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  • Réponse aux questions de Kommunistischer Aufbau

    Les citations de Sur Unité communiste (2023) ont été corrigées pour correspondre à l’édition revue et corrigée de février 2025.

    Nous voulons exprimer nos remerciements à Kommunistischer Aufbau de nous donner l’opportunité de répondre à leurs questions dans leurs colonnes.

    I. Pourquoi avez-vous décidé de vous organiser en tant qu’Unité Communiste et de ne pas adhérer à une autre organisation ?

    Nous nous sommes créés en 2016 sur quelques principes stratégiques et politiques qui, selon nous, ne se retrouvaient pas dans les organisations d’extrême gauche déjà existantes.

    La première étape a été l’abandon du Parti communiste français (PCF). Bien que le PCF soit un parti politique bourgeois réformiste depuis maintenant plusieurs décennies, de nombreux communistes étaient (et sont toujours) plus ou moins dépendants de ce parti pour se définir. Par exemple, certains au sein du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) gardent l’espoir de le reconquérir, d’une manière ou d’une autre. Cela pouvait et peut encore être dit pour beaucoup d’individus et de groupes communistes. Nous affirmons qu’il n’y a plus rien à reconquérir : les communistes doivent reconstruire un Parti communiste avec leurs propres forces, et cesser de se liquider dans un parti réformiste.

    La deuxième étape a été le rejet de diverses formes d’opportunisme et d’impasses stratégiques : le trotskisme et autres. Nous partageons avec eux la conviction que le PCF est sans intérêt pour les révolutionnaires. Mais cette conclusion n’est rien sans la lutte pour reconstruire un véritable parti révolutionnaire en France. Le trotskisme et l’anarchisme sont en faillite idéologique et stratégique : au mieux, ce sont des syndicalistes et des économistes, au pire, ce sont des clubs de lecture. Le fait que ce qui était la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ne soit devenu rien de plus qu’un parti réformiste parle de lui-même. Cette nébuleuse de partis et de groupes trotskistes et anarchistes est dépourvue de toute stratégie sérieuse de reconstruction d’une organisation de classe et de combat vers la révolution, ainsi que de toute boussole politique et idéologique pertinente.

    Il existait déjà quelques cercles et groupes marxistes-léninistes et marxistes-léninistes-maoïstes, mais leurs structures ne nous satisfaisaient pas. Plutôt que d’essayer de dépasser leur condition sectaire « par le haut », ils y plongeaient, s’enfermant dans l’automystification et le dogmatisme. Nous pensions que la lutte idéologique et politique pour la construction du Parti communiste ne pouvait être menée sans fortement insister sur l’autocritique et l’humilité épistémologique — dans l’esprit du socialisme scientifique. Nous n’avions aucune envie de nous convaincre de telle ou telle vérité révolutionnaire déjà parfaite : nous pensions qu’elle devait encore être découverte et définie dans notre situation concrète actuelle, et qu’aucune étiquette comprise superficiellement n’était satisfaisante. D’une certaine manière, nos membres fondateurs étaient « fatigués » de ces erreurs immatures et voulaient créer un cadre permettant de les surmonter.

    Rétrospectivement, au cours de nos premières années d’existence, de 2016 à notre second « congrès » en 2020, nous avons commis autant d’erreurs immatures que nous voulions éviter en créant quelque chose de nouveau. Cependant, nous pensons que nous avons maintenant laissé derrière nous la plupart de ces erreurs.

    II. Quelles sont, selon vous, les tâches les plus importantes pour les communistes en France aujourd’hui ?

    Répondre « la reconstruction d’un parti communiste » serait un lieu commun avec lequel presque aucun communiste n’est en désaccord — sauf ceux du PCF. Nous devons donner une réponse plus intéressante. D’abord, un communiste doit analyser le stade actuel de notre mouvement, c’est-à-dire un stade de développement arriéré. Ensuite, il faut comprendre quelle est la cause principale de l’insignifiance criante de la gauche révolutionnaire aujourd’hui, dans les pays impérialistes comme la France. Nous pensons qu’à l’époque de la construction du Parti, la tâche principale d’une organisation communiste est de créer sa future ossature et son système nerveux : ses cadres communistes.

    Sans Parti, nous ne sommes rien. Sur ce point, la majorité de la gauche radicale est d’accord (à quelques exceptions). Mais certains pourraient alors tirer de très mauvaises conclusions : s’accrocher au PCF quoi qu’il en soit, à cause de son nom et de son passé glorieux ; espérer reconquérir le PCF en travaillant en son sein ou autour de lui ; essayer de s’organiser au sein d’autres partis réformistes ; appeler sa secte « le Parti » et agir en tant que tel ; rassembler autant de personnes que possible dans une organisation-auberge éclectique et peu disciplinée ; devenir un syndicat avec un drapeau rouge ; etc.

    Même ceux qui prennent au sérieux le processus de construction du parti se trompent souvent lourdement. Le Parti est construit « par le haut », par ses militants les plus conscients, les plus compétents, les plus disciplinés et les plus dévoués. C’est-à-dire par ses cadres. Dans un document récemment publié, nous définissons les deux principales déviations rencontrées en France, qui détournent les communistes de la construction du Parti, et nous donnons notre perspective sur la ligne stratégique générale qu’il nous semble nécessaire d’adopter.

    « […] le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, « faire des trucs », bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : « prendre ses rêves pour des réalités », ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (« j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici », « si je continue, le résultat en vaudra le coup »), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il « faudrait faire » si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme.

    Aujourd’hui en France, en raison de la crise organique du mouvement ouvrier, certaines organisations se revendiquant du communisme et de la révolution ont cherché de nouveaux moyens d’exister. L’on peut dénombrer trois déviations principales.

    1. Le parlementarisme (ou l’électoralisme) : l’intégration partielle ou totale aux institutions de l’État bourgeois.
    2. Le syndicalisme (révolutionnaire ou économiste radical) et le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme) : n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales.
    3. L’éclectisme interclassiste : se dissoudre dans les mouvements politiques petits-bourgeois radicaux (par exemple écologistes), en espérant les rallier à soi.

    Dans les cas du para-syndicalisme et de l’éclectisme interclassiste, les organisations politiques sont substituées par des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations « de masse » et « de cadre » ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces « entre-deux » veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes, sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    « Nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit « par le haut », c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — « l’accord entre la pensée et la sensation »), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible de former des cadres sans Parti (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de « proto-cadres » communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. C’est là un des autres principaux objectifs de notre organisation.

    Nous pensons que la plupart des organisations en France ne prennent pas au sérieux la tâche de formation des cadres dans la construction d’une organisation proprement politique — c’est-à-dire un plan à long terme vers la professionnalisation communiste. Il y a une confusion entre les moyens et les fins dans ce processus, ce qui conduit au liquidationisme.

    Beaucoup de communistes ont encore une conception idéaliste de ce que peut être une révolution. Pour certains, une révolution ne serait qu’une très grande manifestation qui se transcenderait pour devenir une vague humaine qui finirait par emporter l’État. Pour d’autres, l’objectif d’une grève politique de masse serait toujours adéquat en tant que stratégie révolutionnaire. Etc. Nous voulons rester humbles devant une telle question — quelle peut être ou ne pas être la forme d’une révolution au 21e siècle dans un pays comme la France —, mais nous sommes très prudents et sceptiques face à la tendance dominante à sous-estimer l’État et son armée de métier, et à surestimer la capacité des moyens réformistes à des fins principalement économiques (manifestations, émeutes, occupations, grèves, etc.) à se dépasser dans des moyens révolutionnaires à des fins politiques radicales (la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même) — une révolution.

    Trop souvent, ces problèmes sont relégués à des notes de bas de page, et la révolution est finalement réduite à un slogan romantique et performatif — et non un chemin concret vers une victoire réelle. Nous avons le sentiment persistant que beaucoup de communistes ne s’autorisent pas à penser à ce que signifie « révolutionnaire » ici et là, non pas dans l’abstrait mais dans le présent, et finissent par s’enfermer dans de doux rêves.

    Nous croyons que les réponses se trouvent dans notre histoire, et c’est selon ces leçons universelles que nous devons construire notre stratégie ici et maintenant. C’est grâce aux enseignements universels de l’histoire que nous pouvons trouver un potentiel révolutionnaire dans notre situation actuelle, et non en examinant les tendances superficielles de cette situation immédiate particulière. Comme le disait Marx :

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. » (K. Marx, Salaire, prix et profit, 1865.)

    III. Pourriez-vous citer quelques-unes de vos réalisations les plus importantes dans le cadre de vos travaux théoriques ?

    Notre objectif principal dans l’étude est de redécouvrir les leçons théoriques et politiques fondamentales des œuvres révolutionnaires classiques, et d’essayer de les comprendre dans le contexte français actuel. Très peu de nos outils théoriques sont « nôtres » per se.

    Nous comprenons notre situation comme celle de la crise organique du mouvement ouvrier, provoquée par le « consensus keynésien », consensus auquel met fin aujourd’hui l’offensive néolibérale, qui se résume à la tendance au retour à un capitalisme pré-Première Guerre mondiale dans les pays du coeur impérialiste. Cette crise organique a fait dégénérer le mouvement communiste en France en ce qu’il est aujourd’hui : ce que nous appelons la « condition sectaire », et ce que Lénine appelait la kruzhkovshchina dans la Russie tsariste (l’ère des petits cercles, par opposition à la partinnost, l’ère du parti). Pour être efficaces et corrects dans notre travail de reconstruction d’un parti révolutionnaire, nous devons d’abord comprendre à quoi nous avons affaire. Nous regardons ensuite l’expérience de ceux qui nous ont précédés, et nous essayons de trouver des enseignements universels dans leurs réflexions et leurs actions. Notre étude de la condition sectaire nous est utile dans notre ligne stratégique générale, ainsi que dans notre tactique, dans le processus de construction du Parti. Elle nous permet de comprendre pourquoi d’autres organisations — avec les intentions les plus sincères — tombent dans l’opportunisme, et comment nous pouvons nous-mêmes facilement commettre les mêmes erreurs (ou peut-être sommes-nous déjà en train de le faire). Savoir comment la kruzhkovshchina russe a fini par produire le Parti bolchévique (une organisation apte à incarner une direction révolutionnaire en temps de crise aigue) est également un bon moyen de lutter contre le défaitisme (« La gauche révolutionnaire ne se relèvera jamais »), ainsi que contre les attentes idéalistes irréalistes (« Nous aurons le Parti dans quelques années ! »).

    En France, le syndicalisme et l’économisme sont fortement hégémoniques. Pourtant, la position des marxistes sur la question, de Marx à Lénine, en passant par Luxemburg, est incroyablement claire. Nous conseillons à tout révolutionnaire sincère de revenir à l’essentiel : Le manifeste du parti communiste (Marx et Engels, 1848), Salaires, prix et profits (Marx, 1865), Réforme sociale ou révolution ? (Luxemburg, 1899) ou Que faire ? (Lénine, 1902). Même des pamphlets très courts comme Par où commencer ? (Lénine, 1901) contiennent de nombreuses vérités qui sont largement négligées ou rejetées aujourd’hui. Tout lecteur sincère, qui ne cherche pas seulement à trouver de quoi justifier sa propre pratique et étayer ses appréciations déjà établies sur ce qui est bon ou mauvais, trouvera des perspectives très pertinentes sur la manière correcte de gérer le travail syndical, en particulier à l’époque de la construction du parti. Il ne s’agit pas de dire que notre situation actuelle est la même qu’à l’époque où Marx ou Lénine écrivaient, la crise organique que traverse encore le mouvement ouvrier dans les pays impérialistes n’est réductible à aucune époque antérieure du capitalisme, mais les voies pour en sortir sont néanmoins les mêmes que celles tracées par nos prédécesseurs.

    Les communistes de multiples tendances liquident leur travail et leur organisation dans les syndicats, avec divers arguments pour justifier une telle erreur. Ainsi, ils négligent effectivement, voire abandonnent, la construction d’une organisation révolutionnaire proprement politique, vers le Parti communiste. Il y a une énorme confusion sur ce qui est et ce qui n’est pas la priorité actuelle du mouvement révolutionnaire en France, c’est-à-dire les tâches et leur traitement correct par les communistes. Comme nous l’avons déjà dit, nous pensons que la construction des cadres est, en fin de compte, la principale et la plus importante de nos tâches, car tout ce que nous faisons va dans ce sens — et est une perte de temps, d’énergie et de potentiel, si ce n’est pas le cas. De nombreux révolutionnaires, toutes tendances confondues, sont satisfaits du travail syndical ou de masse locale, ou croient qu’il s’agit d’une priorité, ou du moins d’une bonne première étape : nous pensons que cette conclusion est tout à fait erronée. Pour citer Lénine :

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ». (Lénine, Par où commencer ?, 1901)

    Dans un autre domaine, nous voulons prendre au sérieux le « scientifique » de « socialisme scientifique ». Les communistes entretiennent souvent une relation paradoxale avec le concept de science, et nous regrettons qu’il soit souvent réduit à un comportement performatif consistant à qualifier de « scientifique » tout ce que nous aimons ou approuvons, sans réelle ambition d’être digne d’un tel titre. Nous pensons que les deux mots, dans « socialisme scientifique », sont importants. Nous ne pouvons pas éclipser l’un pour « servir » l’autre. Soit nous sommes des scientifiques de la transformation sociale, soit nous ne transformerons rien : il n’y a pas d’entre-deux. La science n’est pas une affaire de « bonne foi », mais de faits, et si la volonté veut transformer la matière, elle doit d’abord se soumettre à l’étude de la matière, car elle ne « triomphera » jamais de la matière par elle-même. La rigueur épistémologique est ce qui différencie une stratégie d’un fantasme illusoire, et nous-mêmes des divers rêveurs utopiques ou réactionnaires.

    « La théorie révolutionnaire doit se trouver et se démontrer dans l’étude de la société, dans le présent et dans le temps. Celle-ci, pour être conséquente, doit se soumettre à la plus intransigeante rigueur scientifique. Ce n’est pas là l’impératif d’un intellectualisme idéaliste, mais bien celui du révolutionnaire, car rien n’est possible sans théorie révolutionnaire, et que si celle-ci n’est pas juste, c’est-à-dire conforme au réel, alors elle n’a aucune valeur. »

    « Soit nos théories sont issues du réel et se soumettent systématiquement à son jugement, soit elles sont réduites à des fantasmes et se confinent à notre imagination. Il faut porter la théorie révolutionnaire aussi haut que l’exigent nos ambitions en appliquant et développant nos méthodes : la scientificité n’est pas un vœu pieux, mais une condition pour gagner. »

    En ce qui concerne la science, nous avons accordé une grande attention à l’histoire. L’expérience historique l’un des plus grands héritages que nos prédécesseurs révolutionnaires nous ont légués ; pourtant, nous pensons qu’elle reste largement sous-exploité.

    « Où et quand les communistes sont-ils parvenus le plus loin dans la réalisation de leur projet ? Pourquoi ont-ils réussi à le porter aussi loin, et pourquoi n’ont-ils pas réussi à le porter plus loin ? Étaient-ils sincères ou non ? Mais surtout, où avaient-ils sincèrement raison ou sincèrement tort ? Rien ici n’est évident.

    Afin de répondre à ces questions, il est selon nous primordial de s’engager dans une bataille de l’Histoire. Celle-ci est moins celle du camp communiste contre le camp bourgeois, entre deux lectures de classe de l’Histoire, que celle de la science contre l’obscurantisme historique. Évidemment, cet obscurantisme ne sert que les ennemis de la révolution, mais pas toujours de la manière dont on croit. En effet, les historiographies anticommunistes sont le fer de lance de l’idéologie bourgeoise, mais il ne faut pas oublier de combattre aussi nos faux-amis. Ce sont ceux qui, en voulant combattre l’anticommunisme, tombent dans une défense acharnée et dogmatique (campiste) des expériences socialistes passées. Cette réaction se fait alors plus sur le mode défensif de ce à quoi l’on s’identifie, que pour dépasser les explications insatisfaisantes, donc inutiles.

    La première conséquence de cette attitude est de confondre le moyen et la fin : ne plus défendre pour comprendre et comprendre pour défendre, mais comprendre seulement pour défendre. Si nous faisons de l’histoire, c’est d’abord pour nous donner demain les moyens de gagner avec le recul sur nos faillites passées. Or, ceux qui oublient cela ne finissent par ne faire de l’histoire que pour donner la réplique à la propagande bourgeoise, oubliant ainsi le plus important : pourquoi avons-nous précédemment échoué ? Notre premier devoir révolutionnaire est de répondre à cette question. Pourquoi n’avons-nous pas déjà gagné ? Où nos prédécesseurs se sont-ils trompés et à quoi ont-ils été aveugles ?

    La deuxième conséquence est de s’enfermer dans une lecture de l’Histoire qui n’est pas plus juste que celle de la bourgeoisie, et qui donc, ne peut pas convaincre en étant qualitativement supérieure aux analyses bourgeoises. Si à « X était mauvais » l’on ne peut répondre que « X était bien », alors, l’on se conforte, mais l’on ne peut pas convaincre autrement qu’en exigeant une pétition de principe positive — à rebours de celle proposée par l’idéologie dominante —, pas plus convaincante mais plus minoritaire. Notre bataille de l’Histoire est aussi celle pour une meilleure histoire, du point de vue de la science, que ce que peut offrir la bourgeoisie et son idéologie. C’est donc la bataille pour l’histoire (la science), sur le champ de bataille de l’Histoire (l’objet).

    « Les communistes entretiennent un rapport tout particulier à l’Histoire. D’abord, en général, car c’est la théorie matérialiste dialectique de l’Histoire qui donne un sens (tant personnel, scientifique, que stratégique) à notre engagement. Ensuite, à la nôtre, celle qui est l’objet de controverse souvent intense. Notre histoire est une « bataille », car elle est faite de toutes les expériences du mouvement ouvrier révolutionnaire mondial. Or, faire le bilan de ces expériences est tant un impératif brûlant qu’une tâche qui n’a rien d’évident.

    Dans cette entreprise, les communistes se heurtent tant à l’anticommunisme de droite et de gauche qu’aux difficultés de la recherche scientifique. L’anticommunisme est un double obstacle. Premièrement, comme entrave extérieure à la progression de notre mouvement. Mais aussi, deuxièmement, en ce qu’il est une construction anti-historique qui nous habite, œuvrant à rendre impossible toute analyse scientifique de notre passé. C’est moins comme instrument de la bourgeoisie, qu’en ce qu’il nous rend amnésiques ou aveugles, qu’il est le plus dangereux. Ainsi, la « bataille pour l’Histoire » que nous prônons est autant celle contre les narrations anticommunistes que pour la science historique, à mener à l’extérieur mais aussi à l’intérieur du camp communiste ! »

    L’étude de l’histoire et l’observation de la manière dont elle est connue et utilisée à la fois par les réactionnaires et les progressistes nous ont conduits à l’étude de l’irrationalité humaine. Nous avons publié un ouvrage sur le conspirationnisme, en général, mais surtout dans la gauche révolutionnaire passée et présente, en essayant d’identifier certains schémas récurrents dans la manière dont la compréhension conspirationniste du monde s’insère dans la pensée des révolutionnaires. La direction soviétique, par exemple, parce qu’elle ne disposait pas d’outil scientifique approprié pour comprendre pleinement ce qui se passait dans son propre pays au cours de la première transition vers le socialisme de l’histoire, a largement succombé à la pensée conspirationniste — ce que nous ne pouvons pas lui reprocher et ne pouvons pas répéter aujourd’hui et à l’avenir. Pour résumer nos conclusions, le conspirationnisme est une déviation a-scientifique et finalement réactionnaire qui habite et est dangereuse à la fois chez nos ennemis et en nous-mêmes. Nous devons le connaître, le reconnaître et le combattre. C’est une lutte idéologique en soi.

    Beaucoup de nos camarades ont d’abord été engagé dans l’écologie radicale. Ainsi, dans notre effort pour synthétiser l’impératif écologique du 21e siècle et la théorie communiste, nous avons créé le concept d’écologie totale — celle pour laquelle nous nous battons et celle dont l’humanité a besoin.

    « La contradiction entre la Société et la Nature est la plus vieille contradiction sociale (elle est née avec la Société, qui est née avec notre espèce sociale — l’humanité). Elle redevient principale en puissance avec l’avènement de l’industrie capitaliste, c’est-à-dire comme déterminant majeur de l’histoire humaine au XXIe siècle. Avec le développement illimité de la production marchande, la relation entre les deux aspects de cette contradiction est devenue antagonique : la Société et la Nature entretiennent une relation de destruction mutuelle. La pression anthropique est devenue insoutenable pour la Nature, et la pression environnementale va être insoutenable pour la Société. Cependant, cet antagonisme n’est pas une fatalité : la contradiction Société-Nature n’est pas une contradiction antagonique. Il est important de l’affirmer car cela signifie que sa résolution n’implique pas nécessairement la destruction de l’un par l’autre (principalement). Au contraire, l’antagonisme entre la Société et la Nature menace de rendre impossible sa résolution à notre époque. (Écraser un œuf, ce n’est pas résoudre la contradiction entre la coquille et le fœtus.)

    Aujourd’hui, nous sommes mis face à deux scénarios, et à la responsabilité de choisir lequel sera notre futur :

    1. soit l’on supprime l’antagonisme de la contradiction, puis la résout de manière non antagonique, avec la transition vers une industrie communiste ;
    2. soit l’on se dirige vers la ruine mutuelle des éléments en contradiction, avec la destruction de la société industrielle dans son ensemble par un environnement ne permettant plus sa reproduction ; et avec la destruction de la Nature telle qu’elle permet notre survie par l’industrie
      capitaliste.

    Dans ce dernier scénario, la société industrielle ne survit pas. Or, sans industrie, pas de communisme possible, mais sans communisme, l’industrie est fatalement vouée à épuiser ses propres fondations avec la crise des écosystèmes. Le choix n’est en réalité qu’un dilemme : écologie totale ou régression historique de l’humanité dans son degré de civilisation.

    […]

    Il y a relation de nécessité réciproque entre l’écologie et le communisme. Mais pas de n’importe quelle écologie : l’écologie totale. Nous entendons par là la soumission totale de la totalité de la production et des pratiques sociales à la sauvegarde des écosystèmes dont nous dépendons directement ou indirectement.

    L’écologie totale n’est que l’application en pratique de la formule « à chacun selon ses besoins » à l’époque de la crise environnementale. Le communisme étant le système où la production marchande disparaît pour la production d’utilités, cette dernière ne peut alors exister que comme une production régit de bout en bout — totalement — par les directives écologiques.

    Dernier point, mais non des moindres : le féminisme communiste. Nous croyons d’abord à la nécessité d’affirmer que la « question de la femme » est un problème particulier qui requiert une solution radicale, un « féminisme » — l’arme des femmes contre le patriarcat. Nous croyons également à la nécessité que ce féminisme soit communiste. La lutte des femmes a besoin du matérialisme dialectique tout autant que celle de la classe ouvrière.

