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  • 23 août 1939, la décision terrible. 3/3

    23 août 1939, la décision terrible. 3/3

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    L’URSS et les voies alternatives.

    À la mi-1939, l’URSS était en face de trois choix possibles.

    • Première option : rechercher à tout prix l’alliance avec l’Occident.
    • Deuxième option : faire cavalier seul.
    • Troisième option : opter pour un renversement de front.

    Les premières et deuxièmes options, bien que séduisantes, étaient en réalité des impasses. L’Occident ne voulait pas d’une alliance contraignante envers l’URSS. De même, l’URSS ne pouvait se lancer seule contre l’Allemagne nazie.

    Supposons une autre histoire. Supposons que nous nous laissons entraîner par cette mode du what if si courante. Disons que, par exemple en 1936, l’URSS prenne les devants et attaque l’Allemagne nazie. L’URSS possédait alors une supériorité dans tous les domaines techniques (aviation supérieure en qualité, chars très nombreux et d’un niveau nettement meilleur que les Pz I ou II, artillerie excellente…). L’Allemagne, quant à elle, était quasiment nue militairement parlant. Le rapport de force était donc nettement plus favorable qu’en 1941. Oui, mais non. Pour plusieurs raisons, internes et externes. Internes (elles seront développées dans la partie sur les purges, laquelle sera publiée vers la rentrée E.V.), l’URSS est en plein lutte des classes internes. Les tensions sont à leur comble face à plusieurs oppositions. Quoiqu’on pense de la situation interne relative à l’armée, et de la personne de Tchoukaïtchevski, il est impensable qu’il n’existe pas des tendances bonapartistes chez les militaires, tendances qui ont existé dans toutes les armées, y compris d’ailleurs chez les nazis eux même. De plus, non seulement l’URSS aurait été seule, mais elle aurait certainement été poignardée dans le dos si elle avait été en position de force.

    Pourquoi donc ? Deux raisons à cela. La première est politique, la seconde est géopolitique.

    Politique : contrairement à ce que la doxa républicaine vend, la proximité idéologique était beaucoup plus forte entre le nazisme et les bourgeoisies occidentales et leurs gouvernements, y compris lorsque ceux « de gauche ». En 1939, celui qui apparaît comme le monstre hérétique n’est pas Adolf Hitler, mais bien Joseph Staline. Les nazis ne sont pas forcément en odeur de sainteté, mais leur politique ne touche pas à la propriété privée ni aux intérêts des cartels bancaires et industriels. L’illustre philosophe Georges Politzer en fournit une brillante explication dans Révolution et contre-révolution au XXe siècle, dans lequel il explique le fondement de la Révolution Nationale de Vichy.

    Géopolitique : Croire que l’objectif premier, principal, des démocraties était d’abattre l’Allemagne nazie, qui fait fi de la compréhension, en tout premier lieu, très géopolitique de la question de l’équilibre des puissances en Europe. Comme mentionné plus haut, idéologiquement parlant, ce qui est l’anomalie est l’alliance entre USA, Royaume-Uni et URSS, non une alliance entre les deux puissances impérialistes et le IIIe Reich. Ces questions géopolitiques ont cependant pris le pas sur la question idéologique. Le but fondamental de l’Angleterre, de la France, était surtout de maintenir un équilibre des puissances européennes, dans le but qu’aucune ne prenne l’ascendant d’une manière démesurée sur les autres. La France a été plus douce avec l’URSS et moins tolérante avec le réarmement allemand, uniquement du fait de sa proximité avec l’Allemagne et de sa conscience très aiguë de sa situation de faiblesse.

    Quel est le corollaire de ceci ? Cela signifiait que, dans l’esprit des Anglais, principalement, mais aussi des Américains, qui possédaient la même conception géostratégique, inspirée de Mahan et de Mackinder, il n’était pas tolérable, acceptable, que se forme un seul bloc sur le continent européen (d’où le Hitler first ! de Roosevelt après Pearl Harbor).

    Donc, si les Soviétiques étaient intervenus en 1936, comme certains stratèges de chambre l’annoncent, que se serait-il passé ? Deux exemples permettent de situer la réaction des « Alliés », le cas espagnol et le cas finlandais.

    En Espagne, fascistes et antifascistes se sont fait face. Malgré un prétendu soutien moral à la République, les Alliés se sont abstenus complètement de venir « sauver la démocratie ». Ils se sont placés en observateurs, attendant de voir ce qui en sortirait et comment ils pourraient en tirer avantage.Sur la Finlande, en 1939-1940, alors que les occidentaux ont laissé la Pologne se faire pulvériser sans rien faire, Français et Anglais échafaudent des plans ahurissants de complexité pour venir en aide à la Finlande fasciste de Mannerheim. Les Français envoient des armes et proposent l’expédition de bataillons de volontaires, tandis que les Anglais planifient des raids sur Bakou depuis le Levant. Les premiers envoient même certains de leurs précieux avions de guerre, qui feront cruellement défaut à partir du 10 mai 1941.

    Pour intervenir contre les nazis, les Soviétiques devaient, de plus, trouver un terrain d’opération. Il n’existait que la Pologne, du fait de sa configuration, qui puisse être employée. Or, la Pologne, que ce soit par hystérie anticommuniste ou par russophobie (justifiable au vu de son histoire cependant), s’est refusée à cela. Dès lors, la traversée de la Pologne, même encouragée par la France et l’Angleterre, aurait formée un casus belli qui aurait justifié : soit que les Alliés restent neutres, hypothèse espagnole, et laissent s’entre-tuer les deux armées, soit qu’elle intervienne contre l’URSS, d’emblée ou si elle était sur le point de gagner.

    Dans tous les cas, les Occidentaux ne voulaient pas s’engager, mais au contraire conserver leurs options libres dans le but de pouvoir intervenir comme arbitres de l’inévitable conflit européen. C’est également pour cela que, malgré les cris d’horreur face à la déferlante contre la Pologne, ni la France ni l’Angleterre n’ont esquissé le moindre geste d’aide et se sont contentés d’un wait and see.

    Le bout de la piste.

    Contrairement à ce qui a pu être raconté, les Soviétiques n’ont pas bondi de joie à l’idée de signer ce pacte. Il n’y eut pas de toast à Hitler, ni de fioritures. Les uns et les autres avaient bien trop conscience du caractère étrange de la situation pour s’embarrasser d’un protocole. Au contraire, Staline même plaisanta, en levant un toast à « L’URSS, le nouveau membre du pacte anti-Komintern » (Fitzpatrick, 2018), laissant les Allemands pantois et stupéfaits. Hitler, en revanche, à bondi de joie, s’exclamant « Je les ai eus, je les ai eus ! » (Beevor, 2007).

    Malgré le fait que le pacte ait été singé il y a 80 ans, il existe des questions. L’existence de l’appendice secret, par exemple, a été nié jusqu’à la fin de sa vie par Molotov, lequel insistait sur le fait que le document présenté était un faux, signé « W. Molotow » en alphabet latin. D’après celui-ci, les lignes de démarcations ont été négociées au rapport de force après coup, et chacun, conscient de l’hostilité à terme de l’autre, est allé le plus loin possible.

    De même, contrairement à ce qui aurait pu être attendu, si le traité a été un tremblement de terre pour le mouvement communiste international, la direction du PC(b)US n’a pas poussé à un alignement complet. Le PCC et le KMT ont continué à lutter contre le Japon, l’agitation antifasciste n’a pas été condamnée. Les communistes français partis combattre dans contre l’Allemagne à la déclaration de la guerre n’ont pas été non plus condamnés par l’Union soviétique. Même si, par rapport à la conception du Komintern, ils étaient en tort, l’avenir leur a donné raison, et la direction de l’URSS en a tenu compte. La résistance communiste n’a d’ailleurs absolument pas attendu le 22 juin 1941 pour s’en prendre aux nazis et à l’armée d’occupation.

    Au sein de l’URSS même, les publications contre l’Allemagne hitlérienne ont été mises en pause. Certains Soviétiques ont cru que l’antisémitisme était devenu légal, et un tombereau d’injures ont été déversées par courrier contre Kaganovitch, considéré comme le juif de l’équipe. Cependant, dès 1940, les journaux soviétiques traitent le conflit sur un pied d’égalité, puis sous un angle plutôt favorable à l’Angleterre, en particulier durant la bataille aérienne qui l’oppose à la Luftwaffe. La seule chose qui était condamnée était l’idée de créer une provocation qui permette à l’Allemagne de justifier une intervention.

    En dépit de la situation complexe, il n’est pas possible de considérer l’URSS comme un cobelligérant et un allié de l’Allemagne nazie. Il existe un commerce entre eux, tout comme avec les autres pays neutres de l’époque, USA compris. Mais il existe également des canaux de communication entre URSS et pays alliés, notamment par la Suède, où l’incontournable Alexandra Kollontaï est ambassadrice pour l’Union soviétique.

    Pourquoi Hitler a-t-il proposé ce traité si contradictoire avec sa position politique de champion de l’anticommunisme ? La direction de l’Allemagne nazie n’en était pas moins dotée d’un certains réalismes, notamment en ce qui concernait les projets de l’Occident.

    Hitler, en tant que dirigeant d’une puissance impérialiste qui cherchait à s’imposer face à des puissances écrasantes et qui ne lui laisseraient pas se faire « une place au soleil » dans le monde plein de l’ère impérialiste. Il lui fallait donc ruser pour parvenir à s’imposer. L’Angleterre, qui voyait d’un mauvais œil la France être la puissance principale du continent, a été un allié temporaire, mais précieux. Seulement les désirs hitlériens dépassaient la simple parité. Ils visaient la suprématie.

    À terme, la conflagration avec l’URSS était logiquement inévitable du fait des objectifs même du nazisme. Cependant, la question des étapes était primordiale. Pour éviter une guerre sur deux fronts, un modus vivendi était nécessaire. Pour sécuriser l’étape de l’écrasement de la Pologne et éviter une internationalisation du conflit, le traité a été proposé. Il était facile de proposer quelque chose qui convienne à l’exigeante diplomatie soviétique, notamment, car les plus grands compromis étaient vus comme fictifs, car temporaire. À la fin, l’Allemagne raflerait l’ensemble de la mise. Il laissait l’Allemagne régler son contentieux, mais la mettait au contact de sa Némésis.

    Si la France et l’Angleterre n’étaient pas entrées en guerre, qui sait si l’URSS aurait été ciblée directement. L’étape France était peut-être nécessaire, mais pas celle de l’Angleterre, avec laquelle Hitler pensait pouvoir s’entendre.

    Paradoxalement, Hitler a été plus critiqué que Staline, en occident, pour le pacte. Aux yeux de la bourgeoisie, c’était le nazi qui signait un pacte avec le Diable et non l’inverse. Il était aisé d’ironiser sur Staline, mais la « trahison hitlérienne » terrifia les grands capitalistes.

    Staline et Hitler.

    Lorsque, en novembre 1940, Molotov a rencontré le gratin du nazisme, les débats ne se sont absolument pas passés comme l’entendaient les Allemands. Hitler avait essayé d’orienter l’URSS vers l’Empire anglais, dans le but de prendre à revers les Britanniques. Il a fait miroiter aux Soviétiques l’idée d’un accès aux mers chaudes, au golfe Persique, à l’Inde. Il s’agissait d’un calcul logique et cohérent, celui-ci ne s’intéressait principalement qu’aux affaires européennes. Il n’a accordé, par la suite, qu’un soutien distrait et lointain aux opérations de l’Afrika Korps ou aux tentatives irakiennes de mettre en place un régime anti-anglais.

    Mais surtout, il a commis l’erreur de considérer l’URSS comme un rapace avide de conquêtes. En dépit des tentatives successives de susciter la convoitise des Soviétiques, l’affaire fit long feu. La rencontre a été l’occasion d’un des célèbres traits d’humour grinçant de Molotov, considéré à tort comme une personnalité fade et plate. Lorsque, après avoir interrompu deux fois la réunion sous prétexte de raids alliés sur la capitale, les Allemands revinrent à la charge sur le partage du monde, arguant que la guerre était presque gagnée, il leur rétorqua « si elle est gagnée, que faisons-nous dans un bunker anti-aérien ? ».

    Ce qui intéressait les Soviétiques, en réalité, était une chose fondamentale : la présence de militaires Allemands tant dans les États baltes qu’en Finlande ou en Roumanie, prélude à une invasion. Cette crispation importante est restée jusqu’au déclenchement de l’invasion.

    Même l’intervention soviétique en Pologne est restée parallèle à celle des Allemands. Il n’y a pas eu de coordination militaire ou d’État-major commun. La Pologne, victime de cet accord, doit également être regardée pour ce qu’elle était à l’époque. Certes, la manière dont les événements se sont déroulés, et les conséquences dramatiques de ceux-ci, notamment la question de Katyn, qui sera abordée dans un article subséquent, ne sont pas défendables comme des événements positifs. Ils sont le fruit d’une situation dramatique, dans laquelle l’URSS a agi comme elle pouvait. De plus, il ne faut pas oublier ce qu’était la Pologne de 1939. Il ne s’agissait pas d’un régime démocratique et idyllique, mais d’une dictature d’inspiration militaro-fasciste, construit et architecturé dans le but de servir d’État tampon entre Allemagne et URSS, au mépris d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La Pologne réactionnaire née au détriment de l’Ukraine et de la Biélorussie, par le traité de Riga arraché aux Soviétiques, ne s’est d’ailleurs pas privée de participer à dépeçage de la Tchécoslovaquie. Certes, cela ne justifie pas positivement l’entrée des troupes soviétiques. Celle-ci n’en est pas moins le fruit d’événements sur lesquels elle n’avait pas de prise. En étant cynique même, il serait possible de demander si elle aurait dû laisser la Pologne toute entière être absorbée par l’Allemagne.

    Après le traité.

    En dépit du traité, l’URSS mène plusieurs opérations militaires hors Pologne. Ces opérations ont été considérées par un certain nombre d’observateurs comme une manifestation d’impérialisme. Cependant leur fonctionnement et la manière dont ils se sont produits sont révélateurs de leur vraie nature. Ainsi, le traité d’amitié et d’assistance mutuelle soviéto-mongol ne débouche pas sur une annexion ou une intégration dans l’Union soviétique. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas l’objectif premier. La plus grande inquiétude de l’URSS était la protection de ses frontières et de sa partie la plus occidentale, concentrant les bassins industriels et les terres agricoles.

    D’une part, en prélude au conflit, les plans quinquennaux ont initié un déplacement des industries et des centres de production de matière première vers l’Oural, comme Magnitogorsk, mais, surtout comme la ville de Tcheliabinsk, immense ville usine, surnommée Tankograd.

    De l’autre, il fallait repousser le plus loin possible les frontières, pour pouvoir, selon le principe clausewitzien, échanger de l’espace contre du temps. L’une d’entre elle, celle qui courait à proximité de Leningrad, était particulièrement vulnérable. En effet, elle s’arrêtait à 10 km à peine du grand centre politique et économique. L’URSS a alors tenté de négocier avec le gouvernement finlandais, dirigé par le maréchal Mannerheim, un des champions de l’anticommunisme, pour obtenir une rectification de frontière et un bail sur la base navale de Vyborg, en échange d’une partie de la Carélie. Soutenu à la fois par les Occidentaux et par les Allemands, le régime finlandais refusa. Il s’en est suivi une guerre hivernale, dans laquelle l’Armée Rouge n’a pas brillé. La victoire est obtenue chèrement, mais contribue à sauver Leningrad en 1941-1944. En dépit de l’occupation soviétique, les conditions d’armistice sont extraordinairement clémentes. Elles l’ont tout autant été après la défaite de 1944, où, pourtant, l’URSS aurait pu sans problème imposer le gouvernement de son choix. Plusieurs des failles observées dans l’Armée Rouge sont également corrigées, ce qui contribue à la doter d’une meilleure capacité de résistance durant l’invasion allemande.

    L’occupation des États baltes et de la Bessarabie s’interprètent également de cette manière. La baltique est vue comme une zone d’influence allemande importante et comme un balcon pour une future invasion de l’URSS. Celle-ci, en contrevenant d’ailleurs aux dispositions du traité germano-soviétique, procède à un coup de force en imposant un traité à ces pays, puis en procédant à leur intégration. Cette opération est effectivement un « coup tordu », mais correspond à une realpolitik féroce. Aujourd’hui, encore, la présence russe à Kaliningrad est un verrou considéré comme hautement stratégique pour la protection de la Russie. Il en est de même pour la Bessarabie, d’autant que l’occasion de récupérer cette partie d’Ukraine est tentante. Ce révisionnisme au niveau des frontières est contestable, mais il est important de comprendre que, pour l’URSS et sa direction, à l’exception de la Finlande, ces territoires étaient considérés comme des morceaux d’URSS arrachés par le traité de Riga en 1921. Leur indépendance ou dépendance nouvelle avait à peine 20 ans lorsqu’elle s’est terminée. Dans tout autre contexte, elle aurait été condamnable et condamnée par le mouvement communiste international, mais dans un prélude à la guerre, elle était une obligation vitale. Chaque pays participant a eu son lot de coups tordus organisés pour sa sécurité. L’URSS, même mue par d’autres principes, ne pouvait sacrifier sa survie ou celle de son peuple à ces principes intangibles.

