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  • Agression raciste à Croix-rousse

    Agression raciste à Croix-rousse

    Les faits

    Dans la nuit du jeudi 9 au vendredi 10, vers 1 h du matin, dans les pentes de la croix-rousse (rue Romarin), un groupe de jeunes ont été victimes d’une agression au couteau par le militant fasciste Adrien Ragot dit « Lassalle ».

    Alors qu’Adrien descendait vers la place des Terreaux, il fut reconnu par un groupe de jeunes. Les apercevant, il a dégainé un couteau et les a attaqués. Un premier fut blessé au bras et à l’aisselle, et un second tentant de s’interposer au niveau de la gorge. Si ce dernier n’avait pas reculé à temps, le coup aurait été inévitablement fatal.

    Le groupe et leur agresseur arrivant sur la place des terreaux, plusieurs habitants ont tenté d’arrêter le militant d’extrême droite. Ce dernier s’est alors enfui dans un restaurant Tandoori de la rue Romarin. Le groupe de jeunes a entrepris de bloquer la porte et d’appeler la police, pendant qu’Adrien essayait violemment, mais sans succès, de s’enfuir. Après l’arrivée de la police, lors de son arrestation, Adrien s’en est pris aux agents en leurs assénant des coups. Il fut mis en garde-à-vue et est désormais inculpé pour violence sur personnes dépositaires de l’autorité de l’état et violence avec arme au préjudice de deux victimes, et non pas tentative d’homicide, comme se fut pourtant le cas selon les jeunes victimes de l’agression.

    Ces faits sont rapportés directement par les victimes de l’agression, qui ont été contactés par la Jeune Garde Lyon, organisation avec laquelle ils n’ont pas de lien, mais qu’ils connaissent bien en raison de sa présence de longue date dans le quartier.

    Le contexte raciste

    Bien qu’il fût rapporté qu’Adrien semblait alors particulièrement agité, on ignore s’il était drogué ou non. Cependant, le déroulement des évènements interroge cette éventualité.

    Ce qui ne laisse en revanche aucun doute, c’est le caractère raciste de l’attaque. Les jeunes ont été capables de reconnaître Adrien, car celui-ci est, avec son groupe et ses réseaux fascistes, un habitué des ratonnades et des expéditions dans le quartier de la Croix-rousse (entre autres). Mais les victimes ne sont, contrairement à ce qui est affirmé ci et là, ni des colleurs d’affiches (comme l’a rappelé le parquet de Lyon) ni des militants antifascistes, seulement des habitants du quartier de la mauvaise couleur de peau.

    Le groupe de jeunes agressé se retrouve maintenant accusé par Adrien d’avoir déclenché l’altercation, ce que ces derniers nient catégoriquement. C’est là la stratégie du militant pour amoindrir la gravité des faits, particulièrement son caractère proprement politique, raciste et fasciste. Le lendemain matin, les deux jeunes touchés au couteau ont ainsi été appelés au commissariat pour une confrontation avec Adrien. Sur conseil de leur avocat, ils ne s’y sont pas rendus.

    Adrien « Lassalle » n’est pas à son coup d’essai et est bien connu à Lyon. Très impliqué dans Génération Identitaire (dissout en mars 2021 par le conseil des ministres), il en fut un cadre, un animateur assidu de leur salle de sport, l’Agogé, et a été remarqué lors de leur opération médiatique « Defend Europe » contre les migrants dans les Alpes (2018). Il fut notamment à la tête de l’attaque de la marche des fiertés lesbiennes en avril 2021 et on le retrouva en juin de la même année rue Mercière, lorsque l’extrême droite de rue lyonnaise s’y est retrouvé pour une ratonnade, donnant des ordres et frappant, le tout à visage découvert. Enfin, il est accusé de viol par une étudiante de l’ISSEP (Institut de Sciences Sociales Économiques et Politiques, école fondée par Marion Maréchal Le Pen).

    L’actualité à l’extrême droite

    Aujourd’hui, Adrien s’est reconverti, avec feu GI, au sein de Rempart Lyon, nouveau nom pour une continuité politique et pratique assumée : convictions fascistes, objectifs ouvertement ethno-nationaliste, violence, apologie du racisme, de l’antisémitisme, du nazisme, et des liens avec le terrorisme d’extrême droite (entre autres, B. Tarrant l’auteur du massacre de Christchurch en mars 20191, et Fabien Badaroux2).3

    Récemment, l’on recense dans la liste des attaques signées extrême droite, le 19 mars dernier l’assassinat par balle en plein Paris de l’ancien rugbyman international Federico Aramburu, par Loïk Le Priol. Militant proche des réseaux nationalistes, militaire rapatrié, ex-GUD et fondateur de la marque de vêtement raciste « Babtou Solide ».4

    Le 27 mai dernier, c’est Fanny, proche du PCF et membre des Amis de Robespierre pour le Bicentenaire de la Révolution, qui a été attaqué avec sa mère âgée, à leur domicile de Feuchy. Le coupable : le militant Rémi Lesczczynski dit « Deflandre », membre de l’Action Française, proche de Reconquête et du RN et à la tête du groupe locale Theusz (prônant « une France blanche »). Après les avoirs toutes deux violentés, il a menacé de « revenir à 30, brûler ta maison et crever ton chien ». Le motif de cette intrusion et des blessures subséquentes : un post sur Facebook le critiquant lui et ses idées racistes.5

    Au-delà des évènements violents, il y a aussi le spectre de la nébuleuse d’extrême droite de faible intensité militante, mais accumulant plus ou moins discrètement des arsenaux et diverses capacités opérationnelles (le plus souvent, en vue d’une guerre raciale). C’est par exemple le cas des membres du groupuscule néo-nazi qui, le 31 mai dernier, se sont vu perquisitionnés à leurs domiciles. Il y fut trouvé 18 armes légales, 23 armes illégales, 167 chargeurs, plus de 35 kilos de poudre, et un total de plus d’une tonne de munitions, ainsi que trois presses à munitions, une machine à chauffer les douilles, une compteuse de billets, quatre balances de précision et plus de 25 000 euros.6

    Du recul

    La prolifération des attaques et des réseaux fascistes peut amener une certaine atmosphère anxiogène-apocalyptique à s’installer dans notre camp, particulièrement dans les milieux antifascistes, qui sont en première ligne depuis des années. Bien qu’il ne fasse aucun doute que la situation soit très préoccupante et que les groupes, autant que les loups solitaires, d’extrême droite, représentent un danger réel, il convient de savoir garder la tête froide et de mettre la liste des agissements de nos ennemis en perspective.

    Premièrement, ces derniers font actuellement face à un double recul par rapport aux précédentes années et à ces derniers mois. Ils sont toujours largement désorganisés et divisés, on n’a plus vu de « front unique » fasciste depuis le Bastion Social, dont personne jusqu’à aujourd’hui n’a su reprendre la bannière et les ambitions.

    Deuxièmement, après la vague « Reconquête » aux présidentielles, le reflux : l’extrême droite radicale qui avait vu dans Zemmour son messie, qui allait les guider vers la terre promise d’un dépassement de leur propre condition sectaire à la marge du RN, voit ses rêves de réussite échouer sur un triste 7 %. Le « grand remplacement » semble, selon eux, avoir encore de beaux jours devant lui. En conséquence : la démoralisation, l’ascenseur émotionnel, après une campagne où tout leur réussissait. Ugo Jimenez et Baptiste Marchais (respectivement Papacito et Bench & Cigars : boutiquiers, podcasteurs et influenceurs fitness à la ligne éditoriale réactionnaire), entre autres, nous en ont fait la démonstration à leur manière, sur leurs réseaux. C’est la gueule de bois, certains qui avaient tout plaqué pour aller chez « le Z », doivent maintenant assumer auprès de leurs anciennes allégeances, ou du moins, se résigner au statu quo ante.

    Certes, le RN a progressé dans tous ses scores, mais comme nous en parlions ici7, le danger qu’il représente, en tant que « boutique » pour natio-opportuniste, n’a rien à voir avec celui d’un Zemmour, à la recherche d’une réelle hégémonie, idéologiquement nazifié. Ce caractère qualitativement différent entre les deux appareils fut bien perçu et compris par les militants fascistes eux-mêmes. Il n’est pas l’objet de nier les conséquences des discours réactionnaires de l’ex-FN, ni les réalités négatives que l’on doit attendre d’un passage de celui-ci au pouvoir, mais celles-ci doivent être analysées avec tous le sérieux que cela implique, et non pas en réponse à une peur semi-pavlovienne.

    Son champ d’action politique autant que ses ambitions seraient, et sont d’or et déjà, limité (ce qui ne veut pas dire, inoffensif). De plus, Macron, et par glissement, la droite « républicaine », adopte et porte de plus en plus les références, la vision du monde et le programme du RN.8 Cela n’est certes en rien une bonne nouvelle, seulement le symptôme d’une progression générale du champ politico-étatique français vers la réaction, mais permet de remettre en racine, de ramener à la réalité, la mesure des peurs qu’il est raisonnable d’avoir, et celles qu’il faut garder pour plus tard.

    Que faire ?

    L’unité antifasciste de tous les groupes progressistes, dans le cadre d’un front de lutte contre les idées, l’implantation et les agissements de l’extrême droite était, et reste, à propos.

    L’enjeu est de contrecarrer ses projets et de saper sa base sociale, autant que notre propre situation le permet. Il ne s’agit pas ici de vœux pieux, mais d’un appel concret à la promotion d’une bonne entente pratique entre celles et ceux qui ont intérêt à la défaite, ou du moins, à la temporisation et au recul, du risque fasciste. Que ce soit au sein des inter-organisations, ou de quelconque autres formats ou contexte, il est toujours à l’ordre du jour de mettre nos forces et nos volontés en commun : nous n’avons pas le luxe du sectarisme, qu’importe le splendide isolement auquel une chapelle ou une autre aspire.

    Pour écraser l’ennemi, il faut connaître nos amis. Nos ennemis connaissent les leurs. Ne nous laissons pas doubler, nous ne manœuvrons pas à arme égale, sachant que le temps autant que l’état jouent contre nous.

    1 https://www.nouvelobs.com/societe/20210303.OBS40903/le-terroriste-de-christchurch-etait-membre-bienfaiteur-de-generation-identitaire.html

    2 https://www.ouest-france.fr/provence-alpes-cote-dazur/avignon-84000/avignon-l-homme-tue-par-la-police-se-revendiquait-de-generation-identitaire-7034653

    3 Le documentaire « Generation Hate » (2018), enquêtant sur GI, offre une perspective des discours et des conceptions qui existaient et étaient promus au sein de GI, et le sont toujours au sein des multiples organisations d’extrême droite qui existent aujourd’hui en France, issu de GI, comme Rempart Lyon, ou non.

    4 https://www.lefigaro.fr/faits-divers/mort-d-un-rugbyman-argentin-a-paris-qui-est-loik-le-priol-le-principal-suspect-interpelle-en-hongrie-20220323

    5 https://actu.fr/hauts-de-france/feuchy_62331/pres-d-arras-fanny-et-sa-mere-agressees-chez-elles-par-un-militant-d-extreme-droite-elles-temoignent_51607110.html

    6 https://www.lamontagne.fr/paris-75000/actualites/des-membres-d-un-groupuscule-neonazi-incarceres-apres-la-decouverte-en-alsace-dun-arsenal-et-de-plus-dune-tonne-de-munitions_14139413/

    7 https://unitecommuniste.com/antifascisme/le-rn-est-il-le-grand-satan-de-2022-1-2/ & https://unitecommuniste.com/antifascisme/le-rn-est-il-le-grand-satan-de-2022-2-2/

    8 On se souvient de ce débat lunaire où M. Le Pen s’est vu contrainte à défendre les musulmans français face à un Darmanin qui ressortait en substance ses références Maurassiennes.

  • 100 jours de guerre (2/2)

    100 jours de guerre (2/2)

    Une chute de régime est elle possible ?

    Croire en un changement de régime en Russie est douteux. Poutine, même si sa côte de popularité a grandement diminué, continue de représenter des éléments importants pour les Russes. Il incarne la sécurité et la stabilité, deux choses essentielles pour les habitants d’un pays qui est passé par des années 90 tumultueuses. L’angoisse de l’abîme, du vide, est très importante dans la population.

    Poutine incarne aussi une certaine sanction des rapports de force entre les différentes composantes du pays : siloviki (membres des services de sécurité / armée…), industriels, banques… même si les premiers semblent avoir pris un ascendant considérable depuis le Covid. Il incarne aussi une espèce de césarisme : Le césarisme apparaît dans une situation d’ « équilibre catastrophique des forces », où aucun des camps en présence n’est en situation d’emporter la décision, et où de surcroît ils menacent de se détruire mutuellement. (Contretemps). En somme, il donne naissance à une forme de stabilité dans un pays qui est dans une situation explosive. C’est ce qui fait que la Russie est un pays particulier : elle n’est pas fondamentalement une dictature, elle n’est pas totalitaire – même si la pression de la guerre cause forcément des manifestations qui s’apparentent à des « moments totalitaires » – mais elle a une forme de démocratie qui ne correspond pas à celle à laquelle nous avons l’habitude.

