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  • Cameroun : libérons les jeunes prisonniers politiques !

    Cameroun : libérons les jeunes prisonniers politiques !

    Depuis un an une campagne « vendredi noir » autour de l’alliance « Stand up for Cameroun » s’active au Cameroun et en Europe pour la libération de plusieurs jeunes Camerounais, arrêtés arbitrairement après une réunion pacifique en septembre 2020.

    Ils sont poursuivis pour conspiration de révolution et d’insurrection ! Ils croupissent dans la prison centrale de New-Bell à Douala dans des conditions inhumaines. L’audience au tribunal a été reportée à plusieurs reprises. Une nouvelle date est fixée mi-septembre.

    La déclaration qui suit décrit de manière poignante la situation de la jeunesse dans un pays dépendant et l’oppression subie par le régime dictatorial de Paul Biya. Mais ce régime n’est pas seul sur le banc des accusés. Il ne pourrait pas agir ainsi sans la complicité « silencieuse » des pays impérialistes qui tolèrent, acceptent et soutiennent un régime corrompu comme celui du Cameroun, pour continuer à piller le pays. La France, pays des ‘droits de l’homme’, en premier mais aussi d’autres puissances qui interviennent de plus en plus comme l’Union Européenne, la Chine et d’autres. Notre soutien internationaliste est nécessaire. Nos exploiteurs et oppresseurs d’ici sont les mêmes qui enlèvent à la jeunesse en Afrique toute perspective.

    Liberté pour les quatre ; liberté pour tous les prisonniers politiques ! Construisons le Front uni anti-impérialiste !

    Déclaration d’Albert Moutoudou, membre de l’alliance ‘Stand up for Cameroon’ :

    « Ce sont nos enfants qu’on assassine ! »

    Il s’appelle Mira Angoung âgé de 22 ans.

    Il s’appelle Tehle Membou âgé de 24 ans.

    Il s’appelle Étienne Ntsama âgé de 31 ans.

    Il s’appelle Moussa Bello âgé de 37 ans.

    Tous les quatre sont derrière les barreaux, à la prison centrale de New-Bel depuis bientôt un an.

    Mais quel est donc leur crime ?

    Ils ont commis trois grands crimes impardonnables !

    Le premier crime de ces quatre jeunes c’est de n’être pas nés dans des familles riches. Derrière les barreaux des prisons s’entasse notre jeunesse. A celui-ci on reproche d’avoir volé des pneus de voiture, à celui-là des cassettes-radios, des bouteilles d’huile, et ainsi de suite… Il y a des cas où le temps de la préventive dure longtemps, jusqu’à cinq ans, voire plus. Il suffit de passer un après-midi dans l’un de nos tribunaux pour voir à l’œuvre la machine à broyer des vies.

    Certains de ces jeunes n’ont même pas terminé l’enseignement primaire. Bien souvent ils ne comprennent ni le français ni l’anglais au tribunal et répondent approximativement. Il y a des cas de quiproquo entre le Ministère public et les accusés, qu’on croirait dits pour le théâtre. Le verdict, lui, est bien réel et tombe, implacable. Et qu’ils comprennent le français ou pas, qu’ils comprennent l’anglais ou pas, les jeunes auront tout le temps derrière les murs de comprendre la sentence infligée…

    Si la plupart de ces jeunes sont des cas de délinquance, celle-ci est mineure et du genre qu’on pourrait prévenir en mettant les enfants à l’école, selon la vision éclairée que proposait déjà le poète au dix-neuvième siècle : Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne !1 Au pire, on mettrait ces enfants en difficulté à la rude mais salutaire école du travail dans des chantiers prévus à cet effet. Or qu’observe-t-on ? Des milliers de jeunes sont jetés dans la promiscuité corrompue des cellules des prisons, où ils végètent, se clochardisent, et finissent par tomber sous l’influence des vrais truands.

    Et tous ces jeunes sont issus de familles modestes.

    Le deuxième crime de ces quatre jeunes c’est qu’au lieu de se retrancher dans l’alcool, dans la drogue et les agressions, et de donner ainsi un motif en or à ceux qui les ont jetés en prison, ils ont choisi, eux, d’exercer un dur labeur au quotidien. Mira Angoung, Tehle Membou, Étienne Ntsama et Moussa Bello sont la jeunesse qui travaille à longueur de journées et qui est soutien de famille. L’un est mécanicien automobile, deux sont des commerçants, et le quatrième est chauffeur. Donc dans des métiers où sont réduits la grande majorité des jeunes issus des familles modestes. En un mot des jeunes qui acceptent de se battre dans le pays même, en dépit de tout, plutôt que d’espérer trouver fortune ailleurs en affrontant des drames dans les traversées improbables du Sahara et de la Méditerranée, sans oublier l’esclavage en Libye et ailleurs. Nous suivons tous les nouvelles de ces épreuves dont parlent régulièrement les médias et les réseaux sociaux, et qui sont le lot de notre jeunesse issue des milieux populaires. Mira Angoung, Tehle Membou, Étienne Ntsama et Moussa Bello auraient pu faire partie de telles aventures au cours desquelles nombre de nos enfants perdent leur vie. Au contraire, ils ont choisi de rester dans leur pays, et de se battre, pour s’en sortir, refusant de se retrancher dans l’alcool, la drogue et les agressions, refusant aussi d’aller mourir tous seuls sur les routes d’émigration.

    Le troisième crime de ces quatre jeunes c’est qu’au lieu d’aller chanter et danser leur satisfaction politique au pouvoir en place dans des réunions où l’on distribue des pains et des sardines, Mira Angoung, Tehle Membou, Étienne Ntsama et Moussa Bello, eux, vont dans des réunions politiques de l’opposition. Ils font partie de ces jeunes qui ont résolument fait le choix du changement dans ce pays riche où, malheureusement, ils il n’y a que quelques-uns à profiter des richesses. Ainsi

    se sont-ils engagés dans la bataille pour le changement telle qu’elle est proposée par SUFC2, à savoir pacifique et à travers la Transition Politique dans notre pays.

    Depuis bientôt un an qu’ils sont derrière les barreaux, le pouvoir semble leur dire qu’ils ne devaient pas s’engager dans l’opposition. Et comme le même pouvoir ne tient pas à voir d’autres jeunes suivre l’exemple courageux de Mira Angoung, Tehle Membou, Étienne Ntsama et Moussa Bello et quelques autres encore, il semble en même temps envoyer un message d’avertissement à d’autres jeunes issus des milieux populaires, mécontents de leurs conditions et qui montrent des dispositions à s’engager dans la lutte politique pour le changement.

    Au Tribunal militaire de Bonanjo à Douala où ils sont déférés, Mira Angoung, Tehle Membou, Étienne Ntsama et Moussa Bello sont poursuivis pour conspiration de révolution et d’insurrection !

    Vous avez bien lu : conspiration de révolution et d’insurrection !

    En vertu de quoi ils sont en détention depuis bientôt un an, car les audiences sont renvoyées et encore renvoyées. Comme pour rire. Et peut-être, au bout, des peines encore plus terribles sont-elles au programme…

    Quelqu’un a dit : si l’on vous explique le Kamerun et que vous croyez avoir compris, c’est qu’on vous a mal expliqué. Ce propos horrible nous colle désormais à la peau. Horrible aussi ce motif de

    conspiration de révolution et d’insurrection asséné à quatre jeunes gens qui marchaient paisiblement dans la rue. Car il ne s’agit que de cela.

    Le 18 septembre 2020 qui était un vendredi, ces quatre jeunes étaient au Siège du CPP3 à Bali, leur habillement en noir marquant leur protestation silencieuse et non violente contre la politique de Biya. C’était leur façon de dire : trop c’est trop !

    Vers la fin de cet après-midi passé à échanger avec d’autres jeunes sur le sort actuel de notre pays, ils quittaient à pieds le Siège du CPP pour rentrer chez eux. Ils n’ont agressé personne. Ils n’ont élevé la voix contre personne. Ils n’ont dégradé aucun bien ni public ni privé. Ils rentraient chez eux, paisiblement, à New-Bell, non dans des luxueux appartements, mais dans des logements forts modestes – et c’est peu de le dire – où des enfants à l’étroit ne mangent pas toujours à leur faim, se serrent dans le petit espace et, très tôt, doivent assister leurs parents dans des activités quotidiennes.

    A peu de distance du Siège du CPP, ils sont saisis par des éléments de la Légion de Gendarmerie de Douala. L’accusation a promis de produire des témoignages de passants ou d’habitants du voisinage, qui, la main sur le cœur, attestent avoir entendu ces jeunes aux mains nues préparer une terrible conspiration en pleine rue, à tout juste quatre, en vue de la révolution et de l’insurrection, sur le parcours éminemment guerrier du retour à leur domicile.

    Devant de tels drames, car il s’agit bien d’un drame ce qui arrive à ces quatre jeunes, les mots en viennent à manquer. Comme ils en vinrent à manquer au poète pourtant réputé intarissable et qui ne savait plus que répéter : Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !4

    Après quelques jours passés à la Légion à Bonanjo, ils sont depuis le 22 septembre 2020 à la prison centrale de New-Bell à Douala, qui est comme chacun sait pleine jusqu’à la gorge. Et bientôt un an derrière les barreaux. Quel gâchis !

    Le gâchis consiste à étouffer l’élan vital d’une nation en s’entêtant à briser la volonté des jeunes qui s’impliquent pour le changement ! Ce sont pourtant ces enfants qui devront poursuivre avec ce Kamerun, cela va s’en dire, quand des vieux de mon âge, quand des plus vieux encore de l’âge de Biya, quand nous serons plus là. Qu’on le veuille ou pas, ces quatre jeunes gens, comme il y en a des millions dans notre vaste pays, seront la grande masse agissante de demain, la colonne vertébrale sur laquelle tout reposera dans notre pays : les activités économiques et sociales, le développement en un mot. Or, à quoi assiste-on ? Le pouvoir RDPC5 fait des phrases sur la jeunesse en ayant manifestement la tête ailleurs.

    Il s’appelle Mira Angoung âgé de 22 ans.

    Il s’appelle Tehle Membou âgé de 24 ans.

    Il s’appelle Étienne Ntsama âgé de 31 ans.

    Il s’appelle Moussa Bello âgé de 37 ans.

    Ils sont derrière les barreaux depuis le 18 septembre 2020.

    Demandons qu’on les libère à l’occasion de la prochaine audience du 15 septembre 2021 au Tribunal militaire de Bonanjo à Douala. Pour deux raisons claires :

    Ils sont innocents !

    Il s’agit de l’avenir de notre pays !

    Dans l’Antiquité nous apprend-on, il y avait un monstre appelé Moloch à qui l’on sacrifiait rituellement des nouveau-nés. Nous, les vieillards, arrêtons de nous nourrir du sang de nos enfants !

    Albert Moutoudou, président de l’UPC-Manidem

    Union des populations du Cameroun – Manifeste National pour l’Instauration de la Démocratie6

    1Victor Hugo : Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne. / Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne/ Ne sont jamais allés à l’école une fois, / Et ne savent pas lire et signent d’une croix.

    2Alliance « Stand up for Cameroon »

    3Cameroun People Party, partenaire dans l’alliance SUFC

    4François Villon : La ballade des pendus

    5Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir du Cameroun.

    6l’UPC-Manidem est membre de la Coordination internationale des organisations révolutionnaires (ICOR)

  • Soutien au Lyon Antifa Fest !

    Soutien au Lyon Antifa Fest !

    Nous affirmons notre soutien au Lyon Antifa Fest ainsi qu’au CCO de Villeurbanne, tous deux dans le collimateur de la Région Auvergne Rhône-Alpes.

    Né en décembre 2013, le Lyon Antifa Fest a été conçu pour commémorer la mémoire de Clément Méric, tué en juin de cette même année par un skinhead néo-nazi. Année après année (à l’exception de 2020), ses éditions successives ont été des points de rendez-vous militants et symboliques importants. Loin d’être une simple série de concerts, ces événements ont été aussi un affront fait aux fascistes et aux réactionnaires de Lyon, lesquels n’ont jamais pu entraver la tenue de cet événement.

    La période du début de 2010 était une nuit sombre. L’extrême-droite, renaissante, dopée par les discours haineux et par l’attitude compassée de la mairie, de la police et de la justice, se croyait tout permis. Dans l’agglomération lyonnaise : attaques à la batte de base-ball1 ; ouverture de locaux2 ; coups de poignards3 ; à Clermont-Ferrand, coups de feu sur un concert4… et dans cette nuit sombre, ce festival avait été phare. En dépit de pressions, en dépit de menaces, en dépit aussi d’arrestations dans la mouvance antifasciste, il a demeuré. Ce n’est pas la première fois qu’il est pris pour cible, tout comme ses organisateurs et organisatrices.

    Or, aujourd’hui, la Région Rhône-Alpes Auvergne veut s’en prendre à ce festival, saper sa possibilité de se produire. Laurent Wauquiez ne pouvant pas réellement s’attaquer au Lyon Antifa Fest, celui-ci est financièrement autonome, il se venge sur ceux qui ont accepté d’héberger celui-ci : le CCO de Villeurbanne. Les subventions du centre œcuménique seraient amputées de 45 000€.

    Le casus belli ? Une chanson, jouée en 2015, et dont un extrait déclarait : “Tous les flics, ce sont des bâtards”. Cette chanson, apparaissant sur la bande-annonce de l’édition de 2021, est donc le prétexte employé pour s’en prendre au festival et au centre.

    C’est une mesure de rétorsion qui est à la fois politique, mais aussi démagogique et même cynique.

    • Politique dans la mesure où le Lyon Antifa Fest représente un des grands événements, rassemblant largement militants, militantes, mais aussi au-delà de ces milieux. Ce festival est un rendez-vous tout comme un pied de nez aux fascistes par sa seule existence, existence publique et ouverte. Ce festival démarque des fascistes, qui, eux organisent leurs messes noires, racistes et réactionnaires, dans le secret absolu, de peur d’être vu pour ce qu’ils sont réellement.
    • Démagogique, car les élections approchent. En prenant prétexte de propos tenus en 2015, le président de la Région trouve là l’occasion de créer un petit scandale dans lequel il pourrait apparaître et faire parler de lui. De plus, le choix n’est pas anodin. Les partis politiques rivalisent pour chérir la police. Entre le train gratuit, des effectifs supplémentaires, des passe-droits supplémentaires… chacun essaie de s’attirer les bonnes grâces d’une corporation puissante et influente. D’autant que celle-ci a eu maille à partir à plusieurs reprises avec la mouvance antifasciste.
    • Cynique, car depuis des années, les subventions versées à la culture sont chaque fois plus ténues. Ces 45 000€ de subventions en moins permettent aussi de réduire les dépenses et d’aller dans le sens d’un étranglement des associations, des salles de spectacles, qui ont déjà souffert des politiques publiques et du Covid.

    Mais au-delà de ça, c’est un scandale un peu minable, mais qui illustre bien une mentalité à géométrie variable.

    Tous les flics, ce sont des bâtards”.

