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  • Que faire de mieux ?

    Que faire de mieux ?

    Dans notre précédent article au sujet de l’assassinat de Nahel et de ses conséquences, nous avons exposé quelques principes qui nous paraissent fondamentaux dans l’appréhension de tout mouvement collectif. L’on peut noter :

    1. Conserver et défendre une autonomie politique de classe dans notre discours, pour que ce dernier ne puisse ni être phagocyté ni participer à celui des réactionnaires.
    2. Faire preuve du discernement requis pour distinguer le nécessaire du contingent, et ne tomber ni dans la déviation gauchiste ni droitière. C’est à dire, éviter autant de projeter avec naïveté nos aspirations et nos frustrations sur la réalité, que de ne pas voir en quoi cette réalité, aussi imparfaite et insatisfaisante soit-elle, peut déjà posséder un caractère politique et populaire. Autrement dit, se prémunir tant de la cécité qui voit du politique là où il n’y en a pas (« tout ce qui bouge est rouge »), que de celle qui ne voit pas là où il y en a (« ce ne sont que de la racaille avide de pillages »).

    Oui, ces émeutes ne sont pas révolutionnaires. Comme nous le notions, il est à déplorer un total manque de direction politique, l’immaturité des mots d’ordre et l’absence d’une conscience de classe. Mais devrions-nous donc, sinon la condamner, simplement regretter cette explosion de colère ? Cette position qui semble plus modérée n’est pourtant pas plus sage. Premièrement, car pour les 2 raisons évoquées plus haut, une telle rhétorique ne reviendrait qu’à avaliser (volontairement ou non) l’ensemble des appels au calme, c’est-à-dire le discours bourgeois anti-populaire. Deuxièmement, car elle ne voit pas en quoi les perspectives de progression ne sont pas dans le rejet des émeutes qui s’observent aujourd’hui, mais dans leur dépassement.

    Quelle est la différence ? Il est indéniable — comme nous l’avons déjà dit — que ce mouvement social fait face à une impasse causée par son manque de construction politique (organisationnel, stratégique, tactique, idéologique, etc.). Cela signifie que la colère qui s’exprime, cette violence, n’est pas canalisée. Elle n’est pas « sauvage », car elle possède indéniablement un contenu politique, mais celui-ci est brut et encore stérile. Cette révolte est spontanée et désorganisée, d’où la proportion importante de dommages collatéraux qui ne peuvent pas être expliqués ou justifiés politiquement. Cependant, le politique est là — ce qui ne veut pas dire qu’il est conscientisé comme tel ou qu’il est suffisant.

    Des observateurs se croient très intelligents en disant que les violences urbaines n’ont plus rien à voir avec Nahel, ou qu’elles reviendraient à salir sa mémoire. Cette « dérive » s’appelle la « montée en généralité » : la colère dépasse le meurtre de Nahel pour révéler celle du prolétariat, plus particulièrement celui des nations dominées de métropole (celles de l’ancien empire colonial français, aujourd’hui néocolonial). L’on apprend également que les pillages ne sont pas politiques car, comme chacun le sait, les intérêts matériels, ou la haine sociale, sont apolitiques. Les pillages n’ont rien de récent dans l’histoire ouvrière, et ont été historiquement plus la norme que l’exception. Rejeter radicalement et violemment un statu quo désigné comme insupportable est toujours politique. Il est normal que ce rejet ne corresponde pas aux catégories misérabilistes ou pacifistes qui séparent la révolte acceptable de l’inacceptable, qui se voit par là déchue de son statut de politique.

    L’on constate à gauche, même chez certains communistes, l’émergence de sentiments bien paradoxaux. Celles et ceux habitués aux invocations les plus enflammées de discours révolutionnaire sont soudainement frappés de modération, et appelle à la pondération et à la retenue. Pourquoi ? Car cette violence et cette colère ne sont pas la leur, ils ne la partagent pas, ou ne l’expriment pas de cette manière, donc ne la reconnaissent pas pour ce qu’elle est. C’est ainsi que la frange du prolétariat aujourd’hui en action se voit destituée de sa nature de classe, et excommunié dans la catégorie du « sous prolétariat » (lumpen prolétariat). Cette analyse est simplement fausse, et très symptomatique d’une déviation de droite (tout comme y voir la révolution déjà là, ou n’avoir un jugement qu’a-critique, est une déviation de gauche). Aujourd’hui, 6 ans après, il est facile d’oublier que les prolétaires ayant participé aux Gilets jaunes ont d’abord été qualifiés par la même gauche qui aujourd’hui regrette l’effervescence d’alors, de petit bourgeois poujadistes et complotistes. Nous y reviendrons.

    Ils ont raison de se révolter, et ils ont raison aussi lorsque la révolte n’est pas optimale ni réfléchie. Comme nous l’avions déjà dit, la liberté et le devoir de critiquer les excès (actes et idées réactionnaires, brutalités antisociales, etc.) et les manquements (absence de projet politique et de stratégie), ne dois pas nous faire dévier de la seule position fondamentalement juste lorsque se déchaîne une révolte prolétaire (car c’est bien ce dont il s’agit) : la défense de l’autonomie politique de classe contre le bloc réactionnaire. Ce combat ne peut tolérer aucune lâcheté ni aucun pessimisme de la part des communistes. Il faut tracer une ligne de démarcation entre notre classe et les liquidateurs-pacificateurs, qu’ils le soient par frayeur des débordements ou par vaine exigence d’un mouvement pur et parfait — idéal sinon rien ! — qui n’existe que dans leur aspiration.

    Les seuls appels au calme audibles sont ceux émis par les collectifs de mères des quartiers concernés. Car elles connaissent l’ampleur de la répression qui vient, dont elles seront directement en première ligne. Cette peur n’est pas moins compréhensible que la colère de leurs fils et filles. Il faut reconnaître qu’elle est autant inévitable que cette dernière.

    À court terme, on ne peut pas s’attendre à des résultats correspondant à l’ampleur de l’énergie déployée. Cela ne veut pas dire qu’elle aura été en pure perte. Il est peu probable que la situation des banlieues s’améliore substantiellement prochainement, mais la plus-value de cette mobilisation doit être attendue ailleurs.

    Les jeunes qui par milliers ont pris la rue les nuits dernières rentreront-ils sagement et définitivement chez eux ? Cet événement — aussi dans ce qu’il a de plus négatif — marque une génération d’une expérience indélébile, c’est une connaissance intime qui ne s’oublie pas. Tous ne sont pas de futurs révolutionnaires, beaucoup en resteront là, certains n’évolueront pas dans un sens plus politiquement construit, mais le terreau existe et ces événements s’y ajoutent. Il en va de même pour tous les mouvements de lutte collective, qu’importe le degré de défaite, car chacun d’eux est une étape inévitable jusqu’à la victoire. Il ne faut pas projeter nos aspirations révolutionnaires sur les quartiers populaires, pas plus que sur les syndicats ou tout autre mouvement populaire. Mais il faut voir le potentiel et les promesses futures qu’il y existe, là aussi.

    Certains s’offusquent car la violence sociale ne brûlerait pas les bons bâtiments ou ne pillerait pas les bons magasins. Ceci serait le révélateur que ces actions n’ont rien de politique et ne serait que strictement récréatives. Il y a trois choses à répondre à cela.

    1. D’abord, il n’y a aucun sens à opposer récréatif et politique, même lorsque le premier peut être contre-productif et empiéter sur le second. Ils ne s’excluent pas, et dans les mobilisations spontanées et désorganisées que l’on observe aujourd’hui, l’un est à attendre avec l’autre. La catharsis d’une colère sociale ne serait-elle politiquement valable et apte à être exprimée violemment que si et seulement si elle est aussi correctement organisée ?
    2. Ensuite, les questions de tactiques sont justes (« Quelles cibles sont prioritaires ? Pourquoi attaquer X ou Y bâtiment ? »), mais restent hors sol lorsque nous parlons d’une révolte spontanée et désorganisée. Cela serait comme reprocher aux luddites de ralentir l’accumulation des forces productives en détruisant des machines, au lieu de s’organiser comme classe relative à celles-ci — le capital, ce qui ne serait pas faux per se, mais politiquement inutile si ce n’est pour concourir aux discours contre-révolutionnaires.
    3. Enfin, ces débats sont condamnés à rester scolastiques s’ils abordent le problème « dans l’abstrait » de « ce qu’il faudrait faire s’il y avait une direction organisée », et surtout, ils apportent de l’eau au mauvais moulin. Qui a aujourd’hui l’autorité pour dire qu’il est bon et révolutionnaire de brûler un commissariat ou une mairie mais qu’il serait mal et autodestructeur s’il s’agit d’une école ou d’une bibliothèque ? Là où nous voulons en venir, c’est qu’il n’y a personne aujourd’hui qui puisse se revendiquer capable de définir quels sont les bons symboles à attaquer, et au contraire ce qui relèverait du bien commun à protéger.

    Le récréatif est l’expression d’une haine de classe profonde, personne n’aime spontanément collectivement piller ou brûler. Ce discours part du principal qui devrait sembler évident qu’il est communément amusant de dépouiller un LIDL ou d’attaquer des institutions d’État. Comment en arrive-t-on là ? Est-ce naturel ? Culturel ? Non. C’est une catharsis de classe qui répond à une haine de classe.

    Cette haine et ce désir de destruction, ce n’est pas une violence apolitique, c’est une violence prolétaire. Beaucoup la ressentent dans leur tripe, cette envie de « tout cramer ». Il paraît si évident que « les jeunes de quartiers populaires veulent tout détruire » que l’on oublie de se rappeler que cela n’a rien d’un allant de soi, et tout d’un problème à poser dont la réponse est là encore que c’est un phénomène de classe. L’aspect prolétaire est principal, là où la dimension culturelle propre à ces quartiers est secondaire, comme toujours, il ne faut pas s’échouer dans la réification des identités — confondre cause et conséquence en utilisant comme explication ce qu’il faut expliquer.

    Les accusations de « mobilisation plus récréative que politique » ne sont pas nouvelles non plus. Les occupants des ronds-points étaient ainsi allègrement qualifiés de « chômeurs buveurs de bière ». Les Blacks blocs « d’étudiants en manque de frisson ». Ou encore les syndicalistes de « fainéants amateurss de barbecue ».

    La gauche radicale a — malgré ses divisions — ses codes. Ainsi, sans que cela ne fasse consensus, pour beaucoup attaquer une banque ou un organisme d’État est positif. Pourquoi ? Car cela revient à s’en prendre aux symboles honnis de l’État et du Capital ! Mais, attention, attaquer une école ou une bibliothèque serait le fin fond de l’erreur ! Pourquoi ? Car cela reviendrait à pénaliser les travailleurs et travailleuses du quartier. Cela peut paraître une évidence, mais cela ne fait que révéler les doubles standards de cette gauche, qui selon que les cibles de l’émeute correspondent à ses codes ou non, se croit capable de différencier le bon du mauvais vandalisme. Une école ne serait pas le lieu de la reproduction sociale de la hiérarchie capitaliste ? Le premier lieu de l’exclusion et de la distinction sociale ? Une institution de contrôle, calibré pour « surveiller et punir » ? La bibliothèque ne serait pas pareillement le temple d’une culture dominante, légitime, qui écrase et nargue celles et ceux à qui elle n’appartient pas, où certains sont refusés à l’ascension sociale qu’elle représente ? Soit, un autre lieu symbolique de l’ordre républicain, ou de la bienséance bourgeoise ? À l’opposé, une banque et une mairie ne sont-elles pas des lieux essentiels de la vie d’un quartier ? Tout et rien peuvent être des « bonnes » ou des « mauvaises » cibles. L’on peut toujours choisir de voir « l’assaut contre le monde capitaliste » ou « l’acte irréfléchi qui retombera sur le dos de monsieur et madame tout le monde ».

    Quant à la rhétorique des dommages collatéraux de la casse, elle n’est ni plus ni moins que celle qui est utilisée par les partisans de la politique bourgeoise, à chaque occasion. Et ce autant contre les Blacks blocs que les Gilets jaunes ou les mobilisations syndicales. Ce furent les arguments invoqués dès les premières casses de la Loi travail (« Ils font la faillite des petits commerçants ! »), lors des blocages de ronds-points de 2018-2019 (« Ils gênent tout le monde ! »), mais aussi à chaque grève (« Ils prennent la France en otage ! »). Il y a et il y aura toujours des dommages collatéraux. Et plus une mobilisation est anarchique, plus la proportion d’excès est à attendre dans celle-ci.

    Les tenants de la critique des violences urbaines en manifestation pourraient répondre que ce sont là de bons arguments anti-casse (« il faut user de méthodes qui n’ont pas de dommages collatéraux »). Mais nous pouvons répondre alors qu’une grève réussie est précisément une grève qui bloque le pays. Quid des pauvres usagers qui ne peuvent plus circuler lors des grèves à la RATP ou à la SNCF ? Quid des ordures qui s’accumulent aussi dans les quartiers défavorisés lors des grèves des éboueurs ? Nous pourrions continuer longtemps dans cette fuite en avant, à la recherche désespérée d’un mode d’action efficace à la précision chirurgicale (qui ne dérangerait que les « bonnes » personnes). Du côté syndicaliste des choses, le problème se pose aussi, l’on attend l’invention de la grève qui ne gêne que les bourgeois. Pourquoi serait-il glorieux que des grévistes détruisent les machines de leur usine menacée de délocalisation, mais le comble de l’autodestruction d’incendier des bâtiments de son quartier ? Sans que ces deux pratiques soient équivalentes pour autant, la différence de traitement concernant leur point commun (« l’autodestruction ») est un autre double standard.

    Chaque mode d’action peut être accusé de « faire le jeu des politiques bourgeois en décrédibilisant le mouvement », de « ne pas s’en prendre aux bonnes personnes », et de « handicaper en premier les travailleurs et travailleuses ». Si nous descendons sur cette voie, nous finissons chez les partisans de la négociation et de la politique bourgeoise. Ce n’est pas alors que les émeutes ou la casse qu’il faut abandonner, mais toute forme de lutte ! Mieux vaut accepter qu’il n’existe pas, et qu’il n’y aura jamais d’omelettes sans casser des œufs. Cela ne clôt pas le débat de la juste tactique dans la juste stratégie, car il faut être le plus économe et impactant possible dans notre lutte (le meilleur rapport coût/bénéfice possible dans un plan au long terme). Mais l’existence ou même la prolifération de dommages collatéraux ne sera jamais un argument valable pour frapper d’anathème une méthode ou une autre.

    Quel est le ressort tactique d’une grève ? Bloquer le travail et le capital pour bloquer la production de profit. C’est aussi fondamentalement un principe commun avec les opérations de blocage ou d’occupation. C’est précisément l’argument invoqué par les cortèges de tête (poser un problème à l’État en s’en prenant à la propriété privée qu’il est tenu de protéger). Les émeutiers ont frappé là où ça fait mal : la propriété privée. Cette transgression est révélatrice, les révoltés s’en prennent aux lois de la société de l’accumulation. Ils prennent ou détruisent par la force ce qu’elle leur promet sans leur délivrer. Sans que cela soit consciemment conçu comme tel, c’est une attaque contre l’ossature de la société capitaliste, ses normes, ses valeurs, son appareil de subordination, ses affronts, etc., de la part de ceux qui ont appris à la détester le plus. Le prolétariat n’a pas besoin d’attendre d’être une classe pour soi (consciente) pour connaître le capitalisme en soi (le vivre et le haïr).

    Nous ne nions ni que 1) cette mobilisation présente des dommages collatéraux importants, que 2) ceux-ci sont sûrement par sa nature chaotique plus importants que nécessaires, et que 3) il existe indéniablement également un caractère récréatif et cathartique. Et alors ? En quoi cela change-t-il quoi que ce soit par rapport à tout autre mouvement ? L’on peut débattre des proportions (coût/bénéfice), et nous ne pensons pas que l’actuelle révolte soit identique à aucun des exemples cités. Mais in fine, nihil novi sub sole ! Si nous pensons qu’il est juste de se révolter contre le capitalisme et les politiques racistes héritées du système colonial, alors il n’est pas moins juste de le faire avec des méthodes qui ne seraient pas les nôtres. Nous pouvons critiquer le manque d’efficacité, ou les fautes politiques, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’être des communistes ayant peur des ruines. Disons-nous que les émeutes équivalent à toutes ces autres mobilisations ? Non, elles ont leurs propres mots d’ordre, tactique, stratégie, etc. Mais ce que nous voulons exprimer avec ces comparaisons, c’est que ces émeutes doivent être jugées équitablement, selon les mêmes mesures que toute autre mobilisation.

    En 2018, lorsque le mouvement des Gilets jaunes a spontanément débuté, quelle était la position juste ? De le condamner car non-organisé, infesté par les fascistes (Action française, Bastion social, Front national, etc.), aux mots d’ordre vagues, et lui aussi propice aux excès ? Après plusieurs années de recul, cette position semble ridicule. Pourtant, c’était celle d’une partie non négligeable de la gauche. Les discours n’étaient en rien différents de ceux que l’on entend aujourd’hui : « ça ne mènera nulle part », « il n’y a ni objectif ni ligne politique claire », « beaucoup ont des idées réactionnaires ou confusionnistes », etc. Rétrospectivement, il est facile d’oublier que les Gilets jaunes connurent leur lot de scandale et de procès en progressisme (justifiés !). Cependant, l’on doit tous et toutes se remémorer qu’il exista alors des faits aussi graves que d’intercepter des migrants en voyage dans un camion, pour ensuite les remettre aux autorités.1

    Pour continuer avec l’exemple des Gilets jaunes, là aussi nous avions entendu un florilège de pseudo-arguments pour justifier la retenue de la gauche, qui prit plusieurs mois à dégeler. Mais que doit être notre logique maîtresse dans le jugement d’un mouvement X ou Y ? Premièrement, en connaître les mots d’ordre, explicites et implicites. Et deuxièmement, après une observation d’ensemble, distinguer le principal du secondaire, c’est-à-dire le nécessaire du contingent. Le mouvement des Gilets jaunes a — lui aussi — regorgé de slogans réactionnaires (anti-immigration, racistes, collaborationnistes de classe, etc.) et d’actes antisociaux, mais qu’est-ce qui qui était le principal? Que la sociologie était populaire, les revendications étaient concentrées sur des problématiques populaires (« justice sociale ») et des désirs d’appropriation du pouvoir politique (« démocratie directe », « 1789 »). Les aspects racistes et antisociaux n’étaient pas le cœur du mouvement, mais des dérives, importantes mais qui furent progressivement combattues et ostracisées (autant organiquement que consciemment). Les émeutes actuelles ne connaîtront malheureusement peut-être pas la même maturation (en raison de leur méthode de mobilisation plus fatalement éphémère), mais elles possèdent tout autant un aspect principal et secondaire. La nature de classe — prolétaire — et la qualité de la colère — populaire — sont principales, le reste est secondaire (ce qui ne veut pas dire négligeable !). Les idées réactionnaires et les comportements antisociaux existent dans les masses populaires, on l’a constaté, on le constate, et on le constatera toujours.

    En quoi les modes d’action traditionnels de la gauche seraient-ils fondamentalement meilleurs que ceux qu’on choisit les jeunes de banlieues ? Le récent mouvement contre la Réforme des retraites, aussi organisé et large qu’il fût, se solda par un échec, qui n’est que le dernier dans l’histoire des luttes syndicales en France. Il faut faire mieux que des émeutes sans cadre et sans projet politique positif, mais qu’avons-nous à leur proposer dans l’immédiat ? L’impasse n’est pas que celle de l’émeute, elle est plus générale face à l’État bourgeois et à la politique néolibérale.

    Il ne faut surtout pas être béatement admiratif des « réussites » martiales des émeutes (comprendre : avoir réussi à dépasser largement l’échelle des destructions matérielles de tous les apôtres du Black bloc rassemblé depuis 2016). Premièrement, car ces réussites ne sont que pyrrhiques (le nombre d’interpellations est très important et demain la répression étatique ne s’annonce pas plus douce). Deuxièmement, car malgré leur envergure, elles sont sans lendemain et ne sont que l’autre facette de l’impuissance du peuple face à la bourgeoisie et son État (l’explosion fait beaucoup de bruit et de fumée, mais elle est courte, contrôlée et n’aura qu’effleuré superficiellement la structure capitaliste et étatique). Et troisièmement, car elles sont le symptôme le plus éclatant de notre propre incapacité à convertir dans un sens transformateur et organisé ce potentiel révolutionnaire exploitable (les communistes sont encore inaptes à remplir leur devoir).

