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  • La bataille de l’histoire. V

    La bataille de l’histoire. V

    Comprendre le marxisme et l’histoire du marxisme en profondeur :

    Séparer l’activité militante du savoir des classiques et de l’enrichissement par l’expérience de l’histoire ne peut mener qu’à un échec. Ces trois aspects doivent être imbriqués les uns avec les autres, et se faire écho les uns aux autres. Ils entretiennent un rapport dialectique.

    • Le point nodal, incontournable, est le lien vivant avec les masses, avec les exploités et exploitées, avec les travailleurs. C’est à partir de la matière vivante que le marxisme a été construit. C’est l’étude du vécu et des rapports entre les individus qui a permis de pouvoir lui donner forme. De plus, sans connaître le vécu des travailleurs et des travailleuses, leur état d’esprit, leurs questionnements, il n’est pas possible de réaliser quoique ce soit d’utile. De même, le travail d’enquête ne peut se limiter aux seules classes amies, aux exploités et exploitées, aux opprimées et opprimés. Il doit se marier avec un travail sur l’état d’esprit et les buts de la bourgeoisie et des classes ennemies. Cette compréhension globale de la société permet d’éviter une analyse cloisonnée et fragmentée de celle-ci et permet de la replacer dans une approche systémique : de la société et de ses rapports en tant que système (en prenant en compte notamment les attachements, les superstitions, mais aussi le nationalisme).

    • Le second aspect est par l’étude des classiques du marxisme. Les bases théoriques qui permettent non seulement de réaliser l’enquête, mais également de pouvoir tracer des perspectives – politiques comme organisationnelles – sont présentes dans ces travaux. A cela, il est important d’adjoindre les travaux des continuateurs et de ceux qui ont continué à l’approfondir, à le développer, à l’enrichir. En revanche, se limiter à cela n’est pas suffisant. Pas suffisant parce que cela n’embrasse pas toute la complexité des questions qui se posent, mais également parce qu’il est important de soumettre au feu de la critique les connaissances et l’expérience accumulée. Un des apports les plus considérables de Mao Zedong sur la relation entre théorie est pratique est condensé dans contre le culte du livre (1930). Paradoxalement, certains groupes parviennent à en faire une lecture dogmatique, brisant par là même le contenu de cet ouvrage.

    • Les apports des exégètes et des continuateurs joue, ici, un rôle immense pour remettre en perspectives les classiques et leurs apports. Ils permettent de restituer un dans un contexte historique, social, économique, culturel, les œuvres. Mais l’histoire permet également de pouvoir restituer le rapport de force dans lequel elles ont été rédigées. Les classiques et les travaux extérieurs permettent d’élever le regard de la pratique au-dessus de l’horizon. Ne pas se contenter de notre rapport individuel, étroitement subjectif, aux choses. Ne pas non plus se contenter de ce que peuvent produire ceux qui sont juges et parties dans l’histoire.

    Aussi talentueux et talentueuses pouvaient être – ou peuvent être – ceux et celles qui ont produit ces classiques, ils et elles restent des individus ou des groupes d’individus. Ces groupes et ces individus sont prisonniers de leurs limites personnelles, physiques. Ils sont aussi fils et filles de leur temps, d’un contexte, et sont bridés par l’avancée des sciences.

    Ainsi, faire l’apologie de Trofim Lyssenko en 1930 n’est pas la même chose que de le faire après la découverte de l’ADN, par exemple. Vouloir liquider les moineaux de Chine illustre le manque de compréhension du fonctionnement de l’écosystème, mais il s’agissait d’un sujet balbutiant à l’époque. Parler de races, tout comme la compréhension de l’homosexualité, de la transsexualité, ou d’autres sujets de ce type ne se fait pas de la même manière en 1930 qu’en 2020. Les connaissances ont progressé, et la manière dont les marxistes portent un regard sur ces questions doit aussi évoluer.

    Ces regards contextualisés permettent de mieux comprendre certains processus. La question du Parti unique ou des listes uniques est un des exemples. Jamais ce monopole du PC(b)US n’est présenté comme une situation « normale » ou « souhaitable ». Bettelheim2 note par exemple que le programme du PC n’était absolument pas fixé sur ces questions. Si l’interdiction des partis s’est produite à la suite de leur attitude contre-révolutionnaire, elle n’était pas dans les « gènes » du programme. Il en est de même sur les listes multiples, rétablies en 1936-1937, avant que l’irruption de la guerre n’y mette un terme.

    Chez Staline, le discours aux stakhanovistes ne s’adresse pas au même public que les vertiges du succès ou que le discours du 7 juillet 1941. Leurs contextes, leurs destinataires, leurs objectifs sont différents. Ils doivent donc être abordés avec le même travail critique que toute source. Dans le discours aux stakhanovistes, Staline s’adresse à des ouvriers, communistes ou non. Dans les vertiges, il s’adresse aux cadres du Parti, tandis que dans le discours du 7 juillet, il appelle à toute la société à faire bloc contre l’invasion germano-fasciste. Cela prend une tournure encore plus cruciale quand il s’agit de textes comme les écrits de prison de Gramsci, dans lesquels celui-ci ne peut s’exprimer qu’a mots couverts.

    Considérer ces textes sans considérer leur contexte, cela revient à les amputer de la très large majorité de leur intérêt. Aucun écrit n’est une parole d’évangile valable en tout temps. L’atemporalité est absolument contradictoire avec les fondements même du marxisme.

    A cela s’ajoute le terrible prisme du fait qu’ultimement, l’ensemble des expériences socialistes ont échoué. Donc cela signifie que soit ce qui a été écrit dans les livres est faux, soit qu’il n’a pas pu être correctement appliqué. Dans les deux cas, les réponses ne se trouvent pas données directement sous la plume de ceux qui les ont commises. De même, il est possible de se tromper ou de ne pas voir certains phénomènes se développer. Il est hautement improbable que Staline, par exemple, ait anticipé d’une manière claire le risque de déstalinisation, pas plus que Mao la défaite de sa ligne politique dès après sa mort. Si le risque était perçu, sa solution n’était pas donnée. Si elle a été donnée, elle n’a pas été appliquée.

    Nous devons, dans ce cadre-là, prendre en compte le point de vue d’autres acteurs. Même des ennemis jurés du socialisme peuvent nous aider à trouver notre propre failles de raisonnement. Ces ennemis font un travail que nous négligeons bien souvent, c’est celui de nous prendre à rebours, de nous tester, de nous contester. Notre blindage n’en sera que plus trempé.

    C’est aussi là où apparaissent les stérilités des idéologies qui ont rejeté en bloc l’analyse des expériences socialistes. La plupart du temps, les courants anarchistes ou trotskistes se sont contentés d’évacuer la question. Ces courants peuvent se permettre de négliger cette étude sur la simple de l’échec de ces expériences. Leurs réponses seront alors invariablement construites comme un discours téléologique, dans lequel chaque pas de la direction ne sert qu’a amené vers la tombe du socialisme.

    D’autres, comme le dirigeant albanais Hoxha, ont procédé avec le même raisonnement fallacieux : l’échec de la Chine après Mao est interprété comme sanctionnant intégralement l’expérience. Cette manière de penser fait que ses continuateurs continuent de rejeter tout ce qui a été produit en Chine. Inversement, un certain nombre de maoïstes rejettent en bloc Hoxha et ses travaux du fait de ce terrible crime de lèse-majesté. Pourtant, Hoxha a écrit des travaux fondamentaux sur la question de l’Europe de l’Est, du Bloc Est et de l’intégration dans celui-ci. Que Hoxha ait failli ne supprime pas la valeur de ses travaux.3 Nous pensons qu’il vaut le coup de lire les deux ne serait ce que dans une dimension comparative. D’une manière générale, tout devrait être lu, sans tabou, pour réaliser ce travail critique. Les écrits des différentes oppositions soviétiques, en particulier l’opposition ouvrière, méritent d’être consultés.

    Nous nous sommes focalisés, pour notre part, sur l’URSS pour une raison fondamentale : la disponibilité des archives à la suite de la dissolution de l’Union soviétique. Cela permet de ne pas dépendre de la spéculation et de l’acte de foi pour permettre de vérifier les hypothèses, mais bien sur des documents internes et vérifiables.

    La chute de l’URSS, qui solde une série de revers, n’a pas été une nouvelle positive en soi. Mais elle est là, elle est consommée. Autant en tirer le plus possible d’éléments utiles. Les travaux des chercheurs et des chercheuses honnêtes intellectuellement, motivés par d’autres raisons que de criminaliser l’URSS – mais ayant peu pignon sur rue – est une manne immense.

    Si la fin de l’Union soviétique peut permettre de déboucher sur un aspect positif, c’est bel et bien celui-ci : comprendre. Comprendre, analyser, trouver les failles. Si ce travail n’est pas réalisé, la chute aura été une pure perte.

    Dans notre formation de militants et de militantes, pourtant, nous ne pouvons nous permettre de faire l’impasse sur les questions les plus difficiles. Ne serait-ce que dans le but de ne pas faire de l’adhésion à notre lutte un simple acte de foi nourri par la présomption et les illusions. Nous devons au contraire les traiter avec d’autant plus de rigueur que celles-ci sont à la fois importantes pour le passé et pour l’avenir.

