Yvan Colonna est décédé. L’assassin présumé du préfet Erignac, tué en 1998, est mort des suites des coups reçus en prison par le djihadiste Franck Elong Abé, incarcéré avec lui. La nouvelle de ses blessures, le 2 mars avait entrainé des explosions de violence dans l’Ile de Beauté. L’Etat français avait d’ailleurs été déstabilisé par l’ampleur de celles-ci. Il est décédé le 21 mars sans avoir repris conscience. Aujourd’hui, le retour de son corps dans son pays suscite une vague d’émotion importante. Petit retour en arrière :
Yvan Colonna est un prisonnier politique très surveillé, classé DPS (Détenu Particulièrement Surveillé). Cet ex-militant du Front de Libération National Corse (FLNC) avait été au centre d’une affaire particulièrement médiatisée, fin 90 début 2000. En 1998, le préfet Erignac est abattu. Peu de temps après le nom d’Yvan Colonna apparaît dans les médias : il est accusé d’avoir exécuté le haut fonctionnaire. Il s’en suit une longue cavale qui se termine 5 ans après, en 2003. Il est alors condamné dans des circonstances débattables et avec un respect quelque peu douteux des droits de la défense. Ainsi Nicolas Sarkoy, alors ministre, avait largement transgressé la présomption d’innocence. L’affaire Colonna avait fait couler des fleuves d’encre. Elle était une de ces grandes affaires dans lesquelles il ne peut pas ne pas y avoir de coupables. Yvan Colonna, quelque soit la réalité de sa participation à cet assassinat, était condamné d’office. Ne pas trouver l’assassin aurait été un aveu de faiblesse terrible pour l’État. Il a donc mis les bouchées doubles pour obtenir un placement long en préventive, suivi d’une incarcération particulièrement lourde, loin de sa famille, sous le statut de Détenu Particulièrement Surveillé. Ses soutiens demandaient la fin de ce statut, uniquement décidé par les hautes instances de l‘État, sans justification.
Ce statut a été changé par le gouvernement après les émeutes, montrant ainsi que Colonna, et les autres prisonniers politiques, étaient maintenus loin de leurs proches par la seule volonté présidentielle. Cette annonce, loin de calmer les choses, a été perçue comme une provocation, et a suscité encore plus de colère. Il nous rappelle qu’il existe une volonté franche de briser les solidarités autour des détenus. C’est aussi le cas des Basques, qui sont systématiquement écroués loin de leur famille.
Nous ne pouvons pas non plus oublier que cet acte de violence illustre le fait que le système carcéral français n’a aucunement des vertus de réhabilitation. Il est un inframonde, un cercle de l’enfer, dans lequel la violence et les mauvais traitement sont continuels. La prison n’est nullement un moyen de « transformation », même selon les critères idéologiques de l’État. Elle est une punition, dans les rats, les cafards, la surpopulation.
Le gouvernement : entre tensions et dialogue
En Corse, la colère a rapidement pris une ampleur telle que l’État s’est retrouvé dépassé. Elle a ravivé une flamme nationaliste qui s’était quelque peu atténuée : certaines concessions économiques avaient permis d’acheter la neutralisation des plus grands courants. Ce réveil est donc fracassant. Aujourd’hui, les mouvements demandent au minimum une autonomie de la Corse, sous la même forme que la Polynésie Française, seule solution pour calmer la colère du peuple. Ils demandent également une enquête sur le meurtre. Des menaces de reprendre la lutte armée, « le maquis », se font également entendre. Le consensus antérieur est donc fracturé.
Depuis le début de son mandat, Macron prête peu d’importance à la Corse. Il est aujourd’hui obligé d’affronter un ressentiment importante. À la suite des émeutes, Darmanin fut envoyé en Corse, dialoguer avec les différents élus locaux, où il fait miroiter un changement de statut de la Corse. Cette promesse est cependant assortie d’une condition : la réélection de Macron. L’en même temps proverbial fonctionne toujours. Mais le mot est lâché : l’autonomie est à portée de main. Gare à celui qui retirerait aux Corses cette perspective. Cette déclaration a entrainé un retour au calme, même si celui-ci a tout d’une paix surarmée.
Malgré le déplacement de Darmanin et les nombreuses réunions avec les élus locaux, le gouvernement garde une attitude offensive suite à l’annonce du décès de Colonna : l’envoi de plusieurs centaines de CRS sur l’île, pour des manifestations qui n’ont pourtant pas encore eu lieu.
Des perspectives positive ?
Nous considérons que l’autonomie va dans le bon sens : celui d’une prise en charge du destin de la Corse par les Corses eux et elles-mêmes. Elle serait encore insuffisante, mais serait un premier pas, pas qui pourrait ensuite permettre à d’autres revendications d’émerger, que ce soit dans l’hexagone ou dans les possessions coloniales. Nous ne pouvons pas oublier que la Corse peut s’enorgueillir d’avoir été la première nation de l’époque moderne à proposer une Constitution démocratique en 1755. Elle est alors le premier État dans lequel les femmes ont le droit de vote. Nous pensons que les questions d’autodétermination sont importantes et ne doivent pas être réduites à un folklore. Elles sont des questions importantes et qui méritent d’être traitées avec sérieux.
Nous voyons notre tâche, en tant qu’organisation ayant vocation à lutter sur l’ensemble du territoire détenu par la France, non pas comme prenant forcément des positions sur ce qui doit être fait pour tel ou tel territoire. Nous ne sommes pas des décrétistes. Nous la voyons comme une lutte pour permettre d’arriver aux conditions dans lesquelles ceux et celles qui habitent dans ces espaces puissent trancher ces questions : rester, être autonomes, ou partir.
Dernière partie de notre série de questions sur la guerre : Folie géopolitique ou rationalité ? La Russie est elle isolée ? Les réfugiés et réfugiées d’Ukraine sont ils traités avec empathie ? Celle-ci masque t-elle un racisme inconscient ? Enfin, comment sortir des postures de plateau télévisé à la BHL ?
Folie géopolitique ou rationalité ?
Vladimir Poutine est-il fou ? Cette question a fait couler beaucoup d’encre. Lorsque les géopolitologues de comptoir ne sont plus disponible, on fait appel aux psychologues du même acabit. Disons le clairement, nous ne pensons pas que Vladimir Poutine soit fou. Il est en revanche fermement convaincu de certaines conceptions géopolitiques et de certains fonctionnements des rapports de force entre puissance.
Dans l’introduction de The Political Thought of Joseph Stalin – A Study in Twentieth Century Revolutionary Patriotism, Van Ree fait un tableau de la personnalité de Staline, qu’on juge parfois marquée par un pragmatisme allant jusqu’à l’opportunisme. Dans son jugement, Van Ree considère qu’on ne doit pas ôter les conceptions profondes et la vision du monde des personnages politiques, vision du monde qui correspond au canevas dans lequel ils vont développer leur action. La rationalité « vulgaire » n’est donc pas toujours la bonne grille d’analyse, mais il faut prendre en considération une rationalité autre, une rationalité idéologique.
Vladimir Poutine, agent du KGB, a vu de près le délitement de l’URSS et l’effondrement de la vie des Russes. Il est le témoin privilégié d’un cataclysme qui l’a profondément marqué et qui a profondément modelé sa vision du monde. Formé à une certaine école de pensée marxisante (plutôt que réellement marxiste), il a fait sienne une thèse qui était aussi celle de Staline : l’inévitabilité des guerres entre pays impérialistes. Dans sa conception, toute action de l’UE ou de l’OTAN s’inscrit forcément dans un plan d’action visant à cibler la Russie et à porter la guerre chez elle. D’autant que la Russie a connu son lot d’invasions et de guerres. Suffisamment pour que cela marque profondément sa perception de l’étranger, et la peur que l’ennemi s’installe derrière l’ultime barrière naturelle de son pays, avant l’autoroute à chars de la grande steppe : le Dniepr. Pascal Marchand, dans La Russie par delà le bien et le mal, analysait la situation géopolitique de la Russie sous des termes très intéressants. Il compare la perception de l’Europe de l’Est par la Russie à la doctrine Monroe des USA au XIXe et début XXe. Pour la Russie, l’Europe de l’Est doit être son Océan protecteur, chargé de servir à protéger contre une menace militaire ou contre une invasion (la Russie étant par ailleurs largement sous-dotée militairement, à part en artillerie, face à l’OTAN.) C’est une vision géopolitique récurrente, notamment c’est celle qu’on a retrouvé en URSS à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Durant l’intervalle 1944-1947, la position du gouvernement soviétique est de maintenir neutralisée la zone occupée par l’Armée Rouge. L’URSS appuie d’ailleurs assez peu les conquêtes du pouvoir des partis communistes dans la zone. C’est envenimement des relations internationales qui conduit à un durcissement de l’attitude soviétique.
De plus, il est indéniable que l’OTAN essaie de mettre une pression constante sur la Russie. L’élargissement de l’OTAN après la chute de l’URSS, en dépit d’un accord tacite pris avec Gorbatchev. L’Ukraine est pourtant resté longtemps une no-go zone dans l’esprit des géopolitologues US, y compris les plus agressifs, car elle était vue comme étant l’étape de trop, celle qui risquait de déclencher une guerre. L’influence de l’OTAN dans la mer Baltique, le verrou Turc étaient déjà des menaces puissances. Lorsque les forces armées géorgiennes ouvrent le feu sur les forces d’interposition russes en 2008 – ce qui est le casus belli – la Russie juge que ses frontières sont menacées et réagit comme si c’était son propre territoire qui était attaqué. La narration des VRP de l’impérialisme français, comme Glucksmann, ont soigneusement renoncé à mentionner cette raison, pour ne pas perturber une narration qui se nourrit de « gentils et de méchants ». Quant à la question criméenne, elle demeure débattable au regard de la courte appartenance de cet espace à l’Ukraine et de sa composition. Pascal Marchand note d’ailleurs que celle-ci ne s’est jamais sentie ukrainienne et que les résultats du référendum peuvent donc être vraisemblables.
Nous ne nions pas non plus que l’UE lorgne sur un butin important dans les régions précédemment soviétiques. Mais il existe aussi des dynamiques internes aux pays, notamment des procès de construction nationale : ces procès expliquent aussi le fait que des pays veulent se construire en démarcation avec la Russie. Toute action n’est pas au stricto-sensu une opération dirigée directement contre la Russie, mais contribue aussi à un émiettement des sphères d’influence du pays. Le passage des Etats Baltes dans l’UE n’a pas inquiété outre mesure la Russie. Elle n’a pas d’intérêts économiques dans ces pays, en dépit de la présence d’une forte population Russe – privée d’ailleurs de droits civiques. Mais en revanche, la présence massive de l’OTAN serait perçue comme une menace directe.
Le problème de fond étant que cette peur face à l’installation de l’OTAN dans l’étranger proche de la Russie créé un phénomène de prophétie auto-réalisatrice : La Russie a peur, elle renforce sa présence et sa pression, suscitant en réaction une crispation et une peur, qui, elle même, suscite à son tour une pression plus grande de la Russie. En fin de compte, dans cette opération en Ukraine, Vladimir Poutine a obtenu exactement l’inverse de son premier objectif. Cela ne le rend pas fou, cela le rend cependant un piètre calculateur. Après tout, historiquement, la Russie à toujours été une meilleure joueuse d’échecs qu’une joueuse de poker.
Une Russie isolée ?
La question de l’isolement de la Russie par rapport à l’Europe a été largement évoquée comme argument pour lui faire courber l’échine. Or, la situation est plus complexe que cela et nous replace aussi dans un eurocentrisme trompeur.
Le vote contre est souvent mis en avant, mais l’abstention joue un rôle bien plus important.
Il nous faut pour cela restituer rapidement un contexte général : nous percevons la Russie comme une puissance strictement européenne, et nous avons tendance à oublier d’autres dimensions qui peuvent exister.
Premièrement, le transfert progressif du centre de gravité économique du monde de la façade Atlantique à la façade Pacifique bouleverse, lentement certes, mais sûrement, l’importance des secteurs. L’Europe se voit toujours comme un unique centre du monde. Aujourd’hui, les perspectives de développement et de réorientation vers la Chine existent. Elles demandent un long travail pour la Russie mais sont des hypothèses qui permettraient, à terme, de composer avec la dégradation des relations avec l’Occident.