    Nous ne partageons pas la forme de cette affirmation. Pour nous, l’institution policière et son caractère normatif expliquent en grande partie les comportements de la police. Il existe des « gens bien » dans la police, qui vont réprimer en respectant les règles, et il existe des « mauvais policiers » qui les transgressent. Mais les deux sont du côté de l’oppresseur. Mais la question n’est pas là. Elle est sur sa perception par un Wauquiez échaudé et par des syndicats de police toujours prêts à monter au créneau.

    Il est toujours de bon ton de voir comment les sociétés changent. Et comment elles se durcissent. En 1952, Georges Brassens chantait Hécatombe, avec des paroles nettement plus brusques que le pauvret « ce sont des bâtards ».

    « En voyant ces braves pandores

    Etre à deux doigts de succomber,

    Moi, j’bichais, car je les adore

    Sous la forme de macchabé’s.

    De la mansarde où je réside,

    J’excitais les farouches bras

    Des mégères gendarmicides,

    En criant: « Hip, hip, hip, hourra! » »

    Le fait est que, en 1952, Brassens a pu sortir cette chanson. La France était alors en plein tumulte, entre les menées du PCF, la guerre d’Indochine, et une Algérie bouillonnante. Les grands croisés du « on ne peut plus rien dire » auraient-ils donc raison à ce point, quant on sait qu’on peut être inculpé d’outrage pour la chanter en public. Ce fut le cas en 2011 à Toulouse5. Ou quand on sait qu’on peut être passé à tabac pour chanter « Cayenne »6.

    Ces mêmes qui prétendent défendre la « liberté d’expression » censurent aujourd’hui. La réalité est qu’ils ne la défendent que lorsque celle-ci sert leur camp : proférer des mensonges propres à exciter la division, la haine, la discorde entre les exploités. Mais ceux-ci pratiquent la censure sans états d’âme lorsque les propos écornent les puissants et leurs âme damnées policières. Les violences policières sont pourtant une réalité. Plus encore, la réalité du rôle de la police comme outil d’oppression se constate chaque jour.

    La culture, la liberté d’expression, ils l’aiment quand elle est sans dommage pour eux. La culture critique, impertinente, moqueuse, ils ne l’apprécient que lorsqu’elle est suffisamment distante, aseptisée. Ils aiment Brassens, Boris Vian, lorsque le temps et la distance font de leurs coups d’éclats des moments du passé. Ils aiment les figures telles que Martin Luther King ou Nelson Mandela comme figure commémoratives, alors qu’ils les ont combattus de leur vivant. Ils aiment Picasso, Einstein, et Frida Kahlo, mais ils font de leur soutien à l’URSS et à sa direction des « erreurs » quant ils ne le passent pas simplement sous silence.

    La lutte antifascisme doit perdurer !

    « La lutte antifasciste n’autorise pas tout. Les appels à la haine et à la violence contre les policiers n’auront jamais leur place à Villeurbanne. » a déclaré Cédric Van Styvendael, maire PS de Villeurbanne. Nous n’oublions pas comment le PS et Gérard Collomb ont systématiquement mis sur le même plan fascistes et anti-fascistes, tout en accordant des largesses considérables aux premiers, souvent fils et filles de notables. Et chaque fois que le PS ou ses sbires ont pris la parole pour parler d’antifascisme, c’était pour parler du RN, d’élections, et pour promouvoir la soumissions aux autorités. Or, la lutte antifasciste, conséquence, jusqu’au bout, ne peut qu’être dirigée contre la bourgeoisie, contre l’État, et contre le capitalisme : il est le terreau du fascisme.

    Nous sommes solidaires du Lyon Antifa Fest, et nous appelons l’ensemble de ceux qui défendent sans hypocrisie la liberté d’expression, la vraie, celle qui s’attaque à l’ordre établi, à faire de même. Chaque recul, chaque entrave à l’expression de l’antifascisme, sous quelque forme que ce soit, est une défaite. En ces temps de pression et d’élection : soyons solidaires, faisons bloc contre la répression, même budgétaire !

    Le communiqué officiel du L.A.F.

    1https://www.lyoncapitale.fr/actualite/coups-de-batte-de-base-ball-cinq-militants-d-extreme-droite-arretes/

    2https://fafwatchra.noblogs.org/files/2012/06/Bunker-Korps-Lyon.pdf

    3https://www.rue89lyon.fr/2018/09/06/coups-de-couteau-dans-le-vieux-lyon-cinq-personnes-de-la-mouvance-identitaire-condamnees/

    4https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/2014/01/20/deux-ans-de-prison-pour-l-auteur-de-coups-de-feu-lors-d-un-concert-clermont-ferrand-399067.html

    5https://www.lepoint.fr/societe/chanter-peut-etre-un-delit-11-06-2011-1341035_23.php

    6https://www.leprogres.fr/jura/2011/07/09/proces-ripert-4-h-30-d-audience-9-avocats-et-des-provocations-a-la-pelle

  • Une rentrée par la droite.

    Une rentrée par la droite.

    Septembre arrive et l’été se termine. La rentrée commence, que ce soit scolaire ou politique. Une rentrée sous le signe d’une pandémie qui n’en finit pas de ne pas finir et d’une préparation de l’élection présidentielle.

    Et dans ce climat instable, le gouvernement compte bien préparer sa réélection. Les esprits, échaudés par la question de la vaccination et du pass sanitaires ne seront pas insensible à des campagnes démagogiques. De plus, les sondages indiquent un nouveau face-à-face Macron / Le Pen. Prendre des voix à droite est donc une nécessité vitale.

    En cette période de rentrée des classes, rien de tel que d’ouvrir la charge sur deux thématiques porteuses : l’allocation de rentrée et la laïcité.

    L’allocation de rentrée est un versement d’un montant entre 370€ et 404€ versé selon des critères de ressources. Elle permet aux parents aux ressources modestes de pouvoir payer les fournitures scolaires de leurs enfants. Il s’agit donc d’une compensation, assez faible, servant à maintenir un semblant d’équité sociale face à une école supposée gratuite. Elle est versée à 3 millions de familles modestes, sachant que le coût d’une rentrée est en moyenne de 1263€.

    Cependant, dès que de l’argent est attribué aux personnes dans le besoin, la polémique n’est pas loin. L’image du pauvre frivole, dépensier, roublard, à la vie dure. Pourtant en réalité 50 % des personnes ayant droit au RSA n’en font pas la demande, tandis que la fraude aux prestations sociales atteint 350,5 millions d’euros. C’est 70 fois moins que la fraude aux cotisations fiscales. Mais c’est un bon marronnier de rentrée.

    Salauds de pauvres.

    Cela n’empêche pas Jean-Michel Blanquer de déclarer sur France 3, le 29 aout: « On sait bien qu’il y a parfois des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre qu’à d’autres moments… »

    Or, la CAF tient un discours inverse. Ses enquêtes et sondages quant à l’utilisation de l’argent versé indiquent une écrasante majorité de dépense pour des produits liées à la rentrée : Fournitures scolaires (95%), vêtements (89%), cantine, assurance, transport (42%)… Les usages détournés sont rares : 4 % l’ont laissé sans affectation, 1,8 % l’ont épargnée, 1,5 % ont remboursé des dettes, 1,3 % ont payé leurs impôts. Quelle frivolité.

    On est loin de la description qui est faite par Rafik Smati, député LR du Pas-de-Calais. Celui-ci déclarait sur twitter : « L’allocation de rentrée scolaire (500€ par enfant) est une aide sociale légitime.

    Problème : elle est souvent affectée à des achats plaisir (tv, smartphones…).

    Solution : distribuer cette aide en chèques-rentrée valables uniquement sur des produits vestimentaires et éducatifs. »

    Contrôler les pauvres.

    Cette volonté de fonctionner avec des tickets n’est pas uniquement le reflet d’une volonté de bon fonctionnement, elle est aussi idéologique. Denis Colombi, sociologue, écrivait : « Au travers de l’argent, on essaie de contrôler le mode de vie des pauvres. » C’est une manière d’imposer des choix de vie, de culpabiliser et de rabaisser moralement les personnes les plus modestes. Leurs choix sont scrutés : vouloir que leur enfant ait des vêtements de marque plutôt que le modèle d’entrée de gamme ? Quelle hérésie. Louis Maurin, directeur de l’observatoire des inégalités, rétorque que : « si l’argent de l’ARS sert dans certains cas à acheter des produits de marque aux enfants, alors qu’ils pourraient avoir moins cher, c’est une petite compensation par rapport aux difficultés de l’existence« .

    De même, les dépenses sur d’autres secteurs (équipement ménager, informatique, en particulier en temps de pandémie…) servent aussi à bénéficier d’un cadre de vie plus agréable. Or, « Puisqu’on ne peut pas disposer du détail de leur budget et de leurs différents postes de dépenses, cela revient à nier aux pauvres le droit d’avoir des dépenses autres qu’essentielles« .

    Mais il est vrai qu’en ces temps de rentrée, il est plus facile de cracher sur les choix des plus modestes que de mettre en place le protocole sanitaire. Le ministre de l’Éducation préfère donc lancer des polémiques : crop-top, islamogauchisme, ARS…

    C’est toujours plus simple de s’expliquer sur l’échec complet de la mise en place de protocoles sanitaires, l’absence de capteurs de CO2, ou la campagne de dépistage qui s’est vautrée dans le ridicule. Ce choix de la polémique est d’ailleurs une constante pour un ministre qui cherche à exister politiquement. Notamment le choix de toujours présenter sa politique à des journaux avant même de communiquer avec le reste de la techno-structure de l’enseignement.

    Donc, au lieu de régler ces questions, ce cher ministre s’est lancé dans une campagne sur la Laïcité.

    Une laïcité à géométrie complexe.

    Nous sommes pour la laïcité. Mais cela dépend de sa définition. Nous pensons que la neutralité des administrations et des institutions est un acquis essentiel, en particulier dans les lieux d’éducation. Tout comme le fait que l’État n’ait pas à s’immiscer dans les croyances des individus, dans la mesure où celles-ci ne forment pas une transgression de la loi. Nous pensons que, en dehors de cela, c’est à un débat démocratique incluant autant les religions que l’athéisme de trancher la question de la foi et de lutter contre les pratiques réactionnaires qui peuvent exister dans la pratique de celle-ci.

    Aujourd’hui, c’est un lieu commun dans lequel on peut mettre tout et n’importe quoi. Dans un grand mouvement de retournement des valeurs, des concepts tels que la laïcité ou la liberté d’expression ont été pollués par les réactionnaires. Aujourd’hui, la laïcité brandie par toute une partie du spectre politique est devenue une équivalence à « islamophobie », tandis que la liberté d’expression est devenu le droit de tenir des propos racistes, sexistes ou LGBT-phobes. Ce grand retournement est aussi la conséquence du retournement des intellectuels, qui se sont majoritairement convertis aux idées de droite.

    La campagne sur la laïcité menée par l’Education Nationale est dans cette veine là. Elle n’a pas coûté cher, une dizaine d’affiches basiques, mais contribue grandement à une offensive idéologique générale… mais contre quoi ?

    Une analyse de la campagne :

    C'est ça la laïcité" : une campagne du ministère de l'Éducation nationale  fait débat sur les réseaux sociaux

    Mona Cholet1 en a fait une analyse :

    « Commençons :

    1-La laïcité, c’est la séparation des églises et de l’état, c’est aussi la neutralité religieuse de l’état et de ses agents dans l’exercice de leurs fonctions.

    2-Aucune des personnes présentées dans ces affiches n’est agent de l’état, ce sont des élèves.

    Conclusion 1 : ces affiches ne parlent pas de laïcité. Sous couvert de laïcité, elle parlent plutôt d’ « intégration », de « multiculturalisme » et de « vivre ensemble ». Cette confusion des termes a des conséquences.

    1-Ces affiches présentent des enfants dans diverses activités.

    2-Le fait qu’ils soient ensemble dans ces activités est présenté comme un effet de la laïcité

    3-Quelque chose ferait donc obstacle sans la laïcité, mais quoi donc ?

    4-Les seules réponses possibles dans ces affiches sont : des couleurs de peau différentes et des prénoms d’origines diverses.

    Conclusion 2 : ces affiches supposent que les origines des élèves (dont la couleur de peau et les prénoms sont ici des signes) empêchent le vivre ensemble et que la laïcité remédie à ce que l’affiche présente comme un problème.

    Elles reposent donc sur un imaginaire raciste (qui s’ignore probablement lui-même et se croit même sans doute antiraciste, mais ça n’atténue rien).

    Sous un air jovial, ces affiches célèbrent le vivre ensemble, mais en le conditionnant à la laïcité. Sans celle-ci, certaines personnes ne pourraient pas s’intégrer convenablement à la société française. Pourquoi ?

    Sans doute, car ces personnes resteraient trop différentes entre elles, ce qui serait source de conflits. La laïcité permettrait donc d’homogénéiser les populations, de les transformer en bon citoyens (notons la récurrence du mot « même »).

    La laïcité est donc conçue ici comme un instrument normatif, elle est ici présentée dans une conception assimilationniste et paternaliste, dans la lignée des conceptions coloniales sur ces questions.

    Continuons et répétons :

    1-La laïcité concerne les religions.

    2-Aucun signe religieux ou éléments symbolisant une religion n’est présent dans ces images.

    3-Ce sont donc implicitement les prénoms et les couleurs de peau qui signifient l’appartenance religieuse dans ces affiches.

    Conclusion 3 : Ces affiches reposent donc sur des conceptions racistes et essentialisantes qui supposent qu’on peut déduire l’appartenance et les pratiques religieuses à partir des prénoms et de la couleur de peau.

    Elles réduisent les personnes à leur croyances en fonction de leur prénoms et couleurs de peau (l’une des affiches le dit presqu’explicitement en parlant de « croyances » en montrant trois jeunes gens que rien de distingue sinon leur couleur de peau).

    Continuons :

    1-Ces affiches présentent diverses activités

    2-Certaines font implicitement référence à des polémiques récentes, notamment celle sur la piscine (qui évoque implicitement le burkini qui pourtant ne concerne en rien les enfants)…et celle sur le rire (qui évoque implicitement Charlie Hebdo, etc.)

    Conclusion 4 : ces affiches s’appuient sur un narratif médiatique raciste qu’elles réactivent et légitiment tout en apportant comme solution à ce qui est présenté comme un problème une conception normative de la laïcité. (les filles, ça se baigne en maillot, c’est comme ça en France ! On rit des religions, interdit de critiquer cela, c’est comme ça en France ! Dans le premier cas, l’affiche est donc en plus « baignée » d’idéologie patriarcale voulant exercer un contrôle sur le corps des femmes)

    Ces affiches mettent donc surtout en scène une collection de fantasmes agitant les esprits d’une certaine classe politique et médiatique (couple mixtes, burkinis, liberté d’expression menacée, etc.).

    Évidemment, ce qui est visé ici, ce sont les musulmans, ou plutôt l’image distordue et essentialisante que s’en font les responsables de ces affiches, image distordue à laquelle correspond en contrepoint une image tout aussi distordue de la laïcité.