    Ceux qui avaient vécu avec l’illusion d’une patrie du socialisme pure, sans le moindre défaut, sans la moindre erreur, ont été clairement désabusés lorsque les premiers témoignages des camps sont arrivés, où lorsqu’il a commencé à être clair que l’URSS révisionniste ou la Chine de Deng Xiaoping n’étaient pas porteur des espoirs de révolution mondiale. Un certain nombre se sont rués d’un camp à l’autre, vomissant avec autant d’ardeur ce qu’ils avaient pu aimer d’un amour inconditionnel auparavant. Isaac Deutscher parlait ainsi de Stéphane Courtois, auteur du Livre noir du communisme :

    « Il demeure un sectaire. Il est un stalinien renversé. Il continue de voir le monde en noir et blanc, sauf que les couleurs sont maintenant distribuées différemment. Lorsqu’il était communiste, il ne voyait pas de différences entre les fascistes et les sociaux-démocrates. En sa qualité d’anticommuniste, il ne voit plus de différence entre le nazisme et le communisme. Avant, il acceptait la prétention du parti à l’infaillibilité ; maintenant, il se croit lui-même infaillible. Ayant déjà été prisonnier de la « plus grande illusion », il est à présent obsédé par la plus grande désillusion de notre époque . »4

    Deutscher, grand défenseur de Trotski, porte là un jugement dur mais sincère : la foi ne fait pas l’engagement. La désillusion de Courtois, dans un sens, est compréhensible. Mais cette désillusion du petit-bourgeois radical peut nous guetter aussi. Immunisons-nous contre elle : regardons notre passé, notre histoire, sans fard, sans zone d’ombre, mais aussi sans honte.

    À moins d’être totalement isolée du monde, la nouvelle génération de communiste ne peut pas ne pas connaître les accusations de la bourgeoisie contre les expériences socialistes. Cette nouvelle génération se construit et doit se construire dans une défense résolue, scientifiquement documentée, rationnelle, de l’expérience socialiste. L’échec de cette expérience doit être utilisé au maximum pour permettre d’en tirer des conclusions sévères mais justes, et surtout des leçons pour l’avenir.

    Nous ne devons pas occulter les difficultés de la construction du socialisme ou les erreurs commises. Nous devons les comprendre et les intégrer. Cela ne peut que permettre d’être plus efficaces pour les anticiper et les régler dans de bien meilleures conditions que celles auxquelles ont pu être confrontés nos prédécesseurs. Rompre avec la pétition de principe, avec le postulat totalitaire, qui explique tout en n’expliquant rien, c’est rendre plus vivante et plus réelle cette expérience. La rendre plus proche de nous et en rendre la réédition plus accessible et plus réelle.

    2Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p226-239

    3La bibliothèque marxiste, par exemple, ne mentionne aucun ouvrage de Hoxha, tandis que des auteurs s’étant solidarisés avec l’URSS révisionniste sont présents. Même marxisme.fr pourtant extrêmement albanophile fait preuve de plus de nuance.

    4Isaac Deutscher, « The Ex-Communists Conscience » [1950], Marxism, Wars and Revolutions. Essays from Four Decades, Verso, London, 1984, p. 5354.

  • La bataille de l’histoire. IV

    La bataille de l’histoire. IV

    Lutter contre la conspiration omniprésente.

    Ces travaux de recherche mettent fin au mythe conspirationniste d’une direction intégralement trustée par Staline, qui impose son agenda personnel. Elle replace la direction soviétique dans une situation nettement plus réaliste, son omniscience et sans forcément une maîtrise parfaite des événements. Les emballements existent, comme pendant la collectivisation, qui forme une véritable révolution culturelle. Des bataillons entiers de jeunes activistes bolcheviques sillonnent les campagnes. Ils appliquaient avec un zèle parfois féroce les directives du Parti, quitte à les outrepasser, au nom de la révolution. Getty, à nouveau, en parle ainsi :

    La révolution stalinienne a été une campagne enthousiaste, pas une politique. Les normes industrielles scientifiques et les calculs rationnels du potentiel agricole ont été mis de côté au profit d’une mobilisation enthousiaste. « Les bolcheviks peuvent prendre d’assaut n’importe quelle forteresse » est devenu le mot d’ordre de la nouvelle révolution ; la vitesse et la quantité plutôt que la précision et la qualité sont devenues les critères de succès. Des avertissements prudents furent dénoncés comme du sabotage ou du « naufrage capitaliste », et une analyse minutieuse fut suspectée. Personne ne pouvait rester à l’écart de la grande poussée de modernisation et de socialisme. Et peu le faisaient. La période du premier plan quinquennal (1928-32) fut une période d’exubérance et d’enthousiasme. Des millions d’ouvriers sont allés à l’école et sont passés à la direction. Des millions de jeunes paysans se sont échappés des villages et ont afflué vers de nouvelles vies dans la construction. Les jeunes se sont portés volontaires en grand nombre pour travailler à l’effort commun, pour aider à la collectivisation et pour améliorer leurs qualifications professionnelles. Pour les jeunes Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev [au pluriel dans l’extrait de départ], ce fut le meilleur des temps. C’était la période d’optimisme et de dynamisme et l’époque qui a lancé leur carrière. La mobilité ascendante enthousiaste des plébéiens ressemblait beaucoup à l’aboutissement de la Révolution : les travailleurs prenaient le pouvoir et construisaient le socialisme.1

    Finalement, l’explosion de violence de 1937, souvent perçue comme l’aboutissement d’un long processus policier téléguidé par Staline, se montre sous son vrai jour : une conjonction de différents processus arrivés à maturité.

    • Des difficultés internes au parti : Frustration des échelons inférieurs du Parti face à la main-mise d’un certain nombre de potentats locaux. Méfiance de ces potentats face à ces subordonnés et subordonnées. Énervement de la direction face à l’immobilisme et au manque de réactivité des mandarins. Tentatives de ces mandarins de dévier l’énervement de la direction contre des boucs émissaires.
    • Des problèmes économiques : Stagnation économique et accroissement des écarts de niveau de vie, produits par la complexification de l’économie. Refus des kolkhozes d’honorer leurs versements, ce qui s’est traduit pas l’impossibilité pour les stations de travail de payer le carburant et les pièces pour les tracteurs, entraînant des baisses dans les rendements agricoles…
    • Conflit entre les planificateurs et les stakhanovistes, ce qui désorganisait la production et entraînait des dénonciations, lesquelles contribuaient à désorganiser la production à leur tour…
    • Des conflits de société, dans lesquels démasquer l’ennemi servait également à régler son compte à des affaires personnelles.
    • Vampirisation des ressources par le budget militaire (le premier du monde) et méfiance grandissante envers la menace bonapartiste et fasciste.
    • Des guerres internes et obscures entre factions au sein du Parti…

    Quel rôle pour les procès de Moscou dans cette équation ? La question demeure ouverte. Mais à minima, certaines choses sont claires. Trotski essayait de créer les conditions de son retour en URSS, quitte pour cela à passer les accords et les compromis les plus douteux. Il est cependant improbable que ses alliés et appuis, qui ne partageaient pas ses thèses, lui auraient laissé la moindre chance de revenir. Le compte rendu fait par l’agent du NKVD, Mark Zborovski, compagnon de beuverie du fils de Trotski, montre le peu de confiance qu’avait celui-ci dans ses chances de succès.

    Boukharine, Rykov, Tomski ou d’autres ont probablement agi en fonction de leurs opinions, en étant effrayés par la collectivisation et la planification, et ont certainement essayé de trouver les moyens d’arrêter les frais. Mais il n’est pas exclu non plus qu’une certaine prophétie auto réalisatrice se soit opérée : Boukharine sentant le sol se dérober sous ses pieds, essayant de trouver des issues illégales, ce qui confirmait les soupçons de ses persécuteurs…

    Il existe également, dans le choix de la mise en scène et du caractère public de ces procès, une dimension de « prophylaxie sociale », pour reprendre les termes de Annie Kriegel. Cette prophylaxie servait à démontrer que quiconque, quelle que soit sa place dans la hiérarchie du Parti, pouvait chuter s’il transgressait les lois.

    Quant à l’armée, le travail sur les purges militaires permet de les restituer dans leurs justes dimensions, soit 6/7 % de militaires démis de leurs fonctions de manière définitive.2 Quant à Toukhatchevski lui-même, la fermeture des archives sur cette question la rend, pour le moment, insoluble. Cela n’enlève rien au fait que, politiquement parlant, le maréchal avait le « profil parfait » pour être un équivalent à Bonaparte.

    Or, si le détricotage des processus de la répression en général, et de la iejovchina en particulier, plus compréhensible, elle la rend aussi nettement moins acceptable que dans la doxa totalitaire inversée.Cette doxa exige qu’elle soit jugée comme un « mal nécessaire ». Aujourd’hui, elle ne peut ni être vue comme une opération téléguidée pour « sauver le Parti », ni comme une opération pour l’inféoder à l’ogre stalinien. Elle est ce qu’elle est : une singularité de violence, à la croisée d’une multitude de chemins.

    L’une comme l’autre survivent cependant. Chez les anticommunistes, la même rengaine est répétée. Dans nos rangs, inlassablement, nous entendons aussi les mêmes histoires. Elles sont celles qui sont les plus diffusées. Ainsi dans Staline: Histoire et critique d’une légende noire, Domenico Lorduso, a produit un immense mémoire en défense de Staline et du stalinisme. C’est quelque chose qui peut tout à fait se comprendre. Nous sommes un grand nombre à vouloir laver les affronts. Certains sont essayés à écrire de véritables actes de réhabilitation de Staline. Le grand problème de ce travail, au demeurant quasiment introuvable, est qu’il s’agit, là encore, d’un ouvrage bâti sur une histoire totalitaire inversée. D’une part, la pétition de principe est inversée (gentil au lieu de méchant), d’autre part, le contrôle totalitaire sur la société est maintenu, avec un Parti efficace et parfaitement rodé, avec des ennemis intérieurs qu’il faut liquider…Etc. En défendant Staline par Staline, ou par des contemporains, Lorduso pèche par les sources.