Dans les prises de sanction contre la Russie, il y a eu une unanimité Occidentale quand au fait de condamner et de sanctionner. Mais cette unanimité Occidentale masque une indifférence quant à cette guerre pour le reste du Monde. Pascal Marchand, que nous avons déjà cité, note avec justesse que la perception de la Russie dans le monde n’est pas celle que possède l’Europe. Pour les Indiens, la Russie ne signifie pas grand-chose. Elle n’est ni mal perçue, ni bien perçue (encore qu’il y ait eu des relations indo-soviétiques, au détriment de la Chine), c’est la même chose en Syrie, en Irak, en Afrique ou dans le Pacifique. Elle n’évoque rien. En revanche, l’Occident évoque un pôle géopolitique qui a été dominant, agressif, parfois génocidaire. Le comportement Russe, d’invasion de l’Ukraine, est au pire des cas mis sur le même plan que les interventions catastrophiques de l’Occident en Afghanistan, en Syrie, en Libye ou en Irak.
Aux yeux d’une des plus grande partie de la planète, même si celle-ci ne représente qu’une fraction du PIB mondial, la Russie agit exactement de la même manière que d’autres grandes puissances. Son attitude, n’étant pas exceptionnelle, n’entraîne ni réprobation ni adhésion. Notre exceptionnalisation du conflit Ukrainien est aussi le fait que l’Europe Occidentale est témoin direct de cette guerre. Elle est vue comme une confrontation du « bien » occidental au « mal » eurasiatique, en oubliant que nous n’avons pas fait mieux nous même.
Distanciation raciale et réfugiés.
Par ailleurs, l’exceptionnalisation du conflit ukrainien est le fruit de plusieurs facteurs. L’attitude de solidarité spontanée envers le peuple Ukrainien était de loin supérieur à celui qui a été accordé aux autres victimes de crises géopolitiques. Ce deux poids, deux mesures est régulièrement monté à la surface.
Nous allons du « On ne parle pas là de Syriens qui fuient les bombardements du régime (…). On parle d’Européens qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures, et qui essayent juste de sauver leur vie » à l’émotion de voir des « Européens aux cheveux blonds et aux yeux bleus » (un officiel ukrainien sur la BBC), en passant par les propos sur une « immigration de grande qualité, dont on pourra tirer profit » (le président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale sur Europe 1) quittant Kiev « ville relativement civilisée, relativement européenne » (un correspondant sur CBS). Au total, un pot pourri d’inconscient raciste. Il faut le détailler quelque peu. Dans Contre l’empathie, le philosophe Paul Bloom explique que l’empathie soudaine pour des groupes humains est reliées directement au fait de voir sa propre peur, ses propres souffrances, dans le regard des autres. En revanche : « Inconsciemment, nous pensons que les personnes d’un groupe étranger sont moins humaines, moins intelligentes et moins susceptibles d’éprouver des sentiments complexes, montrent les études. »
Par ailleurs, dans« How economic, humanitarian, and religious concerns shape European attitudes toward asylum seekers », une étude réalisée sur la perception des réfugiés, on note que des biais négatifs existent : les musulmans sont souvent déconsidérés par rapport aux personnes ayant « l’air chrétien ».
Ce n’est que par une attitude consciente de solidarité internationale, et non pas par la simple empathie ou antipathie viscérale qu’il est possible de pouvoir sortir de cette exceptionnalisme. Car les mobilisations de solidarité à géométrie variable sont nombreuses. Tout aussi nombreuses sont les postures de solidarités digne de plateau télévisés.
Contre les postures de plateau télévisé.
Notre tâche en tant que communistes n’est pas tant d’aller invectiver l’impérialisme d’en face pour lui faire des leçons de morale. Nous avons vu que nous serions bien en peine de faire quelque leçon que ce soit à qui que ce soit. De toute manière, cela n’a aucune portée. En réalité, décrier l’impérialisme de l’autre, c’est un peu faire un effet « Lisa Simpson » : crier « Vive le Tibet Libre » sur une chaîne US. Ça ne change rien à la situation là bas, mais en plus on accompagne la campagne menée par son propre impérialisme pour rivaliser en termes de soft power avec les autres. Cela n’empêche bien sûr pas de venir en aide aux réfugiés et aux victime de guerre.
Alors que faire ? Il est bien sûr extraordinairement compliqué et dur de se dire, et plus encore de dire « notre impérialisme ne vient pas en aide aux Ukrainiens s’il intervient, il se contente d’avancer ses positions. » Ça, les gens qui sont sous les bombes ne veulent pas l’entendre. De même, leur parler de défaitisme révolutionnaire, leur dire comme George Orwell « le meilleur moyen de mettre fin à une guerre est de la perdre » est difficilement acceptable. Reste aussi l’atavisme de croire qu’on est le meilleur impérialisme, le plus humain.
Dans le cas où nous sommes il nous paraît important de définir trois tâches : 1) apporter un soutien conséquent aux forces opposées à la guerre dans le pays agresseur (en l’occurrence, qu’on le veuille ou non, c’est la Russie). 2) venir en aide aux organisations populaires du pays agressé. 3) éviter toute internationalisation du conflit, laquelle accroirait encore les souffrances.
Finalement, un gaulliste comme De Villepin résume assez bien cela, de manière pragmatique : « La solution à ce drame ne sera pas militaire » […] « Ayons l’intelligence et la mémoire de nous souvenir que les interventions militaires ne donnent jamais les résultats espérés ». […] « N’oublions pas les souffrances, le martyr, la souffrance qu’a connu le peuple irakien ; le martyr, la souffrance qu’a connu le peuple libyen ; n’oublions pas les souffrances que nous avons infligées par des interventions militaires sans issues ! » Transformer l’Ukraine en Afghanistan ne rend service à personne. D’autant que le but de la Russie demeure au maximum d’installer un régime qui lui soit dévoué, et non plus d’exterminer cette population. Il en a profité pour fustiger les va-t-en-guerre à la BHL, et leurs « postures de plateau télévisé ».
Prioriser l’opposition à notre propre impérialisme est la seule manière de jouer un rôle.
Le risque international paraît pour le moment relativement faible.
Il n’est pas dit cependant que celui-ci soit en mesure de le faire : le format « guerre coloniale » de l’armée française lui interdit une guerre de masse. De plus, il lui faudrait laisser tomber des territoires qui sont bien plus important pour lui que l’Ukraine. Entre le risque de perdre l’uranium du Niger et celui de perdre les Auchan d’Ukraine, l’enjeu n’est pas le même. La Bundeswehr, l’armée d’Allemagne, selon le lieutenant-général Alfons, son chef, est « plus ou moins à sec ». Pour le moment, il semble que les sanctions restent la voie privilégiée. Le réarmement Allemand, bien qu’immense, mettra plusieurs années pour devenir effectif. L’argent ne fait pas tout, il faut aussi entraîner des troupes.
L’opposition à l’impérialisme.
Nous savons que c’est extraordinairement compliqué, déjà d’une manière générale, mais encore davantage quand les émotions s’en mêlent.
Réussir à expliquer ce conflit, sans rentrer dans le pathos, est un combat en soi. Il demande de sortir de l’émotionnel, de sortir aussi de la courte focale opérationnelle, et d’élargir celle-ci à un cadre historique et à un cadre géopolitique qui puisse prendre en compte la situation de la Russie : c’est à dire d’une « puissance faible » pour reprendre les termes de Pascal Marchand, qui veut essayer d’avancer ses pions, mais qui tremble aussi pour sa sécurité.
Il nous faut aussi parvenir à casser ce Roman National qui fait de notre impérialisme, de nos bourgeois, des individus plus doux et plus tendres que les sbires de Moscou. Or, la démocratie libérale est un luxe qui est le produit du dopage impérialiste. Si nous ne l’avions pas, si nous de l’avions plus, nous reviendrions au même point que la Russie.
Enfin, il faut aussi parvenir à réaliser le tour de force de parler du défaitisme révolutionnaire et de l’intérêt d’affaiblir notre impérialisme. Mais là, on se heurte à une difficulté que beaucoup d’organisations qui ne sont pas des sectes ne parviennent pas à aplanir. Et pour cause : l’affaiblissement de l’impérialisme français est la voie qui amènerait à une plus grande polarisation de la société, à un plus grand antagonisme entre exploiteurs et exploités. Elle est en outre une cause internationale : travailler à libérer les zones qui sont encore dominées par notre propre impérialisme. C’est donc ce passage qui permet des révolutions nationales-démocratiques dans les pays dominés, mais qui est aussi le point de passage vers une révolution prolétarienne dans les pays dominant.
Or, nous sommes face à un dilemme : pour la grande majorité des exploités, lutter pour affaiblir l’impérialisme de son pays n’est pas rationnel : cela induirait une plus grande vulnérabilité et une plus grande précarité. Il est plus rationnel alors d’aller vers le social chauvinisme, le fait de soutenir son impérialisme pour que les miettes soient plus grandes. Une révolution qui mettrait fin au parasitisme de la bourgeoisie permettrait non plus d’avoir uniquement des miettes de la production, mais d’avoir l’intégralité du gâteau à disposition.
Cependant ces perspectives, bien que nettement plus positive et favorables au monde entier et à la population française ne sont pas perçues comme étant rationnelles. Elles restent des hypothèses, des spéculations, alors que les risques sont réels. Il faudrait des organisations plus fortes pour qu’une révolution et un mouvement anti-impérialiste deviennent des croyances rationnelles, mais pour qu’elles deviennent plus forte, il faudrait une crise de régime dans laquelle les solutions traditionnelles ne sont plus opérantes. Finalement, il faut être fort pour oser le faire, et il faut le faire pour devenir fort. Donc, là, on est mis devant notre faiblesse : on est pas assez fort pour que notre projet apparaisse rationnel.
Cette force proviendra à la fois des développements des organisations communistes et de leurs influences combinées, mais aussi de leur capacité à s’organiser conjointement. Et là, nous avons pu constater que la route est encore longue. Les contacts demeurent précaires, la méfiance et la conflictualité sont élevés. Nous ne pouvons blâmer personne et des bonnes volontés existent. Mais elles se heurtent au fait que, très souvent, les propositions unitaires n’apparaissent que comme des absorptions : après tout, il est bien compliqué que « deux fusionnent en un ».
Nous pensons toujours que les cadres étroits, entre organisations, sont trop exigus pour réellement avancer. Nous, nous pensons qu’il faut quelque chose de plus large, qui n’apparaisse pas comme l’émanation d’une seule organisation, pour pouvoir élaborer d’une manière ouverte, positive, les structures de demain. Nous le faisons donc au sein de l’ICOR et des amis de l’ICOR, creuset, nous le pensons d’une nouvelle internationale. Même la présence importante d’organisations plus grande n’a pas entravé la possibilité d’élaboration et de naissance d’un vrai débat. Dans le cadre de ce conflit, cette structure nous a permis de faire des pas de géants dans la construction d’une solidarité internationale. Nous appelons à l’amplifier. Malgré des défauts, des travers, des manques, il s’agit à l’heure actuelle de la seule structure non reliée aux ex-partis du bloc est, à exister avec cette ampleur. Avec ses ramification russes et ukrainiennes, elle joue un rôle direct dans ce conflit.
Pour la famine il y a deux scénarios qui ne s’excluent pas. La narration policière et totalitaire a limité uniquement les sources à des sources politiques et en a fait un événement politique. En revanche, des spécialistes de l’agriculture, comme Mark Tauger mettent en avant qu’il y avait aussi une crise naturelle, imprévue et imprévisible : celle de la présence d’insectes ravageurs, présence documenté en Roumanie au même moment. Ces insectes auraient expliqué le décalage entre le comptage d’origine et les résultats réels. Ce décalage, qui n’aurait pas été compris au départ par les dirigeants soviétiques, aurait expliqué la croyance dans une récolte abondante mais cachée. Dans le même temps, l’URSS était endettée et devait faire face à des livraisons qu’elle ne pouvait différer sans 1) perdre ses lignes de crédits auprès de ses créanciers internationaux ; 2) se montrer vulnérable et affaiblie. Lorsque la situation a été prise en compte, des mesures d’urgences ont été mises en œuvre, et un système plus efficace de calcul a été développé, avec des réserves stratégiques d’urgence (ce qui explique qu’il n’y eut pas de famine durant les autres mauvaises récoltes).
Tauger présente un point de vue qui est par ailleurs critiqué par certains. Mais son argumentaire tient la route.
Cependant, il existe aussi des aspects politiques et administratifs.