    Le véritable message de ces affiches, même s’il n’est qu’implicite et camouflé, c’est donc : les musulmans ne sont pas laïcs, il faut qu’ils le deviennent. C’est à croire que chez ces gens-là, l’un n’existe qu’avec l’autre, le musulman n’existe que comme repoussoir à la laïcité et la laïcité comme remède au musulman.

    Dans cette dialectique abjecte, on ne célèbre un « nous » que parce qu’il y a un « eux » que l’on condamne du même mouvement. Cette vision des choses conduit à une impasse : il ne sera jamais permis à l’autre de « s’intégrer » véritablement car alors, le « nous » perdrait son fondement.

    Il est donc constamment nécessaire de rappeler qu’il existe un « eux », qu’il est irréductible, récalcitrant. Il faut le répéter encore et encore. Ces affiches remplissent cette fonction.

    Conclusion conclusive : la laïcité, dans ces affiches, c’est l’exact inverse de ce qu’est la laïcité dans la loi de 1905. C’est une laïcité devenue dogme qui est professée ici, un dogme de l’assimilation et de l’invisibilisation, une fausse laïcité qui n’est que racisme. »

    L’Islam est présenté donc comme un rempart au vivre ensemble et à l’harmonie de la société. Cette religion serait d’ailleurs la seule à poser un problème. Pourtant, avec 2 000 000 d’élèves et 8 000 établissement, l’enseignement catholique est un hydre massif. Les écoles privées confessionnelles juives représentent 30 000 élèves et 300 établissements. A titre de comparaison, les établissement du secondaire musulmans ne sont que 7. Conséquence de ce chiffre, les fondamentalistes des autres religions peuvent s’épanouir dans leurs espaces réservés et perpétuer un communautarisme souvent élitiste. L’inverse n’étant pas possible, cela créé artificiellement le sentiment que l’école publique est beaucoup plus confrontée à la question de l’islam fondamental.

    La pseudo-laïcité et le vrai racisme.

    Mais il ne faut pas nier une dimension hypocrite très profonde : la France est elle un pays laïc ?

    Entre la mise en avant constante des « racines chrétiennes », le fait que le président soit Chanoine de Latran, qu’il participe à la messe de Lourdes.. Il existe un grand nombre d’incartades. Surtout, une partie entière de la France est toujours au Concordat de 1801. Les cultes chrétiens et juifs sont subventionnés (ce qui n’est pas le cas de l’Islam).

    Finalement, non seulement cette campagne ne parle pas de laïcité, mais elle contribue à accentuer le climat de défiance dans les classes populaires et le climat de paranoïa raciste. Une paranoïa raciste qui est d’autant plus dangereuse et profonde qu’elle se base sur une série de négations. Concernant cette campagne, Jean-Michel Blanquer avait déclaré : « L’école est un sanctuaire de neutralité sur ces enjeux. Une variété de couleurs de peau sur l’affiche ? Je n’y fais même pas attention ». Un argument assez bas de gamme, qui contribue à nier l’existence et même la possibilité du racisme à l’école, que ce soit entre les élèves comme au sein de la communauté éducative dans son ensemble. Un racisme pourtant bien décrit par les travaux dans les sciences de l’éducation2.

    Il y a fondamentalement là deux conséquences : l’une est le fait que, en piochant dans un inconscient mâtiné de peur d’un « colonialisme à l’envers », cette campagne contribue à une stigmatisation d’une partie de la population et à l’alimentation d’une rhétorique de peur. Elle est très pratique en cette période préélectorale, puisqu’elle permet à la fois de rassurer un public anticlérical tout en montrant qu’elle prend en compte les angoisses de l’électorat d’extrême-droite.

    La deuxième conséquence est la poursuite de la transformation de la notion de Nation au sens de « La constitution du peuple en un corps politique » au profit d’une conception identitaire de celle-ci. Pourtant, il s’agit d’un des grands aspects positifs de la définition de Nation au sens français du terme : comme entité représentant la synthèse du peuple. « L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours. » ; face à des conceptions ethniques-raciales comme celle de l’Allemagne. Cette transformation ouvre des brèches : il peut donc exister une « identité nationale », tout comme des « français de papier » voire une « anti-France ». Il se trouverait donc une opposition au sein de la Nation entre un « pays légal » à un « pays réel » pour reprendre la très réactionnaire formulation de Charles Maurras. A partir de là, on peut croire que la mondialisation, le cosmopolitisme ou la transformation des pratiques culturelles et sociales contribue à « tuer les nations ». Or, pour nous, qui adhérons à une conception nationale-populaire, la Nation est construite par l’unité populaire, par la synthèse de l’ensemble des classes populaires qui composent notre pays, que les individus soient juridiquement français ou non. Elle est donc immortelle et en perpétuelle évolution. Comme dirait Sartre : son existence précède son essence.

    Si nous sommes contre les aspects réactionnaires de la pratique religieuse au même titre que contre toutes les pratiques réactionnaires, nous considérons que cette campagne, non seulement ne répond à aucun problème, mais en plus s’inscrit dans un courant dangereux : une offensive de la peur. Contre ces offensives : construisons l’unité de notre camp. Une unité de classes populaires, une unité contre l’exploitation, une unité contre ceux avec qui nous ne partageons ni valeurs, ni mode de vie, ni histoire : la bourgeoisie.

    1https://twitter.com/monachollet

    2http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/01/11012016Article635880901423302360.aspx

  • Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (3/3)

    Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (3/3)

    La transgression du consensus : Grindelwald et Voldemort.

    Avant les événements de Harry Potter, un sorcier extrêmement puissant, Grindelwald, avait mené une croisade pour la suppression de cette muraille intangible entre monde des sorciers et des humains. Au nom de « Pour le plus Grand Bien », devise qu’il fit graver devant sa prison de Nurmengard, il avait établi un principe de gouvernement : les sorciers, en tant qu’aristocratie, devaient exercer directement le pouvoir sur l’ensemble du monde. Cette croisade avait suscité de nombreux adeptes, principalement en Europe de l’Est (une manière anticommuniste de l’associer à cet espace), avant d’être défaite en 1945.

    Il n’est pas nécessaire ici de revenir sur le parallèle entre ce personnage et Hitler. Mais ce parallèle n’est pas intégralement cosmétique. D’une part car ce personnage a exercé une séduction importante sur Dumbledor, le plus puissant sorcier d’Angleterre, un des principaux adjuvants du trio de héros. Il incarne une espèce de Churchill-bis1. Tout comme Churchill, il existe une part d’ombre : Churchill, au même titre que Hitler, avaient pour père spirituel Houston Stewart Chamberlain, gendre de Wagner, et véritable architecte de la pensée raciste moderne, notamment du mouvement völkisch2. Il est notable que les conceptions racistes/biologiques sont très présentes dans la société des sorciers. Les enfants de moldus sont nommés « sangs de bourbe ». Ils ne sont pas moqués pour leur culture, même si celle-ci est méprisée, mais pour leur biologie, leur sang. Des personnalités fictives comme Grindelwald ou Voldemort n’ont donc eu qu’à se baisser pour ramasser ces idées.

    Houston Stewart Chamberlain — Wikipédia
    Houston Steward Chamberlain, un des fondateurs du racisme moderne.

    Dans l’univers de Harry Potter, Grindelwald et Voldemort sont les seuls « révolutionnaires ». Mais ils sont révolutionnaires au même titre que l’étaient les nazis, c’est à dire des révolutionnaires coperniciens. Leur révolution est un retour au départ, par l’abolition d’une barrière légale entre les mondes.

    Le but du mouvement de Grindelwald était donc d’exercer une direct rule sur le monde des humains, certainement pour mettre en place une dictature terroriste. Mais il reste pour le moment peu détaillé, et il est difficile de connaître l’impact qu’il a pu avoir sur le monde des sorciers en Angleterre. Il semble que sa tentative ait suscité une réprobation générale3.

    Les tentatives de domination par Voldemort, principal antagoniste des livres, sont mieux connues. Né le 31 décembre 1926, le jeune Tom Jedusor a 19 ans au moment de la défaite de Grindelwald. En dehors de leur quête commune pour la puissante baguette de sureau, rien n’est connu de leurs relations. Il ne semble pas qu’il ait suscité l’intérêt du jeune homme, comme en témoigne d’ailleurs le fait qu’il n’ai pas été capable de le reconnaître en fouillant dans les souvenirs du fabriquant de baguette Gregorovitch.4

    Le mouvement de Voldemort, du moins dans sa seconde édition5, relatée par les livres, s’appuie sur une double composante : comme le nazisme, il est à la fois populiste et à la fois aristocratique. L’alliance qu’il est parvenu à fonder est extrêmement contradictoire, contradiction accentuée par la narration manichéenne : les créatures laides et malfaisantes s’unissent ainsi aux aristocrates de Serpentard. Les autres factions restent dans l’attente ou dans l’opposition. Les motifs qui apparaissent dans les romans sont d’origine idéologiques ou humanitaires, mais on peut réalistement supposer que la peur de l’instabilité joue un rôle.

    • Dans cette alliance, les aristocrates espèrent réduire en esclavage le reste de l’humanité entière, ils espèrent à la fois pouvoir accroître leur richesse par un contrôle plus important et plus direct des marchés. Cette composante est essentielle : la stabilité et l’accroissement des marchés sont des facteurs vitaux dans le choix des options politiques. Ainsi, aujourd’hui, une partie de la très grande bourgeoisie française est d’extrême-droite dans son ethos, dans sa manière d’être, mais elle soutien les options libérales comme Macron, et non pas des aventuriers instables comme le RN. De même, les fascistes les plus intelligents sont allés à l’UDI (parti du centre), car c’était là qu’ils pouvaient peser dans la balance. A leurs yeux, le RN est une petite boutique poussiéreuse. Cependant, il existe une tension importante entre les buts impérialistes de l’offensive de Voldemort et son contenu nihiliste et exterminateur, qui, lui, effraie les marchés. Il ne faut absolument pas sous estimer la notion de stabilité des marchés ainsi que leur importance. La négation du retour du mage noir joue par le Ministère est motivé par la peur d’une crise, d’une situation d’instabilité, ou d’un coup d’État de la part de Dumblerdore. Cette peur de la provocation l’anesthésie tellement que, au final, il préfère accepter intégralement de passer sous la coup de Voldemort que de créer une situation de flottement. Le corps des fonctionnaire et la police passe sans problème d’un camp à l’autre.
    • Pour les créatures de la nuit, la suppression des barrières juridiques pouvait laisser supposer l’apparition d’une certaine forme d’isonomie : d’égalité devant la loi. C’est également la possibilité de poursuivre les buts brutaux de certaines parties d’entre eux : détraqueurs voleurs d’âme, loup-garous assoiffés de sang… Nul doute cependant que la victoire de leur camp aurait certainement entraîné une forme de nuit des longs couteaux. Ils auraient certainement été éliminés, comme les Sturmabteilungen (sections d’assaut)de Rohm, devenus gênants pour les factions aristocratiques.

    L’apparence du mouvement a joué un rôle important dans son pouvoir de séduction. Les aristocrates y trouvaient également une manière de pouvoir exorciser la peur de l’affaiblissement, du mélange, de l’effacement génétique tel que décrit par Houston Chamberlain. Ils sont également une manière pour des demi-sorciers, comme Voldemort lui-même ou Severus Snape / Rogue, de montrer leur attachement à un monde aristocratique. J. K. Rowling dit d’ailleurs de lui : « […] Comme beaucoup de personnes faibles et vulnérables […], il est devenu membre de quelque chose de grand, de puissant et d’impressionnant […] il était tellement aveuglé par la magie noire qu’il pensait que Lily trouverait impressionnant qu’il devienne un Mangemort6 »

    Au sein de cette coalition, qui a vocation à offrir à la fois des on retrouve exactement le même clivage qu’au sein du NSDAP durant la guerre. Il y a d’un part les réalistes et les pragmatiques, incarnés par Alfred Rosenberg, ministre du Reich pour les territoires occupés de l’Est, mais aussi par le clan Malefoy. Il est régulièrement accusé d’un manque de fiabilité par ses détracteurs, mais ce manque de fiabilité est en réalité celui d’une loyauté qui dépasse la politique : elle est accordé aux intérêts propres, économiques et humains, de son clan. C’est ce qui explique son détachement progressif : il est effrayé par la montée en puissance de l’autre partie de l’alliance.

    Les zélotes et autres SS de la faction de Voldemort sont notamment organisés autour de Beatrix Lestrange7. Les difficultés de leur coalition, face à la résistance inattendue d’enfants, provoque une radicalisation cumulative similaire à celle qu’ont connu les nazis dans les pays de l’Est. Cette radicalisation cumulative tant à détourner la coalition d’un conflit court et profitable et à l’orienter vers une guerre d’extermination et une dictature terroriste. Cela se voit notamment dans l’attaques contre les modus de Londres8, qui est une transgression complète du consensus. Cela devient dérangeant pour les intérêts aristocratiques. Ceux-ci recherchent deux choses :

    1. Des populations a exploiter de la manière la plus optimales possible. Pour la plus grande partie de la communauté des sorciers, le consensus l’incarnait parfaitement. Ceux qui ont les dents les plus longues le trouvaient trop étriqués, certainement aussi du fait de la disparition de la rente foncière comme source de revenus principaux. Entre 1689 et 2000, le capitalisme financier est passé par là.
    2. Des cloisonnements juridiques qui permettent de séparer les surexploités des autres et de créer une législation avantageuse. Elle permet aussi de doter une masse critique de droits et de privilèges (d’où le anti-impérialisme) permettant d’acheter leur soutien. Le chaos provoqué par la fin de la séparation entre monde signifiait aussi qu’une nouvelle législation devait naître. Il est fort possible que, comme pour le nazisme, elle soit basée sur le tradition orale et le droit germanique. Il offre des marges de manœuvre colossales pour la classe dominante, plus que sur le droit romain, écrit, figé, ne correspondant pas à « la vie réelle » pour les nazis.9

    Cette question du droit est tout à fait significative. Elle pose un dilemme : le droit germain est supposé être celui de la Volksgemeinschaft, c’est à dire de la communauté du peuple. Dans le cas suivant, ce serait de la Magiergemeinschaft, la communauté des sorciers. Mais ce droit suppose donc une forme de « socialisme national » qui abolirait les clivages de classe. En plaçant la question du jugement sous la forme d’une question de « bon sens populaire », le sorciers les plus riches et les plus réactionnaires mettent en péril leur supériorité par rapport aux autres.

    D’autant que Voldemort, comme Hitler, ne semble guère préoccupé par le fait de gouverner. Il semble accaparé par la question du conflit. Il est probable que la victoire des mangemorts ne débouche pas sur une société totalitaire réglée comme du papier à musique, mais bien comme un Béhémoth au sens de l’analyse qu’a porté Franz Neumann sur le IIIe Reich, c’est à dire un système de chaos dans lequel Voldemort sert uniquement d’arbitre. Une nouvelle fois, ça n’est pas très bon pour le marché. Cela contribue à fragiliser l’alliance mangemort, laquelle s’effondre dès la fin de son chef.

    La restauration du consensus.