    Plus complexe est la situation de Grover Furr3. Furr possède des sources nombreuses et variées. Il a réalisé aussi un vrai travail de fond sur les archives, notamment celles de Trotski, dans lesquelles il a pu trouver un certain nombre de mensonges et d’amalgames. De ce point de vue là, il apporte des éclairages sur la propagande anti-communiste et sur le pont qui s’est formé entre l’anticommunisme de droite et celui « de gauche ». Trotski, a son corps défendant, a été utilisé par la droite et l’extrême-droite dans leur croisade.

    En ce qui concerne les purges et la iejovchina, il analyse parfois très justement les choses : il reprend de J. Arch Getty la question de la résistance des potentats locaux à la démocratisation. Il apporte des éléments convaincants sur l’exagération de la répression par ces échelons intermédiaires, dans le double but de remplir et de dépasser les plafonds d’arrestation maximum autorisés, mais également de rendre la répression inefficace en accusant et contre-accusant tout ce qui bouge. Cependant, il fait de Iejov un conspirateur qui œuvrait dans le but de protéger l’appareil tout en discréditant la direction soviétique. En somme, un champion de la bureaucratie.

    Ce portrait de Iejov est totalement contradictoire avec l’ensemble des travaux réalisés sur sa personne. Ouvrier, « vieux bolchevique », Iejov était plus connu pour sa détestation de la bureaucratie que pour sa propension à la défendre. Dans les débats au sein du Politburo, il était un partisan constant du « démasquage » des ennemis de la révolution. Boris A. Starkov et John Arch Getty ont d’ailleurs proposé deux approches de la question dans Stalinist terror, new perspectives. Dans les deux cas, Iejov apparaît comme une personne sincèrement convaincue qu’il existe des conspirations anti-soviétiques dirigées par des cadres de l’industrie, ce qui fait écho à son parcours d’ouvrier personnel et à son inimité pour cette catégorie sociale.

    En retirant la possibilité de l’erreur de bonne foi, Furr appuye une hypothèse conspirationniste, hypothèse qu’il étaye en empruntant certains éléments à la méthode hypercritique : il joue sur le sens des mots(extorquer des aveux = faire avouer), récuse certaines sources ou certaines témoignages sur la base d’un sophisme génétique, mais procède également par la pétition de principe (qu’il dénonce quand elle ne va pas dans son sens). Or, cette méthode ne permet pas de comprendre les faits, ni de pouvoir les défendre.

    Paradoxalement, les travaux de Marc Ferro, de Alain Blum, de Nicolas Werth, ou d’historiens et d’historiennes anglo-saxons (Fitzpatrick, Arch Getty, Carr, Wheatcroft) sont plus utiles que ceux faisant une défense rigide. Ils peuvent parfaitement être employés conjointement avec les classiques pour permettre de retrouver véritablement le sens de ceux-ci.

    Seul ce travail conjoint permet de comprendre l’intérêt de textes staliniens tels que le vertige du succès, ou encore pour une formation bolchevique. Ils révèlent des difficultés extraordinaires à mettre en œuvre la construction du socialisme. Ils contribuent aussi à rendre plus réaliste les portraits des acteurs : les choix de ceux-ci, parfois hasardeux, font écho à ceux qui sont faits à l’heure actuelle dans le milieu militant, ainsi que l’existence de réseaux, de conflits, de luttes souterraines où l’idéologie passe au second plan.

    Quelque part, ne pas prendre en compte tous ces aspects revient à n’utiliser que la physique classique et la logique déductive pour comprendre le monde. Or, il existe aussi des phénomènes quantiques, contradictoires, qui brouillent l’analyse. À une certaine échelle, ils peuvent devenir primordiaux. C’est là où une compréhension profonde du marxisme est vitale.

    1The Stalin Revolution was an enthusiastic campaign, not a policy. Scientific industrial norms and rational calculations of agricultural potential were cast aside in favor of enthusiastic mobilization. “Bolsheviks can storm any fortresses” became a watchword of the new revolution; speed and quantity rather than accuracy and quality became the criteria for success. Cautious warnings were denounced as sabotage or “capitalist wrecking,” and careful analysis was suspect. No one could stand aside in the great push for modernization and socialism. And few did. The period of the first Five Year Plan (1928-32) was one of exuberance and excitement. Millions of workers went to school and moved into management. Millions of young peasants escaped the villages and flocked to new lives in construction. Young people volunteered in large numbers to work for the common effort, to help with collectivization, and to improve their work qualifications. For the young Nikita Khrushchevs and Leonid Brezhnevs, this was the best of times. It was the period of optimism and dynamism and the era that launched their careers. The enthusiastic upward mobility for plebeians looked very much like the fruition of the Revolution: the workers were taking power and building socialism. (Getty, J. A., Naumov, O. V., & Sher, B. (2010). The road to terror : Stalin and the self-destruction of the Bolsheviks, 1932-1939 (Updated and abridged ed). Yale University Press., p. 29)

    2R. R. Reese, The Red Army and the Great Purges, in Getty, J. A. (1993). Stalinist Terror : New Perspectives. Cambridge University Press.

    3Auteur de Khrouchtchev a menti, de Les amalgames de Trotski, mais aussi de Iejov contre Staline.

  • La bataille pour l’histoire. III

    La bataille pour l’histoire. III

    Comprendre l’histoire pour convaincre.

    Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa défense. Il est normal que la très grande majorité des individus soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas prendre en compte le fait que l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les publications à grand tirage n’influencent pas les masses ? La bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag ou les « crimes staliniens » sont une piqûre de rappel constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons isolés.

    De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois. De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des « fossoyeurs de la révolution », les « autoritaires », tels que sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image mentale.

    Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le « sentiment » que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose. Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels sont plus porteurs de vérités que les faits1. Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents. Cette histoire demande à être condensée.

    Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus essentiel : le travail militant vers ceux et celles qui partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution. Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter : un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler caricaturalement, on devient « stalinien » par sa pratique avant de l’être par son adhésion historique.

    C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile : elle permet de rattacher les événements à leur signification profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.

    À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme. Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de ne pas rejeter l’étude de cette expérience.

    Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or, logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance pointue.

    Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis. Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons surestimé grandement l’importance de ces « questions de principe ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces quelques années de travail, c’est que les questions étaient prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est l’unité sur des bases simples, de principes politiques accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des « mini-partis », nous tendons à nous épuiser dans la construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous devons combattre.

    Comprendre l’expérience socialiste pour la défendre. Défendre l’expérience socialiste pour la comprendre.

    Comprendre l’expérience socialiste en sortant d’une approche mythologique permet de la défendre. Défendre cette expérience permet aussi de permettre qu’elle ne soit pas remisée à l’index, censurée, interdite, et que son étude puisse être autre chose que la transgression d’un tabou.

    L’histoire de l’Union soviétique est souvent résumé à la dictature absolue de la part d’un dirigeant ou d’une poignée de dirigeants, qui agissent avec un mépris constant de la vie humaine. Il s’agit d’un postulat de départ commun aux anticommunistes. L’idée même que la direction soviétique ait pu tenter d’agir pour enrayer les famines, pour soulager les populations, pour améliorer leur quotidien est vu comme une hérésie.

    Pourtant, a contrario, l’expérience des états socialiste est bien plus profonde que cela. Les expérimentations se sont heurtées à des situations imprévues, inédites, et les forces actives ont tenté d’y faire face comme elles le pouvaient : souvent avec des hésitations, des oscillations, des errements, des incompréhensions. Il faut la défendre contre les mensonges, les inventions et les calomnies. Ainsi il n’est pas acceptable que, en 2020, les gouvernements européens puissent publier une résolution anticommuniste basée sur une historiographie datant d’il y a 40 ans. Une historiographie d’autant plus vieillotte qu’elle est aussi teintée par un épais fond d’extrême-droite. Mais pour à la fois répondre à cela et pour apporter une réponse construite, il nous faut les moyens de produire un matériel de qualité. L’acte de foi ne suffit pas.

    Il s’agit de quelque chose qui doit nous séparer des autres chapelles et des autres courants. Ceux-ci sont marqués par le mythe : il existe une mythologique anarchiste, trotskiste et révisionniste. Malgré les trajectoires différentes, elles partagent un trait commun : l’explication de leur échec par la responsabilité principale d’un facteur exogène.

    Dans la tradition orale des courants anarchistes et trotskistes, c’est l’ogre stalinien qui tient le rôle-clé. Derrière ce vocable polysémique se trouve des réalités extrêmement variées, mais un même scénario. Une confiance aveugle et naïve de la part d’individus crédules, abusés par les « staliniens », êtres sans foi ni loi, poignardés dans le dos et trahis. À aucun moment ce ne sont des processus objectifs, les mécompréhensions de la lutte des classes ou une ligne inadaptée qui sont mises en cause. Même en prenant en compte une supposée roublardise constante des « staliniens », cette histoire ne les sert guère : elle ne fait que démontrer leur inadaptation à la réalité concrète. Or, nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles nous menons notre combat, et nous sommes condamnés à nous adapter à ces « paramètres contingents », ou condamnés à périr.

    Le dogmatisme intemporel des trotskistes et des anarchistes leur permet d’éviter les remises en causes, de sauvegarder la pureté et l’infaillibilité des grands chefs. Car, quoiqu’ils le nient, ces courants sont tout autant victime du culte de la personnalité que les autres.

    Le courant révisionniste place, quant à lui, la compréhension des échecs chez d’autres acteurs exogènes. À la place de l’omniprésent et omnipotent stalinien, c’est « l’agent de l’étranger » qui est mis en avant. Il est vu comme le principal acteur de la décomposition de l’URSS. Nul n’est invulnérable à cela. Henri Alleg, personne héroïque au demeurant, décrit ainsi la chute de l’URSS (dansLe grand bon en arrière)comme étant causée par les interventions extérieures ou par le surgissement d’éléments capitalistes ex-nihilo. Pour lui, il est impossible que cela puisse provenir de la lutte des classes en URSS. Il évacue cette question, car elle ne peut exister dans l’Union soviétique.