Durant la collectivisation et durant la planification, les demandes du centre étaient souvent très importantes et irréalistes : elles devaient convaincre les dirigeants locaux de créer des « prises d’assaut » économiques. Mais l’habitude des dirigeants locaux était alors de mentir en gonflant les chiffres. Ce décalage poussait alors le centre à demander plus et créait une spirale infernale. Lorsque ce mensonge s’est traduit par une catastrophe, la direction locale a employé une politique d’autoprotection et de déflexion : elle a blâmé la paysannerie – bien que des leaders nationaux comme Kossior, aient pris la défense des paysans. La direction politique de l’État, non seulement, a pris ces affirmations pour argent comptant, mais elle avait comme fenêtre de représentations les rapports de l’OGPU, rapports qui soulignaient les troubles et les actes malveillants, comme le fait généralement la police.
Cela explique le double aspect : catastrophe et punition. Et cela explique le paroxysme de violence. Cependant, il était d’autant plus brusque qu’il était devenu une obsession : sans nourriture, les villes mourraient de faim. Et à choisir entre une paysannerie méfiante et un monde ouvrier plutôt favorable, le nœud gordien a été tranché dans la douleur.
Il faut cependant reconnaître deux choses : 1) cette politique représente de manière épisodique et paroxysmique ce qui était vu comme devant être la norme de fonctionnement du rapport Etat-paysans par des rivaux de la direction, comme Trotski. 2) en dépit de la situation catastrophique, les récoltes suivantes ont été de qualité, cela a montré finalement aussi une intégration (certes forcée) dans un système agricole qui est allé en s’améliorant.
La question du génocide est débattable : oui, il a existé dans cette période et dans la période précédent la guerre des « opérations nationales » ayant vocation à cibler des nationalités jugées dangereuses. Cependant, si le but de l’opération était punitif et coercitif sur des bases nationales, le but d’une extermination paraît exagéré et rentrer dans une narration politique post-1991. Elle prête une intentionnalité génocidaire indémontrable, sauf à étendre démesurément la définition du mot.
La construction d’un grand nombre d’Etats est passé par ces problématiques. Les reconfigurations ethniques, pour parler avec euphémisme, ont notamment été au cœur de l’émergence des États-nations européens. Mais le fait de pouvoir comparer l’URSS a d’autres États est un pis aller. Il ne s’agit pas d’être équivalents, il s’agissait d’être meilleurs, or, toute justification de défaillance ou de crimes commis sous la direction soviétique laisse un goût amer. On voudrait que les attentes, l’attente d’un autre comportement, soit récompensée. Mais hélas, cela illustre des imperfections et la confrontation avec la réalité : le chemin vers l’émancipation prolétarienne n’est pas une route pavée de roses.
Adolf ou Wilhelm ?
On a souvent vu Vladimir Poutine être comparé à la figure du mal absolu qu’est Adolf Hitler.
La comparaison historique est non seulement fausse, elle n’est pas seulement un point Godwin facile, elle est aussi une disculpation.
La comparaison avec la Iere guerre mondiale marche bien mieux :
nous avons ici des puissances « centrales », Chine et Russie, qui sont les contenders des puissances dominantes. Elles cherchent à rivaliser avec celles qui possèdent la domination sur l’Océan mondial. Elles cherchent à pouvoir, comme l’Allemagne du Kaiser ou l’Autriche-Hongrie, elles aussi, sortir du carcan de leurs frontières et se doter de nouveaux espaces dans lesquels investir, tout en pouvant les sécuriser par l’exercice d’un souveraineté militaire.
Guillaume II voulait étendre son espace impérial. Hitler voulait faire le vide, réduire en esclavage – au sens littéral du terme – et éliminer par la faim la population qui habitait l’espace à conquérir. C’était le sens du Generalplan Ost de Rosenberg. Mais Hitler déclarait qu’il voulait simplement « faire à la Russie ce que les anglais avaient fait à l’Inde ». Poutine, quelque soit ses sentiments envers les Ukrainiens, n’a pas l’intention de leur faire subir un tel sort.
Mais là, l’analogie prend fin : la Chine est une puissance montante. Elle a le temps qui joue pour elle. Elle sait qu’elle va poursuivre son développement, sa diversification économique, qu’elle va devenir un poids lourd. Elle est une masse immense. Et si elle sait qu’il faudra qu’elle se libère un jour du cercle d’acier qui l’étrangle, rien ne l’oblige à le faire maintenant. La balance coût/risque ne s’est pas encore fléchie.
À l’inverse, la Russie est au prise face à des adversaires dynamiques, sur lesquels elle n’est parvenue qu’a obtenir des avantages relatifs, améliorant sa situation économique en dépit des sanctions. Mais l’avenir est incertain. Contrairement à nous qui nous nourrissons de certitudes, les Russes sont passés par une série de catastrophes totales. En 35 ans, ils ont connu la Guerre d’Afghanistan, Tchernobyl, l’effondrement apocalyptique de l’URSS, les tentatives de coups d’État de 1991 ou de 1993. Ils ont connu la guerre de Tchétchénie et le terrorisme. Ils ont perdu leurs économies dans la crise de 1998… La notion de normalité et d’avenir n’a pas le même sens chez eux. Anna Colin Lebedev avait ainsi illustré ce propos en écrivant que nous connaissions des catastrophes abstraites : l’effondrement écologique, qui reste la note finale de l’addition que nous ne finissons pas de cumuler, est une abstraction. La disparition de la normalité en est une autre.
Le gouvernement Russe a donc saisi une fenêtre de tir : il a profité d’une faiblesse de l’Occident et des USA pour essayer de lancer son opération.
De son côté, l’occident a agi comme elle a su le faire à plusieurs reprises dans son histoire. Comme le tweetait Edgard Morin : « Ils ont incité l’Ukraine à la fermeté tout en sachant qu’ils l’abandonneraient militairement en cas de guerre ». Les occidentaux ont traité les Ukrainiens comme une variable d’ajustement qui permettait de tester la détermination russe, après l’avoir traité comme un butin.
Car sommes nous supérieurs moralement ?
Sommes nous supérieurs moralement ?
Face à cette déferlante de violence qu’est l’invasion, nous avons pu voir des réflexes qui faisaient de l’Occident, en dépit de ses travers, un impérialisme plus doux et plus humain. Il y a quelque chose de vrai dans cette réflexion, mais aussi des éléments faux. Un peu de détricotage :
Il est vrai que pris dans sa focale courte, notre métropole et notre système est nettement plus tolérant, souple, protecteur que le système russe ou chinois. C’est là une vérité indéniable. Mais elle possède des raisons.
Premièrement, nous sommes moins vulnérables aux bouleversements et aux menaces directes. En dépit de notre place géographique, nous sommes une fausse puissance continentale et une vraie puissance maritime. Cela n’a pas toujours été le cas. La colonisation a permis à notre pays de pouvoir changer de dimension. L’ordre d’importante des espaces s’est inversé. A l’époque Napoléonienne, par exemple, le système colonial sert d’appui à des guerres européennes. Il est donc un accessoires permettant de faire un effet de bras de levier pour la conquête d’un imperium européen. Progressivement après la défaite de 1870, la France glisse vers un renversement.C’est l’espace colonial puis néocolonial qui devient le lieu du profit, tandis que l’Europe devient le trésor, tandis qu’il faut maintenir les choses en l’état en Europe. Après 1945, la France devient une puissance extravertie, tournée vers l’extérieur. Le danger se réduit drastiquement, et la violence intérieure au système aussi.
Dans son travail sur la conception de l’arme aérienne, l’historien Thomas Hippler écrit :
« En 1909 toutefois, le Royaume-Uni demeure le centre hégémonique du monde. À ce titre, il doit se donner les moyens militaires de contrôler et de sécuriser les grandes routes maritimes. Centre des échanges commerciaux à l’échelle mondiale, l’hégémon doit être en mesure de défendre sa marine marchande partout dans le monde ; il doit détenir ce que le stratège naval américain Alfred Thayer Mahan a nommé « la maîtrise des mers ». Pour cela, deux conditions sont requises : tout d’abord, il lui faut disposer d’une marine de guerre capable non seulement d’affronter n’importe quelle autre marine de guerre, mais aussi, tâche souvent difficile, de protéger efficacement sa propre marine marchande contre pirates et corsaires. Ensuite, il est nécessaire de posséder des bases navales situées sur les principales routes maritimes, et idéalement partout dans le monde, afin de pouvoir ravitailler et réparer les bâtiments. L’avantage de l’insularité est alors évident.
La suprématie maritime permet à la puissance dominante d’asseoir son hégémonie dans le système-monde et de défendre la métropole. Autrement dit, une puissance hégémonique insulaire qui jouit de la suprématie maritime peut se défendre à bien moindres frais qu’une puissance hégémonique continentale, obligée d’entre-tenir à la fois une forte marine de guerre à des fins d’expansion outre-mer et une forte armée de terre pour défendre son territoire métropolitain. L’armée de terre britannique s’apparente donc à une force expéditionnaire que l’on peut employer dans les colo-nies en temps normal et sur le continent européen en temps de crise majeure, comme lors des guerres napoléoniennes ou de la Première Guerre mondiale. Tant que la Grande-Bretagne domine les mers, son territoire métropolitain est à l’abri de toute attaque. Les grandes batailles des guerres européennes se déroulent dans les plaines des Flandres, de l’autre côté de la Manche.
[…]
Or un centre hégémonique doit être à l’abri de toute attaque. Si « tous les chemins mènent à Rome » et si l’ensemble du commerce mondial passe par la City, tout l’ordre mondial semble émaner du centre. L’hégémon fonctionne comme une instance quasi transcendante du système-monde. S’il représente un havre de paix, une promesse de bonheur et de liberté, il constitue aussi, plus prosaïquement, un système politico-social que Kees van der Pijl qualifie, d’après l’auteur du Traité de gouvernement civil, de « lockéen ».
Après la Glorious Revolution, la Grande-Bretagne succède aux Pays-Bas au rang de centre hégémonique du système-monde. Un complexe original d’État et de société civile voit le jour avec le développement précoce d’une société civile capitaliste, encadrée par la rule of law de la monarchie constitutionnelle. Le libéralisme britannique repose sur un État fort mais qui limite sa sphère d’intervention pour laisser une marge d’auto-régulation à la société et à l’économie capitaliste. Ainsi apparaît une véritable société civile-bourgeoise « dont l’État se retire après s’être imposé activement et constructivement, en mettant sur pied les institutions nécessaires au retrait libéral de la sphère de la création de valeur ».
Autour de ce centre hégémonique s’étale la « semi-périphérie », zone constituée d’une série d’« États rivaux » (contender states), qui présentent généralement des traits « hobbesiens », en ce sens que l’État y joue un rôle directement dominant et que ses interventions dans la société sont beaucoup plus fréquentes et directes que dans le modèle lockéen. De ce fait la classe dominante entretient un lien plus étroit avec l’État, fonctionnant comme une véritable « classe d’État », avec tous les risques d’autoritarisme que cela comporte. Enfin, autour du centre hégémonique lockéen et de la semi-périphérie hobbesienne, on trouve la périphérie, coloniale ou postcoloniale.La distribution spatiale de la violence à l’échelle globale s’ordonne selon ce schéma tripartite : si la violence peut être totale aux marges du système, elle se présente comme étatisée dans la semi-périphérie hobbesienne.
Quant au centre lockéen, il passe pour un havre de paix, un pays d’accueil pour les réfugiés, la terre promise de la liberté. Mais il ne peut apparaître tel que dans la mesure où il extériorise la violence, c’est-à-dire dans la mesure où celle-ci se déchaîne dans les guerres entre différents États rivaux ou à la périphérie du système-monde. En tout cas, le centre est, et doit être, constitutivement invulnérable. L’image d’exceptionnalité qu’il dégage dépend précisément de cette invincibilité. Inversement, tout ce qui lui porte atteinte, et même tout ce qui menace de lui porter atteinte, touche à cette exceptionnalité. La simple possibilité d’une attaque peut donc ébranler tout un système de représentations de l’ordre mondial.1 »
En somme la Russie et la Chine ne peuvent pas être des pays libéraux parce qu’ils sont des puissances de second rang, vulnérables, et dans lesquels les débats politiques ont des incidences bien plus importantes pour la sécurité que les jeux de pataugeoire politiques des pays maritimes.
