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  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.

  • Que faire (le 30 juin) ?

    Cet article se propose d’être une clarification de la situation politique actuelle en France. Depuis le 9 juin, le résultat des élections européennes et l’annonce subséquente de la dissolution de l’Assemblée nationale par M. le Président Macron, une partie de la gauche et de l’extrême gauche est plongée dans un certain affolement, en face de la montée du Rassemblement national.

    Le phénomène qui s’observe aujourd’hui n’a rien ni de nouveau ni d’exceptionnel. La panique pré-électorale sur fond de « montée du fascisme », qui fait descendre dans la rue depuis le 9 juin dernier, et qui va faire descendre aux urnes le 30 juin prochain, est analogue dans sa nature et son envergure à celle que nous avons déjà connue en 2017, puis en 2022.

    La question que nous voulons aujourd’hui avancer est : est-ce que cette urgence — sinon cette panique — est justifiée ?

    Si ce n’est dans le microcosme gauchiste, et au siège de Les Républicains, la France continue de tourner, dans une indifférence relative — y compris chez les partis qui présentent des candidats aux prochaines élections législatives.

    Les manifestations qui ont constellé la France depuis quelques jours, si elles peuvent être très positives par certains aspects, ne sont que des épiphénomènes marginaux, n’ayant rassemblé que quelques centaines à quelques milliers de participantes et participants, mais surtout, ne représentant pas quoi que ce soit qui sorte des rituels de mobilisation, principalement symboliques, de la gauche et de l’extrême gauche. Nous ne condamnons pas ces mobilisations, bien au contraire ! Nous ne pouvons que saluer l’engagement contre l’extrême droite, mais nous devons rester lucides sur ce que ces manifestations sont réellement. S’il est probable que les manifestations de ce week-end soient d’un tout autre ordre de grandeur (entre 50 000 et 100 000 personnes attendues à Paris), il nous paraît en revanche très improbable que cette différence quantitative implique une quelconque différence qualitative du point de vue politique.

    Parfois, il faut rappeler au microcosme gauchiste qu’il est un microcosme, et à ce microcosme que la gauche réformiste, parce qu’elle est institutionnelle et électoraliste, ne peut que se mobiliser autant qu’elle le peut avant chaque élection, pour faire avancer sa stratégie de « conquête du pouvoir » (sic). La formation récente du Nouveau front populaire — une alliance électorale allant de Les Écologistes jusqu’au Nouveau parti anticapitaliste, en passant par La France insoumise, le Parti socialiste et le Parti communiste français — nous informe moins de l’importance des évènements que de l’état des forces des différents partis de la gauche et du centre gauche.

    Ce Nouveau front populaire (qui ne fait pas honneur au VIIe congrès de l’Internationale communiste) s’il est anti-extrême droite, serait un très mauvais outil contre une quelconque menace fasciste.

    Cela nous amène au cœur du problème. Derrière l’empressement à l’action de certaines militantes et de certains militants, ainsi que leur récemment découverte ferveur pour le scrutin du 30 juin, il y a la peur du fascisme.

    Aujourd’hui, en France, existe-t-il un mouvement fasciste ? Existe-t-il un risque du fascisme (ou une « possibilité du fascisme ») ? Existe-t-il une fascisation ?

    Nous pouvons dire qu’il y existe un mouvement fasciste comme il y existe un mouvement communiste : des groupuscules, à la portée politique anecdotique, en lutte entre eux et pour leur propre survie. Il existe incontestablement des fascistes, comme il existe tout aussi incontestablement des communistes, mais dans nos états respectifs de développement, parler de mouvement relève plus de l’expression — une formule utile — que d’une réalité correspondant au sens propre du terme. L’on peut parler d’un risque fasciste, en ce que leurs militants se rendent régulièrement coupables d’actes violents, voire d’attentats. Cependant, parler d’un risque du fascisme, c’est-à-dire d’un risque de voir le fascisme se réaliser en France à court ou moyen terme, nous paraît parfaitement absurde.

    Il n’y a aujourd’hui pas de fascisation en France.

    Comment pouvons-nous affirmer cela ? N’y a-t-il pas une montée incontestable de l’extrême droite à chaque élection depuis 2002 ? N’y a-t-il pas une recrudescence des violences d’extrême droite ? N’y a-t-il pas une déviation vers la droite du discours dans tout le champ politique, par exemple, la banalisation des thèses racistes du « grand remplacement » ou de la « guerre civilisationnelle » ? Le candidat Zemmour, aux élections présidentielles de 2022, n’a-t-il pas porté une rhétorique parfaitement nazifiée ? La répression étatique ne s’est-elle pas progressivement élargie et intensifiée, lors des 2 dernières décennies ?

    Cette tendance, à la progression et au renforcement de la réaction, est réelle. Cependant, cette tendance n’est pas celle du fascisme — une fascisation.

    Ce que nous observons dans les métropoles impérialistes — dont la France — depuis les années 80, est un retour progressif à la forme du capitalisme précédant la 1re Guerre mondiale. La tendance qui existe est celle à la destruction progressive des « acquis sociaux » du consensus keynésien (le néolibéralisme), et avec elle, d’un retour de la conflictualité sociale (un certain niveau d’intensité dans la lutte des classes) qui était auparavant dissipé par les surprofits impérialistes. La progression du nationalisme, du racisme, du masculinisme et des LGBTIphobies, sont des symptômes d’un « retour à la normale » du capitalisme dans les centres impérialistes.1

    Chez une proportion des militantes et militants communistes, nous pensons qu’il y a confusion entre la fin d’une période d’exceptionnelle accalmie et le début de la tempête fasciste. Autrement dit, des changements bien réels, dans nos pays impérialistes, depuis plusieurs décennies, sont interprétés comme une rupture de la démocratie bourgeoise vers le fascisme, alors même qu’il n’y a que continuité : de la démocratie bourgeoise du consensus keynésien vers la démocratie bourgeoise néolibérale.

    Cette transformation économique amène avec elle d’importantes transformations politiques — constatables —, mais aucune d’entre elles ne peut nous permettre d’affirmer que la vague fasciste est imminente, qu’elle serait possible, ou même que nous vivons une fascisation. Nous nous sommes habitué au confort et à la respectabilité métropolitaine qui s’est imposée comme la norme depuis la 2de Guerre mondiale, jusque dans les années 80. Que celle-ci prenne lentement mais sûrement fin est évidemment un choc. Mais il est à l’occasion pertinent de rappeler que la Commune de Paris de 1871 a été réprimée dans le sang par la très respectable démocratie bourgeoise de la IIIe République naissante. La politique d’expansion coloniale française, pendant tout le dernier quart du XIXsiècle, a été décidée et réalisée par cette même IIIe République, alors dirigée ni par la droite ou l’extrême droite, mais par la gauche. Lorsque le 2 juin 1908, les gendarmes ouvraient le feu sur les grévistes, ce n’était pas aux ordres d’un fasciste, mais de l’également très respectable républicain Clemenceau.

    Le mouvement communiste en France est victime de son manque de recul spatial et temporel (pour ne pas dire de sa cécité et de son amnésie collectives) : ce qui lui apparaît comme d’une violence extrême — qui ne peut donc être que fasciste — ne relève que de la lutte des classes dans une platement banale démocratie bourgeoise impérialiste. Faire feu sur les insurgés kanaks de Nouvelle-Calédonie, ce n’est pas une politique fasciste, ce n’est qu’une politique impérialiste et colonialiste normale — démocratique bourgeoise.

    Ni la renaissance d’un mouvement fasciste, ni le risque du fascisme, ni la fascisation, ne peuvent être déterminés ou mesurés seulement par des pourcentages aux élections, par des transformations culturelles ou idéologiques, ou par les évolutions superficielles de l’État bourgeois (ses méthodes).

    Le fascisme est nécessairement d’extrême droite, mais l’extrême droite n’est pas nécessairement fasciste. Le fascisme produit sa culture et ses idées, mais il n’est pas une culture et des idées. L’État bourgeois fasciste est violent, mais tout État bourgeois violent n’est pas un État fasciste.

    Le fascisme n’est pas qu’une simple alliance politique entre partis bourgeois. Le fascisme n’est pas un choix politique comme un autre pour la bourgeoisie.

    Le fascisme est un phénomène historique à l’époque du capitalisme impérialiste, et il ne peut être compris et défini que comme tel, c’est-à-dire comme un phénomène historique. Tous les efforts de la part des idéologues et scientifiques bourgeois (c’est-à-dire, du champ académique bourgeois) pour comprendre et définir le fascisme sans le matérialisme dialectique, n’ont fait apparaître que plus clairement la nécessité de celui-ci : l’idéalisme de Eco, l’agnosticisme de Kershaw, etc. Le fascisme ne serait en fait rien de plus qu’une forme d’« autoritarisme », ou au contraire, une particularité historique absolument irréductible.

    Pour définir très brièvement ce que sont essentiellement le fascisme et ses conditions d’émergence, l’on peut mobiliser la synthèse que donne Dimitrov au VIIe congrès de l’Internationale communiste (1935), elle-même fondée sur les travaux antérieurs de Zetkin.

    Le fascisme est le produit de la crise générale du capitalisme. Cette crise est autant économique que politique. D’une part, elle entraîne les masses populaires dans la misère et l’ensemble des classes dans l’incertitude. D’autre part, elle sape les « moyens de violence » de l’État bourgeois, ce qui le rend incapable de remplir son rôle de classe (la répression du mouvement ouvrier et révolutionnaire). D’une telle crise, peut naître une situation révolutionnaire, c’est-à-dire où la prise du pouvoir par un mouvement révolutionnaire est possible. Cependant, si le mouvement révolutionnaire en est incapable, alors la situation observe un équilibre des forces entre la classe bourgeoise et la classe prolétaire, et leurs institutions de classes respectives (l’État bourgeois et le Parti communiste). Le fascisme intervient lorsque le mouvement révolutionnaire n’est pas assez fort pour prendre le pouvoir, mais que l’État bourgeois n’est pas assez fort pour réprimer le mouvement révolutionnaire et relancer l’économie, et ainsi restaurer l’ordre. Dans cette situation, et dans cette situation seulement, le coût politique et économique important que représente le fascisme pour la classe bourgeoise devient acceptable : acculée, la bourgeoisie préfère l’aliénation partielle à l’aliénation totale.

    Pourquoi est-ce que le fascisme représente un coût politique et économique considérable pour la bourgeoisie ? Parce que le fascisme n’est pas une nouvelle forme d’alliance politique dans le cadre de l’État bourgeois démocratique, mais une nouvelle forme de l’État bourgeois — l’État fasciste. Dans celui-ci, la bourgeoisie dans son ensemble abdique son pouvoir au profit exclusif d’une frange de celle-ci : la frange la plus réactionnaire. Ce qui motive cette décision, c’est la contrainte imposée par le statu quo, la crise que l’État bourgeois démocratique est incapable de résoudre, c’est à dire d’une part la dégradation générale de l’économie (déclassement, chute du taux de profit, faillite, etc.), et d’autre part, le risque révolutionnaire (produit par la crise économique). Dans ce contexte, la bourgeoisie consent à déléguer son pouvoir à la frange de celle-ci qui est capable d’apporter une issue à la crise : la dictature ouverte et terroriste de cette frange de la bourgeoisie. Pour ne pas perdre complètement son pouvoir (à cause de la crise économique et politique), la bourgeoisie dans son ensemble se résout à perdre partiellement son pouvoir pour rendre possible une nouvelle forme de sa dictature de classe — qualitativement différente de la dictature bourgeoise démocratique —, la dictature bourgeoise fasciste.

    Cette dictature est « ouverte et terroriste », car elle ne tolère aucune opposition organisée à l’extérieure de son régime, c’est-à-dire aucune menace ouverte (contrairement à la dictature bourgeoise démocratique), et qu’elle ne recule devant aucune extrémité pour supprimer celle-ci. L’État fasciste impose un nouveau rapport politique entre les classes, dans lequel la bourgeoisie non-fasciste se voit aussi soumise à la dictature, c’est-à-dire à l’arbitraire de l’État, au profit de la frange de la bourgeoisie au pouvoir. De plus, cette dictature est aussi économique, c’est-à-dire que dans celle-ci les intérêts économiques de la frange de la bourgeoisie au pouvoir (dans l’État) priment sur les intérêts économiques de la bourgeoisie qui n’est plus au pouvoir (en dehors de l’État). Le fascisme tend à transformer le capitalisme monopoliste d’État en capitalisme d’État, où les monopoles ne sont plus seulement intégrés dans celui-ci, mais fusionnés avec celui-ci (au profit de la frange de la bourgeoisie fasciste, et au détriment du reste des franges de la bourgeoisie). À cela se rajoute que la simple transition de l’État bourgeois démocratique vers l’État bourgeois fasciste amène une importante déstabilisation des marchés nationaux et internationaux.

    Le fascisme ne peut exister que porté par un mouvement de masse interclassiste. Il lui est nécessaire, premièrement, pour que la frange fasciste de la bourgeoisie puisse s’imposer dans l’État bourgeois démocratique face à toutes les autres franges de la bourgeoisie, et deuxièmement, pour que le fascisme puisse légitimer et défendre son propre régime auprès des masses. Or, ce mouvement de masse fasciste ne peut se perpétuer qu’avec un « programme pseudo-révolutionnaire » qui promet des rétributions matérielles aux masses en échange de leur adhésion et de leur soumission. Une fois arrivée au pouvoir, la frange fasciste de la bourgeoisie doit donner une réalité à ces promesses, pour pérenniser son régime. Or, le corporatisme n’est pas gratuit, et il peut se traduire par une baisse du taux de profit pour la bourgeoisie qui a délégué son pouvoir.

    En résumé, le fascisme est l’ultime salut de la dictature bourgeoise, lorsque l’État bourgeois démocratique en crise est incapable d’assurer la sauvegarde de la classe dominante face au mouvement révolutionnaire, mais que le mouvement révolutionnaire ne peut pas saisir l’opportunité de la prise du pouvoir. Le fascisme représente des sacrifices conséquents pour la bourgeoisie, qui ne peuvent être consentis que lorsqu’ils sont rendus nécessaires par les circonstances, c’est-à-dire lorsque la bourgeoisie est acculée. Seul le risque existentiel représenté par le mouvement révolutionnaire, porté par la crise générale du capitalisme, peut être suffisant pour amener la bourgeoisie à entreprendre une reconfiguration fasciste des rapports de classe.

    Suite à ce bref exposé, nous demandons aux partisans du risque fasciste imminent en France : où est le mouvement ouvrier et révolutionnaire ? Où est le mouvement fasciste de masse ? Où est la faillite de l’État bourgeois démocratique ? Où est l’équilibre des forces entre bourgeoisie et prolétariat ? Où est la crise profonde et insoutenable du capitalisme ?

    Définir le fascisme n’est pas un problème abstrait, de fidélité au dogme, mais un problème tout ce qu’il y a de plus concret, pratique : comprendre le fascisme est un problème de stratégie. Si l’on croit reconnaître le fascisme là où il n’est pas, l’on risque de se perdre, et inversement, si l’on ne reconnaît pas le fascisme là où il est, le risque n’est que d’autant plus grand. Impossible de reconnaître le fascisme sans le comprendre, et impossible de combattre le fascisme sans le reconnaître et le comprendre.

    « Heureusement », l’histoire nous donne des situations comparables à la France de 2024 pour tester l’hypothèse (le risque immédiat du fascisme) de celles et ceux qui voient dans un bulletin Nouveau front populaire le 30 juin prochain leur dernière échappatoire.

    Est-ce que Trump aux USA, Orban en Hongrie ou Meloni en Italie ont réalisé ou réalisent le fascisme dans leurs pays respectifs ? Non. Est-ce que leur accès au pouvoir a créé une croissance ou un renforcement exceptionnel du mouvement fasciste dans leurs pays ? Non plus. Au contraire, aux USA, les groupuscules fascistes ont été poussés à l’imprudence, et sont ressortis affaiblis du mandat de Trump, car plus divisés et réprimés.

    Arrivé à la fin de ce développement, nous pouvons répéter : non, il n’y a aujourd’hui pas de fascisation en France.

    Cependant, certains pourraient nous rétorquer que si le fascisme ne représente en effet pas un risque en tant que tel, un gouvernement d’extrême droite serait terrible — fasciste ou pas.

    Plus ou moins terrible que M. Macron, que M. Hollande, que M. Sarkozy ? Ce n’est pas Mme Le Pen qui, il y a quelques semaines, a déclaré l’état d’urgence pour assurer le contrôle colonial français en Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pas elle qui se rend complice du génocide gazaouis en Palestine. Ce n’est pas elle qui a massivement envoyé en prison la jeunesse révoltée par l’assassinat de Nahel. Ce n’est pas elle qui a réprimé le mouvement des Gilets jaunes. Et ce n’est pas elle non plus qui détruit le système de protection sociale et le droit du travail en France. Mme Le Pen se serait rendue coupable de ces politiques réactionnaires et libérales avec le même zèle — ce n’est pas la question —, mais la bourgeoisie ne l’a pas attendu pour les réaliser, et elle les continuera avec ou sans elle !

    Nous défendons notre indépendance de classe, celle du prolétariat international et révolutionnaire. Aux yeux des masses mondiales, un Sarkozy, un Hollande, un Macron ou une Le Pen ne sont pas plus ou moins impérialistes les uns que les autres : ce sont toutes et tous des représentants de la bourgeoisie impérialiste française. En l’état, ils défendent les intérêts du capital monopolistique impérialiste français dans le monde, que ce soit en Ukraine, en Afrique, ou ailleurs.

    Notre argument, ici, n’est toujours pas moral, mais stratégique : l’éventuelle victoire législative du Nouveau front populaire va-t-elle changer quoi que ce soit à cet état de fait ? Nous pouvons répondre avec certitude que non. L’État bourgeois impérialiste français va rester un État bourgeois impérialiste. Que pouvons-nous être tenus d’attendre d’une alliance incluant jusqu’à Place publique de Glucksmann ? Celui-ci a déclaré qu’il a obtenu « certaines clarifications et certaines lignes » sur « les livraisons d’armes à l’Ukraine », « le soutien indéfectible à la résistance ukrainienne » et « la construction européenne », ainsi « que les massacres du 7 octobre soient qualifiés de terroriste ». En bref, le Nouveau front populaire doit être atlantiste et colonialiste, c’est-à-dire pleinement engagé dans la lutte inter-impérialiste mondiale, ou il ne sera pas.2

    Même si, demain, le tribun Mélenchon était élu Président de la République avec une majorité parlementaire, nous pouvons également affirmer que la France n’en serait pas moins une puissance impérialiste et colonialiste.3 Idem, que ce soit avec ou malgré Mélenchon, la tendance néolibérale réactionnaire que nous vivons aujourd’hui n’en serait pas inversée. Celle-ci se poursuivrait pendant un mandat Mélenchon comme elle a été initiée pendant un mandat Mitterand. Pourquoi ? Parce que le néolibéralisme est une tendance qui ne répond pas d’une situation contextuelle particulière à ces dernières années, ou même seulement à la France, mais à un contexte historique mondial vieux de plusieurs décennies. Le résultat d’une élection ne peut pas arrêter un phénomène historique.

    Quelles sont les solutions de dernier recours proposées par les partisans de l’urgence ? Manifester. Voter. Se syndiquer.

    Est-ce que ces injonctions ont le moindre pouvoir transformateur sur la tendance qu’elles veulent inverser ? Non.

    Le mouvementisme, le réformisme et le (para-)syndicalisme n’ont rien à proposer de conséquent, ni contre le néolibéralisme, ni comme alternative révolutionnaire (qu’importent leurs discours).

    L’hégémonie mouvementiste, réformiste et (para-)syndicaliste qui existe en France depuis plusieurs décennies, et qui nous a amené à cette situation présente, si terrible soit-elle, n’a rien d’autre à proposer que de continuer à persévérer dans l’impasse : manifester, voter, se syndiquer. Ad nauseam, jusqu’à ce que — magiquement — les mêmes causes créent des effets différents.

    Pour beaucoup de celles et ceux qui appellent à voter massivement le 30 juin, contre le fascisme, l’on sort de l’ordre de la stratégie pour rentrer dans celui de la morale. Chacune et chacun est libre de condamner la tendance néolibérale, de déplorer, d’invoquer, de prier, de voter, etc. Nous reconnaissons à toutes et tous cette liberté. Mais est-il réaliste d’attendre de ces pratiques, aussi compréhensibles soit-elles, un quelconque changement ? Voilà à quoi nous répondons par la négative.

    Nous entendons celles et ceux qui ont peur de l’avenir. Cette angoisse est justifiée à tous les niveaux. Nous ne nions pas non plus que ce sont, comme toujours, les plus opprimés et les plus exploités qui vont être les premières victimes de la tendance réactionnaire et libérale actuelle. En face de cette réalité, nous ne sommes ni apathiques ni cyniques. Bien au contraire, notre argument est que c’est pour inverser cette tendance réactionnaire et libérale, dont les plus opprimés et les plus exploités sont les premières victimes, qu’il faut rompre avec toutes les pratiques de la défaite : le mouvementisme, le réformisme et le (para-)syndicalisme. Ce sont ces stratégies opportunistes (ou absences de stratégie) qui sont responsables de l’aggravation économique et politique de l’existence des plus opprimés et des plus exploités ! Pourquoi ? Parce qu’elles ne sont pas révolutionnaires ? Oui, mais surtout parce que ce sont des illusions ! C’est d’abord parce que les stratégies opportunistes sont parfaitement impotentes que nous les condamnons. Elles vont échouer — comme elles ont toujours échoué — et les plus opprimés et exploités seront les premières victimes de cet échec. Nous ne proposons pas le chemin révolutionnaire parce qu’il serait plus « court » ou plus « radical », par égoïsme ou idéalisme, mais parce qu’il est le seul qui puisse offrir et garantir l’émancipation des opprimés et des exploités, non seulement en France, mais dans le monde. Il n’y a pas d’autres options que la révolution. There is no alternative!

    C’est là que toute la malhonnêteté des électoralistes se révèle : ils n’hésitent pas à invoquer le destin des plus démunis pour justifier leur opportunisme, mais leurs propositions sont de facto des mensonges, ils se cachent derrière la souffrance des franges les plus vulnérables des masses pour servir leurs propres intérêts politiques. Que les opportunistes croient à leurs mensonges, qu’ils soient sincères ou hypocrites, c’est une autre question, car cela ne changera rien à la réalité que vivent et que vont vivre les travailleuses et les travailleurs immigrés, les populations issues de l’Empire colonial français, les femmes, les LGBTI, etc. Les opportunistes ne font qu’instrumentaliser leurs vécus à leurs propres fins ! Ce sont derrière celles et ceux qui appellent à voter le 30 juin qu’il y a le vrai cynisme.

    Le néolibéralisme s’est poursuivi et se poursuivra avec ou sans les pratiques mouvementistes, réformistes et (para-)syndicalistes. L’on peut dénoncer, dire « c’est mal ! », mais l’on ne peut pas agir, c’est-à-dire transformer le réel. C’est précisément face à cette impuissance que nous luttons, en tant qu’organisation politique.

    Entre un Macron, une Le Pen, ou même un Mélenchon, la seule différence résiderait dans le rythme de progression de la tendance réactionnaire et libérale. Il est réaliste d’imaginer que celle-ci serait plus brusque sous le mandat d’une Le Pen, et plus douce sous celui d’un Mélenchon. Mais ce qui ne changerait pas, c’est la tendance elle-même, et vers où elle se dirige. Ce qu’un Mélenchon ne ferait pas, ou pas assez, son successeur le ferait avec d’autant plus de brutalité. Les transformations et les crises du système capitaliste-impérialiste depuis les années 80 ne laissent aucune autre possibilité. Il n’est pas possible, en l’état, de retourner au temps béni du consensus keynésien, avec un simple vote.

    Qu’importe le résultat de l’élection du 30 juin, ou de celles d’après, les années qui viennent vont être de plus en plus dures — Nouveau front populaire ou pas. Que représenteraient quelques années de répit (très) relatif ? Quelques années de plus à stagner, à ne pas élever le niveau général de notre engagement, de nos capacités organisationnelles et opérationnelles ? Autant de temps (encore !) perdu. À terme, si la tendance actuelle contraint les militantes, militants et organisations communistes à rompre avec l’opportunisme et à sortir de leurs rituels réformistes, et ainsi, à renouer avec une politique et une stratégie révolutionnaire, alors, réjouissons-nous !

    Ce « répit », tant invoqué depuis au moins 2017, n’en est un que pour l’opportunisme. Premièrement, la tendance néolibérale et à la réaction que nous connaissons ne peut pas être « mise en pause » le temps d’un mandat, elle ne peut être au mieux que ralentit sur quelques années. Deuxièmement, la paupérisation absolue qui porte la tendance à la réaction porte aussi la tendance à la révolution. Et troisièmement, le renforcement de la réaction démasque les appareils opportunistes pour ce qu’ils sont et expose la portée réelle — nulle — de leurs stratégies, et contraint les appareils révolutionnaires à se renforcer de même (au risque de rejoindre les appareils opportunistes ou de disparaître). [Rajout du 22/06/2024.]

    Quelle est la priorité de tous les révolutionnaires ? Tracer nettement une ligne de démarcation aussi nette que possible entre la stratégie révolutionnaire et la stratégie opportuniste, au moment où celle-ci est la plus brouillée. Cela, les positions centristes (appel à un « vote tactique », agnosticisme stratégique, etc.) ne le peuvent pas, et au contraire, entretiennent ou tolèrent les illusions qu’il est urgent de dissiper. [Rajout du 22/06/2024.]

    Pour les marxistes, tous les problèmes pratiques sont des problèmes théoriques, et tous les problèmes théoriques sont des problèmes pratiques. La pauvreté théorique à laquelle nous faisons face aujourd’hui est aussi une pauvreté pratique, c’est-à-dire stratégique (le mouvementisme, le réformisme, le syndicalisme révolutionnaire et le suivisme syndical). Que la gauche institutionnelle et électoraliste s’agite à chaque élection, c’est tout à fait normal. Mais il est nettement moins normal que cette agitation soit contagieuse à des militantes et militants se réclamant révolutionnaires — voire communistes.

    Ce manque de recul et ce défaut d’analyse sont selon nous une démonstration de la faiblesse contemporaine du mouvement communiste en France. Loin d’en tirer des conclusions défaitistes, nous comprenons cet état de fait comme autant de tâches qui nous sont dévolues — la reconstruction du mouvement communiste en France. C’est le rôle que notre organisation se donne, et dont elle tente d’être digne.

    Si une proportion importante des militantes et militants de gauche se dirige vers l’électoralisme pour trouver une issue politique, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous même. Nous, communistes, sommes les premiers responsables de notre propre faiblesse, mais nous pouvons aussi être la première cause de notre réussite. Plus généralement, notre mouvement ne représente aujourd’hui pas une alternative politique crédible pour les masses françaises, nous en sommes conscient, mais nous ne sommes pas condamné à stagner dans cet état de fait. En revanche, il est hors de doute que hurler avec les loups électoralistes, à chaque nouvelle séquence politique que connaît le régime bourgeois, n’est ni une stratégie ni une tactique sérieuse pour sortir de l’impuissance politique, dont l’impasse actuelle n’est qu’une itération parmi tant d’autres.

    « Rien ne sert de courir [vers nulle part] ; il faut partir à point [vers une direction] ».

    Nous ne défendons pas l’indépendance politique de classe par pureté doctrinale ou par performativité militante. Cette position est la nôtre parce qu’elle répond d’impératifs concrets : la construction de l’opposition extra-parlementaire et d’une organisation de classe et de combat, en France. Voilà notre stratégie, qui comme toutes les stratégies est une entreprise de long terme, à laquelle nous nous tenons. Ce plan systématique, que nous construisons dans l’expérience, nous ne pouvons pas le « plier » à chaque imprévu, ou à chaque « urgence », sinon, nous ne faisons que le condamner et démontrer notre absence de perspective réelle.

    Nous — militantes et militants d’Unité communiste — n’irons pas voter le 30 juin, non pas par défiance envers le système politique de la Ve République, mais parce que nous avons toutes et tous mieux à faire que de participer à ce énième non-évènement de la démocratie bourgeoise.

    1 À ce sujet, nous redirigeons vers notre document Sur Unité communiste (2023) ou vers « Notes sur la conscience de classe », Unité communiste, 3 avril 2024. Aux adresses suivantes :

    https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2024/04/Sur_UC.pdf

    https://unitecommuniste.com/analyses/notes-sur-la-conscience-de-classe/

    2 « Législatives : pour Glucksmann, “la seule manière” de bloquer le RN est “une union de la gauche” » France Inter, 14 juin 2024. À l’adresse suivante :

    https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20/l-invite-de-8h20-du-we-du-vendredi-14-juin-2024-2593243

    3 À ce sujet, se référer à notre document Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire (2017).

  • 8 mois plus tard

    Aujourd’hui, plus de 8 mois après l’offensive palestinienne du 7 octobre 2023, nous sommes en mesure de nous demander : est-ce que cette date marque une défaite pour la résistance palestinienne ?

    Il est impossible de nier que le 7 octobre a marqué le début de la contre-offensive israélienne sur la bande de Gaza, et avec elle, de l’intensification du génocide gazaoui.

    Cependant, est-ce que cela signifie que l’opération Déluge d’Al-Aqsa a échoué ?

    Cette question en implique une autre : quels étaient les objectifs des organisations de la joint operation room lorsque celles-ci ont lancé l’opération Déluge d’Al-Aqsa ?

    Nous ne pouvons pas répondre à la place des intéressés, mais nous pouvons avancer avec un haut degré de probabilité que l’objectif commun des organisations de la joint operation room était de rompre l’impasse que connaissait jusqu’alors le mouvement de libération nationale palestinien depuis la 2de intifada. Ce statu quo à l’avantage de la puissance colonisatrice se caractérisait à l’échelle internationale par une normalisation diplomatique continue et croissante des relations d’Israël avec ses voisins géopolitiques, notamment les États du Golfe, et à l’échelle nationale par la progression de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem et par un génocide lent et inexorable de la population palestinienne gazaoui, laissée mourir dans des conditions inhumaines1. À cela s’ajoute un recul de la confiance de la population palestinienne, notamment de la jeunesse, en ses organisations. Cela s’est entre autres caractérisé par l’émergence d’un nouveau phénomène : les attentats entrepris en autonomie par des individus isolés, sans lien avec des organisations préexistantes. De plus, la création en 2022 de La Fosse aux lions, une nouvelle organisation de résistance palestinienne, par des jeunes palestiniens de Naplouse, s’inscrit clairement dans cette tendance.

    Certes, aujourd’hui, le génocide des gazaouis s’est incontestablement intensifié (bombardement délibéré des habitations, des camps de réfugiés et des infrastructures civiles). Certes, aujourd’hui, la résistance palestinienne fait face à un ennemi fort de 75 ans d’expérience de guerre et d’occupation coloniale (Nakba, crise du canal de Suez, guerre des Six Jours, guerre du Kippour, 1re et 2de guerre du Liban, 1re et 2de intifada, 1re et 2de guerre de Gaza), préparé aux tactiques de la guerre asymétrique (doctrine Dahiya), qui impose des pertes civiles et militaires disproportionnées aux Palestiniennes et Palestiniens. Certes, aujourd’hui, les gazaouis font face à un risque de plus en plus concret d’extermination ou d’exil massif vers l’Égypte.

    Cependant, est-ce que cela signifie pour autant que l’opération Déluge d’Al-Aqsa a été un échec ? Du point de vue humanitaire, ces 8 derniers moins ont été un désastre : 40 000 morts, 10 000 disparus, 80 000 blessés2 et une dégradation générale et aiguë des conditions de survie (famine, déshydratation, épidémie, etc.). Cela est indéniable. Mais quid du point de vue de la révolution démocratique anticoloniale ? De ce point de vue, le 7 octobre a mis en mouvement une situation de plus en plus figée depuis les accords d’Oslo (1993). Il ne faut pas surestimer l’importance de cet événement, mais il ne faut pas non plus être aveugle à l’ensemble des transformations que celui-ci amène en Palestine et dans le monde. Auprès de la population colonisée, le 7 octobre a prouvé que la résistance organisée était toujours offensive et capable de mener des opérations d’ampleur. Auprès de la population colonisatrice, le 7 octobre a rappelé que la Palestine n’était pas morte et n’allait pas se laisser mourir en silence, lentement et passivement. Cela l’a poussé à intensifier sa colonisation de la Palestine et son génocide des gazaouis. Ce changement de rythme dans la colonisation et le génocide dont est coupable Israël a bouleversé l’équilibre qui existait dans les relations internationales.

    Premièrement, la mobilisation importante des masses mondiales, notamment arabes, en solidarité avec la résistance palestinienne, a contraint les dirigeants de ces nations à ralentir leur processus de normalisation diplomatique avec Israël.

    Deuxièmement, l’unilatéralisme de Israël a rompu le consensus tel qu’il existait dans les pays impérialistes hégémoniques. Le jugement rendu par la Cour internationale de justice (CIJ) concernant les accusations de génocide portées par l’Afrique du Sud à l’encontre d’Israël (janvier 2024), le mandat d’arrêt international pour crime de guerre et crime contre l’humanité demandé par la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre Netanyahou (mai 2024), et la reconnaissance d’un État palestinien par l’Espagne (mai 2024), en sont les meilleurs exemples, mais ce ne sont pas les seuls. Cela ne signifie évidemment pas que le consensus colonial sioniste serait mis en danger dans les relations internationales, mais la normalité de la colonisation israélienne a été rompue. Aujourd’hui, la majorité des gouvernements des pays impérialistes hégémoniques sont critiques des crimes israéliens et exigent un cessez-le-feu immédiat à Gaza. Même le régime américain, dont Israël est un avant-poste vassal, a émis des réserves envers le gouvernement de Netanyahou.

    Troisièmement, le martyr des Palestiniennes et Palestiniens a revitalisé la solidarité internationale avec la résistance palestinienne. L’implication des Houthis, qui a transformé la mer Rouge et le golfe d’Aden en zone de guerre, et l’actuelle escalade des tensions entre le Liban et Israël, en sont les meilleurs exemples.

    Le 7 octobre a remis sur le devant de la scène politique mondiale la question palestinienne, au moment où elle était le plus délaissée.

    L’on pourra nous reprocher d’être des cyniques, mais nous pensons au contraire que ce sont celles et ceux qui n’apportent pas leur soutien à la résistance palestinienne, dans les moments où celle-ci est la plus tragique et la plus héroïque, qui sont réellement cyniques.

    Avant le 7 octobre, quelles étaient les perspectives toutes tracées pour la Palestine, les Palestiniennes et les Palestiniens ? L’extermination lente des gazaouis, dans l’indifférence diplomatique générale, jusqu’à ce que la situation justifie la déportation des survivantes et survivants dans le Sinaï, ou que celles et ceux-ci se soient eux-mêmes exilés. La poursuite des expulsions à Jérusalem et en Cisjordanie, jusqu’à la colonisation totale de ces territoires. Sinon la résistance palestinienne, qui peut stopper le projet colonial israélien ? Qui peut empêcher la victoire finale de celui-ci, c’est-à-dire la victoire du colonialisme sur les peuples opprimés, en Palestine ? Vraisemblablement, rien ni personne.

    Avant le 7 octobre, les voies étaient de plus en plus minces, désespérées, pour la résistance palestinienne. Aujourd’hui, la Palestine est martyrisée une fois de plus, mais le champ des possibles s’est élargi, des opportunités ont été ouvertes, le statu quo n’a pas été renversé mais il a été déstabilisé : la résistance palestinienne se dégage de l’impasse dans laquelle elle était de plus en plus entravée.

    L’objectif affiché initial de l’opération Déluge d’Al-Aqsa, c’est à dire obtenir la libération de toutes les prisonnières et tous les prisonniers politiques palestiniens grâce aux otages israéliens, a été un échec. Mais au-delà de ses objectifs politiques et militaires immédiats, l’opération Déluge d’Al-Aqsa a été une démonstration : la résistance palestinienne peut toujours compter sur ses propres forces.

    Le 7 octobre a surpris autant les ennemis que les alliés du mouvement national palestinien. Par exemple, l’Iran ignorait la planification de l’attaque et n’a pas été impliqué dans celle-ci par les organisations de la joint operation room. À l’intérieur même du Hamas, l’offensive a été décidée et menée par la branche « militaire », indépendamment et à l’insu de la branche « politique ». Ce que révèle ce décalage, c’est l’initiative de la résistance concrète de la branche « militaire », face à la paralysie croissante des manœuvres diplomatiques de la branche « politique ».

    L’opération Déluge d’Al-Aqsa a été l’expression directe et autonome du mouvement national palestinien. Elle est la preuve que celui-ci n’est pas à genoux, après 75 ans de guerre coloniale, mais toujours debout. Après 8 mois intenses de siège, de bombardements et de combats, cette démonstration a survécu à toute réfutation et n’est que d’autant plus catégorique. Contrairement à ce que la propagande israélienne a affirmé dès les premiers mois de la contre-offensive, la résistance palestinienne a survécu à tous les coups qui lui ont été portés, elle ne s’est pas effondrée et a poursuivi ses opérations militaires partout à Gaza. Si ses pertes sont considérables, à ce jour, la résistance palestinienne résiste toujours à Israël.

    Dans le mouvement communiste international, le 7 octobre a eu une autre sorte de répercussion. Il a divisé les partisans objectifs du colonialisme des partisans de la libération nationale des peuples colonisés.

    Les sociaux-impérialistes et les sociaux-colonialistes trouveront toujours des sophismes pour justifier leur lâcheté opportuniste. En 8 mois, nous pouvons affirmer sans prendre de risque que nous les avons tous entendus, ou presque, au sujet de la guerre de libération nationale palestinienne. Par exemple :

    • soutenir une résistance palestinienne imaginaire et condamner la résistance palestinienne réelle (et faire ainsi voix unique avec les impérialistes et les colonialistes) ;
    • conditionner la lutte des colonisés à l’unité avec leurs colonisateurs (en fantasmant un internationalisme prolétarien métaphysique qui transcenderait la contradiction principale nationale-coloniale sans la résoudre) ;
    • qualifier de « féodales » ou de « fascistes » les forces bourgeoises de la résistance palestinienne pour leurs positions réactionnaires (sans aucune analyse des rapports de production ou des relations entre les classes) ;
    • ne comprendre la résistance palestinienne que comme le simple prolongement géopolitique de l’Iran (en niant l’autonomie des organisations palestiniennes et leurs divergences d’intérêts avec l’Iran) ;
    • ou décrire ce conflit comme une guerre inter-impérialiste et y substituer la libération nationale par le défaitisme révolutionnaire3.

    Le fait que dans les pays du centre impérialiste, dont la France, ce soit les positions sociales-impérialistes et sociales-colonialistes (derrière diverses phraséologies pseudo-révolutionnaires) qui aient dominé le mouvement communiste, n’est pas une corrélation fortuite : la libération des peuples opprimés et exploités n’est pas la première priorité des peuples oppresseurs et exploiteurs.

    Depuis le 7 octobre 2023, ce qui s’est observé avec une netteté exceptionnelle, en France et dans le monde, c’est une ligne de démarcation se tracer entre, d’une part, les communistes, et d’autre part, les sociaux-impérialistes et les sociaux-colonialistes.

    1 À ce sujet, nous redirigeons vers « L’espoir des colonisés », Unité communiste, 10 octobre 2023, et « Le temps maudit des colonies », Unité communiste, 4 novembre 2023. Aux adresses suivantes :

    https://unitecommuniste.com/antiimperialisme/lespoir-des-colonises/
    https://unitecommuniste.com/analyses/le-temps-maudit-des-colonies/

    2 Statista Research Department, « Israël / Territoires palestiniens : nombre de morts et de blessés en raison de l’attaque du Hamas contre Israël et des contre-attaques d’Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, depuis le 7 octobre 2023, au 6 mai 2024 », Statista, 22 mai 2024. À l’adresse suivante :

    https://fr.statista.com/statistiques/1423795/guerre-israel-territoires-palestiniens-nombre-morts-et-blesses

    3 À ce sujet, nous redirigeons vers « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024. À l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/analyses/expose-des-positions-dunite-communiste-sur-la-guerre-russo-ukrainienne/
  • 2020-2024, continuité et rupture

    Ce document est la postface qui a été rédigée pour la réédition prochaine de La bataille pour l’Histoire (2020).

    Publié il y a quatre ans, ce document a eu une certaine importance dans la définition de notre organisation. Y sont exposées de manière synthétique les bases de notre conception de la lutte pour l’unité des communistes et pour la science révolutionnaire. La bataille pour l’Histoire (2020) a été rédigée au moment où celle-ci amorçait sa transition de l’Unité communiste de Lyon vers Unité communiste, notamment par sa fusion avec Éco défense, c’est-à-dire pendant une période de transformation profonde de notre structure essentiellement locale vers une structure nationale, et de notre stratégie héritée de notre fondation en 2016 vers une nouvelle stratégie plus construite, nourrie du bilan de 4 ans d’expérience.

    La bataille pour l’Histoire marque une étape dans le développement de notre génome et de notre métabolisme organisationnel — ce que nous portons et ce que nous sommes. Aujourd’hui, nous revendiquons toujours le contenu qui y est défendu, mais à l’occasion du quatrième anniversaire de sa publication, nous voulons revenir sur celui-ci. La transformation de notre organisation a été aussi une transformation de notre contenu, et c’est cette évolution que nous voulons constater ici (ce qui n’a pas changé et ce qui a changé).

    Continuité

    Nous retenons de La bataille pour l’Histoire cinq leçons fondamentales qui font toujours partie de nos principes fondateurs et de nos lignes de démarcation.

    Premièrement

    L’impératif de la scientificité révolutionnaire, la lutte pour la démonstration scientifique à l’intérieur des organisations communistes et entre celles-ci. Cette lutte fait partie de la lutte des lignes, des idées justes contre les idées fausses, c’est celle qui garantit que jamais la théorie révolutionnaire ne se transforme en dogme figé — rigide et cassant — et confiné à notre imagination — métaphysique. La scientificité n’est ni plus ni moins que ce qui fait la différence entre la pensée communiste et celles des utopistes et des fascistes. La lutte pour la scientificité est une lutte pratique autant que théorique, elle existe en permanence dans l’aller-retour entre ces deux aspects.

    La pratique, que ce soit celle du présent ou du passé, la nôtre ou celle de notre mouvement en général, est in fine notre seule juge, car c’est dans la pratique que le réel se révèle. Voilà en quoi les expériences socialistes (leur pratique) sont pour nous un véritable trésor de théorie, pour lesquelles il faut engager une « bataille », celle pour les idées justes. Une stratégie — un programme politique et un plan de travail systématique — ne peut être établie que selon l’Histoire, c’est-à-dire le bilan de l’expérience pratique passée. Sinon, le programme et le plan de travail sont dictés par les particularités contextuelles des circonstances présentes, c’est-à-dire que la nécessité est subordonnée à la contingence, que la stratégie est soumise à la tactique et que l’opportunisme est alors inéluctable.

    La lutte pour les idées justes doit aussi être une lutte pour la scientificité révolutionnaire, sans laquelle la science révolutionnaire ne l’est qu’en nom (et n’est dans le fond qu’une énième métaphysique). Dans celle-ci, l’idéalisme dogmatique doit être désigné et dénoncé comme la déviation anti-scientifique — donc anti-marxiste — qu’il est. La recherche de la ligne juste n’est pas celle d’une couronne de laurier qui conférerait à celui qui la porte une autorité sur le mouvement communiste et qui permettrait alors à sa volonté de plier la matière. C’est au contraire l’enquête dans la matière qui découvre les moyens à nos fins, d’où découle l’autorité subséquente de la ligne juste. Dans ce processus, l’opportunisme peut prendre un avatar « de droite », qui la néglige en niant son importance, ou — plus dangereux — « de gauche », qui l’abandonne expéditivement en prétendant déjà l’avoir « finie » (sic). Le pire renoncement à la lutte pour les idées justes est celui qui se défend d’être une renonciation, c’est-à-dire qui renonce au nom d’une prétendue réussite en affirmant avoir atteint la fameuse « ligne juste ». C’est avec cet argument que la lutte théorico-idéologique est abandonnée par une proportion importante de groupuscules communistes.

    Pourquoi une secte communiste qui prétendrait péremptoirement avoir une « ligne juste », complète et définitive, ne ferait qu’avancer une proposition idéaliste ? Une ligne ne peut être jugée juste que dans la pratique, il n’y a donc que deux sources de vérification : l’expérience présente (la pratique présente) et l’expérience historique (la pratique passée). Or, une secte communiste ne peut déduire de sa pratique présente que des conclusions incertaines, car celle-ci est limitée dans l’espace et le temps. Son pouvoir de compréhension ne peut pas dépasser son pouvoir de transformation. De plus, sa capacité d’élaboration théorique est limitée par ce qu’elle est (une secte), elle ne peut amasser et traiter qu’une somme restreinte d’informations. Son échelle quantitative (groupusculaire) limite sa qualité, et donc la qualité de ses productions théoriques. Et enfin, une secte communiste ne peut déduire de la pratique présente qui lui est extérieure (le mouvement communiste international) et de la pratique passée (l’histoire) que des conclusions théoriques générales, car celles-ci sont le produit de pratiques qui s’appliquent à des contextes différents. Une ligne juste ne peut donc être déduite de ces expériences indirectes (extérieures présentes et passés) que dans ce qu’elles ont d’universel, mais la particularité de l’expérience présente reste elle-même irréductible (aucune circonstance n’est identique). En conséquence, une ligne juste s’appliquant à notre situation concrète particulière ne peut être elle-même que particulière, c’est-à-dire déduite de notre propre pratique dans cette situation.

    En bref, une ligne juste ne peut pas être séparée des applications pratiques sur lesquelles elle porte directement. Il est impossible de revendiquer une vérité scientifique déconnectée de l’expérience et de la démonstration scientifique. La connaissance possible possède des limites objectives fixées par la pratique possible. Ces dernières sont hermétiques à nos affects et nos considérations, car la volonté ne peut pas plier la matière. Affirmer l’inverse revient à de l’idéalisme intellectualiste : considérer la théorie séparément de son aspect opposé (qui lui est principal), la pratique. Il ne faut pas en conclure qu’il faudrait abandonner la lutte pour les idées justes, seulement que la ligne juste est construite dans la pratique et la lutte des lignes. La ligne juste n’existe pas a priori, avant la pratique et la lutte des lignes, mais seulement après être révélée par elles (a posteriori).

    Des lignes plus ou moins justes doivent donc nécessairement coexister en lutte, avant que le développement de la lutte des classes ne nous donne les moyens pratiques de les départager. Cependant, la pratique directe des sectes communistes peut déjà réfuter certaines lignes erronées. De plus, certaines lignes qui ne se sont jamais vérifiées dans l’expérience du mouvement communiste, ni directe, ni internationale, ni historique, peuvent d’ores et déjà être définies comme généralement fausses. Que ce soit directement ou indirectement, lorsque la pratique a déjà parlé, il faut l’écouter ! À ce propos, il ne faut pas être timoré, et accepter la radicalité de ses jugements. Ainsi, si la ligne juste ne peut pas pour autant être trouvée automatiquement, la majorité des lignes erronées peut déjà être écartée (anarchisme, trotskysme, etc.).

    Les lignes qui se sont confrontées à la pratique, mais qui ont échoué, soit à s’appliquer soit dans leur application, doivent être a minima partiellement disqualifiées. Attention, réussir à s’appliquer, ou non, est déjà une première expérimentation (par exemple, si le programme de l’Opposition de gauche n’a pas été adopté, c’est parce qu’il a perdu la lutte des lignes, ce qui démontre une première insuffisance) ! Tout échec ne résulte pas d’une nécessité implacable, mais tout échec démontre un certain degré d’erreur. Reste à démontrer si l’erreur était nécessaire ou contingente, relativement à la ligne ainsi évaluée (était-elle fondamentalement ou partiellement fausse ?). Pour être scientifiquement pertinent, il ne faut ni écraser unilatéralement la nécessité sous la contingence (« les erreurs n’étaient que marginales et contextuelles »), ni écraser unilatéralement la contingence sous la nécessité (« l’échec était programmé, tout est à jeter, il faut repartir de zéro »). Une ligne qui n’a pas gagné doit être évaluée pour être rectifiée (corrigée) ou réfutée (rejetée ou dépassée au profit d’une autre ligne).

    C’est aussi par la comparaison entre les lignes (dans la lutte des lignes), c’est-à-dire par l’évaluation de leur bilan respectif, que l’on peut savoir si une ligne doit être rectifiée ou réfutée. Par exemple, si une ligne échoue systématiquement — s’il y a une récurrence de l’échec dans l’expérience — là où d’autres lignes réussissent, la première est alors probablement fausse par rapport aux secondes. Cependant, comparer deux lignes ne peut se faire que relativement à ce qu’elles ont d’universel, c’est-à-dire selon leurs objectifs communs, ce qui nécessite une étude préalable et des expériences comparables (ce qui ne signifie pas identiques), pour que les lignes puissent être jugées « toutes choses égales par ailleurs ». Par exemple, la stratégie du foco a relativement réussi avant de relativement échouer, et s’est historiquement démontrée comparativement inférieure « toutes choses égales par ailleurs » à la stratégie de la guerre populaire prolongée. Cette affirmation peut être avancée avec un haut niveau de confiance parce que leurs applications ont été comparables et leurs résultats récurrents : il y a une « reproductibilité » de l’expérience historique. L’évaluation de l’expérience historique, c’est-à-dire comprendre là où il y avait nécessité et là où il y avait contingence, et lesquelles, n’est pas simple. C’est aussi pour cette raison que plusieurs propositions théoriques doivent coexister avant de pouvoir être réfutées, dépassées, corrigées ou adoptées par la pratique : il n’existe jamais d’expérience décisive, qui valide ou invalide absolument une ligne. Ce n’est que la récurrence qui révèle la nécessité, c’est donc l’étude de la récurrence qui rend possible de tendre vers des lignes plus justes (qui comprennent la nécessité).

    La scientificité est le guide qui nous permet de savoir trancher où et quand il est possible (donc nécessaire) de le faire, et inversement, de savoir ne pas trancher où et quand il n’est pas possible (donc condamnable) de le faire. La ligne juste n’est pas un absolu (une compréhension correspondant parfaitement au réel), c’est une qualité : une compréhension correspondant suffisamment au réel pour le transformer radicalement.

    Deuxièmement

    La nécessité d’apprendre des expériences socialistes pour gagner. Les travaux classiques du marxisme, si nul ne peut nier leur importance primordiale, ne sont eux-mêmes précieux qu’en ce qu’ils sont le produit d’une pratique, celle de leur autrice et auteur, celle de leur époque en général, et celle de leurs prédécesseurs. Ainsi, les ouvrages de nos prédécesseurs ne sont pas le plus grand héritage qu’ils nous ont dévolu, car leur pratique avait toujours de l’avance sur leur théorie : nulle idée ne saute au-dessus de (la pratique de) son époque. C’est donc cette pratique historique qu’il nous reste aussi (surtout !) à étudier, à comprendre, pour pouvoir la dépasser. Pour donner la victoire à notre pratique et à notre théorie, il faut que celles-ci se fondent sur la défaite de la pratique et de la théorie de celles et ceux qui nous ont précédés. La victoire et la défaite sont un même processus général, des idées plus ou moins fausses vers les idées plus ou moins justes, c’est-à-dire conformes au réel. Il n’y a donc pas de différence entre la lutte pour la scientificité, la dialectique entre la théorie et la pratique, et la dialectique entre la victoire et la défaite : ces trois processus sont un seul et même cheminement vers une compréhension et transformation du monde plus grande, plus juste, plus profonde, etc.

    Si notre compréhension des expériences socialistes est fausse, soit parce qu’elle ne va pas plus loin que l’analyse de celles et ceux qui les ont faites (lorsqu’elle se limite aux classiques), soit parce qu’elle capitule plus ou moins explicitement devant l’anticommunisme, soit les deux, alors leur défaite sera aussi la nôtre ! Par exemple, c’est le cas de la défense « totalitaire inversée » de la direction stalinienne, qui se réapproprie une historiographie anticommuniste arriérée et la « retourne » en y apposant le discours stalinien. Plus généralement, c’est le cas d’autrices et d’auteurs se revendiquant de l’extrême gauche, voir du communisme, qui se retrouvent pourtant à la droite ou à l’extrême droite du champ historiographique. Les historiens trotskystes, aux côtés des néoconservateurs, font partie des derniers défenseurs des historiographies kremlinologiques et totalitaires, contre les écoles historiographiques révisionnistes et néo-révisionnistes (se basant sur les archives et les sciences sociales).

    Ainsi, l’expérience accumulée par le mouvement communiste au XXe siècle n’est pas « de l’histoire ancienne », mais la clé du succès pour l’avenir de notre cause. Donner des réponses superficielles et simplistes aux problèmes réels qu’ont révélé la pratique communiste du siècle dernier, c’est-à-dire bâcler la bataille pour l’Histoire (ne pas la prendre au sérieux), c’est se condamner à suivre le même chemin jusqu’à l’échec, car aux mêmes causes les mêmes effets. C’est cette erreur fondamentale que font celles et ceux qui persistent à expliquer les dysfonctionnements et l’échec du socialisme en URSS par le prisme explicatif de la terreur politique ou de la bureaucratie. De telles explications se reposant sur des historiographies aussi datées qu’orientées politiquement, à contre-courant de la recherche scientifique des dernières décennies, sont un problème parce qu’elles occultent les problèmes réels de la construction du socialisme en URSS.

    Souvent, celles et ceux qui condamnent dans les termes les plus durs les expériences socialistes sont aussi celles et ceux qui esquivent ou oublient le problème interprétatif de la restauration capitaliste, en la réduisant à un problème strictement politique (la conséquence logique de l’incompétence ou de l’opportunisme stalinien), ou en niant que le socialisme a existé à un certain degré (le capitalisme n’aurait jamais été aboli en URSS donc il n’y aurait jamais été restauré). L’aboutissement de cette tendance, c’est finalement la négation de tous les problèmes économiques (structurels et impersonnels) de la période de transition du capitalisme au communisme, qui ont été révélés par la pratique, et qui dépassent en universalité le cas particulier de l’URSS stalinienne. Pourtant, ces problèmes sont sans aucun doute les plus sérieux, car ce sont in fine ceux de la lutte des classes.

    Excommunier cette histoire — ce qu’ont fait les anticommunistes de droite et de gauche — ce n’est pas mieux la comprendre, mais s’en couper (et s’en priver). Or, se couper de l’expérience historique c’est se couper de la pratique, donc de la réalité. Pour réellement comprendre l’histoire des expériences socialistes, il faut d’abord l’exorciser des historiographies non-scientifiques qui la parasitent, et des perceptions (discours, images, sensations) que ces dernières véhiculent. Sans défendre les expériences socialistes contre les pseudo-histoires, impossible de mieux les comprendre pour écrire une histoire plus juste, plus profonde, plus utile, etc. Comme nous l’avons développé, les réponses à ces questions ne pourront pas être trouvées exclusivement dans les classiques du marxisme : rejeter tous les travaux qui ne proviennent pas de nous-mêmes, c’est faire du marxisme une science anémique et consanguine. Au contraire, pour se régénérer et fleurir, elle doit se nourrir de toutes les sources sérieuses à sa disposition. Notre démarche est identique dans le fond à celle de Marx lorsqu’il s’est placé « à l’école » de la Commune de Paris de 1871 : il l’a défendue pour la comprendre, l’a comprise pour la critiquer, et l’a critiquée pour réviser ses théories. Se réapproprier les expériences passées du mouvement communiste, c’est transformer la défaite en moyens pour la victoire. Voilà toute l’importance de mener la bataille pour l’Histoire.

    Dans la compréhension de l’échec du mouvement communiste au siècle dernier, il ne faut jamais s’échouer dans le volontarisme ou l’idéalisme, en croyant qu’un enthousiasme plus grand aurait pu plier à lui la réalité, ou que des idées plus justes auraient pu tomber du ciel. Dans cet échec se révèle aussi une nécessité. Mais l’autre erreur à absolument éviter, c’est de renverser la primauté des causes internes en primauté des causes externes. Or, s’il est vrai que la volonté ne peut jamais plier la réalité et que les idées justes ne naissent que de la pratique, il est également vrai que la principale cause de la défaite du mouvement communiste est le mouvement communiste lui-même. Si la réaction (l’encerclement impérialiste, la nouvelle bourgeoisie, etc.) a vaincu, c’est d’abord parce que le mouvement communiste n’a pas vaincu lui-même, autrement dit, parce qu’il a été trop faible et erroné pour ce faire. Les premières causes qui déterminent un objet sont toujours à trouver dans cet objet, car les causes externes n’ont de conséquences sur lui que selon ce qu’il est, c’est-à-dire relativement à et conditionnées par ses causes internes. Comme nous l’avons développé dans À propos du conspirationnisme (2021), blâmer les revers et les échecs par des causes exogènes (réelles ou imaginaires), c’est occulter l’aspect principal du problème : les causes endogènes — nous-mêmes. Les causes exogènes sont les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés indépendamment de notre volonté, c’est-à-dire la réalité avec laquelle nous sommes contraints de composer et que nous ne choisissons pas. Il est inutile de déplorer qu’elles existent telles qu’elles existent, car celles-ci sont hermétiques à nos desiderata subjectifs. En revanche, les causes endogènes sont celles qui dépendent en partie de notre action consciente, c’est-à-dire celles sur lesquelles nous possédons un pouvoir transformateur direct. Dévier les problèmes de notre propre responsabilité en les attribuant à l’aspect extérieur de la cause (une pression externe), au lieu de l’aspect intérieur (une vulnérabilité interne), c’est se réconforter, mais pas penser en marxiste conséquent. L’action des causes externes n’a de conséquence que selon ce que les causes internes laissent agir.

    En conclusion, c’est aux communistes de construire une théorie suffisamment juste, une idéologie suffisamment révolutionnaire et une organisation suffisamment puissante pour dépasser les conditions concrètes dans lesquelles celles-ci seront placées, vers le communisme. Si la direction stalinienne a échoué en URSS, c’est d’abord parce qu’elle n’a pas été capable de surmonter les obstacles placés devant elle par la construction du socialisme — qu’importe la proportion de nécessité et de contingence dans cet échec. Les premiers coupables d’un échec sont toujours celles et ceux qui échouent. Reprocher à l’impérialisme d’être impérialiste, au fascisme d’être fasciste, à la bourgeoisie d’être bourgeoise, à la paysannerie de ne pas être le prolétariat, à la bureaucratie d’être bureaucratique, etc., si ce n’est pas pour proposer des solutions concrètes à ces problèmes concrets, n’est que vain et contre-révolutionnaire. Ces « analyses » unilatérales, qui ne décrivent que l’aspect secondaire (externe, « eux ») du problème sans décrire son aspect principal (interne, « nous »), ne font derrière la rhétorique gauchiste que nous désarmer. La victoire n’est que notre ambition, gagner n’est que notre épreuve.

    Troisièmement

    Le rejet du sectarisme, du dogmatisme et du folklorisme. Ces trois déviations, qui prennent la forme d’une performativité militante pseudo-radicale ne font en réalité que masquer un faible niveau de formation théorico-idéologique, c’est-à-dire une immaturité qualitative. La performativité est la feuille de vigne de l’opportunisme de droite et de gauche. Substituer la compréhension et l’intégration réelle de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire par une adhésion affinitaire, iconographique et hagiographique à un dogme préétabli comme juste, ce n’est en rien rendre service à la révolution, mais tout l’inverse. Séparer la construction de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire et la construction de l’organisation révolutionnaire (le Parti), c’est démontrer ne pas comprendre la relation entre « savoir » et « faire ». Or, reconstruire la théorie et l’idéologie révolutionnaire est peut-être la tâche la plus importante et la plus difficile que notre mouvement connaît à l’heure actuelle (ce qui ne signifie pas qu’elle devrait être unilatérale). Sans nouveaux cadres communistes, pas de Parti communiste possible. Le sectarisme, le dogmatisme et folklorisme doivent donc être défaits pour que le Parti puisse naître, mais ces déviations ne seront vaincues que lorsque les conditions de naissance du Parti seront créées. Autrement dit, ces déviations ne sont que le symptôme d’un niveau de développement faible du mouvement communiste, et en tant que tel, elles le maintiennent dans cet état de faiblesse, mais elles n’en sont pas la cause. Pour guérir le mal à la racine, c’est-à-dire dépasser la condition sectaire et les cultures de la performativité militante (dogmatique et folklorique), il faut s’organiser et former des militants, pour augmenter le niveau général du mouvement communiste en France.

    Seule une ligne juste peut gagner, d’où le besoin de la science révolutionnaire et de la bataille pour l’Histoire. Car, la théorie n’est jamais séparée de la pratique, seule une organisation communiste développée peut atteindre une ligne développée, et le développement de l’un doit impliquer le développement de l’autre (sinon, c’est la stagnation ou le recul). Le contenu doit primer sur le contenant, mais le contenu dépend du contenant. La bataille pour l’Histoire est donc aussi la bataille pour le Parti, car seule une ligne juste peut gagner, et que seul le Parti a les moyens de découvrir et démontrer une telle ligne. La théorie est elle aussi une question pratique, mener la lutte théorique et idéologique demande des moyens matériels (du temps, de l’énergie, une accumulation d’expérience et de connaissance, etc.) et est elle-même matérielle, car une ligne juste se construit et s’affirme matériellement (dans la pratique de la lutte politique dans et avec les organisations communistes). La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire et la lutte pour le Parti communiste sont une seule et même lutte, car la théorie et l’idéologie révolutionnaire sont construites en construisant le Parti communiste, et que le Parti communiste est construit avec la théorie et l’idéologie révolutionnaire.

    Seulement, la théorie et l’idéologie révolutionnaire, premièrement parce qu’elles sont encore à construire et à démontrer, et deuxièmement parce qu’elles sont irrémédiablement complexes, ne peuvent pas être des conditions à l’intégration dans les organisations politiques, c’est-à-dire des a priori. Nos organisations doivent donc se donner les moyens d’être des lieux d’élaboration pour celles-ci. Pour ce faire, nous devons proposer un cadre politique clair, suffisamment restreint pour servir de fondation saine, mais suffisamment large pour permettre une libre édification individuelle et collective, par l’étude et le débat. Voilà pourquoi notre base d’adhésion est un consensus politique, et non pas un corpus théorique et idéologique déjà établis et définis comme « la ligne juste ». À notre stade de développement, fixer l’adhésion à un corpus comme condition préalable à l’adhésion à l’organisation, c’est s’assurer de laisser stagner la théorie et l’idéologie révolutionnaire et de la remplacer entièrement par une performativité, c’est-à-dire une apparence. C’est de cette stagnation dont sont victimes les « stagiaires à vie » dans les organisations politiques où toute participation aux débats est conditionnée par l’adhésion formelle à un corpus hagiographique et iconographique, et par la maîtrise de la phraséologie qui l’accompagne. Au lieu de comprendre pour transformer (la lutte) — la formation —, la priorité devient d’adhérer et d’imiter pour s’intégrer (« en être ») — la performativité. Combattre l’éclectisme et les idées fausses est une lutte dans le fond, pas dans la forme. Or, si les idées fausses ne s’expriment pas, l’unité dans la forme n’est que l’éclectisme dans le fond. Croire pouvoir remplacer le long travail de formation théorique et idéologique par des étiquettes, des slogans, des références, des citations, un vocabulaire, etc., au nom de l’unité ou du monolithisme, c’est être le meilleur allié de l’éclectisme et de l’amateurisme.

    Quatrièmement

    La lutte pour l’unité des communistes fait partie intégrante de la lutte pour la reconstruction du Parti. Dépasser la condition sectaire à laquelle est réduit le mouvement communiste en France passe aussi par le rejet des idées et comportements sectaires. Lutter pour la reconstruction du Parti passe donc par l’unité des communistes, et l’unité des communistes passe donc par la réflexivité sur notre propre sectarisme, en tant qu’organisation et dans notre mouvement, et l’action consciente pour son dépassement. Cependant, l’abandon des logiques sectaires et l’émergence d’un centre de direction politique (le Parti), ne se feront pas sur la base des bonnes volontés de chacun. Un certain niveau d’unité des communistes ne peut correspondre qu’à un certain niveau d’unité théorique et pratique préexistant. Autrement dit, la progression vers des conditions subjectives moins sectaires ne peut se faire qu’avec la progression vers des conditions objectives moins sectaires — qui rendent moins nécessaire le sectarisme. La condition sectaire est l’expression (l’état d’organisation) du niveau arriéré de développement du mouvement communiste en France (sa kruzhkovshchina), donc, celle-ci ne pourra être surmontée qu’en surmontant ce qui la produit et reproduit en premier lieu, c’est-à-dire notre propre faiblesse. La crise des logiques sectaires d’appareil (dont le sectarisme) sera causée par le rapport des appareils entre eux, lorsque ces logiques seront rendues impossibles à reproduire avec leur croissance (la quantité se changeant en qualité et les contradictions s’intensifiant vers leur résolution).

    Le contenu primera effectivement sur le contenant, d’une part, lorsqu’il sera suffisamment développé, ce qui implique donc aussi que le contenant sera lui aussi suffisamment développé (parce que le contenu dépend du contenant), et d’autre part, lorsque le contenant tel qu’il existe aujourd’hui (la condition sectaire) sera détruit par lui-même (parce que le contenant dépassera ses contradictions sectaires et se transformera), ce qui implique donc également un certain niveau de développement du contenant. Le sectarisme des appareils ne peut être vaincu que par leur propre crise, crise amenée par le développement du mouvement communiste dans son ensemble. En résumé, œuvrer au renforcement du mouvement communiste, c’est de facto, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, œuvrer à son unité, et œuvrer à l’unité du mouvement communiste, c’est de facto de la même manière œuvrer à son renforcement. La lutte pour la reconstruction du mouvement communiste doit être la lutte pour l’unité des communistes, et inversement. Ainsi, l’unité « à tout prix » (l’éclectisme), ce n’est pas réellement lutter pour l’unité des communistes, car ce n’est pas lutter pour le renforcement du mouvement communiste (mener la lutte théorique et idéologique), et vouloir renforcer son appareil aux dépens de tous les autres (le sectarisme), ce n’est pas réellement lutter pour le renforcement du mouvement communiste non plus, car ce n’est pas lutter pour l’unité des communistes (l’émergence d’un centre qualitativement supérieur — le Parti).

    L’unité des communistes pour laquelle nous luttons, celle dont le mouvement communiste a besoin, c’est une unité supérieure. Celle-ci ne peut pas être un amalgame des forces préexistantes, une somme simple, mais un dépassement vers une forme supérieure d’organisation — une autre unité que celle-ci ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Nos convictions unitaires sont au service de la lutte des lignes dans le mouvement communiste, pas malgré elle. L’enjeu n’est pas d’abandonner la confrontation entre communistes, mais les pratiques sectaires, liquidatrices et dogmatiques, qui font primer le contenant organisationnel ou théorico-idéologique sur le contenu, et qui font du mouvement communiste un jeu à somme négative (tous les appareils sectaires luttent pour eux-mêmes aux dépens de tous les autres et du mouvement communiste).

    Nous avons ainsi renié un certain volontarisme dans notre compréhension de l’unité des communistes, et donc dans notre stratégie pour la reconstruction du Parti. Notre action sur les conditions subjectives que connaît le mouvement communiste en France, c’est-à-dire notre activité de formation et de propagande, par exemple la publication de La bataille pour l’Histoire, n’existent et n’ont une portée que dans les conditions objectives dans lesquelles elles sont placées, en l’occurrence, la condition sectaire. L’existence matérielle détermine la conscience : cette vérité s’applique aux appareils autant qu’aux individus ou aux classes. La victoire de nos conceptions, si elles sont justes (a minima en partie), ne peut donc advenir qu’avec la victoire de notre mouvement sur ses propres entraves (le sectarisme), c’est-à-dire par son renforcement : l’élévation de son niveau général d’éducation et d’organisation. L’issue de la condition sectaire est in fine un double problème de rapport de force, entre le mouvement communiste dans son ensemble et la réaction, et entre les sectes communistes elles-mêmes.

    C’est lorsque les enjeux deviennent plus grands (par exemple, en situation révolutionnaire), que les dissensions deviennent plus aiguës, car elles deviennent moins abstraites et plus concrètes. En progressant sur la voie du Parti et de la révolution, les divergences dans le mouvement communiste deviennent de plus en plus déterminantes, car elles deviennent aussi de plus en plus matérielles. Cette progression amène nécessairement le mouvement communiste vers des crises, celles de son état de division actuel, car celles-ci intensifient ses contradictions internes et tend donc à provoquer leur résolution. En période de crise, les désaccords théoriques et idéologiques sont plus aigus et plus clairs, car ils ont des conséquences pratiques d’envergure et immédiates, constatables par tous et toutes. Le débat communiste (la lutte des lignes) en devient donc d’autant plus important et incisif. Les contingences peuvent devenir des nécessités, et ce qui était considéré nécessaire jusqu’alors peut devenir contingent : les nouvelles conditions de la pratique révèlent ces réalités. D’une part, les lignes de démarcation se tracent de manière plus nette et plus impérative dans le mouvement communiste, et de l’autre, la concurrence et les rancunes entre les appareils qui le composent perdent leur sens devant les exigences pratiques placées devant lui.