    Même des personnalités unanimement applaudies, telle le président de la Tchécoslovaquie Edvard Beneš, se sont mouillé dans des opérations secrètes par nécessité vitale. Il a ainsi contacté à plusieurs reprises le NKVD dans le but de pouvoir organiser un coup d’État anti-allemand en Yougoslavie. L’opération a fait cependant long feu du fait de l’absence de fiabilité des agents disponibles et des réticences de la direction soviétique. En revanche, Beneš n’a pas été abandonné par le NKVD, qui a payé son évacuation vers l’Angleterre.

    En France comme dans plusieurs pays, la signature du traité est l’occasion d’une campagne anticommuniste sans précédent. Dès le 26 août, le PC français est interdit et ses militants sont pourchassés. Ceux qui distribuent des tracts sont arrêtés et expédiés en prison ou dans les camps de concentration de la IIIe République, dont celui de Gurs. Ils y rejoignent les membres de Brigades Internationales, les Basques et les Juifs Allemands, tous livrés par Vichy aux nazis après la défaite. Après la signature, le 28 septembre, d’un traité germano-soviétique qui règle la question de la ligne de démarcation en Pologne, les dernières expressions du PC sont déclarées illégales.

    Le PC, en dépit de la complexité de la situation, suivait la ligne qui considérait cette guerre comme une guerre impérialiste comme les autres. Son caractère particulier n’est pas apparu directement et ne pouvait pas être prédit. Dès la défaite de la France les communistes sont entrés en résistance. Politzer lui-même tenta d’initier une défense populaire de Paris, à l’image de la Commune. Mais la ville a été abandonnée sans combat par un État-major dont la ligne de conduite était « plutôt Hitler que le Front populaire. »

    Pour en finir.

    Pour clôturer cet aspect essentiel de cette question brûlante, il faut rappeler une chose fondamentale : la guerre qu’a mené le régime nazi contre l’URSS n’a eu de commune mesure dans l’histoire, tant par la volonté exterminatrice que par le fanatisme politique. Même l’invasion japonaise de la Chine, avec ses actes de cruauté d’une ampleur invraisemblable, a plus causé de pertes humaines par un « simple » mépris de la vie des Chinois que par une volonté affirmée de chasser intégralement la population et de la priver de tout. Les 27 millions de citoyens et de citoyennes soviétiques qui ont payé de leur vie l’écrasement du IIIe Reich sont les otages involontaires d’un débat épouvantablement mené. Ceux qui sont prompts à voir dans cet océan de cadavres la marque du régime stalinien sont également les premiers à reprocher à l’URSS les mesures défensives qu’elle a prises pour éviter ce massacre. Entre les deux, un choix doit être fait. Certains, plus cyniques et vicieux encore, se sont servi de la politique extérieure soviétique pour justifier l’attitude du Reich. C’est le cas notamment des crypto-fascistes comme Ernst Nolte ou François Furet, pour qui le nazisme n’est que la réponse au bolchevisme, et que le péché originel de la Shoah est imputable à Lénine.

    Il n’est pas possible de dire que la politique extérieure de l’URSS, le 23 août 1939, a été un événement dont il est possible d’être particulièrement fier, tout comme la répression de Krondstadt, tout comme la paix de Brest-Litovsk, tout comme un grand nombre de compromis, de temporisations, de coups de forces, mais qui sont le reflet des enjeux immenses qui se déroulent. Les médias bourgeois et gauchistes, si prompt à condamner l’URSS pour ce traité, oublient-ils qui a encouragé Hitler, qui lui a donné les moyens de faire ce qu’il a fait, mais, également, qui l’a stoppé ? La diplomatie des années 1930 était une voie étroite, sur le fil du rasoir, où le moindre faux-pas aurait pu permettre à Hitler de concrétiser sa promesse d’un Reich de 1000 ans.

    Comment ne pas penser à cet extrait de Les mains sales de Sartre:

    « Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ? »


  • 23 août 1939, la décision terrible. 2/3

    23 août 1939, la décision terrible. 2/3

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    Les jeux diplomatiques des années 1930.

    Bien souvent, l’URSS, notamment à l’école, est abordée comme un monde clôt, imperméable aux influences extérieures, en somme centré sur lui-même. Or, il n’en est rien, et nous le verrons après, le monde des années 1930, qui, d’un point de vue occidental, était vu comme le calme avant la tempête, était déjà secoué par les ouragans de la guerre. Ouragans dont l’URSS n’était pas uniquement spectatrice, mais également partie prenante. Le découpage artificiel en période, en thèmes, en aires géographiques, typiquement scolastique, fait oublier à quel point les différents point du monde sont connectés et à quel point les événements sont l’aboutissement de processus. L’un d’entre eux est le débat sur la nature de la guerre à venir.

    Que sera la Seconde Guerre mondiale ?

    Il existe une tendance, bien humaine, à croire que Staline décidait d’une manière unilatérale de la politique soviétique. Admettons que ce point soit véridique, ce qui n’était pas le cas. Cela n’enlève en rien le fait que Staline prenait ses décisions sur la base de rapports et de documents qui lui étaient fournis par les échelons inférieurs du Parti. Ainsi, pour les questions d’analyse internationale, le Komintern possédait un poids extrêmement important dans le processus de prise de décision. Or, le débat sur la nature de la guerre à venir était un point fondamental. La guerre, depuis 1932, était jugée comme inévitable à terme. Les plans quinquennaux avaient pour ambition de permettre à l’URSS de se défendre, mais leur aboutissement était prévu pour 1943, avec la fin du 3ᵉ plan.

    Mais quelle nature ? Serait-elle en tout premier lieu une guerre inter impérialiste, ou serait-elle une croisade antibolchévique des impérialistes coalisés ? Ce débat était crucial, car il devait permettre à l’URSS de se positionner et de positionner sa diplomatie.

    Si la guerre était une croisade antibolchévique, il fallait intensifier la politique du « classe contre classe », compter sur l’hostilité de la classe ouvrière aux menées agressives contre la République de Soviets, et les déstabiliser. Si, toutefois, la guerre était, en tour premier lieu, une guerre inter-impérialiste, il fallait nouer des alliances avec les pays non-agresseurs, pour tenter de contrer ces menaces, et, surtout, protéger les petites nations de la rapacité des puissances impérialistes.

    L’URSS, dès son entrée dans la SDN, en 1934, a mené une politique qui visait à lutter contre toute menace de guerre et à instituer une politique contraignante de Sécurité Collective, notamment par l’entremise de Litvinov, commissaire du peuple aux affaires étrangères. Cette politique visait à définir juridiquement les caractéristiques d’un État agresseur, et à obliger le fait de porter assistance aux petites nations. Si cette politique recevait, logiquement, les faveurs de l’opinion publique et de la direction des rares États indépendants (Albanie, Éthiopie…), les puissances impérialistes l’ont torpillée. Leur jeu géopolitique ne pouvait accepter ce type de règle. Dans le but de conserver leurs marchés et leurs sphères d’influence, les vieilles puissances (France, Angleterre), avaient pour but principal de se coaliser pour éviter l’émergence de rivaux (Japon, Allemagne). Elle a donc été liquidée au profit d’une politique d’accords bilatéraux, qui permettaient des alliances ad hoc répondant aux désirs des impérialistes.

    Dans le but de maintenir une parité entre Italie fasciste et Allemagne (jusqu’en 1936, les deux sont rivales sur la question de l’Autriche, notamment, mais aussi de la Roumanie/Hongrie), la SDN a adoubé de facto l’invasion de l’Albanie et de l’Éthiopie, à laquelle seule l’URSS s’est opposée. Si l’URSS, en 1939, abandonne la politique de Sécurité Collective, ce n’est pas par un revirement idéologique, mais bien uniquement par réalisme en vue des manœuvres visant à laisser champ libre aux agresseurs vers l’Est. Or, une des failles du Komintern a été de ne pas déceler la double nature de la guerre à venir, idéologique et géopolitique, même si, à sa décharge, il était extraordinairement difficile de pouvoir réussir cette analyse. Alexander Werth, alors correspondant de guerre, déclarait justement que Staline en avait conçu une certaine aigreur envers Dimitrov : « Staline en avait un peu assez du Komintern après toute l’histoire de la « guerre impérialiste » en 1939-1940. » (P. 139, Werth & Werth, 2010).

    Mais l’URSS n’était pas seule, dans un face-à-face avec l’Allemagne, d’autres acteurs rentraient en ligne de compte.

    Le chemin du pacte.

    Or, le processus qui a mené au pacte était tout sauf un processus autonome du reste des interactions politiques et diplomatiques, non seulement des années 1930, mais remontant, pour certains, à la période tsariste. A ce titre, il mérite de se pencher sur les conceptions géopolitiques, notamment celles expliquées par Henri Kissinger dans Diplomatie, ou, plus récemment, par Zbinew Brzezinski dans Le grand échiquier. Elles théorisent non seulement la politique de pactes et d’alliances à géométrie variable, la division constante de celles-ci entre elles, mais aussi la peur fondamentale que peuvent avoir les puissances maritimes de la naissance d’un invincible centre continental. A cela se surajoute une composante idéologique anticommuniste farouche, qui en complexifie davantage la lecture. Prendre un seul des aspects ne permet pas de comprendre la période, il faut l’interaction des deux.

    Directement après la Révolution bolchevique, l’intégralité des puissances impérialistes (et quelques légions perdues au milieu de la Sibérie) ont cru voir dans l’effondrement du tsarisme une opportunité de se partager l’immensité russe et d’écraser les espoirs des opprimés dans un seul mouvement. Les tentatives de sujétion de la future URSS ont échoué face à la résistance opiniâtre dirigée par le Parti bolchevique. Elles ont cependant conduit, avec le traité de Riga (1921)à la création d’un cordon sanitaire de régime proto-fascistes (Hongrie, Pologne, Finlande…) qui devaient être le point de départ d’une nouvelle croisade anticommuniste.

    Réprouvée parmi les réprouvés, l’URSS s’est donc liée avec l’autre ostracisée de la période, la République de Weimar, collaborant secrètement, économiquement comme militairement, notamment dans le but de contourner le traité de Versailles, qui l’une comme l’autre jugeaient inique et dictatorial. Il ne faut pas oublier que, dans cette période, la France s’est montrée d’une rapacité incroyable envers sa voisine d’outre-Rhin, imposant non seulement des réparations illimitées, mais, également, allant jusqu’à envahir la Ruhr pour se servir, lorsque l’Allemagne refusait de céder à ses caprices. Cette invasion, par ailleurs, a été le point de départ de la terrible hyperinflation, mais également un point d’appui au développement du NSDAP et des fondements du Parti Nazi en tant qu’acteur crédible (putsch de la Brasserie, rhétorique de la Schware Schande, la « honte noire ». Cette évocation revient constamment dans les biographies des jeunes Akademikern postulant pour la SS (voir l’ouvrage de Christian Ingrao, Croire et détruire). Le KPD, lui aussi, était un acteur de la lutte contre l’occupation militaire, notamment par les grèves importantes. Mais son renforcement poussait la bourgeoisie à se lier chaque fois davantage à l’anticommuniste et à financer largement le NSDAP. L’afflux de capitaux américains, au travers des plans de réparation (Dowes puis Young) ont permis à l’Allemagne de Weimar de se relever économiquement. Mais sa dépendance immense face à ceux-ci a contribué à couler à nouveau l’économie du pays en 1929.

    Avec l’arrivée des nazis au pouvoir, les accords de collaboration économique sont rompus, et les ingénieurs allemands présents à Kazan rentrent chez eux (l’influence de ceux de Junker s’est fait particulièrement sentir dans le domaine de l’aviation, en particulier dans le transport et dans le bombardement). L’URSS et l’Allemagne se regardent en chiens de faïence. Qu’en est-il des Occidentaux et des autres acteurs ?

    Ils prennent acte des discours anticommunistes virulents des nazis. Leur conclusion est qu’il est certainement possible de faire d’une pierre deux coups et de dresser l’URSS et le Reich l’un contre l’autre. Les bourgeoisies impérialistes appuient donc la reconstruction industrielle et militaire de l’Allemagne nazi par une série impressionnante de pactes passés sous silence.

    • 1933 : avec l’Angleterre, la France et l’Italie, signature du traité des 4 puissances. Ce traité est non seulement conçu comme une manœuvre pour isoler l’URSS des questions européennes, mais pour régler entre grandes puissances la question des frontières.
    • 1934 : Signature du traité Hitler-Pilsudski entre l’Allemagne et la Pologne, laquelle participe d’ailleurs, après Munich, au dépeçage de la Tchécoslovaquie. Ce traité a pour vocation de figer la question du couloir de Dantzig, réclamé par les Allemands, mais qui temporisent sur pendant que les revendications se portent sur l’Autriche.
    • 1935 : conclusion du traité de Stresa, qui avalise de facto la conquête de l’Abyssinie par l’Italie, en échange d’une vague garantie contre les modifications du traité de Versailles et contre les modifications des rapports de force en Europe. Ce traité, qui doit faire font contre l’Anschluss, est le sommet de l’application d’une ligne strictement géopolitique. En effet, la France et l’Italie font face à l’Allemagne, tandis que l’Angleterre conclut un accord avec cette dernière, dans le but de restaurer sa capacité militaire.
    • 1935, également : signature de l’accord de réarmement naval entre Angleterre et Allemagne. Il permet à l’Allemagne nazie de construire une flotte allant jusqu’à 35 % du tonnage de la Royal Navy pour la flotte de surface et jusqu’à 45 % pour les sous-marins. Cela représente tout de même 420 000 tonnes de navires de combat. Dans tous les cas, le total excède la capacité de production des chantiers navals de l’époque, mais il permet de poser sur cale les croiseurs, les cuirassés et les sous-marins ultra modernes qui semèrent la terreur quatre ans plus tard.
    • En 1936 : le pacte anti-Komintern est signé entre l’Allemagne et le Japon. Il a pour but de créer une ligue anticommuniste mondiale, tout comme d’isoler l’URSS pour préparer son invasion. Ce pacte reçoit un écho particulièrement favorable dans les pays occidentaux. En dépit des souhaits de Hitler, cependant, la France et l’Angleterre n’y adhèrent pas, seule l’Italie le rejoint en 1937, avant d’être étendu à un grand nombre de pays européens.
    • 1938, en septembre, à peine avant la conférence de Munich, les Anglais signent un traité de non-agression avec l’Allemagne nazie. La conférence, qui marque le point culminant de la politique d’apaisement (en réalité d’encouragement à l’agression), voit les Occidentaux exclure de toute discussion le gouvernement tchécoslovaque, tout comme le gouvernement soviétique. L’URSS, qui avait proposé la garantie des frontières tchécoslovaques, dans la mesure où elle pouvait obtenir un droit de passage pour intervenir, tire la conclusion que la France et l’Angleterre jouent le jeu d’une expansion allemande vers ses frontières, prélude à une guerre.
    • La France emboîte le pas en décembre dans une signature d’un traité de non-agression. Cependant, cela se fait en dépit d’une position particulièrement ambivalente sur la question. En effet, bien que les gouvernements français soient particulièrement méfiants envers l’Allemagne nazie, et préféreraient une solution qui prenne en étau leur rival, les cartels réactionnaires ont vécu le Front Populaire comme un traumatisme, et voient dans l’URSS l’arrière-cour de la lutte des classes en France (ce qui n’est pas totalement usurpé), tout comme dans le modèle hitlérien une source d’inspiration. Après Munich, la France a définitivement choisi entre URSS et Allemagne, la réaction politique l’emportant sur le réalisme géopolitique.
    • 1939 :l’Allemagne multiplie la signature de pactes avec toutes les pays possibles, surtout les États baltes, mais également la Roumanie et la Hongrie.

    Autant l’Angleterre n’a pas daigné voir en l’URSS autre chose qu’un ennemi irréductible qu’il fallait écraser, autant la France, traumatisée par la Première Guerre mondiale, s’est montrée intéressée plusieurs fois par l’idée de ressusciter l’Entente. Or, c’est précisément dans ce cadre-là que les contradictions entre la vision géopolitique et la vision idéologique se sont exprimées. D’une part, il y avait donc la peur d’une résurrection de l’appareil militaire Allemand, de l’autre la réticence, en particulier d’un État-major viscéralement anticommuniste (l’armée française a participé notamment au combat contre les bolcheviques, mais également à l’écrasement de la République des Soviets de Hongrie et à la guerre russo-polonaise.)

    Ainsi, en 1934, Louis Barthou parvient à rapprocher l’URSS et la France. Son assassinat, en même temps que Alexandre Ier de Yougoslavie, par un Oustachi, signe le glas de cette politique précaire. Un accord est trouvé en 1935, supposément accompagné de garanties militaires concrètes, mais il ne connaît pas la moindre application. Même le Front populaire ne tente pas de faire plier l’État-major, qui reste farouchement antisoviétique.

    Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Allemands, le 15 mars 1939, les Occidentaux se sont décidés à faire des propositions à l’Union soviétique. Mais elles sont fait d’une manière tellement insultante, avec une inégalité sur la question de l’engagement, qu’elles ne peuvent que déboucher sur un échec. Ainsi, sur le cas de la Roumanie, cliente de la France, il est demandé que l’URSS garantisse les frontières et intervienne militairement en cas de conflit. Mais cela n’est pas exigé de la France ou de l’Angleterre. De même il est demandé que l’URSS garantisse celles de la Pologne, mais elle n’a pas l’autorisation de traverser ses frontières. En somme, tout est fait pour que le gouvernement soviétique ait l’impression que les Occidentaux veulent que tout conflit implique leur pays, tandis qu’eux peuvent garder leurs options bien en main. Quant à l’Angleterre, la lecture des comptes rendus des conversations entre Lord Halifax et Joachim Ribbentrop suffisent à illustrer le cynisme avec lequel elle concevait sa politique étrangère, tant vers l’URSS que vers la France.

    C’est ce qui pousse la direction soviétique, par la bouche de Staline, à déclarer, devant le XVIIIe congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique, que l’URSS ne cherchait la guerre vis-à-vis de personne et qu’elle ne « tirera pas les marrons du feu pour quiconque ». Cette prise de position, tout comme le remplacement de Maxime Litvinov par Viatcheslav Molotov, a été interprété par l’Allemagne comme une possibilité d’un retournement.

    Tandis que l’Occident envoyait un représentant non-plénipotentaire par le plus lent des navires disponibles, mépris ultime, l’Allemagne faisait expédiait son ministre des affaires étrangères par la voie aérienne. C’est ainsi que l’URSS s’est retrouvée, tout d’abord à signer un accord économique avec l’Allemagne, puis une proclamation de neutralité et de non-agression. Entre d’une part une proposition d’entrer en guerre sans garantie aucune de soutien et une proposition de rester en dehors du futur conflit, l’URSS a choisi celle qui l’engageait le moins.

    Mais, si on se focalise sur la question de l’Europe, il ne faut pas oublier quelle perception avait l’URSS de l’ensemble de a situation internationale.

    Un monde de dangers.

    L’hostilité au communisme de l’Allemagne nazie était fantastique. Mais elle n’était pas unique. L’Angleterre et la Pologne, en 1927, avaient rompu leurs relations diplomatiques avec l’Union soviétique, ce que celle-ci a interprété comme un prélude à une invasion. Ce subit sursaut de tension est arrivé à un moment où la direction du pays était la plus divisée, et a également joué un rôle particulièrement important dans la manière dont les contradictions au sein du parti ont été réglées tout comme la manière dont la collectivisation et le passage à une économie planifiée ont été réalisés. Après les années 1920, la crise de 1929 éloigne provisoirement les menaces en Europe, mais les fait renaître à l’Est.

    Ainsi, alors que le monde a les yeux rivés sur la diplomatie européenne la guerre couvait en Asie. Entre le 11 mai 1939 et le 16 septembre de cette même année, s’est déroulée la bataille de Khalkhin Gol face au Japon Showa. Si cette bataille est relativement connue, sa relation avec la diplomatie sur le front ouest (du point de vue soviétique) n’est quasiment jamais mentionnée.

    Pourtant, si nous la comprenons comme l’URSS la comprenait, il est clair qu’elle joue un rôle fondamental dans les choix soviétiques en termes de diplomatie. Pour la résumer de manière extrêmement concise : le Japon, engagé en Chine depuis 1931 et de manière beaucoup plus active à partir de 1937, est donc en contact direct avec l’URSS. Un groupe politique important, nommé le Hokushin-ron, ou « groupe d’attaque vers le nord », souhaite une expansion vers la Sibérie de l’empire japonais, et accroître les gains de la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905. Un autre groupe, le Kodoha, est formé de fanatiques anticommuniste. Les deux groupes se sont alliés pour lancer des provocations, profitant du faible contrôle impérial. Cette situation dangereuse explique en partie la politique conciliante du gouvernement soviétique vis-à-vis des nationalistes chinois, pourtant anticommunistes, vus comme un rempart contre les menaces japonaises.

    Une de ces provocations est les bataille de Khalkin-Gol. Celle-ci devait déboucher sur une guerre de grande ampleur menée contre l’URSS. Entre mai et septembre, plusieurs affrontements d’ampleur variée ont lieu vers la frontière mongole. Ces affrontements culminent en juillet, date à laquelle, en Europe, les tensions sont également extraordinairement fortes. Si, rétrospectivement, les forces militaires dirigées par Joukov pulvérisent les Japonais , au moment où les premiers affrontements ont lieu, l’URSS n’est pas préparée, d’une part, de l’autre le Japon est à la fois allié traditionnel de l’Angleterre (la rupture sera en 1941), mais également membre du pacte anti-Komintern. L’URSS avait toute raison de croire à une possibilité d’un envenimement impliquant l’Angleterre, ennemi n°1 des années 20, le Japon, celui des années 1930, et l’Allemagne, danger montant. Cette conjonction des astres pèse fortement sur la direction soviétique, qui ne peut pas ne pas croire à un danger réel, concret et immédiat.

    Il est notable que l’offensive de Joukov, celle qui renversa la vapeur, eut lieu le 20 août 1939, trois jours avant la signature du pacte. Cette signature est d’ailleurs un des facteurs qui poussa le Japon à abandonner l’idée de poursuivre les opérations, désormais conscient du fait qu’aucune aide ne lui viendrait de l’Allemagne. Pour l’URSS, le pacte n’était pas qu’une question de temps, mais également un bénéfice net, direct, immédiat à encaisser.

  • 23 août 1939, la décision terrible. 1/3

    23 août 1939, la décision terrible. 1/3

    Extrait de « 100 millions sinon rien »

    Brochure complète :

    Petit aparté sur la question du bilan de l’URSS, mais importante à faire. Le 80ème anniversaire du pacte germano-soviétique approche à grand pas. Cette date a été érigée comme un symbole d’une prétendue collusion entre fascisme et communisme. Elle est aujourd’hui la date de commémoration des « victimes des régimes totalitaires », rassemblant sous une même bannière ceux qui ont fait Auschwitz et ceux qui l’ont stoppé.Nous répondons, car nous ne pouvons laisser ce genre de propagande être répandue sans laisser faire.

    Ce dossier, en trois parties, sera publié jusqu’au 23 août, date de la signature du traité. Il sera intégralement disponible sur notre site rapidement, soit en tant qu’objet séparé, soit au sein de la brochure 100 millions sinon rien.

    L’un des fers de lance de la campagne de calomnie contre l’URSS sous la direction de Staline se situe sur la question du traité de non-agression conclu avec le régime hitlérien. Ce traité est employé, sans la moindre vergogne par ceux qui veulent condamner l’URSS et sa direction, dans le but de la disqualifier complètement, de la rendre indéfendable. Plusieurs apprentis-sorciers de la déformation de l’histoire ont voulu surfer sur ce choix ô combien difficile, pour faire la démonstration de la trahison du socialisme, pour faire l’illustration de la symétrie Staline / Hitler ou d’une similitude de fond entre communisme et nazisme.

    Aujourd’hui, il est de coutume de charger Staline et l’URSS. Cependant, même chez les contemporains, le regard est nettement plus lucide. Churchill, grand commentateur de l’actualité, bien que férocement anticommuniste, a considéré que le pacte était la réponse logique à l’inconséquence de la diplomatie anglaise et à la politique de Chamberlain. 80 ans après, il demeure encore un événement historique brûlant, dévorant, repoussoir terrible. Modestement, nous essayons d’en apporter une compréhension qui, d’une part, replace le traité de non-agression germano-soviétique dans le contexte extraordinairement particulier des années 1930, mais également permet de comprendre comment, au moment de sa signature, la direction soviétique percevait l’attitude des démocraties libérales et de son antagoniste direct : l’Allemagne nazie.

    Avant toute chose, il est important de couper court à un jeu basé sur la sémantique. Le traité de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS était ce qu’il était. Son but était de déclarer une absence d’hostilité entre deux États. Il n’était pas une alliance. Une alliance consiste en un nombre de dispositions d’assistance militaire réciproques en cas de conflit, déclenché ou subit. Rien de tel dans le cas du traité signé le 23 août 1939.

    Jusqu’à la fin de la Guerre froide, la thèse de la similitude entre les régimes n’était que l’apanage d’une minorité, qui, souvent, l’utilise pour défendre le nazisme. L’histoire officielle française, sanctionnée par l’Éducation Nationale, n’instille ce genre de sottises qu’à partir des années 1990. A ce moment-là, il n’y a plus grand monde pour défendre l’Union soviétique, y compris le PCF, donc tout peut-être dit sur son compte, tant qu’il s’agit de quelque chose de négatif. Les théories d’équivalence et de guerre préventive de la part de l’Allemagne nazie ont désormais pignon sur rue.

    De même, la sémantique des termes n’est pas neutre. Les Occidentaux signent des accords, les Soviétiques, des pactes. Le terme renvoie à une idée très faustienne de la diplomatie, des pactes avec le Diable. Ainsi, l’OTAN est l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, tandis que le vrai nom du Pacte de Varsovie est Traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle. Signé à Varsovie, le 14 mai 1955. Nombre d’imprécisions sont faites pour accroître l’idée d’une collusion entre les deux entités juridiques et leurs dirigeants. Mais les formes ne doivent pas influencer outre mesure le contenu.

    Il est en effet aisé de séparer cet événement de son contexte, et d’en faire, même, un aboutissement. Ce n’est pas une démarche d’historien. Ce procédé est une démarche de rhéteur, qui cherche uniquement à illustrer une notion préétablie en sélectionnant les événements historiques qui servent sa chapelle. C’est d’ailleurs ce que fait l’Éducation Nationale, qui en fait, depuis 1995, un des éléments fondamentaux de la dimension comparative des régimes totalitaires.

    Il ne s’agit pas de dire que l’événement, le pacte, était un choix parfait. Il ne s’agit de le défendre comme étant un événement positif. Il est une souillure amère sur l’histoire soviétique. Cependant, nous refusons de le voir comme quelque chose qui soit une infamie étant donné les éléments d’enquête que possédait l’URSS, le Komintern et leur direction à l’époque, tout comme nous pensons qu’il est possible d’affirmer que si l’URSS, le Komintern et sa direction avaient été omniscients sur la nature et les projets du régime nazi, probablement l’attitude de la diplomatie soviétique aurait été différente. Cette affirmation n’est pas qu’un acte de foi gratuit de la part de nostalgiques aveuglés par le folklore, elle est un fait qui peut s’établir sur la base d’un travail d’enquête, même à minima, sur les conditions dans lesquelles le choix soviétique s’est effectué.

    Qu’est-ce que le IIIe Reich en 1939 ?

    Ce qui donne son caractère particulier au pacte est l’idée qu’il soit possible de signer le moindre traité avec ce qui apparaît comme le distillat le plus pur de la brutalité sauvage et génocidaire. Hitler et ses séides sont le diable et ses démons, et il n’est pas possible d’imaginer le moindre terrain d’entente avec eux. Sans rentrer dans le champ lexical du christianisme, cette analyse est véridique, à un détail près.

    Premièrement, l’Occident, et même la Pologne, ont signé, eux aussi, des pactes avec ce Diable, sur lesquels nous reviendrons. Ces pactes avaient également leur protocole secret, à ceci près que le contenu l’est resté. Ce qui le différencie donc des autres n’est uniquement que le fait que le traité signé le 23 août a été le prélude à la guerre. Ces signatures de pactes sont, en revanche, passés sous silence, alors qu’ils ont contribué, bien plus que l’Union soviétique, à la reconstitution d’une Allemagne en pleine possession de ses moyens militaires, capable de pouvoir tenir la dragée haute à pratiquement toutes les armées du continent.

    Deuxièmement, nous pouvons regarder l’activité du régime nazi sur l’ensemble de la période, avec un recul qui nous permet de juger de sa nature profonde. Indépendamment des débats sur l’intentionnalité des génocides perpétrés par le Reich ou sur leur caractère ‘fonctionnel’, il n’était pas possible de préjuger de ce que celui-ci commettrait. Avant la Shoah, il n’y avait pas eu cet événement qui a marqué ce régime du sceau indépassable, ou du moins indépassé de l’infamie. Aktion T4, Shoah par balle ou dans les camps, massacres systématiques des élites des régions à aryaniser, politique délibérée de réquisition de l’intégralité des ressources. Ces politiques cependant sont postérieures au déclenchement de la guerre, voire postérieures même, pour la Solution Finale, à l’invasion de l’URSS. Même la Nuit de Cristal suscite les réprobations de la part de certains dirigeants nazis, Himmler, Göring, Funk, qu’on ne saurait taxer de pusillanimité à l’égard des Juifs. Au sein même des populations juives de l’époque, l’idée qui domine est que le nazisme surfe sur l’antisémitisme comme réclame publicitaire pour s’assurer des voix, que le régime enchaînera brimades et vexations, mais que celles-ci s’intègrent dans une longue série d’actes et de déchaînement antisémites traditionnels. Le consensus, au sein de l’intelligentsia, est que les massacres sont bons pour les barbares de l’est, les Cosaques et les Huns, mais que le peuple de Goethe, de l’Aufklärung ne peut se lancer dans ce genre d’abominations. D’ailleurs, avant le 22 juin 1941, le régime nazi, qui cherche une paix de compromis avec l’Occident, temporise son projet d’élimination complète des populations Juives, Tziganes, ou même, à terme, Slaves.

    Avant le génocide, qu’est ce qui qu’est ce qui démarque le régime nazi de l’époque d’autres régimes ? Difficile à dire. Il est fasciste et extrêmement anticommuniste, mais d’autres le sont tout autant, telle la Hongrie, la Pologne, l’Espagne, la Roumanie…Etc. Même chez les pays « démocratiques » Comme la France ou l’Angleterre, lorsque vus dans leur ensemble, avec leur système colonial et leur réseau de dominion, il est possible de se rendre compte que leur contenu démocratique se limite à une « démocratie d’impérialistes ». La France, par exemple, à ses lois de Nuremberg, qui instaurent une inégalité juridique entre différentes personnes vivant sur un même territoire : le code de l’Indigénat en Algérie. Elle a ses camps de concentration, comme le bagne de Poulo Condor en Indochine, ses lieux de relégation, comme la Nouvelle-Calédonie… Elle possède ses charniers, comme nous l’avons évoqué plus en amont. De ce point de vue, il n’est pas si évident de déterminer quelle limite est faite entre les régimes fascistes et les autres. C’est pour cela que la diplomatie soviétique, tout comme le Komintern, s’est fondamentalement intéressée à séparer les régimes entre régimes agressif et pacifiques. Ce point de vue n’était pas unique à l’Union soviétique. Un grand nombre d’acteurs, y compris de l’opposition antisoviétique, se sont aussi liés à la Gestapo, au Kempetai, à d’autres services secrets, considérant, dans leur rhétorique que cela n’était pas différent de l’aide qu’avait pu avoir Lénine pour passer de la Suisse à la Russie en 1917, sans la moindre once de vergogne.

    C’est précisément cette attitude qu’a dénoncé le grand poète chinois Lou Sin en 1936, soulignant « le côté pitoyable de l’exil, des pérégrinations et de l’échec de M. Trotsky, qui « forcèrent » celui-ci à accepter, dans sa vieillesse, l’argent de l’ennemi. » Mais, également le fait que leur « « théorie » est certainement plus sublime que celle de M. Mao Tsé-toung et d’autres : la vôtre plane haut dans le ciel, la leur est terre à terre. […] Partant, je crains que lorsqu’elle tombera du haut du ciel, elle n’atterrisse à l’endroit le plus répugnant du globe. Les Japonais saluant vos théories sublimes. Je ne puis m’empêcher de me faire du souci pour vous à la vue de vos publications si bien imprimées. Comment vous disculperez-vous si quelqu’un venait à répandre délibérément des rumeurs malveillantes vous accusant d’accepter de l’argent des Japonais pour sortir ces publications ? » (Lou Sin, Réponse du 9 juin 1936 aux organisations trotskistes) .

    C’est également celle que pouvait directement avoir Trotski, lequel, sur la guerre à venir, écrivait « Contre l’ennemi impérialiste, nous défendrons l’URSS de toutes nos forces. Mais les conquêtes de la révolution d’Octobre ne serviront le peuple que si celui-ci se montre capable de traiter la bourgeoisie stalinienne comme autrefois il traita la bureaucratie tsariste et bourgeoise ». C’est-à-dire de saboter l’effort de guerre et de pratiquer le défaitisme révolutionnaire. Si Trotski lisait avec ardeur la Pravda, la direction soviétique lisait aussi avidement, parfois en avant première, les écrits trotskistes. Dès lors, comment ne pas, à minima, soupçonner d’une collusion, confirmée par les archives et les acteurs (notamment Soudoplatov, qui s’occupait de cet aspect-là au NKVD).