    Nous avons toute la liberté de regretter cet état de fait, ou de redouter l’envergure de la contre-offensive réactionnaire, qui exploitera autant que possible à son compte les présents événements, et qui fera peser le poids de l’oppression d’autant plus lourdement sur ces quartiers. Mais dans les 2 cas, nous n’avons aucun pouvoir sur ces événements. Nous ne pouvons ni revendiquer, ni proposer une direction communiste à ce mouvement, ni empêcher les réactionnaires d’être réactionnaire, ou l’État bourgeois d’être bourgeois. Notre seule issue par le haut n’est pas dans le rejet ou la désolidarisation, mais dans le soutien (il faut en retenir ce qu’il y a de positif). Mais celui-ci n’est pas satisfaisant en soi, il ne doit être qu’une base, un pré requis, pour le travail qui attend les communistes : reconstruire l’organisation de classe et de combat du prolétariat, grâce à laquelle la violence ne sera plus le langage de la frustration sans avenir, mais celui de la transformation révolutionnaire.

    Cet outil de notre victoire doit quitter notre imagination, pour aller s’enraciner dans les masses populaires de France. Mais en attendant qu’il existe, et puisse revendiquer avec succès être l’unité et l’arme des exploités et opprimés, nous ne pouvons pas nous contenter de réagir avec une morgue ou un défaitisme indécent devant les expressions innées de la résistance populaire et prolétaire. Pour quiconque se dit sincèrement et sérieusement communiste (sans même parler d’être une avant-garde), ce sont des principes de base.

    Nous avons dit plus haut que cette colère et cette violence étaient stériles. Est-ce vrai ? Oui, au sens où elle ne porte pas de projet transformateur et n’est donc réduite à n’être qu’une réaction, puis à se disperser par manque de cohésion et de prévision. Mais elle fait partie d’un processus d’accumulation (d’expérience, de pratique, de connaissance, etc.) qui lui n’est pas stérile, elle en est une étape. La société capitaliste « s’échauffe », la pression augmente, et les soupapes qui ont suffi ces 70 dernières années sont maintenant incapables de jouer leur rôle dissipatif face au néolibéralisme et à la crise de l’impérialisme. Le résultat, ce sont les expressions nouvelles, plus antagoniques et plus improvisées, de la violence sociale. Les Gilets jaunes en étaient aussi une étape. La dernière défaite syndicale aussi. Ce que cette progression contient en germe — seulement mais effectivement — c’est la révolution communiste.

    La tendance que nous décrivons, c’est celle de l’intensification croissante de la lutte des classes en France. Ce sont dans les quartiers populaires que la hausse du coût de la vie et que le renforcement de la violence du capitalisme et de son État se fait sentir en premier, ce n’est donc en rien étonnant que ce soit de là que proviennent aussi les premières secousses.

    Nous en revenons à notre question originelle. Que faire de mieux ? La première étape est de ne pas passer plus de temps à dénoncer les excès du mouvement qu’à le défendre face à la contre-offensive réactionnaire raciste et ses éléments de communication animalisant : défendre notre classe. La seconde est de ne pas se renfrogner dans un désespoir capricieux au vu de la présente absence de débouchés de ce nouveau mouvement, et des représailles qui s’annoncent : ne pas confondre gravité et mélancolie. La troisième est de poser à nouveau le problème stratégique qu’a ressassé le mouvement ouvrier dans son histoire : comment transformer une classe en soi en classe pour soi ?

    Deux slogans éprouvés apportent des solutions : « étude, organisation, propagande » et « servir le peuple ». Il n’y a pas de « gauche blanche » en tant que telle, en revanche, la gauche s’est embourgeoisée, et du même coup « blanchie ». La gauche des banlieues a disparu, car elle s’est détachée de l’ensemble de la classe prolétaire. Mais elle a existé (les « banlieues rouges »). Ce qu’il faut reconstruire, c’est une gauche politique et ouvrière, c’est-à-dire communiste. Celle-ci sera mécaniquement aussi une gauche des banlieues, car c’est là que se concentrent les populations prolétaires les moins « privilégiées » de nos pays impérialistes. Il n’y a que cette édification qui puisse être capable de proposer une issue de l’impuissance en donnant à la colère un pouvoir transformateur.

    C’est un travail long qui viendra autant de l’intérieur que de l’extérieur des banlieues, dans une dynamique générale portée par tous les exploités et opprimés, et toutes les exploitées et opprimées.

    Cet optimisme n’est pas celui de l’impatience, c’est tout à l’inverse, celui du temps long qui sait gagner sur la distance.

    En bref, il s’agit de penser et d’agir en révolutionnaire conséquent.

    1. https://www.leparisien.fr/faits-divers/quand-des-gilets-jaunes-remettent-des-migrants-aux-gendarmes-21-11-2018-7948308.php
  • Nahel

    Ce mardi 27 juin dernier, un enfant de 17 ans a été abattu par balle à Nanterre. Nahel a été agressé par plusieurs individus adultes qui l’ont menacé physiquement et verbalement. Plusieurs vidéos attestent du déroulement des faits, l’on entend notamment un des agresseurs énoncer très clairement des menaces de mort, « je vais te mettre une balle dans la tête », en tenant Nahel en joue avec une arme. Il s’est alors vraisemblablement enfui, avant d’être tué peu après.

    Nos pensées vont évidemment à la famille de Nahel, à tous ses proches, mais aussi à toutes celles et ceux qui peuvent se reconnaître soit en lui, soit dans le vécu commun des circonstances funestes qui ont conduit à sa mort.

    Seulement voilà, les agresseurs en arme avaient le droit de leur côté, car ils représentent l’État. Quant à Nahel, il n’avait pas le droit de conduire une voiture, car il était mineur. Mais surtout, Nahel était dans le mauvais quartier, où le « refus d’obtempérer » avec les forces de police est passible du risque aléatoire d’une peine de mort sommaire. Aux yeux de l’idéologie bourgeoise, il y a un coupable et un justicier. Il y a le délinquant, qui n’avait pas le droit de conduire une voiture sans permis, d’avoir peur lorsqu’il est agressé par des adultes et menacé avec un pistolet, ou même d’être peut-être en colère contre l’arbitraire de la domination étatique. Et il y a celui qui a le bon uniforme, mais aussi la bonne origine sociale, celle qui a pour elle le « devoir civilisateur » de la grande et glorieuse République Française. La flagrante asymétrie entre les bourreaux et la victime, qui confine à l’absurde, est donc censée ne plus exister. L’enfant qui s’est fait tirer dessus est avant tout reconnu coupable, non pas de conduite sans permis, mais de non-respect à une caste supérieure, c’est-à-dire d’être originaire d’un quartier prolétaire pour population issue des pays dominés, anciennement colonisés. La légalité métropolitaine y voit la gangrène à pacifier, autant celle qui mit le feu à Paris en 1871, que celle qui posait des bombes en Algérie en 1954.

    Cette norme à laquelle tous et toutes devraient se soumettre, c’est celle du rapport entre l’État bourgeois et le reste de la société, et entre le colonisateur et le colonisé. Il y a une filiation directe entre la politique animant la police nationale dans les « banlieues », et celle des corsaires de l’ancien régime, des cosaques de l’empire tsariste ou de la police coloniale de l’Empire Français d’outre-mer. Le droit et le pouvoir découlent du haut de la hiérarchie sociale (« l’ordre ») vers le bas. Il n’y a pas de crime trop grand pour la défense du statu quo.

    Dès la nuit du 27, puis dans celle du 28 et du 29, d’importants soulèvements ont eu lieu dans plusieurs quartiers populaires en France. L’on recense de nombreuses destructions matérielles (véhicules, mobilier urbain, mairies, commissariat, commerces, etc.). Egalement de nombreux blessés et de personnes interpelées. Les médias dominants et les représentants réactionnaires se sont empressés de dégainer leurs rengaines les plus classiques : mensonge éhonté quant au présupposé casier judiciaire de la victime1 (ce qui serait censé changer quelque chose à la qualité morale du meurtre en question), animalisation de la légitime lutte violente des dominés contre les dominants, relais d’images et de narratifs évocateurs et choquants pour susciter la peur et le dégoût envers les manifestants, et enfin la maintenant très traditionnelle injonction générale à « condamner », pour se rallier à l’union sacrée de l’ordre (celui des classes dominantes). La violence ne serait pas celle de la résistance active contre l’État, mais un déchaînement aveugle, insensé, abruti, etc.

    Il ne s’agit pas de dire que les actuels émeutiers sont des anges irréprochables. Seulement d’affirmer, premièrement, que dans tout acte de révolte contre l’état présent des choses, il y a des excès, et qu’ils sont de l’ordre de la nécessité (l’entropie sociale en surplus ne peut transformer et se dissiper d’abord que de manière chaotique). Deuxièmement, les condamner ne peut revenir qu’à faire voix unique avec les discours réactionnaires pacificateurs (il faut savoir manœuvrer pour que notre rhétorique conserve son autonomie politique de classe). Ils ont raison de se révolter.

    Rien n’est exceptionnel dans cette révolte populaire, ni le déclencheur, ni les modes d’action. L’on se souvient évidemment des émeutes de 2005 suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Elle s’inscrit dans la longue histoire des mobilisations de banlieues contre les violences policières et pour la justice. Ce qu’elle fait une nouvelle fois apparaître, c’est le contraste persistant avec une autre tradition, celle des mobilisations syndicales, dont le récent mouvement contre la réforme des retraites (2019-2023) est une parfaite illustration. Contraste dans les modes d’action, dans la sociologie, mais aussi dans les mots d’ordre. Le défilé syndical et l’émeute, la population des banlieues à majorité issue des pays colonisés et la population à majorité issue de la métropole, mais surtout, d’une part des mots d’ordre économiques (« les salaires et la retraite ») et d’autre part politiques. Il n’est pas l’objet ici de dire si oui ou non les modes d’action violents des mobilisés actuels sont efficaces, mais là où la politique est incontestablement, c’est bien dans leurs mots d’ordre. Pourquoi ? Car, en filigrane seulement, mais tout de même, ils avancent la question du pouvoir politique. En substance : « la violence de l’État n’est pas plus légitime que la nôtre », « cet État et sa justice ne nous appartiennent pas », « la pax republicana, sa liberté, son égalité, et sa fraternité, n’est qu’un mensonge », « il n’y a pas de négociation à attendre », etc. La violence qui s’est déployée d’avant-hier soir jusqu’à hier soir dans toutes les banlieues de France, était éminemment politique, ce qui était aveugle, ce n’était pas celle-ci, mais les idéologues bourgeois qui ne le voyaient pas.

    Les actuels émeutiers, quelles que soient leurs idées particulières, ont compris tout de même une vérité fondamentale qui fait toujours défaut à beaucoup : qu’il n’y a rien à attendre de la république bourgeoise. Le problème dans « agent des forces de l’ordre », ce n’est pas cet « agent », mais bien « l’ordre » qui requiert et exerce une « force ». Et cet « ordre », ce n’est pas celui de Macron, c’est celui de la République Française : c’est bien elle qu’il faut renverser pour se libérer.

    Cela nous rappelle un évènement marquant de notre histoire récente, le mouvement des Gilets jaunes ayant débuté en novembre 2018. Ce qui a fait date alors ce fut 1) les mots d’ordres également politiques (« démocratie directe/populaire », « justice fiscale, sociale et environnementale », « il faut refaire 1789 ») ; 2) les modes d’action également extra-institutionnels (se distinguant tant des réformistes électoralistes et parlementaires que de la lutte et de la négociation syndicales) ; 3) sa spontanéité et son absence de direction organisée et 4) sa sociologie ne pouvant être recoupée dans aucune des deux traditions évoquées plus haut (ni une lutte des banlieues ni une lutte syndicale ou parlementaire). Sur ce 4e point, ce qui fut particulièrement remarquable, c’est cette jonction tant invoquée mais si peu observée entre les luttes des banlieues et celles des « blancs ». Les Gilets jaunes ont de facto fait cette convergence. La réalité n’est certes pas si binaire, mais ces catégories (banlieues/blancs et spontanéité/institutionnel) révèlent de processus eux bien réels.

    La colère existante dans et en dehors des banlieues, ne se reconnaissant pas dans le projet et la méthode institutionnelles des partis réformistes, associations et syndicats, mais dépassant aussi celle des révoltes comme celle qui s’observe actuellement (la colère de vivre d’un salaire à l’autre, plus universelle et ne se réduisant pas à la colère d’être un citoyen de seconde zone), a percé le silence pour créer son propre mode de revendication. En bref, à la colère populaire a répondu l’unité populaire (contre laquelle les fascistes ont été impuissants). La convergence idéologique s’est d’autant plus faite que beaucoup de Gilets jaunes issus de sociologie en majorité restée épargnée par la violence systématique de l’appareil étatique, ont découvert les samedis ce que vivent comme quotidien les banlieues. Pour beaucoup, le déclic s’est fait.

    Dans les deux cas, leurs mots d’ordre étaient immatures, tout comme leur conscience politique (encore loin d’une conscience de classe). Mais s’y trouvait cependant déjà posé le problème du pouvoir politique, en des termes et avec des catégories certes brutes, mais déjà là. Il ne faut pas voir cette mobilisation ou aucune autre comme nous aimerions qu’elle soit, il ne faut pas projeter mécaniquement sur elle le politique que nous voudrions voir, mais ne pas y discerner le politique qui y existe, c’est faire preuve d’une cécité impardonnable.

    Un dernier parallèle pertinent peut être fait entre Gilets jaunes et la présente mobilisation, dans ses limites. Il ne semble pas exister chez les présents révoltés de perspectives transformatrices pérennes — de projet politique construit à proposer. Les demandes qui émergent semblent minimales (« justice pour Nahel », « fin des violences policières », etc.) et la majorité du discours est occupé par l’expression d’un rejet radical mais encore stérile des institutions étatiques françaises. Les revendications des Gilets jaunes avaient plafonné dans une situation analogue (« référendum d’initiative populaire », « rétablissement de l’ISF », etc.). L’on retrouve aussi des impasses communes entre l’éphémérité de la violence désorganisée de ces émeutes et de, par exemple, celle des Blacks blocs. Ces derniers ont plutôt fait le choix stratégique d’agir en marge de manifestations syndicales, en s’y rattachant (d’abord car ils en sont issus et en sont une frange radicalisée, ensuite pour profiter de sa protection, et enfin car ils n’ont pas de quartier desquels collectivement partir spontanément), mais font face à un cul-de-sac politique similaire.

    Malgré tout le positif que l’on doit constater, le manque de direction politique est flagrant. Cependant, même s’ils n’ont pas encore compris où aller, ils ont déjà compris que « seul le peuple sauve le peuple », ce qui est une première étape dans la construction d’une conscience de classe, qui prit plusieurs mois à maturer dans le cas des Gilets jaunes.

    Impossible d’aborder ce sujet sans poser le problème du biais raciste de l’idéologie coloniale. Ainsi, même si tout acte de défiance ouverte contre le pouvoir établi doit subir les mensonges bourgeois (plus ou moins hystériques), aucun autre type de mobilisation ne souffre de ces diffamations aussi largement et aussi radicalement (que ce soit les syndicats, les Gilets jaunes ou les Blacks blocs). Là où les revendications des uns sont délégitimées, celles des banlieues sont totalement occultées pour ne laisser que des parallèles ambigus (plus ou moins volontairement) avec le pillage de Rome — pour le plus grand plaisir de ceux qui fantasment la guerre des civilisations.

    « Tout ce qui bouge n’est pas rouge », mais ces émeutes sont celles de prolétaires. Cette évidence ne pourra jamais être trop répétée. Les émeutes de banlieues sont des révoltes populaires. Pourtant, dans une grande partie de la gauche, les « émeutes de banlieues » sont exclues de cette histoire de résistance en France. Ainsi, 2005 ne ferait pas date dans l’histoire des mouvements sociaux, mais les Gilets jaunes, eux, si. Comment donner raison à ce double standard ? Il faut le contredire, et dénoncer ce qu’il révèle.

    À ce titre, il existe chez de nombreux commentateurs — de droite mais aussi de gauche — un amalgame quasi implicite entre émeutes et crime organisé et/ou islam politique : les actuels émeutiers seraient en majorité des dealers (c’est à dire, issus du sous-prolétariat), sinon de terribles islamistes. Il convient de poser quelques affirmations élémentaires. Premièrement, même si les marchés illégaux sont particulièrement développés dans les quartiers populaires, réduire ces derniers à ceux-ci n’est ni plus ni moins qu’un mensonge raciste faisant le jeu de la préfecture. Deuxièmement, la participation des dealers ne signifie pas qu’ils auraient la direction du mouvement, et avoir acheté ou vendu sur ce marché illégal n’équivaut pas à être un mafieux ou un professionnel du trafic. Troisièmement, depuis plusieurs années, partout où ils l’ont pu, les institutions du crime organisé ont joué un rôle contre-révolutionnaire et anti-populaire (en tant que para-État d’un para-marché) (l’on se souvient des dealers de Marseille qui ont tiré au paintball sur un blocage de lycée car celui-ci nuisait au business, et que illégal ou pas, les profits d’abord). Et quatrièmement, l’on peut en dire de même des institutions religieuses musulmanes, quel que soit leur degré de « radicalité » (appel au calme, vœux pieux etc.). Répétons-le une dernière fois : cette colère et cette violence sont celles du prolétariat de France (et plus particulièrement de sa frange la moins aristocratisée).

    L’on peut aujourd’hui à raison déplorer la faiblesse du camp communiste, incapable d’organiser et de proposer un débouché politique et des méthodes de lutte plus efficace et/ou moins coûteuse. Mais de cette impuissance regrettable, il ne faut pas aller jusqu’à se trouver des excuses pseudo-révolutionnaires pour condamner la casse. Lorsque la violence des opprimés s’exprime, il n’y a plus que deux camps (que l’on le veuille ou non). C’est bien un autre genre d’impasse politique — toutes proportions gardées — qui a conduit les « pétroleuses » de 1871 à incendier Paris devant l’avancée des troupes de la République. Aurait-il fallu se ranger derrière Victor Hugo pour regretter et condamner la violence « des deux côtés de la barricade » ? Ces sensibleries sur la violence dans l’abstrait sont inutiles, et surtout parfaitement inaudibles politiquement.

    Cela ne signifie pas que nous considérons que l’intégralité des actions des nuits dernières était politiquement justifiée. On ne peut pas nier le contraire, car il existe dans tout mouvement collectif des comportements antisociaux, inutiles ou contre-productifs. Mais dire cela c’est ne rien dire, car cela est vrai en tout lieu et pour tout phénomène collectif — fatalement. Ce qu’il faut en revanche impérativement noter, c’est que ces excès sont systématiquement désignés et instrumentalisés par toujours les mêmes personnes : les apôtres du sacro-saint statu quo. Soutenir « avec réserve » ou condamner le mouvement en cours car il y aurait des dommages collatéraux, c’est ni plus ni moins que défendre une ligne anti-peuple en s’alliant par lâcheté avec les injonctions morales de la très respectable bienséance bourgeoise. Une révolte populaire non plus n’est pas un dîner de gala. Il faut savoir faire preuve de discernement à la fois pour reconnaître les excès et dénoncer les idées et actes réactionnaires là où il y en a, et pour ce faire sans faillir à notre rôle en restant du bon côté de la barricade. Il faut évidemment toujours critiquer (la stratégie, les tactiques, les mots d’ordre, etc.), mais ce sans céder aux pressions réactionnaires (appels au calme, à la modération, à la négociation, à la restauration de la paix sociale, « la violence est compréhensible mais ne résout rien ! », etc.).

    À ce propos, nous devons condamner sans réserve la vandalisation du mémorial de la Shoah de Nanterre, qui était politiquement inacceptable. Mais il doit être possible de formuler ce jugement (critiquer les excès) sans qu’il ne vienne ternir notre soutien franc (défendre la violence populaire).

    Se pose à nous une question récurrente : que faire ? Le vent qui souffle depuis les banlieues nous reste paradoxalement hermétique. La tradition politique à laquelle nous appartenons (les organisations communistes extra-institutionnelles) est plus habituée à se rallier aux luttes syndicales qu’aux jets de violence spontanée. L’irruption des Gilets jaunes avait d’ailleurs posé beaucoup de problèmes à nombre d’organisations homologues à la nôtre (« y participer ? », « comment ? », etc.). Serions-nous une gauche « trop blanche » pour assister les banlieues dans ce combat ? Ou devrions-nous laisser les « premiers concernés » entre eux, au risque de faire du tourisme de l’émeute ? Il conviendra d’apporter des réponses établies à ces problèmes, avec tout le sérieux qu’ils requièrent, mais nous nous en tenons pour l’instant à proposer cette analyse préliminaire et à tracer des lignes de distinction importantes.

    1 https://www.liberation.fr/checknews/mort-de-nahel-a-nanterre-polemique-autour-du-casier-judiciaire-de-ladolescent-tue-par-la-police-20230628_YB7EPVLKEBBA3E4I36LGWJYF6Y/

  • Opération Wuambushu

    Opération Wuambushu

    L’opération Wuambushu, « reprise » en mahorais, est une opération de police déclenchée à Mayotte. Cette opération massive a mobilisé un grand nombre de membres des forces de l’ordre. Mais, loin du succès éclatant souhaité par l’État, cette opération, visant à « démolir 1000 bangas », ces habitats informels faits de tôle, se mue en crise multiple, judiciaire, sociale, politique et diplomatique.

