L’Iran connaît à l’heure actuelle une grande mobilisation progressiste.
Les manifestations se sont déclenchées à la suite de la mort de Mahsa Amini, décédée le 14 septembre après avoir été détenue dans les locaux de la « police de la moralité » islamique à Téhéran. Son crime était le « port de vêtements inappropriés ». Si la police a nié toute violence, des images présentées comme le scanner de Masha Amini montrent « fracture osseuse, une hémorragie et un œdème cérébral ».
Son décès provoque des manifestations spectaculaires, en particulier dans la région du nord de l’Iran, peuplée de Kurdes. Dans celle-ci, l’ordre islamique s’est systématiquement heurté à des résistances importantes. Les femmes iraniennes ont défilé dans toutes les grandes villes, enlevant leur hijab en signe de résistance. À Téhéran, étudiantes et étudiants ont scandé « Femme ! Vie ! Liberté ! ». Dans plusieurs villes, en particulier au Kurdistan, les vêtements islamiques sont jetés au feu.
Répression
Le gouvernement iranien a répondu par la répression. Les réseaux sociaux ayant joué un rôle primordial dans la diffusion des informations et dans l’organisation des manifestations, ils ont été ciblés. Dès le 19 septembre, internet mobile est coupé dans la capitale. Plusieurs manifestants et manifestantes sont tués par la police, tandis que des arrestations ont lieu. Le raccordement internet de l’Iran est fortement perturbé à partir du 21.
Le lendemain, arrestations et manifestations se répondent. Plusieurs commissariats de Téhéran sont incendiés. 16 des 31 provinces d’Iran connaissent des troubles. À la date du 26 septembre, ce sont près d’un millier d’arrestations qui ont eu lieu, et 55 personnes ont été tuées par la police.
Ces mobilisations sont orientées contre la chape de plomb du gouvernement islamique. Le pays est dirigé par un Guide suprême, Ali Khamenei, nommé par l’Assemblée des experts. Elle est élue au suffrage universel. Le Guide possède des prérogatives importantes, désignant les hauts responsables militaires et la présidence judiciaire. Il incarne la prédominance du religieux sur le politique. Cependant, la politique possède aussi des marges de manœuvre : la présidence du pays, dirigée par Ebrahim Raïssi, donne une tonalité à la vie du pays. Ainsi, Hassan Rohani (2013-2021) avait fait le choix de nommer des femmes dans des postes stratégiques du gouvernement, et déclarait : « la discrimination ne serait pas tolérée ». En revanche, dans la vie de tous les jours, les inégalités sont patentes. Inégalités face au travail, inégalité face au mariage, au divorce ou à l’héritage. Leurs marges de manœuvre dans leur vie de tous les jours sont étroitement surveillées par les diverses polices et les militantes féministes sont sous la menace constante.
Colère(s)
La colère des femmes rejoint aussi les revendications régionales des populations qui vivent en Iran. Héritière de l’Empire Perse, la République Islamique d’Iran est constituée de plusieurs peuples. Une part d’entre eux tolère mal l’ordre de la capitale, qui impose des normes sociales « traditionnelles » n’ayant rien à voir avec la « tradition » qui leur est propre. Ces forces centrifuges jouent aussi un rôle dans les contestations. De plus, il existe aussi la déception d’une grande partie de la population qui souffre du chômage et de la difficulté de trouver des perspectives d’avenir. L’embargo sur l’Iran l’étouffe et contribue à alimenter un sentiment obsidional (d’encerclement) qui permet de justifier des politiques rétrogrades ou un détournement des ressources vers le nucléaire. La question sociale iranienne est un puissant détonateur, que, paradoxalement, la présence occidentale neutralise.
Nous affirmons notre soutien aux femmes d’Iran ainsi qu’aux luttes au sein de ce pays. Nous saluons le travail de nos camarades iraniens de l’ICOR, le Parti des travailleurs de la nation iranienne et de la conférence des femmes de la base. Cette solidarité est importante !
Malgré cela, l’Iran et l’Islam sont régulièrement traités avec un mépris très occidental.
La question du voile : obligation ou droit ?
Il nous paraît vital de ne pas regarder ce qui se passe en Iran avec condescendance, et non plus de tenter de tordre le bâton dans l’autre sens.
Ainsi, Charlie Hebdo, qui souffre d’une obsession névrotique pour tout ce qui touche à l’Islam, s’est mis en tête de comparer la question du voile en Iran et en France. L’idée serait que la lutte des femmes contre l’obligation de porter le voile en Iran connaîtrait une continuité en France avec les politiques contre le droit de le porter dans l’espace public. Par voie de conséquence, une partie du mouvement progressiste, qui soutient ce droit, se ferait complice du régime des ayatollahs. C’est là une falsification assez grossière. Nous considérons qu’il existe en réalité deux luttes qui s’imbriquent : d’une part, la lutte contre des politiques d’obligation faites au femmes sur ce qu’elles doivent faire de leur corps (que ce soit le couvrir ou l’exposer), et, d’un autre côté une lutte de long terme contre les aspects réactionnaires des pratiques religieuses. Or cette lutte ne se fait pas contre la foi, contre les musulmanes et leur droit d’être dans l’espace public, mais avec elles.
L’Iran : un pivot géopolitique
L’Occident regarde cette lutte avec condescendance et profite de cette occasion pour donner des leçons de modernité. Or, l’Iran moderne est l’héritier d’une civilisation plurimillénaire qui ne se résume pas à la domination de la clique au pouvoir depuis 1979. Le pays est urbain, avec une économie relativement développée, malgré les sanctions particulièrement fortes imposées unilatéralement par les USA. La crise que traverse le pays n’est pas tant une crise liée à l’étouffement complet du pays sous le poids du régime, qu’une crise d’accès à un système moderne et égalitaire entre les sexes, liée au développement de la société.
Il en profite aussi pour solder ses comptes avec un régime honni. Mais l’Iran n’est pas honni pour son rapport à la religion. Après tout, cela ne pose pas de problème de s’aligner sur les oulémas du Golfe, ou de soutenir Nouri al-Maliki, le très intolérant dirigeant sunnite irakien. Il l’est avant tout pour son alignement géopolitique, du mauvais côté de la géopolitique mondiale. L’Iran est dans une logique d’alignement avec la Russie et la Chine, tout en se présentant comme le défenseur tutélaire des chiites du Moyen-Orient, ainsi que de communautés leur étant rattachées (comme les alaouites). Cela le pousse à s’opposer aux deux puissances locales : Turquie et Arabie Saoudite, tandis que ses liens avec le Liban le poussent à être en conflit avec Israël. Paradoxalement, l’Iran a annoncé qu’il soutenait l’Arménie contre l’Azerbaïdjan, ce qui l’amène à être, pour une fois, aligné avec l’Occident.
Or, les sanctions et les menaces sur l’Iran ne contribuent pas à aider les Iraniennes. C’est au contraire par le dialogue, par la levée des sanctions que le régime répressif s’affaiblira. Il a bâti son « contrat social » sur l’indépendance iranienne et sur la défense acharnée du pays contre les interventions extérieures. Les Bernard Henri Lévy, qui se disent qu’il est bon de sauter sur l’occasion pour étrangler encore davantage le pays, ne feront que retarder la victoire des femmes iraniennes. Ils donnent raison au régime dans sa peur de l’étranger. L’histoire a montré que la situation des femmes dans les pays où l’occident est intervenu s’est systématiquement dégradée (Irak, Libye, Syrie). L’aide que nous pouvons apporter ne passera donc pas par les bombes.
Fabien Roussel ambitionne t-il de devenir cette « gauche que la droite aime bien » ? Il est vrai que la place du PCF dans l’écosystème politique français interroge. Les spécificités de cette organisation centenaire semblent s’être évaporées avec l’abandon progressif de son contenu idéologique. Aujourd’hui, sa capacité à pouvoir représenter quelque chose de stratégiquement différent des autres organisations de gauche, plus dynamiques que lui, n’existe plus. Il reste un appareil surdimensionné, des réseaux, des points d’appui qui s’autoconservent.
Pour se démarquer des autres organisations, le secrétaire général du PCF a choisi de s’exprimer à rebours de NUPES, sur le nucléaire, sur l’élevage, sur les sujets de société. L’objectif est de pouvoir drainer les voix qui se retrouvent socialement dans la gauche, mais pas sociétalement dans celle-ci. La gauche végan, LGBT+, woke, face à la gauche barbecue & Kronembourg ? À plusieurs reprises, des polémiques stériles ont opposé Fabien Roussel à des personnalités comme Sandrine Rousseau.
Nous n’accuserons pas Roussel de reprendre le leitmotiv d’Égalité & Réconcilliation (la gauche du travail, la droite des valeurs). Cependant, il investit un champ majoritairement occupé par la droite ou l’extrême droite, celui des valeurs. C’est quelque chose qui est nécessaire : les valeurs sont aussi ce qui forme le socle de l’attachement et de l’identification politique. En s’adressant ainsi aux ouvriers, Roussel tente de prendre à contre-pied une forme de « bien pensance » dans laquelle les plus précaires ne se retrouvent pas, et joue sur le terrain de la gouaille et du langage populaire. Mais la manière dont ces débats sont amenés est, au mieux, maladroite, au pire, complètement contre-productive. Nous prendrons ici l’exemple du travail, avec le « retour de la valeur travail dans le discours de gauche ». C’est quelque chose qui nous paraît une bonne entrée en matière.
On peut choisir de voir les propos de Fabien Roussel comme s’inscrivant implicitement dans une campagne pour la « fierté ouvrière ». C’est très probablement comme cela que les militants et militantes du PCF, qui sont sauf exception des personnes sincèrement engagées, vont les défendre.
Dans l’absolu, l’idée de « retrouver le plaisir d’aller travailler » est quelque chose qui nous paraît positif. Mais l’important est, comme le disait Lénine « pour quelle classe » ? Nous pensons que le travail peut être émancipateur, qu’il est une activité nécessaire pour la production de richesses, pour répondre aux besoins inassouvis de la population. Nous ne parlons pas ici de 5G ou d’iPhones, ni de consommation ostentatoire, mais d’infrastructures basiques et de services essentiels.
Nous nous inscrivons en opposition face à des groupes marginaux qui se disent « contre le travail ». Certains déclarent que « le travail du monde de demain ne sera plus vraiment du travail » ce qui est effectivement quelque chose qui se débat. Mais d’autres positions nous paraissent indéfendables.
Celle de la négation du travail, qui dénote une incompréhension totale de comment les choses fonctionnent en pratique. C’est une vision magique de la société qui ne peut déboucher que sur un effondrement rapide du niveau de vie.
Celle qui rejette le travail socialisé et qui veut se replier sur une communauté paysanne et artisanale. Si elle souhaite trimer toute la journée dans les champs, ne plus avoir d’IRM et mourir à 35 ans, c’est son choix, mais nous ne le soutenons pas.
Celle qui considère que les miettes issues de la surexploitation impérialiste et de l’exploitation capitaliste peuvent permettre de vivre « en marge », donc dépendant d’un système d’exploitation. En somme, une posture aristocratique.
En octobre 2021, nous écrivions :
Pour nous, la magie de la production n’est pas dans la quantité produite, elle n’est pas dans le luxe, mais elle est dans la capacité de la production à répondre aux besoins de l’humanité. Pour les capitalistes, il est exclu de remplacer le travail humain par l’automatisation, car on ne peut sous-payer les machines, et donc on ne peut gagner de plus-value sur leur travail. Pour nous, la question ne se pose pas : le profit n’est pas notre but. De nombreuses tâches, aujourd’hui, peuvent être automatisées et permettre à de nombreuses personnes de travailler moins ou de se consacrer à autre chose, à étudier ou à s’épanouir.
Nous voulons pouvoir créer le système économique dans lequel la production est là pour répondre aux besoins de la population dans la mesure des capacités de la planète. Quelque chose qui cesse de ruiner les bases de notre survie, et qui nous permettent d’aller vers l’avenir. Demain, qui sait, les machines à commande numériques, les impressions 3D métalliques, feront des usines des lieux de magie sans opération humaines, mues par le ballet des robots.
Mais dans l’intervalle, nous le répétons : il y a une vraie fierté à être de ces magiciens du bois, de l’acier, de l’aluminium, une vraie fierté à être quelqu’un qui vit pour répondre aux besoins des autres !
Roussel parle de retrouver le plaisir de travailler. C’est un point qui nous paraît difficilement défendable. Fierté, oui, mais comment est-il possible de trouver un plaisir ? Des ouvriers et ouvrières sous-payés aux enseignants et enseignantes devant les classes surchargées en passant par les soignants et soignantes sans moyen… les plaisirs sont une chose bien rare. Et il n’est pas une question d’état d’esprit, il est une question de système économique.
Quel plaisir d’être un « locataire permanent » de la Terre, condamné à travailler pour payer le droit de vivre plus ou moins dignement – et plutôt de moins en moins ? Le plaisir ne peut se retrouver que le fait de « cultiver son jardin ». D’être « propriétaire » du destin de l’humanité : celui de produire non pas pour faire rentrer de l’argent, mais pour améliorer le destin commun. Dans cette période grinçante, dans laquelle les utopies sont devenues des grossièretés, il est difficile de s’exprimer ainsi.
