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  • L’horreur de l’or gris

    L’horreur de l’or gris

    « Les fossoyeurs ». Un livre qui a bien failli ne pas sortir tant il fait scandale. Un livre si explosif qu’il a poussé la direction des maisons de retraites ORPEA à proposer 15 millions d’euros à son auteur, à condition qu’il l’enterre. Flairant le scandale et la catastrophe Yves Le Masne, richissime PDG de cette entreprise florissante, s’est délesté des actions de celle-ci, empochant un gros demi-million d’euros au passage1. Dommage pour lui que cela puisse constituer un délit d’initié.

    Que s’est il passé ? La société ORPEA, leader mondial des EHPAD, avec 1 156 établissements dans 23 pays, s’est retrouvée épinglée par l’enquête du journaliste indépendant Victor Castanet. Dans le collimateur : des scandales de maltraitance constant, des moyens alloués insuffisants, des patients qui croupissent dans leurs excréments ou qui subissent des violences. Plusieurs personnes, patients, proches, docteurs, personnel, avaient déjà tiré la sonnette d’alarme. Mais l’omerta persistait. Et les témoignages isolés s’accumulaient dans le plus grand silence. Pendant ce temps, ORPEA engrangeait des sommes considérables, tout en produisant son lot de malheurs et de cadavres.

    Nous pensons qu’il est important d’opérer une distinction fondamentale entre la direction administrative de ces établissements, ces managers de « l’or gris », et le personnel soignant. Celui-ci est, dans la très large majorité des cas, sincèrement dévoué à aider les personnes âgées, en particulier les plus vulnérables. Mais il le fait dans des conditions tellement difficiles, à la fois matériellement et humainement, que cela ne peut pas ne pas entraîner des déviations dangereuses. La fatigue, l’usure morale, débouche sur des symptômes bien connus du burn out : l’isolation émotionnelle, le cynisme inhabituel, le fait de considérer les humains comme des « dossiers ». C’est là un danger à la fois pour les travailleuses et les travailleurs de ces environnements, mais surtout pour leurs patients, transformés en clients. Cette situation pourrait pourtant très facilement cesser : il « suffirait » pour cela que les directions de ces profitables mouroirs renoncent à une partie de leurs profits. Mais c’est là que le bât-blesse : toucher à la sainte rentabilité est précisément le point non-négociable.

    Nous avions publié une brochure (en cours de reformatage) intitulée « tout est un marché ». Elle revenait sur l’incroyable capacité des capitalistes à flairer des marchés au sein desquels ils peuvent faire du profit. Tous les âges, toutes les situations peuvent être propices à donner lieu à des investissements intéressants. Nous avions ainsi parlé des pompes funèbres qui gonflent leurs devis en profitant de la difficulté de faire jouer la concurrence et de la détresse psychologique des endeuillés ; des acheteurs de sang aux USA qui incitent les étudiants à y gagner de quoi payer leurs manuels scolaires ; des vendeurs de containers pour loger des migrants…

    Le scandale des maisons de retraites ORPEA, hors de prix, montre la manière dont les personnes âgées sont considérées sous notre régime économique : comme une manne à exploiter aussi rationnellement et avec la même rapacité qu’une mine, qu’un filon d’or ou d’uranium. C’est à dire avec une politique de réduction des coûts et de maximisation des profits. Quand on sait qu’en moyenne, une chambre est facturée en moyenne 2 900€ / mois, il est aisé de voir l’attrait du secteur.

    La direction d’ORPEA a bien évidemment nié absolument toute maltraitance. Cela n’a pas empêché l’action de s’effondrer, perdant 70 % de sa valeur. Face au scandale, le gouvernement a annoncé une enquête. Nous n’en attendons pas grand-chose : entre gens de la même classe, la solidarité l’emporte.

    Plus largement, il existe une question de société importante, celle de la place donnée à la vieillesse dans une société « jeuniste ». Dans une société où les critères de performance, d’efficacité de leistung, pour reprendre la formulation de la langue du IIIe Reich, sont fondamentales, quelle place pour des gens jugés inutiles ou pesants ? Dans une société dans lequel le présent occupe tout et dans lequel une négation de l’avenir s’opère, on préfère éloigner le déclin, la vieillesse et la mort. Mais cela ne les abolit pas.

    20 % des français et des françaises ont plus de 65 ans en 2018. Dans vingt ans, elle cette proportion sera de plus d’un quart. Pourtant, il existe une négation de cette question, négation manifestée par le peu d’entrain à prendre en considération les questions liées aux retraites ou à l’allongement de la durée du temps de travail. Les déclarations constantes du patron du MEDEF quant à cet allongement ne suscitent aucun émoi particulier. Pourtant, à 62 ans, 25 % des plus pauvres sont déjà morts, contre 5 % des plus riches. Une inégalité qui s’accentuera encore avec cet allongement. Ce sont donc des gens qui sont morts en ayant fait que travailler toute leur vie.

    Les moyens de subvenir à ses besoins, pour une personne âgée, sont limités. Les retraites restent majoritairement faibles. L’Institut National des Etudes Démographiques indique que 90 % des personnes ne sont pas en mesure de le financer sur la base de leur seul revenu. Le besoin de l’aide « informelle » de la famille ou de l’environnement social joue ainsi un rôle vital.

    Pourtant, à moins d’un tragique accident, nous connaîtrons ce destin : celui de vieillir et de devenir dépendant. Et l’avenir est de plus en plus sombre. Pour vivre longtemps, en bonne santé, pour ne pas être les prisonniers des mouroirs qui font de l’argent sur l’or gris, nous avons besoin d’une transformation profonde de la société.

    Celle-ci ne tombera ni du ciel, ni d’une urne. Lorsque nous sommes confrontés à l’absence de vergogne de personnes sans scrupules, motivés uniquement par l’appât du gain, comment croire qu’ils toléreront un changement ? Ce ne sont pas des adversaires politiques et sociaux : ce sont des individus qui se sont eux-mêmes placés dans le camp des ennemis du genre humain. Nous devons prendre cet état de fait en considération et en tirer les conclusions justes : il faudra les chasser et leur empêcher de revenir au pouvoir par l’ensemble des moyens à notre disposition.

    1À toutes fins utiles, nous rappelons que ce chiffre représente les rentrées annuelles du candidat Eric Zemmour. Relativisons donc.

  • Bloody Sunday, 50 ans d’un bain de sang

    Bloody Sunday, 50 ans d’un bain de sang

    30 janvier 1972, une manifestation traverse Derry, grande ville frontalière d’Irlande du Nord. Les irlandais et les irlandaises du Nord, qui subissent depuis des siècles la domination de l’Angleterre réclament des droits démocratiques basiques. Droit de vote, droit à l’emploi, droit au logement, fin des discriminations racistes et religieuses.

    L’armée dévie la trajectoire des manifestants, déploie les barricades, et parque la foule dans le Bogside, ghetto des Irlandais catholiques. La tension monte, et l’armée britannique ouvre le feu sur la foule, tout en faisant charger des véhicules blindés sur les manifestants. 14 sont tués et de nombreux sont blessés. C’est le bloody sunday.

    L’Irlande du Nord n’est pas une région naturelle de l’île d’émeraude, elle est un terrain d’occupation. Sa frontière a été tracée par le sang et les larmes. Lorsque l’Irlande arrache son indépendance en 1921 au terme d’une longue guerre brutale, le traité de Londres laisse l’Irlande du Nord aux mains des Anglais. C’est un balcon sur l’île, qui lui permet de garder une griffe dans les affaires irlandaises. La guerre civile éclate entre pro et anti traité, mais celui-ci s’applique en 1923. L’Irlande du Nord, région aux nombreux ports stratégiques, devient un jouet de vengeance pour le Royaume-Uni, face à l’humiliation provoquée par l’indépendance de la large majorité de l’île. Dans les Années 60, les conditions de vie des Irlandais, piégés dans l’enclave de l’empire britannique, sont révoltantes.

    Derry, nommé à titre d’humiliation Londonderry par les unionistes (fidèles à la Couronne anglaise), est l’épicentre d’une guerre de 30 ans, la plus récente – avec l’indépendance des Basques – d’Europe de l’Ouest. Les quartiers catholiques sont des prisons en plein air, militarisées, ceints de murs infranchissables, de barbelés, de rondes, où les milices unionistes font la loi. Et gare à celles et ceux qui mettent les pieds dans la mauvaise rue.

    Les Peace Walls, murailles établies après la fin des Troubles pour « empêcher les affrontements », emblématiques de la ségrégation en Irlande du Nord.

    Les Irlandais n’avaient pas le droit de voter, pas le droit d’être propriétaire de leur logement, pas d’accès à l’emploi dans la majeure partie des secteurs, pas le droit d’être élu. Il n’était pas rare de voir des panneaux indiquant « interdit aux chiens et aux Irlandais ». Si les droits civiques sont plus ou moins établis de nos jours, l’inégalité économique, sociale et politique entre catholiques et protestants est toujours béante. Les violences n’ont jamais vraiment cessé non plus. Aujourd’hui, avec cet anniversaire, elles reprennent de plus belle.

    La guerre entre le Royaume-Uni et les organisations paramilitaires républicaines Irlandaises, les Troubles, a duré 30 ans et s’est temporisée avec l’accord du vendredi saint en 1998. L’IRA Provisoire rends les armes et passe au parlementarisme, d’autres milices se cachent, se regroupent, ou disparaissent, le conflit devient souterrain. Les troubles, c’était des scènes de massacres, des agressions quotidiennes, des attentats, des batailles de guérilla. C’était la mort de dizaines de prisonniers politiques en grève de la faim, torturés, ignorés et laissés morts par le gouvernement Thatcher en 1981. Les portraits, comme ceux de Bobby Sand, ornent encore les murs.

    Portrait de Bobby Sands au siège du Sinn Féin, Belfast.

    Des récits qui semblent surréalistes pour des Européens occidentaux en 2022, mais qui sont la réalité toujours fraîche dans la mémoire collective des Irlandais. Des scènes que l’on penserait refoulées à une époque où ce type d’actes de barbarie en Europe de l’Ouest était celle des régimes fascistes, de l’occupation, des guerres mondiales, des images muettes, en noir et blanc, des récits d’enfance de nos grands parents.

    La raison de cette violence surréalistes est celle d’une réalité, l’Irlande du Nord est un territoire occupé par une des plus grandes machines de guerre de l’histoire humaine, l’empire britannique. Le Royaume-Uni se présenterait dans l’imaginaire libéral comme un pays démocratique et civilisé, élégant, avec en son cœur la figure sympathique d’une famille royale glamour. Une sorte de voisin et rival qu’on apprécie malgré tout ses caprices, un membre fondateur de la belle famille des démocraties d’Occident. Mais comme tout empire, l’état du Royaume-Uni est une démocratie pour sa métropole, pour ses dominions, c’est un bourreau sans pitié.

    Aucune nation ne supporte d’être divisée par des forces d’occupation. Cette division reste une grande plaie qui peut s’ouvrir au moindre choc. Aujourd’hui, le Sinn Féin, la façade politique de l’IRA, est devenu un des acteurs majoritaire de la vie politique irlandaise. Avec le Brexit, les frontières entre Irlande du Nord et la République risquent de se refermer et se remilitariser. L’unité du Royaume-Uni est menacée de toute part, notamment en Écosse. La stabilité britannique touche-t-elle à sa fin ? Aux peuples d’en décider.

    Notre solidarité va, sans la moindre équivoque, à celles et ceux qui se battent pour la liberté, et pour le droit des peuples à s’ériger en nations indépendantes. Le Bloody sunday n’est pas un acte aléatoire, il s’inscrit dans cet ensauvagement dénoncé par Aimé Césaire, celui du colonisateur.

    La colonisation irlandaise et le Generalplan Ost Allemand sur l’Europe de l’Est, sans être de la même ampleur, possèdent une nature commune. Elle est la même que la colonisation des Indes, de l’Indochine, de l’Afrique ou de l’Amérique. Loin des mises en équivalence des deux violences (comme dans les chansons Zombie des Cranberries, ou Sunday Bloody Sunday de U2), nous considérons que la colonisation britannique de l’Irlande s’est basée, comme dans toutes les opérations de ce type, par la violence brute, l’agression culturelle, par la faim et le mépris de la vie de l’autre.

  • Mourir pour Kiev ?

    Mourir pour Kiev ?

    La tension continue de monter. Depuis plusieurs jours, des signaux inquiétants s’adjoignent les uns aux autres.

    La Russie, depuis plusieurs mois opère une concentration de forces à proximité de la frontière ukrainienne. Des rapports font état d’une présence militaire Russe au Bélarus voisin.

    La Russie a formulé un nombre important d’ultimatums irréalistes ou qui ne peuvent être acceptés par l’occident. Notamment, elle exige la neutralisation militaire de l’ensemble des pays qui n’étaient pas membres de l’OTAN en 1997. De même, il exige que soient « juridiquement fixés : le renoncement à tout élargissement de l’OTAN [vers l’est], l’arrêt de la coopération militaire avec les pays postsoviétiques, le retrait des armes nucléaires américaines de l’Europe et le retrait des forces armées de l’OTAN aux frontières de 1997 ». Elle n’a pas mentionné de contreparties, telles que sur la Crimée, le Donbass ou l’Abkhazie.

    Elle fait pression sur le Bélarus pour que celui-ci modifie sa Constitution et accepte de posséder des bases de lancement de missiles sur son sol.

    Dans le même temps, une série de cyberattaques a été organisée en Ukraine. Elle est soit-disant en provenance d’ultranationalistes polonais, mais il semble qu’elle provienne, là aussi de Moscou. Des agents russes ont été également décelés sur le terrain. L’Ukraine redoute des sabotages sur ses arrières.

    Par ailleurs, des rumeurs d’évacuation du personnel diplomatique russe et biélorusse ont été entendues.

    À l’opposé, la Russie développe également un réseau d’amitié et de solidarités. Ainsi, la nomination de François Fillon au poste d’administrateur du géant pétrochimique Sibur est une manière de se doter d’alliés et de montrer qu’elle peut être généreuse.

    Dans l’ensemble, la situation est suffisamment inquiétante pour qu’un risque de guerre puisse être sérieusement considéré. Comme l’a mentionné l’ancien vice-ministre de la Défense Andrei Kartapolov (Comité de défense de la Douma) : « Nos partenaires doivent comprendre que plus ils feront traîner l’examen de nos propositions et l’adoption de vraies mesures pour créer ces garanties, plus grande est la probabilité qu’ils subissent une frappe préventive. »

    Cependant, si dans ce cadre précis la Russie apparaît comme à l’initiative de la guerre, les responsabilités sont clairement imbriquées. Est et Ouest sont dans une lutte géopolitique à laquelle il n’existe que deux issues : soit la soumission et le compromis, soit la guerre.

    Les raisons du conflit.

    Comme nous l’avions mentionné dans notre texte précédent (la guerre couve en Ukraine), nous pensons qu’il faut reprendre les raisons de ce conflit :

    • À l’échelle régionale, celle sur laquelle se focalise l’occident, l’Ukraine fait incontestablement figure de victime. Pour leur malheur, ils sont à la fois un espace pivot de la géopolitique mondiale, mais aussi un butin sur lequel lorgnent bien des rapaces1. Elle n’existe que comme espace à intégrer, soit par les uns, soit par les autres. Les ukrainiens et les ukrainiennes sont ballottés aux gré des évolutions des rapports de force entre Russie et Occident. Leurs intérêts, en tant que peuple, en tant que pays, ne sont jamais pris en compte.
    • À l’échelle mondiale, c’est tout aussi incontestablement le résultat d’une pression exercée sur la Russie dans le but de l’encercler, de l’enclaver, de la maintenir dans un état de sujétion face aux puissance impérialistes dominantes. La Russie a le sentiment d’être encerclée, étranglée par l’action des impérialistes d’occident. Pour sa bourgeoisie, elle est devant une croisée des chemins : soit parvenir à s’affirmer comme une puissance dominante, soit être dominée par les autres puissances. Pour sa population, c’est la question du sentiment national et du chauvinisme qui se pose : elle s’est sentie amputée d’une partie de son espace, considère qu’on lui a arraché une partie de son système économique. Pour se protéger, elle se sent légitime à neutraliser l’espace autour d’elle et à défendre son « étranger proche ».
    • Nous ne pouvons totalement blâmer la Russie : elle joue une carte géopolitique logique et cohérente. Elle sait qu’elle est une ennemi par essence de l’Occident et des États-Unis, que, quelque soit le régime, quelque soit la politique menée, elle serait toujours traitée de la même manière. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de cette frustration, de ce ressentiment. Menacée, elle est prête à mordre. Et là, elle pense qu’une opportunité existe.
    • La Russie pense que l’UE n’est pas capable de réagir de manière unifiée. Elle sait que les format des armées occidentales correspondent aujourd’hui à des modèles de corps expéditionnaires coloniaux, et non pas à des forces capable d’encaisser les dégâts et les pertes d’un conflit face à un adversaire équivalent. De plus, la nouvelle génération n’a pas été autant nourrie à la russophobie. Aujourd’hui, comme le souligne l’Express : Qui, en Europe et dans l’Otan, est prêt à mourir pour l’Ukraine ?2
    • En outre elle ne pense pas les USA capables de pouvoir réunir une unité de volonté suffisante pour s’investir dans un conflit de ce type. Les USA sont d’ailleurs fort préoccupés par la situation entre la Chine et Taïwan3, laquelle est elle aussi potentiellement explosive. Cette sollicitation sur deux fronts ne facilite pas l’engagement. Quant à leur départ d’Afghanistan, qui est une victoire pour les Russes et les Chinois, elle confirme l’idée d’un affaiblissement de la superpuissance.
    https://unitecommuniste.com/antiimperialisme/la-guerre-couve-en-ukraine/

    Krieg oder nicht ?

