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  • Résolution sur l’irruption de l’Inde au Népal. 

    Résolution sur l’irruption de l’Inde au Népal. 

    L’Inde a publié une nouvelle carte politique le 2 novembre 2019, qui incorpore une zone du Népal d’environ 372,37 kilomètres carrés, de Limpiadhura à Kalapani, dans son territoire. Kalapani est situé à la frontière occidentale de trois pays, où le Népal, l’Inde et la Chine se rencontrent. La rivière Mahakali prend sa source à Limpiadhura, Kalapani. Selon le traité de Sugauli signé en 1816 entre la Compagnie des Indes orientales de l’époque et le Népal (article 5), le fleuve constitue la frontière entre l’Inde et le Népal. Cependant, l’Inde revendique désormais officiellement le territoire de Kalapani pour elle-même. Ce faisant, elle ignore et méprise le traité existant et le droit international.

    C’est cet acte d’agression de l’Inde qui met le Népal en grand danger de perdre son précieux morceau de terre. Après leur humiliante défaite lors de la guerre sino-indienne de 1962, les troupes indiennes ont envahi le Kalapani du Népal et ont établi des avant-postes militaires. Depuis lors, l’Inde a progressivement accru son occupation, ce nouveau pas ayant provoqué l’indignation de l’opinion publique au Népal. Lors des récentes protestations, les Népalais se sont indignés de l’acte de l’Inde qui a justifié son exigence par une carte révisée. La nouvelle carte de l’Inde publiée après l’occupation du Jammu-et-Cachemire comprend l’ensemble du territoire de Kalapani, qui fait partie de l’État indien d’Uttarakhanda.

    Le résultat en est la colère dans les rues de Katmandou, mais les dirigeants de Singhadurbar hésitent encore à aborder la question avec une réelle détermination envers l’Inde. Bien que le gouvernement actuel et son premier ministre aient déclaré catégoriquement que Kalapani est une région du Népal et qu’ils résoudront le problème avec l’Inde par la voie diplomatique, le gouvernement n’a pas été en mesure d’obtenir un résultat concret, si ce n’est l’envoi d’une note diplomatique à l’Inde. L’Inde a confirmé la réception de la lettre népalaise et n’a pas donné de date fixe pour l’ouverture d’un dialogue avec le Népal sur le conflit de Kalapani.

    Il convient de rappeler que feu le Premier ministre indien A. B. Vajpayee en visite en 1997 et l’actuel Premier ministre Narendra Modi en visite en 2014 ont convenu de trouver une solution au conflit de Kalapani par des entretiens diplomatiques bilatéraux, mais le gouvernement indien prétend maintenant que sa nouvelle carte est correcte. Le Népal doit donc réaffirmer sa détermination à reprendre le pays occupé à l’Inde, notamment pour défendre sa souveraineté.

    Le Népal est menacé par une puissance relativement supérieure, l’Inde, qui semble avoir été encouragée à occuper le territoire népalais après l’invasion du Cachemire par ses propres troupes, malgré le fait que cet État est un territoire contesté entre l’Inde et le Pakistan. L’Inde a fait preuve de peu de respect pour le droit international, et le Népal est victime de l’agression d’une puissance plus forte. En effet, Kalapani est devenu un excellent exemple de la façon dont une grande puissance émergente occupe militairement un territoire stratégique d’un voisin plus petit. L’Inde a occupé le territoire du Népal pendant les six dernières décennies avant que celui-ci ne soit récemment officiellement inclus dans sa carte nationale.

    La valeur stratégique de l’occupation de Kalapani pour l’Inde est avant tout d’obtenir un avantage sur son rival supérieur, la Chine. Dans ce contexte, le Népal pourrait avoir besoin tactiquement de coopérer avec la Chine pendant la dispute sur l’agression indienne afin d’exploiter les contradictions. Depuis la guerre de 1962, la Chine a dépassé l’Inde en termes de force économique et militaire. C’est pourquoi l’Inde a peut-être occupé Kalapani afin d’obtenir un avantage militaro-industrielle sur la Chine.

    Quels que soient les exigences et les objectifs de l’Inde, Limpiadhura, Kalapani, c’est la source du fleuve Mahakali qui, selon le traité de Sugauli, constitue la frontière du Népal. Une autre raison de l’occupation de cette région par l’Inde est son accessibilité par rapport aux autres montagnes environnantes. Cela offre un excellent emplacement pour une base militaire indienne. La revendication du Népal est soutenue par le traité signé entre le Népal et la Chine le 20 mars 1960. Dans ce contexte, la Chine pourrait soutenir positivement la revendication du Népal et en même temps terminer le différend avec l’Inde.

    Des experts en eau du Népal et de la Grande-Bretagne avaient publié en 1916 le fait que le fleuve Kutiyangdi, qui traverse Limpiadhura, est le fleuve Mahakali. Toutes les cartes publiées entre 1818 et 1856 montrent que le même fleuve est à l’origine de la rivière Mahakali. Dans le traité avec la Chine, la même preuve a été donnée pour accepter le fleuve comme une ligne à trois frontières. Toutes ces preuves parlent pour le Népal, mais l’Inde a déformé les faits et les chiffres pour statuer un exemple de son hégémonie sur le Népal. Le Népal s’était défendu contre la Chine et l’Inde lorsqu’elles ont convenu en 2015, sans consultation avec le Népal, de faire de Lipulekh le point d’échange commercial entre les deux pays.

    Le Népal a élevé la voix pour ramener le pays occupé, et des gens de tous horizons soutiennent la position du Népal. Cependant, le gouvernement actuel a été très lent et n’a pas poursuivi l’affaire avec une grande urgence. Nous voulons que le gouvernement agisse avec fermeté et détermination. Si l’Inde ne vient pas à la table des négociations, le Népal devrait internationaliser la question et la porter devant l’ASACR [Association sud-asiatique de coopération régionale], l’ONU et les forums internationaux. Les cartes publiées avant et après le traité de Sugauli de 1860 se trouvent à la Library of Congress, Washington, et à la British Library, Londres, ainsi que dans les bibliothèques de Chine, d’Inde et de Russie. Maintenant, certaines personnes au Népal ont également emporté des copies de ces cartes pour les remettre au gouvernement népalais. Le fait que le fleuve qui prend sa source à Limpiadhura soit le Kalinadi est également étayé par les bases des sciences de l’eau. Le recensement de 1964 prouve également que l’ensemble du Kalapani est une région du Népal. Lors des élections de 1958, les habitants de Kalapani ont voté pour les candidats de différents partis népalais. La liste électorale de cette année-là est toujours une preuve certaine de soutien à la revendication népalaise. Toutes ces preuves et documents sont suffisants pour une contre-réaction à l’Inde, pour récupérer le pays occupé par l’Inde avec suspension de toutes les normes pour les relations internationales.

    Signataires (en date du 25/3 2020, d’autres signataires sont possibles):

    1. ORC   Organisation Révolutionnaire du Congo, République démocratique du Congo
    2. CPK   Communist Party of Kenya (Parti communiste de Kenya)
    3. MMLPL   Moroccan Marxist-Leninist Proletarian Line (Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine)
    4. CPSA (ML)   Communist Party of South Africa (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Afrique du Sud (marxistes-léninistes))
    5. PPDS   Parti Patriotique Démocratique Socialiste, Tunisie
    6. CPB   Communist Party of Bangladesh (Parti communiste du Bangladesh)
    7. CPI (ML) Red Star   Communist Party of India (Marxist-Leninist) Red Star (Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Etoile Rouge)
    8. Ranjbaran   Hezb-e Ranjbaran-e Iran (Parti prolétarien de l’Iran)
    9. NCP (Mashal)   Nepal Communist Party (Mashal) (Parti communiste du Népal (Mashal))
    10. БКП   Българска Комунистическа Партия (Parti communiste bulgare)
    11. PR-ByH   Partija Rada – ByH (Parti du travail – Bosnie et Herzégovine), Bosnie et Herzégovine
    12. MLPD   Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne)
    13. UCLyon   Unité Communiste Lyon, France
    14. KOL   Kommunistische Organisation Luxemburg (Organisation Communiste de Luxembourg)
    15. MIKSZ   Magyar Ifjúság Közösségi Szervezete (Organisation de la Communauté de la Jeunesse Hongroise)
    16. RM   Rode Morgen (aube rouge), Pays-Bas
    17. KSC-CSSP   Komunisticka Strana Cheskoslovenska – Cheskoslovenska Strana Prace (Parti communiste de Tchécoslovaquie – Parti ouvrier tchécoslovaque), République tchèque
    18. TIKB   Türkiye İhtilalci Komünistler Birliği (Union de communistes révolutionnaires de Turquie)
    19. TKP-ML   Türkiye Komünist Partisi – Marksist-Leninist (Parti communiste de Turquie – marxiste-léniniste)
    20. MLKP   Marksist Leninist Komünist Parti Türkiye / Kürdistan (Parti marxiste-léniniste communiste Turquie / Kurdistan)
    21. KSRD   Koordinazionnyj Sowjet Rabotschewo Dvizhenija (Conseil de coordination du mouvement ouvrier), Ukraine
    22. MLP   Marksistsko-Leninskaja Platforma (Plate-forme marxiste-léniniste), Russie
    23. PCC-M   Partido Comunista de Colombia – Maoista (Parti communiste de Colombie – maoïste)
    24. PCP (independiente)   Partido Comunista Paraguayo (independiente) (Parti communiste Paraguayen (indépendant))
    25. BDP   Bloque Democratico Popular (Bloc démocratique populaire), Pérou
    26. PC (ML)   Partido Comunista (Marxista Leninista) (Parti communiste (marxiste-léniniste)), République Dominicaine
    27. PCR-U   Partido Comunista Revolucionario del Uruguay (Parti révolutionnaire communiste d’Uruguay)
    28. CPA/ML   Communist Party of Australia (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste))
  • Résolution de l’ICOR sur la situation des réfugiés Turquie Grèce

    Résolution de l’ICOR sur la situation des réfugiés Turquie Grèce

    L‘ICOR condamne fermement l‘abus infâme de la détresse et des espoirs des réfugiés en Turquie par les gouvernements turc et grec et l’UE.

    Le déclenchement en est l’intensification barbare de la guerre dans la province syrienne d’Idlib, où se font face la Russie et le régime d’Assad et des forces iraniennes d’un côté, la Turquie et des milices islamismo-fascistes et des forces syriennes contre le régime d’Assad de l’autre côté. Les habitants sont pris entre deux feux, et les femmes et les enfants en sont les principales victimes. 900 000 personnes sont en fuite, dont 250 000 enfants et jeunes. De manière exemplaire, les forces démocratiques du Nord et de l’Est de la Syrie (Rojava) ont, à elles seules, accueilli et pris en charge chaleureusement les réfugiés qui y étaient arrivés.

    Après quelques revers militaires, Erdogan a sérieusement appelé l’OTAN à « invoquer la clause de défense mutuelle ». Cela aurait signifié une confrontation militaire directe des principales puissances impérialistes du monde et donc le début éventuel d’une guerre mondiale. Cela n’était pas exécutoire dans les pays de l’OTAN en raison de la résistance et de l’indignation des masses.

    Afin d’exercer une pression, Erdogan a maintenant annulé l’accord honteux entre l’UE et la Turquie, qui visait à sceller l’UE contre les réfugiés en échange d’importantes sommes d’argent et violait le droit à la fuite, les droits d’asile et les droits de millions de personnes au titre de la Convention des Nations unies sur les réfugiés. Des milliers de personnes ont été amenées à la frontière par le régime fasciste d’Erdogan, où elles ont été repoussées par la partie grecque avec une violence brutale, y compris des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Dans le même temps, la police turque ne les a plus laissés sortir de la zone frontalière. Dans le « no man’s land », les femmes, les hommes et les enfants sont affamés et gelés.

    Dans les îles grecques, les gens font preuve depuis des années d’une solidarité exemplaire avec les réfugiés. Mais ils sont abandonnés par les gouvernements européens et opprimés lors des manifestations. Dans des camps conçus pour un maximum de 8 000 personnes, plus de 40 000 y vivent aujourd’hui ! Lorsque les habitants des îles grecques manifestent, ils sont confrontés aux forces spéciales brutales du gouvernement grec. Les conditions de vie dans les îles grecques sont également aggravées par la politique impérialiste en matière de réfugiés. Dans des camps complètement surpeuplés, dans des conditions d’humidité et de froid, les réfugiés sont contraints de vivre dans une situation dégradante pour les êtres humains. Des fascistes de toute l’Europe tentent de créer une ambiance de pogrom parmi les habitants de l’île et repoussent en mer les réfugiés qui débarquent, les insultant, les menaçant et les traumatisant.

    L’UE comme une des unions impérialistes les plus riches du monde – n’a rien de mieux à faire que d’accueillir les réfugiés avec des gaz lacrymogènes, des matraques, des munitions réelles et la force impérialiste de garde-frontières Frontex. Des vidéos enregistrées en secret nous apprennent les transports aller-retour du « no man’s land » vers la Turquie par bus, dans lesquels des enfants, des femmes meurent misérablement. Maintenant, ils utilisent également le virus Corona pour développer leur politique fasciste et anti-immigration.Dans cette situation, une large protestation contre toute la politique impérialiste de réfugiés qui a échoué et contre la terreur fasciste est à l’ordre du jour. Les causes de la fuite sont l’exploitation et l’oppression impérialistes par les pays impérialistes ! La lutte doit leur être déclarée – dans l’auto-organisation des réfugiés en liaison avec les forces démocratiques et révolutionnaires dans les pays respectifs.

    Des manifestations contre la politique de l’UE en matière de réfugiés ont déjà eu lieu dans de nombreuses villes grecques, mais aussi dans plusieurs grandes villes de l’UE. L’auto-organisation des réfugiés, main dans la main avec la population en résistance active, est la clé pour faire face à la situation de détresse aiguë.

    Les causes ne peuvent être éliminées que dans la lutte contre le système impérialiste mondial. L’ILPS et l’ICOR ont appelé à construire un Front uni international contre le fascisme et la guerre. Il est fondamentalement contre le repartage impérialiste du monde sur le dos des peuples.

    Renforcez la construction du Front uni anti-impérialiste !

    Les réfugiés sont nos frères et sœurs !

    Luttons contre l’UE impérialiste et sa politique inhumaine qui fait périr des dizaines de milliers d’une mort atroce dans la Méditerranée et les déserts.

    Luttez dans les pays de l’UE contre les causes de la fuite, pour l’accueil des réfugiés dans les pays de l’UE et pour leur intégration dans les masses qui luttent dans les différents pays !

    Vive la solidarité internationale !

    Signataires (en date du 27/3 2020, d’autres signataires sont possibles):

    1. ORC Organisation Révolutionnaire du Congo, République démocratique du Congo
    2. MMLPL Moroccan Marxist-Leninist Proletarian Line (Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine)
    3. CPSA (ML) Communist Party of South Africa (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Afrique du Sud (marxistes-léninistes))
    4. PPDS Parti Patriotique Démocratique Socialiste, Tunisie
    5. CPB Communist Party of Bangladesh (Parti communiste du Bangladesh)
    6. CPI (ML) Red Star Communist Party of India (Marxist-Leninist) Red Star (Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Etoile Rouge)
    7. Ranjbaran Hezb-e Ranjbaran-e Iran (Parti prolétarien de l’Iran)
    8. NCP (Mashal) Nepal Communist Party (Mashal) (Parti communiste du Népal (Mashal))
    9. PR-ByH Partija Rada – ByH (Parti du travail – Bosnie et Herzégovine), Bosnie et Herzégovine
    10. MLPD Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne)
    11. UCLyon Unité Communiste Lyon, France
    12. UPML Union Prolétarienne Marxiste-Léniniste, France
    13. KOL Kommunistische Organisation Luxemburg (Organisation Communiste de Luxembourg)
    14. MIKSZ Magyar Ifjúság Közösségi Szervezete (Organisation de la Communauté de la Jeunesse Hongroise)
    15. RM Rode Morgen (aube rouge), Pays-Bas
    16. MLGS Marxistisch-Leninistische Gruppe Schweiz (Groupe marxiste-léniniste de Suisse)
    17. KSC-CSSP Komunisticka Strana Cheskoslovenska – Cheskoslovenska Strana Prace (Parti communiste de Tchécoslovaquie – Parti ouvrier tchécoslovaque), République tchèque
    18. TIKB Türkiye İhtilalci Komünistler Birliği (Union de communistes révolutionnaires de Turquie)
    19. TKP-ML Türkiye Komünist Partisi – Marksist-Leninist (Parti communiste de Turquie – marxiste-léniniste)
    20. KSRD Koordinazionnyj Sowjet Rabotschewo Dvizhenija (Conseil de coordination du mouvement ouvrier), Ukraine
    21. MLP Marksistsko-Leninskaja Platforma (Plate-forme marxiste-léniniste), Russie
    22. PCC-M Partido Comunista de Colombia – Maoista (Parti communiste de Colombie – maoïste)
    23. PCP (independiente) Partido Comunista Paraguayo (independiente) (Parti communiste Paraguayen (indépendant))
    24. BDP Bloque Democratico Popular (Bloc démocratique populaire), Pérou
    25. PC (ML) Partido Comunista (Marxista Leninista) (Parti communiste (marxiste-léniniste)), République Dominicaine
    26. PS-GdT Plataforma Socialista – Golpe de Timón (Plate forme Socialiste – Changement de direction), Vénézuela
    27. PCR-U Partido Comunista Revolucionario del Uruguay (Parti révolutionnaire communiste d’Uruguay)
    28. CPA/ML Communist Party of Australia (Marxist-Leninist) (Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste))
  • La bataille de l’histoire. IX et fin.

