Comprendre l’histoire pour convaincre.
Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa
défense. Il est normal que la très grande majorité des individus
soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même
de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les
comprendre ? Comment ne pas prendre en compte le fait que
l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les
publications à grand tirage n’influencent pas les masses ? La
bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité
absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag
ou les « crimes staliniens » sont une piqûre de rappel
constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires
contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons
isolés.
De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent
lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme
ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout
premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une
voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement
condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois.
De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère
et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des « fossoyeurs
de la révolution », les « autoritaires », tels que
sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs
dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski
était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement
anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline
par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue
sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image
mentale.
Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la
briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les
arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le « sentiment »
que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle
ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose.
Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et
accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le
post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels
sont plus porteurs de vérités que les faits1.
Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir
présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse
permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents.
Cette histoire demande à être condensée.
Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à
l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus
essentiel : le travail militant vers ceux et celles qui
partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé
de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement
identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là
aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution.
Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des
idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous
faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter :
un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la
révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement
secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler
caricaturalement, on devient « stalinien » par sa
pratique avant de l’être par son adhésion historique.
C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile :
elle permet de rattacher les événements à leur signification
profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la
Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à
la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant
contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte
des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise
sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.
À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un
corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous
renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière
nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La
question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se
revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas
une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes
à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en
tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme.
Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le
folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela
signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de
ne pas rejeter l’étude de cette expérience.
Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à
régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles
font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or,
logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance
pointue.
Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et
des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des
priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis.
Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons
surestimé grandement l’importance de ces « questions de
principe ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces
quelques années de travail, c’est que les questions étaient
prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les
moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est
l’unité sur des bases simples, de principes politiques
accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant
de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des
« mini-partis », nous tendons à nous épuiser dans la
construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons
comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous
devons combattre.
Comprendre l’expérience socialiste pour la défendre. Défendre l’expérience socialiste pour la comprendre.
Comprendre
l’expérience socialiste en sortant d’une approche mythologique
permet de la défendre. Défendre cette expérience permet aussi de
permettre qu’elle ne soit pas remisée à l’index, censurée,
interdite, et que son étude puisse être autre chose que la
transgression d’un tabou.
L’histoire
de l’Union soviétique est souvent résumé à la dictature absolue
de la part d’un dirigeant ou d’une poignée de dirigeants, qui
agissent avec un mépris constant de la vie humaine. Il s’agit d’un
postulat de départ commun aux anticommunistes. L’idée même que
la direction soviétique ait pu tenter d’agir pour enrayer les
famines, pour soulager les populations, pour améliorer leur
quotidien est vu comme une hérésie.
Pourtant,
a contrario, l’expérience des états socialiste est bien plus
profonde que cela. Les expérimentations se sont heurtées à des
situations imprévues, inédites, et les forces actives ont tenté
d’y faire face comme elles le pouvaient : souvent avec des
hésitations, des oscillations, des errements, des incompréhensions.
Il faut la défendre contre les mensonges, les inventions et les
calomnies. Ainsi il n’est pas acceptable que, en 2020, les
gouvernements européens puissent publier une résolution
anticommuniste basée sur une historiographie datant d’il y a 40
ans. Une historiographie d’autant plus vieillotte qu’elle est
aussi teintée par un épais fond d’extrême-droite. Mais pour à
la fois répondre à cela et pour apporter une réponse construite,
il nous faut les moyens de produire un matériel de qualité. L’acte
de foi ne suffit pas.
Il
s’agit de quelque chose qui doit nous séparer des autres chapelles
et des autres courants. Ceux-ci sont marqués par le mythe : il
existe une mythologique anarchiste, trotskiste et révisionniste.
Malgré les trajectoires différentes, elles partagent un trait
commun : l’explication de leur échec par la responsabilité
principale d’un facteur exogène.
Dans
la tradition orale des courants anarchistes et trotskistes, c’est
l’ogre stalinien qui tient le rôle-clé. Derrière ce vocable
polysémique se trouve des réalités extrêmement variées, mais un
même scénario. Une confiance aveugle et naïve de la part
d’individus crédules, abusés par les « staliniens »,
êtres sans foi ni loi, poignardés dans le dos et trahis. À aucun
moment ce ne sont des processus objectifs, les mécompréhensions de
la lutte des classes ou une ligne inadaptée qui sont mises en cause.