Deuxièmement, les puissances impérialistes à aire d’influence que nous sommes possèdent des rentes importantes provenant de la surexploitation et du surprofit issu de l’impérialisme. Il y règne finalement une certaine liberté politique dans la mesure où elle ne remet pas en cause – et où elle ne peut pas remettre en cause les cadres de ce consensus : la politique pose la question de la péréquation du profit capitaliste – impérialiste, mais jamais de son origine. Ce coussin protecteur permet des libertés importantes, mais impose aussi une régulation et une autocensure sur ces questions importantes. C’est quelque part la lutte entre Sparte et Athènes qui se rejoue.
En dépit de ces largesses cosmétiques, il existe cependant des tabous : il faut que l’arrière cuisine répugnante ne se voie pas trop. Il en résulte alors des restrictions des libertés et des répressions. Nous pouvons penser à la menace contre Amnesty International ou à celles contre le Collectif Palestine Vaincra. De même, les puissances lockéennes sont tout à fait capables de se montrer hobbesiennes si les temps se durcissent : c’est ainsi le projet zemmourien.
Troisièmement, possédant l’hégémonie, la coalition impérialiste occidentale a avec elle aussi la Loi et le Droit international, qu’elle sait modeler pour maintenir le statu quo profitable. C’est pour cette raison – et le fait très bismarckien que « la force prime le droit »- qu’elle a pu organiser des invasions avec ou sans mandat de l’ONU, qu’elle peut décider quels civils méritent d’être bombardés, quels régimes sont légitimes ou non, et qu’elle peut priver les autres pays de faire de même. Or, comme le développement des pays est inégal par nature, les rapports de forces se redessinent, avec parfois des accords, avec parfois la violence. Ainsi, le génocide du Rwanda est un repartage entre anglophones et francophones. Mais là, l’impact géostratégique de la montée en puissance de la Chine et de – plus relativement – la Russie est inacceptable.
L’Ukraine est parfois maladroitement comparée à d’autres guerres d’agression ou d’autres invasions. Or, il ne faut pas la mettre en opposition. Il faut l’inscrire dans une continuité. L’Ukraine est un exemple de la rapacité impérialiste et des jeux entre puissances qui servent à redistribuer les cartes.
1 Hippler, T. (2014). Le gouvernement du ciel : Histoire globale des bombardements aériens. Les Prairies ordinaires.
Nous avons décidé d’écrire ce texte, qui compile plusieurs questionnements sur la guerre en Ukraine. Nous avons jugé important que ces questions puissent être posées. En effet, si nous sommes résolument hostiles à cette guerre, nous avons cependant le devoir de rester détachés d’une approche émotionnellement chargée, et nous nous devons aussi de pouvoir établir une position juste et conforme à notre situation. Nous ne revenons pas sur les fondements du conflit ukrainien, que nous avons évoqué dans d’autres articles – et que nous mettrons en annexe dans une éventuelle brochure. Voici les titres des parties que nous aborderons :
Au cœur de l’impérialisme.
La sidération et le « moment totalitaire » que nous vivons.
La névrose campiste.
Dénazification ou décommunisation ?
Recréer l’URSS ?
Famine et URSS
Adolf ou Wilhelm ?
Sommes nous supérieurs moralement ?
Folie géopolitique ou rationalité ?
Une Russie isolée ?
Distanciation raciale et réfugiés.
Sortir des postures de plateau télévisé
Au cœur de l’impérialisme.
Nous avons participé aux rassemblements pour la paix. Mais ces rassemblements, si nécessaires soient-ils, nous ont toujours laissé une impression quelque peu dérangeante. En effet, nous nous sommes retrouvés au milieu de personnes dont les proches étaient pris dans une guerre – avec tout ce que cette situation a de terrible – et nous compatissons sincèrement avec elles. Mais nous ne pouvions nous ôter de la tête que nous sommes dans un État qui, d’une manière certes moins voyante, plus distanciée (à la fois géographiquement, mais aussi dans les représentations), pratique fondamentalement une politique pas si éloignée de celle du gouvernement Russe. Quel sens cela a-t-il de crier avec la meute de loups qui dépècent l’Afrique, qui arment la monarchie absolue Saoudienne, et qui rêvent de vendre l’Ukraine à la famille Mulliez, au Crédit Agricole et aux proxénètes ? De quel privilège moral peut-on bien se targuer ?
Mais surtout, comment rendre audible une position anti-impérialiste conséquente dans ce cadre là ?
La sidération et le « moment totalitaire » que nous vivons.
Le choc de la guerre frappe les esprits. Les images sont impressionnantes. Elles le sont d’autant plus qu’elles apparaissent dans des lieux qui nous paraissent plus familiers que les théâtres d’opération précédents. Alors il ne s’agit pas de nous faire l’écho de ce discours répugnant et minable qui est celui d’une grande partie des médias occidentaux : celui qui revient à faire une séparation entre monde civilisé et barbarie, mais bien à reconnaître un état de fait. Pour les pays qui ont l’habitude d’exporter à l’autre bout de la terre leur violence et leur brutalité, il y a là l’abolition de la distance psychologique, de la capacité à interfacer cette violence en se disant « elle tombe ailleurs, dans un autre univers ». Cette distanciation est ce qui fait que certains ont ingénument dit « attention, des fois, les photos des bombardements en Ukraine ne sont pas des vraies photos, elles sont celles des frappes sur Gaza. » sans se rendre compte du sens que cela pouvait avoir.
Il y a aussi une distanciation relative vis-à-vis de qui exerce cette violence. Lorsque les Américains ou les Européens entrent en guerre, il existe toujours un espace pour en débattre. Soit pour mentionner que cela est fait « pour le maintien de la paix », pour des objectifs « humanitaires » ou encore contre le terrorisme. À l’inverse, les actions de pays comme la Chine ou la Russie (pour ne citer qu’eux), sont immédiatement passés au crible de la méfiance. Il y a là la conjonction de deux facteurs : un qui est la distanciation mentale (ce sont des peuples « asiatiques », barbares…etc.), l’autre étant aussi la résultante d’un matraquage issu de l’antitotalitarisme. Nous aurons l’occasion d’en reparler.
Mais passons.
Cette abolition de la distance, cette irruption de la violence dans un décorum occidental, a provoqué une certaine forme de sidération. Elle a aussi donné naissance à ce qu’on pourrait nommer un «moment totalitaire ». Dans le sens où ne pas être totalement contre cette guerre était perçu comme une hérésie absolue, comme une compromission avec le crime. Ceux qui ont essayé de tempérer les réactions (mais cela a été aussi fait avec une maladresse absolue) se sont marginalisés eux-mêmes et se sont mis au ban de l’opinion publique.
Il en ressort qu’une pression immense s’est exercée sur l’ensemble de la société française. Cette pression est devenu – au final – une injonction à être soit dans une posture de soutien tacite à l’impérialisme français et à l’alliance impérialiste européenne, soit à rester dans une posture de « ni-ni », qui mettait absolument sur le même plan l’impérialisme occidental et celui de la Russie. Ainsi, on passe de « on croit mourir pour la patrie on meurt pour des industriels » à des réflexions qui, implicitement, deviennent : « notre impérialisme n’est-il pas plus tendre que les autres, mâtiné qu’il est par les Lumières ? » ; « nous sommes une démocratie libérale, la Russie est un pays autoritaire ». Il s’agissait ni plus ni moins des arguments de ceux qui ont participé à la boucherie de 1914-1918, dans laquelle tant de vies ont été englouties. Chacun trouvait quelque chose qui lui permettait de justifier le fait de se souder avec son propre impérialisme.
Nous ne voulons pas participer à cela : nous savons quels sont les objectifs, cyniques, de notre impérialisme. Nous connaissons aussi ses méthodes : torture, assassinats, déstabilisations, bombardement, occupation. Nous savons que loin d’ici, dans les bordels de campagne d’Afrique, les soldats français ne se démarquent pas par leur moralité exemplaire. Nous savons aussi que notre démocratie n’est libérale qu’autour d’un consensus : la surexploitation d’une partie du monde, qui permet de faire adhérer la population à ce social-impérialisme. Retirons-lui ce coussin protecteur, et nous verrons l’armée tirer à nouveau sur les ouvriers.
Cependant, il faut reconnaître qu’il existe un changement dans les mentalités. L’atavisme atlantiste, cette tendance à préférer malgré tout l’Occident et les USA, qu’on pouvait observer encore ces dernières années dans les courants trotskistes et libertaires, ne s’est pas tant manifestée. Les seuls vrais atlantistes qui restent sont finalement EELV et le Parti Socialiste. Les autres n’ont pas tant mordu à l’hameçon : la responsabilité de l’OTAN dans l’engrenage géopolitique, ainsi que 30 ans de tromperies depuis la fin de la guerre froide ont laissé des traces.
La névrose campiste.
La naïveté avec laquelle la Russie est regardée par certains peut nous laisser parfois désarmés. Mais elle mérite d’être comprise pour ce qu’elle est : une forme de névrose, cristallisée autour du sentiment d’humiliation et de défaite à la suite de la fin des régimes socialistes. Elle est une manifestation de ressentiment nourrie par tristesse non seulement d’avoir perdu (même temporairement, c’est quand même une défaite difficile à digérer.), mais de voir en plus des calomnies constantes proférées à l’encontre de la cause que nous défendons et de son histoire.
Aujourd’hui encore, cette image du « monde libre » contre les « sociétés fermées » imprègne l’imaginaire collectif. Pourtant, la nouvelle historiographie de la guerre froide vient remettre les pendules à l’heure. Grâce au travail réalisé par les chercheurs et les chercheuses, il est possible non seulement de comprendre que ce n’est pas le « méchant communisme » qui a pris d’assaut le « monde libre », mais bien que c’est un processus avec des responsabilités plus complexes, et que les intentions prêtées aux soviétiques en Europe étaient basées sur la peur. Cette identification qui fait que, quelque part, les victoires russes ou chinoises sont des « petites revanches » ne doit cependant pas occulter la réalité. Comme nous l’écrivions dans notre communiqué au moment de l’invasion de l’Ukraine : Ce n’est pas une réédition de la guerre froide. Ce n’est pas une revanche. C’est une nouvelle guerre dans laquelle les riches et les oligarques gagnent et dans laquelle « les morts ont perdu la guerre ».
Dénazification ou décommunisation ?
Quant aux éléments d’identification communistes / nazis employés, ils doivent être contextualisés. Communiste (bien que le PC d’Ukraine soit pour la garantie des frontières) est perçu comme « voulant une centralisation autour de Moscou ».
Les procédés narratifs exploités par la Russie, laquelle fait appel à des références issues de la Grande Guerre Patriotique, sont des abus complets. Ils servent à exploiter la juste lutte à mort contre le nazisme, menée conjointement par tous les peuples de l’URSS, Ukrainiens compris, dans le but de justifier une invasion sans le moindre rapport.
L’argument de dénazifier l’Ukraine est en effet spécieux. Le succès d’une symbolique anticommuniste et collaborationniste en Ukraine est aussi un effet des tensions avec la Russie. L’Ukraine s’est aussi construite une narration en opposition avec la Russie. Elle a pioché dans les pires symboles de son histoire dans le but de se construire une identité opposée à la Russie. Mais ces symboles, aussi criminels soient-ils, représentent d’avantage des métaphores idéologiques qu’un programme. Il n’en demeure pas moins qu’il est honteux que des rues se nomment Stepan Bandera, comme à Ternopil.
Mais dans le même temps, Azov ne doit pas éclipser Wagner, l’armée secrète néo-nazie de Poutine, et inversement. Il y a des néonazis dans les deux pays. Et des rapports indiquent que c’est une situation similaire dans les armées de France et d’Allemagne. Cependant, sur l’Ukraine, cela s’est exacerbé par la recherche d’une histoire nationale anti-russe et par l’agression sur l’intégrité territoriale ukrainienne. Il en ressort alors que, mécaniquement, cela produit des ultra-nationalistes et donne écho à leurs thèses.