    C’est là que se présente l’opportunité de la synthèse, et avec elle, le saut qualitatif du mouvement (réellement) communiste vers un état d’organisation supérieur — plus uni dans les idées et les actes. C’est ainsi que l’unité s’impose, d’une manière ou d’une autre. La tendance à la ligne juste se vérifie : les lignes les plus justes sont sélectionnées et les lignes les plus fausses sont éliminées. La lutte des classes rectifie ou disqualifie les déviations opportunistes (dont le sectarisme), de gauche comme de droite. Ce que nous décrivons, c’est la négation du sectarisme dans la crise de reproduction de la condition sectaire, créé par la progression du mouvement communiste lui-même : la réalité qu’il crée lui impose de se transformer (c’est son auto-mouvement et son auto-transformation). Évidemment, ce processus (comme tous les processus que décrit le matérialisme dialectique) ne doit pas être considéré comme indépendant de nos actions conscientes (un « fatum »), mais comme en partie leur résultat. C’est à nous, l’élément subjectif, de faire toute la différence entre synthèse ou ruine, saut ou stagnation qualitative, victoire ou défaite, à chaque étape. Il y a encore entre nous et le Parti d’innombrables crises, sauts qualitatifs, et synthèses, mais nous avons confiance dans notre mouvement pour savoir naviguer selon ses contradictions vers sa destination — une unité plus grande et des lignes plus justes.

    Il n’y a unité que là où il y a un désir d’unité, et ce désir existe aujourd’hui dans le mouvement communiste, mais il ne peut pas gagner parce qu’il est faible. C’est le sectarisme lui-même qui provoque la croissance de ce désir en entravant la progression (voir la survie) du mouvement communiste, au fur et à mesure de son développement, jusqu’à devenir insoutenable. Ce n’est que sur la base suffisante de ce désir d’unité qu’une unité supérieure peut être atteinte par le procédé d’« unité-critique-unité ».

    Ceci dit, si l’échec du mouvement communiste en France est produit et maintenu par des conditions subjectives, celles-ci ne peuvent ni être évaluées indépendamment des conditions objectives ni être séparées de celles-ci.

    Dans la crise organique du mouvement ouvrier que nous vivons dans notre centre impérialiste (que nous avons développé dans d’autres documents), les déviations de droite et de gauche prolifèrent, car la ligne juste n’arrive pas à émerger et à s’imposer. Qu’est-ce qui départage une ligne juste d’une ligne fausse ? La pratique, oui, mais laquelle ? La pratique de la lutte des classes. Pourquoi « une ligne juste n’est plus une minorité » ? Parce qu’une ligne fausse est vaincue en pratique, et supplantée par une ligne plus juste. Pourquoi ? Parce qu’elles sont implacablement, inexorablement, mises à l’épreuve par la pratique dans la lutte des classes. Or, c’est cette dernière, dans son état présent en France (de crise organique), qui ne permet plus une saine lutte des idées justes contre les idées fausses, leur « tri ».

    Les idées fausses peuvent se perpétuer et les idées justes peuvent rester des minorités, car la lutte des classes ne vient plus placer ces idées dans des situations qui permettent leur vérification ou leur disqualification. Autrement dit, chacun est libre d’affirmer une ligne X ou Y, car celle-ci ne sera pas placée concrètement en face de ses contradictions et de ses apories, dans son application. D’une part, le mouvement communiste manque de la masse critique (la quantité nécessaire au saut qualitatif) pour être un espace de critique-autocritique et d’élaboration théorique suffisant pour atteindre des lignes plus justes, et d’autre part, les lignes fausses ne sont pas éliminées par la pratique, car cette dernière (la lutte des classes) n’existe plus à un niveau d’intensité suffisant pour ce faire.

    En l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans le prolétariat, ce n’est pas la ligne la plus révolutionnaire qui est sélectionnée dans la pratique, mais la ligne qui assure la meilleure perpétuation des appareils. Sans mouvement ouvrier digne de ce nom, le mouvement communiste remis à lui-même (coupé d’une pratique réellement révolutionnaire) ne converge pas vers la ligne la plus juste, mais vers la ligne qui assure aux appareils leur reproduction. Il y a contradiction entre le besoin des appareils de se perpétuer et le besoin des appareils d’avoir une ligne assez radicale pour justifier leur existence dans le mouvement communiste. De cette contradiction naissent les zigzagues incessant des organisations entre l’opportunisme de droite et de gauche et la tendance lourde à la scission et à la décomposition dans le mouvement communiste en France. Cette contradiction est aussi une des sources de la condition sectaire : chercher à tout prix la perpétuation de son appareil aux dépends de tous les autres et au détriment de la politique révolutionnaire (unitaire), ou défendre son orthodoxie au risque de l’atrophie et de l’isolement de son appareil (sectaire). Dans les deux cas, le contenu (la ligne) est identifié au contenant (l’appareil), que le premier soit subordonné au second, ou l’inverse. Or, il y a entre le contenu et le contenant une unité dialectique dans laquelle le contenu est l’aspect principal (le contenu prime sur le contenant, mais l’un ne se développe pas sans l’autre).

    Pour se développer sans tomber dans l’opportunisme, il faut d’abord comprendre qu’une rhétorique opportuniste de gauche va souvent avec une pratique opportuniste de droite, l’un n’excluant ni ne compensant l’autre, puis, que le développement de la forme et du fond est contradictoire mais unique (dialectique), et ne peut donc pas exister l’un après ou avant l’autre, mais seulement conjointement et harmonieusement, et enfin, que dans cette unité, le fond est généralement l’aspect principal (la forme ne peut-être principale que contextuellement, dans la crise qui précède la résolution des contradictions), et que c’est donc le contenu qui doit diriger le programme (la stratégie et le plan de travail systématique). L’opportunisme nie ces conclusions, il considère unilatéralement le fond ou la forme, le contenu ou le contenant, la sauvegarde de l’appareil ou la justesse des lignes, avec pour conséquence leur propre stagnation, et celle du mouvement communiste avec eux, dans la condition sectaire.

    Dans le feu de la lutte des classes, un appareil opportuniste ne peut croître que jusqu’à ce qu’il soit complètement discrédité par ses actions, ou jusqu’à ce qu’il ne soit plus que l’aile droite de la politique bourgeoise (« un parti ouvrier bourgeois »). Or, en l’absence de ce « feu » (la pratique de la lutte politique effective) qui révèle la nature réelle des lignes portées par les appareils, les appareils opportunistes peuvent continuer de stagner à un niveau de développement sectaire sans que leurs lignes ne soient invalidées ou qu’elles les mènent en dehors du mouvement communiste. Les lignes plus ou moins opportunistes stagnent avec les lignes plus ou moins révolutionnaires, car les appareils qui les portent stagnent eux-mêmes à divers degrés de développement sectaire — leur niveau quantitatif limite leur niveau qualitatif, dans la pratique, donc leur niveau théorico-idéologique et leur niveau d’unité sont eux aussi limités.

    Ces organisations, celles qui arrivent à assurer leur reproduction simple, plafonnent cependant dans leur reproduction élargie (à l’image de Lutte ouvrière, à qui il faut tout de même reconnaître de grands mérites). Leur structure est suffisamment fonctionnelle pour assurer leur stabilité, et leur ligne est suffisamment « révolutionnaire » pour maintenir l’unité, autrement dit, leur niveau qualitatif général est suffisant pour assurer la reproduction simple à ce niveau quantitatif (en l’absence de chocs externes). Cependant, ce niveau qualitatif reste insuffisant pour sortir du stade sectaire de développement. Ce plafond de verre des sectes communistes, c’est leur incapacité à poursuivre leur accumulation quantitative pour se développer qualitativement (vers un parti ou le Parti). Accumuler des militants est une chose, accumuler l’expérience et les compétences pour que ces militants soient plus que des adhérents syndicaux amateurs de lecture (la formation économiste-livresque) en est une autre. La situation dans laquelle sont placées les diverses sectes communistes françaises restreint leur progression : elles ne parviennent pas à dépasser leur condition de secte dans un saut qualitatif. Leur activité dans les masses ne leur donne qu’une influence marginale (par opposition à une direction), leurs activités sont principalement syndicales et économistes, etc. Incapable de trouver des voies de développement politique plus satisfaisantes, les diverses sectes communistes se résignent en pratique à ces compromis opportunistes.

    C’est ainsi que nombre d’organisations communistes trouvent un débouché « politique » dans le (para-)syndicalisme et le (para-)syndicalisme étudiant. Est-ce que ces voies sont révolutionnaires ? Non. Est-ce que ces voies permettent une croissance rapide des forces (réformistes) ? Oui. La qualité dépend toujours des quantités accumulées, mais une quantité ne fait jamais la qualité. Les étudiantes et les étudiants sont un important vivier de recrues, enthousiastes et énergiques, pour lequel se disputent les organisations communistes. Mais contrairement à ce que certains prétendent, leur origine et leur destination de classe sont principalement petite-bourgeoise, surtout pour celles et ceux en demande de politique, et ils ne représentent pas un « sujet révolutionnaire » de substitution au prolétariat (leur relative précarité n’est qu’une situation très temporaire, ils n’ont pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », leur condition d’existence ne crée pas d’organisation et de conscience collective organique, etc.). Pourtant, la capture des étudiantes et étudiants (parfois pudiquement réduit à « la jeunesse ») prend une part souvent disproportionnée de la stratégie et de l’activité quotidienne de certains groupes communistes.

    L’impasse dans la lutte des classes, qui jette les sectes communistes dans les bras de l’opportunisme de droite et de gauche, c’est la crise organique créée par la disparition du mouvement ouvrier dans l’aristocratie ouvrière, dans les pays du centre impérialiste. Ce que nous développons ici, c’est que dans les pays où domine l’aristocratie ouvrière, la nécessité est du côté de l’opportunisme, comme l’a noté Lénine dans ses polémiques contre Kautksy. Évidemment, cette situation de crise organique n’est que temporaire et située : elle s’est imposée depuis relativement peu de temps, et elle se dissipe déjà, mais ses effets se constatent amèrement dans le mouvement communiste.

    Cinquièmement

    La ligne juste est la prérogative et le préalable du parti révolutionnaire. C’est sa prérogative, car pas de ligne révolutionnaire juste sans pratique révolutionnaire, et pas de pratique révolutionnaire sans parti révolutionnaire. Mais c’est son préalable, car pas de parti révolutionnaire sans pratique révolutionnaire, et pas de pratique révolutionnaire sans ligne révolutionnaire juste. C’est par la pratique d’un parti communiste qu’une ligne se révèle juste, et c’est parce qu’il a la ligne juste que la pratique d’un parti communiste fait de lui le parti révolutionnaire.

    Pourquoi Unité communiste ne revendique pas avoir une ligne juste ? Parce que la théorie dépend de la pratique et que la qualité dépend de la quantité. Revendiquer d’avoir une ligne juste, en tant que secte communiste (ou que militant isolé), c’est faire l’erreur de commettre un premier idéalisme, en pensant possible d’avoir une théorie révolutionnaire juste sans avoir une pratique révolutionnaire avancée, et en pensant possible d’atteindre cette qualité élevée sans avoir une quantité élevée. Sans pratique, pas de théorie, et sans quantité, pas de qualité. En l’occurrence, la théorie révolutionnaire juste dépend de la pratique révolutionnaire, et toutes deux sont une qualité qui ne peut pas exister sans une certaine quantité accumulée. Cette pratique qui rend possible et nécessaire cette théorie, et cette quantité qui rend possible et nécessaire cette qualité, ce sont celles d’un parti communiste.

    Certains pourraient nous répondre qu’il suffit de lire des livres pour trouver la théorie révolutionnaire juste, là où elle a été écrite, et qu’à l’issue d’une lecture suffisamment exhaustive et attentive, nous aurons trouvé la théorie révolutionnaire juste. D’autres pourraient nous avancer que si la théorie révolutionnaire juste ne peut pas se trouver telle quelle dans les livres, au détour d’une page, il nous suffit alors d’y trouver la pratique révolutionnaire passée et présente du mouvement communiste, consignée par écrit, pour en faire un bilan et en déduire la théorie révolutionnaire. D’autres encore pourraient nous rétorquer que la théorie révolutionnaire juste n’a pas besoin d’une pratique révolutionnaire, mais de n’importe quelle pratique, ou que n’importe quelle pratique est une pratique révolutionnaire si elle est animée par cette intention.

    Ces objections seraient la démonstration d’une déviation idéaliste intellectualiste.

    L’étude strictement formelle, intellectuelle, des modèles qui représentent la réalité, est nécessairement incomplète et faillible, mais surtout aveugle à cette incomplétude et à cette faillibilité. Le modèle n’épuise pas le réel, et l’étude du modèle n’épuise pas le modèle. La compréhension du réel (le modèle) qui n’est pas appliquée n’est qu’une compréhension superficielle, simpliste, schématique, rigide, unilatérale, etc., c’est-à-dire subjectiviste. De plus, une telle compréhension ne peut ni corriger ni dépasser le modèle en question, car elle ne le confronte pas au réel. Le plus exact des modèles ne peut pas être compris avec exactitude si cette compréhension n’est pas mise en pratique — expérimentée — et ainsi approfondie et affinée par le rapport direct (concret) au réel.

    Lorsque nous affirmons que la théorie dépend de la pratique, il faut éviter plusieurs erreurs de compréhension fondamentale.

    D’abord, il ne faut pas comprendre « la pratique » comme un monolithe, c’est-à-dire abstractiser la catégorie générale de la pratique, qui contient une infinité de pratiques particulières, en une généralité métaphysique. Ainsi, lorsque nous disons que la théorie dépend de la pratique, nous disons en fait que la théorie d’une réalité dépend de la pratique d’une réalité, pas que la théorie d’une réalité dépend de la pratique en général, dans l’abstrait. Par exemple, la théorie de la guerre dépend de la pratique de la guerre, pas de n’importe quelle pratique. La pratique du jardinage permet la théorie du jardinage, mais elle ne permet évidemment pas la théorie de la lutte des classes. Ce n’est que la pratique de la lutte des classes qui permet la théorie de la lutte des classes. Dans celle-ci, la pratique générale de la lutte des classes ne permet qu’une théorie générale de la lutte des classes, et chaque pratique particulière permet une théorie particulière : la pratique de la lutte économique permet la théorie de la lutte économique, et la pratique de la révolution permet la théorie de la révolution, mais la pratique de la lutte économique ne permet pas la théorie de la révolution, ou alors, qu’en généralité, en ce que la lutte économique et la révolution sont deux catégories particulières de la catégorie générale de la lutte des classes. La théorie ne dépend pas d’une pratique, mais de la pratique sur laquelle elle porte.

    Ensuite, il ne faut pas comprendre que la théorie dépend de la pratique pour naître, mais qu’elle serait après sa naissance constituée indépendamment de la pratique : il faudrait de la pratique pour écrire un livre théorique, mais après l’écriture de ce livre, la pratique deviendrait superflue et la théorie deviendrait autonome. Il suffirait alors de lire attentivement ce livre pour accéder à toute la théorie qu’il contient, c’est-à-dire à toute la connaissance pratique du réel qu’il a cristallisé. Or, la relation pratique-théorie est une relation vivante, elle-même concrète : l’on ne peut comprendre le réel qu’autant que l’on expérimente le réel. Le degré de connaissance théorique que l’on peut atteindre n’est pas déconnecté du degré d’expérience pratique que l’on a expérimenté soi-même, subjectivement. Les travaux strictement théoriques nous permettent d’accéder à un degré supérieur de connaissance du réel, mais ce degré supérieur ne nous est permis que dans la mesure où nous possédons déjà une connaissance pratique du réel en question. Par exemple, lire les Écrits militaires (1928-1949) de Mao élève notre degré de connaissance de la réalité de la guerre, mais ce degré de connaissance est restreint par notre degré d’expérimentation de la guerre, parce qu’in fine, « l’on apprend à faire la guerre en la faisant ». Ce que cela signifie, c’est que la plus grande partie du sens théorique contenu dans les Écrits militaires de Mao nous reste inaccessible, soit parce que l’on ne peut pas le comprendre, soit parce que la compréhension que l’on peut en avoir est condamnée à rester superficielle, simpliste, schématique, rigide, unilatérale, etc. L’activité théorique est une activité vivante, ce n’est pas une contrepartie « passive » de la pratique qui serait la partie « active ». Ces deux aspects vivent l’un avec l’autre, dans l’expérience concrète de la réalité matérielle. Un livre, s’il consigne le savoir accumulé par une pratique accumulée, ne la « fige » pas : le savoir qu’il consigne est un savoir vivant, c’est-à-dire relatif à une pratique particulière. Ce savoir, coupé de la pratique qui l’a accouché, n’est pas « immortalisé », mais « momifié » (« vidé » et « desséché »). La profondeur théorique qui peut être transmise et intégrée dépend de la profondeur pratique qui a été vécue, parce que le sens théorique (même le plus intellectualisé) est un sens réel — un sens du concret.

    La théorie dépend de la pratique au niveau le plus subjectif de la connaissance. C’est pour cela qu’une absence de pratique ou qu’une pratique insuffisante ou erronée mène fatalement aux déviations subjectivistes : les interprétations fausses du réel.

    Cette corrélation se vérifie en permanence, et s’observe dans la production théorique des organisations communistes spontanéistes et économistes. Cependant, c’est dans le cas des marxistes universitaires que ce raisonnement trouve sa démonstration la plus explicite. Ceux-ci vont non seulement entreprendre de comprendre Marx avec une méthode strictement scolastique, mais vont activement séparer Marx de sa pratique militante et de l’expérience historique du mouvement communiste. Le résultat de cette entreprise, c’est la défiguration jusqu’à l’absurde des travaux de Marx, qui voit sa philosophie de la praxis réduite à un énième système philosophique ou sociologique, sa critique de l’économie politique réduite à un courant dans celle-ci, et sa lutte politique réduite à un simple aspect de sa philosophie, si elle n’est pas écartée ou condamnée comme source de biais axiologiques. En bref, le marxisme est réduit à tout ce que l’œuvre de Marx a tenté de dépasser : une philosophie de la praxis sans praxis, une critique de l’économie politique sans critique, une interprétation du monde sans transformation du monde, etc. Dans cette interprétation de Marx, le matérialisme dialectique n’est pas synonyme du marxisme, mais une composante de celui-ci qui pourrait en être extrait : l’œuvre de Marx n’est plus la déduction de la nécessité mais l’énoncé d’une somme de contingences. Le marxisme universitaire n’est pas un échec seulement du point de vue de la révolution (qui elle aussi devient une option), mais aussi de la science, où il ne fait qu’alimenter les débats du champ académique bourgeois sans jamais être capable de dépasser ses limitations méthodologiques et épistémologiques.

    Le subjectivisme qui trouve fatalement celles et ceux qui chercheraient à comprendre le réel sans l’expérimenter, c’est celui que nous cherchons à éviter dans Unité communiste. La théorie dépendant de la pratique, parce que notre pratique est limitée (objectivement) par la condition sectaire du mouvement communiste en France, c’est-à-dire par l’état de notre développement, la théorie qui a un sens réel est elle aussi limitée. Une revendication théorico-idéologique déconnecté d’une pratique correspondante, c’est-à-dire coupée de sa dimension concrète et vivante (son sens réel), ne peut-être qu’une revendication performative inutile et creuse. Le risque est alors double : non seulement la compréhension subjectiviste (fausse) du corpus théorico-idéologique en question, mais de cette déviation subjectiviste, l’adhésion hagiographique et iconographique à celui-ci, et alors l’enfermement identitaire-sectaire qui interdit toute étude et élaboration théorico-idéologique féconde. La lutte des lignes et la ligne de masse sont alors rendues impossibles à appliquer, et donc le subjectivisme impossible à corriger (jusqu’à un dépassement ultérieur de cet état de fait). C’est cette impasse stérile dans laquelle nous voulons absolument éviter de tomber.

    La base théorique et idéologique selon laquelle définir la ligne juste n’est pas notre prérogative, mais celle d’un parti communiste, est que la théorie dépend de la pratique et que la qualité dépend de la quantité. Or, notre pratique et notre quantité sont restreintes, à l’époque de la condition sectaire du mouvement communiste.

    Pour les raisons pratiques développées plus haut, c’est-à-dire les conditions d’existence concrètes des sectes et de leurs relations entre-elles, chaque secte est aveugle à son incomplétude et à sa faillibilité — à l’extension réelle de sa propre cécité (plus l’on est ignorant, plus l’on ignore ce que l’on ignore).

    Ce qui importe, ce n’est jamais un contenant, mais son contenu. Une étiquette X ou Y ne nous importent pas, ce qui nous importe en revanche, c’est notre contenu théorique et idéologique réel. Or, définir un contenant est très facile, alors que définir un contenu est très difficile. C’est pour cela que c’est souvent le contenant qui est défini avant le contenu. Cependant, c’est bien le contenu qui doit primer et définir le contenant, et non pas l’inverse. Définir un contenu, c’est répondre aux questions particulières que nous pose la lutte des classes, et ce non pas avec des banalités, des généralités, des slogans, etc., mais avec des analyses approfondies desquelles peuvent être déduites des directives concrètement applicables dans la réalité. Peu nous importe un contenant vide, c’est-à-dire une étiquette qui ne serait en réalité rien de plus qu’un accessoire performatif.

    La ligne juste n’est pas la « bonne » liste exhaustive de revendications ou de répudiations symboliques de figures, d’expériences ou d’évènements, ce n’est pas maîtriser les bons codes, les bonnes références, les bonnes phraséologies, etc., pour pouvoir revendiquer appartenir à la « bonne » généalogie, le « bon » courant du marxisme. La ligne juste est un outil, c’est la méthode qui permet aux révolutionnaires de comprendre et de transformer le monde dans toutes les situations concrètes du contexte particulier dans lequel ils se trouvent placés, pour réaliser leurs tâches révolutionnaires. Une ligne appartient toujours à une généalogie théorique et idéologique, à un courant du marxisme, mais une ligne ne s’y réduit pas, la simple appartenance à une catégorie générale ne suffit jamais à la définir, parce qu’elle est toujours nécessairement particulière. La ligne révolutionnaire juste ne fait à ce propos pas exception : elle ne peut pas être seulement générale précisément parce qu’elle se définit par sa particularité.

    La théorie est un guide pour l’action. La théorie révolutionnaire est un guide pour la révolution. Une ligne est la ligne juste si et seulement si elle réussit effectivement à guider l’action là où elle est nécessaire — ici et maintenant, en gros et en détail.

    Nous pensons que le contenant doit servir le contenu, qu’il doit permettre à celui-ci de se développer : ce n’est pas et ce ne doit jamais être l’inverse ! Or, dans nos expériences militantes passées, nous avons souvent observé l’inverse : le contenu et son développement entravé par le contenant. C’est précisément parce que la théorie révolutionnaire est un sujet sérieux qui ne tolère aucune légèreté, aucune approximation, que nous voulons être humbles en face d’elle. Cette humilité ne doit jamais devenir une lâcheté (l’éclectisme), auquel cas elle ne vaudrait pas mieux que l’arrogance (l’idéalisme), mais elle reste néanmoins nécessaire.

    Celles et ceux qui sont les plus fidèles à un contenant ne sont pas toujours celles et ceux qui sont les plus fidèles à un contenu — au contraire. Ce constat ne s’applique pas qu’à la condition sectaire, mais dans celle-ci il devient d’autant plus grave que la construction et la démonstration de la théorie révolutionnaire — une tâche primordiale et prioritaire ! — peut être substituée par le confort de « vérités révélées ». Ces dernières sont très satisfaisantes pour s’identifier, mais parfaitement impuissantes pour comprendre et transformer le monde. Confondre le contenant et le contenu, ce n’est pas prendre un « raccourci » vers la ligne juste, mais y renoncer.

    Un contenu est la première motivation à la fondation d’une organisation, et la première chose établie lors de celle-ci. Ce contenu se traduit par un contenant correspondant. Notre cas ne fait pas exception, excepté que le contenu que nous avons établi à notre fondation n’est pas une ligne théorico-idéologique fixée, mais un consensus politique. Ce contenu a pour contenant nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation. Pourquoi avoir défini et fixé un consensus politique plutôt qu’une ligne théorico-idéologique précise, ou même un consensus théorico-idéologique ? Parce que nous ne voulons pas nous définir selon une ligne qui ne soit pas la ligne juste, et que nous sommes conscients que nous ne pouvons pas avoir une telle ligne. Voilà pourquoi notre contenu, c’est-à-dire notre ligne, n’est pas la ligne juste, mais ce que nous pensons être les conditions pratiques de l’établissement de la ligne juste (nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation). Ce consensus politique fixé est la base de notre consensus théorico-idéologique construit. C’est sur ce consensus politique que se fait l’adhésion à notre organisation. Évidemment, ce contenu politique possède un contenu théorico-idéologique, mais ce dernier ne peut aujourd’hui pas se définir par une ligne précise, mais seulement par les 16 principes fondateurs et lignes de démarcation que nous avons énoncées. Pourquoi ? Parce qu’en l’état, notre contenu théorico-idéologique n’est qualitativement pas assez élevé pour se définir comme une ligne théorique et idéologique cohérente et complète — avant même que celle-ci puisse prétendre être juste. La raison d’être de notre consensus politique n’est pas de se suffire à lui-même, mais de se dépasser en permettant et en encourageant l’étude et le débat, pour développer et atteindre collectivement des lignes plus unies et plus justes. Le libre débat théorique et idéologique et la lutte des lignes entre communistes font partie de notre consensus politique, ainsi que la condamnation et le rejet de l’éclectisme.

    Rupture

    En 4 ans, nous avons pu vérifier la pertinence de ce que nous avons développé dans La bataille pour l’Histoire, mais nous avons aussi évolué. Nous avons pu expérimenter et constater des erreurs que nous ignorions chez nous jusqu’alors. Cette progression a corrigé certaines déviations qui existaient alors dans notre organisation. Ici, nous en citons trois.

    Premièrement

    Nous avons depuis compris qu’œuvrer à l’unité des communistes nécessite moins « une structure légère et évolutive dans le but de l’intégrer dans quelque chose de plus grand » qu’une structure solide, exigeante, professionnalisée, qui tire le mouvement communiste en France vers le haut et qui impose un rapport de force dans celui-ci. L’anti-sectarisme ne peut pas gagner par la persuasion sans que celle-ci ne soit adjointe à la contrainte. De plus, il est impossible de créer une qualité supérieure (le Parti) sans qu’une certaine qualité n’existe déjà. De ce double constat, nous déduisons l’importance première (principale) de la formation de cadres et de la construction organisationnelle, non pas comme voie alternative à l’unité des communistes, mais comme voie vers l’unité des communistes (comme moyens pour celle-ci).

    L’enthousiasme, la sincérité et la bonne volonté ne sont pas suffisants pour dépasser les contradictions et les antagonismes entre appareils, celles-ci ne peuvent l’être que par la pratique, et cette pratique ne peut être amenée que par une contrainte interne et externe au mouvement communiste — la tendance à l’unité des communistes impliquée par sa progression quantitative et qualitative, et avec elle la crise des appareils qui le constituent. La pratique qui doit départager les lignes entre elles et unifier les appareils entre eux ne peut être rendue possible que par un certain niveau de développement général déjà atteint.1

    Le constat de la condition sectaire, que nous avons posée et que nous posons toujours, n’est pas nouveau. C’était aussi celui de l’Unité des cercles communistes (UCC) en 2016 et de l’Organisation communiste — futur rouge (OC-FR) dès 20152, dont l’Unité communiste de Lyon était issue et avait hérité une certaine naïveté. Des militantes et militants isolés ont d’ailleurs pu formuler des observations très similaires aux nôtres, sur l’état actuel du mouvement communiste en France.3 Là où nous cherchons à innover, c’est en rompant avec le volontarisme unitaire, lui-même déduit d’une compréhension erronée (idéaliste) du sectarisme.

    Nous avons appris de l’échec cuisant de nos multiples appels au travail unitaire et à l’unification des communistes dans un seul Parti : d’abord localement à Lyon entre 2016 et 2021, puis nationalement et conjointement avec l’Union prolétarienne marxiste-léniniste une 1re fois en juin 2019, une 2de fois en janvier 2020, une 3e fois en avril 2020 et une 4e fois en décembre 2020. Idem de celui de l’UCC, initié en fin 2016 et avorté en fin 2017, qui partageait la même ambition. Nos expériences ultérieures n’ont fait que confirmer l’impasse pratique du volontarisme unitaire. L’échec de la pratique de l’anti-sectarisme naïf (vulgaire) appelait donc à une révision théorique de celui-ci. Cependant, nous n’en avons pas déduit une justification du sectarisme (dont nous avions déjà expérimenté la stérilité pratique et théorico-idéologique), mais la nécessité d’un anti-sectarisme plus pragmatique et d’une meilleure stratégie vers la reconstruction du Parti.

    L’Unité communiste de Lyon était elle-même une scission (février 2016) de l’Organisation communiste — futur rouge, qui était elle-même une scission (janvier 2013) du Rassemblement organisé communiste marxiste-léniniste, qui était lui-même issu d’un processus d’unification des communistes en France (septembre 2009) : le Comité national pour l’unification du mouvement communiste en France (CNU-MCF). Cela ne peut que laisser dubitatif quant à l’efficacité de ceux-ci. Plus d’une décennie plus tard, force est de constater que l’état actuel du mouvement communiste en France est une démonstration en soi que les plates-formes volontaristes ne sont pas une méthode correcte pour faire l’unité des communistes, ni dans la pratique ni dans la théorie.

    Deuxièmement

    Notre anti-sectarisme erroné était, dans les premières années de notre organisation, également accompagné d’une certaine frilosité à trancher les questions théoriques ou idéologiques, à s’affirmer, à tracer des lignes de démarcation, etc. Nous avons pu identifier et rompre avec la dichotomie fausse entre, d’une part, le dogmatisme et le monolithisme, et d’autre part, l’agnosticisme et l’éclectisme. En voulant absolument éviter ces premiers écueils (bien réels), nous risquions ces seconds (tout aussi réels). La bataille pour l’Histoire a été une première rectification, par sa critique de la tendance agnostique et éclectique, au côté de son penchant opposé (dogmatique et monolithique).

    La raison pour laquelle l’Unité communiste de Lyon proposait de faire l’unité des communistes en France sur la base du marxisme-léninisme et de la lutte contre le réformisme et le révisionnisme était une raison louable dans la forme — dépasser l’esprit de coterie vers le Parti — mais condamnable dans le fond — proposer une base d’unité aussi large que possible pour y faire coexister tous les désaccords « secondaires ». Si nous n’avons jamais été des éclectiques ou des agnostiques du marxisme nous-mêmes, le compromis que nous avancions ne pouvait qu’y mener dans sa réalisation ou à son terme. Ce n’est pas un hasard si cet effort s’est heurté à la réalité, car les désaccords « secondaires » font toute la raison d’être des groupes communistes. Le débat d’unification sur la base du marxisme-léninisme que nous cherchions alors à déclencher était rendu impossible en premier lieu par les termes qu’il posait lui-même. Non seulement aucun rapport de force ne le rendait nécessaire, donc possible, mais surtout, sa problématique était insoluble, car elle cherchait (en partie) à contourner la lutte des lignes et des appareils dans le mouvement communiste en lui substituant une base minimale (dans un premier temps). Sans pour autant nier que la lutte des lignes devrait avoir ultérieurement lieu dans ce nouveau cadre, ce projet présupposait la possibilité d’un certain niveau d’unité des communistes sans préalablement un certain niveau dans la lutte des lignes et des appareils. L’obstacle qui se dressait devant nous, c’était l’immense accumulation quantitative encore à réaliser par notre mouvement. Toute unité ou unification théorique et idéologique dépend d’un certain niveau d’unité ou d’unification pratique, déterminé par les causes internes et externes du mouvement communiste (sa situation concrète et celle de ses composantes).

    Autrement dit, selon le principe de l’« unité-critique-unité », pas d’unité sans critique, pas de critique sans désir d’unité, et pas de désir d’unité sans besoin d’unité, donc : pas d’unité supérieure sans critique supérieure, pas de critique supérieure sans désir d’unité supérieur, et pas de désir d’unité supérieur sans besoin d’unité supérieur — la contrainte imposée par la lutte des classes. Ce principe est valable à toutes les échelles du mouvement communiste, et à notre échelle nationale également.

    Seule la scientificité peut nous extraire de l’impasse, et la scientificité ne peut elle-même être trouvée que dans la pratique. Mais l’établissement de lignes de démarcation n’est pas conditionné par l’établissement préalable d’une vérité scientifique atteinte, mais conditionne l’établissement d’une telle vérité scientifique à atteindre. Autrement dit, la lutte théorico-idéologique (dont tracer des lignes de démarcation) précède et constitue la science révolutionnaire. Une connaissance scientifique du monde, qui ne peut être vérifiée que dans la pratique, c’est-à-dire l’expérience réelle, nécessite comme préalable le conflit entre hypothèses théoriques et idéologiques, construite dans leur lutte (sans que cette dernière ne soit nécessairement antagonique ou des polémiques stériles).

    Il n’y a pas d’opposition mécanique entre l’humilité épistémologique et l’affirmation théorico-idéologique dans la lutte des lignes, mais il y a entre eux une opposition dialectique, c’est-à-dire leur unité. L’affirmation sans humilité, c’est se perdre, mais l’humilité sans affirmation, c’est contempler. L’arrogance et la passivité se valent, car toutes deux rendent impossible la compréhension et la transformation du monde, de deux manières opposées pour le même résultat final.

    Pour atteindre une ligne « juste », il faut la démontrer, c’est-à-dire la vérifier (scientifiquement) dans la pratique, et pour démontrer une ligne comme « juste », il faut l’affirmer dans la lutte des lignes. Affirmer et lutter pour une ligne, ce n’est pas décréter qu’elle est la ligne juste, mais se donner les moyens de l’atteindre. Évidemment, si une telle affirmation n’est pas consciente de ses propres limites scientifiques, elle ne sert pas la science révolutionnaire, mais la dessert en la séparant de la pratique, c’est-à-dire en l’entraînant dans la métaphysique : une ligne n’est démontrée juste qu’en pratique, et ce qu’autant qu’elle a été démontrée en pratique.

    Troisièmement

    Nous avons pu identifier l’impasse de la confusion ou l’amalgame entre le travail politique communiste à destination des communistes eux-mêmes et à destination des masses. Le travail politique communiste a pour rôle d’éduquer et d’organiser des militants, pour les transformer en cadres communistes, et ainsi de lutter pour la reconstruction du Parti. Le travail politique de masse a pour rôle d’éduquer et d’organiser les travailleuses et travailleurs non-communistes, de « servir le peuple », et ainsi de placer les masses populaires sous une direction politique communiste. Confondre ou amalgamer ces deux objectifs et leurs tâches, c’est échouer à les réaliser l’un et l’autre.

    Cette impasse est typiquement celle des organisations semi-politiques, celles dans lesquelles des militants croyant recevoir une formation révolutionnaire ne font en réalité que se complaire dans le travail de masse (par exemple, syndical) ad vitam æternam. Ces organisations hybrides ne s’attellent pas sérieusement à la formation d’une nouvelle génération de cadres communistes (et donc à la construction de l’organisation de classe et de combat), mais échouent (fatalement) à assumer une direction politique dans les masses populaires. La formation (théorique et pratique) communiste est diluée, arrondie, vulgarisée, etc., pour être plus « accessible », et réduite aux objectifs et compétences de la tactique réformiste (des luttes économiques). Les deux objectifs sont finalement un échec : les communistes n’élèvent pas leur niveau, ne se préparent pas à la révolution, ne deviennent pas des cadres professionnalisés, mais les masses restent dans leur majorité et la majorité du temps indifférentes aux discours et aux actions qui sont supposées être à leur destination.

    Si les masses populaires sont aujourd’hui sourdes aux discours politiques communistes, c’est moins parce que ceux-ci seraient trop radicaux que parce que les organisations communistes qui les portent ne peuvent pas représenter d’interlocutrices crédibles pour défendre une quelconque radicalité auprès d’elles. L’incapacité du mouvement communiste à diriger le mouvement des masses populaires est la démonstration de sa propre faiblesse, avant toute autre chose. Sans organisation de classe et de combat digne de ce nom, les communistes ne représenteront rien de plus qu’une influence plus ou moins marginale dans les masses. Évidemment, reconstruire une telle organisation se fait aussi dans les masses (au contact et au service du peuple), mais cette œuvre est principalement celle que le mouvement communiste doit réaliser à l’intérieur de lui-même, plutôt qu’à l’extérieur de lui-même.

    Pour créer et faire fonctionner une organisation de masse autonome, sans que celle-ci ne s’échoue dans le spontanéisme — la déviation anti-politique qui néglige ou évacue l’agitation et la propagande communiste (!) dans les masses —, il y a préalablement besoin d’une organisation politique (de cadre) solide. Cette dernière doit être matériellement apte à lui donner une capacité de projection, une portée transformative sur le réel, qui lui permette de réaliser ses objectifs et d’avoir ainsi une crédibilité auprès des masses auxquelles elle s’adresse. Une organisation de masse, pour remplir son rôle, doit avoir les moyens concrets de répondre effectivement aux désirs et aux problèmes concrets du peuple, c’est-à-dire une certaine envergure. Pour organiser et diriger le peuple, il faut « servir le peuple », mais l’on ne peut « servir le peuple » qu’autant que l’on a les moyens concrets de le faire. Une organisation incapable de proposer des solutions concrètes aux problèmes concrets des travailleuses et travailleurs, est une organisation incapable de les organiser et de les diriger : pour gagner le peuple à soi, il faut être capable de réaliser ses promesses en obtenant des résultats. Autrement, non seulement une organisation de masse ne peut pas être pérenne dans son fonctionnement, c’est-à-dire dans son travail au service du peuple, d’organisation et de direction, mais dans son impasse (l’échec dans son travail) elle risque de chercher une échappatoire opportuniste dans le spontanéisme (économisme, mouvementisme, etc.). Pareillement, il est facile de tomber dans l’humanitarisme et de confondre « servir le peuple » et « offrir un service au peuple ». Une organisation de masse ne peut donc réussir que si elle est investie par une organisation politique déjà forte (un parti communiste), pour qu’elle représente une alternative effective et « rationnelle » aux partis réformistes et aux syndicats, c’est-à-dire pour être jugé digne de s’y investir par les masses.

    En l’absence d’un (vrai) Parti communiste, les ouvriers sont donc condamnés à se diriger vers les « partis ouvriers bourgeois », à l’instar du PCF, et les organisations révolutionnaires sont elles-mêmes condamnées à être dominées par des origines de classe étrangères au prolétariat, notamment la petite bourgeoisie intellectuelle. Il faut reconnaître la vérité déjà rappelée par Lénine dans Que faire ? (1902), selon laquelle le mouvement communiste provient et est d’abord (dans les étapes préliminaires de son développement) majoritairement constitué de représentants des classes possédantes, et ce jusqu’à sa fusion avec le mouvement ouvrier. Ce constat objectif se vérifie indéniablement aujourd’hui en France, et ce d’autant plus dans les organisations se prétendant le plus être ouvrières, largement dominées par les étudiantes et les étudiants, les enseignantes et enseignants, et les couches les plus embourgeoisées de l’aristocratie ouvrière. Dans cette situation, pouvoir parler et organiser des prolétaires est une nécessité d’autant plus brûlante — pour notre mouvement et son salut.

    L’exigence de combattre le radicalisme petit bourgeois, qui s’exprime dans la performativité militante (sectaire, dogmatique et folklorique) n’en est donc en rien diminuée : ce problème concret appelle à des solutions concrètes. Ainsi, chercher à séduire et à cultiver une sociologie de moins en moins intellectuelle et de plus en plus ouvrière est d’une importance première pour notre progression. Mais entre la progression et la déviation il n’y a qu’un pas. C’est celui que fait par exemple l’ouvriérisme, qui remplace une solution concrète à un problème concret par une métaphysique abstraite. L’ouvriérisme, au lieu d’essayer d’apporter la politique communiste à une sociologie ouvrière, et de l’organiser politiquement, préfère déguiser les petits bourgeois en ouvrier, les faire parler « comme des ouvriers », les envoyer se « prolétariser » à l’établi, etc. Le contact avec la classe ouvrière est essentiel, mais il n’est pas magique, et il n’efface pas l’idéologie et les intérêts de classe de la petite bourgeoisie, et les déviations petites-bourgeoises subséquentes. Plutôt que d’identifier et de résoudre les déviations petites-bourgeoises, l’ouvriérisme s’enferme dans le déni en les portant hors de sa vue (par exemple, croire agir et penser en prolétaire après quelques mois de travail en intérim). Au lieu de faire aller les ouvriers au communisme, faire « aller aux ouvriers » les communistes, comme une fin en soi, c’est là le raisonnement économiste qui néglige ou abandonne la lutte politique, théorique et idéologique communiste (en lui-même et dans les masses). L’aboutissement de l’ouvriérisme et de l’économisme, c’est que ce ne sont donc plus que les petits bourgeois qui sont organisés politiquement. Les organisations qui parlent le plus des masses et des ouvriers sont souvent celles dont la sociologie est la plus petite-bourgeoise (typiquement, estudiantine et enseignante) et qui s’enferment le plus dans le fétichisme (projeter sur « le prolétariat » ce qu’ils veulent y voir). Ces déviations opportunistes petite-bourgeoise doivent être combattues fermement, pour l’avenir de notre mouvement.

    Conclusion

    En conclusion, la dialectique n’est pas un mot à lancer ci et là pour se donner de grands airs, mais une méthode à ne jamais oublier pour distinguer le chemin vers la victoire de sa déviation.

    Une chose se changeant en son contraire, selon la loi de l’unité et de l’identité des contraires (comme une classe dominée se change en classe dominante) et de la négation de la négation (comme une société de classe se change en société sans classe), le dogmatisme est le fossoyeur de la science marxiste dont il prétend être le gardien, le folklorisme est un obstacle dans la redécouverte de l’histoire qu’il arbore, et l’ouvriérisme ne sert que la bonne conscience de la petite bourgeoisie radicale qui s’y réfugie. De la même manière, le monolithisme en apparence cultive l’éclectisme et le subjectivisme en réalité, la pseudo-radicalité performative est le vernis de l’amateurisme et du libéralisme qu’elle entretient, l’optimisme aveugle crée un engagement fragile et vulnérable à des désillusions amères, l’hyper-activisme mouvementiste n’aide pas notre mouvement mais le ralentit, l’impatience opportuniste ne saisit pas les réelles opportunités mais les liquide, etc.

    1 Pour un exposé plus approfondi, nous renvoyons vers la partie 5 de la section II de Sur Unité communiste (2023), « Unité communiste se prononce comme unitaire et rejette le sectarisme d’organisation, sous toutes ses formes et quels que soient ses prétextes, pour œuvrer à la reconstruction du Parti ».

    2 « À bas les sectes, vive le communisme », Futur rouge, 13 juillet 2015.

    3 Par exemple, Cercles communistes, spontanéisme et économisme (2020) de Timothée Esprit. Après son départ du Rassemblement organisé des communistes marxistes-léninistes puis du Parti communiste des ouvriers de France, il fut lui-même à l’initiative d’un processus d’unification des communistes en mars 2021, Construction communiste (CC), avorté en 2022.

  • Pour la défense de la libération nationale kanake

    Ce mercredi 15 mai à 5 h (20 h heure de Paris), l’état d’urgence décrété par le gouvernement est rentré en vigueur en Nouvelle-Calédonie.

    Celui-ci fait suite à l’éruption massive de protestations et de blocages violents dans toute la Nouvelle-Calédonie, les 13 et 14 mai, ayant rassemblé au moins 9 000 insurgés.1

    D’où vient ce mouvement de résistance ?

    L’objet de la colère populaire en Nouvelle-Calédonie est le dégel du corps électoral spécial provincial. Seuls les membres du corps électoral spécial provincial peuvent voter aux élections provinciales de Nouvelle-Calédonie. Celui-ci a été défini par les accords de Nouméa de 1998 et a été restreint à celles et ceux inscrits sur les listes électorales de la colonie avant la date des accords. Cela signifie que ce corps électoral est « gelé », ce qui le limite aux habitantes et habitants de la Nouvelle-Calédonie en 1998 inscrits sur les listes électorales, et à leurs descendantes et descendants.

    Depuis le lundi 13 mai, l’Assemblée nationale examine le projet de loi constitutionnelle visant à élargir le corps électoral pour les élections provinciales de Nouvelle-Calédonie. Ce dégel, qui intégrerait environ 25 000 Français et 12 000 natifs au corps électoral de Nouvelle-Calédonie, menace d’être fortement en défaveur des indépendantistes, en renforçant le corps électoral de Nouvelle-Calédonie de plus de deux colons pour un autochtone.

    Cette loi intervient après les référendums sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie de 2018, 2020 et 2021, qui ont vu une croissance significative du « Oui », de 43 % en 2018 à 47 % en 2020, le référendum de 2021 ayant observé une victoire écrasante du « Non » causée par le boycott de la quasi-totalité des Kanaks (57 % d’abstention totale, dont 83 % dans la Province Nord à 72 % kanak et 95 % dans la Province Îles à 95 % kanak, contre 40 % seulement dans la Province Sud, la seule où les colons sont une majorité relative de 29 % de la population).

    En ouvrant le corps électoral de Nouvelle-Calédonie aux colons arrivés après 1998, cette loi menace non seulement d’étouffer électoralement le mouvement indépendantiste, mais surtout d’ouvrir la colonie au peuplement européen : une « recolonisation », pour reprendre les mots de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT).2

    L’État bourgeois impérialiste n’hésite pas à changer les règles du jeu s’il n’en est plus le gagnant — par la force si nécessaire. Il ne reconnaît qu’une seule légitimité, celle de ses intérêts, et ne connaît qu’un langage, la contrainte.

    La crise qui secoue actuellement la Nouvelle-Calédonie est révélatrice.

    Dans les colonies se pose un problème universel : comment assurer l’hégémonie coloniale ? La réponse peut se résumer en une phrase : en transformant une minorité coloniale en majorité coloniale.

    Historiquement, cette solution a pris la forme du déplacement et de l’extermination des peuples indigènes et de leur remplacement par des colons : absolue dans le cas du colonialisme de peuplement (« les colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays occupés par une population européenne »3), relative dans le cas du colonialisme de comptoir (« les pays habités par une population autochtone, qui sont simplement soumis »4). Dans les colonies, le peuplement est toujours un problème politique principal, parce que c’est lui qui garantit et pérennise le colonialisme. C’est ce que démontre, par exemple, le Plan Un million (voté en 1944 par l’Agence juive pour Israël) qui visait à assurer aux colons israéliens une majorité démographique sur les Palestiniennes et les Palestiniens en Palestine.

    Cependant, là où les colons ne sont pas une majorité, comme c’est temporairement le cas dans les colonies de peuplement et durablement le cas dans les colonies de comptoirs, le problème de l’hégémonie coloniale se pose autrement. La majorité coloniale n’est pas assurée par la transformation d’une minorité démographique en majorité démographique (le peuplement), mais par la transformation d’une minorité démographique en majorité politique. C’est, par exemple, la fonction que remplissait le Code de l’indigénat, qui faisait des Algériennes et Algériens des sous-citoyens en Algérie, pendant la colonisation de celle-ci.

    Que ce soit dans les colonies d’installation ou de comptoirs, même si les formes sont différentes, le fond du problème (l’hégémonie coloniale) et de sa solution (assurer une majorité politique coloniale) reste identique.

    Ce n’est ni plus ni moins que ce problème — celui de l’hégémonie coloniale — qui se pose aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie. Derrière le problème du corps électoral provincial spécial, il y a le problème du colonialisme. L’enjeu, c’est de faire de la Nouvelle-Calédonie une simple partie de la nation française, aux dépens de la nation indigène.

    Cela, personne ne l’exprime aussi clairement que Sonia Backès, présidente de la Province Sud et fer de lance du colonialisme en Nouvelle-Calédonie :

    « Sans une intervention massive et urgente de l’État, nous perdrons le contrôle de la Nouvelle-Calédonie dans les prochaines heures, nous perdrons des vies (…) et la France perdra sa souveraineté »5

    Le jour même, Mme Backès a été exaucée par le gouvernement de la métropole, lorsque celui-ci a décrété l’état d’urgence, avec l’envoi sur place du GIGN, du Raid et de CRS, pour un total de 1 000 policiers et gendarmes de métropole.

    Comme Mme Backès l’exprime si clairement, l’état d’urgence est essentiellement un outil de contrôle colonial.

    Né en 1955 pendant la guerre d’Algérie, il a été déclaré 7 fois jusqu’à aujourd’hui : 3 fois en Algérie pendant la guerre de libération nationale algérienne, une 1re fois en Nouvelle-Calédonie pendant « les évènements » de 1984-1988, pendant la révolte des banlieues de 2005, après les attentats de Paris de 2015, et désormais une 2de fois en Nouvelle-Calédonie contre le mouvement indépendantiste kanak. Sur 7 recours à l’état d’urgence, 5 concernaient directement la défense du colonialisme français contre les mouvements de libération nationale de ses colonies, et un 6e indirectement, contre la révolte des populations issues des dites colonies, en métropole.

    En Nouvelle-Calédonie, l’état d’urgence a permis de réaliser 206 interpellations (chiffres officiels) dont celles de 10 dirigeants de la CCAT, perquisitionnés et assignés à résidence. La CCAT, qui rassemble plusieurs syndicats, partis et organisations politiques représentant l’aile radicale du mouvement de libération nationale kanak, est accusée par l’exécutif métropolitain de n’être « pas politique » mais « mafieuse », parce que selon lui responsable des violences.

    Ce double standard colonial entre le « résistant » et le « terroriste » est si évident et récurrent que le dénoncer comme tel relève d’une banale tautologie. Il y a 70 ans en Algérie, ou il y a 8 mois en Palestine, celles et ceux qui résistent au destin auquel les condamne le colonialisme sont toujours salis par les discours coloniaux, réduit à des animaux enragés, et coupables de tous les crimes qu’ils ont subis et qu’ils subissent de la main de leurs accusateurs (racisme, terreur de masse, déplacement, massacre, génocide).

    La censure du réseau social Tiktok, très utilisé par la CCAT et les insurgés, est un autre exemple de l’hypocrisie bourgeoise impérialiste : comment des méthodes qui — on nous l’a assuré — sont réservés aux « pays autoritaires » tels que la Chine ou la Russie (qui par le plus grand des hasards sont des impérialismes opposés à l’hégémonie à laquelle appartient la France), se retrouvent-elles dans notre belle démocratie ?

    Si l’État colonial joue son rôle, les colons aussi. Depuis le début des violences, ceux-ci se sont organisés en « milices armées » pour défendre leurs quartiers français, comme c’est notamment le cas de la Vallée-des-colons (tout est dans le nom), à Nouméa. Ces milices coloniales combattent les insurgés et érigent des barricades, en revendiquant parfois appliquer des « méthodes militaires »6, avec le soutien plein et entier de la police.7 Comme nous l’observons si clairement, dans la colonisation, il n’y a pas d’une part l’État colonial « actif » et les colons « passifs », mais un État et une population coloniales qui sont le prolongement l’un de l’autre.

    Depuis maintenant une semaine, la métropole est abreuvée de discours coloniaux, qui peuvent essentiellement être résumés à : « La révolte n’est jamais justifiée, la Nouvelle-Calédonie c’est la France, pourquoi ces sauvages ne le comprennent-ils pas ? ».

    De la part des colons, nous avons le droit aux plus classiques poncifs de l’idéologie coloniale. Citons encore leur intellectuelle organique, Mme Backès, au sujet de son père :

    « S’il n’a pas été attaqué parce qu’il était mon père, il a au moins été attaqué parce qu’il était Blanc. […] Il y a une incompréhension pour cette génération d’entendre des gens qui leur disent de rentrer chez eux alors qu’ils sont là depuis quatre-vingts ans, nés ici pour la plupart et qu’ils n’ont pas d’ailleurs. À écouter les indépendantistes, on devient des étrangers dans notre propre pays et c’est particulièrement triste. »8

    Il y a dans les cerveaux coloniaux une inversion systématique du réel : les colonisés deviennent des « racistes anti-blancs » et les colons deviennent des « autochtones ». La subjectivité coloniale est nécessairement suprémaciste : « je suis né ici, donc je suis autochtone, donc j’ai le droit de continuer de vivre ici, donc la libération nationale des colonisés est un crime en soi contre mon droit à être et à rester un colon, c’est-à-dire mon droit au colonialisme, donc les colonisés doivent se soumettre ou disparaître. » La résistance anti-coloniale, du point de vue de la subjectivité des colons, ne peut être qu’une abomination, et ce précisément parce qu’elle est perçue comme une politique coloniale contre les colons (le déplacement et l’extermination des « natifs » qu’ils se perçoivent être). Le monde est vu en négatif. La réalité n’a à partir de là aucune importance, parce que tout dans le vécu de ces colons vient confirmer leur perspective victimaire auto-centrée, et parce qu’ils bénéficient directement (matériellement) de cet état de fait colonial.

    En métropole, nous faisons face à un consensus colonial délirant et hypocrite. Les témoignages qui sont relayés dans l’immense majorité des médias métropolitains ne sont que ceux des colons. Il y a un monopole du discours colonial en métropole qui ne permet qu’à une seule perception des évènements d’exister — celle des colons. Lorsque des néo-calédoniens non-français peuvent s’exprimer dans les médias métropolitains, ce n’est que si et parce qu’ils appellent « au calme », « au dialogue », etc. Cette situation médiatique n’a rien d’exceptionnel, c’est aussi celle que nous avons connue il y a 1 an, lors de la révolte des banlieues causée par l’assassinat de Nahel, ou que nous connaissons actuellement depuis plus de 6 mois concernant la résistance palestinienne. Même le social-impérialiste Mélenchon9, pourtant très modéré sur la question coloniale en général, et sur la question palestinienne et kanake en particulier, se voit accusé d’être un soutien ouvert du terrorisme par la majorité des discours politiques.

    Notre rôle de communistes est aujourd’hui de soutenir la révolte des colonisés partout dans le monde, et notre devoir est de lutter en priorité contre « notre » propre impérialisme, et « notre » propre colonialisme ! Par tous les moyens, il faut développer notre solidarité internationaliste — du plus symbolique et occasionnel au plus concret et systématique.

    Pour conclure, nous ne pouvons que souhaiter à la résistance kanake de se développer et de s’intensifier, et aux évènements récents de n’être que le début d’une nouvelle séquence historique plus radicale pour le mouvement de libération nationale kanak, vers une Kanaky libre et socialiste.

    Dénonçons l’existence de la Nouvelle-Calédonie comme colonie française, la politique coloniale répressive dont est victime le mouvement de libération nationale kanak en général et la CCAT en particulier, et l’hypocrisie bourgeoise impérialiste qui les accompagnent ! Vive la résistance des colonisés ! Mort au colonialisme !

    1 « Nouvelle-Calédonie : les renforts annoncés par l’exécutif arrivés sur place », Libération, 16 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.liberation.fr/societe/en-direct-nouvelle-caledonie-une-nuit-sous-etat-durgence-un-tout-petit-peu-moins-violente-que-la-precedente-20240516_25ZCIDAKF5BSXDGEG4LSI7HE7U

    2 « La Cellule de coordination des Actions de Terrain soutient le combat du peuple corse », Agence de presse nationale d’Azerbaïdjan, 1er mars 2024, à l’adresse suivante :

    https://azertag.az/fr/xeber/la_cellule_de_coordination_des_actions_de_terrain_soutient_le_combat_du_peuple_corse-2938419

    3 F. Engels, Lettre à Karl Kautsky à Vienne, 12 septembre 1882, à l’adresse suivante :

    https://www.marxists.org/archive/marx/works/1882/letters/82_09_12.htm

    4 Ibidem.

    5 « Violences en Nouvelle-Calédonie : qu’est-ce que l’état d’urgence, dont l’instauration est réclamée par Sonia Backès, Nicolas Metzdorf et Georges Naturel ? », Franceinfo, 15 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/violences-en-nouvelle-caledonie-qu-est-ce-que-l-etat-d-urgence-dont-l-instauration-est-reclamee-par-sonia-backes-1488254.html

    6 « Émeutes en Nouvelle-Calédonie : « On a appliqué des méthodes militaires », témoigne un habitant de Nouméa, qui tient une barricade « armée » », Franceinfo, 16 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.francetvinfo.fr/france/nouvelle-caledonie-iles-loyaute/emeutes-en-nouvelle-caledonie-on-a-applique-des-methodes-militaires-raconte-un-habitant-de-noumea-qui-tient-une-barricade-armee_6547451.html

    7 « Anne-Claire, originaire de Haute-Vienne, témoigne depuis Nouméa : « Nous avons peur de tout perdre » », Le Populaire, 16 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.lepopulaire.fr/limoges-87000/actualites/anne-claire-originaire-de-haute-vienne-temoigne-depuis-la-vallee-des-colons-a-noumea-nous-avons-peur-de-tout-perdre_14502042

    8 « Violences en Nouvelle-Calédonie : la présidente de la province sud dénonce le racisme anti-Blancs », Le Parisien, 14 mai 2024, à l’adresse suivante :

    https://www.leparisien.fr/faits-divers/violences-en-nouvelle-caledonie-la-presidente-de-la-province-sud-denonce-le-racisme-anti-blancs-14-05-2024-NTZPJXMQOVASBHOM4AFITZ5WN4.php

    9 Voir Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire (2016-2017), à l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2024/04/Reformisme.pdf

  • Conclusion générale

    Conclusion générale

    Cet article est la conclusion de Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste et Notes sur la conscience de classe. Nous recommandons la lecture préalable de ces articles.

    « À la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. Nous, nous disons aux ouvriers : “Vous avez à traverser quinze, vingt, cinquante ans de guerres civiles et de luttes entre les peuples, non seulement pour changer les conditions existantes, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre aptes à la direction politique”. Vous, au contraire, vous dites “Il nous faut immédiatement arriver au pouvoir, ou bien nous n’avons plus qu’à aller nous coucher”. Nous, nous attirons tout spécialement l’attention des ouvriers allemands sur le faible développement du prolétariat allemand. Vous, vous flattez de la façon la plus grossière le sentiment national et les préjugés corporatifs des artisans allemands, ce qui est évidemment plus populaire. De même que les démocrates ont fait du mot peuple une formule sacrée, vous faites, vous, une formule sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez au développement révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire, etc. » (K. Marx, La scission au sein de la Ligue des communistes, 1850.)

    Poser les questions difficiles et oser donner des réponses honnêtes doit toujours être un préalable et ne peut jamais être la justification de l’abdication. Il faut assumer ce que nous sommes — concrètement et actuellement — pour assumer ce que l’on doit faire ! Autrement, nous ne rendons aucun service à la révolution et ne faisons que nous condamner à l’opportunisme.

    Aujourd’hui, le liquidationnisme est hégémonique sous diverses formes dans le mouvement communiste.

    Aujourd’hui, le mouvement communiste est réduit à la condition sectaire et à l’impuissance.

    Aujourd’hui, la classe ouvrière française est une aristocratie ouvrière qui n’a pas de potentiel révolutionnaire, en tant que telle.

    Si voir la réalité telle qu’elle est est accusé d’être du défaitisme, alors nous répondons que l’optimisme aveugle n’est que celui de la défaite, que le triomphalisme n’est que celui de l’opportunisme, et qu’un communiste qui a peur des vérités difficiles à entendre n’est pas un communiste en premier lieu. Nous ne sommes pas plus pessimistes que nous sommes optimistes, mais nous ne sommes en rien défaitistes. Être communiste, c’est accepter de se battre pour une cause supérieure, pas avec les conditions que l’on espérerait avoir, mais avec celle que nous avons. Maquiller ou occulter les problèmes concrets de la situation concrète, c’est une lâcheté et une trahison.

    En quoi le prolétariat des centres impérialistes n’a-t-il actuellement pas de potentiel révolutionnaire ? Celui-ci est aujourd’hui une aristocratie ouvrière dans sa totalité, c’est-à-dire qu’il est embourgeoisé, relativement au reste du prolétariat mondial, et que ses intérêts sont liés à ceux de sa bourgeoisie impérialiste, dans la péréquation directe et indirecte des surprofits impérialistes. Post -1945, l’aristocratie ouvrière a progressivement enveloppé tout le prolétariat des pays impérialistes hégémoniques (dont la France), comme ce fut auparavant le cas au milieu du XIXsiècle en Angleterre. Il est important de souligner nettement que si l’aristocratie ouvrière se distingue politiquement du prolétariat (elle fait scission du mouvement ouvrier), elle en fait partie économiquement (l’aristocratie ouvrière produit de la survaleur).

    Les conditions objectives d’existence de l’aristocratie ouvrière interdisent toute situation révolutionnaire, car elles ne sont pas des conditions d’existence révolutionnaires, c’est-à-dire insupportables, et que son intérêt immédiat n’est donc pas « l’abolition de l’état présent des choses », mais au contraire son maintien : par définition, l’aristocratie ouvrière a beaucoup plus à perdre que ses chaînes. La crise de domination des dominés, qui est l’une des deux causes de la situation révolutionnaire, est donc rendue impossible par l’existence du prolétariat des centres impérialistes comme aristocratie ouvrière dans son ensemble. Si nous disons que l’aristocratie ouvrière n’a pas de potentiel révolutionnaire, c’est car ses conditions d’existence non-révolutionnaires préviennent toute situation révolutionnaire dans les pays impérialistes.

    En revanche, l’aristocratisation générale du prolétariat des pays impérialistes est condamnée à disparaître au cours du XXIe siècle. Si le prolétariat des pays impérialistes n’a actuellement pas de potentiel révolutionnaire, ce n’est que parce qu’il n’est actuellement pas placé dans des conditions révolutionnaires d’existence, en tant qu’aristocratie ouvrière internationale. Ce statut privilégié de couche supérieure (embourgeoisée) du prolétariat international n’est permis que par l’hégémonie impérialiste de certains pays, qui garantit l’extraction de surprofits impérialistes importants dont ils peuvent bénéficier.

    Or, cet équilibre fragile est en voie de dislocation. La situation éminemment contre-révolutionnaire dans laquelle nous sommes aujourd’hui placés n’a rien de stable ni de pérenne : ses fondements politiques et économiques, qui vacillent aujourd’hui, sont voués à s’effondrer complètement demain, sous la pression des bourgeoisies impérialistes dans la crise générale du système capitaliste-impérialiste — dont on ne connaît encore que les prémices. Cela ne peut qu’annoncer un retour progressif de plus en plus général à des conditions objectives d’existence du prolétariat de plus en plus révolutionnaire dans les pays impérialistes. La misère et la révolte du prolétariat et du peuple continuent de croître, et le néolibéralisme n’est qu’un début dans cette tendance historique qui s’accélère.

    Le prolétariat n’est révolutionnaire que placé dans des conditions révolutionnaires — ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en France, mais sera le cas demain, ou après-demain.

    Des mouvements de masse comme celui des Gilets jaunes (2018-2019), immature mais inédit depuis des décennies par leur spontanéité et leur conflictualité, sont la démonstration de cette réalité tendancielle autant que de la nécessité d’une force subjective : l’organisation et la conscience communiste. Le retour des conditions révolutionnaires dans le prolétariat, objectivement et subjectivement, s’accompagne du retour de la potentialité d’une situation révolutionnaire : un potentiel révolutionnaire dans le prolétariat.

    Devant cette tempête qui s’annonce, le rôle des révolutionnaires en France n’est pas d’attendre patiemment et passivement que des conditions révolutionnaires s’y présentent à nouveau, ou encore de simplement s’en remettre aux révolutionnaires de la périphérie (pour se battre à leur place), mais bien de s’organiser et de se former politiquement, c’est-à-dire de se préparer à la révolution en se constituant en force subjective autonome pensante et agissante : l’organisation de classe et de combat. Compter sur ses propres forces pour assumer ses propres devoirs est une vérité invariable de la lutte communiste.

    Ni les conditions subjectives (« l’élément conscient ») ni les conditions objectives (la réalité matérielle d’existence) ne doivent être sous-estimées ou surestimées ! Le subjectivisme, en l’occurrence, considérer unilatéralement l’une de ces deux conditions, c’est toujours s’éloigner de la réalité et s’échouer dans l’opportunisme de droite ou de gauche. Il faut reconnaître à leur juste importance ces deux aspects : reconnaître la primauté des conditions objectives (celles qui déterminent et conditionnent les conditions subjectives, plus qu’elles ne sont déterminées et conditionnées par elles), et reconnaître le rôle décisif des conditions subjectives (celles qui relèvent in fine de notre action).

    Or, la stratégie ne peut pas être dissociée de l’analyse des conditions présentes, car la première est déduite de la seconde — c’est le plan systématique construit par la science révolutionnaire, forte de son expérience historique, pour une situation particulière.

    Il faut commencer par le commencement, c’est à dire correctement identifier sa situation, ce que l’on est et n’est pas, ce que l’on peut faire et ne peut pas encore faire, et donc ses devoirs révolutionnaires. Cet impératif, qui peut paraître simple, n’est pourtant pas évident en face de l’économisme (para-)syndicaliste, et du spontanéisme mouvementiste et immédiatiste. Comprendre l’état et les priorités de notre mouvement, et échapper aux liquidationnismes, est une lutte en soi. Cette lutte théorique, idéologique et politique, est la première et sûrement la plus catégorique dans la reconstruction du Parti.

    Le mouvement communiste doit réapprendre à militer en tant que mouvement politique de combat, c’est-à-dire re-découvrir ce que signifie concrètement un militantisme qui ne soit pas économiste et (para-)syndicaliste. Aujourd’hui, rejeter les pratiques et les idées économistes et spontanéistes est assimilé à rejeter tous militantisme, car l’hégémonie économiste (syndicaliste et para-syndicaliste) et spontanéiste (mouvementiste et immédiatiste) a réduit tous militantisme à ses pratiques et ses idées. Reconstruire l’organisation de classe et de combat, de cadres professionnels, est cependant moins une réinvention qu’une redécouverte des voies déjà tracées et déjà empruntées par nos prédécesseurs.

    « On ne peut pas “s’enfuir” de la condition sectaire par le haut, il n’y a ni formule magique ni raccourcis pour reconstruire le Parti. La dimension groupusculaire rend séduisantes les variantes de liquidationnisme. Par exemple, la dissolution syndicale : le syndicalisme révolutionnaire ou l’économisme radical, c’est-à-dire ne militer plus que dans, avec ou comme les syndicats, et négliger les tâches politiques. Ou, le réformisme qui ne dit pas son nom : l’entrisme dans les partis réformistes, et toutes les autres formes d’abandon de l’autonomie de classe en déni. Mais le dépassement que nous recherchons ne peut pas se trouver “en dehors” de notre mouvement (un ex nihilo ou un deus ex), mais seulement “en lui-même”, son saut qualitatif (un ex materia). »

    Que ce soit à l’échelle de la lutte historique du prolétariat, du développement d’une théorie, de la lutte des classes dans un pays, de l’évolution d’une organisation, ou de la formation d’un communiste, toute qualité atteinte dépend toujours d’une quantité accumulée, et il n’y a jamais de « raccourcis » ni de « miracle ». Même s’il existe des cycles de décomposition et de recomposition, l’accumulation quantitative ne s’interrompt jamais, autant que la pratique ne s’interrompt jamais non plus.

    « Nous voulons recruter et former des professionnels de la révolution, mais nous ne pouvons leur offrir qu’un cadre amateur et au débouché politique incertain. C’est une conséquence de la contradiction entre notre condition sectaire et notre projet révolutionnaire, et un des mécanismes de sa reproduction : la limitation de notre progression par la limitation du champ de nos recrutements. Ce mécanisme sera dépassé par la résolution de la contradiction dont il est une expression, avec la progression du mouvement communiste — de l’impuissance vers le Parti. Avec elle, la progression de l’engagement communiste de l’amateurisme vers la professionnalisation, du hobby vers la dévotion, et de la circonscription à une catégorie restreinte de zélotes vers un choix à la rationalité plus générale, plus universellement audible et séduisant. »

    « Aujourd’hui en France, il y a contradiction entre nos moyens et nos fins, entre ce que nous sommes et nos ambitions, entre ce que nous pouvons faire et ce que nous voulons faire. Cette contradiction, entre la condition sectaire et la révolution communiste, doit être résolue par la persévérance et la créativité du projet révolutionnaire porté par le mouvement communiste, car c’est son aspect principal. Sa progression est entravée par les divers mécanismes de reproduction du sectarisme qui persistent dans et entre les sectes, mais la lutte des classes rend inévitable celle-ci, et donc avec elle le dépassement du sectarisme par les sectes.

    […] La fin des sectes ne sera pas l’œuvre d’une force ou d’une volonté extérieure qui s’appliquera à la condition sectaire, mais d’abord celle du mouvement interne de la condition sectaire elle-même. Autrement dit, la rupture avec le sectarisme se fera dans et par les sectes, et non pas indépendamment d’elles. La partiinost est l’opposé de la kruzhkovshchina, et la première ne peut être produite que par cette dernière (une chose se changeant dialectiquement en son contraire).

    De ce raisonnement, nous tirons une conclusion simple et radicale. La pire erreur que puisse faire un communiste aujourd’hui en France n’est pas de militer en croyant avoir déjà le Parti (le voir là où il n’est pas), ni de croire que sa secte est l’embryon du futur Parti (être sectaire), mais de refuser de s’engager politiquement en l’absence de Parti (renoncer à sa construction). Communistes isolés : organisez-vous ! »

    Les communistes doivent s’organiser politiquement. Les organisations politiques communistes doivent former des cadres communistes. Les cadres communistes doivent former un parti communiste de cadre. Le parti communiste de cadre doit devenir un parti communiste de masse. Le parti communiste de masse doit devenir le parti communiste de classe. Et enfin, le parti communiste de classe doit devenir le parti révolutionnaire : celui qui fait la révolution communiste.