    D’emblée, cette opération s’est heurtée à l’hostilité de la population, et particulièrement des migrants, qui se sont opposés en masse. La répression a été forte, France TV souligne que : « Pas moins de 650 grenades lacrymogènes, 85 grenades de désencerclement et 60 tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) ont été utilisés pour tenter de faire fuir “une centaine d’assaillants armés de machettes”, selon les forces de l’ordre, citées par Le Monde (article pour les abonnés). Les policiers ont même ouvert le feu à 12 reprises à l’aide de leurs pistolets automatiques “vers le sol et pour faire fuir” les assaillants, selon plusieurs témoignages récoltés par [Le Monde]. »

    L’opération a connu un revers mardi. L’expulsion d’un bidonville, « Talus 2 » a été suspendue par la justice. Celle-ci considérait que l’opération était irrégulière et que les conditions de relogement n’étaient pas respectées. Le juge des référés « ordonne au préfet de Mayotte de cesser toute opération d’évacuation et de démolition des habitats ». Le préfet a fait appel de la décision, soutenu par le ministre de l’Intérieur, lequel assurait que l’opération « l’opération est en cours, elle continue » et « va même encore s’intensifier ».

    L’association Droit au Logement (DAL) a très justement souligné que cette opération de destruction des logements informels était « d’une ampleur inédite en France depuis un siècle » se rapprochant en cela des logiques d’expéditions coloniales. Elle est dirigée contre les plus pauvres et les plus précaires de l’île.

    En temps normal, il est illégal de détruire le logement d’individus, formel ou non. Mais la loi prévoit une exception : « à Mayotte et en Guyane, lorsque des locaux ou installations édifiés sans droit ni titre constituent un habitat informel (…) et présentent des risques graves pour la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publique ». Cette partie de la loi sur le logement de 2018 permet à l’État de détruire les maigres possessions de certains, de les jeter à la rue et de les laisser dans le dénuement — puisqu’ils n’existent pas juridiquement.

    Le DAL souligne que Mayotte « ne dispose pas des moyens suffisants de relogement ni même d’hébergement au regard du nombre d’expulsions/destructions envisagées », l’opération est donc vouée à ne rien résoudre et à générer simplement de belles images et plus de misère.

    L’existence d’une économie souterraine à Mayotte ne fait pas de doute. L’importance du secteur informel est autant due à des questions économiques liées à l’absence de travail qu’ont des questions juridiques, le statut de ceux qui la pratiquent, souvent dans l’irrégularité. Cependant, il ne semble pas que frapper les personnes qui pratiquent l’économie informelle contribue à résoudre leur situation. L’opération de police actuelle n’est ni orientée vers le fait d’améliorer la situation de celles et ceux qui vivent dans les bidonvilles. Elle n’est d’ailleurs pas même outillée pour réprimer ses cibles officielles. Le DAL souligne que les bandes délinquantes de Mayotte se sont tranquillement repliées en amont. Plus organisées, elles ont été informées de l’opération et l’ont anticipé.

    Le déploiement spectaculaire est plus une occasion, à grands frais, d’essayer de faire oublier qu’en métropole, la police réprime les mobilisations pour les droits sociaux. Elle s’inscrit dans la même ligne que les déclarations sur les fraudes sociales de Bruno le Maire, stigmatisant les personnes étrangères ou d’origine étrangère (surtout d’un côté de la Méditerranée). Il s’agit de clins d’œil appuyés à l’extrême droite et de tentatives de déflexion de la colère vers des boucs émissaires.

    Darmanin annonce que « L’action menée à Mayotte est la restauration de la paix républicaine. C’est une action difficile, mais extrêmement résolue ». Cependant, dans son fond et dans sa forme, elle évoque une gestion coloniale du siècle dernier, ou les raids d’escadrons dans les favelas. La gestion de cette question a été dénoncée par les Comores, qui ont bloqué l’arrivée d’un navire rempli d’expulsés : « Tant que la partie française décidera de faire des choses de façon unilatérale, nous prendrons nos responsabilités. Aucun expulsé ne rentrera dans un port sous souveraineté comorienne ». Les Comores n’oublient pas, d’ailleurs, que la France possède une responsabilité importante dans leur situation. Elle a fomenté plusieurs coups d’État dans le but de déstabiliser l’archipel, allant jusqu’à faire du mercenaire Bob Denard le « vice-roi des Comores » pendant une décennie (1975-1985).

    Si cette opération illustre une manière très coloniale de gérer les problématiques qui ont lieu dans les territoires périphériques, il n’existe pas d’océan entre les méthodes là-bas et ici. Les territoires les plus périphériques de l’État français ont toujours servi de laboratoire d’expérimentation sur des méthodes de répression qui, par la suite, ont été systématisées sur l’ensemble du territoire français. Le choix, à Mayotte, de procéder par des méthodes coloniales est à la fois un héritage du passé et du mépris des colonisés, mais à la fois un test.

    La France est victime d’une dissonance cognitive : elle se perçoit comme le pays des droits de l’homme et targue d’une exemplarité totale. Mais la réalité la rattrape. Et des fêlures apparaissent dans son image. Sa répression critiquée vertement à l’intérieur et à l’extérieur. Si, bien sûr, quand l’Iran tacle la répression en France, il y a une part de cynisme. Mais son attitude ou la réaction des Comores montre que l’Occident a tendance à se retrouver isoler. Ses valeurs prétendument universelles ne sont plus prises au sérieux devant le constant deux poids deux mesures. La perpétuation d’un mode de pensée colonial ne fait que rendre plus difficile la transition vers le jour où les pays dominants ne seront plus en mesure de faire tenir leur ordre, et où les anciens dominés viendront leur demander des comptes.

  • Réforme des retraites : du nouveau ?

    Réforme des retraites : du nouveau ?

    Ce 16 mars, la réforme du régime des retraites porté par le gouvernement Borne a été adoptée au 49.3, c’est-à-dire en contournant le débat parlementaire. Le 20 mars suivant, la motion de censure transpartisane a échoué à faire obstacle au gouvernement.

    Nous n’avons pas écrit sur la lutte contre la réforme des retraites depuis 2020 et le début de la crise pandémique. La raison est simple : nous n’avions jusqu’à récemment rien à ajouter.

    Que dire ? En quoi cette réforme va précariser l’ensemble des classes populaires ? Commenter son contenu, en expliquant comment ce changement du régime de retraite est un recul pour notre système social de solidarité, l’ensemble des syndicats l’ont déjà fait, et nous n’avons rien à rajouter qu’ils n’aient déjà dit. Il serait du même ordre d’utilité de renchérir en émettant un énième appel à continuer la mobilisation. Souligner une autre grande victoire de la politique parlementaire n’est jamais superflu, mais n’apporte rien de neuf non plus.

    Cependant, la mobilisation qui s’observe depuis plusieurs mois en France, et qui reprend là où s’était arrêté celle de fin 2019-début 2020, possède selon nous un certain caractère exceptionnel. Cette particularité ne réside pas dans son ampleur. Les manifestations ont rassemblé jusqu’à 3,5 millions de participants, ce qui est bien devant les mouvements de 1995 contre le plan Juppé (2 millions) et 2016 contre la loi Travail (1,2 million), ou encore 2017 avec les Gilets jaunes (1 million). Cela en fait quantitativement le plus grand mouvement depuis mai-juin 1968 (10 millions de grévistes). Mais au-delà de la taille, tout se passe dans la très orthodoxe tradition de protestation syndicale de la Ve république. Même les désormais coutumières violences qui s’accompagnent, n’ont plus rien d’inédit. Elles sont intégrées à la normalité de la mobilisation, autant comme composante des cortèges, en marge des syndicats, que par le dispositif policier prévu pour les contenir.

    C’est car il n’y a dans l’histoire récente jamais eu autant d’investissement dans la familière formule de la journée de grève-manifestation, que son impuissance est aujourd’hui un marqueur d’une certaine portée historique.

    Cette réforme n’est que la dernière itération d’une série de percées, dans l’offensive bourgeoise contre le système social construit en France après la 2de guerre mondiale. L’on peut lister comme précédent la loi Travail (2016), la réforme Parcoursup (2018), la Réforme de l’assurance chômage (2019-2021) et la loi Sécurité globale (2021). Nous avions il y a quelques années disséqué le plan de bataille de la bourgeoisie française dans Cap 2022, et nous n’avons pas été déçus. Cette sape des libertés économiques, mais aussi politiques, acquises en France après guerre, c’est le néolibéralisme. Nous entendons par là l’entreprise politique, menée en France mais aussi dans les autres pays occidentaux, de dissolution des modèles socio-économiques hérités du consensus keynésien. Son but annoncé est d’augmenter le taux de profit en baissant le coût du travail — le salaire, et en le « flexibilisant ». Cette pression générale sur le travail — donc sur les travailleurs et travailleuses — s’exprime simplement comme une attaque générale du capitalisme sur les conquis passé du mouvement ouvrier.

    Le néolibéralisme est dans l’ordre des choses : le danger communiste, incarné par le PCF et l’URSS, qui a contraint notre bourgeoisie à acheter un compromis avec le mouvement ouvrier, n’existe plus. Les années 80 sont celles du recul du communisme comme acteur de premier plan dans le monde, cette décennie est aussi celle de l’inauguration du néolibéralisme aux USA (Reagan en 1981) et au Royaume-Uni (Thatcher en 1979), mais également d’un nouveau « pragmatisme » économique qui s’est connu en France avec le « tournant de la rigueur » (1983). Au consensus keynésien s’est donc substitué le consensus de Washington, qui n’a plus rien d’un compromis. Cette transformation dans les pays alignés sur les USA, au slogan de « dérégulation », fut au niveau national l’œuvre conjointe des bourgeoisies, mais aussi au niveau international celle d’organismes tel que le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale, tant par leurs rôles d’incitations négatives et positives sur les États, qu’avec leur démantèlement de certaines institutions (par exemple, les Accords de Bretton Woods de 1944 dans les années 70). Les démocraties libérales ont dû s’adapter pour survivre au lendemain de 1917, et car cette adaptation n’est aujourd’hui plus nécessaire, le régime bourgeois que nous connaissons mute en conséquence. L’exploitation et la coercition sociale (« l’autoritarisme »), qui furent externalisées dans les colonies, sont rapatriées ici, sans qu’elle ne s’allège là-bas. Cette re-internalisation se traduit par l’évanouissement du contrat social paternaliste, plus démocratique, qui fut acheté par « la place de la France dans le monde » (comme pays dominant). Les taux de profits ne le permettent plus, et le mouvement ouvrier en France et dans le monde ne l’imposent plus.

    Le caractère extraordinaire de ce mouvement est dans son impasse : il carbure à plein régime, en vain. Son envergure et ses modes d’action correspondent simplement à un niveau de conflictualité sociale qui n’est plus celui de la classe capitaliste française, et de leur champion, Macron. À ce titre, l’ensemble des luttes syndicales depuis les années 2010 ont été des défaites défensives : les acteurs syndicaux n’arrivent plus à imposer un rapport de force considérable. Nous sommes mis en face d’un fait qui n’est pas récent.

    La grève elle-même rencontre de nouveaux défis, avec le recours de plus en plus systématique aux réquisitions. Ces méthodes ouvertement violentes sont utilisées par l’État pour briser l’insubordination ouvrière là où sa solidarité et combativité est la plus développée et où la mobilisation est donc la plus insupportable (économiquement, mais aussi politiquement, car ces exemples de résistance sont dangereux).

    Plus généralement, l’intervention directe et violente des forces de police augmente, tant dans sa fréquence, son extension que son intensité. Sur les blocages lycéens et étudiants, les piquets de grève et évidemment en manifestation — y compris strictement syndicales — beaucoup de modes d’action ne présentent plus le même rapport bénéfices/risques que jusqu’à récemment auparavant. Il est possible d’être gazé, frappé, insulté, éborgné, en participant à un simple défilé déclaré en préfecture, à une occupation d’université ou à un piquet de grève, sans que l’investissement n’en soit pour autant proportionnellement rétribué — tout au contraire. Cette répression s’est universalisée à l’ensemble du mouvement et ne se circonscrit plus à l’encontre des cortèges de tête. Ces derniers, innovation du mouvement contre la loi Travail perfectionné lors des Gilets jaunes, n’ont plus l’impact et l’originalité qu’ils ont pu avoir à leur naissance. Le pouvoir bourgeois s’est radicalisé, et l’« avant-gardisme » d’hier est devenu une banalité du maintien de l’ordre. Alors même que l’acceptation de la violence, comme utile et légitime, est croissante dans la population française1, celle-ci semble avoir de moins en moins d’impact dans ce format. Y compris dans le champ médiatique légitime, habitué de la « condamnation des violences », il semble poindre un désintérêt relatif pour la déploration d’hécatombe d’abris-bus.

    Si la forme de mobilisation syndicale post-68 est mise aujourd’hui en échec, pourquoi ne pas retourner aux classiques antérieurs ? Refaire mai-juin 68 est séduisant : l’étendue des grèves, la combativité des occupations d’usine et d’université, la nouveauté et la force de la convergence ouvriers-étudiants, la puissance des organisations politiques et syndicales, le degré de conscience révolutionnaire de chacun, la crise de fin de régime gaulliste, etc. Mais les conditions objectives et subjectives d’alors se laissent désirer aujourd’hui, tant du côté de la classe dominante (sa crise) que populaire (sa révolte). La grève générale illimitée, que certains militants font miroiter comme panacée miracle, tarde à se montrer. L’on peut en tirer le diagnostic d’un manque de force des syndicats, qui ne peut pas être réduit uniquement à un manque de volonté ou d’organisation. Il est confortable et tentant de jeter le blâme sur les directions syndicales, pour ce qu’elles font ou ne font pas, ou leur manque d’audace ou de détermination (supposé ou réel), mais leurs choix reflètent aussi une réalité : ce qu’elles peuvent et ne peuvent pas faire et assumer, à la tête de structure devant répondre à leurs adhérents. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, la grève générale n’est de facto pas à l’ordre du jour. Pour dépasser le carcan syndical, il faut d’abord savoir compter sur ses propres forces, et donc, constater avec humilité et sérieux leur état présent.

    Il ne faut pas projeter ses espérances sur la lutte en cours : la situation n’a rien de révolutionnaire, pour personne. Si nous sommes tant secoué par la brutalité du gouvernement, c’est car nous sommes encore assoupis. Idem, il est normal (et souhaitable !) d’être transporté par l’enthousiasme de la lutte, mais il ne faut pas prendre ses rêves pour des réalités. Cette effervescence est une école militante en soi, mais il faut savoir en prendre du recul. Ceci est un mouvement syndical dans un pays largement pacifié, qui peine encore à comprendre et à donner la réplique à l’agressivité de la bourgeoisie.

    Cette réforme est éminemment impopulaire au sein de la population française (70 % des sondés la rejettent et soutiennent la protestation), à la totale indifférence de la « Macronie ». L’on entend en manifestation, ou on lit sur les murs, des pamphlets déplorant à la fin de la démocratie. Ne donnons pas trop d’importance à Macron, son seul mérite, en tant que « brise-glace » de la bourgeoisie, est de mettre fin à un malentendu de longue date : nous — le peuple — n’avons jamais eu le pouvoir, ce qui prend fin ce n’est pas la « démocratie », c’est un compromis auquel les capitalistes ne veulent plus s’astreindre. L’on se retrouve de plus en plus nettement mis en face d’un principe élémentaire en politique : « Vous allez faire quoi ? Venir me chercher ? ».

    Ce que nous avons conquis par la force nous est enlevé par la force. Les victoires passées auxquelles nous nous accrochons aujourd’hui, ce sont celles de notre classe consciente et organisée, pas d’un pourcentage aux élections. Une mécompréhension fondamentale serait de se tromper de coupable : Macron n’est que le symptôme, pas la cause. Ce qui est déterminant, c’est moins celui qui occupe le siège présidentiel et sa majorité parlementaire, que l’attitude des élites économiques auxquelles l’État doit répondre. Or, celles-ci se sont radicalisées. Si demain, le remplaçant à l’Élysée ne partageait pas leurs convictions politiques ou économiques, les impératifs de la bourgeoisie ne reculeraient pas, mais se radicaliseraient d’autant plus rapidement. Face au mur des institutions politico-juridiques, conjugué aux efforts d’obstruction croissants de la classe dominante, la seule issue possible pour les nouveaux challengeurs serait dans la capitulation (comme Hollande et Mitterand avant eux). La « gauche » trahira toujours, car elle n’a pas le choix. Ce qu’elle fera sera défait, exactement comme ce qu’elle a fait est défait, car aux mêmes causes les mêmes effets. (Heureusement, les réformistes français nous épargnent ce scénario en continuant de très stoïquement perdre les élections.) L’irréalisme accablant d’un changement « de l’intérieur », c’est-à-dire d’une confrontation avec le capital sur son propre terrain en jouant à son propre jeu, une proportion de plus en plus importante de la population française le comprend. Ce rejet de la république des possédants, que ce soit par désintérêt ou par défiance, il s’exprime en pourcentage d’abstentionniste.

    Les représentants du capital ne paniquent pas, ils ne sont en en rien acculés. Cette agressivité, ils peuvent se la permettre. La bourgeoisie se sert là où elle peut se servir, maîtresse en son domaine. La lutte des classes, elle l’impose au-devant des consciences de tous et toutes. Et ainsi, comme à son habitude, elle creuse sa propre tombe. Car ce nouveau degré de conflit, le peuple va y répondre, et on l’observe déjà.

    Dans la crise présente, que nous expose le mouvement contre la réforme des retraites, se trouvent aussi les prémices de son dépassement prochain. Ces nouvelles formes de mobilisations, c’est-à-dire ces modes d’action plus efficaces et plus radicaux qui brisent le blocage dans l’établissement du rapport de force, ils se développent aujourd’hui, et sont tant syndicaux que extra-syndicaux. L’on peut lister la résistance autonome et syndicale conjointe des ouvriers réquisitionnés (parfois en confrontation antagonique avec la police), les blocages décentralisés d’axes routiers principaux ou nodaux, ou les manifestations déconcentrées mettant en grandes difficultés les stratégies de maintien de l’ordre. La radicalisation du mouvement n’est pas tant dans une augmentation de la violence (« black blocs » plus imposant) que dans la diversité de ses tactiques.

    Il faut apprendre de ce qui fonctionne. À ce titre, il faut tirer les enseignements tant des réussites et échecs dans les mouvements syndicaux précédents, que dans des mobilisations différentes. Il y a notamment beaucoup de leçons à puiser des Gilets jaunes, qui ont innové tant par leur sociologie, leur caractère politique, que leurs lieux et modes d’action, dissonant avec les habitudes de la gauche institutionnelle, extra-institutionnelle et syndicale.

    Cependant, il ne faut pas se tromper. La transformation dans la forme des mobilisations est une étape positive, mais celle-ci est stérile si elle ne se conjugue pas à une transformation de fond : dans ses mots d’ordre. Le problème, ce n’est pas cette réforme, ce ne sera pas plus la prochaine, ni celle d’après, car elles ne sont que les symptômes du néolibéralisme. Lui-même n’est finalement qu’un faux coupable, car il n’est que l’expression d’un changement de paradigme pour la classe dominante. Le problème, c’est celui du régime bourgeois : de la domination d’une classe par une autre.

    Les réformes néolibérales se poursuivront, si celle-ci échoue pour une raison X ou Y, une réforme homologue prendra le relai dans quelques années tout au plus, et ainsi de suite. Il en sera inévitablement ainsi tant que l’offensive néolibérale avancera. La bourgeoisie ne fait plus un pas en arrière, nous devons être capables de lui donner une réponse proportionnée. Le néolibéralisme ne cessera que lorsque notre classe viendra y mettre une fin. Mais alors même, il ne sera à nouveau qu’une question de décennie avant que la donne ne change et que le profit ne reprenne l’avantage sur le salaire— si la crise écologique ne nous rattrape pas ou que le régime bourgeois ne se retranche pas dans le fascisme avant. Le problème est sans fin, car il est inextricable et intrinsèque au système capitaliste-impérialiste.

    Ce que le chant du cygne de l’État providence nous rappelle avec un certain cynisme, c’est qu’il n’y a pas de régime bourgeois sans dictature bourgeoise, et qu’il est ridicule d’en attendre autrement. Ce qui se dissipe, c’est la courte illusion d’une stabilité ou d’un « équilibre » entre intérêts populaires et intérêts capitalistes — d’une cohabitation en bonne entente. Le capitalisme nous dit « vae victis ! », et nous ne nous gênerons pas de lui répondre de même en temps voulu. Mais pour l’instant, il reste tout à reconstruire.