    Ces griefs et ces tensions ne signifient pas forcément une guerre. La montée aux extrêmes n’est pas systématiquement intéressante pour les belligérants. Il est possible que la Russie ne recherche qu’une amélioration relative de sa situation intérieure et extérieure. Tous les scénarios sont sur la table, depuis l’utilisation d’une frappe préventive sous une forme similaire à celle d’Israël pendant la guerre des Six Jours4 jusqu’à une simple négociation en passant par un conflit limité aux régions à l’est du Dniepr. Mais un risque d’internationalisation est lui aussi possible.

    Ce conflit, s’il a lieu, sera une boucherie qui n’a aucun intérêt pour le peuple, pour les travailleurs. C’est leur sang qui sera versé, tandis que les puissants négocieront un nouveau partage du monde. Cette guerre sera une guerre injuste, une guerre comme la décrivait Anatole France : « on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ».

    Se pose alors la question : quelle sera l’attitude à tenir dans le cas où cette guerre éclaterait ?

    Une position délicate.

    Tout comme la Première Guerre mondiale, les responsabilités sont partagées. L’Occident ne veut pas perdre sa suprématie, la Russie ne veut plus de son statu de challenger et pense qu’elle est menacée, l’Ukraine en a assez d’être traitée comme un butin et comme un théâtre d’opération. Si cette guerre se déclenche, la Russie sera l’agresseuse. Elle partira avec un désavantage moral. Il est certain qu’une vague de solidarité va naître pour l’Ukraine. Mais les bons sentiments ne font pas une politique. Que faire ?

    En tant que membre de l’ICOR, nous avons des camarades d’un côté et de l’autre de la future ligne de front. Nous tiendrons une position unifiée : cette guerre n’est pas la nôtre, nous ne verserons pas notre sang pour savoir quel sera notre exploiteur.

    En France, nous savons qu’une immense pression sera exercée pour que tous et toutes soutiennent la participation de la France à la guerre « au nom de la liberté ». Cette pression est inacceptable. La France ne sert aucune grande cause, elle ne sert que ses intérêts propres dans la région. De toute manière nos choix sont limités : soit nous soutenons notre propre impérialisme, soit nous luttons contre celui-ci. Mais c’est notre seul champ d’action. Les cris humanitaires n’auront pas d’impact. Cela demande de ne pas céder aux sirènes des impérialistes va-t-en-guerre. Eux n’ont rien à faire des Ukrainiens et des Ukrainiennes. A leurs yeux, ils sont de la chair à canon, de la chair à patron, de la chair à proxénète.

    Nous appelons ceux et celles qui se retrouvent sur cette position à se mettre en rapport avec nous. Nous rejetons ces préparatifs de guerre organisés par la France. Nous ne voulons pas d’une nouvelle guerre pour l’or. Nous appelons à ce que toutes les forces anti-guerre, toutes les forces contre l’impérialisme, se rejoignent et appellent à cesser cette escalade et ces provocations dangereuses. Nous appelons aussi à venir en aide aux organisations qui œuvrent en faveur de la paix de l’autre côté de la muraille géopolitique. Personne n’a rien à gagner dans ce conflit : au contraire, nous avons tout à perdre.

    Dans le cadre de cette rivalité inter-impérialiste nous avons une tâche : entraver l’effort de guerre, lutter contre la propagande de guerre, faire en sorte que les impérialistes paient cette guerre : en perdant leur influence, en perdant leur pouvoir.

    C’est dans l’esprit de Zimmerwald, cette conférence de ceux qui refusaient la guerre de 1914-1918, que nous appelons à tendre la main aux uns et aux autres. Que nous appelons à résister à l’injonction de faire front avec nos propres maîtres. C’est dans cet esprit de paix que nous appelons à faire obstacle à la marche à la guerre, à l’OTAN, à ceux faux démocrates et vrais tyrans.

    1Dont notre propre impérialisme, qui s’y est bien implanté, notamment la famille Mulliez, propriétaire du groupe Auchan.

    2Face à la menace Poutine, qui, en Europe et dans l’Otan, est prêt à mourir pour l’Ukraine ? Express du 19/01/2022.

    3À plusieurs reprises, la République Populaire de Chine a exercé des pressions sur Taïwan. Ces pressions, soit sous la forme d’incursions navales, soit sous celles de patrouilles aériennes, sont susceptibles de se matérialiser en un affrontement. La prise de Taiwan et la réunification des deux Chines serait une porte vers l’Océan mondial.

    4Cette guerre fut déclenchée par Israël en réaction aux mouvements de troupes de l’Égypte et à la suite du blocus du détroit de Tiran aux navires israéliens par l’Égypte le 23 mai 1967 (les Israéliens avaient préalablement annoncé qu’ils considéreraient cet acte comme un casus belli). Le soir de la première journée de guerre, la moitié de l’aviation arabe était détruite ; le soir du sixième jour, les armées égyptiennes, syriennes et jordaniennes étaient défaites. (source Wikipédia)

  • Pass vaccinal adopté – une brève analyse (2/2)

    Pass vaccinal adopté – une brève analyse (2/2)

    Une opposition bien terne

    Les réactions de l’opposition parlementaire et d’une partie de l’opposition extra-parlementaire ont été décevantes. Celles de l’extrême-droite parlementaire n’ont rien de spectaculaire ou d’original. Elles restent dans la droite ligne du populisme et de la démagogie. Elles s’incarnent par les discours d’un Dupont-Aignant, masque sous le nez, parlant de liberté à tout va. Mais la liberté mérite d’être définie, et celle de ce courant est simple : liberté de se contaminer, liberté de contaminer, liberté d’être exploité.

    Le problème, grave, est que des courants qui ne devraient pas adhérer à cette définition semblent en peine d’établir la leur.

    Ne le nions pas, il y a une réaction légitime et compréhensible de peur vis-à-vis des décisions prises par le gouvernement. Les pouvoirs spéciaux qui ont été conférés à celui-ci pendant la pandémie lui accordent des possibilités de contrôle et d’action qui sont supérieures à la période d’avant. Il est impossible d’exclure le fait que celui-ci fasse se retourner ces pouvoirs contre la population. Il existe des précédents douloureux de lois « positives » que sont devenus des outils anti-populaires. Par exemple le fichage ADN ou les lois antiterroristes.

    Il ne faut pas surestimer les choses non plus. Clamer sur les réseaux sociaux que le Pass est un moyen de contrôle extrêmement élaboré, est un peu paradoxal quand on voit la quantité d’informations qui sont exploitables par l’activité internet. Si c’est un moyen de contrôle social, il n’est guère efficient.

    D’autres batailles

    D’ailleurs, les batailles se déroulent souvent sur d’autres plans que sur la question sanitaire. Le SNMO, Schéma National du Maintien de l’Ordre, vient de renvoyer dans les cordes le Conseil d’État, qui jugeait que les nasses policières formaient une entrave à la liberté de manifester. Cette réforme, qui se déroule tranquillement, autorise cette pratique, mais en plus, limite aussi la possibilité pour la presse de couvrir les manifestations. Il y a là un danger qui nettement plus concret qu’un pauvre QR code.

    Si les antivax sont des groupes d’irréductibles opposants à toutes les mesures sanitaires, il faut comprendre cependant les raisonnements qui expliquent leur perception du monde. À savoir le fait qu’ils analysent correctement que le gouvernement travaille pour une classe sociale qui n’est pas la leur. Il existe des mensonges et des scandales cachés. Mais cette perception juste n’est pas accompagnée d’une capacité d’analyser ces phénomènes dans toute leur complexité (le fait que la bourgeoisie ne soit pas un bloc unifié, mais qu’elle ait des contradictions internes par exemple), ni de le relier à une conception scientifique du monde. Le problème étant qu’il y a une cassure qui se forme : leur vision du monde devient un acte de foi, tandis qu’ils s’imperméabilisent à tout débat. La force du mouvement conspirationniste est avant toute chose une défaite de la capacité du mouvement révolutionnaire de fournir des explications au fonctionnement du monde.

    Une partie de l’extrême-droite poursuit cependant une stratégie de la peur et du chaos. Elle entretient consciemment, cyniquement, le climat de terreur. Son but demeure de contribuer à une atomisation de la société, à une fragmentation des solidarités de classes, des solidarités locales, pour appuyer des conceptions telles que la solidarité raciale ou identitaire. Cette bataille idéologique est à la fois une lutte de fond pour ces courants, mais également l’occasion de pouvoir encore accentuer leur rôle de centre de gravité durant la présidentielle.

    Une droite qui peine à exister

    À ce titre, il faut d’ailleurs souligner l’opportunisme d’une grande partie de l’opposition au gouvernement, qu’elle soit de gauche ou de droite.

    Pour la droite, exister politiquement sous Macron a été une période difficile. Comment continuer à représenter un courant politique lorsque le président est un libéral plus radical que soi ? Tout comme la gauche « moindre-mal », qui est incapable d’aller à contre courant économiquement, la droite libérale s’est reportée sur des questions de société. Elle s’est droitisée profondément. Dans le cadre de la pandémie, elle se doit de montrer une divergence d’opinion avec le pouvoir, c’est un impératif de survie pour elle. Alors elle s’oppose à la politique, tout en votant majoritairement pour elle. Ainsi, l’image est sauve et le contenu souhaité est appliqué.

    Pour la gauche, la question est encore plus dérangeante

    Elle aussi doit, pour exister, s’opposer. Mélenchon, par exemple, a longtemps dénigré, par pur chauvinisme, les vaccins étrangers. Il parlait ainsi du « machin Pfizer », du « vaccin anglais », en misant sur le « vaccin Pasteur ». Cela ne l’a pas empêché de bénéficier du « machin » pour ses trois doses. Quant au vaccin Sanofi-Pasteur, il demeure encore aujourd’hui un sujet de plaisanteries.

    Le problème de fond est ailleurs : la gauche (comme la droite) n’est jamais parvenue à proposer une stratégie concurrente de celle du gouvernement, aussi mauvaise soit-elle. Les prises de position contre les Pass l’ont été au nom de la question de principe, mais ne se sont pas inscrites dans le cadre d’une alternative. La seule chose qui a pu être mise en avant est un discours assez creux sur les moyens des hôpitaux. Alors, oui, il faut des moyens aux hôpitaux, mais cela reste un filin de sécurité. Sur la question des contaminations, rien. Le refus d’aller à contre courant des thèses conspirationnistes, le fait de rester dans un agnosticisme par rapport au vaccin, le fait de ne pas établir de stratégie déshonore cette opposition. Si pour exister, il faut de la démagogie, à quoi bon exister ?

    Les deux postures ont été soit la libérale, tendance moindre mal, soit l’ultra libérale, celle du rejet de toute mesures contraignantes. La peur d’aller à contre-courant de ce qui est analysé comme l’état d’esprit populaire a rendu même impossible le fait de faire de la propagande en faveur de la vaccination. Seul Fabien Roussel, du PCF, l’a déclaré. Il faut saluer cela.

    L’extrême-gauche face à ses incohérences

    Mais laissons le crétinisme parlementaire de côté. Dans le camp révolutionnaire, là aussi, il y a eu des manques cruels. Il y a une tendance, dans une grande partie des milieux d’extrême-gauche, à prendre une posture de polémique sur ces questions. Donc à rechercher la dénonciation du scandale (ce qui est bien), mais sans chercher aussi à énoncer une politique qui serait mise en place pour répondre aux problèmes (ce qui est moins bien). C’est là un tabou qui se maintient toujours, celui de la question de l’exercice effectif du pouvoir.

    On le voit particulièrement avec des groupes ou des organisations qui tendent systématiquement à vouloir faire des titres choc, à vouloir « faire du clic », et qui traitent chaque élément comme isolé, sans contexte. Cette volonté de dénoncer plus que d’analyser conduit, par exemple, chez Nantes Révoltée, à un constant appel à la terreur, et une constante utilisation de la menace totalitaire. Ainsi, ce groupe a déclaré que le gouvernement menait la guerre contre la vie sociale, avec des confinements et des couvres-feu qui préparaient un 1984 revisité. Cependant, jamais le relâchement constant des mesures sanitaires ou la fin de ces couvres-feu n’a été analysé : cela nuirait au fait de crier au loup s’il fallait effectivement analyser les choses, tempérer les jugements, autocritiquer ses erreurs.

    Cette même volonté de se démarquer prend parfois des formes quasiment aristocratiques : par mépris du danger et des règlements, des protocoles et des lois, on retrouve des comportements paradoxaux. Ainsi, ceux-là mêmes qui ont défendu le fait de venir cagoulés aux manifestations se sont souvent montrés incapables de porter un masque chirurgical dans les événements militants. Il y a là un terrain de réflexion qui demeure à explorer sur le besoin atavique de transgression. C’est là quelque chose que nous avons souligné par le passé : les solutions ne peuvent être crédibles sans passer par le crible de l’impératif kantien. Comme l’écrit Larousse : « Pour Kant, loi morale dont toutes les maximes sont universelles et inconditionnelles. » Les solutions que doivent préconiser les mouvements révolutionnaires doivent donc être adaptables comme règles générales et universelles, sans quoi elles ne sont que des privilèges aristocratiques.

    https://unitecommuniste.com/analyses/le-pass-sanitaire-adopte-quelles-mesures/
    Sur le même sujet.

    L’impérieuse nécessité de sortir de la pandémie

    Il faut acter les choses. Il faut sortir de la pandémie. Les égoïsmes de pays riche, que nous pouvons nous permettre car nous vampirisons les ressources d’autres nations, ne sont pas défendables. Il faut donc la juguler. Mais cette question est dérangeante. Et comme elle est dérangeante, elle est souvent niée, au profit d’autres batailles sur des fronts mieux maîtrisés : situation des écoles, des hôpitaux, primauté absolue de la lutte sociale sur la lutte sanitaire… Avec souvent comme horizon unique, non pas la solidarité et l’esprit d’entraide face au coronavirus, mais une liberté abstraite, qui ressemble comme deux goûtes d’eau à celle des libéraux.

    Protéger les travailleurs, protéger leur santé physique, morale, mentale, est aussi une lutte sociale, et non une collaboration de classe. D’ailleurs, l’intérêt de la bourgeoisie, particulièrement de la grande bourgeoisie, a toujours été de minimiser la pandémie et de tabler sur les scénarios les plus optimistes.

    L’inconscient conspirationniste dans lequel piochent un grand nombre d’acteurs est dévastateur. La surpolitisation de l’ensemble des questions, vieux démon totalitaire présent dans chaque tendance politique radicale, nous permet aussi de mieux vivre cette pandémie : en cherchant des boucs-émissaires. Cela permet de considérer que nous avons une prise sur ce qui se passe, de refuser de voir que nous sommes sur un navire en pleine tempête, ballottés par des événements que nous ne maîtrisons pas.

    Cela débouche sur une forme de négationnisme insidieux de la pandémie, qui consiste à refuser d’accepter son existence en tant que phénomène autonome de la lutte des classes. Or, même si cela est dur à entendre : la pandémie est un mal absolu, tandis que la démocratie libérale est un mal relatif. Et tant que cette pandémie nous étrangle, les luttes sociales seront empoisonnées.

    Notre point de vue :

    Nous insistons l’importance primordiale de ne pas se construire comme des outsiders faisant tourner une boutique de culture politique alternative, mais bien comme un courant qui a vocation à assurer une hégémonie. En dépit de notre faible taille, il nous faut constamment nous poser la question de ce que nous ferions si nous devions assurer la direction du pays. C’est à dire, ne pas faire surgir des schémas fictifs comme « si on dirigeait, l’hôpital ne serait pas dans cet état », mais bien partir de la situation actuelle, des moyens actuels, pour comprendre comment nous traiterions les défis quotidiens. C’est en passant par cette gymnastique mentale que nous pourrons aussi être capable de rallier non seulement ceux qui sont déjà sensibilisés aux questions politiques, mais aussi la plus grande partie des individus, laquelle pose la question de ses engagements sous une forme rationnelle : celle de l’investissement / résultat.

    Cela nous impose une certaine forme de realpolitik et de cohérence. Il n’existe pas d’issue à cette pandémie sans action concrète et rigoureuse. Si la liberté nous est chère, ce n’est pas sous la forme d’un concept abstrait. Les libertés sont-elles celles des individus pris séparément les uns des autres, ou sont-elles des libertés collectives, basées sur une prise en compte de l’intérêt collectif ?

    Nous devons donc partir avec les individus tels qu’ils sont et avec la société telle qu’elle est. Et dans le cadre actuel, nous considérons que la stratégie 0 Covid est la meilleure qui soit pour permettre de juguler la pandémie au niveau national, mais également au niveau international. À nos yeux, il est à la fois plus efficace, plus rationnel, plus acceptable d’avoir des verrouillages stricts mais bref par rapport à des entre-deux crépusculaires, qui font que nous allons au travail dans l’incertitude et avec la peur au ventre.

    Une réduction au strict minimum de l’activité, avec le maintien des secteurs vitaux (énergie, alimentaire, sanitaire) permettrait de pouvoir casser les chaînes de contamination, réduire les interactions sociales, et de vider les hôpitaux – tant pour mettre fin aux déprogrammations que pour laisser souffler le personnel soignant.

    Un desserrement progressif, accompagné de tests réguliers, secteurs après secteurs, pourrait permettre une reprise d’une vie normale, avec un pic de contamination derrière nous.

    Plus le virus circule, plus il peut générer de variants dangereux. Pourtant un grand nombre de pays ne veulent pas entendre parler d’une politique de 0 Covid. Soit parce qu’ils ont un secteur informel important (comme les pays d’Europe de l’est, d’Amérique Latine ou d’Afrique), soit parce qu’ils se posent la question de la concurrence internationale : l’inquiétude est de voir les adversaires économiques profiter d’une baisse d’activité pour pouvoir s’imposer. Pourtant, quant on regarde les effets des différentes politiques et des poids relatifs, on observe que la Chine, stricte, s’est proportionnellement renforcée par rapport aux USA, qui ont mené une politique du « moindre mal ». Or, cet obstacle est probablement indépassable. Seule l’activité centralisée et coordonnée, de partis populaires puissants, peut réussir à imposer une politique de ce type. Et encore.