    Notre féminisme communiste a deux objectifs principaux. Premièrement, rompre avec la tendance économiste dominante dans le féminisme marxiste, qui se concentre presque exclusivement sur la reproduction matérielle de l’inégalité entre les hommes et les femmes, et met de côté le problème politique de l’oppression systématique et violente des femmes par les hommes. Deuxièmement, intégrer les contributions politiques du féminisme radical dans un cadre théorique matérialiste dialectique et une stratégie de transformation révolutionnaire.

    « Nous exprimons notre soutien au féminisme en général comme lutte progressiste pour la résolution de la contradiction entre Homme et Femme. Mais nous affirmons cependant que la seule forme de féminisme capable de faire cette libération des femmes est le féminisme révolutionnaire prolétarien, donc communiste. Lui seul peut dépasser la situation économique qui garantit la subordination des femmes aux hommes.

    Comment ? Par la socialisation du travail domestique (dont la gestion et l’
    éducation des enfants) et des charges sexuelles (menstruations, contraception, grossesse, accouchement, maternité, etc.), pour effacer l’iniquité sociale inhérente à la famille, mais aussi — autant que possible — l’iniquité sexuelle inhérente à notre espèce, entre hommes et femmes. Et par l’abolition de toutes les distinctions de genre — matérielles et politiques — dans la production et la répartition (formations, statuts, revenus, etc.).

    Le capitalisme et le patriarcat fonctionnent de concert, ils se soutiennent l’un l’autre. Le capitalisme maintient et mobilise le patriarcat pour maximiser l’exploitation. Grâce au rapport de force au désavantage des femmes, le Capital peut baisser le prix de la force de travail féminine, et augmenter la proportion de travail domestique gratuit des femmes pour baisser encore le prix de la force de travail masculine. De plus, le patriarcat divise les exploitées et exploités, les laissant désunis, et contrevient directement à l’organisation et à la révolte des femmes prolétaires. Ainsi, les femmes sont maintenues économiquement inégales aux hommes, et donc, dépendantes d’eux. En retour, le patriarcat maintient et mobilise le capitalisme pour se perpétuer. Grâce à la dépendance des femmes aux hommes et à l’
    exploitation de leur travail domestique gratuit, la famille se reproduit. Le Capital autant que l’Homme ont besoin d’une masse de femmes prolétaires dociles. Seul le féminisme communiste peut radicalement subvertir la double dynamique de cette condition de femme et de prolétaire.

    Ceci dit, nous soulignons néanmoins que le problème de l’émancipation des femmes est d’abord une question de pouvoir, c’est-à-dire celui d’une domination politique qui est rendue nécessaire par l’exploitation économique, qu’elle garantit, mais à laquelle elle ne se réduit pas strictement (tout comme c’est aussi le cas du prolétariat). La libération des femmes ne peut donc pas être qu’une affaire de redistribution de richesses. L’autonomie matérielle des femmes est une revendication fondamentale, car c’est celle de leur autodétermination indépendante de la famille et de l’Homme. Mais il doit être adjoint au programme de l’égalité socio-économique, un programme de conquête politique. Celui-ci doit être une offensive générale : dans la vie intime et publique, quotidienne et politique, idéologique et concrète, etc. Le renversement du patriarcat — la plus vieille contradiction sociale depuis la fin du communisme primitif — doit être une bataille totale, à gagner aussi en brisant sa résistance par la force.

    Si la contradiction Homme-Femme n’est pas antagonique, certaines de ses parties le sont irrémédiablement, et doivent être traitées comme telles. Les intérêts des femmes doivent s’imposer à ceux des hommes, principalement sans antagonisme, mais aussi avec antagonisme lorsque nécessaire pour briser leur résistance. Pour résoudre la contradiction Homme-Femme, il ne faut pas la rendre antagonique, mais il faut accepter d’utiliser une méthode antagonique pour résoudre ses parties antagoniques. Le féminisme a aussi besoin de l’autorité et de la violence. »

    « Le féminisme communiste ne porte pas seulement le combat des sœurs prolétaires, mais aussi celui des femmes de toutes les classes. La sororité communiste est d’abord une unité de classe, mais la cause des femmes prolétaires porte avec elle aussi celle des « sœurs étrangères », comme l’émancipation du prolétariat porte la cause de l’humanité toute entière — au-delà des classes.

    Le courant féministe marxiste et les mouvements de femmes communistes sont aujourd’hui dominés largement par l’économisme : le plafonnement des revendications pour les femmes à des questions majoritairement économiques (salaires, loyers, maternité, etc.). Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas étranger au fait que le mouvement communiste soit toujours dominé par les hommes. Ces revendications économistes laissent tranquille la domination masculine dans ce qu’elle a de plus politique. C’est un féminisme amputé, rendu semi-inoffensif pour les camarades hommes. En revendiquant une égalité formelle et économique et quelques droits fondamentaux (par exemple, l’avortement)
    , la structure patriarcale idéologique et politique, bien plus profonde, est laissée indemne. Parfois, ce féminisme superficiel est justifié comme le seul qui serait acceptable par des arguments de classe : « il faut défendre la condition de femme prolétaire, pas la condition de femme en général ». Nous nous opposons radicalement à cette conception qui, derrière une façade révolutionnaire, se révèle être à l’arrière garde de la lutte tant féministe que prolétarienne. Comme Lénine a défendu en son temps (contre les lassaliens, les populistes, les économistes et les gauchistes), que le prolétariat devait aussi porter le combat pour les libertés politiques de la bourgeoisie (alors progressiste), les féministes communistes doivent défendre la condition de toutes les femmes. Ce faisant, elles font du prolétariat féminin l’avant-garde de toutes les femmes, et mettent la lutte communiste là aussi au premier rang de l’importance politique.

    Nous ne pouvons nous empêcher de penser que chez ceux qui rejettent car « bourgeois » ou « faux » (sic) le féminisme dans son ensemble, comme lutte particulière des femmes qui ne se restreint pas aux femmes prolétaires, se cache en fait une peur de la colère des femmes, de la violence des femmes que certains hommes préféreraient garder sous contrôle en imposant des « garde-fous ». Soit l’on assume le féminisme, soit l’on défigure le marxisme par opportunisme masculin, en restreignant le rôle progressiste de la lutte des femmes. »

    Nous avons synthétisé nos travaux dans un document que nous avons récemment publié à notre sujet, Sur Unité communiste.

    IV. Quels sont les thèmes théoriques les plus importants sur lesquels vous envisagez actuellement de travailler ?

    Dans les années à venir, nous prévoyons d’intensifier notre étude sur l’impérialisme contemporain. Une bonne compréhension du système mondial actuel, de sa nature, de sa forme, de sa résilience et de sa crise, etc., est essentielle à toute stratégie révolutionnaire.

    Dans cette visée, nous souhaitons nous plonger collectivement dans les travaux de Samir Amin et d’Arghiri Emmanuel, deux théoriciens de l’échange inégal, de la dépendance et du colonialisme. Nous pensons que de nombreux débats pourraient être évités grâce à une définition plus précise de ce qu’est l’impérialisme et à une représentation plus scientifique du système mondial actuel. Les modèles obsolètes de l’impérialisme et les catégories appliquées mécaniquement sont la cause de nombreux naufrages politiques — des déviations subjectivistes anti-scientifiques.

    La guerre en Ukraine et la guerre en Palestine démontrent une fois de plus à quel point les problèmes politiques de l’impérialisme et du colonialisme sont brûlants pour les révolutionnaires.

    Nous prévoyons également de mener une enquête sur un autre sujet complexe qui fait couler beaucoup d’encre : le fascisme.

    V. En observant de loin les luttes de classes en France, depuis l’Allemagne, il est tout à fait normal d’avoir l’impression de luttes de classes beaucoup plus développées. Comment évaluez-vous l’état du mouvement ouvrier ?

    Les conditions objectives et subjectives de la lutte des classes en France sont lourdement arriérées d’un point de vue révolutionnaire. Certes, il nous manque une force subjective — le Parti — mais les conditions objectives ne sont en rien déconnectées ou disproportionnées par rapport à elle, elles sont encore à un niveau de développement très bas. Ce n’est pas du défaitisme que de le dire, c’est simplement vouloir ne pas prendre nos rêves pour des réalités.

    L’organisation économique de la classe ouvrière en France n’est plus en mesure de remporter des victoires élémentaires : le niveau de conflit de classe que la bourgeoisie néolibérale impose aujourd’hui à la classe ouvrière en France est bien supérieur à celui que les syndicats sont prêts à engager. Autrement dit, la force et les moyens des syndicats correspondent encore à une époque du capitalisme en France qui touche à sa fin : la bourgeoisie poursuit lentement mais sûrement son offensive, et l’organisation de la classe ouvrière ne fait pas le poids.

    Bien sûr, des explosions sociales comme le mouvement des Gilets Jaunes sont très enthousiasmantes, car elles démontrent que les masses populaires françaises ne sont pas « endormies » et sont très conscientes des limites désormais très évidentes de la lutte syndicale « traditionnelle ». Au cours de ce mouvement, on a assisté à des revendications politiques spontanées : pour la première fois depuis longtemps, la question du pouvoir politique a été explicitement posée. De tels débordements ne doivent pas être surestimés, ni dans leur force, ni dans le sens réel de leurs revendications. Mais il ne faut pas non plus les écarter ou les sous-estimer, car ils n’ont rien de superficiel.

    Le fait que presque toutes les organisations révolutionnaires aient été paralysées par ce mouvement spontané, qui ne correspondait pas aux rituels syndicaux, parle de lui-même. De nombreux problèmes stratégiques — qui n’étaient pas pertinents auparavant — ont été posés d’un seul coup. L’extrême gauche a été largement dominée par le suivisme, essayant parfois maladroitement de transposer les méthodes et les mots d’ordre syndicaux auxquels elle était plus habituée.

    Nous n’avons pas du tout partagé la vague d’enthousiasme de l’extrême gauche qui a accompagné la deuxième partie du mouvement contre la réforme des retraites (après les confinements relatifs au Covid-19). Nous n’y avons vu que la fin du dernier cycle de défaite syndicale, une nouvelle démonstration d’une stagnation désormais bien connue dans l’échec. Il est important de rappeler que le mouvement contre la réforme des retraites, bien que plus massif, a été à la fois beaucoup plus court et beaucoup moins combatif que celui contre la réforme du droit du travail (2016).

    « […] la mobilisation qui s’observe depuis plusieurs mois en France, et qui reprend là où s’était arrêté celle de fin 2019-début 2020, possède selon nous un certain caractère exceptionnel. Cette particularité ne réside pas dans son ampleur. Les manifestations ont rassemblé jusqu’à 3,5 millions de participants, ce qui est bien devant les mouvements de 1995 contre le plan Juppé (2 millions) et 2016 contre la loi Travail (1,2 million), ou encore 2017 avec les Gilets jaunes (1 million). Cela en fait quantitativement le plus grand mouvement depuis mai-juin 1968 (10 millions de grévistes). Mais au-delà de la taille, tout se passe dans la très orthodoxe tradition de protestation syndicale de la Ve république. Même les désormais coutumières violences qui s’accompagnent, n’ont plus rien d’inédit. Elles sont intégrées à la normalité de la mobilisation, autant comme composante des cortèges, en marge des syndicats, que par le dispositif policier prévu pour les contenir.

    C’est car il n’y a dans l’histoire récente jamais eu autant d’investissement dans la familière formule de la journée de grève-manifestation, que son impuissance est aujourd’hui un marqueur d’une certaine portée historique. »

    Mais cette impasse s’accompagne aussi des premiers signes d’un dépassement. Nous constations également :

    « Dans la crise présente, que nous expose le mouvement contre la réforme des retraites, se trouvent aussi les prémices de son dépassement prochain. Ces nouvelles formes de mobilisations, c’est-à-dire ces modes d’action plus efficaces et plus radicaux qui brisent le blocage dans l’établissement du rapport de force, ils se développent aujourd’hui, et sont tant syndicaux que extra-syndicaux. L’on peut lister la résistance autonome et syndicale conjointe des ouvriers réquisitionnés (parfois en confrontation antagonique avec la police), les blocages décentralisés d’axes routiers principaux ou nodaux, ou les manifestations déconcentrées mettant en grandes difficultés les stratégies de maintien de l’ordre. La radicalisation du mouvement n’est pas tant dans une augmentation de la violence (“black blocs” plus imposant) que dans la diversité de ses tactiques.

    Il faut apprendre de ce qui fonctionne. À ce titre, il faut tirer les enseignements tant des réussites et échecs dans les mouvements syndicaux précédents, que dans des mobilisations différentes. Il y a notamment beaucoup de leçons à puiser des Gilets jaunes, qui ont innové tant par leur sociologie, leur caractère politique, que leurs lieux et modes d’action, dissonant avec les habitudes de la gauche institutionnelle, extra-institutionnelle et syndicale.

    Cependant, il ne faut pas se tromper. La transformation dans la forme des mobilisations est une étape positive, mais celle-ci est stérile si elle ne se conjugue pas à une transformation de fond : dans ses mots d’ordre. Le problème, ce n’est pas cette réforme, ce ne sera pas plus la prochaine, ni celle d’après, car elles ne sont que les symptômes du néolibéralisme. Lui-même n’est finalement qu’un faux coupable, car il n’est que l’expression d’un changement de paradigme pour la classe dominante. Le problème, c’est celui du régime bourgeois : de la domination d’une classe par une autre. »

    Notre observation peut paraître pessimiste, mais c’est tout le contraire. Nous sommes très confiants dans la tendance qui se développe de plus en plus rapidement dans la lutte des classes en France depuis maintenant 3 décennies. Cela dit, la situation actuelle doit être analysée à tête refroidie.

    VI. Le deuxième congrès de votre organisation a eu lieu en 2020. Pourriez-vous résumer brièvement sa signification pour votre développement ?

    Ce « congrès » était pour nous très important, pour plusieurs raisons.

    Tout d’abord, il s’agit du congrès d’unification de facto entre l’Unité communiste de Lyon et Éco Défense (une organisation écologiste révolutionnaire) dans ce qui deviendra Unité communiste.

    C’est à cette occasion que nous avons défini ce qu’Unité communiste tente de devenir depuis lors. Nous avons analysé et critiqué nos premières années d’existence, mais aussi nos expériences militantes respectives dans diverses organisations (syndicalisme, antifascisme, écologisme, etc.). À ce stade, nous avons mis de côté à la fois un certain idéalisme et amateurisme. L’essentiel de notre stratégie a été défini par ce « congrès » et à partir des bases qu’il a jetées.

    On peut dire qu’Unité communiste existe réellement depuis 2020, bien que sur le papier l’Unité communiste de Lyon existait depuis 2016.

    VII. Pourriez-vous présenter certaines des lignes directrices idéologiques les plus fondamentales de votre organisation ?

    Voici nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation :

    1. Se revendiquer du communisme ;
    2. affirmer comme nécessité à l’instauration du communisme la lutte révolutionnaire pour la dictature du prolétariat ;
    3. lutter pour la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ;
    4. vouloir mener une lutte idéologique contre l’opportunisme sous toutes ses formes, pour régénérer la théorie et l’idéologie du mouvement communiste ;
    5. se prononcer comme unitaire et rejeter le sectarisme d’organisation, sous toutes ses formes et quels que soient ses prétextes, pour œuvrer à la reconstruction du Parti ;
    6. être engagé dans les luttes progressistes du peuple, qu’elles soient économiques ou politiques, quelle que soit leur forme de mobilisation ;
    7. ambitionner de créer un cadre de camaraderie sain dans lequel construire sur la durée une formation militante professionnalisante ;
    8. posséder un fonctionnement selon le principe de l’accord entre totale liberté dans le débat et totale unité dans l’action ;
    9. être fondé sur un consensus politique et sur le libre débat théorique et idéologique ;
    10. appliquer la méthode du socialisme scientifique ;
    11. défendre la théorie historique du matérialisme dialectique ;
    12. s’inscrire dans la continuité et dans l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier mondial ;
    13. considérer que la France est un pays impérialiste, et qu’en tant que tel, il est notre priorité de communiste de la combattre ;
    14. être internationaliste et solidaire des luttes des peuples dominés et des travailleuses et travailleurs de tous les pays ;
    15. prendre pour évidence que la lutte féministe, ainsi que les luttes d’émancipations LGBTI, font partie des tâches immédiates des communistes ;
    16. et reconnaître l’écologie comme pleinement constitutive du programme présent et futur des communistes, d’un absolu sérieux.

    VIII. Quels sont vos prochains objectifs de développement en tant qu’organisation ?

    Pour résumer notre plan de développement pour les années à venir, nous avons pour objectif :

    1. de poursuivre notre développement, quantitativement et qualitativement, à l’échelle nationale en France ;
    2. de donner de l’importance à notre organisation de masse, Renforce ton camp (RTC), pour lui donner la capacité de s’adresser réellement aux travailleuses et travailleurs et de proposer des « solutions concrètes » à leurs « problèmes concrets » ;
    3. d’intensifier notre engagement internationaliste.

  • Synthèse des positions d’Unité communiste sur la résistance palestinienne

    Ce document a été à l’origine rédigé à destination de l’ICOR, il s’adresse à un public communiste.

    Nous avons déjà développé et argumenté nos conceptions dans 2 articles : « L’espoir des colonisés » (8 octobre 2023) et « Le temps maudit des colonies » (4 novembre 2023). Ici, nous présentons une synthèse de notre analyse et de nos positions sur la situation en Palestine et sur la résistance palestinienne.

    En Palestine, il y a une contradiction principale, et celle-ci détermine la résolution de toutes les autres contradictions. Cette contradiction principale est la contradiction entre la lutte de libération nationale du peuple palestinien et le colonialisme d’installation (ou de peuplement) israélien.

    Israël est un État colonial d’installation, ce qui le distingue des États impérialistes « classiques », et ce qui conditionne la lutte contre celui-ci. Il est important de comprendre que la stratégie de lutte contre le colonialisme d’installation, qui est une des formes de domination politique de l’impérialisme sur les peuples dominés, n’est pas réductible aux stratégies anti-impérialistes qui s’appliquent en général dans le cas du colonialisme « de comptoir » et du néocolonialisme.

    La société israélienne est dominée par un consensus colonial, transpartisan et transclassiste, hégémonique. La quasi-totalité du spectre politique israélien est coloniale, de la droite à la gauche. Les récentes mobilisations sociales en Israël, et l’actuelle union sacrée autour de la défense nationale, ont démontré cet état de fait universel aux colonies de peuplement : les luttes sociales et politiques en Israël opèrent toutes dans le respect du consensus colonial. Le problème n’est pas le Likoud ou Netanyahu, mais bien le consensus colonial qui les dépassent largement. Le renversement de l’actuel gouvernement ne serait qu’un changement superficiel en Israël, car le projet colonial et le consensus colonial resteraient inchangés.

    Il faut lutter contre le consensus colonial au sein de la société israélienne, et notamment auprès des prolétaires colons, selon des mots d’ordre internationalistes. Cependant, il s’observe historiquement une tendance objective dans toutes les colonies de peuplement : les prolétaires colons défendent d’abord leur intérêt colonial (de court terme), avant leur intérêt de classe (de long terme). Cela n’est pas une excuse pour abandonner l’internationalisme, mais un constat empirique historique et actuel, qui nous informe sur les circonstances et les perspectives réelles de la lutte internationaliste auprès des travailleuses et travailleurs israéliens. Sans conscience de cet état de fait concernant le prolétariat colonial, l’internationalisme ne peut que s’enfermer dans une métaphysique.

    La contradiction principale en Palestine est nationale-coloniale, et celle-ci a été démontrée comme antagonique par les 75 dernières années de colonialisme israélien. L’internationalisme n’est pas la négation de l’existence de la contradiction principale et antagonique entre le peuple palestinien et le peuple israélien, mais la lutte pour sa résolution par la libération nationale. La priorité des internationalistes n’est donc pas de chercher à unir le prolétaire colon et le prolétaire colonisé, mais de chercher à résoudre la contradiction principale et antagonique qui les oppose dans le cas du colonialisme de peuplement. Ce n’est que dans la lutte de libération nationale palestinienne qu’il peut y avoir une unité réelle et réellement progressiste entre les prolétaires colons et les prolétaires colonisés. Il est évident qu’il faut mener une activité de propagande anti-coloniale au sein du prolétariat colonisateur. Cependant, la lutte du colonisé ne peut être conditionnée ni à l’union avec le colonisateur ni à son approbation.

    Aucune résolution de la contradiction entre Travail et Capital n’est possible en Palestine sans préalablement résoudre la contradiction principale nationale-coloniale. Le socialisme en Palestine ne pourrait être construit que sur les ruines d’Israël. En tant que colonie de peuplement occupant la Palestine, Israël n’a aucun droit à exister. Cela signifie non seulement que l’État colonial israélien doit être détruit, mais aussi que la nation israélienne, car elle est intrinsèquement coloniale, doit être dissoute en tant que telle.

    Nous défendons la création d’un État palestinien laïque et multinational sur les ruines de l’État colonial israélien. La cohabitation harmonieuse entre Juifs et Arabes ne peut exister que si est d’abord brisée la relation entre le colon israélien et le colonisé palestinien. Pour cela, la création d’une Palestine libérée doit se faire par la soumission des colonisateurs aux conditions des colonisés. Ce ne sera que quand la contradiction principale nationale-coloniale sera ainsi résolu, qu’une réelle paix sera possible en Palestine entre toutes les religions et toute les nationalités. Alors seulement, la contradiction entre le Travail et le Capital pourra être résolue vers le socialisme.

    Dans les luttes de libération nationale, la stratégie de front uni est la stratégie juste. La Palestine n’est pas une exception. Ce front uni existe aujourd’hui dans la joint operation room. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien (JIP) en font partie, au côté de plus d’une 10aine d’autres organisations de résistance palestinienne, dont les communistes du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Le Hamas et le Jihad islamique palestinien sont des organisations nationalistes possédants de nombreux aspects indéniablement réactionnaires, notamment l’antisémitisme, la misogynie et l’anticommunisme. Cependant, le Hamas ou le Jihad islamique palestinien ne sont pas plus ou moins réactionnaires que ne l’était le Kuomintang nationaliste et anticommuniste de Chiang Kai-shek, dans le front uni chinois anti-japonais, ou le Front de libération national également nationaliste et anticommuniste, dans le front uni algérien. Le cas palestinien n’est en rien différent : pour la libération nationale, la stratégie de front uni n’est pas moins pertinente en Palestine qu’ailleurs.

    Le Hamas et le Jihad islamique palestinien doivent être critiqués — comme tous les réactionnaires — et les forces progressistes et communistes doivent conserver leur autonomie politique et stratégique — comme dans tous les fronts unis. Cependant, le Hamas et le Jihad islamique palestinien mènent sincèrement la lutte de libération nationale palestinienne en combattant l’État colonial israélien. Ce constat est celui des organisations communistes membres de la joint operation room, ce qui justifie leur engagement au sein de celle-ci. L’opportunisme et les positions réactionnaires de toutes les organisations palestiniennes doivent être critiqués, mais en leur qualité de participante dans la lutte de libération nationale, elles mènent une guerre juste, là où l’État colonial d’installation israélien mène une guerre injuste.