    Il faut s’impliquer dans la résistance à l’offensive bourgeoise, mais se faire avec perspective. Ce mouvement n’a pas besoin de militants de plus ou de moins, mais il a besoin que puisse y être entendue une voix communiste. Nous ne statuons pas ici sur son contenant et son contenu précis, mais nous pouvons d’ores et déjà énoncer qu’elle ne consiste pas à radicaliser le syndicalisme et ses objectifs. La seule visée que nous puissions avoir, c’est d’être capable de poser, en mot et en pratique, la question du pouvoir politique : qui le possède, et comment le prendre. Notre seul salut est dans le renversement du régime bourgeois dans son ensemble, et en ce sens, il faut passer de la lutte économique du travail contre le capital, à la lutte politique. C’est là toute la tâche présente des communistes que de lutter en ce sens, par l’agitation et la propagande politique.

    Nous l’avons dit, nous le disons, et nous le répéterons : sans une structure suffisamment puissante pour unir en son sein les opprimés et les exploités, nous n’aurons rien d’envergure à opposer à la dictature bourgeoise. Sans cet outil politique de classe, pas de libération imaginable. La réémergence d’une conscience de classe lui est une précondition essentielle, et c’est à celle-ci que nous pouvons œuvrer ici et maintenant, dans le mouvement contre la réforme des retraites, et dans les prochains.

    1 « Selon un sondage Harris interactive pour LCI du 22 mars, 20 % des Français approuvent le recours à la violence dans le cadre de la mobilisation, c’était 15 % au moment des Gilets jaunes. Ce taux grimpe à 30 % chez les sympathisants insoumis, 29 % chez ceux du Rassemblement national. En revanche, il n’est que de 6 % chez les militants Renaissance, 7 % chez ceux de LR. Ils sont même 26 % chez ceux qui soutiennent le mouvement. Selon une étude Odoxa publiée le 23 mars, 30 % des sondés pensent que le gouvernement a provoqué les débordements et les violences. 44 % estiment qu’elles sont acceptables et justifiables. Une étude Elabe pour BFMTV également datée de ce jeudi indique que 25 % des Français ne condamnent pas les actes violents et les affrontements avec les forces de l’ordre, et 42 % les comprennent. L’enquête précise également que 23 % ne réprouvent pas les menaces envers les élus favorables à la réforme, et 39 % les comprennent. » (via tf1info)

  • La mémoire de l’Holodomor

    La mémoire de l’Holodomor

    Le parlement vote une loi sur la reconnaissance de l’Holodomor comme génocide, imitant en cela une loi mémorielle Allemande de décembre 2022.

    Le 28 mars 2023, le Parlement a voté une loi reconnaissant la famine de 1932-1933 comme un génocide organisé par la direction soviétique contre le peuple ukrainien. Nous ne nions nullement l’existence de la famine ou le fait qu’elle ait été meurtrière. En revanche nous considérons que le Parlement français a voté cette loi non pas sur la base d’une analyse historique mais uniquement dans un but d’image.

    L’étude de la famine de 1932-1933 sera donc bridée et une partie des universitaires qui traient de cette question –dont une grande partie sont loin d’être des communistes fanatiques- pourraient être passibles de sanctions. Nous nous inquiétons de voir appliquée une loi mémorielle qui serait plus dure que celle en vigueur en Ukraine même, dans laquelle les débats historiographiques avant-guerre étaient largement pluralistes sur leurs interprétations.

     En revanche, nous considérons qu’il n’y a pas de consensus entre spécialistes de la question sur le caractère décidé et planifié de cette famine. Contrairement à d’autres génocides dans lesquels la volonté d’extermination est établie et avérée (Shoah, Rwanda, Arménie), la famine de 1932-1933 est multifactorielle : angoisse de l’insécurité frontalière, dysfonctionnements du ravitaillement, sacrifice des campagnes pour l’alimentation des villes, maintien des populations dans des régions en pénurie alimentaire, lutte à mort contre des expressions nationales vues comme des “manigances extérieures”… Si nous soulignons que cette famine possède un caractère anthropique fort, nous considérons que sa programmation reste à démontrer.

    Nous considérons que l’utilisation du terme génocide (comme de celui de totalitaire) correspond plus à une volonté de rejeter un adversaire géopolitique dans une altérité monstrueuse qu’à réellement analyser le passé. Elle contribue à illustrer le fait que la public history (l’histoire publique, faite par les non-spécialistes) se réécrit constamment au prisme du présent et selon l’utilité actuelle. En cela, pour reprendre la formulation d’Andreï Gratchev “le passé […] est imprévisible”.

    Il s’agit enfin pour la France de, à peu de frais, se donner une bonne image et une bonne conscience. Elle est en concurrence pour s’attirer les sympathies ukrainiennes, sésame utile en pleine crise des retraites. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une tentative est faite en ce sens : on se souvient de la bouffonnerie des séances photos de Macron, grimé en Zelenski.

    La Russie emploie l’image du nazisme, l’intégrant dans une narration largement déconnectée de la réalité, dans le but d’appuyer ses prétentions internationales et de se doter d’une légitimité à agir. Cependant, le Parlement français ne fait pas autrement en instrumentalisant l’histoire d’un événement terrible dans le but de s’en servir comme levier. Cette loi a été votée aujourd’hui, alors que l’Ukraine est placée sur un piédestal, par les mêmes qui la considéraient comme la maison close de l’Europe.

    La forme même de la question prend en otage moral : voter contre la reconnaissance d’un génocide revient à s’exposer à l’accusation de complicité. C’est précisément ce qu’avait fait la Russie en proposant une résolution à l’ONU :  « Lutte contre la glorification du nazisme, du néonazisme et d’autres pratiques qui contribuent à alimenter les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée », USA et Ukraine avaient refusé de la voter, permettant à la Russie d’asseoir son image usurpée de “puissance antifasciste”.

    Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté que le passé communiste soit régulièrement mis en avant. Nous nous souvenons de la tentative déshonorante de la Victims Of Communism Memorial Foundation de fait de la pandémie un “crime communiste” : “Alors que le bilan humain final de la pandémie est encore inconnu, ceux qui ont péri de l’épidémie doivent être inclus dans le compte mondial des 100 millions de morts des mains du communisme.

    Il faut reconnaître un courage certain aux élus de la LFI et du PCF qui ont refusé de voter cette loi. Elle revient à s’exposer au risque d’être pris dans une tornade médiatique, tornade basée sur l’assimilation nazisme-communisme. Tornade d’autant plus forte que ceux qui s’en empareront n’auront qu’une connaissance superficielle de l’histoire, qu’ils compenseront par une volonté d’abattre la gauche parlementaire en cette période de luttes sociales.

    Il est regrettable que les tragédies du passé soient utilisées avec un tel manque de discernement. D’autant que l’Occident, qui s’est illustré par sa solidarité à deux vitesses, s’illustre aussi par son examen de conscience tout aussi différentié. Tandis que l’actualité poussé à mettre en avant l’Holodomor, elle tend aussi à rejeter dans l’ombre d’autres souffrances. Ainsi, la famine artificielle du Bengale, dont l’étude sur le caractère organisé a été réalisée par le prix Nobel d’économie Amartya Sen, n’a jamais fait l’objet de la moindre condamnation.

    Nous avons choisi de soutenir la lutte du peuple Ukrainien contre l’invasion Russe. Nous considérons que ce choix est justifié. Mais tout comme nous n’avons pas accepté que, lors des attentats, on tue une nouvelle fois les victimes sur l’autel de croisades anti-musulmanes, nous n’acceptons pas que les victimes de la famine de 1932-1933 le soient au nom des antagonismes géopolitiques et de l’hypocrisie.

  • Critique de l’article « Le Centre Maïakovski, Hoxha et le Maoïsme »

    Commentaire critique de l’article du NEM publié sur le site de Nouvelle Époque à cette adresse :

    https://www.nouvelleepoque.fr/noyau-detude-marxiste-le-centre-maiakovski-hoxha-et-le-maoisme/

    Le 26/01/2023 a été publié cet article du Noyau d’étude marxiste (NEM) par Nouvelle Époque. Ils y sont données des critiques très justes de l’hoxhaïsme, tout comme sont faites des erreurs de base allant jusqu’à des mécompréhensions fondamentales de principes de base du marxisme. Ci-dessous, une critique « pour participer au débat d’idées dont le mouvement révolutionnaire a besoin ».

    « Le Centre Maïakovski se revendique “pro-albanais”, c’est-à-dire anti-maoïste. Cela ne peut être différent, car ceux qui se réclament de la pensée d’Enver Hoxha [1] ne peuvent exister que contre le Maoïsme, c’est leur seule raison d’être. Pour cela ils tentent, de manière souvent très maladroite, de faire du Maoïsme un révisionnisme. »

    Premier problème, l’accusation ici faite est creuse. L’on peut définir toute idéologie par celle à laquelle elle s’oppose, on ne l’a pas pour autant qualifiée. Le marxisme-léninisme est un anti-trotskysme, le capitalisme un anti-communisme, l’anarchisme un anti-marxisme, etc. Aucune de ces définitions ne sont fausse, pour autant, on n’a rien dit ni sur le marxisme-léninisme, le capitalisme ou l’anarchisme : elles ne se réduisent pas à ce qu’elles ne sont pas, même si la construction s’est faite par opposition à une référence négative (par exemple, dans le cas du trotskysme, le « stalinisme »).

    Qu’est-ce qu’il transparaît cependant ? Une compréhension du monde, sinon binaire, simpliste, entre le bon (nous) et le mal (eux) : s’ils ne sont pas « nous », alors ils ne sont pas « bon », donc ils sont « mal ». Car le NEM ne voit l’hoxhaïsme qu’en ce qu’il s’oppose à lui, il le réduit à cette opposition et n’essaie pas de le comprendre, se contentant très satisfait de ses manichéismes, il écrit que leur rejet du maoïsme est « leur seule raison d’être », ce qui est faux. Sans nier l’importance de la rupture sino-albanaise dans la construction idéologique de l’hoxhaïsme (car toute idéologie est le produit de son histoire, et donc de la généalogie des « schismes » qui l’a vu naître), ce n’est pas plus vrai de dire cela que de dire que le maoïsme ne serait qu’un anti-hoxhaïsme et que ce serait là sa seule raison d’être.

    Le second problème est quant au fond du reproche : les hoxhaïstes seraient tous des anti-maoïstes. Il est vrai que c’est le cas de nombre d’hoxhaïste (sinon une majorité), dont le centre Maïkovski et notamment ceux membres de l’ICMLPO (dont le Parti communiste des ouvriers de France). L’hoxhaïsme se caractérise en général comme assez sectaire et dogmatique, notamment envers les maoïstes. Mais cette accusation générale n’est pas exacte : il existe aussi nombre de « pro-albanais » qui ne se reconnaissent pas dans ces déviations. C’est le cas du Parti communiste marxiste-léniniste de Turquie/Kurdistan (MLKP), qui rejette explicitement le sectarisme et le dogmatisme de l’ICMLPO et qui est engagé dans ses activités de lutte armée avec des organisations d’obédience maoïstes dans le Mouvement révolutionnaire uni des peuples (HBDH). L’on peut aussi citer le TIKB qui est comme le MLKP engagé dans l’ICOR (qui rassemble à ce propos des organisations aux orientations diverses).

    « Ils confondent l’œuvre du Président Mao, la Chine Populaire d’avant le coup d’État révisionniste de 1976 et le Maoïsme, troisième et supérieure étape du Marxisme. Il faut savoir que les critiques faites par Hoxha contre le Président Mao datent de 1978, quand les révisionnistes chinois autour de Deng Xiaoping étaient en pleine liquidation de la Révolution et de l’œuvre du Président Mao. Jusqu’en 1976, le Président était vu comme un grand Marxiste-Léniniste par les Albanais. Il faudrait que les pro-albanais creusent cette question, car il y a déjà des réponses très claires à trouver dans ce fait même, qu’ils n’ont jamais abordé. »

    Il est vrai que la rupture sino-albanaise date de 1976 et que L’impérialisme et la révolution de Enver Hoxha (où il attaque Mao et le qualifie de révisionniste) date de 1978. Mais l’éloignement sino-albanais date lui de 1966, c’est-à-dire du début de la révolution culturelle, et s’était déjà intensifié avec la rencontre Nixon-Mao de 1972 et la formulation en 1973-1974 de la théorie des 3 mondes par la Chine populaire. De plus, l’Albanie et la Chine avaient déjà connu des premiers désaccords importants dès 1956, concernant le cas de la Yougoslavie et du révisionnisme de Tito.

    « Le Grand Lénine nous a toujours enseigné qui fallait de la pédagogie pour régler les contradictions, la coercition ne peut venir qu’en dernier recours et il faut l’éviter, c’est exactement ce qu’a fait le Président Mao. Les pro-Hoxha semblent d’ailleurs accepter la Nouvelle Politique Économique de l’URSS (NEP), qui a permis de régler les contradictions principales à un moment donné, et ils n’ont jamais dit que Lénine était un révisionniste. »

    C’est tout à fait exact.

    « Le Camarade Staline, pour sa part, a lutté 13 ans contre les opportunistes et les différentes lignes réactionnaires “gauchistes” et droitières, tout l’inverse d’un quelconque règlement bureaucratique. »

    Voilà qui contredit la critique maoïste du bilan de Staline, tel que développé par Mao dans À propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1956)1, où il y critique précisément les méthodes bureaucratiques et le manque de compréhension de la superstructure de Staline. Mao a évoqué cette même critique également dans Sur Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1958)2 et Critique de Les problèmes économiques du socialisme en URSS de Staline (1961)3, où il reproche à Staline de ne parler nulle part de la superstructure. C’est très exactement le manque de « pédagogie pour régler les contradictions » que Mao a reproché à Staline — que l’on considère cette critique comme justifiée ou non.

    L’on peut considérer de plusieurs manières la ligne de Staline de rupture radicale avec la NEP, par opposition au programme de transition progressive de Trotsky et de l’Opposition de gauche, sur la base de l’adhésion spontanée à la collectivisation par l’incitation économique (impôt et subvention). Soit elle était en soi supérieure, malgré ses erreurs, car actant le rejet de la tolérance de la NEP et l’entrée dans une phase active (sinon « agressive ») de construction du socialisme par la mobilisation de masse ; soit ses maladresses et ses manquements se justifiaient par l’urgence de la situation internationale de rattraper les pays capitalistes (puis au milieu des années 30, de préparer la guerre prévisible à venir) et la hâte subséquente de la direction soviétique. Mais, quel que soit notre rapport à la campagne menée par Staline, on ne peut pas louer son absence de bureaucratisme tout en affirmant que les critiques de Mao sont parfaitement justes : si la collectivisation stalinienne a été sans bureaucratisme, alors Mao avait tort, et si Mao avait raison, alors la collectivisation stalinienne n’a pas été sans bureaucratisme.

    De plus, du point de vue historique, cette critique de Mao se justifie vis-à-vis de l’expérience de la collectivisation et de la dékoulakisation dans les années 30. Staline lui-même critiquera les excès et les erreurs de la méthode bureaucratique dans Les vertiges du succès (1930)4, rappelant que la collectivisation devait rester volontaire. Or, si Staline était déjà un Mao (selon le NEM), alors qu’est ce qu’a critiqué Staline dans son propre bilan ? Et qu’est ce qu’a critiqué Mao chez Staline ?

    Du point de vue historique, toujours, si cette collectivisation et dékoulakisation soviétique était déjà parfaite, révélée pure et nue, alors pourquoi Mao n’a-t-il pas appliqué la même méthode en Chine ? Pourquoi s’est-il plutôt tourné vers la mobilisation de masse par opposition au procédé soviétique (avec son propre lot de réussite et d’échec) ? Et pourquoi la dékoulakisation et la collectivisation étaient-elles partielles et se sont-elles faites au prix d’une désorganisation de l’économie (malgré ses réussites tant pour le développement des forces productives que des rapports de production communiste) ?

    Toujours sur la question des méthodes bureaucratiques, quoi de plus bureaucratique que la purge comme mode de régulation interne du Parti communiste ? Certes, celles-ci n’étaient pas conçues exclusivement comme des instruments de lutte politique, et ne furent mobilisées ainsi qu’à l’encontre des dissidents de l’opposition de gauche passés dans la lutte ouverte contre le Parti et non plus dans celui-ci, puis contre les membres accusés en 1937 par le comité central du PCUS(b) de conspiration. Mais c’était bien avec pour but de régler les dysfonctionnements internes du Parti (dont ceux qui mèneront à la crise politique de 36-37) qu’il y eut des campagnes successives de purge lors des années 30, c’est-à-dire un mode de résolution bureaucratique de ce que l’on sait aujourd’hui être des contradictions au sein du Parti et entre le Parti et la société soviétique.

    Chanter les louanges de Staline pour ce qu’il n’a pas fait et oublier les critiques que lui a adressées Mao, voilà une drôle de manière de faire du maoïsme la 3e étape incontestable et incontestablement supérieure du marxisme.

    « Si nous sommes Marxistes, nous savons que tout est en mouvement ; que quelque chose qui était juste, ou principal, dans un certain contexte ou époque, peut ne plus l’être dans un autre. Mais c’est bien cela qui caractérise Hoxha et ses disciples : leur incompréhension de la dialectique, du mouvement : les choses deviennent mécaniques et donc incomprises dans leur substance, et doivent être réglées de manière bureaucratique. »

    C’est une critique tout à fait juste de l’hoxhaïsme : la méthode bureaucratique et une mauvaise compréhension et résolution des contradictions. Ainsi, les hoxhaïstes, tenant d’un marxisme-léninisme orthodoxe, se condamnent à faire les mêmes erreurs que Staline avant eux. Cependant, cette critique va être développée en un sens qui n’a plus rien de marxiste.

    « La base du révisionnisme albanais, c’est la négation des contradictions, qui sont pourtant moteur de toute chose. C’est donc notamment la négation du fait que le Parti Communiste soit lui aussi une contradiction, car la bourgeoisie existe dans le Parti sous forme d’idées, de comportements, de positions, de lignes ; car le Parti est le reflet de la société, il est constitué d’Hommes qui sont eux-mêmes le reflet du monde matériel. »

    Puis :

    « Il suffirait, donc, de supprimer la propriété privée pour avoir une société socialiste. L’Albanie est pourtant l’exemple parfait pour montrer que tout cela n’est pas vrai, nous y reviendrons. Dans leurs analyses, nulle part n’est prise en compte le facteur des idées, les Hommes changeraient par magie du jour au lendemain, une fois la collectivisation mise en place. »

    « En Chine, donc, la bourgeoisie nationale avait perdu son pouvoir politique (1949), mais elle continuait à exister, car l’instauration du socialisme dans un pays semi-colonial est un processus plus ou moins long. De fait, la bourgeoisie nationale a perdu avec le temps son pouvoiréconomique, reflet du développement de la Révolution Socialiste. Ce qui était important, c’était de ne pas créer des ennemis farouches dans le pays qui s’opposeraient par tous les moyens au socialisme et, surtout, de transformer l’Humain. »

    « Le Président Mao a compris que la bourgeoisie ne pouvait se reconstituer comme force politique que dans le Parti et non en dehors : c’était matériellement impossible, car le régime de dictature du prolétariat l’empêchait fermement et qu’économiquement elle avait disparu comme classe. »

    « C’est là où le leader de la Chine Populaire a totalement saisi le Marxisme, car une classe sociale n’a pas seulement un contenu économique, elle a aussi un contenu idéologique et politique. Si vous éliminez l’économie (vous collectivisez ses industries), et la politique (elle n’a plus le droit de s’organiser politiquement et de prendre part aux affaires de l’État), la classe existe idéologiquement, comme conception dans la tête des gens, pendant un moment, et peut donc se reconstituer politiquement si elle subsiste idéologiquement. C’est de là que vient le danger dans tout Parti Communiste, c’est de ça que naît le révisionnisme. C’est-à-dire que le cœur de la Politique, l’enjeu de toute chose, ce n’est pas tant la base économique à un moment donné, mais qui dirige le Parti. Le Parti est-il dirigé par le prolétariat ou la bourgeoisie ? Voilà la seule question importante. Quand nous disons prolétariat, nous parlons de sa conception du monde, de son idéologie. Il y a des ouvriers complètement réactionnaires et traîtres à la classe, comme il peut y avoir des individus issus de la bourgeoisie qui sont aussi des traîtres à leur classe. »

    Il est tout à fait vrai d’affirmer l’importance de l’aspect idéologique de la transformation de la société, ainsi que du rôle de la superstructure dans la révolution communiste. Cependant une erreur fondamentale est commise ici.

    D’abord, il est dit que la propriété privée a été abolie en URSS et en Chine : la bourgeoisie y aurait disparu en tant que classe, les rapports économiques d’exploitation y auraient disparu.