    La bataille de l’histoire. IX et fin.

    Nous nous battons pour des intérêts supérieurs.

    Un des passages les plus importants du manifeste est celui-ci :

    « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

    Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat.

    Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

    Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.

    2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. »

    Cela doit former un guide constant pour les objectifs premiers d’une organisation politique communiste. Nous faisons régulièrement face à des conflits entre sectes, parfois pour un terrain, parfois pour un individu, parfois pour le prestige. Or, l’expérience démontre que les guerres de repartage entre organisations militantes sont des jeux à sommes négatives. Elles contribuent à épuiser, à dégoûter et à faire fuir les militants et les militantes. Nous avons donc intérêt à rallier par une politique unitaire et une politique de paix. Les organisations mènent parfois des campagnes liquidatrices pour agrandir leurs forces, mais, chemin faisant, elles sèment des dégâts terribles. Dans un conflit liquidateur mené entre deux forces, caricaturalement, sur 10 personnes, 4 abandonnent. Nous même avons pu voir les pertes que le scissionnisme cause.

    Certains vont même jusqu’à pratiquer le « lessivage », en détruisant absolument tout sur leur passage dans le but d’arracher un ou deux membres supplémentaires. Nous devons faire autrement, mais, surtout, mieux. Nous Devons être unitaires et considérer les choses sous l’angle du front unique, au sein duquel il est possible de rassembler les forces unitaires et loyales tandis que seront progressivement isolés – de leur propre fait, par leur propre action – les opportunistes, les profiteurs, les sectaires. Nous devons collaborer avec toutes les forces qui possèdent une stratégie qui ne soit pas contradictoire et antagonique avec la nôtre à moyen – long terme. Cela implique d’ailleurs des organisations qui ne sont pas communistes et qui ne sont pas objectivement anticommunistes1 Nous considérons qu’il faut non seulement être à l’initiative constante des politiques de rassemblement et d’unité, mais également faire en sorte que celles-ci se caractérisent par leur politique de la porte ouverte en n’excluant aucune force sur les a priori, dans la mesure où elles respectent des principes élémentaires de coopération. Les liens de travail ont tous pour objectif d’accroître l’influence de ceux qui luttent contre la bourgeoisie, d’accroître son unité dans l’action et d’augmenter son efficacité. Cela permettra l’approfondissement idéologique et la progression pratique.

    En tant que groupe qui se targue d’être l’organisation qui porte l’idéologie révolutionnaire, il nous revient de faire la démonstration de notre logique.

    Réussir à appliquer une politique qui soit profondément marxiste, ce n’est pas dans le clivage à qui mieux mieux, mais au contraire, dans nos prises de position publiques, représenter l’expression des tendances profondes des masses populaires dans ce qu’elles ont de combatif et de progressiste. C’est ce qui permet à une organisation de devenir un centre de gravité.

    Notre politique n’est pas de prendre parti, de mener un projet « féodal » ou de nous immiscer dans les conflits internes de forces extérieures. Notre politique s’intéresse à ce qui se passe, mais pour défendre une ligne qui doit permettre que les contradictions secondaires soient traitées de manière convenables.

    Il existe trois type de compréhension principaux de l’environnement par les organisations. Ce classement insiste sur ce qui est l’aspect principal de la compréhension de la part de ces organisations. Parfois, de manière secondaire, d’autres formes peuvent émerger un temps, puis disparaître.


    • Un type tribal/clanique,
      comme pour un
      certain nombre de groupes antifascistes,
      qui considère les liens organisationnels comme des liens
      affinitaires et de loyauté. Elle est en deçà
      de la compréhension
      politique des choses. En dernière instance, elle tend à être
      viscérale, marquée par les sautes d’humeur de sa direction, tout
      aussi clanique. Elle tend aussi a être contaminatoire, en refusant
      de travailler avec les partenaires des partenaires de leurs
      adversaires. Stratégiquement, ce mode d’organisation finit par
      s’étioler par l’isolement ou par s’effondrer sous le poids de son
      succès, étant donné qu’il n’est pas capable de pouvoir grandir
      sans mettre en péril le centre de
      la famille ou du clan.


    • Un type parasitaire-sectaire,
      qui nous retrouvons in
      fine
      chez
      un
      très grand nombre d’organisations politiques se revendiquant du
      communisme.
      Ces organisations et leur vision se caractérisent par leur tendance
      à considérer qu’ils sont le centre unique, qu’ils sont seuls
      détenteurs de la vérité pure, et donc non-améliorable. Ils
      voient dans toute apparition d’une organisation un concurrent
      qu’il faut étrangler, jamais un partenaire avec lequel il faut
      travailler. Ces organisations se greffent sur les forces qui
      existent, non dans le but de les développer, mais dans le but de
      vampiriser jusqu’à l’épuisement celles-ci. Le
      travail commun est fondamentalement rendu impossible par leur
      stratégie :
      leur renforcement peut
      être réalisé par la liquidation de tout ce qui n’est
      pas eux.
      Par
      ailleurs, leurs perspectives de victoires sont infimes. Elles ne
      peuvent pas recruter parmi les classes populaires ou parmi les
      prolétaires, car leurs discours
      sont calibrés pour une petite bourgeoisie radicale dont ils sont
      par ailleurs issus en grande majorité. Ils condamnent leurs
      adhérents à être des stagiaires à vie ou à être modelés comme
      des clones des positions de la direction, répétant un bréviaire
      de mauvaise qualité. Leur victoire, leur renforcement, précipite
      paradoxalement leur perte, car elle augmente l’entropie au sein de
      leur organisation, les forçant donc à épurer pour rester
      monolithiques.

    • Nous
      pensons que le but d’une organisation politique doit être de
      rayonner et de s’intéresser à tout. Chaque lutte, quelle qu’elle
      soit, ne peut être découpée de la lutte des classes. Elle a sa
      place dans l’ordre du jour de l’organisation. Nous considérons
      qu’il faut mener une politique qui vise à rassembler et unifier
      les luttes, non sur la base d’une juxtaposition des mots d’ordres
      ou des revendications, mais bien sur celle d’une synthèse.
      L’attitude de groupes comme ARM Combat sur la question des
      féminicides montre leur conception erronée : la lutte contre
      le sexisme ou contre le racisme ne divise pas les exploités et les
      exploitées. Elle est au contraire la base qui permet une alliance
      sincère.

    • À
      ce titre, nous sommes voués à mener une politique d’ensemble
      vis-à-vis de la lutte des classes,
      des mouvements, mais aussi des organisations politiques,
      communistes ou non communistes. Leur
      situation, leurs débats, leurs faiblesses ou leurs forces influent
      sur la lutte générale. C’est parce que nous avons conscience que
      notre objectif premier est la victoire générale du prolétariat
      contre les exploiteurs que nous menons une politique de paix et de
      coopération. C’est
      cette capacité d’influence et d’hégémonie au sens gramscien
      du terme qui permet d’avancer vers le parti et vers la victoire.

    Pour le moment, l’esprit de cercle est auto-entretenu par des polémiques traitées par-dessus la jambe, et qui n’ont pas de réel impact dans la vie des masses populaires. Elles sont assénées sur la base d’un travail scientifique d’une qualité parfois douteuse, lancées comme des pavés dans la mare, avec l’exigence que tout s’arrête pour y répondre. Régulièrement nous avons été invectivés par des navigateurs en solitaire du léninisme, exigeant que nous tranchions avant toutes choses, et toutes affaires cessantes, telle ou telle question précise. Au lieu d’avoir un travail d’élaboration, de décantation, de conception commune, positive, il s’agissait de torpilles lancées, non pas contre le travail et l’activité de terrain de notre organisation, mais uniquement sur des points ultra-précis et ultra-spécifiques de notre corpus historique.

    Nous pouvons, oui, prendre le temps d’y répondre. Nous le ferons plus tard. Mais ce n’est pas notre priorité. Notre priorité est dans notre travail militant et dans l’élaboration d’un projet à long terme. Et l’aboutissement de ce projet ne demande pas la résolution de ce type de questions en amont. Nous dirions même que la résolution de cette question ne peut se faire que si nous avons la masse critique pour y répondre d’une manière claire, scientifique, définitive.

    Nous pensons que donc, pour avancer vers le Parti, il nous faut être capable d’avoir une base d’unité large, souple, positive, avec une confiance dans la bonne volonté de chacun et de chacune de s’investir d’un point de vue pratique et théorique. Mais pour cela, il faut partir également, non pas de notre perception de notre histoire et de notre politique, mais bien de la leur.

    Avant le Parti, il existe des étapes. Mais ces étapes ne peuvent être surmontées que par une compréhension de notre situation actuelle, que par une politique juste et uniquement en ayant en tête l’efficacité comme maître mot. Les lignes de démarcations, sans lesquelles aucune unité n’est possible, doivent prendre en compte à la fois la situation actuelle et les questions les plus brûlantes de notre actualité, mais également le fait qu’il faut laisser un espace pour que ces questions puissent être tranchées scientifiquement et autrement que par la présomption.

    Surtout, soit l’adhésion s’adresse à des docteurs ès marxisme, léninisme ou maoïsme, soit elle a vocation à organiser les exploités et les exploitées. Nous ne pensons pas nous même être forcément autre chose que des étudiants et des étudiantes de l’expérience révolutionnaire et de l’expérience de la lutte. Ce que nous en avons compris, en revanche, c’est que ce qui est déterminant n’est pas l’auto définition idéologique, mais la transcription de l’idéologie dans une politique. Les noms à rallonge servent de démarcation dans le microcosme militant. Mais aux yeux des masses populaires, c’est le contenu politique qui prime. C’est d’ailleurs sur cette base que le recrutement se fait, non sur l’adhésion ou l’opposition aux théories de Préobrazenski, de Lyssenko ou de Liu Shaoqi.

    C’est l’importance du programme, non pas en tant que programme électoral, mais en tant que programme de développement et de bases minimales, simples, de l’organisation. Nous sommes pour une démocratie populaire, une démocratie sur une base de classe, une démocratie dont la bourgeoisie est exclue. Ce programme minimal pose la question de sa réalisation, et toutes les questions sous-jacentes : dictature du prolétariat, collectivisation, planification économique et planification écologique, lutte contre les contradictions de développement et entre travail manuel et intellectuel, lutte contre les discriminations et les inégalités, internationalisme prolétarien… Or, l’expérience de la lutte des Gilets Jaunes nous a montré que la question de la démocratie populaire et de son opposition à la dictature du patronat étaient des questions politiques fondamentales, mais directement accessibles. Il en était de même pour « le pain, la terre, la paix » des bolcheviques.

    Nous ne sommes pas seuls à penser ainsi.

    Nous ne sommes pas les seuls à vouloir nous unifier et à vouloir construire le Parti. Nous ne sommes pas non plus les seuls à penser qu’il existe des éléments de réponse dans la résurrection de notre histoire et dans son analyse. Il faut rendre à César ce qui revient à César. Nous ne pouvons pas oublier, par exemple, le travail réalisé par V.G. et Communisme-Bolchevisme (aujourd’hui marxisme.fr) . Ce travail était, pour beaucoup, une première approche. Les Éditions Prolétariennes ont contribué à faire vivre des documents irremplaçables, tout comme la Bibliothèque Marxiste. Feu le PCMLM (PCF-MLM ; à Gauche…) a compilé patiemment, une quantité astronomique de documents introuvables ailleurs. Malgré les débats extrêmement brusques entre nos organisations, nous ne pouvons le nier. Les éditions Delga, elles aussi, ont réalisé un travail important et incontournable. Le fait que nous ne soyons pas d’accord avec le PRCF ne doit pas nous empêcher de le dire.

    Chacune de ces initiatives a des limites, avec des choix parfois contestables, notamment la mise à l’index de certains auteurs. Mais – indépendamment de la volonté et de la ligne de leurs auteurs – toutes contribuent à faire renaître la possibilité de développer une analyse historique fine et efficace. Et plus celle-ci sera maîtrisée, plus elle sera intégrée profondément, plus elle permettra, à terme, de faire naître une nouvelle génération de cadres communistes. Elle permettra aussi de rompre avec les dogmes et les mythes, dans le but de construire une histoire solide.

    L’histoire totalitaire, l’histoire hagiographique, téléologique, holistique est une histoire empoisonnée. Protège comme une carapace, comme un blindage. Épais, dur, supposément impénétrable. Mais derrière, les chairs sont molles et flasques. Elles ne supportent pas les coups et ne savent y résister. Nous ne devons pas avoir peur de ces coups. Ils nous endurcissent et nous rendent plus aptes à dépasser les erreurs et les insuffisances. Apporter une histoire réelle, une histoire vivante, une histoire sociale des expériences révolutionnaires et socialistes est vital. Il est la condition à une renaissance d’un véritable courant communiste révolutionnaire, combatif et capable d’être en liaison avec les masses. Il est la possibilité de pouvoir vaincre les maux qui nous contaminent. Le folklorisme n’est un fin placage, qui camoufle le néant. Le dogmatisme est une coulée de fonte : dur et cassant. Inflexible et indéformable, il vole cependant en éclat sous les coups. La compréhension approfondie, quant à elle, est pareille à l’acier : elle est souple mais résistante. Elle s’adapte aux environnements et aux contraintes, tout en restant résiliant. C’est ce que nous devons atteindre. C’est dans un mouvement dialectique : unification et approfondissement, et liaison avec la pratique que nous pouvons avancer.

    La bataille pour l’histoire est un de ces fronts. Elle aussi ne peut être remportée sans un travail commun, dans le but d’élaborer une histoire commune, une histoire des communistes. Nous appelons à le concrétiser, entre autres initiatives, en rassemblant les volontés les plus sincères. Nous pensons qu’il s’agit d’un des moyens d’avancer, ensemble, vers notre rassemblement, vers notre unification, notre renforcement et, ultimement, notre victoire.

    1Même si certaines peuvent l’être subjectivement.

  • La bataille de l’histoire. VIII

    La bataille de l’histoire. VIII

    Comprendre l’histoire pour construire le Parti.

    Une des choses qui démarque le courant que nous incarnons, c’est-à-dire la « tradition » léniniste, des anarchistes et des trotskistes, est que nous ne concevons pas la révolution comme un phénomène extérieur, indépendant de notre volonté. Nous considérons qu’elle arrive grâce au fait que la théorie révolutionnaire rencontre le mouvement spontané. Et que de cette rencontre naissent des forces organisées, lesquelles permettent aux masses d’accomplir la révolution. En somme, nous n’attendons pas, toute notre existence, que la révolution arrive, nous considérons qu’il faut créer les moyens pour qu’elle ait lieu.

    D’où le besoin d’une organisation efficace, disciplinée, structurée, qui puisse réaliser cette tâche. Dans la conception léniniste du Parti, Lénine s’est étroitement inspiré du modèle militaire d’organisation. Ses conceptions sont fortement imprégnées par sa lecture assidue de Clausewitz. C’est d’ailleurs ce primat de l’efficacité qui a toujours marqué l’activité de Lénine et ses luttes idéologiques. Cette approche a façonné la manière dont il en concevait le fonctionnement, la structure, mais aussi le contenu politique. Nous pensons qu’il faut le prendre par ce biais-là en tout premier lieu, en utilisation la théorie matérialiste-dialectique pour comprendre quelles doivent en être les formes actuelles. C’est-à-dire reconstruire en partant du commencement, non espérer faire surgir, subitement, sur la base de nos maigres forces, le Parti du prolétariat.