    Il est impossible de faire une équivalence entre le Hamas et l’État israélien. Ils diffèrent qualitativement et ne correspondent pas aux mêmes contradictions. Le Hamas est une organisation nationaliste voulant créer un régime bourgeois réactionnaire en Palestine, quand l’État israélien est un régime colonial d’installation voulant réaliser un projet colonial, ce qui implique de plus en plus nettement le génocide des Palestiniens et Palestiniennes. La simple existence d’Israël, en tant que colonie de peuplement génocidaire, est plus réactionnaire que tout ce que le Hamas pourrait éventuellement faire s’il réalisait son programme. De plus, la position communiste doit évaluer les possibilités et les perspectives futures, mais elle ne peut pas se construire par opposition au risque d’un « et si ? » pessimiste.

    La stratégie de front uni, comme toutes les stratégies, n’offre aucune garantie, mais elle offre des voies possibles. Dans les luttes de libération nationale, les forces progressistes et communistes doivent accepter une aliénation partielle pour éviter une aliénation totale. En s’alliant avec d’autres organisations pour la libération nationale, les progressistes et communistes prennent le risque d’une défaite stratégique pour éviter la certitude d’une défaite stratégique. Refuser le front uni pour la libération nationale serait non seulement une mauvaise appréhension des contradictions en Palestine, mais surtout un suicide stratégique absurde. Dans le front uni, les communistes et progressistes peuvent lutter pour se placer à la tête du mouvement national palestinien, mais en dehors du front uni, ils se condamnent à se placer à la queue du mouvement national palestinien. Le combat pour la direction de la résistance nationale palestinienne et contre les réactionnaires ne peut être qu’à l’intérieur du front uni de la résistance palestinienne, pas en dehors de celui-ci.

    Les scénarii iranien (la prise du pouvoir des théologiens de Khomeiny en 1979), algérien (l’évincement des communistes du PCA par le FLN en 1962 puis en 1965) ou du 1er front uni chinois (qui s’est conclu par le massacre des communistes par le Kuomintang à Shanghai en 1927) sont toujours possibles, et ce risque est une nécessité inévitable dans toute stratégie de front uni. Cependant, le scénario du 2front uni chinois est lui aussi tout autant possible. Il n’y a jamais de certitude, mais il y a des possibilités et la lutte. Dans le 1er et le 2front uni chinois anti-japonais, le Parti communiste de Chine était en minorité par rapport au Kuomintang, qui était réactionnaire (nationaliste et anticommuniste), opportuniste (ayant parfois collaboré avec les Japonais) et soutenu par des puissances impérialistes (notamment les USA, pour servir leurs intérêts dans leur lutte inter-impérialistes), pourtant, in fine, la stratégie de front uni restait alors la seule possible et s’est révélée gagnante pour les communistes. Si les communistes du Parti communiste de Chine avaient radicalement abandonné la stratégie de front uni après l’échec du 1er front uni chinois anti-japonais en 1927, ils n’auraient pas vaincu en 1949, et c’est l’avenir de la nation chinoise qui aurait pu être compromis par le colonialisme japonais.

    L’offensive du 7 octobre, à laquelle a pris part l’ensemble des forces de résistance palestinienne de la joint operation room, était justifiée. La lutte armée est la seule voie possible pour la libération de la Palestine. Or, la guerre n’est jamais ni propre ni idéale. Les tactiques choisies par le front uni de la résistance nationale palestinienne ne doivent pas conditionner notre soutien à celui-ci. Soit l’on accepte la violence telle qu’elle est réellement (sale, chaotique et possédant des aspects nécessairement réactionnaires), soit l’on rejette la violence, mais l’on ne peut pas exiger ou attendre une violence idéale (propre et pure).

    Dans l’offensive du 7 octobre, il existait un aspect indéniablement antisémite, ainsi qu’un aspect tout autant indéniablement patriarcal, cependant, l’aspect principal était national : la violence des combattants palestiniens était d’abord la violence de colonisés contre des colonisateurs. En tant que telle, la violence de l’offensive du 7 octobre était une violence juste. Tous les actes ne sont pas justifiables au nom de la libération nationale (ce n’est pas un absolu), mais si l’aspect principal de la violence est juste, alors elle est juste. Les violences antisémites ou patriarcales ne sont jamais justes, mais celles ci ne sont pas l’aspect principal de la violence du 7 octobre. Il est bien connu que l’armée rouge a massivement violé les Allemandes lorsqu’elle est entrée sur le territoire du IIIReich, et ce malgré les consignes strictes données par la direction soviétique et relayées par les commissaires politiques. Il reste cependant évident que l’aspect principal de la violence des Soviétiques contre les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale n’était pas patriarcal, mais bien national-antifasciste. Les violences patriarcales sont inévitables dans toutes les guerres où participent des hommes, tant que le patriarcat existera. Celles-ci doivent être dénoncées et combattues partout et sans délai, mais elles ne représentent pas pour autant l’aspect principal des guerres et des violences en question.

    Les communistes doivent critiquer et combattre toutes positions ou actions réactionnaires, mais nous pensons que concentrer son discours sur un aspect secondaire de l’offensive Déluge d’Al-Aqsa, c’est se dissoudre dans la propagande bourgeoise. De plus, réduire l’opération du 7 octobre au Hamas, alors qu’elle est l’œuvre de la joint operation room, c’est faire le jeu de la rhétorique réactionnaire.

    Nous soutenons qu’il est matériellement impossible de lutter contre un État colonial d’installation sans lutter aussi contre ses colons, qu’ils participent activement ou non au colonialisme d’installation, car ils sont le prolongement physique du projet colonial et de l’État colonial. Cette réalité cruelle n’en reste pas moins une fatalité inévitable. Il n’existe pas de guerres idéales, où les colonisés pourraient se libérer de la colonisation sans aussi lutter contre les colons. Tous les colons ne sont pas consciemment et activement le prolongement du projet colonial et de l’État colonial d’installation israélien, mais tous ne sont pas moins leur prolongement. L’indifférence de certains colons au projet colonial ou à l’État colonial dont ils font partie et dont ils sont le prolongement inconsciemment et/ou passivement, ne fait pas d’eux des innocents.

    Les particularités du colonialisme de peuplement ne peuvent pas être amalgamées aux généralités des autres formes de colonialisme. Les conditions concrètes particulières imposées par le colonialisme de peuplement conditionnent la lutte contre celui-ci. De plus, cette lutte est celle d’un David contre un Goliath, c’est-à-dire qu’elle est extrêmement asymétrique. Or, dans une telle situation, les impératifs stratégiques et les conditions objectives rendent nécessaires des tactiques de guerre non conventionnelles.

    À court terme, nous ne pouvons que souhaiter que le processus de normalisation diplomatique d’Israël échoue, et que Tsahal s’embourbe et s’humilie militairement dans ses opérations terrestres à Gaza. À moyen et long terme, nous espérons que la lutte armée de la résistance palestinienne s’intensifie, et ce jusqu’à la déroute et la destruction complète d’Israël.

  • PPDS : La parole aux militants du FPLP

    Nous republions cet entretien mené et publié par le Parti patriotique démocratique socialiste (PPDS) de Tunisie.

    Une délégation composée de camarades du PPDS (Parti patriotiques démocratique socialiste) a rencontré des camarades palestiniens du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine). Ces trois camarades sont tous originaires de Gaza, où résident actuellement leurs familles, proches et camarades.

    Face à l’avalanche de la propagande de guerre en Europe, aux média-mensonges voire à l’omerta complice autour des crimes contre l’humanité perpétrés à Gaza par l’entité sioniste, nous avons recueilli leur témoignage précieux, à l’attention de tous ceux qui sont soucieux de rétablir la vérité sur ces crimes et la cause qu’ils défendent pour le peuple palestinien contre le colonialisme et le terrorisme israélien.

    Pour commencer, qu’est-ce que tu peux nous dire sur ce qui se passe actuellement à Gaza ?

    L. : Je suis une femme palestinienne, libre, et mon appartenance au FPLP rejoint mon adhésion au camp de la libération de notre peuple. Premièrement, notre droit à la résistance est légitime et reconnu par les lois internationales, nous n’avons rien inventé. Deuxièmement, en tant que mère, en tant que femme immigrée, j’ai assisté à au moins quatre guerres. La colère et le sentiment d’injustice que j’éprouve sont insoutenables. Tous les peuples soi-disant libres ou qui prétendent l’être ont une position (silence)… je ne veux pas pleurer. (Un moment d’émotion.)

    Je disais que je ressens une colère énorme par rapport à la répression exercée par les pays occidentaux. Mon droit est légitime, c’est celui de défendre mon pays, ma famille qui risque la mort en ce moment sous les bombardements. Ce sont des civils, ils n’ont aucune arme, pas même une pierre. Moi j’affirme notre droit à résister, pour plusieurs raisons : D’abord, la colonisation est venue nous obliger à partir de chez nous. Ils ont construit leur prétendu pays sur nos cadavres, ils ont volé nos terres et notre histoire. Nous sommes ceux qui ont dû mourir, nous avons été chassés de chez nous et nous avons payé le prix de la trahison et de la collaboration du monde occidental.

    Bien sûr, nous ne voulons pas la mort des innocents civils. Nous voulons avoir le droit de rentrer dans notre pays. Nous n’avons pas choisi ce statut de réfugié, nous n’avons pas choisi d’habiter en Europe ou ailleurs. Nous revendiquons tout simplement le droit de rentrer en Palestine notre patrie. Dans le contexte actuel, si je laisse parler uniquement mon patriotisme et mes émotions, j’ai tendance à dire « je revendique le retour à toute la Palestine en un seul État uni », mais je n’oublie pas aussi que d’un point de vue strictement humain, il y a des civils qui risquent leur vie en ce moment, et la priorité c’est qu’ils puissent survivre.

    L’occident prétend toujours qu’il détient le monopole de la défense des Droits de l’Homme. Les occidentaux défendent les libertés sexuelles, individuelles, les droits des animaux. Que penses-tu de leur approche sur les droits que tu revendiques ?

    L. : L’occident et les médias occidentaux prétendent aussi défendre les droits des femmes et nous apprendre le féminisme. Vous savez ce que c’est le féminisme pour nous, les Palestiniens ? C’est par exemple ma mère qui pleure parce qu’elle a peur pour les femmes et les enfants de Gaza alors que sa propre vie est menacée. Elle me dit « je n’ai pas peur pour moi, j’ai peur pour tous ces enfants, ce sont tous mes enfants ». C’est ça la femme palestinienne, mère et résistante. L’occident la considère pourtant comme une terroriste.

    Donc pour moi, je ne peux pas maquiller la vérité : c’est de l’hypocrisie. Les occidentaux qui nous martyrisent sont des hypocrites, des criminels qui prétendent défendre les libertés individuelles et les droits des animaux. J’ai envie de leur dire : En Palestine, vous pouvez trouver toutes ces causes rassemblées. Nous avons des chiens, des chats, des oiseaux morts à cause des bombardements. En Palestine vous pouvez défendre même les arbres qu’on arrache depuis des décennies. Pourquoi vous gardez quand même le silence ?

    Je veux dire quelque chose à ceux qui défendent les droits des animaux en pensant que l’humanité a résolu tous les problèmes et qu’il ne reste plus que les animaux et leurs droits : Est-ce que vous savez qu’à Gaza, l’approvisionnement en médicaments est interdit, même ceux pour soigner les animaux ?

    Au moment où nous interrogions notre camarade S., il recevait de mauvaises nouvelles de Gaza concernant sa famille et ses proches. Nous proposons de reporter notre entretien mais il insiste : Sa voix, sa position doit être entendue. Nous proposons que le camarade « vide son sac » et s’exprime librement.

    S. : Tout d’abord, je tiens à saluer tous les hommes libres du monde, les résistants, les révolutionnaires, tous ceux qui luttent contre le colonialisme et le sionisme. Malheureusement, nous nous trouvons dans un contexte où la liberté, l’émancipation et les droits de l’homme sont menacés dans tous les coins du monde. Et on peut dire que notre peuple à Gaza tient la ligne la plus avancée, seul contre l’ennemi impérialiste. On a toujours cru qu’il y avait assez de voix libres pour défendre ces droits et ces valeurs dans le monde et surtout en occident. Mais on est en train de découvrir un autre visage, plein de haine et de racisme. Leur soutien va plutôt à l’occupation et à la répression de tout mouvement d’émancipation dans le monde. L’Europe, qui aime se présenter comme berceau des droits de l’homme, l’Europe « humaniste » collabore avec l’occupation, envoie argent et armes à « Israël » et tourne le dos à un peuple innocent désarmé, opprimé, en souffrance… On a vu ces derniers jours une répression violente contre les manifestations soutenant la Palestine. Même ceux qui lèvent simplement le drapeau palestinien ou crient pour la liberté sont réprimés. Regardez ce qui se passe à Paris, en Allemagne, en Suède… Gardes à vue, amendes, retraits de carte de séjour et même de passeport.

    Dans les pays arabes, la situation est toujours la même : des dirigeants marionnettes de l’occupation, sauf quelques exceptions, et un peuple qui croit à la cause palestinienne, qui résiste et qui nous motive à continuer la lutte afin de vivre dans un monde meilleur. Je sais qu’on sera là-bas un jour à Al Qods (Jérusalem) avec nos drapeaux palestiniens.

    Nous souhaitons que le camarade nous parle aussi de sa situation personnelle et familiale. Voilà ce qu’il nous a répondu :

    S. : Généralement, j’évite de parler de ces sujets-là, surtout quand je vois le contexte global. Gaza est plus importante que moi et ma vie personnelle. Mais je sais que ça peut donner une idée et un exemple de la souffrance de notre peuple.

    J’ai quitté Gaza avant l’opération Déluge pour raison personnelle et je comptais y retourner vite. Pour tout citoyen ordinaire d’un pays libre, quelques heures sont suffisantes pour rentrer chez soi, pour moi, ça fait une semaine que je veux rentrer et je ne sais pas encore comment faire. Je n’arrive pas à appeler ma famille. Je sais qu’ils sont dispersés dans des localités différentes de la bande de Gaza. Ma mère, 84 ans, qui ne peut pas marcher, est obligée de changer de refuge tous les jours. Je n’arrive pas à appeler ma fille, ma femme est injoignable depuis 5 heures. Sachant qu’il n’y a plus Internet, ni eau, ni électricité, ni médicaments. C’est ce que l’occupant cherche : tuer, torturer… J’ai réussi à réserver un billet pour l’Egypte, mais je ne suis pas sûr d’y entrer facilement. Ensuite, j’aurais un grand voyage à faire pour rentrer à Gaza. Je sais que le poste frontière de Rafah est fermé, mais j’ai la volonté et il me faut de toutes façons rejoindre ma famille. Malgré tout, je reste optimiste, patient, ferme, et je sais qu’on va réussir un jour.

    Sans fausse neutralité, on voit malheureusement ces derniers temps des médias en Europe qui racontent des mensonges, des rumeurs et n’ont rien à voir avec la réalité en Palestine. On voit aussi la fascisation montante dans certains pays, avec notamment l’interdiction de manifester une solidarité avec le peuple palestinien martyr en France. Cher G. troisième intervenant ici, que penses-tu en tant que militant du FPLP de ce parti pris sioniste en occident ?

    G. : Tout d’abord un salut fraternel à tout le monde et force à notre peuple palestinien qui se sacrifie depuis 80 ans d’occupation.

    Cette propagande médiatique utilise tous les moyens possibles, les plus mensongers et orduriers pour justifier les massacres de l’armée sioniste et se débarrasser de notre peuple à Gaza. La propagande israélienne et occidentale assimile notre résistance valeureuse au groupe terroriste « Daech » en mobilisant toutes leurs chaînes et médias sur ce thème. Ironiquement, on ne trouve plus de voix libre dans ces pays depuis un certain temps. CNN, BFM, France24, CNews : toutes ces chaînes trompent les téléspectateurs, déforment les faits et ajoutent une couche de plus à la souffrance de notre peuple palestinien. Sur le terrain, dans les capitales européennes, on ne parle pas de la censure, de la répression des manifestations pacifistes qui demandent simplement d’alléger la souffrance des gazaouis.

    Concernant la résistance, selon une idée très courante, en Palestine, la résistance c’est le « Hamas », que les seuls résistants sont les militants de « Hamas » avec sa branche armée « Les Brigades al-Qassam ». Mais on oublie qu’il y a d’autres groupes armés, de presque tous les partis politiques palestiniens, même le « Fatah ». Pourquoi ce mensonge, cette négation de l’unité retrouvée de la résistance palestinienne ?

    G. : On peut citer : Les « Brigades Al-Qods » du « Jihad islamique palestinien », les « Brigades du Martyr Abou Ali Moustapha » du « Front populaire de libération de la Palestine » (FPLP), les « Brigades du Martyr Omar Al-Qasim » du « Front démocratique de libération de la Palestine » (FDLP), les « Brigades des martyrs d’Al-Aqsa » du « Fatah : OLP Organisation de libération de la Palestine »,…

    Je tiens à exprimer ma fierté envers tous les groupes de résistance patriotique contre l’Etat sioniste que ce soit islamiste, nationaliste ou marxiste. Et si on étudie bien l’histoire, le peuple palestinien a d’abord lutté contre l’occupation ottomane, puis l’occupation britannique. Il a manifesté contre la Déclaration Balfour de 1917. Le « Hamas » fondé en 1987 comme de nombreux autres partis et groupes politiques, s’inscrit dans la logique de la résistance à l’oppression de notre peuple.

    Si l’occupation pense qu’elle peut éliminer le « Hamas » voire la résistance toute entière, elle doit savoir qu’il s’agit de plus de 18 factions de résistance palestinienne, sans oublier les formes de résistance individuelle, et elles sont partout à Gaza, en Cisjordanie, au sud du Liban, en Syrie, en Jordanie et partout dans le monde avec la diaspora. Chaque jour, un nouveau groupe de résistants peut être créé contre l’occupation et pour la libération palestinienne.

  • Le temps maudit des colonies

    Depuis l’assaut de la résistance palestinienne du 7 octobre, nous avons lu toutes sortes de positions incongrues, parfois complètement honteuses, de la part de franges de la gauche libertaire, syndicale et sociale-démocrate du centre impérialiste français.

    Des collectifs et individus, notamment Juifs et Juives révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d’action contre l’antisémitisme et tous les racismes (RAAR), sous couvert de l’émotion causée par les morts de civils israéliens, se fendent de communiqués et de déclarations accusatrices. Certains, créant et diffusant sur les réseaux sociaux des petites listes d’organisations aux positions soupçonnées « dangereuses », dont la présence en manifestation serait une menace, argumentant ainsi publiquement leur refus de participer aux rassemblements contre le génocide en cours à Gaza. Notre organisation y est parfois citée, aux côtés du NPA, de nos camarades du collectif Palestine vaincra, de l’Union juive française pour la paix (UJFP), ainsi que de réactionnaires indubitablement antisémites et LGBTI-phobes comme le Parti des indigènes de la république (PIR). Des listes bien pratiques pour la police, avide d’associations et d’organisations à verbaliser et à dissoudre, dans la poursuite qu’entreprend l’État contre la lutte pour le droit des Palestiniens et Palestiniennes à la simple existence.

    Nous sommes plus ou moins surpris de nous retrouver sur le banc des accusés aux côtés du NPA, affreux « staliniens » que nous sommes. On pourrait dire, pour la joie de la boutade, qu’au vu de l’influence anticommuniste qu’a Georges Orwell sur la gauche française, l’établissement de petites listes policières, de la part d’une gauche aussi superficiellement radicale que réellement opportuniste, n’est pas si surprenant.

    Au-delà des injonctions droit-de-l’hommistes au « respect de la vie », et des accusations d’antisémitisme ou d’apologie du terrorisme, dépassant le simple prisme de l’indécence et ignorant la réalité de la guerre et de tout ce qu’implique inévitablement et tristement une lutte de libération nationale : nous constatons l’oubli (ou l’omission) du concept même de colonialisme de peuplement dans sa réalité. Celle-ci se fait au profit d’un décolonialisme petit bourgeois, amnésique et performatif. Tout cela attire notre attention. Nous ne nous offusquons pas des accusations, qui nous semblent risibles, mais cette cécité concernant le colonialisme est assez préoccupante.

    I. Est-ce si difficile de parler de colonialisme ?

    Face au silence sur cette réalité, nous nous devons de faire un rappel, car ignorer les modalités insidieuses du colonialisme de peuplement amène à confondre celui-ci avec les généralités de l’impérialisme et des systèmes coloniaux.

    L’impérialisme, dans son mode d’ingérence le plus « soft », est la présence étouffante du capital monopolistique dominant dans les pays dominés. La politique se fait sous influence extérieure par des jeux d’alliances, des administrations d’État compradores, des lobbies privés, des guerres par procuration, la fomentation de coups d’État, et d’autres jeux de domination plus discrets et vicieux. La Françafrique (en déclin perpétuel) suit cette logique néocoloniale, plus superficiellement « acceptable » post-Empire colonial (succédant à tous les stigmates lui étant relatifs), tout comme l’actuelle montée d’influence de la Chine en Afrique. Nous pouvons aussi bien évidemment mentionner la domination étasunienne fluctuante sur les Philippines, Haïti, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud.

    Plus direct que l’ingérence impérialiste néocoloniale, le colonialisme de comptoirs (précédant la phase impérialiste du capitalisme), donne le pouvoir d’État à une administration coloniale, et offre l’accaparement des moyens de production à la bourgeoisie coloniale. Hong Kong (pré-rétrocession), le Congo belge, Porto Rico, l’Empire colonial français d’Afrique (exception faite à l’Algérie française), des Caraïbes, de Polynésie, de Kanaky ou d’Indochine en sont des exemples probants. Si l’arrivée de colons fait bien évidemment partie de cette modalité, elle ne compte très majoritairement que des bourgeoisies patronales (notamment minières ou de plantations) : marchands de comptoirs, maîtres d’esclaves, policiers, militaires, matons, petite bourgeoisie (médecins, juristes) et employés administratifs. La population indigène reste ultra-majoritaire mais réduite à une main-d’œuvre brutalisée, massacrée, esclavagisée et privée de toute forme de pouvoir et d’autodétermination.

    Le colonialisme de peuplement (ou settler colonialism), le plus barbare de tous, suit un objectif précis et particulier : le remplacement total de la population indigène par une population coloniale. Le terme anglophone settler sera utilisé dans ce texte pour désigner les colons spécifiques à cette forme de colonialisme, par désir de clarté. Le settler n’établit pas seulement des bases de contrôle économique pour extraire ressources et main-d’œuvre (plus ou moins gratuite), mais existe pour conquérir toute la terre et détruire l’indigène (le nettoyage ethnique), par le déplacement, l’apartheid, la déshumanisation, et enfin l’extermination. Il n’y a pas d’autre moyen pour atteindre un projet final de repeuplement. Les colonies d’installation qui ont atteint cet objectif, comme les USA, l’Australie ou le Canada, démontrent l’ampleur inhumaine du désastre génocidaire que cela implique.