L’autre problème de Roussel est l’opposition entre « gauche des allocs » et « gauche du travail ». Dans ses propos, il faut référence à celles et ceux qui font la « chasse aux allocations chômage ». Il avalise ainsi les thèses qui opposeraient une bonne pauvreté, besogneuse, à la mauvaise pauvreté, oisive. Ni l’absence de perspective, ni l’absence d’épanouissement au travail, ni l’absence de travail ne sont soulignées. Finalement, ce « plaisir » de travailler semble bien être un coup de pied au derrière de ceux qui sont trop fainéants pour se mobiliser et « traverser la rue ». À l’inverse, les propos de Philippe Poutou « je suis la gauche des allocs », sont limités. Ils traduisent surtout une perspective très étroite de la gauche actuelle : celle de jouer un jeu à somme nulle, dans laquelle il faut se repartager un potentiel de voix. Le débat est, hélas, décevant. Soit par capitulation (PCF), soit aussi par peur « d’aller trop loin » (NPA) et de sortir des postures syndicalistes et économistes. La croyance derrière étant que les exploités ne sont pas en mesure de poser la question politique du pouvoir et de son exercice. Or, c’est traîner en arrière les plus avancés et les plus mobilisés, voir s’en détacher et leur laisser chercher les réponses ailleurs. Souvent dans des endroits répugnants.
Il faut reconnaître au PCF qu’il essaie de parler à des catégories sociales qui ne se retrouvent pas dans la gauche actuelle. Il s’adresse à des personnes qui se sentent délaissées par les discours sociétaux, qui ne s’y retrouvent plus.
Il existe une gauche à deux vitesses : une partie intellectuelle et une partie populaire. Or, le lien qui les unit n’est pas automatique, il est précaire et doit être perpétuellement consolidé. L’évolution des conceptions de la gauche avec notamment une influence importante de courants de pensée américains (nous disons cela comme un constat, pas une diabolisation) a contribué à affaiblir le message universaliste de celle-ci pour une confrontation des particularismes et des attentes individuelles. Les débats épineux et précautionneux ne trouvent pas d’écho parmi ceux qui sont face à une dégradation concrète et constante de leur niveau de vie. De même, les élans de transformation du monde, souvent pétris de volontarisme, se heurtent à des questions pragmatiques : emploi, salaire, perspectives sociales. Cela se voit dans une perception de l’écologie comme punitive par certains ou certaines.
La quadrature de cercle du « bien manger », la résolution de cette question, n’est pas tant dans l’affrontement entre véganisme militant et carnisme nihiliste. Elle n’est pas tant dans une consommation qui est imposée par la richesse et par la disponibilité. Elle est dans le contrôle de la production par le peuple.
La racine politique
Or, nous considérons que ces attentes sont légitimes les unes et les autres, mais surtout ne s’excluent pas mutuellement. Il n’existe pas en réalité de muraille entre la « gauche woke » et la « gauche barbecue ». Il existe au contraire une véritable intersection. Les émancipations ne sont pas contradictoires, car la clé de voûte du capitalisme est celle qui tient le reste de la société, y compris de reliques du passé comme le patriarcat. C’est la mise en place d’un nouvel ordre, basé sur le pouvoir populaire, qui crée l’espace dans lequel ces questions peuvent être concrètement résolues.
C’est à travers celui-ci que la suppression du caractère aliénant du travail peut faire émerger une vraie liberté pleine et entière. Cette liberté, née de la conscience du nécessaire, est la seule qui peut par exemple poser la question de l’écologie, de l’élevage animal. Non plus sous des formes abstraites d’affrontement culturel, mais sous la forme d’une transformation de l’humanité et de son rapport à la nature. Transformation qui est rendue obligatoire pour ne pas être broyée par nous même.
Nous pensons qu’un système de pensée total, au sens de qui embrasse l’intégralité des questions et les fait décanter, est encore à dessiner. Nous ne prétendons pas le posséder, mais uniquement des pistes. Toujours est-il que l’approche provocatrice de Roussel, ou l’attitude moraliste d’autres, ne semble pas contribuer à cette décantation, mais uniquement à maintenir des batailles de diversion pour une gauche qui mérite bien mieux.
Mikhaïl Gorbatchev est décédé le 30 août, à l’âge de 91 ans.
La mort du dernier secrétaire général du Parti Communiste d’Union Soviétique suscite des réactions pour le moins contrastées. Encensé par l’Occident, haï dans son pays – Poutine n’a pas même daigné paraître aux obsèques, tandis que les Russes le conspuent – Gorbatchev nous ramène aux paradoxes de la fin de l’URSS.
Il reste une énigme, tant par les intentions qu’on lui prêt que par son action. Traître au communisme ? Traître à l’URSS ? Réformateur raté ? La question restera ouverte encore longtemps. Mais nous voulons apporter notre part au débat. Nous voulons le faire avec le recul permis aujourd’hui, en tenant compte du contexte dans lequel il a exercé le pouvoir, du fait qu’il existe toujours un décalage entre les actions et les résultats, sans oublier qu’il a été largement manipulé par l’Occident.
Gorbatchev ne peut pas porter intégralement le poids de la liquidation du socialisme. Les racines de ce processus remontent loin dans le temps. Elles sont à la fois dans le fait que la direction soviétique n’est pas parvenue à une transformation totale des rapports sociaux et économiques durant les années 1920-1950. En dépit des critiques qu’on peut légitimement faire sur la période stalinienne, celle-ci a été un bouleversement continu, une disparition de la « normalité » pour reprendre les termes de l’historienne Sheila Fitzpatrick. Ce bouleversement n’est cependant pas parvenu à transformer de font en comble la Russie tsariste et capitaliste, en dépit des volontés indéniables de sa direction. Après la guerre, pour diverses raisons, mais principalement pour des motifs idéologiques, la nouvelle direction a simplement abandonné cet objectif, et s’est contenté de « gérer ». La structure politique, tout comme les infrastructures, se sont sclérosés et ont vieilli. La génération dirigeante est devenue une gérontocratie.
Un sang neuf après la gérontocratie
Mikhaïl Gorbatchev, nommé en 1985, était conscient que la poursuite de la trajectoire prise par l’URSS dans les années 1980 menait à une catastrophe. La politique de Léonid Brejnev, si elle avait eu le mérite de hisser le niveau de vie de l’URSS et du Bloc Est, masquait mal ses faiblesses structurelles. L’URSS avait sacrifié la démonétisation de l’économie lors de la collectivisation et de la planification, abandonnant alors la priorité dédiée infrastructures essentielles. Elle a réintroduit la notion de rentabilité et de profit dans une économie qui n’en tenait plus compte. Les capitaux allaient désormais vers là où la rentabilité était la plus grande, non là où il était vital d’investir. L’URSS était devenue dépendante de son commerce extérieur, en particulier la vente d’hydrocarbures et de gaz. Elle était tributaire du cours de ces productions.
Elle avait également raté le coche de l’informatisation et de l’automatisation, accumulant un retard en savoir et en savoir-faire.
Dans son mode de fonctionnement interne, la « stabilité des cadres » de la période Brejnev avait contribué à créer ce que R. Conquest1 considérait comme une forme de super féodalisme. La corruption et les passes-droits minaient le pays. Par la contrebande, la mafia renaissait progressivement.
La guerre d’Afghanistan, échec critique de l’URSS, avait liquidé le capital sympathie gagné par l’Est durant la guerre du Vietnam. L’Occident pouvait faire largement campagne autour d’une ligne moraliste « des droits de l’homme », non sans un cynisme décomplexé. Cette guerre avait aussi un coût, amplifié par les diverses courses aux armements initiés par Reagan (euromissiles, Initiative de Défense Stratégique…). Les USA, conscients depuis l’affaire Farewell de la faiblesse interne de l’URSS, ont mené cette campagne dans le but d’essouffler l’Union. Celle-ci qui consacrait 20 % de son PIB à sa défense, contre quelques % pour les USA. Déjà endettée, l’URSS allait finir dans la banqueroute.
Enfin, autre élément, la doctrine de la « souveraineté limitée » établie ans les années 1960, qui subordonnait les marges de manœuvre des démocraties populaires à l’internationalisme, n’était plus interprétée que comme la soumission à la diplomatie de Moscou. Elle avait fracturé la confiance qui pouvait exister en un destin commun.
L’URSS, qui représentait 40 % du PIB des USA, était trop faible pour gagner, trop isolée. Mais elle était trop forte pour être vaincue extérieurement. Elle influençait aussi toujours la politique des États : elle était une une forme de fleet in being2 contre le capitalisme débridé. Sa seule existence obligeait à des concessions sociales.
Ratage total
Lorsque Gorbatchev arrive au pouvoir, il s’inscrit dans la ligne de la politique anticorruption de l’éphémère direction de Youri Andropov (12 novembre 1982 – 9 février 1984). Il incarne cependant un changement générationnel : Né en 1934, il est le seul dirigeant à ne pas avoir connu la période de la collectivisation, de la planification. Il est trop jeune pour avoir participé au conflit mondial et à ses suites directes. C’est une personne pour qui l’alpha et l’oméga de son existence se déroule dans une URSS stable. Comme dans de nombreux cas de figure, ces « secondes générations » sous-estiment grandement les difficultés de la transformation de la société. Cependant, on ne peut pas considérer qu’il ait sciemment souhaité la fin de l’URSS ou du système économique soviétique. Il a ouvert une boite de Pandore qui lui a sauté au visage.
Les deux grandes erreurs de jugement de Gorbatchev sont donc les suivantes : 1) le fait de renoncer à la centralité du Parti, 2) le fait de croire que l’Occident pouvait accepter l’URSS et travailler avec elle, quelque soit sa nature politique.
La politique de Perestroïka, conçue dans l’esprit de Gorbatchev comme une Nouvelle Économie Politique 2.0 correspondait à une libéralisation économique qui évoque les réformes de Deng Xiaoping. Ce volet économique donne naissance à un commerce privée et des systèmes de banques qui vont poser les bases des clans oligarchiques. Mais, contrairement à la Chine, Gorbatchev l’adjoint d’un assouplissement du fonctionnement du Parti et d’une réduction de son rôle. Il renverse les rapports d’autorité entre la base et le sommet, entre centres et périphéries. Le système de nomination, autoritaire et centralisé, assurait la loyauté des fonctionnaires au centre. Le système électoral, fait à la va-vite, transférait cette loyauté vers les échelons les plus locaux. Si cela est plus démocratique en soi, cette transformation a entraîné une onde de choc qui à délité l’URSS. Elle n’est pas partie des parties les plus pauvres de l’URSS, mais au contraire des plus riches : ceux qui estimaient payer pour les autres. Baltes, Ukrainiens3…et Russes ont été tenté par l’attrait de l’indépendance. Pourtant le référendum de 1991 sur le maintien de l’URSS, bien que ne précisant pas la nature de la nouvelle union qui naîtrait, a été un succès. Mais ce sont à la fois les coups de forces des « conservateurs » et les forces centrifuges qui l’ont emporté en pratique. Les premiers en sapant la confiance dans un changement de fonctionnement de l’URSS, les seconds en mettant en avant les intérêts étroitement nationaux avant le projet. Les cadres du Parti ont aussi flairé l’occasion de pouvoir devenir des bourgeois.
Ces politiques aventureuses, qui créaient une instabilité, ont été confrontées à d’autres phénomènes : la baisse du prix du pétrole, qui a sapé les rentes de l’État, la catastrophe de Tchernobyl, qui a été une véritable guerre intérieure… La Perestroïka, réforme libérale, aurait probablement débouché sur une véritable transformation de la nature économique de l’URSS et sur une restauration capitaliste totale, en dépit d’un maintien du PCUS. Elle aurait parachevé celle entamée dans les années 1950-1960 lors de la déstalinisation, et aurait probablement donné un système à la chinoise. Cependant, ses conséquences auraient pu ne pas être aussi cataclysmiques pour les populations de l’Union soviétique, si Gorbatchev n’avait pas été aussi amateur et naïf. En somme, pour avoir un Pizza Hut à Moscou, il a fait rentrer un cheval de Troie. Et celui-ci n’avait pas l’intention de normaliser sa relation avec son ennemi idéologie et géopolitique.
Apaisement
Gorbatchev lance une politique d’apaisement international et de dialogue avec l’Ouest. Il est soutenu en cela par le chancelier Allemand Kohl et par Mitterrand. Dans l’ensemble, l’Occident, méfiant au départ, va reconsidérer sa position à la suite d’un grand nombre de gages donnés par l’URSS. La fin de la guerre d’Afghanistan, de la crise des euromissiles, le repli des troupes soviétiques de l’Europe de l’Est et de l’Allemagne sont tout autant de cadeaux. Face aux troubles dans le bloc est, Gorbatchev abandonne les interventions. Il passe de la « souveraineté limitée » à la doctrine « Sinatra », qui veut que chaque pays puisse dire « my way ». Il appuie même la réunification Allemande – contre l’avis de la RDA et soutien l’intervention contre l’Irak en 1990-1991.