    De plus, les pays riches, qui ont une population nettement plus mobile internationalement, ont une responsabilité dans la diffusion à l’échelle mondiale, qui ne s’est pas faite en « tâche d’huile », mais bien par des clusters apparus autour des voyageurs internationaux. À l’échelle mondiale, seule une coordination menée par l’OMS, en imposant une harmonisation des pratiques, peut juguler le risque de voir des pays servir de réservoir à virus, permettant à l’épidémie de repartir.

    Dans l’état actuel des choses et dans l’état actuel de nos forces, nous pensons que notre action doit être orientée vers : 1) faire la promotion de la vaccination comme moyen de limiter les effets de cette pandémie. 2) diffuser les clés d’analyse de celle-ci et permettre au plus grand nombre de progresser dans la compréhension des enjeux sanitaires, économiques, politiques et électoraux sous-jacents. 3) participer à la solidarité locale, comme nous l’avons fait. 4) se préparer aux prochaines échéances à venir : prochaine vagues, luttes sociales, élections…

    Est-ce la dernière vague ?

    https://unitecommuniste.com/analyses/le-besoin-vital-dune-utopie/
    Sur la même question

    Il est possible – dans le meilleur scénario imaginable – que cette vague soit la dernière sous cette forme. La forme du variant Omicron, réputée moins virulente en dépit de sa contagiosité terrifiante, en ferait peut-être une maladie « de tous les jours ». Mais il existe cependant des inconnues : le taux de réplication nettement plus important risque d’entraîner mécaniquement la naissance de nouveaux variants. De même, il existe le danger de l’hybridation, tel ces cas, en Israël, de mélange de grippe et de Covid. Il ne faut pas que l’attention se relâche, sans quoi cette vague ne sera non seulement pas la dernière, mais, au contraire, la première d’une nouvelle phase de la pandémie.

    Nous devons considérer les événements qui se déroulent actuellement comme une leçon de vie. Une leçon sur le crétinisme parlementaire, tout d’abord. Une sur la faiblesse de l’opposition au système capitaliste, noyée dans les injonctions à ne pas réussir, à ne pas rechercher la conquête et l’exercice du pouvoir. Enfin, cette vague pandémique, les menaces de guerre et le risque de catastrophe écologique amènent l’humanité face à une croisée des chemins : ce qu’on appelle parfois le Grand filtre1. Soit nous sommes capable de pouvoir parvenir à dépasser cette crise, soit nous sommes voués à échouer.

    1 Le grand filtre a été défini en 1998 par Robin Hanson comme une suite de barrières qui nuit à l’émergence d’une civilisation extraterrestre durable dans le temps. Cet obstacle à surmonter pour toute civilisation peut être situé dans le passé ou bien dans le futur. (Wikipédia)

  • Pass vaccinal adopté – une brève analyse (1/2)

    Pass vaccinal adopté – une brève analyse (1/2)

    Le Pass Vaccinal a été adopté en première lecture, après deux nuits de délibération et de débats dans l’Assemblée. Il va être maintenant transmis au Sénat. Cette nouvelle mesure vient remplacer le Pass Sanitaire, en ôtant la possibilité de recourir uniquement à des tests pour accéder à des lieux de loisirs ou de restauration. Il indique un durcissement important de la part du gouvernement vis-à-vis des non vaccinés, sans pour autant aller jusqu’à une véritable obligation vaccinale.

    De très fortes tensions ont eu lieu durant les débats. Notamment une altercation entre un élu LREM, François Cormier-Bouligeon, et Alexis Corbière de la France Insoumise. L’altercation, avec des termes dignes d’une cour de récréation, comme le « Et toi, t’as un gros ventre » de Corbière, a démontré le degré de décomposition des dirigeants du pays. La tension était d’autant plus exacerbée que, à l’extérieur, Emmanuel Macron jetait de l’huile sur le feu.

    Il y a là la conjonction de plusieurs facteurs : d’une part une fatigue liée au texte et à son innombrable lot d’amendement. Mais également, le fait que des jeux politiques préalables à l’élection se tramaient. Avant que les bulletins soient dans les urnes, chaque espace est potentiellement l’occasion pour les futurs candidats d’exister politiquement. Ce sont des aspects qui concourent à rendre encore plus inefficace le règlement de la pandémie.

    Car dans l’intervalle, 332 252 contaminations ont été annoncées le 5 janvier 2021. Le ministère de la Santé indique d’ailleurs que ce chiffre pourrait avoir été sous-estimé, et annonce près de 440 000 cas. 1 La baisse enregistrée les jours suivants semble être plus du fait de l’impossibilité matérielle de réaliser des analyses que d’un illusoire plateau.

    C’est un nombre absolument écrasant, même si on considère que le variant Omicron est moins dangereux pour la santé que les précédents.

    Mais, à nouveau, le gouvernement semble tarder abominablement à entamer des procédures pour limiter les contaminations. Il faut croire que deux années de Covid n’ont pas permis de tirer les moindres leçons.

    Pire encore, il faut noter un changement de stratégie dans le gouvernement : il allège les protocoles, les temps d’isolement, et semble admettre que cette vague est un tsunami qui emporte tout, et qu’il faut que chacun y fasse face avec ses propres moyens. Il y a de quoi se poser des questions : pourquoi une gestion aussi médiocre et dangereuse ?

    Les marchés et l’élection : les deux objectifs de la lutte anticovid

    Préserver l’économie et les marchés

    Faut-il se mentir ? À l’exception du premier confinement, le soucis numéro 1 du gouvernement, et d’ailleurs de la très large majorité des gouvernements, a toujours été la question économique. Si certains pays ont opté pour une très brutale stratégie du 0 covid, mettant sous cloche leur économie pendant plusieurs mois, la France a opté quant à elle pour un 0 confinement. Ce 0 confinement s’est traduit par des hospitalisations nombreuses, par une forte circulation du virus, et finalement par des dangers importants sur la santé de la population. Mais il a préservé la confiance des marchés, et c’est là quelque chose qui prime sur tout.

    Dans le même temps, les consignes erratiques, l’usure liée aux couvres-feu, à la fragmentation de la vie sociale et affective, a pesé lourdement sur les possibilités d’acceptabilité de la part de la population. Le « confinement frais et joyeux », si on peut parler ainsi, n’est plus de mise. Aujourd’hui, c’est plus une sourde résignation ou un renâclement qui se fait sentir lors des annonces contraignantes.

    Aussi, les élections approchent, et le gouvernement préfère prendre des risques discrets que faire des mesures fortes et impopulaires.

    Emmanuel Macron dit qu’il veut « emmerder les antivaxs » et qu’un « irresponsable n’est plus un citoyen ». On peut s’interroger sur le caractère démagogique de cette petite phrase mesquine, laquelle est supposée « dire tout haut ce que les français pensent tout bas ». Pour le moment, c’est plus l’inverse. Ce sont les antivaxs qui forment une véritable épine dans le pied du scénario de vaccination totale prévue par le gouvernement. Mais la réalité est là : si les antivaxs engorgent le système hospitalier, ils ne sont pas responsables de 100 % de l’échec actuel de la politique de lutte contre le covid. L’OMS l’a annoncé : compter uniquement sur la vaccination, dans le but encore une fois de maintenir l’activité économique, n’est pas suffisant. Il y a besoin de mesures qui permettent d’augmenter la distanciation sociale et de réduire le nombre de contamination. Par ailleurs, le MEDEF pèse de tout son poids dans les discussions. Après les déclarations sur l’obligation du télétravail, le cartel des patrons et des patronnes s’est empressé de le saboter. Dominique Borne, ministre du travail, a déclaré que l’inspection du travail, de toute manière incapable de pouvoir réaliser cette tâche de contrôle, fera preuve de « compréhension ». En somme, rien ne bougera, les déclarations molles se fracassant sur l’inertie du patronat.

    Préparer les élections

    Les élections arrivent rapidement. Et la plupart des décisions du candidat-président s’inscrivent dans une stratégie de réélection. Ainsi, ne pas faire de tort à l’économie, protéger les marchés, ne pas prendre de décision impopulaires… Mais aussi capitaliser sur les clivages dans la société. Quand on regarde les discours : plus on s’approche des ailes de l’échiquier politique, plus les positionnement sur la question des antivaxs sont flous. Macron parie sur le fait que ces populations ne voteront pas pour lui. Donc il ne retient pas ses coups : c’est l’occasion de montrer les muscles et de tabler sur la grogne contre ces populations. Cette montée en tension dans la société n’est pas sans effets. Mais elle favorise aussi une polarisation imbéciles, poussant les autres organisations à prendre la défense des antivaccins.

    La mise en œuvre de cette stratégie a un coût

    La première des conséquences de cette politique qui consiste à laisser le virus circuler est de faire reposer le poids de la pandémie sur un système hospitalier anémié, épuisé, au bord de l’effondrement. Dans un sens, la manière dont le gouvernement gère cette question nous évoque un parallèle d’histoire militaire2. Il se retrouve à agir comme le haut commandement militaire Allemand à la fin de la guerre de 1939-1945. Il déplace des divisions qui ne sont plus que l’ombre d’elles-même, croyant (ou s’autoconvainquant) de l’existence d’une force capable d’encaisser l’épreuve de force alors que la réalité est plus complexe : il n’existe plus de réserves qui peuvent être mises en ligne pour relever le personnel épuisé, tandis que d’immenses ressources sont détournées pour faire fonctionner ce qui reste. Ainsi, nous avions pu voir le cas d’interventions chirurgicales reportées constamment. La facture des test s’élève aussi à plus d’un milliard d’euros.

    Il ne faut pas non plus oublier que le passage à l’hôpital est un pis-aller. Il représente uniquement le filet de sécurité ultime pour ceux qui ont été contaminés. Aurore Bergé, bien que tweetant imbécilement que « plus de lit d’urgence, c’est plus de gens intubés, plus de morts », voulait probablement dire, confusément, que « mieux vaut ne pas en avoir besoin ». Cependant, la politique macronnienne repose sur ce filet de sécurité. Filet de sécurité que la doctrine de rentabilité de l’hôpital avait déjà rendu bien précaire.

    Deuxième élément, l’école. La situation de l’école pourrait prêter à rire si elle n’était pas dramatique. Les promesses de moyens pour équiper les salles et protéger les personnels n’ont jamais été accomplies. Les protocoles sont absurdes et inefficaces. À la place, c’est une improvisation locale qui règne la plupart du temps. Pourtant l’indéboulonnable ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, se félicite d’avoir entre 7 % et 15 % d’enseignants absents. Sur le terrain, ce sont des taux de 20 % d’élèves absents qui sont mentionnés. Charge aux enseignants de se plier en quatre pour prendre en compte toutes les problématiques de rattrapage.

    L’absence de moyen contraste avec la place accordée, dans les discours, à l’importance de maintenir ouvert les lieux de savoir et d’éducation. La réalité saute aux yeux : ce qui intéresse le gouvernement est plus de pouvoir entasser les élèves dans des écoles, des collèges, des lycées surchargés que de risquer d’entraver la possibilité pour les parents d’aller travailler.

    Cependant, cela révèle une chose intéressante et un angle d’attaque important : puisque les lieux d’éducation sont, finalement, des variables d’ajustement pour permettre les activités économiques, une grève de leur part aurait des effets dévastateurs. Finalement, contrairement à ce que nous pensions, ce n’est pas la grève des notes qui forme l’ultima ratio regum de l’éducation, mais bien l’impossibilité, pour les parents, d’assurer leurs postes de travail. En espérant que cette idée fasse son chemin. [Ajout du 7 janvier] Le SNUipp appelle à la grève le jeudi 13 janvier. Cette voie est donc en train d’être arpentée.

    Il serait possible, naïvement, de croire que cette situation et cette dépendance envers des éléments aussi essentiels que l’École et que l’Hôpital puisse décourager le gouvernement et la classe dont il représente les intérêts de s’attaquer à ces secteurs. Il n’en est rien. Macron, en véritable chef de guerre du camp libéral, s’ingénie à utiliser tous les prétextes possibles pour poursuivre sa politique. Quitte à utiliser l’agonie de l’hôpital ou de la Sécurité Sociale pour les achever.

    Non seulement Blanquer veut continuer la mise au pas de l’éducation, en œuvrant dans des think tanks réactionnaires, mais Macron utilise même cette situation de crise comme un levier pour faire passer des réformes. Ainsi, les dépenses prodigieuses de l’Assurance Maladie seront compensées par la fin définitive des cotisations sociales et la mise en œuvre de taxes et de mutuelles privées. Dans le même temps, des joyeusetés telles que le forfait hospitalier et le forfait urgences sont là pour contribuer à compenser les finances meurtries des hôpitaux.

    1 https://www.leparisien.fr/societe/sante/covid-19-a-lecole-leger-assouplissement-du-protocole-sanitaire-suivez-notre-direct-07-01-2022-4ACQFYG5RJGQPMMTMRRPKHDUZQ.php

    2 Nous insistons là sur le fait qu’il ne s’agisse que d’un comparatif militaire et absolument pas d’un comparatif politique.

  • 30 anniversaire de la chute de l’URSS (4/4)

    30 anniversaire de la chute de l’URSS (4/4)

    Partie IV : L’offensive idéologique

    Pour beaucoup de personnes, y compris des personnes sincèrement progressistes, la fin de la guerre froide, la chute du mur, la dissolution de l’URSS signifiait la liberté. Aujourd’hui, il en reste des droits sociaux réduits de plus en plus, des régimes d’extrême-droite un peu partout sur la planète, et de nouvelles menaces de guerre. Cette génération qui chantait « le soleil se lève à l’est » ou « wind of change », a été amèrement trompée. Et l’espace politique, polarisé à gauche, est désormais sous l’hégémonie de la droite.

    Parmi les conséquences de la chute de l’URSS, l’une des plus durables est l’impact historico-culturel. C’est à dire la naissance d’une hégémonie culturelle et historiographique qui fait du communisme une idéologie criminelle par essence. Les historiens pro-soviétiques n’ont pas toujours été particulièrement bons. Coincés entre les projets d’études et l’impérieuse nécessité de défendre, ils ont souvent échoué à produire une histoire scientifique viable. De même, l’analyse marxiste de l’URSS a constamment été remisée au placard pour comprendre l’URSS. Finalement, à la chute de l’Union Soviétique, leurs travaux tombent dans l’oubli et laissent le champ libre à leurs détracteurs.

    Il faut rendre à César ce qui revient à César : les États-Unis sont loin d’être ceux qui ont porté le plus agressivement le flambeau de l’anticommunisme universitaire. Après le « moment totalitaire » du Maccarthysme, les universitaires américains vont rapidement abandonner les conceptions totalitaires. Elles ne fonctionnent soit pas, soit tellement qu’elles sont applicables partout, y compris sur le gaullisme. Mais dans la propagande d’État, dans les publications à scandale, dans la presse, elles sont omniprésentes.

    Les crimes du communisme | lhistoire.fr
    La pornographie de la terreur : il faut du sensationnel pour vendre. Quitte à jouer sur les chiffres.

    C’est en Europe que la bataille se joue. Deux profils émergent : les intellectuels, d’un côté ceux d’extrême-droite, mais aussi ceux de la « seconde gauche », cette gauche que la droite aime. De l’autre les déçus, les renégats, les fanatiques.

    La France et l’Allemagne sont devenus les centres idéologiques de l’anticommunisme. Dans son travail Les intellectuels contre la gauche: l’idéologie antitotalitaire en France, 1968-1981, Michael Christofferson rend compte de l’évolution idéologique des milieux intellectuels français. Le cycle est souvent le même : gauchisme, libertarisme, puis choix entre la démocratie bourgeoise ou le risque de dictature rouge. Ces intellectuels libéraux se sont constitués des réseaux de solidarité, d’autopromotion, qui leur donnent une hégémonie culturelle. Si les plus célèbres aujourd’hui sont Finkielkraut et BHL, le véritable orfèvre du grand retournement intellectuel est François Furet. Il s’attaque non seulement à la Révolution russe, mais son grand objectif est de réviser l’analyse de la Révolution française. Derrière cela, la volonté de faire triompher, au bicentenaire de celle-ci, l’analyse libérale. Il dessine une filiation Rousseau – Robespierre – Lénine, marquée du sceau infamant du totalitarisme. La CIA va analyser ce changement intellectuel et constater que celui-ci est extrêmement positif pour elle et pour la cause qu’elle sert. Elle considère que cette dégradation spectaculaire des milieux intellectuels français est une vraie contre-révolution culturelle. Nous en payons toujours le prix aujourd’hui, notamment en termes d’injonctions à échouer dans notre œuvre de transformation du monde.

    BHL et moi - Ecrivain de la comédie romande
    BHL, médiocre intellectuel, parvient à briller grâce à un poste de directeur de collection chez Grasset. Il s’y fait un grand promoteur de ses amis, tout comme un excellent autopromoteur.

    A cela s’adjoint la cohorte des fanatiques déçus, retournés, désillusionnés. Isaac Deutscher, historien trotskiste, décrivait ainsi Stéphane Courtois, le maître d’œuvre du Livre Noir du Communisme :

    « Il demeure un sectaire. Il est un stalinien renversé. Il continue de voir le monde en noir et blanc, sauf que les couleurs sont maintenant distribuées différemment. Lorsqu’il était communiste, il ne voyait pas de différences entre les fascistes et les sociaux-démocrates. En sa qualité d’anticommuniste, il ne voit plus de différence entre le nazisme et le communisme. Avant, il acceptait la prétention du parti à l’infaillibilité ; maintenant, il se croit lui-même infaillible. Ayant déjà été prisonnier de la « plus grande illusion », il est à présent obsédé par la plus grande désillusion de notre époque . »1 L’épithète stalinien, polysémique, est bien-sûr une injure dans la bouche de Deutscher. Il est devenu un anathème constant, permettant de tout réunir sous un seul épithète malsonnant, même les conceptions les plus contradictoires, sans jamais rien expliquer.

    Même le PCF, sous la pression, sous l’injonction à condamner, va accélérer sa propre décomposition en rompant avec son histoire. Il se tourne alors vers l’eurocommunisme, vers des formes molles, sociales démocrates. Si il est devenu dès 1972 un croupion du PS, en perdant toute initiative stratégique, il sonne là son glas, résumé par la figure de Robert Hue.