    Le colonialisme settler, matériellement, se base sur une exacerbation à l’extrême de la contradiction entre un centre impérialiste et sa sphère de domination. Le prolétariat des centres impérialistes profite toujours de l’exploitation du reste du monde, par un confort matériel supérieur. Mais dans une société coloniale settler, le prolétariat dominant prend totalement la place du dominé, sous la promesse d’un profit exceptionnel, d’une terre nouvelle à sculpter à son image (exemple : la destinée manifeste), de la possibilité même infime de surclassement, de l’accès à la propriété (exemple : le rêve américain), et d’un privilège politique et social supérieur qui pourrait surpasser sa condition d’exploité économique.

    Superstructurellement, le colonialisme de peuplement implique la création, par la propagande politique et par la culture coloniale elle-même, d’un « peuple nouveau », qui construit ainsi toute son identité sur le fait d’être un colon, et que la terre volée est une terre due prophétiquement. Cela implique que la déshumanisation de l’indigène, et in fine son extermination, sont une nécessité, allant du « tristement inévitable » pour les sociaux chauvins jusqu’au « but sacré » pour les fanatiques.

    Le travailleur settler sera toujours plus concerné par sa condition privilégiée de colon que par sa condition de travailleur exploité. Les white trash Américains (les prolétaires blancs déclassés) sont ainsi plus intéressés par le fanatisme évangélique, la propriété privée et le suprémacisme blanc, que par leur propre libération de la bourgeoisie. Les travailleurs et fermiers boers d’Afrique du Sud sont plus attachés au fantasme d’un Volkstaat (état nation afrikaner) et au déplacement forcé des populations indigènes africaines dans les Bantoustans, qu’à leur libération face aux capitalistes. Les Pieds noirs sont bien plus passionnés par « leur » Algérie perdue que par toute autre problématique de classe.

    Alors nous demandons à tous les sociaux chauvins et autres opportunistes « décoloniaux » : par quelle magie peut-on croire une seule seconde que les prolétaires colons israéliens, en tant que classe, ont un intérêt particulier à leur libération de leur bourgeoisie et à la fin du projet colonial ? Leur intérêt, révélé qui plus est dans les sondages et dans leurs choix électoraux, est l’extermination directe et totale du Palestinien, « l’animal terroriste ». L’opposition israélienne, la même qui s’est ruée sur l’idée d’un gouvernement d’union nationale pour l’extermination des Palestiniens, n’a en aucun cas une position radicalement différente de l’extrême droite du Likoud. L’une est simplement plus lâche que l’autre. Le Parti travailliste israélien, et ses prédécesseurs Mapaï et Rafi, partis de « gauche » et « raisonnables » ont entériné l’aspect colonial et génocidaire d’Israël bien avant l’arrivée du Likoud sur le terrain politique israélien. Les criminels génocidaires notoires comme Moshe Dayan, David Ben Gourion et Golda Meir sont des piliers de cette gauche sociale-chauvine, et reconnus comme des parents de la nation israélienne. On ne peut pas décemment croire en une opposition réelle à ce qu’est Israël dans la vie politique israélienne légale. La caractéristique sociale, culturelle et économique du settler dépasse les bancs parlementaires ou les dissensions de la société civile. Elle est la contradiction principale, et la condition de l’existence même de l’État israélien. Le consensus colonial est tant transpartisan qu’interclassiste. Les oppositions réelles sont ultra-minoritaires, car bafouées, rejetées, emprisonnées. Un colon qui se bat contre le colonialisme doit abandonner tout privilège et toute sécurité personnelle pour entrer réellement dans une lutte concrète pour les Palestiniens. Ces organisations anti-coloniales sont une réalité, mais malheureusement inévitablement négligeables dans leur impact face au consensus colonial. La libération nationale est, de toute manière, nécessairement le fait du colonisé.

    En résumé, le prolétaire settler est toujours d’abord un settler, puis un prolétaire, et ce tant par sa conscience subjective que par ses intérêts objectifs de colons. Le settler ne se conçoit pas comme un prolétaire, mais comme un membre de la nation coloniale, et il ne défend pas ses intérêts historiques de prolétaire, mais ses intérêts de prolétaire colon. Au-delà de l’absence de conscience de classe du prolétaire colon, ses intérêts de classe immédiats ne sont pas les mêmes que ceux des prolétaires colonisés, et il va ainsi travailler à ce que ses intérêts priment sur les leurs, à leurs dépens. À l’intérêt historique du prolétariat — l’internationalisme révolutionnaire — le prolétaire settler préfère et préférera toujours son intérêt de court et de moyen terme colonial, car ce dernier est largement suffisant pour le séduire. Le prolétaire settler n’est pas « trompé » ou victime d’une manipulation de sa bourgeoisie (qui le dévierait de ses « vrais » intérêts), car il est acheté, et complice de l’entreprise coloniale de sa bourgeoisie. À ce titre, l’internationalisme n’est pas la négation de la différence et de l’antagonisme entre les intérêts des prolétaires colons et colonisés, mais bien prendre le parti des colonisés pour leur libération, pour résoudre les contradictions au sein du prolétariat international. C’est la seule stratégie internationaliste possible dans les sociétés coloniales (que cette contradiction y soit principale ou non). Attendre que le colon se rallie au colonisé, car ils appartiendraient à la même classe, ou encore conditionner la révolte du colonisé au respect du colon ou à son approbation, c’est prendre une position de facto chauvine, motivée par une métaphysique qui n’a rien ni d’internationaliste ni de révolutionnaire.

    Si une libération du prolétariat est possible en Israël, elle doit inclure sans équivoque la libération nationale des colonisés, et la fin du projet colonial : c’est la résolution de la contradiction principale et de son antagonisme, auquel est donc subordonnée toute résolution de la contradiction entre Travail et Capital, dans ce contexte.

    Les arguments fallacieux pour contredire cet état de fait, c’est-à-dire le caractère indubitablement colonial d’Israël, reprenant la propagande sioniste, sont légion, de l’argument prophétique à celui du refuge.

    II. Jeux de propagande

    Rappelons que le sionisme, une idéologie ethno-nationaliste récente, n’a jamais été un pilier fondamental de la judéité, ne l’est pas à ce jour et ne le sera jamais. C’est une entité politique moderne fondée sur le colonialisme. L’opportunité géopolitique des impérialistes européens et américains devant l’arrivée du sionisme, de ses partis et de ses associations, sur la scène politique des communautés juives d’Europe au début du 20e siècle, n’est pas une conspiration occulte fomentée en secret. Ce n’est qu’une réaction purement opportuniste des impérialistes occidentaux, afin d’éviter une perte de contrôle complète sur le Proche-Orient après l’effondrement de l’Empire ottoman, les révoltes arabes s’étant avérées infructueuses pour l’objectif d’une domination anglaise sur le proche orient.

    On ne peut pas blâmer les réfugiés juifs d’Europe partant depuis des siècles vers le levant, fuyant l’horreur absolue des pogroms et de l’antisémitisme. Un caractère essentiel de toutes les populations Homo Sapiens depuis toujours est le déplacement, les fluctuations. Une différence nette se trace entre, d’une part, les déplacements « naturels » des peuples par refuge ou par migration et les formations de diasporas, et d’autre part, les projets coloniaux de peuplement, un système complexe économique, militaire et politique, rodé dans un objectif particulier. Le caractère systémique du colonialisme d’installation israélien ne s’était pas encore formalisé avant la Palestine mandataire et l’appui britannique pour un repeuplement militarisé en Palestine, profit britannique qui s’est révélé au départ à perte avec la radicalisation des dits colons.

    Les diasporas juives du monde forment des peuples à part entière, pluriels, fondamentalement attachés à leurs communautés, leurs particularités culturelles et leurs identités linguistiques. Mais l’offre de terres et d’opportunités de reconstruction est une proposition particulièrement efficace pour gagner une part non négligeable de l’opinion publique juive, peu après une campagne de brutalisation et d’extermination industrielle en Europe, aussi massive qu’inoubliablement immonde. Le sionisme n’était pas populaire avant les années 40 et les campagnes massives en faveur du peuplement (loi du retour, offre de terres, propagande de masse, opération « tapis volant », argument religieux, argument d’appel à l’auto-protection, etc.). Le sionisme a gagné son influence sur une partie des diasporas juives dans le monde de ce fait, mais surtout grâce à l’appui géopolitique et financier des puissances impérialistes occidentales. Cette idéologie rencontra de nombreuses oppositions, parfois violentes, notamment de la part du Bund, argumentant de l’importance d’une lutte pour une libération des communautés juives en tant que diasporas et non en tant que nouvel état racial.

    L’argument principal du sionisme étant un retour « prophétique » sur une terre perdue (la terre de naissance des Hébreux), au-delà de tout débat théologique sur ce principe, que nous laissons aux spécialistes du judaïsme (ses courants et ses débats aussi culturellement pertinents et intéressants soient-ils), nous posons la question des problématiques politiques, sociales et économiques que le sionisme pose.

    Le projet sioniste, en créant « l’homme nouveau » colon, dédié corps et âme au projet colonial, réduit à néant la diversité formidable des peuples juifs du monde : leurs complexités, leurs identités, leurs langues et coutumes, les richesses culturelles qui sont une leçon et un ciment pour des millions d’individus qui ont lutté et survécu aux crimes abominables du fascisme et des pogroms. Cette suppression peut être brutale et directe (la discrimination violente des Beta Israel éthiopiens et les inégalités imposées aux Séfarades) ou plus insidieuse et complexe (la disparition progressive du yiddish, déjà ruiné par la Shoah, peinant à exister au profit de l’Hébreu officiel, les sionistes ayant œuvré longtemps pour sa suppression totale).1 Ces problématiques d’homogénéisation ne sont pas exceptionnelles à Israël, mais s’imposent dans toutes les colonies de peuplement. Israël réduit les foisonnantes cultures juives à une monolithique culture settler, comme l’Amérique a annihilé les diverses identités originelles des colons, leurs richesses et leur diversité au profit de l’homme nouveau étasunien, dont l’âme est dédiée aux pavillons, aux parkings, aux armes à feu, au corn syrup et aux opioïdes.

    En plus de cette caractéristique négative du sionisme, la propagande coloniale réduisant toute cette diversité culturelle, confessionnelle et ethnique à un seul projet ethno-nationaliste, imaginant un seul peuple uniforme avec un seul objectif suprémaciste, est, en soi, une forme d’antisémitisme internalisée et déshumanisante. C’est un cadeau que fait le sionisme aux ordures antisémites, afin de sortir du bois pour argumenter leur propre projet suprémaciste, et désigner les communautés juives comme une « entité totalisante », vouée à un projet d’ensemble. Ce concept est une escroquerie autant qu’il est un crime.

    Autre argument pour la colonie de peuplement israélienne, que l’on a pu entendre notamment dans un passage navrant de l’émission Backseat de Jean Massiet2, est le principe du « peuple sans terre », et donc ne pouvant pas être colonial par nature, le retour en terre de Jérusalem étant un dû. Ce n’est en aucun cas une négation du caractère colonial d’Israël.

    Le Liberia est une colonie de peuplement d’Afro-Américains affranchis, envoyés en Afrique de l’Ouest avec l’appui des suprémacistes blancs de l’American Colonization Society. Toute la politique des colons afro-américains au Liberia suit exactement la même logique que celle des colons israéliens. De quel droit devrions nous absoudre le True Whig libérien de son caractère colonial et de ses exactions génocidaires, pour cause qu’il vient d’un peuple arraché à sa terre, et effectuant « un retour » ? Nous avons dans les deux cas des peuples qui se sont (re) formés en dehors de leur terre d’origine, par une histoire longue, complexe et semée de persécutions systématiques. Cela ne garantit pas qu’un « retour aux origines » ne se fasse pas aux dépens des peuples qui habitent toujours cette terre, et ce depuis des milliers d’années.

    Une composante superstructurelle du colonialisme de peuplement régulièrement utilisée pour argumenter son existence politique et sociale, sauf exception, est d’avancer qu’un peuple qui a souffert (à différents degrés d’intensité) mérite un « nouveau départ », vers une prospérité due.

    Le principe, en surface, est parfaitement souhaitable. Le problème étant que cet argument est utilisé pour exiger cette prospérité au prix du sang. L’arrivée massive des puritains anglais dans les colonies a suivi la persécution anglicane, le Nouveau Monde étant donc une terre donnée par la grâce de Dieu, et l’indigène n’étant qu’un « sauvage païen ». L’idéologie du Volkstaat afrikaner s’est fondée sur le traumatisme collectif des colons boer, mourant de faim dans les camps de concentration anglais (les premiers de l’histoire moderne), et devant donc « sauvegarder leur culture » face aux autres colons européens, évidemment au plus grand mépris des indigènes africains. Le True Whig Party libérien a joué de l’esclavage et de la torture des Afro-Américains, pour argumenter le retour en Afrique des esclaves affranchis comme une prophétie à réaliser, les autochtones se retrouvant privés de toute forme de pouvoir politique et économique, brutalisés et bafoués.

    Si ces persécutions et violences subies sont une réalité indubitable, autant que sont les traumatismes intergénérationnels qu’ils ont pu causer, le settler colonialism l’utilise le plus indécemment du monde, pour un projet génocidaire d’extraction totale de la terre.

    Rien ne différencie, dans ses modalités (ses causes, sa fin, ses moyens, ses caractéristiques), Israël de la Rhodésie, de l’Afrique du Sud de l’apartheid, du Groenland danois, de l’Algérie française, des États-Unis ou du Canada. Rien ne définit une différence idéologique radicale entre le Volkstaat afrikaner, la Manifest Destiny, l’algérianisme et le sionisme. On ne peut pas séparer fondamentalement l’apartheid en Cisjordanie et à Gaza, les Bantoustans africains ou l’Indian Act canadien. Notons que le plus grand soutien diplomatique de l’Afrique du Sud de l’apartheid et de la Rhodésie de la guerre du Bush, était de manière peu surprenante l’État d’Israël, et ce bien avant le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou. Ironie du sort, de nombreux Afrikaners fanatisés, répugnés de voir leur propre projet colonial du Volkstaat s’essouffler, migrent en Israël depuis quelque temps.3

    Devant cette évidence assumée par l’État israélien lui-même, pourquoi une lecture aussi pauvre, et parfois nauséabonde dans la gauche française de la question coloniale israélienne ? Qui plus est à l’heure où la phase d’extermination des Palestiniens est officiellement lancée ?

    III. La gauche sociale-coloniale au goût du jour

    Les communiqués divers et variés de certaines « organisations » ou collectifs, formés pour certains uniquement dans le but de s’exprimer sur le conflit, reflétant directement leur positionnement effectif sur la guerre d’Israël contre Palestine mais aussi, par extension, sur tout autre conflit colonial sur lequel elles jugeraient bon et utile de s’exprimer, ne sont qu’une preuve du décolonialisme performatif et creux endémique à une certaine partie de la gauche française, et, plus largement, des pays impérialistes.

    Nous avons relevé à plusieurs reprises, dans ces textes, la prégnance, consciente ou inconsciente, du concept de « concerné et concernée » utilisé ici comme justification d’une légitimité absolue et inattaquable. La présence en filigrane de ce genre de vocabulaire ne sert, dans les communiqués en question, qu’à faire taire les critiques légitimes que l’on pourrait adresser aux organisations responsables. Le recours à un champ lexical de l’identité et de la légitimité inhérente à cette identité n’est pas innocent : il fait appel au folklore d’une partie non négligeable de l’extrême gauche française et même de la gauche au sens large. En faisant appel à ces concepts, la rhétorique des textes vise à permettre à leurs auteurs et autrices de se placer au-dessus de toute critique, et leur alloue même le confort de pouvoir en apporter à leurs détracteurs à peu de frais.

    Parmi d’autres procédés rhétoriques utilisés dans les communiqués en question, on note une contradiction fondamentale entre l’explicite des textes (« nous avons le regret de ne pas pouvoir participer aux rassemblements en soutien à la Palestine même si nous voudrions y aller et que dans l’idée nous les soutenons ») et l’implicite (« nous revendiquons le fait de ne PAS aller aux rassemblements pro-Palestine, et communiquons sur cette revendication en sachant pertinemment qu’un nombre important de personnes et d’organisations vont utiliser notre communiqué pour saper directement le soutien à la lutte palestinienne »).

    Si nous pouvons entendre la réticence de certaines personnes à se rendre à certains rassemblements au sein desquels elles pourraient, sur le plan individuel, se sentir mal à l’aise (pour des raisons de répression policière par exemple, ou à cause des quelques agressions à caractère antisémite relevées par certaines sources), il est cependant intolérable que la non-présence à ces rassemblements fasse l’objet d’une revendication, aussi implicite soit-elle.

    Pourquoi se pencher sur ces textes, que l’on pourrait simplement considérer comme un symptôme des positions sociales impérialistes que n’importe quelle personne de gauche au sens large en France en 2023 pourrait avoir ?

    La réponse est simple : parce qu’ils émanent du camp politique qui se revendique le plus d’un décolonialisme sans concession, d’un antiracisme politique, et, au final, d’une pureté militante. Le danger de la normalisation des positions « ni ni » au sein de la gauche est d’autant plus présent lorsqu’elle vient d’une frange qui se place volontairement, en temps normal, à la pointe d’une radicalité supposée révolutionnaire.

    C’est dans une période clivante et éprouvante comme celle que nous traversons que les lignes implicites des organisations se révèlent, en dépit de tout le travail de rhétorique militante et de positionnements virtuels confortablement radicaux et pseudo-révolutionnaires que ces organisations s’affairent à élaborer en des temps plus apaisés. Ces lignes en apparence décoloniales et antiracistes se transforment en temps de crise et se révèlent rétrospectivement d’un intellectualisme ronflant, opportuniste et sans aucune analyse concrète et scientifique de la réalité. Que penser d’une position qui se revendique « radicalement décolonialiste » lorsque, confrontée à une situation objectivement coloniale et génocidaire, elle rétropédale et se retire dans un appel à l’émotion, dans une mise au même niveau des violences des colonisateurs et de celles des colonisés, et dans une imploration du respect des résolutions de l’ONU ? On peut alors légitimement penser que les positions soutenues en temps de paix relative ne sont que l’expression d’une bonne conscience propre à une partie de la gauche des pays impérialistes, afin de se construire une légitimité et une assise militante sans faire le travail intellectuel et scientifique requis à l’élaboration d’une ligne juste et cohérente, aussi inconfortable et contre-intuitive en surface celle-ci puisse être.

    Ce manque de cohérence mène non seulement à une lecture très dangereuse des événements en Palestine, mais aussi une lecture superficielle et in fine impuissante du système impérialiste en général. Nous voyons par exemple régulièrement la confusion entretenue à gauche, entre les caractéristiques infrastructurelles de l’impérialisme français et celui du colonialisme américain, et leurs superstructures relatives. Les superstructures présentes en France, comme le racisme et autres formes de domination économico-politiques, prennent des modalités variables distinctes de la structure américaine, cette dernière baignée dans le settler colonialism, et donc dans une forme bien particulière de modèle social, de violence et de ségrégation. Si les symptômes ont des similarités, des inégalités aux violences policières racistes, il faut se permettre de disséquer les formes pour mieux les combattre, et éviter de se retrouver aux prises avec des chimères. Il est navrant de voir la lutte contre le colonialisme réduite par ces franges à de simples luttes de surface sur la représentativité culturelle dans les films américains, ou à des jeux intellectuels complètement abstraits, jonglant de sémantique et de principes métaphysiques pour masquer la déconnexion complète du réel, calquant les réalités sociales américaines des race relations sur le système raciste français (bien distinct dans ses configurations et ses sources matérielles). Cela amène à une vue abstraite et tronquée de l’impérialisme et des colonialismes, de leurs fonctionnements matériels variés, et dans le cas de la Palestine, à nier la réalité de la lutte contre ceux-ci au moment où elle se fait inévitablement dans le sang et les larmes. Le concret les terrifie, mais seul dans le concret réside le nerf de la guerre. De manière compréhensible, le concret est essentiellement bien plus révoltant que tout mot et toute abstraction, et l’oublier est agréable.

    En ayant une lecture aussi pauvre de l’impérialisme et du colonialisme, les décoloniaux de papier les plus indécents pensent et agissent comme si Israël était un objet séparé du monde, dont les enjeux seraient exceptionnels par rapport au système impérialiste, dont l’existence serait spéciale, contrairement à tout autre système colonial : « seul le gouvernement actuel est colonialiste », « il ne faut pas confondre l’état israélien et sa société civile » ou « les colonies illégales ne sont peuplées que par des extrémistes ». Israël ne serait donc colonial que par « tranches », c’est-à-dire partiellement, mais certainement pas dans sa totalité. Une vision bien imbécile de ce qu’est une colonie de peuplement ! Cette pirouette, peu importe l’intention, n’aboutit qu’à nier l’évidence et se plie à l’idéologie sioniste. S’opposer au colonialisme israélien, voire simplement critiquer Israël, reviendrait à « dénier l’auto-détermination des Juifs », le combattre reviendrait à « vouloir supprimer les Juifs du levant ». Nous répondons que dans l’état des faits, cette attitude est un négationnisme de ce qu’est le colonialisme, un négationnisme de génocide, et un recours au « et si ? » complètement métaphysique. Nous l’avons déjà écrit, ces contorsions et ces déplorations ne sont que celles de la lâcheté sociale-chauvine, se réfugiant dans l’abstrait.

    Une autre frange de cette gauche impérialiste a pu entreprendre des gymnastiques mentales encore plus pathétiques, qui nient le caractère colonial d’Israël. Des sections vieillissantes de la CNT et de la FA nous ont gratinés de communiqués et publications absurdes, confinant le problème aux « États, nations et religions », mettant sur le même pied « les musulmans extrémistes et les juifs extrémistes », appelant aux « athées et laïques » d’Israël et de Palestine à marcher main dans la main contre l’oppression cléricale, nationaliste et étatiste. Cet argument est une forme de trépanation complète, gavée à la propagande coloniale et au libéralisme. C’est mettre dos à dos la violence coloniale et la résistance des colonisés, ses victoires comme ses débordements inévitables. Nous persistons que jamais nous ne devrions soumettre les colonisés aux hauts jugements moraux d’une déontologie paternaliste ressuscitant le « devoir civilisationnel de l’homme blanc », déclamant des élucubrations grotesques sur « les États », « le cléricalisme » et « les nationalismes », assise confortablement dans un fauteuil doré. Et ce d’autant plus quand le colonialisme déchaîne sa barbarie génocidaire sous les applaudissements des gouvernements bourgeois occidentaux, peut importe si X ou Y organisation de résistance est véritablement réactionnaire et théocratique, ou socialiste et progressiste.

    Au sujet de cette lecture anémique de la résistance dans une lutte de libération nationale, nous avons pu lire des sociaux colonialistes se révolter de voir « la gauche essayer de rejouer la guerre d’Algérie », où le Hamas remplacerait le FLN. Cet argument cherche à « absoudre » le FLN en l’idéalisant et en le reléguant à un passé distant et pur, alors même qu’il a été, en fréquence comme en intensité, tout autant responsable de violence sur les colons français que le Hamas sur les colons des Kibboutz. Cette affirmation montre toute la bêtise performative des décoloniaux de papier, alors qu’il y a en tout et pour tout un rapport immédiat entre ces deux entités coloniales : son aspect purement exterminateur, ségrégationniste, et le caractère settler des colons, Israéliens comme Pieds noirs. Ces arguments jouent encore une fois sur une image exceptionnaliste du colonialisme israélien.