    L’esprit du gouvernement russe

    Ainsi, la Russie est construite, dès 1999-2000, autour de plusieurs notions : celle de la « démocratie souveraine » tout d’abord. Elle borne les limites du consensus démocratique autorisé. Mettant en avant le respect des institutions et de la stabilité du pays, elle exclu tout ce qui peut être considéré comme représentant une « aventure » : ainsi, les « agents de l’étranger », les « extrémistes » (de droite ou de gauche) sont censurés. Les partis politiques qui peuvent se présenter sont soumis à des critères bien précis et sont manipulés par une forte dose d’ingénierie électorale : des partis d’opposition sont montés ou mis en avant pour capter le vote d’une part des mécontents. Ainsi le Parti libéral-démocrate de Russie était le parti des libéraux. Les nostalgiques de l’URSS ont le KPRF. Russie Juste s’adresse à « l’homme du travail » selon ses dirigeants. Mais ces partis sont d’accord avec Russie Unie sur les questions centrales. Il ne sont que des oppositions de pure forme. Ils sont une opposition qualifiée de systémique : une opposition qui s’intègre dans le système. En revanche, il n’y a pas de place pour une opposition anti-systémique, qui remet en cause le système.

    Autre notion, la « verticale du pouvoir » et la « dictature de la loi ». Le chaos décentralisateur des années 1990 (dans lesquels Elstine a encouragé à ce que les régions prennent le plus de compétences possibles) et la corruption constante sont deux ennemis du pouvoir. Poutine a comme ambition de contrôler la Russie et de la mettre en ordre de marche. Pour contrer les baronnies locales, il impose ses propres relais et un contrôle strict et vertical. Pour lutter contre la corruption et les tendances centrifuges, il impose une loi inflexible. Cependant, des marges de manœuvre existent, car le capitalisme russe possède aussi des intérêts puissants et qui lui sont propres. S’il a stratégiquement intérêt à ce que le pays soit plus ordonné, les contradictions internes jouent un rôle important dans la difficulté de moderniser le pays. Il en résulte alors un certain équilibre entre les forces.

    Mais cet équilibre instable est précaire, et il existe des dynamiques internes qui contribuent à ce que la nature du régime évolue avec le temps. Poutine était un libéral – conservateur durant ses premiers mandats, en somme de 1999 à 2012 environ. Durant cette période, il a donné une image d’un partenaire de l’occident, qui arrimerait la Russie à l’Europe. À la suite de la crise économique de 2008, laquelle à brisé le pouvoir des oligarques, puis des contestations de la période 2011-2012, la tonalité du discours s’est transformée. La dimension conservatrice est passée au premier par rapport à la vision libérale. L’État est devenu plus impliqué dans les affaires économiques.

    Une philosophie sociale-réactionnaire

    Certains y ont vu une espèce de « socialisme light ». Des communistes égarés par le campisme, mais même des libéraux effrayés de la mainmise de l’État sur certains secteurs clés. Or, si la Russie a été obligée de maintenir des protections datant de l’URSS (notamment un âge de départ à la retraité resté bas jusque récemment), il ne s’agit pas de mesures de transformation de la société, mais bien de mesures de stabilité et de consensus. Poutine ne construit pas de socialisme, il serre les rangs pour affronter les tempêtes, chose que chaque pays suffisamment puissant au plan international pour être autonome, mais incapable d’exercer une domination importante, est obligé de faire.

    La philosophie qui sous-tend l’action du gouvernement a évolué. De plus en plus, Vladimir Poutine fait référence à des penseurs réactionnaires : Ivan Iline, Nicolas Berdiaev, ou… Alexandr Soljenitsyne. Celui-ci écrivait : « la notion de liberté a été déviée vers un débridement des passions donc du côté des forces du mal. Les droits de l’Homme ont été placés si hauts qu’ils écrasent les droits de la société et détruisent celles-ci. L’idéologie régnante qui met au-dessus de toute l’accumulation de biens matériels, le confort trop prisé, entraîne en l’Occident un amollissement du caractère humain, un déclin massif du courage et de la volonté de se défendre ». Quant à Ivan Illine : :« La Russie a besoin d’une dictature ferme, national patriotique et inspirée de l’idée libérale. [Son] chef doit être guidé par l’idée du Tout et non par des motifs particuliers, personnels ou partisans. […] Il frappe l’ennemi au lieu de perdre du temps, il mène le peuple au lieu d’être à la solde des étrangers. »

    De plus en plus, le triptyque « autocratie, orthodoxie, vie nationale (narodnost) » s’impose. Dieu est entré dans la constitution de 2020, ainsi que le mariage exclusivement hétérosexuel. La Russie connaît une transformation conservatrice amplifiée par le fait qu’elle n’ait pas connu d’équivalent à mai 1968. D’ailleurs les observateurs extérieurs notent que, depuis le Covid, l’entourage de Vladimir Poutine s’est restreint. Les rapports de forces entre les différentes composantes de l’État Russe semblent avoir changé progressivement vers un accroissement du pouvoir des siloviki. C’est cet isolement, ce sentiment obsidional (d’état de siège) qui explique une tendance à ce que la politique extérieure deviennent plus rigide et plus brusquée. Mais si la popularité de Poutine baisse sans cesse, les Russes sont hostiles par dessus tout à un changement de régime. Difficile d’y voir une issue pour le moment, à moins d’un cataclysme.

    L’effet domino de la guerre

    Si le théâtre des opérations est limité à l’Ukraine, l’onde de choc de la guerre se diffuse bien plus largement.

    Ainsi, en France, parmi les conséquences les plus visibles, la hausse du coût de nombreux produits de consommation courante. Elle est directement liée au conflit ukrainien, notamment pour les produits agricoles provenant de ce pays. Mais elle est aussi la conséquence de la rupture des relations économiques avec la Russie, tant par rapport aux sanctions qu’aux contre-sanctions prises par la Russie. Enfin, il existe un effet multiplicateur, relié à la panique des marchés ou à la spéculation à la hausse sur les produits de remplacement. En dernière instance, quelque soient les raisons, ce sont toujours les mêmes catégories sociales qui paient le prix de ces événements. Cependant, les mouvements comme le Gilets Jaunes ne semblent pas reprendre : les hausses, même extrêmement fortes, paraissent moins « arbitraires » et « injustes », tandis que la période électorale anesthésie tout. Le NUPES par exemple, par la voix de Mélenchon, déclarait qu’il fallait mieux voter pour eux que faire la grève. C’est peut-être partiellement vrai, mais cela contribue à temporiser une situation de conflit social qui finira par exploser.

    On note d’ailleurs que la politique du gouvernement français est nettement moins interventionniste que celle d’Allemagne par exemple. L’Allemagne a ainsi débloqué des aides supplémentaires, baissé les taxes sur les carburants, et fourni un ticket unique de 9€ mensuel permettant l’accès à l’ensemble des transports en commun. On ne peut que saluer.

    En Europe

    En Grèce, pays vulnérable, l’inflation a débouché sur la colère. Le 2 mai, le pays est figé par une grève massive dans le pays. Si le gouvernement est résolument aux côtés des ukrainiens et de l’OTAN, une partie importante de la population, notamment autour des puissants syndicats et partis communistes, a contribué à entraver la livraison d’armes. Étant donné la place stratégique du pays et son importance, le groupe aéronaval français stationne désormais dans ses eaux. Une manière de mettre une pression supplémentaire. De plus, la Grèce s’est retrouvée dans une situation gênante : elle a saisi un pétrolier russe contenant du pétrole iranien. En rétorsion, l’Iran a intercepté et arraisonné deux pétroliers grecs dans le Golfe Persique. De quoi contribuer encore davantage à envenimer la situation.

    La Hongrie, dirigée par le président d’extrême-droite Orban, est apparue comme la fausse note dans l’unanimité européenne. Le gouvernement hongrois a ainsi refusé d’appliquer des sanctions sur le pétrole. Il s’est également arrangé pour que certaines personnalités, à l’image du patriarche Kirill, chef de l’Église Orthodoxe, soient exemptés de sanctions. Officiellement, pourtant, il soutient la politique de l’UE. Il a ainsi déclaré : « Nous condamnons l’agression de Poutine, l’attaque contre un État souverain. Nous disons “non”, et cela pour toujours, à tout effort visant à restaurer l’Union soviétique. » Cette phrase est intéressante à plus d’un titre : elle permet d’amalgamer l’attaque de la Russie avec la politique soviétique, salissant encore la mémoire de l’URSS. Elle permet aussi de se défausser : puisque la Russie ne cherche pas à restaurer l’URSS, la Hongrie peut donc se raviser. Mais surtout, la guerre lui permet de resserrer son contrôle sur le territoire : Orban a pris prétexte de la situation de guerre pour suspendre une partie des libertés démocratiques. Le 24 mai, il a ainsi proclamé l’état d’urgence, permettant de « restreindre ou de suspendre purement et simplement les droits fondamentaux de chacun » selon l’ONG TASZ.

    En Allemagne, la question du réarmement pose, en dernière instance, la question des rapports de force au sein de l’UE. Depuis le traité de Rome en 1957, le consensus autour duquel se sont construit les rapports entre Allemagne et France est simple : La France gère la politique et l’Allemagne l’économie. La France possède donc une armée qui lui permet de gérer la projection de force, un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU et l’arme atomique, tandis que l’Allemagne concentre plusieurs des grands fleurons de l’industrie. Aujourd’hui, avec les changements liés à la guerre, cette répartition des rôles peut ne plus fonctionner. L’Allemagne deviendrait donc de nouveau une puissance dans l’ensemble des domaines. De quoi effrayer la France, laquelle n’aurait plus ni le dynamisme économique ni les fonctions « régaliennes » de l’UE.

    Pour le monde

    Dans l’ensemble, la focalisation de l’attention mondiale sur le conflit en Europe contribue à accentuer l’instabilité internationale et accélère des processus déjà présents avant la guerre. Elle est un catalyseur des tensions. L’occident, qui connaît un déclin relatif, voit celui-ci accru par le fait de devoir couvrir une nouvelle situation de conflit. L’arrêt de certaines opérations menées par la occidentaux, les concessions qui peuvent être faites à des alliés contre la Russie (nous pensons ainsi à la Turquie), peuvent contribuer à l’émergence de nouveaux foyers de conflits ailleurs dans le monde. Cela peut d’ailleurs bénéficier à des mouvements en butte à l’impérialisme français, par exemple.

    L’avenir du monde est incertain, et de nombreuses possibilités existent. La fracture qui s’ouvre entre Russie et UE, aujourd’hui, pose un grand nombre de questions. La manière dont cette guerre se résoudra et la politique qui sera menée vers la Russie sera déterminante : elle définira la nouvelle géométrie du monde. Si l’UE et la Russie restent séparés par une frontière étanche, cela contribuera à renforcer le poids de l’autre bout du monde, de la Chine et de l’espace Indopacifique. Car aujourd’hui, l’Occident ne possède plus la capacité de faire la pluie et le beau temps partout sur le monde. Les nouvelles puissances montantes, particulièrement les trois grandes puissances continentales d’Asie, qui pèsent la moitié de la démographie terrestre, ont leur mot à dire.

    Pour nous

    Pour nous, cette guerre est désastreuse à plus d’un titre. Premièrement par son coût humain. Ensuite parce qu’elle contribue à ouvrir la voie à une accentuation des pressions politiques et économiques sur le peuple en général Enfin car elle ouvre aussi la voie à de nouvelles conflagrations plus importantes et d’autres boucheries. Elle fracture l’unité internationale de celles et ceux qui subissent le joug de l’impérialisme et de l’exploitation.

    Nous n’avons pas confiance dans les gouvernements pour assurer la paix, même si nous continuons de militer en faveur d’un armistice immédiat et de l’ouverture de négociations sérieuses, dans lesquels le besoin de sécurité des deux pays impliqués peut être pris en compte réellement.

    Nous avons en revanche foi dans les organisations populaires des pays belligérants, lesquelles peuvent aussi gagner du terrain. Nous appelons à les soutenir et à diffuser leurs mots d’ordre.

    Cependant, l’ensemble des mesures locales ou nationales se heurte à le tendance générale au conflit : tant que l’accaparation capitaliste domine un monde aux ressources limitées, il ne peut exister de paix réelle. C’est uniquement lorsque les forces révolutionnaires auront pu ériger des bastions suffisamment puissants, que les puissances impérialistes seront brisées, que nous pourrons espérer connaître une vraie paix.

  • 100 jours de guerre (1/2)

    100 jours de guerre (1/2)

    Après cent jours de conflit entre la Russie et l’Ukraine, il nous paraît important de faire un bilan rapide de la situation et de ses conséquences.