    En Allemagne, cette lutte idéologique se construit autour d’apologistes du nazisme, de réhabilitateurs discrets des années honteuses. Ernst Nolte, qui veut faire du nazisme une simple réponse défensive au « génocide de classe », devient le fer de lance de l’anticommunisme.

    Les Allemands de l’Est, dont une partie est aujourd’hui marquée par l’Ostalgie, cette nostalgie de la RDA, ne pouvaient être bernés par les légendes sur le « socialisme réel ». Pour accélérer la destruction de la mémoire, le patrimoine architectural, industriel et culturel a été annihilé. Une purge immense frappe les universités d’ex-RDA, où le corps des professeurs est limogé. Nicolas Offenstadt parle ainsi du « pays qui n’existait pas ». C’est sur cette tabula rasa que les mythes du totalitarisme Est-Allemand se sont forgés.

    Paradoxe cependant, L’ouverture des archives soviétiques lève le voile sur bon nombre de mystères. L’historiographie totalitaire, privée de concurrents, se déverse sur l’occident et sur l’ex-URSS. Mais au même moment, elle vit son chant du cygne. Les cent millions de morts promis par Le Livre Noir sont pénibles à trouver : il faut des astuces mathématiques telles que les « âmes mortes », ces enfants qui ne sont pas nés à cause de la démographie anémiée, ou encore compter les morts de l’invasion de 1941… La comptabilité morbide se mue en acte de foi, mais son influence est toujours immense. L’Éducation Nationale, par exemple, continue d’enseigner des billevesées sur cette période, au nom de sa fonction civique. C’est là une véritable frappe préventive contre les volontés de révolte sérieuses. Par ailleurs, les anticommunistes de droite ont réussi une véritable OPA sur l’antisoviétisme de gauche. Souvarine, Trotski, Orwell… sont omniprésents. Ils servent, à leur corps défendant, a construire une autre pince de la tenaille idéologique. Celle d’un communisme idéalisé, light, et qui mette à l’index toute discussion sérieuse sur l’Union Soviétique.

    Le communisme et les fameux 100 millions de morts : une manipulation |  Progrès Humain
    Robert Hue en figure d’un communisme criminel. Aujourd’hui cette affiche prête à sourire.

    L’anticommunisme est un couteau suisse. Il sert à beaucoup de choses. Dans les anciennes républiques soviétiques, la construction à marche forcée d’une identité nationale anti-russe s’appuie sur des « héros » d’un genre douteux. Ainsi les ultra-nationalistes ukrainiens, comme Stepan Bandera, mais aussi les SS Lettons sont à l’honneur. A l’inverse, la Russie utilise aussi l’opposition soviétique – nazi pour tendre des pièges politiques : la résolution de l’ONU sur la condamnation du nazisme est ainsi une manière d’obliger l’Ukraine à désavouer son histoire nationale ou à passer pour un suppôt du fascisme.

    En revanche, toutes les tentatives de « Nuremberg du communisme » se sont traduites par des échecs. Le couple Caeucescu, à la tête de la Roumanie est exécuté sommairement. Honnecker, qui dirigeait la RDA, est passé en procès. Il est accusé de 68 homicides : des personnes tuées en ayant tenté de passer la frontière. Le procès tourne au fiasco. Erich Honnecker se défend avec ardeur. Il compare les morts du mur avec ceux de la guerre du Vietnam, rappelle qu’il a agit selon les lois de la RDA, lois reconnues par la RFA lors de la signature du Traité Fondamental en 1972. En Pologne, Jaruzelski est lui aussi accusé en 2001 pour la répression de Gdansk. Là aussi, il parvient à retourner l’accusation, déclarant que c’était soit lui, soit les soviétiques. En 2007, il est à nouveau accusé. Les vices de procédure s’enchaînent et l’accusation finit par abandonner. A l’exception du procès des Khmers Rouges, tous les autres ont fait chou blanc. Il faut croire que, cette fois, les accusateurs ont tiré les leçons du procès de Leipzig : mieux vaut ne pas tenter la carte du procès.

    À Gauche :

    La chute de l’URSS a été diversement appréciée dans le monde et par les courants politiques. Pour un grand nombre, c’est un événement absolument positif. Nous retiendrons le « champagne »2 d’un Gérard Filoche, militant trotskiste, qui voyait dans la chute du mur puis de l’URSS une possibilité pour l’apparition d’une nouvelle révolution. Pendant presque 30 ans après cette déclaration, qu’a-t-il fait ? Gérard Filoche est resté au PS, dans lequel il a servi de caution de gauche, jusqu’à son exclusion de celui-ci pour avoir partagé une image antisémite. De même, pour les anarchistes proches de Guy Debord, la « destruction du stalinisme » devait être l’étape première vers la nouvelle vague révolutionnaire.

    Grande gueule", amoureux du Code du travail, "troll" sur Twitter... Qui est Gérard  Filoche, le trublion exclu du PS ?
    Gérard Filoche : hier champagne, aujourd’hui Alka Seltzer.

    Le sentiment général était le suivant : l’URSS polarisait tout. Son existence rendait très difficile la possibilité pour d’autres forces révolutionnaires (ou se concevant comme telles) pour s’exprimer et pour agir. Ca n’est pas faux. Le Parti Communiste Français, comme le Parti Communiste Italien, par exemple, pesaient de tout leur poids dans la société. Il existait une contre-culture, un anti-monde formé par les réseaux de ces organisations. Des associations culturelles, des manuels scolaires (qui n’ont pas connu un très grand succès), des maisons d’éditions, des centres de vacances… Exister comme organisation politique révolutionnaire à côté de cet immense océan militant était quasiment impossible. Les groupes maoïstes, par exemple, ont connu quelques succès, mais n’ont pas réussit à devenir un pôle – sauf ponctuellement. Mais lorsque l’URSS s’est effondrée, ces partis se sont délités. Ils n’étaient pas capable de pouvoir survivre autrement que comme des excroissances de l’Union Soviétique.

    Il y a là un paradoxe dans l’existence même de l’URSS. Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’existence de deux mondes entraînait des phénomènes d’actions-rétroactions. La double diplomatie soviétique, en tout cas de l’ère stalinienne, était marquée par deux exigences contradictoires : d’une part le fait de devoir assurer sa protection, sa survie, sa possibilité de grandir. De l’autre, l’objectif lointain, dont l’accomplissement était nébuleux, qui était le déclenchement d’une série de révolutions dans les pays capitalistes. Mais cet espace politique et idéologique n’était pas fixe, il était mouvant. Ainsi le monde capitaliste installait d’un côté des dictatures et de l’autre des droits sociaux. L’URSS devait faire des concessions qui la fragilisait. Finalement, Marcuse pose la question : est-ce que l’existence de l’URSS ne rendait pas, finalement, impossible un changement à l’échelle mondial ? Incapable de dépasser l’Occident, il faudrait qu’elle renonce à son existence, qu’elle passe par une nouvelle Anabase, pour revenir plus forte et tout emporter comme un raz-de-marée.

    Pour Trotski, par exemple la construction était perdue dès le départ. Sa seule perspective était de tout miser sur une hypothétique révolution mondiale, quitte à faire de l’URSS et de sa population des janissaires3 de celle-ci. La révolution devait être imposée par les armes ou périr. Face aux défaites militaires de l’Armée Rouge4, privé de ces perspectives révolutionnaires, il fallait donc renoncer.

    Pour Staline, exemple typique du pessimisme stratégique des praktiki, il fallait faire avec ce que les bolcheviques avaient, c’est à dire un espace contrôlé, et en second lieu uniquement tenter d’aider les autres. Cette construction pragmatique n’allait pas sans sacrifices. Lénine avait déjà décrit ce chemin comme extraordinairement ardu. Mais fallait-il ne pas tenter de l’arpenter ?

    Les opportunités de victoire sont rares, et la conjonction des facteurs qui permirent aux bolcheviques de l’emporter en 1917 et en 1921 également. Ce choix est loin d’être une évidence.

    Mais bien que difficile, il a quelque chose de rassurant : tout n’était pas parfait lorsque l’Union s’est élancée. Il n’y a donc pas à attendre que les choses soient parfaites pour essayer à nouveau.

    Toujours est il que le temps est passé. Trente ans après la chute de l’URSS, les accusations sur l’obstruction « stalinienne », sur le fait que l’URSS serait ce qui empêche une révolution mondiale, paraissent des arguments précaires. Le boulevard ouvert pour la révolution mondiale ne s’est pas traduit par de brillants succès. Après sa chute, les organisations politiques qui pensaient tirer bénéfice de cet effondrement ne sont pas parvenus à s’imposer. L’audience dont ils bénéficiaient quand ils participaient à la Sainte-Alliance contre l’URSS s’est ténue. Privés de la possibilité de fonctionner par incantation : « lorsque l’URSS tombera, ce sera la révolution », ces groupement se sont retrouvés sans boussole. Ironiquement, certains groupes, comme en Allemagne de l’Ouest, étaient portés à bout de bras par la Stasi. La fin du camp socialiste a sonné le glas de leur activité, pourtant supposée anti-soviétique.

    L’espace politique laissé laissé vide par la fin de l’Union Soviétique a été rempli par un renouveau réactionnaire, tandis que les groupes politiques d’extrême-gauche ne progressent que très peu. Et ceux qui bénéficient de la plus grande audience ne parviennent qu’a se concevoir en outsiders qui raillent les travers du pouvoir actuel, sans jamais se concevoir en dirigeants, en conquérants du pouvoir.

    En écrivant ce que nous écrivons là, nous pouvons donner l’impression que nous regrettons amèrement cette période. Notre posture pendant cette période de déclin aurait certainement été celle d’un rejet de l’URSS brejnevienne et gorbatchevienne. Mais nous énonçons là un fait : l’espace né de la chute de celle-ci s’est transformé en espace perdu.

    Célébrer ou commémorer ?

    La question n’est pas si anodine.

    L’histoire de l’URSS n’est pas un monolithe. Elle est constituée de plusieurs phases que nous apprécions différemment. Nous ne pouvons ni de devons célébrer de manière acritique l’URSS comme un paradis socialiste. Nous savons aujourd’hui que ça n’est pas vrai. De plus, cela n’a aucun intérêt, dans le sens où nous n’apprendrions rien si nous refusons de voir les manques, les erreurs. Nous n’apprendrions rien sur les manques et les insuffisances dans le processus de transition vers le communisme. C’est dans cet état d’esprit que nous avons publié des articles sur notre perception de l’histoire. Nous rejetons l’analyse apologétique de l’intégralité de l’URSS. À ce titre, nous abordons le conspirationnisme en URSS dans notre brochure sur ce fléau.

    Nous ne pouvons pas non plus tout jeter au feu.

    Dire que l’expérience était vouée à l’échec dès le départ. Faire des procès d’intention constant à sa direction, en partant du principe qu’elle agissait comme une sinistre conspiration ayant vocation à manipuler les soviétiques. Là non plus nous n’apprendrions rien. Nous rejetons cette histoire totalitaire qui fait de l’URSS après 1928 un continuum, un pays sans société. Nous rejetons aussi cette histoire qui se limite aux rôles romancés des « grands hommes », aux « grandes figures ». Qui ferait du succès ou de l’échec de l’URSS une simple affaire de personnalité. Quelles que soient les appréciations de l’histoire soviétique, elle mérite d’être analysée par des moyens scientifiques. C’est le travail que les chercheurs anglo-saxons tels que Sheila Fitzpatrick, John Arch. Getty, ou des francophones comme Alain Blum, Marc Ferro, Charles Bettelheim ont aussi essayé de réaliser.

    Faire des bornes abstraites, donner des dates fixes : 1921, 1928, 1936, 1956, 1985, 1991, 1993… comme date à partir de laquelle l’ami soviétique devient ennemi n’a pas plus de sens. Les dates charnières sont simplement l’expression visible de processus sous-jacents. Ce sont ces processus qui sont à comprendre pour l’avenir et pour comprendre qu’est ce que nous même nous aurons à affronter. Nous n’essayons pas seulement de définir des bornes de ce qui est bien ou ce qui est mal. Nous essayons d’utiliser cet héritage, de le comprendre, pour l’avenir. Comme nous l’indiquions, les révolutions sont heuristiques, elles défrichent une réalité inconnue. Les autres pays qui se sont lancés dans cette expérience, au premier plan desquels la Chine, ont pu bénéficier de ces enseignements pour essayer de nouvelles méthodes de résolution des difficultés. Mais elles aussi ont défriché des secteurs nouveaux, elles aussi ont du faire face à des problèmes tout aussi nouveaux.

    Oui, nous pouvons constater certaines choses importantes qui permettent d’analyser la nature de l’URSS. Notamment que, après le XXe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique, il n’existe plus de révolutions victorieuses, à l’exception de Cuba en 1959. Que l’économie soviétique s’éloigne de plus en plus d’une structure sans marché, d’une structure démonétarisée après le XXIIe. Que le processus d’intégration des pays du Bloc-Est, subséquente à la réforme du COMECON de 1955, marque les débuts d’une économie basée sur des échanges inégaux entre pays frères. Que la rupture sino-soviétique en 1963 marque le début du déclin du camp socialiste… Ces éléments nous permettent effectivement de considérer que le délitement de l’équipe dirigeante après 1953 engage définitivement l’URSS sur une pente descendante, laquelle l’amène à l’agonie.

    Mais cela ne signifie pas que les éléments qui expliquent cette défaite ne préexistent pas. Nous avons à reconnaître les erreurs, à reconnaître les torts, mais aussi à célébrer l’espoir immense que pouvait incarner ce projet. En ce n’est pas un point insignifiant. L’enthousiasme planétaire pour la création de l’URSS a traversé tous ceux qui rêvaient d’un monde meilleur : des catholiques sociaux jusqu’aux ouvriers syndicalistes. Pour la population d’URSS, qui sortait du Moyen-Âge, l’impression de voir, concrètement, réellement, le monde nouveau naître sous leurs yeux était un enivrement qui faisaient accepter les privations et les difficultés. En notre époque grinçante, ironique, cet enthousiasme prête à sourire. Il est pourtant essentiel dans tout projet de création d’un monde nouveau.

    Un projet brut, frustre, émergeant au milieu des décombres d’une des pires guerres de l’histoire. Un projet dont les traces, aujourd’hui, restent visibles, laissent transparaître un peu des lustres du passé. Sous la couche de crasse qui couvre les immeubles d’URSS, restent les mosaïques naïves qui célébraient les ouvriers et les ouvrières.

    La chute de l’URSS est une date rupture. Elle déchaîne les passions, car c’est un rêve déçu. On ne peut qu’avoir un goût doux-amer, en déambulant aujourd’hui, dans les rues qui portent encore les traces de ce passé. Messages d’espoir, mosaïques, architectures démesurées, devenus fantômes.

    Les mosaïques des immeubles soviétiques, symboles d’un passé qui ne passe pas encore. (source RTBH)

    Il n’est pas possible non plus de ne pas être ému en lisant ainsi les messages laissés par de jeunes soviétiques à leurs descendants :

    « Vous êtes la génération chanceuse : les guerres ne sont que de l’histoire ancienne ».

    Ukraine

    « Vous parlez de collaborations scientifiques et culturelles avec des représentants d’autres galaxies ».

    Novossibirsk

    « Vous ferez probablement pousser des jardins dans le cercle arctique »

    Mourmansk

    « Vous avez éliminé les bactéries et les virus nuisibles, le vieillissement et la maladie »

    Tiraspol

    « Nous nous adressons à vous, ceux qui ne savent pas ce qu’est la guerre »

    Okulovka

    Messages d’un avenir qui n’a pas existé. Les fautes sont nombreuses, et les manques criants. Mais c’est là où connaître ce passé, cette histoire est l’un des seuls vaccins pour s’immuniser contre ces manques. Et préparer l’avenir.

    1 Isaac Deutscher, « The Ex-Communists Conscience » [1950], Marxism, Wars and Revolutions. Essays from Four Decades, Verso, London, 1984, p. 5354.

    2 Récit. Souvenirs de trente ans. Chute du Mur de Berlin. Champagne ! http://www.gerard-filoche.fr/2019/11/04/recit-souvenirs-de-trente-ans-chute-du-mur-de-berlin-champagne/

    3 Les janissaires formaient un ordre militaire très puissant composé d’esclaves d’origine européenne et initialement de confession chrétienne avant leur conversion à l’islam, constituant l’élite de l’infanterie de l’armée ottomane à l’apogée de l’Empire. (Wikipédia)

    4 Celle-ci sont très souvent prises en otage pour des controverses Staline / Trotski. Dans l’imaginaire collectif, elles seraient du fait des volontés staliniennes de briller. Aujourd’hui, les historiens militaires sont plus nuancés à ce propos, mettant en avant des oppositions bien moins politiques qu’au départ. Ainsi, l’aventurisme de Toukhatchevski, étirant les lignes de communication démesurément ainsi que la qualité de l’encadrement des polonais sont considérés comme des facteurs déterminants.

  • 30 anniversaire de la chute de l’URSS (3/4)

    30 anniversaire de la chute de l’URSS (3/4)

    Partie III : les conséquences

    Du fait d’un phénomène assez classique d’inflation, la 3e partie a du être divisée en deux pour la rendre plus lisible. Il y aura donc 4 parties au total.

    La catastrophe économique et sociale

    Henri Alleg, déjà mentionné plus haut, a fait le récit du naufrage de l’URSS. La fin de l’Union signe le début d’une foire d’empoigne. Les partisans de la « thérapie de choc », comme l’économiste Américain Jeffrey Sachs, veulent faire passer instantanément les nouvelles républiques à une économie de marché hautement privatisée, sur le modèle des reaganomics, cette économie politique de la période Reagan. Il bénéficie de l’appui du FMI et de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le développement. Dès 1992, les privatisations sont massives, puis après 1994 on estime que plus de 50 % du secteur public est entre les mains du privé.

    Sous la pression conjointe de la mafia, des futurs oligarques et des puissances étrangères, le patrimoine industriel et immobilier de l’URSS est bradé.