    Il est de bon ton de clamer que « l’intransigeance de Staline a aidé à mettre Hitler au pouvoir ». C’est faire bon marché de l’autonomie du KPD. De plus, si Staline, comme l’affirment certains, avait jeté par-dessus bord toute idée de révolution et ne s’intéressait qu’aux affaires de l’URSS, il aurait logiquement poussé à une alliance du KPD et du SPD contre les nazis. Or, si le Komintern pratiquait effectivement une ligne du « classe contre classe », c’était avec le souvenir cuisant de la répression de mouvements révolutionnaires par les sociaux-démocrates. Comment le KPD, qui, 20 ans auparavant s’était fait massacrer par les assassins du SPD, pouvait-il envisager d’emblée une alliance avec ceux-ci ? De plus, face à un inconnu complet. Même si la phrase est curieuse, elle mérite d’être prononcée : Hitler n’était pas Hitler avant d’être Hitler. Rien ne permettait de savoir que son régime serait si différent de celui d’une présidence militaire appuyée sur les ultra-conservateurs, ni que celui-ci pratiquerait rapidement la mise au pas du pays. C’est également faire bon marché des questions internationales qui ont facilité la mise en place du régime nazi, mais également de sa possibilité de se constituer en tant que force militaire d’ampleur.

  • 100 millions sinon rien – partie 8

    100 millions sinon rien – partie 8

    Les processus de luttes internes après la révolution.

    Pour comprendre pourquoi il y a eu répression, il est important de prendre en compte la situation d’alors. Les bolcheviques, contrairement à ce que peuvent déclamer leurs détracteurs, n’ont pas fait un « coup d’État ». Un coup d’État est simple, il suffit d’obtenir la victoire « militaire » sur la direction au pouvoir et de la remplacer par une autre. La propriété, les rapports de production, les rouages de l’appareil d’État restent grossièrement les mêmes. Tout au plus des permutations sont effectuées pour remplacer les directeurs par des laquais dévoués. En somme, réaliser un coup d’État est « facile ». Marc Ferro, dès 1980, notait que la prise du pouvoir bolchevique, en fait d’instaurer un nouveau pouvoir cohérent et monolithique, avait, en réalité, légitimé les vastes contre-pouvoirs qui existaient, en face du tsarisme mourant, puis du gouvernement provisoire. Cette galaxie éclatée de lieux démocratiques et de leviers de pouvoir ont adoubé les bolcheviques autour principalement de leur hostilité intransigeante au gouvernement Kerensky plus que, parfois, pour leur programme. Il en résulte que la situation est particulièrement complexe. L’appreil d’État demeure bourgeois, tandis que les pouvoirs politiques sont entre les mains des soviets, des comités d’usines, des syndicats et du Parti. C’est la décantation de ces rapports de pouvoirs qui donne naissance à l’URSS, décantation dans laquelle le Parti, plus cohérent, organisé et structuré que les autres, ressort presque mécaniquement victorieux.

    Réaliser une révolution n’est pas que obtenir une victoire militaire contre la bourgeoisie, c’est également bouleverser de fond en comble le fonctionnement de la société, des institutions, les rapports de production, les rapports de pouvoir, la culture au sens très large du terme, avec les pratiques sociales, les us et coutumes… La révolution bolchevique avait pour vocation de réaliser tout cela. Il s’agit d’un chantier immense, qui, de plus, est réalisé non pas dans un environnement neutre, mais dans un environnement dans lequel ceux qui disposent de grandes compétences, de spécialités, de postes hauts placés, regardent cette transformation avec hostilité. L’inaction induit mécaniquement la perte du terrain gagné, sous le poids des habitudes et sous l’hégémonie de la vieille société. En somme, ce que faisaient les bolcheviques, c’était creuser dans le sable, qui s’infiltre partout, grippe les rouages, brise les moteurs… Ce point-là, celui de la construction pratique, pragmatique de la nouvelle société, est la terra incongnita des anarchistes, y compris de nos homonymes.

    Le Parti bolchevique s’est donc légitimement considéré lui-même comme la seule force politique en laquelle il pouvait avoir confiance pour pouvoir construire la nouvelle société. Mais passer d’un groupe restreint de professionnels de la révolution à une force capable de diriger un pays, d’une part, mais également d’assurer la transformation de celui-ci, de l’autre, était loin d’être une mince affaire. Le Parti avait choisi, alors, d’opter pour avancer pas à pas, progressivement, dans le but de consolider ce qui était la base sociale de la révolution : l’alliance entre ouvriers et paysans.

    Durant la guerre civile, la politique du « communisme de guerre » avait été mise en œuvre. Cette politique, qualifiée d’ « erreur nécessaire » par Lénine, avait néanmoins ses supporters. Trotski et certains éléments gauchistes voulaient qu’elle soit maintenue et devienne la base de la création de l’économie communiste. Hors le communisme de guerre était une économie de guerre, somme toute, classique. Elle marchait de manière démonétarisée, sur la base de réquisitions et d’aliénation de la production pour alimenter le front. Son exécution était terrible et ne pouvait pas déboucher sur la possibilité d’élever l’économie d’un pays, qui plus est la création d’une industrie. Pour les « gauchiste », cela n’avait pas d’importance, puisque soit la révolution mondiale était réalisée, soit elle échouait. Toute pause était donc une trahison.

    Pour les léninistes, en revanche, il fallait temporiser, panser les plaies, protéger l’immense espace arraché à la rapacité impérialiste, et, hélas, acter le fait que la révolution n’était pas parvenue à s’étendre. Lénine proposa la NEP, pour permettre cela. Cette temporisation lui a valu les récriminations des « gauchistes » l’accusant de trahison, mais également l’attention de certains éléments droitiers, pour qui cette politique signifiait, in fine, la normalisation de la pratique du pouvoir par les bolcheviques. C’est notamment le cas d’individus comme Oustrialov et ses suivants, les Smenovekhovtsy, sur lesquels nous reviendrons après.

    Les luttes au sein du Parti ont pris plusieurs formes. Des luttes déclarées, entre les oppositions, des luttes non déclarées, qui sont le reflet de la lutte des classes au sein de l’URSS, mais également, et d’sous une forme beaucoup plus complexe, au sein du Parti communiste.

    Les oppositions déclarées ont été de plusieurs types et de plusieurs natures. L’opposition militaire, durant la Guerre civile, animée notamment par Voroshilov et par d’autres proches de Staline, sans que celui-ci soit impliqué, et s’est focalisée sur la question des experts militaires.

    Voroshilov et de nombreux militaires sortis du rang se sont élevés contre la place laissée aux militaires issus de l’armée tsariste, aux spécialistes. Cette opposition de conception entre une vision « de gauche », voire gauchiste, tenue par ses animateurs, et une conception droitière défendue par Trotski, qui jugeait les experts « neutres » dans la lutte des classes, est assez révélatrice.

    Sur le fond, l’opposition militaire avait raison. Les experts militaires issus de l’armée tsariste employaient une manière bourgeoise/réactionnaire de combattre. Cela s’est traduit comme l’un des facteurs qui ont expliqué le rétablissement de la peine de mort dans l’armée, rétablissement défendu par Trotski, y compris dans son élogieuse autobiographie Ma Vie (1930). Sur la forme, les choses sont plus complexes. Le rejet des experts s’est trouvé payé par un certain amateurisme de la part des cadres sortis du rang. Et cet amateurisme a été chèrement payé en sang. Cependant, l’impact de cette opposition est plus l’expression d’un symptôme qu’une véritable mise en péril de l’autorité du Parti. Il illustre une lutte de ligne idéologique, profonde, entre une conception de la guerre comme ayant un caractère de classe, et une conception technique de celle-ci.

    Le débat sur la construction du socialisme, au tournant des années 1919-20-21 a pris une tournure particulièrement difficile. C’est durant cette période que les oppositions se sont affrontées au sein du Parti. Tout d’abord, jusqu’au Xe congrès, les conflits se sont manifestés ouvertement, puis, par la suite, la situation politique a entraîné un resserrement des cadres du débat, culminant avec la crise de 1927, durant laquelle l’Union soviétique s’attendait à tout moment à une attaque anglo-polonaise, mettant tout le pays en alerte maximale.

    L’opposition de gauche a été traitée en amont. Si elle est particulièrement connue du fait de la personnalité de son principal animateur et de la publicité dont il a bénéficié, elle est restée marginale. Lénine l’a étrillée au cours de plusieurs débats successifs. En revanche, en 1920 s’est exprimé un autre courant, nommé « Opposition Ouvrière. ». Cette opposition, animée par Kollontaï et Chliapnikov, partait d’une prise en compte de plusieurs problèmes, qui d’ailleurs l’ont opposée frontalement aux positions de Trotski et de Boukharine. Lénine considérait que cette opposition partait d’un sentiment sain. Et pour cause, elle ciblait des problèmes concrets et réels au sein de l’État soviétique.

    Les zélateurs et zélatrices de Trotski tentent aujourd’hui, parfois, de s’accaparer l’héritage de cette opposition. Il n’est pas possible de ne pas reconnaître qu’elles sont autrement plus réjouissantes que celles que leur leader défendait à l’époque. Devant le IXe congrès, il déclarait : « Les ouvriers doivent être liés à leur emploi, assujettis à être transférés, il faut leur dire ce qu’ils doivent faire, les commander. » ; « …avant de disparaître, la contrainte étatique atteindra au cours de la période de transition son plus haut degré d’intensité dans l’organisation du travail. »

    Dans la brochure écrite en préparation du IXe congrès : « Une lutte planifiée, constante et résolue doit être menée contre la désertion du travail, en particulier en publiant des listes noires des déserteurs du travail, en formant des bataillons pénaux composés de ses déserteurs et, finalement en les enfermant dans des camps de concentration. » Il ajoutait, « La militarisation du travail est impensable sans la militarisation des syndicats comme tels ». Devant la IIIe Conférence des syndicats, en 1920, et bien que la question ait été tranchée lors du IXe congrès, Trotski persistait à déclarer « Est-il bien vrai que le travail obligatoire soit toujours improductif ?… C’est là le préjugé libéral, le plus lamentable et le plus misérable : les troupeaux d’esclaves eux aussi étaient productifs […], le travail obligatoire des esclaves […] a été en son temps un phénomène progressiste. »

    Le IXe congrès avait, de son côté, statué sur le fait que la militarisation du travail ne peut-être justifiée que par les circonstances de la guerre. Il s’agit là d’un fait absolument incontestable. 15 ans plus tard, la direction dut opérer de même dans la marche vers le second conflit mondial. Seulement, la grande distinction entre la position bolchevique et celle de Trotski réside là : Pour Trotski, ce n’est pas un expédient qui sert à tenir pendant la guerre, mais il s’agit du mode de développement premier, normal, du socialisme.

    A cela Radek, fidèle de Trotski, ajoutait que « la classe ouvrière organisée doit surmonter le préjugé bourgeois de la liberté du travail, si chère au cœur des mencheviks et des conciliateurs de toutes sortes. » (Cité par Bettelheim, P. 346, 1974).

    Cette position n’est pas incohérente. Elle se base sur trois postulats chez aux trotskistes :

    • L’idée que la construction du socialisme
      dans un seul pays n’est pas possible, et que donc, la Russie
      révolutionnaire doit être utilisée à fond comme caserne de la
      révolution mondiale. Il s’agit à leurs yeux d’un one shot
      où il faut impérativement jouer son va-tout.
    • L’idée que le
      développement du socialisme est une question de production en tout
      premier lieu (la théorie des forces productives) et que le
      développement de la production est le marqueur de l’avancée vers
      une société sans classe. Dans ce cadre, l’idée de recourir à
      la production forcée en découle forcément.
    • L’idée de
      l’État ouvrier. La compréhension
      des distinctions entre État,
      Parti et prolétariat est
      primitive. Trotski et ses suivants identifient intégralement le
      prolétariat au Parti et à l’État. À leurs yeux, l’idée de
      syndicats pouvant s’opposer aux décisions de l’État est une
      trahison de « l’autodiscipline que le prolétariat s’impose
      à lui-même » par le Parti.

    Le corollaire est que Trotski et l’opposition qu’il animait (avec Boukharine d’ailleurs), ne comprend pas le socialisme comme une phase de transition dans laquelle l’appareil d’État demeure principalement un appareil hérité du tsarisme, qui n’obéit pas aux directives du Parti (4 700 cadres responsables pour le PC(b) à Moscou, on est loin d’un maillage étroit !), le Parti, lui-même, jugé infaillible et se confondant avec le prolétariat pour Trotski, n’est pas nous plus exempt de reproches, non seulement il peut dévier, et cette déviation ne peut être qu’accentuée par une absence totale de démocratie prolétarienne, mais il n’est pas non plus 100 % prolétarien ou imperméable à la lutte des classes.

    Trotski ne comprend pas non plus la question de l’alliance entre le Parti, le prolétariat et la paysannerie. Sa vision carcérale de la construction du socialisme expose le Parti à être boudé, conspué, voire chassé par les masses populaires. Sa vision absolutiste ne peut donc être appliquée. Le PC(b) ne l’a pas suivit. Pour ne pas s’en prendre directement à Lénine et à sa ligne, il s’en est pris à l’opposition ouvrière.

    L’opposition ouvrière est née du prolongement d’un groupe, nommé « groupe du centralisme démocratique », au sein duquel un nombre conséquent de communistes « de gauche » évoluaient. Elle s’est axée autour d’une critique des dérives qui pouvaient exister au sein du PC(b), notamment la montée en puissance d’éléments bourgeois, des défauts de démocratie interne, des pratiques autoritaires… le diagnostic ne peut être réfuté. Elle tentait de répondre à ces maux par la démocratie ouvrière, par le contrôle ouvrier de la production. Le problème de cette opposition était à la fois politique et de timing. Politique, car le contrôle ouvrier tel qu’il était compris par cette opposition, in fine, était une variante de trade-unionisme qui ne comprenait pas la question politique comme fondamentale, ni les évolutions des rapports entre le tsarisme et la nouvelle politique mise en œuvre. Elle prenait comme hostile « par principe » le gouvernement et l’appareil d’État, en les séparant du prolétariat et de ses intérêts, et, finalement, se comportait en défendant les intérêts particuliers des individus et des groupes de production contre l’intérêt supérieur, transcendant, du prolétariat dans son ensemble.

    Cette absence de compréhension de la politique comme quelque chose de supérieur aux intérêts immédiats et spécifique des ouvriers, non seulement était une impasse, mais mettait en péril l’alliance primordiale et fondamentale avec la paysannerie, en particulier la paysannerie moyenne. L’autre problème, celui du timing, a été le fait que celle-ci s’est surtout manifestée au moment de la crise de Krondstadt. Du fait de sa similitude avec les positions des anarchistes, des SR et des Menchéviks a cette époque, elle a été impitoyablement attaquée, notamment par Lénine, en dépit même du fait que les travers qu’elle ciblait était justifiés.

    Tandis que Trotski et Boukharine ferraillaient pour faire des syndicats des courroies de transmissions devant executer les ordres, Lénine et les léninistes, bien que minoritaires au départ dans le CC, parviennent à rallier progressivement à en proposant non pas un modus vivendi, mais une solution supérieure. Celle de conserver une autonomie aux syndicats, car ils doivent pouvoir former un outil de défense des travailleurs « contre […] leur Etat ». Lénine reconnaît que des oppositions d’intérêt peuvent exister entre l’État et les ouvriers et que le recours à la grève peut être justifié. Lénine le résume en indiquant dans Le rôle et les tâches des syndicats dans les conditions de la Nouvelles Politique Economique (1922) que le conflit entre la position léniniste (soutenue par Staline et Zinoviev), voit dans son rapport avec celle des « 8 », un « désaccord sur les méthodes d’aborder les masses, de gagner les masses, de réaliser la liaison avec les masses ». Derrière ce conflit se trouve également un autre aspect, celui d’un conflit sur la compréhension dogmatique de Boukharine et Trotski face à celle de Lénine. Les premiers voient la dictature du prolétariat comme « une pure expression » du pouvoir ouvrier, tandis que Lénine et les léninistes la définisse comme « une double nature. » Etat ouvrier, car dirigé par un parti ouvrier, mais Etat bourgeois et petit-bourgeois dans sa dépendance face aux experts, administrateurs, spécialistes…

    Or, même dans les échelons intermédiaires du Parti, la situation est complexe.

  • Offensive Turque contre les Forces Démocratiques Syriennes au Rojava

    Offensive Turque contre les Forces Démocratiques Syriennes au Rojava

    Dimanche dernier, le président de l’État turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé une offensive contre le Rojava, état autonome contrôlé par les forces démocratiques syriennes, coalition politique et militaire de différentes forces dont la plus influente est le YPG/YPJ, bras militaire du PYD Kurde.

    Ce n’est pas une première, l’an dernier déjà, le régime fasciste turc a mené des opérations contre le canton d’Afrin, son objectif étant d’écraser le Rojava. En effet, cette zone représente tout ce que les réactionnaires turcs ont en horreur: l’autonomie des kurdes au bord de la frontière Turque, et des revendications politiques progressiste en contradiction avec les intérêts des fascistes turcs dans la région.