Espérant négocier des prêts pour moderniser l’économie soviétique, Gorbatchev échange donc de l’espace contre des moyens. Mais la réciproque n’est pas vraie. Les USA renâclent à signer tout accord de désarmement et en profitent pour mettre fin à « l’équilibre de la terreur ». Lorsque la situation interne s’enveniment en URSS, George Bush et John Major décident de le lâcher et laissent s’effondrer l’Union. Ils voient dans Boris Eltsine l’homme qui réalisera le rêve de l’Occident : détruire l’URSS et réduire la Russie à une terre de prédation. Lors du coup d’État, Gorbatchev est abandonné. Humilié publiquement, isolé des leviers du pouvoir dans une Union qui se délite, il se résigne à démissionner en décembre 1991.
Humiliation publique pour Gorbatchev, Eltsine devient le personnage central.
L’explosion
La suite est connue. Si l’URSS de l’époque ne fait plus rêver, sa disparition entraîne également celle de son système social et de redistributions des richesses. L’accaparement de celles-ci est par les oligarques est aussi soudain que brutal. Une ère de souffrances s’ouvre pour les habitants de la Fédération de Russie, celle-ci culminant avec la guerre de Tchétchénie et la crise économique de 1998. La peur et l’insécurité de la Fédération de Russie ont profondément marqué les habitants. Ils vouent donc une rancune tenace à Gorbatchev (qui fait un score ridicule aux élections de 1996, avec 386 069 voix, soit 0,5 % des suffrages). Ils ont aussi été des facteurs qui ont favorisé les courants les plus nationalistes. À son crédit, il faut reconnaître qu’il est un des premiers dirigeants d’envergure à poser la question de l’écologie après le traumatisme de Tchernobyl. Il fonde ainsi La Croix Verte Internationale, une ONG écologiste et humanitaire.
Il a aussi joué un rôle positif dans le dénouement des crises militaires importantes, ce qui lui a valu un prix Nobel de la Paix et s’est fait l’un des défenseurs du multilatéralisme et de respect du droit international. Ce sont des éléments qui peuvent le doter, légitimement, d’une certaine aura à l’étranger.
Si Gorbatchev a été le fossoyeur de l’URSS, il est cependant difficile de pouvoir imaginer le monde sans son action. Qu’est ce qu’aurait été une URSS survivante ? Si, comme Poutine -et c’est là une de nos rares points d’accord – nous pensons que la disparition de l’URSS est une « catastrophe géopolitique », nous ne pouvons pas nous figurer concrètement quel aurait été son avenir.
L’imaginer devenir un centre d’impulsion révolutionnaire paraît inenvisageable au vu de ses dynamiques internes. Les autres scénarios sont décevants. Si les « conservateurs » avaient pris le pouvoir lors du putsch de 1991, si l’URSS n’avait pas été dissoute, si Eltsine n’avait pas fait tirer sur le Parlement… les scénarios sont ouverts. Ils vont d’une Fédération de Russie ou d’une URSS dirigée par un Parti Communiste droitisé, du même type que celui qui dirige la Bulgarie, par exemple. Ils peuvent aussi aller jusqu’à une situation terrifiante dans laquelle le mémorandum de Budapest n’a jamais existé. C’est à dire qu’il n’y a jamais eu de rapatriement des armes nucléaires en Russie, et où elles circuleraient dans les réseaux mafieux.
Le monde d’aujourd’hui est moins polarisé que celui de Gorbatchev. Mais il est plus instable et potentiellement plus explosif. Cependant, il faut reconnaître qu’il permet aussi de trouver des espaces pour de nouvelles voies vers le socialisme, chose que la poids de la Guerre Froide avait rendu difficile. Pleurer éternellement sur une URSS perdu nous paraît avoir moins de sens que de chercher les nouvelles opportunités qui sont rendues possibles. C’est sous cet angle là, uniquement, qu’il nous sera possible de tirer un bilan définitif de son action et des conséquences de celles-ci.
1Robert Conquest est un auteur qui a dédié sa vie à salir le bilan soviétique. Cependant, sa formulation est, ici, juste.
2« Une flotte de dissuasion ou fleet in being en anglais est une force navale qui exerce une influence déterminante sans quitter le port. Si cette flotte quittait le port et faisait face à l’ennemi, elle pourrait perdre la bataille et toute influence sur les actions de l’ennemi, mais tant qu’elle reste en sécurité au port, l’ennemi est obligé de déployer en permanence des forces pour se prémunir contre elle. » Wikipédia.
3Par une ironie du sort, l’Ukraine, qui était une des RSS les plus riches, est devenu une des plus pauvres après 1991. Le PIB était plus faible avant la guerre de 2022 qu’en 1991.
2 août 2022, la visite de Nancy Pelosi, Présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, à Taïwan a mis le feu aux poudres. En rétorsion, la marine de guerre de la République Populaire de Chine a annoncé une série de manœuvres, démonstration de force de ses nouvelle capacités. Depuis, Taïwan a également initié une série d’exercices à munitions réelles. Le Pacifique va t-il s’embraser ?
Tandis que l’Europe a son regard tourné vers une guerre en Ukraine qui n’en finit pas de stagner, les véritables enjeux mondiaux sont ailleurs. La Russie, en dépit de ses prétentions à jouer un grand rôle international, n’a tout simplement pas les moyens de sa politique. Bien que faisant partie des « émergents », les BRICS, qui contestent la suprématie occidentale sur le monde, elle y a une place atypique. Son profil n’est pas celui des autres. Elle n’est pas une de ces puissances dynamiques montantes qui sont appelées à être les poids lourds de demain. En dépit d’un développement certain au cours du début du XXIe siècle, elle reste une puissance au devenir incertain. Son déclenchement de la guerre, basé sur un mauvais calcul, a montré de désintérêt du monde pour les affaires européennes mais a aussi liquidé le capital diplomatique accumulé par Poutine.
En réalité, le véritable enjeu de la scène mondiale est ailleurs. Il est dans l’affirmation de la Chine sur la scène internationale. Cette affirmation menace la suprématie des USA dans les affaires mondiale et consacre la désoccidentalisation progressive du monde.
Sortir du siècle des humiliations
La période entre 1839 et 1949, est, pour la Chine, le « siècle des humiliations » (Bǎinián Guóchǐ, les cents ans d’humiliations). Elle est passé d’une puissance que se percevait comme le centre du monde à celui d’un gâteau allègrement découpé en tranches par les puissances coloniales. Ce siècle est marqué par une longue liste de conflits : guerre de l’opium (1839-1842 ; 1856-1860), les traités inégaux, la guerre franco-chinoise (1884-1885), la première guerre sino-japonaise (1894-1895)… il ne se clôture qu’avec la fin de la guerre civile chinoise (1927-1949). Ces humiliations jouent un rôle extrêmement fort dans la conception du monde qu’ont les dirigeants chinois. Durant la période pendant laquelle Mao est le personnage central de la Chine (1949-1976), la Chine est principalement préoccupée par ses affaires intérieures, en dépit de sa participation à la guerre de Corée (1950-1954). La Chine considère celle-ci comme une victoire pour avoir repoussé les forces des USA et de l’ONU.
L’effacement de Taïwan au niveau international
L’entrée de la Chine dans l’échiquier international se fait avec la visite du secrétaire d’État américain Kissinger puis de Nixon en 1972. Elle consacre une autonomie géopolitique nouvelle, en se plaçant dans une relation triangulaire avec l’URSS et les USA. La période, marquée par des tensions frontalières avec l’URSS, avait poussé la Chine à respecter un adage : « négocier avec l’ennemi lointain pour combattre l’ennemi proche. »
Cette politique est, bien-sûr discutable au regard de ses résultats finaux, mais elle était jugée seule à même de permettre une nouvelle émergence. Les USA ont alors appuyé la demande de la Chine Populaire d’être considérée comme la « vraie Chine » aux yeux du monde. Cela lui a octroyé un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. Après la mort de Mao, l’arrivée de Deng Xiaopping au pouvoir accentue cette évolution. Un bouleversement a lieu : alors que la Chine Populaire avait constamment priorisé une conception idéologique de sa diplomatie, avec un soutien au mouvement révolutionnaire international, la nouvelle équipe développe une stratégie plus classique. C’est l’intérêt national qui prime désormais, évolution illustrée par l’intervention contre le Vietnam en 1979.
Deng Xiaopping, conscient de la faiblesse de la Chine à l’heure actuelle, avait temporisé les questions relatives à Hong Kong et à Taïwan. Xi Jinping, quant à lui, s’encombre moins de ces prudences. Si le temps joue pour la Chine, celle-ci se renforçant progressivement, il semble penser que l’heure est venue d’avancer ses pions sur un échiquier mondial. Pour Ryan Kilpatrick, Taiwan est une obsession car sa reprise signifierait la fin de cet arc narratif des humiliations.
« Une Chine mais différentes interprétations »
Depuis l’extérieur, la situation est surprenante. L’île de Formose est le seul territoire administré par les nationalistes du Kuomintang (KMT) depuis leur fuite en 1949, après leur défaite durant la guerre civile. Jusqu’ici les choses sont simples. Mais ni le Parti Communiste, qui administre le République Populaire, ni le KMT, qui dirige la République de Chine ne considère qu’il existe une véritable séparation. Sur le principe, le KMT et le PCC sont d’accord pour considérer qu’il n’existe qu’«une Chine mais différentes interprétations » de celles-ci. C’est ce qu’on nomme le consensus de 1992. Cela signifiait que l’un et l’autre des partis estimait que la Chine est unique, mais qui ce qui est déterminant est la force qui le dirige.
Etant donné la disproportion entre les deux, les kuomins ont renoncé dans leur quête irréaliste d’une réunification sous leur égide. Ce n’est pas le cas du PCC, pour qui la séparation reste une anomalie historique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, des discussions existent donc entre les deux pour une réunification, avec des ouvertures proposées par la RPC sous la forme d’ « un pays, deux systèmes », à l’image de Hong Kong. Il faut néanmoins être réaliste : malgré une imbrication économique importante, l’autonomie économique de Taïwan fait qu’une réunification se traduirait certainement par une digestion par la RPC. De même, du fait de la séparation entre les deux, on peut s’interroger sur l’existence d’une nation taïwanaise.
Sur l’île convoitée, le parti KMT reste officiellement fidèle au consensus. S’il était le parti unique durant la dictature (il n’existe pas d’opposition avant 1986, ni d’élection libre avant 1996), il ne l’est plus. Il a perdu les élections à plusieurs reprises, face à de nouveaux concurrents tels que le Parti démocrate progressiste. Le PDP accède au pouvoir entre 2000-2008 puis après 2016, se déclare, lui, opposé au consensus de 1992. Selon Tsai Ing-wen, présidente de Taïwan, l’île est de facto un pays indépendant.
La politique brusquée de Xi Jinping envers Hong Kong a contribué à effrayer les taïwanais, qui rejettent de plus en plus ce consensus. Pourtant, elle ne proclame pas son indépendance, qui serait perçue comme une provocation par Beijing. Toute expression de reconnaissance de Taïwan comme un Etat indépendant est ainsi combattue tant par le KMT, dans l’opposition politique, que par la Chine Populaire. Ainsi, un appel passé par Tsai-Ing-wen à Donald Trump, lors de son élection, a été perçu comme une reconnaissance implicite de Taïwan, et a entraîné des sanctions.
Exemple récent, la WorldPride Taïwan 2025 organisée par l’InterPride. Elle devait normalement initialement mentionner le nom de Taïwan, qui héberge l’événement. Or, l’InterPride a décidé unilatéralement de le renommer «WorldPride Kaohsiung». Le but était d’éviter une ostracisation par la Chine, qui reste frileuse à toute mention pouvant être implicitement prise pour une reconnaissance. Vexé, Taïwan a annulé l’événement en déclarant : «Taïwan regrette profondément qu’InterPride, sur des considérations politiques, ait rejeté unilatéralement le consensus auquel les deux parties étaient parvenues et ait rompu une relation de coopération et de confiance», a réagi le ministère taïwanais des Affaires étrangères dans un communiqué vendredi. « Non seulement la décision ne respecte pas les droits et les efforts assidus de Taïwan, mais elle nuit également à la vaste communauté LGBTIQ+ d’Asie». Taiwan, qui est le premier pays de la région à autoriser le mariage homosexuel, a annoncé son retrait de cette coordination.
Pourquoi cette obsession ?
L’obsession de la Chine pour Taïwan est un miroir de celle des USA pour cette région. Puissance dominante depuis 1991, maîtresse du sea power, les USA sont cependant conscients de leur déclin relatif. L’affaiblissement américain les laisse penser que, à un moment toujours plus proche, ils ne seront plus les numéros 1 mondiaux. Il en résulte une tension extrêmement forte et une tendance à vouloir éliminer les menaces. C’est ce que Graham T. Allison nomme « le piège de Thucydide », en référence à la lutte entre Sparte et Athènes. Naît alors une volonté de construire un cercle d’acier contre les menaces, en particulier celle qui émergent des puissances continentales. C’est ce que le juriste nazi Carl Schmitt illustrait par la « lutte entre l’ours et la baleine ».