    Cette opération n’est pas sans conséquences pour la population. Le niveau de vie est divisé par deux. Le chômage, inférieur à 0,1 % (en dépit du sous-emploi), passe à 7,5 %. Dans le même temps, l’accès aux soins se réduit drastiquement, tandis que l’alcool, et particulièrement l’alcool frelaté, devient un fléau. La prostitution, le trafic de drogues, le trafic d’armes devient un moyen de survie pour une partie de la population, quelque soit son âge. L’espérance de vie s’effondre tandis que le taux de mortalité augmente. L’inflation, incontrôlable, atteint 2600 %.

    Cette situation catastrophique enrichit une poignée d’oligarques, lesquels s’organisent en clans concurrents. Cette nouvelle stratification sociale, marquée par l’émergence des nouveaux Russes d’un côté et des pauvres de l’autre, se traduit dans les statistiques : le coefficient de GINI, marqueur des inégalités salariales, était de 0,24 en 1988 (plus on est proche de 0, plus l’égalité est parfaite. Aucun pays n’en a un aussi bas aujourd’hui.), il est passé à 0,48 en 1993 (équivalent à celui du Guatemala ou du Congo).

    Certaines républiques résistent mieux que d’autres. Ainsi le Bélarus modifie assez peu ses institutions, avec un pouvoir fort et un grand contrôle de l’État sur la structure économique. Cette politique mi-sociale mi-paternaliste lui permet d’encaisser progressivement le choc sans pour autant aller vers le socialisme.

    La guerre omniprésente

    De plus, l’effondrement de la Russie suscite des troubles. Plusieurs guerres ont lieu dans le Caucase, où l’enchevêtrement ethnique se marie mal avec la volonté affirmée de créer des états-nation. Arménie et Azerbaïdjan se livrent ainsi un conflit meurtrier, tandis que la Géorgie est séparée entre plusieurs parties. En Russie même, la situation est compliquée. Si Eltsine a laissé faire le séparatisme, il a posé des limites. Ainsi les Tchétchènes, qui refusent de signer le traité constitutif de la Fédération de Russie, doivent rester de force dans la fédération. Ils sont la garantie de pouvoir faire circuler le pétrole de la Caspienne à l’océan mondial. Entamée le 11 décembre 1994, la première guerre de Tchétchénie est une humiliation pour l’armée russe. Ses conscrits se heurtent à des vétérans de la guerre d’Afghanistan, rompus à l’usage des armes modernes, et font payer chèrement la tentative de reprise de contrôle par Moscou. En représailles, l’armée fait usage de la force brute. Ce premier acte se termine en 1996, date charnière dans l’histoire de la Russie post-soviétique.

    1993-1996 : l’épreuve de force

    Dans la capitale, la grogne se cristallise. Les tensions entre le Congrès, plutôt pro-soviétique et la présidence se tendent. Le 21 septembre 1993, la crise éclate. Eltsine fait dissoudre le Parlement, lequel, à son tour, démet le Président de ses fonctions. L’armée, en dépit de certaines réticences, intervient en faveur du pouvoir central. Sous les applaudissements des occidentaux, environ 1 500 personnes sont tuées. Les images spectaculaires des chars, des unités spéciales et de la « Maison Blanche » en feu marquèrent les esprits. Si cette date est parfois vue comme un marqueur de la victoire de la démocratie à l’occidentale, elle illustre surtout le fait que le nouveau régime n’hésite pas à se passer des règles constitutionnelles quand l’enjeu est trop important. Dans l’ensemble la majorité de la population approuve l’écrasement de la vieille garde de l’URSS.

    Russia's Unlearned Lessons From the Failed Revolt of 1993 | The Nation
    L’incendie de la « Maison Blanche ».

    Pourtant, lors des élections de 1996, le candidat du Parti Communiste de la Fédération de Russie, Guennadi Ziouganov, est donné largement victorieux. C’est d’ailleurs une situation assez récurrente dans la plupart des ex-Républiques Populaires, après une phase libérale, la plupart, de dépit, remirent en place l’ancienne équipe. Cependant, dans l’intervalle, les partis se sont largement social-démocratisés.

    En février le KPRF rassemble 25 % des intentions de vote, contre 3 % pour Eltsine, haï par la population du fait de l’effondrement du niveau de vie et de la guerre en Tchétchénie. Face à cette catastrophe annoncée, le Kremlin fait feu de tout bois. Il met au pas les oligarques et leur impose une unité face à la menace. En échange, il invente un stratagème pour obtenir leur soutien : il brade à prix réduit les parts des compagnies d’État qui restent, en échange d’un don et d’un soutien pour la campagne. Cette méthode fait que les Russes ont payé de leur poche le spectacle démesuré de la réélection de Boris Eltsine. Celui-ci fait également appel à ses amis occidentaux. Bill Clinton lui obtient un prêt de 10,2 milliards de dollars, en plus de 2 milliards pour sa campagne propre. Alain Juppé ou Helmut Kohl viennent lui prêter main forte, tandis que le Club de Paris (un groupe informel de créanciers) et la Banque Mondiale lui accordent des facilité de remboursement et des prêts supplémentaires.

    Avec l’appui de conseillers spéciaux, il mène une campagne brutale, dans laquelle le « vote ou perd » revient sans cesse, accompagné d’une débauche de propagande anticommuniste. Il fait des promesses à tout va, met fin à la guerre en Tchétchénie… Cependant, peu avant le scrutin terrifié de la situation, il prépare un décret pour faire intervenir à nouveau l’armée et arrêter les dirigeants du KPRF. Finalement l’immense effort de réélection porte ses fruits, avec l’appui de fraudes massives. Eltsine est réélu avec 53,82 % des voix.

    Gorbatchev, candidat lui aussi, récolta d’un 0,5 % qui illustre l’amour que lui porte ses concitoyens.

    Russia is back ?

    Après cette élection, le pays est exsangue, vidé par l’immense braderie. En 1998, il s’enfonce dans une crise économique telle que 70 % des échanges sont faits sous la forme de troc, les salaires sont versés en nature aux employés… Cette crise est conjurée par plusieurs facteurs : le rebond de l’économie et la hausse du pétrole. Sa résolution arrive en même temps que l’irruption d’un nouveau personnage central de la vie politique russe, Vladimir Poutine.

    Pour certains communistes, Poutine fait rêver, dans le sens où il incarne une revanche sur la victoire occidentale. Nous ne partageons pas cette joie. Le fait que nous reconnaissions son talent politique et géopolitique n’est en rien un soutien : c’est un constat.

    Si Poutine apparaît souvent aux occidentaux comme un personnage occulte et monstrueux, il faut reconnaître qu’il a réussit un coup de maître : apparaître comme un sauveur au moment de la crise, comme un personnage fort. Incarnant la tradition du patronage russe, mettant au pas les oligarques, mais également comme une personne s’inscrivant dans l’héritage soviétique de grandeur, capable de réaliser une forme de césarisme. Ses résultats électoraux ne sont pas totalement usurpés. Aujourd’hui, la place de la Russie comme puissance internationale est étroitement liée à la figure de ce personnage.

    Le bouleversement international

    Le 11 septembre 1990, Georges H. Bush, devant le Congrès Américain, prononce un discours historique. On le résume souvent à cette expression qui fait encore frémir les conspirationnistes : le Nouvel Ordre Mondial. Ce terme renvoie cependant à une réalité. La disparition de l’URSS entraîne une série de conséquences. Les USA restent la seule superpuissance. Hubert Védrine parle alors d’hyperpuissance. 11 ans de Pax americana s’ouvrent, jusqu’à ce que, par un hasard de date, les attentats du 11 septembre 2001 y mettent fin.

    Avec la chute de l’URSS, les USA et l’occident en profitent pour restructurer leurs relations, tant avec la Russie qu’entre eux. La politique du roll back, du refoulement, entraîne l’installation d’un nouveau cordon sanitaire autour du heartland russo-chinois. Ainsi, des pays comme les États Baltes, la Pologne, la Hongrie, l’Ukraine et la Géorgie sont courtisés pour entrer dans l’OTAN.

    L’Union Européenne, alliance d’impérialismes européens, naît et étend son influence sur les anciennes républiques populaires. Cependant, tandis que les USA la soutenaient étroitement durant la guerre froide, des tensions économiques apparaissent.

    Les autres pays se revendiquant du socialisme, quant à eux, sont abandonnés. La Corée du Nord, privée de soutien, en particulier en termes de produits chimiques et de pièces détachées, s’enfonce dans une douloureuse famine. Cuba doit faire appel au tourisme et à l’export de sa principale production : les médecins. Ce sont là des conséquences de la Division Internationale Socialiste du Travail. Sans contrôle sur leur propre économie, la défection du centre a laissé les périphéries seules.

    Le début de l’été

    La fin d’un monde bipolaire et le développement spectaculaire de la mondialisation des échanges laisse sans grille de lecture les analystes. Certains historiens et politologues, comme Francis Fukuyama, évoquent une « fin de l’histoire ». D’autres, qui préfigurent le renouveau réactionnaire, à l’image de Samuel Huntington, proposent une géopolitique raciale et culturelle, celle du choc des civilisation. Il en ressort cependant que le sentiment général est celui d’une ère de paix perpétuelle, dans laquelle les guerres symétriques sont rendues impossibles, et où le conflit se limite au maintien de l’ordre. Ce sentiment d’une coupure nette entre passé et présent donne naissance à ce que François Hartog nomme « le présentisme ». Demain est un autre aujourd’hui, et l’histoire a disparu. Pour les régimes démocratiques libéraux, c’est là une occasion magnifique : ils peuvent s’affirmer comme étant le stade suprême de l’histoire tout en créant une séparation avec leur passé maculé de sang.

    Image illustrative de l’article Le Choc des civilisations
    Le monde selon Samuel Huntington.
    https://unitecommuniste.com/analyses/la-fin-dun-ete-de-30-ans/
    A lire sur notre site.

    Mais cette anesthésie maquille un travail de fond organisé par la bourgeoisie. Celle-ci, quoiqu’on puisse penser de l’URSS, avait du réaliser des concessions importantes sur le plan social et politique. Ces compromis, dont, en France, l’exemple le plus éclatant est le programme du CNR, avaient vocation à neutraliser les classes populaires en général et la classe ouvrière en particulier. En augmentant la taille des miettes des surprofits de l’impérialisme, en développant une politique de démocratisation et de protection sociale, les impérialistes ont réussit à acheter la paix. C’est d’ailleurs là un paradoxe souligné par Herbert Marcuse : l’existence de l’URSS obligeait le monde capitaliste à mettre en place des mesures de gauche, tandis que l’existence de l’encerclement capitaliste obligeait l’URSS à faire des concessions sur sa droite (ingénieurs, administrateurs, grands barons rouges). L’affaiblissement concomitant des PC et de l’URSS, en plus de la crise, avait déjà permis les Reagan et les Thatcher. Une fois débarrassés de leur ennemi, les bourgeoisies reprennent l’offensive. D’abord timidement, puis ouvertement. Seule victoire : la fin de la pression ne rend plus nécessaire le recours à des régimes tels que l’Apartheid d’Afrique du Sud. Ils peuvent désormais être conspués publiquement, boycottés, lâchés. Aujourd’hui, on célèbre ainsi Desmond Tutu et Nelson Mandela, mais il y a 30 ans, la France armait le régime ségrégationniste.

  • 30 anniversaire de la chute de l’URSS (2/4)

    30 anniversaire de la chute de l’URSS (2/4)

    Partie II : pourquoi la chute de l’URSS ?

    La Chute de l’URSS est la conjonction de plusieurs facteurs. Grossièrement on peut identifier quatre éléments qui expliquent qu’elle ait eu lieu :

    Une stratégie de transformation erratique, des raisons économiques, des dissensions entre centre et périphéries et une politique de réformes qui joue le rôle de détonateur. A ces facteurs internes, s’ajoute une pression externe, bien connue, que nous allons intégrer dans les différentes parties.

    La construction du communisme : face aux rendements décroissants

    Paradoxalement, un ouvrage anticommuniste comme Le pouvoir confisqué de Hélène-Carrère d’Encausse illustre avec acuité les transformations politiques au sein de l’URSS avant et après 1956. La période stalinienne est une période de bouleversements sociaux, d’ascension pour un grand nombre de jeunes ouvriers et de jeunes ouvrières. J. Arch. Getty la décrit ainsi :

    La révolution stalinienne a été une campagne enthousiaste, pas une politique. Les normes industrielles scientifiques et les calculs rationnels du potentiel agricole ont été mis de côté au profit d’une mobilisation enthousiaste. “Les bolcheviks peuvent prendre d’assaut n’importe quelle forteresse” est devenu le mot d’ordre de la nouvelle révolution ; la vitesse et la quantité plutôt que la précision et la qualité sont devenues les critères de succès. Des avertissements prudents furent dénoncés comme du sabotage ou du “naufrage capitaliste”, et une analyse minutieuse fut suspectée. Personne ne pouvait rester à l’écart de la grande poussée de modernisation et de socialisme. Et peu le faisaient. La période du premier plan quinquennal (1928-32) fut une période d’exubérance et d’enthousiasme. Des millions d’ouvriers sont allés à l’école et sont passés à la direction. Des millions de jeunes paysans se sont échappés des villages et ont afflué vers de nouvelles vies dans la construction. Les jeunes se sont portés volontaires en grand nombre pour travailler à l’effort commun, pour aider à la collectivisation et pour améliorer leurs qualifications professionnelles. Pour les jeunes Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev [au pluriel dans l’extrait de départ], ce fut le meilleur des temps. C’était la période d’optimisme et de dynamisme et l’époque qui a lancé leur carrière. La mobilité ascendante enthousiaste des plébéiens ressemblait beaucoup à l’aboutissement de la Révolution : les travailleurs prenaient le pouvoir et construisaient le socialisme.1

    Eric Hobsbawm la décrit également comme une ère d’ascétisme militant, d’égalitarisme forcené. Une économie de pénurie de biens de consommation, mais une période enivrante d’accouchement d’un monde nouveau, dans la douleur et parfois le sang.

    Cette période est marquée par des actions et des rétroactions mal comprises, mal interprétées : si l’économie se démonétarise par la collectivisation et la planification, elle se complexifie et se professionnalise aussi. Elle a besoin à la fois d’un entrain révolutionnaire pour franchir les obstacles, mais dans le même temps d’une apparition de normes de fonctionnement. Il en résulte alors une progression parfois sans grande harmonie, chaotique, mais qui contribue à remplir progressivement les objectifs pour passer à une nouvelle étape : celle d’une société communiste. Des privilèges existent, temporaires, précaires. Gravir les échelons, c’est également augmenter sa vulnérabilité. Vulnérabilité qui touche tous les niveaux, y compris les proches du pouvoir. Les carrières sont météoritiques et les chutes sont vertigineuses.

    Après 1956, tout semble se stabiliser. Les dirigeants décident de réviser la politique stalinienne de construction du socialisme et de confrontation avec l’impérialisme. Les choses doivent désormais suivre leur cours. Les responsables deviennent inamovibles, les carrières sont lissées. Les mêmes visages occupent les mêmes postes jusqu’à leur retraite. Hélène Carrère-d’Encausse note ainsi l’évolution des moyennes d’âge. Les avantages précaires, plus postes de combat que sinécures, deviennent des planques. La nomenklatura et les apparatchiks se développent, passant de couche sociale à catégorie figée. La transition socialiste, processus de transformation des rapports sociaux, des rapports économiques, de l’organisation du travail et de l’espace, devient de plus en plus une métaphore idéologique qui se confond avec la simple élévation du niveau de vie et du niveau de consommation. Plus l’URSS « avance » vers le communisme, plus celui-ci apparaît lointain, plus le sentiment général est qu’il n’arrivera jamais et que les rendements deviennent décroissant.

    Leonid Brejnev and Gerontocracy. | Behance
    La gérontocratie soviétique des années 1970-1980.

    L’essoufflement

    A la fin des années 1970, le dirigeant Youri Andropov demande au KGB d’enquêter sur la situation économique de l’URSS. Cette enquête se base non plus sur un simple inventaire de la production, mais bien sur l’intégration de notions telles que celles de la valeur ajoutée. Les résultats sont alarmants : l’URSS est derrière le Japon et même la RFA en termes de PNB.

    Contrairement à une idée reçue, l’URSS de l’après-guerre n’était pas un marché clôt. Dès les années 1930, elle fait preuve d’une porosité vis-à-vis du marché mondial. Ainsi, la crise économique de 1929, bien que n’ayant pas eu de conséquences directes, a joué sur la capacité de l’Union soviétique à bénéficier de crédits d’achat auprès d’autres pays (USA et Allemagne notamment), ou d’écouler son stock de matières premières. Cette crise joue d’ailleurs un rôle de catalyseur dans la politique stalinienne de collectivisation, mais aussi dans les répercutions de celle-ci au cours des années 1930 (difficulté à se procurer des tracteurs ou des pièces détachées, ainsi que des engrais chimiques). Après la Seconde Guerre mondiale, des échanges importants, mais peu médiatisés, se déroulent. A titre d’exemple, les réacteurs RBMK d’URSS servaient à produire du silicium irradié, lequel servait pour la fabrication de composants électroniques au Japon et aux USA.

    Dans cet unique océan d’échange marchands, l’URSS était désavantagée. Son système industriel, né dans l’urgence des années 1930, n’était plus agrandi à coup de « prises d’assaut » staliniennes. Il était désormais « géré », avec très peu d’investissements, devant se développer sur ses propres ressources. La réforme Liberman des années 1960, a introduit une autonomie des entreprises les unes par rapport aux autres, chacune devant réussir à faire preuve de sa viabilité. Pour certains ensembles économiques, qui ne peuvent pas être rentables par nature, c’est une catastrophe. Elle est atténuée par les apparatchiks, lesquels se méfient de la montée en puissance des gestionnaires d’usine et des administrateurs, mais la situation est problématique. Le billard à trois bandes de l’ère stalinienne : experts-bureaucratie-base est remplacé par un affrontement binaire entre bureaucratie et experts. Cette relation duale met de côté la lutte des classes interne au socialisme. Quant à la mise en place des réformes, elles se traduisent par un vieillissement progressif du parc industriel. L’inextricable système bureaucratique d’attribution des marchés au sein de l’État soviétique ne favorise pas l’innovation. À ce titre là, le die & retry libéral, dans lequel le coût social est supporté par les travailleurs, permet une adaptabilité importante aux évolutions des marchés.