Même en prenant en compte une supposée roublardise constante des
« staliniens », cette histoire ne les sert guère :
elle ne fait que démontrer leur inadaptation à la réalité
concrète. Or, nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles
nous menons notre combat, et nous sommes condamnés à nous adapter à
ces « paramètres contingents », ou condamnés à périr.
Le
dogmatisme intemporel des trotskistes et des anarchistes leur permet
d’éviter les remises en causes, de sauvegarder la pureté et
l’infaillibilité des grands chefs. Car, quoiqu’ils le nient, ces
courants sont tout autant victime du culte de la personnalité que
les autres.
Le
courant révisionniste place, quant à lui, la compréhension des
échecs chez d’autres acteurs exogènes. À la place de
l’omniprésent et omnipotent stalinien, c’est « l’agent
de l’étranger » qui est mis en avant. Il est vu comme le
principal acteur de la décomposition de l’URSS. Nul n’est
invulnérable à cela. Henri Alleg, personne héroïque au demeurant,
décrit ainsi la chute de l’URSS (dansLe grand
bon en arrière)comme
étant causée par les interventions extérieures ou par le
surgissement d’éléments capitalistes ex-nihilo. Pour lui,
il est impossible que cela puisse provenir de la lutte des classes en
URSS. Il évacue cette question, car elle ne peut exister dans
l’Union soviétique.
Ces
historiographies puisent dans un inconscient conspirationniste. Elle
place la responsabilité de leurs échecs dans l’action d’un
groupe restreint de personnes (ou d’une personne parfois !),
possédant des relais secrets et appliquant un agenda cryptique.
Cette clé d’explication, simplissime, permet de tout ramener à
l’action ou la duperie de la part de la direction stalinienne (ou
des « staliniens » d’ailleurs). Elle résiste à toute
analyse objective. Les exemples ne manquent pas.
Lorsque
l’URSS n’aide pas la République espagnole contre le franquisme,
c’est une trahison. Lorsqu’elle l’aide, c’est car Staline met
en place une duperie.
Lorsque
Staline purge l’appareil, c’est pour installer le pouvoir de la
bureaucratie. Mais comme la bureaucratie est la principale victime de
ces purges, c’est pour tromper les masses que l’action.
Lorsque
Staline refuse d’échanger son fils contre des généraux nazis,
c’est un homme cruel, mais s’il acceptait, que dirait-on ?
Il
se crée alors une espèce de couche épaisse, qui emprisonne
l’esprit et le rend imperméable à tout argument.
Il
est, néanmoins, notable que le courant léniniste et la direction de
Staline portent une part de responsabilité dans l’apparition de
phénomènes de ce genre. Elle-même a usé et abusé de ce type
d’explications, résumant les difficultés de la construction du
socialisme par l’action d’agent étrangers, de vieilles classes,
de saboteurs. Contrairement aux conspirationnistes d’aujourd’hui,
qui sont des prestidigitateurs, la grande majorité des travaux sur
cette question laisse supposer que ces conceptions étaient
extrêmement répandues dans la société soviétique. Elles
existaient dans la paysannerie comme dans les plus hautes sphères de
la direction. 2
Staline, le chef national
du NKVD, Ezhov, et des agents haut placés du NKVD croyaient
sincèrement que la nation était criblée de complots et de
conspirations. Rittersporn soutient que de telles théories ont été
utilisées à la fois par la population et par ceux au pouvoir pour
expliquer les difficultés de la vie quotidienne et le
dysfonctionnement chronique du système, qui ont été attribués à
diverses conspirations et sabotages. Il laisse entendre que cette
réponse était ancrée dans les croyances rurales traditionnelles
selon lesquelles les machinations des mauvais esprits étaient à
l’origine de malheurs banals.