    L’opération spéciale initiée par le gouvernement Russe a fait long feu. Ce qui devait être une opération « indolore », supposée atteindre ses objectifs en profitant de la stupéfaction du reste du monde, est devenu une guerre d’usure dont l’arme principale est l’artillerie. La Russie semble avoir atteint l’exact opposé des objectifs qu’elle s’était fixé : neutraliser l’Ukraine et la maintenir hors de système d’alliance occidental. En dernière instance, elle parachève le processus entamé en 2014, celui de l’émergence d’une nation ukrainienne soudée (avec une narration construite autour de personnages parfois ultra-réactionnaires), celui de l’avancée de l’OTAN vers les frontières Russes et celui de l’isolement de la Russie vis-à-vis de l’Europe. Nous sommes solidaires de l’Ukraine et des ukrainiens et ukrainiennes. La lutte contre l’invasion est une lutte légitime, cependant, nous ne pouvons pas oublier non plus que cette invasion fait partie d’un engrange dans lequel la Russie a été prise contre son gré.

    Dans la grande confrontation entre les puissances mondiales, la situation de la Russie apparaît comme singulièrement difficile. Aucune des puissances dominantes ne peut accepter qu’elle puisse se développer librement, même après avoir perdu son régime communiste. C’est là une conséquence d’une représentation de la géopolitique dominée par les écoles successives de Mahan, Mackinder, Spykman ou Brzezinski. De plus, son affaiblissement, consécutif à la fin de la guerre froide, a permis à l’UE et à l’OTAN de prendre position sur les territoires de l’ex-URSS. Il est d’ailleurs notable que les stratèges américains, notamment Kennan (le concepteur de la théorie du containement) ou Brzezinski considéraient que cette expansion exagérée risquait de ruiner, en dernière instances, leurs efforts pour maintenir la Russie dominée. Au lieu d’être intégrée comme un partenaire par les puissances impérialiste occidentale, la Fédération de Russie a continué à être traitée comme une paria, comme une puissance de seconde zone ou comme une menace. Les mêmes causes donnant des effets similaires, la Russie ressemble un peu à l’Allemagne des années 1920-1930 : un vaincu traité avec mépris, ce qui nourrit un sentiment de revanche. Un engrenage de méfiance et de tension s’est donc initié, dans lequel la peur des pays frontaliers de la Russie et la volonté d’autoprotection de cette dernière ont conduit à une spirale infernale. Plus « l’étranger proche » de la Russie avait peur, plus il allait vers l’occident. Plus il allait vers l’occident, plus la Russie avait peur. Plus elle avait peur, plus elle usait de pressions sur cet étranger proche. Plus ces pressions étaient fortes, plus cet étranger continuait de s’éloigner.

    L’influence russe.

    L’influence Russe est depuis longtemps pointée du doigt et diabolisée. Pourtant elle n’a rien d’exceptionnelle : comme tout acteur géopolitique, la Russie essaie forcément d’avoir une influence sur ses partenaires comme sur ses adversaires. Tous les pays le font, avec des moyens nettement plus importants : les USA avec le National Endowment for Democracy, la France avec la Francophonie, la Chine avec les instituts Confucius, le Qatar avec Al Jazeera et AJ+… Ces stratégies d’influence servent à modeler l’environnement économique et géopolitique de ces puissances grandes ou moyennes. Seulement, l’influence russe dérange plus, notamment parce qu’elle rencontre un succès certain dans certaines régions du monde. Tandis que l’Occident évoque la période de la colonisation, la dimension a-occidentale de la Russie est appréciée. Selon l’adage « La Russie n’a pas d’amis, elle n’a que des partenaires », la Russie accepte de mener des accords avec l’intégralité des acteurs politiques et géopolitiques, sans jamais chercher à les enfermer dans des accords les liant. Ses partenariats ne s’accompagnent ni d’accords contraignants, ni d’exigences en termes de fonctionnement interne des États ou des régimes. De plus, la politique hypocrite des démocraties libérale, qui consiste à formuler constamment des exigences moralistes et à ne pas les respecter, ne se retrouve pas chez la Russie. Cela se voit dans la manière dont les condamnations et les sanctions ont été prononcées à son encontre : beaucoup l’ont condamnée, mais la grande majorité des pays en dehors de la « communauté internationale » des puissances occidentales, n’ont pas voulu se priver de commercer avec elle.

    La Russie sert également de bouc-émissaire pour toute une série d’événements. On se rappelle les propos de Blanquer sur les fameux hackers russes qui auraient saboté le site du CNED. Dernièrement la Russie est même accusée d’avoir une responsabilité dans la gestion ratée de la finale de la ligue des champions. On parvient à un degré de mensonge invraisemblable qui non seulement ridiculise celui qui le profère, mais contribue aussi à accentuer chez le gouvernement russe le sentiment que l’Occident n’est pas un partenaire, mais un ennemi.

    Le choix de la guerre.

    L’échec diplomatique est dû à un certain nombre de facteurs. D’une part, la vision du monde russe se nourrit d’une croyance en l’inéluctabilité du conflit. Il existait un créneau pour tenter un coup de force, mais celui-ci n’a pas marché. D’autre part, certains voulaient attiser cette montée en tension : des ultras ukrainiens, pour provoquer un cataclysme par lequel ils pourraient régler son compte à la Crimée et au Donbass ; mais aussi les USA, qui pouvaient, grâce à cette opération, enterrer le pipe-line North Stream 2 et ainsi punir l’Allemagne. En revanche, en dépit de défauts et de faillites, rien ne peut montrer que le président Zelenski ait fait preuve de duplicité dans ses négociations.

    Les accusations de l’Ukraine comme étant un pays fascisé et nazifié nous paraissent irréalistes. Pour s’appliquer, elles demanderaient alors une extension extraordinaire de la définition de ces termes. Terre d’enjeux géopolitiques, la politique interne à l’Ukraine est pour autant fatalement clivée et brusquée. L’interdiction de plusieurs partis doit être lue à la lumière de ce siège géopolitique. En témoignent aussi les lois sur la langue russe prises après 2014, lesquelles étaient discriminantes à l’encontre des locuteurs du russe. Ces lois avaient pour vocation de forcer la création d’un état linguistiquement homogène et illustraient la peur d’une Ve colonne russophone – peur qui ne s’est d’ailleurs pas avérée crédible.

    La décommunisation a été aussi soulignée, mais elle reflète tout autant un authentique anticommunisme qu’une manière de couper les ponts avec la Russie. Dans l’ensemble, la population du pays, pour peu qu’elle ait connu cette période, regrette souvent les années 70-80 et la vie simple de l’époque. En effet, l’Ukraine s’est appauvrie depuis la fin de l’URSS et a été touchée par des maux terribles, notamment le pillage continuel par les oligarques locaux quels qu’ils soient. Si l’invasion russe est un mal terrible, le mépris des gouvernements précédents à aussi fait souffrir la population d’Ukraine. Zelenski, élu sur un programme anti-corruption, n’a été qu’une remédiation partielle du problème tant il est profond. Il faut cependant lui accorder un certain crédit : il a été la marionnette de l’oligarque Ihor Kolomoïsky, pourtant, il a fait voter une série de lois qui ont entravé ses activités et l’ont empêché de reprendre le contrôle de la PrivatBank, la plus grande banque d’Ukraine.

    Quant à l’activité des organisations néo-nazie, Anna Colin Lebedev a d’ailleurs produit une étude particulièrement intéressante sur la question des régiments comme Azov ou des organisations comme Pravy Sektor1. Elle a montré leur implantation relativement faible et leur absence d’homogénéité politique. Les références à la Grande Guerre Patriotique et à la lutte contre l’occupant nazi ont été au moins aussi importantes que celles à l’OUNA et aux collaborationnistes. Mais, en dehors de la question interne à l’Ukraine, la présence de symboles d’extrême-droite banalisée par les médias occidentaux donne un très mauvais signal au reste du monde.

    Dans le bourbier ukrainien.

    La situation sur le terrain ne peut qu’évoquer la Première Guerre mondiale, avec une inégalité féroce entre capacités offensives et capacités défensives. Cela ne concerne pas uniquement l’armée Russe et l’armée Ukrainienne, mais bien l’ensemble des forces militaires. Ainsi, les armes portatives de l’infanterie, l’exemple le plus remarquable a été le missile Javelin, rendent les percées menées par les blindés extrêmement coûteuses. Les petits drones à faible signature radar, à l’image du drone turc Bayraktar, ont permis de contourner la suprématie aérienne russe. L’armée ukrainienne, dont les éléments lourds sont paralysés, agit donc comme une immense techno-guérilla.

    Cependant, si elle empêche la Russie d’avancer, si elle rend illusoire l’idée d’une percée du front (puisque l’ensemble de la population ukrainienne peut potentiellement posséder et utiliser ces armes), elle ne permet pas de pouvoir reprendre le terrain perdu. Aussi, cette sensation d’encerclement et cette absence de zones sécurisées attise des comportements violents de la part de l’armée russe. Si certains comportements de la part de soldats russes n’ont rien de surprenant (pillages, viols, violences…etc.) et sont le propre de la quasi-intégralité des armées, d’autres sont plus atypiques. Les massacres de civils à Boutcha, dans la banlieue de Kiyv sont ainsi inexplicables. Lorsqu ils ont eu lieu sur d’autres théâtres d’opération, ils étaient le plus souvent le résultat de campagnes de déshumanisation menées par les officines de propagande. Mais dans le cas présent, la position du gouvernement Russe était plus de dire qu’il s’agissait de frères et de sœurs tenues en otage par un « gouvernement nazi. » Les services secrets Allemands, qui ont intercepté des communications entre troupes russes, ont déclaré que ces atrocités semblaient faire partie de la doctrine standard de l’armée, dans le but de paralyser de peur les civils.

    Génocide ?

    Pourtant, la notion de génocide nous paraît inappropriée. Cela ne vise pas à diminuer la reconnaissance de la souffrance des civils, mais cela vise à pouvoir l’analyser, la comprendre, et finalement aussi à restituer la réalité des processus qui ont amené ces souffrances. Le terme de génocide est un peu une carte joker. Elle est l’arme nucléaire de la morale. Cependant, tout comme l’arme nucléaire, cette appellation demande un usage raisonné. Tout comme la doctrine des « représailles massives » de Foster Dulles n’avait aucun sens dans la guerre froide – envoyer les bombes atomiques dès que quelqu’un bouge une oreille est inapplicable, la doctrine qui consiste à qualifier toute action violente de génocide, ou tout régime ennemi de totalitaire, est stupide. Elle contribue à remplacer l’analyse par l’émotion, à niveler toute les violences et tous les régimes. Elle revient à ne plus rien comprendre et à naviguer à vue.

    Dans cette guerre, il y a des crimes qui ont été commis et que l’État Ukrainien est légitime à juger. Cependant, il n’existe pas de preuve que ces opérations soient destinées à éliminer une partie de la population ukrainienne. Elles évoquent plus les actes de violence envers des civils dans les zones où des guérillas sont actives et où les forces d’occupation paniquent. Elles sont du même ordre que les actions en Irak, en Afghanistan, mais aussi au Vietnam ou en Algérie. La guerre d’une armée contre une nation est systématiquement une guerre qui pousse à ce que la violence transgresse les limites entre les troupes régulières et les civils. Dire, comme Zelenski l’a fait devant la Knesset d’Israël, que la Shoah et l’invasion de l’Ukraine sont sensiblement la même chose, n’a pas servi sa cause.

    L’issue de la guerre est incertaine. La victoire est hautement improbable et la négociation est rendue compliquée par l’accumulation de rancœur d’un côté, et par les sunken costs d’une opération ratée de l’autre. En somme, aucun camp de peut gagner, donc il faut que l’un accepte de perdre. Peut-être qu’une issue négociée est possible, si les uns et les autres parviennent à trouver un terrain d’entente. Mais dans dans tous les cas, toute possibilité de coopération entre la Russie et l’Ukraine est morte et enterrée pour au moins une génération entière.

    1Les Combattants Et Les Anciens Combattants Du Donbass : Profil Social, Poids Militaire Et Influence Politique

  • Le NUPES en question

    Le NUPES en question

    Le NUPES – Nouvelle Union Populaire Écologiste et Sociale est une alliance lancée autour de LFI dans le but de présenter des candidatures communes aux élections législatives. Après des discussions pour permettre une sorte de Yalta des partis de gauche, cette liste a avancé plusieurs revendications, assez basiques, mais allant à l’encontre du courant politique actuel : défense des retraites, du chômage, transition écologique…etc. Cette alliance est créditée d’un certain nombre de voix aux législatives, suffisantes pour envisager peut-être de bons scores, voire pour les plus optimistes d’obtenir la majorité. Elle est ainsi créditée de 34 % des intentions de votes, la plaçant première parmi les forces politique candidatant. L’importance possible de ces résultats ainsi que les effets liés à une possible victoire sont à prendre en compte. Il nous paraît important de prendre du temps pour définir une position sur cette liste.

