée… Plus probablement, il n’en sait rien.

    Tout le monde était contre la bureaucratie. En revanche Trotski ne cachait pas son amour pour les experts bourgeois, militaire comme civils. L’anti-bureaucrate forcené ne voyait pas dans la question de l’expert une question de classe. Probablement, car il en faisait lui aussi partie, que cette atmosphère bourgeoise l’entourait.C’est là où se porte aussi un regard de classe, qui résonne principalement dans l’œuvre narcissique qu’est ma vie.

    Il y voit les bureaucrates comme des êtres ignares, grossiers, incapables et sales. Il ne portait d’ailleurs pas un regard différent sur Staline, qualifié de grossier, d’inculte. Aujourd’hui, le regard de l’avocat sur le prolétaire Géorgien serait-il défendu de la même manière ? Ce fond culturel persiste dans la manière dont, après avoir jeté par-dessus bord les tentatives d’analyse de classe, démenties par la réalité, Trotski s’est déshonoré définitivement en recourant à l’ad hominem.

    Incapable de pouvoir porter un regard sur l’URSS, il s’est réduit à végéter dans l’alpha et l’oméga du trotskisme: se vouer à sa destruction. S’il n’a su rallier quiconque parmi les délégués, si même la plupart de ses alliés ont fini par le lâcher, c’est uniquement car ses thèses ont été débattues et battues.

    Pour clôturer sur cette question, Trotski (et les trotskistes d’une manière générale) sont allé chercher des appuis là où ils le pouvaient à l’époque des années 1930 et dans l’après-guerre. Ce n’était pas là où le progressisme se montrait le mieux loti. Dans l’âge de la Révolution permanente une anthologie de Trotski, Isaac Deutscher rapporte ce que celui-ci écrivait en 1940.Trotski changeait une nouvelle fois son fusil d’épaule pour, premièrement, prendre un discours humaniste petit-bourgeois : « Le socialisme n’aurait aucune valeur s’il n’apportait non seulement l’inviolabilité juridique, mais aussi la pleine sauvegarde des intérêts de la personnalité humaine. Le genre humain ne tolérerait pas une abomination totalitaire sur le modèle du Kremlin. »

    Anticipant, cette fois, Furet et Courtois, il qualifiait les États fascistes et les Etats socialistes de « phénomènes symétriques ».

    En 1940, dans un article posthume publié par la IVe internationale, il écrivait « Contre l’ennemi impérialiste, nous défendrons l’URSS de toutes nos forces. Mais les conquêtes de la révolution d’Octobre ne serviront le peuple que si celui-ci se montre capable de traiter la bourgeoisie stalinienne comme autrefois il traita la bureaucratie tsariste et bourgeoise ». Donc comme un ennemie de classe, face auquel il faudrait employer le défaitisme révolutionnaire.

    En 1937, il écrivait « Le besoin historique brûlant d’une direction révolutionnaire assure à la IVe internationale des rythmes de croissance exceptionnellement rapides de développement. » Kostas Mavrakis, dans Du Trotskysme, ajoute : « Trotsky n’avait pas tort d’établir un lien entre le développement rapide de la IVe et le besoin d’une direction révolutionnaire. Ses disciples actuels nous permettront de raisonner comme lui mutatis mutandis et de conclure, de la faiblesse persistante de leur mouvement depuis trente ans [50 maintenant], à son incapacité d’offrir le type de direction requis pour les masses révolutionnaires. »

    Or, avec le Programme de Transition, c’est l’inverse qui a été développé. Dans cet ouvrage, Trotski apporte finalement sa pierre finale à l’édifice trotskiste : il renonce à l’idée de révolution. Toujours avec cette absence de confiance dans les masses, particulièrement dans leur capacité à se saisir des questions politiques, Trotski élabore le fait que les révolutions ne sont pas possibles telles qu’elles.

    Il faut donc apporter une étape supplémentaire, réformiste et économiste. Si les masses voient que les revendications économiques sont irréalisables sous le capitalisme, supposément elles poseront la question du pouvoir. Le rôle des trotskistes est donc d’avancer ces revendications impossibles. Il est vrai que l’expérience des mouvements sociaux font naître la réflexion politique – l’exemple actuel le prouve – mais, à la différence du léninisme, le trotskisme considère qu’il ne faut pas porter l’explication politique, mais rester sur le terrain économique. En cela, le trotskisme est réformiste, mais également réactionnaire, car il s’oppose à la prise de conscience des masses et, au contraire, vise à les tirer en arrière.

    C’est ce qui explique les programmes syndicaux des partis trotskistes, encore aujourd’hui, et la plaisanterie pour ces organisations de se revendiquer de la gauche révolutionnaire.

    Cette conclusion à deux conséquences : 1) comme il faut qu’un programme économiste triomphe, les élections sont envisageables comme stratégie et non comme tactique. 2) comptant sur l’échec prévu des revendications économistes, les trotskistes se font, même à leur corps défendant, les agents du désespoir chez les masses, chez qui l’échec amène le plus souvent à se reporter sur le vote plus que sur la lutte. Les trotskistes, de gauchistes, finissent par devenir des apôtres de l’alternance politique.

    Au regard des conceptions défendues par les critiques contemporains de l’URSS, nous pouvons nous intéresser au fondement de la ligne suivie par la direction soviétique.