    Ensuite, à partir de cette analyse, il est dit que les classes se perpétuent idéologiquement et que la bourgeoisie peut renaître à partir de l’inertie de son idéologie dans la société et dans le Parti. Ce serait là, la reproduction idéologique, l’origine du révisionnisme. Autrement dit, les idées réactionnaires recréeraient une classe bourgeoise : donc, les idées produiraient des rapports de production.

    Le NEM va jusqu’à affirmer qu’une classe qui n’existe plus peut prendre le pouvoir dans le Parti communiste et mener une contre-révolution, en même temps qu’elle réapparaîtrait comme classe à partir de ses subsistances idéologiques. Il pourrait y avoir révolution bourgeoise sans bourgeoisie et restauration du capitalisme sans capitaliste. Ce serait ensuite ces rapports politiques et idéologiques qui produiraient des rapports économiques.

    Oui, une classe existe aussi comme contenu idéologique, dans la superstructure sociale. Mais premièrement, cette superstructure est déterminée par la base matérielle de la société : les rapports sociaux d’exploitation créent les idées bourgeoises réactionnaires et ces dernières dépendent des rapports sociaux dont elles sont la conséquence (l’existence matérielle détermine la conscience). Et deuxièmement, les idées ne peuvent pas ni restaurer une classe, c’est-à-dire transformer la base matérielle de la société — son mode de production — ni mener une contre-révolution.

    Lorsqu’il est dit que le prolétariat se définit comme contenu idéologique, qu’est-ce qui est dit ? Que ce ne sont pas les rapports aux moyens de production — au capital — qui font l’essence d’une classe, mais ses idées. Pourquoi une telle confusion ? Car le NEM semble ne pas comprendre que la conscience de classe et que la vraie-conscience historique d’une classe révolutionnaire n’apparaissent pas mécaniquement mais seulement médiatisées par une superstructure en contradiction. La conscience communiste n’est pas transparente au cœur de chaque prolétaire, c’est une conclusion qui se révèle à lui dans la pratique sociale de la lutte des classes. Cette conscience naît elle-même à travers la superstructure sociale, c’est-à-dire en lutte avec l’idéologie dominante et les idées fausses. Ce n’est pas une vérité révélée, immanente et immédiate, elle est découverte dans la pratique et médiatisée par la structure idéologique de l’époque et du lieu d’une société.

    Un exploiteur deviendrait-il un prolétaire car ses idées seraient communistes ? À ce titre Engels était-il un prolétaire ? Non, un ouvrier peut être réactionnaire, il reste un prolétaire, et un bourgeois peut être communiste, il reste un capitaliste.

    Il est tout à fait juste de dire que ce qui importe en dernière analyse quant à la direction du Parti communiste, c’est sa ligne de classe : prolétarienne, c’est-à-dire communiste. Mais l’on ne peut pas dire pour autant que la classe se définit idéologiquement (même si une idéologie lui correspond). L’on ne peut pas non plus séparer la composition du Parti des lignes qui existent en son sein, une ligne bourgeoise peut-être portée par des prolétaires, certes, mais sans bourgeois pas de ligne bourgeoise capable de se constituer comme tel autour d’intérêts capitalistes, puis de conquérir une hégémonie. De la même manière, le Parti communiste doit être composé de prolétaire pour pouvoir avoir une ligne prolétarienne, c’est-à-dire connectée et conforme à la réalité de celui-ci, connaissant et défendant ses intérêts, donc, communiste.

    Comment un Parti composé exclusivement de prolétaire affirmant une ligne communiste, correspondant à leur intérêt de classe révolutionnaire, saurait-il être victime d’un « coup d’État fasciste bourgeois » mené par la simple force des idées réactionnaires résiduelles ? Nous laissons au NEM cette formidable énigme qu’il nous pose et nous contenterons de rester marxistes.

    Pourquoi une telle distorsion des principes les plus élémentaires du matérialisme dialectique ? Si le NEM affirme d’abord qu’il n’y avait plus de bourgeoisie ni de capitalisme ni en URSS ni en Chine, alors comment peut-il expliquer la restauration du capitalisme et la contre-révolution qui s’y sont observées ? Il doit donc recourir à ce qui est ni plus ni moins qu’un idéalisme, au sens premier du terme : l’idée détermine le rapport matériel.

    Quel est l’apport de Mao sur la question de la question de la survie de la lutte des classes et de la reproduction de la bourgeoisie sous le développement du socialisme ? Staline a déjà affirmé que sous le développement du socialisme dans la dictature du prolétariat, même si la lutte des classes était mourante, elle continuait. Ce que Mao a compris, c’est que la lutte des classes ne s’amenuise pas, mais au contraire se développe avec le développement du socialisme. La bourgeoisie ne disparaît pas mais se renforce progressivement dans la lutte des classes continue vers le socialisme. Pourquoi ? Car la forme économique de la dictature du prolétariat est le capitalisme d’État (cf. le débat de Lénine contre Boukharine de 19185), et donc, avec le développement de son économie, c’est-à-dire pendant que celle-ci pose les bases de l’économie socialiste — son dépassement dans celle-ci — elle consiste aussi en un développement du capitalisme d’État. Cette extension du capitalisme d’État a pour corollaire nécessaire, et c’est là l’apport de Mao, la génération d’une nouvelle classe capitaliste (bureaucratique) dans le Parti et l’État.

    C’est celle-ci, la nouvelle bourgeoisie qui naît avec l’accouchement du socialisme, qui est la base sociale du révisionnisme (alliée avec les survivances de l’ancienne bourgeoisie). Effectivement, l’idéologie bourgeoise joue alors un rôle important, particulièrement dans le Parti, car elle sape la lutte des lignes contre les idées réactionnaires et maquille en rouge la contre-révolution. Mais ce ne sont pas ces idées qui re-créent une classe ou mènent une contre-révolution, mais bien la classe dont elles sont le produit : la bourgeoisie.

    À ce sujet, nous redirigeons vers la synthétique et éclairante brochure du TKP/ML Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (1998).6

    Ce que dit en substance le NEM, c’est que Staline avait raison et que Mao n’a rien rajouté : la bourgeoisie est mourante avec le développement du socialisme. Elle perd d’abord son pouvoir politique, puis son pouvoir économique, et ne survivrait que dans la superstructure par inertie. Où sont donc alors les apports du maoïsme (non seulement l’intensification, mais la croissance de la lutte des classes dans le développement du socialisme) ?

    Il y a de plus un problème fondamental à ne pas comprendre la relation entre pouvoir politique et économique comme deux aspects d’un tout. Oui, il faut d’abord réaliser les tâches politiques de la révolution pour ensuite mener les tâches économiques de celle-ci. Mais c’est bien du pouvoir économique que provient le pouvoir politique, c’est d’ailleurs pour cela que la bourgeoisie conserve du pouvoir tant que l’économie n’est pas totalement socialiste. Et, car la bourgeoisie renaît sous la dictature du prolétariat, sous une forme bureaucratique, elle aspire également à reconquérir pleinement son pouvoir politique. Et pour l’en empêcher, il y a alors nécessité d’une révolution culturelle. Or, si l’on nie que la bourgeoisie ne perd pas mais gagne du pouvoir économique sous le développement du socialisme, alors l’on nie aussi la nécessité de la révolution culturelle. L’on dit que Staline et Hoxha ont raison de penser que simplement purger les éléments réactionnaires, qui ne sont que des résidus des vieilles classes réactionnaires, suffit à garantir la survie du régime ouvrier et le bon progrès vers le socialisme, du point de vue interne de la question (à l’intérieur le pays concerné, cf. la distinction faite par Staline entre l’aspect interne et externe de la transition vers le socialisme).

    Il semblerait qu’involontairement ce soit la définition marxiste-léniniste elle-même du socialisme tel que développé par Staline, dans la théorie du socialisme dans un seul pays, qui est niée ici. En effet, le socialisme au sens où l’on qualifie l’URSS, la Chine ou l’Albanie, n’est comme nous venons de le voir pas la phase inférieure du communisme (une victoire achevée), mais la dictature du prolétariat qui tend vers celle-ci (un combat en cours). Donc, d’une part, les consciences sont encore incomplètement socialistes et les idées réactionnaires pèsent toujours (ce qui perdure dans la phase inférieure et consiste en ce que Lénine qualifie de « stigmate »), mais d’autre part, la bourgeoisie n’a pas perdu son pouvoir économique et elle tend à augmenter celui-ci (bureaucratiquement, en alliance avec la petite bourgeoisie et la bourgeoisie du capital privé).

    À titre de rappel, Staline donne deux arguments pour qualifier la dictature du prolétariat soviétique de « socialiste » (ce sont les mêmes que mobilise Mao concernant la Chine) :

    Premièrement, la classe au pouvoir (le prolétariat) et sa direction consciente et déterminée vers le socialisme, c’est-à-dire le régime ouvrier et la ligne communiste dans le Parti.

    Deuxièmement, l’œuvre au dépassement du capitalisme d’État dans une économie pleinement socialiste et l’abolition de la lutte des classes dans le cadre national (aspect interne de la victoire du socialisme). Ce second argument se décline lui-même en deux aspects :

    D’abord, la transition d’une production pour le profit à une production pour les besoins et le bien-être général des ouvriers.7 Cette dernière opère toujours dans le cadre du capitalisme d’État, mais elle est alors dite socialiste, même si elle obéit toujours aux lois économiques capitalistes. Ensuite, la tendance à l’abolition des rapports de production capitaliste (loi de la valeur, monnaie, propriété privée, marchandise, rareté), c’est-à-dire la création de rapports de productions socialistes à proprement parler.

    Revenons sur la question de la propriété privée. Le NEM accuse les hoxhaïstes de penser qu’« Il suffirait, donc, de supprimer la propriété privée pour avoir une société socialiste » et que « les Hommes changeraient par magie du jour au lendemain, une fois la collectivisation mise en place ». La seconde affirmation est fausse, même si comme nous venons de le voir, le NEM en conclut des fantaisies idéalistes. Cependant, le NEM donne raison à l’hoxhaïsme avec la première : oui, l’abolition totale de la propriété privée, c’est le socialisme. La propriété privée n’est pas qu’une relation juridique bourgeoise, c’est principalement une relation matérielle : la production capitaliste. La propriété privée (bourgeoise), c’est l’ensemble des rapports de production capitaliste, son existence ou son absence est donc tout ce qui fait la différence entre le mode de production capitaliste et le mode de production socialiste.

    C’est en partie l’inertie idéologique entre dictature du prolétariat, où perdure la lutte des classes, et phase inférieure du communisme (socialisme), qui fait de cette dernière une forme encore immature du communisme. Mais alors, déjà le mode de production est bel et bien socialiste et la lutte des classes est finie du point de vue interne (dans le pays en question). Oui, « Il suffirait, donc, de supprimer la propriété privée pour avoir une société socialiste », et cela n’est absolument pas incompatible avec la persistance d’une idéologie incomplètement communiste et d’idées plus ou moins réactionnaires. C’est tout le sens de la distinction entre phase inférieure et supérieure du communisme, c’est en partie pour cela que le socialisme n’est pas la phase supérieure du communisme.

    Il y a donc deux erreurs de définition :

    Premièrement, confondre deux sens donnés à « socialisme », la dictature du prolétariat en lutte vers son dépassement dans un seul pays en l’absence de révolution mondiale (tel que théorisé par Staline), et la phase inférieure du communisme. Deuxièmement croire que la phase inférieure du communisme n’est plus marquée par l’idéologie bourgeoise.

    Un mot sur l’amalgame qui est fait entre collectivisation et abolition de la propriété privée — l’économie socialiste : la collectivisation n’est qu’une forme de socialisation supérieure de l’économie, mais pas aboutie. Elle autorise la conservation de la loi de la valeur et du salariat (sous une forme partiellement dé-monétarisée seulement), donc, la propriété privée et l’économie marchande, c’est-à-dire le capitalisme. C’est une transition du capital privé vers le capital collectif intégré à la planification — en cela c’est un progrès vers la socialisation et la fin de l’anarchie de la production. La répartition des revenus dans les kolkhozes par le paiement en nature, ainsi que l’échange en nature entre ville et campagne, étaient également toujours une forme de répartition capitaliste, bien que représentant une étape et un progrès dans la tendance vers l’extinction de la monnaie (le troc des biens de consommation remplissant de manière moins optimale le rôle de la monnaie, donc celui de base d’accumulation du capital). Cependant, les rapports de production dans les fermes collectives (kolkhozes), et entre celles-ci et l’État, sont toujours petits bourgeois.

    Cela nous amène à poser une nouvelle question : y avait-il capitalisme en URSS avant 1956 et en Chine entre la fin de la démocratie nouvelle et 1976 ? Oui, l’on qualifie ces deux États de socialiste sur cette période, car ils étaient alors un régime de dictature du prolétariat sur les classes exploiteuses, alors engagées dans l’abolition du capitalisme et le développement de rapports économiques socialistes : le régime politique était prolétarien et l’économie était de transition, du capitalisme vers le socialisme. C’est-à-dire que du point de vue interne, la tendance était à la création du socialisme et à la fin du capitalisme (socialisation, production et répartition selon les besoins, et fin de la loi de la valeur, de l’économie marchande et de la monnaie). Non, du point de vue interne, le socialisme n’avait pas été atteint, l’économie était toujours capitaliste, mais la société était alors activement engagée vers son abolition car le pouvoir politique était possédé par le prolétariat, que sa direction d’avant-garde était assurée par le Parti communiste, et que la ligne communiste dominait le Parti communiste.

    Donc, il faut rappeler : oui, il existait en URSS et en Chine socialiste la propriété privée tant individuelle que collective, une petite bourgeoisie privée et une bourgeoisie (bureaucratique) d’État, ainsi que la persistance de la marchandise, du salariat et du profit, de la monnaie et de la loi de la valeur. Reconnaître cela (dans leurs mesures respectives) ne nous empêche nullement de qualifier ces régimes de dictature du prolétariat, exactement comme Engels a également à son époque qualifié la Commune de Paris de 1871 de dictature du prolétariat, alors même que les catégories économiques capitalistes y dominaient autrement plus et y étaient autrement moins consciemment combattues qu’en URSS, en Chine ou en Albanie.8

    Pour un très bref et très bienvenu éclaircissement sur cette question, nous redirigeons le NEM vers Réponse à Kushtysev (1928) 9, Réponse à la lettre de Ivanov (1938) 10 et Quelques questions de théorie (1939) 11 de Staline.

    « La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (GRCP) est donc la solution pour contrer la restauration de la bourgeoisie dans le Parti. L’enjeu, du début à la fin de la Révolution Culturelle, n’est que la question de qui dirige le Parti. Car c’est le Parti Communiste qui dirige le processus de mouvement vers le Communisme. […] C’est un processus continu qui commence même avant la Révolution dans les rangs du Parti. C’est d’ailleurs pour cela que dès le début de la Révolution Prolétarienne, la Révolution Culturelle doit être centrale, et cela en permanence. C’est comme cela qu’on transforme les “âmes” des Hommes. C’est parce que le Président Mao a compris le poids de l’idéologie, comme Marx et Engels l’avaient saisi, qu’il est traité d’idéaliste par les révisionnistes qui n’acceptent pas le fait qu’il faut mettre toujours la politique aux commandes. »

    Bref commentaire : l’objet de la révolution culturelle (ou révolution dans la révolution) n’est pas tant de qui dirige le Parti, mais de qui dirige la dictature du prolétariat. En effet, la tradition marxiste-léniniste a pris pour habitude de considérer que le Parti et l’État sont une seule et même entité à cette époque, et historiquement cela s’est relativement vérifié. Mais il faut toujours se rappeler que le régime de parti unique fut un résultat non intentionnel de la guerre civile russe devant lequel les bolchéviques se retrouvèrent le fait accompli (cf. le processus d’évincement politique progressif des forces progressistes et le ralliement autour des bolchéviques tel que décrit par Marc Ferro dans Des soviets au communisme bureaucratique, 1980), que le régime de parti unique était censé être aboli par la constitution de 1936 promu par Staline (qui ne sera jamais appliqué), et qu’en Chine ce régime ne fut jamais instauré (même s’il devint un de facto politique). Cependant, si partout s’est observé un régime de parti unique, c’est parce qu’après la révolution, le parti devient la direction de l’État, car l’héritier direct de la révolution, dans lequel les masses ont mis leur confiance et qui seul à la capacité pratique et l’ambition correspondante de diriger. Donc, c’est là que se concentre le pouvoir politique de l’État et que convergent celles et ceux qui veulent l’exercer (y compris les réactionnaires). Donc, il faut se rappeler que ce qui est l’objet d’une lutte acharnée au moment de la révolution culturelle, c’est d’abord le contenu de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire sa direction, et ensuite le contenu du Parti, par voie de conséquence. L’on peut imaginer une révolution culturelle dans le Parti mais aussi contre lui si ce dernier est au-delà de tout salut : qu’importe, car ce qui prime, c’est le contenu sur le contenant — nous enseigne le maoïsme.

    Il est tout à fait juste de noter le caractère idéologique de la révolution culturelle (par définition). Mais il est parfaitement occulté ici que cette dite révolution ne se fait pas que dans « les “âmes” des Hommes », mais aussi et surtout, car la politique — comme il est répété à raison — reste l’aspect principal du problème de la transition vers le communisme, est une révolution contre la bourgeoisie, menée par les masses. Cette révolution est bel et bien aussi un acte par lequel une classe en renverse une autre : les masses ouvrières et de la jeunesse, acquises au socialisme, et les franges communistes du Parti, contre la nouvelle bourgeoisie, et les franges réactionnaires du Parti. Cet aspect politique est principal, il prime tant sur l’aspect idéologique et sur l’aspect strictement économique de la révolution. La révolution culturelle se mène sur le front de l’idéologie (contre les idées réactionnaires), sur celui de la politique (contre les lignes bourgeoises dans la société et le Parti), mais surtout sur celui de la lutte des classes (empêcher une classe de prendre le pouvoir, ou la renverser si elle l’a déjà fait).

    « La vérité, c’est que la bourgeoisie s’était en fait reconstituée dans le PTA ; en fait elle n’a jamais vraiment disparu, car son représentant était le chef tout-puissant du pays des aigles. »

    Le problème n’est donc plus seulement les idées ? Et quid de la restauration de la bourgeoisie en URSS et en Chine, alors ?

    « Les “pro-albanais” sincères se rendront vite compte et les autres s’enfonceront toujours plus dans le révisionnisme et le dogmatisme. Il faut beaucoup de dogmatisme pour nier les faits qui sont éblouissants. »

    « Bien entendu, comme Marxistes, nous sommes prêts à mener la lutte des deux lignes avec tous ceux qui sont sincères dans leur démarche, car nous pensons que tout peut évoluer dans le bon sens, surtout dans cette période de recomposition ! Nous sommes donc prêts à vous aider à balayer vos vieilleries, pour que vous sortiez enfin du cadre bourgeois et assumiez le Communisme. »

    Voilà une dernière question à aborder. Il est dit ici la volonté « sincère » de mener la lutte des lignes et le débat entre communistes, ce qui est la plus louable des intentions. Mais d’autre part, le maoïsme, et plus précisément celui théorisé par le Parti communiste du Pérou (PCP) et Gonzalo, est avancé non pas comme une proposition défendue, mais comme une vérité révélée. Nous apprenons que :

    « le Maoïsme, et il faut vraiment le comprendre, ce n’est pas la Chine, tout comme le Marxisme-Léninisme ce n’est pas la Russie. Le Maoïsme, c’est un développement constant dont le cœur est l’œuvre du Président Mao définie par le Président Gonzalo. […]

    Si vous voulez comprendre le Maoïsme, encore faut-il le vouloir : il faut étudier les textes de base du Parti Communiste du Pérou (PCP). Le Petit Livre Rouge ne peut être compris sans une étude sérieuse de la définition claire réalisée par le Président Gonzalo. »

    Il est donc affirmé, et ce comme fait irréfutable, que le maoïsme c’est autant Mao que Gonzalo, l’expérience chinoise que péruvienne. Pourquoi ? Quelles sont ces formidables preuves que possède donc le NEM pour affirmer avec autant de confiance que le maoïsme est indistinguable de la synthèse qu’en a faite le PCP ? Donc — c’est ce qui est dit — que la majorité des maoïstes existant aujourd’hui, dont ceux menant les processus révolutionnaires les plus avancés du monde en Inde et aux Philippines, ne sont en fait pas vraiment maoïstes ? Une telle affirmation peut se défendre, mais elle doit avoir pour ce faire les moyens de ses ambitions. À ce propos, le NEM nous laisse sur notre faim.