    Le Moyen-Orient est une véritable poudrière, et, depuis toujours, un champ de bataille où les puissances impérialistes se disputent les zones d’influence. La question du nord Syrien est dès lors un sujet épineux entre ces puissances. Les États-Unis ont apporté un soutien matériel aux FDS, afin de combattre Daech, et ont mis en place une zone de sécurité entre le Rojava et l’état Turc, en espérant créer une zone tampon. Cette zone militaire permet aux Américains de se rapprocher de l’ennemi principal des intérêts Américains du continent, l’état Iranien. Les FDS ont accepté cette alliance de circonstance comme aide matérielle bienvenue dans le combat contre les fascistes djihadistes, vu le risque de l’isolation totale face à Daech et aux Turcs, mais aussi comme moyen de pression sur l’état Syrien qui jongle dangereusement entre l’alliance de fait et l’opposition armée contre les FDS selon les circonstances tactiques de la guerre.

    L’état Turc, avancent leurs pions de manière à prendre le contrôle de cette région, pour taire la contestation au régime fasciste, et étendre leur influence, dans un projet de restauration de la suprématie Turque, dans un esprit digne des fascistes génocidaires Jön Türk. Les FDS doivent, pour les impérialistes, se soumettre et servir leurs intérêts sans conditions, ou être exterminés par les Turcs. Permettre la création d’une région autonome en Syrie, qui exporte des idéologies progressistes dans le continent, présente sur le long terme une grande menace pour les forces impérialistes.

    Erdogan représente un danger mortel, car il manie parfaitement les opérations de marketing géopolitique qui iront dans son sens avec l’accord tacite des impérialistes. Les fascistes Turcs courtisent les états-unis pour trouver un terrain d’entente qui livrera le Nord Syrien aux milices djihadistes et à l’armée Turque, conduisant les peuples de la région, Kurdes, Arabes, Assyriens, Yézidis, etc. à l’extermination pure et dure, et à la soumission aux néo-Ottomans.

    Assad, dans son jeu d’opportunisme réactionnaire et son lien fondamental avec les impérialistes Russes et Chinois, se présente comme un allié de circonstance potentiel qu’il ne faut pas négliger. Face aux Turcs et ses milices fascistes, l’état Syrien aura la responsabilité de joindre les opérations militaires avec les FDS pour créer une zone tampon contre les Turcs, au risque de vendre la Syrie aux djihadistes. Les Américains et les forces européennes n’hésiteront pas à livrer la Syrie au plus offrant tant que le montant des gains est suffisant, et Erdogan est leur partenaire le plus prometteur.

    Il est certains que nos camarades qui se battent sur place contre la barbarie fasciste, ainsi que les peuples du territoire Syrien auront à traverser encore bien des épreuves, nous, communistes, avons le devoir de soutenir les peuples opprimés, en combattant notre propre bourgeoisie, notre propre impérialisme, la France jouant un rôle important dans la déstabilisation de la région, l’héritage du protectorat français de Syrie est encore chaud dans l’esprit de nos bourreaux.

    Nous dénonçons la politique génocidaire du régime fasciste d’Erdogan, et nous dénonçons la volonté des impérialistes d’asservir les peuples du Moyen-Orient par l’outil formidable que représente pour eux les forces fascistes.

    Nous continuerons de soutenir nos camarades et les peuples opprimés, pour la libération totale et inconditionnelle des peuples face aux réactionnaires et aux impérialistes de tout bords.

    A bas le fascisme, à bas l’impérialisme !

  • 100 millions sinon rien, partie 7.

    100 millions sinon rien, partie 7.

    Une brève histoire de la répression en Union soviétique :

    Acte I : Révolution

    La répression et l’URSS forment, dans l’esprit de la grande majorité de la population des pays occidentaux un duo inséparable. Malgré le fait que les USA d’aujourd’hui constituent la plus grande prison du monde (6 937 600 personnes sous contrôle judiciaire, 2,2 millions de personnes en prison en 2012), il ne vient pas à l’esprit d’associer immédiatement le pays avec son régime carcéral. Cette association est issue notamment de la grille de lecture choisie par les programmes scolaires, premier vecteur des notions historiques, laquelle traite l’URSS uniquement sous l’angle d’un État totalitaire à partir de 1995. Contrairement à Mussolini ou Hitler, le projet politique soviétique est traité sous l’angle de la suspicion. L’URSS socialiste et Staline sont présentés comme ayant trahi le communisme et comme voulant instaurer quelque chose d’indistinct et de difficilement déchiffrable. Ce procès d’intention mérite d’être démonté en détail.

    Plus haut, nous avons pu voir que le projet économique soviétique représentait, malgré des erreurs de gauche ou de droite, une tentative d’ériger le socialisme. Nous savons également, aujourd’hui, au travers de travaux pionniers comme ceux d’Arch Getty sur les purges, que la répression n’était pas un phénomène unilatéral décidé par « en haut », mais qu’elle s’inscrivait dans la lutte des classes, parfois mal comprise, menée par une direction qui cherchait des voies expérimentales.

    Dans les faits, ce que Marc Ferro ou Charles Bettelheim démontrent bien dans leurs travaux respectifs sur la révolution et la lutte des classes en URSS, les bolcheviks se sont retrouvés d’entrée de jeu dans une situation particulièrement complexe.

    La victoire des rouges n’était pas le fruit d’un plan mûrement planifié, mais d’une saisie d’opportunités. Lénine avait su, y compris en l’imposant par la pression, saisir les chances qui s’offraient au Parti bolchevik durant la période révolutionnaire. La révolution d’octobre était un coup de poker, lancé avec une majorité arrachée, profitant d’une fenêtre de tir particulièrement étroite. Elle a fonctionné contre tous les pronostics.

    Arrivés au pouvoir, le Parti s’est retrouvé dans une situation pour laquelle il n’était pas conçu à l’origine. Outil de lutte clandestine, illégale et légale, ce n’était pas une organisation qui était conçue pour gérer un État, révolutionnaire ou non. L’accession au pouvoir entraîne une série de réactions en chaîne, dont certaines n’étaient absolument pas prévues en amont, voire théorisées. Par exemple, contrairement à une idée reçue, le régime à Parti unique n’était pas considéré comme une condition sine qua non de la mise en place du socialisme. L’idée d’une coalition de partis soviétiques, au sens de partis respectant le pouvoir des soviets (mencheviks, SR, bolcheviques) était la solution qui paraissait la plus plausible et la plus envisageable, pour des bolcheviques, qui, qui plus est, étaient estomaqués eux-mêmes de ce qu’ils venaient d’accomplir.

    Deux éléments particulièrement importants dont les bolcheviques avaient conscience ont joué dans leur succès :

    1) Les bolcheviques se savaient faibles en termes de nombre, d’étendue de réseaux et de relation avec la classe ouvrière et, surtout, la paysannerie. Ils ne possédaient pas un appareil puissant, mais en revanche celui qu’ils possédaient était efficace et discipliné. Il pouvait avoir tactiquement l’avantage.

    2) Les Bolcheviques se battaient contre plus fort qu’eux, mais dans une contexte de vague révolutionnaire puissante. Il existait une opportunité temporaire que devaient saisir le Parti, sans quoi il serait trop tard, et les forces anti-révolutionnaires auraient pu calmer les masses, arrêter les cadres révolutionnaires et stopper le processus.

    C’est parce qu’ils étaient conscients de cela que les bolcheviques ont fait le choix de la Révolution d’Octobre, de ne pas attendre le congrès des Soviets (ce que voulait faire Trotski, hésitant malgré sa phrase ultra-révolutionnaire), mais également de disperser l’Assemblée Constituante, du fait de sa composition. Ce dernier point est un marronnier constant de la part des démocrates, qu’ils soient anarchistes ou réformistes. En réalité, il faut voir les choses telles qu’elles étaient dans la pratique. C’est notamment pour faire face à ces problématiques que, très tôt, la Tchéka a été formée, dans le but de lutter contre les ennemis intérieurs.

    Les forces qui étaient présentes étaient des forces qui voulaient poursuivre la guerre impérialiste aux côtés des autres puissances. Elles niaient les revendications profondes des masses, d’une part, de l’autre avaient volonté à temporiser toutes les réformes, dans le but de permettre un retour des forces bourgeoises au pouvoir. En sommes, cette Assemblée Constituante n’était démocratique qu’au sens le plus bourgeois du terme. Voilà ce qu’en disait Lénine :

    « Cette révolution a montré dans les faits comment le peuple doit procéder pour prendre possession de la terre et comment il doit faire passer les richesses naturelles, les moyens de transport et les moyens de production aux mains de l’Etat ouvrier et paysan. Tout le pouvoir aux Soviets, avons-nous dit ; et c’est pour cela que nous luttons. Le peuple voulait convoquer l’Assemblée constituante, nous l’avons convoquée. Mais il a tout de suite senti ce qu’elle était, la fameuse Assemblée constituante. Et aujourd’hui, nous avons exécuté la volonté du peuple, volonté qui proclame : tout le pouvoir aux Soviets. Quant aux saboteurs, nous les briserons. Quand je suis passé de la vie bouillonnante de Smolny au Palais de Tauride j’ai eu l’impression de me trouver parmi des cadavres et des momies desséchées. Usant de tous les moyens existants pour lutter contre le socialisme, recourant à la violence, au sabotage, ces hommes ont transformé jusqu’à la grande fierté de l’humanité – la connaissance – en un instrument d’exploitation du peuple travailleur ; et bien que, par ce moyen, ils aient quelque peu entravé la marche vers la révolution socialiste, ils n’ont cependant pas réussi à saper celle-ci et ils n’y réussiront jamais. Car, doués d’une grande puissance, les Soviets ont commencé à détruire les fondements périmés du régime bourgeois, non pas comme de grands seigneurs, mais à la manière des prolétaires, des paysans. »

    (Discours sur la dissolution de l’Assemblée constituante prononcé à la séance du Comité exécutif central du 6 (19) janvier 1918 )

    Un nouveau pouvoir naissait, celui des Soviets, en face et contre le pouvoir suranné de la bourgeoisie et son crétinisme parlementaire. Le nouveau gouvernement, cependant, avait édicté des principes pour que cette coalition puisse exister. Ce sont ces principes qui ont été rejetés tant par les Socialistes-Révolutionnaires que par les Anarchistes, les mettant de facto dans une situation d’illégalité. Le fait que la SR Fanny Kaplan ait tenté de tuer Lénine n’est qu’un des exemples de l’activité à laquelle pouvaient se livrer des groupes qui rejetaient l’idée d’une dictature du prolétariat. Cependant, il faut garder absolument à l’esprit que ce n’est pas par une trahison pure et simple des idées révolutionnaires, mais plus par le fait que les SR n’étaient pas disposés à aller aussi loin, étaient effrayés par ce qui se déroulait, notamment par rapport à la paix de Brest-Litovsk, qui était un choix minoritaire dans le Parti bolchevik lui-même, et face au communisme de guerre. Eux-mêmes ne se percevaient pas comme des restaurateurs du capitalisme (cela aurait été plus simple), mais leurs choix, aussi sincères ont-ils étés, menaient à cela.

    Les anarchistes et la répression.

    Si les bolcheviks ont dû faire usage de la violence dans plusieurs cas soulevés par les anarchistes, à savoir contre la makhnochina ou à Krondstadt, ce n’est pas par haine spécifique contre les expériences anarchistes, qu’ils ont au contraire essayé de rallier. Jusqu’en 1920, le pouvoir bolchevique a tenté de maintenir le plus possible des liens amicaux avec les forces anarchistes qui ne s’étaient pas ralliés aux contre-révolutionnaires. Face aux ouvriers défendant des conceptions anarchisantes ou anarchiste, le Parti devait developper une politique de ralliement, laquelle à eu un certain succès.

    Vis-à-vis des dirigeants de ce mouvement, il y eu des tentatives de pouvoir nouer des ponts. Lénine et Nestor Makhno, par exemple ont eu à se rencontrer à plusieurs reprises, à ce titre. Le problème était que les actes des anarchistes, ainsi que leur mélange de naîveté envers la démocratie et de sectarisme, ouvraient des brèches dans la possibilité pour la révolution de tenir sur un terme même relativement court. Ainsi, en ouvrant la porte de Leningrad, l’île forteresse de Krondstadt mettait en péril le centre de la révolution. Les anarchistes sont friands du fait de souligner les morts causés par les rouges lors de la répression. En revanche, ils sont moins adeptes du fait de disserter sur le programme des insurgés :

    • Légalisation
      des partis « soviétiques », dans lesquels se trouvaient
      les Mencheviques et
      les Socialistes-Révolutionnaires,
      dont Kerensky, président du gouvernement provisoire,
      contre-révolutionnaire. Paradoxalement, ils demandaient également
      des « Soviets sans partis », pour en exclure les
      bolcheviques.
    • Fin du
      système des commissaires politiques dans l’Armée rouge. Il n’est
      pas étonnant alors que les officiers tsaristes présents à
      Krondstadt aient trouvé ces revendications à leur goût.

    • Liberté du
      commerce et respect de la propriété paysanne, alors même que
      leurs zélateurs hurlent au crime dès le que mot NEP est prononcé.


    Charles Bettelheim, dans La lutte des classes en URSS, note avec justesse un fait important, qui explique d’ailleurs le programme si proche de celui des anarchistes : les marins, qui avaient été un point d’appui essentiel dans la révolution, avaient été relevés et remplacés par des conscrits ukrainiens, paysans pour la plupart. Chez eux, l’influence des idées anarcho-populistes, y compris antisémites, étaient puissamment installées. L’éclectisme de l’origine politique des cadres (SR ; Menchéviques ; KD ; anarchistes…) rend difficile le fait de savoir s’il avait pu exister des liens avec les centres antisoviétiques en exil. Toujours est-il que ce « Centre national » a vu d’un bon œil la possibilité d’une rébellion et avait anticipé l’idée de s’en servir comme porte d’entrée.

    L’écrasement de la rébellion se fait en une journée. Il est précipité par la crainte que la fonte des glaces n’isole la forteresse de la côte, et la mette à la merci des interventionnistes. Bien que douloureux, l’épisode éprouve la solidité de l’assise bolchevique. Car, si la rébellion de Krondstadt dévoile un mécontentement populaire dans une Russie aux abois, son absence d’écho ailleurs, en revanche, montre l’isolement de celui-ci et la confiance des masses envers le Parti Communiste. À la fin, le fait que 11 des 15 membres du Comité Révolutionnaire aient pu trouver sans problème refuge auprès des forces contre-révolutionnaires illustre de manière assez gênante les porosités de l’époque.

    Dans le même ordre, l’Ukraine, en pleine période de famine monstrueuse pour les villes, était la clé même de la survie de la population urbaine. L’attitude de plusieurs pontifes de la makhnochina, assassinant les quêteurs bolcheviques, interdisant l’expression des journaux du Parti, refusant les réquisitions, par défense de l’intérêt particulier des paysans contre l’alliance paysanne-ouvrière, créèrent une situation où, en dernière instance, les choses ne pouvaient se régler que par le conflit. Cette situation, regrettable et regrettée, par ailleurs disputée au sein du CC du Parti bolchevique, n’en était pas moins l’application du sinistre principe de réalité dans une lutte à mort où les marges de manœuvres sont nanométriques. Cela n’a pas empêché les anarchistes, par la suite, de bénéficier d’une certaine liberté d’expression, leur organisation disposant d’un siège à Moscou jusqu’à la fin de la NEP.

    Il est particulièrement important de souligner que ce point reste une blessure ouverte entre les courants libertaires et les partisans de la révolution prolétarienne. L’Union Libertaire Communiste, fondée cet été, a ainsi publié un manifeste dans lequel elle revient brièvement sur ce point de clivage entre « autoritaires » et « anti-autoritaires ». Ce clivage n’est pas uniquement historiographique. Il n’est pas anecdotique. Il revient sur un point fondamental de la question de la lutte révolutionnaire : celle de « comment gagner ».

    « La stratégie de prise du pouvoir par le parti conduit également à des pratiques détestables dans le cadre des luttes quotidiennes : schéma de la courroie de transmission soumettant les organisations de masse et les syndicats aux directives du parti, dirigisme dans la conduite des luttes, faisant à l’occasion prévaloir l’intérêt supérieur du parti sur les nécessités de la lutte. » (Union CL, 2019)

    Il n’est pas possible de ne pas souscrire à ces critiques, dans un sens. Cependant, elles sont une lapalissade, car les problèmes organisationnels ont toujours été soulignés tant par les partisans des organisations que par leurs détracteurs. Dans l’idéal, il serait plus simple de pouvoir se passer d’un lourd appareil pour gagner. Mais l’idéal, confronté au prisme de la réalité, se paie en fleuves de sang.

    La conception de la révolution, en 2019, et ce malgré l’expérience de centaines d’années de lutte contre le capitalisme, reste toujours fondamentalement marquée par une approche statique de l’attitude de la bourgeoisie et par son inaction. Ainsi, le rapport entre la révolution et la contre-révolution est uniquement sous l’angle d’un « défi ».

    « Durant ce processus – où le pouvoir capitaliste est ouvertement défié –, le courant communiste libertaire ne cherche pas à former un « état-major » aspirant à s’emparer du pouvoir d’État. Il pousse au contraire à ce que le pouvoir populaire prenne conscience de lui-même, se consolide, s’étende, et envisage de remplacer le pouvoir d’État.