    En France, aujourd’hui, le mouvement communiste est d’une faiblesse désolante. Soit il est incarné par le PCF et, dans son sillage, par un nombre d’organisations satellites révisionnistes, soit il est fait de particules. Ces particules n’ont pas une influence sur les événements politiques, alors qu’elles sont pourtant capables de pouvoir les analyser correctement. Elles peuvent avoir une certaine présence locale, mais elles restent faibles. Les tentatives d’unité existent. Nous en avons produit certaines. Elles restent le plus souvent sans réponse. Pourtant, les organisations, par principe, affichent toutes cette volonté. Reste à savoir ce que ces organisations entendent derrière ce mot d’ordre.

    En tout état de cause, aucune organisation, à moins d’être d’un orgueil sans nom, ne peut prétendre concentrer cette masse critique suffisante pour être le Parti. Certains disent qu’ils sont un parti. C’est quelque chose qui nous paraît un tant soit peu prématuré. Mais cela pose la question de quel regard posent-ils sur les autres, qui de fait, ne sont pas le Parti. Concurrence ? Hostilité ?

    Il nous paraît même complexe d’analyser qu’est ce qui pourra être le centre de gravité autour duquel se construira ce Parti. Cependant, tendanciellement, les organisations agissent comme des micro-partis, parfois à leur corps défendant. Ce n’est en soi pas dramatique, mais idéologiquement, là où le problème est plus profond, c’est sur le fait d’en avoir conscience ou non. Une organisation qui n’en a pas confiance ne pourra que aller vers le dogmatisme, dans le sens où la progression de ses membres ne se fera pas vers une qualité meilleure dans la compréhension du marxisme, mais uniquement dans une progression vers les positions de son centre et vers l’imitation imbécile de celui-ci. À l’inverse, une organisation qui en a conscience, sans sombrer dans l’agnosticisme plat, aura la possibilité de voir émerger de véritables cadres autonomes, compétente, et surtout, capable d’entretenir un débat interne, processus essentiel dans la progression théorique, idéologique…et organisationnelle comme pratique. Les lignes de démarcation jugées infranchissables, les conflits individuels (justifiés ou non !), entravent objectivement ce travail. Le travail des uns et des autres est systématiquement écarté, n’est jamais reconnu.

    Cette faiblesse est liée à la conjonction de deux poids terribles. D’une part l’absence de décantation et de synthèse de l’expérience passée. Celle-ci demande un travail monstrueux. La seule organisation qui aurait potentiellement pu le réaliser est le PCF. Or, celui-ci a simplement jeté par-dessus bord l’ensemble de l’expérience. Les autres organisations, soit celles nées après son virage révisionniste, soit celles qui sont apparues récemment, n’ont pas pu matériellement le faire, ne serait-ce que du fait de cette absence de masse critique précitée. Chaque organisation détient une petite part d’expertise, une petite pièce d’un grand puzzle. Mais elles ne sont pas assemblées.

    Le deuxième aspect est un problème de méthode, qui place la question de l’unité des communistes et de l’adhésion aux organisations sur des bases inadaptées. Comme mentionné plus haut, la plupart des organisations se sont créés autour de petits noyaux, lesquels ont tenté de répondre, avec bonne volonté, aux questions qui se posaient. Mises au pied du mur, elles ont tenté de tout reconstruire. Elles l’ont fait en prenant appui sur ce qu’elles connaissaient, sur ce qui leur paraissait le bon monde d’emploi. Mais, en avançant de manière autonome, elles ont avancé de manière sectaire les unes par rapport aux autres.

    Plusieurs raisons entravent le regroupement des organisations communistes.

    Le primat du Parti est juste. Mais érigé en principe unilatéral, en fétiche, il devient un frein au développement des organisations, il peut devenir même une barrière infranchissable. Bien souvent ce qui est mis en avant dans le refus de travailler ensemble, ce sont les différences idéologiques. Or, celles-ci sont à la fois primordiales tout en jouant à la fois un rôle d’arrière-plan ou de prétexte. Ce paradoxe apparent s’explique :

    L’idéologie détermine la forme des organisations. Elle détermine comment nous pensons l’articulation de nos différentes activités. Donc, de ce point de vue là, elle est au dessus des questions d’organisation. Mais les arguments « idéologiques » qui justifient le rejet du travail commun sont pas ceux qui sont déterminants dans la conception de l’organisation ou du parti. Ce sont des éléments subalternes, secondaires, mais qui sont érigés en barrières infranchissables.

    L’idéologie : du primat au prétexte.

    L’importance de l’idéologie est reconnue par la plupart des acteurs de la scène politique communiste. Mais pas ce que cela signifie de manière concrète. Très souvent, les exigences sont invraisemblablement élevées. Il faudrait avoir statué sur tout avant de pouvoir travailler en commun, parvenir à un alignement parfait avant de pouvoir aller plus loin. Souvent, cela est dû au fait que nous prenons à rebours la manière dont les partis se sont construit, en considérant qu’il faut les prendre à leur stade les plus achevés.

    Or, la reconstruction a posteriori a impacté le fonctionnement interne des organisations politique, mais également leurs perspectives. Consciemment ou non, la très large majorité des petits groupes existant à l’heure actuelle en France est marquée par une image déformée. Image déformée qui créé des objectifs, eux aussi, distordus. Dans l’ensemble, ce qui est recherché, à l’issue d’un processus plus ou moins long, c’est la naissance d’une organisation qui a tranché tous les débats, qui peut prendre position sur tout, qui fonctionne comme un Parti abouti et expérimenté – ou plutôt comme l’idéal-type de celui-ci. Cette construction mentale est logique : nous retenons de grandes étapes. Schisme avec les anarchistes, séparations avec les sociaux-chauvins et les réformistes, lutte entre les mencheviks et bolcheviks, lutte contre l’opposition de gauche, puis contre celle de droite, puis encore contre l’opposition unifiée, révolutionnarisation culturelle, révolution culturelle…

    Cette mise en avant des ruptures fait oublier les unités. Dans les rapports des courants les uns envers les autres, ou des groupes les uns envers les autres, l’attitude est rarement celle de « unité-critique-unité », mais plus « critique-unité-critique ». Pourtant. Au moment de la Révolution de 1917, les tendances qui ont constitué l’opposition ouvrière, l’opposition de gauche ou de droite, ont tergiversé parfois, mais ont fonctionné d’une manière suffisante pour que la Révolution puisse avoir lieu.

    De plus, le Parti s’est également appuyé sur des éléments non-bolcheviques présents dans les soviets, mais qui votaient comme les bolcheviques sur les décisions essentielles, parce que influencés par la justesse des conceptions léninistes. Elles ont même parfois dépassé les positions bolcheviques, comme sur l’interdiction des journaux bourgeois et des partis non-bolcheviques.

    Au pouvoir, lorsqu’on se penche en détail sur l’histoire du PC(b)US, celui-ci n’est parvenu à fonctionner de la manière idéalisée qu’après la déstalinisation. À cette date, il n’a plus rien d’une organisation révolutionnaire, ayant pour ambition de transformer l’URSS en société communiste. Devenu un outil de gestion de l’Union soviétique, non plus un outil de combat au service de la classe ouvrière et de la paysannerie, il s’est mué en parfait levier d’adhérents bureaucratisés. Un objet mort. À l’inverse, la vie politique du Parti Communiste Bolchevique était chaotique. Elle était une lutte constante, un équilibre précaire entre activistes et cadres, entre lutte-antibureaucratique et tâches à accomplir. Les différentes purges ont montré davantage cette vie tumultueuse qu’un rapport unilatéral. Les premières ayant été du haut vers le bas, (chitska de 1933), mais les suivantes ayant été davantage du bas vers le haut (proverka de 1934, puis la « révolte » du rayon de Belyi par exemple1…). De plus des conceptions contradictoires existaient et ont existé dans le parti, jusqu’au moment où leur expression s’est manifesté de manière antagonique. Cela fait relativiser au niveau des bases dont nous avons besoin pour construire un rapprochement et une unité.

    Quelque part, il n’est pas possible de surestimer les exigences et le caractère monolithique attendu pour une fusion, car les moyens de pouvoir atteindre réellement ces exigences ne peuvent naître qu’au bout de la concentration d’une masse critique suffisante.

    Dans un texte de présentation datant de septembre 2018, nous définissions les choses ainsi :

    « Comprendre la question du Parti demande tout d’abord de la replacer dans un certain cadre. Le Parti n’est pas une fin en soi, il est un moyen. Il est le moyen par lequel les masses s’organisent, sont dirigés par leurs éléments les plus avancés, et peuvent faire la révolution puis procéder à la construction du socialisme. Le Parti est donc un moyen essentiel, mais construit autour d’un certain pragmatisme. Son but est de fonctionner convenablement. Avoir stratégiquement raison ne suffit pas. Il faut également être capable d’être tactiquement dans le vrai, mais même de l’être aussi d’un point de vue de l’opératique, pour d’une manière qui permet de triompher des obstacles. Il est vrai qu’idéalement, l’opératique, la tactique, devraient être subordonnés à la stratégie, mais dans les faits, dans la construction du parti, cela exige parfois de temporiser sur sa volonté de démonstration et sur sa volonté de polémique pour pouvoir, d’une manière large, construire l’espace qui permettra après de traiter ces questions d’une manière réelle, influente, efficace et, surtout, décisive.

    Ce qui sépare le Parti de l’organisation c’est un stade qualitatif supérieur. Il est possible de faire une analogie avec la vie. On peut définir le vivant – à part le stade viral – comme un métabolisme et un matériel génétique. Le matériel génétique est la théorie, l’idéologie. Le métabolisme est la possibilité d’avoir une action affirmative au sens clausewitzien du terme, vis-à-vis de l’environnement, d’avoir un ordre du jour qui ait un impact, qui puisse être autre chose que simplement répondre à la bourgeoisie. Le métabolisme seul est le règne de l’opportunisme. Le matériel génétique seul est celui de l’incantation. C’est rester au stade viral de la vie, se contenter de lancer des mots d’ordre sans réalité vers les masses.

    […] Trois conséquences directes : d’une part, les autres organisations sont ignorées ou considérées comme hérétiques. L’unification ne peut se faire, de fait, car la foi parfaite ne peut trouver de terrain d’entente, ne peut évoluer, ne peut être débattue. Le un se divise en deux est ainsi employé comme excuse pour rejeter toute évolution de manière téléologique : « comme il y aura une rupture à un moment ou un autre, autant la faire maintenant ! ».

    Deuxième conséquence, elles ne peuvent organiser la classe ouvrière, du fait d’une exigence de connaissance universitaire de la théorie. Exigeant la perfection, elles se retranchent derrière sas après sas pour filtrer les entrées. Ces organisations s’adressent à la petite bourgeoisie radicale et étudiante, mais non aux prolétaires.

    La troisième conséquence est que les mots d’ordres ne correspondent pas à la réalité sociale, à la situation politique ou au niveau de conscience des masses. Elles se contentent de voir le rôle du Parti comme celui de lancer en l’air des slogans. »

    Derrière ces exigences, derrière le fait de botter en touche sur le travail commun, y compris avec des individus et des groupes proches, il existe une raison : la primauté de l’appareil sur l’unification.

    La fusion des appareils : le goulot d’étranglement devant lequel beaucoup renoncent.

    Construites comme des mini-partis, les organisations possèdent donc un appareil centralisé, avec une certaine culture interne, spécifique. Elle estime qu’elle a réalisé un travail particulier, qu’elle a mis en place des choses positives, et que le fait que ce travail puisse être remisé et que son mode de fonctionnement puisse changer cause un réel trauma interne.

    Or, l’idée d’une fusion entre organisations n’échappe pas aux lois de la dialectique. L’unité, plus souvent, se traduit pas un « un se divise en deux » plus que comme une synthèse. C’est-à-dire que, au sein du groupe qui est fondé, un appareil prendra le pas sur l’autre. Sa culture deviendra hégémonique. L’autre sera donc écrasé et ses partisans irréductibles condamnés à l’exclusion.

    Comme, de facto, c’est l’organisation la plus homogène, la plus disciplinée qui l’emporte mécaniquement, celle qui joue le plus carte sur tables et qui respecte le plus la règle du jeu est mécaniquement en désavantage. Il en résulte alors une tendance au manque que confiance, à la défiance, qui fait que l’unité échoue régulièrement. In fine, lorsque l’unité est évoquée, elle correspond en réalité à l’intégration, au phagocytage d’une organisation par une autre.

    Cette réalité n’est d’ailleurs pas exclusive au milieu militant, elle concerne aussi la bourgeoisie. C’est pour cela que les impérialismes, même en difficulté, ne fusionnent pas. Parce que, en dernière analyse, cela signifie qu’un dévore l’autre. Nous avons construit l’UCL avec une structure légère et évolutive dans le but de l’intégrer dans quelque chose de plus grand. Mais cela ne signifie ni unité sans principe, ni le fait que nous ne soyons pas, nous même, vulnérable à ces tendances. Il s’agit donc d’une lutte idéologique qui se mène chaque instant. Nous pensons essentiel d’avoir constamment ce memento mori2 en tête.

    L’image de la famille peut paraître étonnante dans ce cadre-là. Pourtant elle revient inlassablement dans les travaux sur le fonctionnement du Parti Communiste d’Union Soviétique. Localement il se créé des familles, des groupes d’affidés, avec leurs règles, leur culture, leurs fonctionnements…et d’ailleurs parfois leurs sales histoires. Ces familles n’ont qu’une hantise, que d’autres viennent voir ce qui se passe en leur sein. Ces appareils, avec leurs petits chefs, qui possèdent leur petite renommée, leur petit empire, les empêche de s’inclure dans quelque chose de plus grand, qui les noieraient. Les cas les plus graves se replient sur un rôle de navigateur solitaire, sur un blog, sur une expression personnelle et uniquement personnelle, mais sur une incapacité à réaliser le moindre travail d’organisation. Noyés dans leur subjectivisme érigé en vérité absolue, ils ne servent qu’à parasiter le développement de quelque chose qui les dépasse.

    Comme chacun se perçoit comme le centre, comme chacun est son propre référentiel galiléen, rien n’avance. De plus, la peur précitée de la contamination idéologique et de la perte de contrôle rend toute avancée extrêmement dure à réaliser, tant est puissant l’esprit de secte.

    Parfois, nous pensons qu’il faut accepter que nos positions soient remisées temporairement, que nos magnifiques envolées lyriques servent de fonds documentaire. Nous pensons que dans une certaine mesure, mieux vaut avoir tort avec le Parti qu’avoir raison stratégiquement en nous privant des moyens tactiques d’agir. Cela, uniquement dans la mesure où il est possible d’aller à contre courant et de défendre nos positions par la démonstration et par le débat franc et ouvert.

    Avancer : une responsabilité.

    On ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Si, dans la très large majorité des cas, les animateurs et animatrice des mouvements communistes sont issus de la petite bourgeoisie radicale, et donc ne joue pas leur vie, ce n’est pas le cas de tout le monde. L’inclusion dans un travail internationaliste nous à mis une gifle en plein visage : comment répondre à l’appel pressant des organisations qui défendent les intérêts du prolétariat des colonies et semi-colonies dominées par la France ? Que pouvons-nous leur donner comme excuse ?

    En réalité, ce n’est pas avec de la candeur et de la tendresse que ce sont figées les formes des organisations politiques de combat, c’est sous la pression des événements et sous la pression d’autres forces politiques. La constitution de la SFIC puis du PC s’est faite par une pression intense exercée par le Komintern. Ce qui en est né est un outil imparfait, fruit de l’urgence. C’est le caractère impératif, obligatoire, de répondre à l’appel pressant de ceux qui luttaient qui l’a emporté sur l’esprit de secte et de groupe.

    L’histoire de la création des partis est donc une histoire brusquée, dans laquelle il a fallu combattre chaque chapelle, chaque secte, mais également imposer la nécessité primordiale d’accumuler les forces pour construire le Parti. Un Parti ne se proclame pas, tout comme l’abolition des classes sociales se proclame. Le Parti existe quand la très grande multitude de tâches qu’il a à réaliser sont réalisées ou réalisables.

    Nous devons être ambitieux stratégiquement et humbles tactiquement. Nous devons être différents de ce qui nous entoure.

    1En 1937, dans le district rural de Belyi, les plus hauts dirigeant locaux, dont le plus élevé en rang était Kovalev, ont été démis de leurs fonctions à la suite d’une mobilisation importante. Par effet de domino, cette chute a entraîné la chute de potentats locaux.