    Ces historiographies puisent dans un inconscient conspirationniste. Elle place la responsabilité de leurs échecs dans l’action d’un groupe restreint de personnes (ou d’une personne parfois !), possédant des relais secrets et appliquant un agenda cryptique. Cette clé d’explication, simplissime, permet de tout ramener à l’action ou la duperie de la part de la direction stalinienne (ou des « staliniens » d’ailleurs). Elle résiste à toute analyse objective. Les exemples ne manquent pas.

    Lorsque l’URSS n’aide pas la République espagnole contre le franquisme, c’est une trahison. Lorsqu’elle l’aide, c’est car Staline met en place une duperie.

    Lorsque Staline purge l’appareil, c’est pour installer le pouvoir de la bureaucratie. Mais comme la bureaucratie est la principale victime de ces purges, c’est pour tromper les masses que l’action.

    Lorsque Staline refuse d’échanger son fils contre des généraux nazis, c’est un homme cruel, mais s’il acceptait, que dirait-on ?

    Il se crée alors une espèce de couche épaisse, qui emprisonne l’esprit et le rend imperméable à tout argument.

    Il est, néanmoins, notable que le courant léniniste et la direction de Staline portent une part de responsabilité dans l’apparition de phénomènes de ce genre. Elle-même a usé et abusé de ce type d’explications, résumant les difficultés de la construction du socialisme par l’action d’agent étrangers, de vieilles classes, de saboteurs. Contrairement aux conspirationnistes d’aujourd’hui, qui sont des prestidigitateurs, la grande majorité des travaux sur cette question laisse supposer que ces conceptions étaient extrêmement répandues dans la société soviétique. Elles existaient dans la paysannerie comme dans les plus hautes sphères de la direction. 2

    Staline, le chef national du NKVD, Ezhov, et des agents haut placés du NKVD croyaient sincèrement que la nation était criblée de complots et de conspirations. Rittersporn soutient que de telles théories ont été utilisées à la fois par la population et par ceux au pouvoir pour expliquer les difficultés de la vie quotidienne et le dysfonctionnement chronique du système, qui ont été attribués à diverses conspirations et sabotages. Il laisse entendre que cette réponse était ancrée dans les croyances rurales traditionnelles selon lesquelles les machinations des mauvais esprits étaient à l’origine de malheurs banals. J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new perspectives, 1993, p. 7)

    Il convient de nuancer cependant cela. L’assassinat de Kirov est ainsi rapidement imputé, par la population, à l’action d’une conspiration. Ce n’est pas le cas de la direction soviétique, qui, au premier abord, n’avait pas évoqué cette hypothèse. Si elle conduit à condamner moralement Zinoviev et Kamenev, elle n’est pas le prélude à une opération d’ampleur. Sa première conséquence est l’échange des documents du Parti, en 1936. Ce n’est qu’après, sous l’impulsion de Iejov, que cette affaire devient l’élement-clé d’une hypothèse conspirationniste.3

    Après 1937-38, puis, surtout, après la guerre, cette clé d’explication a peu à peu été remplacée par une analyse plus profonde, avec une meilleure compréhension de la lutte des classes internes au socialisme, notamment dans Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952), qui ont contribué, sur le tard, à améliorer les choses et à déceler les causes endogènes. Mais, entre temps, la très grande difficulté de compréhension des conséquences des choix politiques, la distorsion des directives en fonction des réalités locales et des potentats locaux, s’est payée extrêmement cher. Mais cette peur n’était pas sans raisons concrètes et matérielles :

    Les staliniens n’ont jamais eu l’impression qu’ils étaient à la tête du pays. Les transports et les communications étaient médiocres, les représentants étaient peu nombreux, surtout en dehors des villes. Il n’y a même pas eu de ligne téléphonique vers l’Extrême-Orient soviétique avant les années 30. Dans la partie européenne relativement développée de la Russie, la plupart des communications avec les comités du parti se faisaient par télégraphe ou par lettres livrées à motocyclette. La boue et la neige isolaient de nombreux villages du régime pendant des mois de l’année. Les responsables locaux du parti interprétaient rarement les directives de Moscou en fonction de leurs objectifs locaux et les interprétaient mal. Le Comité central s’est plaint tout au long de la décennie du manque d’ »exécution des décisions » et a passé beaucoup de temps à créer des mécanismes pour contrôler les dirigeants locaux mécréants et désobéissants.

    Les régimes établis qui reposent sur une base d’acceptation populaire générale et d’ordre consensuel n’ont pas besoin de recourir à la terreur; ils peuvent compter sur le consensus (et/ou l’hégémonie au sens gramscien) pour assurer la stabilité et, comme l’a noté Pierre Bourdieu, «  »Une fois qu’un système de mécanismes s’est constitué, capable d’assurer objectivement la reproduction de l’ordre par son propre mouvement, la classe dominante n’a plus qu’à laisser le système qu’elle domine suivre son propre cours pour exercer sa domination ; mais tant qu’un tel système n’existe pas, elle doit travailler directement, quotidiennement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance. »

    Les bolcheviks, même dans les années 1930, n’ont jamais bénéficié d’un tel niveau d’acceptation et ont toujours craint pour la sécurité du régime. Ils ne pouvaient pas simplement « laisser le système qu’ils dominent suivre son cours » et estimaient qu’ils devaient y travailler. Ils pensaient qu’ils devaient « travailler directement, quotidiennement, personnellement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance ».4

    Ce sentiment d’encerclement et ce manque de confiance ne pouvait que se comprendre. Il rapproche, de ce point de vue, l’expérience de la terreur de 1937 d’événements comme les procès des sorcières de Salem. Il existe cependant un réel danger de voir ce sentiment d’isolement prendre le pas sur tout raisonnement cohérent. Pour pouvoir le comprendre, il est nécessaire de pouvoir enrichir son point de vue d’autres sources.

    L’hypothèse même de s’appuyer sur les travaux de scientifiques bourgeois passe parfois pour une hérésie. Elle remettrait en cause l’infaillibilité des grands théoriciens du marxisme. Pourtant cet enrichissement est plus que salutaire pour plusieurs raisons :

    • Indépendamment des immenses qualités de ceux qui ont pu travailler à la constitution de la théorie marxiste, ils n’en restent pas moins des individus, non des sur-hommes ou des sur-femmes. Ces individus ont commis des erreurs, ont lancé des ballons d’essai, se sont ravisés…etc. Comme il existe une progression, une trajectoire, leurs travaux sont de facto de qualité inégale.
    • La construction des expériences socialistes s’est faite dans un contexte extrêmement difficile, dans lequel les décisions prises par la direction avaient un caractère expérimental. Les acteurs eux-mêmes ne peuvent pas forcément avoir le recul nécessaire sur leurs propres actions. Elles pouvaient avoir également des effets imprévisibles, comme la stagnation de 1936-1940.
    • Certains choix politiques et économiques ont eu des effets de retro-action absolument imprévus : c’est le cas du stakhanovisme par exemple, qui, en mettant l’accent sur le travail individuel, entraînait parfois des dysfonctionnements dans le travail collectif. Paradoxalement, les cadres techniques, en voulant intégrer les stakhanovistes dans le plan de travail, ont été accusés de sabotage.
    • Beaucoup de ceux qui ont écrit sur ces questions, à cette période, se sont trouvés pris au piège entre deux tâches contradictoire : d’une part analyser l’URSS et son fonctionnement, de l’autre la défendre. L’un implique des critiques, l’autre un soutien sans faille. Le plus souvent, les organisations communistes (dont le PCF), ont mis à l’index toute critique de l’URSS, entravant l’émergence d’une histoire « objective ».
    • Pour ces mêmes raisons, les études tout à fait honorables, réalisés par des scientifiques sincères ont été boudées par les militants et militantes. D’autres ont été écrites sur la base de matériaux premiers de mauvaise qualité, et donc ont donné des résultats négatifs (comme les tomes 2 & 3 de La lutte des classes en URSS, basées en grande partie sur les travaux du trotskiste Pierre Broué.
    • Ultimement, les expériences socialistes ont échoué. Il n’est donc pas possible de se fier uniquement à l’opinion de leurs principaux acteurs pour tout analyser et tout comprendre.

    Pourtant, un travail critique est plus utile pour nous, actuellement, qu’un travail apologique mais creux. Et, en dernière instance, ces travaux tendent à mieux défendre l’URSS et le communisme que la propagande bas-de-gamme. Ces travaux permettent de voir que l’Union soviétique de la période stalinienne était loin d’être monolithique, d’être une mécanique froide et rodée. Sa direction elle-même était très éloignée d’un bloc figé, soumis et tremblant de peur devant la seule personne de Staline. Le portrait qu’en font les chercheurs et les chercheuses actuelles est très éloigné de cela. Il est celui d’une société bouillonnante, pleine de contradictions, dans laquelle la population est loin d’être passive. La direction moscovite apparaît parfois lointaine, tandis que ses vues ne sont pas toujours appliquées par les échelons inférieurs du Parti.

    Ce nouveau portrait remet en cause le récit téléologique, l’histoire policière et totalitaire de l’URSS. Des événements aussi imbriqués que les Grandes purges, les Grands procès et la Grande terreur apparaissent désormais comme étant les fruits de processus distincts les uns des autres. Elles permettent de voir également qui étaient les condamnés, quelle était leur sociologie, les élites étant nettement plus vulnérables que les ouvriers et ouvrières.