    Dans le même temps, le choix d’une recherche appliquée aux besoins urgents avait privé l’URSS de la possibilité de s’inclure dans la révolution technologique des années 1980, celle de l’informatisation. La dépendance de l’URSS envers des systèmes périmés (la lampe à vide plutôt que le transistor) lui faisait accumuler un retard technique que seul l’espionnage industriel venait compenser.

    L’exportation de produits pétroliers avait donné un avantage conséquent à l’Union après le choc pétrolier des années 1970. Cependant, ces exports créaient un fonctionnement par rente, profitable, mais fragile. Le contre-choc pétrolier des années 1980 et le ralentissement général de la croissance à l’issue des 30 glorieuses est venu en apporter la démonstration.

    Jusque dans les années 1980, les crédits accordés à l’URSS étaient considérés comme relativement fiables. Mais passé cette datte, l’endettement, la dépendance à la perfusion de crédits étrangers, est devenu une menace pour la stabilité économique du pays. Alors que le programme de Gorbatchev demandait des moyens d’investissement immenses, les prêteurs fermaient leurs portes aux demandes soviétiques.

    En plus de cela, la défection de certains agents et militaires hauts placés a permis à l’occident de découvrir la réalité économique soviétique, secret jalousement protégé par le KGB.

    Vetrov

    Vladimir Vetrov, dit « Farewell », a été un de ces acteurs essentiels de la chute de l’URSS. Son histoire est digne d’un roman, et a été plusieurs fois adaptée en film. Agent mal noté, frustré de l’absence de possibilité de promotion, pris d’alcool, qui finit par se retrouver dans l’escarcelle des services secrets français. Il leur fait des révélations fracassantes : l’intégralité de la liste des agents du KGB en Europe. Ces révélations, ainsi que les 2 997 documents secrets transmis par Vetrov, sont données en 1981 aux Américains par Mitterrand, désireux de montrer son allégeance à l’Occident. Il s’en suit deux choses importantes : les USA découvrent la vulnérabilité et les tensions internes de l’URSS, ainsi que sa dépendance à l’espionnage. Les français lancent alors une opération de balayage contre le KGB, en le prouvant par des documents soviétiques. Cette manœuvre révèle aux soviétiques la source d’information. Vetrov n’est cependant pas arrêté pour cela, mais pour la tentative de meurtre de sa maîtresse et le meurtre d’un membre de la militsya. Lorsque l’enquête finit par déterminer sa responsabilité, il est exécuté.

    Le dernier espion de la guerre froide
    Vladimir Vetrov : le dernier espion de la guerre froide.

    Vetrov, par son action, a convaincu les américains que l’URSS peut chuter. C’est un bouleversement dans la conception de l’avenir, qui faisait de l’URSS une entité appelée à perdurer. Pour le gouvernement américain, l’épuiser devrait provoquer son effondrement. Reagan, en 1983, lance ainsi l’IDS, Initiative de Défense Stratégique, souvent nommé « Star Wars ». Si ce projet a pour ambition de mettre fin à la parité nucléaire, il sert aussi provoquer à des dépenses immenses. Le budget militaire représente 50 % du budget de l’État soviétique, tandis que pour les USA, elle ne dépasse pas les 6 %. Avec des investissements minimum et une faible aide accordée aux Talibans et aux Contras du Nicaragua, les américains provoquent des pertes coûteuses dans l’armée soviétique et amplifient la grogne contre le régime.

    La catastrophe nucléaire de Tchernobyl est venue parachever ce sentiment de détresse. En plus du coût humain2 et du coût financier3 un sentiment d’humiliation s’est emparé de l’URSS. L’une des centrales les plus modernes du monde montrait alors ses défaillances techniques. Si le procès de Tchernobyl a fait reposer intégralement la faute sur les opérateurs, la réalité était différente : les réacteurs RBMK et leurs systèmes de contrôle étaient d’une autre époque. L’effort sacrificiel réalisé par l’URSS pour juguler la contamination est un effort digne d’une société en guerre totale.

    Les tensions entre centre et périphéries

    Ironie de l’histoire, la centrale nucléaire de Tchernobyl était la première centrale installée en Ukraine. Elle était réclamée à corps et à cri par le PC local, comme démonstration de l’intérêt porté à un développement moins inégal. La réalité étant que les périphéries soviétiques étaient souvent des parents pauvres. Ces confins de l’Union soviétique et les régions du bloc Est au contact avec l’occident étaient soumises à une tension énorme.

    Le cas Berlin

    Berlin-Ouest illustre pleinement les problèmes des interfaces de contact entre occident et bloc Est. Anomalie issue de la transgression des conventions d’armistice par les occidentaux, l’enclave de Berlin-Ouest a été une épine dans le pied de l’ensemble du camp socialiste durant toute la durée de la guerre froide. Il est d’ailleurs illustratif d’un changement de conception entre la période stalinienne, marquée par l’affrontement entre visions du monde, et la période suivante, marquée par les conceptions de sphères d’influence.

    Pour la direction stalinienne, l’existence de la RDA et de la séparation entre Allemagnes est loin d’être vue comme positive. L’idée de base, jusqu’en 1947, est uniquement d’obtenir des gouvernements de coalition antifascistes, que ce soit dans les pays de l’Est comme en Corée ou en Allemagne. Il faut dire que la situation est inédite : l’Armée Rouge occupe des territoires, mais le gouvernement soviétique ne croit pas à la possibilité de les soviétiser « par en haut ». L’ambition est de les neutraliser. Seule la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et l’Albanie sont dans des situations différentes, soit par la libération de leur propre territoire, soit par une révolution. Après 1947 et le durcissement de l’attitude des occidentaux, les soviétiques à leur tour durcissent leur attitude vers les pays dans l’orbite soviétique.

    Reste Berlin-Ouest. Lors de la crise de Berlin, en 1947-1948, le gouvernement soviétique, prend acte de l’unification unilatérale des zones d’occupation soviétiques. En somme il déclare « puisque vous voulez faire un pays avec vos zones, nous aussi. » et coupe l’enclave. C’est une provocation en réponse à une autre provocation. Mais elle fait long feu : le pont aérien empêche l’asphyxie de Berlin et les soviétiques reculent. En réponse à la création de la RFA, la RDA est proclamée.

    Les capitaux occidentaux affluent dans Berlin-Ouest, laquelle devient une vitrine de la société de consommation et du succès du capitalisme. C’est une excellente opération de communication pour l’Occident : ils peuvent porter à bout de bras une économie artificiellement florissante, attractive, tandis que le bloc Est ne peut pas réaliser la même chose. Il s’agit de favoriser l’hémorragie de population en utilisant la capitale pour siphonner le camp socialiste. C’est un succès. Succès auquel répondent maladroitement les dirigeants de la RDA, notamment par le Mur, devenu en lui-même un aveu d’échec. Ce n’est pas un hasard si le signal de la fin de l’URSS est la chute du Mur : il incarne la capacité de subversion des sirènes de la consommation, de l’impérialisme et du capitalisme. Aurait-il mieux fallu, comme Staline le pensait, comme Béria l’a aussi défendu, abandonner l’Allemagne ? Peut-être.

    Le commerce extérieur et l’infiltration

    Autres aspects de ces interfaces problématiques, le cas de la contrebande et du commerce. En dépit de défaillances importantes, ce n’est pas par son centre que le système soviétique s’est effondré. Les régions les plus centrales sont d’ailleurs celles qui sont restées les plus favorables au maintien de l’Union soviétique. Mais ce sont, en revanche, les régions périphériques qui sont celles par lesquelles se sont infiltrés les retours d’une économie de type capitaliste. Soit par le développement d’une mafia corruptrice, grâce à la contrebande, aux petits échanges, aux petits privilèges accordés aux hommes de la nomenklatura. Soit par la libéralisation progressive du commerce international, dans lequel officient ceux qui vont se repaître de la dépouille de l’URSS. Ces deux branches de la tenaille (souvent d’ailleurs assez proche l’une de l’autre), jouent un rôle considérable dans la renaissance très rapide du capitalisme en Russie. Ces marchands se sont par la suite dotés de leurs propres banques, puis ont grossi sur les ventes des secteurs d’État à l’encan.

    Ethnic map of the USSR : r/MapPorn
    Les ethnies soviétiques.

    Autre point, non négligeable, est celui de la mainmise Russe sur la plupart des secteurs clés. Cette domination est devenue progressivement de moins en moins acceptée. Dans le Caucase et en Asie Centrale, les tensions sont particulièrement fortes. La révolution Islamique d’Iran influence certaines des populations de ces régions périphériques, tandis que l’humiliante guerre d’Afghanistan produit des réactions de solidarité. Hélène Carrère-d’Encausse, encore, dans L’Empire Eclaté, prophétise sur un effondrement en provenance de ces régions. Elle considère que la disproportion démographique entre ces régions et celles du centre va entraîner des revendications ethniques qui vont mettre à mal les relations de domination entre centre et périphérie. Il faut dire que ces questions obsèdent quelque peu l’historienne4.

    Certains éléments semblent lui donner raison :

    Le 17-18 décembre 1986, des émeutes ont lieu à Almaty du fait du limogeage du premier secrétaire du Kazakhstan, un Kazakh, remplacé par un membre du Parti Communiste de Russie. Ces émeutes sont sévèrement réprimées.

    Le 27 février 1988, les forces armées de la RSS d’Azerbaïdjan massacrent une trentaine d’Arméniens à Soumgaït. Cet événement est significatif : les tensions entre les républiques sœurs d’URSS s’exacerbent, tandis que le centre peine à réagir. Les véhicules anti-émeute sont pris d’assaut par les manifestants. Il faut deux jours pour que l’armée soviétique reprenne le contrôle.

    Mais finalement, ce sont les régions les plus proches de l’occident, celles qui notamment possèdent des liens historiques ou économiques, qui sont les premières à tomber. Les États Baltes notamment sont la porte d’entrée de l’onde de choc.

    Explosion de la soupape de sécurité

    La démocratie soviétique est devenue un sujet de plaisanteries. Cependant, elle mérite qu’on se penche dessus. Gorbatchev, dans ses projets de Perestroika et de Glastnost, reprend des éléments qui avaient été développés dans les années 1935-1936 par la direction soviétique. Une des peurs, dès cette époque, est celle de l’anémie terrible qui frappe le fonctionnement des soviets depuis la fin de la guerre civile5. Lorsqu’en 1936, la réforme démocratique est tentée, elle se heurte à une levée de bouclier importante de la part des militants du PC(b). La raison invoquée est le risque que la démocratisation facilite le retour des vieilles classes. L’opération est néanmoins tentée, mais avec une contrepartie liée au lobbying intense des ultras du parti : une opération de balayage de la société a lieu en parallèle. Cependant, autant la Perestroïka stalinienne avait vocation a affirmer la contrôle central sur l’économie, autant celle de Gorbatchev est une libéralisation à outrance. Elle est constituée de 5 points.

    • Fin de la collectivisation. Les terres sont restituées aux paysans avec des contrats à très long terme (50 ans) pour les productions familiales.
    • Développement de PME et de coopératives économiques.
    • Développement de l’autogestion des entreprises d’État avec une liberté laissée à la définition des prix de vente.
    • Politique de libéralisation politique et de stimulation de la démocratie locale.
    • Politique de listes multiples avec des candidats qui ne sont plus cooptés par les échelons supérieurs (repris de la politique de 1936-1937).

    Lorsque Gorbatchev lance sa version de la Perestroïka, les tensions sont déjà à leur comble. Il agit comme quelqu’un qui ouvrirait une cocotte minute sous pression. Elle lui explose au visage. Il est notable que cette politique est marquée par le compromis. Deng Xiaoping avait développée une politique similaire, mais l’avait fait appliquer à fond en créant une réforme du cadre légal : droit de l’entreprise, droit des faillites, droit des contrats, droit bancaire, droit de la propriété foncière, droit du travail, etc. En outre, il avait complètement verrouillé l’aspect politique pour l’imposer par le choc. Chez Gorbatchev, la négociation avec les grands du régime et l’amateurisme de la transition économique génère une anarchie dans laquelle les rapaces précités vont se ruer. De plus, les liquidateurs de ce qui pouvait rester de socialiste en profitent pour s’affirmer, même aux plus hauts échelons de l’État. Ainsi, Alexander Yakovlev, membre du Poliburo, décrit son action :

    « Après le XXème Congrès, dans un cercle très étroit de nos amis et associés les plus proches, nous avons souvent discuté des problèmes de démocratisation du pays et de la société. Nous avons choisi une méthode simple – comme un marteau-pilon – pour propager les « idées » de feu Lénine. Un groupe de réformateurs authentiques et non imaginaires a élaboré (bien sûr, oralement) le plan suivant : frapper Staline et le stalinisme avec l’autorité de Lénine. Et ensuite, en cas de succès, – frapper Plekhanov et la social-démocratie – contre Lénine, et ensuite – avec le libéralisme et le « socialisme moral » – contre le révolutionnarisme en général… Le régime totalitaire soviétique ne pouvait être détruit que par la glasnost et la discipline totalitaire du parti, tout en se cachant derrière les intérêts de l’amélioration du socialisme. […] Avec le recul, je peux dire avec fierté qu’une tactique intelligente, mais très simple – les mécanismes du totalitarisme contre le système du totalitarisme – a fonctionné. »

    – Yakovlev, dans l’introduction du « Livre noir du communisme ».

    Il est probable que Yakolev escomptait passer d’un système dirigiste à un autre. Le tout en prétendant améliorer le socialisme. Cela ne peut pas ne pas faire penser à la citation de Mao présente dans De la dictature intégrale sur la bourgeoisie de Tchang Tchouen-Kiao.

    « Tu veux la transformation socialiste ? Il prétend consolider l’ordre de démocratie nouvelle. »

    Mais, en fait de transition simple, cette marche forcée vers la « liberté » s’est traduite en réalité par un effet de dominos. En relâchant la pression qui maintenait l’unité de l’URSS, Gorbatchev ouvre la porte à un délitement qui s’amplifie sans cesse. Délitement alimenté par la propagande occidentale, laquelle promet paix, liberté et prospérité à ceux qui sortiraient du communisme.

    La fin

    Très vite, l’URSS se délite. Les périphéries se mobilisent, tandis que le centre abandonne toute répression : il ne faut plus se mettre en porte à faux avec l’occident, qui détient la dette du pays. Entre les émeutes en Asie Centrale en 1986, celle dans les Pays Baltes en 1987, les pogroms dans le Caucase, des mobilisations en Ukraine et en Moldavie, la liste est longue, et parfois teintée de sang.

    Moscou perd peu à peu le contrôle. Dans le même temps, le bloc se fissure. Jaruzelski cède devant Lech Walesa. La Chute du Mur est un catalyseur. En URSS, le 25 octobre 1989, le PCUS perd ses sièges spéciaux au Congrès, son rôle de Parti Unique est de plus en plus précaire.

    Après des soubresauts, l’agonie se termine : 14 janvier 1991, Nikolaï Ryjkov démissionne de son poste de premier ministre. Pourtant, le référendum du 7 mars 1991 sur le maintien de l’URSS est approuvé à 76,4 %. Cette importante victoire pour les partisans du maintien de l’URSS est sans lendemain. D’autres forces centrifuges, bien plus importantes, sont à l’œuvre.

    Le 12 juin, Boris Eltsine remporte les élections et devient président de la République Soviétique de Russie. Il proclame l’indépendance de la Russie. Le 19 août le «Comité général de l’état d’urgence», formé par des cadres importants des services militaires et secrets tente un coup de force. Eltsine apparaît alors comme un héros, faisant un célèbre discours, juché sur un tank.

    Le 24 août, Gorbatchev dissout le Comité Central, démissionne de ses fonctions de secrétaire général et dissout les unités du Parti. Dans le même temps l’Ukraine prend son indépendance. Entre août et décembre, 10 font sécession. Le 8 décembre, la CEI, Communauté des États Indépendants, simple association, prend place. Au début la matinée du 25 décembre, Gorbatchev annonce sa démission de la présidence de l’URSS : « J’interromps ainsi mes activités au poste de président de l’Union des républiques socialistes soviétiques ». Le Soviet Suprême, le même jour, annonce que la RSFS de Russie devient la Fédération de Russie. A 19h32, le drapeau rouge est baissé pour la dernière fois sur le Kremlin. A 23h40, le drapeau Russe est hissé, pour la première fois depuis la Révolution. En dépit des propos de Gorbatchev, qui déclare « l’ancien socialisme s’est effondré avant qu’un nouveau, plus humain et plus scientifique, ne soit prêt à fonctionner », c’est une page de l’histoire qui se tourne.

    1 The Stalin Revolution was an enthusiastic campaign, not a policy. Scientific industrial norms and rational calculations of agricultural potential were cast aside in favor of enthusiastic mobilization. “Bolsheviks can storm any fortresses” became a watchword of the new revolution ; speed and quantity rather than accuracy and quality became the criteria for success. Cautious warnings were denounced as sabotage or “capitalist wrecking,” and careful analysis was suspect. No one could stand aside in the great push for modernization and socialism. And few did. The period of the first Five Year Plan (1928-32) was one of exuberance and excitement. Millions of workers went to school and moved into management. Millions of young peasants escaped the villages and flocked to new lives in construction. Young people volunteered in large numbers to work for the common effort, to help with collectivization, and to improve their work qualifications. For the young Nikita Khrushchevs and Leonid Brezhnevs, this was the best of times. It was the period of optimism and dynamism and the era that launched their careers. The enthusiastic upward mobility for plebeians looked very much like the fruition of the Revolution : the workers were taking power and building socialism. (Getty, J. A., Naumov, O. V., & Sher, B. (2010). The road to terror : Stalin and the self-destruction of the Bolsheviks, 1932-1939 (Updated and abridged ed). Yale University Press., p. 29)

    2 Entre 500 000 et 800 000 personnes ont travaillé sur le site de la catastrophe. Les conséquences de l’exposition aux rayonnements ionisants sont cependant difficiles à déterminer.