    En dépit de la situation catastrophique de l’élection, et du match-retour entre Le Pen et Macron, les hauts scores de Mélenchon (une fois passé la frustration d’avoir raté le second tour), ont suscité un véritable engouement. A inverse, les scores médiocres des autres formations de gauche ont tendance à décourager, en particulier au PS. C’est suffisant pour justifier des concessions pour une alliance. Des alliances, il y en a déjà eu par le passé : le cartel des gauches, le front populaire, le programme commun, la gauche plurielle… mais ces alliances datent toutes du XXe siècle, et surtout elles avaient un point commun : elles plaçaient toutes au centre de gravité électoral les sociaux-démocrates, qui ont été les grands bénéficiaires de celles-ci. Aujourd’hui, la configuration n’est pas la même.

    Les rapports internes à la gauche.

    C’est un changement dans le rapports de force intérieurs à la gauche. Pour le première foi depuis longtemps, ce n’est plus le PS qui représente le centre de gravité, mais il se retrouve satellisé par LFI. Ce n’est pas évident à vivre pour une organisation qui a exercé plusieurs fois le pouvoir. Des « éléphants » sont partis, rejetant cet accord qui formalise la défaite de leur organisation. On ne peut pas ne pas se réjouir de la déconfiture du PS, voire de sa disparition. Cette organisation a été un agent zélé de l’intérêt des capitalistes. Cela ne veut pas dire que le NUPES ne se comportera pas de la même manière. Les garanties n’existent aucunement en politique. D’autant que le programme est modéré : il reprend globalement celui de la gauche Mitterrand. Pourtant, cela suffit à créer une véritable paranoïa totalitaire chez certains.

    Le bouclier antitotalitaire.

    À l’annonce des négociations entre PS et LFI, une partie des ténors du PS ont choisi de rompre. Il existe une part opportuniste dans ces départs : il s’agit de personnalités sans vergogne, carriéristes, qui n’ont jamais travaillé en dehors de la politique. Elles vivent mal une marginalisation du PS. Mais dans le déclin et les départs, il y a également une authentique dimension idéologique. Elle est résumée par les propos de Manuel Valls, lequel n’hésitait pas à déclarer que le mélenchonnisme est son adversaire. Raphael Enthoven a aussi fustigé tout esprit collectiviste et toute idée selon laquelle il serait possible de bénéficier d’un système de répartition étatique sans que celui-ci ne sont injuste. BHL, quant à lui, n’a pas hésité à considérer que le PS et Mélenchon allié était contraire à tout ce pourquoi il s’était battu pendant 50 ans. Dès qu’on creuse un tant soit peu les positions des détracteurs du NUPES, ce sont des poncifs sur le stalinisme qui ressortent. Même si l’habitude nous pousse à regarder ces individus comme de simples intellectuels faussaires, il est indubitable qu’au delà du discours purement politicien, il existe aussi une croyance réelle dans ce qu’ils disent eux-même. Et pour cause, l’antitotalitarisme est pour certains d’entre eux leur raison d’être.

    Les personnalités comme Bernard-Henry Lévy ou Daniel Cohn-Bendit ont gagné une place importante comme membres de ce qu’on nomme la « seconde gauche », ou la « gauche antitotalitaire ». Cette gauche est celle qui est née autour du PCF et en opposition au projet soviétique ou chinois (même si certains ont été des maoïstes d’opérette dans les années 1970.) Ce continuum, qui rassemble dans une même maison les tenants du communisme libertaire et les sociaux-démocrates, à comme alpha et comme oméga de défendre à tout prix les libertés démocratiques.

    Pour mémoire, dans les années 1970, l’émergence d’une Union de la gauche avait entraîné une levée massive de boucliers. Elle avait effrayé terriblement toute une partie du spectre politique, y compris du côté de la gauche intellectuelle. Elle a entraîné une capitulation intellectuelle d’une grande partie des penseurs et est la base de la naissance des « nouveaux philosophes ». Elle a donné naissance à une gauche antiautoritaire et antitotalitaire. Cette gauche antitotalitaire considérait que tous les projets politiques et tous les projets de société devaient être subordonnés à une conception abstraite de la liberté. Une liberté de riche, une liberté d’exploiteur. Toute transformation qui risquerait de devenir autoritaire, totalitaire, devait être écartée au profit d’une longue transition « sans heurts. » Du moins ces heurts étaient ceux qui pouvaient toucher leur catégorie sociale. Les sacrifiés quotidiens de la pauvreté étaient passés sous silence. Cette conception s’est appuyée sur tout ce qui pouvait être trouvé comme « dissidents » et comme « résistants » à l’ordre totalitaire moscovite. Qu’importe si, comme Soljenitsyne, il s’agissait d’authentiques réactionnaires tsaristes.

    Dans les vociférations effrayées des intellectuels français, il faut faire un peu la part des choses, entre les « métaphores idéologiques », c’est à dire le fait de transformer Mélenchon en épouvantail, et la croyance réelle et sincère en une contamination bolchevique. Mais, en somme, nous voyons la résurgence d’un conflit entre deux conceptions de la gauche : une gauche qui veut faire « des choses » – en dépit de marges de manœuvre politiques limitées – et de l’autre côté une « gauche morale » qui considère que si les actions entreprises menacent la sacro-sainte liberté individuelle, il vaut mieux de rien entreprendre.

    Or Mélenchon ne peut pas réellement être perçu comme étant de manière crédible un agent du totalitarisme. Sa conception des choses est, au mieux, basée sur une redistribution des richesses un peu accrue, des mesures sociales et un retour à une conception géopolitique gaullo-mitterandienne : c’est à dire à une relative autonomie de l’impérialisme français à l’échelle internationale.

    Les longs couteaux de l’alliance.

    Allié ne veut pas dire ami. Elle est le plus souvent une construction ad hoc qui se fait autour d’une puissance hégémonique. Une alliance ne veut pas donc dire que tout se déroule bien et dans le meilleur des mondes. Ainsi, le NUPES reste une coalition qui parvient à trouver un moyen terme entre des intérêts profondément divergents. Au delà de conceptions idéologiques qui peuvent faire l’objet d’un débat, il existe aussi des questions très pragmatiques : qui va manger qui ? Le PS n’est ainsi pas ravi de ne plus être celui qui est le centre de gravité de la gauche. Le PCF possède des bastions qu’il ne veut pas perdre. D’autant que LFI est l’organisation qui dispose, en termes d’élus, de la plus grande marge de progression possible. Et cette marge de progression peut se faire aussi au détriment d’alliés.

    Nous pouvons prendre le cas de Taha Bouhafs en exemple. Nous précisons d’emblée que les accusations qui viennent d’être émises sur des violences sexuelles et des agressions commises par cette personne sont prises en considération dans ce que nous allons écrire. Ces révélations causent une énorme déception pour beaucoup, qui l’ont soutenu. Elles doivent être traitées sérieusement, et elles doivent permettre d’alimenter une réflexion générale sur leur omniprésence y compris au sein des milieux militants de gauche radicale.

    Le fait que ces accusations soient portées invite à reconsidérer, bien sûr, l’opinion que nous avons de Taha Bouhafs. Cependant, cela n’en rend pas moins abominable – et minable – la campagne qui a été orchestrée par le PCF, le PS et par la droite contre cette personne. Ceux qui se réjouissent de pouvoir ajouter cette corde à leur arc pour alimenter leur campagne aux relents boutiquiers et racistes ne s’honorent pas de cette manœuvre. Ils ne sont nullement les alliés ou les appuis des victimes des violences sexuelles, mais sont simplement des charognards.

    Ainsi Fabien Roussel, l’ex-candidat du PCF, dont la campagne a été marquée par des bassesses assez pitoyables, s’est empressé de taxer Bouhafs d’avoir émis des injures raciales à l’encontre de la représentante du syndicat policier, Linda Kebbab (Unité SGP Police-Force Ouvrière). Il l’a traité « d’arabe de service », ce qui, sans être particulièrement élégant, n’en est pas moins une réalité : c’est ce même SGP qui déclarait que « Bamboula » était un terme « convenable ». Cette accusation était fausse et visait à salir et à stigmatiser le candidat prévu pour Vénissieux, ville dans laquelle le PC conserve de solides positions. Michèle Picard reste donc la candidate inamovible, en dépit du fait qu’elle ait eu, comme son prédécesseur André Gérin, des accointances plus que douteuses avec une partie de l’extrême-droite (Riposte Laïque, la Manif pour Tous…).

    Du fait de la nature des organisations politiques, très souvent boutiquières, les coalitions et les alliances sont toujours complexes. Elles sont tout autant des volontés de faire triompher des positions politiques que des volontés d’assurer une carrière. C’est un système qui n’est pas accidentel : au contraire tout est mis en œuvre pour que la corruption, les à-côtés, les réseaux d’influence se développent. À la fin, cela permet pour le tissus économique local ou national de placer ses pions, et de contrôler aussi les personnalités politiques.

    Notre position

    De notre côté, nous observons les choses avec un peu de recul. Dans le fond, on ne peut croire réellement qu’une élection suffise à bouleverser les choses. Le système démocratique capitaliste n’est pas conçu pour cela : il est avant tout construit pour exploiter de la manière la plus optimale les forces productives. Il peut donc passer par des détours à gauche comme par des détours à l’extrême-droite pour atteindre cet objectif suprême.

    Nous ne nous voyons pas participer à une campagne en faveur du NUPES, bien qu’on puisse avoir de l’estime personnelle et militante pour des candidats ou leurs équipes. Nous restons cependant toujours méfiants : nous nous souvenons de personnes comme Alexis Kotarac, qui sont passées avec armes et bagages du côté de l’extrême-droite du jour au lendemain. Dans le même ordre d’idée, il ne faut pas oublier que la cooptation des militants et des militantes de terrain pour les élections est aussi une manière de parfois les éliminer à coups de « balles sucrées », pour reprendre l’expression chère à Mao.

    Sur le contenu des organisations qui composent l’alliance, nous pouvons partager un certain nombre de critiques. L’une de celles qui reviennent est sur les fonctionnements « nébuleux » de la LFI et la faible démocratie interne, mais l’expérience démontre que les congrès du PCF ne le sont pas plus. À l’inverse, nous ne nous voyons pas non plus chercher à entraver en quoi que ce soit leurs possibilités d’élection. Cela n’aurait aucun sens : mieux vaut une victoire du NUPES qu’autre chose.

    En revanche, nous observons que, chez certains et certaines parmi les milieux extra-parlementaires, l’engouement pour le NUPES fait oublier certaines positions sur le fonctionnement général de la démocratie en système capitaliste. Le caractère de la démocratie actuelle. Notamment l’oubli du fait, que, dans le fond, il ne soit qu’une interface entre les intérêts dominants et l’ensemble de la population. Un espoir un peu naïf naît parfois. Un des risques de cette situation est d’affaiblir encore davantage l’avancée des organisations révolutionnaires ou extra-parlementaires et d’alimenter aussi le mythe de l’alternance auprès de la population. En somme : le risque est une dépolitisation, alors qu’un terrain nouveau avait été ouvert au moment des Gilets Jaunes et des luttes précédentes, qui avaient disqualifié la sociale-démocratie.

    Des perspectives en demi-teinte

    Il est clair qu’il est difficile de croire qu’une majorité NUPES puisse structurellement faire gagner des victoires significatives aux exploités et exploitées. De même elle ne peut pas remettre en cause les fondements de la richesse de la France, basés sur la surexploitation impérialiste. Ces marges de manœuvre politiques limitées contraignent à ne pas dépasser certaines limites : il est possible, dans une certaine mesure, de discuter de la répartition des profits et des surprofits. Il n’est pas possible de discuter leur existence.

    Les conséquences sont contradictoires : une majorité NUPES peut tout à la fois bloquer des réformes prévues par les grands cartels économiques tout comme accompagner ces projets, en les jugeant nécessaires pour la bonne santé économique du capitalisme français, aiguillonné par la crise. Il est tout à faire possible d’avoir une politique de soutien aux pays dominés, au travers du 3D (Démocratie, Droits, Développement), tout comme un ré-amarrage à l’impérialisme français.

    Si les routes sont inconnues, la direction ne l’est pas. L’influence grandissante d’une gauche à gauche du PS tout comme d’une droite à droite de LR illustre une polarisation toujours plus grande de la vie politique parlementaire – et extra parlementaire – française. Ces tensions grandissantes ouvrent de nouveaux espaces pour les forces les plus radicales, dans un sens comme dans un autre. Le sentiment obsidional, sentiment d’être assiégé, que peut connaître la bourgeoisie français, peut la jeter dans les bras de solutions inhabituelle. En 2012, pour obtenir un effet levier et faire passer des réformes que Sarkozy ne pouvait faire passer, elle a appuyé le PS. En 2017 et en 2022, elle a appuyé le centre. Mais si celui-ci ne peut plus réalisé la commande passée, si une peur du « totalitarisme » s’installe, rien ne garantit que les puissants de notre pays ne choisissent pas des solutions ultra-réactionnaires. Il ne faut pas oublier qu’après le Front Populaire, ce fût Pétain.

    Nous pensons donc qu’il est important de faire abstraction des législative dans nos plans stratégiques : construire un camp du peuple et renforcer l’apparition d’une contestation qui se place en dehors du jeu truqué organisé par nos exploiteurs.