    2 Souviens toi que tu vas mourir.

  • La bataille de l’histoire. VII

    La bataille de l’histoire. VII

    Utiliser l’expérience précédente pour mieux fonctionner.

    Au-delà de l’importance de faire le bilan, il s’agit de l’utiliser à bon escient. L’histoire de la construction de l’Union soviétique et des États socialistes, de l’ensemble des expériences révolutionnaires, y compris avortées, échouées, incomplètes, ne sert à rien si elle n’est pas utilisée pour l’avenir. Elle doit permettre de trouver des clés pour notre situation actuelle.

    Elle doit nourrir notre réflexion sur comment gagner face à la bourgeoisie et comment parvenir à pouvoir construire une société socialiste puis communiste. La compréhension profonde du marxisme et de l’histoire des expériences socialistes, au lieu d’en crisper la défense, permet au contraire de la renforcer et de l’assouplir en même temps. Elle réalise le principe fondamental que toute organisation politique révolutionnaire doit avoir : une tactique souple et une stratégie rigide. Or, pour que l’une puisse être rigide et l’autre souple, cela demande à la fois de lutter contre l’empirisme (qui fait naviguer à vue), le libéralisme (qui déstructure l’organisation) et contre le dogmatisme (qui superpose des concepts abstraits à des situations concrètes) et le monolithisme (qui fige l’organisation et les principes d’adhésion).

    • L’empirisme est un problème de méconnaissance et d’incapacité de pouvoir relier les situations concrètes à des principes généraux, de déterminer les contradictions principales, secondaires. Cet empirisme nie le plan de travail, et fait que chaque acte de l’organisation est un acte isolé, sans liens les uns avec les autres.
    • Le libéralisme est un autre problème, il est notamment lié à la discipline interne. Il ramène à l’importance de l’unité de l’organisation : elle existe pour fonctionner et pour être efficace, avant d’être un lieu de débat et un club de discussion. La permissivité rend impossible de fait de se fixer des objectifs et de les atteindre.
    • Le dogmatisme va de pair avec le monolithisme. Ce dernier peut être désirable, il est parfois mis en avant par des organisations communistes. Pourtant, il est substantiellement mortifère. Il se heurte à deux aspects : la pluralité de points de vue dans l’organisation et la pluralité de situations que les organisations politiques ont à affronter.

    Les contradictions du capitalisme et les inégalités de développement existent même dans un État impérialiste comme la France. Pour lutter contre le capitalisme, il existe une grande stratégie unique, qui est celle qui correspond à la situation globale de notre État et de notre système économique1. Cependant, compte tenu des situations spécifiques et des réalités locales, il existe des stratégies de détail à avoir, ainsi que des tactiques à appliquer. De fait, ces réalités différentes font que le monolithisme n’est pas une réponse appropriée. Les organisations ne peuvent agir comme des blocs. Elles doivent assurer aux sections ou aux cellules une possibilité de faire face au mieux possible. Cela est valable pour les réalités locales, mais également pour les réalités sociales : la question de la jeunesse, des femmes, des minorités de genre ou sexuelles, de la confrontation au racisme…

    Intégrer que l’organisation n’est pas un bloc, laisser la possibilité du débat et de la discussion de fond, c’est ce qui permet également de passer d’une « compréhension crispée » à une « maîtrise détendue ». Cette « maîtrise détendue » est essentielle : elle permet d’analyser le travail des périphéries, et permet de déterminer ce qui peut être une menace réelle pour la santé de l’organisation, mais aussi de laisser la possibilité et la liberté d’action aux camarades. Réagir comme si chaque question était une question vitale, comme si chaque prise de position mettait en péril l’organisation entière, nuit à l’émergence et à la progression de cadres nouveaux. À nouveau, leur maîtrise progressive se fait pas en imitant les positions du centre, non en avançant objectivement.

    Cette imitation, dans les organisations monolithiques, s’est vue par le passé. Les hommes de cour, comme Nikita Khrouchtchev, par exemple, ont pu très longtemps cacher leurs conceptions profondes, se contentant d’opiner face à la direction. Ces adhésions de façade sont un premier problème.

    Le second est que, sans cette capacité à comprendre ce qui est primordial et ce qui est secondaire, comment déterminer qui peut être recruté ? Comment, également, parler aux masses ? Comment ne pas maintenir tout nouvel adhérent ou adhérente dans un purgatoire mi-extérieur, mi-intérieur, en attendant que celui-ci imite parfaitement les positions du centre ? Nous ne prétendons pas avoir de réponse parfaite, mais elle n’est certainement pas dans une adhésion idéologique, qui prend un temps conséquent, mais bien dans une adhésion politique, qui se base sur le programme.

    Le troisième aspect est celui du contrôle, qui peut devenir un élément asphyxiant, par peur de la déviation. Il n’est pas à négliger.

    Dans nos expériences militantes, nous avons côtoyé ou connu des organisations qui ont pratiqué ce mode d’organisation et de contrôle2. Nous ne remettons pas en cause la bonne volonté de leurs membres. Mais ce contrôle négatif, par la brimade, par l’interdiction, par la mise à l’index de certains auteurs ou de certains sujets, a plus contribué à entraver le développement des organisations qu’a le construire. Nous pensons qu’il est important de se référer aux propos de Mao « que cent fleurs éclosent, que cent écoles rivalisent ».

    La peur de la déviation idéologique est une peur sincère, mais elle ne peut pas être combattue par la censure ou par la répression. Elle se combat mais uniquement par la conviction et par la démonstration scientifique. Encore faut-il avoir la possibilité de l’élaborer.

    La légitimité d’une direction politique et organisationnelle se fait autant sur la production d’une ligne optimale que sur la capacité à pouvoir discerner les tendances profondes et les volontés profondes de l’organisation. Elle se doit d’y répondre en permettant d’intégrer dans un ordre du jour ad hoc les volontés combatives ou créatives de ses militants et militantes. C’est cette capacité de rationalisation qui permet de pouvoir canaliser utilement et positivement l’énergie interne aux organisations. Dans un certain nombre d’organisations, il existe une méfiance face à la contradiction ou fac à l’initiative. Certes le spontanéisme, ce culte de la spontanéité des masses et la négation du travail de fond, est néfaste. Mais la spontanéité, le fait de « flairer l’occasion », de saisir la balle au bond, est un point d’appui immense. Certes, le plan de travail et les objectifs sont à respecter, mais la capacité à faire plus, à pouvoir prendre des initiatives est essentielle.

    Au final, le contrôle paranoïaque finit par étioler tout esprit d’initiative, au nom du sacro-saint plan de travail et de la sacro-sainte ligne. Or, la question de la lutte idéologique au sein du Parti politique est essentielle. Bettelheim en fait une description comme une différence fondamentale entre Lénine et Staline :

    « Ici surgit un des aspects de ce qu’on a pu appeler « la question de Staline ».

    Pour évoquer cette question […] il faut rappeler, tout d’abord, que les positions de Lénine et de Staline concernant les problèmes de lutte idéologique au sein du parti étaient très différentes. En règle générale, Lénine a toujours placé cette lutte au premier plan. Il n’a jamais hésité à aller « contre le courant », si bien qu’il a été mis plus d’une fois en minorité au sein du Comité central, y compris sur des questions essentielles […] Staline a conçu son rôle dirigeant autrement : sur les problèmes essentiels, a cherché avant tout […] à exprimer les tendances profondes du parti, dont il était ainsi le porte-parole. À cet égard, les attaques polémiques contre Staline -qui est supposé, par sa « personnalité », avoir imposé au parti des conceptions qui lui auraient été étrangères- sont dénuées de fondement.3 »4

    « Même lorsque Staline, à certains moments, passe outre aux craintes ou aux réserves du Comité central et du Bureau politique, il ne va pas « contre le courant » au sens propre du terme5 il ne fait que tirer les conséquences ultimes des conceptions dominantes dans les couches dirigeantes du parti. C’est cette volonté d’aller jusqu’au bout qui place apparemment Staline « au-dessus » du parti et qui fait apparaître comme « siennes » des conceptions qui, à quelques rares cas près 2, ne lui sont pas particulières, mais qui revêtent, par le soutien qu’il leur apporte, une autorité exceptionnelle; tel a été précisément le cas de l’interprétation des lois de la lutte de classes dans la société socialiste.

    Le fait est que cette « interprétation » a dominé les conceptions idéologiques et politiques des sections européennes de la IIIe Internationale et qu’elle a ainsi contribué à masquer l’existence des classes et de la lutte de classes en Union soviétique, incitant, pour cette raison même, à rechercher « ailleurs »que dans les contradictions de classes les raisons des graves difficultés que connaissait l’Union soviétique. »6 

    Cette possibilité de porter la lutte idéologique est un facteur essentiel dans la santé de l’organisation. Bettelheim explique avec brio ce fait : la forme que peuvent prendre les débats et la vie interne des organisations politiques est étroitement corrélée au contexte dans lequel évolue cette organisation. Adopter, à l’heure actuelle, dans la forme actuelle des organisations politiques, une ligne digne de la période la plus tendue de la lutte politique, est contre-productif. Au lieu de donner plus d’efficacité dans le développement d’une ligne adaptée, au lieu de vacciner les organisations politiques contre les déviations bourgeoises, elle les vulnérabilise. Plus généralement, c’est également la confiance dans le jugement des sections locales qui est en jeu. Une confiance qui leur permet de les laisser adapter l’ordre du jour ou la géométrie du travail et des alliances en fonction de la situation concrète. Cette confiance ne peut naître et se développer qu’en évitant un contrôle dogmatique et unilatéral, quand bien même celui-ci serait justifié par le centralisme démocratique. Une nouvelle fois, le long processus de mise en place du centralisme démocratique mérite d’être disséqué. Il a été mis en place au Xe congrès du Parti Bolchevique (1921), non pas par obsession, mais, une nouvelle fois sur la question du primat de l’efficacité.

    C. Bettelheim note :

    « La tradition du bolchevisme est une tradition de lutte idéologique et politique. En 1903, année où le bolchevisme affirme son existence politique propre, et un an après la publication de Que faire?, Lénine souligne qu’il est indispensable que « les colonnes de l’organe du parti soient largement ouvertes aux échanges d’opinions » et qu’il faut que le parti ait à sa disposition tout, absolument tout le maté-riel requis pour se former un jugement indépendant; il condamne ceux qui ont une attitude exagérément rigoureuse et compassée à l’égard de « l’individualisme anarchique », car il juge préférable pour la vie du parti que l’on tolère « un certain écart des règles strictes du centralisme et de l’absolue soumission à la discipline7». En 1904, Lénine souligne à nouveau que de larges échanges de vues et même des batailles de tendances sont essentielles à la vie du parti8. L’existence de divergences à l’intérieur du parti est en effet inéluctable : elle est un effet de la lutte de classes, car le parti n’est pas un « îlot socialiste isolé ». Il est inévitable que des membres du parti tombent à certains moments sous l’influence de l’idéologie bourgeoise, c’est par la discussion au sein du parti que l’on peut lutter afin d’empêcher que des représentants idéologiques de la bourgeoisie prennent la tête du mouvement prolétarien, mais, pour cela, il faut rester sur le terrain de l’analyse marxiste et ne pas transiger sur les principes. Bien entendu, une fois les décisions prises, celles-ci s’imposent à tous car le parti n’est pas un club de discussion mais un organe de lutte : comme tel, il doit être discipliné et obéir à ses instances dirigeantes. La ligne ainsi tracée par Lénine en matière de lutte idéologique est considérée par le parti dans son ensemble comme nécessaire au fonctionnement du centralisme démocratique et au respect de la discipline dans l’application des décisions prises. Cette ligne prévaut non seulement jusqu’en 1917, mais aussi dans les premières années qui suivent la Révolution d’Octobre. Les discussions au sein du pari même alors un tour exceptionnellement vif, reflétant l’ampleur de la lutte de classes qui se déroule dans le pays.

    Les affrontements qui ont lieu à la veille même d’Octobre et en 1917-1918 s’expriment dans un certain nombre de textes dont l’analyse permet de faire apparaître les principales conceptions qui existent alors dans le parti et de saisir l’essentiel de leur contenu de classe. »9

    La conception qui subordonne l’activité de l’organisation et son efficacité au respect apolitique et bureaucratique du centralisme démocratique, non seulement le vide de son sens, mais se condamne à s’étioler à plus ou moins long terme. Elle se condamne aussi aux scissions et aux purges arbitraires, cassant sa vitalité. L’imitation d’une situation spécifique (la Guerre civile) et son application dans un cadre démocratique bourgeois est une mauvaise compréhension, de plus, de l’interaction entre travail visible, ouvert, et le travail souterrain. Comprendre profondément le marxisme, c’est le relier à sa vertu première : il n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. C’est ce que Lénine avait compris, liant étroitement le marxisme à la conception du conflit telle que décrite par Clausewitz dans De la guerre. C’est également ce que Staline souligne dans la partie finale des principes du léninisme, en le nommant le « style pratique américain ».

    « Au révolutionnarisme creux, Lénine opposait généralement les tâches ordinaires, quotidiennes, soulignant par là que la fantaisie révolutionnaire est contraire à l’esprit et à la lettre du léninisme. […] L’esprit pratique américain est au contraire un antidote contre la fantaisie « révolutionnaire. » C’est la force tenace pour qui l’impossible n’existe pas, qui surmonte patiemment tous les obstacles et mène à bout toute tâche commencée, même infime. Mais ce praticisme dégénère presque fatalement en affairisme vulgaire s’il ne s’allie à l’élan révolutionnaire. »10.

    La confrontation avec l’expérience est un marqueur déterminant dans la santé des cadres et des organisations. Une nouvelle fois l’histoire nous donne des leçons : Kautsky était-il un traître dès le départ ? Probablement non. Il s’agissait de quelqu’un ayant une très grande connaissance du marxisme, mais ayant, face à la pression de la part de la bourgeoisie, cédé. Il a rabattu son drapeau, s’est converti au réformisme et au social-chauvinisme, comme bien d’autres, sous la contrainte. Cela amène à un point essentiel : la dialectique. Nous changeons constamment, nous adaptant (plus ou moins bien) aux contraintes extérieures. Or, dans la situation actuelle, même ceux et celles qui maîtrisent parfaitement les classiques, l’histoire, ou tout autre chose peuvent céder. Par ailleurs, tendanciellement, ceux et celles qui sont les plus formées souffrent d’une tendance à suranticiper les risques de répression ou de menace. Il s’agit d’un principe, lui aussi clausewitzien, qui veut que plus les grades sont élevés, plus les responsabilités s’élèvent également, et donc plus l’indécision est forte. Il s’applique à nous aussi, tout comme il s’est retrouvé dans les hésitations du Parti Bolchevique devant le fait de déclencher l’insurrection d’Octobre.

    Lorsque les choses s’aggraveront, et elles s’aggraveront !, les plus grands intellectuels de nos organisations seront peut-être les premiers à céder. D’autant qu’une très grande majorité des encadrants sont issus de la petite-bourgeoisie et ont autre chose à perdre « que leurs chaînes ». Ils possèdent,in fine, les traits de leur classe : enthousiasme et abattement.Quelle que soit l’épuration préalable, dans les rangs des organisations existantes – y compris ici, y compris la personne qui rédige ces lignes – se trouve peut-être le futur Judas : le Plekhanov, le Guesde, le Trotski, le Boukharine, le Deng Xiaoping de demain. C’est là où la liaison avec les masses et l’émergence de cadres prolétariens joue un rôle. C’est là, ou, également, la transmission des connaissances joue un rôle, dans le renouvellement progressif des équipes de direction. De même, l’élaboration commune des positions politiques et le travail idéologique commun permet de pouvoir contrebalancer ce risque.

    Mais la trahison n’ôte pas aux travaux précédents leurs qualités. Lire Plekhanov, Martov, ou d’autres est toujours utile. Il ne faut pas préempter le fait que, selon l’adage, « on est trahi que par les siens ». Renversé, cet adage signifie bien qu’ils ont été « des nôtres » à une époque. À l’inverse, des individus ayant pu avoir des positions erronées, comme les passions éphémères de Che Guevara pour les organisations ultra-nationalistes d’Amérique du Sud n’empêchent pas le fait de progresser et de se rectifier. De même, une nouvelle fois, le fait de Hoxha se soit retourné contre l’héritage de Mao ne signifie pas qu’il n’ait pas eu raison sur le COMECON, ou sur le Printemps de Prague, qu’il a condamné avec justesse11. En revanche comprendre cela demande de sortir d’une histoire hagiographique qui nie les accidents de parcours et refuse de prendre en compte la maturation des idées.