    Dans la première édition du conflit comme dans la deuxième, il existe des possibilités de réhabilitation. A la suite de la première tentative, une grande partie des partisans de Voldemort ont fait amende honorable. Ils ont déclaré qu’ils avaient été abusés (magiquement) et qu’ils renouvelaient leur allégeance au consensus général. Dans l’ensemble, cela évoque la dénazification express en République Fédérale Allemande : les fonctionnaires retrouvent leur postes, les riches leurs capitaux, et l’amnésie générale tombe sur la société. La cas de Snape / Rogue est à ce titre illustratif, il bénéficie d’un pardon appuyé de la part de Dumbledore, qui n’hésite pas à se porter garant pour lui. Ayant (par amour, toxique au demeurant) regagné le consensus général, il est pardonné. Pourtant il conserve son idéologie et sa vision du monde.

    Dans le deuxième cas, on voit s’exprimer dans les rapports entre Harry Potter et son antagoniste scolaire Drago Malefoy une fraternité d’anciens combattants. Elle semble bâtie sur un dépassement du conflit, absoute par l’allégeance renouvelée au consensus. Cette capacité de résilience de la société des sorciers montre aussi que les clivages, même s’ils ont été brutaux, ne restent pas si antagoniques que cela.

    Dans leurs fonctions post-romans, les héros s’incluent majoritairement dans l’appareil d’État. Ils y promeuvent une politique de vigilance contre la transgression (Harry Potter), mais aussi de promotion d’une évolution sociétale (Hermione) qui laisse supposer une modernisation progressive et progressiste. Le plus grand bouleversement serait la progressive intégration des Elfes de l’esclavage au salariat. Cependant, cette modernisation ne remet jamais en cause le système neurovégétatif du monde : la « tonte des coupons » moldus.

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    Les fonctions supposées des personnages centraux après leurs études : police et bureaucratie dominent. (Source)

    Ce maintien du consensus général a un écho d’ailleurs particulièrement ironique dans notre monde : Ainsi, l’interprète de Hermione Granger, Emma Watson, est devenue une des grandes figure de la cause des femmes dans le monde. Et c’est quelque chose de positif. Mais cela ne l’empêche pas non plus d’être mêlée à des questions qui concernent des intérêts plus matériels. Ainsi, elle est mentionnée dans la liste des Panama Papers10, un scandale d’évasion fiscale et d’utilisation de comptes offshores. Elle est également membre conseil d’administration du groupe français de luxe Kering, lequel possède ainsi Gucci, Yves Saint-Laurent ou Boucheron.

    Si nous qui militons pour un monde plus juste, habitions dans celui-ci, nous aurions une tâche ardue : celle d’un Parti Communiste de Suisse ou du Luxembourg. Cependant, les inégalités, les mécontentements et l’existence d’outsiders sans droits laisse supposer que tout n’est pas rose et qu’il existerait des possibilités de rallier. Mais la tâche centrale serait de réaliser un éclatement progressiste du grand consensus : c’est à dire l’inclusion de la magie comme moyen de répondre aux problèmes de l’humanité dans son ensemble et de la planète dans sa totalité. Cela nous heurterait certainement à l’ensemble de l’appareil d’État, qui est puissant, bureaucratique et policier. Nul doute que ce serait une tâche ardue, mais vitale.

    Pour conclure.

    Pour clôturer, il nous faut rappeler certaines choses importantes.

    Le fait d’analyser ce monde ainsi n’équivaut pas à une condamnation de cet univers fictif, si tant est que cela ait un sens. Il est logique qu’un monde basé sur le merveilleux et offrant un univers héroïque escamote certaines questions, comme celle de la misère et de l’exploitation. Le but de Harry Potter n’est pas d’être Zola. Il n’y a pas lieu de dénigrer un univers qui apporte à beaucoup un échappatoire par rapport à une réalité qui, en particulier pour la tranche d’âge du public ciblé, n’est pas toujours rose. De plus, en comme l’avait souligné même le gouvernement Nord Coréen, les valeurs transmises par les personnages principaux sont positives : courage, solidarité, tolérance. Les prises de position contestable de la créatrice de l’univers ne doivent pas non plus empêcher une appropriation de l’univers par ses lecteurs et lectrices.

    Bien qu’étant au sein d’une utopie sociale-impérialiste, Harry Potter n’en fait pas particulièrement la promotion comme étant un système positif. Les personnages principaux, en particulier les nouveaux arrivés dans l’univers (Harry, Hermione) ne comprennent pas les traditions et les coutumes, et sont choqués par certaines d’entre-elles. Si le consensus général n’est pas attaqué, ses abus et ses transgressions le sont. La laideur psychologique se combine d’ailleurs régulièrement à la laideur physique, condamnation manichéenne aisée et pratique au demeurant.

    D’autres œuvres, en revanche, sont clairement des apologies d’un système réactionnaire : pour comprendre le soft power et la capacité d’attractivité d’un pouvoir fasciste, la lecture de Étoiles, garde-à-vous ! est une bonne entrée en matière. Dans cet univers, le militarisme et le fascisme sont érigés non-ironiquement comme pinacle des valeurs. Paul Verhoeven en a d’ailleurs fait une excellente adaptation critique, dans Starship Troopers, qui, contrairement à d’autres films qui esthétisent la violence ou le fascisme, le montre dans toute son absurdité. D’autres univers sont particulièrement intéressants à aborder : celui de Star Wars, notamment par rapport à la question de la mémoire et de l’histoire, plusieurs théories démontrant que l’absence de médias et de littérature dans cet univers11. Nous pourrions traiter ainsi du fait que l’affrontement entre les vaisseaux impériaux et rebelles illustre aussi le clivage entre une marine impériale anglaise (avec la primauté de navires lourds) face à une flotte rebelle américaine (avec la primauté du couple porte-avion et appareil individuel). Mais cela nous éloignerait de notre but principal qui n’est pas seulement de décrire, mais aussi d’analyser l’intérêt pour notre compréhension de l’actualité.

    Cependant, cette analyse permet d’utiliser le microcosme sorcier pour représenter une réalité concrète : la notre, celle des pays impérialistes. Celle de pays dans lesquels des formes de libertés démocratiques sont permises par l’existence d’un consensus général sur la surexploitation des autres, par des surprofits redistribués par le welfare state… et dans lequel une anesthésie générale de la société existe. Le cadre confortable du débat bourgeois et de l’affrontement ritualisé fait d’une grande partie de la politique et du militantisme quelque chose qui s’insère, comme Harry Potter, dans un Theatrum mundi, le grand théâtre du monde. En sortir, sortir de la scène et retrouver la marche de l’histoire, est la lutte de notre période.

    1Il existe un débat sur le rôle de Dumbledore qui mérite d’être retranscrit ici : selon les « historiographies » présentes dans la saga, soit celui-ci était exactement sur la même position que Grindelwald, soit il en avait une compréhension « progressiste », au sens de mettre le monde des sorciers au service des moldus. Personnellement, je trouve que la première explication est la plus crédible, mais aussi la plus intéressante, puisqu’elle donne une profondeur plus grande à un personnage qui, sinon, se limiterait presque à un vieillard bonhomme et sans tâches.

    2Mouvement « populaire raciste » promouvant la supériorité de la germanité (et par extension aussi des anglais) sur le reste des autres peuples.

    3« Alors que Grindelwald est à son apogée, le monde de la sorcellerie demande d’une voix unanime de l’aide à Albus Dumbledore en 1945. »

    4« En 1998, Voldemort est à la recherche de la baguette de Sureau et arrive à retrouver Gregorovitch. Il parvient à lire dans son esprit avant de le tuer et revoit la scène du vol de la baguette. Ignorant l’identité du voleur, il n’arrive pas à poursuivre la piste. »

    5La première est plus difficile a cerner, elle est peut-être une forme de fronde des princes.

    6https://www.gazette-du-sorcier.com/j-k-rowling/declarations-et-entretiens/chat-de-j-k-rowling-la-traduction-revelations

    7Qui, pour autant, place son argent chez les Gobelins.

    8« Après avoir déclaré ouvertement la guerre à la communauté magique, il envoie ses Mangemorts attaquer Londres, causant des dizaines de morts du côté des Moldus. »

    9La question du droit est passionnante et est au centre des travaux de Johann Chapoutot et de Ian Kershaw. Notamment Chapoutot, J. (2014). La loi du sang : Penser et agir en nazi. Gallimard.

    10https://www.lefigaro.fr/cinema/2016/05/11/03002-20160511ARTFIG00156-emma-watson-citee-dans-les-panama-papers.php

    11https://www.tor.com/2012/10/03/most-citizens-of-the-star-wars-galaxy-are-probably-totally-illiterate/

  • Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (2/3)

    Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (2/3)

    La vie politique en régime sorcier.

    Le fondement du monde des sorciers est un fondement aristocratique1 / racial. Le « fandom » l’explique ainsi « Biologiquement, la magie est héréditaire ce qui permet aux sorciers de pratiquer la sorcellerie. » Les sorciers constituent une société à part, coupée du monde des non-sorciers. Les sorcier possèdent une baguette et le droit de faire de la magie. Dans un sens, ils sont des citoyens en arme, ce qui renforce le comparatisme possible avec la Grèce, Rome, ou la Suisse.

    D’autres créatures intelligentes vivent parmi eux, mais bénéficient d’un statut dégradé. C’est le cas de créatures semi-sauvages (centaures), de créatures asservies (Elfes de maison), ou d’animaux exceptionnels (comme Aragog, l’immense araignée.) Il existe une stratification importante, déjà évoquée quant aux Gobelins.

    Le consensus général, pilier de la société des sorciers.

    La société dans Harry Potter est une société qui, malgré des troubles, est globalement harmonieuse. Il existe des mésententes et des rivalités entre factions, mais dans l’ensemble, elles restent dans un cadre tolérable et toléré par les participants. Or cette harmonie, sur quoi est elle construite ?

    Il existe un point central, que nous allons appeler le consensus général. Ce consens est celui du séparatisme entre deux mondes, celui des sorciers et des non sorciers, et la relation de domination juridiquement encadrée de l’un sur l’autre. Le texte qui le définit est Le Code International du Secret Magique. Il est mis en place en 1689. Cette année n’est pas laissé au hasard. C’est l’année pendant laquelle, en Angleterre, le « Bill of rights » est adopté. Cet Apartheid basée sur la possession de talents magiques peut être interprété de plusieurs manières : le fait qu’il s’agisse d’un moment où la monarchie anglaise subisse une défaite dans sa tentative d’établir une société absolutiste. C’est un moment de séparation des pouvoirs dans la monarchie. Pour les sorciers, c’est le moment aussi de séparation avec le monde non-magique. Face à la montée de Parlements, ils se replient dans une forme d’apartheid2 aristocratique. Aristocratique et hypocrite, puisque le monde des sorciers, comme d’ailleurs les blancs d’Afrique du Sud, sont une formation économique reliée à celle de l’ensemble de la société.

    Cet apartheid est supposé protéger les sorciers des non-magiciens. Il n’existe que de petites interfaces, comme Godric’s Hollow, dans lesquelles ils se côtoient. L’argument avancée par l’historienne des sorciers Bathilda Tourdesac, semble être celui d’un narrateur non-fiable : il est difficile de croire que, malgré la disproportion des forces, il soit possible aux moldus (surtout au XVIIe siècle) de pouvoir éliminer les sorciers. Cela n’empêche pas que ce soit ce que les sorciers croient, et que cela modèle leurs actions, notamment les celle des plus réactionnaires. Après tout, cette perception était aussi celle d’une grande partie des Allemands durant le début du XXe siècle, avec une portée bien plus large que celle des seuls nazis. Ils étaient persuadés d’être victime d’une tentative d’anéantissement, à la fois territoriale mais aussi culturelle et génétique.

    Si la différence biologique est mise en avant, il faut aussi prendre en considération la distinction culturelle. La culture des sorciers se détache de celle des moldus et se construit aussi en opposition à celle-ci. L’acteur qui a incarné Lucius Malefoy avait d’ailleurs choisi d’accentuer ces traits, en lui donnant une coupe de cheveux et un accoutrement qui le démarque des moldus3. Soit les sorciers ont de très faibles connaissances sur les moldus et leur monde, soit, comme Arthur Weasley, ils leur vouent une passion qui ne peut qu’évoquer l’orientalisme et l’exotisme colonial. Dans chacun des cas, la barrière demeure.

    Toujours est il que cette ségrégation fait que l’humanité subit des maux que les sorciers ont d’ores et déjà réglé. Il existe donc un décalage certain en termes d’IDH (Indicateur de Développement Humain) entre le monde moldu et celui des sorciers. L’intervention entre les mondes reste limitée. Au vu de ce que nous montrent les films, la Seconde Guerre mondiale a eu lieu dans cet univers fictif (Grindelwald montre ainsi la bataille d’Angleterre à son public). Donc cela signifie, si on pousse à l’extrême, que les sorciers ont laissé les génocides se faire sans sourciller.

    Des espaces politiques cloisonnés.

    Il n’existe aucun processus démocratique discernable dans la société des sorciers. Le ministre semble être coopté. Signe de la puissance de celui-ci, il semble qu’il ait un ascendant très important sur le premier ministre moldu. Il ne semble pas qu’il existe à proprement parler de partis politiques au sens moderne du terme, mais il existe des partis de facto représentant les différentes sensibilités.

    Cette existence de partis informels illustre d’ailleurs une certaine réalité : le débat démocratique ne dépend pas de cadres formels. Il pourrait très bien y avoir autant de démocratie dans un système a parti unique (avec des débats internes forts et des échanges avec la société civile) qu’une confiscation du débat démocratique par des grands partis prétendument opposés, mais en réalité en accord sur le consensus général. En France, par exemple, il existe un consensus général des grands partis (ou des partis de gouvernement) sur la question de l’impérialisme français. Il forme la structure neurovégétative de l’économie française.

    Maisons de Poudlard — Wikipédia
    Les quatre tendances du monde des sorciers unies dans un consenus.

    Ces sensibilités se retrouvent d’ailleurs dans la composition du groupe qui a créé Poudlard. Il définit les limites du consensus général autour de quatre maisons.

    Il faut être sincères, le devant de la scène est occupé très largement par Gryffondor et par Serpentard. Les autres maisons ont un caractère très secondaire.