    3 Les chiffres publiés suite à la catastrophe ont varié de 2 milliards de roubles en 1986 à 17 milliards de roubles en 1991. Ces chiffres couvriraient les interventions, la perte de production pour le secteur électrique et les coûts sanitaires. Il est délicat de traduire les roubles d’il y a vingt ans en euros d’aujourd’hui, mais l’ordre de grandeur pourrait être de 30 milliards d’euros de 2006. La Biélorussie a ainsi estimé le coût à 235 milliards de dollars sur 30 ans. L’Ukraine donne un chiffre de 201 milliards de dollars sur cette période, et les chiffres de la Russie sembleraient avoisiner 20 milliards de dollars. (source INRS)

    4 Après les émeutes de 2005, elle déclare : « Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. »

    5 On accuse très souvent Staline d’avoir fait cela. Mais comme le note Marc Ferro dans son travail Des soviets au communisme bureaucratique : Les mécanismes d’une subversion, le dépérissement de la participation aux soviets est antérieur à la création de l’URSS même. Les soviets ont d’ailleurs été eux même victime de leur propre radicalité dans la guerre civile, allant jusqu’à dépasser les mots d’ordres bolcheviques et à interdire par eux même la plupart des partis.

  • 30 anniversaire de la chute de l’URSS (1/4)

    30 anniversaire de la chute de l’URSS (1/4)

    Nous publierons, durant la période des fêtes de fin d’année, une série d’articles sur la fin de l’URSS. La première partie est principalement introductive et fait un bref bilan de l’URSS. La seconde reviendra sur les causes de l’effondrement, tandis que la dernière se concentrera sur les conséquences et sur la perception de cette fin, avec en filigrane cette question : commémoration ou célébration ?

    Le 25 décembre 1991, le drapeau rouge descendait pour la dernière fois du Kremlin, pour être remplacé par le drapeau tricolore de la Fédération de Russie. Après plusieurs mois de délitement, entre août et décembre, l’agonie de l’URSS se termine. C’est l’arc narratif central du XXe siècle qui se clôture, le fil rouge de ce que l’historien anglais Eric Hobsbawm nommait l’âge des extrêmes.

    À quelques jours près, 69 ans d’existence séparent la proclamation de l’URSS de sa dissolution. Ce laps de temps, une courte vie humaine, nous laisse, à nous communistes du XXIe siècle, un héritage important, mais parfois lourd à porter.

    Aborder l’URSS dans un court article est une gageure

    L’URSS comme toutes les expériences révolutionnaires, était profondément heuristique1. Elle s’est construite sur un pari risqué. Celui de construire un nouveau type d’État, une nouvelle société, avec comme base un pays-continent arriéré, peu industrialisé, isolé par son immensité et son climat de ses ennemis. Un pari qu’une partie même du Parti Communiste bolchevique estimait perdu d’avance. Un pari qui était celui d’un petit parti de conspirateurs, révolutionnaires professionnels, clandestins, qui devient un Parti qui doit diriger un pays dévasté par la guerre civile. Une direction qui doit tout apprendre, et, avant tout, à diriger.

    https://unitecommuniste.com/non-classe/la-bataille-pour-lhistoire/
    A lire sur le sujet, la série sur La Bataille pour l’Histoire.

    Une histoire qui s’est donc construite avec une grande base d’improvisation, d’essais, de phénomènes d’actions-rétroactions… une histoire dont les premiers chapitres dénotent par l’absence totale de normalité au quotidien pour la population. Un âge d’utopie, de mobilité sociale, de mobilité géographique, de transformations du pays, jours après jours. Mais aussi un âge constitué de périodes terribles, de crises profondes, de violence paroxysmiques.

    « C’était une époque d’utopisme. Les dirigeants politiques avaient des visions utopiques, tout comme de nombreux citoyens, notamment la jeune génération. Cet esprit est difficile à saisir à une époque de scepticisme, puisque l’utopisme, comme la révolution, est tellement déraisonnable.« 2

    Le lien qui paraît unir URSS et totalitarisme est, en apparence, fort. Il faut dire que la définition la plus connue (les 6 points de Friedrich et de Brzezinski) a été expressément rédigée pour la décrire. Ce terme est devenu un argument-massue contre l’Union soviétique. Il en a fait un vas clôt, coupé du monde, dans lequel la volonté d’un homme s’appliquait magiquement sur une société intégralement aux ordres. L’influence ce cette vision du monde reste importante, et ce malgré la remise en cause de cette définition du totalitarisme. Nous détaillons ces débats dans une brochure spécifique, mais il nous apparaît important de faire quelques points de principe :

    • Si on veut comparer l’URSS avec l’Occident, il faut prendre celui-ci dans son ensemble, c’est à dire avec son système colonial qui le nourrit. Or, lorsqu’on fait cela, on se rend compte que la comparaison n’est guère à l’avantage du dernier.
    • On ne peut pas non plus la traiter comme un vase clôt, mais il faut replacer cette expérience dans une histoire mondiale, avec ses influences réciproques. Ainsi, comprendre le point de vue de la direction soviétique demande de prendre en considération leur sentiment d’encerclement et de porosité au sabotage3.
    • Le surestimation du contrôle de la direction soviétique sur la société est courante. Elle est le fruit d’une histoire policière, totalitaire, et d’une « pornographie de la terreur » chargée de dégoûter du communisme. Mais la réalité est autre : le contrôle était faible, et entraînait la répétition des directives. Extérieurement, cela donne l’impression d’une obsession centrale, alors que les politiques sont répétées car elles ne sont pas implémentées par les autorités locales.4
    • L’image d’un occident porteur de valeurs telles que « les droits de l’homme » est une création tardive, construite avec l’appui d’intellectuels anti-totalitaires. Elle n’a pu être mise en œuvre qu’après la guerre du Vietnam. A cette époque, Occident rime avec colonialisme et militarisme.
    • Lorsqu’on compare l’URSS et l’Allemagne nazie, on découvre d’ailleurs quelque chose d’important. L’Alltagsgeschichte, l’histoire de tous les jours du nazisme, ne laisse que peu de trace de la dictature. Le quotidien des hommes et des femmes, pour peu qu’ils et qu’elles soient aryens, est celui d’un quotidien banal. Et pour cause, les structures traditionnelles ne sont pas tant bouleversées que cela. Ce n’est pas le cas de l’URSS des années 1930, dans laquelle le quotidien normal n’existe tout simplement pas. Le bouleversement est constant, total, dans tous les compartiments de la vie. Un bouleversement qui ne se normalise qu’un bref laps de temps, autour de 1936, jusqu’à ce que l’approche de la guerre y mette un terme.
    • Puis, après la guerre, après la déstalinisation, l’entrée dans un long fleuve continu, un fleuve qui se fige, qui d’embâcle des glaces d’une période de transition qui devient un système. Un système qui s’éternise, avec ses mêmes visages, ces mêmes responsables, jamais renouvelés, qu’après leur mort. Là, la définition de Friedrich et Brzezinski devient crédible.

    Et finalement, comme un orage dans un ciel d’été, la deuxième puissance mondiale (du moins officiellement) s’effondre comme un château de carte. Même les services de renseignement occidentaux n’avaient pas vu venir une convulsion aussi violente, tellement violente qu’elle fracture un édifice dont l’existence apparaissait aller désormais de soi. Une chute que des observateurs, comme par exemple le militant communiste français Henri Alleg ont décrite. En quelques mois, le système soviétique se convertit à un capitalisme sauvage, brutal, tandis que les coups d’états, les répressions et intimidations5 rendent impossible tout retour en arrière. Les rapaces qui ont flairé dans l’effondrement de l’Union la possibilité de s’enrichir sont devenus les nouveaux barons du régime « démocratique ».

    La Chute de l’URSS n’a pas été l’œuvre d’un complot

    Henri Alleg, dans le grand bond en arrière, a expliqué les événements qui s’enchaînent et leurs conséquences sociales. Mais il a peiné à déterminer une origine. Pour les pro-soviétiques, l’URSS était une quasi incarnation de la perfection, elle ne pouvait donc héberger en son sein les germes de la défaite. Certes, durant toute son existence, elle a été entourée d’un environnement politique et géopolitique hostile. Cet environnement lui a infligé de terribles souffrances, la plus importante étant l’invasion Allemande de 1941. La guerre constante, directe ou indirecte, à joué un rôle dans ses difficultés de développement et dans sa longue agonie. Mais on ne peut se satisfaire d’explications exogènes. L’URSS s’est principalement défaite elle même.

    La encore, il convient d’être prudent : le mouvement communiste a facilement l’épithète de traître à la bouche. Il nous faut donc faire attention à ne pas surinterpréter les intentions des acteurs, et ne pas oublier que tout n’est pas prévisible ni contrôlable. Lénine disait d’ailleurs que les bolcheviques ne contrôlaient pas forcément la locomotive de l’histoire, ni qu’ils ne décidaient totalement de où allaient les voies.

    L’URSS part avec plusieurs désavantages conséquents

    L’URSS possède un avantage vital. Sa place et sa dimension. C’est l’une des raisons de la possibilité, pour le pari révolutionnaire, d’être (partiellement) remporté. La Russie tsariste, puis l’URSS, se niche au sein du Heartland. Cet espace, défini par les géostratèges anglais puis américains, est celui du seul véritable ensemble continental du monde. Il ne peut être pris au cours d’une opération de débarquement, ou détruit par une série de raids. Cela a donc joué un rôle immense dans sa capacité de survie. Pour frapper ses centres vitaux, il fallait que ses ennemis franchissent de longues distances, étirent démesurément leurs lignes de communication. Mais dans le même temps, elle a favorisé une politique d’encerclement dès le XIXe siècle et qui se poursuit encore aujourd’hui. Franchir le cordon sanitaire et accéder à l’océan mondial est une obsession constante pour l’ensemble des régimes qui se sont succédés sur cet espace.

    On compare facilement l’URSS à l’Europe occidentale. C’est aller vite en besogne. L’URSS est, lors de sa fondation, un pays ravagé, ruiné, et profondément arriéré comparé à l’occident. Il faut le voir un peu comme un Nigéria en moins développé : une population jeune, des centres urbains qui concentrent la majeure partie des capitaux, et une ruralité faiblement développée. C’est sur cette base, déstabilisée par la guerre puis la guerre civile, que les bolcheviques tentent leur pari. Les espoirs de révolution internationale se sont éteints. Le pays est seul (et d’ailleurs, on peut se poser la question de la pertinence du livre de Boukharine, le socialisme dans un seul pays, et se dire qu’il aurait du être inversé : le socialisme dans un pays seul. Soit il fallait tenter de jouer ce coup de dés, soit il fallait renoncer et repartir à zéro. Certains pensaient que tout était déjà perdu et que seule la croisade nihiliste, seule la guerre révolutionnaire contre le monde entier, pouvait être la porte de sortie. Mais cela demandait bien plus d’efforts que ce que le pays pouvait fournir.

    Ce désavantage débouche sur une disproportion colossale de forces avec l’Occident et les USA même après 1945. A cela s’adjoint un autre aspect : la richesse occidentale est le fruit d’une accumulation. Une accumulation de capitaux, de richesses, de matières premières et d’industrie qui est le fruit d’une série de processus économiques. Commerce triangulaire, colonialisme, industrialisation et paupérisation d’une partie colossale de sa population, guerres de pillage, rapines et extorsion… C’est uniquement grâce à ces étapes que nous pouvons, de notre confort de pays impérialiste, palabrer avec autant d’aisance. Ces voies, la Russie tsariste ne les a que modérément arpentées, la Russie bolchevique ne peut le faire6.

    Enfin, l’État soviétique est loin d’être capable, jusque dans les années 1950, de diriger réellement et directement le pays. L’ouverture des archives a permis de comprendre la vision que les bolcheviques avaient de leur propre situation. Nous citons ici notre traduction de l’ouvrage de J. Arch. Getty :

    « Les staliniens n’ont jamais eu l’impression qu’ils étaient à la tête du pays. Les transports et les communications étaient médiocres, les représentants étaient peu nombreux, surtout en dehors des villes. Il n’y a même pas eu de ligne téléphonique vers l’Extrême-Orient soviétique avant les années 30. Dans la partie européenne relativement développée de la Russie, la plupart des communications avec les comités du parti se faisaient par télégraphe ou par lettres livrées à motocyclette. La boue et la neige isolaient de nombreux villages du régime pendant des mois de l’année. Les responsables locaux du parti interprétaient rarement les directives de Moscou en fonction de leurs objectifs locaux et les interprétaient mal. Le Comité central s’est plaint tout au long de la décennie du manque d’”exécution des décisions” et a passé beaucoup de temps à créer des mécanismes pour contrôler les dirigeants locaux mécréants et désobéissants.

    Les régimes établis qui reposent sur une base d’acceptation populaire générale et d’ordre consensuel n’ont pas besoin de recourir à la terreur ; ils peuvent compter sur le consensus (et/ou l’hégémonie au sens gramscien) pour assurer la stabilité et, comme l’a noté Pierre Bourdieu, “Une fois qu’un système de mécanismes s’est constitué, capable d’assurer objectivement la reproduction de l’ordre par son propre mouvement, la classe dominante n’a plus qu’à laisser le système qu’elle domine suivre son propre cours pour exercer sa domination ; mais tant qu’un tel système n’existe pas, elle doit travailler directement, quotidiennement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance.”

    Les bolcheviks, même dans les années 1930, n’ont jamais bénéficié d’un tel niveau d’acceptation et ont toujours craint pour la sécurité du régime. Ils ne pouvaient pas simplement “laisser le système qu’ils dominent suivre son cours” et estimaient qu’ils devaient y travailler. Ils pensaient qu’ils devaient “travailler directement, quotidiennement, personnellement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance ».7

    Cette série de désavantages importants se sont traduits pas de grandes difficultés à mettre en œuvre les politiques prévues (collectivisations, planification), mais aussi a estimer le développement possible de la société, laquelle se complexifiait chaque année davantage. Cette difficulté à comprendre comment les nouvelles lois économiques produisaient leurs effets, cette contradiction entre une volonté sincère d’égalitarisme et un besoin de complexification de la structure sociale et économique, ont entraîné des réactions brutales.

    Après les souffrances de la guerre et la déstalinisation, une nouvelle période s’ouvre. Cette période marque une rupture importante avec l’ère stalinienne. Le système économique soviétique passe de la période d’a-normalité (au sens d’absence de quotidien normal) vers une vie plus normale, plus normée. Mais cette vie plus normale et plus normée est aussi un renoncement : celui du bouleversent, auquel se substitue la gestion des affaires courantes, jusqu’à ce que la rouille s’installe. Nous apportons ici un extrait de notre future brochure sur la question de la culture :

    Il faut prendre en considération quelque chose que Karl Popper a bien identifié. Popper rejette la révolution et toute transformation « apocalyptique » du monde au nom du fait qu’il considère que chaque génération doit apporter sa part à la transformation du monde, et qu’il serait injuste qu’une assume l’intégralité de la souffrance de l’accouchement d’un monde nouveau.

    Nous pouvons disserter du contenu moral, bien sûr, de cette affirmation qui consiste à vouloir diluer le malheur plutôt qu’a l’éradiquer, mais l’importance de cette position est ailleurs. En Chine comme en URSS, la génération qui a suivi la Révolution a été tentée par des postures plus libérales et plus droitières. Elles ont été tentées, elles aussi, d’exercer un « droit au bonheur », à la prospérité et à la liberté relative.

    Quelqu’un comme Nikita Khrouchtchev peut être ainsi vu de deux manières : soit comme un espion-traitre par essence, un démon aux traits du diable : rusé, bonimenteur, machiavélique… soit simplement comme quelqu’un qui considérait que les « prises d’assaut » staliniennes étaient d’un autre temps, et étaient injustes pour une population soviétique qui avait subit tant d’épreuve. Cela ne veut pas dire qu’il avait raison sur le fond, mais cela explique cette volonté de relâchement et de développement des biens matériels.

    C’est ainsi que, après la fin de la période stalinienne, une nouvelle ère s’ouvre. La primauté de l’industrie industrialisante est remisée, les biens de consommation se développent, le niveau de vie moyen décolle. Mais cela se fait au prix de concessions importantes : le bloc Est est progressivement intégré dans une économie centralisée, organisée au profit de l’ancienne Moscovie. Les écarts entre centre et périphéries se creusent. La recherche de la rentabilité par entreprises prime désormais sur l’intégration dans une économie planifiée et démonétarisée. Dès les XXe et XXIIe congrès du PCUS, l’URSS prend des directions qui la mènent inéluctablement à sa perte.

    https://unitecommuniste.com/antiimperialisme/la-guerre-couve-en-ukraine/
    Sur la géopolitique Russe.
    https://unitecommuniste.com/international/la-france-et-la-trouee-de-suwalki/
    La France et la trouée de Suwałki, une analyse sur les enjeux de la future guerre.

    1 L’heuristique ou euristique est « l’art d’inventer, de faire des découvertes »

    2 “This was an age of utopianism. Political leaders had utopian visions, and so did many citizens, especially the younger generation. The spirit is hard to capture in an age of skepticism, since utopianism, like revolution, is so unreasonable.” ― Sheila Fitzpatrick, Everyday Stalinism: Ordinary Life in Extraordinary Times: Soviet Russia in the 1930s

    3 On peut débattre (et on doit le faire) de la question des conspirations en URSS. Dans notre brochure sur le conspirationnisme, nous le faisons. Mais par contre, vrais ou non, ces complots apparaissaient sincèrement comme réels pour la direction soviétique.

    4 A ce titre, on peut donner raison dans une certaine mesure à R. Conquest, qui parlait de l’URSS comme d’un nouveau féoalisme. Il est vrai que les chefs locaux se sont comportés comme des barons rouges à plusieurs reprises. La lecture faite par J. Arch. Getty Practicing Stalinism : Bolsheviks, boyars, and the persistence of tradition est ainsi utile pour comprendre ce processus de construction d’un pouvoir central.