Pour la Chine, la question de l’enclavement est vitale. Malgré sa façade maritime importante, elle ne possède pas de réel accès à la haute mer. Les îles qui l’entourent sont souvent occupées par des gouvernements jugés hostiles, et hébergent des troupes américaines. C’est un enjeu vital pour la Chine, laquelle est très dépendante de l’étranger, à l’inverse, fait étonnant, des USA (qui ont une quasi autonomie énergétique grâce à leurs investissements dans les hydrocarbures non conventionnels et dans les échanges avec le Canada, qui est leur fournisseur n°1). Elle ne peut donc dépendre du bon vouloir d’États incertains.
L’accès libre à l’océan mondial, la possibilité de mener une politique indépendante, de pouvoir projeter ses forces et de sécuriser ses lignes de ravitaillement passe alors par deux stratégies complémentaires : une stratégie terrestre, avec les Nouvelles Routes de la Soie, et une stratégie de briser l’encerclement maritime.
Formose, les îles Spratleys, les Philippines, le Japon, Bornéo, Singapour sont considérés comme le premier cercle. Le second cercle, océanique, est celui de l’Indonésie, des Mariannes et de l’ensemble des îles qui ont permis à Nimitz de mener ses « sauts de puces » vers le Japon pendant la guerre. Pour la Chine, la neutralisation de cet espace et la possibilité d’enfoncer des coins dans le blocus sont des questions stratégiques pour l’avenir.
La Mer de Chine : un espace saturé
Toute action entraînant une réaction, la montée en puissance chinoise a entraîné la formation d’alliances : Quad (2007) entre les USA, l’Australie, le Japon et l’Inde, et depuis 2021, l’AUKUS (Australie, UK, USA). S’ajoute à cela des politiques spécifiques de protection du Japon ou de Taïwan par les USA. Contrôler Taïwan est comme soutenir la Corée du Nord : cela créé un espace tampon entre la République Populaire de Chine et les forces stratégiquement ennemies.
La déclaration de Nancy Pelosi est illustrative : « Nous entreprenons ce voyage à un moment où le monde est confronté à un choix entre l’autocratie et la démocratie. Alors que la Russie mène sa guerre préméditée et illégale contre l’Ukraine, tuant des milliers d’innocents — même les enfants – il est essentiel que l’Amérique et nos alliés indiquent clairement que nous ne cédons jamais aux autocrates. » Elle amalgame Russie et Chine dans un axe unique, celui des régimes autoritaires, auquel devrait répondre l’alliance des puissances démocratiques. La ligne Joe Biden est hypocrite à plus d’un titre. D’une part, elle oublie tout l’appui que peuvent fournir les occidentaux à des régimes dictatoriaux ou ultra réactionnaires, notamment les pétromonarchies. De l’autre, les USA essaient d’employer cette diplomatie de la morale pour obtenir un levier d’entraînement et pousser le reste de l’Occident à appuyer le maintien de la domination US sur le Pacifique. Elle est aussi une prophétie autoréalisatrice, poussant la Russie et la Chine à surmonter leurs différences et leurs réticences pour joindre leurs forces en un bloc continental. Enfin, le langage moraliste ne convainc guère plus au-delà de l’Occident : pour le reste du monde, USA et Europe = domination, tandis qu’ils n’ont pas d’a priori sur la Chine ou la Russie.
Bertrand Badie, enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales, déclarait que le monde actuel n’était plus un monde polarisé. Il se dirigeait vers un monde avec des puissances de différentes tailles, mais capable d’autonomies les unes par rapport aux autres. Or, ce système sans pôles est bien plus instable que les systèmes connus depuis 1945. Il est propice aux recompositions et aux repartages. Il est donc propice à des explosions violentes. Même si, contrairement aux USA, qui se perçoivent comme une puissance universelle ayant vocation à imposer un système de valeurs au monde (ce qu’on nomme le consensus de Washington), la Chine prend exemple ailleurs. Elle met en avant la figure de Zheng He (1371-1433), navigateur à la tête d’une flotte immense. Au lieu de conquérir comme Christophe Colomb, il avait demandé des tributs symboliques aux populations rencontrées, sans toucher cependant à leurs gouvernements. Or cette collaboration économique sans influence politique séduit toute une partie du monde. Si elle n’a pas volonté à être un système politique de remplacement, elle n’en reste cependant pas moins une domination pour ceux qui hébergent les ports chinois.
Des scénarios sinistres
Dans le contexte de tensions importantes, une étincelle pourrait mettre le feu à la poudrière. Les scénarios envisagés sont sinistres. La moindre provocation est scrutée tant les enjeux sont vitaux. Un simple refus de se dérouter, pour des patrouilles maritimes arrivant sur une ligne de collision, pourrait déboucher sur un conflit « chaud ». D’autant que le dispositif chinois est construit pour détruire ce qui fait la capacité de projection occidentale : les groupes aéronavals américains. La destruction d’un porte-avion nucléaire serait un bouleversement géopolitique qui mettrait en péril la possibilité pour l’Occident de continuer à gérer les affaires mondiales. Si une guerre éclate, la guerre en Ukraine paraîtra un pétard mouillé à côté des enjeux dans le Pacifique. D’une part du fait de conséquences militaires directes, avec l’affrontement de puissances d’un même niveau de force. Chacune possède un arsenal complet, allant jusqu’aux armes nucléaires. Et leur usage n’est pas aussi tabou qu’en Europe. Même sans cela, un conflit gelé pourrait se traduire par un dérèglement complet des chaînes de production et d’approvisionnement mondiales. Les conséquences seraient immenses.
La Chine s’entraîne sur des cibles figurant les porte-avions américains
Dans le fond, que Taïwan soit chinois ou indépendant nous intéresse peu. Cependant, nous ne nous trompons pas sur la nature de la Chine et sur celle du Parti Communiste Chinois. En dépit du maquillage et de la rhétorique d’inspiration marxiste, la Chine fait chaque jour la démonstration du fait qu’elle est un État comme un autre, avec les mêmes ambitions. Tout au plus est elle moins taillée pour la domination mondiale que les USA. Mais l’amnésie face au fait que Taïwan soit un bastion de l’impérialisme occidental est dérangeante. La vision du monde séparée entre « gentils pays et méchants pays », d’inspiration néoconservatrice, laisse de côté un fait essentiel : ce qui compte n’est pas tant la clique qui exploite un territoire ou un pays que l’exploitation elle-même. Les guerres de ce type ne font pas avancer la lutte des classes, elles font juste peser un poids plus lourd sur la population.
La solution aux maux que nous rencontrons ne proviendra pas des remaniements des cartes entre puissances. En revanche, nous regardons avec inquiétude la montée des tensions. Le repartage du monde nous intéresse bien moins que les souffrances réelles qui peuvent s’abattre sur la population civile, qui elle, n’a rien demandé. Les appels hypocrites à une diplomatie de la moralité nous laissent froids. Nous savons sur quoi ils débouchent.
De plus, cette obsession pour la guerre paraît toujours plus délirante. Les cliques d’exploiteurs qui dirigent les grandes puissances sentent l’aiguillon de la pénurie dans leur chair. Mais, ne pouvant renoncer à ce qui fait leur richesse, ils exacerbent les tensions pour s’approprier de nouvelles ressources. Pendant ce temps, l’humanité dans son ensemble fait face au développement des conséquences du réchauffement climatique. Cette crise des ciseaux entre l’intérêt de l’humanité dans son ensemble et celui de ces cliques ce creuse chaque jour davantage.
Il est clair que la tendance au chaos actuelle ouvre aussi des perspectives d’action et de victoire inédites depuis des décennies. L’érosion toujours plus rapide de la domination occidentale fait remonter des sentiments révolutionnaires dans la population. Elle créé aussi des interstices dans lesquelles les libérations nationales peuvent s’implanter. Pendant que les yeux du monde sont fixés sur l’Ukraine et sur Taïwan, le reste des dominés peuvent respirer un peu. Mais même si ces opportunités sont réelles, l’électrochoc idéologique, en occident, reste limité. La vision générale reste celle d’un « temps de paix » éternel. Or, ce n’est plus le cas. Nous entrons dans une ère où le réchauffement climatique et les guerres sont des réalités.
Nous considérons que la construction d’un front anti-guerre en France est une priorité qui va de paire avec l’intensification des relations internationales entre groupes anti-guerre. À ce titre, nous saluons le travail de l’ICOR, qui a permis à plusieurs reprises à différents communistes présents dans des États antagonistes de travailler ensemble. Les solutions à ces défis, qui menacent de nous engloutir, ne se trouvent nul part ailleurs que dans la population, dans ceux qui produisent et nourrissent la planète, et non pas dans des messies de la diplomatie ou sur les échiquiers d’une géopolitique cynique.
Parler de la canicule est devenu un lieu commun et la question du réchauffement a été traitée à plusieurs reprises dans nos colonnes.
Notre analyse sur cette question n’a pas évolué entre temps. Il ne s’agit pas d’enfoncer des portes ouvertes, mais bien de revenir brièvement sur quelques points essentiels.
Il ne fait pas seulement « chaud ». Ce temps est dangereux
Dans une séquence de télévision qui a suscité de vives réactions, le météorologue John Hammond a résumé cela de la manière suivante : ce n’est pas un « beau temps » mais bien « un temps potentiellement mortel ». Nous nous rapprochons progressivement, pour certaines régions du monde, de seuils à partir desquels la chaleur n’est plus seulement un désagrément, mais un risque mortel pour la santé. S’il est possible de pouvoir supporter des chaleurs fortes pendant une durée relativement restreinte, à l’exemple d’un sauna, où elle atteint parfois les 100 C°, au bout d’un certain temps, les mécanismes de régulation du corps ne peuvent plus suivre. De plus, si la chaleur sèche permet une sudation, ce n’est pas le cas de certaines région du monde, dans lesquels l’atmosphère est saturée d’humidité. Plus l’air est humide, plus seuil est bas. Globalement, au dessus de 35 C°TW (température « humide »), la vie humaine devient impossible.
« les physiologistes sont formels : malgré les prodiges d’adaptation du corps humain qui nous ont permis de conquérir la Terre, des pôles jusqu’à l’équateur, malgré nos 2 à 4 millions de glandes sudoripares, ces 35 °C de chaleur humide constitueraient pour nous une limite fatale. Aucun humain ne serait capable de résister plus de 6 heures à de telles conditions, quand bien même il serait en parfaite santé, totalement immobile, débarrassé de ses vêtements, placé à l’ombre et dans un lieu bien aéré. L’environnement devient alors aussi inhospitalier – inhabitable, même – que le froid extraordinaire de l’Antarctique ou l’altitude extrême des sommets himalayens. 1»
« Les expériences de chaleur meurtrières déjà rencontrées au cours des dernières décennies sont une indication de la tendance à la hausse continue vers des températures humides extrêmes, et nos résultats soulignent que leurs impacts divers, conséquents et croissants représentent un défi sociétal majeur pour les décennies à venir » continuent les auteurs de l’article de Science&Vie
Et encore, nous possédons la faculté de nous protéger, d’adapter nos lieux de vie pour faire face à ces assauts thermiques. Mais pour la nature, pour la vie en général, cela n’est pas possible. Des espèces migrent, plus haut en altitude, plus vers les pôles. Mais cela ne représente qu’une fraction de la biodiversité, uniquement les espèces les plus mobiles, et il existe des limites à ces déplacements. Or, nous n’en sommes même plus à éviter cette situation, nous n’en sommes même plus à nous y préparer, nous sommes aujourd’hui entrés de plain-pied dans une nouvelle ère climatique. Il nous faut désormais l’affronter. L’amère plaisanterie du « cet été est le plus frais du reste de nos vies » est hélas réalité.
Face au « grand filtre »
Il est clair que le grand défi est là. Un vrai mur : le changement climatique et la détérioration de l’environnement, ainsi que l’épuisement de ressources nécessaires pour le maintien de la technologie actuelle et le développement futur. Les initiatives individuelles, louables, ne suffisent pas. Leur action reste homéopathique. La question n’est d’ailleurs finalement pas tant celle de la consommation que la production. Seule une portion infime de la population choisit véritablement ce qu’elle consomme : la plus riche. C’est celle qui pollue d’ailleurs le plus, pour des motifs d’ailleurs souvent futiles. Un exemple est l’usage des jets privés. La milliardaire Kylie Jenner a été épinglée pour avoir pris le sien pour un trajet de 3 minutes, lequel aurait mis 20 en voiture. La différence est que l’un aurait relâché quelques kilos de CO2, tandis que l’autre en a brûlé une tonne.
Le reste, la large majorité, fait avec son niveau de vie, en naviguant souvent à vue dans ses dépenses. C’est en contrôlant réellement et concrètement la production qu’il est possible d’agir sur l’utilisation des ressources. C’est donc une question de contrôle du système économique dans son ensemble.