Il en est de même avec la question de la Famine Ukrainienne, qu’on ne peut pas balayer d’un revers de la main, tant elle joue un rôle conséquent dans la difficile affirmation d’une unité nationale. Le fait d’avoir été victime d’un génocide, génocide qui ne fait pas l’unanimité dans la sphère des historiens du monde entier, est un des ciments de la construction nationale, un jalon dans une histoire commune qui reste en gestation. Or, ce martyr spécifiquement ukrainien est un peu son Roman National. Il se base sur une interprétation étroite des sources et des documents, avec la volonté de mettre en exergue une répression qui serait nationalement ciblée, exclusive à l’Ukraine, faisant fi du fait que cette famine ait été répandue sur une partie bien plus large et plurielle de l’URSS. Faisant fi également de son caractère multi-factoriel : il y a dans cet événement tragique à la fois une illustration du sentiment d’encerclement et de vulnérabilité de la direction bolchevique, mais aussi des déformations faites par les échelons locaux de la réalité, dans le but de détourner les responsabilités quant aux manquements aux plans. Mais cet événement, qui refait donc surface constamment, agité comme le péché originel de Moscou contre l’Ukraine, alimente un anticommunisme dont on ne se sort pas. D’ailleurs, plus cette guerre durera, plus l’offensive anticommuniste sera forte.
À l’inverse, des symboles importants d’une histoire commune surgissent : le maire de Marioupol déclare que la Russie veut faire subir à sa ville le même siège que Leningrad. Dans le même temps, des descendants de vétérans de la bataille de Stalingrad veulent poursuivre cette lutte pour la liberté contre la Russie. Les références culturelles sont finalement parfois brouillées par des histoires complexes et entremêlées. Il n’y a qu’en Occident où, en revanche, on entend des stupidités telles que la volonté de renommer la station de métro Stalingrad en Kyiv, sans comprendre l’inanité de cette proposition ni sans comprendre qu’on ne peut pas amalgamer Russie et URSS.
Article de Monika Gärtner-Engel, coordinatrice principale de l’ICOR et membre du CC du MLPD, paru dans rf-news le 07/03/2022 (extraits). Nous reproduisons cet article car nous pensons qu’il nous faut prendre du recul sur l’héroïsation de certaines personnalités politiques, telles que Zelenski. Il ne s’agit ni de diminuer ses mérites, ni dele diaboliser, mais bien de restituer son action dans le cadre d’un mandat durant lequel il a notamment aggravé la situation de certaines catégories sociales, dont les mineurs.
Dans la guerre en Ukraine, le président ukrainien Volodymyr Zelensky semble être l’exact opposé de Vladimir Poutine, le président russe. Poutine se présente avec une froideur cynique. En tant qu’ancien officier de renseignement du KGB, il est un politicien impérialiste obsédé par le pouvoir, qui se met toujours en scène seul avec ses décisions brutales. Il a fait actuellement arrêter plus de 12.000 manifestants pour la paix et il représente les guerres inhumaines, que ce soit à Alep (Syrie), à Grozny (Tchétchénie) ou actuellement lors du bombardement des villes ukrainiennes. En revanche, Zelenski se présente comme proche du peuple, les pieds sur terre et souvent entouré de masses populaires, de simples soldats ou de conseillers politiques – actuellement le plus souvent fatigué, avec une barbe de trois jours et un T-shirt vert olive.
Zelensky, un champion de la paix et de la liberté ?
Après son élection à la présidence, il s’est rendu au Parlement à pied plutôt qu’en limousine de luxe. En tant que communicant moderne, il s’exprime quotidiennement à la télévision, par vidéo, sur Twitter ou Telegram. Dans ses discours, il critique avec clarté la brutalité de la guerre d’agression russe. Il fait publier des photos de lui dans la ville de Kiev attaquée et tient tête à Poutine. David contre Goliath ? Zelensky, un champion de la paix et de la liberté ? Les médias lui rendent hommage…
Résistance populaire active en Ukraine
La classe ouvrière et les masses populaires ukrainiennes ont raison de résister activement pour la liberté et l’autodétermination contre l’agression impérialiste russe. Récemment, Zelensky a déclaré : “Nous n’avons rien à perdre, sauf notre liberté”. Mais de quelle “liberté” s’agit-il pour Zelensky ? Il applique strictement les lois anticommunistes de 2015, selon lesquelles tous les symboles et partis communistes sont interdits en Ukraine.
Il affirme de manière démagogique que la guerre actuelle est menée contre le “communiste” Poutine. Ce n’est pas un hasard si ce représentant de la Russie néo-impérialiste justifie cette guerre de manière ouvertement anticommuniste en critiquant Lénine, le premier dirigeant de l’Union soviétique socialiste qui, en 1920 a, pour la première fois expressément, accordée à l’Ukraine le droit à l’autodétermination. Zelensky fait également réprimer d’autres mouvements d’opposition, notamment par l’interdiction de trois chaînes de télévision d’opposition en février 2021.
Partisan Ukrainien en 1942 en lutte contre le fascisme et en défense de l’URSS
Répression brutale de mineurs
Sa relation avec le mouvement ouvrier montre à quel point Zelensky est réellement “populaire”. Ainsi, l’été dernier, il a poignardé dans le dos la grève des mineurs de sa ville natale de Krywyk Rih et couvert la répression brutale des leaders de la grève par le propriétaire de la mine. Il travaille en outre en étroite collaboration avec des fascistes. Il a intégré le régiment fasciste Azov dans la garde nationale ukrainienne et laisse le “secteur droit” fasciste mener des opérations militaires spéciales coordonnées avec l’armée.
Il se décrit comme un “champion de la lutte contre la corruption”. Il a limité certaines formes particulièrement ouvertes de corruption, comme la pratique évidente et courante de corruption des juges. Mais depuis le début de son mandat, l’Ukraine n’est parvenue qu’à la 122e place de l’indice mondial de lutte contre la corruption.
Une politique de guerre
Zelensky explique qu’il se bat pour “la paix dans tous les pays européens”. Mais il demande actuellement de manière agressive à l’OTAN de “bloquer l’espace aérien” au-dessus de l’Ukraine. Cet espace aérien est dominé par la Russie. Le terme adoucissant de “blocage” nécessiterait de faire d’abattre des avions russes par l’OTAN. Ce serait l’affrontement militaire direct entre l’OTAN et la Russie et donc la provocation délibérée pour une IIIe Guerre mondiale. Une guerre mondiale qui prendrait probablement une dimension nucléaire.
L’ambassadeur en Allemagne de Zelensky, Andriy Melnyk, a exigé de manière agressive cette intervention, à la manière d’un belliciste, le dimanche 6 mars 2022 chez Anne Will (dans un débat, ndlt). Il a insisté, bien que même Annalena Baerbock (la ministre de l’extérieur, ndlt) l’ait considérée comme le déclencheur possible d’une IIIe Guerre mondiale et s’y soit opposée catégoriquement.
“Gloire de l’Ukraine” dans l’OTAN et l’UE
Derrière une façade cosmopolite, Zelensky est un nationaliste prononcé. Il ne manque pas de terminer son discours en s’exclamant “Gloire à l’Ukraine”. Il veut faire entrer l’Ukraine, pays capitaliste dépendant, dans le bloc impérialiste de l’UE et de l’OTAN, afin d’accroître sa propre influence politique et celle des monopoles capitalistes ukrainiens. Il poursuit une “politique environnementale” dangereuse pour la vie avec les plus grandes centrales nucléaires et, dans le Donbass, une politique de répression nationale contre la population russe. Il n’a jamais respecté les accords de Minsk, qui promettaient une autonomie relative et des élections à Donetsk et Louhansk. De nombreuses provocations, y compris militaires, sont venues de sa part.
La politique gouvernementale de Zelensky est donc d’une part ouvertement réactionnaire-nationaliste et anticommuniste, et joue d’autre part sur le clavier d’un système de pensée petit-bourgeois à orientation réactionnaire. Ceci surtout par ses méthodes d’intervention, mais aussi par l’utilisation abusive de concepts tels que “liberté” et “paix” pour une politique ultra-réactionnaire et nationaliste.
Résistance active pour la liberté et la démocratie
Cela place les masses ukrainiennes dans une situation extrêmement compliquée. Bien entendu, leur résistance active contre les envahisseurs russes est justifiée. Les volontaires en particulier souvent pensent le faire dans la tradition de la lutte contre le fascisme hitlérien. Les camarades ukrainiens du KSRD rapportent que des groupes d’entre eux défilent dans les rues en chantant “Debout, vaste pays”. Il s’agirait d’”un chant soviétique connu de l’époque de la guerre contre le nazisme hitlérien”. (Lettre de l’organisation ICOR KSRD du 05/03/2022)
Mais celui qui veut lutter pour la démocratie et la liberté en Ukraine doit aussi combattre le gouvernement ukrainien ultra-réactionnaire et anticommuniste dans sa soif d’adhésion au bloc impérialiste OTAN/UE. C’est pourquoi nos amis du KSRD écrivent :”Il est maintenant particulièrement important de construire un front antifasciste et anti-impérialiste. … L’impérialisme reste un mal mondial et ne peut être vaincu que par une lutte commune pour la révolution socialiste. Dans cette lutte, les partis et organisations prolétariens du monde entier devraient se tenir coude à coude. En avant pour le front unique ! Vive l’unité de classe des prolétaires !”
Les véritables héros
Les véritables héros populaires ne sont pas des politiciens bourgeois comme Zelensky – ce sont la classe ouvrière, la masse des femmes et la jeunesse elle-même ! Ce sont les milliers de personnes qui descendent courageusement dans la rue en Russie. Ce sont les travailleurs ukrainiens qui s’opposent à l’avancée russe en Ukraine et qui doivent finalement mener une guerre sur deux fronts extrêmement compliqués. Ce sont les gens du monde entier qui luttent contre la guerre en Ukraine. Ce sont les révolutionnaires d’Ukraine, de Russie et de tous les continents qui luttent ensemble pour la démocratie, la paix, la liberté, le socialisme au sein de l’organisation révolutionnaire mondiale ICOR et du front uni anti-impérialiste et antifasciste.
Nous avons réalisé une interview de nos camarades du Parti Maoïste de Russie, membres de l’ICOR, lesquels nous parlent de leur situation et de leur point de vue sur la guerre. Nous vous invitons à la lire et à la diffuser. Comme ils le précisent, il est urgent d’apporter de l’aide aux révolutionnaires et aux progressistes d’Ukraine, lesquels sont sont dans situation catastrophique. Vous pouvez retrouver notre campagne ici :
Bonjour camarades, pourriez vous nous présenter votre organisation ?
Bonjour, chers camarades de France !
Le Parti maoïste russe (PMR) est un parti maoïste russe, membre d’ICOR. « Nous sommes des marxistes-léninistes. Nous sommes avant tout des adeptes de l’expérience chinoise du communisme, qui a atteint son apogée lors de la révolution culturelle sous Mao Zedong et le Quartet de Shanghai1. Nous n’aimons pas l’Union soviétique de Khrouchtchev-Brezhnev et la Chine moderne, orientée vers le marché. Nous sommes indifférents à « l’arrêt de l’extinction2« , à la « spiritualité » et à « l’ordre » et autres fictions fascistes. Nous voulons l’établissement du pouvoir des travailleurs et des travailleuses, l’égalité réelle des femmes et des hommes, la libération des peuples opprimés. » (issu de notre auto-description en Russie.)
Pour vous, comment sommes nous arrivés à cette situation de conflit international ?
Nous sommes arrivés à la situation actuelle de conflit international en raison de la lutte pour la redistribution des marchés – la lutte pour le transport et le commerce du gaz ; la lutte pour le charbon, les métaux ferreux, le sel gemme et d’autres ressources dans le Donbass et en Ukraine dans son ensemble. Les impérialistes russes ont tenté de faire pression sur l’Europe pour qu’elle devienne encore plus dépendante des fournitures de gaz en provenance de Russie. Globalement, la lutte se déroule entre les impérialistes d’Europe, d’Amérique, de Russie et de Chine. Les impérialistes russes et américano-européens ont décidé d’aller jusqu’au bout, en faisant pression les uns sur les autres et surtout sur les petits pays de la manière la plus prédatrice qui soit. Cette situation a été exacerbée par la crise mondiale. En conséquence, la Russie a attaqué l’Ukraine. Les pays occidentaux ont riposté en faisant pression sur la Russie. La Russie menace d’une guerre nucléaire.
Quel est l’état d’esprit général de la population en Russie face à la guerre ?
L’humeur en Russie au sujet de la guerre est très différente. Malheureusement, les partisans de la paix sont en minorité en ce moment.
Avez vous des liens avec l’Ukraine et les Ukrainiens ? Avez vous pu échanger sur la situation ?
Nous avons des liens avec l’Ukraine. Nous avons pu discuter de la situation avec les communistes ukrainiens. Ils sont pour la paix, mais ils sont prêts à défendre l’indépendance de leur pays. Ils considèrent que c’est la tâche principale aujourd’hui. Nous sommes d’accord avec eux.