    Le colonialisme n’est pas seulement une affaire analogique, en noir et blanc, ancienne et révolue, désormais abstraite et n’étant plus faite que de liens sociaux insidieux entre « blancs » et « non blancs ». C’est aussi une réalité matérielle tangible, dont nous voyons les crimes au présent comme au passé. Le colonialisme, et la lutte contre celui-ci, ne sont pas qu’un jouet sociologique pour publier des livres hors de prix chez La Fabrique et Libertalia, brossant dans le sens du poil la bonne conscience des gauchistes impérialistes. Or, le décolonialisme, pour ces individus et collectifs, devrait se faire après le nettoyage ethnique, par la lutte vaguement sémantique et strictement « sociétale » : c’est plus simple que d’assister à une guerre de libération, une guerre étant une guerre.

    Posons-nous la question : s’ils s’offusquent (à raison) de voir le silence relatif de l’État français au sujet des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, ou du génocide contre les Algériens pendant l’invasion de 1830, alors de quel droit jouent ils autant au « ni ni » et à la querelle sémantique sur les événements actuels en Palestine ? On ne devrait pas parler de génocide, de colonialisme, d’apartheid, ou de torture collective, mais tronquer, détourner, se voiler la face, pour accepter que ce serait une situation regrettable due uniquement à « un gouvernement de droite », et que la seule et unique position valable serait celle du cessez-le-feu (le minimum syndical).

    Cet anti-matérialisme, confinant tout à l’abstraction sociale, est une bataille idéelle contre des formes de l’esprit. Or on ne peut espérer le moindre progrès sans lutter contre la source bien matérielle et concrète du problème.

    Cet exceptionnalisme prend également sa source dans la confusion maladive de la lutte contre le sionisme avec de l’antisémitisme, que promeut la propagande sioniste, et qui est d’un ridicule cauchemardesque. Cette comparaison douteuse fait la joie des colonialistes, heureux de pouvoir condamner par argument massue toute opposition au génocide des Palestiniens. Mais elle ravit aussi les fascistes antisémites, contents de pouvoir entretenir un flou sur deux principes opposés, pour mieux avancer masqué et répandre leurs tumeurs de l’esprit. Il est donc particulièrement navrant de voir des collectifs et individus « révolutionnaires » poursuivre cette logique à l’heure où Gaza est en phase d’extermination complète, au prétexte de l’émotion causée par le 7 octobre. Ramener les événements à une seule crainte, celle d’une « gauche probablement antisémite », « probablement crypto-islamiste », « probablement terroriste » — le tout en jonglant, consciemment ou non, sur une rhétorique qui ravit les fanatiques du sionisme — est d’une indécence lamentable. Les voir porter comme principale revendication la négociation et la libération des otages israéliens, sans piper mot sur les otages palestiniens enfermés depuis des décennies par des tribunaux militaires sans le moindre fondement, est honteux. C’est une négation du système colonial d’installation israélien, ses causes et conséquences, ergo une tolérance implicite de ce système.

    Contrairement à ces collectifs paradant comme organisations révolutionnaires, anti-racistes et anti-coloniales, s’étant révélés réellement platement opportunistes, nous saluons les camarades en France de l’UJFP et de Tsedek, les réseaux organisationnels de Jewish Voice for Peace (JVP) et de If Not Now, les militants israéliens de tous bord sur le terrain qui ont rejeté leurs privilèges de colon et se battent contre leur propre système colonial, ainsi que tous les autres réseaux des communautés juives d’Occident qui se sont mis en première ligne pour la Palestine et contre la propagande sioniste. En France, aux États-Unis, en Israël/Palestine et ailleurs, ils combattent face à la répression policière et au venin des colonialistes, pour la Palestine et avec les Palestiniens et Palestiniennes. Les arrestations, les brutalités policières, les insultes, les diffamations et le harcèlement qu’ils et elles subissent de la part des polices impérialistes et des sionistes sont une épouvantable honte. Ils et elles refusent à tout prix qu’un génocide soit commis en leur nom, que la mémoire de leur peuple et leurs identités soient souillées par un projet colonial répugnant, hypocrite et mortifère. Nous leur adressons toute notre solidarité.

    Face à l’intégrité politique et au militantisme combatif des organisations juives susmentionnées, argumenter que ce n’est « pas safe » de venir à un rassemblement par peur d’une gauche « antisioniste et donc essentiellement à haut potentiel antisémite » semble dérisoire, pour ne pas dire pleinement ridicule. Les agressions commises envers l’UJFP et la JVP en manifestation sont majoritairement le fait de la police, et le harcèlement celui des organisations sionistes ou gouvernementales. Certains individus sociaux colonialistes argumentent qu’ils « ne sont pas de vrais juifs », « ne sont pas représentatifs et donc hors jeu », ou qu’ils « sont des extrémistes fous ». Ainsi, ils retournent contre les anti-colonialistes leur propre argument selon lequel poser aux organisations juives la question palestinienne est un jugement antisémite en ce qu’elle chercherait « le bon juif et le mauvais juif », ironie navrante. Nous reconnaissons le rôle que ces collectifs jouent pour lutter contre les dérives réelles antisémites à gauche, qui ne sont pas à négliger. Nous ne demandons pas à ces collectifs et individus de prendre et de clamer telle ou telle position sur tous les sujets : personne ne peut revendiquer ce rôle. Et, par décence, on ne peut pas demander de ressentir X ou Y émotion face à l’actualité, en particulier une actualité aussi sordide, qui peut impliquer des proches. Cependant, nous nous réservons le droit de critiquer toutes les positions qui tolèrent et minimisent le colonialisme israélien, peu importe qui l’écrit et quelle est l’intention dernière, aussi innocente soit elle.

    Face à toutes accusations ridicules à notre encontre et à l’encontre de nos camarades, nous répondons simplement que nous n’avons aucune ambiguïté. Il faut détruire toutes les dérives et tous les crimes antisémites qui ont lieu, tous les saccages de synagogues, toutes les tentatives de pogroms, tous les tags fascistes, toutes les agressions, qui sont unilatéralement un poison absolu, à droite comme à gauche. Poison qui lie faussement judéité et sionisme, théories de la conspiration moribonde, l’imaginaire d’un Israël « tentaculaire et surpuissant », « contrôlant les médias français et la finance » et autres bêtises propagées par des petits clowns boutiquiers pathétiques, nervis salafistes et autres tondus consanguins biberonnés à l’hitlérisme. Cet imaginaire, héritier direct du Protocole des sages de Sion (document forgé par l’Okhrana et attribué à un complot juif mondial), doit être anéanti. Il n’y a pas de complot, de puissances occultes ou d’organisations secrètes, seulement un système colonial clair, assumé et parfaitement limpide. Israël n’a jamais été et ne sera jamais mortifère parce que juif, mais parce qu’il est, de ses propres mots et de sa propre condition, une colonie de peuplement. Toute sa politique, sa propagande, son économie et sa société civile reposent sur le colonialisme et l’apartheid.

    Remettons les réalités en place, le rôle géopolitique d’Israël n’est pas d’une puissance inégalée : il est celui de « simple » allié clé de l’Occident dans une lutte inter-impérialiste, au même titre que les monarchies obscurantistes pétrolières pourrissantes du Golfe. Monarchies dont les crimes sont également classés au titre de « drames terribles et inexplicables » comme le génocide au Yémen ou l’esclavagisme qatari, car pour notre État impérialiste français, le soutien géopolitique et l’opportunité des gains de capitaux sont plus importants que la vie et la dignité humaine. Si les États occidentaux sont aussi maladivement attachés à Israël, au point d’accepter et de soutenir toutes ses dérives les plus immondes, c’est simplement qu’il est un outil pragmatique primordial dans une lutte inter-impérialiste contre le bloc adverse Iran Russie Chine (la domination du levant par un bloc sous influence iranienne étant une catastrophe annoncée pour les impérialistes d’occident). La perspective d’une perte monumentale de contrôle sur les gisements de pétrole, et le risque de l’accès facilité de la Russie et de la Chine à l’océan international seraient le dernier clou dans le cercueil de la domination occidentale sur le monde. En retour, le seul et unique objectif individuel d’Israël est le repeuplement de la Palestine et son maintien par l’extermination des Palestiniens, rien d’autre.

    Si Israël atteint son objectif colonial, nous ne pourrons plus revenir en arrière, nous ne pourrons pas exiger une plus grande justice ou une libération, deux États ou des négociations de paix, nous ne pourrons pas ressusciter un peuple entier. Nous voyons bien à quel point le génocide des indigènes d’Amérique du Nord émeut à gauche, à quel point on ne peut accepter qu’une telle chose puisse arriver de nos jours, nous voyons la souffrance extrême des survivants de cette extermination, parqués dans les ghettos que sont les « réserves indiennes », abandonnées et méprisées. Maintenant que cela arrive dans l’immédiat, en direct, à quelques heures d’avion de Paris, amis de « gauche » et « révolutionnaires », où êtes vous et que faites-vous ? Visiblement pas grand-chose, si ce n’est des polémiques minables et une plongée au fin fond de l’opportunisme.

    IV. L’extermination sera télévisée

    Si l’on tire le bilan de 75 ans de colonialisme israélien et de résistance palestinienne, que reste-t-il comme issue, à part d’un côté l’extermination et de l’autre l’affrontement armé ? Affrontement, au risque des ripostes, au risque de l’intensification du conflit, au risque de tuer des civils, au risque de débordements sordides, etc. Toutes les stratégies, toutes les négociations ont été consumées. Les accords d’Oslo ont été révélés comme une vaste supercherie, la solution à deux états comme un fantasme droit-de-l’hommiste impraticable, dont les négociations ont mené à la fragmentation des territoires de l’Autorité palestinienne. Fragmentation en cours d’intensification, par l’action stratégique des colonies de Cisjordanie, placée dans les interstices des territoires palestiniens pour rendre impossible le moindre territoire contigu, pratiquant le vol de terre et le meurtre quotidiennement, de la part des colons et d’une armée fanatisée. La solution à deux États n’est qu’une forme plus lente et patiente de cette campagne d’extermination, car elle n’annule aucunement le colonialisme settler et le grignotage continu qu’Israël entreprend sur l’Autorité palestinienne. Le Fatah, pacifié et prêt à la négociation, s’est révélé politiquement impuissant. La désobéissance civile, n’est elle qu’une voie directe et inutile vers la prison et le mépris. Il ne reste que la guerre ou la mort, le dernier cri d’un peuple qui s’éteint.

    La gauche sociale-colonialiste verse ses larmes, appelle à l’humanité, au bon sens, et à tous les sophismes possibles pour mettre au centre le nombrilisme émotionnel ou personnel, mais jamais le sens concret des événements dans le monde, et leurs implications dépassant l’échelle individuelle. Toutes les larmes du monde ne nettoient pas ce qui est en jeu actuellement : ce qui se joue n’est pas simplement un attentat terroriste suivi d’une riposte « excessive », c’est un génocide en cours depuis 70 ans. Ce n’est pas qu’une guerre parmi tant d’autres et ses victimes civiles dramatiques, c’est un système rodé construit par les colons pour l’extermination. L’assaut du 7 octobre, ses débordements tragiques comme ses avancées objectives pour la résistance, est un soupir dans la lutte contre la mort que mènent les Palestiniens. Le choc émotionnel, parfaitement compréhensible, n’est qu’un prétexte pour accélérer cette extermination colonialiste, et les vociférations des gauchistes impérialistes, un prétexte pour se voiler la face et retourner leurs vestes. C’est bien normal d’être ému face à la perte de la vie, mais l’émotion est ici à la fois bien sélective, et bien aveugle sur ce qu’est un système colonial. Pleurer sur les conséquences du présent ne devrait pas faire oublier l’ensemble du problème qu’Israël, peut importe le caractère politique de ses gouvernements, a imposé, car son existence même nécessite cette lutte entre colonisé et colon, l’un pour sa survie, l’autre pour le maintien du système colonial et de son but exterminatoire.

    Nous parlons d’un génocide, sans ambiguïtés, sans jeu rhétorique, sans approximation, et sans hyperboles, car c’est la réalité. Aucun argument n’est convaincant contre la définition, aux yeux de la définition du droit international (juridiction qu’Israël refuse de reconnaître) et de l’ONU, du caractère génocidaire de la guerre et de l’apartheid contre les Palestiniens. Les gauchistes colonialistes pourront vociférer et verser autant de larmes de crocodile qu’ils veulent, ils resteront en tort quant à l’emploi pleinement justifié de ce mot (devenu impossible à utiliser sans branle-bas de combat). Nous observons toutes les étapes d’un génocide et l’arrivée actuelle de sa phase finale.

    Nous l’avons déjà démontré, et nous le répétons : la résistance nationale palestinienne à Gaza combat un crime de génocide. Cette conclusion, nous la partageons avec Craig Mokhiber, un avocat spécialisé dans le droit international des Droits de l’Homme, et jusqu’à récemment directeur du bureau de New York du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, qui parle « d’un cas d’école de génocide » :

    « Le massacre actuel du peuple palestinien, ancré dans une idéologie coloniale ethno-nationaliste, dans le prolongement de décennies de persécution et de purge systématiques, entièrement fondées sur leur statut d’Arabes… ne laisse aucune place au doute. Il s’agit d’un cas d’école de génocide. »4

    Cette conclusion est également celle de Raz Segal, professeur agrégé d’études sur l’Holocauste et les génocides à l’université de Stockton, où il est également titulaire d’une chaire sur l’étude des génocides modernes, qui parle lui aussi « d’un cas d’école de génocide » :

    « La campagne israélienne visant à déplacer les habitants de Gaza, voire à les expulser vers l’Égypte, constitue un nouveau chapitre de la Nakba, au cours de laquelle quelque 750 000 Palestiniens ont été chassés de chez eux pendant la guerre de 1948 qui a conduit à la création de l’État d’Israël. Mais l’assaut sur Gaza peut également être compris en d’autres termes : comme un cas d’école de génocide se déroulant sous nos yeux. Je dis cela en tant que spécialiste des génocides, qui a passé de nombreuses années à écrire sur la violence de masse israélienne contre les Palestiniens. J’ai écrit sur le colonialisme de peuplement et la suprématie juive en Israël, sur la déformation de l’Holocauste pour stimuler l’industrie israélienne de l’armement, sur la militarisation des accusations d’antisémitisme pour justifier la violence israélienne contre les Palestiniens, et sur le régime raciste de l’apartheid israélien. Aujourd’hui, après l’attaque du Hamas samedi et le meurtre de masse de plus de 1 000 civils israéliens, le pire du pire est en train de se produire.

    En droit international, le crime de génocide est défini par “l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel”, comme l’indique la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide de décembre 1948. Dans son attaque meurtrière contre Gaza, Israël a proclamé haut et fort cette intention. Le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, l’a déclaré sans ambages le 9 octobre : “Nous imposons un siège complet à Gaza. Pas d’électricité, pas de nourriture, pas d’eau, pas de carburant. Tout est fermé. Nous combattons des animaux humains et nous agirons en conséquence”. Les dirigeants occidentaux ont renforcé cette rhétorique raciste en décrivant le meurtre massif de civils israéliens par le Hamas — un crime de guerre au regard du droit international qui a provoqué à juste titre l’horreur et le choc en Israël et dans le monde entier — comme “un acte purement diabolique”, selon les termes du président américain Joe Biden, ou comme une action reflétant un “mal ancien”, selon la terminologie de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Ce langage déshumanisant est clairement calculé pour justifier la destruction à grande échelle de vies palestiniennes ; l’affirmation du “mal”, dans son absolutisme, élude les distinctions entre les militants du Hamas et les civils de Gaza, et occulte le contexte plus large de la colonisation et de l’occupation.

    La convention des Nations unies sur le génocide énumère cinq actes qui entrent dans sa définition. Israël en commet actuellement trois à Gaza : “1. tuer des membres du groupe 2. Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe. 3. Infliger délibérément au groupe des conditions de vie calculées pour entraîner sa destruction physique totale ou partielle”. L’armée de l’air israélienne, selon ses propres dires, a jusqu’à présent largué plus de 6 000 bombes sur Gaza, qui est l’une des zones les plus densément peuplées au monde — presque autant de bombes que les États-Unis en ont largué sur l’ensemble de l’Afghanistan pendant les années record de leur guerre dans ce pays. Human Rights Watch a confirmé que les armes utilisées comprenaient des bombes au phosphore, qui mettent le feu aux corps et aux bâtiments, créant des flammes qui ne s’éteignent pas au contact de l’eau. Cela montre clairement ce que Gallant entend par “agir en conséquence” : il ne s’agit pas de cibler des militants individuels du Hamas, comme le prétend Israël, mais de déchaîner une violence meurtrière contre les Palestiniens de Gaza “en tant que tels”, dans le langage de la Convention des Nations unies sur le génocide. Israël a également intensifié son siège de Gaza, qui dure depuis 16 ans, le plus long de l’histoire moderne, en violation flagrante du droit humanitaire international, pour en faire un “siège complet”, selon les termes de M. Gallant.

    Cette tournure de phrase indique explicitement un plan visant à mener le siège à sa destination finale, à savoir la destruction systématique des Palestiniens et de la société palestinienne à Gaza, en les tuant, en les affamant, en coupant leur approvisionnement en eau et en bombardant leurs hôpitaux.

    Les dirigeants israéliens ne sont pas les seuls à tenir de tels propos. Une personne interrogée sur la chaîne 14, pro-Netanyahou, a demandé à Israël de “transformer Gaza en Dresde”. Channel 12, la chaîne d’information la plus regardée d’Israël, a publié un reportage sur des Israéliens de gauche appelant à “danser sur ce qui était Gaza”. Pendant ce temps, les verbes génocidaires — appels à “effacer” et à “aplatir” Gaza — sont devenus omniprésents sur les médias sociaux israéliens. À Tel-Aviv, une bannière portant l’inscription “Zéro Gazaoui” a été vue suspendue à un pont.

    En effet, l’assaut génocidaire d’Israël contre Gaza est tout à fait explicite, ouvert et sans honte. Les auteurs de génocides n’expriment généralement pas leurs intentions aussi clairement, bien qu’il y ait des exceptions. Au début du XXe siècle, par exemple, les occupants coloniaux allemands ont perpétré un génocide en réponse à un soulèvement des populations indigènes Herero et Nama dans le sud-ouest de l’Afrique. En 1904, le général Lothar von Trotha, commandant militaire allemand, a émis un “ordre d’extermination”, justifié par une “guerre raciale”. En 1908, les autorités allemandes avaient assassiné 10 000 Nama et avaient atteint leur objectif déclaré de “détruire les Herero” en tuant 65 000 Herero, soit 80 % de la population. Les ordres donnés par Gallant le 9 octobre ne sont pas moins explicites. L’objectif d’Israël est de détruire les Palestiniens de Gaza. Et ceux d’entre nous qui observent dans le monde entier manquent à leur responsabilité en les empêchant de le faire. »5

    Dans les projets coloniaux, spécifiquement d’installation, le génocide n’est qu’un moyen comme un autre à une fin. Dans la réalisation du projet colonial israélien, l’avenir de la nation palestinienne et des Palestiniens et Palestiniennes n’est qu’une contingence. La lutte démocratique anti-coloniale du peuple palestinien, pour le droit à l’autonomie de la nation palestinienne, est à Gaza également une lutte pour le droit à l’existence — physique — des Palestiniens et Palestiniennes.

    Gaza n’est ni une poche islamiste, ni une curiosité, ni une anomalie, c’est un camp de concentration massif. Les enclaves palestiniennes des zones A et B ne sont pas un proto-État offert au Fatah par la bonté sainte d’Israël, mais des Bantoustans destinés à faciliter l’éradication progressive. Le siège de Gaza est, des mots du gouvernement israélien, le début de la phase finale. Un document6 récemment révélé par Wikileaks révèle que seules trois solutions sont proposées par les services du renseignement israélien : le déplacement au Sinaï de tout les Gazaouis, l’occupation militaire complète ou l’extermination finale suivie du repeuplement. Ces trois solutions impliquent le génocide, la seule différence est l’intensité et la durée de ce processus. L’évacuation vers le sud de Gaza est un joli terme pour ce qui est nominativement un déplacement de masse, c’est-à-dire une forme préliminaire de nettoyage ethnique. Le fait qu’Israël bombarde également le sud, déterminé comme « sûr », est plutôt parlant.

    Pour alléger le poids de cette réalité, difficile à assumer, la campagne de déshumanisation bat donc son plein dans le monde occidental. Rien de plus ironique que de voir le cortège de médias occidentaux matraquant le public à coup de leçons paternalistes sur la propagande et la désinformation. Ses task force anti fake news, particulièrement aux aguets au cours du conflit russo-ukrainien face aux médias poutiniens, ne sont plus là que pour servir de la pure propagande mensongère, remplie de sophisme et de sémantique sélective, pour effacer la responsabilité collective de l’Occident dans le génocide commis par Israël. La récente affaire de l’hôpital bombardé à Gaza en est un exemple particulièrement grotesque, rappelant les fioles d’anthrax de Colin Powell, les « attaques sonores » cubaines, les « armes de destruction massive irakienne » et autres insanités collectives diffusées par les impérialistes.

    Le double standard est une arme de choix. À la lecture des médias occidentaux, le régiment néo-nazi ukrainien Azov est « une milice prétendument fasciste mais œuvrant pour la liberté de l’Ukraine, donc pardonnable », le Hamas des « terroristes barbares avides de sang et de bébés morts », la Russie un « monstre absolu envahisseur », Israël un « état démocratique œuvrant pour son auto défense ». La propagande d’État russe est « le démon totalitaire de l’ère de l’information », la soupe que servent Tsahal et Netanyahou une « simple position d’état parmi d’autres, raisonnable, démocratique et logique ».

    Nous exprimons ici une fatigue grandissante devant les journalistes, imbus d’une pseudo-mission sacrée appelant à leur vocation quasi christique, et se détachant complètement de leur rôle clé dans un système politique impérialiste, qui manifestement dépasse complètement leurs esprits, à l’heure même où leurs confrères alertent le monde inlassablement du cauchemar en cours et meurent par dizaines dans Gaza sous les bombes israéliennes. Dans le langage médiatique occidental, les Palestiniens « meurent », les Israéliens sont « assassinés », les otages palestiniens retenus sans fondement sont des « prisonniers terroristes », les otages israéliens du Hamas restent des otages. Le Hamas sont des bouchers armés de couteaux et de fusils soviétiques rouillés, Tsahal une armée régulière utilisant le phosphore et autres (gadgets high tech sordides) comme « riposte ». La rhétorique de la violence est, disons-le, particulière. Une rhétorique jugeant l’Arabe paré d’armes rudimentaires comme un barbare sauvage, mais la grande armée équipée de drones, de missiles dernier cri et de Glocks comme moderne et civilisée. Entre un Israélien des kibboutz fusillé et égorgé, et un Palestinien écrasé par le béton et brûlé par le phosphore, quelle différence fondamentale en termes d’effet, de traumatisme et de souffrances ? Nous pourrions jouer à rappeler la longue liste de crimes de guerres, tortures, massacres, viols et autres barbaries commises par Tsahal, de la Nakba à aujourd’hui, qui n’ont rien à envier en termes de violence pure aux exactions commises contre des civils israéliens le 7 octobre.