    La société soviétique apparaît plus concrètement, avec sa relation avec le pouvoir, mais également les relations de ses différents corps les uns avec les autres. Ainsi les cibles de la répression ne sont pas toujours décidées au sommet, mais peuvent provenir de réunions plénières de partis et de sans-partis (comme la « purge par en bas » de 1935). Les paysans dénoncés comme koulaks par les autres villageois ne sont pas toujours les plus riches, mais parfois les moins bien intégrés dans le kolkhoze ou dans la communauté. Les ingénieurs dénoncés comme saboteurs par les ouvriers sont parfois simplement mal aimés, ou inquiet de la désorganisation produite par le stakhanovisme…5

    Il est possible également d’en savoir plus sur le point de vue de la direction elle-même, sur son univers mental, sur sa perception des menaces et des difficultés. Staline ne peut plus être, dans l’état actuel des choses, considéré comme un « roi solitaire », mais au contraire ne peut plus être isolé de son équipe.6 Ces travaux redessinent les perspectives de compréhension des rapports de pouvoir au sein du Comité Central du PC(b)US. Les rapports sont plus ou moins tendus, plus ou moins conflictuels, plus ou moins confraternels… Mais surtout, une forme de pluralisme politique émerge, pluralisme dans les limites de la construction du socialisme. Si les fractions ont été interdites en 1921, il existe toujours des tendances et des clans.

    Dans les années 1930, par exemple, la ligne de fracture passe entre Molotov et Ordjonikidé, qui vont jusqu’à se confronter l’un à l’autre en plein congrès (1934), sur la question du rythme d’industrialisation. Plus tard, elle est entre Jdanov et Iejov, l’un pensant que les problèmes au sein du parti se résolvent par la hausse du niveau théorique et politique, l’autre par le fait de « démasquer » les traîtres. Staline, loin d’être un personnage faible, ne semble pas pourtant faire preuve d’un avis tranché sur l’ensemble des questions, s’en remettant à ses subordonnés.

    Surtout, alors que la doxa totalitaire en fait quelqu’un dont le pouvoir atteint un sommet dans la période 1945-1953, il se montre de plus en plus absent, chaque fois davantage isolé, et finalement presque sur le banc de touche après un XIXe congrès catastrophique pour la gauche de son équipe.

    1À ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse au post-modernisme https://unitecommuniste.com/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/

    2Stalin, national NKVD chief Ezhov, and highly placed NKVD operatives sincerely believed that the nation was riddled with plots and conspiracies. Rittersporn maintains that such theories were used by both the populace and those in power to explain the hardships of daily life and the chronic disfunctioning of the system, which were attributed to various conspiracies and sabotage. He intimates that this response was rooted in traditional rural beliefs that the machinations of evil spirits accounted for commonplace misfortunes. ( J. Arch Getty & R. T. Manning, Stalinist terror, new perspectives, 1993, p. 7)

    3Sur cette question, nous ne pouvons que conseiller la lecture de Appendix: the Kirov assassination, dans Origins of the Great purges.

    4 The Stalinists never felt that they reallv control the country. Transportation and communication were poors, representatives were few in number, especially outside the cites. There was not even a telephonic line to the Soviet Far East until the 30s. In the relatively developed European part of Russia, most communication with party committees were by telegraph or letters delivered by on motorcycles. Mud and snow isolated numerous villages from with the regime for months out of the year. Local party officials lrequently interpreted and misinterpreted Moscow’s directives in suited their local purposes. The Central Committee complained y throughout the decade about the lack of « fulfillment of decisions  » and spent a great deal of time creating mechanisms to check up on miscreant and disobedient local leaders.

    Established regimes that rest on a base of general popular acceptance and consensual order do not need to resort to terror; they can rely on consensus (and/or hegemony in a Gramscian sense) to ensure stability and . As Pierre Bourdieu noted, « Once a system of mechanisms has Constituted capable of objectively ensuring the reproduction ut the order by its own motion, the dominant class have only to let the system the they dominate take its own course in order to exercise their domination; but until such a system exists, they have to work directly, daily, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy. » The Bolsheviks, even into the 1930’s never enjoyed this level of acceptance and constantly feared tot the safety of the regime. They could not simply « let the system they dominate take course » and felt that they had to work at it. They thought they had to « work directly, daily, personally, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy. » (J. Arch Getty & O. V. Naumov, The road to terror, Stalin and the self destruction of the bolsheviks, 1932-1939. ed.2012, p.15)

    5A ce sujet, il est plus que conseillé de lire Getty, J. A., & Manning, R. T. (Éd.). (1993). Stalinist terror : New perspectives. Cambridge University Press, qui compile plusieurs articles sur ces questions.

    6 Fitzpatrick, S. (2018). Dans L’équipe de Staline : De si bons camarades.

  • La Bataille pour l’histoire. II

    La Bataille pour l’histoire. II

    Faire évoluer notre regard sur notre histoire.

    Du côté des léninistes, un problème similaire s’est posé : que faire de l’histoire ? Aujourd’hui, il est rarissime qu’un militant ou une militante rejette en bloc l’existence du Goulag, des purges, des famines. La publication d’expériences, réelles, de répression, a rendu impossible le fait de maintenir la ligne de défense des années 1920-1930.

    Dans le même temps, le courant anticommuniste totalitaire à pris une ampleur immense, appuyée par C.-J. Friedrich, Z. Brzezinski, R. Conquest, H. Carrère d’Encausse… Cette conception totalitaire s’est d’ailleurs appuyée sur les analyses de Léon Trotski, qui, parmi les premiers, avait commencé à employer ce terme. I. Deutscher, un des grands spécialistes de L. Trotski, indiquait ainsi que celui-ci écrivait, avant son élimination, un texte sur la question. « Le socialisme n’aurait aucune valeur s’il n’apportait non seulement l’inviolabilité juridique, mais aussi la pleine sauvegarde des intérêts de la personnalité humaine. Le genre humain ne tolérerait pas une abomination totalitaire sur le modèle du Kremlin. »1 Il est possible de retrouver notre analyse sur cette question dans les brochures précédemment rédigées.2.

    La domination presque sans partage du paradigme totalitaire, ainsi que la très grande difficulté pour trouver d’autres sources que celles pré-cité, a obligé à un revirement même chez les militants et militantes communistes. Ne pouvant ignorer les témoignages et les coups de boutoir de la part de la bourgeoisie, une nouvelle ligne de défense s’est construite : retourner l’histoire des trotskistes et des anticommunistes.

    Tous les événements mis en avant par les autres historiographies sont inversés. Staline, de méchant omniscient et omnipotent est placé comme une figure de pouvoir compétente, œuvrant inlassablement à la création du socialisme, manœuvrant avec génie pour changer la société. Il faut préciser que la responsabilité des militants et militantes communistes n’est pas totale. En faisant de Staline le maître déifié de l’URSS, les anticommunistes ont validé intégralement le culte de la personnalité. Il en est de même pour les révisionnistes khrouchtcheviens et pour les trotskistes. «  On se limite en substance à dénoncer, comme étant la cause de tous les maux, les défauts personnels de Staline. On reste dans le domaine du culte de la personnalité. Auparavant tout le bien était dû aux qualités positives, surhumaines, d’un homme. Actuellement, tous les maux sont dus aux défauts exceptionnels et même ahurissant de ce même homme », écrivait Togliatti.3

    Cette contre-histoire totalitaire se nourrit donc à la fois de bases similaires à celle des anticommunistes, notamment au niveau des processus de prise de décision et des rapports de pouvoir, mais en adjoignant à cela le fait de « tordre le bâton dans l’autre sens. » En somme, tout ce qui est dit, tout ce qui sert comme procédé d’accusation, est soit déformation anticommuniste, soit un mensonge.

    Sur ces fondations, l’histoire apologique de l’URSS devient une justification du récit totalitaire. L’arrivée au pouvoir de l’équipe de direction stalinienne est toujours présentée comme une période de dépérissement démocratique, mais justifiée au nom de la nécessité, alors que la réalité est nettement plus complexe4 et les processus qui sont arrivés à maturité sous Staline avaient déjà commencé sous Lénine. Ils ont par ailleurs été vivement combattus par la direction nouvelle, qui a tenté à plusieurs reprises de ressusciter la démocratie populaire.5

    L’histoire de la répression est commune aux deux côtés de la barricade. Une histoire téléologique et policière, dans laquelle le scénario suit une trame unique et bidimensionnelle. La lutte contre les oppositions, les tourments de la révolution culturelle stalinienne, les purges, les procès s’enchaînent et culminent avec la iejovchina, prélude à la guerre. Elles sont jugées comme étant « un mal nécessaire » avec des « erreurs ». Mais elles ne remettent pas en cause un postulat : la toute puissance de la direction sur un Parti obéissant et efficace. Surtout, elles escamotent un pan important de la question : celles des insuffisances, des dysfonctionnements, des incompréhensions, des actions et des rétroactions.

    Il est possible d’invoquer la faiblesse des sources pour justifier cette analyse. Ce désert est un fait. Mais d’une part les « staliniens apologiques » ont opté pour les mêmes méthodes d’analyse que les autres, c’est-à-dire une kremlinologie « rouge », de l’autre, il y a eu le fait d’écarter méthodiquement tous les travaux réalisés sur l’URSS, au nom d’un sophisme génétique : le fait qu’il s’agisse d’écrits non-communistes. Au lieu de combattre les conceptions totalitaires, ces militants et militantes, malgré une bonne foi constante, l’ont embrassé : ils en ont fait un étendard. La même chose s’est produite avec ceux qui acceptent la déstalinisation. Dans les deux cas, c’était uniquement les décisions du parti qui donnaient le ton, et il suffisait de lire les discours pour pouvoir pénétrer profondément la pensée des grands idéologues communistes.