    Par ailleurs, la remise en contexte des positionnements joue un rôle primordial dans la mise en œuvre d’une ligne juste. L’approche mécaniste des principes, l’imitation morte et atemporelle n’est pas si rare que cela. Il en ressort une approche campiste, qui, surestimant les continuités, voit dans la Russie poutinienne une héritière de l’Union soviétique, ou dans les apparences de la Chine de Xi Jinping, la continuité de Mao. Par habitude, voire par atavisme, ils accordent leur soutien à tout ce qui remet en cause l’impérialisme « occidental », sans fait de distingo entre celui de la France, de l’Allemagne ou des USA.

    Le plus souvent,cette théorie des trois mondes surestime également la puissance US, et, soit nie l’impérialisme de la France, soit ne le voit que comme un croupion de celui de l’Allemagne ou des USA. Partant ce constat de domination, ils développent une théorie de « front patriotique », théorie qui considère que l’étape actuelle de la lutte serait la préparation d’une révolution démocratique et patriotique. Ce qui revient inlassablement est le précédent un programme du CNR, le coupant de son contexte.

    Ce programme, positif à l’époque, était, premièrement, le fruit d’un contexte exceptionnel : un compromis entre une bourgeoisie affaiblie par l’occupation et la guerre avec un Parti Communiste puissant et armé. Le tout s’est noué dans un État aux abois. Rien de tout cela aujourd’hui, où l’impérialisme français, bien que déclinant, n’est pas en péril.

    De plus, ce programme était ce qu’il était : un compromis. Un compromis dans lequel le PCF a choisi entre la négociation et la guerre, tout en arrachant des avancées. La bourgeoisie évitait le danger de guerre civile, danger immédiat, et misait sur le fait de pouvoir récupérer ces concessions plus tard. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait actuellement, et ce que nous payons chèrement. Défendre un CNR, à l’heure actuelle, c’est défendre une solution « économique », une réforme, mais ne jamais poser la question politique, la question du pouvoir. Or, quand on songe au mouvement des Gilets Jaunes, on se rend compte à quel point le fond de la revendication du RIC (la démocratisation de l’appareil d’État)12 est même plus révolutionnaire que les revendications platement économistes de la large majorité des organisations communistes qui n’ont pas réellement rompu avec le PCF.

    Quant à l’aspect « patriotique », souvent ceux qui l’appuient se basent sur des extraits comme celui-ci :

    « Au lieu de dénoncer comme honteuse, comme une trahison de la défense de l’honneur et de l’indépendance de la patrie, la conduite des autres partis, socialistes inclus, le Parti Communiste français a réduit la question à un problème de violation des pratiques démocratiques, qui s’exprimait par un empiétement sur les droits du parti le plus nombreux au Parlement français, alors que la violation de la tradition parlementaire était, dans ce cas, simplement le prétexte et non la cause. Cet étouffement des raisons réelles pour lesquelles les communistes ont été exclus du Gouvernement constitue sans aucun doute une erreur sérieuse de la part de la direction du Parti Communiste français, et soit était dû à une mauvaise compréhension de la situation, et il est difficile de supposer que ça ait été le cas, soit les communistes français se sont laissés intimider par des arguments sur les intérêts « nationaux » de la France.

    Apparemment, les communistes craignaient qu’ils puissent être accusés de constituer un obstacle à l’octroi par l’Amérique d’un crédit à la France, et ainsi, de soi-disant nuire aux intérêts de leur pays. De cette manière, les communistes ont cédé à un chantage qui leur reprochait de ne pas être suffisamment patriotique alors que la seule force patriotique en France aurait été le Parti Communiste, s’il avait démasqué la signification réelle du crédit américain, qui avait été conditionné à une modification de la composition du Gouvernement par l’exclusion des communistes, ce qui, partant, affaiblissait la souveraineté même de la France.

    À cette occasion, le Parti Communiste français a cédé à la pression de la réaction, même s’il savait que cette pression était dictée par des forces impérialistes hostiles au peuple français. Les communistes français auraient dû se présenter fièrement devant le peuple, dévoilant le rôle de l’impérialisme américain qui avait ordonné à la France d’expulser les communistes du Gouvernement national et expliquer au peuple qu’il ne s’agissait pas simplement d’une autre « crise gouvernementale », pas d’une simple violation des traditions parlementaires (bien que cela soit aussi significatif en tant que caractéristique de la crise de la démocratie bourgeoise), mais d’un cas d’ingérence étrangère dans les affaires françaises, une abrogation de l’indépendance politique de la France, une vente de la souveraineté de la nation par les socialistes français. »13

    Cet extrait, qui jette l’opprobre sur l’attitude du PCF, est parfois utilisé de manière atemporelle par d’autres, notamment pour justifier l’attitude « patriotique » à avoir. Mais, en prenant cet extrait sans le contextualiser, ils en reproduisent les aboutissants : accompagner et défendre l’impérialisme français, sous prétexte d’intérêt national. Cette thématique, sur la confusion entre ce qui est national-populaire (l’intérêt du prolétariat du pays), et national-étatique (la place de la « France » dans le monde) est un sujet que tout communiste doit creuser, à la fois pour lutter contre le nihilisme national (les antideutsch, par exemple) et contre le chauvinisme.14

    Au delà des questions internes, il se pose des questions externes, celles de la pauvreté des rapports entre organisations communistes : celles de la construction du Parti.

    1Par système économique, il faut entendre non seulement l’économie « de » France, mais également ses ramifications dans le système colonial et néo-colonial. Cet espace doit être considéré comme poreux. Ce constat nous pousse notamment à nous inscrire dans le travail international de l’ICOR, et plus spécifiquement dans le fait de construire une task force spécifique à l’impérialisme français.

    2Nous renvoyons à ce communiqué de l’Organisation Communiste Futur Rouge sur sa fondation, qui résume globalement le problème : http://futur-rouge.overblog.com/communique-suite-a-notre-depart-du-rocml

    3[Bettelheim exagère un peu, mais cela reflète le manque de sources à l’époque. Les travaux plus récents montrent que sur certaines questions, comme la réforme démocratique de 1936-1937, Staline s’est non seulement opposé à une partie du Politburo et du CC, mais s’est appuyé directement sur les masses pour appuyer ce processus. Il en a résulté notamment les immenses embrasements de la iejovchina.

    4Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 36

    5« Aller contre le courant », c’est, pour un militant d’un parti révolutionnaire, quelles que soient ses responsabilités, s’efforcer — lorsqu’il est en minorité — de persuader de la justesse de son point de vue ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Par contre, faire « passer dans la pratique » ses propres conceptions en modifiant les rapports de forces à l’intérieur du parti par des compromis qui obscurcissent les différences de points de vue ou en utilisant l’autorité dont on dispose pour faire pression sur certains, modifier la composition des instances dirigeantes, etc., ce n’est pas réellement aller contre le courant mais mener un combat au niveau de l’organisation pour imposer son opinion (qui peut d’ailleurs être juste). (Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24)

    6Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24

    7Lénine, O.C., tome 7, p. 115.

    8Cf. par exemple la brochure de Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, O.C., tome 7, p. 212 s.

    9Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 330-331

    10 J. Staline, Les principes du léninisme. 1924

    11https://unitecommuniste.com/histoire/que-venez-vous-faire-camarades/

    12https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2019/01/Brochure_GJ.pdf

    13Andreï Jdanov, Rapport sur la situation internationale, 1947.

    14https://unitecommuniste.com/france/le-mouvement-des-gilets-jaunes-les-desirs-de-lextreme-droite/

  • ORBAN VEUT PRENDRE LES PLEINS POUVOIRS EN HONGRIE

    ORBAN VEUT PRENDRE LES PLEINS POUVOIRS EN HONGRIE

    Petit événement dont personne ne parle, ou si peu. Mais quelque chose de grave, auquel il serait temps de prêter attention. Cela se passe en Europe, ça nous interroge donc sur ce qu’il se passe ici, et cela illustre le fait que même le virus passé, il n’y aura sans doute jamais de retour « à la normale » (c’est à dire au statu quo ante, auquel par définition on ne revient jamais) :

    La Hongrie

    La situation là-bas est si grave, que même en ces temps où l’anormalité devient la norme, franchement, je ne comprends pas que les choses soient si peu remarquées.

    Viktor Orban, premier ministre d’extrême droite, est en train de profiter du virus pour prendre les pleins pouvoirs, lui permettant de légiférer par décrets, en passant outre le parlement. Prolongation illimitée.

    D’après ce que je comprends, la loi est une extension d’une loi déjà proposée et qui a échoué à obtenir le soutien de l’opposition. Cette fois-ci elle se fait sans le soutien de l’opposition, mais uniquement de la majorité d’extrême droite :

    • elle est associée à l’état d’urgence sanitaire.
    • elle ne supprime pas formellement le contrôle du parlement sur le premier ministre. Cependant, ce contrôle parlementaire risque d’être complètement théorique. Par ailleurs Orban n’a pas grand chose à craindre d’un parlement qui lui est globalement acquis, et qui semble décidé à se dessaisir de son propre pouvoir.

    Cependant :

    • elle permet au premier ministre de légiférer dans tous les domaines uniquement par décrets.
    • elle n’est pas limitée dans le temps, mais illimitée.
    • et elle contient même une clause qui permet à Orban d’AJOURNER le calendrier électoral s’il le désire

    Autrement dit, la Hongrie, en plus d’un gouvernement d’extrême droite, est au bord de basculer complètement dans le fascisme.

    Pour l’instant le président du Parlement Européen (qui n’a d’ailleurs pas réellement de pouvoir) a émis une vague protestation. Le silence médiatique à ce sujet est lui-même éloquent sur l’absence de réaction des classes dirigeantes en France, par exemple, aux évolutions hongroises.

    La grande question est : qu’Orban ait pu jusqu’ici aller assez loin avec le soutien de l’Union Européenne (malgré des protestations de pure forme) auparavant, c’était assez visible.
    Mais pourquoi et comment peut-il aller loin A CE POINT en pensant que les pays de l’UE vont le laisser franchir cette limite ?

    Il semble convaincu que ça va passer.

    Et surtout, il est frappant de constater qu’il fait cela alors qu’il n’en a pas fondamentalement besoin. Sa position au pouvoir était bien assurée. Pourquoi alors ne pas maintenir quelques apparences démocratiques ?
    Est-ce qu’il pense que la crise économique et politique qui va suivre le confinement va être si grave que l’UE va s’effondrer?


    Auquel cas, le fait de détenir les pleins pouvoirs lui permettra de traverser la tempête et de faire ce qu’il veut sans avoir à prendre le risque de fâcher les pays européens.

    Il sait que les pays européens n’ont rien contre le fascisme.
    Imaginez : le parti de Viktor Orban siège au parlement européen dans le même groupe parlementaire que la CDU allemande, du LR français ou de la Forza Italia italienne. Ils siègent ensemble. Orban a donc bien profité des avantages que lui procurait l’Union Européenne.
    D’autres gouvernements d’extrême droite sévissent également dans des pays comme la Pologne, les Pays Baltes, la Croatie, sans que cela ne semble poser le moindre problème aux instances européennes.

    Simplement les gouvernants européens ne veulent pas qu’une politique de type fasciste se remarque trop. Or, ce qui se passe en Hongrie est bien trop gros pour être digéré aussi facilement. Même le tyran Erdogan, en Turquie, n’a pas les pleins pouvoirs, et maintient, pour la forme, quelques apparences démocratiques.

    Mais maintenant, Orban est en train de dire, non, c’est fini. Moi je vais faire mon truc chez moi, maintenant.
    Il demande des pouvoirs lui permettant carrément d’ajourner le calendrier électoral, ce qui n’a clairement aucun rapport avec le coronavirus.

    Cette crise va durablement changer les choses, créer les conditions d’une crise existentielle majeure et prolongée du capitalisme mondial. Les peuples européens vont peut-être se réveiller et retrouver la raison, mais les gouvernements eux, ont perdu la maîtrise de la situation. Cette histoire de Hongrie en est la preuve.
    Orban est finalement en train de dire : ok, j’ai bien profité d’être sous la couverture respectable de l’UE pour avancer mes pions dans le pays. Maintenant c’est fini, je suis maître chez moi, et je fais ce que je veux.
    L’hypothèse qui me semble la plus vraisemblable pour expliquer ce revirement est que Viktor Orban estime que l’UE ne sera plus opérationnelle à court moyen terme et ne lui est donc plus d’aucune utilité. Un effondrement du château de cartes européen, donc.

    En catimini, sans que personne ne le remarque, la poussée, visible dans les dix dernières années, de l’extrême droite sur le continent est en train de se transformer en renaissance du fascisme proprement dit. Car une politique d’extrême droite n’est pas encore entièrement suffisante pour former un véritable régime fasciste, conçu comme « dictature terroriste ouverte de la fraction la plus réactionnaire, la plus chauvine et la plus impérialiste du capital financier ». Par exemple, il a fallu 4 ans à Mussolini, après la « marche sur Rome » pour faire adopter les « lois fascistissimes » qui lui ont permis de réaliser pleinement son projet politique. Maintenant, alors que le monde capitaliste est en plein bond dans l’inconnu, le monstre est en train de réapparaître pour de bon sous son vrai visage.

    Vous aussi vous vous demandez comment une chose pareille est devenue possible dans un pays comme la Hongrie ?

    La Hongrie est un pays qui a une histoire très riche. Cette histoire est à la fois révolutionnaire et contre-révolutionnaire, avec, malheureusement, une longue histoire avec le fascisme.

    Du côté de son histoire révolutionnaire, on pourra évoquer notamment le soulèvement national et progressiste de 1848 contre la tyrannie de l’Empire Autrichien (soulèvement mis en musique par Franz Liszt dans ses magnifiques Préludes), dont les suites ont poussé la dynastie des Habsbourg, après 15 ans de lutte acharnée, à mettre en oeuvre une véritable démocratisation de leur Empire, donnant accès à des libertés nationales et démocratiques importantes à l’ensemble des nationalités, et dans lequel les hongrois ont bénéficié d’un statut tout à fait avantageux.
    En 1918-19, après les épreuves de la Première Guerre Mondiale, et l’effondrement de l’Empire Austro-hongrois, la classe ouvrière prend le pouvoir à Budapest, mettant en œuvre sur le modèle de la Révolution d’Octobre en Russie, une expérience de révolution radicale. Celle-ci a tenu pendant un an et demi sous les assauts de tous les impérialistes (notamment franco-britanniques) coalisés aux forces réactionnaires des pays voisins, avant d’être écrasée. On retiendra parmi les dirigeants de ce mouvement révolutionnaire, tous issus du quartier juif de Budapest, l’aventurier opportuniste Bela Kun, dont les erreurs ont coûté cher à la révolution, mais aussi des dirigeants comme Matyas Rakosi et Ernö Gerö, qui se sont avérés plus solides, et enfin le grand intellectuel marxiste George Lukàcs.

    En 1920, cette expérience révolutionnaire tout à fait exceptionnelle (et qui n’alla pas sans de nombreux excès et erreurs de toutes sortes), fut matée dans un bain de sang. Les troupes roumaines étant entrées dans Budapest installèrent au pouvoir un régime militaire dirigé par Miklos Horthy, appuyé par la hiérarchie de l’Eglise et les milieux nationalistes, non sans avoir entre temps fait s’abattre une terreur blanche implacable et particulièrement antisémite. Horthy resta au pouvoir jusqu’en 1945. Ayant lui-même opté pour une forme locale de fascisme, il fut tout naturellement inscrit dans l’alliance des fascistes européens autour de l’Allemagne nazie.
    Après avoir opté pendant quelques temps pour l’apaisement envers les juifs hongrois, il décida, à la fin de la guerre (et alors que celle-ci était pratiquement perdue) de déporter d’un seul coup la totalité des juifs de Hongrie. 440 000 furent déportés en 3 semaines, parmi lesquels beaucoup moururent.

    Ces événements constituent le terreau sur lequel Viktor Orban prospère aujourd’hui.

    Après la libération du pays par l’armée rouge, la génération révolutionnaire de 1919 revint sur le devant de la scène. Pour recoller les morceaux, des élections furent organisées et un gouvernement antifasciste à forte participation communiste accéda au pouvoir. Devant l’émergence, au niveau international, de la Guerre Froide, et, en Hongrie, les tentatives de déstabilisation et de sabotage des forces réactionnaires, la Hongrie tenta d’évoluer vers le socialisme, avec, toujours présents, Matyas Rakosi, Ernö Gerö, et, dans le domaine intellectuel, George Lukàcs. Mais cela n’était pas si simple. L’implantation du parti communiste était plus faible que dans d’autres pays, la résistance des petits capitalistes agricoles, de l’Eglise, et des couches favorisées constituaient des obstacles majeurs, et enfin la direction révolutionnaire eut elle-même de nombreux excès.