Le capitalisme, dont le cœur est la recherche du profit maximal, est incompatible avec une gestion raisonnée des ressources terrestres. Pour maintenir et accentuer le profit, il faut sans cesse accroître la consommation. Des ressources immenses sont gaspillées dans des produits futiles, tandis que l’environnement, la Nature, tout comme l’humanité, sont traités avec prédation.
Même si les capitalistes voulaient avancer vers une gestion plus raisonnée des ressources planétaires, ils ne le pourraient pas sans se mettre en danger face à la concurrence d’autres capitalistes ou d’autres puissances internationales. C’est un dilemme du prisonnier2 qui entrave tout changement interne au capitalisme. Celui qui perdrait en rentabilité en étant respectueux de l’humanité ou de la nature serait dévoré par les autres.
Et lorsque des normes et des lois qui s’appliquent à tous sont votées, elles sont contournées par ces groupes, dans le but d’améliorer leur position par rapport aux autres. Dès lors, si le changement n’est pas souhaitable, il faut l’entraver. Pire, les convulsions angoissées des capitalistes et des États qu’ils contrôlent, se traduisent par des projets de guerre pour les ressources, pour l’eau, pour la terre arable.
Infotainement ou information ?
L’attitude de certains médias face aux questions liées au réchauffement climatique a été soulignée dans le film Don’t Look Up. Malheureusement, encore, la plaisanterie est devenue réalité. Dans l’extrait de journal cité précédément, la présentatrice, tout sourire, a rétorqué au météorologue : «Oh John, je veux que nous soyons heureux de cette météo ! Je ne sais pas si quelque chose est arrivé aux météorologues pour que vous soyez tous un peu fatalistes et annonciateurs de malheur».
Ce cas n’est pas isolé, hélas. Il est le reflet de deux choses essentielles : la première est le fait qu’il n’existe pas de médias populaire, puissant, réellement indépendant des intérêts de la bourgeoisie. Le traitement des sujets politiques est donc réalisé au prisme de l’ordre du jour du cartel qui le détient. Il est une forme discrète de proclamation des positions de ceux-ci. La seconde est que, dans leur nature même, un grand nombre de ces journaux ne sont pas de véritables médias d’information mais font partie de ce qu’on nomme l’infotainement, c’est à dire un divertissement sous la forme d’un journal télévisé, mais dont le but premier est de stimuler, de faire réagir, de faire rire… en somme de divertir. La tâche de ces journaux est donc, non pas tant d’informer que de maintenir le business as usual.
Enfin, et cela s’applique plus généralement à l’ensemble de la population, il existe une certaine forme de déni angoissé. Contrairement à tous les défis récents de l’humanité, celui-ci apparaît comme bien plus profond, plus sourd, plus sombre. Comme nous l’avions mentionné par le passé, la menace des armes nucléaires restait une menace « humaine », raisonnable, et, le plus souvent, raisonnée. Le réchauffement climatique est une bombe à retardement sur laquelle il n’y a pas besoin de détonateur manuel. D’où les tentatives de le résumer à des conspirations, des manipulations, ou un épiphénomène. Or, il est bien là, et notre prise dessus est non seulement faible, mais elle est aussi collective.
C’est ce qui fait que les feux de forêt ont été traités non pas comme des phénomènes extrêmement inquiétants, mais comme quelque chose qui « gâche les vacances », insistant sur une approche strictement individuelle, individualiste, des méfaits de la chaleur. Les feux de forêts sont traités comme des entraves au plaisir – certes régénérateur – des vacances, mais jamais comme des faits structurels.
Tout est fait pour que n’émerge pas une conception collective de ce qu’on pourrait nommer une « autodéfense environnementale ».
Nous avons parlé de notions comme celle d’une écologie totale : une écologie qui subordonne l’activité économique aux cycles naturels et aux capacités de régénération de la nature. Cette écologie totale ne veut pas dire un retour en arrière. Au contraire, nous la voyons comme prométhéenne. Nous pensons que les capacités de l’humanité à faire face aux défis peut permettre de franchir ce goulot d’étranglement. Mais cela demande un effort collectif immense. C’est déjà un travail immense, celui de pouvoir recréer un noyau dur d’action, capable de mobiliser la grande majorité de la société, de pouvoir avancer ensemble vers un but commun. Cela demande à heurter aussi une inertie immense, formée par le cocon anesthésiant et trompeur de la société de consommation. Comme le soulignait Herbert Marcuse : il est extrêmement difficile de demander à une génération d’accepter de porter sur ses épaules le fardeau de la transformation de la société dans son ensemble. Or, plus le temps passe, plus la « fenêtre de tir » pour corriger notre situation, pour dévier d’une catastrophe, se réduit drastiquement.
Avec l’irruption de la guerre en Ukraine, la question du climat a été occultée, écrasée, par celle de l’inflation et de la hausse du cours des produits pétroliers et gaziers. La faible marge de manœuvre financière des classes populaires a été dévorée par le poids grandissant des frais quotidiens. C’est une pensée envahissante légitime : voir se réduire l’épargne, se creuser le déficit a des conséquences très concrètes. Cette inquiétude rend fatalement moins réceptif à des questions jugées plus abstraites : certes après-demain sera catastrophique, mais quelle importance pour beaucoup si demain n’a jamais lieu ? Il faut d’ailleurs souligner que les grands cartels se sont goinfrés, là aussi, sur le dos des plus pauvres. Quant aux réponses gouvernementales (réduction des taxes par ex.) elles sont trompeuses. La ristourne sera payée par ceux qui n’ont pas la chance de faire de l’optimisation fiscale, et qui voient 20 % de leurs revenus partir dans la TVA : les plus pauvres. Tandis que les profiteurs se bâfrent, il faudra se serrer davantage la ceinture, même dans la petite bourgeoisie commerçante ou intellectuelle.
Avancer
Il existe des forces qui luttent et qui veulent avancer pour que cela change. Il existe également une indéniable prise de conscience dans la population. C’est un progrès indéniable. Mais il existe encore un gouffre entre l’activité et les prises de position de ceux et celles qui veulent lutter pour un changement révolutionnaire et la plus grande partie de la population. Pour le moment, les réponses ne suffisent pas, pas plus que celles qui séparent les intentions d’unification et de travail commun et la réalité. Il reste à défricher des voies nouvelles pour faire en sorte de quitter cet adolescence égoïste de l’humanité et pouvoir avancer vers un nouvel âge. Sans vouloir paraphraser l’écolo-réactionnaire Rabhi, nous aussi, nous comptons « faire notre part » pour construire ce mouvement et cette force transformatrice. À notre échelle, nous nous incluons dans un certains nombre de programmes et de journées d’action mondiales, particulièrement celles impulsées par l’ICOR. Mais cela ne suffit pas encore : nous avons ce besoin impérieux de quelque chose de différent de ce que nous avons aujourd’hui, ici. Quelque chose de plus grand et de plus efficace.
2Le dilemme du prisonnier, énoncé en 1950 par Albert W. Tucker à Princeton, caractérise en théorie des jeux une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre les deux joueurs, chacun choisira de trahir l’autre si le jeu n’est joué qu’une fois.
Les élections législatives ont suscité des espoirs importants pour beaucoup. Les urnes ont ainsi accordé une faible majorité à LREM, tandis qu’un bloc de gauche s’est installé à l’Assemblée. Mais cette victoire tactique est-elle capable de peser dans la balance ? Probablement pas autant qu’il aurait été possible de l’espérer.
Macron a déclaré à « ses députés » qu’ils ne devaient pas oublier qu’ils avaient gagné ces élections. « Ils ne doivent pas être sur la défensive et encore moins intégrer les discours de l’opposition qui laissent penser que nous n’avons pas gagné les quatre tours des dernières élections, s’agace un conseiller de l’exécutif. Ces élections, présidentielles et législatives, nous les avons remportées. Aux députés désormais d’aller chercher des compromis. » De même, le gouvernement possède l’appui de la droite: « Nous serons, dans ma famille politique (LR), comme dans la majorité sénatoriale, sur une ligne d’opposition, claire, indépendante, responsable […] Nous ne sommes pas un anti-pouvoir, mais un contre-pouvoir » a déclaré Gérard Larcher.
Ainsi, le discours sur la politique générale du gouvernement, prononcé le 6 juillet par Elizabeth Borne, a donné un ton bien sombre. Si, prudemment, elle n’a pas cherché un vote de confiance, elle n’en a pas moins avancé des axes de travail agressifs. Pour faire simple, ce discours annonce une politique principalement antisociale et rigoriste, avec cependant certains relents libéraux qui peuvent être – presque accidentellement – des progrès.
Ceux-ci sont limités à deux points: l’annonce d’une procédure de déconjugalisation de l’Allocation Adulte Handicapé est une vraie avancée. Elle ouvre une porte importante pour celles et ceux qui en bénéficient, ce qui leur permettra de pouvoir vivre – ou plutôt vivoter – de manière plus autonome qu’avant.
La nomination et le maintien d’une première ministre est un symbole intéressant. Après le court intermède d’Edith Cresson, il y a 35 ans, c’est une femme qui assume à nouveau la direction du gouvernement. Mais cette nomination montre tout autant les limites d’un féminisme « démocratique » que l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher. En régime libéral, la domination peut passer de formes exclusivement patriarcales à des formes nouvelles, mais elle n’est pas abolie. Ce ne sont donc pas réellement des mesures progressistes, mais simplement le rattrapage, par la longue transition libérale, du retard dans les mentalités par rapport à la situation actuelle: individualisation des allocations et prise en compte de la « moitié du ciel ».
Ce féminisme de façade ne doit pas tromper. Darmanin est toujours en poste, et l’éviction de Damien Abad n’est probablement qu’une concession mineure. À l’inverse, un grand nombre de ministres réactionnaire, dont Christophe Béchu, ont été nommés. Il considérait que les affiches sur la prévention du VIH représentant deux hommes “particip[aient] pour les enfants à une forme de trouble à l’ordre public”. Il faut noter aussi la présence de Sarah El Haïry, dont la nomination a été saluée par Marine Le Pen comme un contrepoids au supposé « woke » Pap Ndiaye. La Secrétaire d’État auprès du ministre des Armées et du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, chargée de la Jeunesse et du Service national universel, avait ainsi déclaré que « Moi ce qui m’effraie encore plus que Zemmour, ce sont les discours intersectionnels du moment. » La synthèse gouvernementale est donc celle de la réaction.
Nationalisation, piège à con ?
L’une des mesures choc annoncée est la renationalisation « à 100 %» d’EDF pour « plus de souveraineté énergétique ». Cette mesure montre plusieurs choses essentielles :
La privatisation des secteurs stratégiques ne marche pas. Elle provoque simplement la chose suivante: ceux qui en tirent des bénéfices rechignent dans l’investissement et la modernisation. La recherche du profit maximal se marie mal avec la création de grandes infrastructures et avec des investissements sur 30 ou 40 ans.
La situation est catastrophique pour EDF, qui est à bout de souffle et qui voit le prix du Kwh s’envoler. La nationalisation est donc une manière de faire payer aux classes moyennes et populaires, qui paient une part écrasante des impôts, le refinancement d’une politique énergétique défaillante.
Que la question de la propriété juridique (privé, État…) n’est pas déterminante. La nationalisation d’EDF est uniquement une mise sous perfusion d’argent public, mais n’est nullement une prise de contrôle populaire de l’entreprise. Et pour cause: l’État n’est lui-même pas démocratique pour un sou.
Le reste des mesures, quant à lui, est sous le double signe d’une poursuite des attaques contre les droits sociaux et d’une caporalisation de la société. Quant à l’écologie… elle devient une variable d’ajustement, un vœu pieux. Le pouvoir d’achat et les bénéfices capitalistes emportent tout.
D’une part, le gouvernement promet des mesures sur le pouvoir d’achat, et « en même temps », il sape les mesures de solidarité nées des luttes sociales. Pour le moment aucune solution n’est trouvée à la crise de l’hôpital, à part des mesurettes creuses. Comme l’objectif premier est de réduire obstinément la dette de l’État, il est douteux que plus d’argent serve à relever les salaires et à payer les fonctionnaires.
La sécurité, quant à elle, passe par plus de policiers, plus de places en prison, et l’imposition progressive du SNU. Pour le moment, cet ersatz de service militaire n’a pas suscité de passions particulaires: bien peu de jeunes se sont inscrits pour y participer. Mais il contribue à la résurrection d’un patriotisme chauvin, attisé par le fait de livrer la jeunesse à des corps de métier qui votent à 66 % pour l’extrême-droite.
Le rapport du gouvernement à l’extrême-droite est d’ailleurs ambigu. En déclarant une volonté de mener une politique d’unité des bonnes volontés, on peut s’attendre à ce que le gouvernement isole les « extrêmes ». Il y a une part de vérité dans cela.
Boycott ?
Un double boycott s’installe. Mais celui-ci est inégal.
La première ministre a ainsi nié publiquement l’existence des groupes NUPES et RN, en ne citant pas les noms des chefs de groupes dans son discours. C’est une manière pour elle d’appuyer la position de Macron, qui reconnaît exclusivement la légitimité politique d’un espace compris entre le PCF et LR. Cette posture est une manière d’isoler la LFI de ses alliés de la veille tout en maintenant l’illusion d’une ostracisation des 89 députés du RN. Elle est intéressante pour comprendre le rapport de la direction de l’État à la démocratie libérale.