  • Macron 2 ?

    Macron 2 ?

    Macron a été élu président pour la seconde fois avec une courte longueur d’avance.

    Les résultats ont été plus serrés que lors de l’élection de 2017, avec un passage de 66/33 % à 60/40 % environ. Marine Le Pen a récolté 3 millions de voix supplémentaires, tandis que Emmanuel Macron en a perdu 2. L’abstention est la deuxième force politique du pays avec 13 656 109 non-votants, auquel s’ajoute 2 millions de blancs et 600 000 nuls.

    Le missile à usage unique que devait être Macron et LREM finit par resservir, mais nullement grâce à ses qualités propres. Ce sont en réalité les inconséquences de ses adversaires qui expliquent ce deuxième mandat par défaut. Car, malgré cette victoire du centre, sa désagrégation se poursuit. Le bloc traditionnel du centre (PS-LREM-LR) n’a récolté qu’un nombre de voix faible.

    Le centre s’affaiblit.

    En 2012 : 10 millions pour le PS, 9,7 pour l’UMP, 3,2 pour le MoDem soit 23 millions de voix pour les partis du centre sur 36,5 millions de suffrages exprimés.

    En 2017 : 8,6 pour LREM, 7,2 pour LR, 2,3 pour le PS soit un total de 18,1 millions de voix pour ces mêmes partis, sur 36 millions de suffrages exprimés.

    En 2022 : 9,8 pour LREM, 1,7 pour LR, 0,6 pour le PS pour 36 millions de votes, soit un total de 12,1 millions (13,7 en contant EELV).

    Même si la méthodologie employée ici est contestable, elle reflète une réalité : une plus grande polarisation de la vie politique. On ne peut qu’avoir le sentiment d’un pays fragmenté et d’un système de représentation à bout de souffle, en dépit de l’illusion de la stabilité.

    La candidature Le Pen est un cul-de-sac en termes de marges de progression, ce qui la rend moins capable, à terme, d’accéder et d’exercer le pouvoir que d’autres candidats d’extrême-droite. Zemmour, avec sa stratégie de réconciliation des droites, est plus à même sur le long terme de représenter une menace sérieuse que la firme Le Pen.

    La campagne de LFI s’est heurté aux jeux des appareils et des intérêts d’organisation. Finalement, les intérêts des boutiques politiques ont été les acteurs les plus efficaces du statu quo.

    Emmanuel Macron va donc pouvoir continuer son travail de sape des droits sociaux. Mais les concessions annoncées en dernière minute par le candidat-président montrent quelque chose : il a senti passer le vent du boulet. Si la victoire est acquise, elle est néanmoins inconfortablement précaire.

    L’abstention plus forte encore qu’en 2017 montre l’existence d’un potentiel politique important. Potentiel politique qui recherche des réponses différentes de celles apportées par les candidats en lice, que ceux-ci soient au premier ou au deuxième tour. Elle est une énergie potentielle, qui peut peser lourd dans l’évolution politique du pays. En particulier, les classes populaires ne se sentent pas représentées par un système qui ne représente que lui même ou la bourgeoisie.

    Un quinquennat de luttes s’ouvre devant nous.

    La victoire relativement fragile de Macron laisse présager de féroces législatives. Elles sont la clé pour obtenir une majorité suffisante et imposer les mesures brutales prévues. Par effet miroir, elles sont également la clé pour plusieurs forces pour tenter de s’imposer. Elles permettront de vérifier plusieurs hypothèses : celles d’un déclin irrémédiable du PS, qui perdrait ses bastions et qui entraînerait un PCF réduit à l’état de croupion dans sa chute. Celle aussi de l’entrée de nouveaux acteurs : on peut s’interroger sur la manière dont l’Union Populaire peut gagner en influence, ou si Reconquête et des alliances droite gaulliste et droite vichyste peuvent apparaître et s’implanter durablement.

    Nous ne pouvons qu’acter de l’existence de contenus et de stratégies différentes dans la sphère de la gauche extra-parlementaire. Ainsi, même si elles sont compréhensibles, les émeutes qui ont marqué l’élection d’Emmanuel Macron ne sont pas une issue. Il n’existe pas d’espoir de croire à un changement rapide – format Grand Soir spontané – de régime. L’État fonctionne, les fonctionnaires obéissent et l’administration applique les décisions. Nous ne sommes pas en face d’une entité qu’une manifestation débordante pourrait menacer. Il nous faut donc travailler sur un échéancier de temps plus long, et éviter les solos funèbres auxquels ressemblent certaines actions. Ce travail est possible, malgré les divergences.

    Nous avons cependant un chemin à réaliser conjointement avant que ces divergences ne se manifestent. De même, elles sont très souvent abstraites : dans la pratique, nous avons pu voir des positions similaires émerger et une coopération mutuellement bénéfique se réaliser, au delà de clivages. Il y a là un travail essentiel à réaliser, sans a priori, et qui permet aussi d’avancer politiquement conjointement.

    L’échéance est proche.

    Il y a cinq ans, nous écrivions que nous avions cinq ans devant nous pour avancer, grandir et nous renforcer avant la grande épreuve de force. L’élection de Macron ne doit pas nous duper outre mesure : nous sommes dans l’antichambre de la catastrophe. L’attitude d’une partie importante de la gauche extra-parlementaire ressemble comme deux gouttes d’eau à celle des « décideurs » face aux rapports du GIEC. Notre camp aussi a son côté don’t look up, remettant constamment à demain des nécessités urgentes, et le fait que nous en ayons nous-même conscience ne veut pas dire que nous parvenons nous-mêmes à nous dégager de ce bourbier. Ainsi, nous ne pouvons que déplorer que face aux enjeux actuels, il existe encore des conflits claniques, de seigneurs militants, ou qu’il existe encore des petites stratégies de sectes, dont le but est de se renforcer seules, quitte à lessiver intégralement toutes les luttes autour d’elles.

    Nous avons pu voir que la déprise des organisations électoralistes à permis des pas de géant dans la conscientisation politique commune. Le mouvement des Gilets Jaunes a été ainsi le mouvement le plus politique depuis des décennies. Le fait que l’extrême-droite et que le conspirationnisme aient pu y réaliser des percées ne doit pas nous tromper et nous dépiter : cette vulnérabilité et cette instabilité est logique, car il s’agissait d’un travail dans lequel nous avons peu d’expérience, réalisé auprès d’individus qui cherchent d’autres réponses que le système électoral étriqué et corrompu. Nous pensons que cette expérience ne doit pas être rejetée, mais doit au contraire être reprise autant que possible et approfondie pour le mener jusqu’au bout : c’est à dire non plus à la contestation d’une politique, d’un gouvernement, mais bien d’un régime politique en général. C’est à dire le fait de ne plus accepter d’être gouverné comme on l’est usuellement, et de revendiquer une « fraction du pouvoir réel » pour reprendre les termes de Mao.

    Cette instabilité, qui arrivera naturellement avec la réduction des droits économiques et politiques, n’est pas de notre fait. Elle est une conséquence inéluctable. Elle peut très bien être utilisée par une extrême-droite qui est en pleine mutation, mais nous pouvons aussi apporter les réponses nécessaires pour qu’elle soit le point de départ d’une nouvelle ère. Cela ne dépend que de nous – au sens large – et de notre capacité à pouvoir nous hisser à la hauteur des nouveaux enjeux actuels.

  • Suède – France : destins croisés ?

    Suède – France : destins croisés ?

    Une série de manifestations et d’émeutes ont lieu en Suède depuis plusieurs jours. En cause : les actions d’une organisation fasciste nommée Ligne Dure.

    Le mouvement Ligne Dure (Stram Kurs) a lancé une série d’opérations de provocation. Ligne Dure est une mouvement danois de la mouvence ethno-nationaliste et identitaire. Fondé en 2017, il est parvenu à acquérir une certaine notoriété par ses actions d’éclat et leur diffusion sur internet. Leur méthode d’action est de s’appuyer sur la très libérale conception scandinave de la liberté d’expression pour essayer de provoquer des incidents. En 2018, cela s’est concrétisé par des caricatures, en 2019 par des jets de Coran à Copenhague – qui provoquèrent des émeutes. À partir de 2020, ils ont initié des tournées en Suède dans lesquelles les militants de l’organisation brûlent des Corans. Leur but avoué est de « brûler un Coran dans chaque ville ». Fort logiquement, ces provocations ont donné lieu à des tensions importantes dans chaque ville.

    Leur but est d’instrumentaliser les réactions pour passer pour des victimes de la censure auprès de leurs adhérents et soutiens, tout en créant des réactions vives qui provoquent des affrontements avec les autorités. Cela permet également de cibler les musulmans de Suède et de les faire accuser d’être des dangers pour la population. À la date du 18 avril, 40 personnes ont été blessés, dont 26 policiers et 14 manifestants et manifestantes. Cependant les chiffres ne reflètent que partiellement la réalité : plusieurs blessés parmi les civils l’ont été par balles ou par éclats provoqués par les balles. 26 personnes ont été arrêtées. Il semble que ces manifestations aient permis à des agents provocateurs de s’infiltrer et de semer un chaos toujours plus grand, soit pour des motifs crapuleux, soit consciemment pour créer des débordements supplémentaires et accroître la répression. En dernière instance, ce sont les musulmans et le mouvement antifasciste suédois qui paient les conséquences de ces actes.

    Rasmus Paludan s’est vu comme le leader d’une espèce d’officine internationale de la provocation raciste. Ainsi, il a été ciblé par la police française pour avoir planifié le projet d’incendier des Corans sous l’Arc de Triomphe le 11 novembre. Ces ambitions et cette capacité de « projection » de haine sont inquiétantes.

    En France, si la situation ne peut pas être considérée comme aussi catastrophique, elle n’en est pas moins préoccupante. Pour le moment, les élections laissent entrevoir un second mandat de Macron assorti d’une ligne politique qui essaie de faire la synthèse entre les deux électorats les plus mobilisés de la présidence : le centre et l’extrême-droite.

    Cependant, il existe toujours une part d’imprévisible. Des provocations peuvent éclater, à l’image de la Suède, et nous ne sommes pas à l’abri d’un scénario à la Trump, voire pire, d’un scénario à la « incendie du Reichstag ». Une grande partie de la population française, travaillée depuis de longues années, échaudée par deux ans de pandémie, pourrait être victime d’un « moment totalitaire » à la suite d’un événement grave. Elle pourrait accorder sa bénédiction à un pouvoir autoritaire. D’autant que les agents provocateurs ne manquent pas. Les extrêmes droites, qu’elles soient racistes ou religieuses, n’hésitent pas à recourir à la prophétise auto-réalisatrice lorsque les choses ne se passent pas comme elles le désirent. Elles pourraient chercher à polariser encore davantage la société.

    La coordination entre les élections présidentielles et les élections législatives, voulue par Chirac pour renforcer le pouvoir présidentiel et lui laisser les mains libres, rendent ces années cruciales. Même si nous pensons que les élections ne font pas tout et que les décisions ne sont pas libres, elles indiquent des tendances dans la population et elles indiquent quelle sera la ligne que « l’interface démocratique de la dictature de la bourgeoisie » appliquera. Elles donnent également des signaux forts envers la société, envers ce qui est permis ou non. Les apprentis-sorciers du racisme et de la haine ont une responsabilité morale dans les attentats d’Oslo, d’Utøya ou de Christchurch. Ceux qui pourraient arriver au pouvoir à la présidentielle ou en force à la législative en auraient également une quant aux déferlements d’agressions qui en résulteraient.

    Cela impose donc de garder la tête froide et de prendre aussi ses responsabilités. La dégradation de la situation politique ne peut pas être compensée par des pratiques d’un temps de « paix ». Beaucoup de forces positives et courageuses sont encore dispersées, soit par un manque de liens, soit parfois même pour des questions de conflits personnels érigés abusivement en controverse entre organisations. Pourtant, nos espaces d’expression politiques se réduisent progressivement. Ils sont le reflet de la dégradation économique et sociale dans notre pays.

    L’exemple de la Suède montre que les fasciste sont capable d’ingéniosité pour faire parler d’eux et pour créer des effets levier qui décuplent leur influence. À ce jeu là, nous ne pouvons être gagnants car la division ne nous apporte rien. Un travail acharné nous attend, serons-nous capables de le mener à bien ?

  • Questions et perspectives sur le second tour

    Questions et perspectives sur le second tour

    L’issue du premier tour, si elle n’a pas été une surprise, n’en demeure pas moins un choc : l’extrême droite s’impose donc pour la première fois deux élections de suite au second tour, tandis que se confirme l’effondrement des partis traditionnels de la Vᵉ République. Une nouvelle fois, le choix laissé au second tour est un Charybde ou un Scylla, deux bourreaux.