    Les choses changèrent à partir de 1955-1956, lorsqu’un changement de ligne au sein du PC soviétique (et par voie de suite, du mouvement communiste international), favorisa l’éviction de Matyas Rakosi, Ernö Gerö et d’autres anciens de 1919 au sein du PC hongrois, au profit de dirigeants plus modérés, et, au fond, assez sociaux-démocrates. Constatant qu’un certain ras-le-bol existait dans la population, sans doute à juste titre, à la suite des erreurs commises dans la phase précédente de la révolution, ces derniers, prenant modèle sur des changements opérés au même moment en Pologne, tentèrent de mettre en place un régime fondé sur une sorte de compromis bancal avec l’Eglise et les forces réactionnaires. Or, ce fut l’explosion, le retour du refoulé. Malgré quelques mesures « de gauche » prises par le gouvernement, comme la mise en place d’une « autogestion » plus illusoire que réelle, a population qui se mobilisait ne fut pas encadrée par des forces révolutionnaires ou même progressistes, mais par des anciens fascistes, des nostalgiques du fascisme. Les idées fascistes et antisémites recommençaient à s’exprimer ouvertement dans le pays. Les communistes et leurs alliés étaient attaqués, souvent tués, et des affrontements armés commençaient ici et là. La direction du PC hongrois de l’époque, complètement dépassée, cherchait la conciliation : des anciens dignitaires du régime de Horthy opéraient leur retour en politique et furent nommés à des postes importants. Le gouvernement hongrois, ainsi que les nouvelles forces politiques nées dans le mouvement de 56 devinrent une véritable blanchisserie à anciens fascistes.

    Après avoir initialement décidé de laisser les évolutions politiques se faire d’elles-mêmes en Hongrie et en Pologne, le mouvement communiste international, de façon assez unanime (son aile révolutionnaire aussi bien que les dirigeants social-démocratisés), changèrent de position. Un distinction fut faite entre la Pologne et la Hongrie, car, la Pologne, n’ayant pas la même histoire que la Hongrie (la première fut envahie et occupée par des conditions terribles par Hitler, tandis que la seconde fut l’alliée des nazis jusqu’à la fin de la guerre), ne représentait pas à ce moment là de menace fasciste. Il fut donc décidé entre les principaux dirigeants du mouvement communiste que l’Armée rouge devait intervenir en Hongrie (mais pas en Pologne), pour soutenir les forces révolutionnaires encore actives dans le pays (essentiellement autour de différents dirigeants du PC hongrois et d’anciens membres de la police secrète ayant formé et encadré des milices ouvrières et paysannes pour résister aux attaques violentes menées par les fascistes).

    Le soulèvement contre-révolutionnaire hongrois de 1956 fut donc, comme on le sait, écrasé par l’armée rouge, à l’appui de ce qu’il restait de forces révolutionnaires en Hongrie. Mais le souffle, l’élan révolutionnaire étaient morts, brisés, dans ces événements tragiques. On arriva effectivement à une sorte de compromis bancal, social-démocrate, sous la férule du dirigeant Janos Kàdàr, qui resta au pouvoir pendant des décennies. Prêtres, anciens fascistes et petits entrepreneurs ne furent plus inquiétés. Les anciens de 1919 restés en poste (comme Ferenc Münnich) furent évincés définitivement, et, pour ne pas déplaire aux fascistes hongrois, formellement interdits mais toujours présents, il fut pris soin de mettre les juifs hongrois à l’écart de tout poste à responsabilités.
    Cependant, cette politique de compromis avait très certainement ses avantages. Les communistes n’étaient pas si impopulaires et les choses poursuivirent leur cours normal jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989. La « révolution de velours » dont on nous vante les mérites n’eut en fait rien d’une révolution. Le pouvoir ne changea pas de mains. Les dirigeants embourgeoisés de la Hongrie transformèrent le PC en parti social-démocrate, tournèrent sans heurts le dos à Moscou pour se tourner vers l’Europe occidentale. Preuve de la relative popularité de l’appareil dirigeant, ils furent facilement réélus après que des « élections libres » sur le modèle occidental furent organisées, et conservèrent le pouvoir pendant 20 ans.

    Un partout, balle au centre, donc, d’une certaine façon. Ces dirigeants ex-« communistes », embourgeoisés et social-démocratisés, représentaient donc une certaine continuité avec l’histoire révolutionnaire de la Hongrie, un compromis avec les secteurs les plus à droite de la société, et, dans le même temps, la perspective d’une adhésion à l’Union Européenne faisait miroiter à la population la perspective (on peut dire aujourd’hui, le mirage) d’accéder à la prospérité sur le modèle des pays occidentaux. L’adhésion de la Hongrie à l’UE fut officielle le 1er mai 2004. Et la déception fut grande. Le niveau de vie ne s’est pas amélioré en Hongrie, et les sociaux-démocrates locaux apparurent comme de vulgaires exécutants corrompus des maîtres de l’UE, situés à Bruxelles, Paris, Berlin, etc.

    C’est ainsi que l’histoire sembla se répéter. 50 ans après, le contentieux surgi du soulèvement de 1956 était en fait encore là : si beaucoup considéraient ce soulèvement comme contre-révolutionnaire, d’autres en faisaient une mythologie nationaliste et glorifiaient ce soulèvement.
    Alors qu’au élections d’avril 2006, la social démocratie conservait la majorité relative (à environ 43%) talonnée par la droite extrême de Viktor Orban (42%), la situation changea du tout au tout en septembre octobre de la même année.

    Le point culminant de ce changement eu lieu, précisément, à l’occasion du cinquantenaire de 1956. La commémoration officielle était réduite au strict minimum (malgré la présence de 56 délégations étrangères venues, avec leurs bons sentiments anticommunistes, complètement déconnectées de la réalité, assister à un « Déclaration de Liberté, 1956 »), bien évidemment, les sociaux-démocrates restant sur la ligne de compromis entre différentes lectures de l’histoire, laissant à chacun le soin de se faire son propre avis. Mais, en ce mois d’octobre 2006, la commémoration s’organisa dans la rue. Tous ceux qui y participaient n’étaient pas des fascistes : beaucoup considéraient simplement que l’intervention de l’armée rouge avait été une mauvaise chose. Mais les fascistes, après avoir connu une forte poussée électorale, y étaient la force la plus présente, la mieux organisée. Des mouvements ouvertement néonazis menaient la danse, tels Jobbik (Alliance des Jeunes de Droite) ou MHM (Mouvement pour Notre Patrie), puis, à partir de 2006 la Garde Hongroise, autant de mouvements encore plus à droite que Viktor Orban lui-même, mais qui constituent pour lui un point d’appui idéologique solide. La commémoration de 56 devint finalement une répétition de 56 lui-même. Le gouvernement social-démocrate envoya la police. Cela ne fit que galvaniser et radicaliser le mouvement de droite. Devant les délégations étrangères présentes, le premier ministre social-démocrate déclara : « En 1956, la rue était plus démocratique que le Parlement. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. »

    En réalité, la mort politique du gouvernement social-démocrate était dores et déjà devenue inévitable dès le mois de septembre de la même année (2006), lorsque la population avait découvert que celui-ci avait été élu en dissimulant à la population un plan d’austérité dicté par les capitalistes de l’UE… La commémoration de 56 ne fit que servir de catalyseur au mécontentement, qui a profité finalement à l’extrême droite. Perdant tout soutien aussi bien sur sa droite que sur sa gauche, la social-démocratie vivota jusqu’en 2009 avant de s’éclipser. Le champ était libre pour Viktor Orban et ses partisans.

    On peut dores et déjà en tirer la leçon suivante, hélas récurrente dans les pays d’Europe orientale : ce n’est pas le « communisme » qui a tué la gauche dans ce type de pays. Les gens y ont de nombreuses fois revoté sans problème pour des « ex-communistes ». Ce qui a tué la gauche, c’est la social-démocratisation de ces « ex-communistes », leur impuissance à proposer autre chose que de rentrer dans le rang du capitalisme international, et, finalement, la déception provoquée par ces derniers. C’est un élément fondamental pour comprendre pourquoi l’extrême droite prospère aussi facilement dans l’ensemble de ces pays.

    Il était important de revenir sur tout ceci, car l’histoire constitue un substrat, un ferment puissant pour l’établissement de ce pouvoir d’extrême droite. Il se nourrit de cette histoire. Il est significatif par exemple que le fait de qualifier 1956 de « soulèvement contre-révolutionnaire » position qui fut longtemps assez courante, surtout chez les plus anciens, est aujourd’hui puni de sanctions pénales dans ce pays sous la botte de Viktor Orban.

    La boucle est maintenant bouclée : jamais la Hongrie n’a été aussi proche de sombrer dans un régime fasciste en bonne et due forme depuis le soulèvement contre-révolutionnaire de 1956.
    Il y a 64 ans, l’armée rouge envoyait les chars soviétiques, et aujourd’hui, le parlement européen va se contenter d’écrire un vague texte pour dire « gnagnagna, la dictature en Hongrie, ce n’est pas gentil » et ne rien faire. On attend toujours les chars de l’Union Européenne.

    En cette période où un virus est en train de mettre à l’épreuve toutes les sociétés et tous les systèmes, qu’elle sert de révélateur, et que ce qui était sous-jacent jusqu’ici apparaît maintenant au grand jour, souvenons-nous, l’histoire est faite de tumultes, et l’histoire, ce n’est pas le passé, nous la vivons encore aujourd’hui. Par conséquent, il faut être prêt à tout. Dans le même temps, en temps de bouleversement, le champ des possibles à tendance à s’ouvrir : le pire comme le meilleur, est possible. Cela dépend de chacun de nous.

  • La bataille de l’histoire. VI

    La bataille de l’histoire. VI

    Dépasser le folklorisme et le dogmatisme, aller de l’avant.

    Nous cherchons tous des voies pour nous améliorer dans notre compréhension du marxisme. Cette formation est essentielle pour construire l’ossature du Parti de demain. La formation est non seulement essentielle, mais vitale. Il s’agit d’un travail long et continu, ardu, d’autant qu’il existe des ruptures dans la transmission du savoir et de l’expérience. Depuis le début des années 2000, surtout depuis la crise de 2008 et les politiques d’austérité, en France, il existe une indéniable progression des idées révolutionnaires.

    Le durcissement de la situation économique s’est traduit par une hausse des tensions sociales, internes et externes aux États. Cela se traduit également, mécaniquement, par une pression davantage importante sur les droits politiques. La violence d’État et la violence sociale ont franchi plusieurs paliers. Le fait que la dictature de la bourgeoisie se soit démasquée rend les idées révolutionnaires nettement plus compréhensibles aux yeux des masses populaires et de la petite bourgeoisie radicalisée. En dépit de l’intense propagande anticommuniste, qui s’accentue de jours en jours – mise en avant du Goulag, négation des avancées sociales, focalisation sur des phénomènes comme le traité de non-agression germano-soviétique – les communistes n’ont jamais eu autant pignon sur rue.

    Les positions politiques, le discours, l’acceptation de la violence, ne sont plus les mêmes qu’avant la crise. Aujourd’hui, les organisations se revendiquant du léninisme ou du maoïsme ne choquent plus tant qu’il y a 15 ans. Elles se sont répandues, se sont banalisées dans la société. Dans le cadre du travail militant et de la coopération entre organisations, les cordons sanitaires se délitent. Ceux-ci, dressés par les trotskistes, les anarchistes ou les réformistes (parfois tous ensemble et parfois même à l’appel des fascistes1), que certains et certaines ont pu connaître, s’effritent ou paraissent désormais complètement invraisemblables.2 De ce point de vue là, il s’agit d’une incontestable victoire.

    Cependant, la véritable victoire n’est pas tant de parvenir à exister parmi les autres courants, mais bien de réaliser la tâche particulière du nôtre : rassembler, mobiliser, former, et construire les outils de la victoire. Or, cela ne peut-être fait sans liens avec les masses, mais également sans la construction d’un noyau dur, capable de pouvoir former l’ossature (idéologique et organisationnelle) d’un futur Parti. Former et se former prend un temps et une énergie conséquente. Cela demande un travail collectif comme un travail personnel. Ce dernier est d’ailleurs irremplaçable. Sans formation solide, l’émergence d’une génération de cadres ne peut être pleinement réalisée.

    Il existe une pression intense, celle d’avoir un point de vue sur tout, sur l’ensemble des questions historiques, politiques, idéologiques, sociales… Face aux lacunes, des phénomènes compensatoires sont mis en œuvre. Ceux-ci se traduisent de diverses manières : par le folklorisme, le sectarisme, la présomption, ou par la compromission, le centrisme, parfois en zigzagant de l’un à l’autre. Nul n’étant parfait, nous sommes toutes et tous, à divers degrés, concernés par ces travers et par ces maux. Cela n’a pas pour vocation de jeter l’opprobre sur ceux et celles qui peuvent commettre ces erreurs. Elles sont éminemment compréhensibles et pardonnables. Mais elles demandent d’être reconnues pour être combattues, notamment par le travail de critique / autocritique. Elles doivent être prises en considération et faire l’œuvre d’une vigilance constante.

    Lorsqu’elles ne sont pas combattues, ces déviations peuvent prendre une tournure extrêmement néfaste. La première étant le folklorisme. Or, rien n’est plus rebutant que le fait de voir des individus se « déguiser en communistes ». Rien n’éloigne plus les masses populaires que le fait de voir des individus qui se griment en ouvriers, se griment en gardes rouges, se griment en tchékistes. Le folklore peut être amusant, dans un certain cadre, il peut servir de caricature ou de satire. Mais pris au premier degré, comme le principal moyen de relation avec les masses, il ne peut déboucher que sur quelque chose de stérile ou qui contribue à accroître la césure entre les militants et militantes, souvent issus de la petite bourgeoisie radicale, et ceux et celles qu’ils prétendent organiser. Ce n’est pas un problème nouveau.

    Dans l’expérience soviétique, un point qui ressort constamment est la distinction entre le « bas peuple » et ceux qui « parlent bolchevique ». S. Fitzpatrick, dans Le stalinisme au quotidien, A. Sumpf, dans De Lénine à Gagarine, ou encore J. Arch Getty dans the road to terrorsoulignent tous cette constante. TsiK ; Orgburo ; Politburo ;Narkom à l’époque, mais aujourd’hui AG ; congrès ; CR ; CF ;agitprop ; révisio ; confusionniste…etc les acronymes, les mots-valise, le jargon technique ne manque pas. A cela s’ajoutent des références historiques, des auteurs, des acteurs, qu’il faut connaître – parfois sans comprendre – pour « en être ». Chaque courant et chaque subdivision possède sa langue, son vocabulaire. A cela s’ajoute d’autres marqueurs qui consacrent un entre-soi militant : tenues, tatouages, tabous ou sujets à connaître par cœur. Si un langage technique ou précis permet de pouvoir décrire une réalité de manière complexe, détaillée, clinique, bien souvent, il distancie le monde militant du reste de l’univers. Cette séparation est caractérisée parfois ouvertement entre « militants » et « civils » ou « normies ».

    Or, cet entre-soi, aussi confortable soit-il, n’est pas juste. Il est le plus souvent un aquarium d’eau croupie. Permettre de l’assainir, de le briser, ne peut se faire qu’en parlant la langue des masses populaires, non en tentant vainement d’impressionner avec un langage complexe, cryptique, tout juste bon à éloigner le profane. C’est dans ce cadre que la maîtrise de la mémétique, l’étude des références culturelles communes, trouve sa place. Cette science, dont les bases ont été posées par Richard Dawkins en 19763, est celle qui permet de comprendre la transmission du patrimoine culturel.

    Cela ne date pas d’hier : une des raisons de la victoire de la ligne stalinienne sur les autres réside là : une simplicité dans l’explication, un rapport pragmatique aux questions pratiques, le fait de parler une langue compris par le prolétariat et les éléments prolétariens du parti. Le mépris de classe de Trotski, par exemple, a repoussé plus d’un militant ou d’une militante. Pour être compris, il faut donc parler la langue de son interlocuteur pour transmettre ce que nous voulons transmettre. Et pour le transmettre simplement, il faut le comprendre.