J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist
terror, new perspectives, 1993,
p. 7)
Il
convient de nuancer cependant cela. L’assassinat de Kirov est ainsi
rapidement imputé, par la population, à l’action d’une
conspiration. Ce n’est pas le cas de la direction soviétique, qui,
au premier abord, n’avait pas évoqué cette hypothèse. Si elle
conduit à condamner moralement Zinoviev et Kamenev, elle n’est pas
le prélude à une opération d’ampleur. Sa première conséquence
est l’échange des documents du Parti, en 1936. Ce n’est
qu’après, sous l’impulsion de Iejov, que cette affaire devient
l’élement-clé d’une hypothèse conspirationniste.3
Après
1937-38, puis, surtout, après la guerre, cette clé d’explication
a peu à peu été remplacée par une analyse plus profonde, avec une
meilleure compréhension de la lutte des classes internes au
socialisme, notamment dans Les problèmes économiques du
socialisme en URSS (1952), qui
ont contribué, sur le tard, à améliorer les choses et à déceler
les causes endogènes. Mais, entre temps, la très grande difficulté
de compréhension des conséquences des choix politiques, la
distorsion des directives en fonction des réalités locales et des
potentats locaux, s’est payée extrêmement cher. Mais
cette peur n’était pas sans raisons concrètes et matérielles :
Les
staliniens n’ont jamais eu l’impression qu’ils étaient à la tête
du pays. Les transports et les communications étaient médiocres,
les représentants étaient peu nombreux, surtout en dehors des
villes. Il n’y a même pas eu de ligne téléphonique vers
l’Extrême-Orient soviétique avant les années 30. Dans la partie
européenne relativement développée de la Russie, la plupart des
communications avec les comités du parti se faisaient par télégraphe
ou par lettres livrées à motocyclette. La boue et la neige
isolaient de nombreux villages du régime pendant des mois de
l’année. Les responsables locaux du parti interprétaient rarement
les directives de Moscou en fonction de leurs objectifs locaux et les
interprétaient mal. Le Comité central s’est plaint tout au long de
la décennie du manque d’ »exécution des décisions » et a
passé beaucoup de temps à créer des mécanismes pour contrôler
les dirigeants locaux mécréants et désobéissants.
Les régimes établis qui
reposent sur une base d’acceptation populaire générale et d’ordre
consensuel n’ont pas besoin de recourir à la terreur; ils peuvent
compter sur le consensus (et/ou l’hégémonie au sens gramscien)
pour assurer la stabilité et, comme
l’a noté Pierre Bourdieu, « »Une fois qu’un système de
mécanismes s’est constitué, capable d’assurer objectivement la
reproduction de l’ordre par son propre mouvement, la classe dominante
n’a plus qu’à laisser le système qu’elle domine suivre son propre
cours pour exercer sa domination ; mais tant qu’un tel système
n’existe pas, elle doit travailler directement, quotidiennement, pour
produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors,
ne sont jamais entièrement dignes de confiance. »
Les bolcheviks, même dans
les années 1930, n’ont jamais bénéficié d’un tel niveau
d’acceptation et ont toujours craint pour
la sécurité du régime.
Ils ne pouvaient pas simplement « laisser le système qu’ils
dominent suivre son cours » et estimaient qu’ils devaient y
travailler. Ils pensaient qu’ils devaient « travailler
directement, quotidiennement, personnellement, pour produire et
reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont
jamais entièrement dignes de confiance ».4
Ce
sentiment d’encerclement et ce manque de confiance ne pouvait que
se comprendre. Il rapproche, de ce point de vue, l’expérience de
la terreur de 1937 d’événements comme les procès des sorcières
de Salem. Il existe cependant un réel danger de voir ce sentiment
d’isolement prendre le pas sur tout raisonnement cohérent. Pour
pouvoir le comprendre, il est nécessaire de pouvoir enrichir son
point de vue d’autres sources.
L’hypothèse
même de s’appuyer sur les travaux de scientifiques bourgeois passe
parfois pour une hérésie. Elle remettrait en cause l’infaillibilité
des grands théoriciens du marxisme. Pourtant cet enrichissement est
plus que salutaire pour plusieurs raisons :
-
Indépendamment des immenses qualités de ceux qui ont pu travailler
à la constitution de la théorie marxiste, ils n’en restent pas
moins des individus, non des sur-hommes ou des sur-femmes. Ces
individus ont commis des erreurs, ont lancé des ballons d’essai,
se sont ravisés…etc. Comme il existe une progression, une
trajectoire, leurs travaux sont de facto
de qualité inégale.