    Voilà, très brièvement et schématiquement, ce qu’est selon nous l’essence de la reconstruction du Parti communiste.

    La création du mouvement révolutionnaire est bilatérale : la facteur subjectif que sont les révolutionnaires pousse la révolution vers les ouvriers, et le facteur objectif qu’est la réalité matérielle d’existence pousse les ouvriers vers la révolution. L’engagement communiste répond d’une rationalité supérieure, celle des intérêts historiques de l’humanité tout entière. En revanche, elle est aujourd’hui inaccessible pour la majorité des masses en France, premièrement parce que celle-ci est une aristocratie ouvrière internationale, et deuxièmement parce qu’il n’y existe aucun parti communiste digne de ce nom. La rationalité spontanée des masses est trop éloignée du communisme, car ses intérêts en sont encore trop lointain, et car le mouvement communiste ne présente pas une alternative (perçue comme) rationnelle pour celle-ci. C’est tout l’enjeu de la lutte politique de rendre cette alternative politique révolutionnaire rationnelle pour les masses, et ce aux deux extrémités du problème : d’une part, en rendant les masses plus révolutionnaires — la propagande politique —, et d’autre part, en rendant la révolution plus réelle, tangible, concrète, crédible, audible, etc., pour les masses — la construction de l’organisation révolutionnaire. À l’époque de la construction du Parti communiste, c’est la construction de l’organisation révolutionnaire principalement à l’extérieur du mouvement spontané (économique), qui est le premier devoir des communistes. Pour pouvoir rendre les masses et leur mouvement révolutionnaire, il faut représenter une organisation puissante, déjà pour être capable de réellement transformer les masses et de faire dévier leur mouvement par son action politique consciente, mais aussi pour être digne de ses discours radicaux, c’est-à-dire en possédant déjà un certain pouvoir de compréhension et de transformation du monde, et donc être digne de la considération et de l’engagement des masses. Il faut déjà une certaine masse critique — un saut qualitatif —, dans l’accumulation du mouvement communiste, pour que celui-ci puisse devenir un mouvement de masse et fusionner avec le mouvement ouvrier. Voilà toute la nécessité de la construction du parti communiste de cadre, pour la construction du parti communiste de masse, vers le Parti communiste révolutionnaire.

    Une stratégie n’est juste que si son analyse des conditions présente auxquelles elle s’applique est juste. Cela se vérifie en pratique. Celles et ceux qui nient la réalité de l’aristocratie ouvrière internationale, en cherchant à concilier leurs analyses erronées et leurs attentes irréalistes, sont aussi souvent celles et ceux qui se font les plus grands défenseurs de l’économisme (para-)syndicaliste : être au plus près de la classe ouvrière pour chercher à faire prendre vie à ses prophéties. Nous préférons accepter d’être l’arrière-garde du mouvement révolutionnaire mondial, plutôt que se satisfaire d’être l’avant-garde du mouvement (para-)syndicaliste français.

    Fétichiser la classe ouvrière, c’est-à-dire la foi dans une essence révolutionnaire du prolétariat, détachée de la réalité matérielle du prolétariat, est une déviation petite-bourgeoise majoritairement représentée par des individus de cette classe, qui expriment leur déconnexion idéaliste avec la réalité ouvrière (projeter sur celle-ci ce qu’elle veut y voir). L’ouvriérisme est ainsi principalement défendu par des organisations et des syndicats dominés par les étudiantes et les étudiants, les professeures et les professeurs, et les couches supérieures de l’aristocratie ouvrière. Les organisations qui parlent le plus des « masses » sont ainsi souvent aussi celles qui sont les plus déconnectées des masses (par leurs actes et leur sociologie embourgeoisée et petite-bourgeoise), et dont les discours sont pour elles les plus inaudibles dans la forme (le style grandiloquent, le vocabulaire inaccessible, etc.) et les plus inintéressants dans le fond (l’économisme et les autres formes de suivisme et de spontanéisme).

    Nous, communistes, ne luttons et ne parlons pas pour l’aristocratie ouvrière, mais pour les masses mondiales : ce sont elles qui sont l’objet de notre combat et à qui nos discours sont à destination. La bienséance et la respectabilité petite-bourgeoise de l’aristocratie ouvrière ne sont jamais le problème des communistes, même si celle-ci est majoritaire ou exclusive dans un pays. De plus, si les communistes doivent parler aux masses dans leur totalité, ils s’adressent toujours à ses éléments les plus avancés (les ouvriers les plus conscients, radicaux, etc.), et non pas à ses éléments moyens ou arriérés.

    L’état actuel de la classe ouvrière en France, c’est-à-dire son statut d’aristocratie ouvrière internationale, ne change rien au fond de la lutte communiste en France. La tâche actuelle du mouvement communiste en France est celle de la construction d’un parti de cadre (professionnel), or, celle-ci est un devoir que le mouvement communiste doit réaliser en lui-même et par lui-même, et où le mouvement ouvrier ne joue un rôle que secondaire. Le parti communiste ne se reconstruit pas dans les masses (ni dans les syndicats !). Ce n’est que dans la transition du « “Parti communiste” » (de cadre) au « vrai Parti communiste » (de masse), c’est-à-dire dans la période de fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier (où celle-ci est rendue possible et où elle est donc à l’ordre du jour politique), que le travail du mouvement communiste dans le mouvement ouvrier devient principal — la première priorité et le facteur décisif de la lutte.

    Reconstruire le Parti communiste, c’est reconstruire notre pouvoir de compréhension et de transformation du monde.

    Le pouvoir de comprendre le monde et le pouvoir de transformer le monde ne sont que les deux aspects indissociables de la contradiction théorie-pratique. Reconstruire le pouvoir de comprendre le monde c’est reconstruire le pouvoir de transformer le monde, l’on ne comprend le monde qu’en le transformant, et l’on ne transforme le monde qu’en le comprenant. La théorie et l’idéologie révolutionnaire sont construites (définie et démontrée) dans la construction du mouvement révolutionnaire et du parti révolutionnaire.

    Toute progression qualitative est toujours une question d’accumulation quantitative : rien ne tombe du ciel. Une théorie juste est une accumulation d’expérience directe ou indirecte, l’expérience est une accumulation de pratique, et la pratique est une accumulation de réussite et d’échec. Accéder à l’expérience indirecte, celle de nos prédécesseurs, nécessite un certain niveau d’accumulation également, c’est-à-dire une certaine expérience directe, car pour comprendre certaines expériences (indirectes) il faut avoir déjà une certaine expérience (directe). Ainsi il est impossible de séparer la pratique de l’étude, même lorsque la théorie devient l’aspect principal (par exemple, dans la période de la reconstruction du Parti), car la pratique doit se nourrir de l’étude et que l’étude dépend de la pratique. L’étude reste superficielle et naïve sans la pratique, si elle n’est que livresque, car certaines quantités ne peuvent être accumulées que dans la pratique : par exemple, l’on apprend à faire la guerre en la faisant.

    Dire que toute théorie dépend de la pratique, cela ne signifie pas seulement et simplement qu’il faut faire de la théorie et de la pratique, mais que chaque champ théorique dépend d’un champ pratique correspondant : la théorie n’a pas besoin d’une pratique (« n’importe laquelle »), mais de la pratique qui lui correspond (celle sur laquelle elle porte).

    Dissipons un malentendu : le problème posé par les intellectuels séparés de la pratique de la lutte politique (« hors sol ») n’est pas qu’ils seraient inutiles, bien que ce soit parfois le cas, mais qu’ils ont tort. Leurs développements théoriques, s’ils peuvent être complexes, sont généralement contredits et ramenés à toute leur vacuité par l’expérience réelle. La formation intellectualiste, car elle a un rapport hétérogène avec la pratique, observe ce même problème là où sa connaissance n’est que livresque. Être coupé de la pratique, c’est moins avoir une ligne inutile qu’une ligne incorrecte, et l’inutilité est moins en ce qu’elle n’essaie pas de prendre prise sur le réel qu’en ce qu’elle ne peut pas prendre prise sur le réel — elle ne peut pas le transformer parce qu’elle ne le comprend pas, et elle ne peut pas le comprendre pas parce qu’elle ne le transforme pas. Une ligne qui ne s’applique pas, c’est-à-dire une ligne dans l’abstrait, c’est une ligne fausse.

    Si la compréhension du monde devient l’aspect principal de la contradiction théorie-pratique à l’époque de la construction d’un parti communiste de cadre, c’est car en l’absence d’un tel parti la pratique n’est pas et ne peut pas être révolutionnaire, et que seule une théorie révolutionnaire peut diriger la pratique pour reconstruire ce parti. Cependant, un aspect principal n’est jamais un aspect indépendant : la théorie ne doit jamais se couper de la pratique, car la théorie ne peut pas être coupée de la pratique sans être coupée du réel, donc fausse.

    « […] lorsque la contradiction est intense, et qu’une opportunité de résolution s’ouvre, si l’aspect secondaire est “en retard” sur l’aspect principal, c’est-à-dire que leur développement est trop inégal, alors la synthèse est impossible. L’aspect principal ne peut pas se dépasser “seul”, la synthèse ne peut se faire qu’en dépassant les deux aspects de la contradiction, ou ne se fait pas. Pour la résolution d’une contradiction, ses deux aspects doivent être “mûrs”, c’est-à-dire tous deux développés jusqu’à rendre possible leur synthèse, car sinon l’un des deux aspects la rend impossible (il la “bloque”). L’aspect principal n’est pas toujours le plus avancé dans son développement, mais il va tendanciellement l’être, car le principal conditionne le développement du secondaire plus qu’il n’est conditionné, le secondaire doit correspondre au principal plus que le principal ne doit correspondre au secondaire, etc. L’aspect principal étant généralement le plus développé, c’est celui qui intensifie la contradiction et qui crée les crises rendant possible sa résolution, c’est alors à l’aspect secondaire qu’il reste de jouer son rôle, il devient donc crucial. Dans ces situations, l’aspect secondaire devient le déterminant principal dans l’évolution de la contradiction, le temps de la crise. »

    Un aspect généralement secondaire ne peut devenir temporairement principal que pendant une période de crise relativement courte, par rapport au développement de la contradiction dont il est un aspect (sa temporalité). Mais cette période de crise relativement courte est décisive, car c’est elle qui détermine la recomposition supérieure de la contradiction dans une synthèse, ou sa décomposition.

    La théorie n’est pas et ne peut pas être l’aspect principal pendant toute la période de la reconstruction du Parti (des sectes communistes jusqu’au parti révolutionnaire), c’est-à-dire pendant toute une période historique, de la même manière que la superstructure n’est pas l’aspect principal pendant toute la période de construction révolutionnaire (qui est politique), etc.

    Cependant, selon nous, la théorie devient l’aspect principal au moins une fois pendant la reconstruction du Parti, pendant une période de crise qui précède la définition de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire, et elle peut devenir l’aspect principal autant de fois que rendu nécessaire par la crise théorico-ideologique, c’est-à-dire tant que la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne sont pas définies à un niveau suffisant — suffisamment juste pour être suffisamment révolutionnaire.

    La théorie devient l’aspect principal pendant la période de reconstruction du Parti lorsque le mouvement communiste rentre en période de crise théorico-ideologique, c’est-à-dire lorsque le développement théorico-ideologique insuffisant rend impossible la résolution des contradictions.

    Actuellement, dans notre période de transition des sectes communistes vers le parti communiste de cadre, la théorie tend à devenir l’aspect principal, car c’est selon nous celui qui empêche le dépassement des contradictions existantes dans notre mouvement.

    La lutte pour comprendre le monde rend possible la lutte pour transformer le monde, en créant les outils de la transformation du monde. La connaissance acquise dans la lutte pour la compréhension du monde est aussi la connaissance de comment reconstruire le Parti communiste, c’est-à-dire la connaissance des moyens de la lutte pour la transformation du monde. Comment et pourquoi s’organiser, s’éduquer et lutter ? La réponse à cette question conditionne toute transformation du monde, mais aussi toute reconstruction des outils de la transformation du monde. À l’époque de la reconstruction du Parti, la lutte pour la compréhension du monde finit par conditionner la lutte pour la transformation du monde plus qu’elle n’est conditionnée par celle-ci. Reconstruire le Parti c’est d’abord savoir quoi reconstruire et comment le reconstruire.

    La lutte théorique et idéologique n’est pas que celle pour comprendre les fins de l’action communiste, mais aussi celle pour comprendre les moyens de l’action communiste, et les moyens de la création des moyens de l’action communiste. Lorsque nous disons que la compréhension du monde est l’aspect principal de la contradiction théorie-pratique, à l’époque de la construction du Parti, nous ne faisons in fine qu’affirmer que l’action communiste n’est possible que dans la mesure où existent déjà ses fins, ses moyens et les moyens de ses moyens. La révolution et la stratégie révolutionnaire sont aussi des problèmes de théorie.

    La résolution d’un problème se fait dans la pratique, mais pour résoudre un problème il faut d’abord comprendre qu’il y a un problème et comprendre qu’il faut le résoudre, avant d’essayer de le résoudre dans la pratique. C’est dans ce moment de crise temporaire que l’aspect théorique, généralement secondaire, devient principal sur l’aspect pratique, généralement principal. À l’échelle de notre mouvement, ce moment de crise temporaire est celui de la reconstruction d’un Parti communiste.

    Définir une stratégie révolutionnaire concrète ne demande pas seulement d’analyser le contexte actuel, mais bien toute l’expérience historique du mouvement révolutionnaire du prolétariat international. La politique révolutionnaire ne peut se régler que sur un plan systématique, déduit de l’étude scientifique de la lutte des classes jusqu’à nos jours, et jamais selon les aléas quotidiens. Autrement dit, le programme révolutionnaire, s’il en est vraiment un, est universellement valable à une époque, dans un pays. Accumuler une quantité pratique et théorique suffisante pour atteindre une telle qualité (un programme et un plan systématique), ne peut pas être bâclé, comme l’action des communistes ne peut pas se contorsionner à chaque transformation mineure de leur situation : savoir s’adapter n’est pas s’en remettre à la chance, au hasard ou à l’espoir pour gagner ! La stratégie est définie selon la nécessité, la tactique est définie selon la contingence. Encore faut-il distinguer nécessité et contingence, et ne pas confondre stratégie et tactique !

    Le problème de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire — pourtant décisif — paraît très simple dans l’abstrait. Autrement dit, l’on ne comprend pas à quel point construire la théorie et l’idéologie révolutionnaire est complexe et difficile si l’on ne fait pas de pratique politique. Sans expérience de l’organisation politique et de la lutte des lignes, ce problème paraît simple, évident, une formalité, etc., car il n’est perçu que superficiellement. Celles et ceux qui réduisent la construction de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire à une simple question de définition, à la rédaction de quelques principes généraux ou à l’adhésion à une tradition ou à une autre, sont dans la pratique la meilleure démonstration de leur erreur fondamentale. Trouver la ligne juste, ce n’est pas beaucoup lire et réfléchir, jusqu’à atteindre un certain point d’avancement dans la connaissance et la réflexion qui ferait d’une ligne une ligne juste. Une telle conception, déconnectée de la pratique et de l’organisation politique, ne saisit la théorie et l’idéologie qu’en généralité et en superficialité, c’est-à-dire dans l’abstrait. Or, la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne sont pas une orientation générale, un simple corpus de documents et de références, ou une étiquette, mais la boussole qui rend possible de naviguer dans la lutte des classes, vers le communisme. Comprendre le monde en profondeur pour le transformer en profondeur n’est pas un problème de généralité ou d’approximation, mais l’ensemble de tous les problèmes pratiques de la lutte, dans toute leur particularité et toute leur complexité. L’opportunisme en pratique est dans les détails en théorie !

    La théorie n’est pas l’aspect « facile » là où la pratique serait l’aspect « difficile », car en réalité ces deux aspects sont également exigeants. La première leçon de la lutte pratique et théorico-ideologique communiste, c’est qu’il n’y a jamais d’évidence a priori. C’est dans la pratique politique communiste que l’importance de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire se révèle dans toute son envergure, et que la faillite de toute sous-estimation de celles-ci se constate dans toute sa fatalité. Nous disons à celui ou celle qui lira ces lignes sans expérience de l’organisation et de la pratique politique communiste : « tu ne comprends pas ».

    Le rejet de la lutte théorico-ideologique est produit par le manque de lutte théorico-ideologique, et par l’aversion — légitime — à la formation livresque et intellectualiste (une erreur inverse). Dans les deux cas, il est la démonstration d’un niveau d’accumulation quantitative et de progrès qualitatif faible, c’est-à-dire d’une immaturité politique. Le mouvementisme en est l’exemple contemporain le plus évident et le plus hégémonique, mais toutes les autres formes d’économisme et de spontanéisme en sont aussi.

    Lire et écrire n’est qu’une fraction de la formation politique communiste. Si elle est importante, elle ne peut pas se satisfaire à elle-même. La formation politique livresque est un des symptômes les plus évidents de la déviation économiste syndicaliste et para-syndicaliste hégémonique en France, car c’est la stagnation dans les méthodes et les formes d’organisation réformistes et artisanales. Souvent, celle-ci n’est que le penchant politique de l’économisme et du spontanéisme.

    L’absence totale de victoire politique en 30 ans de mouvementisme en Occident, est la plus éclatante preuve de la stérilité pratique de la surestimation de la pratique à l’époque de la construction du Parti. Évidemment, ces 30 dernières années sont également la démonstration de la stérilité théorico-ideologique de la formation livresque. Notre objectif n’est pas de choisir une impasse plutôt qu’une autre, mais de trouver une voie vers le Parti et la révolution.

    Le travail de masse (dont la participation aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple) est incontournable dans la formation des cadres communistes par les organisations politiques : dans les organisations syndicales, bien sûr, mais aussi les organisations antifascistes, de solidarité populaire, ou de quartier. L’action de terrain, tout court-termiste, non-politique (économique) et réformiste (a minima dans la forme) qu’elle soit, fait indissociablement partie de la pratique et de la formation communiste.

    Il est nécessaire d’intervenir politiquement dans les mouvements de masse : lutter pour transformer la lutte économique pour la négociation de classe en lutte politique pour le combat de classe. Les communistes ne luttent pas pour un « rapport de force » dans les luttes économiques spontanées, mais pour renverser ce terrain où la bourgeoisie nous contrôle et a l’avantage, et ainsi conquérir un terrain révolutionnaire. Cette lutte politique dans les luttes économiques spontanées doit-être entreprise même aux stades sectaires de développement des organisations communistes, où elle ne peut pas être réussie (et où elle n’est donc que secondaire), parce qu’elle ne nous est pas utile que dans ses résultats espérés (révolutionnaires), mais aussi et aujourd’hui surtout pour notre formation militante communiste.

    Seule une direction politique dans les masses peut transformer un syndicat en outil de la révolution, c’est-à-dire en syndicat « rouge ». Or, seul un parti communiste peut revendiquer et assumer avec succès — en pratique — une telle direction dans les masses. Il n’existe donc pas et il ne peut donc pas exister de syndicats « rouges » en France, actuellement. Penser qu’il peut exister un syndicat communiste sans parti communiste est une absurdité, si un tel syndicat prétend exister, il ne le sera qu’en mot et en apparence, mais pas dans sa portée révolutionnaire réelle. Un syndicat ne peut devenir « rouge » que sous une direction politique révolutionnaire (effective), c’est-à-dire celle d’un parti communiste, et ce parti ne se reconstruit pas dans un syndicat, même si celui-ci se prétend « rouge ». Pour éviter la déroute stratégique, il est primordial de ne pas confondre un syndicat plus ou moins radical ou plus ou moins militant avec ce que signifie vraiment un syndicat « rouge ». Ceci étant dit, le militantisme syndical n’est pas conditionné par la qualité plus ou moins « rouge » ou plus ou moins militante d’un syndicat, car cet impératif se suffit à lui-même : un communiste milite dans les syndicats.

    La compréhension dialectique de la formation de cadre communiste et de la construction du Parti nous interdit tout étapisme dans celles-ci. La lutte révolutionnaire connaît des étapes dans son développement, mais dans celui-ci existent déjà tous les aspects de la lutte révolutionnaire, et ces derniers doivent tous s’y développer progressivement et conjointement selon ces étapes. Les devoirs révolutionnaires ne sont toujours que déduits de l’analyse concrète de la situation concrète (ce sont les solutions concrètes aux problèmes concrets), mais s’il y a des priorités et des limitations dictées par celle-ci, la lutte révolutionnaire ne peut jamais s’amputer d’un de ses aspects. Par exemple, ne se dédier qu’à la pratique, et négliger la théorie, ou l’inverse ! La lutte révolutionnaire ne peut se priver d’aucun de ses aspects, l’un ne peut pas être supprimé « au profit d’un autre » (sic) — même si l’un est un aspect principal et l’autre son aspect secondaire ! La lutte révolutionnaire est une lutte totale, c’est-à-dire complète, qui n’existe en tant que telle que par l’existence simultanée de tous ses aspects. L’étapisme, comme toutes les déviations, peut prendre des formes autant gauchiste que droitière. L’économisme et la formation intellectualiste (livresque) sont ainsi aussi une déviation étapiste droitière. L’étapisme, qui peut s’appliquer à tous les aspects de la lutte révolutionnaire, apparaît cependant avec le plus de clarté concernant les problèmes de la clandestinité et de la violence révolutionnaire, c’est-à-dire les problèmes illégaux et militaires, soit lorsqu’ils sont unilatéralement surestimés, soit lorsqu’ils sont unilatéralement sous-estimés.

    Entre l’intégralité du champ théorique et l’intégralité du champ pratique, la formation communiste doit être harmonieuse pour être réussie.

    La formation d’un cadre communiste ne se fait que dans la théorie et la pratique, c’est autant la construction d’une connaissance politique (la théorie) que de compétences politiques (la pratique). Ces compétences politiques, ce sont l’application pratique de toutes les injonctions politiques déduites de la connaissance politique. Cette connaissance et ces compétences politiques, sont celles qui doivent être développées à l’extérieur des luttes économiques spontanées du mouvement ouvrier, c’est à dire en autonomie dans le mouvement communiste. Aucune des exigences pratiques, que la guerre civile de classe imposera nécessairement devant un cadre communiste, ne doit être oubliée ou négligée dans sa formation. L’économisme et le spontanéisme sont si enracinés dans la pratique, la théorie et l’idéologie des communistes en France, que saisir l’existence et l’importance de ce qui ne peut pas être développé dans les luttes économiques est une lutte politique en soi, dans le mouvement communiste.

    La construction d’une organisation politique préparée à la guerre civile de classe doit être la construction d’une culture communiste de la violence, de la sécurité et de la clandestinité, c’est-à-dire d’une préparation révolutionnaire conséquente. Les problèmes sérieux et concrets de la révolution doivent être les problèmes sérieux et concrets des révolutionnaires, pour la construction de l’organisation politique communiste, et ce aux étapes préliminaires de la construction du Parti et de la formation de cadre.

    Militer n’est pas un jeu, c’est le plus sérieux des métiers, et il doit être vécu comme tel par chaque militante et chaque militant dans leurs activités quotidiennes. La culture du militantisme hobby, pour s’amuser, se valoriser et sociabiliser, doit être enterrée définitivement et sans délai.

    Abattre la séparation entre « vie militante » et « vie personnelle », est un moyen et une fin de l’organisation politique et de la formation politique communiste : c’est la création d’un militantisme total et à vie, celui des cadres communistes et celui nécessaire à la reconstruction du Parti.

    La légèreté et l’inconséquence qui caractérisent le militantisme communiste contemporain dans les pays impérialistes sont une entrave à briser. Le libéralisme s’est érigé au rang de théorie, il fait aujourd’hui norme, et nous devons lui opposer une nouvelle culture militante. Pour ce faire, il faut exiger de chaque communiste un engagement à la hauteur de leurs convictions déclarées : un militantisme total pour un communiste total. Cela consiste à rompre toute la métaphysique individualiste bourgeoise de l’opposition entre l’organisation collective et l’individu. Selon nous, l’individu est un moyen pour l’organisation, et l’organisation est la fin des individus. Militer, c’est être une fonction dans un fonctionnement. Certains pourront répondre qu’en défendant cela nous ne faisons de l’engagement communiste qu’une aliénation de plus, nous opposons qu’une telle vision considère implicitement le collectif comme une oppression, c’est-à-dire comme une contrainte surplombante et contraignante, s’imposant à chacun de l’extérieur. Cette conception implicite réifie le collectif pour en faire une entité douée d’une vie et d’une volonté extérieure à celles des individus qui le constitue, ce qui n’est pas le cas. Or, si un collectif peut être un lieu de domination (une entreprise capitaliste ou l’État bourgeois), cette domination n’est pas essentiellement liée à la nature de collectif (le collectif en soi) mais à la nature du collectif, sa fonction, c’est-à-dire ce qu’il est (par exemple, une entreprise capitaliste ou l’État bourgeois). L’organisation de lutte communiste, si elle doit être un lieu d’autorité (de la majorité sur la minorité, des idées justes sur les idées fausses, de la hiérarchie supérieure sur la hiérarchie inférieure, etc.), elle ne doit pas être un lieu de domination. En résumé, l’individu doit consentir et se conformer à une autorité qui le dépasse mais à laquelle il participe dans son propre intérêt supérieur (collectif).

    Le premier despotisme à combattre est celui de l’individualisme, et ce pour le salut collectif, oui, mais aussi pour celui de chaque individu ! L’individu est dans la société bourgeoise esclave de son individualisme, il est atomisé, et l’égoïsme de tous fait la ruine de tous. Nous soutenons que rompre avec l’égoïsme est le préalable à l’émancipation de l’égo. Ce que nous proposons, in fine, c’est de libérer l’individu de l’individualisme, en lui proposant une plus grande, plus totale, réalisation de lui-même dans une plus grande œuvre, qui ne peut être que collective. Cet effort que nous entreprenons, c’est la résolution de la contradiction bourgeoise entre l’intérêt du groupe et l’intérêt individuel, par la création d’une organisation collective supérieure, c’est-à-dire, communiste. Une telle organisation ne peut exister que si elle est animée par un libre débat théorique et idéologique, une démocratie vivante et une camaraderie saine, mais ce cadre n’est lui-même possible que si et seulement si le libéralisme est d’abord combattu et vaincu !

    Accepter de radicalement transformer une organisation, c’est accepter d’être radicalement transformé par cette organisation.

    Le militantisme total que nous voulons créer ne doit pas être un militantisme absolu, c’est-à-dire soumis à des exigences métaphysiques. Le militantisme absolu est incompatible avec le militantisme à vie, car la réalité de l’état du mouvement communiste en France rentre en contradiction avec ce qui est exigé des militants.

    Pour être un militant professionnalisé à vie, il faut que les exigences l’engagement politique soit, si elles sont bien les plus importantes, toujours compatible avec les exigences d’une vie active. Par exemple, aux étapes préliminaires de la construction du Parti, la professionnalisation communiste doit pouvoir coexister avec une certaine vie professionnelle, car tous les cadres en formation ne peuvent pas être des professionnels (dépendant uniquement de l’organisation). Dans cet exemple, la vie professionnelle doit bien se plier aux besoins de l’engagement politique, mais elle ne peut pas être complètement aliénée.

    Les métaphysiques de la pureté et de l’autoflagellation militante ne sont pas des moyens de professionnalisation, mais des moyens d’autodestruction et de liquidation au long terme. Ni la révolution communiste ni le Parti ne sont imminents en France, nous ne pouvons donc construire que sur le (très) long terme. Il y a contradiction entre ce que le mouvement communiste demande de ses militants et ce que le mouvement communiste propose à ses militants : nous demandons d’être des révolutionnaires sans situation révolutionnaire ni mouvement révolutionnaire.

    L’organisation politique ne doit pas niveler l’engagement politique par le bas, mais elle ne peut pas substituer les solutions concrètes aux problèmes concrets par une métaphysique : l’engagement politique doit être rendu compatible avec la vie de chacun, précisément pour être un militantisme total et à vie. Un militantisme absolu, en situation non-révolutionnaire, n’est qu’un militantisme de (très) court terme, donc opportuniste.

    Ce que nous entendons par militantisme total, c’est de faire du communisme l’engagement le plus important de la vie de chacun, c’est-à-dire de faire des individus qui soient principalement des communistes, avant toute autre chose. Le communisme doit s’appliquer à tous les aspects de leur vie, et les diriger comme moyens ou comme contingence à ses fins. La professionnalisation communiste, c’est aussi de faire du communiste une vocation, au sens d’une raison d’être.

    Les déviations idéologiques qui transforment des impératifs concrets répondant à des besoins concrets (par exemple, la professionnalisation) en des impératifs abstraits répondant à un système de valeur abstrait est l’expression de la contradiction entre l’état présent du mouvement communiste en France et le projet révolutionnaire. Les avatars de ces déviations idéologiques sont multiples, mais possèdent toujours le symptôme commun de la performativité militante : culte de la pureté militante, glorification de la culpabilité, conceptions autoflagellatrices de l’engagement, adhésion dogmatique à un canon hagiographique, référence iconographique à notre histoire, triomphalisme auto-alimenté, etc. Toutes ces déclinaisons de la performativité militante sont des conséquences d’un faible niveau de développement qualitatif, généralisé aujourd’hui en France dans le mouvement communiste, donc hégémonique. Dans notre contexte historique particulier de crise organique du mouvement ouvrier dans les pays impérialistes, ces déviations idéologiques prennent la forme particulière de la performativité. Cela n’a rien d’étonnant, car le mouvement communiste en France ne pouvant s’adresser actuellement qu’à une minorité de dévots, celui-ci reproduit les comportements de dévot.

    En résumé, la performativité militante cherche à compenser la réalité de ce qui est en cherchant à être « plus rouge que rouge », ce faisant produisant et reproduisant les déviations idéologiques sus-citées, tout en étant elle-même le produit de la réalité à laquelle elle cherche à échapper.

    Il y a dans notre contexte français une épidémie de capitulation militante. Beaucoup de militantes et de militants ne le sont plus pas au-delà de 25 ans, et dans celles et ceux qui persistent dans leur engagement politique au-delà de 30 ans, très peu atteignent les 40 ans. Les deux principaux fléaux sont l’épuisement et la lassitude militante, et le repli économiste syndicaliste et para-syndicaliste, qui conjugués emportent la majorité des communistes. Ces deux causes sont évidemment des conséquences de notre faible niveau de développement (la contradiction entre nos moyens et nos fins), mais il faut donc les combattre pour augmenter ce dernier.

    Ainsi, de la génération de militantes et de militants des années 2000, très peu sont aujourd’hui toujours des militants et des militantes politiques. Cet important turn over est l’une des principales causes de stagnation, car il représente un facteur de décomposition important qui ralentit considérablement notre progression quantitative et qualitative. De plus, les militantes et les militants les plus expérimentés, persistant dans leur engagement politique, ne sont pas toujours les plus formés politiquement, mais plutôt celles et ceux qui adhèrent le plus à la performativité militante et reproduisent donc le plus ses déviations.

    Il ne s’agit pas ici de déplorer en vain cet état de fait, mais de le constater pour pouvoir se donner les moyens de le dépasser. Nous soutenons que la liquidation et le nivellement par le bas, ce n’est pas observer l’échec et chercher à le dépasser, mais bien refuser d’étudier l’expérience réelle pour en tirer des leçons. La performativité militante et son corollaire pratique, l’hyperactivité mouvementiste et l’impatience immédiatiste, sont une persévérance aveugle dans l’erreur, qui séduisent puis dégoûtent en masse les nouvelles générations de militantes et de militants, en substituant la construction d’un débouché politique réellement révolutionnaire par une auto-persuasion triomphaliste qui finit tôt ou tard par être démentie dans la pratique. La perpétuation de rituels familiers est plus souvent une entrave qu’un avantage dans la construction de l’organisation politique de classe et de combat.

    La révolution, et sa condition, le Parti, sont le travail d’une vie. Le but d’une organisation politique comme la nôtre est de rassembler et de former des individus pour qui ce travail sera celui de leur vie.

    Tout est à reconstruire, donc, reconstruisons !

  • Notes sur la conscience de classe

    Dans deux précédents articles, nous avons tenté d’examiner certains des problèmes posés par la reconstruction du Parti communiste en France, en nous concentrant sur les tâches incombant aux révolutionnaires, c’est-à-dire le facteur subjectif de l’éducation et de l’organisation des communistes. Cependant, il n’existe pas de facteur subjectif qui soit déconnecté du facteur objectif, et dans leur relation, le facteur objectif est toujours principal. C’est sur ce dernier que nous voulons ici développer dans cet article à valeur de conclusion.

    Après avoir exposé ce qui ne relève que de nous-mêmes (les communistes), c’est-à-dire la création d’une avant-garde révolutionnaire éduquée et organisée pour éduquer et organiser le prolétariat, nous voulons exposer ce qui est hors de notre portée : l’évolution de la lutte des classes en France.

    La conscience de classe

    Si le mouvement communiste et le mouvement ouvrier ne sont pas dans une continuité généalogique, ils naissent tous les deux des contradictions internes du mode de production capitaliste. Séparés, ils n’ont pas de potentiel révolutionnaire, mais leur lutte rend nécessaire leur jonction dans le mouvement révolutionnaire. Cette fusion est celle qui est capable de porter le rôle historique du prolétariat en tant que classe révolutionnaire, vers la révolution, la dictature du prolétariat et le communisme.

    Sans direction politique (organiquement), le mouvement ouvrier ne peut atteindre qu’une conscience économique et réformiste, c’est-à-dire de ses intérêts d’échelle restreinte et de court terme seulement : c’est en se conjoignant avec le mouvement communiste que sa conscience devient une conscience de classe. Si le mouvement communiste doit être développé indépendamment pour rendre possible cette jonction, le même constat est vrai pour le mouvement ouvrier (et les masses populaires) : la classe ouvrière doit par son propre développement organique atteindre un certain niveau d’éducation et d’organisation pour pouvoir fusionner avec le mouvement communiste. Pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier si ce premier n’est pas constitué en avant-garde, et si ce second n’est pas trouvé déjà à un certain degré de « mouvement », c’est-à-dire de révolte, de résistance, etc. Si le mouvement ouvrier est « inerte », celui-ci ne recherchera pas de jonction avec son avant-garde.

    Le développement du mouvement communiste, s’il est extérieur au mouvement ouvrier, ne peut cependant pas être en parallèle de celui-ci (séparé). La première raison est que le mouvement communiste apprend à jouer son propre rôle d’avant-garde (la construction du Parti) dans le travail de masse, c’est-à-dire aussi dans le mouvement ouvrier (la participation à ses luttes économiques spontanées). La deuxième raison, qui est la plus fondamentale, est que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier étant tous deux produit par les contradictions internes du mode de production capitaliste, leur développement respectif appartiennent à une seule et même tendance : l’intensification de la crise du système capitaliste-impérialiste. Leur progression respective n’est pas symétrique, elle ne se fait pas au même rythme ni selon les mêmes cycles, mais elles dépendent toutes deux de l’intensification des contradictions sociales.

    Ces contradictions sont principalement celles de la base matérielle de la société : les contradictions internes au mode de production capitaliste, c’est-à-dire la contradiction entre les rapports de production et les forces productives, et les contradictions internes aux rapports de production.

    « C’est cette base matérielle (ou infrastructure) qui détermine la superstructure sociale (État, organisation, idéologie, culture, etc.). Toute transformation historique est donc premièrement une transformation dans les relations matérielles de la société. Ces relations matérielles ne conditionnent pas seulement, mais produisent la superstructure qui les maintient. La superstructure leur est directement dépendante, mais aussi relativement autonome (avec sa propre inertie), car ce n’est cependant pas leur reflet (leur prolongement mécanique, ou leur continuité immédiate). »

    À chaque échelle (d’espace et de temps), la progression du mouvement communiste et du mouvement ouvrier, et leur fusion dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, sont déterminées dans leur degré par le niveau d’intensité des contradictions. L’accumulation du mouvement général de résistance contre le capitalisme (de forces, d’expérience, etc.) est produite par l’accumulation de la base matérielle de la société (de moyens de production, de concentration du capital, etc.), qui intensifie ses contradictions internes (le niveau de concurrence entre les capitalistes et entre les impérialistes, d’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, d’exploitation des pays dominés par les pays impérialistes, etc.).

    L’accumulation dans laquelle sont engagés le mouvement communiste et le mouvement ouvrier rend nécessaire leur fusion dans la synthèse qu’est le mouvement révolutionnaire, mais cette accumulation dans la superstructure est-elle même produite par une autre accumulation : la lutte des classes. Le développement d’un mouvement révolutionnaire est conditionné par l’intensité de la lutte des classes, car c’est la contradiction sociale matérielle qui produit le mouvement de résistance au capitalisme, dont le mouvement communiste et le mouvement ouvrier font partie. Le saut qualitatif dans le mouvement révolutionnaire n’est possible qu’avec un certain développement dans la lutte des classes, c’est-à-dire dans la contradiction entre le Travail (les classes exploitées) et le Capital (les classes exploiteuses).

    Le développement du mouvement communiste et du mouvement ouvrier ne sont pas déterminés par leur volonté, mais par les conditions matérielles d’existence créées par le capitalisme. Ces mouvements n’existent que comme superstructures sociales, donc, ils dépendent et sont d’abord déterminés par leur base matérielle. Par exemple, le mouvement ouvrier (son éducation et organisation) dépend et est déterminé par les conditions matérielles d’existence du prolétariat, créé par la reproduction de son exploitation.

    Comme dit plus haut : les facteurs subjectifs dépendent toujours de facteurs objectifs. Que ce soit le mouvement communiste ou le mouvement ouvrier, tous deux dépendent dans leur développement de facteurs objectifs. Qu’est-ce que cela signifie ? Les facteurs subjectifs que sont l’éducation et l’organisation ne peuvent exister que relativement et selon les facteurs objectifs matériels.

    « Les conditions objectives et subjectives ne sont pas indépendantes l’une de l’autre, elles se répondent et se correspondent, mais car elles se produisent entre-elles, elles ne sont pas le reflet l’une de l’autre. Dans cette relation, les conditions objectives sont déterminantes par rapport aux conditions subjectives — leur préalable —, car l’existence détermine la conscience. »

    Les facteurs objectifs et subjectifs sont déterminés par les contradictions sociales, et les contradictions sociales sont principalement celles de la base matérielle (les contradictions de la superstructure sociale sont secondaires).

    « La base et la superstructure produisent toutes deux les conditions objectives et subjectives d’existence. Ces dernières sont le produit de toutes les contradictions sociales existantes, et qui se superposent entremêlé pour faire la réalité matérielle et consciente de la vie. Il ne faut pas croire que “base = objectif” et que “superstructure = subjectif”, car c’est confondre les contradictions sociales avec leur expression dans la vie des individus. […] »

    Par exemple, l’État ou un syndicat sont des superstructures, mais leurs actions vont avoir des conséquences sur les facteurs objectifs et subjectifs de la vie des individus et des masses, soit directement, soit par leur action sur les contradictions de la base matérielle. À l’inverse, l’exploitation capitaliste est un rapport de production, c’est-à-dire une contradiction de la base matérielle, mais il façonne aussi directement la conscience des individus et des masses (en plus de leur réalité matérielle).

    « […] Tout comme la base détermine la superstructure, la réalité matérielle détermine la conscience, elle la conditionne et la dirige. Cependant, les conditions subjectives ne sont pas le décalque dans les cerveaux des conditions objectives, elles sont leur produit, mais elles ont leur propre autonomie et les déterminent en retour. »

    En revanche, ce sont bien les conditions objectives de la vie des individus et des masses qui déterminent leurs conditions subjectives. Dans cette relation de dépendance, le facteur objectif est l’aspect déterminant (plus que déterminé) et le facteur subjectif l’aspect déterminé (plus que déterminant). Elle n’est pas distincte des contradictions sociales, mais créée par celles-ci. La relation entre facteur objectif et facteur subjectif n’est pas une autre contradiction sociale, mais l’expression de toutes les contradictions sociales comme totalité, c’est-à-dire dans la réalité de la vie des individus et des masses. En décrivant les contradictions sociales, l’on décompose le réel en autant de relation d’unité des contraires qui le compose, et en décrivant les facteurs objectifs et subjectifs, l’on restitue au réel son unicité dans la vie des individus et des masses.

    Les relations entre base matérielle et superstructure sociale, et entre le facteur objectif et le facteur subjectif doivent être remises « sur leurs pieds ».

    La réalité matérielle détermine la conscience (le facteur objectif conditionne et prime sur le facteur subjectif), et la réalité matérielle est principalement déterminée par la base matérielle (par rapport à la superstructure sociale). En conséquence, car le mouvement révolutionnaire existe comme facteur subjectif, c’est-à-dire un niveau de développement déterminé de l’éducation et de l’organisation du mouvement général de résistance au capitalisme dans le capitalisme, son existence est conditionnée par l’existence de conditions objectives correspondantes. Une conscience et une organisation révolutionnaire (le facteur subjectif) ne peuvent exister que correspondant à une réalité matérielle révolutionnaire (le facteur objectif). Quelle est-elle ? Des conditions objectives rendant intolérable leur reproduction, donc rendant nécessaire leur crise, c’est-à-dire des conditions objectives de paupérisation et d’exploitation telles que le prolétariat n’aurait plus « rien d’autre à perdre que ses chaînes ».

    Le mouvement communiste n’est qu’une superstructure sociale, et son action n’a (avant la révolution) pas de prise sur l’évolution propre du mode de production capitaliste. Le mouvement communiste crée les conditions subjectives de la révolution par son activité d’éducation et d’organisation, mais il n’a pas ou très peu de pouvoir sur les conditions objectives qui rendent possibles cette éducation et cette organisation, et qui rendent nécessaire la révolution, car celles-ci restent principalement déterminées par la base matérielle : l’économie. Le facteur objectif et subjectif restent tous les deux principalement déterminés par la base matérielle, et non pas par la superstructure sociale (dont notre mouvement fait partie). Autrement dit, l’avenue de conditions objectives révolutionnaires (intolérables) ne dépend pas de nous.

    Notons donc deux conclusions. Premièrement, le niveau de développement du mouvement communiste (son état) et son niveau de fusion avec le mouvement ouvrier dépendent de quelque chose qui lui est extérieur : le niveau d’intensité de la lutte des classes, qui crée des conditions objectives révolutionnaires. Et deuxièmement, le mouvement communiste n’est qu’une superstructure sociale (et n’est — avant la révolution — qu’un déterminant secondaire dans la superstructure sociale, par exemple par rapport à l’État), donc il n’a une action que très secondaire sur l’évolution des contradictions sociales qui déterminent les conditions objectives et subjectives.

    Nous devons à ces deux conclusions fondamentales, rajouter une précision. Lorsque nous parlons de « conditions révolutionnaires » pour le prolétariat et le peuple, il ne faut pas entendre alors que celles-ci impliqueraient automatiquement une situation révolutionnaire. Pourquoi ? Car la situation révolutionnaire est une crise bilatérale : du côté des dominés et des dominants. La situation révolutionnaire est une crise de la reproduction de la domination, elle ne peut exister que dans la classe dominée et la classe dominante, simultanément.

    « Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution. Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :

    1. Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du “sommet”, crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que “la base ne veuille plus” vivre comme auparavant, mais il importe encore que “le sommet ne le puisse plus”.
    2. Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées.
    3. Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes “pacifiques”, mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le “sommet” lui-même, vers une action historique indépendante.

    Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. On a connu cette situation en 1905 en Russie et à toutes les époques de révolutions en Occident mais elle a existé aussi dans les années 60 du siècle dernier en Allemagne, de même qu’en 1859-1861 et 1879-1880 en Russie, bien qu’il n’y ait pas eu de révolutions à ces moments-là.

    Pourquoi ? Parce que la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne “tombera” jamais, même à l’époque des crises, si on ne le “fait choir”.

    Telle est la conception marxiste de la révolution, conception maintes et maintes fois développée et reconnue indiscutable par tous les marxistes et qui, pour nous autres Russes, a été confirmée avec un relief tout particulier par l’expérience de 1905. […] » (V. I. Lénine, La faillite de la IIde Internationale, 1915.)

    Pour qu’une situation soit révolutionnaire, il faut donc d’abord des conditions objectives et subjectives (!) révolutionnaires dans le prolétariat et le peuple, mais aussi des conditions objectives et subjectives révolutionnaires dans la classe dominante. Dans le premier cas (pour le prolétariat), ces conditions sont mûres lorsque la paupérisation et l’oppression a atteint un niveau insupportable pendant une durée insupportable et/ou que celles-ci ont été accentuées par un évènement particulier, et que sur cette réalité matérielle fertile une éducation et une organisation communiste ont germées et crues. Dans le second cas (pour la bourgeoisie), c’est au contraire l’incapacité à reproduire un taux de profit satisfaisant, face au prolétariat ou à la concurrence capitaliste et/ou impérialiste, et un degré de décomposition de la cohésion interne (le consensus propre à la classe dominante) et de désorganisation de ses instruments de pouvoir, qui indiquent que les conditions objectives et subjectives sont mûres.

    Pour parler d’une situation révolutionnaire, il ne suffit pas que les conditions (objectives et subjectives) soient révolutionnaires, c’est-à-dire la misère des masses, le désir général de révolte, l’instabilité du pouvoir, etc. La situation révolutionnaire est une crise produite par les conditions révolutionnaires, qui créent un état de fait qualitativement différent. Cette crise est celle de la reproduction de la domination, par les dominés et les dominants. Pour que soit possible une situation révolutionnaire, il faut des conditions révolutionnaires, mais des conditions révolutionnaires ne produisent pas « automatiquement » une situation révolutionnaire.

    Les conditions (objectives et subjectives) révolutionnaires produisent un potentiel révolutionnaire, car ce sont celles qui produisent une potentielle situation révolutionnaire, et qui font donc du prolétariat une potentielle classe révolutionnaire, c’est-à-dire une classe potentiellement capable de créer une situation révolutionnaire et de la transformer en révolution. Cependant, les conditions révolutionnaires ne font que produire la classe révolutionnaire en potentiel, mais elles ne la créent pas en fait, par leur simple existence — « automatiquement ».

    Il faut distinguer la classe révolutionnaire en fait, en puissance et en potentiel. Une classe révolutionnaire en fait est une classe qui fait la révolution. Une classe révolutionnaire en puissance est une classe qui peut faire la révolution dans une situation révolutionnaire. Une classe révolutionnaire en potentiel est une classe qui pourrait faire la révolution dans une situation révolutionnaire si son niveau d’éducation et d’organisation était supérieur. Sans situation révolutionnaire, une classe peut être révolutionnaire en potentiel ou en puissance, mais pas en fait. Sans situation révolutionnaire possible, une classe ne peut être révolutionnaire ni en potentiel ni en puissance ni en fait. Sans conditions révolutionnaires, pas de situation révolutionnaire possible.

    Une situation révolutionnaire est une révolution en puissance. Il manque à la révolution en puissance des conditions plus développées pour être une révolution en fait. Des conditions révolutionnaires sont une révolution en potentiel. Il manque à la révolution en potentiel des conditions plus développée pour être une révolution en puissance. Ce qui fait la différence entre l’existence ou l’absence d’une révolution en potentiel, et donc d’une classe révolutionnaire en potentiel, c’est la possibilité (la potentialité) présente, concrète, immédiate, etc., du développement des conditions dans une situation révolutionnaire. Est-ce que — oui ou non — une révolution en puissance (une situation révolutionnaire) peut surgir à chaque instant des conditions actuelles d’existence ?

    Les conditions révolutionnaires créent le potentiel d’une situation révolutionnaire, c’est-à-dire une révolution potentielle, et créent donc le potentiel d’une classe révolutionnaire. Une classe qui ne peut pas créer de situation révolutionnaire ne peut pas la transformer en révolution, et n’a donc pas de potentiel révolutionnaire. La qualité révolutionnaire d’une classe (en fait, en puissance ou en potentiel) dépend de la possibilité ou de l’impossibilité d’une situation révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui permettent ou ne permettent pas à cette classe de créer une situation révolutionnaire. Parce qu’une classe n’est révolutionnaire (en fait, en puissance ou en potentiel) que selon une situation révolutionnaire, s’il n’y a pas de potentiel pour une situation révolutionnaire, alors il n’y a pas de potentiel pour une classe révolutionnaire non plus. Des conditions données sans situation révolutionnaire en potentiel sont aussi des conditions données sans classe révolutionnaire en potentiel.

    La classe révolutionnaire en fait est impossible sans une situation révolutionnaire, et une situation révolutionnaire est impossible sans des conditions révolutionnaires : les conditions révolutionnaires produisent donc en potentiel la classe révolutionnaire en puissance. Les conditions révolutionnaires font la différence entre une classe qui a ou qui n’a pas un potentiel de « révolutionnaire en puissance », c’est-à-dire un potentiel de création d’une situation révolutionnaire et de transformation de celle-ci en révolution.

    En bref, les conditions sont « révolutionnaires » lorsqu’une situation révolutionnaire est possible, et le prolétariat est « révolutionnaire » lorsqu’il est placé dans des conditions révolutionnaires.

    Les conditions révolutionnaires « à la base » (dans le prolétariat et les masses) et « au sommet » (dans les classes dirigeantes) rendent propice, probable, nécessaire, etc., tôt ou tard une crise de la domination respectivement « à la base » ou « au sommet », mais pour qu’il y ait une situation révolutionnaire, il faut une crise de domination « à la base et au sommet », profonde et simultanée. Comme le note Lénine, les conditions révolutionnaires, et la crise de la domination qu’elles provoquent, sont des « changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes », sans lesquelles « la révolution est, en règle générale, impossible » : « c’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. ».

    Les « changements objectifs » et la situation révolutionnaire ne dépendent pas de déterminants personnels (la volonté), que ce soit ceux d’individus, de groupes, de partis ou même de classes, mais d’un déterminant impersonnel supérieur, qui les dominent et les déterminent tous : l’économie du système capitaliste-impérialiste. L’économie a pu être vulgarisée comme la simple somme des antagonismes de classe, que la classe dominante dirigerait à son avantage, mais l’existence de toutes les classes et des conditions de leurs antagonismes sont déterminées par le mode de production. Le mouvement impersonnel de l’économie du mode de production ne peut pas être réduit à un mouvement personnel, ni d’un individu ni d’une classe. Le caractère « impersonnel » du mouvement de l’économie du mode de production ne signifie pas que celui-ci serait détaché des logiques « personnelles » (les volontés), mais que ces dernières produisent de concert une logique supérieure (involontairement), qui les dépassent et les gouvernent. Cette logique supérieure et impersonnelle, ce sont les lois de l’Histoire découverte par le matérialisme dialectique, c’est-à-dire le mouvement historique des contradictions sociales des modes de production.

    « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852.)

    Dans la lutte du mouvement communiste pour sa fusion avec le mouvement ouvrier dans le mouvement révolutionnaire, l’émergence d’une conscience de classe dans le prolétariat est un des impératifs principaux : c’est le niveau d’éducation du mouvement ouvrier qui rend possible le mouvement révolutionnaire.

    Car la conscience de classe est pour nous un enjeu de lutte, il est facile de perdre de vu que ce facteur subjectif pour lequel nous luttons (l’éducation et l’organisation du prolétariat) en tant que mouvement communiste, ne peut exister que subordonné au facteur objectif. Celui-ci est principalement déterminé par la base matérielle de la société, c’est-à-dire par la lutte des classes. Or, l’évolution de la lutte des classes ne relève pas de notre enthousiasme, de notre ferveur ou de l’exactitude de nos convictions, mais de la logique impersonnelle et surplombante du Capital : le mode de production capitaliste.

    Nous, le mouvement communiste de la superstructure sociale, faisons la différence dans la création ou non de conditions subjectives révolutionnaires, mais les conditions objectives qui leur sont premières ne dépendent pas de nos efforts. Nous « faisons la différence » dans le facteur subjectif, mais nous ne créons pas celui-ci par nous-mêmes, nous ne faisons in fine que construire la subjectivité révolutionnaire dans les subjectivités déjà propices, déjà révoltées, que créent les conditions objectives (intolérables) du capitalisme : nous construisons avec et seulement avec ce qu’il nous donne. Le pouvoir qu’a le mouvement communiste sur les conditions objectives est négligeable, et le pouvoir qu’a le mouvement communiste sur les conditions subjectives n’est in fine toujours que secondaire, conditionné, dépendant, etc., de ces conditions objectives sur lesquels il n’a presque pas d’impact.

    Cependant, si le mouvement communiste n’est qu’une superstructure, son action est décisive ! C’est bien les communistes, en tant que mouvement révolutionnaire, qui doivent rendre possible la création de conditions subjectives révolutionnaires dans le prolétariat.

    « Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience — se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste. »

    Comme nous l’avons déjà vu, organiquement, le prolétariat ne peut développer au maximum qu’une conscience de ses intérêts économiques particuliers, c’est-à-dire une conscience trade-unioniste (économique et réformiste). De la même manière que le mouvement communiste coupé du mouvement ouvrier n’a aucun pouvoir de transformation du monde, le mouvement ouvrier coupé du mouvement communiste n’a aucun potentiel révolutionnaire.

    Il ne faut pas surestimer notre propre rôle conscient dans le processus général qui crée la nécessité communiste. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes », mais cette histoire n’est qu’indirectement — « à moitié » — celle des actions conscientes, car ces dernières n’existent pas « arbitrairement » (métaphysiquement), « mais dans des conditions directement données et héritées du passé », qui les déterminent (les produisent, les conditionnent, les dirigent, etc.). L’histoire de la lutte des classes est d’abord et principalement l’histoire d’une dialectique à laquelle nous participons tous sans jamais en avoir le contrôle, ou même une conscience exacte, c’est un processus impersonnel composé de personnes, un phénomène inconscient composé de conscience, etc.

    En revanche, il ne faut pas sous-estimer ce rôle conscient qui nous est dévolu, car cela reviendrait à renier « notre moitié » de l’Histoire, et donc à nous condamner à la « ruine mutuelle des classes contendantes », sous une forme ou une autre (par exemple, une catastrophe écologique d’une envergure à donner une autre fin à l’Histoire que celle qu’elle écrit pour elle-même). Se remettre à un « fatum » comme le faisait Bernstein, c’est la première prémisse de l’inaction, et un non-sens : une Histoire sans acteur ? Une conscience sans conséquence sur le réel ? Une dialectique qui n’aurait qu’un aspect ?

    C’est à nous, communistes, de lutter pour transformer la conscience économique spontanée du prolétariat en conscience de classe. La conscience de classe est souvent confondue avec une conscience trade-unioniste politique vulgaire (de ses intérêts économiques). Or, la conscience de classe du prolétariat est politique, au sens radical : c’est la conscience historique d’un devoir, d’une mission, d’un rôle, etc. Elle est politique dans son objet, la prise du pouvoir politique par le renversement de la classe bourgeoise.

    Comme Lénine le note, les mouvements spontanés du prolétariat (et du peuple) peuvent être spontanément « politique », mais cette politique n’est alors que celle pour X ou Y réforme. Ce qu’il faut comprendre lorsque l’on affirme que le prolétariat ne peut pas avoir une conscience spontanément politique, c’est que la politique qu’il peut spontanément atteindre n’est qu’une politique bourgeoise et réformiste, qui n’a rien de commun avec la politique au sens propre, radical, celle qui pose la question du pouvoir d’une classe sur une autre et de son renversement. La politique dont parle Lénine se définit d’un point de vue historique, c’est la politique de la conscience de classe : la politique communiste. La conscience « politique » spontanée du prolétariat ne l’est que superficiellement et dans la continuité de sa conscience économique spontanée elle-même spontanément réformiste et trade-unioniste. Atteindre une conscience de classe, c’est atteindre une conscience radicalement politique, donc une conscience communiste.

    Le prolétariat ne possède pas une telle conscience innée (spontanément), elle lui est acquise par sa jonction avec le mouvement communiste, inculqué par l’avant-garde révolutionnaire. Croire que des prolétaires ou le prolétariat, s’ils ont conscience de leurs intérêts matériels, seraient donc communistes, c’est simplifier les « intérêts » à l’absurde. La conscience économique (trade-unioniste) n’est pas moins réelle que la conscience de classe. Prendre conscience de ses intérêts matériels, ce n’est pas gagner une conscience de classe.

    « Nous nous battons pour les intérêts supérieurs du prolétariat, le communisme, qu’est ce que cela signifie ? Interroger les intérêts objectifs de chacun, c’est poser la question de l’échelle et de l’échéance. Doit-on se battre pour l’intérêt d’un prolétaire, des prolétaires d’une usine, du prolétariat d’un pays, ou du prolétariat (sans adjectif, c’est-à-dire comme classe internationale) ? Les moyens doivent-ils être ensuite calculés selon une fin immédiate, de court terme, de moyen terme ou de long terme ? Où se trouvent les “vrais” intérêts de la classe que nous défendons ? Il n’y a pas de rupture entre ces échelles et ces échéances, mais leur continuité n’est pas linéaire ou directe, car il y a autant concorde que discorde d’intérêt entre elles (individualisme, corporatisme, chauvinisme, immédiatisme, opportunisme, etc.). Nous ne nous battons pas pour certains intérêts du prolétariat, ou pour tous ceux-ci en même temps, mais bien d’abord pour ses intérêts supérieurs desquels procède notre stratégie immédiate.

    Cependant, ce qu’il est important de rappeler, c’est que toutes ces contradictions, certes bien réelles, trouvent leur résolution dans l’échelle la plus générale et l’échéance la plus longue. Pourquoi ? Car le plus grand intérêt de tous est dans le communisme, il outrepasse tous les intérêts d’échelle et d’échéance moindre. C’est en cela que la révolution communiste mondiale est une finalité unificatrice — la cause de l’humanité tout entière. »

    « Le communisme est l’intérêt le plus haut, le plus profond, de l’humanité entière. Mais cela ne signifie pas que toutes et tous vont s’accorder sur son advenue, précisément car cet intérêt rentre en contradiction avec tous ceux d’échéances et d’échelles moindres. Seul le prolétariat observe une concordance suffisante entre ses intérêts immédiats et particuliers, et le communisme, pour qu’il y lutte effectivement jusqu’à terme (la révolution communiste mondiale) — contrairement aux autres classes. Par exemple, la bourgeoisie internationale observe un intérêt général immédiat à s’unir contre le risque de révolution communiste mondiale, mais elle en est incapable, pourquoi ? En raison de la discorde persistante entre ses intérêts particuliers (par exemple, nationaux) et ses intérêts généraux immédiats. À cause des contradictions inter-capitalistes et inter-impérialistes, la bourgeoisie internationale doit d’abord être mise au pied du mur — au sens propre et figuré — pour que ses intérêts immédiats concordent suffisamment à ses différents niveaux d’intérêts (corporatiste, national, international, etc.) pour achever l’unité dans la contre-révolution mondiale.

    L’intérêt de classe n’est pas le seul intérêt, et la conscience de classe n’est pas la seule conscience. C’est une rationalité entre autres rationalités, mais c’est le facteur déterminant, la tendance lourde qui se retrouve toujours au chef et au pied des choix individuels et des mouvements collectifs. Idéologiquement, la conscience de classe est la compréhension de cet intérêt profond et supérieur (qui conditionne et détermine tous les autres), et ainsi le dépassement des fausses consciences qui mystifient et obscurcissent le rapport de soi au monde (la morale, la nation, la foi, etc.). Elle est vraie-conscience, non pas car la classe serait la seule catégorie réelle, mais car c’est la seule catégorie qui offre une compréhension effective de l’Histoire dont on fait partie. Par exemple, la nation ou le genre ne sont pas moins “vrais” que la classe, mais l’Histoire de l’humanité est celle de la lutte des classes, pas celle de la lutte des nations ou des genres, etc. Par la même, la contradiction de classe n’est pas la seule contradiction sociale à exister et à faire l’Histoire, mais c’est sa contradiction principale dans le temps, c’est-à-dire qui la dirige prise comme totalité. »

    Simplifier les « intérêts » c’est aussi devenir vulnérable ou perméable aux politiques réactionnaires corporatistes et impérialistes. Substituer l’intérêt corporatiste d’un prolétaire à son intérêt révolutionnaire, c’est le corrompre avant de lui mentir. Par exemple, historiquement le fascisme a été une lutte pour dissocier le mouvement communiste du mouvement ouvrier en achetant ce dernier. Ne comprendre le phénomène fasciste comme une violence anti-populaire ou anti-ouvrière, sans comprendre en quoi l’anti-communisme passe aussi par le soudoiement de la classe ouvrière, et n’interpréter le projet économique fasciste que comme une tromperie, c’est ne comprendre que la moitié du problème. Le corporatisme et le social-impérialisme que vend le fascisme ne sont une tromperie qu’en ce qu’ils promettent d’offrir plus que la révolution communiste, c’est-à-dire en ce qu’ils substituent un intérêt restreint à une entreprise ou à un pays, et de court ou moyen terme, à l’intérêt suprême qu’est le communisme. Mais ce marché entre la grande bourgeoisie fasciste et la classe ouvrière (la « carotte » qui s’adjoint au « bâton »), dans les pays où il a été permis par l’impérialisme, ne s’est pas traduit qu’en mot, mais par des rétributions matérielles effectives. Les ouvriers fascistes avaient eux aussi une conscience de leurs intérêts matériels. La conscience économique spontanée, non-communiste, peut aussi être une conscience fasciste.

    Ce contre quoi le fascisme est une « dictature ouverte et terroriste des franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie », ce n’est pas le prolétariat (une classe en soi), mais le mouvement ouvrier (une classe pour soi), et plus particulièrement le mouvement révolutionnaire du prolétariat (le communisme). La dictature (ouverte et terroriste) à l’encontre du mouvement ouvrier, c’est-à-dire les organisations ouvrières dans leur ensemble, s’accompagne de la démagogie (corporatiste et social-impérialiste) pour les ouvriers. C’est par cette dernière que le mouvement fasciste « recrute » dans les couches les plus arriérées de la classe ouvrière et des masses populaires, pour être un mouvement de masse lui-même. Ce contre quoi les intérêts du fascisme sont radicalement et absolument opposés, ce sont les intérêts du mouvement ouvrier, pas les intérêts des ouvriers.

    Fétichiser le prolétariat en le considérant comme nécessairement progressiste et révolutionnaire, dans l’absolu, c’est extraire une classe de la réalité qui la détermine, c’est-à-dire l’abstractiser, donc la vider de tout contenu. Pourquoi le prolétariat est-il une classe révolutionnaire qui tend à réaliser sa dictature vers le communisme ? Car le capitalisme, dans son développement, place nécessairement cette classe dans des conditions révolutionnaire. Mais il ne faut pas déduire de cette analyse juste une conclusion fausse : le prolétariat n’est pas révolutionnaire par essence. Le prolétariat est révolutionnaire lorsqu’il est placé dans des conditions révolutionnaires, et si ces conditions révolutionnaires sont tendanciellement nécessaires, cela ne signifie pas qu’elle existerait automatiquement, en permanence. Abstractiser le prolétariat, c’est le meilleur moyen de voir la révolution communiste derrière chaque grève, chaque manifestation, chaque revendication (économique ou politique spontanée), mais ce n’est pas le meilleur moyen de faire advenir la révolution. Le prolétariat ne naît pas avec une conscience de classe, donc, s’il est nécessairement progressiste et révolutionnaire dans l’Histoire, il n’est pas progressiste et révolutionnaire par essence, mais seulement selon les conditions concrètes de sa situation concrète (rendu nécessaire par le capitalisme).

    Le prolétariat peut-être réactionnaire, y compris lorsqu’il se bat pour ses intérêts matériels, et ce même sans être « trompé » (être acheté, ce n’est pas forcément être manipulé). Les conceptions naïves du prolétariat, en présupposant une nature révolutionnaire « déjà là », minorent ou nient tout le travail qui doit être fait pour transformer une classe révolutionnaire en potentiel en classe révolutionnaire (en puissance ou en fait) ! La création d’une conscience de classe dans le prolétariat peut se faire en concordance avec la tendance organique du mouvement ouvrier, en allant dans son sens, mais l’exact inverse est tout autant possible : la création d’une conscience de classe dans le prolétariat peut demander un combat acharné et à contre-courant dans le mouvement ouvrier. Simplement « aller aux ouvriers », cela peut-être aller au corporatisme, au trade-unionisme, au social-chauvinisme, au social-impérialisme, etc. L’émergence d’une conscience de classe prolétaire est un combat qui peut être autant avec que malgré ou contre les prolétaires, c’est-à-dire malgré ou contre leurs tendances contre-révolutionnaires (corporatiste, trade-unioniste, social-chauvinisme, social-impérialisme, etc.).

    Pour paraphraser Lénine, si le prolétariat tend instinctivement vers la lutte politique communiste, il n’est instinctivement ni politique ni communiste. Donc, pas de conscience de classe sans direction politique. Or, pas de direction politique (« révolutionnaire dans le fond ») sans parti communiste. Pas de parti révolutionnaire sans prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire conscient. Évidemment, pas de prolétariat révolutionnaire (conscient) sans conditions objectives révolutionnaires (de paupérisation et d’oppression intolérable), mais pas de prolétariat révolutionnaire non plus sans conditions subjectives révolutionnaires, c’est-à-dire sans avant-garde (un parti communiste).

    Voir une conscience de classe dans toutes les expressions d’intérêts matériels particuliers du prolétariat, ou dans toutes les méthodes de lutte extra-institutionelles (plus ou moins radicales et violentes), c’est la réduire en fait à une conscience strictement économique qui peut être tout autant strictement individualiste, corporatiste, social-chauvine ou social-impérialiste. Vouloir voir la conscience de classe de partout, c’est-à-dire là où elle n’est pas, c’est se liquider dans les luttes économiques spontanées, en les croyant plus que ce qu’elles ne sont vraiment, et se tromper sur l’envergure réelle de la lutte communiste dans les masses. Une conscience de classe n’est que politique — révolutionnaire — et internationale, ou n’est pas. À celles et ceux qui nous reprocheront alors qu’avec une telle définition il n’y aurait en fait pas de conscience de classe dans les masses en France, et ce depuis plusieurs décennies, nous répondons par l’affirmative. Le spontanéisme voit la conscience de classe là où elle n’est pas et ne voit donc pas ses devoirs communistes là où ils sont.

    La conscience de classe n’est pas la simple conscience de faire partie d’une communauté d’intérêts réelle, et la lutte subséquente pour les intérêts matériels de celle-ci, auquel cas n’importe quelle fausse-conscience pourrait être la conscience de classe. L’usine, la famille, la corporation, la nation, etc., sont des communautés d’intérêts réelles dont peuvent faire partie les prolétaires et pour les intérêts desquelles ils peuvent se battre. La « classe » de la « conscience de classe » n’est pas le prolétariat restreint à une échelle particulière (le prolétariat d’une usine, d’un secteur, d’un pays, etc.), mais le prolétariat sans adjectif, en tant que classe dans l’Histoire, c’est-à-dire le prolétariat international.

    La conscience de classe est, certes, la compréhension de faire partie d’une classe en soi (le prolétariat), mais surtout de déduire de cette compréhension celle d’un rôle historique, c’est-à-dire celle d’une mission révolutionnaire. Atteindre une conscience de classe, c’est déjà atteindre une conscience internationale, mais une telle conscience n’est une conscience de classe que si elle est révolutionnaire. La conscience de classe est une conscience de l’Histoire, c’est-à-dire la compréhension de la nécessité historique de la révolution communiste par le prolétariat. La conscience de classe est révolutionnaire parce qu’elle est historique, et que la conscience de l’Histoire et de sa nécessité c’est la conscience que le prolétariat est la classe révolutionnaire du capitalisme.

    En résumé, la conscience de classe est la conscience du prolétariat comme l’acteur de la nécessité communiste.

    La conscience de classe et l’impérialisme

    Il ne faut pas abstractiser la qualité révolutionnaire du prolétariat, mais il ne faut pas abstractiser sa qualité internationale non plus. Pourquoi le prolétariat est-il une classe internationale ? Car sa lutte rend nécessaire le dépassement des frontières nationales (les consciences nationales, les intérêts nationaux, etc.) par l’internationalisme révolutionnaire. Le prolétariat ne naît pas international comme il ne naît pas révolutionnaire : il le devient dans la lutte consciente. Le prolétariat n’est pas international par essence non plus, là aussi croire le contraire revient à délaisser nos propres tâches de communistes, en croyant qu’elles seraient déjà réalisées naturellement. « Les prolétaires n’ont pas de patrie » seulement s’ils sont conscients de leur classe — internationale. Le prolétariat qui n’a pas de conscience de classe ou qui n’a qu’une conscience économique (trade-unioniste) a une patrie : c’est tout le problème de la lutte communiste ! L’intérêt supérieur international du prolétariat se révèle à lui dans sa lutte consciente — tout comme l’intérêt supérieur de la révolution communiste.

    Au-delà du fascisme, le problème de la conscience économique du prolétariat prend une forme particulière dans les pays impérialistes comme la France. La conscience économique spontanée du prolétariat d’un pays impérialiste est une conscience social-impérialiste. Pourquoi ? Car le prolétariat du centre impérialiste bénéficie directement et indirectement de l’exploitation de la périphérie dominée, c’est-à-dire des surprofits impérialistes. C’est le phénomène de l’aristocratie ouvrière internationale. Un prolétaire du centre impérialiste, s’il est conscient de ses intérêts matériels immédiats, se bat pour l’allègement de son exploitation permis par la surexploitation impérialiste, et pour la péréquation des surprofits de l’impérialisme.