    Le courant communiste libertaire doit contribuer à orienter le processus révolutionnaire vers une solution autogestionnaire, évitant les pièges de la bureaucratisation, sans s’en remettre complètement à la spontanéité. Celle-ci a déjà ­montré, dans l’histoire, son extra­ordinaire puissance créatrice, mais aussi son instabilité.» (Union CL, 2019)

    Là réside l’aspect le plus triste, en dernière analyse, de la faillite des organisations libertaires dans leur approche de la question de la révolution. À quoi croient-elles faire face ? À un adversaire qui, sans réagir, laisse tranquillement se développer un mouvement de masse révolutionnaire, laisse faire qu’il « se consolide, s’étende, et envisage de remplacer le pouvoir d’État » ?

    « Une période pré-révolutionnaire s’ouvre lorsque l’État est débordé par la montée de la lutte des classes au point qu’il commence à se déliter, et que son autorité est mise en question. Si certains lieux de production sont repris en main par les travailleuses et travailleurs, le patronat lui-même voit sa raison d’être directement menacée. » (Union CL, 2019)

    Considérer que la classe au pouvoir se laisserait faire, alors qu’elle possède, en dernière instance, l’intégralité des leviers des moyens économiques, de la propagande, des moyens de répression, cela revient à ne pas regarder l’histoire en face. La bourgeoisie n’hésite déjà pas à transgresser les lois – lois qu’elle impose elle-même ! – pour augmenter son taux de profit, pour accroître ses bénéfices. Croire que, menacée, elle ne réplique pas avec la plus grande sévérité et avec une violence sans bornes, cela revient à tout simplement nier le concept de révolution et à se contenter d’une « amicale pression ».

    Si les bolcheviques ont placé si haut le primat de l’organisation, ça n’est pas par un fétichisme atavique, mais bien car il fallait faire face à une action affirmative, positive au sens clausewitzien du terme, contre le peuple, les masses, les révolutionnaires. Dans les faits, lors de la Révolution française, bourgeoise, qui ne mettait pourtant pas en péril le développement du capitalisme, l’ensemble des royaumes se sont coalisés contre elle. Contre la Commune de Paris, l’affrontement entre la Prusse et la France a été temporisé pour liquider ce qui était perçu comme la véritable menace. Dans la Révolution d’octobre, non seulement les révolutionnaires ont fait face non seulement aux classes possédantes de la Russie Tsariste, mais également aux bourgeoisies internationales coalisées entre elles pour écraser cette menace.

    Même dans les zones contrôlées par les rouges, la lutte n’était pas terminée. N’ayant pas aboli les capitalistes et leurs soutiens par un acte magique, les communistes devaient agir envers eux. Berkman, dans Qu’est ce que de l’anarchisme (Berkman, Puybonnieux, & Goldman, 2010) fait de la lutte contre les contre-révolutionnaires une lutte basée sur la gentillesse et l’humanité (bien que, à demi-mot, Berkman propose de déporter les opposants à la révolution). Ces principes, profondément positifs, n’en manquent pas moins le point central de l’affaire : la lutte n’est pas contre des individus isolés, mais contre des classes sociales qui ne sont pas abolies magiquement par l’arrivée au pouvoir de la révolution. Ironiquement, soit ce qui est proposé a été appliqué aussi par les bolcheviques (traitement des prisonniers, ralliement des ex-opposants), soit il s’agit de propositions qui ne pourraient s’appliquer que si la victoire était acquise.

    « L’autodéfense exclut tout acte de coercition, de persécution ou de vengeance. Elle ne consiste qu’à repousser les attaques et à empêcher l’ennemi de nous agresser. […]« Mais laisserais-tu faire les contre-révolutionnaires s’ils essaient d’influencer le peuple? » Mais oui, laissons les parler tout leur soûl. Les en empêcher ne servirait qu’à créer une nouvelle classe de persécutés. » (P. 361 – 363 Berkman, Puybonnieux, & Goldman, 2010).

    Laisserait-on, en France, aujourd’hui, paraître Minute, laisserait-t-on le site de Égalité et Réconciliation publier des appels à la révolte ? Cela explique que, pour l’auteur, « le gouvernement bolchevique est, de l’aveu de tous, le pire des despotisme européens, à la seule exception du gouvernement fasciste en Italie » (P. 214, Berkman, Puybonnieux, & Goldman, 2010)

    Réprimant les oppositions, la Russie Bolchevique est placé sur le même plan que le fascisme. Pas étonnant que ces même bolcheviques aient été d’une tendresse toute relative contre ceux qui, préfigurant avec 50 ans d’avance Furet, Courtois et Nolte, assimilaient l’un à l’autre.

    Face aux réactionnaires, les choix sont étroits.

    Il est vrai que, face aux réactionnaires, à plusieurs reprises, les bolcheviques ont dû agir avec une sévérité terrible. L’exemple de l’exécution du Tsar et de la famille impériale est l’illustration d’un acte qui n’est ni commis par esprit vengeur ou par cruauté, mais qui est le fruit d’une conjonction de paramètres contingents sur lesquels les bolcheviques n’avaient que peu de prise. La capture du Tsar par les bolcheviques entraînait une situation pleine de paradoxes. Si une partie des militants bolcheviques, notamment dans les soviets de l’Oural, avaient réclamé la tête du dirigeant. Cependant, la position de la direction du Parti bolchevique était, par principe, défavorable à la peine de mort et ne jugeait celle-ci utile que dans un cadre de lutte aiguë. De plus les tuer en aurait fait des martyrs. Mais il n’était pas possible pour autant de libérer la famille impériale, celle-ci aurait formé un gouvernement en exil tout comme un point de ralliement pour les forces anti-bolcheviques. En dernier choix, celle-ci est restée à Ekaterinbourg. L’approche des Tchèques et des armées blanches a été le déclencheur de leur exécution. Face au risque de les voir libérés, les bolcheviques ont préféré presser la détente eux-mêmes, le 17 juillet 1918. Si cette exécution a pu scandaliser, elle a montré la détermination à ne pas céder face aux réactionnaires. Elle a aussi entraîné des querelles entre les forces blanches, privées de point de ralliement, se divisant autour des candidats à la succession ou des forces qui voulaient dépecer l’Empire pour leurs maîtres impérialistes. Malgré les reproches qu’il était possible de faire aux bolcheviques, il est douteux que toute autre force ait pu résister aux immenses coalitions lancées contre la Russie soviétique.

    Même dans certains cas, il a fallu être implacable dans les réquisitions de blé pour nourrir les villes affamées, pour mettre fin aux grèves contre révolutionnaires contre les agents des transports ou des transmissions, qui isolaient la révolution du reste du pays. Cela a créé des mécontents, des drames, des moments terribles. Sans ces actes, le fait d’être resté à une vision purement économiste, plate, des rapports, aurait conduit à la mort de la révolution. Ce n’est pas la victoire de « l’intérêt supérieur du parti sur les nécessités de la lutte. », mais de l’intérêt supérieur de la lutte politique sur les particularismes des luttes économistes sectorielles. Cette répression, qui a parfois touché de manière dramatique des ouvriers, des paysans, des soldats révolutionnaires ou de pauvres gens était le fait, justement, de la subordination nécessaire, impérative, au succès de la révolution.

    Cette considération révèle un caractère contradictoire du gauchisme au sens Léniniste du terme. Il faut que la révolution soit parfaite sans quoi elle n’a pas d’intérêt, et puisqu’elle ne peut être parfaite, mieux vaut ne pas la faire, attendre, végéter, jusqu’à ce qu’une nouvelle opportunité de ne pas la faire se présente. Considérant tout compromis « par principe » inacceptable, autant périr dans l’honneur que d’en faire. Face à Brest-Litovsk, ces individus préféraient être écrasés et tout perdre que de trouver un compromis et de sauver l’essentiel : les moyens de gagner, à termes.

    « Imaginez-vous que votre automobile soit arrêtée par des bandits armés. Vous leur donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre auto. Vous vous débarrassez ainsi de l’agréable voisinage des bandits. C’est là un compromis, à n’en pas douter. « Do ut des » (je te « donne » mon argent, mes armes, mon auto, « pour que tu me donnes » la possibilité de me retirer sain et sauf). Mais on trouverait difficilement un homme, à moins qu’il n’ait perdu la raison, pour déclarer pareil compromis « inadmissible en principe », ou pour dénoncer celui qui l’a conclu comme complice des bandits (encore que les bandits, une fois maîtres de l’auto, aient pu s’en servir, ainsi que des armes, pour de nouveaux brigandages). Notre compromis avec les bandits de l’impérialisme allemand a été analogue à celui-là. » (Lénine, 1918)

    Cependant, même la victoire assurée au sens militaire du terme, le Parti bolchevique s’est retrouvé, en interne, dans une situation inattendue du fait de sa nature même.

  • Un peu de homard, beaucoup de mépris.

    Un peu de homard, beaucoup de mépris.

    De Rugy, ministre de l’Ecologie, s’est retrouvé pris dans une tourmente qui en dit long. En effet, celui-ci est accusé par Médiapart de plusieurs choses :

    • Des frais de
      bouche immenses, avec des homards et des grands crus.
    • Un délicat
      sèche-cheveux doré à la feuille d’or.
    • Des travaux au
      ministère de la transition écologique, notamment un dressing de 17
      000€.
    • Une absence
      d’impôts en 2015.
    • Une directrice
      de cabinet logée illégalement en HLM.

    Le transfuge de EELV, passé depuis à LREM, comme un certain nombre d’opportunistes de son espèce, est sous les feux des médias pour ses différentes affaires, qui n’en finissent pas de produire elles-mêmes des révélations. De Rugy n’en est pas moins le bénéficiaire d’un soutien total de la part de Macron, et est présent à la cérémonie du 14 juillet.

    L’attitude de De Rugy est celle du cafard pris en pleine lumière. Il fuit, oscille dans toutes les directions, essaie de semer ceux qui veulent l’écraser d’un coup de talon. Il s’empêtre dans ses mensonges, ne parvenant qu’a s’humilier, et, par voie de conséquence, à nous humilier de son impunité. De Rugy s’est donc mis à osciller, entre mensonge éhontés (je n’aime pas le champagne, je suis intolérant aux fruits de mers…) et le fait qu’il déclare froidement assumer ces dépenses, reliées d’une manière ou d’une autre au fonctionnement de son ministère. Ses écarts de langages sont ceux d’un enfant pris la main dans le sac, et qui ne sait pas réellement comment se sortir de ce mauvais pas. Ses interviews, les larmes aux yeux, chargé d’émouvoir, n’ont fait qu’attiser la détestation de ce personnage et ses confrères.

    D’autres se sont engouffrés à suite, ou pour mal le défendre, ou pour lui tenir la tête sous l’eau. Benjamin Griveaux, par exemple, a essayé de surfer sur l’affaire pour torpiller de Rugy, dans le but de se placer sur un créneau pour les municipales. Il a déclaré qu’il se contentait de « côte de bœuf », mal lui en a pris. Le journal Capital l’a démontré :

    Aux Boucheries Nivernaises, connues pour leur excellent rapport qualité prix, et où se fournit traditionnellement la classe politique parisienne, la côte de bœuf se vend actuellement 35,90 euros le kilo. Cela nous met la pièce de 1,2 kilo (poids conseillé pour trois personnes, car on ne mange ni l’os ni le gras) à 43,08 euros, soit très exactement 14,36 euros la portion individuelle. A la poissonnerie en ligne Paon, qui livre sur toute la France, le homard vivant de première qualité pêché au casier en Manche et Mers Celtiques est, lui, vendu 17,45 euros l’unité. Comme on en sert généralement une moitié par personne, cela met la portion individuelle à 8,72 euros, presque deux fois moins cher que la côte de bœuf de Benjamin Griveaux.

    Dommage.

    Il y a quelque chose d’intéressant dans la manière dont de Rugy a réagi. Notamment car certains médias ont hurlé contre cette dénonciation. La palme de l’approche la plus originale est néanmoins attribuée au journal Le Point, qui regrette rien moins que l’absence de style de ce scandale.

    C’est le revers de la scandinavisation de la vie publique. D’un côté, j’admire l’intransigeance de nos amis du Nord, la simplicité de mœurs de leurs élus, leur soin maniaque de documenter toute dépense, avec des facturettes et des preuves. Quelle grandeur dans cette rigueur, quel respect religieux pour les deniers publics  ! Comme disait Louis XVI, « rien n’est si beau que d’être avare du bien d’autrui ». En contrepartie, les scandales scandinaves n’ont aucune allure. Les ministres chutent là-bas pour des broutilles ridicules. 

    Dans un sens, on ne peut donner intégralement tort au Point. Il existe une distinction entre les scandales de l’ère Macron et les scandales d’avant, de Fillon, de Lagarde, d’autres… Ceux d’hier s’offusquaient qu’on les accuse, qu’on ose crier au scandale vis-à-vis de leurs pratiques. Elles étaient, à leurs yeux, des dus, des passe-droit liés à leur rang. Fillon, ainsi, n’était pas en rage contre ce dont on l’accusait, mais du fait qu’on ose le faire. L’allure dont parle Le Point est là, tant dans l’ampleur et dans l’envergure des affaires que de la réaction de ceux qui en étaient accusés. Ils méprisaient les masses aristocratiquement.

    De Rugy, Benalla, Castaner, quant à eux, sont des sous-fifres qui ont pris de la hauteur grâce à l’appel d’air créé par Macron. L’affaire Benalla, les agressions sexuelles de Darmanin, les diners aux chandelles de De Rugy, les mensonges pitoyables de Castaner sur les violences policières, les actes contre-productifs de Schiappa, le mépris de Macron… tout cet ensemble est d’autant plus insupportable à subir que ceux et celles qui le génèrent ne sont même pas entourés de cette aura d’ascendant social et aristocratique qui entourait les corrompus d’avant. Dans un sens, leurs affaires sont d’autant plus intolérables que le sentiment est d’être méprisé par de minables laquais au service des grands bourgeois.

    Mais dans l’absolu, même si parfois ils se taclent, tous les politiciens et les politiciennes qui pourraient assumer des postes de pouvoir sont pris dans les mêmes pratiques, et, de fait, dans un réseau de solidarité pour maintenir celles-ci et l’impunité qui les entoure. Et ce, de manière parfaitement indépendante de leur « couleur politique ».

    Cela dit, Fillon, Benalla, Rugy, Macron, Tapie, Lagarde… sont les mêmes symptômes d’un mal profond. Ce mal profond et l’imbrication entre la politique bourgeoise et la corruption. Ce mal est incurable du fait de la nature même de l’État et des fonctions des politiciens et des politiciennes.

    Dans le même ordre d’idée, les affaires autour des actes de la Police. Que ce soit dans les violences policières durant le mouvement des Gilets Jaunes ou suite à l’opération particulièrement brutale organisée à Nantes contre une free party, systématiquement les déclarations des responsables ont été sous le sceau du mensonge.

    La disparition de Steve, probablement tombé dans la Loire, chassé par la police, en fait partie. Le régime se tait, ment, contre-accuse, lance des versions aberrantes. Mais il n’assume jamais ses actes. Cet aspect des choses est probablement l’un des points les plus insupportables. Le fait d’être réprimé est une chose condamnable, contre lequel il faut résister pied à pied. Mais le fait d’être réprimé par des individus qui mentent, trichent et se pâment d’être des champions des droits de l’homme, en armure étincelante, cela est doublement intolérable.

    La police, en revanche, assume parfaitement de poser, le pied sur un sans-papier qui manifestait pour ses droits, d’humilier, d’éborgner, de frapper. Tant qu’elle ne commet pas l’erreur de s’en prendre à une personnalité, et encore, elle n’est jamais condamnée par l’IGPN ni par la justice. Il faut bien que le régime protège ses piliers.

    De scandales en scandales, d’attaques en attaques, de mépris en mépris, pourtant, le régime bourgeois sape sa propre légitimité. La trop grande confiance dans son impunité fait qu’il ne s’est guère embarrassé de camoufler ce qu’il pensait. Il est probable que les ténors d’autour savent, dans leur for intérieur, qu’ils perdront les élections et qu’ils seront réduits à néant après celles-ci. Ils et elles profitent donc de leur situation tant qu’ils le peuvent.

    Qui sait qui les remplacera, qui sait qui seront les nouveaux hérauts de la bourgeoisie. Une certaine partie des médias à la solde des grands cartels de la bourgeoisie sont en pâmoison devant Yannick Jadot, d’autres tendent des perches à une droite « élargie » ou « hors les murs ».

    De notre côté, nous ne pouvons que saluer le travail de Médiapart et des lanceurs et lanceuses d’alerte. Les frasques de l’intégralité des politiciens et des politiciennes méritent d’être étalées au grand jour. Surtout, il est fondamental de comprendre que ce ne sont pas les lobbies qui corrompent les politiciens, mais ce sont ces politiciens qui sont des agents des cartels. En étant principalement et avant tout des pions et des agents des intérêts de la bourgeoisie en général et de certaines de ses fractions en particulier, ces politiciens et politiciennes doivent justement être corrompus pour s’assurer qu’ils exécutent servilement les ordres de leurs commanditaires.