    • Gryffondor est la tendance la plus « à gauche » dans l’acceptation du consensus social-impérialiste. Ce sont les personnalités qui sont les moins marquées par la xénophobie et pas les présupposés racistes. On y retrouve également les mouvements progressistes comme celui de libération des Elfes. Cependant, même si certains personnages comme Arthur Weasley sont fascinés par le monde des humains normaux, aucun ne remet fondamentalement en cause la séparation entre les mondes4. Le prétexte invoqué est celui de la peur qu’en auraient les moldus. Cette école représente une posture sociale-impérialiste au sens le plus social du terme, dans le sens où les supposées luttes pour l’accroissement duwelfare state se font, de fait, sur le dos d’un autre système économique.Cette école fournit également des contingents pour la police politique (les aurors), lesquels, malgré leur bonne volonté, sont néanmoins des agents du statu quo.
    • Les écoles secondaires que sont Serredaigle ou Pouffesouffle représentent des postures intermédiaires. Pouffesouffle pourrait être caractériser comme une forme de christianisme social, marqué par la volonté de ne pas faire de mal, la gentillesse mièvre, cherchant une société d’harmonie, mais ne fracturant pas le consensus. Les intellectuels et les scientifiques de Serredaigle incarnent une forme d’observation et d’étude non participante. Ils étudient mais ne prennent pas position. Ils servent également de vivier de recrutement pour la technostructure d’État. Il y a des personnages centraux positifs qui viennent de ces écoles, mais leur rôle en tant que structure reste très secondaire.
    • Serpentard représente la faction la plus à droite. Elle est violemment xénophobe et élitiste. Elle possède un rapport ambigu au consensus général : d’une part elle y trouve un intérêt évident, de l’autre elle est idéologiquement poussée à vouloir le transgresser. Elle est mue par la peur de voir la race des sorciers effacés par l’influence des « sangs de bourbe ». Un exemple qui illustre cette contradition est celui de la famille Malefoy. Dans le canon de l’histoire de cette famille, cette dualité est soulignée : « les membres de la famille ayant vécu avant l’instauration du Code International du Secret Magique fréquentaient assidûment certains cercles mondains moldus. Leur attachement à cette sphère sociale leur a notamment fait militer contre la mise en place de cette réglementation. À l’adoption du Code International du Secret Magique, la famille Malefoy retourne sa veste, se met à affirmer leur plus vif soutient au ministère de la Magie et met un terme à toutes leurs relations moldues allant jusqu’à nier les avoir déjà fréquenté ».

    La tension entre xénophobie et intérêt économique explique d’ailleurs le fait qu’un grand nombre aient pu être tentés par les aventures nihilistes et les transgressions du consensus, c’est à dire abattre la frontière entre magie et monde non magique.

    1Le pouvoir des aristoï, issu du grec ἀγαθός : excellent ; le meilleur, le plus brave, le plus noble.

    2Au sens de afsonderlike ontwikkeling le développement séparé.

    3« Je suis allé sur le plateau, et ils avaient cette idée de moi portant un costume à rayures, des cheveux courts noirs et blancs », se souvient Isaacs. « J’étais légèrement horrifié. C’était un raciste, un eugéniste. Il n’y a aucune chance qu’il se coupe les cheveux comme un moldu, ou qu’il s’habille comme un moldu ». Isaacs a donc suggéré à la place qu’il porte une longue perruque blanche, et un ensemble de type sorcier particulièrement ostentatoire. « Pour garder les cheveux droits, je devais pencher la tête en arrière, donc je regardais tout le monde de haut. Il y avait 50 % du personnage. J’ai demandé une canne, et Chris Columbus [le réalisateur de La Chambre des Secrets] a d’abord pensé que c’était parce que j’avais un problème avec ma jambe. J’ai expliqué que je la voulais comme une affectation pour pouvoir sortir ma baguette [de la canne]. Après une seconde de réflexion, il m’a dit : « Tu sais quoi, je pense que les fabricants de jouets vont t’adorer ». Il avait tout à fait raison. » https://ew.com/article/2010/11/22/jason-isaacs-lucius-malfoy/

    4La seule exception semble être Charity Burbage, qui enseignait l’Etude des Moldus à Poudlard, mais sa courte mention, comme la courte mention de cette matière, ne permet pas d’en être certain.

  • Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (1/3)

    Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (1/3)

    Feuilleton d’une fin d’été, partie 1.

    L’été est en général une période de komkommertijd, ou, en anglais de « cucumber time », c’est à dire une période de creux dans les actualités. Elle se traduit, dans les médias par des histoires de temps creux et des scandales d’été. Un exemple très français : le retour du burkini dans les journaux. Cette année, l’été n’a pas été de tout repos. Incendies, rapport du GIEC, pandémie, pass sanitaire, Afghanistan… Nous même n’avons pas chômé. Mais nous profitons de certains temps morts pour produire aussi quelque chose qui sorte un peu de l’ordinaire.

    A l’origine, cet article était une note de bas de page d’un autre. Mais il a été victime d’une spirale inflationniste : en effet, pour éviter des assertions sans fondement, il fallait argumenter et fournir des preuves. De plus il formait un challenge intéressant en soi, celui de traiter un univers fictif. A ce titre, nous ne faisons pas preuve d’originalité. Bon nombre l’ont fait, avec parfois des résultats intéressants et éclairant certains processus à l’œuvre dans notre monde. Aujourd’hui, nous nous intéresseront à celui de Harry Potter.

    Tout le monde connaît, au moins de nom, Harry Potter1. Beaucoup apprécient l’univers créé par J.K. Rowling, même le gouvernement Nord Coréen2. Cet univers a fait rêver des millions de jeunes et de moins jeunes. Et ce, en dépit de prises de positions parfois douteuses de son autrice, particulièrement sur la question trans, tout comme du fait que son univers pioche parfois dans un inconscient antisémite (ce sur quoi nous allons revenir).

    L’obsession de certains pour l’univers de Harry Potter a parfois débouché sur une réaction de rejet épidermique.

    Indépendamment de cela, l’ensemble de l’œuvre forme tant à la fois un univers merveilleux qu’une parabole intéressante sur la montée du fascisme/nazisme. Parabole d’autant plus intéressante qu’elle ne tombe pas dans les travers habituels des coups d’état, qui, le plus souvent, ne sont traités que comme des conspirations. Dans le cas de Harry Potter, l’appareil d’État est progressivement retourné par la montée en puissance des agents de Voldemort, mais le corps des fonctionnaires reste globalement en place, poursuivant son action presque comme si de rien n’était. Un des exemples et la tant haïe Dolorès Ombrage, laquelle passe de négation radicale de la menace à une acceptation totale des conséquences de celle-ci.

    Le merveilleux dans le monde de Harry Potter et l’interaction Moldus / Sorciers pose aussi certaines questions sous-jacentes. Un monde trop merveilleux pour être honnête ? Si l’univers est intéressant, son système économique et social n’a absolument aucun sens. Sauf si on le replace dans une dimension différente, en le considérant comme une excroissance d’un système économique plus large, englobant l’ensemble des mondes. Nous allons nous y intéresser sous une approche marxiste : Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste.

    Définition : qu’est ce que le social-impérialisme.

    Lénine définit le social-impérialisme dans l’État et la Révolution (1916) comme étant la position d’individus ou de mouvements qui sont « socialistes dans les mots, impérialistes dans les actions ». Pendant la Première Guerre mondiale, le terme a été utilisé pour caractériser la position des partis de la Deuxième Internationale, laquelle avait sacrifié les mots d’ordre de révolution et de défaitisme révolutionnaire au profit d’un soutien à leurs puissances respectives. Après la déstalinisation, le terme réapparaît chez les maoïstes pour qualifier la politique menée par Nikita Khrouchtchev dans le « bloc est ». L’organisation économique de celui-ci ponctionnant les démocraties populaires au profit de l’URSS (et de la Moscovie principalement). Il est également repris par les partisans de Enver Hoxha et les Maoïstes pour caractériser l’attitude de la Chine après la prise du pouvoir par Deng Xiaoping en 1978.

    Ce terme est également employé par des spécialistes du nazisme et de l’approche comparée des régimes dit-totalitaires. Ian Kershaw l’emploie notamment pour expliquer l’adhésion des masses populaires à la politique expansionniste nazie. Ce régime avait d’ailleurs cherché à maintenir un niveau de vie élevé pour préserver ce consensus jusqu’en 1943. Avant, le pillage systématique de l’Europe et le maintient de la fabrication des biens de consommation permettait de conserver l’illusion d’une hausse du niveau de vie. Samir Amin décrit aussi ainsi le fonctionnement de Rome et d’Athènes, dans lesquels la domination sur d’autres systèmes économiques et l’esclavage étaient de qui permettait les surplus et surprofits. Il s’agissait de formations périphériques parasitaires d’autres formations économiques. Le cas ici aussi, ou le monde des sorciers est une formation économique périphérique de l’Angleterre, mais aussi de la sphère économique anglaise en général.

    Ces surprofits et l’existence d’un consensus permettaient l’existence de droits politiques pour les citoyens. Un exemple actuel serait aussi la Suisse. En France, sans parler de social-impérialisme, on ne peut nier qu’il existe une dimension d’impérialisme social : le niveau de vie et les droits économiques sont aussi le fruit du parasitage.

    L’économie et les classes dans Harry Potter.

    Note : sauf précision, les citations et extraits proviennent du Wiki Harry Potter3

    Combien sont-ils ?

    La question est difficile à trancher. Il semble que selon les estimations basées sur l’école Poudlard, on oscille entre 280 et 800 élèves. Pour une cité scolaire, c’est modeste. En considérant que cela veut dire entre 40 et 100 enfants par année, en supposant que la scolarité soit obligatoire et centralisée, cela signifie pas plus de 10 000 sorciers et sorcières en Angleterre. C’est très peu. Pourtant la société est variée, bien que des fonctions soient clairement hypertrophiées, telle que la bureaucratie ou la police politique (les Aurors).

    Comme nous l’avons mentionné en amont, le système économique de Harry Potter n’a absolument aucun sens si on ne lui adjoint pas d’autres éléments. Nous savons qu’il existe une monnaie et des échanges monétaires. Que cet argent confère aussi une certaine forme de statut social, avec d’ailleurs des tensions. Par exemple, entre les Malefoy et le Weasley. Les premiers étant richissimes (Le très sérieux journal Forbes évalue le patriarche comme la douzième personnalité fictive la plus riche, avec 1,3 milliards de dollars en 2006.), les seconds vivant dans une relative indigence. Il existe aussi des métiers variés. Ainsi, nous trouvons des cafetiers, des aubergistes, des commerçants, un grand nombre de bureaucrates, des enseignants… ou des outsiders parfois inquiétants. Mais nous ne trouvons aucun producteur au sens strict du terme. Ni ouvriers et ouvrières, ni paysans ou paysannes, ni constructeurs ou constructrices…4 Pourtant les aliments ne sont pas produits magiquement. Dans la liste des interdits ou des limites de la magie, l’un des wiki de fans indique la chose suivante.

    « La nourriture est l’un de ceux-là : sorcières ou sorciers peuvent cuisiner et préparer des aliments en utilisant la magie, mais pas le créer à partir de rien. Sur les cinq exceptions près, il n’y a que la nourriture qui est explicitement mentionnée, bien que la spéculation a proposé de nombreuses autres possibilités. Il y a une forte possibilité que l’argent est (sic.) une autre exception, car si les sorciers ne pouvaient tout simplement matérialiser l’argent à partir de rien le système économique du monde de la sorcellerie serait gravement perturbé. »

    Une partie des bâtiments, comme le 12, square Grimmaurd, siège de la Maison Black, ou le manoir Malefoy sont clairement des bâtiments issus du monde des Moldus. En revanche, les anomalies architecturales telles que la maison des Lovegood ou des Weasley semble indiquer un amateurisme important. Il n’est pas précisé comment fonctionne la construction d’une maison ou l’accès aux matériaux de construction. A l’inverse, Azkaban, la prison, a été « trouvée » mais n’a pas été, semble-t-il, construite.

    Nous avons donc un système économique incomplet, caractérisé par une prédominance totale du secteur tertiaire. De plus, étant donné le niveau de sous-développement des forces industrielles et bancaires dans le monde des sorciers, il n’est pas impossible qu’il soit un système rentier, vivant de ce que Lénine appelle « la tonte des coupons ».

    Une utopie sociale ?

    S’il existe des pauvres et des biens de consommation considérés comme chers (les livres, le textile, les baguettes…), il faut cependant relativiser les choses. L’éducation est gratuite, tout comme l’accès aux soins. En dehors des outsiders qui hantent les mauvaises ruelles, il ne semble pas qu’il y ait de situation de mal logement ou de grande détresse. Il existe un système de redistribution, et, si certains biens de consommations semblent hors de portée des bourses les plus modestes, le welfare state magique ne peut qu’évoquer des situations de pays richissimes comme la Suisse ou le Luxembourg.

    Mais pour que ce Welfare state existe, il faut bien qu’il tire ses ressources de quelque part. Nous avons une petite explication de la pauvreté relative, mais quelle est l’origine de la richesse ?

    Nous connaissons les raisons de la richesse de deux familles : celles de Potter et celle des Malefoy. Ce sont des richesses avec de grands écarts. La famille Potter tire sa richesse de la vente de potions magiques par un ancêtre, génial inventeur d’une potion de guérison.

    « La réponse se trouve il y a plusieurs générations, à Linfred de Stinchcombe, surnommé le potier (le Potier) et plus tard connu sous le nom de Potter. Il se mit à aider les autres en offrant des potions et des remèdes médicinaux. Il avait tellement de succès auprès des magiciens et des Moldus qu’il a réussi à amasser une grande fortune.5 »

    Potter est assis sur 303 750$ environ.6 Une fortune finalement assez modeste comparativement à l’autre. Une illustration de la relative faiblesse des revenus commerciaux. Ceux de la famille Malefoy ne sont pas du même volume ni de la même origine. Ainsi, la première mention « historique » de la famille Malefoy est la suivant :

    « Au cours du xie siècle, Armand Malefoy arrive en Angleterre avec Guillaume le Conquérant lors des invasions normandes. Il obtient de belles terres dans le Wiltshire en guise de récompense pour les divers services qu’il a rendu à Guillaume Ier d’Angleterre.

    Par la suite, on note : « Au xive siècle, Nicholas Malefoy aurait profité de la peste noire pour se débarrasser discrètement d’un grand nombre de ses métayers moldus les plus difficiles. ».

    Cet élément nous donne donc la source de la richesse : la possession foncière, exploitée par des non-magiciens, au profit des magiciens. Ce système de rente foncière est tout à fait crédible pour expliquer les transferts d’argent d’un univers vers l’autre. L’aristocratie anglaise, contrairement à la française, s’est particulièrement bien convertie au capitalisme. Il serait tout à fait crédible d’imaginer que plusieurs personnalités soient également investies dans le monde des affaires, et que la City possède son équivalent magique, ou tout du moins, une interpénétration des capitaux entre les deux mondes. D’ailleurs, cet échange est explicitement validé par l’autrice, indiquant que la banque Gringotts s’arrange pour remettre en circulation l’argent moldu qu’elle récupère7. Cependant, on note que le système bancaire est intégralement séparé du reste de la société, notamment autour d’une division socio-raciale8.

    Un anticapitalisme réactionnaire ?

    Le système bancaire des sorciers est détenu intégralement par les Gobelins. Ils sont en charge de la caisse des dépôts des monnaies et des biens précieux. La forme de ces richesses et leur mode d’échange (par des métaux précieux) laisse supposer que les prêts usuriers et l’endettement sont rares. Il s’agirait donc d’une société précapitalistes dans son fonctionnement interne, ce qui n’empêche pas qu’elle puisse l’être dans son fonctionnement vis à vis de l’extérieur. En somme, elle est un marché fermé et contrôlé.