    L’économisme, dans les pays impérialistes, est ainsi aussi, sinon un social-impérialisme, a minima une trahison de l’internationalisme. Lutter contre l’exploitation capitaliste dans les pays du centre impérialiste ne peut pas être une lutte progressiste ou communiste si elle ne s’adjoint pas d’une dénonciation systématique de la surexploitation impérialiste.

    « D [imitrov] : En prison, j’ai beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle — puisque notre enseignement est correct — des millions de travailleurs, dans les moments décisifs, ne nous rejoignent pas mais restent dans la social-démocratie, qui s’est comportée de manière si perfide ou, comme en Allemagne, deviennent même des nationaux-socialistes.

    St [aline] : Et votre conclusion ?

    D [imitrov] : Je pense que la cause principale réside dans notre système de propagande, dans [notre] approche incorrecte des travailleurs européens.

    St [aline] : Non, ce n’est pas la cause principale : La cause principale réside dans le développement historique — le lien historique que les masses européennes ont avec la démocratie bourgeoise. Ensuite, la situation particulière de l’Europe — les pays européens ne disposent pas de suffisamment de matières premières, de charbon, de laine, etc. Ils sont dépendants des colonies. Sans les colonies, ils ne pourraient pas exister. Les travailleurs le savent et craignent la perte des colonies. Dans ce contexte, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer patiemment et d’approcher correctement ces travailleurs. Une lutte constante pour chaque travailleur est nécessaire. Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et aussi facilement des millions de travailleurs en Europe. » (G. Dimitrov, « Chapter two: The Soviet Union », The diary of Georgi Dimitrov 1933–1949, Yale University Press, 2003, p.13.)

    Dans cette conversation de 1934 rapportée par Dimitrov, Staline explicite la cause historique principale du social-impérialisme et du social-chauvinisme dans le prolétariat des pays impérialistes, qui expliquent selon lui les difficultés de l’Internationale communiste en Europe occidentale.

    Dans les pays impérialistes, le mouvement communiste se heurte à un obstacle majeur : la classe ouvrière n’y est pas placée dans des conditions qui la rendent révolutionnaire, car elle y est une aristocratie ouvrière internationale.

    Le mode de production capitaliste est construit autour de l’antagonisme entre Travail et Capital. Le Capital domine le Travail, il l’exploite et l’opprime. Le Travail, dans sa forme la plus pure, c’est-à-dire la plus polarisée, c’est le prolétariat. Le prolétariat est à la fois la classe qui n’a pas de moyens d’exploitation (il n’est qu’exploité dans sa relation aux moyens de production), qui n’a plus rien d’autre à libérer que son travail (car il est déjà librement travailleur — le travail libre) et qui est produite et reproduite (sa proportion de la population mondiale est croissante, il est la classe montante du capitalisme). L’existence du prolétariat est nécessaire à l’existence du capitalisme, et l’existence du prolétariat est nécessairement rendue intolérable par sa place dans ce mode de production (exploitation, aliénation, crise, etc.). Le capitalisme n’existe pas sans prolétariat et le capitalisme crée des conditions matérielles d’existence révolutionnaires pour le prolétariat. C’est en cela que le mode de production capitaliste produit son propre dépassement, et que le prolétariat est la classe révolutionnaire sous le capitalisme — celle qui a le potentiel de dépasser le capitalisme.

    Cependant, la nécessité qui est décrite ici est vraie à l’échelle du capitalisme entier, non pas à l’échelle restreinte d’un pays capitaliste ou d’un autre. Cette réalité générale du capitalisme comme totalité peut être contrevenu par d’autres nécessités du développement capitaliste. L’impérialisme est lui aussi une nécessité du développement capitaliste (son « stade suprême »). Ces deux nécessités, c’est-à-dire la lutte de classe du prolétariat révolutionnaire et l’impérialisme, créent alors une autre nécessité : la lutte de l’impérialisme contre la lutte de classe du prolétariat, dans les pays impérialistes. Cette lutte de l’impérialisme, n’est plus l’escalade de violence qu’elle a été jusqu’alors dans l’histoire du capitalisme, mais son contraire : l’anesthésie, c’est à dire l’atténuation de la lutte de classe du prolétariat par l’impérialisme. L’impérialisme, en tant que stade suprême du capitalisme, a forgé une arme plus puissante contre le prolétariat révolutionnaire : il supprime la réalité matérielle d’existence qui rend révolutionnaire la classe révolutionnaire qu’est le prolétariat.

    La bourgeoisie ne peut pas dépasser le mode de production capitaliste, car celle-ci ne peut pas abolir la contradiction entre Travail et Capital, c’est-à-dire supprimer le prolétariat et tout ce qui fait de lui la classe révolutionnaire. La bourgeoisie ne peut pas transformer radicalement le capitalisme, mais l’impérialisme lui a donné la possibilité et la nécessité historique de repousser son dépassement, en agissant plus radicalement sur le prolétariat — le transformer plus radicalement à défaut de le transformer radicalement. L’impérialisme lutte contre la révolution communiste dans ses causes (en amont), et non plus seulement dans ses conséquences (en aval), c’est-à-dire en supprimant les conditions révolutionnaires d’existence du prolétariat, dans les pays impérialistes. Si le prolétariat est toujours la seule classe révolutionnaire du capitalisme, dans les pays impérialistes, il n’est objectivement plus révolutionnaire — par sa réalité matérielle d’existence.

    Qualifier le prolétariat des pays impérialiste comme la France, d’aristocratie internationale du travail dans son ensemble, c’est-à-dire la désigner comme la couche supérieure du prolétariat mondial, ce n’est pas nier sa propre paupérisation et oppression — nous y reviendrons. Ce n’est pas nier non plus qu’au sein du prolétariat français, il existe différentes couches, dont une aristocratie ouvrière : il existe une aristocratie ouvrière (nationale) de l’aristocratie ouvrière internationale.

    Cependant, il faut reconnaître que la quasi-totalité des prolétaires des pays du centre impérialiste, tout en vivant l’exploitation capitaliste, bénéficie de la surexploitation impérialiste. Cela s’observe comme une évidence à la moindre comparaison avec les prolétaires exploités par l’échange inégal impérialiste : service de santé, médicament, eau courante, électricité, électroménager, transport, loisirs, éducation, etc. Que ce soit par leur consommation directe ou par les infrastructures dont ils jouissent, le contraste est frappant.

    Le prolétariat des périphéries et des semi-périphéries immigre dans les centres impérialistes pour y travailler, et ainsi, tenter de recapturer par leur salaire une infime fraction des surprofits qui sont extraits dans les pays dont ils émigrent, c’est-à-dire les périphéries et semi-périphéries. Pourtant, dans les centres impérialistes, les prolétaires issus des périphéries et semi-périphéries forment généralement la strate inférieure du prolétariat — celle qui est la moins aristocratisée. Le trajet inverse — des prolétaires du centre immigrant pour travailler dans les périphéries et semi-périphéries — ne s’observe quasi jamais, pour une bonne raison. Lorsqu’il y a émigration des pays impérialistes vers les pays dominés, ce n’est que pour mieux profiter de la rente impériale : par exemple, dépenser dans les pays exploités une retraite qui a été cotisée en partie par l’exploitation de ces pays.

    Ce n’est pas seulement la strate supérieure du prolétariat des pays impérialistes qui forme une aristocratie ouvrière internationale, mais l’ensemble du prolétariat du centre impérialiste. Celui-ci bénéficie matériellement, directement et indirectement, de la surexploitation impérialiste sous la forme d’« acquis sociaux » — la péréquation des surprofits impérialistes — et de leur salaire — l’allègement de l’exploitation.

    Il est important de ne pas réduire le parasitisme de l’aristocratie ouvrière internationale au simple bénéfice direct touché sur les surprofits impérialistes, c’est-à-dire à leur péréquation. La forme principale de transfert de valeur du prolétariat de la périphérie vers le prolétariat du centre n’est pas celle de la redistribution des surprofits (les « acquis sociaux »), mais celle permise par les surprofits de l’impérialisme, se traduisant par une baisse du taux d’exploitation. C’est par l’intermédiaire de l’échange inégal impérialiste qu’il y a extraction de valeur du prolétariat de la périphérie vers le prolétariat du centre : les ouvriers des pays impérialistes consomment la surexploitation des ouvriers des pays dominés.

    Pour créer du profit, il faut une capacité de production et une capacité de consommation correspondante (un débouché, d’où la tendance aux crises de surproduction du capitalisme). Le prolétariat est une classe productrice et consommatrice, son existence est nécessaire aux deux extrémités du processus de production et d’accumulation de valeur, sous forme de profit. Cependant, dans le système monde impérialiste, il y a eu polarisation de ces deux rôles entre le prolétariat du centre impérialiste et le prolétariat de la périphérie : dans le circuit international de la valeur, le premier est principalement consommateur, le second est principalement producteur. Évidemment, pas de prolétariat consommateur sans prolétariat producteur, et inversement. Évidemment de même, pas de production dans la périphérie sans production dans le centre, et pas de consommation dans le centre sans consommation dans la périphérie : Le système monde ne peut exister que si le prolétariat mondial joue ses deux rôles économiques. La dépendance et l’échange inégal ne peuvent pas exister sans production et consommation dans le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Ceci dit, la polarisation des rôles du prolétariat entre centre et périphérie est aussi une nécessité de l’accumulation de la valeur au centre, c’est-à-dire les surprofits de l’impérialisme extraits dans les pays dominés (la périphérie et semi-périphérie). Les salaires des prolétaires du centre sont des salaires de consommateurs du système monde.

    Les bénéfices des surprofits impérialistes ne sont pas que matériels, mais aussi politiques.

    « L’échange inégal a pour conséquence l’externalisation d’une proportion de l’exploitation du centre vers la périphérie : les sociétés impérialistes sont pacifiées, car la conflictualité sociale est transférée dans les pays dominés. Le centre et la périphérie ne sont pas deux mondes séparés, mais une même relation : nos démocraties sont libérales car leurs régimes sont autoritaires — il y a une directe relation de cause à effet. La magnanimité de nos démocraties est permise et conditionnée par une relation dissipative, du centre vers la périphérie. Les surprofits de l’impérialisme permettent nos systèmes sociaux publics et nos salaires suffisants (pour avoir une voiture, de l’électroménager, des divertissements, etc.), ce qui est la base de notre “contrat social” consumériste et pacifiste de classe. L’envers de la médaille, c’est l’exploitation et la déstabilisation permanente des pays de la périphérie, qui les maintiennent dans un relatif chaos politique et une pauvreté permanente. L’ordre et la respectabilité métropolitaine sont fondés tout entiers sur la subordination économique et politique, impérialiste et colonialiste. Nous ne sommes pas “plus avancés” sur l’échelle d’un “progrès civilisationnel” : nous sommes en haut de la pyramide hiérarchique (géo-)politique et économique mondiale. »

    Un prolétaire du centre impérialiste, s’il n’est pas conscient de ses intérêts, va défendre ceux de son patron, ou de sa nation, c’est-à-dire ceux de sa bourgeoisie impérialiste. Mais s’il n’est conscient que partiellement de ses intérêts, c’est-à-dire de ses intérêts immédiats, alors ces intérêts sont toujours ses intérêts corporatistes, sociaux-chauvins et sociaux-impérialistes. Dans les deux cas, un prolétaire du centre, sans conscience de classe, est un défenseur de l’impérialisme. Cette défense est soit — dans la grande majorité des cas — inconsciente, par identification de ses intérêts à ceux de sa bourgeoisie impérialiste, soit consciente, par connaissance de la rente impériale dont il est dépendant. Par exemple, « défendre la place de la France dans le monde » peut-être autant la démonstration d’une absence de conscience de ses intérêts (les assimiler à l’abstraction idéologique bourgeoise nationale) que d’une connaissance que trop exacte de ses intérêts (combattre sa propre paupérisation nationale en cherchant à la transférer dans la périphérie) ! Dans le premier cas, la conscience défend des intérêts abstraits, dans le second cas, la conscience ne défend des intérêts que trop concrets, et dans les deux cas, celles-ci sont nationales (nationaliste, social-chauvine, social-impérialiste).

    L’impérialisme, en supprimant la qualité révolutionnaire du prolétariat, supprime aussi sa qualité internationale : il crée des conditions non-révolutionnaires, et ce faisant, il crée un intérêt national et une conscience social-chauvine et social-impérialiste. Le prolétariat non-révolutionnaires va alors défendre ces conditions non-révolutionnaires nationales offertes par l’impérialisme : ceci fait de lui un prolétariat non-international, car non-révolutionnaire.

    Les revendications économiques spontanées du prolétariat des pays impérialistes ne sont pas internationalistes, car sa condition privilégiée dans le marché mondial du travail dépend de la condition exploitée du prolétariat des pays dominés. Le prix de sa force de travail est relativement cher parce que celui du prolétariat des pays dominés est particulièrement faible. Les intérêts du premier sont épargnés au prix du sacrifice des intérêts de ce dernier.

    Les conditions matérielles d’existence déterminent la conscience de l’existence. Il n’y a pas de conditions subjectives que l’on puisse séparer de ses conditions objectives. Cette réalité n’est que plus évidente dans le problème de la conscience de classe des ouvriers du centre impérialiste. Les idées ne peuvent pas « naturellement » aller à l’encontre de ce qui est perçu comme son intérêt matériel (même si celui-ci n’est qu’immédiat), car la conscience ne prime pas sur la réalité matérielle de l’existence.

    En conséquence, la politique de l’aristocratie ouvrière, c’est l’économisme, c’est-à-dire se conforter dans le réformisme spontané et activement rejeter la lutte politique.

    Toutes les tendances apolitiques et réformistes (trade-unioniste) de la spontanéité ouvrière sont, dans le cas de l’aristocratie ouvrière, extrapolées. Les tendances apolitiques deviennent anti-politiques. Pourquoi ? Car, dans les conditions objectives de l’aristocratie ouvrière, le réformisme représente un intérêt immédiat beaucoup plus grand que pour le mouvement ouvrier non-aristocratisé. Or, la politique (révolutionnaire) est est un danger pour toute la lutte réformiste, elle contrevient à ses fins et à ses moyens, et menace de mettre à mal l’alliance entre l’aristocratie ouvrière et sa bourgeoisie impérialiste. Les surprofits impérialistes donnent des incitations matérielles à la classe ouvrière qui rendent très attractive la collaboration de classe, passive et active. L’aristocratie ouvrière est très attachée à ses privilèges matériels (sur le marché mondial) et lutte contre tout ce qui pourrait les risquer, y compris la politique. Pourquoi s’investir dans une lutte extrêmement coûteuse et hasardeuse promettant d’éventuels résultats aux longs termes, quand une lutte beaucoup moins risquée offre des rétributions matérielles effectives et immédiates ? Plus généralement, l’aristocratie ouvrière a beaucoup plus à perdre que ses chaînes, et elle ne le sait que trop bien.

    « L’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie capitaliste ont très peur de lier la lutte économique à la lutte politique. Elles craignent la lutte politique, parce qu’elle mène la classe ouvrière très loin, et la conduit même à des affrontements et à des batailles. Les actions politiques, correctement menées, affaiblissent la direction de la bourgeoisie capitaliste dans les syndicats, brisent les règles, les lois et tout ce qu’elle a établi pour asservir la classe ouvrière, et ouvrent les yeux de la classe. » (E. Hoxha, « Idéologie réformiste et opportunisme politique — caractéristiques fondamentales des partis eurocommunistes », L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, 1980.)

    Si les observations de Lénine sur le mouvement ouvrier, dans Que faire ?, s’appliquent à l’aristocratie ouvrière, il faut prendre en compte que toutes les tendances réactionnaires sont intensifiées et que toutes les tendances révolutionnaires sont atténuées.

    L’aristocratie ouvrière est très attachée à la respectabilité bourgeoise, car celle-ci lui confère une légitimité comme interlocutrice avec la bourgeoisie en la distinguant des séditieux (violent, déraisonnable, etc.). Cette respectabilité se traduit par des comportements et une vision du monde « petite bourgeoise », dans le prolétariat.

    L’opportunisme se complaît dans l’aristocratie ouvrière telle qu’elle est, car contrairement au mouvement communiste, il n’a aucune volonté transformative pour la classe ouvrière. Le prolétariat tel qu’il est n’est pour le mouvement communiste que la première donnée de sa transformation en ce qu’il doit être : d’une classe en soi une classe pour soi — révolutionnaire. Vouloir « parler au travailleur moyen » n’est pas une politique communiste, mais celle de l’opportunisme qui confond les éléments les plus avancés du prolétariat avec les éléments les plus respectables, et qui paradoxalement ne finit par parler plus qu’aux couches les plus aristocratisées de celui-ci, sous prétexte de « ne pas se couper des masses ». Si le mouvement communiste doit s’adresser aux masses, c’est précisément pour les transformer en quelque chose qu’elles ne sont pas encore : des sujets révolutionnaires. Une politique communiste « respectable » qui recherche l’approbation des « travailleurs moyens » avant celle des éléments les plus avancés du prolétariat, n’est donc pas une politique communiste.

    Surestimer le mouvement ouvrier spontané est une erreur, et surestimer l’aristocratie ouvrière spontanée n’est qu’une plus grande erreur. C’est au contraire précisément la spontanéité réactionnaire de l’aristocratie ouvrière qui ne doit pas être sous-estimée.

    Parce que la spontanéité de l’aristocratie ouvrière est, par ses conditions matérielles d’existence, dans son ensemble non seulement non-politique mais anti-politique, les devoirs des communistes n’en sont que d’autant plus grands, et l’économisme n’en est une capitulation que d’autant plus grave

    Des exceptions existent, ces tendances ne sont jamais absolues, mais l’aristocratie ouvrière est généralement et en tout point plus économique et réformiste et moins politique et révolutionnaire que le prolétariat non-aristocratisé.

    L’aristocratie ouvrière fait un « choix » très rationnel en défendant « sa » part des surprofits (celle qui allège son exploitation et qui lui est redistribuée), les bénéfices matériels et démocratiques qu’elle en retire ne sont pas des illusions. Ce « choix » n’est pas le plus rationnel, car seul le communisme est l’intérêt suprême de l’humanité tout entière, et qu’elle y a plus intérêt que les autres classes non prolétariennes (petite-bourgeoisie, bourgeoisie, etc.). Mais ses intérêts objectifs au réformisme sont plus importants, car plus généraux, que ceux de la classe ouvrière non-aristocratisée, c’est-à-dire qu’ils sont d’une échelle (spatiale) et d’une échéance (temporelle) supérieure. À l’échelle de leur pays impérialiste et jusqu’à moyen terme, l’aristocratie ouvrière a « raison » (c’est un choix rationnel) d’espérer une amélioration de ses conditions de vie, matérielles et démocratiques, car « leur » part des surprofits peut effectivement la leur fournir.

    En tant que communiste dans les pays impérialistes, le risque est de confondre la lutte du prolétariat révolutionnaire, conscient de sa classe et de son rôle historique révolutionnaire, avec la lutte de l’aristocratie ouvrière, consciente de ses privilèges internationaux.

    C’est dans cette confusion fondamentale que réside le problème de l’interprétation des évènements de mai-juin 1968. Comment catégoriser ce mouvement de révolte général en France ? Comment expliquer l’échec de la jonction entre les étudiants et les groupes marxistes-léninistes, et la classe ouvrière ? Était-ce une « révolution manquée » ou une « répétition générale » ?

    Souvent, les réponses à ce problème historique se concentrent sur le rôle réactionnaire du Parti communiste français (PCF). S’il est indéniable que le PCF a constitué un facteur subjectif contre-révolutionnaire, il serait très insuffisant d’en faire le facteur principal de ce qui est perçu par certain comme l’« échec » de mai-juin 1968. En effet, le facteur subjectif dépend et est conditionné et déterminé par le facteur objectif, et de plus, le PCF était une superstructure. Si le facteur subjectif qui réside dans la superstructure, c’est-à-dire l’éducation et l’organisation du prolétariat, joue un rôle décisif dans les situations révolutionnaires, il est autant un facteur explicatif qu’un facteur à expliquer. Pourquoi le facteur subjectif n’a-t-il pas joué ce rôle révolutionnaire décisif ? La réponse se trouve donc dans les facteurs objectifs, et plus généralement dans l’analyse de la base matérielle. Se concentrer quasi-exclusivement sur le PCF, ce n’est pas un matérialisme abouti, et ce n’est voir qu’un aspect seulement du problème que pose mai-juin 1968.

    Si mai-juin 1968 a été un mouvement d’envergure, quantitativement et qualitativement (peut-être le plus important depuis la 2de Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui), et qui fut très politique, il ne faut pas cependant surestimer sa portée révolutionnaire réelle. Mai-juin 1968 ne correspond que très relativement aux trois critères de la situation révolutionnaires (crise des dominants, crise des dominés et crise de la domination qui produit l’action indépendant des dominés).

    Le pouvoir gaulliste a été contraint de connaître une reconfiguration, mais in fine l’ordre bourgeois n’a pas vacillé, et il avait toujours les moyens politiques, mais surtout économiques, de se sauvegarder avec assez peu de changement (ce qu’il fit). Du côté des masses, leurs conditions matérielles d’existence n’étaient pas plus révolutionnaires que leurs demandes. En résumé, mai-juin 1968 ne fut pas la crise des exploiteurs, mais seulement la crise d’un certain consensus chez les exploiteurs, et il ne fut pas non plus la crise des exploités, mais également d’un certain consensus chez les exploités. La crise « au sommet » et « à la base » furent toutes deux superficielles. À une crise superficielle de l’exploitation répondirent une agitation et une portée d’action indépendante superficielles elles aussi.

    Le prolétariat français, sous direction du PCF, était séduit par les promesses d’amélioration de ses conditions d’existence, promesse que la bourgeoisie avait effectivement les moyens de réaliser, et qu’elle réalisera en partie. Les aspirations au socialisme de l’ensemble de la classe ouvrière française n’étaient pas plus « sincères » ou « authentiques » que celles du PCF, c’est-à-dire que le socialisme pour lequel elle se battait n’était plus que l’aboutissement ultime des réformes qui leur étaient promises. Autrement dit, la direction révisionniste du PCF n’était pas en rupture des aspirations du prolétariat français, mais au contraire en continuité avec elles, elles se correspondaient.

    Pourquoi le mouvement des étudiants et des ouvriers de mai-juin 1968 n’a-t-il pas créé une situation révolutionnaire ? Car le mouvement ouvrier et sa direction politique révisionniste représentaient et défendaient les intérêts politiques et économiques de l’aristocratie ouvrière : les conditions objectives et subjectives de la classe ouvrière française n’avaient pas de potentiel révolutionnaire, parce que ces conditions étaient celles de l’aristocratie ouvrière.

    La crise de la domination n’était que superficielle, car la « misère des masses » n’était que très relative, et que le pouvoir bourgeois était toujours solidement fondé et soudé. La cause première de cette double réalité, c’est l’impérialisme. Mai-juin 1968 fut principalement la lutte économique de l’aristocratie ouvrière, qui fut satisfaite et qui causa une reconfiguration interne de la Vrépublique (sans pour autant créer une crise radicale dans celle-ci).

    Mai-juin 1968 fut aussi (et est surtout commémoré comme) les espoirs déçus d’une frange marginale de révolutionnaire, qui n’ont pas été capable d’imposer leur direction sur le consensus révisionniste et réformiste qui existait alors dans les masses. Cet échec peut bien sûr être très simplement expliqué par la force du PCF (un parti de masse) et la faiblesse des organisations révolutionnaires (des groupes jeunes, principalement composés d’intellectuels). Mais une telle explication appelle à une autre explication : pourquoi cet état de fait ? La réponse, c’est que les masses françaises ne cherchaient pas une autre direction que celle des révisionnistes, et que les organisations révolutionnaires n’étaient audibles que par une extrême minorité de la population française, premièrement à cause de leur réalité matérielle d’existence.

    Par exemple, s’il est souvent retenu, comme preuve irréfutable de la nature révolutionnaire du mouvement des ouvriers de mai-juin 1968, que les accords de Grenelle furent une déception pour une large proportion de la base mobilisée, cette déception ne démontre en rien d’éventuelles ambitions révolutionnaires, ou même seulement politique. Être déçu par l’issue de négociation, cela ne signifie pas être pour autant révolutionnaire. La minorité des révolutionnaires de mai-juin 1968 a projeté sur la déception des masses, leur propre déception (leur ambition révolutionnaire frustrée par le PCF). Indépendamment de la direction révisionniste du PCF, la proportion d’ouvriers révolutionnaire n’était qu’une petite minorité dans le prolétariat français, mais c’est de cette minorité que l’extrême gauche française se souvient, et qu’elle érige en généralité (donnant ainsi au PCF un rôle plus important qu’il n’avait et qu’il ne pouvait avoir).

    Il existe dans l’extrême gauche française deux traditions persistantes. Premièrement, une mémoire sélective, qui ne retient de l’action et de l’expression des masses que ce qui confirme le présupposé de leurs ambitions révolutionnaires, qui auraient été partagées avec les franges révolutionnaires, et qui auraient été frustrées par le PCF via une duperie (les masses trompées par leur direction opportuniste, etc.). Deuxièmement, la représentation d’une classe ouvrière traditionnellement combative et politique (par essence), qui trace une continuité entre 1871 et le présent, qui passerait en ligne droite par 1968.

    L’on se souvient des franges les plus radicales du prolétariat et des occurrences où la déception traduisait une réelle velléité révolutionnaire. Mais cette mémoire sélective — conjuguée à un lourd biais de confirmation — oublie que dans son ensemble, le prolétariat mobilisé n’était pas révolutionnaire, et qu’il luttait pour une renégociation de la répartition des surprofits et des conditions de la vente de sa force de travail. Le tout est amalgamé à la partie, l’on ne voit plus que ce que l’on veut voir. Cette interprétation subjectiviste des évènements de mai-juin 1968 est très importante pour une partie de l’extrême gauche française, d’abord car ils marquèrent profondément une génération de militants (des identités politiques construites sur et par mai-juin 1968), ensuite car ils doivent être la confirmation de l’essence révolutionnaire du prolétariat (une vision du monde à défendre).

    Ainsi, mai-juin 1936 est transposé sur mai-juin 1968, et ils en sont presque assimilés l’un à l’autre : deux exemples d’une situation révolutionnaire où le prolétariat révolutionnaire aurait été doublé par l’opportunisme de sa direction politique. Cependant, cette lecture simpliste distord la réalité, pour faire de mai-juin 1968 ce qu’il n’était pas, ou seulement partiellement. Pour beaucoup de communistes « le plus grand mouvement de grève en France » ne pouvait être que politique et révolutionnaire, mais c’est confondre quantité et qualité. Ce que démontre avant tout mai-juin 1968, c’est que l’aristocratie ouvrière internationale en France était très organisée.

    Au-delà du problème interprétatif que pose mai-juin 1968, la nature des luttes économiques en France est parfois l’objet de confusion. La violence de nos luttes économiques, par rapport aux autres pays impérialistes, entretiennent l’image de masses populaires françaises spontanément radicale et de syndicats « rouges ». Si le niveau d’organisation, notamment syndical, est indéniablement un des facteurs de la forme plus antagonique de nos conflits sociaux, en comparaison des autres centres impérialistes, ce n’est pas le seul. La forme de notre État bourgeois, la VRépublique, héritière d’une construction centralisatrice jacobine et née d’un coup d’État militaire pendant une guerre coloniale, privilégie le rapport de force et la confrontation nationale à la cogestion et à la cooptation locale. Mais surtout, il n’y a aucune incohérence entre faire un black bloc et voter Mélenchon, ou entre souder les portes de son entrepôt et la négociation des conditions de la reprise du travail. Encore une fois, « l’anomalie », dans les luttes économiques spontanées, n’est pas la politique réformiste, mais la politique révolutionnaire ! L’apparence du conflit ne doit pas nous tromper ni sur sa qualité réformiste ni sur la profondeur réelle des intérêts qu’ils expriment.

    Vouloir voir une conscience de classe là où elle n’est pas, c’est aussi vouloir ne pas voir le social-chauvinisme et le social-impérialisme là où ils sont, c’est-à-dire dans les luttes économiques spontanées. Dans les pays impérialistes, le danger du spontanéisme est le danger du social-chauvinisme et du social-impérialisme, c’est-à-dire celui de l’abandon — conscient ou inconscient — de l’internationalisme.

    L’impérialisme et l’opportunisme

    Dans la lutte pour la conscience de classe du prolétariat, comprendre les conditions objectives particulières du prolétariat des pays impérialistes est une première étape. La seconde est de comprendre les conséquences de ces conditions objectives particulières sur les conditions subjectives, c’est-à-dire la réalité avec laquelle les communistes doivent lutter.

    C’est Lénine qui s’est le premier attelé à cette tâche, d’abord en décrivant extensivement le phénomène de l’aristocratie ouvrière, ensuite en en dévoilant ses implications politiques et stratégiques.

    « On estimait avant la guerre que les trois pays les plus riches ; la Grande‑Bretagne, la France et l’Allemagne, tiraient de la seule exportation de leurs capitaux à l’étranger un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs sans compter les autres revenus.

    On comprend qu’il soit possible de prélever sur cette jolie somme au moins un demi‑milliard à distribuer en aumône aux dirigeants ouvriers, à l’aristocratie ouvrière, comme dessous‑de‑table de toute espèce. En effet, tout est dans la corruption. On s’y prend de mille façons — en élevant le niveau de culture des grands centres, en créant des établissements éducatifs, des milliers de sinécures à l’intention des dirigeants des coopératives, des trade‑unions, des leaders parlementaires. Cela se fait dans tous les pays de civilisation capitaliste. Et ces milliards de super‑bénéfice constituent la base économique de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier. En Amérique, en Grande‑Bretagne, en France, nous assistons à une résistance infiniment plus forte des chefs opportunistes, des couches supérieures de la classe ouvrière, de l’aristocratie ouvrière ; ils opposent une résistance plus grande au mouvement communiste. C’est pourquoi nous devons nous attendre à voir les partis ouvriers européens et américains se guérir de cette maladie plus difficilement que nous. Nous savons que depuis la fondation de la III° Internationale, des progrès énormes ont été réalisés en ce qui concerne la guérison de cette maladie, mais nous n’en sommes pas encore à la guérison définitive : l’épuration des partis ouvriers, des partis révolutionnaires du prolétariat du monde entier de l’influence bourgeoise et des opportunistes qui se trouvent dans leur propre sein, est encore loin d’être achevée. » (V. I. Lénine, Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l’Internationale communiste, 1920.)

    « […] La scission internationale de l’ensemble du mouvement ouvrier s’est déjà, aujourd’hui, entièrement manifestée (IIe et IIIe Internationales). C’est également un fait accompli que la lutte armée et la guerre civile entre les deux courants : le soutien de Koltchak et de Dénikine en Russie par les menchéviks et les “socialistes-révolutionnaires” contre les bolchéviks ; les partisans de Scheidemann, ainsi que Noske et Cie, en Allemagne, aux côtés de la bourgeoisie contre les spartakistes, même tableau en Finlande, en Pologne, en Hongrie, etc. Où est donc la base économique de ce phénomène historique universel ?

    Précisément dans le parasitisme et la putréfaction qui caractérisent le stade historique suprême du capitalisme, c’est-à-dire l’impérialisme. Comme il est montré dans ce livre, le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d’un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus “large” et la plus exagérée, moins d’un cinquième) d’États particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple “tonte des coupons”. L’exportation des capitaux procure un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs, d’après les prix et les statistiques bourgeoises d’avant-guerre. Aujourd’hui beaucoup plus, évidemment.

    On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de “leur” pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l’aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays “avancés” la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés.

    Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l’“aristocratie ouvrière”, entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labour lieutenants of the capitalist class), de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d’entre eux se range inévitablement aux cotés de la bourgeoisie, aux côtés des “Versaillais” contre les “Communards”.

    Si l’on n’a pas compris l’origine économique de ce phénomène, si l’on n’en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d’avancer d’un pas dans l’accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir. » (V. I. Lénine, Préface aux éditions française et allemande de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1920.)

    La relation d’exploitation entre deux pôles du prolétariat mondial a été identifiée par Lénine comme la principale cause de l’opportunisme ayant divisé la IIde Internationale. Lénine n’innove pas lorsqu’il reprend et développe le terme d’« aristocratie ouvrière » pour en faire la réalité matérielle aux fondations du social-chauvinisme. Il ne fait qu’être le continuateur de Marx et Engels, qui les premiers ont identifiés la relation entre la condition particulière du prolétariat du premier impérialisme mondial (l’Angleterre) et la particularité de leurs tendances politiques et organisationnelles (le labor-liberalism et le trade-unionism). Eux-mêmes n’ont pas inventés le concept d’aristocratie ouvrière per se, pour la bonne et simple raison que celui-ci n’était que trop évident pour n’importe quel observateur de l’Europe occidentale (comme il l’est toujours aujourd’hui dans le monde).

    « […] La société actuelle vit aux dépens du prolétaire contemporain. Marx a particulièrement souligné cette profonde remarque de Sismondi. L’impérialisme change un peu les choses. Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d’hommes des peuples non civilisés.

    […]

    […] les opportunistes (les social-chauvins) font cause commune avec la bourgeoisie impérialiste justement dans le sens de la création d’une Europe impérialiste sur le dos de l’Asie et de l’Afrique ; le fait que les opportunistes apparaissent objectivement comme une partie de la petite bourgeoisie et de certaines couches de la classe ouvrière, soudoyée avec les fonds du surprofit des impérialistes et convertie en chiens de garde du capitalisme, en corrupteurs du mouvement ouvrier.

    Nous avons maintes fois signalé, non seulement dans des articles, mais aussi dans des résolutions de notre Parti, cette liaison économique extrêmement profonde de la bourgeoisie impérialiste, très précisément, avec l’opportunisme qui a triomphé aujourd’hui (est-ce pour longtemps ?) du mouvement ouvrier. Nous en avons inféré, notamment, que la scission avec le social-chauvinisme était inévitable. Nos kautskistes ont préféré éluder la question ! […]

    […]

    An moyen du vocable absurde “fatalement” et d’un certain “escamotage”, on élude le fait que certains contingents d’ouvriers ont rallié l’opportunisme et la bourgeoisie impérialiste ! Or éluder ce fait, c’est tout ce que veulent les sophistes du Comité d’organisation ! Ils se retranchent derrière cet “optimisme officiel”, dont font aujourd’hui parade et le kautskiste Hilferding et beaucoup d’autres individus : les conditions objectives, prétendent-ils, se portent garantes de l’unité du prolétariat et de la victoire de la tendance révolutionnaire ! Nous sommes, disent-ils, “optimistes” en ce qui concerne le prolétariat !

    Mais en réalité tous ces kautskistes, Hilferding, les okistes, Martov et Cie sont des optimistes… en ce qui concerne l’opportunisme. Tout est là ! »

    Le prolétariat est un produit du capitalisme, du capitalisme mondial et pas seulement européen, pas seulement impérialiste. À l’échelle mondiale, que ce soit cinquante ans plus tôt ou cinquante ans plus tard, à cette échelle, c’est une question de détail, il est bien évident que le « prolétariat » « sera » unit, et qu’en son sein la social-démocratie révolutionnaire vaincra « inéluctablement ». Il ne s’agit pas de cela, messieurs les kautskistes, il s’agit du fait que maintenant, dans les pays impérialistes d’Europe, vous rampez à plat ventre devant les opportunistes, qui sont étrangers au prolétariat en tant que classe, qui sont les serviteurs, les agents de la bourgeoisie, les véhicules de son influence ; et s’il ne s’affranchit pas d’eux, le mouvement ouvrier restera un mouvement ouvrier bourgeois. Votre propagande en faveur de l’« unité » avec les opportunistes, avec les Legien et les David, les Plékhanov ou les Tchkhenkéli, les Potressov, etc., revient objectivement à favoriser l’asservissement des ouvriers par la bourgeoisie impérialiste, à l’aide de ses meilleurs agents au sein du mouvement ouvrier. La victoire de la social-démocratie révolutionnaire à l’échelle mondiale est absolument inévitable, mais elle se poursuit et se poursuivra, elle se fait et se fera uniquement contre vous ; elle sera une victoire sur vous. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

    Ci-dessus, Lénine ne reproche pas aux opportunistes de la IIde Internationale de « retarder » sur leurs propres développements théoriques, politiques, etc., mais bien d’être des « rénégats » du marxisme, en renonçant à une orthodoxie toujours juste pour servir leurs desseins politiques opportunistes.

    « Les deux tendances, disons même les deux partis dans le mouvement ouvrier contemporain, qui se sont si manifestement séparés dans le monde entier en 1914-1916, ont été observées de près par Engels et Marx en Angleterre pendant plusieurs dizaines d’années, de 1858 à 1892 environ.

    Ni Marx, ni Engels n’ont vécu jusqu’à l’époque impérialiste du capitalisme mondial, dont le début ne remonte pas au-delà de 1898-1900. Mais l’Angleterre, dès le milieu du XIX° siècle, avait ceci de particulier qu’au moins deux traits distinctifs fondamentaux de l’impérialisme s’y trouvaient réunis :

    • d’immenses colonies et
    • des profits de monopoles (en raison de sa situation de monopole sur le marché mondial).

    Sous ces deux rapports, l’Angleterre faisait alors exception parmi les pays capitalistes. Et Engels et Marx, analysant cette exception, ont montré, d’une façon parfaitement claire et précise sa liaison avec la victoire (momentanée) de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier anglais.

    Dans sa lettre à Marx du 7 octobre 1858, Engels écrivait :

    “En réalité, le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation bourgeoise entre toutes veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoise, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d’une nation qui exploite le monde entier, c’est jusqu’à un certain point logique.”

    Dans sa lettre à Sorge du 21 septembre 1872, Engels fait savoir que Hales a provoqué au Conseil fédéral de l’Internationale un grand esclandre et a fait voter un blâme à Marx pour avoir dit que “les chefs ouvriers anglais s’étaient vendus”. Marx écrit à Sorge le 4 août 1874 :

    “En ce qui concerne les ouvriers des villes (en Angleterre), il y a lieu de regretter que toute la bande des chefs ne soit pas entrée au Parlement. C’eût été le plus sûr moyen de se débarrasser de cette racaille.”

    Dans sa lettre à Marx du 11 août 1881, Engels parle des “pires trade-unions anglaises, qui se laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou tout au moins payés”. Dans sa lettre à Kautsky du 12 septembre 1882, Engels écrivait :

    “Vous me demandez ce que les ouvriers anglais pensent de la politique coloniale. Exactement ce qu’ils pensent de la politique en général. Ici, point de parti ouvrier, il n’y a que des conservateurs et des radicaux libéraux ; quant aux ouvriers, ils jouissent en toute tranquillité avec eux du monopole colonial de l’Angleterre et de son monopole sur le marché mondial.”

    Le 7 décembre 1889, Engels écrit à Sorge :

    “… Ce qu’il y a de plus répugnant ici (en Angleterre), c’est la ‘respectabilité’ (respectability) bourgeoise, qui pénètre jusque dans la chair des ouvriers… même Tom Mann, que je considère comme le meilleur de tous, confie très volontiers qu’il déjeunera avec le lord-maire. Lorsqu’on fait la comparaison avec les Français, on voit ce que c’est que la révolution.”

    Dans une lettre du 19 avril 1890 :

    “le mouvement (de la classe ouvrière en Angleterre) progresse sous la surface, il gagne des couches de plus en plus larges, et surtout parmi la masse inférieure (souligné par Engels) jusque-là immobile. Le jour n’est pas loin où cette masse se retrouvera elle-même, où elle aura compris que c’est elle, précisément, qui est cette masse colossale en mouvement”.

    Le 4 mars 1891 :

    “l’échec de l’union des dockers qui s’est désagrégée ; les ‘vieilles’ trade-unions conservatrices, riches et partant poltronnes, restent seules sur le champ de bataille”…

    Le 14 septembre 1891 : au congrès des trade-unions à Newcastle, ont été vaincus les vieux unionistes, adversaires de la journée de huit heures, “et les journaux bourgeois avouent la défaite du parti ouvrier bourgeois” (souligné partout par Engels)…

    Que ces pensées d’Engels, reprises pendant des dizaines d’années, aient aussi été formulées par lui publiquement, dans la presse, c’est ce que prouve sa préface à la deuxième édition (1892) de La situation des classes laborieuses en Angleterre. Il y traite de “l’aristocratie de la classe ouvrière”, de la “minorité privilégiée des ouvriers”, qu’il oppose à la “grande masse des ouvriers”. “La petite minorité privilégiée et protégée” de la classe ouvrière bénéficiait seule des “avantages durables” de la situation privilégiée de l’Angleterre en 1848-1868 ;

    “la grande masse, en mettant les choses au mieux, ne bénéficiait que d’améliorations de courte durée”…

    “Avec l’effondrement du monopole industriel de l’Angleterre, la classe ouvrière anglaise perdra sa situation privilégiée…”

    Les membres des “nouvelles” unions, des syndicats d’ouvriers non spécialisés,

    “ont un avantage inappréciable : leur mentalité est un terrain encore vierge, parfaitement libre du legs des ‘respectables’ préjugés bourgeois, qui désorientent les esprits des ‘vieux unionistes’ mieux placés”… Les “prétendus représentants ouvriers”, en Angleterre, sont des gens “à qui ou pardonne leur appartenance à la classe ouvrière, parce qu’ils sont eux-mêmes prêts à noyer cette qualité dans l’océan de leur libéralisme”…

    C’est à dessein que nous avons reproduit des extraits assez abondants des déclarations on ne peut plus explicites de Marx et d’Engels, afin que les lecteurs puissent les étudier dans leur ensemble. Et il est indispensable de les étudier, il vaut la peine d’y réfléchir attentivement. Car là est le nœud de la tactique imposée au mouvement ouvrier par les conditions objectives de l’époque impérialiste. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

    La relation de causalité entre la place de l’Angleterre dans le marché mondial, les conditions de vie des prolétaires anglais, et l’opportunisme de ces derniers, est très explicite chez Marx et Engels. C’est cette place de domination hégémonique de l’Angleterre dans le système capitaliste qui lui permet de dégager des surprofits, ce sont ces surprofits qui lui permettent d’acheter les prolétaires anglais, et c’est ce « contrat social » pacifiste de classe et social-impérialiste, entre l’aristocratie ouvrière ainsi constituée et la bourgeoisie impérialiste anglaise, qui est la racine objective de leur opportunisme.

    « Là encore Kautsky a déjà essayé de « troubler l’eau » et de substituer au marxisme une conciliation mielleuse avec les opportunistes. Dans une polémique avec les social-impérialistes déclarés et naïfs (dans le genre de Lensch) qui justifient la guerre du côté de l’Allemagne comme une destruction du monopole de l’Angleterre, Kautsky « rectifie » cette contre-vérité évidente au moyen d’une autre contre-vérité, non moins évidente. Il remplace la contre-vérité cynique par une contre-vérité doucereuse ! Le monopole industriel de l’Angleterre, dit-il, est depuis longtemps brisé, depuis longtemps détruit, il n’est ni nécessaire ni possible de le détruire.

    En quoi cet argument est-il faux ?

    En ce que, premièrement, il passe sous silence le monopole colonial de l’Angleterre. Or, comme nous l’avons vu, Engels a soulevé cette question d’une façon parfaitement claire dès 1882, c’est-à-dire il y a 34 ans ! Si le monopole industriel de l’Angleterre est détruit, le monopole colonial non seulement demeure, mais a entraîné de graves complications, car tout le globe terrestre est déjà partagé ! À la faveur de son mensonge mielleux, Kautsky fait passer subrepticement sa petite idée pacifiste bourgeoise et petite-bourgeoise opportuniste selon laquelle il n’y aurait « aucune raison de faire la guerre ». Au contraire, non seulement les capitalistes ont maintenant une raison de faire la guerre, mais il leur est impossible de ne pas la faire s’ils veulent sauvegarder le capitalisme ; car, sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes).

    Deuxièmement. Pourquoi le monopole de l’Angleterre explique-t-il la victoire (momentanée) de l’opportunisme dans ce pays ? Parce que le monopole fournit un surprofit, c’est-à-dire un excédent de profit par rapport au profit capitaliste normal, ordinaire dans le monde entier. Les capitalistes peuvent sacrifier une parcelle (et même assez grande !) de ce surprofit pour corrompre leurs ouvriers, créer quelque chose comme une alliance (rappelez-vous les fameuses « alliances » des trade-unions anglaises avec leurs patrons, décrites par les Webb), une alliance des ouvriers d’une nation donnée avec leurs capitalistes contre les autres pays. Le monopole industriel de l’Angleterre a été détruit dès la fin du XIX° siècle. Cela est incontestable. Mais comment cette destruction s’est-elle opérée ? Aurait-elle entraîné la disparition de tout monopole ?

    S’il en était ainsi, la « théorie » de la conciliation (avec l’opportunisme) de Kautsky recevrait une certaine justification. Mais ce n’est justement pas le cas. L’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n’a pas disparu, il subsiste. L’exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l’on veut parler de la richesse « moderne », indépendante et véritablement prodigieuse : l’Angleterre, la France, les États-Unis et l’Allemagne — ont développé les monopoles dans d’immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, « chevauchent sur l’échine » de centaines et de centaines de millions d’habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d’un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos.

    Là est justement l’essence économique et politique de l’impérialisme, dont Kautsky cherche à estomper les très profondes contradictions, au lieu de les dévoiler.

    La bourgeoisie d’une « grande » puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches supérieures de « ses » ouvriers en sacrifiant à cette fin quelques cent ou deux-cents millions de francs par an, car son surprofit s’élève probablement à près d’un milliard. Et la question de savoir comment cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, « ouvriers-députés » (rappelez-vous l’excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers-membres des comités des industries de guerre, ouvriers-fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives, employés, etc., etc., c’est là une question secondaire.

    De 1848 à 1868, et aussi partiellement plus tard, l’Angleterre était seule à bénéficier du monopole ; c’est pourquoi l’opportunisme a pu y triompher des dizaines d’années durant ; il n’y avait pas d’autres pays possédant de riches colonies ou disposant d’un monopole industriel.

    Le dernier tiers du XIX° siècle a marqué le passage à une nouvelle époque, celle de l’impérialisme. Le capital financier bénéficie d’une situation de monopole non pas dans une seule, mais dans plusieurs grandes puissances, très peu nombreuses. (Au Japon et, en Russie, le monopole de la force militaire, l’immensité du territoire ou des commodités particulières de spoliation des allogènes, de la Chine, etc., suppléent en partie, remplacent en partie le monopole du capital financier contemporain, moderne.) Il résulte de cette différence que le monopole de l’Angleterre a pu demeurer incontesté pendant des dizaines d’années. Le monopole du capital financier actuel est furieusement disputé  ; l’époque des guerres impérialistes a commencé. Autrefois l’on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays. Aujourd’hui, ce serait invraisemblable, voire impossible ; par contre, chaque « grande » puissance impérialiste peut soudoyer et soudoie des couches moins nombreuses (que dans l’Angleterre des années 1848 à 1868) de l’« aristocratie ouvrière ». Autrefois, un « parti ouvrier bourgeois », selon l’expression remarquablement profonde d’Engels, ne pouvait se constituer que dans un seul pays, attendu qu’il était seul à détenir le monopole, mais en revanche pour longtemps. Aujourd’hui, « le parti ouvrier bourgeois » est inévitable et typique pour tous les pays impérialistes ; mais, étant donné leur lutte acharnée pour le partage du butin, il est improbable qu’un tel parti puisse triompher pour longtemps dans plusieurs pays. Car les trusts, l’oligarchie financière, la vie chère, etc., en permettant de corrompre de petits groupes de l’aristocratie ouvrière, écrasent, oppriment, étouffent et martyrisent de plus en plus la masse du prolétariat et du semi-prolétariat.

    D’une part, la tendance de la bourgeoisie et des opportunistes à transformer une poignée de très riches nations privilégiées en parasites « à perpétuité » vivant sur le corps du reste de l’humanité, à « s’endormir sur les lauriers » de l’exploitation des Noirs, des Indiens, etc., en les maintenant dans la soumission à l’aide du militarisme moderne pourvu d’un excellent matériel d’extermination. D’autre part, la tendance des masses, opprimées plus que par le passé et subissant toutes les affres des guerres impérialistes, à secouer ce joug, à jeter bas la bourgeoisie. C’est dans la lutte entre ces deux tendances que se déroulera désormais inéluctablement l’histoire du mouvement ouvrier. Car la première tendance n’est pas fortuite : elle est économiquement « fondée ». La bourgeoisie a déjà engendré et formé à son service des « partis ouvriers bourgeois » de social-chauvins dans tous les pays. Il n’y a aucune différence essentielle entre un parti régulièrement constitué comme, par exemple, celui de Bissolati en Italie, parti parfaitement social-impérialiste, et, disons, le pseudo-parti à demi constitué des Potressov, Gvozdev, Boulkine, Tchkhéidzé. Skobelev et Cie. Ce qui importe, c’est que, du point de vue économique, le rattachement de l’aristocratie ouvrière à la bourgeoisie est parvenu à sa maturité et s’est achevé ; quant à la forme politique, ce fait économique, ce changement des rapports de classe s’en trouvera une sans trop de « difficulté ».

    Sur la base économique indiquée, les institutions politiques du capitalisme moderne — la presse, le Parlement, les syndicats, les congrès, etc. — ont créé à l’intention des ouvriers et des employés réformistes et patriotes, respectueux et bien sages, des privilèges et des aumônes politiques correspondant aux privilèges et aux aumônes économiques. Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industries de guerre, au Parlement et dans diverses commissions, dans les rédactions de « solides » journaux légaux ou dans les directions de syndicats ouvriers non moins solides et « d’obédience bourgeoise », voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants et les partisans des « partis ouvriers bourgeois ».

    Le mécanisme de la démocratie politique joue dans le même sens. Il n’est pas question, au siècle où nous sommes, de se passer d’élections ; on ne saurait se passer des masses ; or, à l’époque de l’imprimerie et du parlementarisme, on ne peut entraîner les masses derrière soi sans un système largement ramifié, méthodiquement organisé et solidement outillé de flatteries, de mensonges, d’escroqueries, de jongleries avec des mots populaires à la mode, sans promettre à droite et à gauche toutes sortes de réformes et de bienfaits aux ouvriers, pourvu qu’ils renoncent à la lutte révolutionnaire pour la subversion de la bourgeoisie. Je qualifierais ce système de Lloydgeorgisme, du nom d’un des représentants les plus éminents et les plus experts de ce système dans le pays classique du « parti ouvrier bourgeois », le ministre anglais Lloyd George. Brasseur d’affaires bourgeois de premier ordre et vieux flibustier de la politique, orateur populaire, habile à prononcer n’importe quel discours, même révolutionnaire, devant un auditoire ouvrier, et capable de faire accorder de coquettes aumônes aux ouvriers obéissants sous l’aspect de réformes sociales (assurances, etc.), Lloyd George sert à merveille la bourgeoisie ; et il la sert justement parmi les ouvriers, il propage son influence justement au sein du prolétariat, là où il est le plus nécessaire et le plus difficile de s’assurer une emprise morale sur les masses.

    L’un des sophismes kautskistes les plus répandus consiste à se référer aux « masses ». Nous ne voulons pas, prétendent-ils, nous détacher des masses et des organisations de masse ! Mais réfléchissez à la façon dont Engels pose la question. Les « organisations de masse » des trade-unions anglaises étaient au XIX° siècle du côté du parti ouvrier bourgeois. Marx et Engels ne recherchaient pas pour autant une conciliation avec ce dernier, mais le dénonçaient. Ils n’oubliaient pas, premièrement, que les organisations des trade-unions englobent directement une minorité du prolétariat. Dans l’Angleterre d’alors comme dans l’Allemagne d’aujourd’hui, les organisations ne rassemblent pas plus de 1/5 du prolétariat. On ne saurait penser sérieusement qu’il soit possible, en régime capitaliste, de faire entrer dans les organisations la majorité des prolétaires. Deuxièmement, et c’est là l’essentiel, il ne s’agit pas tellement du nombre des adhérents à l’organisation que de la signification réelle, objective, de sa politique : cette politique représente-t-elle les masses, sert-elle les masses, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? C’est précisément cette dernière conclusion qui était vraie pour l’Angleterre du XIX° siècle, et qui est vraie maintenant pour l’Allemagne, etc. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

    La différence quantitative dans la réalité de la condition ouvrière et de l’aristocratie ouvrière est suffisante pour que Lénine y observe un saut qualitatif qui sépare cette dernière du mouvement ouvrier. Selon lui, l’aristocratie ouvrière fait scission du mouvement ouvrier international. Si l’aristocratie ouvrière fait partie du prolétariat international, son mouvement s’est séparé de celui-ci.

    L’aristocratie ouvrière est toujours opprimée et exploitée par la bourgeoisie, elle produit en effet de la survaleur, Lénine ne le nie nulle part, mais cette oppression et cette exploitation opèrent à l’intérieur du social-impérialisme (par exemple, le « Lloydgeorgisme ») : les surprofits n’annulent pas la réalité de la production de survaleur, ils s’y surimposent après l’exploitation. Pour l’aristocratie ouvrière, il n’y a pas de scission économique du prolétariat, mais il y a une scission politique du mouvement ouvrier, parce qu’elle pactise avec sa bourgeoisie contre le reste du prolétariat mondial et qu’il y a ainsi une scission matérielle avec celui-ci, dans sa réalité d’existence.

    Il est à noter qu’au moment où Lénine écrit ces lignes, il ne conçoit l’aristocratie ouvrière que comme ne pouvant être plus qu’une couche, une strate, une frange minoritaire du prolétariat d’un pays, et non pas comme une catégorie qui intègre le prolétariat d’un pays dans sa totalité. Pourtant, Lénine décrit lui-même certaines occurrences de ce « soudoiement » du prolétariat d’un pays par sa bourgeoisie, qui se traduisent par des rétributions matérielles non pas seulement à une petite partie de la classe, mais à celle-ci dans son ensemble. De plus, il note qu’« autrefois l’on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays ».

    Selon lui, une telle manœuvre ne serait plus possible en raison de la concurrence entre monopoles impérialistes (l’émergence des contradictions inter-impérialistes), mais en disant cela, il sous-estime la capacité d’adaptation réelle du système capitaliste-impérialiste.

    Lénine écrivait aux premiers temps de l’impérialisme « mûre », c’est-à-dire développé en « stade suprême ». La plus-value théorique de l’analyse de Lénine, c’est de comprendre que la généralisation de l’aristocratie ouvrière s’est faite avec la maturité de l’impérialisme et des surprofits des monopoles. Cependant, Lénine restait un scientifique des prémices de l’impérialisme, et n’a pas pu constater, d’une part, l’extension de l’aristocratisation à tout le prolétariat du centre impérialiste, et d’autre part, la victoire de l’opportunisme sous sa forme social-impérialiste et révisionniste, en Europe occidentale après la 2de Guerre mondiale.

    La reconfiguration des pays impérialistes dans une alliance inter-impérialiste anticommuniste, vient rétrospectivement donner tort à Lénine. S’il a eu jusqu’à aujourd’hui raison quant au fait qu’il est « invraisemblable, voire impossible » pour un seul pays impérialiste de devenir hégémonique sur tout le marché mondial, alors même qu’il existe d’autres pays impérialistes et la concurrence de leurs monopoles, une situation d’hégémonie sur le marché mondial, inédite mais analogue, s’est configurée après la 2de Guerre mondiale.

    L’alliance inter-impérialiste anticommuniste s’est amorcée avec la Guerre froide et s’est renforcée pendant celle-ci. Elle a pris plusieurs formes, telles que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou l’Union européenne. Les mots de Lénine, dans Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe (1915), nous éclairent à la fois sur les vérités toujours valables aujourd’hui, et sur les déroulements imprévisibles de l’Histoire :

    « Les États-Unis d’Europe, en régime capitaliste, seraient comme une entente pour le partage des colonies. Or en régime capitaliste le partage ne peut avoir d’autre base, d’autre principe que la force. Le milliardaire ne peut partager le “revenu national” du pays capitaliste avec qui que ce soit, autrement que “en proportion du capital” (avec encore cette addition que le plus gros capital recevra plus qu’il ne lui revient). Le capitalisme c’est la propriété privée des moyens de production et l’anarchie dans la production. Prêcher le partage “équitable” du revenu sur cette base, c’est du proudhonisme, du béotisme de petit bourgeois et de philistin. On ne peut partager autrement que “selon la force”. Or la force change avec le progrès économique. Après 1871 l’Allemagne s’est renforcée trois ou quatre fois plus vite que l’Angleterre et la France. Le Japon, dix fois plus vite que la Russie. Pour vérifier la force réelle de l’État capitaliste, il n’y a et il ne peut y avoir d’autre moyen que la guerre. La guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont en régime capitaliste les crises dans l’industrie, les guerres en politique.

    Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique, arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis d’Amérique, l’Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur la base économique d’aujourd’hui, c’est-à-dire en régime capitaliste, les États-Unis d’Europe signifieraient organisation de la réaction en vue de contenir le développement plus rapide de l’Amérique. Les temps sont révolus où l’œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement à l’Europe. » (V. I. Lénine, Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, 1915.)

    L’Union européenne ne s’est finalement pas faite contre les États-Unis, mais avec eux, dans le cadre plus général de l’union sacrée des bourgeoisies impérialistes contre le communisme. Lénine a noté que « des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances », mais il n’avait imaginé celle-ci que comme l’alliance d’impérialistes contre d’autres impérialistes, où « le socialisme » n’aurait qu’une importance secondaire. Ce qui s’est observé, ce n’est pas l’alliance de certaines « puissances » impérialistes contre d’autres « puissances » impérialistes, mais celle de l’ensemble des « puissances » impérialistes contre « le socialisme » mondial. Dans cette alliance anticommuniste, les pays impérialistes ont ainsi obtenu une hégémonie sur le marché mondial qui ne pouvait exister plus que collectivement à l’époque de l’impérialisme.

    Isolément, aucun pays impérialiste n’avait ou ne pouvait avoir d’hégémonie effective dans le système monde post-1945 (sans une hypothétique guerre inter-impérialiste « absolue »), mais allié, ils obtenaient cette hégémonie. Dans cette alliance s’observaient des rapports de forces entre pays impérialistes, mais ceux-ci étaient contraints par les conditions d’existence de l’alliance, c’est-à-dire restreints à une certaine intensité tolérable. En face de la menace existentielle communiste, la bourgeoisie impérialiste internationale a pris conscience et acte de son intérêt supérieur contre-révolutionnaire. Ainsi, le contexte post-1945 a imposé aux pays impérialistes la création d’une nouvelle hégémonie (collective) sur le système monde, sous la forme d’une alliance qui devait être sauvegardée pour leur propre sauvegarde. Les pays du centre impérialiste ont été contraints de s’allier, et cette alliance les a contraints à limiter la concurrence de leurs monopoles impérialistes entre eux (dans une certaine mesure, selon les rapports de force internes à l’alliance) — pour la sauvegarde de l’hégémonie collective.

    Les relations inter-impérialistes relativement pacifiques tout du long de la Guerre froide ne sont pas la démonstration que l’impérialisme serait devenu moins chaotique ou violent, seulement que les contradictions principales dans le monde n’étaient plus les contradictions inter-impérialistes.

    « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme d’Amérique et d’Europe, et ensuite d’Asie, a fini de se constituer vers 1898-1914. Les guerres hispano-américaine (1898), anglo-boer (1899-1902), russo-japonaise (1904-1905) et la crise économique de 1900 en Europe, tels sont les principaux jalons historiques de la nouvelle époque de l’histoire mondiale. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

    Le capitalisme a atteint son stade suprême impérialiste en Occident au XXsiècle. Une quinzaine d’années plus tard, il a connu la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale en 1914-1918, puis une vingtaine d’années après celle-ci, la 2de Guerre inter-impérialiste mondiale en 1939-1945. En moins d’un demi-siècle d’existence, l’impérialisme a connu deux conflits mondiaux pour le « repartage du monde » et des surprofits. Comment donc expliquer les derniers 80 ans de relative paix inter-impérialiste, sans nouvelle guerre des monopoles impérialistes pour un nouveau « repartage du monde » ? Les centres impérialistes étaient alliés contre leurs ennemis communs, pour leurs intérêts communs.

    Qu’est-ce qui a contraint les impérialistes à limiter leur concurrence, c’est-à-dire à atténuer les contradictions inter-impérialistes ? À l’échelle mondiale, la contradiction entre l’impérialisme et l’anti-impérialisme était devenue principale. Après la 2de Guerre mondiale, avec la création des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, le communisme s’est étendu à 1/3 de l’humanité, et jusqu’aux frontières de l’Europe occidentale. De plus, les luttes anti-coloniales ont rapidement enflammées les empires coloniaux. Si l’URSS révisionniste est devenue une puissance « social-impérialiste » relativement réactionnaire, elle restait opposée aux impérialismes de l’alliance anticommuniste et à leur hégémonie, et en soutien (opportuniste) aux luttes anti-impérialistes et anti-coloniales contre ceux-ci et celle-ci.

    Face à cette menace existentielle supérieure, les bourgeoisies impérialistes ont observées une communauté d’intérêts suffisamment forte pour que celle-ci serve de fondation suffisamment stable à une alliance anticommuniste. Cette alliance a eu pour but de former un bloc impérialiste pour contenir l’expansion communiste. Les intérêts des bourgeoisies impérialistes à la concurrence inter-impérialiste étaient devenus moindres que ceux à l’alliance inter-impérialiste. Ainsi, si la concurrence des monopoles impérialistes entre eux n’a pas disparu, celle-ci s’est vue régulée, c’est-à-dire limitée par l’alliance anticommuniste. C’est la configuration particulière des contradictions inter-impérialistes après la 2de Guerre mondiale (l’émergence de la superpuissance américaine), mais surtout l’avancée mondiale du communisme qui a donné aux bourgeoisies impérialistes l’opportunité politique inédite de former une hégémonie collective sur l’économie mondiale.

    Il est nécessaire de comprendre que l’hégémonie n’est pas synonyme de « le plus fort », mais de « commandement ». Dans un système, le déterminant le plus fort dans l’absolu peut ne pas être hégémonique, et l’hégémonie peut ne pas être celle d’un déterminant unique ou celle du déterminant le plus fort dans l’absolu. Un déterminant faible dans l’absolu peut devenir hégémonique par sa place centrale — nodale — dans un système : il sera donc le déterminant le plus fort de ce système, tout en étant plus faible dans l’absolu que d’autres déterminants de ce même système. Un déterminant n’est hégémonique que si et seulement s’il commande à la totalité du système (détermine toutes ses composantes plus que tous les autres déterminants). Une hégémonie peut être collective sur un système, c’est-à-dire celle de plusieurs déterminants rassemblés, car la question n’est pas de savoir lequel est le plus déterminant pris isolément, mais de savoir qu’est-ce qui détermine le système dans son ensemble — qu’est-ce qui le commande ? Au sein même d’une hégémonie collective, c’est-à-dire d’un commandement commun, il peut y avoir une hégémonie, car une hégémonie collective est aussi un système. L’hégémonie n’est pas une supériorité absolue (prise isolément, donc dans l’abstrait), mais une supériorité relative à l’organisation du système dans lequel celle-ci existe.

    Les États-Unis ont eu depuis la 2de Guerre mondiale une hégémonie dans l’alliance inter-impérialiste anticommuniste, et cette alliance a eu une hégémonie sur le marché mondial, mais les États-Unis n’ont pas directement eu d’hégémonie sur le marché mondial, bien qu’étant la première puissance impérialiste depuis la 2de Guerre mondiale.

    Les pays impérialistes du centre sont les pays impérialistes hégémoniques, car ils ont collectivement un commandement sur le système monde. Actuellement, aucun pays impérialiste n’est hégémonique isolé, car aucun ne possède une capacité de commandement de lui-même sur l’ensemble du système monde (contrairement à l’Angleterre du XIXsiècle).

    Prêter aux USA une hégémonie économique mondiale qu’ils n’ont pas, c’est sous-estimer l’impérialisme français, allemand, japonais, etc., en ne les considérant que comme son prolongement ou soumis à lui. Or, l’ensemble des impérialismes hégémoniques sont bien des impérialismes dominants, qui se font concurrence mais qui exploitent leurs propres sphères de domination (la propre rente impériale de leur propre « empire ») sans jamais être exploités eux-mêmes. Il y a une dépendance politique des puissances impérialistes (hégémoniques) à la superpuissance américaine (dans cette hégémonie), mais celle-ci n’est pas une dépendance économique. Nier l’indépendance économique des impérialismes de l’alliance inter-impérialiste, ce n’est pas nécessairement les défendre comme des « moindres » impérialismes contre l’impérialisme américain — comme reconnaître que les impérialismes challengeurs de la semi-périphérie sont dominés par les impérialismes hégémoniques, ce n’est pas les défendre contre ceux-ci — mais c’est sous-estimer la réalité de leur force et de leurs surprofits.

    Pour Lénine, l’aristocratie ouvrière ne pouvait, à l’époque de l’impérialisme, rester plus qu’un corps étranger au mouvement ouvrier (ses chefs opportunistes et une couche privilégiée), envers et contre lui, mais ce dernier ne pouvait pas finir par disparaître dans le mouvement de l’aristocratie ouvrière (être corrompu dans son ensemble). Une telle situation était selon Lénine « invraisemblable, voire impossible » à l’époque de l’impérialisme. Cependant, nulle ne peut ignorer que selon Lénine, « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » s’est déjà produit dans l’histoire du capitalisme, en Angleterre au XIXsiècle. L’aristocratisation des prolétaires d’un pays impérialiste entier, pour les rendre « entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde », est selon Lénine souhaitable pour la bourgeoisie, et n’est rendu impossible à l’époque de l’impérialisme que par la concurrence entre monopoles impérialistes. Or, la condition de cet « impossible » s’est révélée plus relative que prévu, et l’« invraisemblable » s’est réalisé. La transformation des contradictions inter-impérialiste en contradictions secondaires, sans destruction de l’impérialisme par une révolution mondiale, était « invraisemblable », et n’a été rendue possible que par une situation « invraisemblable » créée par les contradictions inter-impérialistes elles-mêmes.

    Qu’est-ce qui a permis l’aristocratisation de toute la classe ouvrière anglaise au XIXsiècle ? L’hégémonie de l’Angleterre sur le marché mondial. Qu’est-ce qui a permis l’aristocratisation de toute la classe ouvrière du centre impérialiste — dont la France ? L’hégémonie collective des pays du centre impérialiste sur le marché mondial, par leur alliance.

    Lorsque Lénine parle de « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays », au sujet de l’Angleterre du XIXsiècle, à tel point que celle-ci ferait ainsi scission du mouvement ouvrier international, il faut bien noter que les avantages matériels qu’il décrit n’ont pas de commune mesure avec ceux qui existent toujours aujourd’hui en France et dans les autres pays du centre impérialiste. Le degré d’aristocratisation qu’a atteint la couche supérieure du prolétariat international, celui des pays impérialistes, dans la seconde moitié du XXsiècle, est historiquement inédit — que ce soit relativement au reste du prolétariat international (en contraste) ou en accumulation de valeur absolue (en intensité).

    La question que nous devons sans cesse nous poser, particulièrement dans les pays impérialistes : « cette politique représente-t-elle les masses, sert-elle les masses, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? ». Souvent, cette question se limite aux masses que nous connaissons ou que nous pouvons atteindre directement, c’est-à-dire les masses françaises ou occidentales. Or, cette question n’a de sens qu’en prenant du recul sur notre réalité immédiate, c’est-à-dire en considérant le système capitaliste-impérialiste dans sa totalité. Notre politique représente-t-elle les masses mondiales, sert-elle les masses mondiales ? Ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité mondiale, sa conciliation avec le capitalisme ? En bref, quid des masses mondiales dans la politique des communistes des pays impérialistes ?

    Nier la réalité de l’existence de l’aristocratie ouvrière internationale, c’est la cécité, d’une part, au danger qu’elle représente pour l’internationalisme, et d’autre part, à la réelle envergure du travail de création d’une conscience de classe dans le prolétariat du centre impérialiste. Baigner dans les représentations schématiques de la spontanéité ou de l’essence révolutionnaire du prolétariat, c’est se conforter sur la voie de l’opportunisme social-impérialiste.

    La doxa sur le prolétariat international comme « classe internationale » par essence, et sur « les intérêts identiques des exploités de tous les pays », qui nie ou minore le phénomène de l’aristocratie ouvrière, est extrêmement dangereuse.

    Premièrement, elle fait le jeu de la perception que l’aristocratie ouvrière a d’elle-même comme victime de la mondialisation, et la conforte dans cette rhétorique qui encourage le nationalisme et le social-impérialisme. Or, cette perception est très éloignée de la réalité : les franges les plus pauvres du prolétariat du centre impérialiste sont plus riches et ont plus de droits démocratiques que les franges supérieures du prolétariat de la périphérie et de la semi-périphérie. La pauvreté et la paupérisation existent dans l’aristocratie ouvrière, mais malgré cette réalité, il faut oser rester rigoureux face aux discours anti-scientifiques opportunistes.