-
La construction des expériences socialistes s’est faite dans un
contexte extrêmement difficile, dans lequel les décisions prises
par la direction avaient un caractère expérimental. Les acteurs
eux-mêmes ne peuvent pas forcément avoir le recul nécessaire sur
leurs propres actions. Elles pouvaient avoir également des effets
imprévisibles, comme la stagnation de 1936-1940.
-
Certains choix politiques et économiques ont eu des effets de
retro-action absolument imprévus : c’est le cas du
stakhanovisme par exemple, qui, en mettant l’accent sur le travail
individuel, entraînait parfois des dysfonctionnements dans le
travail collectif. Paradoxalement, les cadres techniques, en voulant
intégrer les stakhanovistes dans le plan de travail, ont été
accusés de sabotage.
-
Beaucoup de ceux qui ont écrit sur ces questions, à cette période,
se sont trouvés pris au piège entre deux tâches contradictoire :
d’une part analyser l’URSS et son fonctionnement, de l’autre
la défendre. L’un implique des critiques, l’autre un soutien
sans faille. Le plus souvent, les organisations communistes (dont le
PCF), ont mis à l’index toute critique de l’URSS, entravant
l’émergence d’une histoire « objective ».
-
Pour ces mêmes raisons, les études tout à fait honorables,
réalisés par des scientifiques sincères ont été boudées par
les militants et militantes. D’autres ont été écrites sur la
base de matériaux premiers de mauvaise qualité, et donc ont donné
des résultats négatifs (comme les tomes 2 & 3 de La lutte
des classes en URSS, basées en
grande partie sur les travaux du trotskiste Pierre Broué.
-
Ultimement, les
expériences socialistes ont échoué. Il n’est donc pas possible
de se fier uniquement à l’opinion de leurs principaux acteurs
pour tout analyser et tout comprendre.
Pourtant,
un travail critique est plus utile pour nous, actuellement, qu’un
travail apologique mais creux. Et, en dernière instance, ces travaux
tendent à mieux défendre l’URSS et
le communisme
que la propagande bas-de-gamme. Ces
travaux permettent
de voir que l’Union soviétique de la période stalinienne était
loin d’être monolithique, d’être une mécanique froide et
rodée. Sa direction elle-même était très éloignée d’un bloc
figé, soumis et tremblant de peur devant la seule personne de
Staline. Le portrait qu’en font les chercheurs et les chercheuses
actuelles est très éloigné de cela. Il est celui d’une société
bouillonnante, pleine de contradictions, dans laquelle la population
est loin d’être passive. La direction moscovite apparaît parfois
lointaine, tandis que ses vues ne sont pas toujours appliquées par
les échelons inférieurs du Parti.
Ce
nouveau portrait remet en cause le récit téléologique, l’histoire
policière et totalitaire de l’URSS. Des événements aussi
imbriqués que les Grandes purges, les Grands procès et la Grande
terreur apparaissent désormais comme étant les fruits de processus
distincts les uns des autres. Elles
permettent de voir également qui étaient les condamnés, quelle
était leur sociologie, les élites étant nettement plus vulnérables
que les ouvriers et ouvrières.
La
société soviétique apparaît plus concrètement, avec sa relation
avec le pouvoir, mais également les relations de ses différents
corps les uns avec les autres. Ainsi les cibles de la répression ne
sont pas toujours décidées au sommet, mais peuvent provenir de
réunions plénières de partis et de sans-partis (comme la « purge
par en bas » de 1935). Les paysans dénoncés comme koulaks par
les autres villageois ne sont pas toujours les plus riches, mais
parfois les moins bien intégrés dans le kolkhoze ou dans la
communauté. Les ingénieurs dénoncés
comme saboteurs par les ouvriers sont parfois simplement mal aimés,
ou inquiet de la désorganisation produite par le stakhanovisme…5
Il
est possible également d’en savoir plus sur le point de vue de la
direction elle-même, sur son univers mental, sur sa perception des
menaces et des difficultés. Staline ne
peut plus être, dans l’état actuel des choses, considéré comme
un « roi solitaire », mais au contraire ne peut plus être
isolé de son équipe.6
Ces travaux redessinent les perspectives de compréhension des
rapports de pouvoir au sein du Comité Central du PC(b)US. Les
rapports sont plus ou moins tendus, plus ou moins conflictuels, plus
ou moins confraternels… Mais surtout, une forme de pluralisme
politique émerge, pluralisme dans les limites de la construction du
socialisme. Si les fractions ont été interdites en 1921, il existe
toujours des tendances et des clans.