    La situation des Gobelins est intéressante. Leur rôle est un des points les plus critiqués dans l’univers de Harry Potter. Ils sont considérés comme des êtres à part, utiles, mais qui suscitent la méfiance et la réprobation. Ils évoquent métaphoriquement les communautés juives dans les sociétés médiévales occidentales. Ils sont dans une situation de domination sous le règne des sorciers, qui leur nient le droit de porter une baguette, et se sont révoltés par le passé pour leurs droits.

    Si cette métaphore est intelligente, malheureusement, l’autrice a rajouté des éléments piochés dans un inconscient (accordons-lui le bénéfice du doute) clairement

    Harry Potter : 13 personnages qui ont changé d'acteurs !: Gripsec le  gobelin - AlloCiné
    Les Gobelins, une caricature antisémite involontaire ?

    antisémite. Il est intéressant de voir d’ailleurs qu’ils sont particulièrement essentialisés. Des personnages comme Gripsec n’hésitent pas à trahir les héros ou à se monter sanguinaires et racistes. Ils ne bénéficient d’ailleurs d’aucune réhabilitation, contrairement à d’autres antagonistes : ainsi Gripsec est tué, victime de son avarice. La réprobation face à la fonction de banquier se traduit finalement par ce que Marx appelait « l’anticapitalisme des imbéciles » : l’antisémitisme.

    1Personnellement, j’ai vu les films et lu les livres alors que j’avais plus de 25 ans. J’ai donc plus le regard du jeune adulte que celui de l’enfant ou de l’adolescent sur cette univers. Bien sûr, si vous ne connaissez absolument pas l’univers, cela rendra la lecture plus compliquée.

    2https://www.businessinsider.fr/us/north-korea-harry-potter-is-a-good-example-for-kids-2020-6

    3https://harrypotter.fandom.com/fr/wiki/Wiki_Harry_Potter

    4Hagrid possède un potager, mais il est lui-même un outsider. Il existe aussi les Elfes de maison, dont le rôle est celui d’un prolétariat domestique réduit en esclavage. D’ailleurs, leur existence peut permettre de tracer des parallèles avec les sans-papiers à la merci de leurs patrons ou les semi-esclaves des pétromonarchies.

    5https://jeuxpourtous.org/j-k-rowling-explique-pourquoi-harry-potter-etait-riche-et-combien-dargent-il-avait/

    6https://jeuxpourtous.org/j-k-rowling-explique-pourquoi-harry-potter-etait-riche-et-combien-dargent-il-avait/

    7https://www.cesnur.org/2001/potter/march_03.htm

    8Plus que de séparation entre espèces, plus qu’il existe des hybrides comme Filius Flitwick.

  • Solidarité avec les femmes d’Afghanistan

    Solidarité avec les femmes d’Afghanistan

    Conférence Mondiale des femmes des milieux populaires
    Vous n’êtes pas seules – le jour viendra…

    Les femmes de la planète entière protestent dans les termes les plus forts contre les politiques impérialistes hypocrites menées sous le couvert de la libération des femmes en Afghanistan.

    En quelques jours, l’Afghanistan est sous la coupe des talibans islamo-fascistes. À un rythme effréné, les « guerriers de Dieu » ont pu s’emparer de lieux centraux du pays, de bureaux gouvernementaux d’importance stratégique et de stations de radio et de télévision, sans rencontrer de résistance significative de la part de l’armée afghane.

    Zabihullah Mujahid, porte-parole des talibans, annonce lors de la première conférence de presse à Kaboul : « Nous voulons aussi que les femmes travaillent : Dans la police, dans le secteur de la santé et dans d’autres domaines, nous avons besoin des femmes car elles font partie de notre société. Ils pourront reprendre leur travail au nom de la loi islamique. »

    Le fait que les talibans doivent faire semblant d’être favorables aux femmes est une réaction à la conscience éveillée des femmes et au mouvement des femmes coordonné au niveau international qui gagne en force dans le monde entier. Mais les mots ne nous trompent pas ! Les Talibans représentent un fascisme basé sur l’Islam. Leur objectif déclaré est l’établissement d’un « émirat islamique », le seul pouvoir de décision de la charia par les hommes. Il s’agit de l’intensification extrême de l’oppression spéciale des femmes, inhérente au système. Leur absence totale de droits : « … nous sommes une société islamique,… donc les femmes doivent se conformer à la loi islamique. Si elles portent le voile, le droit à l’éducation et au travail leur est également garanti. »

    Les femmes de la Conférence Mondiale font entendre leurs voix avec et pour les femmes d’Afghanistan.

    Combattons le fascisme !

    Nous condamnons toute tentative de présenter les talibans comme favorables aux femmes, comme l’a fait le professeur Niaz Shah : « Je vois ici des talibans complètement nouveaux qui sont devenus plus sages. Et ce qu’ils promettent, je suppose qu’ils le tiennent. Ils sont plus susceptibles de tenir leurs promesses que les gouvernements élus démocratiquement. » L’utilisation de la religion comme arme de l’impérialisme mène à la barbarie.

    Nous dénonçons la politique impérialiste en Afghanistan :

    Les États-Unis ont autrefois érigé les talibans et Al-Qaida au Pakistan en force contre la lutte de libération des peuples de cette région. Ce sont des disciples de la CIA.

    Les États-Unis et leurs alliés, comme l’Allemagne ou la France, ont envahi l’Afghanistan à partir de 2001 et ont mené une guerre pendant 20 ans sous le prétexte de libérer le pays des talibans. La libération des femmes était leur objectif déclaré. Et en 2020, les États-Unis et les talibans ont conclu un accord à Doha sur les moyens de « parvenir à la paix ». C’est la vérité !

    De nombreux soldats ordinaires, hommes et femmes, sont également morts dans cette guerre, gravement traumatisés, tandis que les responsables des gouvernements négociaient avec les talibans fascistes !

    La vérité est que la situation de la population en Afghanistan est catastrophique. Selon le secrétaire général de l’ONG Welthungerhilfe (Aide contre la faim dans le monde), Mathias Mogge, treize millions de personnes en Afghanistan ne mangent pas à leur faim. À eux seuls, trois millions d’enfants souffrent de malnutrition. Plus de 1,1 million de personnes ont contracté le Covid 19, et environ 7000 en sont mortes. Depuis le début de l’année 2021, 270 000 personnes ont fui les talibans.

    Dans cette situation, une nouvelle résistance se forme, dans la vallée isolée de Punjir. La libération des femmes ne peut être réalisée que par le mouvement des femmes en unité avec le mouvement ouvrier, le mouvement populaire et les mouvements internationaux.

    Nous, les femmes de la Conférence mondiale des femmes des milieux populaires, n’abandonnerons pas le peuple afghan, en particulier les femmes d’Afghanistan. Nous augmenterons nos efforts de coordination et de coopération du mouvement mondial des femmes.

    Vive le mouvement combatif international des femmes !

    19 août 2021

    Halinka Augustin/Pays-Bas

    Susanne Bader/Allemagne

    Adjointe : Zaman Masudi/Allemagne

    Coordinatrices européennes

  • La fin d’un été de 30 ans.

    La fin d’un été de 30 ans.

    La fin de l’été approche.

    Cette fin approche, tant du point de vue du calendrier, avec l’arrivée de septembre, avec l’arrivée de l’automne, les retours de vacances, la reprise du travail…ect. Mais pas uniquement. Il existe aussi un autre été. Un été civilisationnel, un plateau de plus de trente années de stabilité.

    Nous arrivons à la fin d’un été qui aura duré plus de trente années.

    Il est un peu comme ceux de l’enfance, ces longs étés qui paraissaient durer éternellement, dans lesquels le temps était aboli, dans lequel les jours se mélangent pour ne former plus qu’un continuum. Une temporalité différente. Une temporalité dans laquelle la lourde chaleur d’une fin de mois d’août nous écrase, nous enveloppe, rendant tout cotonneux.

    Cela ne veut pas dire que des événements importants, structurels, n’ont pas eu lieu. Ils ont d’ailleurs été annoncés comme étant historiques, transformants, catastrophiques ou autre… Mais demain arrivait quand même, certes plus dur, mais toujours vivable. Alors l’enivrement narcotique de cet été sans fin reprenait. Que signifiait « historique » ? Un slogan, tout au plus. L’histoire s’était évaporée devant un présent sans fin. Le futur, l’avenir, restait à venir. Abstrait.

    Pourtant, insensiblement, les jours sont devenus plus courts, les nuits plus fraîches. Cette insensibilité à permis de s’y adapter progressivement, de faire œuvre de résilience. La vie est devenue plus dure, le futur plus anxiogène, mais le présent restait. Puisque demain existait, à quoi bon parler d’après-demain ?

    Des colères, des révoltes ont éclaté, parfois. Mais elles étaient le plus souvent des colères pour d’autres, des solidarités, de l’humanitarisme. Ou elles s’intéressaient à combattre des faits abstraits : les réformes des retraites, par exemple. Ces luttes perçues comme donquichottesques ont mobilisé, mais peu. A quoi bon ?

    Même des faits inéluctables comme le réchauffement climatique sont eux aussi des abstractions. Certes, cela ira mal, mais pour le moment ça va. Et quand ça ira mal, nous verrons bien. Notre cerveau, qui n’aime que la régularité, s’en contentait bien, même si le climat a sa propre temporalité et ses propres mécaniques1. Le déni et la distanciation reste une règle : c’est une toile d’araignée dans un coin sombre de notre esprit, mais nous le traitons comme s’il s’agissait d’un deuil d’une personne éloignée. Déni, colère, marchandage, dépression, et finalement acceptation, car les choses ne changeront pas tant que ça. Demain sera là. Après, on verra.

    L’enivrement de l’empire.

    Dans ce nuage cotonneux, il y a plusieurs choses. D’une part, il y a l’opium de l’impérialisme, de la richesse extorquée par le vol, par la surexploitation et par le crime. Cet opium anesthésiant provient de souffrances qui nous paraissent lointaines, dans une autre temporalité, et autour desquelles nous forgeons un consensus hypocrite : notre paix vaut bien cela. Dans tous les débats, dans toutes les discussions qui vont avoir lieu pour les élections, voilà l’absent : la structure centrale, vitale, de notre économie, son échange inégal avec toute une partie du monde.

    Cette bulle masque toute une partie de la réalité économique et sociale. La pauvreté et la misère existent en France comme dans les pays développés. Elle est impitoyable et cruelle. Mais elle est sans commune mesure celle qui a cours dans la partie immergée de l’iceberg économique. Il existe un mur intangible entre ces deux réalités. L’été de notre monde est l’hiver des autres.

    Le présentisme, ou la maladie de l’histoire.

    De l’autre, il y aussi l’illusion de la fin de l’histoire, de l’été permanent d’un présent qui n’en finit jamais d’être.

    Claude Levi-Strauss parlait ainsi des sociétés chaudes, historiques, avançant dans les pas de l’histoire, et des sociétés froides (improprement présentées par des détracteurs comme des sociétés sans histoire) dans lesquelles l’histoire était distanciée et n’avait pas de prise sur la vie.

    Le positivisme, l’idée que l’histoire a un sens (auquel les marxistes ont involontairement contribué d’ailleurs), nous donne l’impression que nous arrivons sur un plateau : celui de la stabilité. Quant à la culture de l’immédiateté, elle accentue la rupture entre passé et présent. La prise de Kaboul date du 15 août, elle est déjà un passé terminé, historicisé, séparé d’une réalité qui ne s’y intéressera presque plus dans une nouvelle semaine.

    François Hartog, dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, décrivait des « Régimes » qui structurent la manière dont on comprend le temps et l’histoire. « Un « régime d’historicité » n’est pas uniquement l’expression d’un ordre dominant du temps. Tissé de différents régimes de temporalité, il est une façon de traduire et d’ordonner des expériences du temps, des manières d’articuler passé, présent et futur et de leur donner un sens. » (Bertrand Lessault). Le notre, marqué par un présent continuel, est aussi celui de la stagnation.

    Derrière cette définition peu accessible se trouve une réalité concrète, discernable, « historisante » elle aussi :

    La fin de la guerre froide et l’annonce de la fin de l’histoire par Francis Fukuyama ont contribué à ce refroidissement de nos sociétés. Après 1991 et la fin de la séparation du monde en deux, ils ont annoncé le triomphe total et définitif de la démocratie libérale à l’occidentale. Le temps était venu de la fin du temps, du moins pour notre aire civilisationnelle : celle des riches pays impérialiste que rien ne vient menacer. En 1967, Guy Debord écrivait :

    « Les sociétés froides sont celle qui ont ralenti à l’extrême leur part d’histoire ; qui ont maintenu dans un équilibre constant leur opposition à l’environnement naturel et humain, et leurs oppositions internes. Si l’extrême diversité des institutions établies à cette fin témoigne de la plasticité de l’auto-création de la nature humaine, ce témoignage n’apparaît évidemment que pour l’observateur extérieur, pour l’ethnologue revenu du temps historique. Dans chacune de ces sociétés, une structure définitive a exclu le changement. Le conformisme absolu des pratiques sociales existantes, auxquelles se trouvent à jamais identifiées toutes les possibilités humaines, n’a plus d’autre limite extérieure que la crainte de retomber dans l’animalité sans forme. Ici, pour rester dans l’humain, les hommes doivent rester les mêmes. »

    La conviction que notre système politique était le meilleur, qu’il est la synthèse des erreurs du passé, qu’il est devenu indépassable, contribue à nourrir le fait que nous devenions une société froide. Une société d’un été sans fin, trompeur.

    Alors, il reste des traces du passé, mais elles ne sont pas des traces d’histoire. Elles sont des traces de mémoire. Sans cesse, nous avons l’injonction de nous rappeler de la mémoire. Une mémoire souvent victimaire, qui ramène ceux et celles qui se sont battus pour faire accoucher l’histoire à des victimes. Qui met aussi sur le même plans les victimes et les victimes des victimes, honorées de la même manière dans la grande amnistie du pardon moraliste. Nous jugeons du passé des autres en regard de notre présent, et, inversement, nous exorcisons notre propre passé (et le sang versé) en le remettant dans une histoire lointaine, passée, d’une erreur adolescente.

    Mais l’histoire, elle, est oubliée. Elle est la construction du monde d’aujourd’hui, de ses étapes. Elle structure, créé la tension entre le passé, le présent et l’avenir, et les replace dans une seule et même trajectoire, continue, sans frontières définies.

    Le passé n’éclaire plus le présent.

    Aujourd’hui, alors que des manifestations anti-pass parlent de totalitarisme ou de nazisme, qui peut croire réellement, en son for intérieur, qu’il est possible de voir un bouleversement de ce type arriver. Alors que l’armée française reconsidère sa structure, passant d’une armée de corps expéditionnaire colonial à une armée faite pour l’affrontement avec une autre armée, qui peut pour autant imaginer un conflit de ce type ? Le décalage entre l’âge d’aujourd’hui et ce passé entretient la même distance qu’avec la fiction. Cela explique d’ailleurs parfois le négationnisme : on ne « peut pas y croire », le fossé est trop grand.