    Dès l’annonce des résultats, des lignes se sont formées. Le camp de l’extrême-droite s’est doté d’une rhétorique populiste dont le but est de se faire passer, à nouveau, pour l’antisystème. Les libéraux se sont parés des vertus de la démocratie et de sa défense. Les premiers omettent qu’ils sont des parasites qui vivent de subsides publics et de détournements de fond, qu’ils sont des boutiquiers avant tout. Les second essaient de nous faire oublier qu’ils ont cloué au pilori une partie de la gauche, accusée d’être les agents d’un hypothétique « islamo-gauchisme » et qu’ils ne se sont pas privés de dépasser parfois l’extrême-droite par sa propre droite.

    Il en résulte une pression importante sur l’ensemble de la société, avec des injonctions morales à faire barrage ou à ne pas laisser se mettre en place un nouveau quinquennat de Macron. Nous ne sommes pas des îles, et nous aussi nous sommes perméables à ces questionnements. Plutôt que donner des consignes qui n’ont pas de sens, nous préférons prendre le temps de les analyser et d’essayer de déterminer des perspectives au-delà de cette date dont l’importance même est à nuancer.

    Nous le disons d’emblée : il n’y a pas de « bonne réponse » électorale à ce type de question. Mais il existe en revanche des pistes d’action et des perspectives possibles pour avancer réellement.

    De quoi décide une élection ?

    Si nous reprenons la formulation de l’économiste Samir Amin, les élections dans le système capitaliste servent à une unique chose : elles définissent la péréquation du profit. C’est à dire qu’elles définissent comment sont répartis les richesses extraites de l’exploitation capitaliste et de la surexploitation impérialiste. Ainsi elles définissent, dans la mesure des rapports de force, la répartition entre les salaires, les droits sociaux, les budgets de l’État… mais elles ne remettent pas en cause les fondements même de la source de ces profits. Au delà de ces fonctions économico-politiques, une élection détermine aussi un sens d’évolution des pratiques sociales et des rapports entre individus : égalité entre les genres, tolérance ou xénophobie, etc.

    Mais l’un des points cardinaux des gouvernements élus est aussi et surtout d’assurer la stabilité et la croissance des revenus issus de l’exploitation. La stabilité des marchés est ce qui détermine si la grande bourgeoisie et les grands cartels économiques vont soutenir le gouvernement ou vont le torpiller. En 1924, elle avait choisi de le torpiller pour éviter de payer des impôts sur le revenu (impôts qui ont été mis en place par la force des choses par la suite, mais que les plus grands bourgeois évitent de payer.) En 1936, elle avait l’intention de le faire, mais ce n’est que par une mobilisation immense de grèves pour soutenir l’action du Front Populaire que des compromis ont dû être pris (et par l’action d’un contexte géopolitique de montée en tensions). D’ailleurs les exemples de victoires sociales montrent qu’il n’existe pas de muraille de Chine entre gouvernement et contre-pouvoirs extra-parlementaires. Mai 1968, en dépit de toutes les critiques, avait été plus efficace que le mandat de Hollande pour gagner des avancées sociales.

    Cette sacro-sainte stabilité des marchés et du système d’exploitation est un pivot central. Elle est le canevas, le grand consensus, dans lequel se construit la politique. Ceux qui s’en écartent sont politiquement marginalisés ou traités en ennemis. De toute manière, en dehors de la politique proprement dite, il existe toute une technostructure de l’État qui possède elle aussi ses propres intérêts. Cette technostructure dont les ramifications vont jusqu’à la Françafrique est un poids considérable et un ancrage fort dans une certaine stabilité politique. Le terme d’État profond ayant été phagocyté par les conspirationnistes, nous lui préférons la métaphore de « fonctions neurovégétatives d’État » c’est à dire l’administration, l’armée, l’ensemble des fonctions non-élues, et les fonctions économiques centrales qui garantissent à notre pays d’être une grande puissance impérialiste (complexe militaro-industriel, banques, diplomatie…). Obtenir le pouvoir, c’est obtenir au moins sa neutralité.

    Éviter les analogies douteuses.

    Le fonctionnement par analogie est quelque chose qui mérite d’être illustratif, mais il est aussi trompeur. Nous ne sommes pas dans les années 1930. Il existe une crise économique, oui. Il existe une crise politique partielle. Mais il n’existe pas de crise de régime : c’est à dire une crise dans laquelle le gouvernement ne peut plus gouverner comme il gouverne habituellement et dans laquelle la population ne veut plus être gouvernée comme elle l’est habituellement. En dépit d’une forte abstention et de votes de protestation, le gouvernement fonctionne. Nous ne sommes pas dans une situation d’un « État gélatineux » pour reprendre la formulation de Gramsci. Les institutions fonctionnent, les fonctionnaires obéissent, et, malgré les fictions sur les « zones de non-droit », l’ordre règne.

    De plus, il n’existe pas de force politique organisée qui puisse justifier un passage au fascisme : les menaces avancées par l’extrême-droite ont trouvé leur place dans l’imaginaire collectif d’une grande partie de la population, mais elles peinent à convaincre les grands magnats de la finance et de l’industrie. Le patron de Zemmour reste ainsi un outsider chez les grands patrons. Il est un des seuls parmi cette clique réactionnaire à considérer que les solutions libérales ne sont plus celles qui conviennent. Il s’est marginalisé, même si le temps (et l’accentuation des crises) joue probablement en sa faveur. Il n’y a pas aujourd’hui de courant révolutionnaire ou même extra-parlementaire fort. Jean Luc-Mélenchon, lorsqu’on consulte son programme, ne remet pas en cause les fondements de l’exploitation ou de l’impérialisme. Il n’existe pas de force à l’étranger qui soit aussi capable de fragmenter l’unité du pays, pas de « parti de l’étranger » en dépit des fantasmes des fascistes. Il n’existe pas de raison qui puisse justifier que la grande bourgeoisie passe de l’enrichissement immense accordé par Macron à une politique aventuriste et chaotique supprimant la démocratie parlementaire et l’État de droit.

    Obtenir déjà le fait de pouvoir diriger est une lutte en soi. Il est plus aisé de diriger du centre que d’une aile politique, cela facilite les alliances et les compromis, et dote d’une marge de manœuvre. De plus, la politique est un art du compromis : LREM a été obligé de prendre en compte le votre RN, le RN serait obligé de faire l’inverse pour espérer être obéi.

    Lorsque Macron a été élu, peu le considéraient comme capable de pouvoir rassembler une majorité législative qui lui accorderait le pouvoir. Il y est parvenu par le fait qu’une grande partie de ce PS sans colonne vertébrale (dont l’archétype est Gérard Collomb) sont passés avec armes et bagages du côté de Macron.

    Car le système mis en place pour l’élection des députés favorise celui qui possède la meilleure assise territoriale. Cela signifie que malgré le résultat microscopique qu’a obtenu le PS, il est en meilleure posture d’obtenir des députés que le RN bien plus fort électoralement. Les élections législatives vont donc être une bataille pour la conquête de territoires, et il n’est pas sûr qu’une Le Pen fraîchement élue puisse avoir la majorité qui lui manque.

    Pour conjurer cette situation, elle a évoqué le passage par référendum à la proportionnelle. Cette proportionnelle avec un avantage à celui qui arrive en tête pourrait lui donner une assise suffisante pour diriger le pays avec une véritable autorité. Mais cette transformation serait un cataclysme politique, elle changerait complètement le fonctionnement de la République. Il est quasiment certain que tous les élus feraient feu de tout bois pour empêcher cela et conserver leurs postes. Une élection proportionnelle est aussi un facteur d’instabilité en soi : elle pourrait se retourner contre ceux qui la mettent en place.

    Il existe des pays d’extrême droite en Europe, mais existe il un pays fasciste ?

    Dans beaucoup de pays d’Europe (mais aussi dans le monde) l’extrême-droite est au pouvoir. Pourtant, le nombre de régimes qu’on peut qualifier de fasciste est difficile à quantifier. Une victoire électorale ne signifie pas forcément les coudées franches. Même Mussolini à mis plusieurs années entre sa prise du pouvoir et la possibilité de faire passer les lois fascistissimes. Hitler s’est vu conférer le pouvoir dans le cadre d’une crise de régime qu’il avait contribué à créer, et il en tiré profit pour mettre en place la loi habilitante. Mais ni le PiS en Pologne, ni Orban en Hongrie, ni le FPÖ en Autriche n’ont mis en place le fascisme. Et celui-ci pourrait très bien venir de personnalités n’étant pas marqué à l’extrême-droite, si jamais le climat devait s’y prêter.

    Rien n’est jamais certain, mais les probabilités d’un succès RN, même avec la présidence, restent mince. En revanche, nous observons déjà un sentiment de victoire qui pousse les fascistes à se lancer dans des attaques et des agressions. C’est là un vrai danger quelque soit l’issue du scrutin, mais particulièrement en cas de victoire du RN. Même si les marges de manœuvre politique sont minces, une partie de la technostructure, en particulier les institutions militaires et policières, sont déjà acquises à l’extrême-droite. Elles en profiteraient certainement pour outrepasser encore davantage les lois dans l’exercice de la répression. Nous ne sommes pas tous égaux devant cette répression : nous pouvons camoufler nos idées, mais ceux qui sont ciblés pour leur peau, leur genre, leur situation sociale ne peuvent rien y faire. Il y a une certaine responsabilité à avoir.

    Si nous devions résumer : Macron est moins dangereux pour le droits politiques et pour le climat politique que Le Pen mais posséderait des marges de manœuvre plus grandes pour agir comme il le souhaite. A l’inverse, Le Pen serait un blanc seing pour les violences racistes et xénophobes (particulièrement policières), mais aurait des marges de manœuvre plus étroites pour avancer sur des projets politiques.

    Dans le fond, victoire ou non, il aurait mieux fallu Mélenchon au second tour. Il aurait certainement perdu. Mais le centre de gravité du débat public aurait été polarisé autour d’autres thématiques, d’autres questions. Il aurait pu permettre aussi une expression plus confortable de nos conceptions et de nos stratégies, plus que de devoir choisir entre deux anti. Mais nous ne choisissons pas les conditions du combat.

    Que faire ?

    Nous considérons qu’il existe trois scénarios majoritaires et un minoritaire.

    1. Voter Macron pour faire barrage et réduire le score relatif du RN dans le but de
      1. Éviter son accession au pouvoir.
      2. Réduire son score relatif pour essayer de déplacer le curseur du centre de gravité électoral de l’extrême droite vers le centre.
    2. S’abstenir ouvertement.
      1. Pour ne pas se compromettre dans le fait de voter pour le bourreau qui a dirigé pendant cinq ans.
      2. Pour réduire le score absolu des candidats et délégitimer une élection dans laquelle une minorité de la population s’est exprimée.
    3. S’en moquer complètement et focaliser sont attention et son travail sur d’autres terrains de lutte.
    4. Nous ajoutons un scénario minoritaire : voter le Pen pour essayer de déclencher une catastrophe dans laquelle nous serions obligé de prendre nos responsabilités.

    Ces scénarios, à l’exception du dernier, ont une certaine légitimité. Cependant, l’action des forces progressistes et révolutionnaire serait bien tristement limitée si elle se bornait à un bulletin (ou non).

    Du Front antifasciste à l’opposition extra-parlementaire.

    L’idée d’un Front Antifasciste a été notamment lancée par Philippe Poutou, candidat malheureux à la Présidentielle. Cette idée est louable, mais n’est guère neuve : il existe le plus souvent des coordinations unitaires dans les grandes villes. On peut s’interroger sur le fait que le NPA, qui a connu une série de déconvenues ces derniers temps, entre le départ de Révolution Permanente et un déclin en termes de militants, n’essaie pas de réanimer son organisation en tenant de mettre à son compte cette idée. Quoiqu’il en soit, le problème de ces fronts est dans leur nature même : il s’agit d’un élément tactique défensif, qui permet de lutter de manière coordonnée contre l’ennemi ultra réactionnaire, mais il n’est pas en mesure de devenir un outil stratégique offensif, capable de porter un programme. Il reste à définir une synthèse commune qui puisse, on peut l’espérer, servir de creuset à une nouvelle alliance. De même nous ne pouvons nous limiter à dénoncer le fascisme sans aborder les crimes des libéraux.

    D’une manière générale, nous pensons que les élections ne constituent qu’une action parmi d’autres dans la lutte politique. Si elles accordent des postes et des fauteuils, elles ne constituent pas l’intégralité de la démocratie et du politique. Nous pensons que l’un des points centraux de notre action, notre au sens du courant progressiste-révolutionnaire, est l’extra-parlementarisme. Nous avons pu voir, au moment des Gilets Jaunes, une politisation importante : c’est à dire la prise en compte du fait que l’action de transformation de la société ne passe pas que par les relais politiques officiels. Cette politisation n’a pas toujours débouché dans la direction souhaitée et à pu dégénérer en conspirationnisme ou en positions réactionnaires. Mais elle à permis à des gens qui n’avaient jamais pu décider dans leur vie de participer à un espace dans lequel ils avaient une souveraineté. Cette politisation est le prélude à la constitution, un jour, de doubles pouvoirs, de conseils, qui seront des outils dans le renversement de l’ordre injuste.