    5 En 1991 de la part de la « vielle garde » contre Gorbatchev, pour maintenir l’URSS, puis en 1993 de Ielstine pour écraser un parlement pro-soviétique.

    6 Les moyens de concentrer assez de capitaux pour l’industrialisation ont du être trouvés dans les forces de la population soviétique uniquement. Elles expliquent une disparition quasiment complète des biens de consommation à la fin des années 1920.

    7 The Stalinists never felt that they reallv control the country. Transportation and communication were poors, representatives were few in number, especially outside the cites. There was not even a telephonic line to the Soviet Far East until the 30s. In the relatively developed European part of Russia, most communication with party committees were by telegraph or letters delivered by on motorcycles. Mud and snow isolated numerous villages from with the regime for months out of the year. Local party officials lrequently interpreted and misinterpreted Moscow’s directives in suited their local purposes. The Central Committee complained y throughout the decade about the lack of “fulfillment of decisions ” and spent a great deal of time creating mechanisms to check up on miscreant and disobedient local leaders.

    Established regimes that rest on a base of general popular acceptance and consensual order do not need to resort to terror ; they can rely on consensus (and/or hegemony in a Gramscian sense) to ensure stability and . As Pierre Bourdieu noted, “Once a system of mechanisms has Constituted capable of objectively ensuring the reproduction ut the order by its own motion, the dominant class have only to let the system the they dominate take its own course in order to exercise their domination ; but until such a system exists, they have to work directly, daily, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy.” The Bolsheviks, even into the 1930’s never enjoyed this level of acceptance and constantly feared tot the safety of the regime. They could not simply “let the system they dominate take course” and felt that they had to work at it. They thought they had to “work directly, daily, personally, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy.” (J. Arch Getty & O. V. Naumov, The road to terror, Stalin and the self destruction of the bolsheviks, 1932-1939. ed.2012, p.15)

  • Il y aura t-il de la gauche à Noël ?

    Il y aura t-il de la gauche à Noël ?

    Les mésaventures de la gauche aux présidentielles

    Avec l’approche des élections présidentielles, une pression s’installe progressivement sur les organisations. Même parmi ceux et celles qui sont prompts à dire que « si les élections changeaient quelque chose, elles seraient interdites » naît une inquiétude. Celle de voir une nouvelle fois les exploiteurs l’emporter. Il faut être sincère : ils l’emporteront dans tous les cas. C’est leur jeu, leurs règles, pour élire un représentant pour leur Etat. La différence est de savoir quelle fraction d’entre eux, quelle ligne va être celle qui va exercer le pouvoir. Mais cette crainte, dopée par les discours et les injonctions à voter, pousse cependant une grande partie du monde militant extra-parlementaire à se positionner, malgré lui, sur cette question. Enfin, revient en toile de fond cette question, celle de l’union de la gauche.

    La belle union de la gauche, cette idée d’unir tout ce qui se tient d’un certain côté de l’échiquier politique, cette idée fait rêver. Mais, à vouloir l’unité de la gauche, on finit par oublier qu’est ce que ce terme recouvre comme réalité concrète. Le PS est il, par exemple, à gauche ?

    Définir la gauche n’est pas qu’une question de placement arbitraire, il s’agit d’une question idéologique réellement profonde. Il ne s’agit pas que de valeurs morales. La gauche morale nage dans la faillite la plus totale, et, au nom de cette morale, celle du moindre mal, a capitulé progressivement. De plus, les valeurs universalistes ou de tolérance ne sont pas son apanage. Les libéraux peuvent les porter également. La primauté de l’égalité, du collectif, sur l’individu, peut-être. Mais il y a également une question profonde, la gauche peut se définir par le regroupement de ceux et de celles qui ont vocation à ne pas seulement modifier la répartition des richesses, mais bien la manière dont elles sont produites, les rapports de productions.

    Cela fait de la gauche quelque chose de bien plus restrictif qu’une simple couleur. L’unité de la gauche est possible sur cette base, nous y reviendrons, mais ce n’est pas celle qui nous est proposée.

    L’Union de la gauche ou la nécromancie du PS

    Lorsqu’on regarde ceux et celles qui crient à tue-tête au besoin d’une primaire de la gauche, comme Montebourg ou Hidalgo, on se rend compte facilement des motivations sous-jacentes : ce sont des candidats sur la droite de la gauche, qui ne feront pas un score important, mais qui sont sûrs de l’emporter dans le cas d’une primaire. En effet, non seulement les primaires favorisent constamment les plus centristes, les plus conciliants, mais elle favorise aussi ceux et celles qui possèdent une structure technique et des relais leur permettant de peser. Or, si le PS est une créature mourante, il possède encore des points d’appui locaux et des courroies de transmission importantes. Dans le cas d’une primaire, ce poids jouerait grandement dans la négociation. De toute manière, les expériences de gouvernement « de gauche » ne peuvent pas convaincre. Le mandat de Hollande a été une catastrophe sur le plan social. Le PS ne s’en est jamais expliqué. D’ailleurs on peut noter l’hypocrisie absolue d’ex-ministres comme Myriam El-Khomri, qui une fois dans l’opposition, s’en sont pris au projet de « loi travail »… projet qui était le sien. Dès lors, nourrir ceux qui nous dévoreront n’a pas d’intérêt.

    D’une manière générale, les débats politiques sont strictement limités par un tabou absolu : le fait de parler de la République comme d’un régime (les fascistes les plus radicaux le font, et on ne peut leur donner totalement tort sur le fait de s’emparer de ce créneau), mais aussi de parler du rapport à l’impérialisme français. Le débat politique en général n’est pas sur la question de l’extraction du profit (du capitalisme) ou sur l’extraction du surprofit (l’impérialisme et le néo-colonialisme), mais uniquement bien sur leur péréquation : c’est à dire sur la manière dont sont répartis ces bénéfices entre les classes sociales. L’exemple le plus poussé est la fameuse primaire populaire. Cette primaire a volonté a créer un esprit de synthèse entre les différentes classes, ainsi, l’idée est de trouver un terrain d’entente, un consensus, entre des personnes ayant des intérêts clairement opposés. Cette approche, au demeurant très démocratique, débouche sur une impasse : au maximum elle est corporative, dans le sens où elle ferait croire à l’illusion qu’il existe un intérêt commun entre le patron et son employé. Or, celui ne peut exister que ans un espace : une unité pour agrandir la sphère d’influence impérialiste française.

    Ce grand consensus, nous l’avions illustré dans un article parodique cet été :

    https://unitecommuniste.com/analyses/harry-potter-comme-utopie-sociale-imperialiste/

    Mais la réalité est là. Si, entre la position la plus sociale dans le social-chauvinisme, celle de Mélenchon, et la plus fasciste celle de Zemmour, il existe un océan, les deux rives se font cependant face. Gare à celui qui oserait défier ce consensus.

    L’Extrême-gauche dans la toile d’araignée de l’élection

    Les seuls dont on pourrait s’attendre à ce qu’ils puissent faire voler en éclat ce consensus sont à l’extrême-gauche. Cependant, soit ils sont dans une logique de spectacle, comme la candidature Akira, qui nous semble aujourd’hui cliniquement morte, soit ils ne le font pas. Ce n’est pas qu’il y ait une solidarité avec l’impérialisme français, non. Mais c’est plutôt que lorsqu’on commence à évoquer cette question, on ouvre une boîte de Pandore qu’on ne peut refermer.

    Imaginer un candidat dire, pour engranger des voix, qu’il faut rompre frontalement avec l’impérialisme français est inimaginable. Cela voudrait dire arracher toute une partie de notre système économique, et, en particulier, celle qui fait de nous un pays avancé, une grande puissance. Cela voudrait dire renoncer à un niveau de vie, un confort, se projeter dans un avenir incertain. Cette rupture doit avoir lieu pourtant, c’est un objectif des révolutionnaires, mais en faire un argument de vote est suicidaire.

    Les candidatures d’extrême-gauche sont toutes marquées par le même mal : ce sont officiellement des candidatures qui ont pour vocation d’utiliser l’espace médiatique comme tribune. Pourtant, quand on prend les discours de Poutou, de Kazib ou de Arthaud, on se rend compte que cet espace est à demi-exploité. Il est exploité sur le terrain économique : augmentation des salaires, conditions de travail, parfois quelques évocations de nationalisation1. Mais ce sont des discours qui ne sont, au final, pas éloignés de ceux de la CGT.

    Croisade nihiliste ou construction d’un imperium ?

    Utiliser un espace médiatique comme tribune demande de faire des choix cruciaux. Tout comme dans un procès, il n’existe pas 36 000 stratégies possibles : soit on choisit la voie des circonstances atténuantes, soit on choisit la voie de la défense de rupture.2 Dans un cas, cela revient à accepter le cadre dans lequel on évolue comme étant légitime, et dans lequel on peut développer des argumentaires de transformation de celui-ci. Dans l’autre, il s’agit de pourfendre la nature même du cadre dans lequel on évolue (par exemple le cadre de l’élection présidentielle comme espace d’expression démocratique). Dans un cas, cela se matérialise par des votes, dans l’autre, cela ne se matérialisera pas d’une manière concrète, mais en avantage moral et en influence, qui ne sont pas des choses tangibles, et qui sont, de plus, volatiles. Il faut donc la capacité de pouvoir les utiliser.

    Choisir entre les deux, c’est s’exposer au risque de ne parvenir à remplir ni l’un ni l’autre des objectifs. Or pour une organisation déclarant être révolutionnaire, il y a forcément un risque, qui est celui de passer de la « guerre de mouvement », la recherche de la rupture, à la « guerre de position », la bataille pour la réforme. C’est le reflet aussi d’une difficulté à déterminer une stratégie : faut-il rechercher une construction, sur le long terme, d’une organisation avec ses ramifications, qui puisse posséder une forme d’imperium, avec ses mairies, avec ses régions, ses élus, son électorat3… etc. Ou faut-il miser sur une croisade nihiliste, croisade qui ne peut pas permettre de conquérir des positions, mais de gagner des forces. Pour nous qui n’avons pas d’appareil à protéger, qui ne risquons pas de perdre notre imperium, la deuxième solution est à prendre sans hésiter.

    Mais pour ceux et celles qui se sont démenés pour gagner des parrainages, pour financer ces campagnes balbutiantes, qui espèrent dans leur fort intérieur être récompensés (collectivement, s’entend) de ces efforts, il y aura toujours la tendance à essayer de concilier l’un et l’autre, à espérer voir une percée dans l’espace confiné du monde de l’élection. Dans le cas de la campagne d’Annasse Kazib, la petite structure formée par les ex-NPA de Révolution Permanente subit une pression importante. Un investissement personnel, financier, nerveux, physique est demandé. Et plus des énergies sont mises en œuvre dans cette affaire, plus on voit apparaître un biais, celui du coût irrécupérable4. Il faut donc des résultats, résultats qui ne peuvent pas être un arrêt de la campagne au profit d’un autre (de Poutou par exemple), ni une croisade nihiliste pour semer le chaos.

    Oser parler politique : pas si simple !

    Ce problème pose aussi la question de la politique, ou plutôt de la peur de l’aborder. Parler de la politique, parler du pouvoir, de son exercice, veut dire transgresser l’injonction morale à être la gauche inoffensive, celle qui doit garder les mains blanches et propres. Une injonction imposée par les exploiteurs, selon laquelle lorgner sur l’exercice réel du pouvoir est « mal ». Une injonction qui a rendu tabou toute transformation profonde de l’ordre établi, car transformer est une chose autoritaire. C’est finalement la situation de la gauche en face de sa peur panique d’elle-même, qui ne sait pas comment présenter aux travailleurs sa physionomie politique. La peur d’effrayer en parlant pouvoir. La peur de passer pour totalitaire. Alors on modère, on dit se présenter pour ne pas gagner, pour l’honneur, pour la tribune. Et on a consommé une énergie folle pour pas grand-chose. Alors que dans le fond, les travailleurs et les travailleuses qui subissent l’exploitation, qui connaissent l’injustice, sont spontanément capable de comprendre ce qu’il y a de juste dans le fait de vouloir exercer le pouvoir.

    Il y a là effectivement l’expression d’un mal terrible : c’est celui de tenter de courir deux lièvres stratégiques à la fois. Il est cette dichotomie entre « classe contre classe » qui cherche la victoire stratégique d’emblée, et la stratégie classique de conquête, voire du programme de transition trotskiste. Celui-ci cherche à pousser les limites de la démocratie bourgeoise avec des programmes économiques impossibles à atteindre sous le capitalisme, dans l’espoir que cela stimule l’esprit révolutionnaire populaire. Mais la réalité est toute autre : les promesse intenables engendrent le dépit, la déception économique entraîne la désespérance politique ; quand à atteindre les limites… la possibilité de gagner en influence pour les atteindre paraît un chemin de croix sans fin. Les organisations trotskistes sont d’ailleurs passées de 5 % au début du siècle pour aujourd’hui végéter autour des 1-2 %. Certes il y a l’étau médiatique à franchir, l’oubli, la relégation loin des projecteurs. Mais il est invraisemblable que dans ses tweets Anasse Kazib s’en étonne. Faux étonnement ou vraie naïveté ? Toujours est il qu’il n’y a pas lieu d’être surpris de cela. Il faut l’acter, simplement. Comme acter qu’on ne gagne pas contre plus fort que soi dans un jeu truqué.

    Soyons cependant sincères, il nous est facile de le pointer du doigt dans la situation dans laquelle nous sommes, où nous ne possédons pas ce degré d’influence. Est-il consubstantiel au trotskisme ? Non. Seulement, les autres organisations, comme le PCF, ont complètement abandonné l’idée de chercher un autre espace d’affrontement que le terrain électoral. De ce point de vue là, hormis quelques pourcents supplémentaires supposés maintenir en vie un moribond, rien n’est à attendre.

    Le centre de gravité : entre droite et extrême-droite

    Si nous sommes totalement sincères avec nous mêmes, nous ne pouvons que nous rendre à l’évidence : il n’existe, dans la configuration actuelle, aucune chance pour la gauche de remporter ces élections. Le centre de gravité des débats échappe pour le moment aux organisations de gauche.

    Les idées réactionnaires ont réussit à opérer des percées invraisemblables. Nous avons pu voir des créatures sans la moindre épine dorsale en politique, comme Manuel Valls, parler de l’immigration avec les mêmes tonalités que l’extrême-droite. Mais ce discours apparaît dans la bouche de personnalités comme Arnaud Montebourg, qui a tenté cette carte avant de se rétracter piteusement. La question de la sécurité des individus est passée d’une question de contexte social, de terreau d’apparition de la délinquance à une question de moyens pour mener des expéditions punitives dans les quartiers. Une large sphère reprend des thèses sur les incompatibilités civilisationnelles, sur la nécessité d’une épuration ethnique ou de déportation. Le matraquage constant sur ces questions, la préparation des esprits de la population à ces thématiques rendent inaudibles les paroles, pourtant sensées, de ceux qui voudraient parler d’autre chose. Même eux doivent patiemment répondre à ces discours empoisonnés. Quelle place, en 2022, pourra exister pour des discours qui sortent de cette bataille de fixation ?

    Boycott, vote ou opposition extra-parlementaire ?

    Il y a cinq ans, nous avons adopté une position de boycott des élections, en appelant à l’abstention. Les résultats des élections étaient alors connus d’avance. Aujourd’hui, nous faisons face à une situation beaucoup plus incertaine. Nous ne pouvons pas reprocher à qui que ce soit de vouloir voter, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas d’organisation extra-parlementaire avec un poids suffisant pour permettre de représenter une alternative crédible.

    Mais il faut œuvrer à faire mieux. C’est dans un climat crépusculaire, sous une répression féroce, que le concept des conseils est apparus. Ces conseils, que ce soit ceux de la Révolution Française, de la Commune de Paris ou des révolutions de 1905 et 1917 en Russie, ont permis de réaliser quelque chose d’important. Devenir des centres d’un pouvoir reconnu comme légitime par une partie de la population, et ainsi exister politiquement en dehors de cadres démocratiques étroits ou en leur absence. Cette capacité à être des pôles politiques n’est pas à la portée des organisations politiques actuelles. C’est un travail de longue haleine de faire que cela soit le cas. Nous pensons que ces oppositions extra-parlementaires, ce pôles d’organisation, de débat, de politisation sont une des clés pour sortir de candidatures stériles et humiliantes. Les divergences qui existent entre ces forces doivent être résumées à ce qu’elles sont : des divergences entre adversaires. Pas en ennemis. Elles sont donc surmontables.

    L’autre clé étant le rassemblement des communistes

    Nous avons un travail long à faire pour unir les forces politiques qui veulent changer de régime, celles qui veulent d’un nouveau mode de fonctionnement, celles qui veulent une société dont seront exclu les exploiteurs. Ce trajet ne se fait pas en secte ou en solitaire. Il se fera aussi dans un projet d’action concrète d’organisation des luttes, pas seulement pour leur convergence, pas seulement pour leur coordination, mais bien pour leur synthèse politique, laquelle ne peut être que révolutionnaire.

    1 Ce n’est pas l’apanage de la gauche trotskiste, loin de là, mais ces nationalisations n’ont souvent pas grand sens, car ce n’est pas la propriété juridique des moyens de produire la richesse qui compte.

    2 Spécialité de Jacques Vergès notamment. Un procès de rupture (ou défense de rupture) est un procès au cours duquel le prévenu ou l’accusé dénie au juge ou à la juridiction toute légitimité pour les juger.

    3 Le fait d’accorder d’ailleurs quelques miettes, sous la forme de postes ou autre, est une tactique rodée de neutralisation.

    4 Le biais des coûts irrécupérables (Sunk Cost Effect en anglais) est la tendance qu’ont les individus à être influencés de manière irrationnelle par des décisions prises antérieurement (investissement financier réalisé, temps passé, efforts consentis, etc.) dans le cadre d’un projet ou d’une activité, lorsque se pose la question de les poursuivre ou de les arrêter. (Source La Toupie)