    Jusqu’à l’ouverture des archives et dans le déferlement anticommuniste de la fin de la Guerre Froide, il pouvait être légitime de procéder ainsi. Mais légitime ne veut pas dire juste. Il fallait contre-attaquer et défendre ce qui devait être défendu. Éviter qu’elle soit, dans sa chute, précipitée dans les enfers et qu’elle soit intégralement disqualifiée. Pour réaliser cette tâche difficile, certains ont rejeté les accusations de la part de la bourgeoisie comme un bloc. Ce rejet, compréhensible, s’est mêlé à la difficile tâche d’être critique et analytique. Sous la pression ces autres aspects ont été remisés. Cette absence de critique a fait que beaucoup se sont sentis trompés par la manière dont l’URSS et les expériences socialistes ont été présentés, en externe comme en interne. En faisant une défense sous la forme de l’apologie, elle a entraîné la déception. Au cours de l’existence de l’URSS, cette défense aveugle a contribué à détacher les travailleurs du PCF (en 1956 comme en 1991) au lieu de les souder.

    Aujourd’hui, cette pression d’une défense pied à pied n’existe plus. Celle qui existe est, en revanche, celle de reconstruire une histoire juste, critique, utile. Il n’y a pas de sens à nier l’existence du Goulag, des purges, de la Terreur, de la collectivisation forcée ou du traité de non-agression germano-soviétique. En revanche, il existe un impératif de les comprendre et de les expliquer. D’une part pour combattre les mensonges. D’autre part pour que nous puissions comprendre à quels obstacles nous aurons nous même affaire, si ou quand nous nous retrouverons à gérer un État.

    Comprendre l’histoire pour convaincre.

    Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa défense. Il est normal que la très grande majorité des individus soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas prendre en compte le fait que l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les publications à grand tirage n’influencent pas les masses ? La bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag ou les « crimes staliniens » sont une piqûre de rappel constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons isolés.

    De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois. De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des « fossoyeurs de la révolution », les « autoritaires », tels que sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image mentale.

    Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le « sentiment » que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose. Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels sont plus porteurs de vérités que les faits6. Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents. Cette histoire demande à être condensée.

    Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus essentiel : le travail militant vers ceux et celles qui partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution. Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter : un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler caricaturalement, on devient « stalinien » par sa pratique avant de l’être par son adhésion historique.

    C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile : elle permet de rattacher les événements à leur signification profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.

    À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme. Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de ne pas rejeter l’étude de cette expérience.

    Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or, logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance pointue.

    Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis. Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons surestimé grandement l’importance de ces « questions de principe ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces quelques années de travail, c’est que les questions étaient prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est l’unité sur des bases simples, de principes politiques accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des « mini-partis », nous tendons à nous épuiser dans la construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous devons combattre.

    1I. Deutscher L’âge de la Révolution permanente une anthologie de Trotski

    2https://unitecommuniste.com/histoire/100-millions-sinon-rien-partie-5/

    3 Togliatti, cité in M. Merleau-Ponty, Signes, 1960, p. 374-375

    4 À ce titre, l’ouvrage de Ferro, M. (2017). Des soviets au communisme bureaucratique : Les mécanismes d’une subversion., réédition d’un travail des années 1980, ou les travaux de Bettelheim montrent les rapports complexes entre Soviets et Parti dès 1917.

    5Origins of the great purges, encore.

    6À ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse au post-modernisme https://unitecommuniste.com/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/

  • La bataille pour l’histoire.

    La bataille pour l’histoire.

    Ce document, que nous publions en feuilleton journalier, a pour but premier de fournir l’introduction du travail de long terme « 100 millions sinon rien ». Cependant, il a également pour ambition d’être un travail autonome et de servir certains buts. Le premier étant de Repenser l’histoire de l’URSS et des expériences socialistes, s’en servir pour construire la lutte et le Parti. Nous vous en souhaitons bonne lecture, en espérant qu’elle puisse également trancher avec le climat morose de l’heure actuelle.

    L’Histoire de l’URSS et des expériences socialistes, tout comme des démocraties populaires, est un champ de bataille. Un champ de bataille contre la falsification, d’une part, mais également pour comprendre réellement ce qui s’est déroulé.

    Les enjeux autour de cette histoire sont immenses. Ils le sont autant pour les capitalistes que pour nous. Pour eux dans le but de démontrer le caractère génétiquement criminel du communisme et sa faillite en tant que modèle économique et social. Pour nous, militants et militantes communistes, pour être capable de leur répondre, mais surtout pour pouvoir en tirer des conclusions justes sur les moyens et les fins de notre mouvement.

    Dans l’ensemble, nous connaissons assez mal notre histoire, ou le plus souvent de manière superficielle. Les grandes lignes sont relativement connues, mais elles font écho à des événements confus.. Il en ressort une part importante de folklore, de mythologie, de mélange d’une histoire scolaire anticommuniste et holistique, avec la conviction que les 1/6e du monde cherchaient à œuvrer pour le plus grand bien. Difficile cependant de jeter la pierre : nous faisons avec ce que nous avons sous la main. Et encore, internet et la numérisation permettent de mettre à disposition des ressources qui, sans cela, seraient perdues. Auparavant, la situation était bien pire.

    De plus, régénérer l’histoire de notre expérience est un travail immense. La vulgariser et la rendre compréhensible en est encore un autre, tout aussi immense. Cela demande une disponibilité et des moyens qui ne sont pas à la portée de toutes et tous, tant individus qu’organisations. Cela influe fortement sur la possibilité de réaliser des travaux d’ensemble et de qualité.

    Il existe, dans un grand nombre d’organisations politiques ou de militants et militantes de ces organisations, un rapport assez particulier, fétichisé, fantasmé, à l’histoire de leur courant. Cette remarque est valable tant pour l’extrême-gauche que pour l’extrême-droite. L’un et l’autre l’expriment cependant de manière différente. L’histoire inventée de l’extrême-droite se place souvent dans des rapports contradictoires aux événements : entre vénération de la collaboration et haine des « collabos », entre justification du génocide juif et négation de celui-ci. Entre vénération du fascisme et utilisation de ce terme comme injure ou accusation contre d’autres courants (le fascisme, c’est la gauche, etc.)… en somme une histoire à géométrie variable, réinventée de manière ad hoc en fonction de l’interlocuteur. Il révèle avant tout une utilisation tactique de celle-ci pour faire passer un message politique. En cela ils sont de bons héritiers d’Hitler, qui n’hésitait pas à dire

    « Que dirait-on, écrit-il, d’une affiche destinée à vanter un nouveau savon et qui dirait qu’il y a aussi d’autres bons savons ? On secouerait la tête.

    Il en est exactement de même en ce qui concerne la réclame politique« 1

    Rosenberg, qui, dans le mythe du XXe siècle, n’hésite pas à tricher sur l’histoire pour justifier le nazisme. L’illustre Politzer en parle ainsi :

    « Ainsi, par exemple M. Rosenberg propose aux Allemands du XXe siècle comme modèle les anciens Germains. Il trace ensuite de ces derniers des « portraits historiques ». Il se trouve alors que les anciens Germains possédaient précisément les traits de caractère que le régime hitlérien veut inculquer à la jeunesse . La chose n’est pas difficile : pour que le national-socialiste puisse être modelé sur l’ancien Germain, M. Rosenberg commence par modeler l’ancien Germain sur le national-socialiste. »2

    Alfred Rosenberg écrivait même :« Il y a une conception catholique et une conception protestante de l’histoire. À côté des conceptions religieuses de l’Histoire apparaissent les conceptions nationalement teintées Nous croyons qu’il est temps d’annoncer une façon allemande de considérer l’Histoire. » 3

    Ce qu’ils en pensent en leur for intérieur, en revanche, est un mystère, peut-être pas grand’chose de construit ou d’architecturé. Cela est leur problème.

    En revanche, dans le nôtre, la situation est différente. Comme nous l’écrivions dans notre brochure de 2016 «La guérilla informationnelle, le nouveau brouillard de guerre. »

    « Lorsque nous, communistes, fournissons une explication du Monde, à travers le matérialisme dialectique et à travers le matérialisme historique, nous nous attaquons à un grand chantier : casser l’idéalisme, le positivisme, le mysticisme. Parfois, les mécanismes sont même contre-intuitifs, demandent des préalables idéologiques et culturels, en bref, demandent aux individus de se dépasser eux-mêmes, leur demandent un travail ardu en terme d’acquisition de notions. Le « bon sens » populaire ne suffit pas. Rien de tout cela n’existe chez les fascistes, qui, eux, jouent sur des biais intuitifs, cognitifs. Le cerveau est quasiment programmé pour adhérer aux théories du complot, en cherchant des causalités là où il n’existe que des coïncidences, en s’attachant à trouver un sens cohérent et logique à tout. Or, cela, ajouté à la subjectivité, créé le terreau du complotisme et de la confusion. La bouillie fasciste est également facile à avaler et à digérer, elle ne demande aucune subtilité, et les fascistes entre eux ne cherchent pas à se prendre à revers, à tester leurs connaissances. Peu leur importe les « détails ». C’est une différentiation culturelle, là aussi, entre nous. La rumeur et le canular ne nous serviraient à rien, car nous avons besoin d’informations justes et fiables pour pouvoir transformer la réalité. Nous devons connaître le Monde parfaitement pour en saisir les rouages. De même, nous n’avons pas besoin de mentir. Il n’existe pas plus gros scandale que l’exploitation capitaliste. Inutile d’inventer de faux faits. La vérité est déjà révolutionnaire. »

    Pourtant, dans notre courant même, les organisations communistes de France n’ont pas toujours un regard extrêmement clair sur l’histoire de leur courant. Il faut dire que l’histoire de l’URSS est contradictoire, avec des historiographies qui s’excommunient les unes et les autres. En dépit du fait que 30 ans se sont écoulés depuis l’ouverture des archives, une histoire actualisée, basée sur un travail scientifique, a du mal à s’imposer, tant dans la société que dans les organisations politiques, y compris celles se revendiquant du marxisme-léninisme. Un certain nombre de facteurs expliquent ce retard :


    • Le maintien, depuis 1995, de la même historiographie scolaire de
      l’URSS, basée sur la comparaison avec le nazisme et le fascisme,
      diffusant une histoire civique. Le but principal est de conditionner
      les élèves à soutenir la « démocratie libérale » et
      à rejeter « les extrêmes ». Il suffit de voir les
      fiches Eduscol ou les
      colloques sur le sens de l’enseignement de l’histoire pour en
      trouver la preuve.