    Les racines sont là : le folklorisme est bien souvent le dogmatisme des ignorants et des ignorantes. Mais le dogmatisme lui-même est une politisation imbécile. Il ne s’agit pas d’injurier ceux qui en sont victimes, mais bien de le reprendre sous sa forme première : de Imbecillus, sans appui. Sans béquille. Il s’agit d’une compréhension plate, morte, des choses. Le dogmatisme étant basé sur l’imitation atemporelle, il est par voie de conséquence stérile. Si les dogmatiques possèdent une connaissance livresque, elle est celle de moines copistes, sans la moindre relation avec la base même du marxisme, véritable science de la transformation et de la révolution. Reconnaissons à certains d’avoir sauvé, par ce travail, un corpus irremplaçable. Mais cela n’empêche pas qu’ils soient, le plus souvent, des éléments qui retardent l’émergence du Parti. Cette approche ossifiée des questions théoriques, idéologiques, et donc, organisationnelles, maintient les organisations politiques à un stade embryonnaire.

    En premier lieu, il faut comprendre que cette tendance est générale. Elle ne peut être autrement dans l’état de faiblesse des organisations communistes en France – et plus largement en occident. Aujourd’hui, aucune ne peut prétendre – et certainement pas l’UCL ! – posséder un regard qui embrasse l’intégralité des questions, qui répond à tous les problèmes et qui possède les clés du succès.

    Nous, comme bien d’autres, nous sommes construites autour d’un petit noyau. Sur la base de ce petit noyau, nous avons aggloméré des informations et des connaissances nouvelles. En fin de compte, nous avons obtenu ce qui nous paraît une certaine vérité. Une certaine analyse de la situation, une certaine approche théorique, idéologique, programmatique…qui fait consensus dans notre organisation. Cela ne signifie d’ailleurs pas un alignement total des uns sur les autres. Cette vérité permet un fonctionnement pratique de notre organisation, mais elle ne peut pas suffire pour faire face aux immenses tâches que nous nous fixons.

    Il existe en cela deux questions sous-jacentes, qui ne peuvent d’ailleurs pas être artificiellement séparées les unes des autres. Ce sont celles du fonctionnement interne et de la politique externe. Les deux sont des questions idéologiques extrêmement importantes, et dans lesquelles la confrontation avec l’expérience passée est salutaire.

    1En 2009-2010, les fascistes lyonnais avaient dénoncé la présence de militants et militantes ML/MLM dans les collectifs de vigilance. Certains militants ou certaines militantes anarchistes avaient alors embrayé le pas en réclamant, par voie de presse, l’exclusion de ces militants et militantes. Si l’affaire à fait long feu, elle est néanmoins illustrative d’une situation récurrente. Le MLPD a dénoncé des procédés similaires visant à l’exclure des mobilisations collectives contre la destruction de la forêt rhénane.

    2https://rebellyon.info/Le-retour-des-leninistes-une

    3Le Gène égoïste

  • La bataille de l’histoire. V

    La bataille de l’histoire. V

    Comprendre le marxisme et l’histoire du marxisme en profondeur :

    Séparer l’activité militante du savoir des classiques et de l’enrichissement par l’expérience de l’histoire ne peut mener qu’à un échec. Ces trois aspects doivent être imbriqués les uns avec les autres, et se faire écho les uns aux autres. Ils entretiennent un rapport dialectique.

    • Le point nodal, incontournable, est le lien vivant avec les masses, avec les exploités et exploitées, avec les travailleurs. C’est à partir de la matière vivante que le marxisme a été construit. C’est l’étude du vécu et des rapports entre les individus qui a permis de pouvoir lui donner forme. De plus, sans connaître le vécu des travailleurs et des travailleuses, leur état d’esprit, leurs questionnements, il n’est pas possible de réaliser quoique ce soit d’utile. De même, le travail d’enquête ne peut se limiter aux seules classes amies, aux exploités et exploitées, aux opprimées et opprimés. Il doit se marier avec un travail sur l’état d’esprit et les buts de la bourgeoisie et des classes ennemies. Cette compréhension globale de la société permet d’éviter une analyse cloisonnée et fragmentée de celle-ci et permet de la replacer dans une approche systémique : de la société et de ses rapports en tant que système (en prenant en compte notamment les attachements, les superstitions, mais aussi le nationalisme).

    • Le second aspect est par l’étude des classiques du marxisme. Les bases théoriques qui permettent non seulement de réaliser l’enquête, mais également de pouvoir tracer des perspectives – politiques comme organisationnelles – sont présentes dans ces travaux. A cela, il est important d’adjoindre les travaux des continuateurs et de ceux qui ont continué à l’approfondir, à le développer, à l’enrichir. En revanche, se limiter à cela n’est pas suffisant. Pas suffisant parce que cela n’embrasse pas toute la complexité des questions qui se posent, mais également parce qu’il est important de soumettre au feu de la critique les connaissances et l’expérience accumulée. Un des apports les plus considérables de Mao Zedong sur la relation entre théorie est pratique est condensé dans contre le culte du livre (1930). Paradoxalement, certains groupes parviennent à en faire une lecture dogmatique, brisant par là même le contenu de cet ouvrage.

    • Les apports des exégètes et des continuateurs joue, ici, un rôle immense pour remettre en perspectives les classiques et leurs apports. Ils permettent de restituer un dans un contexte historique, social, économique, culturel, les œuvres. Mais l’histoire permet également de pouvoir restituer le rapport de force dans lequel elles ont été rédigées. Les classiques et les travaux extérieurs permettent d’élever le regard de la pratique au-dessus de l’horizon. Ne pas se contenter de notre rapport individuel, étroitement subjectif, aux choses. Ne pas non plus se contenter de ce que peuvent produire ceux qui sont juges et parties dans l’histoire.

    Aussi talentueux et talentueuses pouvaient être – ou peuvent être – ceux et celles qui ont produit ces classiques, ils et elles restent des individus ou des groupes d’individus. Ces groupes et ces individus sont prisonniers de leurs limites personnelles, physiques. Ils sont aussi fils et filles de leur temps, d’un contexte, et sont bridés par l’avancée des sciences.

    Ainsi, faire l’apologie de Trofim Lyssenko en 1930 n’est pas la même chose que de le faire après la découverte de l’ADN, par exemple. Vouloir liquider les moineaux de Chine illustre le manque de compréhension du fonctionnement de l’écosystème, mais il s’agissait d’un sujet balbutiant à l’époque. Parler de races, tout comme la compréhension de l’homosexualité, de la transsexualité, ou d’autres sujets de ce type ne se fait pas de la même manière en 1930 qu’en 2020. Les connaissances ont progressé, et la manière dont les marxistes portent un regard sur ces questions doit aussi évoluer.

    Ces regards contextualisés permettent de mieux comprendre certains processus. La question du Parti unique ou des listes uniques est un des exemples. Jamais ce monopole du PC(b)US n’est présenté comme une situation « normale » ou « souhaitable ». Bettelheim2 note par exemple que le programme du PC n’était absolument pas fixé sur ces questions. Si l’interdiction des partis s’est produite à la suite de leur attitude contre-révolutionnaire, elle n’était pas dans les « gènes » du programme. Il en est de même sur les listes multiples, rétablies en 1936-1937, avant que l’irruption de la guerre n’y mette un terme.

    Chez Staline, le discours aux stakhanovistes ne s’adresse pas au même public que les vertiges du succès ou que le discours du 7 juillet 1941. Leurs contextes, leurs destinataires, leurs objectifs sont différents. Ils doivent donc être abordés avec le même travail critique que toute source. Dans le discours aux stakhanovistes, Staline s’adresse à des ouvriers, communistes ou non. Dans les vertiges, il s’adresse aux cadres du Parti, tandis que dans le discours du 7 juillet, il appelle à toute la société à faire bloc contre l’invasion germano-fasciste. Cela prend une tournure encore plus cruciale quand il s’agit de textes comme les écrits de prison de Gramsci, dans lesquels celui-ci ne peut s’exprimer qu’a mots couverts.

    Considérer ces textes sans considérer leur contexte, cela revient à les amputer de la très large majorité de leur intérêt. Aucun écrit n’est une parole d’évangile valable en tout temps. L’atemporalité est absolument contradictoire avec les fondements même du marxisme.

    A cela s’ajoute le terrible prisme du fait qu’ultimement, l’ensemble des expériences socialistes ont échoué. Donc cela signifie que soit ce qui a été écrit dans les livres est faux, soit qu’il n’a pas pu être correctement appliqué. Dans les deux cas, les réponses ne se trouvent pas données directement sous la plume de ceux qui les ont commises. De même, il est possible de se tromper ou de ne pas voir certains phénomènes se développer. Il est hautement improbable que Staline, par exemple, ait anticipé d’une manière claire le risque de déstalinisation, pas plus que Mao la défaite de sa ligne politique dès après sa mort. Si le risque était perçu, sa solution n’était pas donnée. Si elle a été donnée, elle n’a pas été appliquée.

    Nous devons, dans ce cadre-là, prendre en compte le point de vue d’autres acteurs. Même des ennemis jurés du socialisme peuvent nous aider à trouver notre propre failles de raisonnement. Ces ennemis font un travail que nous négligeons bien souvent, c’est celui de nous prendre à rebours, de nous tester, de nous contester. Notre blindage n’en sera que plus trempé.

    C’est aussi là où apparaissent les stérilités des idéologies qui ont rejeté en bloc l’analyse des expériences socialistes. La plupart du temps, les courants anarchistes ou trotskistes se sont contentés d’évacuer la question. Ces courants peuvent se permettre de négliger cette étude sur la simple de l’échec de ces expériences. Leurs réponses seront alors invariablement construites comme un discours téléologique, dans lequel chaque pas de la direction ne sert qu’a amené vers la tombe du socialisme.

    D’autres, comme le dirigeant albanais Hoxha, ont procédé avec le même raisonnement fallacieux : l’échec de la Chine après Mao est interprété comme sanctionnant intégralement l’expérience. Cette manière de penser fait que ses continuateurs continuent de rejeter tout ce qui a été produit en Chine. Inversement, un certain nombre de maoïstes rejettent en bloc Hoxha et ses travaux du fait de ce terrible crime de lèse-majesté. Pourtant, Hoxha a écrit des travaux fondamentaux sur la question de l’Europe de l’Est, du Bloc Est et de l’intégration dans celui-ci. Que Hoxha ait failli ne supprime pas la valeur de ses travaux.3 Nous pensons qu’il vaut le coup de lire les deux ne serait ce que dans une dimension comparative. D’une manière générale, tout devrait être lu, sans tabou, pour réaliser ce travail critique. Les écrits des différentes oppositions soviétiques, en particulier l’opposition ouvrière, méritent d’être consultés.

    Nous nous sommes focalisés, pour notre part, sur l’URSS pour une raison fondamentale : la disponibilité des archives à la suite de la dissolution de l’Union soviétique. Cela permet de ne pas dépendre de la spéculation et de l’acte de foi pour permettre de vérifier les hypothèses, mais bien sur des documents internes et vérifiables.

    La chute de l’URSS, qui solde une série de revers, n’a pas été une nouvelle positive en soi. Mais elle est là, elle est consommée. Autant en tirer le plus possible d’éléments utiles. Les travaux des chercheurs et des chercheuses honnêtes intellectuellement, motivés par d’autres raisons que de criminaliser l’URSS – mais ayant peu pignon sur rue – est une manne immense.

    Si la fin de l’Union soviétique peut permettre de déboucher sur un aspect positif, c’est bel et bien celui-ci : comprendre. Comprendre, analyser, trouver les failles. Si ce travail n’est pas réalisé, la chute aura été une pure perte.

    Dans notre formation de militants et de militantes, pourtant, nous ne pouvons nous permettre de faire l’impasse sur les questions les plus difficiles. Ne serait-ce que dans le but de ne pas faire de l’adhésion à notre lutte un simple acte de foi nourri par la présomption et les illusions. Nous devons au contraire les traiter avec d’autant plus de rigueur que celles-ci sont à la fois importantes pour le passé et pour l’avenir.

    Ceux qui avaient vécu avec l’illusion d’une patrie du socialisme pure, sans le moindre défaut, sans la moindre erreur, ont été clairement désabusés lorsque les premiers témoignages des camps sont arrivés, où lorsqu’il a commencé à être clair que l’URSS révisionniste ou la Chine de Deng Xiaoping n’étaient pas porteur des espoirs de révolution mondiale. Un certain nombre se sont rués d’un camp à l’autre, vomissant avec autant d’ardeur ce qu’ils avaient pu aimer d’un amour inconditionnel auparavant. Isaac Deutscher parlait ainsi de Stéphane Courtois, auteur du Livre noir du communisme :

    « Il demeure un sectaire. Il est un stalinien renversé. Il continue de voir le monde en noir et blanc, sauf que les couleurs sont maintenant distribuées différemment. Lorsqu’il était communiste, il ne voyait pas de différences entre les fascistes et les sociaux-démocrates. En sa qualité d’anticommuniste, il ne voit plus de différence entre le nazisme et le communisme. Avant, il acceptait la prétention du parti à l’infaillibilité ; maintenant, il se croit lui-même infaillible. Ayant déjà été prisonnier de la « plus grande illusion », il est à présent obsédé par la plus grande désillusion de notre époque . »4

    Deutscher, grand défenseur de Trotski, porte là un jugement dur mais sincère : la foi ne fait pas l’engagement. La désillusion de Courtois, dans un sens, est compréhensible. Mais cette désillusion du petit-bourgeois radical peut nous guetter aussi. Immunisons-nous contre elle : regardons notre passé, notre histoire, sans fard, sans zone d’ombre, mais aussi sans honte.

    À moins d’être totalement isolée du monde, la nouvelle génération de communiste ne peut pas ne pas connaître les accusations de la bourgeoisie contre les expériences socialistes. Cette nouvelle génération se construit et doit se construire dans une défense résolue, scientifiquement documentée, rationnelle, de l’expérience socialiste. L’échec de cette expérience doit être utilisé au maximum pour permettre d’en tirer des conclusions sévères mais justes, et surtout des leçons pour l’avenir.

    Nous ne devons pas occulter les difficultés de la construction du socialisme ou les erreurs commises. Nous devons les comprendre et les intégrer. Cela ne peut que permettre d’être plus efficaces pour les anticiper et les régler dans de bien meilleures conditions que celles auxquelles ont pu être confrontés nos prédécesseurs. Rompre avec la pétition de principe, avec le postulat totalitaire, qui explique tout en n’expliquant rien, c’est rendre plus vivante et plus réelle cette expérience. La rendre plus proche de nous et en rendre la réédition plus accessible et plus réelle.

    2Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p226-239

    3La bibliothèque marxiste, par exemple, ne mentionne aucun ouvrage de Hoxha, tandis que des auteurs s’étant solidarisés avec l’URSS révisionniste sont présents. Même marxisme.fr pourtant extrêmement albanophile fait preuve de plus de nuance.

    4Isaac Deutscher, « The Ex-Communists Conscience » [1950], Marxism, Wars and Revolutions. Essays from Four Decades, Verso, London, 1984, p. 5354.

  • Ripostons à la pandémie !

    Ripostons à la pandémie !

    Le coronavirus frappe le monde entier.

    Au moment où ces lignes sont rédigées, les 600 000 cas détectés sont franchis, ainsi que les 28 000 morts.Plus de la moitié des personnes vivant sur Terre sont dans un régime plus ou moins strict de confinement. Cela en fait d’ailleurs l’expérience commune la plus universelle à la planète. La pandémie continue de s’étendre et prend chaque jour une tournure plus chaotique.

    • Le premier acte de la tragédie sanitaire s’est clôt. Il avait concerné l’Asie-Pacifique. En dépit des peurs, il s’est résolu rapidement.
    • Le second acte, qui concerne l’Europe et les USA, se déroule en ce moment même. Il est dévastateur, en particulier sur les personnes âgées et vulnérables. Les USA, en particulier, deviennent progressivement l’épicentre mondial.
    • Le troisième acte, qui concernera l’Afrique, l’Amérique Latine et l’Inde se profile. Il sera probablement encore plus coûteux humainement.

    Cette pandémie est une onde de choc qui secoue la Terre entière. Elle propulse un grand nombre de pays dans une situation inconnue jusqu’alors.

    L’ampleur de cette crise sanitaire est causée par la rapacité et l’avarice de la bourgeoisie. Elle a mis consciemment en danger et continue de mettre en danger les travailleurs et les travailleuses pour limiter ses pertes financières.