    Deuxièmement, elle est l’« optimisme officiel » d’un Kautsky, c’est-à-dire la foi dans l’essence révolutionnaire du prolétariat, une croyance qui n’a rien de fondé dans l’étude des conditions objectives, mais qui n’est qu’une pétition de principe visant à occulter la réalité de l’absence de potentiel révolutionnaire de l’aristocratie ouvrière en tant que telle. Cet « optimisme officiel » pseudo-révolutionnaire, accompagne l’économisme et le réformisme de l’aristocratie ouvrière, au lieu de le combattre, en voyant la révolte des exploités là où il n’y a que la défense des privilèges internationaux.

    Troisièmement, en confortant la fausse conscience de l’aristocratie ouvrière, cette doxa porte un pseudo-internationalisme qui ne l’est qu’en mot, et qui en réalité ne défend que les intérêts de l’aristocratie ouvrière internationale. Celle-ci n’existe quasi exclusivement que dans les pays impérialistes car elle ne peut être audible et crédible que pour l’aristocratie ouvrière en question, d’où elle provient et à laquelle elle s’adresse.

    Parfois, la perception victimaire et autocentrée que l’aristocratie ouvrière en déliquescence a d’elle-même peut aller jusqu’à considérer la France, pourtant un impérialisme hégémonique, comme un pays dominé (par les États-Unis, l’Allemagne, ou plus absurde encore, la Chine). La suite logique de cette position, c’est la défense de l’impérialisme français contre les impérialismes concurrents, c’est à dire prendre le parti de « notre » impérialisme dans les luttes inter-impérialistes. Le social-impérialisme est ici explicite et théorisé comme tel.

    Dire ce que nous affirmons ici, c’est-à-dire aller à l’encontre des discours sociaux-impérialiste, pseudo-révolutionnaire et pseudo-internationaliste, a en France valeur d’hérésie. C’est là qu’un changement d’échelle spatiale et temporelle s’impose, car notre mouvement s’est accoutumé à l’aristocratie ouvrière, soudoyée et corrompue depuis « des dizaines d’années » dans nos pays impérialistes. Cette accoutumance a fait perdre de vu aux communistes dans leur ensemble ce que sont et ce que ne sont pas des conditions révolutionnaires et une conscience de classe. Pour cesser de projeter sur notre contexte ce qui ne s’y applique pas, ou mal, la comparaison historique et géographique s’impose : comprendre notre réalité en comprenant la réalité de l’Europe occidentale pré-1945 et celle de la semi-périphérie et de la périphérie du système monde contemporain.

    Cette prise de recul, c’est à dire cet effort de détachement de la vision du monde et d’elle-même de l’aristocratie ouvrière internationale, est nécessaire pour être véritablement communiste. À l’« optimisme officiel » naïf et inconséquent, donc opportuniste sinon réactionnaire, il faut opposer notre optimisme de communiste. Il ne faut ni croire que l’essence détermine l’existence ni ne raisonner que pour trouver la confirmation de conclusions déjà établies a priori, respectivement partir de l’Idée vers le réel et d’une déduction vers sa démonstration, c’est à dire dans les deux cas aller à rebours de la méthode scientifique (partir du réel vers l’Idée et de la démonstration vers la déduction). Une position communiste n’est pas d’inventer un potentiel révolutionnaire là où l’on veut en voir un, c’est-à-dire être des utopistes et des idéalistes, mais de le chercher là où il est pour lutter dans son sens. En l’occurrence, lutter pour la révolution en France, c’est lutter contre l’impérialisme français, contre le trade-unionisme et le réformisme de l’aristocratie ouvrière, et contre l’économisme des opportunistes.

    La contradiction entre Travail et Capital n’a jamais disparu dans le centre impérialiste, mais elle a été atténuée par la relation dissipative du centre impérialiste vers la périphérie dominée, c’est-à-dire que l’exploitation et l’oppression du prolétariat y ont été externalisées.

    « L’entropie sociale se concentre donc dans la périphérie. Celle-ci rend plus complexe l’organisation des anti-impérialistes des pays dominés, et sert souvent de casus belli aux ingérences géopolitiques les plus explicites de la part des impérialistes, mais elle crée aussi un terreau révolutionnaire fertile.

    La révolution ne viendra pas en premier des pays du centre — les plus industrialisés —, mais des pays dominés de la périphérie. Ce sont ces derniers qui seront (et sont déjà) les premiers touchés, dans l’ordre chronologique et d’intensité, par la crise du système capitaliste-impérialiste, tant écologique, économique, que politique. Leur qualité de pays dominé constitue un terreau révolutionnaire fertile : les conditions objectives des travailleuses et travailleurs ne leur laissent “rien d’autre à perdre que leurs chaînes”, celles de l’impérialisme en plus de celles du capitalisme. Ce sont donc d’abord dans ces pays que se présenteront des situations révolutionnaires. L’avant-garde communiste mondiale est le prolétariat des nations dominées. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tâches révolutionnaires en France et que la révolution communiste n’y est pas à l’ordre du jour. Nos devoirs sont identiques dans le fond, mais diffèrent dans la forme qu’ils revêtent. Il ne faut pas s’imaginer une situation révolutionnaire (ou son imminence) dans tous les remous de protestation populaires, à la moindre explosion de violence sociale, ou derrière chaque soubresaut syndical de notre aristocratie ouvrière : encore une fois, “prendre ses rêves pour des réalités”. Mais la révolte des masses travailleuses est ici aussi imprévisible, et souvent plus proche que ce que l’on s’autorise à croire.

    L’impérialisme se combat sur deux fronts : d’où proviennent et où s’étendent ses tentacules. Lutter contre l’impérialisme, donc contre l’échange inégal, c’est lutter pour la re-création de conditions révolutionnaires dans l’actuel centre. Sans périphérie exploitée, pas de centre exploiteur, donc, pas d’aristocratie internationale du prolétariat (“l’embourgeoisement” des ouvriers des pays dominants). Les révolutionnaires de la périphérie, en luttant contre l’impérialisme, luttent en synergie avec les révolutionnaires du centre, lorsqu’ils luttent contre “leur” impérialisme et pour la reconstruction de leur mouvement.

    Le meilleur service que nous pouvons rendre à la révolution communiste mondiale est de travailler où nous sommes à celle-ci, conjointement avec les communistes du monde entier. Le système capitaliste-impérialiste étant mondial, la victoire finale du communisme sera mondiale aussi. Pour cela, il faut que les prolétaires et peuples dominés de tous les pays soient unis dans ce combat. Cet internationalisme révolutionnaire passe, par exemple, par l’entraide concrète et l’échange des expériences et connaissances de chacun. »

    « Le prolétariat international doit être ligué dans la révolution mondiale face à l’union sacrée des bourgeoisies. Pour vaincre, le prolétariat doit apparaître unique. L’internationalisme n’est pas un universalisme aveugle à l’hétérogénéité mondiale de la condition de prolétaire. C’est un combat en soi pour cette unicité, la convergence dans le communisme. Le prolétariat, tout international qu’il est, est traversé de contradictions, y compris de contradictions antagoniques. Celles-ci doivent être résolues, et non pas niées, pour rendre possible et développer la conscience de classe internationale du prolétariat. »

    La crise de l’impérialisme et de l’opportunisme

    Après la 2de Guerre mondiale, l’aristocratisation de la classe ouvrière des pays impérialistes hégémoniques a pris une forme particulière : le consensus keynésien.

    « […] devant les offensives croissantes, en récurrence et en profondeur, du prolétariat, le Capital a dû changer sa stratégie, pour se sauvegarder. Avec l’apparition de l’URSS, du Komintern et des Partis communistes, post-1918, puis des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, post-1945, la dictature bourgeoise a revêtu une nouvelle forme : le consensus keynésien.

    « L’apparition des entrailles de la boucherie inter-impérialistes de 1914-1918, de la première dictature du prolétariat d’échelle nationale, en lieu et place d’un empire gouverné par une dynastie tricentenaire, fut un coup d’effroi qu’il est dur de concevoir à notre époque. Les statistiques sur la redistribution des richesses dans les pays capitalistes-impérialistes, avant et après 1917, parlent d’elles-mêmes. Inutile d’ajouter que cette terreur ne s’est pas amoindrie avec l’expansion de l’influence communiste sur 1/3 de l’humanité, après la victoire soviétique contre l’Allemagne hitlérienne et la victoire du Parti communiste de Chine contre le Japon militariste et le Kuomintang. Il est univoque que frappée par l’horreur du bolchévisme, la bourgeoisie internationale a généralisé l’adjonction de la carotte au bâton, pour tenter de contenir à tout prix la menace existentielle du communisme. Cette épée de Damoclès a entretenu un complexe obsidional — qui fait écho à celui de l’URSS d’alors — relatif au mouvement communiste, qui a motivé la bourgeoisie à céder du terrain aux élans du Travail, selon la logique de “lâcher du lest, pour ne pas s’écraser”. Dire cela ne dénigre pas le rôle actif des luttes du prolétariat dans la conquête de ces réformes, rendues possible par son niveau d’organisation supérieur (l’existence des Partis communistes et du Komintern). Mais il ne faut pas avoir une compréhension unilatérale de cette relative retraite de la bourgeoisie. Il est vrai de dire que le camp du Travail a conquis, mais il est autant vrai de dire que le camp du Capital a laissé prendre. Il n’y a pas de contradiction, car c’est parce que le camp du Travail était puissant et menaçant, qu’il a pu prendre autant et que la bourgeoisie était suffisamment terrorisée pour modérer sa réaction — jouer la carte de la “paix sociale”. […] »

    « Le consensus keynésien en est un en ce qu’il est un compromis social-impérialiste, entre l’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie impérialiste, dans les pays dominants. Ce compromis est bilatéral : le mouvement ouvrier a conquis et imposé, autant que la dictature bourgeoise a permis et consenti. »

    Le consensus keynésien n’est pas que permis par la bourgeoisie impérialiste et ses surprofits, mais aussi imposé par l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire par son niveau d’organisation.

    C’est là où le prolétariat est historiquement le mieux organisé qu’il s’est le plus aristocratisé, c’est notamment le cas des ouvriers de la grande industrie. Là aussi, le mouvement d’aristocratisation fut réciproque, c’est-à-dire bilatéral. Premièrement, le prolétariat de la grande industrie était particulièrement organisé, c’était celui qui tenait les places fortes ouvrières, et qui était donc particulièrement dangereux. Il était donc particulièrement important de le pacifier. Deuxièmement, le prolétariat de la grande industrie était aussi celui qui était le plus lié aux monopoles français, c’est-à-dire celui qui pouvait le plus directement bénéficier des surprofits extraits et accumulés par les monopoles de la grande industrie en question. Les deux conditions étaient remplies pour un pacte social-impérialiste : le prolétariat peut contraindre et la bourgeoisie peut permettre. En conséquence : il y a eu sur-aristocratisation du prolétariat industriel du centre impérialiste. Dans les pays impérialistes, la grande industrie concentre l’aristocratie ouvrière de l’aristocratie ouvrière internationale.

    La grande industrie est toujours le lieu où le travail fait apparaître le plus clairement, le plus explicitement, l’opposition entre les ouvriers et la bourgeoisie. Le travail collectif et la confrontation en groupe à l’encadrement capitaliste sont un fort vecteur de solidarité et d’apprentissage de ses intérêts d’ouvriers. Cependant, ces secteurs de la production sont aussi ceux où les ouvriers sont les plus aristocratisés, précisément parce que la forme de la production dans la grande industrie favorise l’éducation et l’organisation du prolétariat en tant que classe. Là où le mouvement ouvrier a été hier le plus fort est là où le mouvement de l’aristocratie ouvrière est aujourd’hui le plus fort. Si le mouvement ouvrier y persiste, il y est devenu minoritaire.

    « Le consensus keynésien est social-impérialiste, car son existence a été rendue possible par les surprofits de l’impérialisme — l’échange inégal. C’est l’impérialisme qui a créé une telle situation, où un taux de profit satisfaisant peut être concilié avec une réduction du taux d’exploitation du prolétariat. Cet allègement de la violence sociale du capitalisme ici, s’est donc fait aux dépens du prolétariat des pays dominés.

    La conception et l’implémentation du consensus keynésien ont été progressives : ses préfigurations avec les lois sociales bismarckiennes (comme composantes des lois anti-socialistes), de 1883 à 1889 ; ses prémices avec les politiques redistributives pour les métropoles, au lendemain de la 1re Guerre mondiale ; le New Deal (et homologues), issu de la Grande dépression de 1929 ; puis sa généralisation en Occident avec le Plan Marshall et la construction des “États-providences”, au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Économiquement, il a consisté en une augmentation du prix de la force de travail. Directement, par l’augmentation des salaires et la baisse du temps de travail (toutes choses égales par ailleurs), et indirectement, par les acquis sociaux gagnés (par exemple, la Sécurité sociale). Un transfert de valeur vers le prolétariat s’est opéré dans la péréquation des profits, et leur poursuite par la bourgeoisie a été régulée. “L’État-providence”, paternaliste et interventionniste, a été la nouvelle forme de l’État bourgeois de métropole, correspondant à ce nouveau paradigme. »

    « L’on pourrait croire ici que le keynésianisme était une reconfiguration au détriment de la bourgeoisie. Or, ce n’est pas forcément le cas. Les limitations interventionnistes dans l’économie restreignent la concurrence et l’exploitation du Travail, mais cette contrainte a aussi pour contrepartie de créer un capitalisme plus stable, en limitant la recherche immédiate du profit maximal, donc ses crises de surproduction, avec elle les luttes inter-monopolistes et inter-impérialistes, et en pacifiant les masses prolétaires. »

    Comme Marx, Engels et Lénine l’ont tous noté, il existe une corrélation forte entre abondance de surprofits impérialistes, développement économique relativement stable et pacifique, et opportunisme politique. Ce faisceau de causes se matérialise dans le phénomène de l’aristocratie ouvrière (internationale).

    « Le développement de l’économie occidentale après la guerre a également exercé une grande influence sur la diffusion des idées opportunistes et révisionnistes dans les partis communistes. Certes, l’Europe occidentale a été dévastée par la guerre, mais son redressement a été relativement rapide. Les capitaux américains qui ont afflué en Europe par le biais du “plan Marshall” ont permis de reconstruire les usines, les installations, les transports et l’agriculture de manière à ce que leur production s’accroisse rapidement. Ce développement a ouvert de nombreux emplois et, pendant une longue période, a non seulement absorbé toute la main-d’œuvre libre, mais a même créé une certaine pénurie de main-d’œuvre.

    Cette situation, qui a permis à la bourgeoisie de réaliser d’importants superprofits, lui a permis de desserrer un peu les cordons de la bourse et d’atténuer quelque peu les conflits du travail. Dans le domaine social, en matière d’assurance sociale, de santé, d’éducation, de législation du travail, etc., elle a pris certaines mesures pour lesquelles la classe ouvrière s’était battue avec acharnement. L’amélioration évidente du niveau de vie des travailleurs par rapport à celui de l’époque de la guerre et même avant la guerre, la croissance rapide de la production, résultant de la reconstruction de l’industrie et de l’agriculture et du début de la révolution technique et scientifique, ainsi que le plein emploi de la main-d’œuvre, ont ouvert la voie à la floraison, parmi l’élément opportuniste non formé, de points de vue sur le développement du capitalisme sans conflits de classe, sur sa capacité à éviter les crises, sur l’élimination du phénomène du chômage, etc. Cet enseignement majeur du marxisme-léninisme, selon lequel les périodes de développement pacifique du capitalisme deviennent une source de propagation de l’opportunisme, a été confirmé une fois de plus. La nouvelle couche de l’aristocratie ouvrière, qui s’est considérablement développée au cours de cette période, a commencé à exercer une influence de plus en plus négative dans les rangs des partis et de leurs directions en introduisant des idées et des points de vue réformistes et opportunistes.

    Sous la pression de ces circonstances, les programmes de ces partis communistes ont été réduits de plus en plus à des programmes démocratiques et réformistes minimaux, tandis que l’idée de la révolution et du socialisme s’éloignait de plus en plus. La stratégie majeure de transformation révolutionnaire de la société a cédé la place à une stratégie mineure concernant les problèmes actuels, qui a été absolutisée et est devenue la ligne politique et idéologique générale.

    C’est ainsi qu’après la Seconde Guerre mondiale, le parti communiste italien, celui de France, de Grande-Bretagne et, par la suite, celui d’Espagne ont commencé à s’écarter progressivement du marxisme-léninisme, à adopter des points de vue et des thèses révisionnistes et à s’engager sur la voie du réformisme. Lorsque le révisionnisme khrouchtchévien est apparu sur la scène, le terrain était propice pour qu’ils l’adoptent et s’unissent fermement à lui dans la lutte contre le marxisme-léninisme. » (E. Hoxha, « L’eurocommunisme, une idéologie de la soumission à la bourgeoisie et à l’impérialisme », L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, 1980.)

    Ainsi :

    « Politiquement, le consensus keynésien s’est accompagné du collaborationnisme de classe (et de l’interclassisme), c’est-à-dire du sacrifice de l’autonomie politique du prolétariat, au profit des concessions accordées dans la réduction de l’exploitation. Le mouvement communiste des pays impérialistes a progressivement abandonné la stratégie révolutionnaire de conquête du pouvoir, puis la révolution et la dictature du prolétariat. Les revendications politiques de classe se sont graduellement dissoutes dans des revendications strictement économiques, jusqu’à ce que ces dernières ne les substituent complètement. Les projets de transformation ont disparu pour être remplacés par des projets de gestion.

    Le consensus keynésien a été une retraite stratégique de la bourgeoisie, devant les avancées nationales et internationales du prolétariat. Pour contenir les positions conquises par le prolétariat (les pays socialistes), il a été l’aspect intérieur (un répit dans les pays impérialistes), d’une stratégie anticommuniste, doublé d’un durcissement extérieur (le renforcement de l’encerclement impérialiste — dont la politique de containment). Le mouvement communiste a capitulé en Occident et en URSS, en se convertissant au révisionnisme. En Occident, il s’est laissé piéger par des promesses de gains immédiats, et parallèlement en URSS, il a reculé devant les positions impérialistes, l’un entraînant l’autre vers la victoire du révisionnisme dans les Partis communistes occidentaux et en URSS. »

    Depuis les années 80-90, avec la fin de la Guerre froide, l’hégémonie des pays du centre se fissure, sa tendance est à la dislocation, mais elle se maintient jusqu’à aujourd’hui. Les deux causes principales de la fin de l’hégémonie des pays impérialistes du centre sont, premièrement, les contradictions inter-impérialistes dans leur alliance, et deuxièmement, les contradictions inter-impérialistes en dehors de leur alliance, avec les pays impérialistes challengeurs de la semi-périphérie (notamment la Russie et la Chine). Les « ententes » entre « puissances » ne peuvent être que « provisoire » et ne peuvent avoir d’autres « bases que la force ». Or, l’alliance inter-impérialiste était imposée par une force qui n’existe plus : les pressions internes sont maintenant plus fortes que les pressions externes à l’impérialisme.

    L’alliance inter-impérialiste anticommuniste (des centres impérialistes) qui s’est formée après la 2de Guerre mondiale s’est reconvertie entre les années 90 et les années 2000 en alliance inter-impérialiste contre les impérialismes challengeurs (de la semi-périphérie), principalement la Chine et la Russie. Les impérialismes hégémoniques de l’alliance inter-impérialiste anticommuniste ont ainsi conservé leur hégémonie collective sur le système monde en transformant leur alliance.

    Après la fin de la Guerre froide, avec l’effondrement de l’URSS et des démocraties populaires d’Europe de l’Est, et la conversion au capitalisme de la Chine, les contradictions inter-impérialistes sont redevenues principales dans le système monde. Les conditions de l’existence de l’alliance inter-impérialiste des centres impérialistes, donc les conditions de l’existence de leur hégémonie collective, c’est-à-dire de leur existence comme impérialismes hégémoniques, ne sont plus qu’une certaine configuration des luttes inter-impérialiste qui oppose le bloc des impérialismes encore hégémoniques et les impérialismes challengeurs.

    Cependant, les forces extérieures qui maintiennent cette alliance (les impérialismes challengeurs) ne sont plus nécessairement supérieures aux forces intérieures dans cette alliance (la concurrence des monopoles impérialistes). Les contradictions inter-impérialistes se sont configurées d’une telle manière à rendre possible et nécessaire la continuation de l’alliance inter-impérialiste des centres impérialistes, et avec elle les impérialismes collectivement hégémoniques, mais elles seules ne peuvent pas la rendre pérenne, car elles agissent autant pour sa perpétuation (en inertie) que pour sa dislocation. Les tendances externes à l’alliance inter-impérialiste la conservent, mais ses tendances internes la détruisent, et les premières ne sont plus nécessairement supérieures aux secondes. Depuis la fin de la Guerre froide, la contradiction entre l’impérialisme et l’anti-impérialisme n’étant plus une contradiction principale dans le système monde, les contradictions inter-impérialistes (de nouveau principales) ne rendent possible des alliances inter-impérialistes que très « provisoires », c’est-à-dire très instables, fragiles, temporaires, etc. Les « ententes provisoires » entre « puissances » n’ayant « d’autre base, d’autre principe que la force », en l’absence de force contraignante supérieure (la « menace rouge »), l’entente n’en est que plus provisoire.

    Comme Lénine l’a noté à son époque, la bourgeoisie impérialiste ne peut « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » que dans une situation de monopole sur le marché mondial — d’hégémonie — offrant des surprofits suffisant pour ce faire. Son erreur de prédiction, lorsqu’il a formulé l’impossibilité qu’une telle situation ne se présente à nouveau à l’époque de l’impérialisme, n’enlève cependant rien à la justesse de son raisonnement : pour acheter « pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » il faut pouvoir se le permettre financièrement.

    Si la concurrence entre monopoles impérialistes, au sein même du centre impérialiste, a été suffisamment contrainte pour rendre possible le consensus keynésien, ce n’est que par une intervention extérieure — qui n’existe plus aujourd’hui !

    « Le consensus keynésien a été une grande victoire pour le camp du Capital, en ce qu’il a mis fin aux conditions ayant rendu nécessaire son adoption. D’une part, en étant à l’origine de la crise organique du mouvement ouvrier, le mouvement communiste s’est décomposé, laissant donc le camp du Travail désorganisé et impuissant — sans force ni direction. D’autre part, en mettant fin à la crise économique générale dans laquelle le capitalisme était embourbé dans l’entre-deux-guerres, en créant un immense débouché économique (l’aristocratie ouvrière), rendant ainsi possible la croissance de la production et des profits.

    Cependant, en ayant été une issue de la crise politique et économique du capitalisme, le consensus keynésien a rempli son rôle historique contre-révolutionnaire. Sa victoire a annoncé sa fin, d’autant plus que le capitalisme a connu de nouvelles crises, qui ont imposé à la bourgeoisie impérialiste d’agir pour maintenir et augmenter son taux de profit. Plus rien n’a retenu le Capital, et ses exigences n’ont plus été satisfaites : le consensus keynésien n’étant plus dans les intérêts politiques ni économiques du Capital, il est donc devenu obsolète.

    Après une phase historique de retraite, la bourgeoisie est rentrée, avec les années 80, dans une phase d’offensive : le néolibéralisme. Il est l’entreprise de dissolution du consensus keynésien, c’est-à-dire le retour du capitalisme à sa forme antérieure à la 1re Guerre mondiale. C’est le mouvement de démantèlement des structures faisant obstacle à l’augmentation des profits, dont et surtout celles régulant le prix de vente de la force de travail — les acquis sociaux. Il s’observe aux échelles nationales respectives, mais aussi à l’échelle internationale, de la part d’institutions tel que le Fond monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, ou la Banque mondiale

    Au consensus keynésien, paternaliste et interventionniste, s’est substitué le consensus de Washington, libéral et dérégulateur, ce qui se traduit par l’abandon de “l’État-providence”. Le néolibéralisme répond à la faiblesse du mouvement ouvrier et aux nouvelles difficultés économiques du Capital, dans les convulsions du système capitaliste-impérialiste. »

    « Nous parlons ici de plusieurs phénomènes ayant frappés les capitalistes impérialistes alors hégémoniques (l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et le Japon) : la chute continue du taux de profit (temporairement rehaussé dans les pays impérialistes après la 2de Guerre mondiale), les crises économiques mondiales successives (des deux premiers chocs pétroliers en 1973 et 1979 jusqu’à la crise économique induite par la crise sanitaire du COVID-19, en passant par la crise financière de 2007-2008), l’intensification de la concurrence entre monopoles impérialistes (la fissuration de l’alliance politique anticommuniste des impérialismes, et avec elle de leur communauté d’intérêt économique), et l’émergence de nouveaux pôles impérialistes challengeurs (principalement la Chine). Le développement de ces nouvelles conditions économiques a déstabilisé et comprimé l’expansion des profits des impérialismes occidentaux. »

    « Le modèle socio-économique keynésien, consistant en un compromis entre l’aristocratie ouvrière et les bourgeoisies impérialistes, est en crise. Premièrement, car il ne correspond plus aux sacrifices que la classe capitaliste est prête à consentir en l’absence de la menace d’un mouvement ouvrier mondial puissant, et de l’ombre de l’URSS. Et deuxièmement, car il n’est plus compatible avec des taux de profits satisfaisants pour celle-ci (malgré l’extraction de valeur dans les pays dominés — les surprofits de l’impérialisme).

    Avec la maturation du néolibéralisme, la lutte des classes connaît une nouvelle phase historique d’intensification croissante dans les pays impérialistes, jusqu’alors pacifiés. Avec celle-ci, c’est la crise organique du mouvement ouvrier qui y prend fin, et donc la crise de la condition sectaire du mouvement communiste qui s’y amorce. »

    « Même si des capitalistes arrivent toujours à sortir plus riches de chaque crise, la bourgeoisie dans son ensemble n’a pour autant pas intérêt à la crise, car l’enrichissement de certains capitalistes se fait par la ruine de nombreux autres (la crise de 2008 fait un bon exemple). La dérégulation économique est d’abord l’œuvre des monopoles et est d’abord dans leurs intérêts — pour augmenter le taux de profit et conquérir des marchés à court terme. Les prédictions quant au “pourrissement du capitalisme” à l’époque de l’impérialisme, se sont révélées fausses jusqu’à aujourd’hui, car l’action révolutionnaire du prolétariat mondial a eu pour effet imprévu de restreindre les pulsions morbides du Capital en mobilisant son instinct de survie, lui permettant de poursuivre dans un calme relatif l’accumulation de forces productives et de profit. En conclusion, le néolibéralisme réalise avec délai indirectement ces prédictions (toujours justes dans l’absolu) — le Capital se libère pour mieux s’autodétruire. Dans leur avidité et leur hubris, les capitalistes et les impérialistes sont leurs propres fossoyeurs ! »

    « Car le néolibéralisme est sous tout aspect un retour à la forme du capitalisme précédent la 1re Guerre mondiale, c’est aussi la tendance au retour à une conflictualité sociale d’ordre similaire. C’est donc le retour à une période d’offensive du prolétariat mondial avec laquelle l’ont discerne déjà la tendance à une recomposition de nos propres institutions de classe et de combat. »

    La corrélation forte entre le « libre échange » et les conditions l’intensification de « l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat » a été notée déjà par Marx en 1848, et se vérifie de nouveau plus de 150 ans plus tard, dans nos pays impérialistes :

    « Ne croyez pas, messieurs, qu’en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l’intention de défendre le système protectionniste.

    […]

    Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. » (K. Marx, Discours sur la question du libre-échange, 1848.)

    Le XXIe siècle est, pour les puissances impérialistes, le siècle d’une nouvelle vérification de cette loi historique du capitalisme : à accentuation du conflit économique de classe, accentuation du conflit politique de classe. Or, aucune régulation politique pérenne de la poursuite économique du profit ne peut exister sous le capitalisme, car la logique du Capital est irrépressible et insatiable et que le régime bourgeois est celui de ses représentants incarnés. Une chose se changeant en son contraire, un renforcement du mouvement d’asservissement du prolétariat est un renforcement du mouvement d’émancipation du prolétariat.

    Nous vivons l’agonie du consensus keynésien, qui survit toujours avec l’alliance des impérialismes hégémoniques — dont la France fait partie — en inertie depuis la fin de la Guerre froide. Ce délai entre l’arrêt progressif des fonctions vitales et l’heure du décès a créé un état de mort cérébrale dans la modernité. Avec l’échec mondial des projets communistes du XXe siècle, d’une part, et la crise du mouvement ouvrier et communiste du centre impérialiste, d’autre part, le capitalisme a produit une nouvelle forme de fausse-conscience historique. Cette mort cérébrale de la modernité, ce sont les théories et les idéologies post-modernes. Si l’on associe surtout ce terme à un ensemble de philosophes occidentaux, il est important de voir en quoi ceux-ci ont été les intellectuels d’une conscience qui a indépendamment d’eux dominé dans le centre impérialiste : le présentisme.

    Le présentisme, c’est-à-dire l’idéologie de la fin de l’Histoire, de la fin des grandes « utopies » et des grands « récits » transformateurs, a émergé dans les pays impérialistes dans les années 70 et a atteint son apogée dans la fin des années 90, après la chute de l’URSS (qui devait lui donner raison). Cette fausse-conscience n’a eu d’hégémonie que dans les pays impérialistes, car ce ne sont que dans ces pays que les conditions particulières qui l’ont produite ont été trouvées, c’est-à-dire la quasi-disparition du mouvement ouvrier dans celui de l’aristocratie ouvrière, et l’apparente stabilité du capitalisme post-1945. Le présentisme ne peut exister que dans l’interlude entre la fin de la Guerre froide (la lutte de l’impérialisme contre le communisme) et la fin des conditions particulières que la Guerre froide a créées (un capitalisme plus stable et la généralisation du consumérisme), dans les pays impérialistes. Le présentisme est un refus d’historiciser cette époque (la placer dans son contexte historique et géographique), qui universalise l’œil du cyclone dans lequel nous sommes : ce présent est éternel et les pays non-occidentaux ne l’ont simplement pas encore atteint.

    C’est dans cet interlude que le marxisme (théorie et idéologie éminemment moderne) a observé un recul sans précédent dans les pays industrialisés, au profit de courants plus ou moins petit-bourgeois, refusant toute expérience passée et toute transformation radicale future. L’anarchisme contemporain est le plus parfait exemple de la radicalité présentiste — mais il est loin d’être le seul ! C’est la théorie et l’idéologie qui n’accepte aucun héritage (le poids et la richesse des échecs passés) et qui refuse de facto toute révolution en refusant l’idée et les moyens d’une transformation radicale du monde (le rejet de l’autorité, de l’organisation centralisée, de la lutte des classes, de la lutte théorique, de la transition socialiste, de la violence de masse, etc.). Le présentisme a réduit la radicalité à une esthétique, à un fantasme, à un jeu, à une expérience individuelle, à une vertu morale, etc.

    La théorie de la fin de l’Histoire est implicite dans la radicalité présentiste, car elle part du postulat que « le communisme a échoué » et qu’il faudrait donc trouver une autre voie, une autre révolution pour laquelle se battre. C’est la négation mécanique de la dialectique entre la défaite et la victoire. Oui, le communisme a été vaincu, et cette défaite historique hier était une nécessité historique pour une victoire historique demain. Tout n’est que déduit de l’expérience pratique, et la science de la révolution n’est en rien une exception : pour vaincre, il faut d’abord être vaincu. Cette accumulation d’expérience historique passée, et sa continuité dans le présent à travers nous, c’est précisément ce qu’abandonne la radicalité présentiste, ainsi laissée orpheline d’un avenir. L’Histoire ne s’est pas arrêtée, la lutte des classes non plus. La radicalité présentiste est aussi un nombrilisme occidental : ne pas voir que la révolution mondiale est toujours vivante. Cet anarchisme, révolté contre tout (dans l’abstrait) donc contre rien (dans la réalité), n’a plus rien de l’anarchisme du XIXe siècle, qu’il a vidé de sa portée historique et réduit à des références contre-culturelles.

    Le présentisme s’immisce aussi sous des formes plus insidieuses dans la conscience des révolutionnaires, et inhibe la reconstruction de la théorie, de l’idéologie et de l’organisation révolutionnaire de manière plus détournée. C’est par exemple le cas chez celles et ceux qui nient tout potentiel révolutionnaire dans les pays impérialistes en ne voyant dans l’avenir que notre présent contre-révolutionnaire s’étendre à l’infinie.

    « L’illusion présentiste, l’Histoire comme temps qui passe dans un immuable “maintenant” séparé du passé qui l’a amené (non comme étape dans une continuité en transformation vers un futur), où l’on s’y envisage comme sujet (non comme acteur), s’évapore. L’on observe d’année en année le réchauffement de notre régime d’historicité froid : c’est la “fin” de la “fin de l’Histoire”. Ce retour de l’historique et du paroxystique dans les subjectivités, encore brouillon, mais s’affirmant, est un autre marqueur révélateur : “there is an alternative!”. Les “grands récits” et “grandes idéologies” de la modernité ne sont jamais mortes — pas plus que la lutte des classes. La condition post-moderne n’a été qu’un court intermède historique dans les pays impérialistes, la conjecture de l’anesthésie keynésienne et de la fin de la guerre froide, dont l’inertie s’épuise. La vision du monde post-moderne est un présentisme radical. Elle n’a été qu’une fausse-conscience comme une autre, l’esprit d’une époque éphémère qui arrive déjà à son terme. […] cette faillite idéologique des “sens bourgeois” (de soi, de l’Histoire, de son destin dans le monde, etc.) est une opportunité pour le “sens communiste” : aux fausses-consciences, opposer la conscience de classe, et aux identités creuses en déshérence, substituer l’appartenance au prolétariat international et à son dessein — l’abolition de l’état présent des choses.

    […] Là où la modernité est belle et bien toujours vivante, la post-modernité est bien réelle aussi, en tant que mirage. Celui-ci fut permis par une situation nouvelle du capitalisme dans quelques pays, et fit croire à certains que l’époque des “grands récits”, des “grandes idéologies”, et des grandes “utopies”, était finie. La recherche d’une théorie capable de comprendre et transformer le monde a été remplacée par la recherche de la liquidation d’une telle théorie — qui serait fondamentalement une hubris impossible. La méthode rationaliste a été substituée par la méthode hypercritique (qui n’est pas un meilleur rationalisme, mais son abandon), rejetant ce qu’il y a d’essentiellement moderne dans la science de l’émancipation humaine. Le résultat fut une impasse tant théorique que politique, faisant le jeu de l’anticommunisme “de gauche”. »

    Ce que nous avons appelé « un été de 30 ans », prend aujourd’hui progressivement fin — l’illusion présentiste se dissipe. L’osmose de ce rêve éveillé est balayée par la lutte des classes, une réalité qui redevient de plus en plus nette et évidente pour les masses du centre impérialiste. Cependant, l’idéologie présentiste, qui nie non seulement tout pouvoir transformateur aux masses, mais jusqu’à la possibilité d’une transformation (la sortie du capitalisme), est toujours importante dans les masses des pays impérialistes. Combattre cette idéologie dans les masses est donc d’une importance première pour la propagande communiste, mais aussi (surtout !) dans le mouvement communiste pour le mouvement communiste. En effet, le présentisme y prend parfois des apparences déguisées. Par exemple, l’adhésion à la révolution communiste que comme un horizon abstrait, et non pas un programme concret, ou — plus grave — l’absence de confiance dans le potentiel révolutionnaire des masses des pays impérialistes (« il n’y a pas de potentiel révolutionnaire aujourd’hui, donc il n’y aura jamais de potentiel révolutionnaire »). L’anesthésie présentiste est toujours prégnante : nos subjectivités ont du mal à appréhender concrètement ce qu’est une transformation historique radicale, ou même la possibilité d’un tel cataclysme. Cette fausse conscience est in fine un produit de l’opportunisme historique du mouvement ouvrier des centres impérialistes, et elle est toujours aujourd’hui une conscience opportuniste, par des voies insidieuses.

    La lutte idéologique contre les post-modernismes, en tant que théorie et qu’idéologie pseudo-progressiste contre-révolutionnaire, ainsi que celle plus générale contre le présentisme, dans les masses et en nous même, font partie de la lutte pour l’éducation et l’organisation des communistes et du prolétariat — la conquête d’une conscience de classe.

    « Une situation révolutionnaire, autant que la reconstitution d’un Parti communiste, demande des conditions objectives (reproduction matérielle des rapports sociaux) et subjectives (conscience et organisation) qui n’existent pas encore, et qui n’existeront probablement pas avant plusieurs années, sinon décennies. Dire cela ne change rien au constat selon lequel nous entrons dans une nouvelle phase historique du capitalisme, propice à un renouveau communiste et riche en opportunités révolutionnaires. Il ne faut pas croire que la situation révolutionnaire en France soit imminente, mais il ne faut pas être plus pessimiste que de raison. La crise du système capitaliste-impérialiste n’est pas un effondrement total prochain, mais elle reste une réalité néanmoins, dont le néolibéralisme est un symptôme. L’aggravation est générale (économique, politique, géopolitique et écologique) et elle peut nous amener plus vite que présumé aux portes du pouvoir.

    Pendant la période 1950-1990, le mouvement communiste mondial était avancé quantitativement et qualitativement, mais il était tendanciellement en décomposition. Pendant la période 1990-présent, l’inverse s’observe. […] »

    « La crise organique du mouvement communiste dans le monde n’a pas de commune mesure avec celle qu’il a connu dans les pays dominants (dont la France). C’est dans ceux-ci que la crise organique a été la plus profonde, car c’est aussi là qu’elle a été la plus radicale. Cependant, avec la défaite des pays socialistes, vaincus par le révisionnisme et la restauration capitaliste, les communistes ont perdu les positions qu’ils ont conquises, et avec elles, leur(s) centre(s) à l’échelle internationale. La phase de recul contre-révolutionnaire n’a pas été homogène, mais elle a été mondiale. Le consensus keynésien a gagné en Occident, et l’encerclement impérialiste dans le reste du monde : les communistes ont perdu. Après un siècle de lutte contre-révolutionnaire, ce sont sur ces ruines que s’est érigé le néolibéralisme, confiant dans sa suprématie et gorgé d’hubris. Mais à notre époque, celle de la bourgeoisie néolibérale triomphante, les conditions de l’organisation et de l’unité du prolétariat mûrissent à nouveau — les contradictions sociales s’intensifient. Le système capitaliste-impérialiste n’a plus de contraintes pour restreindre sa tendance à l’autodestruction — son “pourrissement” croissant. D’une phase historique contre-révolutionnaire mondiale, de retraite générale du prolétariat et d’offensive générale de la bourgeoisie, nous allons vers une nouvelle phase historique révolutionnaire. »

    L’offensive néolibérale que nous connaissons depuis les années 80, et qui s’intensifie, n’est qu’un début. Le néolibéralisme n’est « que » la réponse à la fin d’un certain rapport de force international et d’une période de prospérité économique. Ce n’est « que » la réponse à la crise d’une certaine configuration politique et économique — le consensus keynésien.

    Ce que nous observons depuis maintenant plusieurs décennies en France n’est que l’introduction d’une crise plus générale. La crise politique et économique du consensus keynésien est avancée, mais la crise économique de l’impérialisme n’en est qu’à ses prémices.

    Cette crise économique générale du système capitaliste-impérialiste a deux causes principales : ses contradictions internes, et sa contradiction avec la Nature. Le facteur écologique est de plus en plus déterminant, et l’intensification de la crise environnementale mondiale implique nécessairement l’intensification de la crise économique mondiale. Au XXIsiècle, la contradiction entre la Société et la Nature peut devenir principale dans le monde. La crise écologique est en train de soumettre et va continuer de soumettre le système capitaliste-impérialiste dans sa totalité à une pression inédite, et va le déstructurer en profondeur. Contrairement aux crises précédentes une restructuration de l’impérialisme ne sera probablement pas possible pour absorber, car celle-ci sera trop profonde. Cette crise économique est « radicale », non pas parce qu’elle serait plus ou moins nécessaire que celles causées par les contradictions internes du système capitaliste-impérialiste, mais car elle est (déjà) celle du système sur lequel le système capitaliste-impérialiste est construit et dont il dépend.

    Le capitalisme a connu et survécu à d’innombrables crises économiques. Il est à ce propos toujours pertinent de rappeler que si le capitalisme produit des crises, qui sont parfois « générales », il ne produira jamais une « crise finale », qui lui serait alors mécaniquement fatale (simplement par ses conséquences économiques). Cette conception schématique des conclusions matérialistes dialectiques de Marx a été réfutée, par la théorie marxiste elle-même et par l’expérience jusqu’à aujourd’hui. Les crises sont certes des destructions, mais elles présentent aussi l’opportunité d’être des « destructions créatrices » (des opportunités de reconfiguration dans des états de complexité supérieure pour le capital).

    La théorie du pourrissement de l’impérialisme, si elle a pu se vérifier et si elle se vérifie toujours, n’est pas une loi absolue du stade impérialiste, mais une nouvelle tendance à la crise. Ainsi, l’impérialisme n’a pas stagné et ne s’est pas décomposé, comme Lenine l’avait prédit, mais a par exemple connu une reprise pendant l’entre-deux-guerres puis après la 2de guerre mondiale. L’impérialisme continue de produire des crises, mais il continue de croître de même (quantitativement et qualitativement). Cependant, cette croissance quantitative et qualitative est bel et bien limitée, restreinte par les contradictions du système capitaliste-impérialiste, et les moyens de production observent bien une tendance au pourrissement. Celle-ci s’observe particulièrement du point de vue écologique : le développement des forces productives sape l’un de ses deux fondements, la Nature. La croissance du capital s’observe toujours quantitativement et qualitativement, mais cette quantité et cette qualité sont de plus en plus insoutenables pour l’environnement, c’est-à-dire incompatibles avec leur propre reproduction. Les quantités et les qualités des moyens de production qui ne peuvent pas croître sous l’impérialisme, ce sont aussi les quantités et qualités écologiques.

    Si l’impérialisme a pu jusqu’à aujourd’hui « retomber sur ses pieds », en continuant de croître (quantitativement et qualitativement), la crise écologique menace de ne plus lui laisser de sol sur lequel retomber. Autrement dit, la tendance au pourrissement (relatif) de l’impérialisme risque de devenir une tendance absolue avec l’avènement de la crise écologique mondiale. La crise écologique, par rapport aux précédentes crises économiques du système capitaliste puis capitaliste-impérialiste, a une inédite radicalité.

    Le système capitaliste-impérialiste a pu contenir ses contradictions internes jusqu’à aujourd’hui, mais il n’a pas de prise sur la contradiction dont il est l’un des aspects : la contradiction Société-Nature. L’impérialisme se retrouve à nouveau en face du dilemme : socialisme ou barbarie ? Soit, passage au communisme et résolution de la contradiction Société-Nature (le développement quantitatif et qualitatif des deux aspects jusqu’à rendre possible la résolution non-antagonique des contradictions), soit stagnation dans le capitalisme-impérialisme et effondrement dans la barbarie (la ruine mutuelle des aspects en contradiction).

    La crise économique radicale (parce qu’écologique) du système capitaliste-impérialiste produira à son tour nécessairement des crises politiques et géopolitiques. La forme exacte de ces crises est imprévisible, mais nous ne pouvons exclure aucune possibilité, y compris celle d’une 3Guerre mondiale vers laquelle les actuelles luttes inter-impérialistes pourraient mener à moyen ou long terme.

    Même dans des scénarios « optimistes » (du point de vue de l’impérialisme), il est très improbable, premièrement, que les impérialismes hégémoniques le restent, car les contradictions inter-impérialistes internes à leur alliance deviendront trop intenses, et que les contradictions inter-impérialistes avec les impérialismes challengeurs ne seront pas assez importantes pour que celle-ci se conserve (l’on observe déjà sa dislocation), et deuxièmement, que l’impérialisme reste indemne, c’est-à-dire avec des niveaux de surprofits de l’ordre de ce qu’ils sont actuellement, car les économies de la semi-périphérie et de la périphérie seront elles-mêmes en crise.

    C’est tout l’impérialisme qui sera ébranlé, pas seulement sa configuration actuelle. Le transfert de valeur de la périphérie vers le centre ne subsistera que dans une fraction de ce qu’il est actuellement, car c’est toute la structure de la dépendance et de l’échange inégal qui sera rendue partiellement inopérante : réseaux d’échanges, soutenabilité des sociétés dominées, stabilité de la production, etc.

    D’une part, il y aura une réduction drastique de la production de valeur à la périphérie, c’est-à-dire de la totalité produite qui peut être transférée au centre, et d’autre part, les coûts de l’exploitation des ruines de la périphérie vont être démultipliés par la concurrence et les conflits inter-impérialistes et la dégradation générale des voies de circulation mondiales.

    Le sevrage va être difficile, car nos sociétés dominantes sont dépendantes de la dépendance des sociétés dominées, c’est-à-dire de l’échange inégal dont bénéficient les premières au détriment des secondes. Il n’est pas garanti que nos sociétés restent soutenables à un certain point d’avancement de la crise économique et écologique mondiale, qui frappera non seulement indirectement mais également directement les pays du centre impérialiste.

    La bourgeoisie impérialiste ne pourra pas avoir les moyens de maintenir une aristocratie ouvrière internationale dans de telle perspective. En résumé, l’aristocratie ouvrière telle que nous la connaissons aujourd’hui dans nos pays impérialistes, est condamnée à disparaître, et avec elle, l’hypertrophie de notre petite bourgeoisie. Le « contrat social » pacifiste de classe et social-imperialiste ne sera plus rempli par la bourgeoisie, donc il ne sera plus rempli par le prolétariat non plus.

    En résumé, le XXIsiècle verra nécessairement des conditions objectives révolutionnaires dans le centre impérialiste.

    Le prolétariat peut se faire acheter par des avantages matériels concrets et immédiats, mais pas par des promesses d’une éventuelle restauration de ces avantages matériels. Lorsque la bourgeoisie n’aura plus que ses mots à vendre aux masses, il sera alors probable que la majorité des travailleuses et travailleurs des pays impérialistes n’adhéreront plus au compromis de classe, mais au contraire se convertiront à la révolution — ils gagneront une conscience de classe.

    Si, dans le centre impérialiste, le mouvement ouvrier a pu disparaître dans le mouvement de l’aristocratie ouvrière, ce n’est pas avec les promesses d’un statut privilégié dans le système monde, mais avec les fruits constatables du statut en question. Pour qu’une classe exploitée adhère durablement au projet de sa classe exploiteuse, il faut que celui-ci serve en partie ses propres intérêts (immédiats). Spontanément, le prolétariat ne s’identifie pas plus à sa bourgeoisie qu’au communisme, dans les deux cas, cette conscience est acquise, construite et ne peut être que fondée sur des conditions objectives — une réalité matérielle correspondante.

    L’existence détermine la conscience. C’est bien l’aristocratisation qui précède l’opportunisme de l’aristocratie ouvrière. Si ce qui fait de l’aristocratie ouvrière ce qu’elle est — le bénéfice direct et indirect des surprofits impérialistes — disparaît, alors l’opportunisme induit ne survivra plus qu’en inertie, avant de disparaître avec la croissance du mouvement communiste ainsi impliquée.

    Voir un potentiel révolutionnaire dans l’aristocratie ouvrière, tel qu’elle existe aujourd’hui, est un subjectivisme métaphysique. Mais ne pas voir le potentiel révolutionnaire futur que possède l’aristocratie ouvrière, en tant que partie du prolétariat international, n’est pas moins subjectiviste et métaphysique.

    D’une part, acheter le prolétariat n’est pas gratuit, et d’autre part, comme tous les pactes, il n’est valable que si les conditions des deux partis sont remplies. Autrement dit, si l’aristocratie ouvrière n’est plus aristocratisée, elle retombe — par définition — dans les conditions matérielles d’existence du prolétariat.

    Rien n’a empêché le prolétariat du centre de devenir une aristocratie ouvrière internationale, mais rien n’empêche non plus l’aristocratie ouvrière internationale de retomber dans le prolétariat mondial.

    La paupérisation (absolue) de l’aristocratie ouvrière internationale, ne provoquera pas immédiatement sa rupture avec sa bourgeoisie impérialiste, car elle ne sera elle-même pas immédiate, mais une transition progressive et hétérogène. Pendant cette période, jusqu’à un certain point de déclassement où l’aristocratie ouvrière ne sera plus une aristocratie ouvrière, cette dernière luttera pour son propre impérialisme, uni avec sa bourgeoisie impérialiste pour la défense des surprofits. Paradoxalement, la fin des conditions qui rendent le prolétariat des pays impérialistes non-révolutionnaires, va aussi probablement rendre celui-ci plus réactionnaire. Il va donc y avoir un premier temps dans la crise du système capitaliste-impérialiste, où l’intensification des contradictions et la détérioration des conditions objectives d’existence créeront une situation de plus en plus réactionnaire (plus que révolutionnaire), avant de se changer en son contraire dans un deuxième temps qui créera une situation de plus en plus révolutionnaire (plus que réactionnaire). Cependant, le prolétariat des pays impérialistes ne sera uni avec sa bourgeoisie impérialiste que jusqu’à ce « certain point » dans sa paupérisation, avant lequel leurs intérêts sont liés politiquement (par le partage des surprofits), c’est-à-dire tant qu’il sera une couche privilégiée du prolétariat mondial. En résumé, la paupérisation du prolétariat du centre impérialiste va être corrélée avec une montée de la réaction dans celui-ci et avec un renforcement de son alliance avec sa bourgeoisie impérialiste, mais ce seulement jusqu’à ce qu’il cesse d’être une couche privilégiée du prolétariat mondial et observe une rupture avec sa bourgeoisie impérialiste. Le saut qualitatif de l’aristocratie ouvrière vers le prolétariat est aussi celui de la réaction vers la révolution et du national vers l’international.

    Il va de soi qu’un tel changement ne sera pas un basculement du jour au lendemain, et que les centres conserveront des infrastructures qui pourront bénéficier au prolétariat de ces pays. Mais l’aristocratie ouvrière, si elle existe toujours, ne sera plus « la classe ouvrière de tout un pays », mais à nouveau seulement une frange minoritaire de celle-ci.

    Devant une dégradation importante de ses conditions d’existence, entre un « tiens » et deux « tu l’auras », les masses choisissent et choisiront toujours la solution la plus concrète, c’est à dire la plus immédiate. Or, dans une telle situation, seules les masses elles-mêmes pourront être actrice de l’amélioration concrète immédiate de leurs conditions d’existence. Entre la foi dans la restauration de la rente impériale dont elles bénéficiaient, et celle dans leurs propres forces, c’est-à-dire dans leur conquête d’une meilleure réalité matérielle, les masses se dirigeront vers l’hypothèse qui leur apparaîtra comme la plus rationnelle. Le prolétariat et le peuple arracheront alors les richesses à ceux qui les ont, ils se tourneront non pas contre les peuples dominés dont ils profitaient de l’exploitation, mais contre les exploiteurs qui leur sont communs : la bourgeoisie impérialiste.

    L’aristocratie ouvrière se battra pour rester privilégiée, mais l’aristocratie ouvrière déchue ne se battra pas pour le redevenir. Pourquoi ? Car l’aristocratie ouvrière est matériellement liée au destin de sa bourgeoisie impérialiste, et que le prolétariat auparavant aristocratisée ne l’est plus. Donner une importance déterminante principale aux promesses de la bourgeoisie impérialiste et aux velléités de restauration de ses privilèges du prolétariat des pays impérialistes, c’est surestimer le rôle de la superstructure sociale. À l’inverse, ne donner qu’une importance secondaire aux besoins concrets et immédiats du prolétariat, c’est sous-estimer le rôle de la base matérielle. Dans les deux cas, c’est de l’idéalisme.

    L’on pourrait croire que « opportunisme un jour, opportunisme toujours », mais concernant l’opportunisme d’une classe, cette position est idéaliste. Faire du prolétariat des pays du centre impérialiste nécessairement une aristocratie ouvrière internationale, c’est à dire privilégié (« soudoyé », « corrompu ») dans sa totalité, c’est faire un essentialisme qui n’a rien ni de matérialiste ni de dialectique. Il ne faut pas abstractiser l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire détacher ses conditions subjectives des conditions objectives qui les produisent.

    Dans la détermination de la conscience, le présent prime sur le passé et le futur, car le présent est l’existence matérielle et immédiate, alors que le passé et le futur n’existent respectivement qu’en inertie ou en attente dans la conscience. Le présent est le déterminant principal de la conscience, car c’est le vécu du réel, là où le passé et le futur n’existent réellement que comme idées (des souvenirs ou anticipations) dans le présent. Or, car l’existence (matérielle) détermine la conscience (les conditions objectives déterminent les conditions subjectives), l’existence présente du prolétariat détermine et déterminera sa conscience de classe présente.

    Le raisonnement selon lequel le prolétariat des pays impérialistes ne reconnaîtrait comme son intérêt qu’un retour à l’aristocratie ouvrière internationale, est le même selon lequel la bourgeoisie nationale ne pourrait pas reconnaître comme son intérêt une révolution de nouvelle démocratie sous la direction du prolétariat, parce qu’elle n’a pas intérêt (immédiat) au communisme (qui est la finalité de la révolution de nouvelle démocratie). Dans ces deux cas, c’est l’intérêt immédiat qui prime, selon le contexte matériel immédiat, pas les éventualités (même probable et prévisible) futures : en Chine, la bourgeoisie nationale s’est alliée à la révolution de nouvelle démocratie du prolétariat, car elle y avait un intérêt matériel immédiat dans son contexte matériel immédiat, alors même que le Parti communiste de Chine déclarait dans son programme l’abolition de la classe bourgeoise.

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas immédiatement gagner à lui l’aristocratie ouvrière en lui promettant une amélioration inédite de ses conditions de vie dans le communisme, c’est à dire simplement en lui proposant un futur, la bourgeoisie ne pourra pas pacifier le prolétariat (placé dans des conditions révolutionnaires) en lui promettant un retour à l’embourgeoisement social-impérialiste.

    Dit autrement, la faim est un problème qui ne se résout pas avec des grands mots mais avec des grands actes — ceux des masses prolétaires et populaires.

    Surestimer la superstructure, en surestimant l’importance des promesses d’une classe à une autre, est une erreur. Mais, s’il ne faut pas échouer dans un sur-déterminisme de la qualité opportuniste futur de l’aristocratie ouvrière internationale actuelle, il ne faut pas faire l’erreur inverse en « sous-estimant l’élément conscient ». Les promesses de la bourgeoisie ne sont pas « magique » (elles ne gagnent pas immédiatement le prolétariat à elle), mais celles-ci dominent la superstructure sociale, car elles sont l’idéologie de la classe dominante. L’existence de conditions objectives révolutionnaires ne signifie pas automatiquement ou immédiatement l’existence d’un prolétariat révolutionnaire, car ce dernier dépend de conditions subjectives — celles créées par le mouvement communiste.

    Ce que représentera la fin de l’aristocratisation du prolétariat des centres impérialistes, pour le mouvement communiste de ces pays, sera une opportunité d’éveiller massivement la conscience de classe, mais pas un basculement (automatique et immédiat) du prolétariat en question vers la révolution. Nous en revenons au problème des limites de la spontanéité du prolétariat, de la nécessité de la lutte politique communiste autonome (le rejet du spontanéisme et de l’économisme), et de l’importance de l’éducation et de l’organisation des communistes pour l’éducation et l’organisation du prolétariat. L’absence de conditions objectives révolutionnaires garantit l’absence de conditions subjectives révolutionnaires, mais l’existence de conditions objectives révolutionnaires ne garantit pas l’existence de conditions subjectives révolutionnaires.

    Conclusion

    La conscience de classe est une lutte, un combat politique pour transformer une classe en soi en classe pour soi. Cette lutte est nécessairement l’œuvre des communistes, et est nécessairement une œuvre politique. Acquérir une conscience de classe est très différent qu’acquérir une conscience de ses intérêts matériels, la première est qualitativement différente de la seconde, déjà en ce qu’elle est le dépassement des intérêts matériels restreint et de court terme par l’intérêt supérieur de l’humanité tout entière, l’intérêt au communisme.

    Cette connaissance de cet intérêt supérieur est un préalable, mais elle n’est une conscience de classe que si cette connaissance est la base d’une conscience politique. En comprenant la nécessité communiste, le prolétariat peut comprendre son rôle, sa mission, son devoir, etc., qui sont politiques : le renversement de la classe exploiteuse par la classe exploité, c’est-à-dire la prise du pouvoir. Alors seulement, la conscience est une conscience de classe, car elle ne saisit pas seulement l’appartenance à une classe, mais la place de cette classe dans l’Histoire, c’est-à-dire qu’elle est une vraie-conscience historique.

    Seul le prolétariat peut atteindre une telle conscience de classe, politique et de masse (qui ne soit pas restreinte à des cercles intellectuels), et seul le prolétariat peut donc donner au communisme une portée transformatrice, c’est-à-dire révolutionnaire. Le communisme s’empare des masses et les masses s’emparent du communisme.

    Cependant, si seule la classe ouvrière possède le potentiel d’être la classe révolutionnaire, elle ne l’est pas dans l’abstrait, mais seulement en ce qu’elle est nécessairement placée dans des conditions concrètes qui la rendent révolutionnaire par le système capitaliste-impérialiste.

    Connaître les conditions objectives dans lesquelles nous luttons, leur origine et leur devenir, est une nécessité incontournable pour n’échouer ni dans l’opportunisme d’un optimisme qui voit la révolution là où elle n’est pas (et ne peut pas être), ni dans la capitulation d’un défaitisme qui ne voit pas la révolution là où elle est (et va être).

    En résumé, nous, communistes des pays impérialistes, vivons dans le « creux de la vague ». En revanche, cette vague sera un tsunami.

  • Notes sur le Parti communiste

    Dans un précédent article, nous avons tenté de démontrer que la participation aux luttes économiques spontanées (c’est-à-dire « naïves », « innées », « irréfléchies » ou « naturelles ») du prolétariat et du peuple n’est pas une tactique révolutionnaire en soi, et ne peut pas être une stratégie révolutionnaire. L’engagement économique et syndical peut être révolutionnaire, s’ils correspondent à une stratégie révolutionnaire plus générale. Cependant, si la plupart des communistes s’accordent sur le besoin d’avoir une telle stratégie, il s’observe deux erreurs fréquentes.

    La première est d’amalgamer la stratégie révolutionnaire et la tactique de la participation aux luttes économiques spontanées, pour les confondre : c’est le cas du trade-unionisme, ou syndicalisme.

    La seconde est de reconnaître la distinction entre la stratégie et la tactique, mais de faire une surestimation unilatérale de l’importance des luttes économiques spontanées dans la stratégie révolutionnaire : c’est le cas du suivisme syndical, ou para-syndicalisme.

    Ces deux erreurs partagent plusieurs points communs.

    La tactique n’est plus définie par la stratégie, mais c’est la stratégie qui se plie aux impératifs tactiques : les syndicats représentent beaucoup d’opportunités tactiques (« aller aux ouvriers », « faire des trucs », etc.), donc la stratégie doit s’y conformer, qu’importe l’utilité réelle de ces opportunités pour la révolution.

    La tactique syndicale est indistinguable d’un militantisme syndical non politique, ce sont l’économisme et le spontanéisme : l’on est satisfait de répéter ce que les syndicats disent déjà, de ne demander que ce que les ouvriers demandent déjà, de participer à leur mouvement spontané, de n’exiger dans la lutte que ce qui est accessible à court terme par des moyens réformistes, de se soumettre à leurs directions réformistes et opportunistes, et de ne pas affirmer sa propre direction révolutionnaire.

    L’éducation et l’organisation politique sont soit strictement relatives au travail de masse et aux syndicats, soit strictement « intellectuelles » : la formation communiste n’est plus une fin que sert l’engagement dans les luttes économiques, mais un moyen à l’engagement économique, c’est la stagnation dans des méthodes d’organisation « artisanales », des méthodes de lutte réformistes, et des méthodes de formation livresque — la formation révolutionnaire est vidée de sa radicalité.

    L’organisation syndicaliste ou para-syndicaliste est ainsi typiquement peu de chose de plus qu’une structure existant dans ou en marge des syndicats et des luttes économiques, doublé d’un club de lecture. Ce qui n’est que « la première école » (les syndicats) devient toute la carrière militante des aspirants révolutionnaires. L’économisme est une capitulation complète devant la spontanéité et le réformisme. Si les luttes économiques spontanées ne sont pas strictement légales, car elles peuvent aussi être para-légales (en marge de la légalité) ou illégales, elles n’en sont pas moins « réformiste dans le fond » et confinés à des niveaux d’organisation « artisanaux ». Les (para-)syndicalistes copient la forme des organisations syndicales (de négociation) au lieu de créer une organisation politique (de combat). Ils se confortent dans une formation intellectuelle qui n’est plus qu’« intellectualiste », car confinée à l’apprentissage d’un catéchisme, qui par sa seule connaissance transformerait l’activité d’un militant syndical en celle d’un militant bolchévique.

    Enfin, la cécité sur la réalité de l’état actuel du mouvement communiste en France, et la confusion des tâches qui incombent au Parti communiste avec les tâches de la construction du Parti communiste.

    C’est sur ce dernier point que nous voulons ici nous étendre. Nous pensons qu’il mérite un effort de clarification.

    Secte, parti ou Parti communiste ?

    Quelle est la différence entre le Parti communiste, un parti communiste et une secte communiste ? Qu’est-ce que cette différence implique dans la stratégie et la tactique révolutionnaire ?

    Le Parti communiste (avec un « P » majuscule), ou ce que Lénine appelle le « parti révolutionnaire », est celui qui est révélé dans la situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Le parti révolutionnaire ne se trouve que dans la révolution, précisément car il se définit comme le parti qui réussit à assumer ses ambitions révolutionnaires. Quelles sont-elles ?

    D’abord, une direction hégémonique dans la classe ouvrière et les masses populaires. Le Parti communiste n’est pas une direction parmi d’autres dans le prolétariat et le peuple, ou une énième influence, mais un centre de direction revendiqué et reconnu comme tel. Le Parti communiste est capable d’exercer, non seulement une direction, mais bien une direction nationale hégémonique. Cette direction n’est jamais homogène, omniprésente ou monopoliste, mais elle est suffisamment puissante et centrale pour conquérir une hégémonie à l’échelle nationale. Son pouvoir sur le mouvement spontané est effectif, car c’est ce dernier qui l’a placé à sa tête dans son ensemble. Le parti révolutionnaire et sa classe (le prolétariat) ne sont pas identiques, mais ils sont — par définition — inextricablement interpénétrés, superposés, l’un le prolongement de l’autre, etc. : le parti révolutionnaire est le parti de classe, donc un parti de masse. Cela implique que le Parti communiste a intégré (fusionné avec) une partie suffisante (« le gros ») de la classe ouvrière et de ses institutions (syndicats, etc.) pour être l’institution de classe et de combat du prolétariat pris dans sa totalité. Le parti de classe est le parti de masse qui a réussi à devenir « le seul parti de la classe ouvrière », sa seule voix et sa seule direction politiques effectives — il y a entre le parti de masse et le parti de classe un saut qualitatif constitué par l’hégémonie sur le mouvement de la classe. Le Parti communiste est celui qui peut réaliser son programme communiste dans sa situation concrète (prendre le pouvoir).

    Ensuite, la direction révolutionnaire. Placé devant une situation révolutionnaire, le Parti communiste fait la révolution, car il est par définition le parti révolutionnaire. La lutte du Parti communiste n’est plus réformiste ni dans la forme ni dans le fond, car sa lutte est alors directement celle pour la prise du pouvoir. Avoir la direction révolutionnaire en puissance n’est pas l’avoir en fait. L’hégémonie sur le mouvement spontané n’a rien de révolutionnaire si le contenu de cette hégémonie est réformiste ou opportuniste. De plus, même une direction juste n’est révolutionnaire per se (dans sa forme et son fond) que dans une situation révolutionnaire. Le Parti communiste est celui qui réalise son programme communiste dans sa situation concrète (il prend le pouvoir).

    Sans situation révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire (en fait), car être le parti de classe n’est que la première condition, la seconde étant la direction révolutionnaire, qui n’est possible que dans une situation révolutionnaire (en l’absence d’une stratégie de guerre prolongée). Cependant, pour qu’un parti révolutionnaire émerge, il n’est pas nécessaire qu’il existe un parti de classe avant la révolution, car un parti communiste (digne de ce nom) peut s’élever au statut de parti de classe pendant la situation révolutionnaire. De plus, un parti de classe peut se révéler contre-révolutionnaire pendant la situation révolutionnaire, et ainsi éventuellement perdre ce statut au profit d’un autre parti.

    Par opposition au Parti communiste (ou « parti révolutionnaire »), un parti communiste est un prétendant au titre. Le Parti communiste est un parti communiste qui a réussi ce pour quoi il lutte — la direction révolutionnaire. Cependant, tout et n’importe quoi ne peut pas prétendre au titre de « parti ». Il ne suffit pas d’ajouter un « P » dans son acronyme pour qu’une secte devienne un parti, et ce de la même manière qu’il ne suffit pas qu’un parti se réclame du Parti pour qu’il le soit. Dans les deux cas, la distinction se fait bien selon des normes objectives, c’est-à-dire dans la réalité, et non pas dans les discours de la secte ou du parti en question. Ces termes ne sont utiles que pour designer la qualité d’un contenant — un degré de direction dans les masses — et d’un contenu — un programme. Toute secte lutte pour devenir un parti, et tout parti lutte pour devenir le Parti, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de différence entre une secte, un parti, et le Parti, c’est-à-dire entre les ambitions et les faits, les prétentions et les capacités, etc.

    L’Internationale communiste distinguait le « “Parti communiste” » du « vrai Parti communiste » de masse, le premier n’étant le second qu’en ambition et en potentiel :

    « Ce n’est qu’en prenant constamment part à ce menu travail quotidien absolument nécessaire, en apportant tout son esprit de sacrifice dans tous les combats du prolétariat, que le “Parti communiste” peut se développer en vrai Parti communiste. Ce n’est que par ce travail que les communistes se distingueront de ces partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps et dont l’activité ne consiste qu’en réunions de membres, en discours sur les réformes et en exploitation des impossibilités parlementaires. La participation consciente et dévouée de toute la masse des membres d’un parti à l’école des combats et des différends quotidiens entre les exploités et les exploiteurs sont les prémisses indispensables non seulement de la conquête, mais dans une mesure encore plus large de la réalisation de la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’en se plaçant à la tête des masses ouvrières dans leurs guérillas constantes contre les attaques du capital que le parti communiste peut devenir capable de devenir cette avant-garde de la classe ouvrière, d’apprendre systématiquement à diriger de fait le prolétariat et d’acquérir les moyens de préparer consciemment l’expulsion de la bourgeoisie. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Le « Parti communiste » n’est digne de ce nom que s’il est un parti de masse avec une direction politique, c’est-à-dire s’il est le parti révolutionnaire en puissance, sinon il n’est selon la IIIInternationale qu’un « “Parti communiste” », c’est-à-dire un parti communiste en développement. Un parti communiste est ou est en lutte pour être un « vrai Parti communiste ».

    Cependant, la terminologie de la IIIe Internationale ne faisait pas de distinction entre un parti communiste et le Parti communiste, car elle n’en avait pas besoin : être la section nationale de l’Internationale communiste, c’était par définition être « le Parti communiste », et c’était donc être le seul parti révolutionnaire potentiel reconnu comme tel. L’Internationale communiste, en tant que centre de direction politico-idéologique international, définissait de son autorité sur le mouvement communiste international qui était et qui n’était pas « le Parti communiste » dans chaque pays. Il y avait identité entre ces catégories : un parti communiste ne pouvait être que « le Parti communiste » (une section nationale de l’Internationale communiste), « le Parti communiste » ne pouvait être que le futur parti révolutionnaire (ce rôle historique étant sa raison d’être), et le parti révolutionnaire ne pouvait être que « le Parti communiste » (le seul parti assumant ce rôle historique). Dans le mouvement communiste international, le parti révolutionnaire était confondu avec le seul parti révolutionnaire potentiel ou en puissance reconnu comme tel, « le Parti communiste », c’est-à-dire un parti communiste de l’Internationale communiste. Aujourd’hui, la distinction que nous opérons entre un parti communiste et le Parti communiste est rendue nécessaire, car un centre dans le mouvement communiste international comparable à la IIIe Internationale n’existe plus.

    Un parti communiste peut prétendre concrètement au statut du Parti communiste. Quelles sont ces conditions ?

    D’abord, une direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une telle direction n’est ni une simple influence ni restreinte à une échelle locale. Un parti communiste ne peut pas encore revendiquer avec succès une direction hégémonique dans le prolétariat et le peuple, mais il possède déjà une direction nationale dans ceux-ci. Cela signifie qu’elle est un tissu d’autorité assez dense à l’échelle nationale pour s’exercer sur leurs luttes prise dans leur totalité, pas qu’elle serait uniforme ou sans concurrence. Cette direction n’est pas soumise aux directions réformistes et opportunistes, mais soustraite et opposée à elles. Elle n’est pas à la queue des mouvements spontanés, mais déjà en partie et par endroit à sa tête. Un parti communiste lutte dans son développement pour devenir le parti de classe, s’il ne l’est pas déjà. Un parti communiste est un parti de cadre qui lutte pour devenir un parti de masse, ou un parti de masse qui lutte pour devenir (ou rester) le parti de classe — sans se diluer dans le processus !