Le gouvernement acte, par cette défiance, le fait qu’il ne représentera pas « les français et les françaises », ni « la Nation », mais bien uniquement un certain espace politique et, de fait, ses électeurs. C’est un aveu de faiblesse et une incapacité à former un bloc hégémonique.
Mais, à bien regarder le détail, on se rend compte que ce boycott n’est pas équitablement dirigé. Le discours sur l’importance primordiale, toutes affaires cessantes, de faire front contre l’extrême-droite est désormais caduc. Cette injonction morale, imposée à la gauche et l’extrême-gauche depuis les années 1980, a bien servi. Elle a contribué à duper constamment les forces les plus à gauche et à les asservir aux plus droitières. Mais quand il s’agit de gouverner en pratique, le bloc de l’ordre et du capital se forme presque instinctivement. En dépit d’un bon quart de députés, LFI a été systématiquement exclue des commissions de l’Assemblée Nationale. Les députés RN ont donc été soutenus par les forces de la majorité présidentielle. En fait de boycott, l’extrême-droite et les libéraux marchent main dans la main.
L’obsession envers NUPES et LFI atteint des sommets. La moindre occasion est bonne pour pouvoir attaquer les élus de ces formations, y compris par l’ad hominem. Le philosophe – nous ferons l’économie des guillemets sarcastiques – Raphaël Enthoven l’illustre. On lui doit déjà la sortie suivante : « Je peux encore changer d’avis, mais je crois que, s’il fallait choisir entre les deux, et si le vote blanc n’était pas une option, j’irais à 19h59 voter pour Marine Le Pen en me disant, sans y croire, « Plutôt Trump que Chavez » ». Elle montrait que, mis devant le fait accompli de choisir entre gauche relativement radicale et extrême-droite, la bourgeoisie préfère systématiquement Pinochet à Allende. Ce même philosophe, qui n’a jamais manqué une occasion de s’en prendre à Mélenchon sur une supposée collusion avec l’Islam radical, fustigeait le jeune député Louis Boyard pour son refus de serrer la main aux élus RN.
Cette hostilité n’est pas surprenante. Elle peut décevoir ceux qui pensaient qu’un grand nombre d’élus était une garantie de peser dans les débats. Elle rappelle qu’entre ceux qui veulent incarner les intérêts populaires, même de manière parcellaire, et ceux qui représentent leurs exploiteurs, il n’existe pas de moyen terme, pas de consensus. On ne peut pas gouverner avec ses bourreaux, ou alors uniquement en leur facilitant la tâche.
Si Macron est plus prudent que lors de son premier mandat, ses objectifs restent les mêmes, et ses moyens aussi. Les luttes sociales, après deux ans de chaos sanitaire, pourront certainement reprendre, en dépit du rebond épidémique. Au vu des dynamiques politiques, ces cinq années seront celles de l’instabilité non plus politique, mais du régime en tant que tel. Une nouvelle fois, il ne dépend que de nous d’en sortir grandi, ou atomisés encore et toujours davantage.
L’avortement aux USA est grandement menacé. Bénéficier d’une IVG aux USA est d’ores et déjà un parcours de la combattante. Cela va empirer.
En 1973, un arrêt de la Cour Suprême détermine que l’accès à l’avortement est un droit constitutionnel1. C’est une victoire importante pour les femmes des USA. Victoire qui, cependant, est tempérée par les politiques locales des États, lesquelles imposent des contraintes extrêmement lourdes et mettent une pression terrible sur les praticiens. Même si, depuis 1992, les États sont supposés ne pas pouvoir instituer un « fardeau excessif » pour pratiquer l’avortement, 487 lois ont été adoptées pour en réduire l’accès. Signe de cette grande difficulté, pas moins d’un millier d’établissements pratiquant l’IVG ont disparu et les autres sont sous pression. Ironiquement, Norma McCorvey (Jane Roe dans l’affaire Roe v. Wade) est devenue par la suite une farouche militante anti-avortement.
Avec la période ultra-réactionnaire de Trump et la nomination de nouveaux juges de la Cour Suprême, une fenêtre de tir s’est créée pour attaquer à nouveau ce droit. C’est ainsi qu’en 2021, le Mississippi demande à la Cour Suprême d’annuler l’arrêt Roe : l’État considère qu’il est souverain dans le fait de mettre en place une législation sur l’avortement et que l’État fédéral n’a pas son mot à dire sur cette question. Le 24 juin, la Cour Suprême rend son verdict et révoque cet arrêt. C’est donc la fin d’une politique centralement définie pour les USA. Elle ouvre la voie à une révocation du droit à l’avortement dans un très grand nombre d’États conservateurs (les red states). Cette révocation est une défaite majeure pour les droits des femmes aux USA.
Le choix de la réaction
Le fait que ce droit, répandu dans la plupart des autres pays d’Occident, ne soit toujours pas accepté aux USA peut surprendre. C’est là la conséquence d’une série de facteurs et de pesanteurs : histoire de la population américaine, influence des sectes protestantes, qui remontent à l’origine des États-Unis et aux sources de sa population. Mais ce sont aussi des facteurs idéologiques et des stratégies plus récentes, datant du XXᵉ siècle, qui donnent aujourd’hui leurs fruits empoisonnés. Le choix des USA de favoriser systématiquement les courants les plus conservateurs et réactionnaires pendant la Guerre Froide est un élément qui explique la virulence des courants réactionnaires.
La priorité absolue de la lutte contre l’ensemble des forces progressistes, sous quelque forme que ce soit, notamment durant les mandats de Reagan et de Bush père, ont apporté un élan considérable aux franges les plus réactionnaires de la société des USA.
En Europe, comme le souligne Herbert Marcuse, la proximité entre les forces rivales fait que les capitalistes sont obligés de prendre des mesures de gauche et les socialistes sont obligés de prendre des mesures de droite. Il en résulte que des gouvernements de droite peuvent parfois produire des avancées. Aux USA, la distance permet de pratiquer une politique beaucoup plus dure socialement, et les concessions – droits civiques, droits des femmes… – sont arrachées. La politique « 0 gauchiste » des USA débouche donc sur un soutien à des courants de pensée ultra-réactionnaires. Ces courants de pensée possèdent une audience toujours forte, même dans une partie de la jeunesse.
Les USA et la guerre faite aux femmes
Ils traitent notamment le corps des femmes de manière utilitaire : il s’agit d’un vaisseau permettant la naissance d’autres êtres. Partant de ce principe, les utérus sont des biens communs, dont l’utilisation est négociée familialement, et sur lequel la société peur exercer un droit de regard. De plus, les fœtus, dès la fécondation, sont parfois jugés comme étant des êtres à part entière et leur individualité prime sur toute autre chose. Le fond culturel américain s’en ressent : au nom de la liberté d’expression, la science et la superstition sont mises sur le même plan.
D’autres considérations, encore plus cyniques, poussent à cette contre-offensive sur l’avortement. Il s’agit de la question du différentiel de natalité entre les catégories « raciales » aux USA. La peur, pour les conservateurs, d’un effacement génétique des WASP (White Anglo-Saxon Protestants). Les USA possèdent un indice de fécondité en dessous du seuil de renouvellement des populations, comme de nombreuses puissances – ou comme de nombreux pays en crise. Cependant ce déficit est n’est pas réparti également : les naissances des whites sont passées de 63 % en 1990 à en dessous de 50 %. La plus forte montée est observée chez les asians et les latinos. La baisse de natalité est compensée par l’immigration, là aussi majoritairement latino et asian. Or, les ratios entre « races » sont scrutés fiévreusement par les conservateurs et par l’extrême droite américaine. Le fait qu’en 2050, la part des whites devrait passer sous les 50 % de la population totale les met dans un état de peur panique totale.
De toute façon, quoique décident les États, les IVG ne cesseront pas. Entraver l’accès à l’IVG signifie mettre simplement en danger les femmes des classes populaires, qui ne pourront pas se payer les services de « faiseurs d’anges » de qualité.
Que veut dire « pro-vie » ?
À part quelques nihilistes, il n’existe personne qui puisse se revendiquer d’être « pour la mort ». Les « pro-vie » sont cependant d’une hypocrisie abyssale. Le déclin américain – déclin pour le moment encore relatif, mais qui se dirige inéluctablement vers un déclin absolu – génère des tensions terribles. Elles révèlent des inégalités sociales, économiques et culturelles telles qu’elles donnent une impression cataclysmique. Les USA n’apparaissent pas comme une hyperpuissance, mais plus comme un pays moyenâgeux, dont le système est essoufflé, incapable de répondre, par individualisme, aux défis collectifs, tout en étant incapable également, par conservatisme, de répondre aux inspirations individuelles à une vraie liberté. Une liberté d’avoir un environnement sain, d’avoir des soins de qualité, de vivre sans être esclave de la dette et de pouvoir disposer de son propre corps.
L’IVG est une des plus anciennes luttes du mouvement féministe. L’avortement et la contraception devient une problématique majeure dans les années 1920, alors que la libéralisation relative de l’IVG au Royaume-Uni (Infant Life Preservation Act de 1929) provoque une forte réaction anti « destruction de l’enfant », dans la plupart des pays occidentaux à cette époque, la pratique de l’IVG reste un interdit. La seconde vague du mouvement féministe porte ce combat jusqu’à obtenir un certain nombre de victoires dans les années 70, notamment la loi Veil de 1975 en France.
En France et en Europe
L’intégration de l’accès à l’IVG dans la Constitution française suscite un débat récurent. Il avait déjà été évoqué en 2018. La majorité présidentielle avait alors rejeté cette idée issue notamment de LFI. Aujourd’hui cette proposition revient sur le tapis, mais cette fois les députés de la relative majorité se sont inventés une antériorité, dans le but de capitaliser sur cette initiative. Cynisme, encore. Certains, comme François Bayrou, s’y opposent. Nous pensons que c’est le fait de devoir s’exprimer formellement sur cette question, chose compliquée pour certains, étant donné leur base électorale parfois traditionaliste, qui les effraie. Raison de plus pour soutenir cette idée de défense constitutionnelle.
Si ce droit est bien plus accepté qu’aux USA, il est cependant toujours précaire et régulièrement entravé – directement ou indirectement, par des groupes militants réactionnaires. Un exemple parmi d’autres est l’hégémonie des sites anti-IVG lorsqu’on recherche des informations sur cette question. Dans d’autres pays d’Europe, comme en Pologne, ce droit est clairement menacé par la lame de fond réactionnaire qui n’en finit plus de déferler depuis 30 ans. Cependant, en Argentine, l’IVG a été autorisé par le sénat le 30 décembre 2020, une victoire qui montre que des issues positives sont possibles.
1La loi de l’État du Texas, qui criminalise alors l’avortement, est-elle compatible avec la Constitution des États-Unis qui protège, contre toute loi de l’un des États, la liberté individuelle et le droit à la vie privée ? (Wikipédia)
Si nous sommes attachés à la présomption d’innocence comme à un principe essentiel, nous ne pouvons pas non plus oublier l’inégalité devant la justice. La présomption d’innocence des uns est érigée comme une muraille de Chine, celle des autres est un gruyère. De plus, la présomption d’innocence n’est pas un bâillon. Il existe aussi le principe de solidarité, de soutien, d’accompagnement des victimes, principe sans lequel il ne peut y avoir de procès réellement équitable, et donc de justice.
Dans les procès pour viol, par exemple, prendre en compte les circonstances peut finir par déboucher sur du « victim blaming », c’est à dire disqualifier les paroles des victimes et en faire les responsables premiers de ce qu’elles ont subit. Au lieu de rechercher à démontrer l’innocence de l’accusé, on chercher à souiller la personne qui dépose plainte. Cela est non seulement lié à des effets pervers propres aux procès contradictoires, mais reflète aussi l’influence d’une culture patriarcale et l’autoprotection masculine. C’est pourtant justement pour montrer l’influence de cette culture, de sont influence, du caractère normatif de la culture du viol, que les circonstances sont importantes : elles ne disculpent nullement les violeurs, en revanche elles permettent à la fois le procès de l’individu qui commet le crime, mais aussi le procès de la société qui l’a créé.
Les procès des violeurs et les procès des suprémacistes blancs ont des caractéristiques de gémellités qui méritent d’être explorées. Dans les deux cas, il s’agit d’actes qui ont un caractère terroriste sur des individus. De l’autre, ce sont aussi des actes qui sont jugés avec circonspection par la Justice -elle aussi fille de son époque et de sa société. Contrairement au procès d’Action Directe, de Julien Coupat ou du groupe RAF, qui jugeait des individus donc l’action visait à déstabiliser la société actuelle, les suprémacistes blancs ou les violeurs ne le déstabilisent pas. Au contraire, ils renforcent des éléments traditionalistes qui maintiennent la stabilité d’un système basé sur l’exploitation et sur l’inégalité entre les individus, entre races, entre sexes. C’est le fait qu’ils soient jugés qui soulève un malaise et qui pourrait ouvrir une boîte de Pandore incontrôlable, révélant non seulement un grand nombre d’autres crimes sous-jacents, mais aussi de problématiques structurelles au sein de la société.La différence, soulignée par Jacques Vergès, entre l’affaire du « japonais cannibale » et celle d’Omar Raddad1, ou encore l’affaire Epstein, sans verser dans du conspirationnisme de bas étage, sont des exemples importants. La justice, pour maintenir la stabilité, préfère ne pas rouvrir les blessures, chercher des modus vivendi entre bourgeoisies, ou accepter que le ménage soit fait.