    • La très faible pénétration des travaux des chercheurs et des
      chercheuses au profit d’une histotainement
      divertissante, mettant en exergue une certaine « pornographie
      de la terreur » pour vendre. Dans
      le même temps, les ouvrages menaçant ce paradigme peinent à
      trouver un éditeur ou sont vendus à prix d’or.4

    • Le rejet politique pur et simple d’une remise en cause du
      paradigme du totalitarisme. Toute diminution du caractère supposé
      monstrueux et pervers du régime soviétique étant perçu comme un
      soutien implicite à celui-ci. Cela s’est vu dans le fait que les
      dirigeants européens ont fait appel à une historiographie de la
      Guerre froide pour justifier la comparaison entre nazisme et
      communisme.

    Il en résulte que, dans une très grande majorité des cas, ce qui tient lieu de source principale pour les événements et leur analyse est un corpus documentaire particulièrement âgé ou fragile. Diverses « traditions orales », pour reprendre la formule de l’historien américain J. Arch. Getty, existent sur l’URSS. Cette mythologie s’est construite sur la base d’un corpus extrêmement restreint de sources. Elles sont majoritairement de trois ordres :


    • Issues de ceux qui ont été exclus de l’URSS ou qui l’ont fui.
      Cela va du transfuge, comme le Major du NKVD Orlov ou Lioushkov,
      comme Alexandr Soljenitsyne, ou comme Viktor Kravchenko. Trotski
      rentre aussi dans cette catégorie. Ils sont d’origine et de
      courants politiques contradictoires, mais ils partagent un point de
      vue très personnel et particulièrement hostile à l’URSS et à
      sa direction.

    • Dans un certain sens, il est possible de faire rentrer également
      dans cette catégorie ceux qui l’ont visité. On peut y intégrer
      André Gide à Jean-Richard Bloch, Barbusse, mais aussi Paul
      Robeson, mais aussi ceux qui l’ont vilipendée.

    • De l’analyse des discours et des documents officiels de l’URSS,
      « science » qui est souvent appelée la « soviétologie »
      ou la « kremlinologie ». Les biographies ou
      autobiographies des dirigeants rentrent dans cette catégorie. L’une
      des plus influentes étant les souvenirs
      de Nikita Khrouchtchev.

    Ces sources sont dans l’ensemble médiocres. Elles sont soit des directives officielles, des coupures de presse, soit des points de vue personnel. John Arch Getty en fait une explication tout à fait satisfaisante dans Origins of the great purges.

    « Bien que la principale faiblesse des sources soit leur éloignement des événements qu’elles jugent si librement, la question de la partialité politique mérite également d’être examinée, comme elle l’est dans d’autres domaines de l’enquête historique. Orlov, Trotsky, les mencheviks et Khrouchtchev étaient tous des acteurs politiques intéressés et n’étaient guère incités à produire une vision objective. De toute évidence, l’autre grande source de partialité est le côté stalinien. Les ouvrages explicatifs produits pendant l’ère stalinienne (principalement les transcriptions de procès et les brèves mentions dans les grandes lignes de l’histoire) ne sont pas non plus particulièrement précieux.

    La monstruosité des crimes de Staline et une génération d’attitudes de la guerre froide ont contribué à ce qui serait considéré comme une recherche bâclée et méthodologiquement en faillite dans tout autre domaine d’investigation. Les historiens de l’Europe moderne n’essaieraient pas d’étudier la politique de la Première Guerre mondiale en se basant sur les mémoires des soldats des tranchées sans épuiser la presse, les documents et les archives disponibles.5 »

    Nous laissons à M. Getty son opinion sur la « monstruosité ». Ce n’est pas le lieu d’en débattre. Cependant, nous pouvons reconnaître que les sources sont extrêmement partielles et partiales. C’est sur la base de celles-ci que se sont construits différents récits et contre-récits. Ils peuvent d’ailleurs être rassemblés en trois courants principaux :


    • Une grille de lecture marquée par un anticommunisme militant, de
      droite ou de gauche.

    • Une grille marquée par un communisme antistalinien ou
      antitotalitaire, notamment trotskiste ou sous la forme de tendances
      plus obscures.

    • Une grille marquée par un « stalinisme » apologique et
      acritique.

    Bien que ayant des buts et un récit diamétralement opposé, ces « histoires » possèdent dans l’ensemble plus de similitudes que ce qu’un examen superficiel pourrait laisser penser. Nous laissons d’ailleurs à nouveau J. Arch Getty donner sont point de vue sur la question : . J. Arch Getty en fait une magnifique illustration dans son travail pionnier Origins of the great purges.

    « La plupart des récits des grandes purges par les Soviétiques occidentaux et dissidents partagent certaines hypothèses : Les événements politiques de 1933-1939 constituent un phénomène unifié (les Grandes Purges), qui peut être étudié comme un processus ; les Grandes Purges ont été planifiées, préparées et réalisées par une seule agence (Staline) ; et les anciens bolcheviks de la génération de Lénine (et de Staline) ont été la cible des purges. La présente étude teste ces hypothèses par rapport aux preuves primaires disponibles et les trouve insoutenables. Bien que l’improbable histoire stalinienne soit très différente de la vision occidentale, les deux partagent une autre hypothèse interprétative sur la structure. Les deux versions supposent que les bureaucraties du parti (et de la police) étaient efficaces et obéissantes. En effet, tant les écrivains occidentaux que staliniens se sont intéressés à montrer que la bureaucratie soviétique était sinistrement efficace : totalitaire pour les écrivains occidentaux, monolithique ou solidement unie aux staliniens. Le quasi-consensus sur un appareil monolithique a fait qu’il est facile d’ignorer les preuves (et l’expérience personnelle) et de croire qu’une bureaucratie non formée et non éduquée dans un immense pays paysan en développement a en quelque sorte suffisamment bien fonctionné et obéi pour être qualifiée de totalitaire. Dans son enquête sur la structure du parti bolchevique dans les années trente, cette étude remet en question l’applicabilité du modèle totalitaire.


    D’une part, il a été utile à Staline et à d’autres membres du gouvernement de Moscou de donner l’impression d’une composition disciplinée et dévouée, solidement unie sous un centralisme démocratique. Staline (et Lénine avant lui) ont décrit le parti tel qu’ils le voulaient. D’autre part, il était dans l’intérêt de ses ennemis politiques de dépeindre la bureaucratie comme une machine uniforme, servile et monolithique. La vision totalitaire convenait aussi bien aux staliniens qu’aux antistaliniens.
    6 »

    Ainsi, des histoires aux contours similaires se sont écrites. Les anticommunistes ont rédigé une histoire qui fait de l’arrivée au pouvoir de Staline le fruit d’une conspiration ayant comme alpha et comme oméga la mise en œuvre du totalitarisme. Ce récit est fait soit pour condamner le communisme dans sa globalité, soit pour en condamner l’application faite par la direction stalinienne. Dans cette dernière application, ils ont trouvé un allié de choix dans la personne de Léon Trotski, probablement à son corps défendant.

    Les trotskistes eux-mêmes ont consacré des efforts immenses à construire une pensée qui permette d’expliquer l’échec de leur leader et de ses conceptions en URSS. Il leur fallait expliquer l’incapacité de Trotski et de ses proches à pouvoir imposer leurs vues au sein du Parti Communiste d’URSS, mais également partout dans le monde. Mais Trotski lui-même avait écrit tout et son contraire, et ils se sont déchirés sur ses prophéties. Le plus dur était d’expliquer la solitude, l’isolement du « vieux » tout comme le fait que les trotskistes d’URSS se sont, pour la plupart, ralliés au XVIIe congrès du PC(b)US et ont soutenu la « ligne générale ».

    Dans une communauté de vues avec les propagandistes anticommunistes, il s’est élaboré une certaine « histoire », grandement légendaire, de l’Union soviétique. Cette histoire légendaire s’est cristallisée autour de « grands hommes », Lénine, Staline, Trotski, dont les destins lient inextricablement le sort de l’URSS.

    Celle-ci se nourrit alors de pages d’histoire classiques : la montée au pouvoir de Staline, par la fourberie, camouflant ses idées – si tant est qu’il en eût ! –, une collectivisation brutale et une planification mensongère, une longue montée en pression, avec l’instauration d’un totalitarisme hors de contrôle, culminant avec les purges et les procès, ayant pour but de rendre le parti docile et liquider les compagnons de Lénine. Cette histoire, comme toutes les histoires conspirationnistes, s’autojustifie constamment. Staline fait tout, Staline peut tout. Lorsqu’il réprime, c’est pour montrer son pouvoir, lorsqu’il ne réprime pas, c’est pour tromper. Lorsqu’il soutient la NEP c’est un droitier, lorsqu’il met en place la collectivisation, c’est pour camoufler le fait qu’il est toujours un droitier. Lorsque Enoukidzé est exclu, c’est pour montrer la main de fer, lorsqu’il est réintégré un an après, c’est une nouvelle fois pour cacher ses intentions.