Dans
les années 1930, par exemple, la ligne de fracture passe entre
Molotov et Ordjonikidé, qui vont jusqu’à se confronter l’un à
l’autre en plein congrès (1934), sur la question du rythme
d’industrialisation. Plus tard, elle est entre Jdanov et Iejov,
l’un pensant que les problèmes au sein du parti se résolvent par
la hausse du niveau théorique et politique, l’autre par le fait de
« démasquer » les traîtres. Staline, loin d’être un
personnage faible, ne semble pas pourtant faire preuve d’un avis
tranché sur l’ensemble des questions, s’en remettant à ses
subordonnés.
Surtout,
alors que la doxa totalitaire
en fait quelqu’un dont le pouvoir atteint un sommet dans la période
1945-1953, il se montre de plus en plus absent, chaque fois davantage
isolé, et finalement presque sur le banc de touche après un XIXe
congrès catastrophique pour la gauche de son équipe.
1À
ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse
au post-modernisme
https://unitecommuniste.com/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/
2Stalin,
national NKVD chief Ezhov, and highly placed NKVD operatives
sincerely believed that the nation was riddled with plots and
conspiracies. Rittersporn
maintains that such theories were used by both the populace and
those in power to explain the hardships of daily life and the
chronic disfunctioning of the system, which were attributed to
various conspiracies and sabotage. He intimates that this response
was rooted in traditional rural beliefs that the machinations of
evil spirits accounted for commonplace misfortunes. (
J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new
perspectives, 1993, p. 7)
3Sur
cette question, nous ne pouvons que conseiller la lecture de
Appendix: the Kirov assassination,
dans Origins of the Great purges.
4 The Stalinists never felt that they reallv control the country. Transportation and communication were poors, representatives were few in number, especially outside the cites. There was not even a telephonic line to the Soviet Far East until the 30s. In the relatively developed European part of Russia, most communication with party committees were by telegraph or letters delivered by on motorcycles. Mud and snow isolated numerous villages from with the regime for months out of the year. Local party officials lrequently interpreted and misinterpreted Moscow’s directives in suited their local purposes. The Central Committee complained y throughout the decade about the lack of « fulfillment of decisions » and spent a great deal of time creating mechanisms to check up on miscreant and disobedient local leaders.
Established regimes that
rest on a base of general popular acceptance and consensual order do
not need to resort to terror; they can rely on consensus (and/or
hegemony in a Gramscian sense) to ensure stability and . As Pierre
Bourdieu noted, « Once a system of mechanisms has Constituted
capable of objectively ensuring the reproduction ut the order by its
own motion, the dominant class have only to let the system the they
dominate take its own course in order to exercise their domination;
but until such a system exists, they have to work directly, daily,
to produce and reproduce conditions of domination which are even
then never entirely trustworthy. » The Bolsheviks, even into the
1930’s never enjoyed this level of acceptance and constantly feared
tot the safety of the regime. They could not simply « let the
system they dominate take course » and felt that they had to
work at it. They thought they had to « work directly, daily,
personally, to produce and reproduce conditions of domination which
are even then never entirely trustworthy. » (J. Arch Getty &
O. V. Naumov, The road to terror,
Stalin and the self destruction of the bolsheviks,
1932-1939. ed.2012, p.15)
5A
ce sujet, il est plus que conseillé de lire Getty, J. A., &
Manning, R. T. (Éd.). (1993). Stalinist terror : New
perspectives. Cambridge University Press, qui compile plusieurs
articles sur ces questions.
6
Fitzpatrick, S. (2018). Dans
L’équipe de Staline : De si bons
camarades.