    Mais il nous faut pour cela grandir : tant numériquement que dans notre conception des choses. Cela veut dire être capable d’aller au-delà de la leçon de morale et d’écouter aussi. D’écouter ceux et celles qui n’ont pas voté et d’apporter des réponses aux questions profondes qui sont sous-jacentes. D’écouter ceux qui ont voté pour des réactionnaires alors que ce n’est pas leur intérêt de classe et de chercher à comprendre aussi quelles sont les raisons qui peuvent les avoir poussé à écouter un argumentaire anti-populaire. C’est d’être capable de saisir les vraies raisons profondes, et de les inclure dans une perspective qui ne divise plus les exploités et les exploitées, mais qui soit capable de les réunir contre leurs bourreaux : la grande bourgeoisie « bien de chez nous ».

  • Élections 2022 : un match retour ?

    Élections 2022 : un match retour ?

    Le premier tour de l’élection présidentielle est passé. Il a débouché sur la qualification d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen au second tour. Le danger d’une droite élargie, qui nous avait préoccupé, ne s’est pas manifesté. Les rivalités d’appareil, plus que d’égo, ont empêché une synthèse Zemmour – RN – LR. Le grand parti de l’Ordre s’est finalement heurté à des écueils très classiques.

    Selon toute vraisemblance, Emmanuel Macron devrait donc bénéficier d’un double mandat, mandat qui lui permettra de poursuivre les objectifs qu’il s’était fixé. Ainsi le programme interne, inscrit dans le long document « Cap 2022 » que nous avions analysé, demeure la ligne de conduite principale du futur gouvernement.

    Mélenchon s’est imposé comme le troisième homme de l’élection. Il s’en est fallu de peu, quelques dixièmes de points. Les partisans de Mélenchon peuvent être légitimement dépités : finalement, les campagnes-témoignages comme celles de Jadot, de Roussel ou des candidats trotskistes les ont privé d’une possibilité de passer au second tour. Inutile de dire qu’une rancœur tenace va s’installer entre une LFI frustrée de sa victoire et les autres organisations.

    C’est d’ailleurs une première fois historique : trois candidats ont plus de 20 %. L’électorat s’est puissamment polarisé. Derrière le trio de tête, ce ne sont plus que poussières. Moins de 8 % pour Zemmour, moins de 5 pour Jadot, et moins encore pour les partis historiques de la Ve République. Le PS réalise le plus mauvais score de son histoire, en étant derrière le PCF. Ce même PCF est derrière Jean Lassale. C’est tout un monde politique qui fait naufrage.

    Match retour ou nouvelle étape ?

    Si cette élection ressemble en effet à un match retour, il existe cependant des mouvements de fonds qui méritent d’être observés. L’un des plus importants est le fossé abyssal entre la structure d’organisations comme LR ou le PS et leurs résultats électoraux. L’ancien bipartisme qui assurait la stabilité de la Ve République semble avoir volé en éclat au profit d’un nouveau triumvirat LFI – LREM – RN. Reste à voir comment cette situation se transcrira dans les législative : savoir si ces organisations vont conserver des bastions ou si leur effondrement se transcrit aussi sur ce terrain là.

    La défaite a un coût. Les scores tout simplement minables de certaines organisations historiques vont peser lourd sur leur trésorerie. Déjà, Valérie Pecresse annonce que la survie de LR est conditionnée par la possibilité de pouvoir posséder une aide financière. Les dettes sont très lourdes pour ces organisations, surtout celles qui escomptaient bénéficier des remboursement de frais de campagne.

    Les élections ont-elles un sens ?

    L’abstention est restée forte : le sentiment général, chez les plus précaires, chez les plus pauvres, est que ces élections ne décident de rien et que les politiciens ne les représentent pas. C’est un fait avéré.

    Mélenchon au second tour aurait-il gagné ? C’est assez peu probable. LREM occupe une position centrale qui lui permet de drainer largement des voix à sa gauche et à sa droite. Elle bénéficie d’une situation arithmétiquement confortable. S’il gagnait, il aurait tout aussi probablement été confronté à des difficultés immenses à mettre en place les mesures de son programmes. Les réformateurs ne gouvernent pas seuls : il existe de puissants groupes d’intérêts économiques qui sont prêts à tout pour protéger leurs privilèges ou pour les accroître. On se souviendra du « mur de l’argent » en 1924, grâce auquel la bourgeoisie bancaire à fait chuter le Cartel des Gauches de Édouard Herriot.

    Cependant les gouvernements gouvernent le plus souvent au niveau de ce qu’ils pensent être le centre de gravité politique. Lors des duels entre centre et extrême-droite, le centre de gravité est de fait une synthèse entre ces deux. Barrage ou pas barrage, ce n’est pas qui vote par dépit qu’écoutent les gagnants, mais qui vote par conviction. Ce n’est même pas de l’adhésion, mais une prise en compte de quelle est la partie politique qui se mobilise le plus : l’adversaire plus que le soutien « critique ». C’est un choix rationnel de la part des politiciens, qui s’intéressent plus à un électorat mobilisé qu’a des potentialités.

    Un second tour réaliste ?

    Nous n’avons pas envie de faire des incantations sur le second tour. Nous ne représentons pas un poids suffisant pour que nos publications puissent influencer cette élection. Mais nous pensons qu’il est important d’observer ce fameux abstentionnisme. Selon sa force, elle sera illustrative du fait que les solutions politiques proposées lors de ce second tour ne sont plus du tout consensuelles et qu’elle ne permettent plus de faire tenir l’argument d’être une synthèse de la Nation au travers de l’élection.

    Le fait même de voter est un calcul qui mêle rationalité et espoir. Cette rationalité doit être prise en compte dans les choix que nous faisons en tant qu’organisation qui prône une lutte extra-parlementaire comme le moyen principal d’action. Il nous faut prendre conscience que la déshérence des urnes ne signifie pas une adhésion à une action telle que nous la concevons. Prenons donc garde à trop célébrer l’abstentionnisme comme une victoire, car nous n’en recueillons pas les fruits. En revanche, elle signifie un espace de manœuvre dans lequel nous pouvons exister si nous sommes capables de grandir.

    Aujourd’hui, il existe deux perspectives : fournir des issues politiques à cet espace laissé à l’abandon par la politique politicienne, et lui proposer une organisation en dehors des cadres étriqués de la démocratie bourgeoise. Mais aussi poursuivre les luttes et les intensifier : elles ont, au final, un impact plus grand que les élections. Les bulletins marqués François Hollande ont causé des dégâts terribles, alors que les luttes sociales ont au moins ralenti les politiques réactionnaires.

  • 3 ans

    3 ans

    « Le temps des décisions est venu » a déclaré Elmar Kriegler, un des auteurs du rapport du GIEC.

    La troisième partie du rapport du GIEC vient d’être publiée. Elle est tout aussi effrayante que les deux premières. Le groupe d’étude sur le climat déclare sans ambages : « Le temps des décisions est venu ».

    Pour la première fois une date est posée : il nous reste trois ans pour parvenir à réaliser une transformation profonde des moyens de production. Le GIEC considère qu’il reste trois ans pour atteindre le pic des émissions carbone.

    «Dans les scénarios que nous avons évalués, limiter le réchauffement à 1,5 °C nécessite que les émissions de gaz à effet de serre plafonnent avant 2025 au plus tard. »

    Ces 1,5°C d’augmentation sont les objectifs les plus ambitieux définis par le GIEC. Ils sont aussi les seuls qui garantissent une possible adaptation sans que des catastrophes incontrôlables ne se multiplient. Comme le déclarait Shauna Aminath, ministre de l’environnement des Maldives : « la différence entre 1,5 et 2 °C est la mort pour nous. » Pour le moment, les perspectives sont extrêmement sombres : elles sont aux alentours des +3,2°C pour 2100. C’est une catastrophe absolue en perspective.

    Bâtiment et réchauffement climatique : limiter la hausse des températures
    La notion de « zone tempérée » va devenir décidément bien relative.

    Même en tablant sur un scénario de +2°C 2025 apparaît comme une date butoir. La différence est dans la vitesse de descente des émissions. Pour obtenir celle de +1,5°C, un effort immense doit être consenti, avec des coupes claires1 dans les émissions. Cela implique une réduction de 43 % des GES d’ici 2030. Autant dire que c’est une thérapie de choc. Fin du charbon, réduction massive du pétrole, reforestation… Ce choc est difficilement accepté politiquement et géopolitiquement : au-delà de l’effort, difficile à faire consentir pour ceux qui vivent dans l’opulence – même relative – du Nord, il existe aussi la peur des pays de l’OPEP de retrouver un statu marginal d’avant la dépendance au pétrole. Les pieds traînent. Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, déclarait : « certains gouvernements et responsables d’entreprises disent une chose et en font une autre. Pour le dire simplement, ils mentent .» Il faut dire que, pour citer Bismarck, « la politique est l’art du possible ». Elle implique donc le compromis. Hélas, le compromis avec les faits se traduit le plus souvent par l’inaction, le camouflage ou le mensonge. Ainsi : « Mettre d’accord la communauté scientifique et les gouvernements sur le résumé pour les décideurs n’a pas été facile, ce qui prouve une chose plus que tout : le temps des décisions est venu. » On croirait de la fiction, mais c’est une réalité : il faut négocier la vérité pour le rendre acceptable ou rentable.

    Troubles prévisibles

    Un des points centraux évoqués dans le film catastrophe Don’t Look Up, qui retrace de manière plutôt fidèle le parcours du combattant des scientifiques chargés du climat, est ce déni constant. Les attitudes face au changement sont variées : déni pur et simple, marchandage en comptant sur la géo-ingénierie, ou prise de conscience partielle, mais opportuniste, quand il s’agit de gagner des voix. Ceux qui en prennent conscience ont cependant du mal à l’intégrer dans un véritable plan d’action. Cette menace, bien que certaine, paraît intangible. Elle ressemble à celle face à la pandémie : celle-ci était prévisible. Dans Le nouveau rapport de la CIA – Comment sera le monde en 2025 ? publié en 2009, auquel à participé le géopolitologue Alexandre Adler, le procès de développement de la pandémie est largement décrit. Conspiration ? Non, simple travail de modélisation et d’analyse basé sur d’autres épidémies. De même, la fondation de Bill Gates avait interpelé les gouvernements sur ce risque. Mais peu avait été fait : la prévention, en conjurant la menace, est souvent prise pour de la paranoïa. Ainsi, les stocks stratégiques de masques faits par Roselyne Bachelot avaient été largement critiqués pour leur coût. On pense toujours pouvoir anticiper les choses, faire des plans. Mais, pour paraphraser la phrase de Von Moltke « le plan est la première victime de la guerre ».

    Il y a une tendance à voir le réchauffement climatique comme un phénomène somme toute linéaire : c’est à dire que les hausses des températures se répercutent simplement en un temps « un peu plus chaud ». Mais c’est là une vision simpliste des choses, qui masque une réalité bien indésirable. Comme beaucoup de phénomènes physiques, le réchauffement climatique est un phénomène qui fonctionne par bonds qualitatifs. L’accumulation d’énergie provoque une hausse des effets spectaculaires (grands froids, fortes chaleurs…), mais aussi elle a des effets qu’on pourrait qualifier d’effets de seuil. C’est à dire que dépassé un certain seuil, des transformations importantes et irréversibles se produisent. Bien sûr, nous parlons à l’échelle humaine. La Terre à connu des climats sans calottes glaciaires par le passé, et elles peuvent se reconstituer si on parvient à réaliser les efforts nécessaires. Mais les délais ne sont pas les mêmes.

    Prenons un exemple particulièrement important : le glacier de Twhaites. Ce glacier, parfois surnommé le glacier de l’apocalypse, forme une des murailles de glace de l’Antarctique. Il fond depuis des années. Cette fonte s’est accélérée très fortement ces dernières décennies. Or, il ne s’agit pas d’une fonte linéaire : un courant chaud s’est installé sous le glacier, et menace de le décoller du fond de la mer. S’il était décroché, sa fonte rapide pourrait provoquer une hausse de l’océan mondial d’environ trois mètres. Or, il ne s’agit pas d’un scénario hypothétique qui peut se réaliser dans 400 ans, mais d’une certitude que cela arrivera à l’échelle de quelques années.

    En Antarctique, le temps des solutions désespérées - Heidi.news
    Le glacier Thwaites : point vulnérable par excellence.

    Cette hausse des océans n’est pas non plus linéaire ou sans conséquences : elle se traduira par une détérioration rapide des capacités de production agricole, donc par de nouvelles menaces sur la sécurité alimentaire des populations. Cela passera forcément pas des conflits plus ou moins brutaux pour la possession des espaces agricoles.