    Qui peut défendre un système sain et sans corruption ? L’extrême-droite a montré qu’elle battait des records dans la corruption et la crapulerie. Le PS est une coterie, tandis qu’une partie de la gauche de la gauche, elle aussi, se mouille et se vend aux affairistes. A leur échelle, même, les milieux militants sont également contaminés par ces pratiques. Les dérives mafieuses, les affaires crapuleuses ou les crimes y existent, y pullullent, et sont mêmes protégés au nom d’une sacro-sainte unité à protéger ou du rejet de pratiques « autoritaires ». Nous, nous regardons la corruption, les abus, ceux qui étendent leurs chefferies et leurs réseaux de clientèles comme des ennemis des intérêts populaires. Leur mépris et leur corruption, qui s’étale au grand jour, les démasquent comme n’étant pas « des nôtres ».

    Notre programme, en tant que communistes, est celui d’un État populaire dans lequel la plus grande sévérité est exercée contre ceux et celles qui tentent de constituer leurs chefferies, contre ceux et celles qui ne sont pas là pour servir le peuple, contre la corruption et l’économie parallèle.

    Cet état populaire ne peut être érigé aux côtés des intérêts des capitalistes, mais uniquement contre eux et contre leurs intérêts et au service de ceux des masses populaires.C’est uniquement ainsi que les de Rugy, les Fillon, les Lagarde, les Tapie, seront définitivement remisés là où est leur place : dans la déchetterie de l’histoire.

  • Le Bac de tous les dangers

    Le Bac de tous les dangers

    Nous félicitons les bacheliers et les bachelières. Nous saluons la fin de leurs études secondaires. Il est légitime de le célébrer !

    Mais l’ivresse de la réussite du bac ne doit pas occulter les conditions dramatiques dans lesquelles il s’est déroulé. La lutte intense menée par les enseignants et enseignantes continue.

    A ce titre, nous pensons qu’il n’est pas possible de qualifier Jean-Michel Blanquer d’imbécile. Il vient de nous en fait la démonstration.

    Face au mouvement de grève autour du baccalauréat, face à la rétention des notes par les professeurs et professeures, la réaction du ministre de l’Éducation Nationale rappelle la souplesse tactique dont sont capables de faire preuve les agents réactionnaires, dans leur œuvre de destruction des services publics.

    Jean-Michel Blanquer s’est vu confier une mission de la plus haute importance stratégique par Macron. Cet ancien proche de Xavier Darcos a été mandaté pour réaliser ce que François Fillon n’était pas parvenu à faire en 2005 : l’autonomie des lycées et la liquidation du Bac. Cette mission, il s’en acquitte avec zèle et énergie.

    Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à son sujet, Marine Le Pen déclarait ceci : « L’engouement suscité autour de M. Blanquer, que l’on peut même qualifier de ‘phénomène Blanquer’, constitue une victoire idéologique notable pour le Front National et une défaite cuisante des sociologues et des pédagogistes (sic.)qui avaient pourtant méthodiquement pris possession de l’institution scolaire », a-t-elle déclaré. « La crise est considérable mais elle n’est malheureusement pas nouvelle. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’arrivée au ministère d’un personnage qui affiche une volonté de rupture et qui multiplie les annonces positives« .

    La dirigeante du Rassemblement National considère par ailleurs que les positions de Blanquer sont le fruit de sa victoire idéologique. Marine Le Pen ne ment pas, la politique de Blanquer est effectivement particulièrement virulente. Cela révèle finalement deux choses : d’une part, Marine Le Pen, en dépit de ses déclarations, est favorable à un secteur privé tout puissant. De l’autre, cela révèle que la conception de la mise au pas des enseignants par Blanquer est RN-compatible. Dans les deux cas, ça n’est pas une bonne nouvelle pour qui que ce soit, hormis les réactionnaires et les capitalistes.

    Donc, au pied du mur du fait de l’énergique mouvement des enseignants et enseignantes, M. Blanquer a agi d’une manière audacieuse. Il a choisi de compléter les relevés de notes manquants en se basant sur les dossiers des élèves et donc sur une forme dégradée de contrôle continu.

    En l’absence de notes, les jury, qui ont tout pouvoir de décision, étaient encouragés à donner des notes « en cohérence avec les autres notes déjà obtenues » (issu du protocole officiel). En somme, il s’agit d’une invention.

    • Il avalise le fait que le bac est, fondamentalement, un objet inutile aux yeux du gouvernement. Certains journaux ont titré ainsi aujourd’hui « le bac à bout de souffle. »
    • Il établit une équivalence de valeur entre le contrôle continu et l’examen national.
    • En adoptant de manière anticipée des mesures prévues dans le nouveau bac, M. Blanquer frappe également le moral des grévistes, contournant leur mouvement et affirmant ainsi sa volonté de ne pas même négocier la moindre miette.
    • Enfin, en mobilisant de manière réactionnaire les médias, en clouant au pilori les enseignants, il contribue à désolidariser les masses populaires de la lutte des enseignants et de ceux qui luttent d’une manière générale.

    Ce dernier point n’est pas à sous-estimer, car le champ lexical de la guerre a été employé plusieurs fois, autour d’éditoriaux et d’articles niant le droit de grève et exigeant des enseignants et enseignantes en lutte qu’ils rendent gorge. Les rectorats ont menacé également les enseignants de les frapper au porte-feuille en retenant l’intégralité de leur salaire durant les 15 jours de correction. L’opération a fait cependant long feu, du fait de son illégalité manifeste.

    Pris dans le feu de l’action, et subissant une pression intense, nombre de responsables d’établissements ont dû céder. Cependant, aujourd’hui, des voix s’élèvent pour poser la question de la légalité de cette démarche. Le sentiment général est celui de la trahison, de la part d’un ministre qui écrit les règles à son bon vouloir et n’hésite pas à contourner la grève.

    M. Blanquer, finalement, réussit à utiliser l’énergie de la mobilisation pour le profit de la cause réactionnaire qu’il sert. Il fait de la grève un tremplin pour ces objectifs.

    Cela signifie-t-il que celle-ci était contre productive ? Nous rejetons cette analyse. Les agents de la bourgeoisie et de l’offensive contre les droits sociaux, dont fait partie le droit à l’éducation, sont de maître dans l’art d’utiliser tout ce que peut leur fournir la situation comme prétexte pour avancer. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé. La bourgeoisie ne renonce jamais à violer sa propre légalité lorsque cela lui permet d’obtenir l’avantage.

    ►A lire sur le sujet.

    Depuis des incidents épars jusqu’aux attentats, chaque chose peut devenir un tremplin pour leur politique antipopulaire. Cela se voit notamment avec la « ligne verte » qui se développe ces temps-ci, EELV étant pressenti comme pouvant devenir le nouveau héraut du libéralisme.

    Cela signifie, en réalité, que les mouvements ont besoin d’être encore plus forts, plus suivis et plus intenses pour pouvoir triompher, d’être plus politiques pour pouvoir également balayer les obstacles et les pièges.

    Du côté enseignant, rien n’est encore gagné. Du côté des élèves, la messe est dite.

    Le bac passé, reste à franchir le hachoir de Parcoursup et les pièges tendus par le supérieur. Nous les appelons à se diriger vers les syndicats étudiants combatifs, à les rejoindre, les renforcer, les faire vivre et grandir. Il s’agit pour eux d’un outil de défense incomparable et irremplaçable dans le but de défendre le droit à l’éducation.

    Il n’existe, d’une manière générale, aucune garantie hors de la lutte et de la vigilance constante face aux attaques contre le système éducatif et contre les droits sociaux. Il ne fait aucun doute que de puissants mouvements sociaux naîtront à la rentrée. Soyons prêts et prêtes à cette nouvelle épreuve de force.

  • Réforme de l’assurance chômage

    Réforme de l’assurance chômage

    Macron poursuit son oeuvre de casse des conquis sociaux, il enfonce les travailleurs dans la misère, pour mieux les soumettre au bon vouloir des capitalistes. 

    Dans son discours de Versailles, prononcé devant l’ensemble des représentants de la république bourgeoise, le président disait à propos de l’assurance chômage qu’il « n’y a plus un droit au chômage, au sens où on l’entendait classiquement, il y a l’accès à un droit qu’offre la société mais sur lequel on ne s’est pas garanti à titre individuel, puisque tous les contribuables l’ont payé ». Que dit Emmanuel Macron ? Tout simplement que le chômage n’est plus un droit garanti par les cotisations sociales, mais une possibilité offerte par la société. Précisons que dans le même discours, Macron explique que l’assurance chômage ne sera plus financée par les cotisations salariales, mais par les cotisations des employeurs, et la CSG. Les cotisations des employeurs sont en réalité des cotisations salariales déguisées par un tour de passe-passe sur les fiches de paye, mais bien prélevées sur le salaire brut, quant à la CSG, il s’agit ni plus ni moins que d’un impôt. Par déduction, la réforme implique un financement du chômage par l’Etat, et la bourgeoisie qui le dirige, sur les deniers des travailleurs, et une allocation de celui-ci au bon vouloir de cette même bourgeoisie. Et pour accorder ce droit, les nouvelles conditions ont été resserrées.


    Une aggravation des conditions d’accès à l’allocation


    Ainsi, pour prétendre à l’allocation chômage, il faudra avoir travaillé au moins 6 mois sur 24, contre 4 sur 28 et 4 sur 36 pour les plus de 53 ans avant. A l’ère où se multiplient les CDD, l’intérim, et le travail précaire en général, cela revient, dans la pratique, à fermer le droit au chômage pour la majorité des travailleurs. En augmentant ainsi la durée du temps de travail légal obligatoire pour toucher le chômage, la bourgeoisie veut, en plus de précariser davantage le travail, obliger les privés d’emploi à accepter tous les contrats qui se présenteront à eux, sous peine de perdre de précieux mois permettant de justifier leur accès au droit, et donc de ne plus remplir les conditions requises, se condamnant à la misère.Une mesure catastrophique, notamment pour les travailleurs saisonniers, qui travaillent souvent 2 mois par an. Sous l’ancien régime des 4 mois sur 28, ils pouvaient prétendre à l’allocation chômage, chose beaucoup plus compliquée avec celui des 6 mois sur 24. De nombreux travailleurs saisonniers perdront leur droit au chômage, et devront se reporter sur des sources telle que le RSA, attribuées au bon vouloir de l’Etat.Quant aux intermittents du spectacle, pas un mot sur leur statut, qui demeure pour l’instant un sujet sensible.


    Vers toujours plus de précarisation du travail


    A cette mesure s’adjoint la dégressivité du chômage pour les travailleurs qui touchaient un salaire élevé, afin de forcer ces derniers à accepter toutes les offres, mêmes les plus absurdes.Cette mesure poussera le privé d’emploi, quelle que fut la place qu’il pouvait occuper dans la vie active, à chercher absolument une meilleure situation, et, encore une fois, à se soumettre au marché de l’emploi, cherchant dans un contrat précaire un meilleurs revenu que dans des allocations toujours revues à la baisse.
    Nous avons là la mise en place d’un véritable chantage à la misère, pour enfermer les travailleurs dans un jeux malsain de survie. N’oublions pas non plus que le travail précaire est l’une des armes les plus efficaces pour museler la lutte.Les patrons auront dès lors à disposition une main d’oeuvre toujours plus corvéable, embauchée uniquement pour des tâches ponctuelles. Une réforme qui semble préparer le terrain pour l’adoption, prévue pour 2020, du revenu universel d’activité. Pour rappel, Macron prévoit, à travers ce revenu, de fusionner toutes les prestations sociales, et l’assurance chômage, en une prestation universelle, prévue pour permettre aux ménages de subvenir à leurs besoins en attendant leur retour à l’emploi. Dans la pratique, cela revient à faire disparaître l’assurance d’un revenu, les prestations sociales dépendant du bon vouloir de l’Etat. Le fait que Macron parle sans cesse des « contreparties » à un tel revenu laisse entrevoir toujours plus de soumission des travailleurs, qui devront se rendre disponible pour les entreprises, et les tâches ponctuelles qu’elles pourront avoir à leur faire réaliser, en échange de la précieuse allocation.

    L’offensive contre l’assurance chômage n’en est pas à son premier acte.

    Cela fait des années que les gouvernements successifs attaquent ce droit.
    A l’origine financée par les cotisations versées par les travailleurs, une partie des cotisations salariales pour le financement de l’assurance chômage ont été supprimées depuis le 1er janvier 2019, en contrepartie d’une participation directe de l’Etat, au service de la bourgeoisie. Une manœuvre qui n’est pas sans rappeler la création des commissions paritaires, qui ont permis d’entamer le démantèlement de la sécurité sociale, jusque là gérée uniquement par les syndicats ouvriers. A partir du gouvernement Jospin, les mutuelles ont vu le jour, l’on a alors commencé à parler des « soins dé-remboursés ». 
    Depuis de nombreuses années, les gouvernements successifs ont travaillé à démanteler l’assurance chômage, créant en parallèle des prestations sociales, financées non pas par les cotisations sociales, mais par l’impôtRMI avant, aujourd’hui le RSA. Présentées comme un moyen de subvenir à ses besoins, ces prestations, dont la distribution dépend du bon vouloir de l’État, n’ont permis en réalité que d’accentuer la casse du chômage, et de gonfler les rangs du lumpenprolétariat de France, rendant des millions de gens dépendants des aides de l’État, accentuant leur désocialisation en ne leur permettant pas de s’encrer durablement sur un lieu de production, et les rendant dépendant de la plus ridicule des offres d’emploi.
    Dès lors, le chômage n’est pas seulement le résultat inéluctable du mode de production capitaliste et de ses crises de surproduction régulière. Il n’est pas non plus une fatalité, le fruit du hasard, de la malchance, ou de la « conjoncture », il est aussi une politique méticuleusement organisée par les capitalistes. Une politique qui permet d’entretenir une armée de réserve du capital docile, tout en faisant pression sur l’armée active des travailleurs, en attaquant ses droits, et en la menaçant de misère si elle venait à résister.


    Nous, communistes, sommes opposés à la gestion de la misère,

    nous lui opposons la transformation radicale de l’appareil de production, pour un fonctionnement nouveau, où les travailleurs participent directement à l’organisation du travail, qui ne doit pas être un générateur de profit, mais bien une manière de répondre à nos besoins. 
    Nous considérons, dans l’état actuel des choses, que le chômage est une assurance, un droit des travailleurs, et non pas une prestation dépendant du bon vouloir de l’État. Il doit être financé par le salaire indirect, et permettre au travailleur privé d’emploi de percevoir 100% de son salaire, avant de retrouver un travail. Nous refusons toute forme de recul sur les indemnités des privés d’emploi. Néanmoins, cela ne peut suffire que sur le très court terme.
    Nous n’oublions pas la nature réelle du chômage, qui est la conséquence d’une répartition inégalitaire du travail, l’armée active du capital suraccumulant les tâches, pour réduire au maximum le coût du travail. Il est organisé par les capitalistes pour leur propre profit. Pour mettre fin au chômage, une solution, le pouvoir du prolétariat, le pouvoir de ceux qui produisent, qui sont conscient de leurs besoins, et qui travaillent à leur satisfaction.
     Le gouvernement cherche à briser la classe ouvrière, à atomiser les travailleurs en les précarisant pour stopper toute velléité d’organisation.Seule l’organisation large et unitaire des travailleurs, privés d’emploi ou non, de la ville et de la campagne, permettra de contrer cette offensive. La lutte que mènent les gilets jaunes depuis 7 mois est à ce titre riche en enseignements, et leur organisation en assemblées sont un embryon de démocratie populaire dont il faut s’inspirer pour construire ce front de lutte contre le capital. 
     Tout homme, toute femme, quel que soit son âge, son origine, doit avoir le droit de participer directement au processus de production; c’est à ceux et celles qui produisent que doit revenir le pouvoir de décision, pour un système plaçant l’intérêt général avant le bénéfice personnel. C’est en partageant le travail de manière équitable que nous travaillerons moins, mieux, et tous.

    Travailleurs, travailleuses, unissez vous contre la misères !

  • 100 millions sinon rien – sixième partie.

    100 millions sinon rien – sixième partie.

    Capitalisme ou socialisme ?

    Qu’est ce qui permet de différencier le capitalisme d’État du socialisme ? Finalement la question est plus complexe qu’il n’y paraît. En réalité, cette question est bien souvent sous-traitée. Elle est résumée parfois au fait que la propriété soit contrôlée par l’État. Or, la propriété juridique ne signifie rien seule. Les grands trusts d’État peuvent avoir un fonctionnement parfaitement capitaliste tout en étant propriété « publique ». Les nationalisations, par exemple, ne forment pas en tant que tel le socialisme. Sinon, la création des Reichswerke Hermann Göring en Allemagne Nazie, chargée de mettre sous la tutelle de l’État des secteurs stratégiques (et, le plus souvent, non rentables) seraient-elles un pas en avant vers le socialisme ?

    Le critère juridique ne suffit donc pas seul à pouvoir déterminer si nous sommes dans un capitalisme d’État ou dans le socialisme.