    La réponse est claire, l’Occident se refuse à voir le monde arabe autrement que par le prisme de la mort, du danger, de l’autoritarisme et de la misère, comme une grande masse grouillante inhumaine. Voir de jeunes gens branchés aux traits caucasiens brutalement assassinés lors d’une rave party terrifie, à juste titre, mais l’essence de l’Arabe, pour l’Occident, c’est d’être habillé de vêtements laids et sales, d’être décoiffé, d’être recouvert de poussière, de tripes et de sang. C’est le « drame inexplicable » de la condition du colonisé, il doit inspirer soit la sympathie détachée (comme on s’émeut d’un chien battu), soit la peur horrifiée quand on imagine son éventuelle réponse. Sa mort et sa misère n’ont pas de responsables car cela serait sa « nature ». Après tout, selon l’État d’Israël et ses alliés, les enfants palestiniens ne sont que des terroristes à venir, dont le cerveau est forcément lavé, et dont le seul destin est l’euthanasie. Cette déshumanisation est évidemment l’un des piliers du génocide. Les colonies d’installation et les centres impérialistes qui en sont complices sont des sociétés sociopathiques qui plongent la tête première dedans.

    Nous ne sommes pas surpris de voir les idiots sortir du bois pour exprimer les pires apologies de massacre. L’imbécile professionnel Pascal Praud parle de « simple riposte » face à la mort massive de civils palestiniens et bégaye à la moindre contradiction ; le comédien has been Tomer Sisley accuse toute protestation pour le droit à la vie des Palestiniens d’antisémitisme ; Raphael Enthoven juge de toute son exceptionnelle puissance de l’esprit quelle vie — entre le Palestinien et l’Israélien — vaut le plus (nous le remercions pour sa clairvoyance et son divin jugement) ; Alain Jacubowicz, président d’honneur de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), se permet de partager une citation génocidaire de la bouchère Golda Meir, argumentant que « les Arabes sont responsables de la nécessité de tuer leurs enfants », sur les réseaux sociaux (à un point que la Licra elle-même, pourtant habituée des positions nauséabondes et hypocrites, a dû désavouer publiquement).

    Toutes ces déclarations, plus psychopathiques les unes que les autres, ne soulèvent pourtant aucun branle-bas de combat dans le champ politico-médiatique. Est-ce encore la peine d’imaginer ce qu’il se serait passé si un argument antisémite au même contenu était avancé par un boutiquier du fascisme comme Dieudonné ? Nous sommes ravis de voir ce dernier être poussé vers la sortie de la place publique dans la marginalité, mais pourquoi laisserions-nous les imbéciles susnommés cavaler librement pour cracher un tel venin ? En revanche, ce même monde politico-médiatique français a passé des semaines à décortiquer les petites phrases des représentants de La France insoumise ou de Karim Benzema, atome par atome, pour y déceler le moindre signe de terrorisme islamiste, phrases qui étaient d’une neutralité notoire ou d’un pacifisme plutôt limpide. On voit bien la dégénérescence de notre pays quand on s’intéresse plus aux déclarations pacifiques d’un footballeur qu’aux milliers d’enfants palestiniens écrasés sous les décombres, le tout pour que le chef du ministère de l’Intérieur l’accuse d’être un agent secret de l’islamisme. Notre soldat national contre « l’antisémitisme et l’apologie du terrorisme », paré de sa plus belle petite loupe de détective, a la mémoire courte. Rappelons quand il paradait, dans la jeunesse de sa carrière politicienne, aux côtés de l’Action Française, pionnière de l’antisémitisme le plus rance et extrême en France. Quand un système politique et médiatique entier prend son peuple pour des abrutis, à ce point, il devient de plus en plus difficile de ne pas perdre complètement la raison.

    L’État français et notre cher président nous proposent deux solutions dissonantes selon ses interlocuteurs, l’une de parler de paix et de deux États (quand il rencontre le monde arabe et musulman), l’autre d’envoyer la coalition militaire contre Daech pour poursuivre l’extermination des Gazaouis (quand il est devant son allié colonialiste). On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Les Britanniques et les Américains ont déjà déplacé leur marine aux abords du levant. L’Iran, la Syrie et le Hezbollah hésitent à riposter et ouvrir des fronts au nord et sur le plateau du Golan, illégalement occupé par Israël. La solution de l’Occident et de son allié colonial est l’extermination à court ou long terme, la réponse hésitante des alliés diplomatiques et militaires de la résistance palestinienne avance à pas de loup dans l’inévitabilité de la guerre. Les pions sont posés et nous ne sommes pas à l’abri d’un conflit encore plus grand.

    Pour le siège de Gaza, nous ne pouvons qu’espérer un enlisement probable de Tsahal dans ses opérations terrestres, que cet assaut se transforme en bourbier impossible à régler, menant à la déroute et à la défaite, l’humiliation des Français et des Américains au Vietnam rendant cette option possible.7 Car ce que nous apprend l’histoire des guerres de libération nationale, c’est qu’une armée aussi militairement puissante que celles d’Israël et de ses alliés reste un tigre de papier.

    Le seul objectif souhaitable est la libération de la Palestine et la fin totale d’Israël, pour un état constitutionnellement plurinational (Juifs et Arabes), laïque, socialiste, respectant la diversité ethnique et confessionnelle. De la mer au Jourdain, la Palestine sera libre.

    1 Abraham Brumberg, « Anniversaries in Conflict: On the Centenary of the Jewish Socialist Labor Bund », Jewish Social Studies, Indiana University Press, Volume 5, Number 3, Spring/Summer 1999 (New Series), pp. 196 217, à l’adresse :

    https://muse.jhu.edu/article/18207

    2 « BACKSEAT – S03E05 – Spéciale guerre Hamas — Israël », chaîne YouTube Backseat, publié le 15 octobre 2023, à l’adresse :

    https://youtu.be/BkPpemu0JjI

    3 « Cleansed by the Torah, why these Afrikaners became Jews and moved to Israel », Haaretz, publié le 30 septembre 2021, à l’adresse :

    https://www.haaretz.com/israel-news/2021-09-30/ty-article/.highlight/cleansed-by-the-torah-why-these-afrikaners-became-jews-and-moved-to-israel/

    4 Ed Pilkington, « Top UN official in New York steps down citing ‘genocide’ of Palestinian civilians », The Guardian, publié le 31 octobre 2023, à l’adresse :

    https://www.theguardian.com/world/2023/oct/31/un-official-resigns-israel-hamas-war-palestine-new-york

    5 Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, publié le 13 octobre 2023, à l’adresse :

    https://jewishcurrents.org/a textbook case of genocide

    6 Jacques Pezet, « Que contient le document partagé par WikiLeaks, selon lequel Israël prévoit de déplacer les habitants de Gaza vers le Sinaï ? », CheckNews, Libération, publié le 31 octobre 2023, à l’adresse :

    https://www.liberation.fr/checknews/que-contient-le-document-partage-par-wikileaks-selon-lequel-israel-prevoit-de-deplacer-les-habitants-de-gaza-vers-le-sinai-20231031_7EHNI245HJBVXCMZV5LN5F3LTU/

    7 Thibault Lefèvre, « “C’est une base militaire sous une population civile” : pourquoi les tunnels de Gaza sont un problème stratégique majeur pour Israël », Franceinfo, publié le 2 novembre 2023, à l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/temoignage-c-est-une-base-militaire-sous-une-population-civile-pourquoi-les-tunnels-de-gaza-sont-un-probleme-strategique-majeur-pour-israel_6158031.html

  • L’espoir des colonisés

    Ce samedi 7 octobre, au 50anniversaire de la guerre israélo-arabe de 1973, l’ensemble des organisations et forces de résistance palestiniennes de Gaza ont lancé une opération militaire sur Israël. Cette offensive, qui prit l’armée et les services de renseignements de l’État colonial totalement de court, est une démonstration de la résilience, de la détermination et des capacités opérationnelles de la résistance palestinienne. Les barrières confinant Gaza ont été par endroits détruites au bulldozer pour y laisser passer des combattants, des commandos se sont infiltrés jusqu’au cœur du territoire palestinien occupé, le tout accompagné du tir de plusieurs milliers de roquettes, jusque sur Tel-Aviv.

    Cet évènement est la preuve incandescente que, malgré toute sa puissance technologique et militaire, l’État colonial israélien ne peut pas briser la lutte palestinienne pour sa libération de l’occupation coloniale. La richesse et les moyens de l’impérialisme ne sont pas suffisants pour étouffer le brasero de la résistance.

    Ce n’est pas seulement une preuve d’espoir pour les Palestiniens, mais pour les peuples colonisés du monde entier : le dominé n’est pas condamné à l’annihilation, car partout et toujours, la lutte pour le droit à l’existence nationale est possible. L’impérialisme et le colonialisme ne sont pas d’invincibles Léviathan, mais des colosses aux pieds d’argiles. La violence du vol des terres et des habitations, des déplacements de populations, des emprisonnements arbitraires, des exécutions politiques, des massacres de masse, des viols, des humiliations racistes, de la domination sous toutes ses formes et dans toutes ses occurrences, etc., peut avoir une réponse : la violence de la lutte pour la libération nationale et pour la révolution.

    À l’espoir des colonisés, répondent cependant deux corollaires : la névrose des colonialistes et la lâcheté des sociaux-chauvins. Le colonisé ne se laisse pas voler, déplacer, emprisonner, exécuter, massacrer, violer, humilier, etc., il combat la domination. Quoi de plus insupportable pour les colonialistes, ivres d’arrogance ? Le social-chauvin — celui qui est social en mots et chauvin en actes — s’empresse de rejoindre l’union sacrée contre le colonisé, se faisant défenseur « de gauche » (voir « marxiste ») de la colonisation. Pour ce faire, il faut une rhétorique, c’est-à-dire une gymnastique pour renvoyer dos à dos l’opprimé et l’oppresseur. Que ce soit par bêtise ou par opportunisme, le social-chauvin défend les intérêts objectifs du colonialisme et combat — tout aussi objectivement — la résistance anti-coloniale. Le social-chauvin ne défend pas le colonisateur, mais il ne défend pas non plus le colonisé, donc, il ne défend que le statu quo, et ainsi, in fine, il défend la colonisation.

    La lâcheté n’est pas que celle de ceux qui ne disent rien, c’est aussi celle de ceux qui veulent rester « raisonnables », c’est-à-dire neutres, impartiaux dans le conflit entre le dominé et le dominant. Cette retenue, qui est tout ce qu’il y a de plus humainement bas, prend pourtant l’avatar d’une pureté morale : la supériorité de celui qui a les mains propres, car il ne se salit pas dans la mêlée. L’« irréprochable » n’est pas moins criminel que l’« indifférent ».

    Face au crime contre l’humanité en soi qu’est le colonialisme, l’on peut choisir d’être un Sartre ou un Camus. Lors de la guerre d’Algérie (1954-1962), entre la résistance algérienne et l’État impérialiste français, deux figures médiatiques et intellectuelles de gauche incarnèrent deux conceptions diamétralement opposées de l’engagement contre l’oppression nationale : Sartre et Camus.

    En 1957, en commentant les attentats menés par le Front de libération nationale à Alger, Camus défendit que :

    « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère ».

    En 1961, dans sa préface de Les Damnés de la terre de F. Fanon, Sartre affirma, lui, quelque chose de radicalement différent :

    « En le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. ».

    Personne ne peut nier qu’un dominé est… dominé. Mais constater ce qui est n’a aucun intérêt politique si ce n’est pas comme prémisse d’une conclusion radicale : le renversement de la domination par le dominé. Il est très facile — et inutile — de s’indigner de tout le mal que l’on fait aux colonisés, car n’importe que ce qui transforme ! Or, dans le cas de la colonisation, ce qui transforme, c’est bien le renversement d’un peuple dominant par un peuple dominé. Selon un Camus, l’oppression serait regrettable, mais la résistance à l’oppression serait plus regrettable encore.

    Cette indignation de colon va de pair avec une bienséance de colon : le colonisé devrait résister à la violence sans violence, combattre la barbarie en restant vertueux, agir avec le respect pour la vie et la dignité que n’a pas celui contre lequel il agit, etc. En bref, il n’aurait le droit de se défendre que dans l’abstrait, c’est-à-dire sur un champ de bataille métaphysique, car la « guerre idéale » n’existe pas, et que même les guerres les plus justes ne sont jamais idéales.

    Aujourd’hui, au lendemain d’une offensive sans précédent de la résistance palestinienne, la rhétorique dominante est coloniale : Israël a le « droit » d’exister, donc, la Palestine a le « droit » de mourir. Cependant, c’est bien la rhétorique sociale-chauvine qui est la plus dangereuse : la Palestine a le « droit » d’exister, mais seulement à la condition d’être pure et immaculée.

    Voilà le problème : la résistance palestinienne n’est ni pure ni immaculée. Le front uni (de facto) pour la libération nationale de la Palestine, la joint operation room qui a mené l’offensive du 7 octobre, est composée d’un large éventail d’organisations (et de leur branche militaire respective), notamment les maoïstes du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Cependant, le parti dominant dans cette union est le Hamas, un parti politique islamiste et antisémite, au pouvoir sur la bande de Gaza depuis 2007. Selon le social-chauvin, les colonisés n’ont le droit de se révolter que sous conditions, c’est-à-dire si et seulement s’ils sont de « bons » colonisés, or, de toute évidence, les palestiniens ne sont pas de « bons » colonisés.

    Ici, nous voulons rappeler quelques évidences pour toute personne se réclamant du communisme. Le dominé répond à ce que lui impose le dominant, seul ce dernier a le « choix » d’exercer et de perpétuer sa domination ou non, le dominé, lui, n’a le choix que de subir celle-ci ou d’y résister. Il n’existe, relativement à la colonisation, que deux positions fondamentales et fondamentalement antagoniques, qui se rejettent l’une l’autre et excluent la possibilité de toute position intermédiaire : la lutte pour la libération nationale, ou la colonisation. Cette question qui n’admet qu’une réponse fatalement binaire est une première et incontournable étape. Soit le dominé a le droit de se battre pour son droit à exister, soit il n’en a pas le droit. Soit la colonisation est un crime contre l’humanité, soit elle est justifiée. Soit l’on accepte la seule conclusion progressiste possible, soit l’on se joint à la réaction.

    Pour un communiste, il est évident que la résistance contre le colonialisme (la domination politique directe et ouverte d’un État sur un peuple) et l’impérialisme (l’exploitation internationale) est une guerre juste. Les peuples ont non seulement un droit à l’autodétermination, mais pour les peuples colonisés, ce droit prend la forme du droit à la résistance contre la colonisation, et prend un caractère non seulement national mais également progressiste qui n’est plus contingent mais qui devient nécessaire. Non seulement les communistes ne doivent pas s’opposer à la libération nationale des peuples (selon leur droit à l’autodétermination), mais ils doivent infailliblement soutenir les luttes anti-coloniales et anti-impérialistes, comme étant nécessairement progressistes.

    La lutte contre la colonisation se justifie en elle-même, elle n’est pas subordonnée à la qualité morale ou politique des colonisés.

    Or, la libération nationale, comme dit précisément, n’est ni une lutte « idéelle » ni une lutte « idéale ». Elle a une fin — l’autonomie politique de la nation palestinienne — à laquelle il ne peut y avoir qu’un moyen : la lutte armée. Le colon est équipé, le colon n’a ni retenue ni morale, le colon ne recule devant aucune extrémité. Voilà à quoi répond le colonisé. La voie parlementaire et légale n’est — comme ailleurs — qu’une impasse, l’histoire du 20siècle le prouve d’une manière si unilatérale que l’écrire relève de la tautologie. Cependant, car l’idéologie dominante œuvre de tout son poids à draper l’évidence du non-sens, en faisant du résistant un terroriste, nous sommes contraints d’inscrire noir sur blanc ces allants de soi : la liberté est toujours au bout du fusil.

    • Il est juste de lutter contre l’État colonial d’installation qu’est Israël.
    • Il est juste de lutter contre ou malgré les colons israéliens, en leur qualité de prolongement direct, conscient et actif de l’État colonial d’installation dans la colonisation.
    • Il est inévitable que la lutte contre l’État colonial d’installation qu’est Israël implique des dommages collatéraux et des sacrifices chez les colons « neutres », en leur qualité de prolongement indirect, inconscient et passif de l’État colonial d’installation dans la colonisation.

    Le dominé a le droit de se libérer de la domination, et même si cette lutte ne peut pas justifier tous les moyens (dans l’absolu), elle peut justifier tous les moyens nécessaires à cette libération. Une lutte pour la libération nationale n’est jamais pure (idéelle), et elle n’est jamais propre non plus (idéale) : toute guerre est sale. Le caractère intrinsèquement asymétrique de la guerre juste du colonisé contre le colonisateur rend d’autant plus nécessaires les victimes civiles chez les colons. À guerre asymétrique d’un peuple sans État contre un État, stratégie et tactique asymétrique. Celle-ci n’est pas une guerre entre deux États ni entre deux populations égales, mais la guerre d’un peuple qui est opprimé contre le peuple qui l’opprime : la frontière entre combattant et civil n’a plus de sens lorsque la population de colons elle-même est une des armes de l’État colonial d’installation. Le plus « irréprochable » des colons, autant que le plus « indifférent », n’est pas « innocent ».

    La naïveté des privilégiés faisant la fête à quelques kilomètres de Gaza, où un peuple enchaîné subit humiliation et exaction quotidiennement, a été rattrapée par la réalité de la guerre : une spirale de brutalité insoutenable emportant aussi les plus insouciants. Il est normal et compréhensible d’être choqué, effrayé, dégoûté, etc., par celle-ci. Mais l’aversion naturelle et saine contre la violence ne peut pas être la feuille de vigne de la lâcheté politique sociale-chauvine. Une guerre juste ne justifie pas tous les actes en son nom, ce n’est pas un absolu et certains de ses excès ne sont pas tolérables. Mais la guerre juste n’est pas une guerre propre, aucune ne l’est — par définition. Il n’existe pas de violence qui ne resterait que dans la mesure du raisonnable et de l’ordonnée. Autrement dit, soit l’on accepte la violence, soit l’on ne l’accepte pas, mais l’on ne peut pas espérer une violence qui ne déborde pas. L’on en revient à notre dilemme : la libération nationale et la violence, ou la colonisation. Libération nationale et violence sont inextricablement liées — il n’y a pas l’un sans l’autre ! Soit l’on se positionne avec et pour elles, soit l’on se positionne sans et contre elles : les louvoiements les plus sincères comme les plus méprisables ne nous ramèneront qu’à ce point de départ.

    Évidemment, dans le cas palestinien, le Hamas est un parti réactionnaire islamiste qui ne vise pas la révolution communiste, et la virulence de son antisémitisme n’est pas à démontrer. Mais dans le contexte colonial que connaît aujourd’hui la Palestine, il joue un rôle indéniablement progressiste en luttant pour la libération nationale. L’existence de Israël, c’est-à-dire la colonisation de la Palestine, est autrement plus criminelle que tout ce que le Hamas ne pourra jamais faire dans sa lutte anti-coloniale. Aujourd’hui, ce ne sont pas les Israéliens qui subissent depuis 2007 le siège de Gaza, qui connaissent un régime d’apartheid et sont parqués dans des ghettos, qui sont expulsés de leurs maisons et de leurs terres, qui sont systématiquement agressés, enfermés et humiliés, et dont la nation est menacée de disparation. Ici, « nation » n’est pas une abstraction, mais une très concrète réalité : celle que tous les Palestiniens et toutes les Palestiniennes connaissent depuis maintenant plus de 70 ans.1

    Toutes les déplorations des rhétoriques respectivement colonialistes et sociales-chauvines, c’est-à-dire les injonctions morales bourgeoises colonialistes, se retournent contre elles ! Qui sont les victimes ? Les Palestiniens et Palestiniennes. Qui sont les bourreaux ? L’État colonial israélien et ses colons. Tous les arguments pro-Israël sont, en face de ce qui est, des arguments pro-Palestine, selon leurs propres raisonnements et leurs propres injonctions morales.

    Certains demandent « et si le Hamas prenait le pouvoir en Palestine libérée ? », nous répondons qu’il s’observera alors une situation très analogue à celle que les Palestiniens connaissent déjà aujourd’hui, non pas dans l’imaginaire d’une uchronie mais dans la très concrète réalité présente. Ce, à la différence que la nation israélienne, étant une nation coloniale, n’a pour seul droit que celui de cesser d’être coloniale (précisément). Cela ne signifie pas qu’une hypothétique oppression des Israéliens par un État palestinien serait juste. L’antisémitisme et l’islamisme n’en deviendraient pas moins respectivement criminels et réactionnaires, pas plus dans ce scénario qu’ils ne le sont dans le présent. Ceci dit, le droit à l’existence de la nation d’Israël, parce qu’elle est coloniale, est subordonné au droit à l’existence de la nation de Palestine : car l’un prime sur l’autre, l’existence et les conditions d’existence de l’ancienne nation dominante est conditionnée par l’ancienne nation dominée. En premier lieu, Israël n’a de droit d’exister que si et dans la mesure où la Palestine libre le permettrait.

    Il est juste de parler de l’antisémitisme du Hamas, mais quid de l’ethno-nationalisme essentiel à Israël ? Quid de l’idéologie coloniale et raciste au dernier degré très largement dominante chez les colons et l’ensemble de leurs partis (de la majorité comme de l’opposition), syndicats, médias et autres associations et institutions ? Pensons-nous que le Hamas et l’État colonial israélien se vaudraient, qu’ils seraient finalement deux faces d’une même pièce ? Non, car le premier lutte pour la libération, là où le second lutte pour la colonisation. Il est normal d’être révulsé par les victimes et les morts de la guerre israélo-palestinienne, mais quid alors de la très grande majorité des pertes palestinienne ?2 Quid de la disproportion entre les tirs de roquette des assiégés (dont la majorité ne touche pas leur cible protégée par le « dôme de fer ») et de ceux qui assiègent ? L’injonction morale n’est qu’à sens unique, car elle n’est que colonialiste. Le social-chauvin qui condamne « les violences des deux côtés » n’est pas moins réactionnaire que le colonialiste — mais il est plus lâche.