    Soit. Mais il reste un autre problème : comment d’une part dire « nous voulons débattre et atteindre dans la lutte idéologique des conclusions qualitativement supérieures » et d’autre part « nous avons déjà raison, il ne vous reste qu’à vous rallier à notre vérité révélée » ? Et d’autant plus, quand la vérité révélée a si peu d’argument pour elle. Il est une fort bonne idée de rallier les hoxhaïstes sincèrement révolutionnaire à un projet d’unité révolutionnaire, c’est à dire produit d’une lutte idéologique franche pour atteindre une base de ralliement révolutionnaire reconnue commune. Mais ce n’est que dans la forme que le NEM affirme ces velléités louables, car dans le fond, il n’est pas intéressé par autre chose qu’une simple absorption par le procédé sine qua non annoncé a priori d’une capitulation sans condition : nous sommes très loin de la méthode de la lutte idéologique. Comment le NEM espère il ainsi, premièrement, réellement rallier les hoxhaïstes (ou même les maoïstes divergents avec eux) grâce au débat entre communistes, et deuxièmement, qu’un tel dialogue (dans l’hypothèse où qui que ce soit serait intéressé par un dialogue annoncé sourd à l’avance) produise une synthèse et une unité supérieure ?

    Mystère. Le NEM se rend coupable de ce qu’il accuse (souvent à raison) l’hoxhaïsme de faire : rendre antagonique une contradiction non antagonique. C’est la seule résultante possible de ce non-débat d’idée qui n’est qu’un monologue pour soi-même sur le ton de l’excommunication.

    En parlant d’une compréhension profonde et fine du maoïsme comme 3e étape, l’article du NEM nous présente une étrange contradiction. Son rapport à la figure de Staline et au bilan de l’URSS, tant vis-à-vis de la méthode bureaucratique de la direction soviétique que du développement d’une nouvelle bourgeoisie (bureaucratique) avec celui du socialisme, n’est pas un rapport maoïste. Ce que dit le NEM, se rapproche en réalité plus d’un rapport hoxhaïste à la question : Staline et la direction soviétique avaient la bonne méthode — elle n’était pas trop bureaucratique — et la bourgeoisie perd progressivement son pouvoir économique, elle est mourante, dans le développement du socialisme — il n’y a pas celui d’une nouvelle bourgeoisie avec celui-ci. Et étant donné que la méthode de Staline n’était pas trop bureaucratique et que la lutte des classes n’est pas croissante sous la construction du socialisme, alors la révolution culturelle n’est pas nécessaire, nul besoin de renverser une classe qui n’existe déjà plus (ou qui est déjà mourante), et il suffirait alors de transformer les consciences — de mener une lutte strictement idéologico-culturelle. Sur ces trois points (méthode bureaucratique, lutte des classes sous le socialisme et nécessite de la révolution dans la révolution), l’article du NEM est bien plus hoxhaïste que maoïste. C’est fort surprenant de la part des tenants les plus ardents du maoïsme comme 3e étape supérieure du marxisme, et défenseurs d’une compréhension intense de celle-ci qui ne saurait se trouver que dans les écrits du PCP. Il faudrait considérer comprendre le maoïsme de Mao avant de déclarer celui de Gonzalo 3e étape universelle.

    Il faut cependant noter des choses très justes qui sont écrites dans cet article par le NEM, mais qui ouvrent alors à d’autres interrogations.

    « … il est impossible que les consciences des cadres du Parti et des masses étaient socialistes jusqu’en 1985 (mort de Hoxha), et puis après le néant. Il faut un sacré dogmatisme et des œillères pour nier les faits. Les pro-albanais expriment une position de classe claire avec cette négation de la réalité, ils sont au fond des idéalistes. »

    « Il nous semble que pour les disciples d’Hoxha, le plus important à l’heure actuelle serait de sortir une critique sérieuse, donc sincère, sur l’échec de l’Albanie “socialiste”. Cela devrait même être le préalable pour construire sur du solide. L’Albanie a cette particularité d’être le seul exemple où le leader historique a vécu durant toute la séquence, de la Démocratie Populaire à l’effondrement. Il y a donc un sacré problème dans la base idéologique de ceux qui soutiennent Hoxha. La question est de savoir ce qu’il s’est passé, et nous ne voyons que deux possibilités : soit il y a eu un acte magique qui a fait que du jour au lendemain, les plus grands Marxistes-Léninistes sont devenus des porcs de capitalistes liquidant d’un trait de plume tout le système, soit tout était déjà pourri sous Hoxha, et ça depuis longtemps. Comme Marxistes, nous ne croyons pas à la magie, donc tout devait être pourri. Sachant que le dirigeant synthétise tout le Parti, il devait y avoir un problème dans la personne même d’Hoxha ; sinon, on croirait à la théorie de “l’Homme bon, mais au mauvais endroit et au mauvais moment” comme ce que racontent les réactionnaires sur Louis XVI. »

    Voilà qui est très juste et très pertinent dans la lutte idéologique à mener avec et contre les hoxhaïstes.

    Il est impossible de séparer une théorie, un parti ou un dirigeant de l’expérience historique dans laquelle il a vécu. Nous sommes des socialistes scientifiques, donc, nous devons appliquer notre méthode à la compréhension du monde pour croire en ce qu’il y a de plus exact et rejeter l’erronée, c’est à dire, trouver les idées justes dans la pratique. Ainsi, nous devons être capables de faire des bilans honnêtes sur notre passé, nos réussites autant que nos échecs. Autrement, nous sommes condamnés à croire en des dogmes coupés de la réalité, et nous ne sommes alors plus en rien marxistes, et donc, condamnés à l’impuissance.

    Avant de se proclamer 3e étape du marxisme et seul représentant légitime du maoïsme, il serait à propos d’être capable en pratique de faire la démonstration de ses affirmations, en commençant par aller plus loin que les autres continuations du maoïsme, que le marxisme-léninisme, ou même seulement que le marxisme de Lénine (le léninisme). La direction du mouvement communiste international ne se revendique pas en se proclamant vraie ad nauseam, mais là aussi et toujours dans la pratique, en se démontrant vrai et en ralliant ainsi à soit les communistes sous sa direction idéologique. Où est l’intérêt d’adhérer à une 3e étape incapable de se démontrer comme telle ? Nous sommes marxistes, les idées fausses nous sont inutiles et les idées justes se vérifient dans la pratique.

    Quant à l’échec de l’expérience albanaise elle-même, l’article du NEM pose des problématiques brûlantes, mais l’on peut lui reprocher de se focaliser quasi exclusivement dans celle-ci sur l’aspect strictement interne de la construction du socialisme, et en l’occurrence, de la restauration du capitalisme. Or, il ne faut jamais négliger l’aspect ni interne ni externe de ce problème : il ne suffit pas d’avoir aboli le capital et les classes dans un pays, c’est-à-dire que celui-ci possède une économie pleinement socialiste, pour que le socialisme soit pour autant victorieux définitivement (et ce non pas parce que les classes peuvent se régénérer à partir de l’idéologie). L’échec de l’Albanie socialiste ne pose pas seulement le problème de la reproduction et restauration du capitalisme dans un pays à l’époque de la dictature du prolétariat. Il pose aussi celui des limites de la possibilité de la construction du socialisme dans un seul pays en l’absence de révolution mondiale, et surtout de l’impossibilité de garantir cette victoire nationale sans victoire internationale du prolétariat. Le NEM a raison de dire qu’il y a beaucoup à étudier et de réponse à trouver, mais il ne faudra oublier aucune des échelles ni aucun des aspects de la question si nous voulons une « nouvelle synthèse » digne de ce nom.

    « Le Maoïsme ne sera validé que par la pratique, c’est ce que nous dit le Marxisme. »

    Voilà donc un sage juge entre les mains duquel nous invitons le NEM à se remettre, lui et ses vérités révélées. Sûrement que la pratique a des choses à nous enseigner sur l’expérience de la révolution péruvienne et les conclusions à en tirer.

    En conclusion, nous invitons le NEM et toutes celles et ceux intéressés par une critique de l’hoxhaïsme et un exposé du maoïsme à consulter la brochure du RCP-USA Riposter à l’offensive dogmato-révisionniste sur la pensée Mao Tsé-toung (1979).12 Ce texte ayant été publié avant la mort de Hoxha, il ne fait pas le bilan de l’expérience du socialisme en Albanie et de son échec, mais il s’attaque aux thèses de L’impérialisme et la révolution, qui forment l’ossature de la critique hoxhaïste du maoïsme. Bien qu’il aborde lui aussi de manière antagonique la relation entre « pro albanais » et « pro chinois », il dénote par sa rigueur et la qualité de son argumentation.

    À toutes celles et ceux qui cherchent à se former sur ce que le maoïsme a à dire sur les rapports de production socialistes et capitalistes (dont le capitalisme d’État) dans la transition socialiste, sur la nature non-sociale de la propriété d’État socialiste, sur la nature petite bourgeoise de la propriété collective (les kolkhozes soviétiques et les communes populaires chinoises), sur le rôle réel de la superstructure (la culture et l’idéologie) dans la restauration capitaliste, et sur la nouvelle bourgeoisie bureaucratique dans la dictature du prolétariat, nous redirigeons à nouveau vers l’excellente introduction qu’est Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (TKP/ML, 1998).

    1 https://www.marxists.org/history/international/comintern/sino-soviet-split/cpc/hedp.htm
    https://www.marxists.org/history/international/comintern/sino-soviet-split/cpc/mhedp.htm

    2 https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-8/mswv8_65.htm

    3 https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-8/mswv8_66.htm

    4 https://www.marxists.org/reference/archive/stalin/works/1930/03/02.htm

    5 https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1918/apr/29.htm#sec2

    6 https://bannedthought.net/Turkey/TKP-ML/1990s/ContemporaryMLM-1998.pdf

    7 https://www.marxists.org/reference/archive/stalin/works/1925/12/18.htm

    8 https://www.marxists.org/archive/marx/works/1871/civil-war-france/postscript.htm

    9 https://www.marxists.org/reference/archive/stalin/works/1928/12/28.htm

    10 https://www.marxists.org/reference/archive/stalin/works/1938/01/18.htm

    11 https://www.marxists.org/reference/archive/stalin/works/1939/03/10.htm

    12 https://www.marxists.org/history/erol/ncm-5/rcp-hoxha/index.htm

  • La COP27 bat son creux

    La COP27 bat son creux

    Ouverte pour deux semaines en Égypte, la COP27 est le rendez-vous annuel des chefs d’État et des grands lobbyistes. Elle mêle espoirs, gros sous et déceptions. Qu’en est-il cette année ?

    Il serait aisé de prendre le temps d’ironiser sur les coûts et les pollutions propres à cet événement. Entre 300 et 400 jets privés, 5 à 14 fois plus polluants par passager qu’un avion de ligne, sont arrivés. 33 000 participants se sont inscrits pour participer à l’événement. Cependant, tout le monde n’a pas bénéficié du même accueil. Les ONG et la société civile ont été placées à l’écart de cet événement. « En raison de l’interdiction de manifester en Egypte, les associations environnementales ont dû se contenter d’une marche à huis clos, à Charm El-Cheikh. » annonce Le Monde.

    Derrière les barrières de Al-Sissi

    Protégés par les forces de sécurité du maréchal Al-Sissi, les dirigeants des grandes puissances se sont livrés à une surenchère de discours creux. Ceux des pays qui vont subir concrètement et immédiatement les conséquences de ces politiques ont lancé leurs appels à l’aide. Il est assez clair de savoir qui l’emporte. Les gouvernements des pays les plus puissants développent un discours calibré pour rassurer les marchés et les grands cartels de l’industrie. Pour exorciser le spectre d’une transition vers la neutralité carbone qui implique de réduire leurs bénéfices, ils mettent en avant des issues rassurantes. La question du climat est réduite à sa dimension économique et l’acceptabilité des décisions par les cartels économiques dominants. Lorsque Macron annonce que la France interdira la production de véhicules thermiques d’ici 2035, c’est un discours adressé à PSA, à Renault et à Citroën : c’est une garantie qu’ils conserveront leurs bénéfices.

    Espoirs et greenwashing

    «Quelques lueurs d’espoir» malgré «beaucoup de greenwashing», déclarait Clément Sénéchal, de Greenpeace. Mais après une semaine de discours, les négociations entre pays tendent vers l’impasse. Les enjeux sont jugés trop importants pour chaque pays ou chaque bloc. Difficile, aujourd’hui, de regarder avec espoir ces négociations. L’espoir évoqué par Greenpeace est celui de voir adopter un système de compensation des « pertes et de dommages » causés par le réchauffement climatique. Déjà évoqué dès les premières négociations (Rio, 1991), il suppose une reconnaissance des dégâts provoqués par les pays les plus polluants. Mentionné à l’article 8 de l’accord de Paris, il ne s’accompagnait d’aucune mesure concrète.

    Il est considéré comme le grand enjeu de cette COP27. Mais « Les pays du Nord disent que ce sont des sommes colossales, qu’ils ne pourront pas le ‘vendre’ à leurs concitoyens. C’est comme s’ils faisaient semblant d’oublier toutes les propositions mises sur la table » avait déclaré Fanny Petitbon, responsable plaidoyer de l’association Care France.

    « L’humanité a un choix : coopérer ou périr », a déclaré le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, le 7 novembre devant près de 100 chefs d’État réunis à la COP27. Le problème est que la coopération ne semble pas à l’ordre du jour. Les tensions entre les puissances dominantes paraissent bien plus fortes que l’esprit de coopération. Le Canada a annoncé, ainsi, ne plus vouloir importer de lithium extrait par les entreprises chinoises. Le pays de l’érable considère que cette dépendance mettrait en péril sa sécurité nationale. Mais ce boycott n’a pas été lancé sur un coup de tête : le Canada possède de solides investissements dans la région du « Triangle du Lithium », principale zone de ressources de ce précieux minerai.

    L’ombre du lithium

    « On n’a pas de pétrole, mais on a du lithium. » avait déclaré Macron. Dans un élan de « en même temps », à côté de la déclaration sur la nécessité de protéger les fonds marins, Macron développe le projet d’une mine de Lithium à ciel ouvert en France, dans l’Allier. Le but est d’extraire, à partir de 2027, 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, ce qui permettrait de fabriquer 700 000 véhicules électriques. Bruno le Maire l’a annoncé comme un projet « propre » et vertueux, qui pourrait assurer la transition tout en créant de l’emploi.

    Ce projet essentiel pour l’économie des gros cartels de l’automobile, Michel Jarry l’a découvert par voie de presse. Président de France Nature Environnement (FNE) dans la région Auvergne Rhône-Alpes, il déclare : « Une mine propre, ça n’a jamais existé et ça n’existera jamais. Les risques de pollution des eaux, des sols et de l’air sont réels et ce serait un beau mensonge que de dire le contraire. »

    De plus, les études sur les impacts miniers sont sans appel : les promesses d’emploi ne durent qu’un temps. Dans la majorité des cas, une fois les filons épuisés, les régions concernées deviennent plus pauvres qu’avant. Si une mine dure entre 10 et 20 ans, les sols et les paysages dégradés sont des cadeaux qui se passent de génération en génération. Seul point positif, cyniquement souligné, par certaines associations, est que la confrontation avec la réalité des mines de ce type pourrait être un électrochoc pour les Français.

    La carrière d’Échassieres (Allier) où doit être implantée la future mine de lithium, abrite déjà une exploitation minière consacrée à l’extraction de kaolin et d’un concentré d’autres métaux. – © Imerys

    Le tabou de la pollution

    Les économies du futur promises escamotent le plus souvent les questions gênantes. Ainsi « la prétendue marche heureuse vers l’âge de la dématérialisation n’est donc qu’une vaste tromperie, puisqu’elle génère, en réalité, un impact physique toujours plus considérable. »1 (Guillaume Pitron, 2019). En fait de solutions, ce sont simplement des substitutions d’une technologie polluante lors de son usage (les hydrocarbures par exemple) par une technologie qui paraît propre, mais où les coûts écologiques sont soit éloignés géographiquement (production, recyclage), soit indirects (extraction). Si elles peuvent aussi remplacer une pollution (gaz à effet de serre (GES), par exemple), par une autre (arsenic dans l’eau ou autre), leurs effets tarderont à se faire sentir. En fait de solution, elles risquent surtout de créer une conjonction dans laquelle nous aurons à la fois des émissions de GES record, et en plus une pollution high-tech.

    L’humanité reste encore impuissante face aux questions les plus cruciales pour son avenir en tant qu’espèce. Les réponses proposées par les gouvernements sont soit insuffisantes, soit carrément à double tranchant. Elles sont par essence prisonnières de leur but premier : servir les intérêts des exploiteurs. Elles sont aussi conditionnées par le fait qu’elles doivent répondre aux contrats sociaux passés avec les travailleurs et les travailleuses du monde entier. Dans les pays dominants : exploitation contre consommation, dans ceux qui ne le sont pas : surexploitation contre espoir d’accéder à cet univers de confort.

    Pas de pessimisme inutile

    Nous pensons qu’il est possible pour l’humanité de pouvoir réussir à franchir cet obstacle immense. Nous pensons que la surconsommation et le gaspillage de ressources, s’ils sont combattus avec fermeté, peuvent permettre une élévation générale du niveau de vie à l’échelle mondiale sans mettre en péril notre survie. Mais il y a des entraves. La plus forte étant celle de la dictature du profit sur l’économie mondiale et ses relais étatiques. La seconde est le poids de l’idéologie consumériste et individualiste entretenue par ces groupes. Elle impose comme modèle de réussite l’accès à des biens de consommation de luxe et le nihilisme écologique.

    Mais il reste un long chemin pour que les forces qui peuvent permettre un changement deviennent suffisamment puissantes. Nous déplorons que les initiatives restent encore bien souvent divisées et dispersées entre communistes, et qu’il n’existe pas encore de liaisons et de coopération développées. Nous-mêmes, nous avons participé à des rassemblements à Paris, avec nos camarades de l’ICOR et de l’Alliance internationale. Nous considérons que ce type de cadre est un embryon dans lequel il est possible de coopérer et nous incitons tous ceux et celles qui le veulent à y participer. Il n’est pas un outil exclusif d’un groupe, mais bien un canevas dans lequel nous pouvons nous inclure et traiter nos points de vue différents pour les synthétiser.

    Les capitalistes peuvent traiter les questions climatiques à la légère. Ils ne s’intéressent qu’au profit. Mais nous, qui voulons servir le peuple, nous ne le pouvons pas.

    1G. Pitron (2018) La guerre des métaux rares.

  • Conférence de RAWA à Lyon (2/2)

    Conférence de RAWA à Lyon (2/2)

    Aujourd’hui

    Aujourd’hui, les Talibans tiennent légalement les rênes du pouvoir. Les ambassades occidentales ont fermé leurs portes. En revanche, celles de la Chine et de la Russie continuent d’exercer et sont acceptées par les Talibans. Nous écrivions en aout 2021 :

    L’ambassade de Chine a ainsi déclaré qu’elle « continue de fonctionner normalement » et qu’elle désire des « relations amicales » avec le gouvernement Taliban. D’après la porte parole de la diplomatie chinoise, Hua Chunying, « Les talibans ont indiqué à plusieurs reprises leur espoir de développer de bonnes relations avec la Chine ». Moscou a également maintenu en place ses diplomates.

    L’ex-ambassadeur de France en Afghanistan, David Martinon, déclarait au micro du Collimateur, le podcast de l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire) que les Talibans, en dépit de pertes absolument terrifiantes n’avaient jamais connus de problème de recrutement. Les régimes successifs n’ont fait que faciliter leur retour, les faisant apparaitre comme des libérateurs. Les Talibans avaient pourtant « changé ». S’ils n’ont fait aucune concession sur le fond, ils ont joué la carte des relations publiques pour essayer d’avoir l’air « acceptables » par l’Occident. Cette mascarade a eu un succès important. C’est un fait que souligne M. : aujourd’hui, ils passent pour des interlocuteurs possibles et sont même courtisés. La prééminence russo-chinoise n’empêche pas les tentatives de retour de l’Occident. D’où la recherche de liens avec les Talibans ou l’aide -directe ou indirecte- fournie à leurs opposants, y compris Daech. L’État islamique est en effet très mal vu par les Talibans et par les succursales d’Al-Qaïda, qui procédaient à des exécutions systématiques de leurs membres lors des ouvertures de prison.

    L’Afghanistan est isolé du monde : il n’y a pas, ou peu, de connexion internet, dès qu’on sort des centres urbains, le pays n’est pas électrifié. La pauvreté est forte et le chômage a grimpé en flèche, même si toute une partie de l’économie dépend du secteur informel. Les infrastructures sont insuffisantes ou délabrées. Dans ce climat de crise économique, sanitaire et humanitaire, certaines familles doivent pour survivre vendre certains de leurs enfants. Ils sont cédés pour un peu plus d’une centaine de dollars, ce qui représente une petite fortune. Le trafic d’organes s’est aussi développé. Les femmes n’ont plus le droit de travailler ou d’étudier et doivent porter la burka, le peu de femmes qui passent à la télé doivent être complètement masquées.