Nous sommes surpris, ici, de voir le peu d’effet que semble avoir les sanctions sur le gouvernement Russe, est-ce une impression où est-ce que la Russie envisage de se détourner de ses liens avec l’Europe pour s’axer vers d’autres partenariats comme la Chine ?
Les sanctions, jusqu’à récemment, étaient pour la plupart très ciblées. Ils ont eu peu d’effet sur la bureaucratie russe, la grande bourgeoisie et les travailleurs russes. Les nouvelles sanctions sont beaucoup plus fortes. Ils ont affecté la vie des dirigeants et des grands capitalistes, ainsi que celle des travailleurs et de la petite bourgeoisie. Et elles seront ressenties plus fortement au fil du temps. La Russie tentera probablement de renoncer à ses liens avec l’Europe et les États-Unis et optera pour des contacts plus étroits avec la Chine et ses autres alliés – les nouveaux impérialistes. Il n’est pas encore évident de savoir jusqu’à quel point ces contacts pourraient être étroits, car les alliés de la Russie ont commencé à se comporter de manière plutôt froide à son égard et ils ont leurs propres ambitions impérialistes. Nous ne devons pas oublier que la Russie elle-même est une grande puissance impérialiste. Elle possède des néo-colonies et une grande richesse (même si son économie a été plutôt faible ces dernières années). Nous devons nous attendre à ce que l’exploitation de la classe ouvrière russe et des pays dépendants de la Russie devienne plus dure.
En occident, dans un autre camp impérialiste, que pouvons nous faire concrètement pour aider et appuyer le travail de votre organisation ?
Pour nous aider, faites connaître notre existence. Information selon laquelle les maoïstes en Russie existent et luttent contre l’agression impérialiste. Contactez-nous plus souvent. Tous les communistes révolutionnaires du monde doivent s’unir aujourd’hui encore plus étroitement. Faites également savoir à l’Occident que tous les Russes ne veulent pas d’une guerre impérialiste, que beaucoup sont mécontents du régime de Poutine et se battent pour la liberté, la démocratie et certains pour un véritable socialisme.
Il est bien plus judicieux de soutenir l’Ukraine et les Ukrainiens maintenant. Exigez de vos gouvernements qu’ils ne soient pas asservis par les « aides », qu’elles soient gratuites ou quasi gratuites. Exiger qu’ils remettent leurs dettes étrangères. Exiger que personne ne soit autorisé à entrer sur son territoire. Luttez pour empêcher vos gouvernements de déclencher la troisième guerre mondiale.
Avez-vous un message à transmettre aux communistes présents en France ?
Nous souhaitons aux camarades français un grand succès. Parlez-nous de votre travail et de la situation et des sentiments dans votre pays !
1La bande des quatre, un groupe de la gauche du Parti Communiste Chinois, qui, à la mort de Mao, a tenté de poursuivre sa ligne.
2Notre camarade de Russie nous écrit : Ici, nous parlons exclusivement de la situation russe. Le gouvernement et le public russes sont très préoccupés par le déclin rapide de la population indigène. En fait, la population de la Russie depuis 1991 a diminué, selon diverses estimations, de 9 à 15 millions de personnes. Pour le moment, ce déclin démographique ne semble pas si catastrophique en raison de l’afflux de migrants en Russie en provenance des anciennes républiques soviétiques (principalement des pays d’Asie centrale), mais le problème est toujours palpable, d’autant plus que les statistiques officielles russes dans ce , et bien d’autres questions, pas crédibles.
Hier soir, Vladimir Poutine a reconnu l’indépendance des Républiques séparatistes, qui sont nées en Ukraine en 2014. Dans la foulée, il a ordonné à l’armée Russe d’assurer le maintien de la paix dans ces territoires.
Un nouveau jalon sur le chemin de la guerre.
Le reconnaissance des territoires tenus par les séparatistes constitue une étape de plus dans le bras de fer qui oppose l’Occident à la Russie. L’armée Russe est entrée sur le territoire séparatiste, franchissant la frontière qui séparait la Russie de l’Ukraine. Comme un joueur d’échec, Vladimir Poutine déplace ses pièces. En poussant son armée à entrer en Ukraine, il marque un point. Si l’Ukraine riposte, la guerre éclatera. Si elle laisse passer et que rien n’est fait, la Russie aura gagné. Que fera l’Occident ?
Devant nous s’ouvre un gouffre : celui de l’incertitude. L’ensemble des scénarios est possible : de la tape sur la main à la guerre.
L’UE déclare réfléchir à des sanctions ciblées. Mais ces sanctions ont-elles encore un sens ? Celles prises en 2014 n’ont réussit qu’a transformer la Russie et à la rendre moins dépendante de l’étranger, à la lier davantage avec la Chine. Elles ont été un échec complet. Depuis, l’impérialisme russe a montré sa force en Syrie. Quant à la victoire des Talibans en Afghanistan, elle est tout à l’avantage du duo russo-chinois. Les challengers d’hier sont en position de renégocier leur place dans le monde. Et cela ne peut se faire qu’en marchant sur les pieds des autres impérialismes.
Alors l’hypothèse de la guerre devient crédible.
Il est clair que ce scénario plaît à certains. Même en Ukraine, qui sera pourtant le sol sur lequel les combats auraient lieu, des provocateurs espèrent que la situation s’envenime. Ils sont persuadés que l’OTAN volera à leur secours.
De plus, chacun vend sa narration des événements à son pays.
Poutine vend une narration dans laquelle la Russie répond à l’appel à l’aide de ses frères et de ses sœurs d’Ukraine. Cet irrédentisme, qui s’était déjà manifesté à plusieurs reprises par le passé, est inscrit dans le programme de Russie Unie. Mettre fin à l’humiliation. Restaurer le glacis défensif et rassembler les russophones.
Biden promeut une narration américaine basée sur le drama. Président mal élu, dirigeant d’une Amérique fragmentée, il essaie de ressouder son pays autour d’une espèce de Pearl Harbor ou de 11 septembre. Son ton apocalyptique lui sert à dépasser les clivages partisans.
Macron prépare les élections. Il essaie de faire valoir la grandeur de la diplomatie française en jouant les entremetteurs et les promoteurs de la paix. Sauf que, non seulement, la France est juge et partie dans l’affaire (car au prise avec les mercenaires russes de Wagner, qui ont contribué à la chasser du Mali), mais elle n’est pas écoutée.
Au milieu de tout ça, l’Ukraine est ballottée, sans contrôle sur des événements qui la dépasse.
Nous dénonçons cette montée en tension entre bloc impérialistes rivaux. Après la Libye, après la Syrie…c’est au tour de l’Ukraine de subir sa situation de pivot géopolitique. Elle est traitée comme un butin et comme un théâtre d’opération pour le repartage du monde.
Nous pourrions lancer des cris en direction de la Russie, insister sur le fait que, dans ce cadre, elle est l’État agresseur. Mais se focaliser sur cette dimension morale du conflit occulte le fait que cette montée en tension a été préparée en amont par une géopolitique occidentale poussant à la guerre.
Lorsque notre impérialisme entre en jeu, c’est notre devoir d’internationalistes de le dénoncer et d’entraver son action. Nous devons briser cette fausse image d’envahisseur humanitaire que s’est construit la France. De plus notre propre impérialisme ou celui des USA ne s’est jamais embarrassé de légalité pour intervenir dans d’autres pays.
Nous dénonçons la campagne de propagande de guerre organisée pour appuyer cette montée en tension. Le Figaro se faisait ainsi l’écho de politologues, encroûtés depuis la guerre froide, qui déclarent « Poutine nous déteste car nous sommes libres ». Ça n’empêche pas ce même journal d’appeler sans cesse à la mise en place d’une régime autoritaire en France. Derrière cela, il existe aussi un vieux fond raciste anti-slave, qui les figure comme des brutes incapables de comprendre les raffinements de la démocratie occidentale.
Nous ne voulons pas de cette guerre de repartage du monde, qui se fera avec le sang des peuples pour la richesse d’empires impérialistes. Une intervention de l’OTAN ne sera ni humanitaire, ni par amour pour les peuples. Il sera simplement le bras sanglant d’un impérialisme contre un autre.
Stop à l’escalade militaire ! Nous réclamons une solution diplomatique qui prenne en compte le besoin de sécurité russe, tout comme le respect de l’intégrité territoriale ukrainienne. Nous demandons également la dissolution de l’OTAN, outil de rivalité géopolitique, outil de guerres d’agressions.
À Stanitsa Louganska, dans la banlieue de Lougansk, région d’Ukraine tenue par les séparatistes, une école maternelle a été bombardée. Ukraine et séparatistes se renvoient les responsabilités de cette frappe criminelle. Est-ce là le prétexte dont la Russie va se saisir pour intervenir militairement en Ukraine ? Dans le brouillard de guerre qui tombe sur l’Europe de l’est, tous les scénarios sont envisageables. Toutes les issues aussi : négociation, guerre limitée, internationalisation, conflit ouvert et total.
Les jours apportent leurs lots de nouvelles contradictoires, d’informations et de désinformations. L’incertitude règne en maître.
C’est l’incertitude qui représente, en réalité, la donnée importante de cette période. La donnée nouvelle. Elle vient contribuer, parmi d’autres facteurs, à un changement d’âge pour notre continent.
Le retour de l’histoire
Comme nous l’avons écrit à plusieurs reprises, nous avons vécu des décennies dans une bulle. Cette bulle a été formée par des illusions. Illusion qu’avec la fin de la guerre froide les guerres seraient de l’histoire ancienne, tout comme les coups tordus orchestrés par les États. Illusion d’une richesse devenue pérenne, d’un avenir calme et de la possibilité de se projeter de l’avenir – en dépit d’ailleurs de la future catastrophe écologique. Illusion sur illusion ont donné cette impression trompeuse que nous venions d’arriver dans un nouvel âge d’or, dans lequel les choses suivraient désormais leur cours.
Mais l’Histoire, loin d’être finie, loin d’être terminée, revient en force. Et elle n’est pas ce chemin vers un avenir radieux, meilleur, mais au contraire : rien ne garantit que demain soit meilleur qu’aujourd’hui. Elle revient et s’accélère.
La pandémie de Covid-19, la crise économique et écologique font maintenant place au retour de la guerre. Pour nous qui vivons dans une puissance militaire et économique, aujourd’hui, non seulement notre impérialisme est en crise, et a subi plusieurs revers importants, mais la montée de nouveaux challengers rebat les cartes de la diplomatie mondiale.
Krieg oder nicht ?
Un jour les tensions montent, un jour elles retombent. Difficile donc d’y voir clair. Mais l’important est bel est bien ailleurs. Il n’est pas dans la concrétisation de la guerre, du moins dans l’immédiat, mais bien dans la possibilité qu’elle puisse exister. Que des acteurs se sentent suffisamment forts et qu’ils aient des rivalités suffisamment profondes pour justifier d’en recourir à la force armée.
Qu’il y ait guerre ou non, une étape a été franchie. La diplomatie et la guerre ouverte sont simplement les extrémités d’un large spectre qui comprend toutes les possibilités intermédiaires. C’est l’existence de ce spectre, la possibilité pour des antagonistes en Europe de recourir à l’ensemble de ces moyens, qui représente une rupture par rapport à avant. L’âge de la domination négociée est terminé : aujourd’hui, la symétrie entre les grandes puissances est suffisante pour que les nouveaux arrivés veuillent renégocier le système mondial. C’est donc, aussi, la fin d’une ère de « maintien de l’ordre » et de guerres menées par des corps expéditionnaires contre des forces asymétriques. Demain, des guerres frontales, opposant des divisions, des armées, les unes aux autres, seront possibles. Elles ne seront pas une promenade telle que l’invasion de l’Irak en 2003 l’a été pour la Coalition.
Un changement d’ère
Accepter cet état de fait revient à accepter notre propre mortalité. Notre mortalité en tant qu’individus, face à la violence, face à la tuerie de masse. Mais aussi notre mortalité « civilisationnelle », ou plutôt celle de notre « civilisation matérielle » faite d’une accumulation de richesses, faite d’un niveau de vie artificiellement dopé par l’impérialisme et ses retombées.