    Regardons combien ne croient pas à la pandémie : elle ne s’inclut pas dans une lecture présentiste de l’histoire. Elle est improbable. Même des militants marxistes-léninistes chevronnés l’ont incluse dans une narration invraisemblable : elle est forcément une manœuvre politique politicienne, parce qu’elle ne peut pas être quelque chose qui dépasse l’espèce humaine.

    La mise à distance du passé permet aussi de se défausser de toute responsabilité.

    Autre exemple, il est possible pour quelqu’un comme Emmanuel Macron de parler de la colonisation ou des tests nucléaires dans le Pacifique et de reconnaître leur caractère criminel. Il s’en sent distancié : n’étant pas responsable, il ne se sent pas coupable. C’était la France du passé, une autre, par la sienne. En revanche, une personne comme Hubert Védrine, acteur du génocide du Rwanda, essaie d’empêcher cela pour un passé qui n’est pas assez distancié.

    Quant à la pensée de l’avenir, elle est redue trompeuse par l’espoir d’un long fleuve tranquille. La projection dans le futur se base sur une stabilité et sur une idée que demain est prévisible, discernable. Cela paraît aller de soi, mais songeons que seules les générations nées (et en France encore) après 1945 ont pu tabler sur cette continuité. C’est bien peu pour faire une norme d’une exception historique mineure. Elle joue pourtant sur les mentalités d’une manière considérable (après tout, la mentalité des générations du baby boom est celle de la libéralisation et de la confiance dans l’avenir, vu comme individualiste et mu par une croissance économique continue.)

    L’engagement militant estival.

    Cette anesthésie joue dans l’engagement militant, qui n’aurait pas de sens s’il n’était pas un engagement vers l’avenir. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, mais les plus précaires, les plus pauvres, les plus vulnérables sont souvent bien trop pris dans la lutte pour la survie et pour la défense d’intérêts économiques immédiats pour se projeter dans un militantisme vu comme chronophage et idéaliste. Les classes moyennes (aussi nébuleuse que cette définition soit), représentent la grande majorité de ceux qui ont le temps et l’énergie disponible pour se lancer dans ce combat. Mais leur situation intermédiaire joue aussi des tours.

    Il y a une certaine forme de dissonance cognitive dans l’engagement militant. Souvent, il consiste à courir deux lièvres à la fois : celui de la transformation du monde, celui d’un but historique positif, transformant, « chaud » au sens de Levi-Strauss. Mais aussi, il est confronté à la normalité du quotidien et de la projection dans une société « froide » : progresser dans sa carrière, avoir une maison, fonder une famille, profiter des joies de l’été qui tire en longueur.

    Dans la fougue et l’instabilité de la jeunesse et d’une adolescence rendue tardive par les longues études, le premier l’emporte très généralement sur le second. Mais il n’empêche pas qu’un poids normatif écrasant finit par s’imposer. Entre le nihilisme radical du « socialisme et barbarie » et les crédits à payer, il existe un gouffre qui se creuse et qui engloutit.

    D’ailleurs, cet engagement est souvent celui, comme nous l’avons dit plus haut, influencé par un humanisme moral. Il vise à rejeter la transformation apocalyptique du monde pour ne pas créer d’autres victimes à commémorer, y compris des victimes de victimes. Il met tout sur le même plan pour ne faire de peine à personne, sans poser la question de la manière de résoudre ces conflits et ces contradictions (la question centrale des fronts et des étapes). De plus, en regardant l’histoire comme une chose morte à commémorative, il pousse à ne pas proposer un programme, mais une simple Weltanschauung. Une vision ou une perception du monde, d’à quelles choses se référer, en piochant dans la mémoire, sans comprendre que l’histoire implique de prendre le bon avec le mauvais. Cette Weltanschauung finalement, limite à des postures morales superficielles et non pas à une perspective de transformation de l’avenir.

    Car c’est bien pour construire l’avenir que l’engagement existe. Et cet engagement ne peut pas faire l’économie de sa part d’ombre et de complexité. Il ne peut pas faire l’impasse sur la livre de chair à payer.

    Sortir du présentisme, c’est sortir aussi de l’injonction morale et moralisatrice. C’est retrouver les pas de l’avenir. C’est retrouver aussi la notion de l’effort commun en vue de construire un avenir qui ne soit pas cette lente trajectoire vers un hiver social, économique, environnemental. Il ne faut pas sous estimer cette importance du temps et cette importance de la trajectoire dans la construction de la pensée. L’Alltagsgeschichte (l’histoire de tous les jours) du nazisme, en occultait le caractère dictatorial et terroriste, au profit de la normalité du quotidien des Allemands aryens. À l’inverse, l’Alltagsgeschichte de l’URSS, en mettant de côté la dimension de monde naissant, des « palais du peuple en construction », de projet, sapait le lien qui existait entre peuple et gouvernement. Un consensus basé non pas sur la gestion du présent mais bien sur la construction d’un avenir radieux, d’un été réel2.

    Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur un déclin civilisationnel, comme ne cesse de le clamer l’extrême-droite. Ce que nous observons dans la vie de tous les jours de notre « aire civilisationnelle », ou plutôt de notre promontoire de pays dominant, ce n’est pas la fin. Ce n’est pas la fin d’une aire, mais celle d’une ère.

    C’est plutôt un tout nouveau début. Un retour fracassant dans l’histoire. Cette fin de l’été ouvre une ère qui a souvent été décrite comme celles des troubles et des catastrophes. C’est une vérité que les temps de demain seront plus durs que l’anesthésie d’aujourd’hui. Mais ces temps seront ceux d’une nouvelle avancée de l’histoire. De nouveaux pas vers l’avenir.

    C’est là où la question de l’engagement mérite d’être renouvelée, d’être reconstruite et d’être repensée. C’est là où la question de l’histoire et de la continuité de l’histoire est elle aussi centrale : elle continue d’exister dans d’autres régimes d’historicité ailleurs elle continue de s’écrire ici aussi.

    La pandémie de COVID-19 est une des premières illustrations de cela. Elle est à la fois un memento mori (souviens toi que tu es mortel) mais aussi un Nos semper in historia (Nous sommes toujours dans l’histoire.)

    C’est avec cela en tête que nous pourrons à la fois comprendre la tension entre passé et présent, dont la victoire des Talibans n’est qu’un exemple, mais également celle entre présent et avenir. Celui-ci est le fils de nos choix actuels et de nos projets. Cette bataille pour l’histoire est aussi une bataille pour l’accouchement de l’histoire. Elle est une bataille pour sortir du marasme idéologique, du découpage en petite luttes et en petites mémoires concurrentes. Elle doit être la fin des injonctions morales, imposées pour le maintien de l’ordre établi.

    1 Notre cerveau, quelque part, est arithmétique, il fonctionne sur des calculs simples, faits de nombres rationnels. Quand nous imaginons le réchauffement climatique, nous avons tendance à le voir comme une addition de dixièmes de degrés en plus. Dans la réalité, le climat lui, est algébrique, il fonctionne avec des coefficients et des multiplicateurs.

    2 Selon l’histoire du « Futur radieux », les Soviétiques pouvaient être sûrs qu’il y aurait des récompenses en raison de leur connaissance des lois historiques, dérivées de Marx. Lors de la Révolution d’octobre 1917, le prolétariat, dirigé par par les bolcheviks, avait renversé les capitalistes exploiteurs, dont la concentration des richesses dans quelques mains avait laissé la majorité à la pauvreté et aux manques. Le socialisme était le résultat prédéterminé de la révolution prolétarienne. Cette prédiction s’est visiblement réalisée dans les années 30 avec l’industrialisation et l’élimination des petits capitalistes l’industrialisation et l’élimination de la petite entreprise capitaliste ont jeté les bases économiques du socialisme. En abolissant l’exploitation et les privilèges et l’augmentation de la production et de la productivité, le socialisme apporterait nécessairement l’abondance et augmenterait le niveau de vie de tous. Ainsi, un avenir radieux était assuré. Cette connaissance du futur avait des implications pour la compréhension du le présent. Une personne qui ne connaissait pas l’histoire pouvait regarder la vie soviétique et n’y voir que difficultés et misère, sans comprendre que des sacrifices temporaires étaient nécessaires. Et n’y voir que difficultés et misère, sans comprendre que des sacrifices temporaires doivent être faits pour construire le socialisme. Les écrivains et les artistes sont exhortés à de cultiver un sens du « réalisme socialiste » – voir la vie telle qu’elle devient, plutôt que la vie telle qu’elle était. Plutôt que la vie telle qu’elle était – plutôt qu’un réalisme littéral ou “naturaliste”. Mais le réalisme socialiste était une mentalité stalinienne, pas seulement un style artistique. Les citoyens ordinaires ont également développé la capacité de voir les choses telles qu’elles devenaient et devaient être plutôt que telles qu’elles étaient. Un fossé vide était un canal en devenir ; un terrain vague où de vieilles maisons ou une église avaient été démolies, jonché de détritus et de mauvaises herbes, était un futur parc. (Fitzpatrick, S. (2000). Everyday Stalinism : Ordinary life in extraordinary times ; Soviet Russia in the 1930’s. Oxford University Press. Trad. Personnelle.)

  • Afghanistan, la fin.

    Afghanistan, la fin.

    Le 15 Août, les milices Talibans ont pris la ville de Kaboul, capitale de l’Afghanistan. Après 20 ans de guerre entre coalition occidentale et groupes armés islamistes, ces derniers ont remporté une victoire écrasante. Les images qui proviennent du pays sont apocalyptiques. Débandade de l’armée afghane, fuyant devant les combattants, évacuation de l’ambassade US, véritable réédition de la fuite de Saïgon, cohue pour essayer de trouver une place dans un transport militaire… La défaite est consommée pour la coalition occidentale. Un matériel immense est laissé sur place, avec plusieurs milliers de véhicules blindés, de transports de troupes, d’appareils de combat. Les USA vivent leur évacuation de Dunkerque, tandis que les lambeaux de l’État Afghan se délitent.

    Une vague de terreur s’étend sur le pays.

    Parallèle édifiant entre l’évacuation des ambassades de Saigon et l’évacuation des ambassades de Kaboul

    Une victoire prévisible.

    La prise de Kaboul est apparue comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages pour une grande partie de l’opinion publique. Cependant, elle était prévisible : l’occident étant acculé à la défensive. Depuis plusieurs années, les contingents se sont progressivement réduits. Les USA et l’OTAN avaient de plus en plus de mal à justifier les coûts d’une guerre impopulaire. Oussama Ben Laden était mort et les Talibans étaient relégués au second plan par rapport à Daesh.

    De plus il s’agissait d’une opération ressemblant à un tonneau percé. Jean-Pierre Steinhofer décrivait ainsi que la stratégie de l’OTAN ne pouvait mener qu’à un échec. Il en parle comme « une addition de forces militaires à la poursuite de succès tactiques plus ou moins durables, sans stratégie claire. » En effet, l’OTAN n’est pas capable de désigner un ennemi : « L’ennemi est le terrorisme. Cette désignation est inepte. Car le terrorisme n’est pas un ennemi: c’est une méthode de combat. » Il n’a pas non plus d’objectif stratégique : « l’OTAN hésite entre l’objectif « colonial » [développement] et l’objectif sécuritaire [faire la guerre en Afghanistan pour ne pas la faire en Europe ou aux États-Unis] ».

    Joe Biden, devant la défaite, l’a déclarée inéluctable : « une année ou cinq années de plus de présence militaire américaine n’aurait fait aucune différence, quand l’armée afghane ne peut ou ne veut pas défendre son propre pays. […] Je suis le quatrième président à mener une présence militaire américaine en Afghanistan, a-t-il conclu. Je ne léguerai pas cette guerre à un cinquième.»

    En préparation de ce retrait, les Américains avaient d’ailleurs signé un traité avec les Talibans le 29 février 2020. Le Agreement for Bringing Peace to Afghanistan between the Islamic Emirate of Afghanistan which is not recognized by the United States as a state and is known as the Taliban and the United States of America.1 Même si ce titre a rallonge indique que les USA ne reconnaissaient pas les Talibans comme une entité légale, la négociation (qui se poursuit encore aujourd’hui) les présentaient néanmoins comme un pouvoir légitime.

    Les USA ont ainsi adoubés les Talibans en échange de promesses : celle de ne plus attaquer les troupes US, mais aussi de ne plus héberger d’organisations hostiles aux États-Unis. Pour les Talibans, ce traité était la garantie de pouvoir exercer leur contrôle à terme.

    Mais, au-delà de ces questions, l’échec des tentatives US réside aussi dans la nature même de l’Afghanistan.

    Qu’est ce que l’Afghanistan ?

    L’existence de l’Afghanistan même explique aussi cette catastrophe annoncée. Historiquement voie de passage entre Occident et Orient, l’Afghanistan géographique a été à plusieurs reprise le noyau d’empires. Il acquiert son indépendance avec l’effondrement de la Perse Afcharide en 1747. C’est donc une vieille entité. Très rapidement, il devient un enjeu de grande géopolitique. Les Anglais y mènent plusieurs guerres entre 1813 et 1919. L’Afghanistan est alors au centre du « Grand Jeu », terme popularisé par Rudyard Kipling dans son roman Kim. L’auteur du Livre de la Jungle, officier colonial, y observe les manœuvres des anglais pour empêcher l’expansion Russe vers le sud et les mers libres. L’Afghanistan devient alors une zone tampon, dont la politique intérieure est d’une importance primordiale. A ce titre, il s’agit d’une construction artificielle, sans unité ethnique ou culturelle. Sa composition en mosaïque permet de maintenir une instabilité constante. Entre 1919 et 2001, le pays passe par près d’une dizaine de régimes différents. Chaque fois, le pouvoir en place s’appuie sur des liens tribaux ou clanique, ce qui lui assure des fidélités, mais ce qui place aussi les autres réseaux dans l’opposition.

    Deux modèles sortent leur épingle du jeu :

    • un modèle d’inspiration socialiste, entre 1978 et 1979, lequel va placer au dessus des divisions ethniques l’idée de classe et d’émancipation. Cependant, il est d’une part tiraillé entre allégeance aux soviétiques (Autour de Nour Mohammad Taraki) ou aux Chinois (Hafizullah Amin). La lutte entre les deux conceptions est brutale et entraîne l’intervention de l’URSS. Elle se heurte aussi aux traditions réactionnaires des fondamentalistes religieux, en particulier quant à l’éducation des femmes et au partage de la terre. Les USA vont très intelligemment les utiliser pour avancer leurs propres pions et pour saigner à blanc l’URSS. La radicalisation de l’intervention soviétique, avec notamment des victimes civiles et des brutalités nombreuses, va sonner le glas de la sympathie pour le régime et pour l’URSS, tant au niveau afghan que mondial. Si l’intervention soviétique, dans son fond et dans sa forme, n’est pas défendable, la période de direction du Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan (jusque 1989 environ) est nettement plus progressiste que les régimes suivants.
    • Le modèle islamiste, qui place au dessus des divisions ethniques la primauté du fondamentalisme. Ce miroir inverse du premier modèle est une des raisons clés du succès des Talibans.