    Ensuite, une direction politique d’avant-garde (communiste). Un parti communiste assume ses tâches d’éducation et d’organisation politique (l’économisme est en soi le symptôme d’un stade de développement arriéré). S’il est toujours contraint d’être « réformiste dans la forme », il est déjà « révolutionnaire dans le fond ». Un parti fait usage de sa capacité de direction nationale pour combattre activement les réformistes et les opportunistes, pour dépasser la lutte économique dans la lutte politique, et pour augmenter son niveau d’organisation (sa préparation) révolutionnaire — il est une avant-garde. Ces trois aspects sont indissociables de la pratique d’un parti qui aspire à être le parti révolutionnaire, si l’une de ces trois conditions n’est pas remplie, alors il n’y a pas de parti communiste, car ce sont celles-ci qui le différencient à la fois d’une secte communiste (impuissante, amateure, etc.) et d’un parti réformiste ou opportuniste.

    Une secte communiste lutte pour être le Parti communiste, mais elle échoue à être un parti communiste. Par rapport à un parti communiste qui est le Parti communiste en puissance mais pas en fait, une secte communiste n’est le parti révolutionnaire ni en puissance ni en fait. Un « vrai » parti communiste est capable de revendiquer le rôle historique de l’avant-garde révolutionnaire, mais pas encore de faire reconnaître avec succès cette revendication (en faire la démonstration dans la révolution), là où une secte est incapable de revendiquer ce rôle en premier lieu. Le Parti communiste fait démonstration qu’il est le parti révolutionnaire (il fait la révolution), un parti communiste fait démonstration qu’il peut être le parti révolutionnaire (en situation révolutionnaire, il pourrait faire la révolution), là où une secte communiste ne peut pas faire démonstration de telles revendications (elle n’est pas et ne peut pas être le parti révolutionnaire).

    Il y a entre une secte et un parti communiste un saut qualitatif. Qu’est-ce qui les sépare ?

    D’abord, une absence de direction dans la classe ouvrière et les masses populaires. Une secte communiste ne possède, au mieux, qu’une influence localisée dans le prolétariat et le peuple. Cette influence n’est ni nationale ni suffisante pour diriger les mouvements spontanés. Elle ne peut se placer qu’en marge des luttes économiques, et essayer des les accompagner ou de les radicaliser, mais ne possède un impact qu’insignifiant sur leur ensemble. Elle ne peut pas diriger, donc elle est contrainte à une position de spectatrice, critique ou en soutien, mais qui n’a pas de portée autonome en elle-même. Ainsi, une secte ne représente aucune menace sérieuse pour les directions réformistes et opportunistes.

    Ensuite, une absence de politique révolutionnaire. En raison de son insignifiance face au mouvement spontané et aux organisations réformistes et opportunistes, une secte est contrainte soit à la marginalité — à porter une lutte politique inaudible — soit à la liquidation — la reddition économiste et spontanéiste. Dans les deux cas, une secte patauge dans les méthodes artisanales et dans un militantisme amateur. Sa lutte est « réformiste dans la forme », mais elle n’est pas encore « révolutionnaire dans le fond », c’est-à-dire que ce dernier est encore l’objet d’un effort en soi pour dépasser les méthodes et les formes d’organisation réformistes (correspondant à la lutte économique spontanée).

    Aujourd’hui, en France, il n’y a ni parti communiste (en général) ni parti révolutionnaire (en particulier). Certes, des sectes communistes de quelques dizaines, quelques centaines ou quelques milliers de militants continuent de s’appeler « parti communiste », par habitude, mais leurs forces et leur contenu n’ont rien de commun avec les forces et le contenu des partis communistes du siècle dernier.

    Ces sectes communistes ne représentent que des influences locales sur le mouvement ouvrier, là où un parti communiste représente une direction nationale sur celui-ci. Il n’existe aucun groupe communiste qui ait une capacité de commandement sur le mouvement ouvrier, c’est-à-dire une autorité politique effective avec sa propre autonomie et initiative, et ce non pas dans une usine ou un quartier, mais bien dans son ensemble. Le mouvement communiste n’a aujourd’hui qu’un pouvoir de « suggestion » à la marge du mouvement ouvrier ou dissout dans ses luttes spontanées. Pour cette raison, les sectes communistes ne peuvent pas représenter une direction politique, en premier lieu car elles ne représentent pas une direction, et qu’une simple influence locale ou une somme d’influences locales ne peuvent pas faire de leur participation dans le mouvement ouvrier une direction politique.

    Le sens de « parti communiste » a subi une dilution progressive, mais nous pensons qu’il est stratégiquement important de rendre à ce terme toute la portée de ses implications, déjà pour ne pas croire avoir déjà ce qui n’existe pas, et donc ne pas se tromper sur ce qui nous incombe en tant que communiste. Si une chose est certaine, c’est que le Parti communiste ne sera pas reconstruit par des efforts d’auto-persuasions, dissiper les illusions et les malentendus qui se sont accumulés sur ce qu’est réellement un parti communiste est donc une première étape.

    Une secte communiste peut avoir le potentiel d’être le parti révolutionnaire, car elle peut avoir le potentiel d’être un parti communiste, mais ce potentiel (qui peut-être bien réel) n’est pas réalisé. Une secte ne peut pas être un parti communiste en miniature : soit une organisation communiste est un parti (avec toutes les conséquences sur la stratégie et la tactique à adopter que cela implique) soit elle ne l’est pas (avec tout autant de conséquences).

    Les sectes communistes et les luttes économiques

    La situation actuelle du mouvement communiste en France est celle de la condition sectaire : une nébuleuse de groupuscules immatures dans leur fond (leur niveau théorico-idéologique, leur expérience, etc.) et dans leur forme (leur niveau d’organisation, leur taille, leur capacité d’action, etc.).

    Entre cette nébuleuse instable et le mouvement du prolétariat et du peuple, il y a une immiscibilité. Il n’y a pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, la fusion est à refaire. Si l’actuel mouvement communiste en France se conçoit encore comme une partie ou un prolongement du mouvement ouvrier, c’est soit car il s’est liquidé dans celui-ci (l’économisme, le trade-unionisme et le suivisme syndical), soit car il se perçoit comme il était au XXsiècle (il se méprend sur la réalité de ce qu’il est en prenant ses rêves pour des réalités).

    La capacité d’intervention dans les luttes économiques (mais aussi politique) spontanées du prolétariat et du peuple est négligeable. Celle-ci est aujourd’hui incapable de proposer une alternative politique aux luttes économiques, et dans le cas de l’économisme, ce même dans l’agitation et la propagande (c’est-à-dire simplement en mot !).

    Les luttes économiques syndicales sont des luttes économiques spontanées : « spontané » n’est pas l’antonyme de « organisé » mais celui de « conscient » (du rôle historique du prolétariat). Les luttes économiques du prolétariat ne sont que des luttes dites « spontanées », car c’est la résistance au capitalisme dans le capitalisme, et ce jusqu’à la construction du socialisme, où alors seulement les luttes économiques deviennent « conscientes » (après la prise du pouvoir politique). Dans le capitalisme, si les luttes du prolétariat sont conscientes, alors elles ne sont pas économiques, mais politiques (pour la prise du pouvoir politique).

    Certains communistes lisent la tactique syndicale adressée aux partis communistes comme la leur. Cette lecture ne retient que l’impératif de « participation » aux syndicats, et oublie (ou efface) complètement l’objectif de cette participation : premièrement, le combat contre le réformisme et l’opportunisme de la base et des directions, deuxièmement, celui pour la transition de la lutte économique spontanée à la lutte politique consciente (pour le pouvoir), et troisièmement, celui pour le parti révolutionnaire lui-même.

    Les luttes économiques syndicales ne sont jamais une fin en soi pour les communistes, et toujours un moyen politique. Si cela fait consensus en principe, leur surestimation, qui s’observe en fait, est le symptôme d’un déficit stratégique (l’on reste dans les syndicats faute de savoir quoi faire de mieux) et théorique (l’on pense que les luttes économiques mènent aux luttes politiques). Rappelons-le, la lutte économique ne fait que permettre la lutte politique, et cette transition dépend d’un facteur extérieur autonome et indépendant décisif — les communistes. La participation aux luttes économiques syndicales n’est donc utile et nécessaire que si et seulement si elles sont réellement des moyens à nos fins : attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat.

    Nous insistons sur l’effectivité de ces moyens, car la définition d’une stratégie ne peut pas être relative à des intentions, même sincères et acharnées, mais à des résultats concrets, matériellement et politiquement. Autrement, cette participation est une déviation et une liquidation. Toutes les sectes communistes ont l’intention de participer aux luttes spontanées du mouvement ouvrier pour y devenir une direction politique (« révolutionnaire dans le fond »)… mais cette intention n’a pas encore le pouvoir transformateur pour se réaliser, elle n’est pas effective : c’est là tout le problème dans la participation des sectes communistes aux luttes économiques spontanées. La différence qui existe entre la tactique syndicale des sectes et des partis communistes est la même qui existe concrètement entre « pouvoir faire » et « ne pas pouvoir faire ».

    La question à poser est « sommes-nous en train d’attaquer le réformisme et l’opportunisme, de radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et de construire l’organisation de classe et de combat ? », si oui, alors « pourquoi le réformisme et l’opportunisme ne sont-ils pas déjà vaincus, pourquoi les luttes économiques ne sont-elles pas déjà des luttes politiques et pourquoi l’organisation de classe et de combat n’est-elle pas déjà construite ? », et si non, alors « comment attaquer le réformisme et l’opportunisme, radicaliser les luttes économiques en luttes politiques et construire l’organisation de classe et de combat ? ». Si ces questions ne sont pas posées, et si des réponses ne sont pas données ou que les problèmes qu’ils abordent sont évités (« ce n’est pas si simple ! », « le travail syndical est trop important ! », « il ne faut pas saboter les syndicats ! », « c’est trop tôt ! », etc.), alors la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une perte de temps, d’énergie et de militants.

    Aujourd’hui, les sectes communistes ne sont pas qu’en proie à l’économisme, mais également si liées au syndicalisme et au para-syndicalisme qu’elles n’arrivent pas à intervenir dans les luttes économiques spontanées si celles-ci ne sont pas strictement syndicales !

    Les exemples du mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ou de la vague d’actions extra-syndicales (blocages sauvages, émeutes, etc.) ayant fait irruption à la fin du mouvement contre la réforme des retraites (2023), sont très révélateurs. Le travail politique à mener dans ces mouvements et les problèmes pratiques qu’ils posaient ont paralysé les sectes communistes, qui n’y retrouvaient pas les repères de leurs rituels syndicaux.

    Non seulement les sectes communistes se sont — dans leur majorité — laissées déborder par la lutte économique spontanée lorsqu’elle était extra-syndicale, mais lors du mouvement des Gilets jaunes elles ont également retardé politiquement sur le mouvement spontané lorsque celui-ci a posé la question du pouvoir ! Les sectes n’ont servi, lorsqu’elles n’étaient pas absentes, que de chambres à écho des syndicats, dépassées par la spontanéité des franges les plus avancées des masses. Si de telles franges étaient minoritaires dans le mouvement des Gilets jaunes, elles y existaient. Un tel constat est déjà grave lorsqu’il concerne la lutte économique, mais il l’est d’autant plus lorsqu’un mouvement spontané évoque la question du pouvoir, et qu’il ne trouve de réponse de la part des organisations dites révolutionnaires que des revendications syndicales, lorsque ce ne sont pas des rappels à l’ordre du type : « le meilleur moyen de faire la révolution est de s’organiser sur son lieu de travail ! », « pour lutter contre la bourgeoisie, il faut d’abord lutter pour les salaires ! », etc.

    Dans une moindre mesure, le même constat peut s’appliquer à la participation des communistes aux luttes écologiques. Ces dernières sont principalement des luttes économiques portées par la petite bourgeoisie, mais elles possèdent aussi une frange politique : le refus d’un « capitalisme vert », et l’exigence d’une « écologie de rupture » qui pose clairement la question du pouvoir. La tâche des communistes est d’étendre, de radicaliser et de gagner cette frange politique au communisme, pourtant, cette « convergence des luttes » ne se traduit presque exclusivement que par l’adjonction de revendications économiques aux revendications politiques écologistes : « fin du mois, fin du monde, même combat », etc. Au lieu d’approfondir les mots d’ordres politiques et de les lier aux mots d’ordre révolutionnaires prolétariens, les économistes ne font que les rattacher — les rabaisser — à des mots d’ordre syndicaux.

    Une secte ne peut pas remplir avec succès les conditions qui font de la participation aux luttes économiques syndicales une tactique révolutionnaire. Pourquoi ? Précisément car elle est une secte et non pas un parti. Pour une secte, la participation aux luttes économiques syndicales n’est qu’une tactique dans la reconstruction du Parti, c’est-à-dire que ce n’est pas une lutte pour acquérir la direction révolutionnaire sur le mouvement ouvrier, mais la lutte pour acquérir les forces requises pour acquérir une telle direction (construire une direction politique). Autrement dit, ce n’est pas la lutte de l’avant-garde, mais la lutte pour être l’avant-garde. Les tâches à déduire de ces deux devoirs sont nécessairement très différentes !

    La lecture contemporaine dominante des directives définies pour les partis communistes les réduit non seulement à un économisme (elle en fait une interprétation unilatérale), mais elle oublie que cette tactique n’est pas et ne peut pas être identique pour les sectes communistes. Les sectes communistes doivent participer aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, dans et en dehors des syndicats, et ce dès maintenant. Mais ce devoir économique de participation des communistes est subordonné à leur devoir politique d’éducation et d’organisation du prolétariat, qui lui même est subordonné au devoir théorico-ideologique de lutte pour la théorie révolutionnaire dont a besoin le mouvement révolutionnaire (pour découvrir cette théorie et pour la défendre). Évidemment, ces luttes ne sont en pratique pas séparée, il est impossible d’avancer théoriquement et idéologiquement sans avancer dans la lutte (il n’y a pas une étape théorico-idéologique, puis politique, puis économique) mais si celle-ci est un ensemble indissociable (un tout unique, à la fois théorico-idéologique, politique et économique) il ne faut pas perdre de vu quel aspect est prioritaire sur un autre et les raisons qui motivent chaque action.

    Pourquoi la lutte théorico-idéologique est elle aujourd’hui prioritaire ? Parce que nous sommes à l’époque de la reconstruction du Parti : notre seule tâche prioritaire est la construction du Parti communiste. Or, cette tâche théorico-idéologique (pour la « ligne juste »), politique (d’éducation et d’organisation) et économique (de participation aux luttes spontanées) est principalement théorico-idéologique.

    La lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire jettent les fondations sur lesquelles peut être établie l’organisation de classe et de combat du prolétariat. La lutte politique est ensuite celle qui érige la structure du Parti, par un intense travail d’éducation (intellectuelle et pratique) et d’organisation révolutionnaire, qui ne fait finalement qu’appliquer ce qui a été déduit par la théorie et l’idéologie révolutionnaire. Donc, pas de lutte politique de construction du Parti qui n’est pas précédée d’une lutte théorico-idéologique correspondante.

    « Nous ne saurions nous battre dans le vide ou construire sur du sable. Pour être des communistes conséquents, il faut lutter pour toujours tendre vers les idées les plus justes et rejeter les idées fausses. Pour cela, il faut dégager le vrai du faux, mais il faut aussi agir ensuite dans le sens de la ligne révolutionnaire. Autrement, notre communisme ne peut être qu’inerte. Pour reconstruire le mouvement communiste et son arme — le Parti —, il faut d’abord reconstruire l’idéologie et la théorie, avec les outils de la lutte idéologique et théorique.

    […]

    Cette lutte idéologique contre toutes les formes que prend l’opportunisme, nous devons la mener dans notre organisation — entre camarades — et à l’échelle de notre mouvement — entre groupes. Cette lutte doit prendre la forme d’un débat capable de dévoiler les idées justes, de discerner les idées fausses, puis de rallier ces dernières aux idées justes ou de les isoler et les éliminer. Un tel processus est vital pour nous et le mouvement communiste, et ne peut ni être contourné ni bâclé : aucune hâte ni arrogance ne peut remplacer la vertu de la lutte des lignes.

    […]

    C’est derrière le refus de la lutte des lignes et du débat communiste que se cachent tous les opportunismes, qu’ils prennent l’apparence de la radicalité ou du réformisme. Ce n’est pas une option, soit on l’accepte et la mène avec endurance, soit l’on renonce à toute transformation radicale du monde en se coupant de la réalité, en s’enfermant dans ses dogmes et en se condamnant à la fuite en avant dans la dégénérescence. Pour éviter une telle gangrène, il faut donc garder une vie idéologique active et saine. »

    Lorsque Lénine écrit que « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », il ne fait ni une exagération ni une figure de style. Est-il possible d’agir sans savoir comment agir ? Est-il possible de savoir comment agir sans savoir pourquoi agir ? Est-il possible de savoir comment et pourquoi agir sans connaître l’expérience des actions passées et présentes ? Est-il possible d’interpréter ces expériences sans comprendre la réalité ? Ces questions peuvent-elles être répondues par des aphorismes ou des approximations ? Non. C’est tout le sens de la radicalité de « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

    Mais, répétons-le, pas de lutte théorico-idéologique qui ne peut être qu’intellectuelle (livresque) : la théorie et l’idéologie révolutionnaire ne se découvrent, ne se démontrent, ne se défendent et ne gagnent dans le mouvement communiste, que dans la pratique de la lutte des classes. Ce n’est que dans l’action qu’une idée s’empare des communistes et des masses, de sa formulation jusqu’à son application en passant par sa victoire sur les idées fausses.

    C’est la lutte théorico-idéologique qui est principale à l’époque de la construction du Parti (comprendre le monde pour le transformer), puis c’est la lutte politique qui est principale à l’époque de la lutte révolutionnaire (prendre et garder le pouvoir), et enfin c’est la lutte économique qui est principale à l’époque de la construction du socialisme (passer du mode de production capitaliste au mode de production communiste). Mais de la construction du Parti jusqu’au communisme, la qualité de la lutte prioritaire à mener (thérico-idéologique, économique ou politique) n’exclue jamais que cette qualité est une accumulation de quantité à la fois théorico-idéologique, politique et économique.

    La découverte de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire n’est pas un processus précédant la construction du Parti, mais dans celle-ci. À proprement parler, la théorie et l’idéologie révolutionnaire (la « ligne juste ») ne sont trouvées que dans le parti révolutionnaire. Tout comme le parti révolutionnaire, la théorie et l’idéologie révolutionnaire se révèlent et se définissent dans la révolution — dans la pratique.

    « […] Il n’y a pas d’une part la lutte pour trouver la ligne juste (qui serait finie) et d’autre part la lutte pour répandre et “montrer” cette ligne juste (qui elle serait en cours), car ces deux luttes ne sont en fait qu’une seule et même lutte pour la démonstration. Il n’y a aucun sens à vouloir faire l’un puis l’autre (une forme d’étapisme), car c’est un seul et même processus : l’on trouve et l’on convainc en démontrant, et ce autant que l’on est capable de démontrer.

    Le faux est un moment du vrai… mais il n’est pas le vrai ! Nous faisons pour cette raison le choix de l’humilité épistémologique, pour ne pas croire en des certitudes que nous n’avons pas encore les moyens de savoir justes avec suffisamment de confiance, et qui pourraient se révéler être des simples chimères au rasoir de l’expérience réelle. Nous réservons au Parti la tâche de réduire suffisamment les inconnues. »

    L’enjeu n’est donc pas et ne peut donc pas être de découvrir la théorie et l’idéologie révolutionnaire avant le parti révolutionnaire et la révolution. Mais pour construire un parti communiste qui soit le Parti communiste en puissance, il faut construire avec lui une ligne suffisamment juste (conforme à la réalité de l’expérience révolutionnaire) pour qu’elle soit la ligne juste en puissance. C’est cette lutte théorico-ideologique que les sectes communistes qui sont le mouvement communiste en France doivent continuer et achever dans la lutte des classes.

    Il est évident que cette ligne juste en puissance, qui doit rendre possible le passage d’une secte à un parti communiste, ne sera pas annoncée comme telle (comme un évangile). Ce saut qualitatif théorico-ideologique sera constaté dans la pratique. Pareillement, le passage de la tâche principale des communistes de la lutte théorico-ideologique à la lutte politique ne sera pas promulgué. Ce changement dans les priorités des communistes sera lui aussi constaté dans la pratique. C’est dans la lutte des classes (dans tous ses aspects, théorico-ideologique, politique et économique) que ces transformations se créent et s’observent.

    En résumé, la construction du Parti par les sectes communistes est à la fois une lutte théorico-ideologique, celle des lignes entre elles pour la victoire des idées justes sur les idées fausses, et une lutte politique, celle de l’éducation et de l’organisation des communistes et du prolétariat. Cette lutte théorico-ideologique et politique existe dans le mouvement communiste, mais aussi dans le mouvement ouvrier. Elle se mène donc sur le terrain de toutes les luttes spontanées du prolétariat, c’est à dire dans leurs luttes théorico-ideologique, politique et surtout économique (la forme principale de lutte spontanée du prolétariat). Ce processus est la conception d’un outil, intellectuellement et matériellement.

    La lutte théorico-ideologique, la lutte politique et la lutte économique des communistes sont simultanées et continues, jusqu’au communisme : aucune de ces luttes ne peut être isolée ou séparée (abstractisée). Idem, la lutte pour la théorie et l’idéologie révolutionnaire et la lutte pour le parti révolutionnaire ne sont qu’une seule et même lutte, jusqu’à la révolution. L’unicité de la lutte des classes dans le présent et dans le temps est indivisible, mais ses aspects et leurs relations se transforment.

    Tout communiste désire et lutte pour l’éducation et l’organisation d’une classe : le prolétariat. Autrement dit, tout communiste désire et lutte pour la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais pour réaliser une telle jonction, c’est-à-dire donner une organisation et une direction politique révolutionnaire au prolétariat, il faut d’abord que le mouvement communiste lui-même soit développé. Nous ne pouvons pas organiser et éduquer une classe sans être organisés et éduqués nous même. C’est tout ce qui nous manque aujourd’hui !

    Donc, tout communiste doit d’abord lutter pour l’éducation et l’organisation des communistes. Or, cette lutte à mener dans le mouvement communiste est une lutte théorico-ideologique et une lutte politique, avant d’être une lutte économique.

    Le prolétariat spontané, c’est à dire qui n’est pas organisé en avant-garde (un parti communiste) et doté d’une conscience de classe (la théorie et l’idéologie révolutionnaire), ne peut développer une lutte qu’économique et une conscience que syndicale (« trade-unioniste »). Donc, la création d’une avant-garde portant une conscience de classe ne peut pas se faire dans le mouvement spontané du prolétariat, mais seulement à l’extérieur de ce mouvement. L’avant-garde communiste ne peut venir s’appliquer au mouvement du prolétariat que déjà constitué comme tel, c’est-à-dire déjà organisé en parti politique et déjà conscient de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire.

    Il est impossible pour le parti de la classe ouvrière — le Parti — de ne pas être à la direction des syndicats ouvriers. La fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, doit se faire avec les syndicats : il faut que les syndicats (et les autres organisations de lutte du prolétariat) fusionnent avec le parti communiste, qu’ils soient intégrés dans celui-ci pour qu’il devienne le parti révolutionnaire. Mais si les communistes n’existent pas en parti communiste, alors tout effort de fusion n’est qu’un effort de dissolution — une liquidation syndicale.

    Toute jonction est vaine si elle est en fait une dilution de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire dans les masses ! La conscience révolutionnaire ne peut être qu’activement insufflée dans le prolétariat, pas passivement infusée. Le communisme doit gagner les masses en conservant toute sa radicalité et toute son exactitude, sans être ni vulgarisé (pour atteindre les masses) ni abâtardi (pour séduire les opportunistes).

    En conséquence, renoncer à l’organisation des communistes en avant-garde indépendante des luttes économiques spontanées, ou la négliger, ce n’est pas hâter la fusion du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, mais la retarder à l’infini ! Le mouvement communiste ne peut se conjoindre avec le mouvement ouvrier — non pas être absorbé par ce dernier — qu’en tant qu’avant-garde révolutionnaire (éduquée et organisée à cette fin). La jonction est bilatérale, ou n’est pas, ses deux composantes doivent être également développées.

    La fusion aboutit du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier, c’est la direction révolutionnaire du prolétariat par son parti révolutionnaire, donc la direction révolutionnaire des syndicats, en ce qu’ils sont l’expression la plus directe (spontanée) des intérêts du prolétariat. Une telle direction doit se développer organiquement entre le parti et la classe, l’un s’insufflant dans l’autre, c’est pour cela que nous parlons d’une « fusion » et non pas d’une contrainte imposée par le haut (le commandisme), mais elle doit aussi provenir d’un parti communiste déjà existant et déjà révolutionnaire dans son fond — il doit exister comme un tuteur pour sa classe.

    Voilà pourquoi la participation des sectes aux luttes économiques et aux syndicats est réformiste dans la forme et dans le fond : car le mouvement communiste n’est pas encore une avant-garde. Cette participation est nécessaire mais elle n’est pas révolutionnaire. La lutte politique révolutionnaire (dans le fond) y est embryonnaire, en potentiel seulement (elle n’est pas une direction révolutionnaire en puissance). Ce constat sur les luttes économiques, dont les luttes syndicales et écologiques, s’applique aussi aux luttes démocratiques, dont les luttes antifascistes. Sans parti d’avant garde, pas de politique révolutionnaire (dans le fond) dans les luttes en général.

    Le travail réellement révolutionnaire est ailleurs : dans la lutte théorico-idéologique et politique pour le Parti communiste. L’économisme en est son principal inhibiteur, pour deux raisons : il néglige le travail politique dans le prolétariat, mais il néglige surtout le travail théorico-ideologique et politique dans le mouvement communiste.

    La construction du Parti et le spontanéisme

    Ce que nous appelons ici le mouvementisme et l’immédiatisme ne sont que des déclinaisons particulières du spontanéisme qui prolifère dans notre contexte français contemporain.

    « Le déviationnisme mouvementiste — “la pratique pour la pratique” — est stérile, mais c’est bel et bien de la pratique militante que découle tout le reste. Sans elle, pas de tri entre idées justes et fausses, pas de formation à la lutte des classes ni de construction vers un plus haut niveau quantitatif et qualitatif du mouvement communiste. Néanmoins, le mouvementisme est une déviation commune qui peut prendre de nombreuses formes : courir derrière la dernière manifestation, “faire des trucs”, bouger pour exister, etc. Une de ses causes est la mauvaise compréhension de l’état présent du mouvement communiste, et donc de ses tâches principales et secondaires — où sont les priorités ? Nous possédons un temps et une énergie qui n’ont rien d’illimité, il faut les dépenser précautionneusement.

    Au-delà d’un manque de perspective, le mouvementisme est aussi une forme de performativité militante. Elle s’explique en général, premièrement, par l’attachement à des pratiques en tant que telles : suivre des routines et des normes militantes par habitude et comme fin en soi, sans qu’elles ne répondent à des objectifs définis. Et deuxièmement, par des espérances ne correspondant pas à l’état de la lutte des classes : “prendre ses rêves pour des réalités”, ne voir que ce que l’on veut voir, pour atteindre les conclusions que l’on veut avoir a priori. Ce mouvementisme performatif est entretenu par un biais des coûts induits (“j’ai trop sacrifié pour m’arrêter ici”, “si je continue, le résultat en vaudra le coup”), auquel s’ajoute parfois une intransigeance auto-flagellatrice, dérivée d’une honte de soi petite-bourgeoise (la recherche d’une repentance de classe).

    Un communiste conséquent doit voir clairement l’état présent du mouvement communiste, et en conclure que la tâche principale est de pérenniser nos forces, en vue de la reconstruction du Parti. Il ne faut pas confondre cet objectif avec une tentative vaine d’être comme le Parti avant le Parti. Essayer de préfigurer le Parti est un bon moyen de tendre vers lui, vers plus de justesse, mais il est impossible d’effectivement le préfigurer avec succès — on ne peut pas être le mini-Parti avant le Parti. Donc, si l’on doit construire sur la durée, il ne faut pas agir selon ce qu’il “faudrait faire” si nous étions le Parti, ou si la révolution s’annonçait, mais selon ce qu’il faut faire ici et maintenant, dans la situation concrète. Il ne faut pas confondre tâches immédiates et mode de pensée métaphysique : l’on doit agir au mieux tel que l’on est avec ce que l’on a, pas tel que l’on aimerait être avec ce que l’on aimerait avoir (confondre nos fantasmes avec la réalité).

    Il faut non seulement comprendre où est le principal, mais ensuite établir une stratégie correspondante, et s’y tenir. Cela va impliquer de faire des choix, selon un plan de long terme. Le mouvementisme est l’antithèse de cette logique : le mouvementisme est un liquidationnisme. »

    L’immédiatisme est une déviation qui consiste à refuser à la fois de devenir un parti réformiste et de s’astreindre à la construction du parti révolutionnaire. La déviation immédiatiste peut se résumer à la formule « tout, tout de suite ! ». L’immédiatisme se caractérise par un de facto rejet des stratégies de long terme, au profit de l’exigence de résultats immédiats, ou presque. Les questions théorico-idéologiques ou stratégiques compliqués ou insatisfaisantes (qui n’offrent pas de nouveaux débouchés ou de nouveaux gains à court terme) sont jugés inintéressantes, et repoussés à plus tard, ou à jamais.

    Immédiatisme et mouvementisme sont intimement liés, l’un étant la liquidation dans les perspectives de court terme, l’autre étant la liquidation dans les mouvements spontanés. Dans les deux cas, les tâches théorico-idéologiques et politiques de long terme, que sont par définition les tâches révolutionnaires, ne sont jamais opportunes : il y a toujours mieux à faire que de semer ce qui ne sera récolté qu’à l’aune d’années ou de décennies. L’immédiatisme et le mouvementisme peuvent être décrits comme des courts-termismes politiques, en tension entre leur phraséologie (la représentation révolutionnaire qu’ils ont d’eux-mêmes) et l’inconséquence de leur pratique (le réformisme dans la forme et dans le fond).

    L’immédiatisme ne va pas construire une tactique dans une stratégie, mais une stratégie selon une tactique. Pourquoi ? Car ce qui importe, ce sont les résultats immédiats, donc, la tactique dicte à la stratégie ce qu’elle doit être, pour qu’elle se plie à ce qui va rapporter le plus de victoires tactiques : la victoire stratégique ne vaut rien — la révolution devient un slogan vide, performatif, romantique, etc.

    Pour l’immédiatisme, qu’importe ce qui est accumulé, tant que cette accumulation est la plus fulgurante possible ! Le contenant est toujours plus important que le contenu. L’accumulation rapide d’une grande quantité de moyens et d’expérience réformiste est préférée à l’accumulation lente de quantité de moyens et d’expérience révolutionnaire. Pour résoudre la contradiction entre la pratique immédiatiste et ses discours pseudo-radicaux, l’immédiatisme distord la théorie révolutionnaire : la lutte politique communiste n’est plus quelque chose à construire ici et maintenant « à l’extérieur » des luttes économiques réformistes, mais quelque chose qui en serait issu naturellement — spontanément — à partir d’un certain degré de développement de celles-ci.

    L’immédiatisme et le mouvementisme interdisent tout plan systématique de long terme, car ils sont entièrement soumis aux aléas respectivement des gains immédiats et des mouvements spontanés. L’immédiatisme et le mouvementisme sont liés dans le spontanéisme, car les mouvements spontanés luttent pour des gains immédiats, et que les gains immédiats sont ceux des mouvements spontanés. Ils sont entièrement dépendants de ceux-ci pour exister et se développer à travers eux.

    Ainsi, dans leur spontanéisme, l’immédiatisme et le mouvementisme ont pour corollaire l’économisme. Quels sont les gains immédiats que recherchent les immédiatistes ? L’accumulation de moyens militants gagnés dans les luttes économiques et réformistes spontanées. Quels sont les mouvements spontanés sur lesquels se règle la pratique des mouvementistes ? Les mouvements spontanés économiques — quasi-exclusivement. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des variantes du spontanéisme, et le spontanéisme implique toujours la reddition économiste.

    Pour tenter d’échapper à leur marginalité et à leur faiblesse criante, certaines sectes communistes tentent d’adopter :

    « […] des formes semi-politiques, qui ne sont ni totalement à destination des masses, ni réservées à la formation de réels cadres communistes. Ces hybrides entre organisations “de masses” et “de cadres” ne remplissent aucun des deux rôles qu’ils se fixent, car restant trop inaccessibles pour les masses, et trop peu politiques pour former des cadres et augmenter qualitativement le niveau organisationnel, tactique et stratégique. Ces “entre-deux” veulent être une alternative (temporaire ou pérenne) à la reconstruction d’une organisation politique, dans tout son sens — le Parti —, mais le bilan de ces louvoiements ne fait qu’exposer en quoi cette reconstruction est toujours cruellement indispensable — une tâche immédiate nécessaire.

    Toutes ces voies ne sont que des échappatoires éphémères et stériles, pour se donner un moyen de se perpétuer et un sens, en l’absence de mouvement ouvrier offensif. Cependant, ce sont politiquement des impasses, d’autant plus qu’elles occupent désormais l’espace sur lequel doit croître le mouvement révolutionnaire renaissant. Ce sont des variantes d’immédiatisme, qui là non plus ne saisissent ni l’état, ni les tâches du mouvement communiste actuel. La voie la plus juste n’est pas la plus rapide, il faut l’arpenter comme un marathonien.

    La phobie du groupuscule est un des symptômes notables de l’immédiatisme : vouloir être “gros” tout de suite, qu’importe la fin à ces moyens (ou même le pouvoir réel de ces moyens). L’impatience face à la frustration inhérente à la condition sectaire est totalement compréhensible, mais l’endurer est un des devoirs du communiste. Sans patience, pas de construction, et pas de résultat : être opportuniste nombreux ce n’est qu’être naufragé sur un grand navire. »

    L’immédiatisme peut aussi se retrouver dans des attachements ou des complexes qui relèvent plus des affects liés à des images d’Épinal que des moyens déduits d’une analyse scientifique et stratégique de la situation présente :

    « Derrière les manifestations de syndicalisme et de para-syndicalisme, s’exprime parfois un ouvriérisme vulgaire (“le communisme c’est quand il y a des ouvriers”, “la lutte révolutionnaire c’est être dans les usines”). Ce fétichisme, conjugué à la pauvreté stratégique, est aussi un autre symptôme de performativité militante et de culpabilité petite-bourgeoise. »

    L’ouvriérisme petit-bourgeois est un paternalisme paradoxal : il faut « aller aux ouvriers » donc « se mettre au niveau des ouvriers » et ne surtout pas leur parler de chose qu’ils ne connaissent pas, c’est-à-dire de politique ! Pour ne pas prendre les ouvriers de haut, les petits bourgeois ouvriéristes ne leur apportent rien et se complaisent dans l’économisme. L’ouvriérisme petit-bourgeois, par peur du paternalisme petit-bourgeois, est un paternalisme petit-bourgeois.

    En résumé :

    « L’immédiatisme et le mouvementisme se recoupent dans leur opportunisme et leur liquidationnisme, et vont souvent de pair, car ils sont symptomatiques d’un manque ou d’une absence de stratégie. Or, il n’y a aucun sens à exister pour exister, ou pour attendre. Ils sont opportunistes, car ils oublient ou remettent à plus tard les objectifs de long terme, pour des modus vivendi au jour le jour, des objectifs temporaires et sans avenir. Ils sont liquidationnistes, car ce faisant ils compromettent la reconstruction du Parti en consumant les forces militantes sans direction vers un projet élaboré et réaliste. L’immédiatisme et le mouvementisme sont des obstacles dans la construction de l’organisation et de la lutte politique communiste. »

    Les liquidationnismes mouvementistes et immédiatistes sont selon nous des déviations spontanéistes très grave, car :

    « […] nous comprenons le défi actuel du mouvement communiste en France comme étant premièrement un problème d’ordre qualitatif : il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité) car nous ne sommes pas assez nombreux à être organisés (quantité), mais nous sommes encore incapables de sortir de l’impasse in fine car il n’y a pas assez de potentiels cadres communistes (qualité). Le Parti est le produit du mouvement communiste comme totalité, c’est un saut qualitatif qui correspond à un certain niveau d’accumulation, mais il est reconstruit “par le haut”, c’est-à-dire par les militantes et militants communistes les plus compétents et investis. L’urgence, c’est de mettre fin à la crise de l’encadrement communiste pour enfin reprendre le travail où notre mouvement l’a laissé au siècle dernier.

    Il y a une contradiction entre les forces militantes et l’encadrement militant. Son aspect principal est les forces militantes, qui en progressant quantitativement et qualitativement, intensifie sa contradiction avec son encadrement, c’est-à-dire la forme de l’engagement politique, ce qui transforme l’organisation militante (sa synthèse). Cependant, nous pensons que dans la période actuelle de sortie de crise organique, l’aspect principal de cette contradiction est devenu l’impasse dans l’encadrement — l’engagement amateur et l’absence de cadre — et que c’est donc en conséquence cet aspect qui empêche pour l’instant l’autre de se développer, et à terme une résolution de la contradiction présente. Nous possédons une échelle sectaire et une capacité d’action groupusculaire (non nulle, mais négligeable) qui sont en contradiction avec la qualité de l’encadrement dont nous avons besoin : professionnel. Or, il est difficile de créer cet encadrement au sein même de la condition sectaire, alors même qu’il est nécessaire pour s’en échapper. D’abord, car il faut proposer un projet suffisamment séduisant pour attirer des militantes et militants dévoués qui accepteraient de sacrifier leur vie pour ce que leur promet un petit groupe militant — un tel choix n’est audible comme « rationnel » que par une minorité de fanatiques. Ensuite, car il faut faire de ces cadres en puissance, des cadres en acte, en l’absence de cadres préexistants qui pourraient les former. Voilà tout le défi entre nous et la sortie de la condition sectaire

    Sans que les conditions subjectives n’occultent les conditions objectives, l’histoire des partis communistes permet de saisir l’importance première du haut niveau qualitatif des cadres communistes, dans les conditions de leur fondation et dans leur succès révolutionnaire. À titre indicatif, le Parti communiste de Chine a été fondé en 1921 par 54 membres. Le Parti communiste des Philippines, après le 1er mouvement de rectification, a lui été refondé en 1968 par 80 membres.

    La priorité de celles et ceux qui œuvrent à la reconstruction du Parti est donc de reconstituer son ossature et son système nerveux : ses cadres. Nous définissons le cadre communiste comme celui ou celle qui par ses compétences et son expérience est capable d’incarner la ligne communiste, c’est-à-dire d’agir, d’enseigner et de diriger en ce sens.

    L’éducation communiste est théorique (la compréhension du monde), idéologique (le rapport à soi et au monde — “l’accord entre la pensée et la sensation”), et politique (le conflit), et se fait dans la relation théorie-pratique (entre savoir et savoir-faire). La formation d’un cadre communiste doit le rendre apte à tous les travaux révolutionnaires, tant légaux qu’illégaux, et quotidiens qu’extrêmes. En ce sens, elle est aussi une préparation psychologique, physique et technique. L’acquisition des compétences théoriques, idéologiques et politiques de cadre est progressive et relative aux moyens concrets de notre situation concrète, mais la formation d’un cadre communiste est un tout — un bloc indivisible.

    Le cadre est la force communiste opérationnelle, sur tous les terrains et à tous les moments de la lutte des classes. Cela ne signifie pas qu’un cadre doit être bon partout, ou qu’il doit être partout en même temps : pour que chacun travail à son plein potentiel, les cadres doivent être spécialisés et en synergie entre eux. Cela signifie plutôt qu’un cadre doit être capable de remplir avec efficacité et fiabilité les rôles que le Parti et la révolution communiste exigent de lui.

    Tout le problème est donc de devoir créer des futurs cadres pour le Parti, alors que les cadres se créent dans le Parti. Car l’on devient cadre comme l’on forge une épée, dans le feu de la lutte des classes, il est aujourd’hui impossible sans Parti de former des cadres (l’on ne peut savoir et savoir-faire que ce que l’on peut faire). Mais car l’on veut reconstruire le Parti, il faut donc dès maintenant poser ses bases et cela passe par la formation de “proto-cadres” communistes, capables de remplir — de manière brouillonne et inexpérimentée — des rôles de cadre dans les organisations qui précèdent le Parti. […] »

    Le travail d’éducation et d’organisation révolutionnaire à mener dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, pour faire du mouvement communiste une avant-garde apte à fusionner avec le mouvement ouvrier, n’est autre que le travail pour former des (proto-)cadres communistes.

    Il est important de comprendre que si cette lutte théorico-idéologique et politique prend place dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, elle est bien à destination du mouvement communiste et non pas du mouvement ouvrier : son objet est le cadre communiste, pas le prolétariat révolutionnaire. Pourquoi ? Car le prolétariat spontané n’a pas besoin d’être « assisté » ou « accompagné » par les communistes, mais d’une avant-garde — une direction politique — que ces derniers ne peuvent pas encore incarner. Pourquoi, alors, cette lutte doit-elle nécessairement se faire aussi dans les luttes spontanées du prolétariat ? Car ce sont dans celles-ci que le mouvement communiste apprend et s’exerce à devenir une avant-garde. Les communistes s’éduquent et s’organisent dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier.

    Ceci étant dit, pour transformer des militants amateurs en cadres professionnalisés, les luttes économiques spontanées ne peuvent être et ne sont qu’une « première école ». La construction du Parti communiste se fait donc dans le mouvement communiste et le mouvement ouvrier, mais tant que le mouvement communiste n’est pas une avant-garde (un parti communiste), elle se fait principalement dans le mouvement communiste. Pourquoi ? Car dénué d’une avant-garde, qui ne peut provenir que du mouvement communiste, le mouvement ouvrier spontané stagne dans les luttes économiques syndicales : la « première école » n’est pas et ne peut pas être l’académie des révolutionnaires.

    L’avant-garde est donc forgée par les communistes dans le mouvement communiste, mais le mouvement communiste ne peut pas se détacher du mouvement ouvrier (raison pour laquelle l’avant-garde est construite principalement mais pas exclusivement dans le mouvement communiste). Ce n’est qu’avec un parti communiste, c’est-à-dire l’organisation politique de classe et de combat qui assume en pratique ses tâches révolutionnaires, que la lutte pour la révolution et le parti révolutionnaire se fait principalement en dehors du mouvement communiste, dans le mouvement ouvrier (la classe prolétaire). Autrement dit, la lutte du mouvement communiste se mène principalement dans le mouvement ouvrier seulement après que ce premier ait fusionné avec ce dernier (lorsque leur jonction est effective).

    La spontanéité réformiste économique et l’avant-garde révolutionnaire politique ont deux origines différentes : elles ne sont pas déconnectées, mais elles proviennent de dynamiques distinctes qui ne peuvent pas être amalgamées.

    En résumé, le mouvement communiste doit d’abord lutter principalement dans le mouvement communiste lui-même (s’éduquer et s’organiser), pour ensuite pouvoir lutter principalement dans le mouvement ouvrier (l’éduquer et l’organiser) avec un parti communiste. Ce n’est qu’ainsi, en tant qu’avant-garde révolutionnaire, que la lutte communiste dans le mouvement ouvrier peut-être révolutionnaire. Celle-ci est alors révolutionnaire dans son fond, car elle est la lutte effective pour la direction révolutionnaire du prolétariat.

    Concrètement, la constitution des communistes en parti communiste, c’est-à-dire en avant-garde révolutionnaire, c’est la formation de (proto-)cadres communistes. Ces cadres communistes ne se formeront pas à l’extérieur mais à l’intérieur du mouvement communiste, et c’est à eux et leur parti que revient le devoir de transformer le mouvement ouvrier (spontané et réformiste) en mouvement révolutionnaire, en s’y appliquant de l’extérieur. C’est ainsi que la classe prolétaire révolutionnaire en puissance peut devenir révolutionnaire en fait.

    L’éducation et l’organisation que doit connaître le mouvement communiste de lui-même et en lui même — en autonomie et de sa propre initiative — ne doivent donc évidemment pas être une copie des revendications, méthodes et structures qui existent déjà dans et pour les luttes économiques spontanées. Répliquer à l’extérieur des luttes économiques spontanées ce qu’elles font déjà ne présente aucun intérêt révolutionnaire. Les imiter revient in fine aussi à se limiter à leur réformisme et à se liquider. Toute la nécessité de l’éducation et de l’organisation des communistes à l’extérieur et indépendamment des luttes économiques, c’est de pouvoir se constituer en réelle avant-garde réellement révolutionnaire, en dehors du cadre réformiste qu’elles nous imposent dans la forme de nos revendications, de nos méthodes et de nos structures.

    L’erreur de l’éducation et de l’organisation livresque, c’est de ne pas saisir ce que l’éducation et l’organisation révolutionnaire à l’extérieur des luttes économiques spontanées doivent apporter au mouvement communiste, en confondant cette plus-value révolutionnaire avec l’adhésion à un canon hagiographique (la littérature sacrée ayant révélé la ligne juste) ou à une performativité militante (utiliser les bons mots dans le bon ordre pour parler « comme un communiste »). Si la formation communiste est intellectuelle, elle n’a rien d’intellectualiste. Former des cadres communistes, ce n’est pas former des intellectuels.

    L’éducation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, celle qui transforme un individu en communiste, c’est la préparation révolutionnaire : l’aptitude physique et psychologique, les compétences techniques et martiales, l’apprentissage du conflit et de la clandestinité, l’intégration profonde de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire, le tissage inextricable de la vie d’un individu dans celle de son organisation (un militantisme total et à vie), l’acquisition d’une discipline et d’une cohésion collective supérieure, etc. L’organisation révolutionnaire par et dans le mouvement communiste, c’est la constitution des communistes en corps pensant et agissant autonome, pour exprimer et défendre (matériellement) les intérêts les plus révolutionnaires du prolétariat, c’est-à-dire les plus généraux et de longs termes.

    L’éducation et l’organisation révolutionnaire ne peuvent pas exister dans les luttes économiques (syndicales et non-syndicales), pas tant que les communistes ne sont pas déjà éduqués et organisés dans un parti communiste — une avant garde révolutionnaire.

    Le parti de cadre et le parti de masse

    Ce que nous défendons ici, ce n’est ni plus ni moins que de prendre au sérieux le parti de communiste professionnel, tel que théorisé et défendu par Lénine. L’incisif de ses injonctions a été émoussé par l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste. Il faut rendre à la pensée de Lénine sa radicalité. Ce que nous proposons, ce n’est que de cesser de lire Lénine pour n’y trouver que ce que nous voulons y trouver, et de commencer à le lire pour nous reconnaître dans ce qu’il critique : Lénine nous parle aussi de nous-mêmes.

    Si le XXIsiècle en France est très différent du XXsiècle dans l’Empire russe, les lignes stratégiques que Lénine dessine ne sont pas obsolètes, mais portent toujours une universalité avec laquelle nous devons confronter la réalité actuelle de ce que nous sommes et de nos pratiques.

    La condition sectaire française, c’est notre kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), raison pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui dans notre propre contexte les égarements de jeunesse des sociaux-démocrates de Russie et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie : l’économisme et le spontanéisme. Ces déviations étaient le symptôme d’un mouvement communiste attardé dans l’Empire russe, et elles sont aujourd’hui les mêmes symptômes d’un mouvement communiste attardé en France. Ces liquidationnismes se déclinent différemment ici et maintenant que là-bas il y a un siècle, mais elles partagent une même essence sociale (des causes et des conséquences analogues).

    Le remède que nous préconisons, c’est la rupture avec nos préconceptions, nos habitudes et nos rituels de ce que devrait être le militantisme communiste, par leur confrontation avec un examen stratégique intransigeant et un bilan honnête de l’échec général de notre mouvement dans les dernières décennies (à reconstruire un parti communiste digne de ce nom). Pour cela, Lénine est un interlocuteur sévère mais juste. Ces préconceptions, habitudes et rituels — notamment syndicalistes et para-syndicalistes — ne sont que relatifs à une période de dégénérescence de notre mouvement, les produits d’une crise organique : la solution que nous cherchons, en tant que révolutionnaire, ne sera pas trouvée en eux mais dans leur dépassement.

    Dans Que faire ? (1902), Lénine répond aux problèmes posés par la kruzhkovshchina (« l’ère des petits cercles »), c’est-à-dire aux problèmes les plus préliminaires de la construction du Parti. Nous sommes dans une telle époque, aujourd’hui en France. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » (1920), Lénine répond aux problèmes posés par l’époque de la conquête du pouvoir politique par les partis communistes, c’est-à-dire aux problèmes de la fusion entre mouvement communiste et mouvement ouvrier (dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat) pour créer le parti révolutionnaire. Des enseignements universels peuvent être tirés des travaux de Lénine dans leur ensemble. Cependant, en 1902, Lénine s’attaque à des problèmes de stratégie qui nous sont communs, contemporains à nous communiste français du XXIsiècle, là où en 1920, Lénine s’attaque a des problèmes de stratégie qui ne se posent pas encore à notre mouvement, mais qui lui sont futurs.

    « La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviks), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées fausses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l’organisation des révolutionnaires professionnels.

    Maintenant de semblables déclarations produisent une impression franchement comique. Tout se passe comme si l’on voulait faire fi de toute une période du développement de notre parti, comme si l’on voulait oublier des conquêtes qui en leur temps n’ont pas été sans lutte, mais qui sont maintenant bien consolidées et ont joué un rôle utile.

    Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo-japonaise on accusait les Japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupés exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les Japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas “exagérément” inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation.

    Que faire ?, c’est le condensé de la tactique de l’lskra, de la politique d’organisation de l’Iskra en 1901 et en 1902. C’est exactement un “condensé” , ni plus ni moins. Quiconque veut se donner la peine de prendre connaissance de l’Iskra des années 1901 et 1902, ne peut manquer de s’en convaincre. Mais juger de ce condensé sans connaître et sans comprendre la lutte menée par l’Iskra contre le courant de l’économisme alors dominant, c’est tout bonnement discuter en l’air. L’Iskra s’est battue pour la création d’une organisation de révolutionnaires professionnels, elle s’est battue avec une particulière vigueur en 1901 et en 1902 ; elle a vaincu l’économisme qui dominait à l’époque, elle a mis sur pied cette organisation en 1903, elle l’a préservée, malgré la scission qui devait se produire par la suite entre partisans de l’Iskra, malgré tous les remous de la tempête, et cela pendant la durée entière de la révolution russe, de 1901‑1902 jusqu’en 1907.

    Or, à présent que la lutte pour cette organisation est depuis longtemps terminée, alors que les semailles ont été faites, que le grain a mûri, que la moisson est finie, voici que surgissent des gens qui clament : “on a donné une ampleur exagérée à l’idée d’organisation des révolutionnaires professionnels !”. N’est-ce pas ridicule ?

    Prenez toute la période prérévolutionnaire et l’ensemble des trente premiers mois de la révolution (1905‑1907), et faites la comparaison entre notre parti social‑démocrate et les autres partis sous le rapport de la cohésion, de l’organisation, de la continuité. Vous devez, sous ce rapport, reconnaître à notre parti une supériorité sur tous les autres, sur les cadets, sur les socialistes-révolutionnaires, etc., sans la moindre contestation possible. […]

    Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C’est l’organisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l’Iskra. Quiconque connaît bien l’histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de formation, celui-là n’a besoin que d’un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n’importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s’en convaincre, pour reconnaître immédiatement le vieux noyau, le noyau de base de ceux qui, avec le plus grand cœur, ont pris soin du parti et l’ont amené à maturité. Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social‑démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eût été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu’elle défend n’a de raison d’être qu’en liaison avec “la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat”. Mais l’aptitude objective maximale du prolétariat à se regrouper en une classe est réalisée par des êtres vivants, dans des formes d’organisation déterminées et pas autrement. Et nulle autre organisation que l’“Iskra” n’eût pu, dans nos conditions historiques, dans la Russie années 1900‑1905, créer un parti social‑démocrate tel que celui qui existe à l’heure actuelle. Le révolutionnaire professionnel a mené à bien l’œuvre qu’il avait à accomplir dans l’histoire du socialisme prolétarien russe. Cette œuvre qui a depuis longtemps dépassé le cadre étroit des “cercles” des années 1902‑1905, aucune force n’est aujourd’hui en mesure de la réduire à néant ; et les lamentations attardées des gens, qui accusent d’exagération ceux qui en leur temps devaient lutter pour assurer la préparation de l’accomplissement des tâches militantes, ne pourront amoindrir la portée des conquêtes déjà faites.

    Je viens de faire allusion au cadre étroit des cercles de l’époque de l’ancienne Iskra (à partir de la fin de l’année 1903, avec le n° 51, l’Iskra se tourna vers le menchévisme, proclamant qu’“entre l’ancienne et la nouvelle Iskra, y a un abîme”, paroles de Trotsky, dans une brochure approuvée par la direction menchevique de l’Iskra). Il convient de donner au lecteur d’aujourd’hui quelques mots d’explication au sujet de l’esprit qui régnait dans ces cercles. En lisant Que faire ? et la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière qui vient ensuite, le lecteur verra se dérouler devant lui la lutte passionnée, parfois haineuse et destructrice, des cercles se trouvant à l’étranger. Il est indéniable que cette lutte possède de nombreux aspects peu attrayants. Il est indéniable qu’elle est un phénomène possible seulement dans un mouvement ouvrier encore très jeune et manquant de maturité dans le pays en question. Il est indéniable que les militants du mouvement ouvrier actuel en Russie doivent rompre avec de nombreuses traditions établies dans les cercles, qu’ils doivent oublier et rejeter maintes mesquineries héritées de la vie des cercles et de leurs querelles, afin d’accomplir avec une vigueur redoublée les tâches présentes de la social-démocratie. Le renforcement du parti par des éléments prolétariens peut seul, en liaison avec une activité de masse au grand jour, extirper toutes les traces de la mentalité des cercles, héritage du passé qui n’a rien à voir avec les tâches actuelles. D’ailleurs, le passage au mode démocratique d’organisation du parti ouvrier, passage proclamé par les bolcheviks dans la Novaïa Jizn en novembre 1905 au moment même où venaient de se créer les conditions d’une activité au grand jour, ce passage constituait déjà au fond une rupture définitive avec ce qui était caduc dans l’héritage laissé par les cercles…

    Oui, “avec ce qui était caduc”, car il ne suffit pas de condamner la mentalité des cercles, il faut savoir en comprendre la signification en les replaçant dans les conditions particulières de l’époque. En leur temps les cercles étaient nécessaires, et ils jouèrent un rôle positif. Dans un pays autocratique en général, dans les conditions créées par toute l’histoire du mouvement révolutionnaire russe en particulier, le parti ouvrier socialiste ne pouvait se développer autrement qu’à partir des cercles. Ceux-ci, étroits, fermés, fondés presque toujours sur l’amitié personnelle d’un effectif très réduit, n’en constituèrent pas moins une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie. Mais à mesure que grandissait ce mouvement, se posait la tâche de regrouper ces cercles, de créer des liens solides entre eux, d’établir une succession. Or il n’était pas possible de résoudre ce problème sans créer une solide base opérationnelle “hors d’atteinte” de l’autocratie, c’est‑à‑dire à l’étranger. C’est donc par la force de la nécessité que naquirent les cercles à l’étranger. Aucun lien ne les réunissait et ils n’étaient pas soumis à l’autorité d’un parti russe. Ils ne pouvaient donc manquer d’avoir des optiques différentes quant aux tâches fondamentales du mouvement de cette époque, c’est-à-dire précisément quant à la manière dont devait être créée une base opérationnelle et dont ils devaient contribuer à la mise sur pied d’un parti commun. Dans de telles conditions les cercles ne pouvaient pas ne pas s’affronter. Aujourd’hui, quand nous regardons en arrière, nous voyons distinctement lequel d’entre ces cercles était à même de remplir la fonction de base opérationnelle, Mais alors, au début de l’activité des différents cercles, personne ne pouvait le dire et seule la lutte pouvait trancher la discussion. Parvus, on s’en souvient, accusa par la suite la vieille Iskra de mener un combat destructeur à l’encontre des cercles, et il prôna après coup une politique conciliatrice. Mais c’est facile à dire après coup, et le dire, c’est montrer qu’on n’a pas compris quelles étaient alors les conditions. En premier lieu, on ne disposait d’aucun critère permettant de juger de l’influence et du sérieux de tel ou tel cercle. Nombreux étaient ceux, maintenant oubliés, dont l’importance avait été exagérée, mais en leur temps ils voulaient par la lutte faire la preuve de leur droit à l’existence. En second lieu, les différends entre cercles résidaient dans l’orientation à donner à un travail alors encore nouveau. Je remarquai déjà à l’époque (dans Que faire ?) que les dissensions paraissaient minimes, mais qu’en réalité elles avaient une énorme importance, étant donné qu’avec l’apparition de nouvelles activités, avec l’apparition du mouvement social-démocrate, la définition du caractère général de ces activités et de ce mouvement se répercuterait très fortement sur la propagande, l’agitation et l’organisation. Toutes les discussions ultérieures entre social‑démocrates tournèrent autour de l’orientation à donner au travail politique du parti ouvrier dans tel ou tel cas particulier. Mais alors, les controverses portaient sur la définition des principes les plus généraux et des tâches fondamentales de toute politique social‑démocrate en général.

    Les cercles ont accompli leur mission et, à présent, ils ont, bien entendu, fait leur temps. Mais s’ils n’ont plus de raison d’être, c’est uniquement parce que leur lutte avait posé avec la plus vive acuité les questions les plus cruciales de la social‑démocratie, parce qu’elle les avait résolues dans un esprit révolutionnaire intransigeant, créant ainsi une base solide, rendant possible un travail de parti sur une large échelle. » (V. I. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907.)

    Lorsque Lénine préconise en 1902 la création d’une organisation d’avant-garde de cadres et de professionnels, et qu’il exhorte en 1920 à la constitution des partis communistes en parti de masse de classe du prolétariat, y a-t-il une contradiction ? Non, car Lénine critique des déviations différentes relatives à deux époques différentes du développement du mouvement communiste. En 1902, il lutte pour la création d’une avant-garde communiste (un parti de cadre), en 1920, il lutte pour que cette avant-garde communiste fusionne avec le mouvement ouvrier et devienne le parti révolutionnaire (un parti de masse et de classe). Sortir Que faire ? et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » de leur contexte, ce sont les abstractiser, donc, les vider de leur contenu. Les enseignements universels à tirer de ces documents ne peuvent être compris qu’en comprenant le contexte de leur rédaction (à quoi ils répondaient et à qui ils s’adressaient).

    Selon Lénine, tous les communistes du parti de cadre ne sont pas des professionnels de la révolution, mais tous les communistes du parti de cadre sont des cadres professionnalisés.

    Pas de parti de masse (et de classe) sans un parti de communistes professionnels (c’est-à-dire de cadre) dans lequel il peut émerger et sur lequel il peut croître. Il n’y a pas d’opposition entre le parti de cadre et le parti de masse, car le premier est la condition à la naissance du second, accouché dans la classe ouvrière.

    « En effet, à l’époque du capitalisme, quand les masses ouvrières sont soumises à une exploitation continue, et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers réside précisément dans le fait qu’ils ne peuvent toucher qu’une minorité de leur classe. Le parti politique ne peut rassembler qu’une minorité de la classe, de même que dans toute la société capitaliste les ouvriers réellement conscients ne sont qu’une minorité parmi les ouvriers. Force nous est donc de reconnaître que ce n’est que cette minorité consciente qui peut diriger les larges masses ouvrières et les entraîner avec elle. Et si le camarade Tanner dit qu’il est l’ennemi du parti, mais qu’il est en même temps pour que la minorité des ouvriers les mieux organisés et les plus révolutionnaires indique la voie à l’ensemble du prolétariat, je dis qu’en réalité il n’y a pas de différence entre nous. Qu’est‑ce que cette minorité organisée ? Si cette minorité est vraiment consciente, si elle sait entraîner les masses, si elle est capable de répondre à chaque question à l’ordre du jour, alors elle est, en réalité, le parti. Et si nous attachons tant d’importance à l’opinion de camarades comme Tanner qui sont les représentants d’un mouvement de masse, ce que l’on ne saurait dire, sans trop forcer les choses, des représentants du parti socialiste britannique, si ces camarades sont pour qu’il y ait une minorité qui lutte résolument pour la dictature du prolétariat et qui instruit les masses ouvrières dans cet esprit, cette minorité n’est pas autre chose, en réalité, que le parti. Le camarade Tanner dit que cette minorité doit organiser et entraîner avec elle toute la masse ouvrière. Si lui et les autres camarades du groupe Shop‑Stewards et de l’Union des ouvriers industriels du monde (I.W.W.) l’admettent — et nous constatons tous les jours dans nos conversations avec eux qu’ils l’admettent effectivement — s’ils approuvent cette situation où la minorité communiste consciente de la classe ouvrière entraîne avec elle le prolétariat, alors ils doivent convenir aussi que tel est le sens de toutes nos résolutions. Et alors, l’unique différence existant entre nous consiste seulement dans le fait qu’ils évitent le mot « parti » parce qu’il existe parmi les anglais une certaine prévention contre le parti politique. Ils ne se représentent pas un parti politique autrement qu’à l’image des partis de Gompers et de Henderson, des partis d’affairistes parlementaires, de traîtres à la classe ouvrière. S’ils ne voient le parlementarisme que tel qu’il existe aujourd’hui en Grande‑Bretagne ou en Amérique, alors, nous aussi, nous sommes les ennemis d’un tel parlementarisme et de partis politiques. Nous avons besoin de partis nouveaux, d’autres partis. Nous avons besoin de partis, qui soient constamment et effectivement liés aux masses et qui sachent diriger ces masses. » (V. I. Lénine, Rapport sur le rôle du Parti Communiste, 1920.)

    Ainsi, les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste présentées en 1921 par la IIIInternationale ne s’adressent non pas à des sectes communistes (des noyaux, cellules, cercles, etc., dispersés et en lutte), mais à des partis communistes. Les plus petits partis communistes de l’Internationale communiste à sa fondation étaient d’une envergure (quantitative et qualitative) incomparable aux sectes que nous sommes aujourd’hui en France. Encore une fois, croire les conditions objectives et subjectives du mouvement communiste français d’aujourd’hui et d’il y a un siècle analogue, c’est prendre ses rêves pour des réalités. Pour les plus immatures de ces partis, la tâche principale était alors déjà la transformation en parti de masse (la fusion avec le mouvement ouvrier), car ils étaient déjà des partis en force et en contenu.

    Pour caricaturer, retenir La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique, sans retenir Que faire ?, c’est le meilleur moyen de ne pas progresser. Ces premiers sont devenus pertinents à entendre car ce dernier a auparavant été écouté.

    Il ne faut pas se rendre coupable envers La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique de la même erreur que les mencheviks envers Que faire ? (que leur reproche Lénine) : vider les injonctions politiques de leur sens en les extrayant de leur contexte, pour les transformer en une métaphysique dogmatique — absurde — sans pouvoir transformateur sur la réalité. Selon la même logique qui conclut que Que faire ? ne parle pas de l’époque du parti communiste (la partiinost), La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » et les Thèses sur la tactique ne parlent pas de l’époque des sectes (la kruzhkovshchina). Si des leçons universelles s’appliquent dans les deux cas, les impératifs relatifs à un contexte ne s’appliquent pas dans un autre (l’on ne peut pas les transposer mécaniquement).

    La plus fondamentale erreur du mouvement communiste français contemporain, c’est de ne pas saisir la vérité élémentaire selon laquelle ce que l’on doit faire est déduit de ce que l’on peut faire, et ce que l’on peut faire est limité par ce que l’on est.

    Dans Thèses sur la tactique, l’Internationale communiste expose le cheminement que doivent prendre les partis communistes. Leur objectif commun est leur transformation en parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est le parti de classe, et le parti de classe est un parti de masse, donc le parti communiste doit devenir un parti de masse (s’il ne l’est pas déjà). Le parti de cadre doit donc lutter pour devenir un parti de masse. Le parti communiste accouché dans le mouvement communiste est un parti de cadre, et le parti révolutionnaire accouché dans le mouvement ouvrier (par la fusion) est un parti de masse. Le parti communiste de cadre doit donc lutter pour devenir un parti communiste de masse, et le parti communiste de masse doit donc lutter pour devenir le parti révolutionnaire, c’est à dire le parti de classe.

    Pourquoi un tel cheminement ? Car le parti de cadre, qui n’est qu’une direction marginale dans les masses, doit devenir la direction hégémonique dans les masses, ce qui est la première condition au parti révolutionnaire. En conquérant une telle direction dans les masses, le parti de cadre se transforme en parti de masse. Une direction révolutionnaire — qui caractérise le parti révolutionnnaire — ne peut donc être revendiquée que par un parti de masse. Un parti communiste n’est le parti révolutionnaire en puissance que s’il a réussi son entreprise de massification (qui lui est essentielle), sinon, il n’est le parti révolutionnaire en puissance qu’en potentiel. Le « vrai » parti communiste est un parti de masse. Si un parti de masse n’est pas toujours le parti de classe, tous les partis révolutionnaires sont des partis de classe, et tous les partis de classe sont des partis de masse. Un parti communiste de masse peut devenir un parti de classe dans une situation révolutionnaire, en cela il est déjà le parti révolutionnaire en puissance (avant d’être le parti de classe en fait), mais ce n’est pas le cas d’un parti de cadre (il n’est pas encore le parti révolutionnaire en puissance).

    Ces Thèses sur la tactique explicitent également très distinctement quel est le rôle que doivent assumer les partis communistes dans les masses et leurs organisations, notamment les syndicats :

    « Dès le premier jour de sa fondation, l’Internationale communiste s’est donnée pour but, clairement et sans équivoque, non pas de former de petites sectes communistes cherchant à exercer leur influence sur les masses ouvrières uniquement par l’agitation et la propagande, mais de prendre part à la lutte des masses ouvrières, de guider cette lutte dans le sens communiste et de constituer dans le processus du combat de grands partis communistes révolutionnaires.

    Déjà au cours de sa première année d’existence, l’Internationale communiste a répudié les tendances sectaires en prescrivant aux partis affiliés, si petits fussent-ils, de collaborer aux syndicats, de participer à vaincre leur bureaucratie réactionnaire de l’intérieur même des syndicats et de les transformer en organisations révolutionnaires des masses prolétariennes, en instruments de combat. […] » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrit ici l’Internationale communiste, c’est la lutte du parti communiste pour devenir un parti de masse, c’est-à-dire la lutte pour devenir une direction politique de plus en plus importante dans les masses (jusqu’à devenir une direction politique hégémonique dans celles-ci, c’est-à-dire le parti de classe).

    Ce rôle de direction politique dans les masses — que nous avons déjà exposé — est hors de portée des sectes communistes. Car elles sont inapte à mener une politique « révolutionnaire dans le fond » dans les masses et les syndicats, elles ne doivent pas s’attribuer des devoirs qui leur sont inaccessibles et qui ne leur reviennent pas, mais se rendre aptes à les remplir : construire un parti communiste de cadres professionnels, qui lui pourra assumer ce rôle.

    C’est à remplir ce devoir, celui relatif à notre époque de construction d’un parti vers le Parti, que le mouvement communiste français échoue depuis plusieurs décennies. L’ironie la plus cynique étant que c’est souvent au nom du Parti communiste que la reconstruction du Parti communiste est liquidée dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Non seulement les Thèses sur la tactique sont relatives à un contexte qui n’est pas analogue au notre, mais celles-ci préviennent elle-même du risque de prescrire une stratégie homogène à des contextes hétérogènes. Des principes ne sont universels que si et dans la mesure où leur contexte particulier est universel (un mode de production, une situation historique, une tâche stratégique, etc.). L’universalité qui peut toujours être trouvée dans le particulier, n’est toujours que relative à l’universalité de ce particulier. La compréhension et l’application d’une stratégie révolutionnaire n’est pas différente.

    Les Thèses sur la tactique distinguent les consignes adressées à l’ensemble des partis communistes de celles adressées au Parti communiste unifié d’Amérique et au Parti communiste d’Angleterre, particulièrement attardés dans leur développement.

    « Dans cette voie menant à la formation de partis communistes de masses, l’Internationale communiste n’est pas allée suffisamment loin partout. Et même dans deux des pays les plus importants du capitalisme victorieux elle a encore tout à faire dans ce domaine.

    Aux États-Unis, dans l’Amérique du Nord, dans lesquels déjà avant la guerre pour des raisons historiques, il n’existait aucun mouvement révolutionnaire de quelque ampleur, les communistes ont toujours devant eux les tâches primordiales les plus simples : la formation d’un noyau communiste et son rattachement aux masses ouvrières. […] Conscient du danger qui le menace d’une radicalisation du mouvement ouvrier et de l’influence de ce mouvement par les communistes, le capital américain essaie de briser le jeune mouvement communiste par des persécutions barbares, de l’anéantir et de le contraindre à l’illégalité, dans laquelle, pense-t-il, ce mouvement, sans contact avec les masses, dégénérerait en une secte de propagande et se dessécherait.