Ce changement d’ère serait terrible, mais on s’habitue, hélas, vite à l’ombre de la mort. Vladimir Poutine, tout comme la Chine, est persuadé que les Européens ne rentreront pas dans une guerre d’ampleur. Ils pensent que les Européens, en renonçant à la conscription et à l’armée de masse, ne seront pas capables de mobiliser leur population pour faire face à un risque de conflit. C’est une présomption parfois dangereuse : les nazis pensaient la même chose des Américains, qu’ils jugeaient « dévirilisés » et sans tradition militaire.
Le retour de la barbarie
L’âge de la barbarie pourrait revenir sans même que nous nous en rendions compte, juste en nous « ensauvageant » – selon la formule d’Aimé Césaire – graduellement. Nous voyons cet ensauvagement progresser déjà : au travers des discours exterminateurs de Zemmour.
En Ukraine, la paix est encore possible. Elle est animée par ceux qui ne veulent pas que le pays soit à nouveau le paillasson d’une invasion. « Nous devons vivre comme trois sœurs – l’Ukraine, le Bélarus et la Russie » déclare cette vieille retraitée. Mais la Guerre universelle, la Guerre comme principe du partage du monde, est inévitable tant que nous n’écrasons pas ses incitateurs.
La réalité est que si nous voulons mettre fin au retour incessant des cavaliers de l’apocalypse – Peste, Famine, Guerre et Mort – il n’existe qu’une seule solution. C’est par la destruction de l’impérialisme, du capitalisme qui lui donne naissance, et de l’appareil militaro-industriel. C’est par la fin de l’exploitation et de l’asservissement. C’est par la coopération internationale et intercontinentale et par le développement concerté et régulé. Cette possibilité de survie et d’avenir ne tombera pas du ciel : il faudra une révolution pour l’arracher des griffes de ceux qui font passer les profits avant l’Humanité.
Nous publions ce document de la Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine (MMLPL).
En attendant, les opérations de mobilisation des forces terrestres et navales, qui sont armées de divers types d’armes létales, se poursuivent près des frontières ukrainiennes. D’une part, il y a un renforcement militaire russe à la frontière ukrainienne. La Russie a déplacé plus de 175 000 soldats à sa frontière avec l’Ukraine. Elle a également mené des exercices militaires conjoints avec la Biélorussie. D’autre part, il y a des porte-avions des impérialistes occidentaux et de l’OTAN, qui fournissent un soutien financier et militaire au régime existant en Ukraine. Alors que Poutine justifie son renforcement militaire à la frontière avec l’Ukraine en condamnant les intentions agressives de l’OTAN et des puissances occidentales, les médias occidentaux appellent à la fermeté face aux menaces russes agressives contre la souveraineté de l’Ukraine. Les informations sur une invasion russe imminente, diffusées à haute voix par les médias occidentaux, ne doivent-elles pas être prises au sérieux ? S’agit-il d’une campagne de propagande créée par la Central Intelligence Agency américaine dans le but d’influencer l’opinion publique ? Face à ces développements, le monde a commencé à retenir son souffle par crainte du déclenchement d’une troisième guerre mondiale en Europe, qui pourrait étendre son feu au reste du monde, comme cela s’est produit pendant les première et deuxième guerres mondiales.
Avant l’effondrement de l’Union soviétique en 1989, l’Ukraine et de nombreuses autres républiques indépendantes entourant la Russie faisaient partie de l’Union soviétique. Mais l’interaction d’une crise économique et politique prolongée a conduit à l’effondrement du bloc de l’Est et à la dérive de l’Union soviétique pour se transformer en un nouvel État capitaliste impérialiste. La logique qui unit les républiques indépendantes à l’Union soviétique, dont l’Ukraine, était la pensée politique fondée par Lénine, qui mettait l’accent sur le droit des peuples à l’autodétermination et sur leur libre choix d’adhérer ou non au groupe soviétique, et c’est ce qui les a fait rejoindre le groupe après la Révolution de 1917, au regard d’une égalité effective, cohérente et complète entre toutes les parties. Mais cet héritage politique léniniste laissera progressivement la place après la mort de Staline à une domination supra-bureaucratique. Cette domination s’est encore incarnée avec l’effondrement de l’Union soviétique et les tentatives du régime impérialiste russe montant d’imposer son hégémonie par la force aux anciennes républiques indépendantes.
Mais face à la désintégration de l’Union soviétique et à la faiblesse de l’entité russe au cours des années 90 du XXe siècle, et à l’accélération des États-Unis d’Amérique pour s’imposer au monde comme une puissance super impériale, à travers l’annonce par George Bush père de l’établissement d’un nouvel ordre mondial de paix, de prospérité et de démocratie, il s’avère que la victoire des États-Unis et de l’Occident impérialiste sur l’Union soviétique est frauduleuse. Après la chute de l’ennemi commun à l’Est, le bloc occidental lui-même a commencé à se diviser et à se désintégrer, alors qu’il entrait dans une nouvelle phase d’une crise économique et politique complexe par la multiplicité des actions et des réactions à la surproduction et à la baisse du taux de profit du mode de production capitaliste. Ces différences étaient clairement évidentes dans les guerres des Balkans au début des années 1990, lorsque les positions des impérialistes occidentaux sur les massacres sanglants qui ont accompagné la désintégration de la Yougoslavie étaient nombreuses.
Malgré la tentative des États-Unis d’Amérique d’affirmer leur autorité, en s’appuyant sur leur écrasante supériorité militaire, avec un certain succès lors de la première guerre du Golfe en 1991, et plus négativement lors de l’invasion de l’Afghanistan en 2001 et de l’Irak en 2003, cette faiblesse a conduit à un déclin progressif devant les gangs fascistes islamistes. Cela a conduit à une accélération de l’expulsion des forces américaines de toutes les parties du Moyen-Orient stratégiquement vital.
Après une période relativement courte d’affaiblissement de l’impérialisme russe au cours des années 90, cet impérialisme a commencé à se rassembler sous la direction de l’ancien chef du KGB Poutine et à se réaffirmer, à travers l’énorme machine militaire héritée de la période de la guerre froide et basée sur ses importantes réserves d’énergie, en particulier le gaz naturel, qui peut être utilisé pour faire chanter les pays qui en dépendent le plus. Sans affronter directement ses rivaux impérialistes, il a fait de son mieux pour approfondir les divisions entre eux, grâce à l’utilisation intelligente de la guerre électronique et de la propagande secrète. Elle s’est ensuite manifestée dans l’affaiblissement de l’Union européenne comme le soutien aux forces populistes lors du référendum sur le Brexit, en France et en Europe de l’Est, ainsi qu’un soutien à la candidature de Trump aux États-Unis.
Les tentatives de l’impérialisme russe pour s’affirmer et surmonter la faiblesse du début des années 90 ont porté sur l’imposition d’un contrôle plus strict sur l’économie nationale, puis par des opérations militaires violentes en Tchétchénie, au cours de la période 1999-2000, comme un avertissement contre de futures les tentatives de sécession de la Fédération de Russie. Les forces russes sont intervenues en Géorgie en 2008 pour soutenir la sécession de l’Ossétie du Sud et contrecarrer le rapprochement géorgien avec l’OTAN, puis ont annexé la Crimée en 2014, en réponse à la Révolution orange en Ukraine et à l’émergence d’un gouvernement pro-occidental qui voulait rejoindre l’OTAN. L’intervention des forces armées russes en Syrie a également été décisive pour empêcher la chute d’Assad et la perte éventuelle de la base navale russe de Tartous. Contrairement au succès des États-Unis d’Amérique dans les années 70 et 80 à expulser l’Union soviétique du Moyen-Orient, en particulier d’Égypte et d’Afghanistan, la Russie est aujourd’hui revenue en force, alors que les États-Unis se retirent. Dans bon nombre de ces actions militaires, la Russie a bénéficié du soutien manifeste ou tacite de la Chine, car la Chine cherche à affaiblir l’emprise américaine sur la région.
L’impérialisme américain n’a pas vaincu l’avancée de l’impérialisme russe, mais a poursuivi sa politique d’encerclement de cet impérialisme montant, comme il l’a fait avec l’ex-Union soviétique. Le fer de lance de cette politique a été l’expansion des membres de l’OTAN, car l’impérialisme américain a réussi à attirer de nombreux pays qui faisaient auparavant partie du bloc soviétique. Cela a fait que l’impérialisme russe s’est senti menacé par les efforts visant à faire entrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN. Cela constituait l’une des principales demandes de Poutine pour désamorcer la crise ukrainienne : un engagement de l’Ukraine à ne pas rejoindre l’OTAN et le retrait des forces ou des armes étrangères des pays qui ont rejoint l’OTAN depuis 1997.
La Russie a demandé aux États-Unis et à l’OTAN notamment de s’abstenir de toute activité militaire dans l’ancien bloc de l’Est. S’abstenir de déployer des missiles suffisamment proches pour frapper la Russie. Et mettre fin à l’extension de l’OTAN vers l’est. Mais les médias occidentaux ont jugé ces demandes complètement déraisonnables, contrairement à l’ancien secrétaire d’État américain James Baker qui a promis qu’« il n’y aura pas d’extension de l’OTAN… d’un pouce vers l’est ». Mais depuis lors, l’OTAN s’est étendue de 1 000 km vers l’est et a également promis que l’Ukraine et la Géorgie deviendraient un jour membres. Les impérialistes américains et européens ont également apporté un soutien maximal aux différentes révolutions colorées, notamment en Ukraine, qui a reçu depuis 2014 2,5 milliards de dollars d’aide militaire américaine. Ils dirigent également la propagande et les protestations contre la misère économique et la tyrannie des dirigeants pro-russes.
La référence ici est cependant ancrée dans les difficultés économiques de l’impérialisme russe, notamment avec la chute des prix du pétrole dans le sillage de la crise de 2008. Le revenu réel a chuté de 11 % entre 2013 et 2020. De plus, le taux d’inflation est actuellement supérieur à 8 %, ce qui entraîne une baisse du niveau de vie de la classe ouvrière. C’était la véritable raison des protestations qui ont éclaté après l’arrestation de Navalny l’année dernière, ainsi que des résultats décevants des élections du parti Russie Unie de Poutine.
Partant de la position purement défensive de l’impérialisme russe et de sa conscience que les États-Unis eux-mêmes sont confrontés à de grandes difficultés, de son inquiétude face à la montée de la Chine et de son souci de ne pas s’impliquer sur trop de fronts à la fois, comme démontré par son retrait humiliant d’Afghanistan, Poutine a commencé à menacer d’intervenir en Ukraine, ce qui l’aide à cimenter son image d’homme fort de l’impérialisme russe, surtout face à sa popularité en baisse, à la lumière des scandales de corruption, des politiques de plus en plus répressives contre les politiciens de l’opposition et les journalistes, et les difficultés économiques croissantes du pays.
Il est clair que le motif de Poutine pour attiser les flammes de la superpuissance nationaliste russe est une tentative de détourner l’attention des gens des problèmes intérieurs. Pendant de nombreuses années, Poutine a su surfer sur la vague du boom pétrolier, sa cote de popularité atteignant près de 70 %. Ce pourcentage est également passé à environ 85% en raison de l’humeur chauvine après l’annexion de la Crimée. Cependant, sa popularité repart à la baisse, tombant à 50% en 2020 – et même plus bas selon les sondages d’opinion.
Un conflit de faible intensité continue avec les forces séparatistes russes dans l’est de l’Ukraine malgré diverses tentatives de cessez-le-feu. Même si l’impérialisme russe s’abstient d’une invasion pure et simple, il faire pression pour renforcer son soutien aux forces séparatistes ou pour saper l’unité de l’Ukraine en tant qu’État sur d’autres fronts. Quant à l’impérialisme américain et européen, même s’il n’intervient pas militairement pour protéger le territoire ukrainien, il continuera à fournir armes et entraînements à l’armée ukrainienne. Il pourrait également répondre par des mesures économiques préjudiciables à la Russie, telles qu’une interdiction complète des principales banques d’État et agences d’investissement russes, ainsi que de nouvelles sanctions visant les mines, les métaux, le transport maritime, les assurances et les médias.