    David Martinon note que les rapports des Talibans aux femmes étaient marqués par la peur et par l’ignorance. Beaucoup de Talibans étaient des orphelins réfugiés au Pakistan, qui avaient grandi dans des milieux sans la moindre mixité, et qui n’avaient pratiquement jamais vu de femme durant leurs périodes de combat. Il en ressortait un comportement marqué par la brutalité. Ce comportement n’a pas changé. Il fait qu’aujourd’hui, l’Afghanistan est le seul pays où les femmes n’ont pas le droit à l’éducation, sauf rares exceptions. Il est aussi l’un des rares où elles ne peuvent sortir sans qu’un homme de leur famille les accompagne.

    La guerre civile n’est pas pour autant terminée. Les attentats se poursuivent toujours, avec l’infiltration de Daesh. Début octobre, un attentat a visé une école pour femmes de la minorité chiite Hazara. 53 morts, dont 46 jeunes filles et femmes sont à déplorer.

    Notre intervenante nous a décrit sa tristesse de voir les moindres ors des obsèques de Elizabeth II décryptés par les médias, tandis que pas un mot n’a été dit au sujet de cet attentat.

    C’est dans ce cadre extraordinairement difficile que travaille RAWA.

    Qu’est ce que RAWA ?

    Fondée en 1977, RAWA s’est depuis sa création opposé à tous les régimes ayant gouverné l’Afghanistan. L’organisation s’est heurtée à l’invasion soviétique, au régime des Talibans, mais aussi à l’intervention américaine. Elle a constamment dénoncé l’hypocrisie de l’Occident, qui en place et lieu de la démocratie promise, n’a fait qu’installer des potentats toujours plus mafieux.

    Sa première dirigeante, Meena Keshwar Kamal est assassinée en 1987 dans des circonstances troubles. Son opposition à la fois au gouvernement de Najibullah et aux fondamentaliste en fait une cible de choix. D’après notre intervenante, il s’agirait d’une action dans laquelle le KGB a joué un rôle. Cela peut paraître étonnant qu’un groupe de défense des droits des femmes soit attaqué par les services secrets soviétiques.

    Deux raisons à cela : à l’origine de l’intervention soviétique se trouve le « gauchisme » issu de la révolution de Saur de 1978 et la volonté d’attenuer ses politiques. En second lieu, dès 1982, l’URSS essaie de sortir du guêpier afghan, quitte à céder du terrain aux islamistes, à condition que le Pakistan n’intervienne plus. Gorbatchev amplifie ce volte-face, en essayant de revenir à l’Afghanistan d’avant 1973 et en incitant Kamal, le dirigeant du Parti démocratique populaire d’Afghanistan à laisser de côté les revendications socialistes et à promouvoir un Islam modéré. Dans ce cadre de bataille à front renversé, il apparait tout de suite moins illogique que le KGB cherche à éliminer des courants rivaux. Cependant, il existe toujours des zones d’ombre.

    À la suite de cet assassinat, l’organisation passe dans la clandestinité et continue la lutte, que ce soit contre les forces d’occupation successives ou contre les obscurantistes. Notre conférencière a pu nous expliquer les activités menées par RAWA. RAWA agit dans l’ombre, avec des réunions secrètes souvent maquillées en mariages (les femmes et les hommes le célèbrent séparément. Cette clandestinité rend forcément le travail difficile, mais pas impossible. Ainsi, il existe des structures légales et visibles qui permettent à l’organisation d’agir concrètement sur la société.

    L’organisation diffuse un journal : Payam-e-Zan (le message des femmes). Il s’adresse majoritairement aux femmes afghanes et dénonce tant les fondamentalistes que la corruption et les crimes US/OTAN. Il sert aussi d’organe d’échange qui permet de rassembler les expériences, de confronter les points de vue.

    Il se double de reportages menés par les femmes, notamment des photos ou des vidéos des exactions réalisées par des caméras cachées sous les burkas. Ces documents ont été essentiels dans la dénonciation de l’hypocrisie occidentale auprès du reste du monde. Les femmes d’Afghanistan participent aussi à des conférences internationales (certaines avec l’ICOR, notamment.) Ces conférences permettent de créer les bases d’une solidarité des femmes du monde entier.

    L’association joue aussi un rôle social important : nous avons pu voir les opérations de distribution alimentaire en direction des plus démunis et surtout démunies. Les femmes ne pouvant travailler, les veuves sont laissées dans la pauvreté. Elle organise aussi des actions de solidarité, de soin dans les villages reculés. Les femmes subissent d’autant plus cette absence de corps médical qu’elles ne peuvent se faire soigner que par des médecins femmes. RAWA organise des distributions d’affaires scolaires pour les enfants. Les militantes s’occupent également de l’éducation des femmes. Ces activités sont difficiles et dangereuses.

    L’activité de RAWA permet de faire connaître la cause des femmes d’Afghanistan dans le monde

    Les déplacements et tournées de RAWA existent depuis des années. En France, il s’agit de la troisième (2002-2009-2022). Ces tournées permettent de faire connaître les luttes de RAWA et d’apporter de l’aide à des organisations qui luttent dans des conditions terribles. Le camp progressiste en Afghanistan peine à se réorganiser et à surmonter les vagues de terreur successives. L’aide internationale joue un rôle de premier plan.

    L’occident ne s’intéresse à l’Afghanistan que sous son caractère de champ de bataille géopolitique. En revanche, aucune facilité n’est accordée pour permettre le départ depuis le pays – pour ne pas froisser les Talibans non plus – ni pour l’accueil des réfugiés et réfugiées. Ainsi, M. a du patienter huit mois et fournir des garanties de retour pour obtenir un passeport Schengen, et être accompagné par un homme de sa famille (lien du sang). Ce traitement contraste toujours plus durement avec les facilités d’accès et les aides fournies aux réfugiés d’Ukraine, à condition qu’ils « aient l’air » ukrainiens.1 Ce gouffre entre les valeurs officielles de l’UE et de l’Occident et ses pratiques réelles contribue à les isoler encore davantage.

    Que faire pour aider RAWA ?

    Il est possible d’aider financièrement et de rejoindre les comités de soutien qui vont se créer. En France, celui qui naît de cette tournée va bientôt entrer en activité. Il n’est pas une coalition d’organisation : l’adhésion est individuelle pour éviter les clivages et le sectarisme. Enfin, il est plus qu’utile d’aider à diffuser leurs mots d’ordre et à dénoncer l’hypocrisie occidentale.

    Notre interlocutrice nous l’a dit : elle veut nous encourager à alerter sur la réalité de la condition des femmes en Afghanistan. Diffuser son message, c’est participer activement. Vous pouvez contacter le collectif à l’adresse withafgwomenfrance@gmail.com et suivre la page facebook du collectif.

    1 Nous considérons que le statut des Ukrainiens et des Ukrainiennes devrait être érigé en norme, nous ne sommes pas pour un nivellement par le bas !

  • Conférence de RAWA à Lyon (1/2)

    Conférence de RAWA à Lyon (1/2)

    Nous avons participé, au côtés d’autres organisations, syndicats et individus non-organisés, à la venue d’une militante de RAWA, l’Association Révolutionnaire des Femmes en Afghanistan. Une conférence s’est tenue le 12 octobre à la Bourse du Travail de Lyon. Deux autres tournées s’étaient tenues par le passé, en 2002 et en 2009. Cette tournée est la première qui a lieu après le retour au pouvoir des Talibans.

    Nous remercions tout d’abord notre intervenante, M., qui est venue d’Afghanistan pour nous parler des luttes de RAWA. Nous remercions la coordination qui a permis que cette tournée ait lieu et nous transmettons notre salut le plus chaleureux à celles qui sont venues à Lyon accompagner M.

    Nous remercions Solidaire étudiante-es d’avoir effectué la réservation de salle auprès de l’université Lyon 2. Cependant, un mouvement étudiant pour l’inscription des sans-facs a poussé l’administration à annuler celle-ci moins de 24h avant l’événement.

    Nous saluons donc l’effort de la CGT-Educ pour nous permettre de disposer de la salle des congrès de la Bourse du travail, ainsi que celles et ceux qui nous ont proposé une solution de secours.

    Cette annulation a eu un impact sur la possibilité pour un plus grand nombre de participants et participantes de venir assister à cette conférence, mais n’a pas empêché sa tenue. La tenue de cette conférence ouvre de nouvelles perspectives de coopération entre différentes forces pour soutenir RAWA.

    Nous avons choisi, plutôt que de reprendre mot pour mot ce qui a été prononcé, de synthétiser les interventions et de les enrichir d’exemples.

    Quelle situation pour l’Afghanistan

    L’Afghanistan est, pour son grand malheur, situé dans un espace de rivalité géostratégique actif. Sans remonter depuis l’Antique Bactriane, l’Afghanistan est, depuis le XIXe siècle, au cœur du « Grand Jeu ». Depuis l’opposition entre l’Empire tsariste et l’Angleterre (racontée par l’auteur du Livre de la Jungle dans Kim), puis l’opposition entre URSS et USA, et enfin aujourd’hui, la question du tracé du projet BRI (Belt & Road Initiative) par la Chine.

    Entre ces forces de marées, l’Afghanistan, entité composite sans unité ethnique et culturelle, a connu presque continuellement des troubles et des changements de régime.

    Le début d’un cycle de guerres

    En 1973, un coup d’État organisé par Mohammad Daoud Khan met en place un régime d’inspiration socialiste, laïc et progressiste. En 1978, le Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan chasse du pouvoir Mohammad Daoud Khan et installe un régime radical. C’est la « révolution de Saur ». L’URSS, qui soutient le pouvoir en place, marque sa réticence : selon elle, le nouveau pouvoir veut aller bien trop vite. Ce régime se heurte rapidement aux structures tribales et religieuses dans le pays. De plus, le Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan est formé de deux tendances adverses. Une, modérée, celle du Président Nour Mohammad Taraki, proche des soviétiques, et la tendance radicale du Premier ministre Hafizullah Amin. Taraki est assassiné, tandis que le Pakistan et l’Iran, en pleine Révolution islamique, tentent d’organiser des soulèvements dans le pays. Ces événements provoquent l’intervention de l’URSS. C’est l’ouverture d’un cycle de violence qui ne se referme plus.

    La Révolution de Saur en 1978.

    Avant même l’intervention soviétique de 1979, des groupes fondamentalistes religieux sont repérés et soutenus par les Américains. Ils forment une résistance qui va aller crescendo. Soutenus par les USA, équipés d’armes modernes, bénéficiant de sanctuaires au Pakistan et d’un appui populaire important, les moudjahidines prennent l’avantage. Les Soviétiques perdent 26 000 hommes, et ont été les auteurs de terrible brutalité contre la population. Ils se replient à partir de 1988. Cette guerre est une catastrophe totale pour les Afghans et les Afghanes. Elle est également un clou dans le cercueil de l’URSS. En 1989, il n’y a plus de présence soviétique. La guerre devient une guerre civile.

    En 1992, le régime de Mohammad Najibullah s’effondre. Il a tenu trois ans sur ses propres ressources, une performance étonnante quand on songe à l’effondrement immédiat de Kaboul en 2021. À son crédit, une unité de volonté importante, alors que les islamistes se déchirent entre groupes rivaux. Entre 1992 et 1996 la guerre fait rage entre ces groupes. Le pouvoir est officiellement entre les mains de Burhanuddin Rabbani, islamiste membre des Tadjiks du Nord, une des minorités d’Afghanistan.

    Les Talibans (« étudiants ») s’imposent finalement. Ils mettent en place un régime islamique fondamentaliste et entraînent une régression politique, sociale – en particulier pour les femmes – et économique. Le règne des Talibans est marqué par la disparation des femmes de l’espace public, par la fermeture d’écoles, la destruction des livres et des moyens médiatiques. Le ministère pour la Promotion de la vertu et la Répression du vice s’assure du respect des règles, tandis que la justice repasse sous la loi du talion. Il se marque aussi par son iconoclastie, notamment lors de la destruction d’œuvres d’art préislamiques et de représentations humaines. Les plus célèbres sont les Bouddhas de Bâmiyân, bien que le Mollah Omar ait prévu initialement de les protéger. L’Afghanistan est aussi un pays de narcoéconomie, bien que les Talibans aient essayé de limiter la production d’Opium, sans succès. Il sert de sanctuaire à des mouvements terroristes. Le régime du mollah Omar hébergea ainsi le terroriste saoudien Oussama Ben Laden, leader de Al-Qaïda.

    Le grand enfermement des femmes d’Afghanistan

    Le changement de 2001

    Après le 11 septembre 2001, les USA interviennent avec l’OTAN en Afghanistan.

    Notre intervenante a amplement insisté sur ce point : cette guerre était déjà pressentie : une campagne avec été lancée en amont sur les méfaits des Talibans. L’Occident a mis en marche une fabrique à héros nationaux, dans le but de pouvoir promouvoir une future guerre contre les Talibans. Ainsi, le commandant Massoud est apparu comme le symbole de l’opposition aux islamistes.

    L’Alliance du Nord, terme construit, à l’origine, de toutes pièces par les services secrets pakistanais pour la décrédibiliser (elle serait une ligue d’ethnies du nord contre celles du sud) est devenue un nom connoté positivement. Le mot alliance est en effet connoté très positivement en Occident : ainsi l’OTAN est une alliance et le Pacte de Varsovie un pacte, lui donnant une connotation faustienne.

    Bernard-Henri Levy, l’infatigable VRP des interventions militaires, écrivait : « Massoud […] ne transigea jamais, on le sait, sur le droit des femmes à travailler et des petites filles à être éduquées. »

    BHL et le fils de Massoud. Le VRP de l’interventionnisme occidental et le fils du héros construit de toutes pièces.

    Héroïsé en France, Massoud est ainsi cité dans au moins 22 chansons et fait l’objet d’une grosse demi-douzaine de films. Une promenade du jardin des champs Élysée porte son nom.

    Hélas, entre la littérature et la réalité, il existe un océan. Le Front uni islamique et national pour le salut de l’Afghanistan de Massoud, en réalité, a monté une opération de relation publique efficace pour être bien vu, tout en appliquant la loi islamique, en réduisant les droits des femmes et en commettant de nombreux crimes de guerre. Les Hazaras, la deuxième minorité ethnique du pays, lui reprochent aussi l’épuration ethnique organisée par Massoud dans le sud de Kaboul. C’est en partie une des raisons qui a permis la victoire des Talibans.

    L’invasion : succès militaire et échec politique

    L’opération est déclenchée le 7 octobre et est un succès militaire. Kaboul tombe sans combats, tandis que des soulèvements ont lieu contre les Talibans. Peu de vraies batailles ont lieu, on retient ainsi celle de Tora Bora, mais elle fait plus figure d’exception que de règle. Malgré cela, non seulement Al-Qaïda parvient à se replier au Pakistan au travers des montagnes, mais aucun régime stable n’est installé. L’Afghanistan devient une terre d’insurrection permanente, dirigée par des cliques mafieuses cooptées par les occupants. Hamid Karzai s’installe au pouvoir et monte des réseaux de clientèle. Le pays est corrompu jusqu’à l’os, il est dans le top 5 des pays où la perception de la corruption est la plus forte. La production d’opium grimpe en flèche tandis que la situation de la population ne s’améliore pas. La promesse de démocratie, de droit des femmes et de prospérité n’est pas tenue. Les attentats, nombreux, continuent sans cesse.

    L’Afghanistan : une narco-économie

    Fait intéressant, l’opposition à Karzai est constituée d’un bloc atypique, rassemblant à la fois Burhanuddin Rabbani, des commandants de la résistance afghane contre les Soviétiques, mais aussi des anciens dirigeants membres du parti communiste, le petit-fils de l’ancien roi Mohammed Zaher Chah, le fils de Massoud divers groupes sociaux et ethniques. Ce groupe prend le nom de Front national uni. Il représenterait 40% de la population selon ses dirigeants, mais ne possède pas de pouvoir.

    La situation reste donc instable. Le régime d’occupation est impopulaire, tandis que la population n’accepte pas la présence militaire. Le mépris des Occidentaux pour les Afghans et le caractère anxiogène de la guerre se marie à une culture militaire souvent marquée à l’extrême droite. Il en résulte alors des crimes importants, comme ceux commis par les Australiens contre des civils, les abattant de sang-froid, tout en riant. Ces mêmes Australiens ont été aperçus avec un drapeau nazi accroché à leurs véhicules, ou exhibant un étendard sudiste. Les transfuges entre armée afghane et insurgés sont nombreux. Ces derniers, en dépit des pertes, continuent d’exister et se renforcent même. Ils bénéficient du fait que l’attention soit attirée par d’autres sujets, comme l’Irak, puis la Syrie ou Taiwan. Al-Qaïda perd son caractère de priorité, devenant même fréquentable, pour l’Occident, dans certains cadres, comme celui de la Syrie.

    Le retrait

    Essoufflées, les troupes occidentales essaient de passer la main au régime de Hamid Karzai, sans succès. Comme dans la plupart des opérations de contre-insurrection échouées, les troupes finissent par tenir des points de forces et des centres urbains, et vivent dans leurs casernes. Cette absence de contact entre troupes et population accentue aussi l’impression d’occupation étrangère et une détestation profonde de la présence occidentale. La stratégie change : les combats entre troupes et les bombardements laissent la place au « drone strike » sur des cibles « à haute valeur ajoutée ». Mais cette guerre supposée chirurgicale ne répond pas à ses promesses. Par exemple, pour assassiner Baitullah Mehsud, chef de guerre Taliban du Pakistan, on estime que 164 personnes ont été tuées. En 2014, on estimait que les tentatives d’éliminations de 41 suspects ont engendré la mort de 1147 personnes.

    Soldats australiens arborant le drapeau nazi.

    Le 22 juin 2011, Barak Obama annonce l’intention des Américains de sortir du guêpier afghan. Cependant, le repli passe par une « afghanisation », laquelle doit voir l’émergence d’un pouvoir stable en Afghanistan et d’une armée fiable. Avant le retrait, un surengagement doit être réalisé. Finalement, le départ est différé puis enterré en octobre 2015. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump relance celui-ci. Le néo-isolationnisme trumpien se traduit par des gestes unilatéraux brutaux, conçus pour satisfaire un public domestique qui en a assez des interventions. C’est également une manière de se démarquer des Démocrates, menés par Hillary Clinton, lesquels veulent s’engager davantage. Sans grande confiance dans le régime de Karzai, le départ se négocie avec les Talibans.

    Le 29 février 2020, les accords de Doha sont signés entre « l’Émirat islamique d’Afghanistan qui n’est pas reconnu par les États-Unis comme un État et est connu sous le nom de Taliban et les États-Unis d’Amérique » (sic.) C’est une victoire absolue pour les Talibans : ils sont reconnus, malgré les formulations tarabiscotées, comme des interlocuteurs. Seule promesse arrachée aux Talibans : ils ne devraient pas accueillir de membres d’Al-Qaïda.

    Les Talibans ont procédé par une conquête des campagnes, dans lesquelles ils ont installé une administration qui leur donnait autorité sur la population. Elle leur assurait aussi un monopole des services sociaux et de la justice. Considérés comme des obsédés du droit, ils ont été plutôt bien accueillis par certaines populations qui avaient souffert du régime mafieux à Kaboul. D’autant que le successeur de Hamid Karzai, Ashraf Ghani a purement et simplement confisqué l’élection présidentielle en l’annulant. Cette déception supplémentaire a accéléré la victoire des talibans.

    Après avoir pris le contrôle des campagnes, ils ont fait chuter rapidement, et sans combat, les grandes villes. Kaboul est tombé au moment pile où l’évacuation du personnel des ambassades occidentales se terminait. Comme souvent dans l’histoire, les supplétifs des Occidentaux ont été abandonnés à leur sort. Fin aout 2021, il n’y avait plus d’Occidentaux en poste en Afghanistan.

    Double ironie de l’histoire : les créatures de la CIA se sont retournées contre leurs maîtres. Elles servent désormais les ennemis géopolitiques de leurs créateurs. Tout aussi mordant, on peut voir que les Talibans ont été des élèves assidus et efficace des méthodes de Guerre Populaire, et qu’ils en ont fait une application stricte des principes, mais pervertie dans ses fins.

  • Victoire « post-fasciste » en Italie

    Victoire « post-fasciste » en Italie

    Giorgia Meloni. Un nom qui, pour une très grande partie des militants et militantes de France, n’évoquait rien. Aujourd’hui, ce nom symbolise une percée importante de l’extrême droite. Celle-ci n’a cependant pas lieu aux confins de l’Europe, dans les zones frontières contestées par les grands acteurs géopolitiques, mais en Occident même. La militante, qualifiée de « post-fasciste », est en passe de remplacer Mario Draghi comme présidente du Conseil des ministres d’Italie. Ce poste est clé dans la détention du pouvoir exécutif. Son organisation, Fratelli d’Italia, est arrivée en tête des élections législatives italiennes. Cette organisation est l’héritière du MSI, le Mouvement Social Italien, la formation issue de la chute de Mussolini, et de son successeur, l’Alliance Nationale.