    L’Internationale communiste attire l’attention du Parti communiste unifié d’Amérique sur le fait que l’organisation illégale ne doit constituer qu’un terrain de rassemblement, de clarification, pour les forces communistes les plus actives, mais que le Parti unifié a le devoir de tenter tous les moyens et toutes les voies pour sortir de ses organisations illégales et atteindre les grandes masses ouvrières en fermentation ; qu’il a le devoir de trouver les formes et les voies propres à concentrer politiquement ces masses dans leur vie publique en vue de la lutte contre le capital américain. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Le Parti communiste unifié d’Amérique dont parle en ces termes l’Internationale communiste, n’était pas un groupe de quelques centaines ou quelques milliers de membres, mais de 20 000 à 40 000 adhérents (pour un pays de 106 millions d’habitants). Pourtant, aux yeux de l’Internationale communiste, son retard sur les autres partis communistes était tel que son ordre du jour était « les tâches primordiales les plus simples ».

    Concernant le Parti communiste d’Angleterre, lui-même d’une taille de 4 000 adhérents (pour un pays de 44 millions d’habitants), l’Internationale communiste poursuit :

    « Le mouvement communiste anglais, lui non plus, n’a pas encore réussi, malgré la concentration de ses forces en un Parti communiste uni, à devenir un parti de masses.

    […]

    La première et principale tâche du Parti communiste d’Angleterre est de devenir un Parti de masses. Les communistes anglais doivent se placer de plus en plus fermement sur le terrain du mouvement de masses existant en fait et se développant sans cesse ; ils doivent pénétrer dans toutes les particularités concrètes de ce mouvement et faire des revendications isolées ou partielles des ouvriers le point de départ de leur propre agitation et de leur propagande inlassable et énergique.

    Le puissant mouvement gréviste met à l’épreuve, aux yeux de centaines de milliers et de millions d’ouvriers le degré de capacité, de fidélité, de constance et de conscience des trade-unions et de leurs chefs. Dans ces conditions, l’action des communistes au sein des syndicats acquiert une importance décisive. Aucune critique du Parti, venant du dehors, ne saurait, même dans une mesure éloignée, exercer sur les masses une influence semblable à celle qui peut être exercée par le travail quotidien et constant des noyaux communistes dans les syndicats, par le travail tendant à démasquer et à discréditer les traîtres et les bourgeois du trade-unionisme, qui en Angleterre plus encore que dans tout autre pays, sont le jouet politique du capital.

    Si, dans d’autres pays, la tâche des partis communistes devenus partis de masses consiste dans une importante mesure à prendre l’initiative d’actions de masses, en Angleterre la tâche du Parti communiste consiste avant tout, sur la base des actions de masses qui se développent en fait, à montrer par son propre exemple et à prouver que les communistes sont capables d’exprimer justement et courageusement les intérêts, les besoins et les sentiments de ces masses. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Une secte communiste doit être liée aux masses pour se transformer en parti communiste, et un parti communiste doit devenir un parti de masse pour se transformer en parti révolutionnaire. Mais le degré de jonction du mouvement communiste avec le mouvement ouvrier doit correspondre au degré de développement révolutionnaire du mouvement communiste et du mouvement ouvrier. Dans la création d’un parti communiste, il ne peut donc y avoir « rattachement aux masses ouvrières » que dans la proportion où il y a déjà « formation d’un noyau communiste » de cadre professionnel !

    Les tâches du Parti communiste unifié d’Amérique et du Parti communiste d’Angleterre ne sont ainsi pas identiques à celle des autres partis communistes de l’Internationale communiste, car leurs niveaux de développement ne sont pas identiques à ceux des autres partis de l’Internationale communiste. La tactique n’est jamais un impératif « absolu », elle n’est que la solution concrète à un problème concret dans une situation concrète.

    Si le Parti communiste unifié d’Amérique et le Parti communiste d’Angleterre étaient bien considérés comme des partis communistes, leur niveau de développement était déterminé par L’Internationale communiste comme suffisamment faible pour que leur tâche ne soit pas la direction révolutionnaire elle-même. Ces partis devaient d’abord affermir leur caractère d’avant-garde et acquérir une direction politique dans les masses (de moins en moins marginale, de plus en plus hégémonique) en devenant des partis de masse.

    Aux partis de cadre, l’Internationale communiste dit « devenez une direction dans les masses, devenez des partis de masse », et aux partis de masse, l’Internationale communiste dit « devenez une direction hégémonique dans les masses, devenez des partis révolutionnaires ». Entre un parti de masse et le parti révolutionnaire, il reste au parti de masse de devenir le parti de classe — le seul parti à la direction de l’ensemble de la classe ouvrière.

    Comme il a déjà été répété, une direction dans les masses ne suffit pas pour prétendre au statut de parti révolutionnaire : pour cela, cette direction doit être hégémonique et offensive. La lutte des partis de masse dans les masses n’est donc pas finit, mais toujours vivante, d’une part pour conquérir l’hégémonie (la direction sans partage sur la classe), et d’autre part pour préparer l’action révolutionnaire. Selon l’Internationale communiste, la lutte pour le parti révolutionnaire est donc aussi la lutte du parti de masse pour devenir le parti de classe : la fusion la plus achevée entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, entre le parti et la classe. Le parti révolutionnaire est donc un parti de masse de classe.

    Au sujet du Parti communiste français, alors déjà un parti de masse, l’Internationale communiste note :

    « L’agitation pratique doit prendre un caractère beaucoup plus concentré, plus tendu et plus énergique. Elle ne doit pas se disperser à travers les situations et les combinaisons changeantes et variables de la politique quotidienne. De tous les événements petits ou grands, elle doit toujours tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées. Ce n’est qu’à la condition d’observer cette attitude véritablement révolutionnaire que le Parti communiste cessera de paraître — et d’être en réalité — une simple aile gauche de ce bloc radical longuettiste qui offre avec une insistance et un succès de plus en plus grands ses services à la société bourgeoise pour la protéger des ébranlements qui s’annoncent en France, avec une logique inflexible. Abstraction faite de la question de savoir si ces événement révolutionnaires décisifs arriveront plus ou moins tôt, un Parti communiste moralement éduqué, entièrement pénétré de volonté révolutionnaire, trouvera la possibilité, même dans l’époque actuelle de préparation, de mobiliser les masses ouvrières sur le terrain politique et économique et de donner à leur lutte un caractère plus clair et plus vaste.

    […]

    Renforcer la liaison du Parti avec les masses, c’est avant tout le rattacher plus étroitement aux syndicats. Le but ne consiste point du tout à ce que les syndicats soient soumis mécaniquement et extérieurement au Parti et renoncent à l’autonomie découlant nécessairement du caractère de leur action : il consiste à ce que les éléments véritablement révolutionnaires réunis dans le Parti communiste donnent, dans le cadre même des syndicats, une tendance correspondant au intérêts communs du prolétariat, luttant pour la conquête du pouvoir.

    En considération de ce fait, le Parti communiste français doit faire la critique, sous une forme amicale mais décisive et claire, de toutes les tendances anarchistes-syndicalistes qui repoussent la dictature du prolétariat et la nécessité d’une union de son avant-garde en une organisation dirigeante, centralisée, c’est-à-dire en un Parti communiste, ainsi que de toutes les tendances syndicalistes transitoires qui, sous le manteau de la charte d’Amiens, élaborée huit ans avant la guerre, ne sauraient plus donner aujourd’hui une réponse claire et nette aux questions essentielles de l’époque nouvelle d’après-guerre.

    La haine qui se manifeste dans le syndicalisme français contre l’esprit de caste politique est avant tout une haine bien justifiée contre les parlementaires “socialistes-traditionnels”. Mais le caractère purement révolutionnaire du Parti communiste lui donne la possibilité de faire comprendre à tous les éléments révolutionnaires la nécessité du groupement politique dans le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

    La fusion du groupement syndicaliste révolutionnaire avec l’organisation communiste dans son ensemble est une condition nécessaire et indispensable à toute lutte sérieuse du prolétariat français.

    L’on ne parviendra à surmonter et à écarter les tendances vers l’action prématurée et à vaincre l’imprécision de principes et le séparatisme d’organisation des syndicalistes-révolutionnaires que lorsque le Parti lui-même, comme nous l’avons dit plus haut, sera devenu, en traitant de façon vraiment révolutionnaire toute question de la vie et de la lutte quotidienne des masses ouvrières françaises, un centre d’attraction pour elles. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    L’Internationale communiste poursuit :

    « Le Parti communiste unifié d’Allemagne, né de l’union du groupe Spartacus avec les masses ouvrières des Indépendants de gauche, quoique étant déjà un grand Parti de masses, a la mission immense d’augmenter son influence sur les grandes masses, de renforcer les organisations de masses prolétariennes, de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale, et de deviner, dans les luttes futures du prolétariat, les chefs des mouvements de masses. Cette tâche principale du Parti exige qu’il y applique tous ses efforts d’adaptation, de propagande et d’organisation, qu’il tâche de conquérir les sympathies de la majorité du prolétariat, sans laquelle, étant donné la puissance du capital allemand, aucune victoire du communisme n’est possible en Allemagne. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    En résumé :

    « Les Partis de l’Internationale communiste deviendront des Partis de masses révolutionnaires, s’ils savent vaincre l’opportunisme, ses survivances et ses traditions, dans leurs propres rangs, en cherchant à se lier étroitement aux masses ouvrières combattantes, en puisant leurs buts dans les luttes pratiques du prolétariat, en repoussant au cours de ces luttes aussi bien la politique opportuniste de l’aplanissement et de l’effacement des antagonismes insurmontables que les phrases révolutionnaires qui empêchent de voir le rapport réel des forces et les véritables difficultés du combat. Les partis communistes sont nés de la scission des anciens partis social-démocrates. Cette scission résulte du fait que ces partis ont trahi pendant la guerre par une alliance avec la bourgeoisie ou par une politique hésitante cherchant à éviter toute lutte. Les principes des partis communistes forment le seul terrain sur lequel les masses ouvrières pourraient à nouveau se réunir, car ces principes expriment les besoins de la lutte du prolétariat. Et puisqu’il en est donc ainsi, ce sont actuellement les partis et les tendances social-démocrates et centristes qui représentent la division et le morcellement du prolétariat, tandis que les partis communistes constituent un élément d’union. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ce que décrivent ici les Thèses sur la tactique, c’est la lutte du parti de masse pour devenir le parti révolutionnaire, pour que sa direction politique devienne une direction révolutionnaire (sans partage sur la classe ouvrière, et offensive).

    La lutte pour devenir le parti révolutionnaire et pour devenir un parti de masse, ne sont pas séparés : le parti communiste est le parti révolutionnaire lorsque sa direction politique (« réformiste dans la forme révolutionnaire dans le fond ») devient une direction révolutionnaire (dans la forme et le fond), et une direction politique peut devenir une direction révolutionnaire lorsqu’elle est hégémonique, donc quand le parti communiste est un parti de masse suffisamment aboutis — le parti de classe. Mais dans cette lutte, il faut différencier la conquête d’une direction politique hégémonique — la transformation en parti de masse et de classe — et la conquête d’une direction révolutionnaire — la révolution. Pour l’Internationale communiste, la transformation en parti de masse et de classe est un préalable à la transformation en parti révolutionnaire.

    Si nous défendons que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité — elles sont toujours vraies un siècle après leurs formulations — nous ne pouvons tenir une telle position qu’en précisant que les Thèses sur la tactique de l’Internationale communiste conservent toute leur validité dans les conditions qu’elles exposent elle-même. Ceux qui défendent les Thèses sur la tactique comme une énumération d’absolu n’ont souvent qu’une compréhension unilatérale de celles-ci. Ce qui est retenu, c’est la nécessité immédiate et impérieuse de lutter pour devenir un parti de masse, et donc de s’investir en priorité dans les syndicats. Ce qui est oublié, c’est tout ce qui crée cette nécessité ! Les Thèses sur la tactique n’expriment pas des injonctions de principe, générales, mais des moyens à des fins, qui sont elles-mêmes des moyens pour une fin — la révolution communiste. Ce sont ces fins qui ont été oubliées par des lectures superficielles ou opportunistes.

    Quelles sont les fins des Thèses sur la tactique, qui requièrent pour leur réalisation des partis de masse puissants ?

    « Les Partis communistes ne peuvent se développer que dans la lutte. Même les plus petits des partis communistes ne doivent pas se borner à la simple propagande et à l’agitation. Ils doivent constituer, dans toutes les organisations de masses du prolétariat, l’avant-garde qui montre aux masses retardataires, hésitantes — en formulant pour elles des buts concrets de combat, en les incitant à lutter pour réclamer leur besoins vitaux — comment il faut mener la bataille et qui par là leur révèle la traîtrise de tous les partis non communistes. C’est seulement à condition de savoir se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats, que les partis communistes peuvent gagner effectivement les grandes masses prolétariennes à la lutte pour la dictature.

    Toute l’agitation et la propagande, toute l’action du Parti communiste doivent être pénétrées de ce sentiment que, sur le terrain du capitalisme, aucune amélioration durable de la situation de la masse du prolétariat n’est possible ; que seul le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État capitaliste permettront de travailler à améliorer la situation de la classe ouvrière et à restaurer l’économie nationale ruinée par le capitalisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.

    Dans la mesure où la lutte pour ces revendications embrasse et mobilise des masses de plus en plus grandes, dans la mesure où cette lutte oppose les besoins vitaux des masses aux besoins vitaux de la société capitaliste, la classe ouvrière prendra conscience de cette vérité que si elle veut vivre, le capitalisme doit mourir. Cette constatation fera naître en elle la volonté de combattre pour la dictature. C’est la tâche des Partis communistes d’élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles. […] Dans la mesure où les luttes pour des revendications partielles, où les luttes partielles des divers groupes d’ouvriers grandissent en une lutte générale de la classe ouvrière contre le capitalisme, le Parti communiste a le devoir de proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « […] Le Parti communiste, comme représentant de l’intérêt général de la classe ouvrière, ne saurait se borner à reconnaître et à faire valoir par la propagande cet intérêt commun. Il ne peut représenter efficacement cet intérêt général qu’en menant dans certaines circonstances le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    « Le caractère de la période de transition fait un devoir à tous les partis communistes d’élever au plus haut point leur esprit de combativité. Chaque combat isolé peut aboutir à un combat pour le pouvoir. Le Parti ne peut acquérir ce mordant nécessaire que s’il donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir. Les organes et les manifestes du Parti communiste ne doivent pas être des publications académiques qui cherchent à prouver théoriquement la justesse du communisme ; ils doivent être des cris d’appel à la révolution prolétarienne. L’action des communistes dans les parlements ne doit pas tendre à discuter avec l’ennemi ou à le persuader, mais à le démasquer sans réserve et sans merci, à démasquer les agents de la bourgeoisie, à secouer la volonté de combat des masses ouvrières et à amener les couches petites-bourgeoises, semi-prolétariennes du peuple à se joindre au prolétariat. Notre travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines. Ce n’est que lorsque le Parti, dans toutes ses manifestations de vie et dans toutes ses formes d’organisation, sera la volonté de combat faite corps, qu’il sera en mesure d’accomplir sa mission dans les moments où les conditions nécessaires à de plus grandes actions combatives seront réunies.

    Là où le Parti communiste représente une force massive, où son influence s’étend au-delà des cadres de ses organisations propres de Parti, sur les larges masses ouvrières, il a le devoir d’inciter par l’action les masses ouvrières au combat. De grands Partis de masses ne sauraient se contenter de critiquer la carence d’autres Partis et d’opposer les revendications communistes aux leurs. C’est sur eux, en tant que partis des masses, que repose la responsabilité du développement de la révolution. Là où la situation des masses ouvrières devient de plus en plus intolérable, les Partis communistes doivent tout essayer pour porter les masses ouvrières à défendre leurs intérêts par la lutte. En présence de ce fait qu’en Europe occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, où par conséquent on ne saurait compter jusqu’à nouvel ordre sur des mouvements spontanés que dans des cas très rares, les Partis communistes ont le devoir, en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat, et si les Partis non communistes sont contraints de participer à ce combat, la tâche des communistes consiste à préparer d’avance les masses ouvrières à une trahison possible de la part de Partis non communistes pendant l’une des phases ultérieures du combat, à tendre le plus possible la situation et à l’aggraver afin d’être capable de continuer le combat, le cas échéant, sans les autres Partis (voir la lettre ouverte du V.K.P.D., qui peut servir de point de départ exemplaire pour d’autres actions). Si la pression du Parti communiste dans les syndicats et dans la presse ne suffit pas pour entraîner le prolétariat au combat sur un front unique, c’est alors le devoir du Parti communiste d’essayer d’entraîner tout seul de grandes fractions des masses ouvrières. Cette politique indépendante consistant à faire défendre les intérêts vitaux du prolétariat par sa fraction la plus consciente et la plus active ne sera couronnée de succès, ne réussira à secouer les masses retardataires que si les buts du combat découlant de la situation concrète, sont compréhensibles aux larges masses, et si ces masses voient dans ces buts leurs buts propres, tout en n’étant pas encore capables de combattre pour eux.

    Le Parti communiste ne doit cependant pas se borner à défendre le prolétariat contre les dangers qui le menacent, à parer les coups destinés aux masses ouvrières. Le Parti communiste est, dans la période de la révolution mondiale, de par son essence même, un Parti d’attaque, un Parti d’assaut contre la société capitaliste ; il a pour devoir, dès qu’une lutte défensive prend contre la société capitaliste, de la profondeur et de l’ampleur, de l’agrandir en une offensive. Le Parti a de plus le devoir de tout faire pour conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive, là où les conditions favorables sont données.

    Celui qui s’oppose en principe à la politique de l’offensive contre la société capitaliste viole les directives du communisme. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la tactique », 1921.)

    Ci-dessus, l’Internationale communiste expose les raisons pour lesquelles les partis communistes doivent être des partis de masse (et de classe) pour devenir des partis révolutionnaires, et quel doit être le contenu de leur direction politique dans les masses (pour que celle-ci soit authentiquement communiste, c’est-à-dire une direction révolutionnaire en puissance).

    L’entreprise à laquelle l’Internationale communiste appelle les partis communistes dans ses Thèses sur la tactique n’est rien de moins que de mener une politique « révolutionnaire dans le fond » systématique, planifiée et acharnée.

    Premièrement, « de conquérir les syndicats, de briser l’influence du Parti social-démocrate et de la bureaucratie syndicale », qu’il « révèle la traîtrise de tous les partis non communistes » et mène « le gros même de la masse ouvrière la plus opprimée et la plus appauvrie au combat contre la résistance de l’aristocratie ouvrière » pour « vaincre l’opportunisme ».

    Deuxièmement, de systématiquement « tirer les mêmes conclusions fondamentales révolutionnaires et les inculquer aux masses ouvrières même les plus arriérées », qu’il « donne à l’ensemble de sa propagande le caractère d’une attaque passionnée contre la société capitaliste, s’il sait dans cette agitation se lier aux plus larges masses du peuple, s’il sait leur parler de façon qu’elles puissent acquérir la conviction d’être sous la direction d’une avant-garde luttant effectivement pour le pouvoir », et que le « travail d’organisation dans les syndicats comme dans les Partis ne doit pas viser à une construction mécanique, à une augmentation numérique de nos rangs ; il doit être pénétré du sentiment des luttes prochaines ».

    Et troisièmement, d’« élargir les luttes qui se développent au nom de ces revendications concrètes, de les approfondir et de les relier entre elles », de « proposer des mots d’ordre plus élevés et plus généraux, jusque et y compris celui du renversement direct de l’adversaire » selon « un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne », de « se mettre à la tête du prolétariat dans tous ses combats, et de provoquer ces combats » de « conduire d’emblée les masses ouvrières à cette offensive », et « en usant de toute leur influence dans les syndicats, en augmentant leur pression sur les autres Partis qui s’appuient sur les masses ouvrières, de chercher à obtenir un déclenchement général du combat pour les intérêts immédiats du prolétariat ».

    L’Internationale communiste donne donc comme devoir aux partis communistes de masse de défaire l’opportunisme sur tous les terrains (notamment les syndicats) et d’éduquer et de diriger le prolétariat, selon un plan systématique résolument offensif. Ces conditions sont celles qui doivent faire du parti de masse le parti de classe et le parti révolutionnaire.

    Ces fins sont la raison d’être des Thèses sur la tactique, ce n’est que dans leur réalisation que les impératifs qu’elles édictent trouvent leur sens révolutionnaire.

    Nous posons donc une question simple : ces fins sont-elles aujourd’hui réalisées ou réalisables ? La réponse univoque est : « non ».

    Cette question en implique une seconde : si ces fins ne sont pas réalisées et ne sont pas réalisables, alors les moyens assignés à ces fins sont-ils effectifs ?

    Pourquoi est-ce que la stratégie de conquête des masses et des syndicats serait toujours effective dans notre situation actuelle où les objectifs qui justifient cette stratégie ne sont ni réalisés ni réalisables ? Si les moyens indiqués dans Thèses sur la tactique sont toujours effectifs (la conquête des masses et des syndicats), alors pourquoi leurs fins ne sont-elles pas effectives elles aussi ? Où est la défaite de l’opportunisme et l’éducation et la direction du prolétariat vers la révolution, selon un plan systématique et offensif ?

    Poser une telle question paraît ridicule, car une telle question est ridicule aujourd’hui en France (dans la situation d’anémie extrême du mouvement communiste). Pourtant, ce qui est bien plus ridicule que cette question, c’est de ne pas comprendre que la prescription d’un moyen (une action engagée) n’est valable qu’autant que la vérification de sa fin est valable (un effet voulu). Or, la relation de causalité entre les moyens et les fins, qui justifient ces moyens, ne se vérifie pas aujourd’hui en France. Les actions engagées et préconisées ne rencontrent pas leurs effets escomptés.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valides que dans la mesure où les conditions qu’elles posent sont valides : la réalisation d’une politique révolutionnaire (dans le fond) par un parti communiste. Les Thèses sur la tactique ne peuvent pas être divisées entre d’une part les moyens et d’autre part les fins. Les moyens et les fins sont inextricablement liés dans une relation de causalité ! Les moyens des Thèses sur la tactique ne sont applicables et juste aujourd’hui que pour leurs fins. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer des moyens qui ne réalisent pas et ne peuvent pas réaliser leurs fins. Or, car les fins ne sont ni réalisées ni réalisables (dans notre situation concrète), leurs moyens ne s’appliquent pas et ne sont pas justes (dans notre situation concrète).

    Vouloir appliquer les méthodes recommandées par les Thèses sur la tactique sans être capable de réaliser ces méthodes — de transformer ces moyens en fins — est absurde. C’est précisément dans cette absurdité que tombent les économistes et les spontanéistes (para-)syndicalistes, pour qui la conquête des masses et des syndicats est la tâche immédiate prioritaire.

    La lecture économiste et spontanéiste des Thèses sur la tactique est d’autant plus problématique que l’Internationale communiste met explicitement en garde les partis communistes contre le risque d’une pratique non-révolutionnaire dans les masses et les syndicats, ou d’une préparation révolutionnaire insuffisante.

    Dans les Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes, ces mises en garde sont les suivantes.

    Sur le contenu de l’agitation et de la propagande :

    « Notre tâche la plus importante avant le soulèvement révolutionnaire déclaré, est la propagande pour l’agitation révolutionnaire. Cette activité et son organisation est menée souvent encore, pour la plus grande partie, à l’ancienne manière formaliste. Par des manifestations occasionnelles, par des réunions de masses et sans souci particulier du contenu révolutionnaire concret des discours et des écrits. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur le contenu de la participation aux syndicats :

    « La pratique du mouvement syndical a montré que les noyaux et fractions communistes sont assez souvent confus et ne savent que faire lorsqu’ils sont mis en présence des plus simples questions du jour. il est facile, quoique bien stérile de ne faire toujours que prêcher les principes généraux du communisme pour tomber dans la voie tout à fait négative d’un syndicalisme vulgaire dans les premières questions concrètes venues. Par de pareilles actions, on ne fait que faciliter le jeu des dirigeants de l’Internationale Jaune d’Amsterdam. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Sur la lutte contre le réformisme et l’opportunisme :

    « Il n’y a rien à espérer d’aucune espèce d’entretiens avec les chefs des syndicats, de même qu’avec ceux des différents partis ouvriers social-démocrates et petits-bourgeois. Contre ceux-là on doit organiser la lutte avec toute son énergie. Mais le seul moyen sûr et victorieux de les combattre consiste à détacher d’eux leurs adeptes et à montrer aux ouvriers l’aveugle service d’esclaves que leurs chefs social-traîtres rendent au capitalisme. On doit donc, autant que possible, mettre d’abord ces chefs dans une situation où ils seront obligés de se démasquer, et les attaquer, après ces préparatifs, de la façon la plus énergique. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    De plus, dans les syndicats :

    « Si le mouvement a pris surtout un caractère syndical, il faut avant tout s’appliquer à augmenter notre influence dans les syndicats, en prescrivant à nos fractions communistes de s’attaquer, après bonne préparation, directement à la direction syndicale locale pour ou bien la renverser ou bien la contraindre à mener la lutte organisée sur la base des mots d’ordre de notre Parti. » (Internationale communiste, IIICongrès de l’Internationale communiste, « Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes », 1921.)

    Les communistes qui pensent que la reconstruction d’un parti de cadre professionnel n’est pas la tâche la plus importante du mouvement communiste en France, ou qu’un parti communiste existe déjà en France, se place ainsi devant une contradiction : s’il n’est pas nécessaire de reconstruire un parti communiste en France, alors pourquoi n’existe-t-il pas de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France ?

    Si la réponse est « il y a déjà une politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats en France », alors où est-elle, et pourquoi ne porte-elle aucun résultat depuis des décennies ? Si à cela l’on objecte alors que « le parti communiste est encore en construction », la contradiction n’est que plus évidente, car le parti communiste n’est pas reconstruit dans les masses et les syndicats, et qu’à l’époque de la reconstruction du parti communiste, la participation aux luttes économiques spontanées et syndicales n’est qu’un devoir secondaire des communistes.

    L’absence de politique révolutionnaire dans les masses et les syndicats est la meilleure preuve de l’inexistence d’un parti communiste, et donc de l’impératif de sa reconstruction.

    Dénigrer le travail de masse et le militantisme syndical dans la reconstruction d’un parti communiste (la « première école » de l’éducation et de l’organisation des militants professionnels) est in fine contre-révolutionnaire, mais surestimer le travail de masse, le militantisme syndical et les syndicats est in fine tout autant contre-révolutionnaire.

    Les Thèses sur la tactique (et La maladie infantile du communisme, le « gauchisme ») ne peuvent pas être lues à moitié (unilatéralement) et extraites de leur contexte (abstractisées) sans que cela ne les vide de leur sens : faire des solutions concrètes aux problèmes concrets d’une situation concrète, un dogme métaphysique et impotent.

    Les Thèses sur la tactique ne sont valables dans notre contexte que si les conditions qui rendent leurs objectifs réalisables sont valables. Or, la condition principale est : l’existence d’un parti communiste, en premier lieu.

    Tout l’objet des Thèses sur la tactique est de transformer les partis de cadre en parti de masse (et de classe), et les partis de masse (et de classe) en parti révolutionnaire. Cette perspective est-elle possible aujourd’hui en France, sans parti communiste ?

    Notre réponse est : « non ».

    Il serait erroné et aberrant de reprocher à telle ou telle secte communiste en France de ne pas porter jusqu’à la victoire les Thèses sur la tactique. En revanche, ce qui peut à raison leur être reproché, c’est de ne pas comprendre les implications stratégiques de leur propre incapacité à porter ces thèses jusqu’à la victoire, et leur liquidationnisme subséquent dans l’économisme et le spontanéisme (para-)syndicaliste.

    Nous revenons donc à notre conclusion : la nécessité de reconstruire un parti communiste de militant professionnel, s’éduquant et s’organisant en dehors des luttes économiques et syndicales (spontanées) du mouvement ouvrier, principalement dans et à destination du mouvement communiste.

    Dans cette tâche éminemment difficile et complexe, si nous ne perdons de vu ni les perspectives futures des Thèses sur la tactique et de La maladie infantile du communisme, le « gauchisme » ni leurs leçons universelles immédiates, nous nous en remettons principalement à Que faire ?, en tant que document créé pour la construction du Parti dans la kruzhkovshchina, c’est-à-dire l’époque de notre développement à laquelle nous sommes.

    Conclusion

    La reconstruction du Parti (avec un « P » majuscule) ce n’est pas essayer d’être « le Parti en miniature ». Le Parti ne peut pas être vulgairement préfiguré jusqu’à prendre réalité. Si la préfiguration est utile comme tactique, ce n’est pas une stratégie. Imiter le Parti pour devenir le Parti n’est pas une méthode correcte pour sa reconstruction. Il n’y a pas de raccourcis, c’est-à-dire qu’il faut commencer par le commencement. Si cette tautologie mérite d’être énoncée, c’est car aujourd’hui le mouvement communiste tente de commencer par la fin, c’est-à-dire de reconstruire le Parti en essayant d’être le Parti. Or, l’on ne peut pas reconstruire le parti révolutionnaire sans parti communiste, et la construction du premier (par un parti) consiste en des tâches très différentes de la construction du second (par les sectes). Voilà toute l’importance de comprendre l’évolution des sectes vers le parti révolutionnaire, car dans cette transformation nos tâches se transforment aussi. Une stratégie n’a rien d’une liste d’injonction valable de toute éternité et dans l’absolu : c’est une direction vers laquelle il faut trouver notre chemin.

    Nous ne statuons pas de la forme exacte que prendront ces structures, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire ne définissent que des niveaux d’organisation (des sauts qualitatifs, des états de complexité, etc.), ce sont des catégories historiques générales, c’est-à-dire des étapes de développement que nous considérons universelles. La forme concrète particulière de ces niveaux d’organisation ne peut être définie que par les situations concrètes particulières qui les produisent. Le parti de cadre, le parti de masse et le parti révolutionnaire sont des sauts qualitatifs dans l’organisation du mouvement communiste, ce ne sont pas des formules préconçues — abstraites et ahistoriques — que nous pourrions répliquer mécaniquement. L’évolution que nous décrivons n’est pas linéaire non plus, ce n’est qu’une tendance à la progression qualitative du mouvement communiste. Établir une stratégie selon une tendance historique — la recomposition du mouvement communiste selon l’intensification de la lutte des classes — ce n’est pas jouer au prophète ou croire que la réalité peut se réduire à des étapes successives.

    Pour un exposé synthétique rigoureux et pertinent de ce qu’est et de ce que n’est pas un Parti communiste, nous recommandons à tous et toutes une lecture attentive de la huitième partie Des principes du léninisme (J. V. Staline, 1924), « Le Parti ».

    « De là, la nécessité d’un nouveau parti, d’un parti combatif, révolutionnaire, suffisamment courageux pour mener les prolétaires à la lutte pour le pouvoir, suffisamment expérimenté pour se retrouver dans les conditions complexes d’une situation révolutionnaire et suffisamment souple pour contourner les écueils de toute sorte sur le chemin conduisant au but.

    Sans un tel parti, on ne saurait même songer à renverser l’impérialisme, à conquérir la dictature du prolétariat.

    Ce nouveau parti, c’est le Parti du léninisme. » (J. V. Staline, « Le Parti », Des principes du léninisme, 1924.)

    Ce « parti nouveau », que définit Lénine en 1920 dans Rapport sur le rôle du Parti Communiste et dont parle Staline en 1924 dans Des principes du léninisme, c’est celui dont la révolution communiste a besoin, et celui qui a lui-même besoin du « parti de professionnels », que défend Lénine en 1902 dans Que faire ? (et en 1904 dans Un pas en avant, deux pas en arrière), sur lequel et par lequel s’édifier.

    Ci-dessous, nous reproduisons en intégralité ce que nous avons écrit dans Sur Unité communiste sur « la reconstitution d’une opposition extra-parlementaire, vers la reconstruction du Parti ».

    « Nous admettons comme seule voie vers la révolution, la constitution d’une opposition extra-parlementaire (ou extra-institutionnelle), c’est-à-dire en dehors du régime bourgeois et contre celui-ci. Cette opposition doit être politique et capable de mener avec succès un travail autant ouvert que clandestin. Ce n’est qu’en se constituant indépendant des institutions bourgeoises que l’on peut sortir de l’impuissance. Il n’y aura aucun salut dans les fantasmes du réformisme ou de l’action directe, il faut abandonner ces mirages et accepter de combattre avec endurance pour construire un rapport de force avec la dictature bourgeoise. Celui-ci ne doit pas être contre X ou Y fraction de la bourgeoisie, mais contre l’entièreté du régime bourgeois. Cette construction est lente car on ne peut pas “invoquer” une telle opposition.

    Il faut œuvrer à reconquérir une autonomie politique de classe, en proposant notre propre cadre de discours en rupture avec celui de la bourgeoisie, et avec lui nos propres mots d’ordres révolutionnaires. C’est cette opposition qui doit créer, proposer et appliquer le programme communiste, autant en luttant pour des changements immédiats qu’en préparant la prise du pouvoir.

    Avant la situation révolutionnaire qui met à l’ordre du jour cette prise du pouvoir, la pratique de l’opposition communiste est confinée à une forme principalement réformiste (même lorsqu’elle est illégale). Elle ne peut pas directement arraisonner et résoudre la question du pouvoir, mais elle doit rester révolutionnaire dans le fond, c’est-à-dire toujours dans cette perspective et selon ces objectifs — la prise du pouvoir. Cette boussole, c’est celle qui nous permet de garder le cap juste, même lorsque nous sommes perdus et que l’on navigue à vue dans la lutte des classes. C’est celle qui nous permet d’éviter les Charybde et Scylla de la déviation de droite et de gauche. Rester sourd autant aux sirènes gauchistes que droitières, sur les récifs de l’opportunisme, qui ne peuvent nous mener qu’au naufrage : le sacrifice de notre autonomie politique de classe et du mouvement révolutionnaire.

    L’on n’évalue pas une structure en jugeant sa dimension quantitative (sa taille, ses moyens), mais sa dimension qualitative (son rôle, ses perspectives). Ces deux aspects sont interdépendants, mais pour mesurer la pertinence et l’avancement politique, il faut s’arrêter d’abord ce qui est accumulé (qualité) avant de s’attarder sur l’état de cette accumulation (quantité). Ce qui prime, c’est de savoir ce qu’est une organisation dans la lutte des classes, avant de savoir son échelle. C’est-à-dire son rapport au Capital, au régime bourgeois, à la conquête du pouvoir, etc., avant son importance dans ce rôle donné. Une gigantesque organisation réformiste ou opportuniste n’a aucune utilité pour la victoire du prolétariat : le contenu prévaut toujours sur le contenant. Notre critère est celui du rapport au régime bourgeois, donc celui de l’opposition extra-parlementaire.

    Pour cette opposition, la culture militante de la sécurité n’est ni la dernière des préoccupations immédiates ni un problème stratégique secondaire. Au-delà des fantasmes, l’enjeu n’a rien d’accessoire. Il implique, d’une part, d’être capable de rester efficacement hors de portée des radars de l’État, et de pouvoir encaisser ses coups sans déroute. Ces principes de prudence et de résilience sont d’une importance première, car sans eux, l’opposition est tributaire de la clémence du régime bourgeois, et ne peut donc pas être libre de ses pensées, de ses dires et de ses actes. Ainsi, d’autre part, l’autonomie politique de classe ne peut pas exister dans la mesure accordée par la légalité bourgeoise, si elle n’est que négociée avec l’État de la classe dominante (sur un terrain fatalement à notre désavantage). Préparer et faire la révolution sont les actes les plus illégaux qui puissent être. Dans la formation communiste, les problèmes concrets du militantisme révolutionnaire ne peuvent pas être repoussés aux calendes grecques (remis à jamais). La qualité du potentiel révolutionnaire d’une structure se mesure aussi avec le sérieux que celle-ci accorde au problème de la clandestinité et de la violence révolutionnaire.

    L’opposition extra-parlementaire doit trouver son aboutissement dans le Parti communiste, c’est-à-dire son plus haut niveau d’organisation. Il doit pour mériter son nom gagner l’hégémonie dans les masses populaires et être capable d’impulser et de revendiquer avec succès une direction d’avant-garde selon une ligne authentiquement communiste. Il est l’antithèse des diverses nuances de partis bourgeois qui cherchent à maintenir le régime bourgeois, en le défendant ou en n’acceptant de le changer que superficiellement. C’est le Parti qui nous permet d’appliquer le programme communiste, car sans lui on ne peut que le préparer sans être capable de l’aboutir.

    Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience —, se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste.

    Il constitue un centre — au sens de pôle de direction — théorique, politique et idéologique. Son rôle n’est ni de remplacer le mouvement de la classe ni d’usurper son autonomie en imposant sa direction. Celle-ci doit être au contraire gagnée en incarnant les besoins politiques et en offrant une idéologie qui correspond aux désirs révolutionnaires du peuple. À proprement parler, le Parti revendique et se place dans un rôle de direction hégémonique, mais ce rôle devient reconnu et effectif seulement lorsque l’hégémonie est conquise et que les masses révolutionnaires placent le Parti à leur direction. Sans ce commandement capable non seulement d’orienter, mais aussi de diriger les masses révolutionnaires, préalablement prêt à être porté à cette fonction, la spontanéité d’un soulèvement ne peut que hasardeusement s’en improviser un. Ce dernier ne sera pas plus démocratique ou plus radical, mais il sera certainement moins perspicace, moins organisé et moins expérimenté. Il sera incapable d’être un guide face aux défis de la prise du pouvoir et de la résistance bourgeoise.

    Le Parti n’est pas un corps étranger à la société, une structure parasitaire qui viendrait usurper le rôle du peuple et du prolétariat. Ce n’est pas un bloc surplombant et étouffant le mouvement révolutionnaire. C’est tout au contraire son produit immédiat. Il n’est jamais “pur” ni “parfait”, il n’est pas plus omniscient qu’omnipotent, et il reste irrémédiablement traversé par des idées et intérêts contradictoires. Mais car c’est la forme d’organisation la plus compétente, malgré sa faillibilité, il reste un sine qua non, qu’on le veuille ou non. Il peut s’égarer dans l’opportunisme et basculer dans la contre-révolution, mais il ne fait sur cette question pas exception à toutes les autres structures sociales (y compris les plus informelles et spontanées), car nul n’échappe à la lutte des classes et ses bouleversements parfois imprévisibles.

    Le Parti n’est pas à la queue du mouvement des masses — dans l’attentisme ou le suivisme —, car il est actif dans la lutte des classes et a sa propre autonomie, mais il n’est jamais détaché des masses ou opposé aux intérêts qu’elles expriment. Sa radicalité n’est pas une abstraction coupée de l’état de la lutte des classes et de la conscience du peuple à un moment donné, c’est celle de toujours porter la ligne la plus révolutionnaire et d’avoir la conscience la plus avancée (donc communiste) de celui-ci.

    Nier le Parti et son rôle de direction, c’est s’aliéner complètement (l’impuissance), en refusant le risque de s’aliéner partiellement (que le Parti ne serve plus sa classe). Idem quant à la question de l’État pendant la période de transition. Pour ne pas se condamner à une défaite certaine — sans le Parti et l’État du prolétariat —, il faut accepter une défaite potentielle — celle du Parti et de l’État du prolétariat. Il n’y a jamais de garanties, mais il y a des impasses et des voies possibles.

    Le Parti n’est pas moins impératif maintenant, que demain, hier, ou avant-hier. Ce n’est pas une forme d’organisation entre autres formes d’organisation, mais bien la forme d’organisation historiquement universelle au prolétariat, à l’époque du capitalisme. Universelle, car c’est la seule structure capable de remplir les tâches dévolues au prolétariat — celles de la révolution communiste.

    Nos litanies sur le Parti, son absence et sa reconstruction, ne sont pas des lamentations messianiques. La recréation du Parti n’est pas la venue sur terre d’un idéal, mais c’est un cheminement stratégique incontournable. »

  • Notes sur l’économisme et le syndicalisme

    Il est de bon sens de dire que la lutte économique est toujours un bon début, et que l’organisation syndicale est toujours une bonne école. Nous n’allons pas aller à l’encontre de ces vérités, en revanche, nous voulons traiter ici des déformations qui en sont faites : l’économisme, le syndicalisme et le para-syndicalisme.

    Qu’est-ce que l’économisme ?

    « L’économisme est la déviation opportuniste où les revendications se limitent à l’économique (salaires, etc.). La lutte et l’organisation politique, c’est-à-dire celles relatives à la question du pouvoir d’une classe et de son renversement par une autre, sont ainsi délaissées et étouffées, au profit exclusif de la lutte et de l’organisation économique, c’est-à-dire relative à la reproduction de la force de travail (la négociation de l’exploitation et de la péréquation des profits). […] »

    Qu’est-ce que le syndicalisme (ou trade-unionisme) et ce que nous appelons le para-syndicalisme (ou suivisme syndical) ?

    « […] n’exister plus que dans, comme prolongement ou en parallèle des luttes et organisations syndicales. »

    Aux racines de l’économisme et du (para-)syndicalisme se trouve généralement une conception fondamentalement juste : la lutte économique du prolétariat est chronologiquement première, et celle-ci rend possible la lutte politique du prolétariat. Cependant, de ces prémisses correctes est déduite une conclusion absurde : car la lutte économique est chronologiquement première, et que celle-ci rend possible la lutte politique, alors les communistes doivent travailler en priorité dans et pour les luttes économiques du prolétariat.

    Où est l’erreur ? S’il est vrai que — une chose se changeant en son contraire — la lutte économique se change en lutte politique, les conditions de cette transformation sont souvent réduites à un phénomène strictement mécanique : passé une certaine quantité de revendications et de mobilisations économiques accumulées, la lutte « basculerait » et deviendrait politique. Les luttes spontanées, circonscrites à l’intérieur du système capitaliste (le salaire, les taxes, etc.), et généralement limité par des institutions incorporées au régime bourgeois (les syndicats, les partis politiques bourgeois de gauche, etc.), produiraient, à partir d’une certaine masse critique, une lutte organisée en rupture avec le capitalisme et les institutions bourgeoises — la révolution.

    L’implicite de ce scénario serait que, face à l’incapacité structurelle du capitalisme à satisfaire les demandes économiques de la classe ouvrière, celle-ci se tournerait tous naturellement vers la solution politique et révolutionnaire, portée par l’expérience et l’agitation des mobilisations économiques. Ce schéma simpliste présente cependant des apories qui lui sont fatales.

    Ici, nous allons chercher à exposer ces paradoxes et leur stérilité stratégique. Mais, car aujourd’hui en France ces derniers prétendent à l’orthodoxie marxiste, nous allons également tenter de fournir les preuves que cette prétention est frauduleuse.

    Il faut préalablement bien noter que la « spontanéité » dont nous parlons ici — et que critiquait Lénine — n’est pas celle de l’explosion incontrôlée de violence sociale, qui déborderait les organisations communistes et syndicales, mais celle synonyme de « inné », « naïf », « irréfléchi » ou « naturel ». Nous apportons cette précision pour tenter de dissiper les confusions et les non-sens qui se sont accumulés dans les interprétations occidentales des travaux de Lénine.

    De plus, quand Lénine parle du mouvement social-démocrate, de la théorie sociale-démocrate, de la conscience sociale-démocrate, de la lutte sociale-démocrate, etc., il faut comprendre qu’il parle avant 1917 de ce que nous appellerions aujourd’hui « communiste » : le marxisme. La rupture entre Lénine et l’appellation « social-démocrate » ne date que de Les tâches du prolétariat dans notre révolution (1917) où il rompt explicitement avec cette dénomination dans « Quel doit être le nom de notre parti pour être scientifiquement exact et contribuer à éclairer la conscience politique du prolétariat ? ». Lénine ne s’est pas découvert marxiste en 1917 (en adoptant le nom de « communiste »), car il était auparavant un défenseur de la social-démocratie et un social-démocrate lui-même précisément parce qu’il était marxiste.

    L’opportunisme spontané

    Premièrement, sous-estimer la force des courants opportunistes dans les luttes économiques. Croire qu’une lutte économique découlerait naturellement sur une lutte politique, c’est oublier la capacité de la bourgeoisie à négocier, et la capacité de la classe ouvrière à collaborer, et ce par l’intermédiaire des syndicats (même sincère et radicaux) et des partis réformistes (revendiqués comme tel, ou non).

    De plus, contrairement à certaines conceptions souvent entretenues par l’extrême gauche, la « trahison » est moins celle des syndicats et des partis politiques que celle d’une frange de la classe ouvrière. Réduire la collaboration de classe aux institutions qui organisent le prolétariat, sans comprendre que cette collaboration est portée et défendue par une proportion parfois importante de cette classe, c’est être aveugle au cœur du problème.

    Du prolétariat international peut-être distingué une aristocratie ouvrière internationale — celle qui bénéficie des surprofits de l’impérialisme —, dont le prolétariat français fait partie dans son ensemble (et ce malgré l’offensive néolibérale sur le consensus keynésien). Mais au sein même du prolétariat français, peut être distinguée une aristocratie ouvrière. Cette couche sociale du prolétariat est aujourd’hui hypertrophiée dans les pays impérialistes comme le nôtre, et largement hégémonique dans les syndicats et partis réformistes, et ce à leur direction comme à leur base. Les couches les moins aristocratisées du prolétariat sont aussi celles qui sont les moins organisées. L’aristocratie ouvrière et les institutions qu’elle domine représentent et représenteront un frein conscient et actif à la politisation d’un mouvement économique. Celle-ci préférera toujours se vendre à la bourgeoisie plutôt que de risquer un élan révolutionnaire.

    In fine, il n’existe que très peu de scénarios où la bourgeoisie manœuvrerait suffisamment mal pour ne pas rendre possible une échappatoire contre-révolutionnaire sous la forme d’une renégociation des conditions de l’exploitation du prolétariat, c’est à dire où son incompétence politique lui aurait complètement aliénée l’ensemble des syndicats et partis, et l’aristocratie ouvrière. Il ne faut pas croire la bourgeoisie stupide, ou en tous cas, il n’est en rien sérieux de faire reposer sa stratégie sur l’incompétence politique présumée de la classe dirigeante.

    Si les courants opportunistes, et le risque qu’ils représentent pour la révolution ne doivent pas être sous-estimés, c’est car leur portée réformiste n’est pas étrangère mais bien organique à la lutte économique du mouvement ouvrier. Autrement dit, les compromis que l’opportunisme est prêt à proposer entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est en rien une rupture, et en tout dans la continuité des luttes économiques. Sur le terrain de la négociation du prix de vente de la force de travail et de la péréquation des profits, le réformisme à un avantage décisif par rapport aux courants révolutionnaires. Une solution révolutionnaire à un problème économique, même une crise importante, ne pourrait trouver le soutien que d’une faible minorité au sein d’un mouvement économique où ce sont d’autres méthodes et d’autres objectifs qui dominent — par définition.

    Nous y reviendrons ci-dessous.

    La collaboration spontanée

    Deuxièmement, surestimer le caractère révolutionnaire du prolétariat spontané. Comme vu plus haut, placé devant le dilemme du compromis ou de la révolution, les couches de l’aristocratie ouvrière et les organisations réformistes et syndicales ont toujours penchés et pencheront toujours de tout leur poids du côté du compromis. Mais cette tendance contre-révolutionnaire existe aussi dans le prolétariat dans son ensemble — en tant que classe.

    Si ce n’est un certain fétichisme, rien ne nous permet de déduire de l’histoire des luttes du prolétariat, une tendance de l’ensemble de celui-ci à refuser les compromis — au contraire. Non seulement le prolétariat spontané est très perméable à l’opportunisme des partis et syndicats réformistes, mais il n’est lui-même spontanément que réformiste. Placé devant une alternative économique à la révolution communiste, il est à attendre de la spontanéité ouvrière un instinct pour la collaboration de classe et la liquidation d’une issue politique — au sens propre, la prise du pouvoir — au profit d’un modus vivendi économique.

    Ce qu’il est important de comprendre, c’est que c’est la politique révolutionnaire, et non pas la politique réformiste, qui diverge des tendances organiques spontanées du prolétariat, et ce indépendamment de l’emprise de l’aristocratie ouvrière et des réformistes.

    Si le prolétariat génère organiquement le mouvement révolutionnaire, celui-ci se distingue des politiques réformistes en ce qu’il n’est précisément pas spontané, mais le résultat d’une prise de conscience et d’un effort d’indépendance de classe (dans les moyens et les fins). Le rôle des communistes, ce n’est ni de « suivre », ni de simplement « continuer » le mouvement spontané, du prolétariat, mais de le faire « dévier » de sa voie spontanée, c’est-à-dire de la lutte économique quotidienne pour la négociation et le compromis avec le Capital.

    « […] les partisans du “mouvement purement ouvrier”, les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus “organique” (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des “uniquement trade-unionistes” bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s’est mise — inconsciemment — à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de “l’élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par-là même — qu’on le veuille ou non, cela n’y fait absolument rien — un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de “surestimation de l’idéologie”, d’exagération du rôle de l’élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer et qu’il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers “arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants”. Mais c’est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

    “Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l’Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l’exemple de l’Angleterre. Le projet porte : ‘Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme’. Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat ; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s’engendrent pas l’un l’autre ; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre ; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement : de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l’ancien programme et l’a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée…”

    Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement*, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei ; or le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre “économique” du n° 12 de l’Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l’action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu’au bout, avec logique et sans peur, ce qu’ils disent, comme doit le faire quiconque s’engage sur le terrain de l’action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu’à “croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles” et laisser le champ d’action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier “dans le sens du moindre effort”, c’est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l’“idéologie” cléricalo-policière.

    * Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration. Mais il n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autres termes, ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque, et à les faire progresser. Or, pour que les ouvriers y parviennent plus souvent, il faut s’efforcer le plus possible d’élever le niveau de la conscience des ouvriers en général, il faut qu’ils ne se confinent pas dans le cadre artificiellement rétréci de la “littérature pour ouvriers” et apprennent à comprendre de mieux en mieux la littérature pour tous. Il serait même plus juste de dire, au lieu de “se confinent”, ne soient pas confinés, parce que les ouvriers eux-mêmes lisent et voudraient lire tout ce qu’on écrit aussi pour les intellectuels, et seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler “aux ouvriers” de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Le mouvement effectivement révolutionnaire est produit par le mouvement ouvrier (du prolétariat « pur ») seulement en ce qu’il est un des deux aspects de sa fusion avec le mouvement communiste. S’il y a bien une unité organique indéniable entre le mouvement ouvrier et le mouvement communiste, car ce sont tous les deux des produits de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste, ces deux mouvements ne sont ni identiques ni liés généalogiquement. La lutte économique du prolétariat rend possible sa lutte politique, car elle est le mouvement sur lequel doivent s’appliquer les communistes, pour y substituer les finalités économiques (spontanément formulées) par des finalités politiques (consciemment élaborées). Mais cette unité et cette continuité ne sont pas vulgairement celles de la lutte économique réformiste qui deviendrait progressivement la lutte politique communiste.

    « Souvenez-vous de l’Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C’est d’avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l’élément spontané, sur la tactique-processus, sur l’action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n’est qu’après de longues, très longues années de cette lutte que l’on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu’elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d’être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l’histoire du mouvement allemand d’après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d’après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l’on peut s’exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes ; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais ; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l’idéologie social-démocrate n’a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

    Mais pourquoi — demandera le lecteur — le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion.* Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l’idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la “surestimation de l’élément conscient”, etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l’unisson contre l’intolérance propre à l’enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d’intolérance à l’égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien n’est plus ridicule et néfaste que de prétendre que nous sommes des “anciens” qui ont vécu depuis longtemps toutes les étapes décisives de la lutte.

    * On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle se soumet cette spontanéité. Cela est généralement sous-entendu, mais le Rabotchéïé Diélo oublie justement ou dénature ce sous-entendu. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier.

    […] La Rabotchaïa Mysl estime seulement que “le politique suit toujours docilement l’économique”. (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu’“en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique”). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l’avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c’est-à-dire l’aspiration générale des ouvriers à obtenir de l’État des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c’est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de “Zoubatov”, etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l’on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l’égard de la lutte politique, la nie moins qu’elle ne s’incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Il est habituel de réduire le réformisme au parlementarisme ou à l’électoralisme. Or, ce n’est pas le cas. Le réformisme est l’expression immédiate de la résistance du Travail face au Capital. La lutte révolutionnaire est par rapport à cette spontanéité économique un saut qualitatif, un dépassement certes organique mais qui n’est pas l’extrapolation des tendances à la résistance préexistantes dans le prolétariat. Tout mouvement révolutionnaire dépend de la spontanéité des masses (ce que personne ne remet en cause), mais la spontanéité n’est jamais révolutionnaire sans un facteur conscient et construit qui lui est extérieur (pour la « détourner »).

    « La majorité des réformistes sont électoralistes, mais tous ne le sont pas. Il en existe aussi des formes plus sournoises, partisanes d’un réformisme “par le bas” : il faut savoir les trouver même derrière des vernis extra-institutionnels. C’est là que se brouille la frontière entre pseudo-communisme et (crypto-)réformisme.

    Il faut distinguer deux types d’oppositions extra-parlementaire. Celle que nous voulons porter et que nous défendons comme révolutionnaire, et celle que nous voulons combattre et que nous accusons de n’être qu’une variante de réformisme. L’opposition extra-parlementaire, ou extra-institutionnelle, que nous voulons bâtir, prend son nom de l’aspect principal de sa stratégie : ne pas combattre la bourgeoisie sur son terrain et constituer une autonomie politique de classe capable de travailler au renversement du capitalisme et de toutes les institutions bourgeoises. Mais il faut ajouter deux commentaires. Premièrement, militer en dehors des institutions étatiques, ce n’est pas forcément être révolutionnaire, car tous les électoralistes sont réformistes, mais tous les réformistes ne sont pas électoralistes ou parlementaristes. Deuxièmement, si la lutte n’est pas politique et de classe, qu’importe sur quel terrain elle est menée, elle sera fondamentalement réformiste.

    Le réformisme peut donc prendre des formes parlementaires, mais également extra-parlementaires, au sens strict (qui n’est pas celui que nous défendons). Cette caution extra-institutionnelle n’est précisément qu’une caution. Par exemple, ne militer que dans les syndicats, ce n’est en rien constituer une opposition extra-parlementaire pour autant, car aussi importants soient-ils, ils ne sont qu’une institution bourgeoise parmi d’autres, dédiés à la négociation du prix de la force de travail entre le Travail et le Capital. Le syndicalisme et l’économisme radical sont des réformismes, car toute leur stratégie est construite autour d’une institution incapable de se constituer comme politique, pour construire l’autonomie politique de classe. Même les syndicats les plus sincères et les plus radicaux sont dévolus par leur rôle même à n’être qu’un intermédiaire entre le peuple et l’État bourgeois, pour la péréquation des profits et la défense de droits octroyés par le régime bourgeois (l’allègement de l’exploitation et de la subordination du prolétariat). Le réformisme “par le bas” n’est toujours que du réformisme. L’on peut en dire de même de ne militer que comme relais ou adjoint des syndicats, ou que comme un syndicat semi-politique soi-même : le para-syndicalisme (ou super-syndicalisme).

    Militer dans les syndicats n’est évidemment pas forcément réformiste, c’est une tâche fondamentale et formatrice, à laquelle s’astreindre. Mais croire faire de la politique, ou être communiste, comme militant ou militante syndical — le syndicalisme — est faux et liquidateur.

    Notre raisonnement peut s’appliquer à d’autres exemples — il y en a — mais avoir choisi celui du syndicalisme n’est pas innocent de notre part. Aucune rupture n’est possible dans l’ordre bourgeois à partir des syndicats. Or, cette rupture, c’est précisément celle qui doit être construite avec le Parti. La priorité des communistes est la lutte politique, qui a aujourd’hui pour aspect principal la construction de l’organisation politique, en vue du Parti. Et cette organisation, pour remplir son rôle, doit être extra-parlementaire, au sens radical du terme, pour porter la voix et l’énergie de la classe prolétaire, en dehors des carcans institutionnels du régime bourgeois, étatiques et non étatiques.

    Exiger le socialisme avec les mots, les méthodes, et dans le cadre de la démocratie bourgeoise ou des négociations syndicales, assure à notre ennemi de nous défaire aisément — comme il l’a toujours fait là où il nous maîtrise le mieux. Il faut créer un front politique, conquérir un nouveau terrain, en rupture avec le régime bourgeois et ses institutions (qu’elles soient étatiques ou non), où notre classe aura une liberté de mouvement et une autonomie de pensée et d’action. L’enjeu est de rompre avec le cadre des institutions bourgeoises, dont ne font pas moins partie les syndicats que le parlement ! Lorsque le syndicalisme se substitue à la lutte politique, ce n’est pas seulement un mauvais calcul, mais bien une liquidation du combat de classe. »

    Il y a une confusion générale entre la participation aux luttes et à l’organisation syndicale, d’une part, et le trade-unionisme (que nous appelons ici « le syndicalisme ») et le suivisme syndical (que nous appelons ici « le para-syndicalisme ») d’autre part. Il n’y a pour nous aucun doute quant à la certitude que se couper des luttes et organisations syndicales est une erreur gauchiste, et aucun doute non plus quant à la certitude que le trade-unionisme et le suivisme syndical, même cachés sous la phraséologie la plus pseudo-radicale ou animés par la volonté la plus intègre, ne sont qu’un réformisme « par le bas ».

    Si des syndicalistes refusent le réformisme en principe, ou en mot, ils s’y conforment en acte. La structure syndicale, dans sa forme (son mode d’organisation, ses méthodes) et dans son fond (l’objet de sa lutte) est anti-politique. Non pas au sens où il serait impossible d’avoir simultanément une activité politique et syndicale (ce à quoi nous encourageons tous et toutes), mais au sens où la politique y est refoulée comme un corps étranger (tendanciellement).

    Beaucoup de militantes ou militants syndicaux peuvent cultiver l’espoir de « faire de la politique révolutionnaire dans les syndicats », soit parce qu’ils n’ont pas testé l’applicabilité réelle de leurs ambitions, soit parce qu’ils les ont plus ou moins consciemment abandonnées pour se conformer au plafond de verre économiste, imposé par la réalité du militantisme syndicale. Le trade-unionisme et le suivisme syndical sont un nivellement par le bas permanent du politique, pour le rabaisser au niveau « raisonnable » de ce qui est accessible par la lutte économique de court ou moyen terme (soit, un faible niveau de portée). Les énoncés sont restreints aux formulations immédiatement compréhensibles, car s’adressant non seulement à l’ensemble des ouvriers (pour gagner leur adhésion) mais aussi au patronat (à qui ils s’opposent) et au reste des masses populaires (pour les rallier). Le politique est interdit d’abord par un simple phénomène de censure et d’auto-censure fonctionnelle, car le politique est inadapté aux syndicats et que les syndicats sont inadaptés au politique. Les revendications et activités politiques sont ramenées à ce qu’elles sont effectivement dans un syndicat : des hors sujets.

    « Quel est dans la bouche de Martynov le sens concret, réel, de la tâche qu’il assigne à la social-démocratie : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ? La lutte économique est la lutte collective des ouvriers contre le patronat, pour vendre avantageusement leur force de travail, pour améliorer leurs conditions de travail et d’existence. Cette lutte est nécessairement une lutte professionnelle parce que les conditions de travail sont extrêmement variées selon les professions et, partant, la lutte pour l’amélioration de ces conditions doit forcément être menée par profession (par les syndicats en Occident, par les unions professionnelles provisoires et au moyen de feuilles volantes en Russie, etc.). Donner “à la lutte économique elle-même un caractère politique”, c’est donc chercher à faire aboutir les mêmes revendications professionnelles, à améliorer les conditions de travail dans chaque profession, par des “mesures législatives et administratives” (comme s’exprime Martynov à la page suivante, page 43 de son article). C’est précisément ce que font et ont toujours fait tous les syndicats ouvriers. Lisez l’ouvrage de savants sérieux (et d’opportunistes “sérieux”) comme les époux Webb, et vous verrez que depuis longtemps les syndicats ouvriers d’Angleterre ont compris et accomplissent la tâche qui est de “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” ; que depuis longtemps ils luttent pour la liberté de grève, la suppression des obstacles juridiques de tout genre et de tout ordre au mouvement coopératif et syndical, la promulgation de lois pour la protection de la femme et de l’enfant, l’amélioration des conditions du travail par une législation sanitaire, industrielle, etc.

    Ainsi donc, sous son aspect “terriblement” profond et révolutionnaire, la phrase pompeuse : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” dissimule en réalité la tendance traditionnelle à rabaisser la politique social-démocrate au niveau de la politique trade-unioniste ! Sous couleur de corriger l’étroitesse de l‘Iskra, qui préfère — voyez-vous cela ? — “révolutionner le dogme plutôt que de révolutionner la vie”, on nous sert comme quelque chose de nouveau la lutte pour les réformes économiques. En réalité, la phrase : “Donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” n’implique rien de plus que la lutte pour les réformes économiques. »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    In fine, « la politique dans les syndicats » ne se traduit que comme l’amalgame de la lutte politique à la lutte économique, pour voir cette première dans cette dernière, c’est-à-dire là où elle n’est pas : par exemple, confondre la conscience de classe avec la conscience de ses intérêts économiques particuliers, la haine du capitalisme avec la haine des patrons, le désir de la révolution prolétarienne avec le désir d’un rapport de force à l’avantage du prolétariat, etc.

    « Nous avons vu que l’agitation politique la plus large et, par suite, l’organisation de vastes campagnes de dénonciations politiques sont une tâche absolument nécessaire, la tâche la plus impérieusement nécessaire de l’activité, si cette activité est véritablement social-démocrate. Mais nous sommes arrivés à cette conclusion en partant uniquement du besoin le plus pressant de la classe ouvrière, besoin de connaissances politiques et d’éducation politique. Or, cette façon de poser la question, à elle seule, serait trop étroite, car elle méconnaîtrait les tâches démocratiques d’ensemble de toute social-démocratie en général et de la social-démocratie russe actuelle en particulier. Pour éclairer le plus concrètement possible cette thèse, essayons d’aborder la question du point de vue le plus “familier” aux économistes, du point de vue pratique. “Tout le monde est d’accord” qu’il est nécessaire de développer la conscience politique de la classe ouvrière. La question est de savoir comment s’y prendre et ce qu’il faut pour cela. La lutte économique “fait penser” les ouvriers uniquement à l’attitude du gouvernement envers la classe ouvrière ; aussi quelques efforts que nous fassions pour “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique”, nous ne pourrons jamais, dans le cadre de cet objectif, développer la conscience politique des ouvriers (jusqu’au niveau de la conscience politique social-démocrate), car ce cadre lui-même est trop étroit. La formule de Martynov nous est précieuse, non point parce qu’elle est une illustration du talent confusionniste de son auteur, mais parce qu’elle traduit avec relief l’erreur capitale de tous les économistes, à savoir la conviction que l’on peut développer la conscience politique de classe des ouvriers, pour ainsi dire de l’intérieur de leur lutte économique, c’est-à-dire en partant uniquement (ou du moins principalement) de cette lutte, en se basant uniquement (ou du moins principalement) sur cette lutte. Cette façon de voir est radicalement fausse, et c’est parce que les économistes, furieux de notre polémique contre eux, ne veulent pas réfléchir sérieusement à la source de nos divergences, qu’il se produit ceci nous ne nous comprenons littéralement pas et parlons des langues différentes.

    La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l’État et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C’est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? — on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l’économisme, à savoir “aller aux ouvriers”. […] »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Cette réalité est valable dans toutes les structures syndicales, y compris celle qui s’annonce « révolutionnaire », mais elle se vérifie d’autant plus dans les syndicats liés à des stratégies légalistes ou a des partis réformistes. Dans ces cas, la censure et l’auto-censure idéologique et politique, appliquées par des cadres syndicaux défendant ces stratégies et ces partis, s’ajoutent à la censure et l’auto-censure fonctionnelle.

    Faudrait-il donc se lancer dans une croisade contre ces « bureaucrates syndicaux » ? Oui, mais avec la connaissance que cela revient à déclarer la guerre aux poissons dans l’océan : ce ne sont pas ces cadres syndicaux légalistes et réformistes qui « usurpent » le rôle révolutionnaire des syndicats, mais bien les révolutionnaires qui voudraient leur faire concurrence sur leur propre terrain qui « ne sont pas à leur place ». De plus, il ne faut pas oublier que ces « bureaucrates » sont moins le fond du problème que le symptôme d’un autre, plus profond et plus grave : le manque d’éducation et d’organisation politique du prolétariat, et l’hégémonie subséquente de l’aristocratie ouvrière dans celui-ci. Le réformisme et l’opportunisme sont la norme syndicale, car ils y sont organiques, contrairement à la politique révolutionnaire. Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait donc pas lutter contre l’opportunisme des cadres syndicaux, mais seulement que cette lutte n’est qu’une autre « travaille de Sisyphe » inhérent aux luttes syndicales.

    « […] Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s’est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. En Russie les mencheviks avaient (et ont encore en partie, dans un très petit nombre de syndicats) un appui dans les syndicats, précisément grâce à cette étroitesse corporative, à cet égoïsme professionnel et à l’opportunisme. Les mencheviks d’Occident se sont bien plus solidement “incrustés” dans les syndicats, et une “aristocratie ouvrière” corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d’esprit impérialiste, soudoyée et corrompue par l’impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. Cela est indiscutable. La lutte contre les Gompers, contre MM. Jouhaux, Henderson, Merrheim, Legien et Cie en Europe occidentale, est beaucoup plus difficile que la lutte contre nos mencheviks qui représentent un type politique et social parfaitement analogue. Cette lutte doit être impitoyable et il faut absolument la pousser, comme nous l’avons fait, jusqu’à déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles leaders de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré ; dans les différents pays et dans des conditions diverses, ce “certain degré” n’est pas le même, et seuls des dirigeants politiques du prolétariat, réfléchis, expérimentés et compétents, peuvent le déterminer exactement dans chaque pays. […]

    Mais nous luttons contre “l’aristocratie ouvrière” au nom de la masse ouvrière et pour la gagner à nous ; nous combattons les leaders opportunistes et social-chauvins pour gagner à nous la classe ouvrière. Il serait absurde de méconnaître cette vérité élémentaire et évidente entre toutes. Or, c’est précisément la faute que commettent les communistes allemands “de gauche” qui, de l’esprit réactionnaire et contre-révolutionnaire des milieux dirigeants syndicaux, concluent à… la sortie des communistes des syndicats ! Au refus d’y travailler ! et voudraient créer de nouvelles formes d’organisation ouvrière qu’ils inventent ! Bêtise impardonnable qui équivaut à un immense service rendu par les communistes à la bourgeoisie. Car nos mencheviks, de même que tous les leaders opportunistes, social-chauvins et kautskistes des syndicats, ne sont pas autre chose que des “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” (ce que nous avons toujours dit des mencheviks) ou “les commis ouvriers de la classe capitaliste” (labour lieutenants of the capitalist class), selon la belle expression, profondément juste, des disciples américains de Daniel De Leon. Ne pas travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières insuffisamment développées ou arriérées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés”

    (cf. à ce sujet la lettre d’Engels à Marx sur les ouvriers anglais, 1858).

    La “théorie” saugrenue de la non-participation des communistes dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses”, et quel abus ils font dans leurs clameurs du mot “masse”. Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés — directement ou indirectement — à la bourgeoisie et à la police) et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires — partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats et les coopératives ouvrières (celles-ci dans certains cas, tout au moins) sont justement des organisations où se trouve la masse. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    La politique révolutionnaire dans les syndicats ne peut venir que de l’extérieur des syndicats, s’imposer à eux par l’action consciente d’une organisation politique, et elle n’est qu’une contradiction impotente dans le cas des syndicalistes ou para-syndicalistes. Combattre l’opportunisme dans les syndicats, sans Parti communiste, c’est mener une bataille sans arme — perdue d’avance contre un ennemi qui à l’avantage du terrain et de l’expérience. Seules, premièrement, un Parti communiste capable de mener une telle lutte dans les syndicats (sans qu’elle ne soit complètement vaine), et deuxièmement, la perspective de la « prise du pouvoir politique » que ce Parti rend possible et qui donne ainsi une fin à cette lutte (sinon inépuisable), peuvent ensemble donner un rôle politique authentiquement révolutionnaire aux syndicats. Donc, la réelle tâche prioritaire des communistes est bien de créer l’organisation politique en question, qui devra entreprendre le travail révolutionnaire dans les syndicats, et non pas de se liquider dans ceux-ci en attendant d’eux des choses qu’ils ne peuvent ni nous donner ni devenir d’eux-mêmes.

    Si cette tâche — la première des révolutionnaires — n’est pas comprise, assumée et engagée, nous resterons des marginaux bruyants. Les syndicalistes et para-syndicaliste, à l’occasion de chaque grève, n’auront d’autre choix que de continuer à s’époumoner contre les « bureaucraties syndicales », pour tout ce qu’elles font ou ne font pas. Cette attitude de minorité caustique est très utile pour se rassurer de sa propre vertu, mais elle l’est beaucoup moins pour gagner. Or, c’est bien l’économisme de ces mêmes syndicalistes et para-syndicalistes qui entretient cette situation où le mouvement communiste n’est que spectateur impuissant de l’opportunisme syndical. Pourquoi ? Car c’est l’économisme et le (para-)syndicalisme qui sont aujourd’hui les premiers freins dans l’élévation du niveau d’éducation et d’organisation politique des communistes et du prolétariat, donc dans la formation du Parti. Sans celui-ci, nos actions ne pourront rester que localisées, superficielles et insignifiantes pour l’ensemble des masses syndicales, et nos aspirations révolutionnaires que des invocations, des lamentations, ou des malédictions, sans aucune prise sur le réel. L’opportunisme des économistes et (para-)syndicalistes n’est que le miroir de celui des « bureaucrates syndicaux », devant lequel ils capitulent et auquel ils donnent la réplique.