    Lorsque les Américains et la coalition ont renversé ce régime, ils ont remis en place un système clientéliste, corrompu, faisant de l’Afghanistan un pays producteur de drogue, livrés aux mafias. Le système Karzai ressemblait ainsi quelque part au modèle du Shah d’Iran entre 1953 et 1979. Un système qui a tenté d’occidentaliser et de moderniser le pays tout en étant client des USA. Et tout comme la révolution islamique d’Iran, les mécontents se sont coalisés autour d’une faction populiste et réactionnaire. Face à la corruption et au chaos de la période de la coalition, les Talibans ont pu obtenir un certain consensus et revenir en force.

    Manchette du LA Times de 1989: « Afghanistan: Les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan, qui promet au régime fantoche de Kaboul assiégé une chute inévitable », triste ironie.

    Il ne faut pas non plus oublier que, en dépit de leur allure peu martiale, certains combattent depuis 40. Ce sont des combattants expérimentés, bien équipés, qui ont tous les traits des techno-guérillas, capable de pouvoir mettre en échec des troupes modernes, mais moins combatives. L’impossibilité de vaincre militairement un ennemi insaisissable et l’impossibilité de pouvoir trouver une issue positive aux crises de régime ne pouvait que condamner à la défaite les coalisés. La violence et la brutalité des soldats coalisés (notamment des Australiens2) ont fait le reste. Il ne faut pas oublier les dizaines de milliers de morts, soir directes, soit indirectes.

    Une guerre internationale.

    De plus, les Talibans ont eu l’intelligence de nouer des liens et de trouver des soutiens. Les Talibans une tradition de l’alliance tactique. Durant l’invasion soviétique, à une époque où ils étaient une faction mineure, les Talibans ont ainsi bénéficié de l’appui US. Aujourd’hui, ils ont trouvé d’autres liens.

    L’Afghanistan est toujours au cœur du Grand Jeu. Mais les rapports de force ont changé. Aujourd’hui, la Chine et la Russie sont des acteurs qui peuvent s’adresser à ce gouvernement ultra-réactionnaire, et lui faire miroiter des perspectives. Le pays est sur le tracé de la Nouvelle Route de la Soie, qui est un axe stratégique pour le développement de la stratégie continentale de la Chine. C’est aussi une manière de couper de ses bases arrières le mouvement séparatiste Ouighour. Il est toujours sur le chemin de l’accès aux mers chaudes pour la Russie. En dépit de la rivalité avec l’Iran, un modus vivendi, un moyen terme, est possible.

    L’ambassade de Chine a ainsi déclaré qu’elle « continue de fonctionner normalement » et qu’elle désire des « relations amicales » avec le gouvernement Taliban. D’après la porte parole de la diplomatie chinoise, Hua Chunying, « Les talibans ont indiqué à plusieurs reprises leur espoir de développer de bonnes relations avec la Chine ». Moscou a également maintenu en place ses diplomates.

    La « Nouvelle Route de la Soie ».

    Un triste destin.

    En dépit des injonctions américains a maintenir le droit des femmes et les écoles, il est difficile de croire que la victoire des Talibans ouvre une ère positive pour les populations locales et en particulier les femmes. Malgré l’apparence nationale populaire du mouvement Taliban, celui-ci n’a pas d’autre destin que de devenir un laquais d’autres puissances et de faire de l’Afghanistan une prison des peuples.

    Le fait qu’elle incarne une défaite des USA et une victoire du « multilatéralisme » doit être pris pour ce qu’il est : un simple constat. Le temps des troubles est devant nous, tout comme le temps des repartages. Cette victoire de l’entropie sur la domination USA des années 1991-2001 est certes un pas vers de grand changement, mais ce pas se traduit aussi par des souffrances inouïes pour de nombreux peuples, en particulier pour les femmes. Il existe quelques poussières d’extrême-droite ou d’extrême-gauche qui se sont réjouis de cette victoire ou avaient soutenu les islamistes3. Les uns ont montré leur fond commun avec le fondamentalisme islamiste, dont ils ne sont qu’une version occidentale. Les autres ont montré toute leur bêtise et leur incapacité à comprendre la réalité.

    Comme quoi nos fascistes français savent parfois assumer leurs proximités idéologiques avec les fondamentalistes musulmans.

    Notre première solidarité va vers nos camarades qui sont présents et présentes là bas, telle que l’organisation Marxiste Léniniste d’Afghanistan, membre de l’ICOR, ou l’association des femmes révolutionnaires d’Afghanistan (RAWA). C’est entre les mains de ces organisations, capable de libérer de la domination impérialiste, capable de fournir un destin positif et émancipateur, que réside la solution. Ni dans un courant islamiste, ni dans la présence d’une puissance étrangère.

    1 https://www.state.gov/wp-content/uploads/2020/02/Agreement-For-Bringing-Peace-to-Afghanistan-02.29.20.pdf

    2 https://unitecommuniste.com/icor/sur-les-crimes-de-guerre-australiens-en-afghanistan/

    3 https://www.eglise-realiste.org/pdf/Oussama_on_vaincra_ed.pdfhttp://www.pmli.it/articoli/2015/20151011_comunicatoPmliappoggiaIS.htmlhttps://www.icl-fi.org/english/wv/1073/isis-ltr.html

    https://www.icl-fi.org/english/wv/1055/isis.html
  • Climat et « collapsologie », l’impasse d’une pseudoscience

    Climat et « collapsologie », l’impasse d’une pseudoscience

    Le rapport du GIEC tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur la situation climatique et sur les dangers actuels. Nous avons communiqué à plusieurs reprises sur cette question, et nous ne souhaitons pas commenter ce rapport plus longtemps.

    Cependant, nous constatons deux choses : premièrement que les États, en tant qu’agents des intérêts coalisés de bourgeoisies, sont dans l’incapacité totale de pouvoir faire face à ces questions. Ainsi, les scénarios les plus sombres semblent les plus réalistes.

    Ce qui amène à la seconde chose : quelle réponse ? Nous défendons une conception qui est celle de l’écologie totale. (cf. article + podcast). Nous considérons qu’il s’agit de la position la plus adaptée et la plus juste. D’autres existent cependant.

    Ainsi, il existe une réponse nihiliste, basée sur l’idée d’un effondrement inéluctable de la société : la collapsologie.

    La collapsologie, cette pseudoscience de l’effondrement, table sur un cataclysme mondial, brutal, qui ramènerait l’humanité au stade de petites collectivités autonomes les unes des autres. Non seulement c’est improbable, mais est-ce souhaitable ?

    C’est improbable parce que les sociétés sont résilientes : elles sont capables de surmonter les obstacles, les épreuves, de s’y adapter, d’y réagir. Elles sont mobiles, malléables. Pendant la Guerre Civile Russe, par exemple, la presque totalité de la classe ouvrière et des fonctions industrielles a été absorbée par le conflit. Les ouvriers sont retournés vers les campagnes ou étaient mobilisés dans l’armée. La société a perdu en complexité et s’est recentrée sur des fonctions vivrières jusqu’à la fin de cette guerre. Ensuite, elle s’est progressivement re-complexifiée, respécialisée durant la NEP et durant le Grand Tournant de la collectivisation et de la planification. Cela n’a pas été une tâche aisée, mais cela illustre bien la capacité de reconstruction des sociétés, et même de transformation.

    Quand la crise écologique s’approfondira, il est sûr que des situations dramatiques auront lieu. Il est possible qu’elles aient des impacts brutaux sur l’ensemble du monde. Mais il est douteux d’imaginer l’ensemble des structures sociales se fragmenter. La désertification, la surchauffe, les crises toucheront d’abord les régions les plus pauvres ou celles qui possèdent le moins de moyen d’y faire face. Avant qu’elles ne menacent les cœurs battants des impérialismes, il existe bien des fosses communes à creuser.

    La croyance selon laquelle le monde est une mécanique fragile qui peut s’enrayer d’un seul coup a été infirmée par la capacité de réaction à la crise du COVID, dans laquelle, finalement, le rattrapage économique semble très rapide.

    Les capitalistes, les exploiteurs, trouveront d’autres manières d’investir, dans d’autres domaines. Même si la possibilité de dystopie existe, elle ne sera sûrement pas un retour à la nature. Elle se traduira par une baisse spectaculaire de niveau de vie pour certains, donc par une baisse toute aussi spectaculaire des droits politiques. Mais même l’épuisement des minerais précieux, s’il nous condamne à une impasse technologique, ne condamne pas le capitalisme.

    Serait ce positif ?

    Le retour à de petites communautés ayant peu d’échanges les unes avec les autres pose une série de problèmes importants. Elles entraînent forcément la disparition d’un grand nombre de fonctions complexes.

    Prenons la santé :

    Pour faire une IRM, par exemple, il faut non seulement des compétences techniques poussées, qui ne peuvent émerger que dans une spécialisation à outrance des ingénieurs chargés de la concevoir, des opérateurs et opératrices chargés de les utiliser et des médecins chargés d’inclure cet élément dans un protocole de soins. Cela demande donc une société complexe, capable de dégager des surplus alimentaires suffisants pour pouvoir permettre à des personnes de ne pas consacrer leur vie à des activités vivrières. Cela demande des échanges à longue distance pour rassembler les matières premières, les raffiner, les transformer en produits semi-finis et les assembler.

    C’est donc un modèle qui n’est pas compatible avec les petites communautés agricoles autonomes, lesquelles ne peuvent produire de surplus suffisant, faute de mécanisation, ni même ne peuvent se spécialiser dans un domaine ou un autre.

    Cela n’empêche d’ailleurs pas ces communautés, dans lesquelles règne des échanges marchands et une division en classe, de construite aussi les bases d’une renaissance du capitalisme.

    Cette petite production marchande n’abolit ni l’exploitation ni l’oppression. Soit elle végète dans une situation perpétuellement primitive, uniquement peuplée de paysans, mais sans production manufacturière, sans outils, sans artisans, sans médecins, sans spécialisation aucune, ou alors elle doit aller vers la complexification, donc se stratifier en société de classe. En société dans laquelle les rapports marchands existent, dans lesquels la possession de la terre existe, donc dans laquelle l’enrichissement aussi existe.

    Elle produit invariablement les mêmes effets : ceux d’une tendance à l’accumulation du capital, donc à la renaissance progressive des bases d’une société capitaliste. Elle amènerait donc, en ayant simplement « perdu 2000 ans » a revenir aux mêmes principes, aux mêmes maux qu’aujourd’hui.

    A l’inverse, le développement actuel, la socialisation du travail – le fait que les individus travaillent ensemble dans un découpage des tâches – créé la base du dépassement du capitalisme et du passage à un système dans lequel les moyens de production ne sont plus accaparés par une poignée, mais sont la propriété du peuple tout entier.

    C’est donc un choix de société : celui de revenir vers un passé mythifié, fantasmé, mais dans lequel il faut s’attendre à voir renaître des sociétés féodales, esclavagistes ou précapitalistes. Un passé dans lequel l’espérance de vie sera divisée par deux. Ou alors aller vers l’avenir.

    Nous sommes devant l’obstacle. Soit il faut le sauter, soit il faut renoncer. Arriver à un stade supérieur au capitalisme, à l’impérialisme, est pour nous la seule voie possible.

    La concentration, la captation des richesses, entre les mains avides de rapaces entrave le développement et l’avancée de l’humanité dans son ensemble. Les milliardaires se sont mis en tête de se lancer dans le tourisme spatial alors que des millions meurent encore de faim. C’est d’un goût douteux, mais c’est aussi une illustration de leur propre impuissance : la richesse de ces personnages, utilisée à des fins individuelles, leur permet de faire un saut de puce dans le grand vide. C’est bien faible comparé à ce que ces richesses pourraient produire comme avancées, employées avec intelligence.

    Eux-mêmes, d’ailleurs, sont limités par leur propre action délétère. Ils font des incursions dans des domaines qui leur plaisent ou dans lesquels ils veulent investir, mais ils entravent la marche générale de l’humanité : c’est-à-dire la capacité qu’a l’humanité d’avancer toute entière sur le chemin du progrès. En empêchant cela, ils s’empêchent aussi eux même d’en profiter. Ils mourront peut-être, ainsi, d’une maladie dont le traitement n’a pas été développé, car les budgets sont vampirisés par l’armée – pour défendre l’impérialisme contre des concurrents ou des gens qui veulent s’en libérer – ou par des soucis de rentabilité. Car l’humanité n’est pas qu’une abstraction, ça n’est pas qu’un concept : c’est aussi une réalité. Plus nous nous libérons de l’esclavage économique, plus nous pouvons nous consacrer à d’autres choses, plus utiles, plus profitables pour l’ensemble d’entre nous. C’est une nouvelle fois la liberté de tous qui est le marquer de la possibilité de liberté pour chacun et chacune.

    Faire des moyens de produire les richesses une propriété du peuple tout entier, ça n’est pas que faire un acte de justice sociale. C’est aussi ouvrir la voie à une nouvelle forme d’économie, qui soit, de fait une négation de l’économie actuelle. Une nouvelle économie qui, au lieu d’être une économie politique, devient une abolition de la politique : elle devient une gestion démocratique, collective, raisonnée des richesses planétaires, naturelles, culturelles et sociales. Elle devient non seulement une gestion des ressources naturelles renouvelables, mais surtout une préparation d’une étape nouvelle, inéluctable pour la survie de l’humanité : la capacité de quitter le berceau dont elle est issue et de trouver son destin dans l’univers entier.

    Notre ère est celle du choix. Soit l’humanité franchit le stade du capitalisme, de l’accaparation parasitaire, de la prédation, soit elle se condamne elle-même à vivre l’enfer.

    Les partisans de la collapsologie, les survivalistes, vivent dans l’attente d’un « Grand crépuscule ». Non seulement ils n’essaient pas d’agir dessus pour le stopper, mais ils l’espèrent, ils l’attendent de leurs vœux. Il y sont idéologiquement préparés, souvent avec des thèses ultra-réactionnaires à l’appui. Ce n’est pas une coïncidence si ces mouvements sont souvent peuplés de néo-nazis. Le Blut und Boden, le sang et la terre était une de leurs marottes. Ils rêvent d’une lutte à mort pour la survie, en pensant être ceux qui la gagneront.

    Mais pour reprendre un savoureux tweet par Turing Police traduit par nos soins : « Vous devez accepter le fait qu’en réalité, dans un monde post-apocalyptique, il y a 99 % de chances que vous mouriez de diarrhée après avoir bu de la mauvaise eau et que vous n’aurez jamais la chance de porter une armure de football et de fabriquer une machette avec du ruban adhésif et une lame de tondeuse à gazon ou autre. »

    Avancer sur ce chemin, c’est avancer sur celui de l’organisation, de la mobilisation, de la politisation. Avancer sur ce chemin, c’est passer de l’action individuelle, respectable, utile mais limitée, à l’action collective, politique, de masse. De passer à l’action sur la consommation à celle sur la production. À passer du vote pour des gestionnaires du capitalisme à la volonté d’exercer soi-même le pouvoir. Passer de luttes locales, nationales, à la dimension internationale de celle-ci : car il s’agit d’un unique système planétaire dont le bouleversement ne respecte pas les frontières.