    « Celle qui a comme devise « Dieu, famille, patrie » quitte le gouvernement et fonde son parti de droite radicale, Fratelli d’Italia, ouvertement islamophobe, anti-immigration et opposé au mariage homosexuel.1 »

    Une distribution géographique clivée

    Elle est parvenue à s’insérer comme un véritable pivot dans la coalition des droites italiennes. Elle s’est imposée dans les élections italiennes de 2022, créant un tsunami d’extrême droite.

    Une longue montée en puissance

    L’Italie est, depuis plusieurs années, dans une situation délicate. L’économie italienne ne s’est pas relevée de la crise économique de 2008. Globalement, le PIB n’a eu de cesse de diminuer depuis cette période. Les responsabilités sont d’ailleurs multiples. Le sous-développement économique du sud de l’Italie, qui n’est que peu soutenu par le Nord et par Rome, le respect fanatique des directives européennes de stabilité budgétaire qui a grévé les investissements… mais aussi l’intervention militaire initiée par la France contre la Libye, laquelle a décapité un régime économiquement allié et créé un profond ressentiment.

    Les partis traditionnels de l’Italie, Parti Communiste Italien / Parti Socialiste Italien / Démocratie Chrétienne, qui avaient dominé la vie politique du pays dans l’après-guerre, se sont effondrés, laissant un vide béant. PSI et DC sont entrés dans une collusion profonde avec une des forces structurantes de l’Italie : la mafia. La corruption, l’absence de transparence de la vie politique, la crainte et le chantage ont gangrené ces organisations. Dans les années 1990, l’opération Mains Propres a révélé l’ampleur du phénomène. Elle a provoqué plusieurs arrestations, mais surtout une chute verticale des scores de ces partis. Quant au PCI, il est devenu illisible par les électeurs. Le second pilier du communisme occidental, avec le PCF, s’est lancé dans une mutation « eurocommuniste ». Il a tenté un « compromis historique » dans les années 1970 avec la Démocratie Chrétienne, compromis plus profond encore que celui du PC avec le PS autour du « programme commun » de 1972, considéré comme un tournant stratégique majeur. Honni par Moscou, compromis avec le patronat, il s’est autodétruit. Après 1992, l’alternance PSI/DC prend fin. L’ensemble des dirigeants suivant provient d’autres forces politiques.

    L’espace politique n’est pas longtemps resté vide. De nouvelles forces sont venues le combler, la plupart en provenance de l’extrême droite. L’un des symboles de cette période est Silvio Berlusconi. Berlusconi, libéral, conservateur, publicitaire né, entrepreneur talentueux, fait partie de cette génération d’Italiens anticommunistes passés par la loge P2. P2 –propaganda due- était une loge maçonnique qui avait pour objectif premier d’empêcher toute victoire communiste en Italie. Entre 1945 et 1982, elle a rassemblé de nombreuses personnalités influentes d’Italie (banquiers, militaires, héritier de la couronne, services de sécurité.) Elle a participé à une série d’activités terroristes en Italie tout comme d’affaires criminelles. Durant les « années de plomb », elle a contribué à faire monter les tensions entre extrême-gauche et gouvernement, notamment en organisant attentats et assassinats pour faire porter la responsabilité aux Brigades Rouges. Avec la fin de la guerre froide, ces réseaux vont connaître une nouvelle utilité. La victoire de Berlusconi et de Forza Italia, fondé en 1994, l’illustre.

    Carte de membre de la Loge P2 de Berlusconi

    Forza Italia dirigé par Berlusconi, est à la croisée des chemins entre mafia – au sud, extrême droite – au nord, et milieux d’affaires. Il est le prototype du parti populiste « de droite ». Il se démarque de la vie politique italienne par son style, qui fait appel au fond de culture réactionnaire qui existe dans toutes les sociétés. Forza Italia est un slogan de football, Berlusconi promet de « descendre sur le terrain ». Il appuie le machisme, les paillettes, le spectacle. Fréquentant de jeunes (ou très jeunes) prostituées, mannequins, richissime, il cavaliere forme une espèce de rêverie libidineuse glauque. Forza Italia, sous ses divers noms, exerce le pouvoir grâce à des coalitions s’appuyant toujours plus sur l’extrême droite (1994-1995 ; 2001-2006 ; 2008-2011). Or, il est de plus en plus marginalisé au sein de sa propre coalition. Il est désormais concurrencé par des forces plus à droite.

    En 2018, comme un coup de tonnerre, c’est une coalition étrange entre la Lega (La Ligue du Nord, séparatiste, devenue la Ligue tout court pour ne plus se couper des électeurs du sud), formation d’extrême droite et le Mouvement des 5 étoiles, classé à gauche. Cette alliance est celle d’une formation ancrée au nord, dans un espace industrialisé « qui ne veut plus payer pour les fainéants du mezzogiorno » et une formation ancrée dans ce même espace appauvri. Leur coalition malaisée se heurte à des questions de fond : liens avec les grands chantiers mafieux, question sociale, UE… En revanche, ils trouvent un accord sur la question de l’immigration. Les rapports de force entre les deux organisations s’inversent progressivement. La Ligue gagne en influence tandis que le M5S ne parvient pas à pouvoir s’imposer et reflue brutalement. Aujourd’hui, il n’est plus que l’ombre de lui-même.

    Résultats des législatives de 2018. En Jaune le M5S, en Bleu la coalition de la Liga.

    La romance contre nature entre le M5S et la Ligue a vécu. Elle qui devait incarner l’anti-establishment, elle a fini par mettre au pouvoir un banquier. Une nouvelle fois dépités, les Italiens et les Italiennes se sont tournés à nouveau vers des « solutions » originales.

    Il faut noter que cette élection s’est déroulée avec des abus flagrants. Ainsi, qu’une abstention forte existe, cela ne surprend pas. Mais le problème est celui de l’abstention forcée. « En Italie, des millions d’abstentionnistes malgré eux n’ont pu glisser leur bulletin dans l’urne. La raison ? Une anomalie démocratique. Elle touche tous ceux qui se trouvent éloignés de leur résidence administrative pour leurs études, leur travail ou leurs vacances, En Italie, la domiciliation et la résidence sont deux choses distinctes et chacun vote là où il a déclaré sa résidence administrative. La démarche fastidieuse pour changer d’adresse démotive les volontaires. « Je n’ai pas voté à distance parce que ça n’existe pas chez nous, comme pour ceux qui vivent dans le Nord et sont originaires du Sud », confie Luca.2 ». De plus, les votes familiaux et les votes contraints – par la mafia – existent.

    Un programme ultra-réactionnaire

    Toujours est-il que Giorgia Meloni et sa formation sont arrivés largement en tête. À quoi pouvons-nous nous attendre ?

    Premières décisions centrales : une politique nataliste. Elle déclare son soutien « à la natalité et à la famille », ainsi qu’aux modèles traditionnels de familles. Elle juge que l’IVG incarne une « défaite » qu’il faut « prévenir ». Elle entend laisser aussi aux médecins la possibilité d’exercer leur « objection de conscience ». Cette obsession de la natalité va de pair avec une crainte du déclin démographique et de l’arrivée de nouvelles populations : « Je ne dis pas que les étrangers ne devraient pas avoir d’enfant, mais nous devons créer les conditions pour que les Italiens se reproduisent » déclarait un des cadres de son parti. Si frères d’Italie n’évoque pas directement la théorie du « grand remplacement », ils parlent en revanche volontiers de « substitution ethnique ». Cette obsession va de pair avec une hostilité aux mouvements LGBT, qualifié de « lobby », dans la plus pure tradition conspirationniste.

    La question migratoire revient inlassablement. Les affaires autour du navire de sauvetage Aquarius restent en mémoire d’une partie des Italiens. La position de celle qui est pressentie pour diriger l’Italie est de fermer les ports aux navires qui viennent en aide aux migrants.

    Des résultats terrifiants

    Difficile en revanche de voir comment cette interdiction pourrait être applicable : La convention internationale de 1974 pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS) rend obligatoire l’aide aux personnes en détresse en mer. Autre volet, la volonté de faire revenir les Italiens expatriés. Cependant, le programme économique de repli nationaliste ne paraît guère attractif pour ces expatriés souvent très qualifiés.

    Parmi les premières décisions prévues par le gouvernement : un abandon du Reddito di cittadinanza, équivalent du RSA français, jugé trop social et entretenant l’oisiveté. La question de l’Islam est fatalement arrivée aussi en tête, avec des exigences : un contrôle sur l’origine et la formation des imams, sur les financements des mosquées…etc. Les prières devraient également être réalisées en italien et non en arabe.

    Tancée par Macron, elle a répondu vertement sur deux thématiques : la Libye, grande pomme de la discorde avec la France, et le Franc CFA, qui maintient une chasse gardée en Afrique. Au travers de la première, on retrouve une rengaine, celle du « vous nous avez pris le pétrole et vous nous laissez les migrants. » Déstabilisé par la guerre promue par le duo BHL-Sarkozy, le « rempart Libyen » contre les vagues migratoires sahéliennes et subsahariennes a rompu. Or, indépendamment de ce qu’on peut penser du droit au libre déplacement et à l’installation, il est clair que l’Italie a été laissée seule face à ces questions. De plus, la directive Dublin, qui considère que les expulsions sont de la responsabilité du pays d’entrée dans l’UE, lui a fait reposer une charge supplémentaire sur les épaules. L’opération mare nostrum, qui venait prêter assistance aux migrants en perdition, est restée elle aussi à la charge de l’Italie. Son remplacement par le misérable Frontex n’a été qu’un palliatif médiocre (peu financé) et cynique (non plus le sauvetage et mise à terre, mais la remise aux gardes-côtes libyens).

    Quant au Franc CFA, la question n’est pas humaniste. Il s’agit à la fois de reprocher à la France sa mainmise, mais aussi de considérer que cette politique entretient les vagues migratoires vers l’Europe, donc vers l’Italie.

    En revanche, dans son alignement international, celle-ci s’inscrit dans un otanisme de bon aloi. Nous sommes loin de la vision binaire du monde par Biden, entre les méchants autoritaires contre les gentils démocrates. La dirigeante de l’Italie s’inscrit dans un front commun contre la Russie. Elle s’aligne alors bien plus sur le modèle du PiS polonais que sur celui de Russie Unie ou du Fidesz de Hongrie.

    Quant à la position eurosceptique, elle est paradoxale : 191 milliards d’euros, soit un quart du plan de relance européen, sont destinés à l’Italie. Meloni ne se déclare plus pour une sortie de l’Europe, mais plaide pour un « une Europe confédérale ».

    Ugo Palheta déclarait : « elle est plutôt néo-fasciste. Son projet vise à revivifier et actualiser, donc sous de nouvelles formes, le vieux projet des extrêmes droites de l’entre-deux-guerres, dont l’extrême droite fasciste. Contrairement au post-fascisme, Giorgia Meloni n’est pas en rupture avec le fascisme historique. Elle reprend par exemple la théorie du « grand remplacement », théorie néo-fasciste selon laquelle les élites et la gauche comploteraient pour remplacer les peuples européens par des peuples africains. Emploi, école, sécurité, droits des femmes… Les fascistes lisent tout à travers le prisme de l’omniprésence des immigrés et des minorités, et de leur volonté de soumettre l’Europe ou de vivre en parasites. C’est ce que fait Giorgia Meloni. »

    Une fasciste ne suffit pas pour le fascisme

    Une fasciste au pouvoir suffit-elle pour que ce soit le fascisme ? Cela n’est pas une équation si évidente. Tout comme le fait d’avoir eu l’ex-trotskiste Lionel Jospin à la direction du pays n’a pas fait de la France une République socialiste, l’élection de Meloni ne débouche pas directement sur une dictature. Mussolini est arrivé au pouvoir en 1922. Il ne parvient pas à faire passer les lois fascistissimes avant 1925/1926, dans un climat de crise politique bien plus profonde que celle que connaît l’Italie. Hitler arrive au pouvoir en 1933, mais doit prendre prétexte sur l’incendie du Reichstag pour mettre en place la « gleichschaltung ». Orban est au pouvoir depuis le 25 avril 2010 et n’est pas parvenu à sauter l’étape. Le PiS Polonais non plus. Il leur manque la masse critique et la menace existentielle pour justifier leur coup de force. Car même un dictateur ne dicte pas seul, il est obligé de respecter une forme de contrat social avec les différentes forces qui composent son pays. Un État avec une direction extrêmement verticale comme la Russie se heurte aujourd’hui à ses limites : elle en a trop exigé et fait fuir ses forces vives.

    Meloni ne peut probablement ni aller frontalement contre les industriels de Turin ou contre les mafieux du sud. Elle se doit de respecter une certaine prédictibilité pour assurer la stabilité des marchés italiens et les intérêts de ses capitalistes. Or, les marchés préfèrent des démocraties consensuelles aux autocrates imprévisibles. Et eux se rappellent bien des décisions imbéciles de Mussolini d’entrer en guerre en se croyant vainqueur, précipitant le pays dans le chaos. Peut-être le fascisme reviendra-t-il en force, mais probablement pas sans qu’une crise politique le rende acceptable aux yeux des exploiteurs. Ironiquement, le grand patronat est plus effrayé à l’idée d’un vrai fascisme qu’une partie de la population italienne, qui en a une idée assez vague.

    Le poids de l’histoire

    Il paraît invraisemblable qu’une fasciste puisse accéder à des fonctions aussi importantes dans un pays qui a une telle histoire. C’est d’autant plus ironique que le 100e anniversaire de la pris du pouvoir par Mussolini est cette année.

    Deux points nous paraissent essentiels : celui du poids de l’histoire et notre responsabilité dans nos victoires et nos échecs.

    Le rapport à Mussolini et à la Résistance italienne antifasciste est profondément marqué par une différence fondamentale avec la France et la dualité Vichy/Résistance. En France, il existe un rejet quasi unanime de la France du Maréchal. Les seuls qui essaient de s’en faire des apologues sont soit ostracisés, comme Jérôme Bourbon, soit procèdent par des insinuations et des révisions discrètes, comme Zemmour.

    En Italie, en revanche, la mémoire du fascisme est bien plus complexe. Comme l’historien Enzo Traverso le note : En Italie, où l’antifascisme a été le pilier des institutions républicaines nées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’interprétation historique du fascisme a été pendant une bonne trentaine d’années indissociable de sa condamnation éthique et politique. À partir de la fin des années 1970, s’est amorcée une nouvelle lecture du passé beaucoup plus soucieuse de mettre en lumière le consensus sur lequel s’appuyait le régime de Mussolini et, en même temps, bien décidée à s’affranchir des contraintes de la tradition antifasciste. Pendant les années 1990, ce tournant historiographique s’est accentué avec la fin des partis qui avaient créé la république (le Parti communiste, la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste) et la légitimation des héritiers du fascisme comme force de gouvernement (l’actuelle Alliance nationale). Cette mutation s’est accompagnée d’un retour du refoulé (le fascisme) dans l’espace public, aux effets inattendus et paradoxaux. D’une part, elle s’est traduite dans la fin de l’oubli des victimes du génocide juif (auparavant sacrifiées sur l’autel de la guerre de libération nationale, dans laquelle tous les déportés devenaient automatiquement des martyrs de la patrie, donc des déportés politiques) et, d’autre part, dans la réhabilitation du fascisme, c’est-à-dire de leur persécuteur. La crise des partis et des institutions qui incarnaient la mémoire antifasciste a créé les conditions pour l’émergence d’une autre mémoire, jusqu’alors silencieuse et stigmatisée. Le fascisme est maintenant revendiqué comme un morceau d’histoire nationale, l’antifascisme rejeté comme une position idéologique « antinationale » (le 8 septembre 1943, date de la signature de l’armistice et du début de la guerre civile, a été présenté comme le symbole de la « mort de la patrie »). Le résultat a été, à l’automne 2001, un discours officiel du président de la République, Carlo Azeglio Ciampi, commémorant indistinctement « toutes » les victimes de la guerre, c’est-à-dire juifs, soldats, résistants et miliciens fascistes, désormais surnommés affectueusement « les gars de Salò » (i ragazzi di Salò) . Autrement dit, une commémoration conjointe de ceux qui sont morts dans les chambres à gaz et de ceux qui les ont fichés, raflés et déportés. Comme si, en rendant hommage à leur mémoire, l’État n’avait pas à se prononcer sur les valeurs et les motivations de leurs actes, ou pire, comme s’il pouvait mettre sur le même plan bourreaux et victimes, objets de mémoires « symétriques et compatibles »3.

    Si Vichy est vu comme le serviteur d’occupants abominables, en revanche l’antifascisme italien est vu comme antinational, responsable d’une invasion dévastatrice (celle des Anglo-américains en 1943). Mussolini et i ragazzi di Salò, ne sont certes pas sans tâches, mais ils incarnent une continuité de l’Etat italien.

    L’alliance antifasciste Parti Communiste Italien / Parti Socialiste Italien / Démocratie Chrétienne, en dépit de leurs conflits propres, maintenaient cette historiographie. Elle est progressivement sapée par leur corruption interne et par l’émergence de nouvelles forces politiques. Avec l’Opération Mains Propres, qui pulvérise ces organisations, naît un champ libre dans lequel les héritiers d’une autre tradition politique peuvent s’engouffrer. Une nouvelle foi, Enzo Traverso note : « De Felice a publié un ouvrage fort controversé, Rosso e Nero, dans lequel il interprète la dernière étape de l’itinéraire de Mussolini, son rôle dans la guerre civile italienne des années 1943-1945. Selon lui, « Mussolini, que cela nous plaise ou non, accepta le projet de Hitler par motivation patriotique : ce fut un véritable “sacrifice” sur l’autel de la défense de la patrie »4.

    Les révisions historiques qui ont été tentées dans d’autres pays, notamment en Allemagne lors de la « querelle des historiens », ont globalement fait long feu. L’historien Ernst Nolte avait ainsi tenté de faire du « génocide de race » une réponse défensive au « génocide de classe » communiste. Cela a été vu comme scandaleux. Ses héritiers et correspondants, comme François Furet, se sont donc arrêtés à mi-chemin : criminaliser le communisme et à le placer comme symétrique du fascisme. Mais ils ne l’ont pas réhabilité « positivement ». Le fascisme n’est pas une option ouvertement défendable en France ou en Allemagne.

    Et nous ?

    En France, les tentations fascistes les plus dangereuses ne procèdent pas par l’imitation folklorique. Les fascistes déguisés jouent un rôle finalement assez subalterne dans la progression des idées. Ils ne possèdent pas les moyens d’acquérir une hégémonie politique et culturelle suffisante pour parvenir à un mouvement de masse. Même Zemmour, qui représentait quelque chose d’infiniment plus dangereux, n’est pas parvenu à réussir quelque chose de significatif sur le plan du passage de la rhétorique à l’action politique. 2022, qui aurait pu être « l’année du Z » sur plus d’un plan, a été plutôt l’année de leurs enrayages.

    La France n’est pas l’Italie. Elle résiste bien mieux à la situation économique que d’autres. Elle possède les avantages que lui confère le fait d’être une puissance impérialiste avec un coussin protecteur, même si celui-ci se tasse progressivement. Cependant, les mêmes maux débouchent sur des solutions similaires. Une Meloni attend aussi son heure chez nous. Nous ne sommes pas invulnérables.

    C’est là quelque chose que nous devons garder à l’esprit en permanence. Le fait que des millions d’Italiens et d’Italiennes aient choisi de placer leurs espoirs dans une héritière du fascisme est à double tranchant. C’est à la fois une victoire réactionnaire, mais surtout une défaite progressiste. Le poids de l’anticommunisme et les divisions des progressistes ont fait qu’ils ne sont pas parvenus à incarner un espoir. Il est clair que les chances ne sont pas égales : les uns bénéficient de puissants soutiens, les autres fort peu. Les organisations communistes et les organisations progressistes sont pourtant les seuls à pouvoir proposer une issue positive. Il y a là une matière à réflexion profonde sur nos stratégies, nos relations, notre rapport à la question du Pouvoir avec un P majuscule et du « pouvoir » au sens de possibilité d’action.

    Si nous ne voulons pas d’un scénario à l’Italienne, compter sur des politiciens corrompus n’est pas possible. Il reste à construire une nouvelle unité politique pour qu’elle puisse déboucher sur une possibilité d’unité populaire. Elle seule sera à même de pouvoir contrer la course à l’hégémonie politique et culturelle de la réaction. Elle seule sera à même de pouvoir servir de creuset pour forger l’acier du fer de lance de futures victoires.

    1https://actu.fr/monde/elections-en-italie-la-postfasciste-giorgia-meloni-elue-les-expatries-italiens-reagissent_54092857.html

    2https://actu.fr/monde/elections-en-italie-la-postfasciste-giorgia-meloni-elue-les-expatries-italiens-reagissent_54092857.html

    3E. Traverso, (2015) Le Passe, Modes d’emploi Histoire, Mémoire, Politique.

    4Idem.