    Si la pandémie couvre peu à peu le monde, toutes les classes sociales ne sont pas égales devant elles. Les bourgeois et les bourgeoises se confinent dans leurs villas, téléguident leurs activités, possèdent les droits d’entrées dans leurs cliniques. A l’inverse les masses populaires, qui ont vu dans l’ensemble leurs droits sociaux diminuer, doivent faire avec. Elles sont le jouet des décisions politiques contradictoires, qui, jusqu’au bout, ont tenté de faire coïncider les intérêts de la bourgeoisie et de l’économie avec la lutte contre le Coronavirus. Elles doivent faire avec des hôpitaux surchargés, elles doivent se confiner dans des logements étroits, insalubres, elles doivent renoncer à tous leurs loisirs et ne se consacrer qu’a survivre et travailler. Les femmes, surtout, se retrouvent parfois enfermées dans un univers de violence domestique et de double exploitation.

    Dans cette crise, le personnel médical – ainsi que tous ceux et celles qui maintiennent les hôpitaux en fonction (entretient, administration, logistique)- est héroïque. Héroïque mais sacrifié, sans équipements de protection suffisant. Qu’en sera t-il quand il sera malade ? Incapable de continuer ses fonctions ? Il en est de même pour le personnel des maisons de retraites, qui parfois se transforment en mouroirs.

    D’autres professions sont particulièrement vulnérables, les livreurs et livreuses, les travailleurs et travailleuses de la distribution sont en permanence en contact avec des personnes potentiellement infectées. Elles sont les victimes invisibles.

    Cette crise a frappé avec brutalité l’économie. Les bourses ont plongé. Les pays capitalistes et impérialistes sont passés en économie de guerre. Ils ont renié temporairement l’économie de marché pour s’appuyer sur l’intervention massive de l’État et même sur des nationalisations. L’UE et les USA ont annoncé des mesures immenses pour soutenir l’économie. Mais ces dettes se paieront tôt ou tard. Elles annoncent des temps difficiles.

    Il est clair que la bourgeoisie à l’intention de faire payer la récession aux prolétaires et aux classes populaires. Elle se prépare déjà, dans plusieurs États, à s’attaquer frontalement aux droits sociaux. Elle s’appuie pour cela sur une rhétorique fascisante de « sacrifice » exigé par les circonstances.

    En France, par exemple, elle prépare à supprimer des congés payés, de lever les limites du temps de travail et évoque même la possibilité d’une suppression « temporaire » du repos hebdomadaire.

    Derrière cette dégradation économique se trame mécaniquement une dégradation politique et géopolitique. Peut-être que cette crise, particulièrement forte en Europe et potentiellement ravageuse aux USA, contribuera à rebattre les cartes des rapports de forces internationaux, débouchant sur un nouveau partage du monde. La Russie et la Chine, entre autres États, interviennent pour aider l’Italie ou la France. Mais cette aide est un signe de leurs ambitions.

    Au sein des États eux-mêmes, il est clair que l’épisode actuel accentuera les troubles politiques. La bourgeoisie, effrayée, va tenter de faire tout son possible pour compenser ses pertes. Elle contre-attaque sur le terrain des droits sociaux. Une partie de la petite bourgeoisie, vulnérable, sait qu’elle perdra tout dans cette crise. Or, elle peut très bien soutenir les revendications populaires tout comme se tourner vers le fascisme et la réaction la plus brutale. Il existe un terrain glissant, potentiellement dangereux.

    Ce n’est que par l’action militante et l’action politique que nous pouvons conjurer ce risque et obtenir des victoires sociales et politiques !

    Tant que le confinement existe, nous sommes atomisés, sans réelle capacité d’agir. Mais dès qu’il sera levé, il faudra être capable de défendre les droits sociaux et politiques. Nous avons besoin d’une réponse unifiée de la part des communistes.

    A la fois internationalement, autour du Front Uni Anti-Impérialiste et Antifasciste International, impulsé par l’ICOR et par l’ILPS. A la fois dans les continents concernées : le MLPD a lancé par exemple une campagne d’entraide et de solidarité.

    Mais également dans chaque État, en particulier dans ceux où le mouvement communiste est fragmenté. Nous appelons à ce qu’il soit possible de prendre des positions communes a minima sur la défendre des droits sociaux, des conditions de travail, et sur la dénonciation de l’irresponsabilité de la bourgeoisie dans cette pandémie.

    Nous appelons donc :

    • A organiser la solidarité partout où cela est possible.
    • A continuer le travail interne et externe malgré la désorganisation causée par crise pandémique.
    • A dénoncer l’attitude de la bourgeoisie et sa politique de liquidation des hôpitaux et des systèmes de santé.
    • A unifier nos forces pour défendre nos droits et riposter aux tentatives perfides de la bourgeoisie de payer la pandémie sur la sueur et le sang des travailleurs et des travailleuses.

    Rassemblons nos forces.  Combattons !

  • La bataille de l’histoire. IV

    La bataille de l’histoire. IV

    Lutter contre la conspiration omniprésente.

    Ces travaux de recherche mettent fin au mythe conspirationniste d’une direction intégralement trustée par Staline, qui impose son agenda personnel. Elle replace la direction soviétique dans une situation nettement plus réaliste, son omniscience et sans forcément une maîtrise parfaite des événements. Les emballements existent, comme pendant la collectivisation, qui forme une véritable révolution culturelle. Des bataillons entiers de jeunes activistes bolcheviques sillonnent les campagnes. Ils appliquaient avec un zèle parfois féroce les directives du Parti, quitte à les outrepasser, au nom de la révolution. Getty, à nouveau, en parle ainsi :

    La révolution stalinienne a été une campagne enthousiaste, pas une politique. Les normes industrielles scientifiques et les calculs rationnels du potentiel agricole ont été mis de côté au profit d’une mobilisation enthousiaste. « Les bolcheviks peuvent prendre d’assaut n’importe quelle forteresse » est devenu le mot d’ordre de la nouvelle révolution ; la vitesse et la quantité plutôt que la précision et la qualité sont devenues les critères de succès. Des avertissements prudents furent dénoncés comme du sabotage ou du « naufrage capitaliste », et une analyse minutieuse fut suspectée. Personne ne pouvait rester à l’écart de la grande poussée de modernisation et de socialisme. Et peu le faisaient. La période du premier plan quinquennal (1928-32) fut une période d’exubérance et d’enthousiasme. Des millions d’ouvriers sont allés à l’école et sont passés à la direction. Des millions de jeunes paysans se sont échappés des villages et ont afflué vers de nouvelles vies dans la construction. Les jeunes se sont portés volontaires en grand nombre pour travailler à l’effort commun, pour aider à la collectivisation et pour améliorer leurs qualifications professionnelles. Pour les jeunes Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev [au pluriel dans l’extrait de départ], ce fut le meilleur des temps. C’était la période d’optimisme et de dynamisme et l’époque qui a lancé leur carrière. La mobilité ascendante enthousiaste des plébéiens ressemblait beaucoup à l’aboutissement de la Révolution : les travailleurs prenaient le pouvoir et construisaient le socialisme.1

    Finalement, l’explosion de violence de 1937, souvent perçue comme l’aboutissement d’un long processus policier téléguidé par Staline, se montre sous son vrai jour : une conjonction de différents processus arrivés à maturité.

    • Des difficultés internes au parti : Frustration des échelons inférieurs du Parti face à la main-mise d’un certain nombre de potentats locaux. Méfiance de ces potentats face à ces subordonnés et subordonnées. Énervement de la direction face à l’immobilisme et au manque de réactivité des mandarins. Tentatives de ces mandarins de dévier l’énervement de la direction contre des boucs émissaires.
    • Des problèmes économiques : Stagnation économique et accroissement des écarts de niveau de vie, produits par la complexification de l’économie. Refus des kolkhozes d’honorer leurs versements, ce qui s’est traduit pas l’impossibilité pour les stations de travail de payer le carburant et les pièces pour les tracteurs, entraînant des baisses dans les rendements agricoles…
    • Conflit entre les planificateurs et les stakhanovistes, ce qui désorganisait la production et entraînait des dénonciations, lesquelles contribuaient à désorganiser la production à leur tour…
    • Des conflits de société, dans lesquels démasquer l’ennemi servait également à régler son compte à des affaires personnelles.
    • Vampirisation des ressources par le budget militaire (le premier du monde) et méfiance grandissante envers la menace bonapartiste et fasciste.
    • Des guerres internes et obscures entre factions au sein du Parti…

    Quel rôle pour les procès de Moscou dans cette équation ? La question demeure ouverte. Mais à minima, certaines choses sont claires. Trotski essayait de créer les conditions de son retour en URSS, quitte pour cela à passer les accords et les compromis les plus douteux. Il est cependant improbable que ses alliés et appuis, qui ne partageaient pas ses thèses, lui auraient laissé la moindre chance de revenir. Le compte rendu fait par l’agent du NKVD, Mark Zborovski, compagnon de beuverie du fils de Trotski, montre le peu de confiance qu’avait celui-ci dans ses chances de succès.

    Boukharine, Rykov, Tomski ou d’autres ont probablement agi en fonction de leurs opinions, en étant effrayés par la collectivisation et la planification, et ont certainement essayé de trouver les moyens d’arrêter les frais. Mais il n’est pas exclu non plus qu’une certaine prophétie auto réalisatrice se soit opérée : Boukharine sentant le sol se dérober sous ses pieds, essayant de trouver des issues illégales, ce qui confirmait les soupçons de ses persécuteurs…

    Il existe également, dans le choix de la mise en scène et du caractère public de ces procès, une dimension de « prophylaxie sociale », pour reprendre les termes de Annie Kriegel. Cette prophylaxie servait à démontrer que quiconque, quelle que soit sa place dans la hiérarchie du Parti, pouvait chuter s’il transgressait les lois.

    Quant à l’armée, le travail sur les purges militaires permet de les restituer dans leurs justes dimensions, soit 6/7 % de militaires démis de leurs fonctions de manière définitive.2 Quant à Toukhatchevski lui-même, la fermeture des archives sur cette question la rend, pour le moment, insoluble. Cela n’enlève rien au fait que, politiquement parlant, le maréchal avait le « profil parfait » pour être un équivalent à Bonaparte.

    Or, si le détricotage des processus de la répression en général, et de la iejovchina en particulier, plus compréhensible, elle la rend aussi nettement moins acceptable que dans la doxa totalitaire inversée.Cette doxa exige qu’elle soit jugée comme un « mal nécessaire ». Aujourd’hui, elle ne peut ni être vue comme une opération téléguidée pour « sauver le Parti », ni comme une opération pour l’inféoder à l’ogre stalinien. Elle est ce qu’elle est : une singularité de violence, à la croisée d’une multitude de chemins.

    L’une comme l’autre survivent cependant. Chez les anticommunistes, la même rengaine est répétée. Dans nos rangs, inlassablement, nous entendons aussi les mêmes histoires. Elles sont celles qui sont les plus diffusées. Ainsi dans Staline: Histoire et critique d’une légende noire, Domenico Lorduso, a produit un immense mémoire en défense de Staline et du stalinisme. C’est quelque chose qui peut tout à fait se comprendre. Nous sommes un grand nombre à vouloir laver les affronts. Certains sont essayés à écrire de véritables actes de réhabilitation de Staline. Le grand problème de ce travail, au demeurant quasiment introuvable, est qu’il s’agit, là encore, d’un ouvrage bâti sur une histoire totalitaire inversée. D’une part, la pétition de principe est inversée (gentil au lieu de méchant), d’autre part, le contrôle totalitaire sur la société est maintenu, avec un Parti efficace et parfaitement rodé, avec des ennemis intérieurs qu’il faut liquider…Etc. En défendant Staline par Staline, ou par des contemporains, Lorduso pèche par les sources.

    Plus complexe est la situation de Grover Furr3. Furr possède des sources nombreuses et variées. Il a réalisé aussi un vrai travail de fond sur les archives, notamment celles de Trotski, dans lesquelles il a pu trouver un certain nombre de mensonges et d’amalgames. De ce point de vue là, il apporte des éclairages sur la propagande anti-communiste et sur le pont qui s’est formé entre l’anticommunisme de droite et celui « de gauche ». Trotski, a son corps défendant, a été utilisé par la droite et l’extrême-droite dans leur croisade.

    En ce qui concerne les purges et la iejovchina, il analyse parfois très justement les choses : il reprend de J. Arch Getty la question de la résistance des potentats locaux à la démocratisation. Il apporte des éléments convaincants sur l’exagération de la répression par ces échelons intermédiaires, dans le double but de remplir et de dépasser les plafonds d’arrestation maximum autorisés, mais également de rendre la répression inefficace en accusant et contre-accusant tout ce qui bouge. Cependant, il fait de Iejov un conspirateur qui œuvrait dans le but de protéger l’appareil tout en discréditant la direction soviétique. En somme, un champion de la bureaucratie.

    Ce portrait de Iejov est totalement contradictoire avec l’ensemble des travaux réalisés sur sa personne. Ouvrier, « vieux bolchevique », Iejov était plus connu pour sa détestation de la bureaucratie que pour sa propension à la défendre. Dans les débats au sein du Politburo, il était un partisan constant du « démasquage » des ennemis de la révolution. Boris A. Starkov et John Arch Getty ont d’ailleurs proposé deux approches de la question dans Stalinist terror, new perspectives. Dans les deux cas, Iejov apparaît comme une personne sincèrement convaincue qu’il existe des conspirations anti-soviétiques dirigées par des cadres de l’industrie, ce qui fait écho à son parcours d’ouvrier personnel et à son inimité pour cette catégorie sociale.

    En retirant la possibilité de l’erreur de bonne foi, Furr appuye une hypothèse conspirationniste, hypothèse qu’il étaye en empruntant certains éléments à la méthode hypercritique : il joue sur le sens des mots(extorquer des aveux = faire avouer), récuse certaines sources ou certaines témoignages sur la base d’un sophisme génétique, mais procède également par la pétition de principe (qu’il dénonce quand elle ne va pas dans son sens). Or, cette méthode ne permet pas de comprendre les faits, ni de pouvoir les défendre.

    Paradoxalement, les travaux de Marc Ferro, de Alain Blum, de Nicolas Werth, ou d’historiens et d’historiennes anglo-saxons (Fitzpatrick, Arch Getty, Carr, Wheatcroft) sont plus utiles que ceux faisant une défense rigide. Ils peuvent parfaitement être employés conjointement avec les classiques pour permettre de retrouver véritablement le sens de ceux-ci.

    Seul ce travail conjoint permet de comprendre l’intérêt de textes staliniens tels que le vertige du succès, ou encore pour une formation bolchevique. Ils révèlent des difficultés extraordinaires à mettre en œuvre la construction du socialisme. Ils contribuent aussi à rendre plus réaliste les portraits des acteurs : les choix de ceux-ci, parfois hasardeux, font écho à ceux qui sont faits à l’heure actuelle dans le milieu militant, ainsi que l’existence de réseaux, de conflits, de luttes souterraines où l’idéologie passe au second plan.

    Quelque part, ne pas prendre en compte tous ces aspects revient à n’utiliser que la physique classique et la logique déductive pour comprendre le monde. Or, il existe aussi des phénomènes quantiques, contradictoires, qui brouillent l’analyse. À une certaine échelle, ils peuvent devenir primordiaux. C’est là où une compréhension profonde du marxisme est vitale.

    1The Stalin Revolution was an enthusiastic campaign, not a policy. Scientific industrial norms and rational calculations of agricultural potential were cast aside in favor of enthusiastic mobilization. “Bolsheviks can storm any fortresses” became a watchword of the new revolution; speed and quantity rather than accuracy and quality became the criteria for success. Cautious warnings were denounced as sabotage or “capitalist wrecking,” and careful analysis was suspect. No one could stand aside in the great push for modernization and socialism. And few did. The period of the first Five Year Plan (1928-32) was one of exuberance and excitement. Millions of workers went to school and moved into management. Millions of young peasants escaped the villages and flocked to new lives in construction. Young people volunteered in large numbers to work for the common effort, to help with collectivization, and to improve their work qualifications. For the young Nikita Khrushchevs and Leonid Brezhnevs, this was the best of times. It was the period of optimism and dynamism and the era that launched their careers. The enthusiastic upward mobility for plebeians looked very much like the fruition of the Revolution: the workers were taking power and building socialism. (Getty, J. A., Naumov, O. V., & Sher, B. (2010). The road to terror : Stalin and the self-destruction of the Bolsheviks, 1932-1939 (Updated and abridged ed). Yale University Press., p. 29)

    2R. R. Reese, The Red Army and the Great Purges, in Getty, J. A. (1993). Stalinist Terror : New Perspectives. Cambridge University Press.

    3Auteur de Khrouchtchev a menti, de Les amalgames de Trotski, mais aussi de Iejov contre Staline.