    Considérer à égalité deux choses qui ne sont pas égales, c’est faire un double standard (de la même manière que l’on ne multiplie pas 1 et 2 par le même nombre pour obtenir 4). Rejeter dos à dos celui qui attaque et celui qui se défend, car celui qui se défend aurait des idées analogues à celui qui attaque, c’est prendre parti pour celui qui attaque contre celui qui se défend. De plus, dans la bouche des colonialistes et des sociaux-chauvins, la réalité (!) semble peser le même poids que l’imaginaire, c’est-à-dire que dans leur rhétorique, ce qui est et continue d’être aurait la même valeur que ce qui pourrait être, dans un éventuel futur. Une position politique n’est pas métaphysique, elle répond au présent et à la réalité, pas à des fantasmes et à des injonctions morales. Se positionner dans le contexte actuel comme si le Hamas avait pris le pouvoir dans une Palestine libérée est le comble de l’absurdité. Ceci dit, rappelons que malgré ce qui est martelé dans l’hégémonie médiatique des centres impérialistes, l’offensive du 7 octobre n’a pas été celle que du Hamas, mais de l’ensemble des forces de résistance palestinienne, sous la direction militaire de la joint operation room.

    L’indécence de celles et ceux qui cherchent à se soustraire aux impératifs réels de la libération nationale réelle, c’est-à-dire à la reconnaissance de la nécessité, et donc de la légitimité, de la violence telle qu’elle est, et non pas telle que l’on aimerait qu’elle soit, apparaît avec une netteté d’autant plus éclatante au vu de la situation palestinienne. Les Palestiniens, plus particulièrement ceux de la bande de Gaza, ne résistent pas seulement à la colonisation, mais à un génocide colonial dont se rend coupable Israël.

    C. Ingrao, historien français spécialiste du nazisme, a opéré dans ses travaux une distinction entre le « laisser mourir » et le « faire mourir ». Dans le Generalplan Ost, c’est-à-dire le projet de colonisation du Lebensraum allemand en Europe de l’Est, l’ambition explicitement génocidaire nazie (l’extermination des juifs d’Europe, des Slaves et de toutes les autres populations jugées biologiquement « indésirables ») ne concevait pas de différence fondamentale entre la méthode du « laisser mourir » et celle du « faire mourir », l’un n’étant que l’intensification de l’autre. Le projet nazi, étant un projet colonial d’installation, ne pouvait tolérer sur son futur sol national des impuretés biologiques (sic), qu’elles soient juives ou slaves : leur disparition était une nécessité évidente. En résumé, le « laisser mourir » n’est en puissance pas moins qualitativement génocidaire que le « faire mourir », et ce tant factuellement que selon les nazis eux-mêmes. Par exemple, l’extermination des Slaves était supposée se faire principalement par un simple processus d’extraction de denrées alimentaires vers l’Allemagne, devant aboutir à la mort « naturelle » des populations slaves. Dans le cas juif, avant l’élaboration de la Solution finale, l’exil sur Madagascar avait été envisagé, non pas à la place mais comme autre méthode du génocide : le déplacement d’environ 10 millions d’individus sur une île qui était déjà alors incapable de subvenir aux besoins de sa population indigène. Si cette hypothèse s’était réalisée, Madagascar n’aurait qualitativement pas été différente d’un immense ghetto de Varsovie.3

    « Laisser mourir » et « faire mourir » ne sont que deux moyens d’une même fin, pour un même résultat.

    La définition du génocide, reconnue par le droit international, est la suivante :

    « Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

    a) meurtre de membres du groupe ;

    b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

    c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

    d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

    e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »4

    L’on peut en extraire trois critères essentiels à la définition de ce qui est et de ce qui n’est pas un génocide. Premièrement, le crime de génocide concerne « en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » ; deuxièmement, il est intentionnel ; et troisièmement, il est méthodique et systématique (« le meurtre de membres du groupe, l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, et/ou le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe »).

    Le raisonnement de C. Ingrao est cohérent avec la définition internationale du génocide, en ce que dans les 5 méthodes possibles listées pour le crime de génocide, le « laisser mourir » et le « faire mourir » sont confondus.

    Or, quelle est la situation à Gaza ?

    « La bande de Gaza compte environ 2,1 millions d’habitants, dont quelque 1,7 million de réfugiés palestiniens. Depuis au moins une quinzaine d’années, la situation socio-économique de la bande de Gaza ne cesse de se dégrader.

    Un blocus terrestre, aérien et maritime a été imposé par Israël à la suite de la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en 2007. Il ne reste désormais que très peu d’options aux habitants de Gaza, qui ont subi une punition collective en raison du blocus qui continue d’avoir un effet dévastateur, car les mouvements de la population vers et depuis la bande de Gaza, ainsi que l’accès aux marchés, restent sévèrement limités. Le secrétaire général des Nations unies a constaté que le blocus et les restrictions qui y sont liées sont contraires au droit humanitaire international, car ils ciblent la population civile et lui imposent des difficultés, la pénalisant de fait pour des actes qu’elle n’a pas commis.

    La sécurité alimentaire à Gaza s’est détériorée, 63 % de la population de la bande de Gaza souffrant d’insécurité alimentaire et dépendant de l’aide internationale. Les divisions intrapalestiniennes persistantes exacerbent la crise humanitaire et la crise de la prestation de services sur le terrain. Avec 81,5 % de la population vivant dans la pauvreté, un taux de chômage global de 46,6 % (48,1 % pour les réfugiés palestiniens vivant dans les camps) à la fin du troisième trimestre 2022 et un taux de chômage de 62,3 % chez les jeunes (15-29 ans, réfugiés et non-réfugiés), la situation humanitaire déjà fragile à Gaza menace de se détériorer davantage. L’économie et sa capacité à créer des emplois ont été dévastées, ce qui a entraîné l’appauvrissement et le déclin d’une société hautement qualifiée et bien éduquée. L’accès à l’eau potable et à l’électricité est toujours en situation de crise et a un impact sur presque tous les aspects de la vie. 95 % de la population n’a pas accès à l’eau potable. L’électricité est disponible en moyenne 11 heures par jour à partir de juillet 2023. Cependant, la pénurie continue d’électricité a gravement affecté la disponibilité des services essentiels, en particulier les services de santé, d’eau et d’assainissement, et continue de saper l’économie fragile de Gaza, en particulier les secteurs de la fabrication et de l’agriculture. »5

    Aujourd’hui, la bande de Gaza est décrite par l’unanimité des rapports d’organisme internationaux comme un lieu « invivable » :

    « En 2012, les Nations unies ont publié un rapport alarmant sur l’avenir de la bande de Gaza, avertissant que d’ici 2020, en l’absence de mesures correctives urgentes, le territoire ne serait plus un “endroit vivable”. Le rapport ajoutait : “Il n’y aura pratiquement plus d’accès fiable à des sources d’eau potable, les normes en matière de soins de santé et d’éducation auront continué à se dégrader, et la vision d’une électricité abordable et fiable pour tous ne sera plus qu’un lointain souvenir pour la plupart”.

    Ces prévisions désastreuses d’une infrastructure défaillante incapable de répondre aux besoins de deux millions d’habitants de Gaza se sont malheureusement concrétisées. Selon Save the Children, 90 % de l’eau potable de Gaza est impropre à la consommation humaine, l’électricité n’est disponible que 2 à 4 heures par jour, les maladies d’origine hydrique se multiplient, les services de santé et d’urgence sont en panne et les aliments frais ne sont pas disponibles en raison du manque de réfrigération.

    Avec plus de 108 millions de litres d’eaux usées non traitées déversées quotidiennement dans la mer Méditerranée, plus de 60 % de la mer est contaminée et les eaux souterraines sont de plus en plus compromises par les polluants. Gaza est véritablement devenue un endroit invivable et, pourtant, deux millions de Gazaouis sont contraints de vivre dans ce qui est décrit comme la plus grande prison à ciel ouvert du monde. »6

    En bref, les conditions matérielles d’existences qui sont imposées aux Gazaouis ne permettent actuellement pas une survie normale, et si les tendances constatées ces 15 dernières années se poursuivent, alors dans un futur proche elles ne permettront plus la survie. Gaza est un immense camp de réfugiés, assiégé, dont les habitants sont privés de droits politiques élémentaires, y compris de circulation. Cette population, c’est-à-dire les colonisés, est par sa simple existence un obstacle au projet de peuplement ethno-nationaliste de l’État colonial israélien, en cette qualité, il n’existe aucun scénario où Israël leur accorderait le droit au retour, car cela contreviendrait à l’essence politique de ce qu’est Israël et son État : une colonie d’installation. Il faut donc coloniser et peupler, et ce en lieu et place des populations préexistantes ! Cette logique est aussi froide qu’implacable. La multiplication des colonies illégales et le siège de Gaza sont des preuves de cette réalité. Les Palestiniens n’ont pas de place dans ce projet, d’abord en tant que nation, mais aussi en tant que menace biologique. Israël se définissant racialement (officiellement depuis le 19 juillet 2018), il faut donc que les gènes « indésirables » restent les plus minoritaires possibles.7 Le nettoyage ethnique est une simple voie de conséquence. À Gaza, les Palestiniens ne peuvent pas s’enfuir, donc ils sont priés de mourir.

    Ici, nous avons donc, premièrement, une « partie » d’un « groupe national » (les Palestiniens Gazaouis), deuxièmement, une intention de destruction de celui-ci (le projet colonial d’installation), et troisièmement, la méthode systématique de la « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle » (le siège de Gaza).

    Israël « laisse mourir » les Gazaouis. Israël se rend coupable d’un génocide colonial sur les Palestiniens de Gaza.

    Après l’assaut palestinien du 7 octobre, les forces israéliennes ont engagé un bombardement continu de Gaza en représailles, détruisant délibérément des infrastructures et habitations civiles. Quoi de plus normal ? Ce n’est pas contre le Hamas qu’est en guerre Israël, mais bien contre le peuple palestinien en sa qualité d’obstacle à son projet colonial. Ce 9 octobre, Israël a annoncé que le siège sur l’enclave devenait « total ». Le ministre de la Défense israélienne, Yoav Gallant, a commenté : « Pas d’électricité, pas d’eau, pas de gaz. […] Nous combattons des animaux et nous allons donc les traiter comme tels. ».

    L’État colonial israélien exprime ici son intention d’approfondir le « laisser mourir ». Reprenant les poncifs les plus classiques de la rhétorique colonialiste et génocidaire, le colonisé est animalisé, sa menace est dépolitisée et racialisée : le combat est entre deux entités biologiques.

    Ce pour quoi se battent aujourd’hui les Palestiniens, et plus particulièrement les Gazaouis, ce n’est pas seulement leur droit à la liberté nationale — une Palestine libre —, mais bien leur droit à l’existence — la résistance au génocide colonial.

    Unité communiste soutient et défend le front uni de la résistance palestinienne et sa guerre juste contre l’État colonial israélien et son génocide colonial, jusqu’à la libération de la Palestine.

    Nous soutenons et défendons le front uni de la résistance palestinienne, y compris lorsque ce dernier est sous la direction du Hamas. Nous le soutenons et le défendons comme les communistes ont soutenu et défendu le front uni de la résistance chinoise contre le colonialisme du Japon Shōwa, et celui de la résistance algérienne contre le colonialisme français, y compris lorsque ces derniers étaient menés par les nationalistes et anticommunistes respectivement du Kuomintang de Chiang Kai-shek, et du Front de libération national. La stratégie du front uni, pour la plus grande horreur des sociaux-chauvins, est la première des évidences dans les luttes de libération nationale.

    Les Palestiniens et Palestiniennes possèdent un droit inaliénable et inconditionnel à la résistance contre le colonialisme et l’ethno-nationalisme israélien, incarnés par l’État colonial israélien et ses colons.

    Dans cette lutte, faire peser la charge morale sur le dominé, plutôt que sur le dominant, c’est-à-dire sur celui qui est colonisé plutôt que sur celui qui colonise, c’est porter la rhétorique des dominants contre les dominés : aliéner son discours à la réaction. Aussi réactionnaire et antisémite le Hamas est-il, ce n’est pas lui qui colonise et génocide. Pourtant, les discours colonialistes et sociaux-chauvins sont délibérément concentrés sur son action, malgré l’asymétrie et la disproportion des moyens avec l’État colonial d’Israël.

    En tant que communistes, nous ne répondons pas à des expériences de pensée hypothétiques ou à des normes métaphysiques, mais bien à une réalité concrète et actuelle. Aujourd’hui, en Palestine, ce ne sont pas les Israéliens qui sont opprimés. Ce ne sont pas les Israéliens qui sont massivement déplacés et tués depuis 70 ans par une armée coloniale. Ce ne sont pas les Israéliens qui sont parqués dans des ghettos et des camps de réfugiés. Ce ne sont pas les Israéliens qui connaissent un régime d’apartheid sur leur propre sol national. Ce n’est pas Tel-Aviv qui est victime d’un siège génocidaire depuis plus de 15 ans.

    Le 7 octobre n’a pas été la date d’une offensive décisive, certes, mais elle a été celle de l’espoir des colonisés, de Palestine et du monde entier : Gaza ne va pas se « laisser mourir ».

    1 Human rights watch, « A Threshold Crossed, Israeli Authorities and the Crimes of Apartheid and Persecution », à l’adresse :

    https://www.hrw.org/report/2021/04/27/threshold-crossed/israeli-authorities-and-crimes-apartheid-and-persecution

    Human rights watch, « Israel: 50 Years of Occupation Abuses », à l’adresse :

    https://www.hrw.org/news/2017/06/04/israel-50-years-occupation-abuses

    Amnesty International, « Israel’s apartheid against Palestinians: Cruel system of domination and crime against humanity », à l’adresse :

    https://www.amnesty.org/en/documents/mde15/5141/2022/en/

    2 Statista, « The Human Cost Of The Israeli-Palestinian Conflict », à l’adresse :

    https://www.statista.com/chart/16516/israeli-palestinian-casualties-by-in-gaza-and-the-west-bank/

    3 Les voix de l’histoire, « La promesse de l’Est. Christian Ingrao. », à l’adresse :

    https://youtu.be/scmCIps-Gx4

    4 Nations unies, Bureau de la prévention du génocide et de la responsabilité de protéger, « Génocide », à l’adresse :

    https://www.un.org/fr/genocideprevention/genocide.shtml

    5 Nations unies, « La bande de Gaza », à l’adresse :

    https://www.unrwa.org/where-we-work/gaza-strip

    6 Open democracy, « UN’s warning that Gaza will not be a ‘liveable place’ by 2020 has been realised », Stephen McCloskey, à l’adresse :

    https://www.opendemocracy.net/en/north-africa-west-asia/uns-warning-that-gaza-will-not-be-a-liveable-place-by-2020-has-been-realised/

    Nations unies, « Gaza in 2020, a liveable place? », à l’adresse :

    https://www.unrwa.org/userfiles/file/publications/gaza/Gaza%20in%202020.pdf

    Save the children, « Gaza : 1 million children suffering in ‘unlivable’ conditions », à l’adresse :

    https://www.savethechildren.org.uk/news/media-centre/press-releases/gaza-1-million-children-suffering-unlivable-conditions

    7 Le Monde diplomatique, « Israël devient une “ethnocratie” », Charles Enderlin (accès libre, septembre 2018), à l’adresse :

    https://www.monde-diplomatique.fr/59027

  • Sur le coup d’état au Niger

    Sur le coup d’état au Niger

    Le 26 juillet dernier a eu lieu un coup d’État au Niger, entraînant une situation géopolitique complexe sur le continent.

    La France dominait l’Afrique au début des années 2000, avec une capacité de modelage du paysage politique, comme avec l’opération licorne en Côte d’Ivoire, mobilisant 4000 militaires entre 2002 et 2005, puis 3000 les années suivantes. C’est pour elle un espace quasiment vital économiquement, possédant plusieurs matières premières (uranium, cobalt…)

    Adopté en 1964 sous la pression du « Groupe de Monrovia », le principe d’intangibilité des frontières a figé les tracés datant de la colonisation. Ce principe devait permettre d’éviter d’innombrables guerres de repartage et de redécoupage. Mais il a aussi figé une géométrie étatique sans tenir compte des peuples, des réseaux économiques, des désirs populaires. Les frontières coloniales avaient été conçues spécifiquement pour éviter la formation de groupes homogènes capables de s’ériger en nation. La perpétuation de ces tracés a favorisé la celle de la domination néocoloniale. Aujourd’hui, nous assistons à l’effondrement de certaines entités, comme le Mali.

    Dans l’ensemble, l’emprise s’est affaiblie avec le développement de guérillas, hélas pour la plupart sous le flambeau réactionnaire djihaddiste, tout en faisant des concessions sur leur programme. AQMI, Al-Qaida au Maghreb Islamique reprend ainsi les revendications nationalistes touareg. Fin 2022 c’est l’opération Barkhane qui s’est terminée, après 8 ans d’opérations militaires au Tchad, Niger, Mali et Burkina Faso ainsi que des bases arrière au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon. Il y a eu une fuite en avant : plus les interventions étaient nombreuses, moins elles étaient acceptées, et plus il y avait de chaos, l’exemple de la Libye restant dans toutes les mémoires.

    Dans les années 1990, les rivalités sont le plus souvent entre anglophones et francophones, culminant avec l’affrontement autour du Rwanda, sinistrement sanglant. D’autres forces contestent le monopole occidental sur l’Afrique (Chine, Russie), en portant une image résolument en rupture avec celle des puissances dominantes « traditionnelles ». La Russie a réussi à s’implanter à la fois par l’aide d’État à État, à la fois par Wagner — parfois en soutenant les deux camps, comme au Soudan et en jouant sur une image neutre. Elle n’a pas hésité à appuyer sur les sentiments antifrançais, parfois simplement en soulignant les méfaits coloniaux, mais en inventant également des crimes.1

    Avec la guerre en Ukraine, le ressentiment envers l’occident s’est accentué : le deux poids deux mesures vis-à-vis du traitement des réfugiés et des moyens pour le développement a attisé les rancœurs. Les aides prévues pour l’Afrique ont été aspirées vers l’Ukraine. Aucun pays d’Afrique n’a pris de sanctions contre la Russie. Beaucoup sont dépendants de ses exportations de blé, et donc exaspérés de voir l’Occident fournir des armes à la résistance ukrainienne. Même pendant le conflit, les Russes continuent de marquer des points.2

    Bien qu’étant une excuse commode pour permettre de détourner l’attention du rejet occidental, Wagner n’est pas la force dominante du coup d’État au Niger, mais est déjà impliqué dans le conflit. La Russie appelle directement à calmer les tensions, promouvant une recherche de solution diplomatique.3

    Les Nigériens n’acceptent plus d’avoir un pays extrêmement riche en sous-sol, mais dont la situation s’est dégradée profondément. Les militaires, menés par le général Abdourahamane Tiani, ont chassé le pouvoir en place, et enfermé le président élu Mohamed Bazoum. Ils ont convaincu une partie de la population avec des discours antifrançais et prorusses. Depuis la situation est bloquée : une intervention de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) serait très mal vue parce qu’ils passeraient pour des supplétifs de l’armée française. Une intervention occidentale semble impossible, malgré les multiples échecs de la France (Mali, Burkina Faso). En réalité les marges de manœuvre sont minces, restreintes à des menaces militaires sans intervention du côté de la CEDEAO, des menaces économiques et diplomatiques de la part de la France.4

    La situation est révélatrice : l’impérialisme français et les impérialismes occidentaux ont de moins en moins les moyens de pouvoir tenir leurs prés carrés. Cependant, le remplacement par un autre impérialisme n’est pas nécessairement un progrès immense, c’est un changement de maître. L’Afrique (et l’Amérique Latine) restent des espaces qui sont maintenus dans un rôle d’extraction des matières premières, et qui sont dans une relation de dépendance avec le reste de l’économie mondiale. L’argent de l’extraction entretient des élites corrompues et inféodées aux impérialistes.

    Il est positif que l’Occident soit chassé d’Afrique, mais la solution ne peut venir que du développement africain. Cela demande un appui non pas à des juntes, mais à des forces politiques communistes, qui peuvent doter l’Afrique et les Africains d’une vraie indépendance. En tant qu’anti-impérialistes, nous devons continuer de lutter contre notre propre impérialisme, mais aussi soutenir activement les organisations en lutte sur place. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous sommes dans l’ICOR, avoir un engagement et des liens concrets avec des camarades du monde entier, notamment en Côte d’Ivoire (PCPCI), Congo (ORC), Égypte (RCP), Cameroun (UPC-Manidem), Kenya (CPK), Maroc (MMLPL), Afrique du Sud (CPSA ML), Togo (PCT) et Tunisie (PPDS). Ils sont unanimes à souligner que l’impérialisme occidental, et particulièrement français, sont responsables d’une part immense de la souffrance sahélienne. Les valeurs universalistes occidentales s’arrêtent aux plages de la Côte d’Azur, en dessous, cela reste le règne de la loi coloniale.5

    1 https://www.ege.fr/infoguerre/les-effets-de-linfluence-russe-sur-le-mali-par-rapport-la-cote-divoire

    2 https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/mali-comment-la-russie-souffle-sur-les-braises-du-sentiment-anti-francais_4912069.html

    3 https://www.capital.fr/economie-politique/le-groupe-wagner-nest-pas-responsable-du-coup-detat-au-niger-selon-sebastien-lecornu-1476236

    4 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/08/09/niger-comprendre-la-situation-apres-le-coup-d-etat-en-six-questions_6184961_3212.html

    5 https://www.bfmtv.com/international/afrique/coup-d-etat-au-niger-qu-est-ce-que-la-force-en-attente-dont-la-cedeao-a-annonce-le-deploiement_AN-202308110486.html

    https://www.20minutes.fr/monde/niger/4048859-20230812-coup-etat-niger-cedeao-temporise-tandis-sante-president-mohamed-bazoum-inquiete

  • Nos amis les mélenchonnistes

    Misogynie et opportunisme

    Cette année la France Insoumise fut bouleversée par une affaire récurrente au sein de la gauche : un cadre accusé et condamné pour des violences conjugales. Dès le départ, une frange du parti prit la défense de l’accusé, jusqu’à Mélenchon lui-même. Son soutien n’a jamais faibli, ainsi le 5 juin il déclarait que Quatennens reviendrait dans la course (des présidentielles 2027). Un président qui tape et harcèle sa femme ? C’est donc ce que les réformistes ont de mieux à nous proposer.

    Les réactions à chaud sur cette affaire ont pu montrer un phénomène que nous retrouvons au sein de toute la gauche, même radicale ou extra-parlementaire. C’est l’effet d’entre-soi masculin (ou « groupe de mec »), les organisations, syndicats et partis étant souvent composés d’une majorité d’hommes, qui engendre une misogynie ambiante qui finit par habiter même les femmes de ces structures. Ainsi on s’habitue très vite aux blagues et réflexions misogynes, aux comportements sexistes des hommes, jusqu’à une certaine culture viriliste de la violence (encore plus visible dans les milieux antifascistes). C’est à partir de cette base que les histoires de viols et violences conjugales sont minimisées et sont source de divisions internes brutales. Ici, c’est le soutien collectif à Quatennens de la part d’une partie de la FI, allant même jusqu’au fichage des militants et militantes opposés au retour du député. Quant à Mélenchon, ce n’est pas le seul copain agresseur qu’il défend avec empressement, comme nous avons pu le voir avec l’affaire Coquerel, accusé d’agression et harcèlement sexuel (l’affaire a été classée sans suite mais il l’a défendu dès le dépôt de la plainte, niant la parole de la victime).