    Entre l’argent et le bulletin

    Nous regardons effarés la conjonction de la rapacité et de l’inconséquence politique. D’un côté le grand capital se dit « si je n’en profite pas, cela sera mon concurrent », de l’autre les politiques ne pensent qu’à court terme et qu’à leurs réélections. Ces attitudes menacent la survie de l’humanité et des écosystèmes. Elles ne sont simplement pas acceptables. De plus, du fait de la mondialisation des échanges et de l’imbrication des économies, les politiques qui doivent être menées dépassent le simple cadre de l’État. Ainsi, les prétentions à la vertu des pays du Nord ne reflètent que le fait qu’ils se soient débarrassés de leurs industries les plus polluantes, tout en continuant à en consommer les productions. Elles sont simplement ailleurs, principalement en Chine pour le secteur secondaire ou en Afrique pour le secteur primaire.

    Notre Terre, notre berceau, est progressivement transformée en tombeau. Il n’existe pas des milliards de manière de faire face à cet effondrement : les solutions réformistes ne donnent que des résultats cosmétiques.

    Nous avons besoin de sortir de ce mode de fonctionnement. Dans l’équation entre l’intérêt privé et la survie de l’humanité, les deux parties sont inégales. L’une est éliminable, tandis que la disparition de l’autre nous entraîne vers notre disparition. Il nous faut donc une société qui puisse réguler et contrôler ce système économique devenu suicidaire.

    Si la démagogie règne, si la course aux fauteuils confortables, donc aux sondages favorables, nous menace, nous devons sortir de ce système. Il nous faut un pouvoir qui puisse incarner l’intérêt à long terme, le plus profond, de l’humanité dans son ensemble.

    Nous, nous considérons que l’écologie n’est pas un paramètre accessoire, un petit coup de vernis à passer sur notre idéologie pour la rendre à la mode. Nous considérons que la gestion des ressources naturelles, que la gestion des capacités de régénérations de la Terre et que la protection des espaces naturels est à la base de toute l’économie. Nous voulons proposer une vision de long terme, laquelle permettrait à l’humanité de passer le « grand filtre » de l’effondrement des civilisations.

    Comme nous l’écrivions en janvier : « Nous devons considérer les événements qui se déroulent actuellement comme une leçon de vie. Une leçon sur le crétinisme parlementaire, tout d’abord. Une sur la faiblesse de l’opposition au système capitaliste, noyée dans les injonctions à ne pas réussir, à ne pas rechercher la conquête et l’exercice du pouvoir. Enfin, cette vague pandémique, les menaces de guerre et le risque de catastrophe écologique amènent l’humanité face à une croisée des chemins : ce qu’on appelle parfois le Grand filtre. Soit nous sommes capable de pouvoir parvenir à dépasser cette crise, soit nous sommes voués à échouer. »

    1La langue est trompeuse : une coupe sombre est souvent vu comme une réduction massive. Or l’origine de la phrase fait référence à la sylviculture. Une coupe sombre est donc une coupe restreinte des arbres dans la forêt (elle reste sombre), tandis que des coupes claires sont des coupes dans laquelle l’ombre n’existe plus : une suppression de tous les arbres.

  • 2,4 milliards d’euros

    2,4 milliards d’euros

    Dernièrement, un nom nouveau occupe les médias : MacKinsey. Ce cabinet de conseil a été épinglé pour avoir englouti pas moins de 2,4 milliards d’euros. En échange, il a donné des conseils d’une utilité plus que douteuse à notre gouvernement. Ainsi, 4 millions d’euros ont été dépensés pour un rapport sur les APL, rapport qui a conduit à la réduction des APL de 5€ par mois. Ailleurs, 496 800 euros ont été donné en pure perte : pour un dossier de réflexion sur l’avenir de l’enseignement préalable à un colloque qui n’a jamais eu lieu.

    Ce scandale est devenu une épine dans le pied d’une campagne électorale pourtant bien commencée : Macron, en se positionnant plus ou moins habilement sur la guerre en Ukraine, à pu apparaître sous une tout autre dimension que les autres candidats. De chef de guerre, Macron est redevenu un boutiquier clientéliste.

    Mais que représente 2,4 milliards ?

    Qui sait ce que cela représente réellement ?

    L’ennui avec les chiffres, c’est que passé un certain degré, ils deviennent abstraits. Ainsi la distinction entre le million et le milliard, malgré le fait qu’il s’agisse d’un facteur mille, paraît difficilement appréhendable.

    Pour donner un ordre d’idée intéressant, un million de secondes équivaut à 11 jours. 1 milliard de secondes est équivalent à 31,5 années. Imaginons que une seconde est équivalent à 1€.

    Dans une vie de labeur, un travailleur ou une travailleuse au SMIC gagne 604 800€. Sa vie serait donc de plus ou moins six jours. Si la personne travaillait dans l’ingénierie, on peut aller jusque 1,7 million, soit 18,7 jours. À l’inverse, la fortune de Bernard Arnault lui accorderait une longévité de 5000 ans environ, soit 1825000 jours. Cela fait relativiser.

    La fraude sociale est estimée entre 724 millions et 7 milliards d’euros. C’est donc entre 22 ans et 220 ans. C’est beaucoup. Mais la fraude fiscale est, quant à elle, entre 13,7 milliards (430 ans) et 100 milliards (3150 ans). C’est immense. Moins que la fortune d’un unique milliardaire.

    Donc si 1€ est une seconde, ce scandale représente 75 années, mais aussi le salaire de 400 SMICards ou SMICardes sur l’ensemble de leur vie.

    Cette abstraction fait qu’on a parfois du mal à se rendre compte de l’ampleur du scandale : déjà pour la perte en tant que telle, mais aussi pour l’influence politique de plus en plus décisive que prennent ces groupes.

    Qui est MacKinsey ?

    L’agence MacKinsey est une agence de conseil née en 1926. Wikipédia définit ces agences de la manière suivante : « Une société de conseil ou cabinet de consulting ou encore un cabinet de conseil est une entreprise qui emploie des consultants qui vendent des avis ou des recommandations sur ce qu’il convient de faire dans une organisation pour en améliorer un aspect. » Il s’agit donc d’une société dont le rôle est d’apporter des conseils sur la gestion, l’amélioration du fonctionnement, ou d’autres aspects. En somme, comme l’avait résumé Frustration Magazine: « Ils empruntent votre montre pour vous donner l’heure ».

    McKinsey est une société qui a fait sienne deux valeurs : la première est celle d’une espèce de darwinisme interne féroce : les cadres qui ne sont pas promus sont renvoyés. La seconde est une obsession pour la réduction des effectifs. Le but est toujours le même : augmenter les rendements, diminuer les coûts.

    Quelques exemples des services de la société MacKinsey :

    The Economist avait décrit l’entreprise ainsi : « Les consultants de McKinsey sont convaincus qu’ils font partie des êtres humains les plus intelligents. Ils sont en réalité parmi les gens les plus arrogants et irresponsables. » McKinsey est intimement lié à plusieurs grands scandales au cours de ce début de siècle.

    • Le scandale Enron : la société de conseil a déterminé que la meilleure stratégie pour cette société était de mentir sur la situation de sa comptabilité. La société se vendait ainsi du gaz à elle même, ne comptait plus ses dépenses, sous-évaluait ses dépenses… Cachant 40 milliards d’euros de dettes. Lorsqu’elle s’effondre 45 000 petits actionnaires ont tout perdu, et 27 000 salariés se retrouvent avec 4 500$ d’indemnités, tout en ayant perdu 1,2 milliards d’épargne retraite.
    • Dans le même ordre d’idée, la société a encouragé des prises de risque énormes, notamment des prêts bancaires toxiques, qui ont contribué à déclencher la crise de subprimes de 2008.
    • En décembre 2020, la société est impliquée dans un des plus grands scandales sanitaires des USA. Il s’agit de celui des opioïdes. Alors que la France compte généralement sur le trio paracétamol, aspirine, ibuprofène, les USA comptent énormément sur les opiacés. Cette surconsommation a causé la mort de 52 000 américains en 2015. En 2017, ce sont 65 000 morts, contre 38 000 pour les armes à feu. Au total, 500 000 morts ont été causés par ces produits. MacKinsey, dans ce scandale, avait lancé des campagnes de communication et encouragé à vendre des produits addictifs. Pour éviter toutes poursuites, ils ont versé 573 millions de dollars.
    • De même ils ont encouragé la hausse des prix des médicaments aux USA et ont fait du conseil à des industriels du tabac. Ils ont ainsi travaillé sur des campagnes de marketing à destination des marchés émergents, principalement l’Asie. Surtout, l’entreprise est mouillée dans ce qu’on nomme « le projet Cerberus ». Ce projet vise à créer une version alternative de la structure de contrôle du tabac. En somme il s’agit de s’affranchir des limitations existantes.
    • L’entreprise ne renâcle pas à travailler avec le gouvernement russe et le gouvernement chinois. Elle a d’ailleurs organisé une somptueuse fête à côté d’un camp d’internement.
    • Enfin, pour ajouter au pot-pourri, elle est accusée de corruption en Afrique du Sud, de détournements de fonds en Belgique, et de racket aux USA.

    En France, au-delà du conseil onéreux, l’entreprise est soupçonnée de ne pas avoir payé d’impôts sur les sociétés. L’an passé, le Monde avait révélé qu’elle ne payait que 175$ d’impôts par an au Delaware. Malgré les dénégations de celle-ci, la commission d’enquête sénatoriale a déterminé qu’elle n’a bien payé aucun impôts en France depuis dix ans. De plus son directeur associé est maintenant suspecté d’avoir fourni un faux témoignage.

    Qui dirige ?

    L’omniprésence de cette firme est inquiétante sur la manière dont la direction de l’État considère les affaires publiques. Le pire étant que McKinsey n’est pas même le cabinet le plus consulté : Comme le note le Monde « McKinsey ne représente que 1 % des dépenses de conseil de l’Etat entre 2018 et 2020, loin derrière Capgemini (5 %) et Eurogroup (10 %). » Car les décisions prises ne sont pas neutres. Lorsque McKinsley ou un autre groupe de gangster produit des recommandations, elles correspondent à une certaine conception politique des choses, à une certaine idéologie.

    Aujourd’hui, les agences de notation ou les agences de conseil définissent la forme que prend l’organisation sociale. Les dirigeants politiques sont là pour adopter ces solutions et les appliquer en les rendant acceptables. Il faut d’ailleurs, à ce titre constater deux choses :

    • Si les dépenses en cabinet de conseil ont doublé entre 2018 et 2021, elles n’ont jamais été aussi hautes que pendant la période de la Révision Générale des Politiques Publiques. Cette grande politique de transformation des services publiques initiée par Sarkozy s’est traduite par l’introduction de la notion de rentabilité dans des secteurs tels que la santé ou l’éducation.
    • Si Valérie Pécresse en profite sans la moindre vergogne pour tirer à boulets rouges sur Emmanuel Macron, elle omet de mentionner que l’un des partenaires associés de McKinsey n’est autre que le président de son micro-parti : Maël de Calan. C’est ce même de Calan qu’Olivier Véran a introduit au ministère de la Santé le 23 décembre, lors du lancement de la campagne de la troisième dose. La collusion est totale.

    Leur influence sur l’État montre que le gouvernement veut traiter les affaires publiques comme les affaires d’une entreprises : en termes de rendements maximum qui peuvent être obtenus en pressurant à fond la société. Cette influence ramène l’État à sa juste place, celle définie par Marx : une interface entre le pouvoir du capital et les personnes que celui-ci exploite.

    Une colère discrète.

    Fut un temps, une affaire telle aurait fait sauter quelques personnalités et aurait déclenché des colères immenses. Or, elle ne provoque pas les mêmes remous que d’autres, pourtant d’une importance moindre, comme l’affaire Fillon, il y a cinq ans. Ce scandale apparaît finalement assez abstrait, sans victimes précises. Pourtant il y a des victimes : cet argent pourrait servir à des usages positifs : santé, éducation, minimas sociaux, salaires… quitte à dépenser 2,4 milliards, ils auraient pu bien mieux ruisseler !

    Nous assistons à une accoutumance : ces scandales deviennent impossibles à distinguer les uns des autres et ne provoquent plus de colère aiguë, seulement un dépit toujours plus grand. Les mensonges sur la violence policière, les injures jetées à la face des plus précaires et des plus pauvres, les trafics en tout genre s’accumulent. Mais les problèmes du quotidien sont tellement présents qu’il est parfois difficile de faire même attention à ce type de scandale. Le prix de l’essence, par exemple, est un coût bien plus concret et bien plus douloureux que la lointaine présence de parasites qui vivent aux crochets de l’État.

    De scandales en scandales, de mensonges en mensonges, il se produit une perte de confiance envers l’État et envers sa direction. Et c’est quelque chose que nous ne pouvons que regarder positivement, même si cela débouche sur des défis que le camp du peuple ne peut pas encore relever. L’espace disponible pour fournir une autre analyse du monde et une autre conception de la société est majoritairement gagné par les branches les plus réactionnaires du capitalisme. C’est là une tâche qui ne peut pas être nourrie uniquement de mantras et d’incantations, mais bien une tâche extrêmement concrète : fournir un débouché politique et organisationnel crédible à ce dépit et -plus que de la colère- à la haine qui existe entre les exploités et leurs exploiteurs.