Nos procès
Parler de procès et de droit à la défense lorsqu’on se revendique d’expériences socialistes pose bien sûr des questions. Nous pensons en tout premier lieu à la question des procès dit staliniens des années 1930. Ces questions sont bien sûr légitimes, même si elle demanderaient bien plus de temps ou d’espace pour répondre de manière complète et satisfaisante.
Nous considérons que la manière dont les procès des années 1930 ont été interprétés par les anticommunistes n’est pas correcte. Ils ont fait le choix, d’emblée, de considérer ces événements comme un spectacle pur et simple, destiné à générer un sentiment d’encerclement et à donner des boucs-émissaires en pâture à la population. Nous considérons que la théorie selon laquelle la direction stalinienne s’est servi de ceux-ci pour faire taire des témoins gênant et asseoir une légitimité douteuse n’est pas non plus crédible. Mais l’inverse, la narration faite par le gouvernement soviétique, qu’on retrouve synthétisée dans La Grande Conspiration Contre La Russie (1947), ou les reconstitutions à charge faites par certains historiens douteux, ne nous paraît pas plus crédible.
Il y a plusieurs choses à prendre en compte : d’une part, le fait que le sentiment obsidional, d’être encerclé, était réel pour la direction stalinienne. L’URSS a systématiquement connu une situation de conflit ou de quasi-conflit jusque dans les années 1950. La sécurité intérieure était donc une priorité absolue, et toute menace sur la stabilité du pouvoir était comprise comme une menace existentielle. Il en résulte le fait que les traitements ont été expéditifs et brutaux.
De même, le sentiment de ne pouvoir faire confiance à personne, lié aux difficultés d’organisation du territoire et aux dysfonctionnements internes du Parti se sont conjugués avec les habitudes conspiratrices des bol’cheviques2. L’opposition entre наши (les nôtres) contre les другие (les autres) avait fait que la loyauté idéologique devait aussi se doubler d’une loyauté personnelle. Elle a pris une place prépondérante. Plus qu’une « élimination des compagnons de Lénine » hypothétique, il s’agissait davantage d’une élimination de réseaux de pouvoir et de loyauté qui se faisaient concurrence et s’entravaient.
Enfin, les accusés, et nous notons ici particulièrement le rôle de Boukharine, ont eu une attitude très particulière. Faire un procès politique public, les nazis en sont témoins avec leur échec lors du procès de Leipzig, est une affaire complexe et qui peut se retourner très facilement contre soi-même. Pourtant, le rejet des accusations a été extrêmement faible lors des procès, et un des seuls cas connu a été celui de Nicolas Ièjov. Cela a été attribué à l’utilisation de la coercition contre les détenus, mais connaissant leur passé et le fait que certains aient eu à souffrir de la répression tsariste pendant la clandestinité, cela ne tient pas.
John Archibald Getty présente une thèse intéressante : le fait que la loyauté pour le parti, loyauté qui s’est construite autour d’années de lutte extrêmement dure, ait commandé à ces individus de se sacrifier. Réfuter les accusations aurait été autre chose que s’opposer à la direction, cela aurait été remettre en cause le Parti lui même et l’ensemble de son œuvre. C’est d’ailleurs l’intrigue centrale du livre Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler, mais aussi des Mains sales de Sartre. Dans les deux cas, ces ouvrages dans lequel l’individu « le Zéro » se sacrifie pour « L’Infini » ont été compris comme n’étant pas des attaques contre les communistes, mais bien un exemple d’une « erreur judiciaire honorante ». L’individu jouant un rôle de victime expiatoire pour que la révolution se poursuive. De plus le choix du procès n’était pas nécessaire. Dans ses entretiens avec Čuev, Molotov précise « nous n’avions pas besoin de procès, nous savions qu’ils étaient coupables. » Ces procès avaient un caractère de prophylaxie sociale. La dureté bol’chévique, revendiquée par la direction, devait s’appliquer à tous. Plus les dirigeants étaient hauts placés, plus la sanction devait être dure pour l’individu, et éducative pour les observateurs de ces procès. Annie Kriegel avait noté cette usage : le procès stalinien ne s’adresse pas tant au parti qu’à la population, il montre les normes de comportement qui sont attendues de toutes, en sacrifiant des « têtes couronnées » pour montrer l’absence de passe-droits. Il s’agissait donc aussi de procès « prophylactiques » qui s’attaquaient aux travers de la société.
Nous ne souhaitons pas que des procès comme ceci tiennent place, nous tenons à la vérité et à la présomption d’innocence. Ces procès ont été cependant les enfants de leur époque : d’une époque de guerre et de bouleversement, d’une époque dans laquelle innocence ou culpabilité sont subordonnés à la sécurité. Ce sont là de tragiques nécessités d’un contexte particulier, d’un contexte de justice comme un acte de guerre, non comme un acte de paix. Ce n’est pas le cas dans la période actuelle : aujourd’hui, rien ne justifie qu’on prive de droits à la défense quel qu’accusé que ce soit. Nous espérons que le procès de Salah Abdelsam pourra donc être le procès non seulement du terrorisme, mais aussi d’être le procès d’un individu pris dans des rouages. Enfin, il nous paraît important que ce procès puisse être élargi : il doit être aussi celui des individus qui jettent de l’huile sur le feu, qui nourrissent l’exclusion, le racisme, le conspirationnisme, la xénophobie… et qui alimentent donc en carburant les tendances à la radicalisation réactionnaire, que celle-ci soit islamiste ou fasciste, l’une et l’autre étant les deux faces d’une même pièce.
1La justice est à deux vitesses (Jacques Verges) https://www.youtube.com/watch?v=JecLeKK82XU
2Nous employons ici la nouvelle nomenclature de traduction des mots en russe. Dans большевик le ь est une apostrophe.
Le 24 juin, l’audience pour le procès des attentats du 13 novembre 2015 est clôturée.
Pour mémoire, au début de l’année 2015, une vague d’attentats a touché l’Europe. Ainsi, en janvier, ce sont les locaux du journal satirique Charlie Hebdo qui sont frappés, ainsi que le magasin Hyper Cacher. Par la suite, plusieurs attaques ont lieu en France et en Europe, toutes revendiquées par des groupes faisant allégeance à l’État Islamique.
Le 13 novembre 2015, plusieurs de ces commandos-suicide ont frappé des cibles dans la capitale. À Saint-Denis, trois terroristes se font exploser dans le Stade de France, dans lequel le Président de la République assistait à un match. Dans les 10e et 11e arrondissements de Paris, plusieurs terrasses de bars sont mitraillées. C’est cependant dans la salle de spectacle du Bataclan que l’horreur atteint son sommet. 90 personnes sont tuées par un des commandos. Au total, la France compte 130 morts et 413 blessés. Cette attaque était la plus meurtrière en Europe depuis les attentats de Madrid de 2004.
La grande majorité des attaques ayant un caractère d’attentat-suicide, il ne reste bien souvent personne à juger. Cependant, durant cette attaque, un des terroriste abandonne le fait de se faire sauter et prend la fuite vers la Belgique. Il est arrêté en Belgique et transféré par la suite en France. Sa détention a été hors-normes, avec un isolement complet durant une période exceptionnellement longue. Cette situation, qui transgresse les pratiques usuelles, est le reflet du statut particulier de l’accusé : il est un symbole, il incarne l’ensemble de l’action terroriste de novembre 2015 (et aussi, par extension, celui des opérations terroristes précédentes et suivantes). Si les réclamations de l’accusé quant à ses conditions de détention ont paru abusive compte tenu de ses crimes, ils reflètent cependant une réalité, le droit est extensible et subordonné à ce qu’on juge être l’intérêt national.
Au cours du procès, les avocats généraux ont requis une peine de prison à perpétuité incompressible. Dans la vaste majorité des cas, les peines de prisons à vie ne le sont pas réellement : elles possèdent une peine de sûreté qui ne peut pas être révoquée, à la suite de laquelle le détenu peut demander une liberté conditionnelle ou faire valoir des remises de peine.
Martin Vettes, avocat de Salah Abdeslam, a plaidé : « Ce procès ne doit pas être la continuation de la guerre contre le terrorisme par d’autres moyens. L’accusation vous demande de neutraliser définitivement un ennemi en le condamnant à une peine de mort sociale. On vous demande, au fond, de sanctionner Salah Abdeslam à la hauteur des souffrances des victimes. Ça s’appelle la loi du talion, dans une version moderne et revisitée. Il paraît que le châtiment a pour but de rendre meilleur celui qui châtie. Alors, quand vous réfléchirez à votre décision, je vous demande de faire l’effort de vous poser cette question : est-ce que la peine que vous allez prononcer nous rendra meilleurs ? »
L’avocate de Salah Abdeslam, Mᵉ Olivia Ronen, lors de sa plaidoirie à la cour d’assises spéciale de Paris, le 24 juin 2022. IVAN BRUN POUR « LE MONDE »
La question du procès de Salah Abdeslam a fait couler beaucoup d’encre. Comme souvent dans le cadre de ces procès, la question de la défense est épineuse. L’une des avocate de Salah Abdeslam, Olivia Ronen, espère ainsi atteindre plusieurs objectifs qui apparaissent, au premier abord, contradictoires : respecter les souffrances des victimes de la violence et de leurs proches, tout en défendant son client. Or, peut-on défendre celui-ci ?
Défendre l’indéfendable ?
La nécessité de juger correspond à plusieurs objectifs : punir les coupables, apaiser les victimes et leurs proches, mais aussi réhabiliter – ce qui est souvent oublié en France, et enfin comprendre. Plus la charge émotionnelle du procès est forte, plus comprendre la trajectoire du bourreau sera difficile, mais importante. C’est là un des rôles de la défense des accusés, qui ne sont pas là que pour innocenter, mais aussi pour accompagner les coupables.
Sur le plateau de Quotidien, l’émission d’infotainement, l’avocate du terroriste a déclaré : « Je n’ai pas hésité très longtemps parce que j’ai vu qu’il y avait quelque chose à faire, j’ai vu que le contact était bon, contrairement à toutes les idées que l’on avait pu se faire. C’est quelqu’un qui est très humain, quelqu’un avec qui on peut discuter. Et c’est quelqu’un avec qui on peut construire quelque chose. » Ce sont là des paroles qui ont suscité des réactions particulièrement vives et viscérales, émanant de gens qui réclament la loi du talion. Elles ont été attisée par des agitateurs d’extrême-droite, pour qui l’occasion est belle d’avancer leurs pions. Pour illustrer ceci, un commentaire : « Ce criminel a participé à un acte de guerre d’une rare barbarie, son avocate contribue à banaliser le mal absolu ». Et, derrière cela, un tombereau de thèses sur la mollesse de la justice, son refus de combattre le terrorisme, et sur le besoin d’une justice expéditive. Il est d’ailleurs terrible que ces idées fassent leur chemin, notamment celle d’un Guantánamo à la française. Pour les partisans de la Sicherungsverwahrung, la détention de sûreté, administrative, sans jugement, la messe est dite. Au nom de la protection de la population, on construit les outils qui permettront son enfermement. C’est là une des conséquences de l’action terroriste.
Le terrorisme, comme le notait Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations, est « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques. » En dépit des souffrances bien réelles des victimes et de leurs proches, le degré et l’ampleur de la violence ne la hissent pas au niveau d’une menace existentielle pour la société et pour l’État. L’obsession d’une justice de guerre, martiale, pour une affaire de temps de paix est donc un tour de passe-passe idéologique. C’est une manière de créer une sentiment d’encerclement, de guerre, qui rendra par la suite plus facile de restreindre les libertés et d’écraser les dissidences. Nous condamnons sans équivoque les stratégies terroristes : elles sont l’apanage au mieux d’inconscients qui agissent involontairement comme vaccin du système, à l’image des assassinats anarchistes du XIXe siècle ; au pire celles de déstabilisateurs qui veulent instaurer un climat de guerre et provoquer des conflits entre exploités.1
Pourtant, lorsqu’on regarde réellement l’intervention de l’avocate, on comprend qu’elle pose les points suivants : 1) la nécessité de prendre en compte les souffrances des victimes, 2) la nécessité de respecter la loi, même dans les procès d’exception, 3) le besoin de sanctionner, mais aussi de comprendre le processus de radicalisation des auteurs de l’attentat. Enfin, de considérer le jugé non pas comme un autre mais comme un soi-même.