    « Nos vies valent plus que vos carrières ». C’est ce que les militantes du collectif Relève féministe ont collé sur le siège LFI. Le collectif fut créé à la suite de plusieurs affaires de violences sexistes et sexuelles (VSS) au sein des différents partis de la NUPES. Malheureusement la mobilisation n’a pas suffi à empêcher le retour de plusieurs cadres accusés et coupables. Ainsi, en les réintégrant c’est toutes ces militantes qui se font piétiner par des hommes carriéristes qui se protègent les uns les autres, avec le silence coupable du reste de la gauche, y compris extra-parlementaire. La raison est simple : les revendications féministes sont jugées comme facultatives, de second ordre. Ce qui est important c’est de continuer à se mobiliser pour (perdre) les élections et (perdre) les luttes contre les réformes néolibérales. On continue donc de nourrir une belle et longue tradition : creuser le fossé entre les féministes et les mouvements de lutte du Travail.

    Les militants les plus naïfs ou les plus opportunistes fantasment Mélenchon, alors qu’il n’est qu’un énième champion social-traître, au même titre que Hollande, Jospin ou Mitterrand, pour ne citer que les plus récents. Ses tweets pseudo-radicaux en réaction aux récentes émeutes des banlieues sont vides de sens politique, et n’ont qu’une visée électoraliste. C’est de la com. Au même titre que ses tweets féministes, ou même ses punchlines animalistes lors de sa campagne de 2017. Il entretient son image de seule alternative face à la montée du fascisme et de l’agressivité des capitalistes. Pourtant, par le passé le réformisme n’a jamais rempli cet objectif, bien au contraire, il cultive ce genre de professionnels de la politique qui ont toujours une bonne excuse pour dérouler le tapis rouge à nos bourreaux. Les balles sucrées de la bourgeoisie restent mortelles.

    Plus grave encore : actuellement ce qui caractérise le plus ce mouvement, c’est son échec. Son échec à remporter les élections, sont échec à lutter contre les réformes de droite, son échec à développer des formes de lutte efficaces contre la radicalisation de la bourgeoisie, son échec à tenir correctement ses propres lignes. Ce dernier point est important. Mélenchon n’a pas juste trahi les féministes, il a aussi trahi les lignes qu’il était censé représenter, afin de protéger les postes de ses proches. Comment certains peuvent-ils encore penser qu’il trahit aujourd’hui, mais que cela serait différent dans l’hypothèse où il serait un jour au pouvoir ? Et ce alors que la bourgeoisie lui imposera une pression impossible à surmonter, comme ce fut le cas pour tous ses prédécesseurs, d’hier et d’aujourd’hui, en France et ailleurs.

    Le soutien de Mélenchon à Quatennens crie que ce n’est pas si grave de taper et harceler sa femme. Le soutien de Mélenchon à Coquerel crie aux victimes de VSS qu’on ne les croira pas si elles dénoncent leurs agresseurs. Le soutien général de la gauche à Mélenchon, autant lorsqu’il est actif que lorsqu’il est passif, crie là aussi ces mêmes choses. Si cette même gauche s’était rangée du côté des féministes de la NUPES, au lieu de faire les paillassons sous prétexte que papy serait notre seul espoir (d’avoir un capitalisme moins méchant pour les Français), il ne se permettrait pas de défendre ses potes. L’opportunisme c’est aussi ça, céder toujours plus de ses principes, s’aplatir, s’interdire de combattre pour quelque chose de grand et choisir une médiocrité plus douce, même lorsque l’Histoire nous montre qu’elle est une impasse. Le réformisme semble être la voie la plus simple dans cette période de faiblesse — temporaire ! — chez les révolutionnaires. Mais le réformisme a toujours échoué à évoluer pour gagner, et continue de s’enliser dans la défaite, de décennie en décennie. Il n’a que l’impuissance à vendre à celles et ceux qui n’osent plus demander plus.

    Ce qui transpire de nos positions, c’est la détestation de la mollesse et du manque d’ambition, celles-ci n’ont rien d’innocentes. Devrions-nous suivre aveuglément la FI parce qu’elle serait notre seul rempart contre la défaite ? Pourtant la défaite est bien là, c’est un invariable lorsqu’on lâche la grandeur pour se contenter de fantaisies soi-disant plus réalistes. Nous reposons notre question initiale : voulez-vous d’un président condamné pour avoir frappé et harcelé sa femme ? Et plus grave : voulez-vous mettre votre énergie dans un projet irréalisable qui ne consiste qu’à tenter d’avoir un capitalisme « moins méchant » pour les Français, uniquement les Français, et qui ne soit que temporaire ? Quel degré de capitulation ou de mélancolie suffit-il pour arriver à se satisfaire de chimère si pitoyable ?

    Au final, nous devons aussi nous regarder nous-mêmes et faire notre propre bilan. Si cette situation est arrivée à ce point critique, c’est que nous, les révolutionnaires et les féministes, n’avons pas réussi à imposer un rapport de force conséquent, ni à proposer un projet satisfaisant capable de concurrencer l’appel des sociaux-traîtres. Pourtant, il n’y a qu’en visant grand que l’humanité pourra construire un monde nouveau — ni plus ni moins que celui nécessaire à notre survie au 21e siècle. Au terme de la compromission, il n’y a jamais une demi-victoire, toujours seulement une totale défaite.

    Temps, patience et discipline joueront cependant en notre faveur, tant que nous n’arrêterons pas de vouloir construire le plus beau et le plus grand pour l’humanité entière, car demander moins que ce minimum est inutile et criminel. Ce n’est pas le chemin le plus simple, ni le plus doux lorsque nous sommes perdus face aux enjeux présents (crises économiques, guerres, réchauffement climatique, écocide, etc.). Mais c’est aussi le seul qui nous mènera à la victoire, la seule et la vraie.

  • Le massacre du Champ de Mars

    Le massacre du Champ de Mars

    Dans un précédent article, nous évoquions l’anniversaire du 14 juillet, date retenue pour la Fête de la Fédération, grande séance d’auto-satisfaction pour la bourgeoisie, affirmant que le pouvoir est son affaire.

    Le 17 juillet est l’anniversaire d’une autre date de la période révolutionnaire, un jour sanglant, où cette bourgeoisie, ces nouveaux notables, ont montré au peuple que leurs armes leur donnaient le pouvoir.

    L’année 1791 voit la contestation se radicaliser. La confiscation de la révolution par une classe bourgeoise qui compte ne diriger que dans l’intérêt des plus riches apparaît de plus en plus comme une évidence. A de nombreuses reprises, Robespierre, alors député de l’Assemblée constituante, montera à la tribune pour dénoncer l’hypocrisie de cette classe dirigeante. Les principes de liberté et d’égalité ont été décrétés. Mais si liberté il y a, pourquoi l’esclavage n’a-t-il pas été aboli ? Une question qui dérange le puissant lobby colonial, dont le numéro un est Lafayette. Si tous les citoyens sont égaux en droits, pourquoi la nation est-elle divisée en citoyens actifs, pouvant voter, et citoyens passifs, ne le pouvant pas ? L’appartenance à l’une ou à l’autre catégorie étant déterminée par le niveau d’impôt qui est payé. Il en va de même pour la Garde nationale, où seuls les citoyens actifs peuvent entrer. Intolérable pour Robespierre qui, dans ses discours, affirme que la Garde nationale doit être la nation entière armée pour défendre les droits de tous ; autrement ils sont les prétoriens de la classe au pouvoir. Une affirmation qui prendra tout son sens le 17 juillet 1791.

    Après le célèbre épisode de la fuite de Louis XVI à Varennes en juin 1791, les dirigeants sont divisés : rétablir le roi, ou lui substituer un régent ? L’Assemblée finira par rétablir Louis XVI, prétendant à un enlèvement par des émigrés, un mensonge auquel personne ne croit.
    La France d’alors voit fleurir les sociétés populaires, et les clubs politiques, de véritables espace de débats, de discussions, beaucoup plus ouverts que les assemblées élues. L’un des plus radicaux s’avère être le club des Cordeliers, qui verra passer de grands noms de la révolution, tel que Jean-Paul Marat. Entre rétablissement ou destitution de Louis XVI, les cordeliers souhaitent proposer à l’ensemble des citoyens de Paris une troisième solution: la fin de la monarchie. Le mot « république » fait alors trembler les constituants. Si, à notre époque, la bourgeoisie exploitante s’est parfaitement accommodée à cette forme de gouvernement, en parler en 1791 revenait à remettre en cause toute l’organisation sociale d’alors.

    Mais les cordeliers n’ont pas d’élus, et les citoyens passifs, très majoritaires, ne peuvent prendre la parole devant l’Assemblée pour exposer leur vision. Alors, un autre moyen sera trouvé, bien pire, aux yeux des nantis, qu’une intervention contestatrice à la tribune. Les cordeliers vont appeler, ce 17 juillet, à un rassemblement sur le Champ de Mars. Tous ceux et toutes celles qui s’y rendront pourront alors signer une pétition exigeant la déchéance du roi, et l’établissement d’une république. Quelle idée répugnante pour les dirigeants de la constituante, qu’une ligne politique puisse être portée et débattue par le peuple, sortant du cadre hermétique de l’Assemblée, où l’on se retrouve entre bonnes gens.

    La réponse ne se fait pas attendre : la loi martiale est votée, et la Garde nationale, commandée par Lafayette, tirera sans sommation sur les Parisiens rassemblés au Champ de Mars. Impossible de savoir combien de personnes ont réellement été tuées, peut être plusieurs centaines, peut être plusieurs milliers.

    C’est de ce massacre qu’émerge finalement la première monarchie constitutionnelle que connait la France, donnant le pouvoir uniquement aux plus riches, et tenant les prolétaires à bonne distance des affaires.

    Une simple pétition a valu au peuple un massacre ; désormais les choses sont claires, le pouvoir ne peut être pris que par les armes. Une leçon chèrement payée, mais mise en pratique un an plus tard, quand le peuple de Paris mettra fin par les armes à la monarchie, prenant la place qui lui était jusque là refusée.

  • Que représente le 14 juillet ?

    Que représente le 14 juillet ?

    Traditionnellement, le 14 juillet est célébré comme l’anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Du temps de la monarchie absolue, le roi pouvait, par simple lettre de cachet, y faire enfermer toute personne, quelle que soit sa classe, sans motif, ni procès. La prise de la Bastille par le peuple de Paris représenterait alors la chute d’un symbole de l’arbitraire royal, face à la colère d’un peuple en lutte, et le point de départ de la marche lente mais assurée vers la démocratie. Mais alors, pourquoi le 14 juillet est-il célébré par des défilés militaires ? Par l’étalage de la puissance armée de l’Etat bourgeois ? Et non pas par des fêtes populaires ? Parce qu’il s’agit là de la réalité, moins avouable, qui se cache derrière le 14 juillet.

    Revenons en arrière. Le 5 mai 1789, les états généraux sont réunis. Cette assemblée des trois ordres, qui n’avait pas été convoquée par le roi depuis 1614, doit créer un nouvel impôt, pour surmonter la grave crise économique que traverse alors le pays. Elle est représentative de la division de la société française d’alors. D’un côté, noblesse et clergé veulent cantonner l’assemblée à son rôle fiscal, et voter l’impôt tout en conservant jalousement leurs privilèges (dont celui de ne pas payer d’impôts). De l’autre, les députés du Tiers-état, représentant 98% de la population (allant du plus riche des bourgeois, au plus humble paysan, et passant par les artisans et les ouvriers), ont une vision plus politique du rôle des états généraux. Remise en question des privilèges, constitution, fin de l’absolutisme, l’Etat tel qu’il existe est contesté. Le Tiers-état estime que les leviers de commandements politiques, jusqu’alors réservés aux nobles, doivent revenir à la classe qui porte l’économie, c’est à dire lui même, ou plutôt, à la bourgeoisie, classe alors la plus révolutionnaire, la plus consciente, et la mieux organisée politiquement (bien que également divisée à ce niveau). Les députés du Tiers-état refusent de siéger séparément des autres ordres, comme le veut l’usage, et s’auto-proclament Assemblée Nationale. Un bras de fer s’engage alors avec le roi et la noblesse, mais ce premier finit par céder, et reconnaît l’Assemblée Nationale. C’est du moins ce qu’il laisse entendre, car dans le même temps, un nouveau gouvernement, ultra-réactionnaire, avec à sa tête le baron de Breteuil, est nommé, et l’armée est stationnée autour de Paris. C’est alors que vont survenir les événements de juillet.

    Pour la bourgeoisie, la manœuvre du roi est une déclaration de guerre. Face à l’armée, à l’aristocratie, et au roi, ceux-ci n’ont qu’une seule arme : le prolétariat parisien, sur-exploité, écrasé par le poids de l’absolutisme. L’augmentation continuelle du prix du pain, et l’indifférence de la classe dirigeante, fait de ce peuple un bélier pouvant charger à tout moment. C’est ce qui arrivera lors des journées des 13 et 14 juillet 1789, où le peuple de Paris, harangué par les discours des bourgeois, s’empare des armes stockées aux Invalides, et foncent sur la Bastille, qui est prise le 14 juillet. Une victoire qui fait reculer le roi. Celui-ci retire ses troupes, et renvoie Breteuil, au profit de Necker, plus modéré. Le 14 juillet 1789 est une victoire populaire…et le problème est là ! Si la bourgeoisie a gagné le bras de fer, elle a pris un énorme risque en armant le peuple. Si celui-ci venait à prendre conscience de toute l’étendue de sa puissance, la révolution pourrait atteindre des extrémités que ni les bourgeois, ni le roi, ne souhaitent. Deux mesures sont alors prises. La première est coûteuse, mais va se révéler efficace. La bourgeoisie va proposer de racheter les fusils pris aux Invalides pour la somme de 20 sols. En rendant un fusil obtenu gratuitement pendant l’insurrection, le prolétaire parisien peut gagner l’équivalent de deux jours de salaire, une aubaine ! Le peuple est ainsi désarmé pacifiquement. Et pour le tenir en place, une milice bourgeoise est créée. Le terme de milice bourgeoise, beaucoup trop connoté, est cependant remplacé par l’appellation plus acceptable de Garde nationale. Celle-ci est commandée par un noble, le marquis de la Fayette, et est ouverte à absolument tout le monde… à condition de payer son uniforme. C’est ainsi les couches les plus aisées de Paris qui forment cette nouvelle Garde nationale, chargée de veiller à ce que la révolution demeure dans le cadre fixé par la bourgeoisie, et ne dérive pas dans le radicalisme que l’on pressent déjà dans le discours de certains, notamment ceux d’un député du Tiers-état, avocat à Aras, un certain Robespierre.

    Un an plus tard, en 1790 le 14 juillet est célébré. Il a été retenu comme date clef, mais ce n’est pas la prise de la Bastille qui est fêtée. Il s’agit de la première fête de la fédération. Au lieu d’une liesse populaire, ce sont 100 000 gardes nationaux armés qui assistent au serment de la Fayette, et du roi, de préserver l’ordre alors en place. Le message envoyé est clair : « nous avons le pouvoir, car nous avons les armes ». Là où la noblesse dirigeait au nom des privilèges, et de la propriété foncière, la bourgeoisie émergeante dirige au nom de la propriété privée, et du capitalisme en pleine expansion.
    Dominant les autres classes composant le Tiers-états, et pensant tenir le peuple en laisse avec sa Garde nationale, ceux qui seront plus tard qualifiés d’accapareurs prendront néanmoins conscience de la force réelle de cette plèbe méprisée, de ce prolétariat exploité, lors d’une brève période, de 1793 à 1794, où la jeune république entreverra l’esquisse d’un pouvoir populaire. L’expérience prendra cependant fin avec le complot thermidorien, et la réaction qui s’en suivra, mais ceci est une autre histoire.

    Aujourd’hui, nous assistons toujours à cette mascarade, à cette fête de la fédération qui ne dit pas son nom. La bourgeoisie française, avec ses défilés, montre au peuple qu’elle a les moyens de se défendre, qu’elle a le pouvoir, car elle a les armes. C’est à nous, forts des enseignements des expériences révolutionnaires passées, de leur rappeler que la Bastille n’a jamais été imprenable.

    Ivan

  • « Jeningrad » de nouveau dévastée

    Ils sont partis après avoir tout détruit. Jénine, vingt ans après la dernière opération israélienne, doit à nouveau panser ses plaies et pleurer ses morts. Le tout pour un résultat nul.

    Jénine est une ville du nord de la Cisjordanie. Elle a été longtemps le bastion des brigades des martyrs d’Al-Aqsa, la branche armée du Fatah. La ville est, depuis 2002, dans le collimateur des forces de sécurité israéliennes, qui la considèrent comme une « pépinière de terroristes ». Tsahal y a mené plusieurs opérations militaires brutales, faisant le siège de la ville (ce qui est considéré comme un crime de guerre en soi), coupant l’accès à l’eau, à la nourriture et à l’électricité. Le camp de réfugiés, cible centrale de l’opération, a été rasé. Elle y a gagné le surnom de « Jeningrad ».

    La ville vit, par la suite, dans les replis de la « barrière de séparation » et échappe aux combats pendant vingt ans.

    En janvier 2023, Tsahal mène un raid tuant 9 personnes dans le camp de réfugiés, suivi d’un second le 6 mars qui en tue 6. Le 19 juin, une nouvelle attaque frappe le camp, causant 6 morts et 91 blessés. Israël empêche l’arrivée des secours, allant jusqu’à percuter une ambulance avec un blindé. Trois jours après, un drone strike tue trois nouvelles personnes. Enfin, le 2 juillet, une attaque de grande envergure est menée, tuant 10 personnes et en blessant plus d’une centaine. Un soldat israélien est tué. Des drones ont frappé le camp, tandis qu’une opération d’infanterie mécanisée a pris le contrôle du camp. L’attaque se traduit par des destructions importantes des installations civiles, de nombreuses familles perdent à nouveau toutes leurs possessions et se retrouvent sans abri et sans ressource.

    Les résultats escomptés, éliminer les combattants de la résistance à la colonisation, est un échec total. Le bataillon de Jénine a discrètement évacué au début de l’attaque, et la population a fait bloc autour de ceux qui sont restés. Pour le journal israélien The Times of Israël, c’est le signe que la stratégie actuelle ne marche pas. Cependant, empêtré dans ses propres contradictions, l’État hébreux est incapable d’en produire une nouvelle.

    La transformation d’Israël

    Israël s’est longtemps auto-perçu comme un État démocratique avancé, inspiré par les intellectuels sionistes de gauche. Cependant, ces tendances se sont systématiquement confrontées à une réalité déplaisante : l’État israélien a été bâti sur l’expulsion des habitants de Palestine. Ces derniers ont interprété l’arrivée massive des Juifs d’Europe — qui fuyaient les persécutions et la mort — comme une colonisation occidentale supplémentaire et ont lutté contre-elle. Ce long affrontement, accentué par la colonisation de la Cisjordanie, a favorisé une nouvelle hégémonie politique, autour de l’extrême-droite. Celle-ci porte une lecture clairement ethno-nationaliste de ce que doit être Israël. Bezalel Smotrich, ministre des Finances, issu du parti Union nationale, nie ainsi l’existence des Palestiniens.

    Cette tendance a été largement dénoncée depuis l’intérieur même de l’État, notamment par des intellectuels comme Zeev Sternhell. Celui-ci déclarait que tant que le colonialisme existera, Israël ne pourra être en paix avec ses voisins. Tant qu’il ne pourra pas être en paix, il existera la tentation politique de la solution hobbesienne : un État a-démocratique, militarisé. La réforme de la justice, qui a fait battre le pavé à plus d’un habitant sur 10, illustre ce glissement. Benyamin Netanyahou joue son va-tout : accusé de corruption, soit il se maintient en poste, soit il connaît la prise. Il appuie encore davantage les tendances les plus réactionnaires et les plus racistes du pays pour faire bloc.

    Netanyahou a annoncé un nouveau programme de construction de colonies, tandis que ses alliés veulent purement et simplement annexer la Cisjordanie et en expulser la population. En continuant cette politique d’ingénierie ethnique de la région, Israël ne fait pourtant que rendre impossible tout processus de paix.

    De l’avant-garde à Sparte

    La situation d’Israël et son attitude envers ses voisins ne peut que susciter l’inquiétude, la méfiance et la colère. L’État avait engrangé un certain nombre de succès diplomatiques au travers des Accords d’Abraham. Donald Trump avait réussi à normaliser les relations entre l’État hébreux, les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, puis avec le Soudan et le Maroc. MBS, prince héritier des Saoud, avait également réalisé des ouvertures. Mais depuis, le vent tourne. Les populations des états signataires ont montré leur attachement à la cause palestinienne durant la coupe du monde et leurs gouvernements se méfient de la trajectoire israélienne. De plus, la réconciliation entre l’Iran et l’Arabie Saoudite sous l’égide de la Chine, a changé la géométrie des relations entre Israël et son environnement géopolitique. Le côté fort du triangle, qui était à l’origine le consensus avec les Saoud sur l’Iran s’effrite rapidement.

    Obligé de revoir sa position, le pays s’est rapproché de la Russie, à tel point que l’Ukraine lui a fait des reproches publics sur ses ventes de matériels. Cette attitude rompt avec plus d’un demi-siècle d’alignement total sur l’Occident. Israël se sent dépassé par les changements et est pris dans la vague de désoccidentalisation du monde. La confortable place de bastion de l’Occident et de la démocratie libérale se transforme en kessel, en encerclement. Cette place fait naître une mentalité de camp retranché.

    L’avenir de la Palestine paraît bien sinistre

    L’Autorité Palestinienne, dirigée par Mahmoud Abbas, est en perte de légitimité. Elle est perçue comme un médiateur chargé de faire accepter l’écrasement de la Palestine, et nullement comme une force politique crédible. Elle est d’autant plus fragile que l’annulation des élections a suscité la colère des Palestiniens et Palestiniennes. Anticipant une victoire du Hamas, il a choisi de botter en touche. Si cela lui a permis de se maintenir en poste, son attitude a consacré la séparation politique entre Cisjordanie et Gaza, désormais gouvernées par des entités politiques distinctes. La constitution d’un État Palestinien paraît plus éloignée que jamais. Or, la solution à un seul État se heurte à la domination écrasante des thèses ethno-nationalistes en Israël : un seul État serait un apartheid total.

    Cette délégitimation joue un rôle dans les actions menées par des Palestiniens contre l’occupant : ce ne sont plus des actions politiques organisées et structurées, mais des actes individuels de désespoir. L’intifada des couteaux et, récemment, l’attaque à la voiture bélier ne sont pas des actions militantes traditionnelle. Les Palestiniens qui les réalisent sont souvent des jeunes loin de toute structuration politique, ce qui complique énormément la tâche des services de renseignement — et nourrit un climat de siège. Israël blâme l’Autorité Palestinienne, oubliant qu’elle a tout fait pour la vider de son sens et de son contenu.

    La Palestine, cause dont l’influence en Europe n’a eu de cesse de diminuer au profit de la Syrie, des Ouïghours et de l’Ukraine, continue de mourir à petit feu. L’archipel Palestinien se fragmente toujours davantage, tandis qu’Israël se dépouille de ses apparences démocratiques.