    La question du pouvoir politique se pose également. Elle est, en effet, fondamentale. Mais suffit-il que le Parti Communiste soit au pouvoir pour que ce soit le socialisme ? Non. La période de la NEP, par exemple, combinait un pouvoir politique aux mains du Parti Communiste d’Union Soviétique, mais également une structure économique très majoritairement capitaliste, dans lequel la propriété d’État n’était pas encore la forme dominante juridiquement parlant. Trotski, par exemple, dans ses thèses du IXe congrès de la IVe internationale, montrait son incompréhension de la chose : « Pour les marxistes, il n’y a pas de capitalisme sans classe bourgeoise au pouvoir, au sens économique du terme. Il n’y a pas de classe bourgeoise sans appropriation privée des moyens de production et du surplus social. »

    Ce syllogisme, finalement, peut être pris à l’envers, et rentrer en contradiction complète avec les positions de Trotski : Si la bourgeoisie n’est plus au pouvoir, au sens économique (en fait, il veut dire juridique ) du terme, il n’y a plus de capitalisme. Si la propriété juridique est transférée à l’État, le capitalisme est terminé.

    L’erreur du dogmatisme intemporel de Trotski (et de Boukharine) est de ne pas voir le socialisme comme un processus de transformation des rapports de production. Le socialisme est une période transitoire entre le capitalisme et le communisme, elle n’est pas un état stationnaire. Chez Trotski et Boukharine, la seule chose qui mesure l’avancée du socialisme au communisme est le développement des forces productive. Plus la production se développe, plus elle permet d’atteindre la société d’abondance qui caractérise le communisme.Mais le développement des forces productives, la croissance économique, seule, ne suffit pas. Elle n’est pas un critère suffisant.

    Or, ce qui détermine la construction du socialisme peut être résumé par des facteurs politiques : le pouvoir est entre les mains du prolétariat, au travers d’un parti communiste, sans que celui-ci soit obligatoirement le seul a pouvoir présenter des listes. Il ne peut cependant exister d’alternance entre différentes partis représentant différentes classes.

    Les points centraux sont les suivants :

    Ce qui permet fondamentalement de passer du capitalisme au socialisme c’est la lutte contre l’influence de la sphère du marché, de l’anarchie de la production, de la dispersion des moyens, mais également de l’accaparation des richesses produites par une classe sociale exploiteuse, juridiquement propriétaire ou non.

    En URSS, la lutte s’est faite principalement dans « Le Grand Tournant » abondamment critiqué, mais néanmoins incontournable. La collectivisation des terres était la condition sine equa non de la possibilité d’avancer vers le socialisme. Nous avons vu, plus haut, le problème de la conception trotskiste et boukharinienne de l’ouverture des ciseaux. Trotski préconisant l’expédition punitive ou un impôt spécial (en fonction de ses oscillations droitières/gauchistes), Boukharine ne voyait pas le danger Koulak et l’arme alimentaire.

    La rationalisation du travail commun, la possibilité de le mécaniser, de dégager des surplus sur la base desquels il était possible de générer des investissements, à leur tour permettant de lancer l’industrie industrialisante ne pouvait être une étape survolée. Il ne suffisait pas d’un impôt spécial comme le préconisait Trotski, mais il fallait bousculer l’ensemble de la question de la propriété terrienne. Ce bousculement devait se passer, selon l’esprit des directives, sur une adhésion basée sur la démonstration de la supériorité de la collectivisation sur l’agriculture individuelle et privée. Cependant, elle a été une vraie opération de lutte des classes, doublée, de plus, de difficultés énormes dans le contrôle de l’application des directives émanant du centre. C’est notamment ce qui explique la publication, en 1930, dans la Pravda, de l’article Le vertige du succès. Dans cet article, Staline critique les excès de la collectivisation et rappelle le principe de libre adhésion.

    La question de la planification économique contraignante et non indicative. La planification permettait de pouvoir réaliser des investissements importants dans la base d’une économie solide et d’une production industrielle rationnelle. Surtout, elle limitait ainsi, aussi, l’influence du marché en opérant un contrôle strict sur les marchandises produites. En Union soviétique, le lancement de la planification à pris un temps conséquent, les premiers travaux du Gosplan datant de 1921. Contrairement à ce que mentionne une certaine historiographie, le lancement de la planification en 1928-1929 ne correspondait donc pas à un caprice personnel de Joseph Vissarionovitch Staline, mais bien à l’aboutissement d’un processus considéré par la très large majorité du CC comme allant de soit. En revanche, la vitesse d’accélération était, quant à elle, un paramètre sur lequel Staline a joué, avec un certain volontarisme qui peut être critiqué ou encensé.

    La démonétarisation de la formation brute du capital fixe. Ce point est fondamental, dans le sens où il s’agit là du « véritable » capital. Il est constitué des infrastructures, des machines outils et des moyens de production primaires. Le fait que ceux-ci soient démonétarisés, conjointement avec la collectivisation de la propriété du sol, bouleverse le « schéma élargi de la reproduction du capital social ». Cela signifie que ce sont des cotisations des travailleurs qui contribuent à financer l’expansion économique. L’expansion économique se fait donc non pas dans le cadre du marché, mais contre le marché. Ainsi, les SMT (Stations Mobiles de Travail), qui doivent mécaniser l’agriculture, ne sont ni vendus ni loués, comme sous Khrouchtchev, mais donnés ou prêtés aux paysans, leur permettant d’accroître leurs rendements, permettant d’accroître les surplus vendus par l’État, finançant un cycle vertueux. Les difficultés que ce système a rencontré tenaient plus des aléas des récoltes, un problème parfois terrible, et d’un système de distribution qui souffrait de graves manques que du fond de l’affaire.

    Le monopole d’État du commerce extérieur, le contrôle administratif des flux de capitaux, la maîtrise de la balance budgétaire et des paiements courants, ainsi que de la balance commerciale sont des critères également fondamentaux. Ils permettent de maintenir une économie saine, non menacée par l’inflation, mais également de ne pas tomber sous une pression des marchés extérieurs ou de la dette. L’URSS a toujours tenté, là aussi, avec des difficultés parfois grandioses, de pouvoir maintenir ce contrôle. Même malgré cela, l’Union soviétique, qui devait se fournir à l’étranger pour certaines technologies et certains produits, a subi la pression de l’arme économique. C’est notamment cette pression de créanciers qui a obligé l’URSS a devoir accentuer des exportations de produits agricoles ou de matières premières à des moments où la situation était difficile.

    Du point de vue des individus, la question de la thésaurisation et de la spéculation par les personnes physiques et morales était une lutte. Ainsi, l’achat-revente de biens de consommation était interdit – et lourdement condamné – en URSS. Cela n’a pas été sans difficultés étant donnés les défaillances d’un service de distribution qui devait être inventé de A à Z. Cette répression du recel n’a pas été sans dommages collatéraux.

    De même, la question de l’échelle des salaires soulève un point terriblement épineux qui illustre toutes les contradictions du développement du système socialiste. Au fur et à mesure du développement des forces productives en URSS, de nouvelles fonctions sont apparues, qu’il a fallu caractériser et dont il a fallu définir les salaires. De même, une politique d’encouragement – et de promotion sociale – a été mise en œuvre, en particulier vers les ouvriers et les paysans ainsi que leurs enfants, pour l’accès à une éducation supérieure.

    Dans le même temps, le niveau de technicité plus important exigé pour le fonctionnement des infrastructures et des industries a poussé à ce que les experts soient de plus en plus importants, et donc, disposent, dans le cadre d’une lutte des classes interne comprise tardivement, d’un rapport de force vers le Parti.

    L’utilisation de stimulants matériels a donc été choisie comme base pour neutraliser les experts bourgeois et pour pousser à ce qu’une nouvelle génération d’experts-rouges apparaisse. L’idée étant que l’éventail des salaires plus important serait compensé par deux choses : la première, par le mouvement stakhanoviste, qui, contrairement à l’idée reçue, était un mouvement qi visait à ce qu’émerge, par l’émulation socialiste, une nouvelle génération d’ouvriers, capables de résoudre les problèmes techniques et l’organisation du travail par leur expertise, parfois empirique. Cependant, là aussi, des stimulants matériels étaient employés.

    La seconde partait d’un bon sentiment, mais était le reflet d’une erreur de conception grave. Grave, mais non comprise ni par Trotski et encore moins par Boukharine. Dans l’idée de la direction soviétique, les inégalités étaient tolérables, même si elles tendaient à s’élargir avec le développement, parce qu’elles étaient jugées « factices ». Factices dans le sens où elles ne dotaient pas de capital et ne permettaient qu’un accès prioritaire aux produits de consommation (par l’entremise des problématiques magasins spéciaux.)

    À la base, il était considéré que le développement des forces productives, permettant, à l’issue de plusieurs plans quinquennaux, de pouvoir améliorer la production et la productivité, permettraient de pouvoir peu à peu supprimer le caractère prioritaire de l’accès aux biens de consommation, en faisant en sorte que chacun en ait plus que ses besoins. C’était, en dernière instance, uniquement sous l’angle du développement des forces productives qu’était comprise la marche vers le communisme.

    Ce qui n’était pas compris était la question de la primauté de la lutte politique. Or, tout aussi relativement privilégiés qu’étaient ces corps, ils possédaient néanmoins des conceptions politiques, parfois même inconscientes ou sous-jacentes, qui allaient vers l’idée qu’il fallait une normalisation, un plus grand nombre de biens de consommation – surtout pour eux – et que les rigueurs de phalanstères devaient êtres remise au passé. Cela demande d’ouvrir une brève parenthèse sur un point qui, par la suite sera essentiel : la question du point de vue des acteurs, y compris de la restauration du capitalisme.

    Nous ne pouvons pas penser sérieusement un seul instant que, quel que soit le point de vue qu’on puisse porter sur le contenu de leurs écrits ou de leurs actes, ni Zinoviev et Kaménev, ni Troski, ni Boukharine, ni Khrouchtchev ne voulaient restaurer le capitalisme d’une manière consciente et assumée. Au cours des grandes purges, l’accusation n’est d’ailleurs jamais ressortie, quoiqu’en ait prétendu Trotski. Cependant, les logiques politiques que ces différents personnages développaient ou ont appliqué amenaient à cela, parce qu’elle sapait économiquement et politiquement la base de la dictature du prolétariat. Certains, comme Trotski ou Boukharine, préconisaient des reculs face à une politique jugée aventuriste, ou étaient prêts à des concessions pour permettre leur retour. Cependant, ces concessions étaient vues comme étant le moyen de pouvoir avancer par la suite. Seulement, les moyens de la fin emmenaient droit dans le mur, et ont, d’ailleurs, in fine mené à la chute de ce qui avait été construit.

    Il ne s’agit pas d’exempter la direction stalinienne de ses erreurs de compréhension ou d’action. Il est cependant douteux que quiconque, parmi les prétendants à la direction, puisse avoir proposé quelque chose, qui, dans on fond, était supérieur.

    Parmi le travail de sape, les experts et une certaine technocratie a effectivement appuyé vers la modération et vers la restauration, sans parfois même s’en rendre compte. Ces groupes sociaux, autour des ingénieurs, autour des chefs, autour des membres de l’appareil, n’ont pas forcément sciemment conspiré pour faire chuter le socialisme et le remplacer graduellement par des rapports capitalistes. D’ailleurs ceux qui ont le moins conspiré (Khrouchtchev, Kossyguine, Mikoïan) sont ceux qui ont réussi. Ils ont simplement déclaré finie la lutte des classes, et accomplie la mission de construction du socialisme vers le communisme. Cependant, là où Staline disait que celui-ci serait le jour où « le pain serait gratuit », les Khrouchtcheviens ont considéré qu’il était grâce à l’introduction de nouvelles normes de fonctionnement, de direction et d’intégration des Démocraties populaires dans une « division internationale socialiste du travail. », qui, en réalité, a développé un échange inégal entre l’URSS et les République Populaires, facilitant, la aussi la résurrection du capitalisme.

    Derrière la déstalinisation se trouve une définition en creux du socialisme : elle est par ce qui a été liquidé : SMT, remplacées par des locations ou des ventes, libéralisation de la gestion des entreprises, sous prétexte de développer les forces productives, réforme monétaire introduisant la rentabilité dans les services démonétarisés… Etc. La lutte contre les déviations et les dérives s’est éteinte. Les mêmes qui entrent en poste sont Nikita Khrouchtchev sont quasiment toujours là en 1985, voire en 1991.

    Cela avait-il été compris pas Staline ? Probablement, de manière confuse, à la fin. C’est l’essence même des Problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), dans lequel Staline explique les risques de restauration.

    Il ne faut pas non plus sous estimer la difficulté de pouvoir résoudre les contradictions au sein du peuple, ce qui était un des objectifs de la révolution. Il n’est pas possible de faire l’impasse sur un paradoxe : Le parti était infiniment plus avancé que la société soviétique dans son ensemble, en particulier dans les RSS les moins économiquement et socialement développées. Les tentatives de pouvoir relâcher la bride sur la société (que nous aborderons plus loin) ont finalement laissé un appui plus important à des franges, sinon réactionnaires, néanmoins nettement moins progressistes que le Parti. Cette partie de la population, vers laquelle l’imminence de la guerre obligeait à des concessions, est responsable d’une apparition d’un certain conservatisme social dans le milieu des années 30, contrecoup des positions particulièrement progressistes des années 20, et, surtout, libérales en termes de mœurs. D’ailleurs la question de la constitution de 1936 et de l’avortement sont les deux principaux débats publics organisés par le Parti, d’après Sheila Fitzpatrick (Le Stalinisme au quotidien). Il est faux de dire que tout fut imposé d’en haut. Paradoxalement, une société plus démocratique n’a pas forcément signifié une société directement plus progressiste.

    De même, un certain durcissement dans la condition sociale (augmentation du temps de travail, création du livret ouvrier) sont des questions qui trouvent leur explication sous le poids de la guerre. Dans ses 140 entretiens, Molotov, qui justifie sans le moindre problème la répression et les purges, se désole du durcissement social d’avant-guerre, injuste selon lui, mais, hélas, obligatoire.

    Comprendre la répression en URSS passe par cela, par déterminer si Staline construisait le socialisme ou, comme le dit Trotski, les anarchistes, ou les libéraux, s’il avait trahi un idéal. Il existe toujours une part d’acte de foi dans cette démarche, croire ou ne pas croire à l’intention ? De nombreuses propositions de grilles de lecture expliquent tout par la conspiration stalinienne pour le pouvoir, n’expliquant, au final, pas grand-chose. Les tâtonnements de la direction soviétique pour chercher une voie pour avancer révèlent une chose : tout n’était pas maîtrisé. Mais les incompréhensions, et les erreurs -il y en eut légion ! Sont plus le reflet du fait qu’il s’agissait de pionniers qui découvraient les règles d’un jeu particulièrement dur, où le moindre faux pas se payait en fleuves de sang. Les côtés paradoxaux de la construction du socialisme ne doivent pas servir pour chercher la bataille dans le détail. Nombre d’entre eux, ainsi que des erreurs, ont été montés en épingle pour condamner l’ensemble. Cependant, dans sa structure, l’État soviétique est incomparablement plus socialiste en 1953 qu’en 1928.

    La question de ce qui est défendable ou non est donc soumise à cela. Nous considérons que nous pouvons retenir certaines bornes. Deux phases marquent l’histoire de la Russie révolutionnaire et de l’Union soviétique. Une, de 1917 à 1956 (globalement) dans laquelle l’Union soviétique et sa direction tentent de construire le socialisme. La seconde, 1956 à 1991 est une phase descendante, dans laquelle les rapports de production tendent davantage à devenir à nouveau capitalistes. La frontière est définissable d’un point de vue politique. Elle se caractérise par plusieurs événements : le XXe Congrès du Parti communiste, en 1956, l’exclusion du « groupe anti-parti » en 1957, le XXIe et surtout le XXIIe congrès du Parti Communiste, qui ont confirmé et aggravé les orientations de 1956, puis la rupture sino-soviétique.

    Elle est plus difficile à déterminer d’un point de vue économique, car des processus sous-jacents sont apparus en avant de ces bouleversements politiques et leur ont permis de naître. De même, par la suite, le révisionnisme soviétique ne s’est pas imposé du jour au lendemain, et une partie de l’appareil, comme de la population, s’est opposée à ces processus.

    Cependant, les réformes monétaires et la réforme de Libermann, qui introduisit à nouveau les questions de rentabilité et la monétarisation des échanges sont des étapes fondamentales. A l’issue de cela, la sphère d’influence du marché s’est regonflée, elle redirige, tandis que la lutte contre la bureaucratie et les accapareurs s’est éteinte.

    Faire le tri n’est pas simple, il existe trois attitudes possible : la première est celle qui consiste à expliquer pourquoi la répression était nécessaire dans le cadre de la lutte des classes aiguë qui se déroulait en URSS.

    La seconde à expliquer pourquoi elle a pris des formes qui pouvaient être néfastes, erronées, voire dramatiques dans certains cas, tout en étant, néanmoins, conçues dans le but de faire avancer la lutte des classes.

    La dernière à déclarer que certaines manifestations de la répression étaient des erreurs manifestes, indéfendables en tant que telles, l’exemple typique étant juin 1953 en Allemagne de l’Est. La très large majorité des actes militaires commis par l’Union soviétique après 1956 peut rentrer dans cette catégorie.

    Cependant, faut-il déjà savoir ce qu’elles recouvrent.