Mais il ne semble pas que les impérialistes russes et américains aient un intérêt direct à une confrontation militaire immédiate et directe. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est une chose, mais la maintenir en est une autre, Poutine devra tenir compte du fait qu’il devra faire face à une rébellion intérieure, même si l’invasion réussit, ce qui pourrait déstabiliser davantage les positions de l’impérialisme russe à la fois sur le plan interne et extérieurement. L’occupation de Kiev et des villes ukrainiennes du sud nécessitera une énorme force militaire et un coût financier et humain que Poutine pourrait ne pas être en mesure de payer. Il est clair qu’une grande partie de la population ukrainienne rejetterait l’invasion russe si elle se produisait. Depuis les manifestations de Maidan en 2014, qui ont conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch, nous avons vu le pays promouvoir le nationalisme ukrainien réactionnaire anti-russe et l’idéologie d’extrême droite. Le soutien de l’OTAN à l’Ukraine a également augmenté de façon spectaculaire dans les années qui ont suivi l’annexion de la Crimée par la Russie. Selon un récent sondage, près de 60 % des Ukrainiens voteraient pour l’adhésion à l’OTAN s’il y avait un référendum, même si le pays est divisé selon des lignes géographiques. Il est donc peu probable que la Russie soit en mesure d’absorber l’Ukraine sous la menace d’une arme.
Si une occupation à grande échelle de l’Ukraine est hors de question, les menaces de Poutine ne sont pas totalement vaines. Il est possible que la Russie lance une petite guerre ou une frappe chirurgicale contre les installations militaires ukrainiennes. Cela peut inclure l’annexion de toute la région du Donbass, qui est déjà sous le contrôle des forces pro-russes, ou l’établissement d’un corridor terrestre vers la Crimée précédemment annexée, ou la relance du soi-disant projet de la Nouvelle Russie, qui comprend une tentative d’isoler l’Ukraine de la mer Noire.
La phase actuelle, surtout depuis la crise économique mondiale de 2008, est caractérisée par l’accélération de la tendance agressive des puissances impérialistes mondiales qui se sont retrouvées dans un état de chaos depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1989, et leur course effrénée pour surmonter leur crise chronique de surproduction et la détérioration du taux de profit qui lui est associée. Cette dernière crise constitue le véritable moteur des diverses politiques impérialistes agressives contre la classe ouvrière, contre l’indépendance des peuples et contre l’unité de l’homme et de la nature. L’escalade des tensions dans la région russe entre les impérialistes russes et occidentaux est l’un des épisodes de la tentative de transcender le capitalisme mondial jusqu’à sa crise chronique, et où il recourt, par la propagande et les médias, à mobiliser les travailleurs dans toute guerre attendue en incitant à des conflits nationaux, racistes et chauvins et à des arguments sur la démocratie et la menace pour la paix mondiale. À la lumière de cette réalité, la mobilisation mondiale de la classe ouvrière pour résister à la menace impérialiste contre la paix mondiale devient la tâche principale de ses organisations d’autodéfense, en particulier les organisations communistes et révolutionnaires et l’alliance internationale contre l’impérialisme et le fascisme.
À cet égard, Lénine dit : « Nous, marxistes, nous distinguons des pacifistes et des anarchistes en reconnaissant la nécessité d’étudier chaque guerre séparément (du point de vue de Marx sur le matérialisme historique). L’histoire a connu de nombreuses guerres qui étaient des guerres progressistes – malgré toutes les horreurs, les épreuves, les maux et les douleurs que toute guerre produit inévitablement, quoi qu’il arrive –, c’est-à-dire que ces guerres ont été bénéfiques au développement humain et ont contribué à détruire des régimes particulièrement néfastes et réactionnaires (État absolu ou servage, par exemple) et à détruire la tyrannie la plus barbare d’Europe (turque et russe). »
Lénine ajoute dans son livre sur le socialisme et la guerre paru en 1915, qu’« il est impossible d’éliminer les guerres sans éliminer les classes et sans instaurer le socialisme ». Cela signifie que la poursuite de la domination impérialiste sur le monde ne fera que conduire à plus de maux, de guerres et de massacres humains. Nous reconnaissons pleinement la légalité, le caractère progressiste et la nécessité des guerres civiles, à savoir les guerres déclarées par les opprimés contre la classe oppressante, par les esclaves contre les esclavagistes, les serfs-paysans contre les propriétaires terriens et les salariés contre la bourgeoisie. Lénine distingue deux camps de classe, le camp impérialiste-capitaliste et le camp ouvrier.
Auparavant, pendant la guerre froide, les grandes puissances impérialistes avaient suspendu une épée nucléaire au-dessus de la tête de l’humanité. Elle reste suspendue dans un monde qui n’obéit plus aux diktats de blocs cohérents, et où le niveau d’armement de nombreuses nations en armes de destruction massive n’a jamais atteint son degré actuel. Quels que soient les calculs rationnels des partis dominants impérialistes, des éruptions soudaines, une escalade et une immersion dans la destruction irrationnelle de l’homme et de la nature ne peuvent être exclues. Aujourd’hui, cependant, la classe ouvrière et les forces révolutionnaires sont appelées partout à s’opposer aux alliances, aux renforcements militaires, aux manœuvres et aux menaces des différents partis les uns contre les autres. Seule la classe ouvrière internationale est capable d’empêcher la tyrannie impérialiste actuelle.
MMLPL (Moroccan Marxist-Leninist Proletarian Line / Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine) Février 2022
Le milliardaire Bolloré s’est emparé de plusieurs maisons d’édition, notamment celles détenues par le groupe Lagardère et le groupe Havas. Bolloré est devenu en quelques années un mastodonte des médias. Médiapart en a parlé comme d’une concentration verticale et horizontale sans précédent. Fait inquiétant, il possède désormais 84 % de l’édition parascolaire, 74 % de l’édition scolaire. Cette situation de quasi-monopole, Vincent Bolloré compte bien l’exploiter au maximum.
L’empire médiatique de Bolloré n’est pas qu’un moyen de faire de l’argent. C’est aussi une fin en soi : celle de posséder ses propres organismes de propagande, qu’il utilise pour faire passer ses conceptions du monde. Avec une figure de proue, son propagandiste préféré : Zemmour.
L’Empire médiatique de Bolloré : une machine de guerre en marche.
Zemmour est-il nazifié ?
Zemmour a dépassé le stade du commentaire raciste et provocateur. Il a dépassé le stade des « dérapages » racistes du temps de Le Pen. Il a fait la démonstration lors du « grand oral » organisé par le syndicat Alliance, de sa vision complètement nazifiée du monde. Et nous pesons nos mots. Zemmour a démontré là sa maîtrise du racisme dépassionné, froid et calculateur, qui veut qu’il existe deux civilisations incompatibles et qu’il faut donc que l’une anéantisse l’autre. Il a réitéré ces propos au micro de France Inter, déclarant que les policiers sont « les objets d’une lutte qui les dépasse, d’une guerre de civilisation. Il ne peut pas y avoir deux civilisations sur un même territoire. »
Et cela passe comme une lettre à la poste : le terrain a été longuement préparé en amont.
Zemmour ne dit pas un seul mot que son maître ne pense pas. Mais, auparavant, la grande bourgeoisie française recherchait des solutions libérales à ses problèmes : bien qu’extrêmement réactionnaire, elle choisissait des candidats centristes pour réaliser ses projets. Bolloré est un de ceux qui jettent le masque : il a été marginalisé, dans ses rapports à l’État, par d’autres cliques de milliardaires. Pour revenir il lui faut donc prendre les rênes du pouvoir. Et pour cela tout est bon.
Il a donc adjoint une nouvelle corde à son arc : celle des livres scolaires, et plus particulièrement des livres d’Histoire-Géographie. Pour une clique qui se targue de lutter contre la « propagande antiraciste, féministe, LGBT et écologiste » à l’école, il est évident que les manuels sont une arme redoutable.
Le manuel : un outil normatif
La question de l’histoire scolaire est une obsession très française. Dans quasiment aucun autre pays le contenu des programme ne se traite à un tel niveau hiérarchique et fait l’objet d’un tel échange de passions publiques. L’une des raisons est dans son histoire même : l’Histoire de France est, depuis le XIXe siècle, un des vecteurs du nationalisme, notamment au travers du Roman National, construit après la défaite de 1870 pour compenser le « déficit d’amour » des français pour leur pays. L’histoire scolaire contribue à façonner un univers mental dans lequel évoluent toute leur vie les anciens élèves. Ainsi, l’omniprésence du livre « Le tour de la France par deux enfants », utilisé jusque dans les années 1950, dans lequel les races sont définies et hiérarchisées, a joué un rôle considérable dans la justification de la colonisation et dans le fond culturel raciste.
C’est avec ce genre de livres que les enfants de 1870-1950 découvraient le monde.
La droite conservatrice et l’extrême-droite se plaignent constamment des programmes scolaires d’histoire et des manuels. Ils reprochent à ces derniers de ne plus faire aimer la France et de ne plus montrer sa grandeur. Ils reprochent aussi la fin de procédés narratifs qui traitaient « La France » comme une personne, comme une entité monolithique qui aurait une identité propre, et qui ne serait que superficiellement divisée en classes sociales et en courants politiques. C’est une marotte qui revient sans cesse dans les torchons écrits par Zemmour ou dans les livres écrits par la droite réactionnaire, comme ceux écrits par Vincent Badré1. Prendre le contrôle des manuels scolaires, c’est pouvoir, en catimini, prendre aussi le contrôle de l’histoire officielle, et aussi, de l’enseignement civique.
L’histoire scolaire comme champ de bataille
C’est un constat que nous partageons pourtant : le passage, au milieu des années 1990, de l’histoire critique de la période Mitterrand (auquel il faut reconnaître de grandes vertus !) à l’histoire notionnelle de Berstein et Milza a été un vrai choc culturel. L’Histoire est passée d’un sujet de débat, d’un sujet de controverse et de rivalité d’analyses, à un simple canevas servant à illustrer des notions. Une de celles qui émergent dans cette décennie de défaites est celle du totalitarisme : elle est utilisée, en contradiction totale avec l’évolution florissante des historiographies universitaires, uniquement dans le but d’assimiler nazisme et communisme, et de condamner ce dernier. Il s’agit d’un puissant outil. Et les réactionnaires comme Bolloré en ont pleinement conscience.
Racheter les principaux éditeurs de manuels scolaire, c’est permettre, sans avoir le pouvoir, d’influencer les choix d’études, les problématiques, les documents et les représentations des élèves. Certes, la corporation des enseignants, et particulièrement celle des enseignants d’histoire-géographie, très à l’affût de ce genre de manœuvres2, va contrebalancer partiellement cette OPA sur l’esprit des élèves. Mais dans la bataille de longue durée que livrent les ultras de la réaction, il n’est pas dit que cela n’ait pas de conséquences. Dans tous les cas, cet achat contribue à accentuer l’emprise du boa constricteur fasciste sur la société.
Nous accordons une grande importance à l’Histoire en tant que science sociale contribuant a fédérer et à organiser les autres (sociologie, anthropologie, géographie sociale…), mais aussi en tant que vecteur de culture générale. Laisser les tentacules de Bolloré et de Zemmour s’immiscer dans cette science, que ce soit par le pamphlet ou par le manuel, c’est dégarnir un flanc de la protection contre l’avancée de l’extrême-droite.
L’histoire est un champ de bataille. Les réactionnaires classiques l’avaient bien compris. Leurs émanations « soft » aussi. Le discours d’un Lorànt Deutsch ou d’un Stéphane Bern est un discours qui rejette la démocratie et la République, et qui défend la supposée grandeur et le faste du passé, pour l’opposer à la supposée médiocrité et décadence d’aujourd’hui. Lorsque ces individus commettent un livre d’histoire, ou quand Zemmour la falsifie sans la moindre vergogne, il faut un travail immense pour rétablir la vérité. Et ce travail immense ne bénéficie nullement ni de la même diffusion ni de la même médiatisation.
Les livres écrits pour répondre à Zemmour sont souvent de grande qualité. Mais ce n’est pas lu par le même public.
Les livres écrits pour contrer Zemmour, et donc par extension Bolloré, Le venin dans la plume, ou La falsification de l’histoire, doivent être lus et diffusés. Mais ils ne peuvent gagner une bataille asymétriques seuls. Il nous faut aussi être capable de proposer un projet de société auquel ceux et celles qui subissent l’exploitation puisse adhérer. Ne pas juste répondre, mais développer nos propres thèses et notre propre vision de l’histoire : celle qui restitue à sa juste place l’affrontement entre le capital et le travail, entre les exploités et leurs exploiteurs, entre l’avenir et l’effondrement écologique et social.
1Badré, V. (2012). L’histoire fabriquée? Ce qu’on ne vous a pas dit à l’école. Éditions du Rocher.