    Si les communistes ne font pas leur devoir politique de communiste, le prolétariat spontané ne fera que rester spontanément dirigé par les « bureaucraties syndicales » qui représentent avec succès leurs revendications économiques spontanément non-révolutionnaire, donc satisfaites par les compromis réformistes. Combattre ces directions syndicales sans combattre la faiblesse politique du prolétariat (son manque d’organisation et d’éducation politique), ce n’est qu’un palliatif. Sans Parti, nous n’avons rien de conséquent face à la direction politique et idéologique des opportunistes sur les masses syndicales, état de fait pour lequel nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes : le seul moyen à notre fin est le Parti, et son absence est de notre seule responsabilité. Vouloir arracher les masses syndicales à l’opportunisme, sans prioriser le travail politique (de reconstruction du Parti) sur le travail économique (syndical), est une antinomie.

    L’impuissance spontanée

    Troisièmement, surestimer la force du prolétariat spontané. Le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier « pur » (sans sa jonction et sa fusion avec le mouvement communiste) est généralement largement exagéré, mais sa force supposée l’est d’autant plus. S’organiser et s’engager pour mener une grève ou une manifestation est une chose, s’organiser et s’engager pour prendre le pouvoir, c’est-à-dire dans un état-major et une armée prolétarienne, avec pour objectif la dictature du prolétariat, est une tout autre chose.

    « Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. La tâche de l’Internationale est d’organiser et de coordonner les forces ouvrières dans le combat qui les attend. »

    (K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l’Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres.)

    Ici, rien n’est évident, et c’est tout le problème. Si tout prolétaire est un communiste en potentiel, il ne l’est pas en puissance, et devenir communiste ne peut être qu’un long processus d’expérience et d’éducation, dans des domaines très éloignés de la réalité quotidienne de la lutte : par exemple, les compétences militaires et clandestines, et la théorie politique. La formation communiste ne peut être qu’initiée dans la lutte économique « évidente » à tous et toutes, car tout le reste n’a précisément rien d’évident, et c’est tout le problème : il s’agit de dépasser la perception immédiate, sensible, pour atteindre une connaissance prétendant à la scientificité.

    « La vérité scientifique est toujours paradoxale au jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. »

    (K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.)

    Il en va de même avec l’économisme et le syndicalisme ou para-syndicalisme, qui peuvent paraître comme des évidences : « si nous voulons nous faire entendre par le prolétariat, parlons au prolétariat comme le prolétariat parle, donc parlons de lutte économique ! », « si nous voulons militer pour la cause du prolétariat, allons là où est le prolétariat, donc allons dans les syndicats ! », etc. Mais cette évidence est bien « l’apparence trompeuse des choses » qu’il faut démasquer et avec laquelle notre pratique militante doit rompre.

    Une première illusion à dissiper est la portée transformative réelle des « contres-pouvoirs » économiques dans le capitalisme :

    « Quant aux syndicats qui, dans la doctrine de Bernstein, sont un autre moyen de lutter contre l’exploitation du capital de production, nous avons déjà montré qu’ils sont incapables d’imposer l’influence de la classe ouvrière sur le processus de production, pas plus en ce qui concerne les dimensions de la production que ses procédés techniques.

    Examinons maintenant l’aspect purement économique du problème, ce que Bernstein appelle : “la lutte du taux de salaire contre le taux du profit” ; or cette lutte ne se poursuit pas dans l’abstrait, dans un espace immatériel, mais dans le cadre bien déterminé de la loi des salaires qu’elle ne peut abolir, mais seulement réaliser. Cela apparaît avec évidence quand on examine le problème sous une autre face et que l’on se pose la question du rôle véritable des syndicats. Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part est sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. Pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire d’être marxiste, il suffit d’avoir eu une fois entre les mains le livre de Rodbertus intitulé : “Zur Beleuchtung der sozialen Frage” (“Pour éclairer la question sociale”). À cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe. Ce travail de Sisyphe est pourtant indispensable si l’on veut que l’ouvrier reçoive le taux de salaire qui lui revient dans la situation conjoncturelle du marché, que la loi capitaliste se réalise et que la tendance dépressive du développement économique soit stoppée ou plus exactement atténuée dans son effet. Mais vouloir que les syndicats parviennent à réduire progressivement le profit à l’avantage du salaire implique : que cessent la prolétarisation des classes moyennes et l’accroissement numérique de la population ouvrière ; que la productivité du travail cesse d’augmenter ; dans le cas où ces deux conditions sociales seraient réalisées il s’agirait ici aussi — comme à propos de l’économie corporative de consommation — d’un retour à une économie antérieure au capitalisme.

    Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition “juste”, “plus juste” (p. 51 de son livre) et même “encore plus juste” (Vorwärts, 26 mars 1899). »

    (R. Luxemburg, « Les syndicats, les coopératives et la démocratie politique », Réforme sociale ou révolution ?, 1898.)

    Quel est donc, correspondant à leur portée réelle, le rôle des syndicats sous le capitalisme ?

    « […] la tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques pour lesquels il n’y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que ses luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, ses efforts pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d’en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l’oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.

    En même temps, et tout à fait en dehors de l’asservissement général qu’implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”.

    […]

    Les trade-unions agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’elles font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat. »

    (K. Marx, « La lutte entre le Capital et le Travail et ses résultats », Salaire, prix et profit, 1865.)

    En bref, la portée économique des syndicats est circonscrite à la simple perpétuation du mode de production capitaliste (en perpétuant le Travail dans celui-ci). Ils ne possèdent une portée politique effective que lorsque l’organisation et les méthodes syndicales cessent d’être des organisations et des méthodes syndicales — précisément lorsqu’elles rompent avec la lutte économique pour devenir qualitativement distinctes et supérieures — lorsqu’ils deviennent des « leviers » entre les mains des communistes.

    « Donc, lorsque Barth prétend que nous aurions nié toute réaction des reflets politiques, etc., du mouvement économique sur ce mouvement même, il ne fait que se battre contre des moulins à vent. Il n’a qu’à regarder Le 18 Brumaire de Marx où il s’agit presque uniquement du rôle particulier joué par les luttes et événements politiques, naturellement dans la limite de leur dépendance générale des conditions économiques. Ou Le Capital, par exemple le chapitre sur la journée de travail, où la législation, qui est bien un acte politique, agit de façon si radicale. Ou encore, le chapitre sur l’histoire de la bourgeoisie (le 24chapitre). Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’État) est, elle aussi, une puissance économique !

    […]

    Ce qui manque à tous ces messieurs, c’est la dialectique. Ils ne voient toujours ici que la cause, là que l’effet. Que c’est une abstraction vide, que dans le monde réel pareils antagonismes polaires métaphysiques n’existent que dans les crises, mais que tout le grand cours des choses se produit sous la forme d’action et de réaction de forces, sans doute, très inégales, — dont le mouvement économique est de beaucoup la force la plus puissante, la plus initiale, la plus décisive, qu’il n’y a rien ici d’absolu et que tout est relatif, tout cela, que voulez-vous, ils ne le voient pas ; pour eux Hegel n’a pas existé… »

    (F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 1890.)

    Une chose se changeant en son contraire, c’est une solution politique qui doit dénouer l’inextricable problème économique posé par le mode de production capitaliste. Cette apparente contradiction ne fait que révéler une réalité dialectique dans toute sa simplicité.

    « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

    Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    La nécessité du politique est une vérité simple mais qui n’est pas évidente. La conscience communiste tomberait donc du ciel, sur le prolétariat ? Le mouvement ouvrier est engagé dans une accumulation quantitative (en force, en expérience, etc.), dans laquelle s’observe un saut qualitatif. Ce saut qualitatif est celui de l’économique vers le politique, qui constitue la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique entre la résistance économique du prolétariat (la lutte pour le salaire) et l’exploitation capitaliste (la persistance du salariat). Cependant, cette synthèse n’est pas l’émergence depuis le mouvement ouvrier du mouvement communiste. Ce dépassement est précisément produit par l’éducation et l’organisation politique du mouvement ouvrier par le mouvement communiste. Le mouvement communiste n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais c’est lui qui, en participant à l’accumulation quantitative de celui-ci, crée les conditions requises pour le dépassement de la lutte économique dans la lutte politique. Sans l’action du mouvement communiste, ce saut qualitatif du mouvement ouvrier n’est pas possible (la quantité ne peut pas se changer en qualité).

    La naissance de la conscience communiste est extérieure au mouvement ouvrier, mais elle n’en est pas détachée, car elle est déduite de celui-ci, il y a une dépendance : les communistes s’éduquent à l’école du prolétariat. Le mouvement communiste connaît donc sa propre maturation, en parallèle de celle du mouvement ouvrier. Dans cette accumulation, les communistes apprennent à jouer leur rôle de direction d’avant-garde du prolétariat : ils luttent pour mieux comprendre les conditions de la libération du prolétariat et pour fusionner avec son mouvement. C’est cette fusion, la jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier, qui doit être le passage de la lutte économique — réformiste — à la lutte politique — révolutionnaire.

    « Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. […]

    Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers. […] »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, la lutte des classes dans le mode de production capitaliste crée la lutte économique contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte économique possède une contradiction interne entre la résistance contre l’exploitation et l’oppression capitaliste et la reproduction de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Cette contradiction engage une accumulation quantitative (de connaissances et de moyens de lutte) qui est principalement portée par le mouvement ouvrier (la classe prolétaire), mais aussi par le mouvement communiste (les intellectuels et activistes, de diverses classes). Cette quantité, par la fusion de l’accumulation du mouvement ouvrier et du mouvement communiste (leur « jonction »), doit se changer en qualité par la synthèse de la contradiction interne à la lutte économique dans la lutte politique. Le rôle du mouvement communiste, dans la création d’un mouvement révolutionnaire, est donc de travailler autant qu’il le peut à ce dépassement de la lutte économique vers la lutte politique.

    Il serait alors absurde pour les communistes de vouloir restreindre leurs activités à celles dont l’impasse crée leur nécessité, c’est-à-dire se borner à l’économisme et au (para-)syndicalisme alors même que le mouvement communiste n’a d’utilité pour le mouvement ouvrier qu’en lui apportant ce qu’il n’a pas — l’accumulation d’éducation et d’organisation politique. Le mouvement communiste est un mouvement politique et conscient, c’est-à-dire qu’il possède comme trait essentiel ce qui manque le plus au prolétariat spontané, pour que celui-ci puisse se dépasser dans le mouvement révolutionnaire : le mouvement révolutionnaire n’est que le mouvement ouvrier « mûr », par opposition au mouvement ouvrier « spontané ». Le rôle du mouvement communiste est alors précisément de fusionner avec le mouvement ouvrier spontané, pour lui donner cette maturité — amener les conditions de la synthèse — qui lui fait défaut pour gagner. Le mouvement communiste ne peut devenir un mouvement de masse indistinguable du mouvement ouvrier qu’après cette fusion, ce saut qualitatif, cette synthèse, c’est-à-dire dans le mouvement révolutionnaire. Fusionner avec le mouvement ouvrier, ce n’est donc pas se liquider dans ses luttes économiques, mais l’inverse !

    La logique bernsteinienne qui voudrait que, car la révolution est nécessaire, les communistes se limitent à la lutte pacifique et réformiste, est ici la même. La lutte économique rend nécessaire la révolution, non pas car elle y conduirait linéairement, mais car elle y conduit dialectiquement (via son dépassement dans le politique, puis leur dépassement dans le communisme). La révolution n’est nécessaire que parce que la lutte économique spontanée et réformiste est nécessairement une voie sans issue qui doit nécessairement être dépassée par la lutte politique consciente et révolutionnaire.

    « La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    C’est toute l’erreur des communistes qui se contentent dans leurs activités d’agitation-propagande de répéter, de reformuler ou de radicaliser les revendications économiques ; et dans leurs activités d’organisation, d’accompagner, de prolonger ou de répliquer les mobilisations syndicales. Ces activités économiques importantes ne sont pas pour autant celles des communistes !

    « Nos économistes, y compris le Rabotchéïé Diélo, ont eu du succès parce qu’ils se pliaient à la mentalité des ouvriers arriérés. Mais l’ouvrier social-démocrate, l’ouvrier révolutionnaire (le nombre de ces ouvriers augmente sans cesse) repoussera avec indignation tous ces raisonnements sur la lutte pour des revendications “qui promettent des résultats tangibles”, etc. ; car il comprendra que ce ne sont que des variations sur le vieux refrain du kopeck d’augmentation par rouble. Cet ouvrier dira à ses conseilleurs de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo : Vous avez tort, messieurs, de vous donner tant de peine et de vous mêler avec trop de zèle de choses dont nous nous acquittons nous-mêmes, et de vous dérober à l’accomplissement de vos propres tâches. Il n’est pas du tout intelligent de dire, comme vous faites, que la tâche des social-démocrates est de donner un caractère politique à la lutte économique elle-même ; ceci n’est que le commencement, ce n’est pas la tâche essentielle des social-démocrates ; car dans le monde entier, la Russie y comprise, c’est souvent la police elle-même qui commence à donner à la lutte économique un caractère politique ; les ouvriers apprennent eux-mêmes à comprendre pour qui est le gouvernement.* En effet, la “lutte économique des ouvriers contre le patronat et le gouvernement”, que vous exaltez comme si vous aviez découvert une nouvelle Amérique, est menée dans quantité de trous perdus de la Russie par les ouvriers eux-mêmes, qui ont entendu parler de grèves, mais ignorent probablement tout du socialisme. Notre “activité” à nous autres ouvriers, activité que vous vous obstinez à vouloir soutenir en lançant des revendications concrètes qui promettent des résultats tangibles, existe déjà chez nous ; et dans notre action professionnelle ordinaire, de tous les jours, nous présentons nous-mêmes ces revendications concrètes, la plupart du temps sans aucune aide des intellectuels. Mais cette activité ne nous suffit pas ; nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la bouillie de la seule politique “économique” ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque événement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes, et qu’ils nous donnent un peu plus de ce que nous ignorons encore, de ce que notre expérience “économique”, à l’usine, ne nous apprendra jamais les connaissances politiques. Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être — pardonnez-nous notre franchise ! — un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle de cette tâche qui est la vôtre et parlez moins “d’élever l’activité de la masse ouvrière”. De l’activité, nous en avons beaucoup plus que vous ne pensez, et nous savons soutenir par une lutte ouverte, par des combats de rue, même des revendications qui ne promettent aucun “résultat tangible” ! Et ce n’est pas à vous d’“élever” notre activité, car l’activité est justement ce qui vous manque. Ne vous inclinez pas tant devant la spontanéité et songez un peu plus à élever votre activité à vous, messieurs !

    * La thèse d’après laquelle il faut “donner à la lutte économique elle-même un caractère politique” traduit de la façon la plus frappante le culte de la spontanéité dans le domaine de l’activité politique. Très souvent, la lutte économique revêt un caractère politique de façon spontanée, c’est-à-dire sans l’intervention de ce “bacille révolutionnaire que sont les intellectuels”, sans l’intervention des social-démocrates conscients. Ainsi, la lutte économique des ouvriers en Angleterre a revêtu, de même, un caractère politique sans la moindre participation des socialistes. Mais la tâche des social-démocrates ne se borne pas à l’agitation politique sur le terrain économique ; leur tâche est de transformer cette politique trade-unioniste en une lutte politique social-démocrate, de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l’esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique social-démocrate. Or, au lieu d’élever et de faire progresser la conscience politique qui s’éveille spontanément, les Martynov se prosternent devant la spontanéité et répètent, répètent jusqu’à l’écœurement, que la lutte économique “fait penser” les ouvriers à leur absence de droits politiques. Il est regrettable que cet éveil spontané de la conscience politique trade-unioniste ne vous “fasse pas penser”, vous messieurs, à vos tâches de social-démocrates ! »

    (V. I. Lénine, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate », Que faire ?, 1902.)

    Quel est donc le sens d’une participation communiste aux revendications économiques et aux mobilisations syndicales ?

    « Notre investissement dans les luttes du peuple n’est pas simplement une participation, mais consiste en soi en une lutte idéologique. Cette lutte est celle pour opérer une montée en généralité des mots d’ordre : de la situation particulière vers la conscience de classe, et des questions d’ordre quotidien vers celles d’ordre politique. Il n’y a aucun intérêt à reprendre tels quels les mots d’ordre préexistants lorsque l’on s’implique dans une mobilisation syndicale ou progressiste. Simplement les commenter n’apporte aucune plus-value politique. La pertinence de l’adhésion à une mobilisation est dans sa radicalisation. Cette lutte n’est pas tant celle pour demander plus (“un meilleur salaire !” ou “de nouveaux droits !”) que pour demander autre chose (“plus qu’un salaire !” ou “un nouveau Droit !”). C’est aussi celle pour demander autrement : lorsque la grève cesse d’être une grève, que la manifestation cesse d’être une manifestation, etc. »

    Un corps politique qui n’est pas construit pour la révolution, c’est à dire qui n’a pas été patiemment bâti à cette fin, par un long et ardu processus de formation théorique, idéologique et politique, dans la pratique de la lutte des classes (légale et illégale, dans les institutions du régime bourgeois et en dehors de celles-ci), n’est pas capable d’entreprendre ou de réussir une révolution communiste.

    Si la révolution est la prise du pouvoir politique par une classe, pour que celle-ci puisse avoir un contenu communiste, il ne suffit pas qu’elle soit à majorité prolétarienne, mais bien dominée par des communistes — dans toute la force du mot. Pourquoi ? Car la transition du capitalisme au communisme, c’est-à-dire la création d’un système de complexité supérieur sans contradictions sociales, ne peut pas être résumée au simple renversement de la bourgeoisie. Cette étape, aussi difficile soit-elle, n’est pas la plus difficile. Le prolétariat porte en lui le communisme, mais tout prolétaire n’est pas un communiste : sans le rôle dirigeant d’une avant-garde communiste, non seulement la classe ouvrière est incapable de briser le pouvoir politique de la bourgeoisie et de son État, mais surtout, elle ne peut pas entreprendre une transition vers le communisme.

    Aujourd’hui, les termes d’« avant-garde » et de « rôle dirigeant » ont été assignés au léninisme et érigés en épouvantail. Il est à l’occasion bon de rappeler que la nécessité d’une avant-garde dirigeante était un consensus dans toute la 2de internationale, de Kautsky à Luxemburg en passant par Lénine, à l’exception notable du courant révisionniste bernsteinien et des courants affiliés (économisme russe, ministérialisme français, etc.).

    « Or, la social-démocratie allemande n’était pas seulement la plus forte troupe d’avant-garde, elle était la tête pensante de l’Internationale. »

    (R. Luxemburg, « Socialisme ou Barbarie ? », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    Les controverses entre marxistes portaient « seulement » sur la forme que devrait prendre une telle avant-garde dirigeante, c’est-à-dire le Parti (à ce propos, l’Histoire nous semble avoir tranché la question). L’antagonisme ou l’incompatibilité entre l’ébullition spontanée des masses et l’action planifiée de l’élite révolutionnaire, n’existent pas ni dans le consensus de la 2de Internationale ni chez Lénine. C’est bien l’intensification autonome et innée des luttes du peuple qui doit créer la situation révolutionnaire devant annoncer l’offensive communiste (qui doit être autonome mais qui ne peut pas être indépendante des masses).

    « En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques.” »

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Luxemburg explicite cette unité entre « le mouvement populaire spontané » et « l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat », elle expose d’abord que :

    « Ce n’est pas l’organisation seule qui fournit les troupes combattantes, mais la bataille qui fournit dans une bien plus large mesure les recrues pour l’organisation.

    Ceci est évidemment beaucoup plus valable encore pour l’action politique de masse directe que pour la lutte parlementaire. Bien que la social-démocratie, noyau organisé de la classe ouvrière, soit à l’avant-garde de toute la masse des travailleurs, et bien que le mouvement ouvrier tire sa force, son unité, sa conscience politique de cette même organisation, cependant le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur l’appui et sur la collaboration des couches les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les déifiés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

    En Allemagne les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés ni “commandées” par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de “discipline”, d’“éducation politique”, d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

    La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires ; en temps normal les statistiques des organisations ou même les statistiques électorales ne donnent qu’une très faible idée de cette influence. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Puis elle conclut en affirmant que :

    « Ainsi nous parvenons pour l’Allemagne aux mêmes conclusions en ce qui concerne le rôle propre de la “direction” de la social-démocratie par rapport aux grèves de masse que dans l’analyse des événements de Russie. En effet, laissons de côté la théorie pédante d’une grève de démonstration mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats et exécutée par une minorité organisée, et considérons le vivant tableau d’un véritable mouvement populaire issu de l’exaspération des conflits de classe et de la situation politique, explosant avec la violence d’une force élémentaire en conflits aussi bien économiques que politiques et en grèves de masse alors la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

    La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “situation révolutionnaire” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »

    (R. Luxemburg, « La coopération entre travailleurs syndiqués et non syndiqués nécessaire à la victoire », Grève de masse, parti et syndicat, 1906.)

    Le consensus en question, sur le parti d’avant-garde du prolétariat, était dans la continuité directe des impératifs édictés par Marx et Engels, impératif déduit de leur étude approfondie qui n’a aujourd’hui pas vieilli.

    « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

    Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

    Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

    (K. Marx et F. Engels, « Prolétaires et communistes », Manifeste du parti communiste, 1848.)

    De plus :

    « […] “L’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen” ;

    […] “Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques. Bien loin de pousser à l’émancipation des travailleurs, ils continueront à y opposer le plus d’obstacles possibles… La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière” ;

    […]

    Considérant en outre :

    • Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;
    • Que cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ;
    • Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

    la conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis. »

    (K. Marx et F. Engels, Résolutions de la Conférence des délégués de l’AIT, réunie à Londres, du 17 au 23 septembre 1871.)

    Si les communistes sont perméables à l’opportunisme (l’Histoire l’a démontré et nous payons aujourd’hui le prix de cette démonstration), le dilemme n’en est pas moins binaire : soit l’on s’en remet à l’inorganisation, et l’on se condamne à perdre, soit l’on s’organise politiquement, et l’on se donne une chance de vaincre. Il va de soi que la victoire en question n’est jamais garantie, mais dans un cas, l’aliénation politique est totale, et dans l’autre cas, elle n’est que partielle — le chemin est sinueux… mais il y a un chemin ! Tous les reproches — justifiés — qui pourront être faits aux communistes présent ou passés ne changeront en rien cette réalité : accepter la lutte politique communiste, c’est risquer la défaite dans l’opportunisme, mais refuser la lutte politique communiste, c’est la certitude de la défaite dans l’opportunisme.

    Le seul moyen de rester politiquement pur et libre du poids de tout bilan, c’est bien sûr de ne rien faire, et de se conforter là où il n’y a aucun risque de gagner (ce qui reviendrait donc de perdre cette pureté et cette liberté). Pareillement, il est très facile d’avoir raison lorsque la réalité de la lutte des classes ne vient pas nous contredire. Le syndicalisme, avantagé d’une quasi-absence de bilan historique à défendre, se prête alors parfaitement au rôle de débouché politique pour réformiste dans le déni, souhaitant garder les apparats d’une radicalité innocente. Les syndicalistes les plus convaincus peuvent ainsi s’imaginer révolutionnaire en se contentant d’en appeler à la « grève générale » dans leurs activités syndicales, discernant ses prémices derrière chaque soubresaut de conflictualité économique.

    Tous les révolutionnaires doivent avoir conscience de l’impératif d’un militantisme politique, pour une organisation politique, à des fins politiques, d’une part, et de la nécessité d’une « avant-garde dirigeante » pour faire dévier le prolétariat de la lutte économique, et l’arracher à l’opportunisme (économiste, réformiste, etc.), d’autre part.

    « Mais la révolution n’est-elle pas l’acte suprême en matière politique ? Or, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens — l’action politique qui prépare la révolution, éduque l’ouvrier et sans elle le prolétariat sera toujours frustré et dupé le lendemain de la bataille par les Favre et Pyat. Cependant, la politique qu’il faut faire doit être celle du prolétariat : le parti ouvrier ne doit pas être à la queue de quelque parti bourgeois que ce soit, mais doit toujours se constituer en parti autonome ayant sa propre politique et poursuivant son propre but. »

    (F. Engels, Compte rendu, rédigé par l’auteur lui-même, de son discours à la séance du 21 septembre 1871 à la Conférence de Londres.)

    La défaite spontanée

    Quatrièmement, sous-estimer la force de la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier est in fine, pour la bourgeoisie, une menace existentielle. Il est donc à attendre de la bourgeoisie une résistance correspondante aux enjeux que posent devant lui les ambitions communistes. Se dire révolutionnaire doit commencer par prendre au sérieux toute la radicalité du mot « révolution », et donc toute la radicalité de ce qui est à attendre des réactionnaires.

    Il est commun, dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, d’entretenir une conception abstraite de ce que peut-être une révolution, lorsque le problème n’est pas écarté d’emblée comme étant l’expression d’un fantasme insurectionnaliste ou blanquiste, gauchiste. Il serait quasiment ridicule de réfléchir à « comment faire une révolution communiste en France ? ». Cette perspective paraît si éloigné, si impossible, qu’il est alors plus confortable de s’en remettre à quelque chose d’extérieur à soi — comme le mouvement spontané du prolétariat — pour ne pas avoir à assumer soi-même la difficulté et la profondeur des problèmes que posent la révolution communiste. Il y a donc une habitude persistante à se représenter la révolution comme une très grande manifestation ou une très grande grève (soit des méthodes de lutte réformiste), ou à simplement continuer de remettre à plus tard le problème de la forme concrète de la prise du pouvoir (pour mieux retourner aux taches économiques).

    Les stratégies de la « grève politique de masse » ou de la « grève générale insurrectionnelle » ont été adoptées par certains syndicaliste ou para-syndicaliste comme l’alpha et l’oméga justifiant leur engagement quasi-exclusif dans la lutte économique. Cependant, ces stratégies se voient réduites à un simple résultat de la croissance de la lutte économique (un basculement mécanique), c’est-à-dire qu’elles sont vidées de tout le politique qui les rendent possibles et révolutionnaires (qui transforment les méthodes réformistes en leur contraire), et elles finissent par n’être plus que le prétexte du liquidationnisme syndical (la phraséologie messianique de la capitulation économiste).

    Ces attitudes inconséquentes traduisent souvent une conception très superficielle de la réelle puissance du régime bourgeois. Sans même parler des extrémités fascistes, l’État bourgeois dans sa forme « classique » (la démocratie bourgeoise) n’a jamais reculé à ouvrir le feu sur les prémices d’insubordination ouvrière ou à éliminer les militantes ou les militants les plus dangereux sans s’embarrasser de sa légalité. Ce temps n’est pas révolu.

    « Il ne faut jamais sous-estimer la dimension et l’intensité de la résistance bourgeoise, car celle-ci est très littéralement prête à tout pour stopper l’avancée de la menace existentielle qu’est pour elle le communisme. Son niveau d’organisation, ses moyens militaires et techniques, son absence de limites “morales” ou “de principes”, etc., sont autant de réalités à connaître pour dissiper notre naïveté. Notre dictature du prolétariat n’est qu’une réponse à la dictature de la bourgeoisie et du Capital, et pourtant, sa violence paraît timide face à la leur. Celles et ceux qui ne comprennent pas la nécessité du Parti et de l’État, de tout le sens du mot “dictature” — dans toute sa portée unilatérale et illimitée —, sont aussi ceux qui ne saisissent pas que le camp de Dachau, l’offensive Barbarossa, la méthode Jakarta ou l’opération Condor ne sont pas des mauvais rêves qui se seraient dissipés, des méthodes “d’un autre temps”. “La victoire ou la mort” n’est pas un slogan romantique, c’est un constat. »

    « Il faut attendre de l’État bourgeois une résistance formidable, acharnée jusqu’aux dernières extrémités. La puissance d’un État impérialiste contemporain n’est pas plus illimitée que celle de n’importe quel autre État de l’Histoire, mais par rapport à ces derniers, ses moyens sont disproportionnellement développés — tant en force qu’en intelligence. Lorsque l’offensive révolutionnaire sera à l’ordre du jour, il sera diminué, mais loin d’être neutralisé. Pour imaginer gagner, il faut donc comprendre que l’État bourgeois ne va pas s’effondrer de lui-même, ni après quelques coups, mais seulement lorsqu’il aura été intégralement disloqué. Il faut comprendre alors aussi que cette entreprise de longue haleine n’est que la nôtre. »

    Il est important de saisir que si les syndicats et la lutte économique sont bien une « école incontournable », « une première étape », etc., il y a des choses qu’ils n’enseignent pas, voir qu’ils freinent activement. L’organisation syndicale et les objectifs et méthodes de la lutte économique ne préparent pas le prolétariat à la révolution, et le maintient dans un état de désarmement et de vulnérabilité aux assauts du régime bourgeois, en plaçant le combat sur un terrain où celui-ci à l’avantage. La négociation du prix de vente de la force de travail, de la péréquation des profits et des droits démocratiques, sur le terrain « à découvert » de la légalité ou de la semi-légalité — toujours dans ou en marge des institutions du régime bourgeois — ne peut convertir ni ses tactiques ni ses combattants en tactiques et en combattants de la révolution. Le passage du terrain et des armes du réformisme (sur lequel nous sommes condamnés à nous placer mais où la bourgeoisie possède un avantage décisif permanent), au terrain et aux armes révolutionnaires, ne peut pas se faire du jour au lendemain, ni « automatiquement » ni « naturellement ».

    « Il faut maintenant nous arrêter à une question que, certainement, tout lecteur se pose déjà. Ce travail artisanal, maladie de croissance qui affecte l’ensemble du mouvement, peut-il être mis en connexion avec l’économisme considéré comme une des tendances de la social-démocratie russe ? Nous croyons que oui. Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d’organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s’en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation ; elles sont aussi dans l’étroitesse de l’ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l’incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d’une bonne organisation de révolutionnaires ; enfin — et c’est le principal — elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l’ériger en “théorie” particulière c’est-à-dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également. Dès les premières tentatives de ce genre, il devint évident que les méthodes artisanales étaient liées à l’économisme et que nous ne nous débarrasserions pas de notre étroitesse dans le travail d’organisation, avant de nous être débarrassés de l’économisme en général (c’est-à-dire de la conception étroite de la théorie du marxisme, du rôle de la social-démocratie et de ses tâches politiques). Or, ces tentatives ont été faites dans deux directions. Les uns se sont mis à dire : la masse ouvrière n’a pas encore formulé elle-même des tâches politiques aussi étendues et aussi urgentes que celles que lui “imposent” les révolutionnaires ; elle doit encore lutter pour les revendications politiques immédiates, mener “la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” (et à cette lutte “accessible” au mouvement de masse correspond naturellement une organisation “accessible” même à la jeunesse la moins préparée). D’autres, éloignés de tout “gradualisme”, ont déclaré : on peut et l’on doit “accomplir la révolution politique”, mais point n’est besoin pour cela de créer une forte organisation de révolutionnaires éduquant le prolétariat par une lutte ferme et obstinée ; il suffit pour cela que nous nous saisissions tous du gourdin “accessible” et familier. Pour parler sans allégories, il nous faut organiser la grève générale ou stimuler par “un terrorisme excitatif” le mouvement ouvrier un peu “languissant”. Ces deux tendances, opportuniste et “révolutionniste”, s’inclinent devant les méthodes artisanales dominantes, ne croient pas à la possibilité de s’en délivrer, ne voient pas notre tâche pratique, la première et la plus urgente : créer une organisation de révolutionnaires capable d’assurer à la lutte politique l’énergie, la fermeté et la continuité. »

    (V. I. Lénine, « Le travail artisanal des économistes et l’organisation des révolutionnaires », Que faire ?, 1902.)

    En résumé, dans la participation des communistes aux syndicats et aux luttes économiques spontanées du prolétariat et du peuple, la stratégie révolutionnaire est la suivante.

    « L’enjeu est de conquérir par la lutte immédiate pour des revendications dans le capitalisme, une hégémonie dans les masses populaires, c’est-à-dire un terrain de manœuvre politique suffisant pour nous permettre ensuite d’avancer la lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire la revendication du communisme et de la révolution. Nous menons maintenant une lutte dans la société bourgeoise pour (aussi tôt et autant que possible) mener une lutte hors de la société bourgeoise. Il n’y a pas de continuité simple et directe entre nos demandes immédiates et nos demandes révolutionnaires, mais les premières vont permettre aux secondes d’exister.

    Le cadre de nos revendications est contraint par l’ampleur de notre mouvement : ce que nous sommes capables de représenter politiquement (notre crédibilité et notre capacité d’action). Avant la situation révolutionnaire (ou en l’absence de guerre prolongée), la lutte communiste est donc “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”, c’est-à-dire qu’elle est restreinte à un cadre fondamentalement réformiste — intra-capitaliste —, même lorsque la lutte est en dehors des institutions bourgeoises (l’État, les syndicats, etc.) et que ses moyens sont violents ou illégaux. Pour échapper à ce dernier, il ne suffit pas simplement de faire “enfler” nos demandes réformistes, c’est-à-dire de demander toujours plus dans le capitalisme. Il n’est possible ni de lutter dans un cadre réformiste comme dans un cadre révolutionnaire, ni l’inverse, ni en espérant faire d’un cadre réformiste un cadre révolutionnaire. Premièrement, car le cadre réformiste est décisivement à notre désavantage — la bourgeoisie a l’ascendant du terrain sur tous les plans —, et deuxièmement, car ses méthodes de lutte et ses revendications sont inadéquates à un cadre révolutionnaire (leurs fins et leurs moyens sont différents) — la continuité de l’un à l’autre n’est ni simple ni directe ! Il faut au contraire activement lutter pour passer d’un cadre de revendication réformiste à un cadre révolutionnaire — extra-capitaliste. Ce saut qualitatif ne peut pas se faire si, dès le début, notre combat pour des objectifs immédiats n’est pas explicitement conçu comme un moyen pour un autre type d’objectif, entre lesquels il y a rupture (du cadre réformiste au cadre révolutionnaire). Ces deux cadres sont en rupture avec l’ordre bourgeois, mais seul le cadre révolutionnaire peut le renverser — faire la révolution. Notre lutte contre le capitalisme dans le capitalisme n’a de sens que pour gagner l’espace de manœuvre politique, c’est-à-dire l’hégémonie dans les masses populaires et le pouvoir requis, pour engager la lutte contre le capitalisme hors du capitalisme.

    En bref, il faut gagner ici et maintenant, aussi petits soient ces gains, pour avoir de quoi gagner ailleurs ensuite. C’est le sens de “réformiste dans la forme, révolutionnaire dans le fond”. Mais cette accumulation de forces n’est révolutionnaire que si elle vise à rendre possible la transition vers la révolution, pas si elle n’est qu’une fuite en avant des revendications, qui devraient magiquement faire “exploser” le cadre réformiste pour le convertir en cadre révolutionnaire. Le passage de la lutte intra-capitaliste à la lutte extra-capitaliste, est aussi, mais n’est pas qu’une augmentation quantitative des revendications et des moyens revendicatifs, car c’est bien un saut qualitatif qui demande aussi d’autres fins et d’autres moyens que ceux de la revendication immédiate réformiste (dans la “forme”), c’est-à-dire aussi des fins et des moyens politiques et révolutionnaires (d’où son “fond”). Le passage d’une forme de lutte réformiste à une forme révolutionnaire ne se fait pas tout seul, ou comme une évidence : il doit être planifié, préparé et consciemment créé dès et autant que rendu possible. De plus, sans ce programme réellement révolutionnaire, le réformisme finit par être autant dans la forme que dans le fond, et la révolution n’est alors plus qu’un horizon abstrait et un slogan performatif creux. En conclusion, entre la conquête du programme minimum et du programme maximum, ou entre l’insubordination et la révolution, il n’y a pas une transition graduelle et progressive : les seconds sont contenus “en germe” dans les premiers, mais ils ne peuvent pas “germer” dans ceux-ci (tout comme le capitalisme contient le communisme, qui ne peut pas exister tant que le capitalisme existe). »

    Conclusion

    L’exposé ci-dessus ne doit pas être lu comme une diatribe contre les luttes économiques et syndicales. Celles-ci sont nécessaires, déjà car elles existent indépendamment de notre volonté (elles sont là, se priver de leur portée dans les masses serait une erreur grave), ensuite car elles servent de première étape dans l’organisation du prolétariat et de première école pour les révolutionnaires (comme il a déjà beaucoup été répété).

    « Les syndicats ont marqué un progrès gigantesque de la classe ouvrière au début du développement du capitalisme ; ils ont marqué le passage de l’état de dispersion et d’impuissance où se trouvaient les ouvriers, aux premières ébauches du groupement de classe. Lorsque commença à se développer la forme suprême de l’union de classe des prolétaires, le parti révolutionnaire du prolétariat (qui ne méritera pas ce nom aussi longtemps qu’il ne saura pas lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble), les syndicats révélèrent inévitablement certains traits réactionnaires, une certaine étroitesse corporative, une certaine tendance à l’apolitisme, un certain esprit de routine, etc. Mais nulle part au monde le développement du prolétariat ne s’est fait et ne pouvait se faire autrement que par les syndicats, par l’action réciproque des syndicats et du parti de la classe ouvrière. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est, pour le prolétariat considéré comme classe, un immense pas en avant. Aussi le parti doit-il, plus encore que dans le passé, à la manière nouvelle et pas seulement à l’ancienne, éduquer les syndicats, les diriger, sans oublier toutefois qu’ils restent et resteront longtemps l’indispensable “école du communisme” et l’école préparatoire des prolétaires pour l’application de leur dictature, le groupement nécessaire des ouvriers afin que la gestion de toute l’économie du pays passe graduellement d’abord aux mains de la classe ouvrière (et non à telles ou telles professions), et puis à l’ensemble des travailleurs. »

    (V. I. Lénine, « Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? », La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », 1920.)

    Mais ce qui est une très bonne « première étape » n’est pas un chemin tout tracé vers la révolution (compréhension, sinon mécanique, simpliste de ce qu’est la prise du pouvoir par une classe consciente d’elle-même). Trop de communistes se contentent de végéter dans l’économisme et le (para-)syndicalisme, et y laissent végéter le prolétariat avec eux. Ce plafonnement du mouvement communiste est à la fois une conséquence et une cause de sa crise.

    « Notre mouvement souffre en premier lieu, tant sur le plan idéologique que sur le plan pratique et organisationnel, de son état de fragmentation, de l’immersion presque complète de l’écrasante majorité des sociaux-démocrates dans le travail local, ce qui réduit leur vision, le champ de leurs activités et leur habileté dans le maintien du secret et leur préparation. ».

    (V. I. Lénine, Par où commencer ?, 1901.)

    Sans le « parti révolutionnaire » qui doit « lier les chefs, la classe et les masses en un tout homogène, indissoluble » pour « éduquer les syndicats, les diriger », les faire dévier de la spontanéité économique et les arracher à l’opportunisme, vers (ou dans) la dictature du prolétariat, il est impossible de donner un caractère politique révolutionnaire aux syndicats. Donc, en l’absence d’un tel « parti révolutionnaire », l’impératif catégorique pour tous les communistes est sa construction.

    Les syndicats sont la plus pure expression de la classe ouvrière, mais c’est aussi la plus spontanée : leurs moyens et leurs fins sont nécessairement réformistes (y compris la grève générale). La raison d’être du syndicat, la lutte économique pour les salaires, en fait une institution dédiée à la reproduction de l’exploitation capitaliste et intégrée à la société et à l’idéologie bourgeoise. Les syndicats ne peuvent développer une conscience et une indépendance de classe que s’ils deviennent plus que des syndicats par l’action d’un véritable Parti communiste qui se place à sa direction, c’est-à-dire s’ils deviennent un outil révolutionnaire entre ses mains. Le syndicat cesse d’être réformiste lorsqu’il cesse d’être un syndicat et que son rôle dans la lutte économique pour les salaires est subordonné à la lutte politique pour la révolution.

    Pour les communistes, la participation aux luttes économiques et le militantisme syndical ne sont des travaux que secondaires, subordonnés comme moyens à l’œuvre politique de reconstruction du Parti communiste.

    Or, la conception stratégique de la relation et de la transition entre lutte économique et lutte politique est souvent l’occasion d’un naufrage. Les déviations économistes et (para-)syndicalistes sont aujourd’hui hégémoniques dans la gauche dite révolutionnaire en France, et transcendent largement les frontières idéologiques. Ainsi, anarchistes, autonomistes, marxistes-léninistes et d’infinies variétés de trotskistes se rejoignent en nombre dans la même impasse.

    « Ainsi, nous l’avons constaté, l’erreur fondamentale de la “nouvelle tendance” de la social-démocratie russe est de s’incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l’élan spontané des masses s’accroît et que le mouvement s’élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d’organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

    L’élan spontané des masses en Russie a été (il l’est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s’est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L’élan des masses n’a cessé de grandir et de s’étendre sans solution de continuité ; loin de s’interrompre là où il a une fois commencé, il s’est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d’effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation constante et continue, capable de diriger le mouvement tout entier. »

    (V. I. Lénine, « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie », Que faire ?, 1902.)

    Les luttes spontanées ne peuvent qu’être condamnées à la stagnation économique et à la déroute opportuniste si elles sont coupées du facteur subjectif qui doit faire toute la différence : les communistes et leur Parti. Donc, si la lutte économique est une bonne première étape, une bonne deuxième étape serait de ne pas se dissoudre dans celle-ci, et de chercher à se constituer en organisation révolutionnaire autonome. En bref, rompre avec le liquidationnisme économiste et (para-)syndicaliste, si populaire aujourd’hui en France, et enfin s’atteler sérieusement, humblement, et patiemment, à la construction d’une organisation proprement politique, de classe et de combat. « Combat » ici à ne pas comprendre comme un autre slogan performatif creux, mais comme l’injonction concrète d’un programme concret.

    La période d’immaturité et de difficulté que nous connaissons dans les pays impérialistes (celle de la condition sectaire) n’est historiquement pas inédite (elle est analogue à la kruzhkovshchina du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dans l’Empire russe). Le mouvement communiste est pour l’instant toujours atrophié et coupé du prolétariat et du peuple. Mais la tâche de jonction et de fusion entre le mouvement communiste, encore principalement d’extraction intellectuelle, et le mouvement ouvrier, n’est pas inédite non plus. Le besoin d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste s’exprime encore timidement, mais il est croissant et tendanciellement de plus en plus violent.

    Si jusqu’ici nous nous sommes presque exclusivement concentrés sur la dualité économique-politique, nous ne pouvons pas oublier un troisième élément de la lutte communiste, dont il faut rappeler son unicité et sa nécessité dans celle-ci : la lutte théorico-idéologique — celle qui pose les fondations du Parti communiste et sans laquelle son édification est impossible.

    « Ainsi donc, l’on voit que les grandes phrases contre l’ossification de la pensée, etc., dissimulent l’insouciance et l’impuissance à faire progresser la pensée théorique. L’exemple des social-démocrates russes illustre d’une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l’Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi ; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d’un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu’il sort d’un air triomphant cette définition de Marx : “Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu’une douzaine de programmes.” Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : “Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter !” D’ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l’éclectisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d’atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de “concessions” théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu’il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essayent de diminuer l’importance de la théorie !

    Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d’abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu’élaborer sa physionomie et il est loin d’en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l’avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non social-démocrates. Dans ces conditions, une erreur “sans importance” à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle “nuance” peut dépendre l’avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

    Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s’ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s’ensuit encore qu’un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s’il assimile l’expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l’analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s’est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s’est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d’expérience politique (et révolutionnaire) réclame l’accomplissement de cette tâche.

    Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n’en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d’organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l’autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. […]

    […] Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) — comme cela se fait chez nous — mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. »

    (V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.)

  • Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne

    [Version révisée d’octobre 2024.]

    Cet article a été rédigé pour le journal Özgür Gelecek que nous remercions de nous laisser nous exprimer dans leurs colonnes.

    Quelle doit être selon nous une position communiste sur l’actuelle guerre russo-ukrainienne ? Répondre à cette question, c’est en poser nécessairement une autre : quelle est selon nous la nature de l’actuelle guerre russo-ukrainienne ?

    Notre organisation n’a jusqu’à ce jour pas explicitement présenté ses réponses. Nous sommes conscients de notre retard sur ces problèmes pourtant brûlants. Nous profitons de l’imminence du 2e anniversaire de l’offensive russe pour rattraper ce manquement.

    Pour déterminer la nature de la guerre russo-ukrainienne, il faut d’abord déterminer la nature de la Russie et de l’Ukraine. D’apparence simple, ce problème révèle en réalité la complexité de l’impérialisme contemporain.

    Le premier impératif est d’éviter l’adhésion à une définition métaphysique de ce qu’est un pays dominé ou un pays dominant, c’est-à-dire de ce qu’est l’impérialisme et sa domination économique. Il n’existe pas de domination dans l’abstrait (comme qualité isolée), il n’y a toujours que la domination d’un marché et d’un État sur un autre marché et un autre État. Un pays n’exerce ou ne subit toujours une domination que dans sa relation avec un autre pays. À l’échelle mondiale, les relations se superposent et se conjuguent, de telle manière que le rôle d’un pays dans le réseau de relations mondiales ne peut être déterminé qu’en observant la place de ce pays dans ses relations prises dans leur ensemble. Idem, il n’existe pas de domination impérialiste sans certaines classes pour dominer et pour être dominé. Un pays n’exerce ou ne subit toujours une domination que selon ses classes. La domination impérialiste n’est toujours que la domination d’une bourgeoisie impérialiste d’un pays sur certaines classes d’un autre pays (bourgeoisie compradore, bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat, paysannerie). En économie, il ne faut jamais oublier le matérialisme dialectique.

    Les contradictions entre les pays impérialistes et les pays dominés ne sont plus aussi polarisées qu’elles ne l’étaient aux premiers temps de l’impérialisme, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, où l’on pouvait facilement distinguer les pays impérialistes, les colonies et les semi-colonies. Aujourd’hui, il existe toujours des impérialismes hégémoniques, qui sont dans une position de domination sur l’ensemble de l’économie mondiale : les impérialismes occidentaux (États-Unis d’Amérique, Canada, France, Allemagne, etc.) et l’impérialisme japonais. Cependant, dans le système impérialiste contemporain, un pays dominé dans une relation peut être dominant dans une autre relation. Certains pays sont ainsi dominés et dominants en même temps, c’est par exemple le cas des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), entre autres.

    La complexification du système impérialiste n’a cependant pas fait disparaître les deux pôles opposés : les pays dominants — impérialistes — et les pays dominés. En revanche, ces deux catégories et leurs relations politiques et économiques se sont complexifiées. Pour comprendre si un pays est dominant ou dominé, il est donc devenu primordial d’observer sa place dans le réseau des relations économiques mondiales pris dans sa totalité, pour y étudier son rôle général (non pas relativement à un pays particulier ou un autre, dont la relation pourrait ne pas refléter la nature réelle du pays en question).

    La Russie est un pays dominé par des pays impérialistes plus puissants, mais elle domine elle-même d’autres pays et cherche à étendre sa domination et à s’émanciper de la domination des impérialismes hégémoniques, en faisant croître son propre empire. Au même titre que la Chine, la Russie est un impérialisme challengeur : son rôle dans l’économie mondiale est celui d’une semi-périphérie forte, luttant pour devenir un nouveau centre impérialiste. Le passé socialiste et les caractéristiques géographiques de la Russie et de la Chine les ont de plus dotées de ressources et de forces habituellement monopolisées par les centres impérialistes : l’accès aux ressources naturelles stratégiques, la technologie de pointe, les moyens de communication — dont les médias —, et la puissance militaire — dont l’arme nucléaire. La position de relative faiblesse de la Chine ou de la Russie par rapport aux impérialismes hégémoniques dans le monde n’enlève rien à leur qualité impérialiste. La Chine et la Russie sont des États et des marchés cherchant à perpétuer et à étendre leur domination sur d’autres États et marchés, pour augmenter et sécuriser leurs surprofits impérialistes. Si la Chine et la Russie sont toujours dominées par les impérialismes hégémoniques, ce sont elles-mêmes des impérialismes.

    La bourgeoisie russe et chinoise ne sont pas des bourgeoisies compradores, incapables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes. Ce sont des bourgeoisies nationales et impérialistes, qui sont capables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes, et qui luttent donc pour étendre et intensifier leur domination sur la bourgeoisie compradore et les masses populaires (la bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat et paysannerie) des nations opprimées. Les bourgeoisies russe et chinoise cherchent à assurer et à accroître leurs surprofits par la domination politique des États et la domination économique des marchés. La Russie et la Chine sont des pays relativement dominés, mais ce ne sont pas des pays dominés, leur bourgeoisie impérialiste est relativement faible, mais ce sont des bourgeoisies impérialistes.

    Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste.

    Là où la Chine et la Russie sont des semi-périphéries fortes représentant des impérialismes challengeurs, l’Ukraine est une semi-périphérie faible, qui n’a pas la capacité économique de se constituer un empire impérialiste. L’Ukraine est un pays sous domination des impérialismes hégémoniques et de l’impérialisme russe. La bourgeoisie ukrainienne est compradore.

    Les impérialismes occidentaux et l’impérialisme russe se disputent l’exploitation du marché ukrainien et le contrôle de l’Ukraine depuis maintenant plus de 20 ans. L’intégration de l’Ukraine dans deux sphères impérialistes distinctes et antagoniques (occidentale et russe) se ressent dans toute la société ukrainienne, et fut notamment à l’origine de la Révolution ukrainienne de 2014 et de l’annexion de la Crimée par la Russie la même année. Aujourd’hui, Zelensky représente la bourgeoisie bureaucratique compradore pro-occidentale, celle-ci est liée aux intérêts impérialistes occidentaux : tout en leur étant soumise, elle cherche à se constituer un empire avec ceux-ci.

    Pourquoi la Russie a-t-elle envahi l’Ukraine le 24 février 2022 ?

    Le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne par la Russie a pour première cause la contradiction inter-impérialiste entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe. Les impérialistes de l’alliance atlantiste (l’OTAN) et la Russie luttent pour le contrôle économique et politique de l’Ukraine, dans le cadre d’une lutte mondiale entre les impérialismes hégémoniques, pour la défense de leur hégémonie, et les impérialismes challengeurs, pour l’affirmation de leurs propres ambitions.

    Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté en Ukraine, et non pas sur un autre marché que se disputent les impérialismes pour le partage du monde ?

    Cette guerre est aussi celle pour le contrôle d’un verrou géopolitique. Il est essentiel de comprendre la vision des pays impérialistes impliqués dans cette guerre (pour mieux la démasquer et la combattre).

    Qu’est-ce que la géopolitique, et pourquoi s’y intéresser pour comprendre les contradictions inter-impérialistes ? La géopolitique est une superstructure, c’est la théorie et l’idéologie des bourgeoisies impérialistes. La géopolitique, en tant que science, est l’interprétation bourgeoise impérialiste des contradictions de l’impérialisme. Les analyses géopolitiques recouvrent une partie de la réalité matérialiste dialectique des contradictions inter-impérialistes, mais cette science bourgeoise est limitée par son rôle politique de classe (elle est intégrée à l’appareil d’État bourgeois impérialiste, dominé politiquement et idéologiquement par la bourgeoisie impérialiste et au service de celle-ci) et par sa méthodologie idéaliste (ni matérialiste ni dialectique, qui nie le principal et le secondaire, notamment entre la base matérielle et la superstructure sociale et entre la cause interne et la cause externe).

    Les impérialismes occidentaux, particulièrement les États-Unis d’Amérique, sont toujours influencés par la théorie du Heartland, qui était enseignée dans toutes les grandes écoles américaines jusque dans les années 2000. C’est-à-dire qu’ils sont persuadés que le Heartland (allant de la Volga au Yangtze, et de l’Himalaya à l’Arctique), pour des raisons géographiques, a un avantage stratégique sur le reste du monde, avantage qui le rendrait quasi invincible s’il possédait aussi le Rimland (le reste de l’Europe et de l’Asie, ayant accès à la mer). Dans leur vision géopolitique, il faut donc tout faire pour contrôler et dominer cet espace. C’est pourquoi ils investissent autant de moyens près des frontières russes, notamment en Ukraine.

    « Who rules East Europe commands the Heartland; who rules the Heartland commands the World-Island; who rules the World-Island controls the world. » (Mackinder, 1919)

    Du point de vue de la Russie, la Seconde Guerre mondiale a mis en lumière la nécessité géopolitique de repousser autant que possible ses frontières, ainsi que d’être entouré d’alliés (ou a minima de pays neutres). C’était l’un des enjeux des négociations lors de la chute de l’URSS, qui a alors perdu une grosse partie de son territoire et de son économie. La Russie se perçoit comme assiégée (complexe obsidional hérité de l’Empire russe et de l’URSS socialiste puis révisionniste) et dans une défense légitime face aux agressions de l’Occident expansionniste (chez qui les conceptions du containment issues de la Guerre froide sont toujours influentes). De plus, Poutine n’a qu’une marge de manœuvre intérieure très mince. Le consensus qu’il a construit autour de son pouvoir depuis la fin des années 90, dans la bourgeoisie et le peuple russe, est fondé sur le désir de reconstruire une Russie forte et stable — la constitution d’un nouvel empire, rivalisant avec les puissances occidentales.

    Sur le plan géopolitique, il est clair que l’alliance atlantiste a poussé la Russie dans ses retranchements, et ce en connaissant clairement les conséquences impliquées pour la population ukrainienne. Il est tout aussi clair, que placée dans cette position, c’est la Russie qui a fait le choix unilatéral d’agresser militairement l’Ukraine.

    Il est intéressant de remarquer que les sanctions économiques occidentales n’ont pas été soutenues par les pays dominés. La Russie est très loin d’être devenue infréquentable sur la scène internationale, elle est même l’un des partenaires privilégiés des pays africains encore sous domination française (Mali, Centrafrique, Burkina Faso, etc.). Nous pouvons nous réjouir de voir ces pays se dégager des griffes de l’impérialisme français, mais pas de tomber dans celles d’un autre (perçu comme un allié contre les impérialismes hégémoniques). Quoi qu’il en soit, le monde devient « multi-polaire ». Les contradictions inter-impérialistes ne peuvent que s’accroître, l’Europe se remilitarise, et la lutte pour le repartage du monde nous entraîne progressivement vers une Troisième Guerre mondiale.

    Quelle est donc, selon nous, la nature de la guerre russo-ukrainienne ?

    Elle est la guerre inter-impérialiste par procuration entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe, c’est-à-dire entre l’alliance atlantiste, dont l’État ukrainien n’est que le proxy, et la Russie. La contradiction principale en Ukraine est celle entre deux camps impérialistes concurrents, luttant pour « le repartage du monde ». La guerre de la Russie en Ukraine est donc une guerre injuste.

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre anti-impérialiste de l’Ukraine contre la Russie. L’État ukrainien dépend très lourdement du soutien des impérialismes occidentaux pour son effort de guerre (logistique, approvisionnement en équipement et en munitions, finance, etc.), et les impérialismes occidentaux utilisent l’État ukrainien comme proxy pour faire la guerre à l’impérialisme challengeur russe. Zelensky et la bourgeoisie bureaucratique pro-occidentale qu’il représente, servent leurs intérêts capitalistes compradores nationaux en servant les intérêts des impérialismes occidentaux, et ce tant économiquement que géopolitiquement.

    L’invasion russe autant que l’implication de l’alliance atlantiste en Ukraine n’est que « la continuation de la politique par d’autres moyens », ici, de la concurrence pour l’exploitation d’un marché et le contrôle d’un État, qui a lieu entre deux camps impérialistes depuis les années 2000. Depuis le début de la guerre, le gouvernement de Zelensky a profité de la situation d’exception pour fluidifier le mouvement des capitaux occidentaux et intensifier l’exploitation du prolétariat ukrainien : criminalisation des syndicats, dérégulation du droit du travail, dérégulation des prix et politique d’austérité, dictée entre autres par l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI). Il est cependant important de noter que ces politiques néolibérales ont été largement imposées à la bourgeoisie ukrainienne par ses « alliés » occidentaux : par exemple, sous couvert de mesures « anti-corruption », comme exigence à l’adhésion à l’Union européenne, ou comme condition à l’obtention d’un prêt du FMI (dont l’Ukraine est de plus en plus dépendante depuis 2014). La bourgeoisie compradore bureaucratique pro-occidentale ukrainienne est à la fois une bourgeoisie dominée par les impérialismes occidentaux, et dans une lutte vaine pour devenir impérialiste avec ceux-ci : l’Ukraine y est soumise et est leur prolongement.

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre inter-impérialiste de la Russie et de l’Ukraine. L’Ukraine n’est pas impérialiste elle-même. En effet, l’Ukraine fait partie d’un camp impérialiste en ce qu’elle est alignée sur l’alliance atlantiste contre la Russie, mais c’est un pays dominé par l’impérialisme russe (et les impérialismes occidentaux) qui ne possède pas d’empire impérialiste (sa propre sphère de domination sur des marchés). L’on ne peut donc pas parler de guerre inter-impérialiste « simple » (stricto sensu).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre anti-impérialiste de la Russie contre les impérialismes occidentaux. La Russie est impérialiste elle-même. Si l’on peut dire que la Russie « résiste » contre les impérialismes hégémoniques, il est incorrect d’en conclure alors que sa guerre serait anti-impérialiste, car ce n’est pas un pays dominé et que sa « résistance » vise précisément à étendre et à consolider l’impérialisme russe (contre un autre camp impérialiste, en renversant la bourgeoisie pro-occidentale en Ukraine).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre antifasciste de la Russie contre le « nazisme ukrainien ». La Russie n’a aucune velléité antifasciste, en invoquant la « dénazification » de l’Ukraine, Poutine n’a fait que piocher un casus belli dans la mémoire de l’histoire nationale russe : la Grande Guerre patriotique contre le IIIe Reich. Le nazisme et l’anticommunisme sont très implantés dans la société ukrainienne, en raison du rejet de l’héritage soviétique et de la construction d’une identité nationale anti-Russie, conduisant à l’apologie des Waffen SS ukrainiens ou de figures collaborationnistes telles que Stepan Bandera. Le Bataillon Azov, ouvertement nazi, entre autres, est depuis le début de la guerre formellement incorporé dans l’armée régulière ukrainienne. Cependant, le nazisme n’est pas moins décomplexé au sein du Groupe Wagner russe, et la revendication d’une partie de l’héritage soviétique par la Russie n’est en rien l’expression d’une sympathie socialiste, ou même antifasciste, mais seulement de l’adhésion à une Russie forte — impériale.

    Quid de « l’élément national » du conflit russo-ukrainien ?

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale du peuple ukrainien contre la Russie. L’Ukraine possède déjà un État national politiquement indépendant, la nation ukrainienne est déjà aussi libre politiquement qu’elle ne puisse l’être, en tant que nation intégrée dans le système impérialiste. La résistance nationale ukrainienne est aujourd’hui quasi exclusivement celle de l’État bourgeois ukrainien, avec le soutien plein et entier des impérialismes occidentaux, dont il dépend. Il existe en Ukraine un aspect populaire de libération nationale, là où la Russie occupe le territoire ukrainien, mais cet aspect n’est que très secondaire dans le conflit, et il n’existe que comme prolongement de l’État bourgeois ukrainien (dans sa continuité et intégré dans celui-ci).

    Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale des peuples russophones du Donbass. Cet aspect n’est également que très secondaire, et il n’existe aujourd’hui plus que comme prolongement de l’État bourgeois impérialiste russe. La lutte de libération nationale des russophones du Donbass est juste, mais celle-ci ne rend pas la guerre de la Russie en Ukraine juste : elle s’est complètement dissoute dans la guerre injuste de l’impérialisme russe.

    Il est selon nous très important de comprendre l’importance réelle des luttes de libération nationale dans le conflit russo-ukrainien, c’est-à-dire la place des contradictions nationales dans l’ordre réel des contradictions (qu’est-ce qui détermine et qu’est-ce qui est déterminé ?). À cette fin, nous pouvons nous reposer sur un précédent historique : la guerre d’agression de l’Empire austro-hongrois contre la Serbie, qui causa par voie de conséquence le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

    La lutte de libération nationale serbe était alors un mouvement de masse qui portait les aspirations de longue date d’une nation serbe unie, au sein de l’Empire austro-hongrois. Le royaume de Serbie lui-même n’était pas un pays impérialiste, mais un pays encore dominé par les puissances impérialistes. Pourquoi, donc, les internationalistes (dont les bolcheviques) n’ont-ils pas soutenu la Serbie dominée dans sa guerre défensive nationale contre l’Autriche-Hongrie impérialiste ? Lénine écrivait :

    « L’élément national dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état “pur” : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état “pur”, car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas “purement” impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les “masses populaires” en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie “nationale”, c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels : le contenu objectif de la guerre est le “prolongement de la politique” de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des “grandes puissances” (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie “subjective” dominante, ce sont des phrases “nationales” propagées en vue de duper les masses. » (V. I. Lénine, « partie VI », La faillite de la IIdeInternationale, 1915.)

    Les enseignements de Lénine à ce sujet sont selon nous d’une grande clarté. Tout en reconnaissant que « l’élément national » existe, et qu’il est représenté « en Serbie et parmi les Serbes », il ajoute que celui-ci « n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. » L’actuel conflit russo-ukrainien est selon nous analogue.

    Aujourd’hui en Ukraine, l’élément national existe aussi sous diverses formes, du côté ukrainien ou russe, mais celui-ci ne permet pas de comprendre la nature réelle du conflit. Il est selon nous indéniable que soutenir aujourd’hui la « libération nationale » ukrainienne, c’est soutenir l’État ukrainien et l’effort de guerre d’un camp impérialiste contre un autre. Ce même raisonnement s’applique aux luttes de libération nationale du Donbass dans le cas de l’État et de l’impérialisme russe. Autrement dit, soutenir une guerre de libération nationale, alors même que ce conflit est une guerre inter-impérialiste, c’est prendre le parti d’un impérialisme contre un autre, et in fine soutenir la guerre inter-impérialiste.

    Soutenir la « libération nationale » de l’Ukraine, dans les conditions actuelles, ce n’est que soutenir la « défense de la patrie », c’est-à-dire se compromettre avec la bourgeoisie compradore ukrainienne pro-occidentale et les bourgeoisies impérialistes de l’alliance atlantiste.

    Pour résumer, aujourd’hui en Ukraine, la contradiction principale est la contradiction inter-impérialiste. La contradiction entre l’Ukraine et la Russie, la contradiction entre les russophones dominés du Donbass et l’Ukraine, la contradiction entre la nation ukrainienne et la Russie, et la contradiction entre le Travail et le Capital, sont des contradictions aujourd’hui secondaires en Ukraine. La guerre en Ukraine est principalement une guerre inter-impérialiste.

    Nous n’excluons pas la possibilité qu’à court ou moyen terme, la contradiction entre l’Ukraine et la Russie ou entre la nation ukrainienne et la Russie devienne principale, si la contradiction inter-impérialiste devient secondaire (par exemple, avec l’abandon de l’Ukraine par les impérialismes de l’alliance atlantiste). Cependant, une telle évolution est imprévisible à l’heure actuelle, et une position communiste ne peut pas être élaborée ou adoptée sur la base d’expériences de pensées spéculatives — mais seulement en face d’une situation concrète.

    Quelle est donc notre position sur la guerre russo-ukrainienne ?

    Le premier impératif politique des communistes est de défendre l’autonomie politique de la classe ouvrière. Le camp des communistes en Russie, en Ukraine et dans le reste du monde, n’est jamais celui d’un camp impérialiste ou d’un autre, y compris celui d’un « moindre impérialisme ».

    « En effet, la leçon la plus importante que la politique du prolétariat doit tirer de la guerre actuelle, c’est l’absolue certitude que ni en Allemagne, ni en France, ni en Angleterre, ni en Russie, le prolétariat ne peut faire sien le mot d’ordre : victoire ou défaite, un mot d’ordre qui n’a de sens véritable que pour l’impérialisme et qui, dans chaque grand État, équivaut à la question : renforcement ou perte de sa puissance dans la politique mondiale, de ses annexions, de ses colonies et de sa prédominance militaire. Si on considère la situation actuelle globalement, la victoire ou la défaite de chacun des deux camps est tout aussi funeste pour le prolétariat européen, de son point de vue de classe. C’est la guerre elle-même, et quelle que soit son issue militaire, qui représente pour le prolétariat européen la plus grande défaite concevable, et c’est l’élimination de la guerre et la paix imposée aussi rapidement que possible par la lutte internationale du prolétariat qui peuvent apporter la seule victoire à la cause prolétarienne. » (R. Luxemburg, « La lutte contre l’Impérialisme », La crise de la social-démocratie, 1915.)

    En France, nous considérons que la priorité des communistes est de lutter contre « notre » propre impérialisme : l’impérialisme français, et donc l’alliance d’impérialismes occidentaux dont il fait partie et dans laquelle il concurrence l’impérialisme russe. Inverser l’ordre des priorités, en luttant d’abord contre l’impérialisme russe, serait une faute politique grave : la compromission avec « son » impérialisme et sa bourgeoisie. Nous ne pouvons pas faire voix unique avec notre impérialisme, c’est-à-dire le camp impérialiste dans lequel est la France. La France n’est ni un pays neutre ni un pays dominé par l’impérialisme américain ou allemand : la France est un pays impérialiste autonome et lutte pour son propre impérialisme avec d’autres pays impérialistes, contre l’impérialisme russe. La France doit être dénoncée et combattue en tant que telle, avant tout autre pays impérialiste (allié ou ennemi de la France).

    Certains en France ont comparé Poutine à Hitler, pour justifier leur lâcheté sociale-chauvine à grand renfort de comparaisons absurdes entre le nazisme et le « poutinisme » : ceux qui défendent une telle position ne sont en rien différents des néoconservateurs (la défense de l’impérialisme sous la bannière de la démocratie et de la morale), et ne sont en rien des internationalistes. Cette rhétorique belliqueuse pro-impérialiste, camouflée derrière la dénonciation du « fascisme poutinien », n’est fondée sur aucune analyse sérieuse ni du conflit russo-ukrainien (en particulier) ni du fascisme (en général), et ne fait qu’offrir la phraséologie « rouge » dont le chauvinisme de la petite bourgeoisie de gauche a besoin — pour se prétendre autre chose que ce qu’il n’est vraiment. Ce que nous observons dans la gauche révolutionnaire française, plus d’un siècle après la Première Guerre inter-impérialiste mondiale, c’est la résurrection du Manifeste des Seize de Kropotkine et de la IIde Internationale du « renégat Kautsky ».

    Nous défendons que le peuple ukrainien ne peut connaître aucun salut de la part de « notre » impérialisme. Si aujourd’hui le peuple ukrainien connaît une guerre sur son sol et une exploitation plus féroce, c’est parce qu’il est déchiré par l’impérialisme, dont le « nôtre » ! Il n’y a pas d’impérialisme plus « humain », plus « civilisé », ou plus « démocratique » qu’un autre : l’impérialisme, c’est la barbarie cynique et hypocrite. Aujourd’hui, le peuple ukrainien est un peuple martyr de l’impérialisme : « L’Ukraine meurt pour la grandeur des empires ».

    Pour émanciper le prolétariat russe et ukrainien de l’impérialisme et de la dictature de « leur » bourgeoisie le défaitisme révolutionnaire est la stratégie communiste. L’application concrète de cette stratégie — comme toutes les stratégies — dépend des conditions concrètes dans lesquelles sont placés les communistes (qui sont très différentes aujourd’hui qu’à l’époque de la Première Guerre mondiale). Cependant, le défaitisme révolutionnaire reste aujourd’hui la seule stratégie qui puisse permettre au prolétariat de ne pas liquider son autonomie politique de classe dans la politique impérialiste, et ainsi de basculer dans la contre-révolution sociale-chauvine. L’action consciente et organisée des communistes doit œuvrer à transformer la contradiction entre le Travail et le Capital, d’une contradiction secondaire, en contradiction principale : mettre la révolution communiste à l’ordre du jour.

    « Effectivement, la guerre crée une situation révolutionnaire ; elle engendre un état d’esprit révolutionnaire et une effervescence révolutionnaire dans les masses ; elle suscite partout, dans la meilleure partie du prolétariat, une prise de conscience du danger mortel que représente l’opportunisme et accentue la lutte contre ce dernier. Le désir de paix qui grandit dans les masses laborieuses traduit leur déception, la faillite du mensonge bourgeois sur la défense de la patrie, le début de l’éveil de la conscience révolutionnaire des masses. En utilisant cet état d’esprit pour leur agitation révolutionnaire, sans se laisser arrêter par l’idée de la défaite de “leur” patrie, les socialistes ne tromperont pas le peuple par l’espoir illusoire d’une paix prochaine et de quelque durée, démocratique et excluant l’oppression des nations, par l’espoir du désarmement, etc., sans un renversement révolutionnaire des gouvernements actuels. Seule la révolution sociale du prolétariat ouvre le chemin à la paix et à la liberté des nations. » (V. I. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, 1915.)

    Nous soutenons donc que, dans les guerres inter-impérialistes, la stratégie juste est toujours « de développer la conscience révolutionnaire des ouvriers, de les unir dans la lutte révolutionnaire internationale, de soutenir et de faire progresser toute action révolutionnaire, de chercher à transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs, en une guerre pour l’expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme. » (V. I. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, 1915.)