« Et pourtant, et pourtant… Je suis contre les idées toutes faites, qui viennent dire qu’une personne est à exclure de l’humanité, que c’est un monstre, que c’est quelqu’un d’inhumain. Non, je pense que les faits qui lui sont reprochés sont au contraire très humains et que ça amène à les comprendre, à les penser un peu différemment. Quand je dis les comprendre, cela ne veut pas dire les justifier, les légitimer. Mais c’est aussi ce travail de la cour d’assises que de savoir ce qu’il s’est passé pour qu’on en arrive là. »
Le monstre en soi
Comme mentionné plus haut, le rôle de la défense n’est pas de réduire hypocritement la portée des actes. Elle est de permettre le travail de guérison d’une société malade de ces maux, le travail de compréhension des mécaniques de construction individuelle criminogène ou les mécaniques de radicalisation individuelles et collectives. Le premier ministre de l’époque, Manuel Valls s’exclamait à l’encontre de ceux qui voulaient comprendre ce qui s’est passé :« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » Cette phrase est particulièrement révélatrice d’une conception de la justice.
Pasteur a combattu la théorie de la « génération spontanée » des microbes. C’est un fait établi. Mais cette croyance en la génération spontanée persiste quant aux crimes. Or, les maux d’un individu sont bien souvent les fruits empoisonnés d’une conjonction de facteurs : milieu familial, milieu social, contexte historique…dans lesquels les prédispositions innées ne jouent pas un rôle prédominant.
Les procès de « monstres » se divisent en deux catégories bien distinctes : ceux qui sont le fait de criminels pulsionnels, commettant des crimes atroces pour se satisfaire eux-mêmes et assouvir leur penchants les plus répugnants. Dans ce cas là, nous pouvons retrouver des figures telles que Henri Désiré Landru, que le docteur Petiot (encore qu’il a sur en tirer partie politiquement), Marc Dutroux ou d’autres encore. En face, nous avons des individus qui ont commis des actes monstrueux au nom d’une cause qu’ils jugeaient transcendantale. C’est le cas de Klaus Barbie, d’Adolf Eichmann, de Salah Abdeslam… ou de Nicolas Iejov. Dans chacun des cas, ce sont des conjonctions de facteur qui les expliquent. Et refuser de les comprendre, refuser de les prendre en compte, refuser de chercher la logique derrière les actions, c’est refuser de se vacciner contre elles. D’où le besoin de procès, et de vrais procès, pour permettre d’en tirer des enseignements. D’où le besoin, aussi, de clés d’analyse.
« Les enseignements des sciences sociales sont la meilleure façon de lutter efficacement contre toutes les formes de terrorisme. Leurs analyses et explications proposées par les chercheurs qui se consacrent à ce domaine sont essentielles à cet égard. Connaître les causes d’une menace est la première condition pour s’en protéger. » rétorquait Alain Fuchs à Manuel Valls, le 2 mars 2016. Ce même auteur parlait de « maccarthysme démocratique »pour aborder l’ambiance à la suite de ces attentats. Ils étaient, au sens premier du terme, des « moments totalitaires » dans lesquels toute critique, tout recul, toute volonté d’analyse et de compréhension étaient perçus comme des trahison.
Si des cyniques essaient d’employer cela, nous même devons sortir de l’approche sentimentale. La compréhension, le transfert, sont aussi parfois utile pour comprendre les trajectoires individuelles.
Salah Abdeslam n’est ni plus ni moins que l’enfant d’un contexte socio-culturel. Il est décrit comme étant drogué, alcoolique et fréquentant les bars gays. Pas vraiment le portrait d’un fanatique né. Pourtant, l’absence de perspectives, l’impossibilité de pouvoir aussi probablement s’épanouir individuellement dans un univers traditionaliste, tout ces éléments ont concouru à l’emmener sur les voies d’une radicalisation fanatique. Cependant, pas au point de lui faire accepter l’autodestruction demandée, puisqu’il a renoncé à se faire sauter. Son procès est donc celui d’un individu, mais aussi, quelque part, celui d’une société dans laquelle les individus sont moulés.
Des procès pour l’histoire
Les procès de ce type ne sont pas que des procès d’individus, ce sont également les procès d’une société, mais aussi des procès pour l’histoire. C’est là une tâche importante. Dans les procès de Tokyo ou de Nuremberg, le choix de châtier les chefs et d’exonérer le reste (800 000 SS sont en Allemagne, seuls une poignée, moins de 100 sont condamnés) donne l’impression suivante : l’Allemagne et le Japon ont été les otages de monstres inhumains, dont les motivations sont donc incompréhensibles. Il n’y a donc aucune conclusion a en tirer, puisqu’il s’agit d’actes individuels. Chacun peut reprendre sa vie normale. C’est donc une grande déception pour les victimes et pour ceux qui ont perdu des êtres chers. C’est une humiliation constante pour ceux qui croisent leurs bourreaux restés en poste. Cela en fait une occasion manquée pour l’humanité d’apprendre sur elle-même et de comprendre comment on devient Hitler, Göring, Speer ou Tojo.
La question des circonstances est pourtant tout. Il ne s’agit pas de se livrer, en la prenant en compte, à des bassesses déshonorantes, à l’image de ce qu’a pu tenter parfois Jacques Vergès – pour lequel on peut avoir, hormis cela, un respect. Vergès, dans sa défense de Klaus Barbie, est parti du principe qu’il fallait retourner l’accusation, mais aussi qu’il fallait disqualifier les témoins de ces atrocités. Cette défense de détail, cette guerre de tranchée de la défense de son client, l’a poussé à se montrer méprisant, injurieux, accusateur envers les victimes du capitaine SS. Si les circonstances atténuantes peuvent parfois paraître insultantes pour les victimes, elles n’en sont pas moins nécessaires pour comprendre les trajectoires des individus. Lors du procès de Klaus Barbie, en 1983, la défense organisée autour du bâtonnier Alain de la Servette avait fait le choix d’un procès pour l’histoire, organisé autour des circonstances qui avaient amené Klaus Barbie à devenir le boucher de Lyon. Cette défense a été abandonné par Jacques Vergès, qui a choisi la défense de rupture : mettre en accusation le tribunal, qui condamne Klaus Barbie pour les mêmes crimes que ceux commis par la France en Indochine, à Madagascar ou en Algérie. Une défense qui, politiquement se tient, mais qui a remisé Barbie dans le silence. Pourtant, comme l’avait noté le procureur Pierre Truche, il avait des choses à dire, sur son parcours, sur la vision du monde, sur l’Allemagne brisée par Versailles, sur la crise économique qui l’a amené à devenir policier, puis finalement, SS.
À l’inverse, l’individu n’est pas non plus uniquement une statistique isolée, seule. Hannah Arendt, en analysant le procès Eichmann, est restée sur une approche de « banalité du mal ». Elle voulait que les circonstances fussent tout, et l’individu rien. C’était d’une part pour coller à une théorie qu’elle avait adopté en amont, mais aussi pour protéger Heidegger, en l’exonérant de ses choix individuels.2 Arendt a nié le fanatique, et en a fait un petit fonctionnaire sans envergure, sans personnalité, sans choix. C’est là une des plus dangereuses disculpation. Considérer les circonstances atténuantes, prendre en compte la défense, ne veut pas dire nier l’individu et sa responsabilité.
1Nous séparons cette notion de la stratégie terroriste de la celle de la tactique, qui a été employée par la Résistance française, par les partisans ou par les mouvements de libération nationale. Ni les cibles ni la finalité n’étaient les mêmes. En revanche, les bombardements de terreur tels que ceux sur Dresde, Londres, Stalingrad ou Tokyo possèdent un caractère terroriste éminent.
2Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger: Extermination nazie et destruction de la pensée
Le second tour des élections législative a eu lieu. Il s’est traduit avant tout par une défaite électorale pour LREM, qui ne possède plus la majorité absolue. Pour avancer sur leurs projets, les architectes du programme de Macron devront donc obtenir la complicité d’autres forces politiques, et donc rechercher des compromis. Cela peut rogner les marges de manœuvre des réformateurs libéraux dans leur entreprise de liquidation des conquêtes sociales.
Il se traduit aussi par deux percées : une à gauche, au tour du NUPES, l’autre à droite autour du RN. Les résultats sont les suivants : la gauche parlementaire passe de 60 députés en 2017-2022 à plus du double. Le RN passe de 8 députés à 89 ce qui est une multiplication par 11 ! Dans le détail des scores au sein des alliances, les partis du XXe siècle, PS (45 → 22), PCF (16 → 13) et LR (100 → 78) continuent de péricliter. LFI et le RN sont donc les grands gagnants de ce scrutin, avec 86 et 89 élus.
Un constat positif mais mitigé
La gauche et l’extrême droite sont donc sortis renforcés de ce scrutin. Cependant, les résultats ont été en deçà des estimations d’origine, lesquelles donnaient entre 150 et 190 députés. Ce n’est pas une « vague rouge » ni même une « vague rose », c’est en revanche un revers pour les partis du centre. Cette relative déception est le fruit d’un intense lobbying réalisé par les partis de centre et de la droite pour bloquer toute marée NUPES. Elle est le reflet d’un choix constant dans l’histoire : les exploiteurs préfèrent toujours des partis dictatoriaux de droite à des élus d’une gauche moins corruptible que le PS. Elle est aussi le reflet de la difficulté, pour une gauche qui a tant déçu par le passé, de mobiliser un électorat qui préfère souvent l’abstention, voire les « solutions qu’elle n’a pas essayé avant », le vote d’extrême droite. Quant à Zemmour, qui est l’absent de ce scrutin, nous pensons que son heure viendra. Sa cause, celle d’une réunion des deux droites françaises, fasciste et gaulliste, est probablement celle qui permettra la victoire de la droite élargie. Pour le moment, celle-ci semble rester dans des logiques classiques de rivalité entre boutiques. Cela lui a pour le moment offert un balcon à l’Assemblée. Demain, lorsqu’elle lorgnera le pouvoir, elle regardera à nouveau l’idée d’une alliance.
Le centre continue de s’effondrer au profit des ailes
Le dépit d’une grande partie de la population, qui ne croit plus dans la politique politicienne, et la désagrégation du centre de l’échiquier politique expliquent cette polarisation. Elle reflète des attentes différentes, attentes auxquelles le système démocratique libéral et ses politiciens ne peuvent répondre. La politique politicienne n’est tout simplement pas capable de répondre aux enjeux vitaux de notre époque : guerre, crise économique, crise écologique – devant le seuil de laquelle nous nous tenons.
Nous ne doutons pas de la bonne volonté de certains élus et de la majorité des militants et des militantes qui ont soutenu NUPES ou d’autres formations de gauche. Mais les défis auxquels il faut faire face ne pourrons être affrontés dans le cadre d’un système qui a été construit et architecturé pour servir à gérer l’exploitation de l’humanité et de la nature. Le système démocratique libéral est étriqué, corrupteur, fait pour entraver l’action de transformation de la société. De plus, les enjeux sont tellement grands que les puissants et les puissantes – ainsi que leurs larbins – n’hésiteraient pas un seul instant à s’affranchir de toutes les règles démocratiques si leur ordre était menacé. Ainsi, le 16 juin, le syndicaliste Force Ouvrière Police Yves Lefebvre déclarait : « Je n’obéirai jamais à Jean-Luc Mélenchon. La France serait en feu, mais cette fois cela opposerait la police nationale au pouvoir politique. » Qu’en serait-il des milliardaires ? Hésiteraient-ils entre la démocratie et leurs intérêts ? Accepteraient-ils la majorité ? Nous connaissons tous et toutes la réponse.
Fournir une réponse
Quant à la réponse fournie par l’extrême-droite, elle consiste uniquement – sous prétexte d’intérêt national – à sacrifier ceux des exploités et à les livrer pieds et poings liés à leurs exploiteurs. À faire cause commune avec eux et à mettre la société en ordre de bataille pour les servir.
C’est pour cela que nous pensons que le système démocratique libéral ne l’est pas réellement. Il est étriqué, corrupteur, soumis à des impératifs de démagogie et de satisfaction des exploiteurs. Nous pensons que les réponses ne peuvent être que dans une politique populaire, menée par les principaux et les principales forces de notre société : c’est à dire ceux et celles qui produisent les richesses. Les exploiteurs, qui ont intérêt dans la misère et dans la dévastation de l’environnement, ne peuvent apporter de solution. Nous croyons à une souveraineté populaire illimitée, incarnée par un parti populaire qui serait capable de défendre ses intérêts profonds et de long terme. Nous pensons que le pouvoir populaire n’a pas à connaître d’entraves : il doit être total et permettre l’arrivée d’une ère nouvelle. Une ère dans laquelle l’économie se base sur ce que peut raisonnablement et durablement fournir la Terre et sert à servir les intérêts de l’humanité entière. Une ère dans laquelle la course folle au profit dévastateur ne sera plus qu’une anomalie de l’histoire, une crise d’adolescence de l’humanité.
Bien sûr, construire les outils qui permettent cette victoire prendra du temps. Dans l’intervalle, les succès électoraux sont des bonnes nouvelles intermédiaires. Mais ils ne doivent pas faire oublier que l’objectif final est plus grand, plus lointain, plus profond.