    Cette histoire ne connaît nulle prise de la logique et de la raison. Elle ne se nourrit que d’actes de foi. Certes les sources étaient faibles. Pourtant elles pouvaient être complétées en amont de la fin de la Guerre froide.

    Des travaux, comme ceux de Marc Ferro ou de Moshe Lewin sont toujours de bonne qualité aujourd’hui. De même, les Soviétiques présents dans les zones occupées par les Allemands (soit en leur qualité de prisonniers de guerre, soit en celle de Hiwis (auxiliaires volontaires)) ont été interrogés par les Américains dans le cadre du Harvard project.7 La seule véritable source impartiale avait été ramenée après guerre d’Allemagne, il s’agissait des archives de Smolensk. Après une étude préliminaire superficielle, et malgré la publication de Smonlensk under soviet rule de Merle Fainsod (en 1958), elles ont passé près de 30 ans dans l’oubli.

    Elles étaient remisées de côté, car elles ne servaient pas à cet usage tactique de l’histoire : attaquer le bilan de la direction Stalinienne ou l’URSS dans son entier. Les documents à charge suffisaient. Il n’y avait pas besoin de plus. Aujourd’hui encore, elles sont d’ailleurs ce qui forme le socle premier des arguments anticommunistes, avec un rejet fanatique de toute remise en cause ou de toute analyse nouvelle.

    1« Mein Kampf », édition allemande de 1 935, page 200.

    2G. Politzer Révolution et contre révolution au XXe siècle.

    3A. Rosenberg, « Blut und Ehre », tome 2 ; page 210

    4300€ environ pour un exemplaire de Staline, histoire et critique d’une légende noire.

    5Although the main weakness of the sources is their removal from the events they so freely judge, the question of political bias is also worth considering, as it is in other areas of historical inquiry. Orlov, Trotsky, the Mensheviks, and Khrushchev were all self-interested political actors and had little incentive to produce an objective view. Obviously, the other great source of bias is the Stalinist side. The explanatory works produced during the Stalin era (primarily the trial transcripts and brief mentions in outline histories) are not particularly valuable either.

    The monstrosity of Stalin’s crimes and a generation of Cold War attitudes have contributed to what would be considered sloppy and methodologically bankrupt scholarship in any other area of inquiry. Historians of modern Europe would not try to study the politics of World War I by relying on the memoirs of soldiers from the trenches without exhausting the available press, documentary, and archival materials.

    6Most Western and dissident Soviet accounts of the Great Purges share certain assumptions: The political events of 1933-9 constitute a unified phenomenon (the Great Purges), which can be studied as a process; the Great Purges were planned, prepared, and carried out by a single agency (Stalin); and the Old Bolsheviks of Lenin’s (and Stalin’s) generation were the purges’ target. The present study tests these assumptions against the available primary evidence and finds them untenable. Although the improbable Stalinist story is very different from the Western view, the two share another interpretive assumption about structure. Both versions assume that the party (and police) bureaucracies were efficient and obedient. Indeed, both Western and Stalinist writers have been interested in showing that the Soviet bureaucracy was grimly efficient: totalitarian to Western writers, monolithic or solidly united to Stalinists. The near consensus on a monolithic apparatus has made it easy to overlook evidence (and personal experience) and to believe that an untrained and uneducated bureaucracy in a huge, developing peasant country somehow functioned and obeyed well enough to be termed totalitarian. In its investigation of the structure of the Bolshevik Party in the thirties, this study questions the applicability of the totalitarian model.

    On the one hand, it was useful to Stalin and others in the Moscow government to give the impression of a disciplined and dedicated membership solidly united under democratic centralism. Stalin (and Lenin before him) described the party the way they wanted it to be. On the other, it was in the interest of his political enemies to portray the bureaucracy as a uniform, servile, monolithic machine. The totalitarian view was convenient both for Stalinists and anti-Stalinists.

    7 https://library.harvard.edu/collections/hpsss/index.html

  • Coronavirus = complot ?

    Coronavirus = complot ?

    Nous écrivons cet article dans le but de pouvoir faire le bilan de discussions que nous avons eu entre camarades ou avec d’autres camarades d’autres organisations. Il s’agit également de faire un point sur des positions que nous avons pu retrouver « flottantes » dans les réseaux sociaux.

    Toutes les crises font naître des interrogations. Et il est légitime de mettre en doute la parole des autorités. Les gouvernements bourgeois ne sont pas des exemples en matière d’honnêteté et de probité.

    Dans l’histoire, il y a eu des complots et des conjurations. Un grand nombre. Mais dans l’histoire, ils ont joué un rôle secondaire, de remous de surface, d’incidents plus que de remises en cause profonde de la société. Un conspiration secrète ne le reste que peu de temps.

    Dans le cas du Coronavirus, un très grand nombre de théorie plus ou moins crédibles sont apparues. C’est un phénomène logique en temps de crise. Il est quelque part rassurant d’imaginer que ce sont les autorités qui inventent des faits immenses tels que le réchauffement climatique ou les pandémies. Cela donne l’impression que ce n’est pas nous même, en tant qu’espèce, qui sommes à la merci de forces plus grandes que nous. D’une manière générale, notre cerveau est conçu pour raisonner par association et par corrélation. Il fonctionne comme une machine à trouver des complots.

    Nous avons ainsi une tendance naturelle à mettre en relation des faits qui sont parfois de simples coïncidences. Cela était vital à une époque reculée. « Je suis malade après avoir mangé ces baies inconnues, elles doivent être toxiques. » ; « J’ai été fiévreux après avoir bu cette eau, elle doit être impure. » Ces mécanismes se retrouvent dans les superstitions : « j’ai vu un chat noir et ma journée était pourrie, il y a une relation ». Cette tendance se retrouve dans la manière dont nous percevons les événements, avec une unité de temps : « La 5G et le Coronavirus apparaissent en même temps, ils sont liés. » Il s’agit d’un premier biais cognitif.

    Deuxième biais : l’équivalence entre les causes et les conséquences. Un grand évènement ne peut avoir qu’une grande cause. Les morts de célébrités sont des exemples constants et récurrents de ce fonctionnement : Lady Di, Claude François, Michael Jackson… mais aussi les personnalités politiques. Pourtant, à bien regarder certains événements, les causes sont parfois fortuites. Le Général Patton meurt d’un refus de priorité à droite, par exemple.

    Troisième biais : l’intentionnalité. La narration entre les causes et les conséquences, qui sont au cœur de l’enseignement de l’histoire, sont trompeurs. L’enchaînement des événements, en particulier lorsqu’il fait intervenir la nature, n’est pas toujours intentionnel. Il existe des paramètres contingents qui échappent à notre appréhension. De même, des processus volontairement déclenchés échappent parfois au contrôle de leurs initiateurs. Dans le cas qui nous intéresse, les politiciens et les politiciennes, les capitalistes comme toutes les autres classes adoptent des stratégies de survie ou de profit en fonction de la situation. Le fait qu’un événement soit utilisé de manière opportune ou opportuniste ne présume en rien de son origine.

    Autre aspect, la tendance paradoxale à s’estimer impuissant et à surestimer la puissance des autorités ou de particuliers. Le système démocratique par représentation dépossède la population du moindre droit de regard sur son fonctionnement. Très souvent, il y a une tendance à le percevoir comme quelque chose d’obscur et d’occulte. Le sentiment qui se développe est que des forces peuvent tout et imposent tout. Il y a une part de vrai : il existe une dictature des intérêts bourgeois. Mais cela ne signifie ni la toute puissance ni l’occultisme. Non seulement la nature est une force immense, bien supérieure à l’humanité, mais les régimes politiques, quel qu’ils soient, y compris des régimes autoritaires ou dictatoriaux, doivent composer, négocier, manœuvrer pour essayer de réaliser leurs objectifs avec la plus grande efficacité et avec le moins de casse possible.

    Prendre le raisonnement à l’envers, en se disant « à qui profite le crime » pour essayer d’en déceler l’origine, c’est raisonner avec une pétition de principe : l’idée qu’il existe une raison première, une intention, derrière chaque acte. Chaque acteur cherche à exploiter les situations nouvelles au mieux possible : cela ne signifie nullement qu’ils en soient les auteurs.

    Dans les raisonnements, il est essentiel d’appliquer avant toute chose le principe de parcimonie. Ce principe, parfois nommé le rasoir d’Ockham, nous indique que, le plus souvent, l’hypothèse la plus simple est la meilleure. Si le COVID-19 ressemble à une grosse grippe brutale, c’est que c’est probablement une grosse grippe brutale, avec les mêmes mécanismes d’apparition que d’autres grippes du même type (H1N1 par exemple.)

    Les zoonose, ces transmissions de virus entre espèces sont rares, mais elles sont dévastatrices. Lorsqu’elles arrivent, elles font naître des virus contre lesquels nous ne sommes pas protégés, contre lesquels nous n’avons pas d’immunité. Si les occurrences sont rares, elles sont marquantes.

    Peste bubonique, Peste pulmonaire, Anthrax, Rage, Variole, VIH, Ebola, Grippe aviaire, Grippe espagnole, Grippe de Hong Kong, SRAS, MERS…

    Ces épidémies et pandémies se sont toutes développées en suivant des schémas similaires : une proximité avec l’animal réservoir et des canaux de diffusion rapides.

    Avec le développement de la mondialisation, ces pandémies prennent une tournure internationale toujours plus croissantes. Elles désenclavent des maladies locales et leur permettent de pouvoir se répandre partout sur Terre. Un des exemples les plus typiques est celui du VIH. Le VIH est certainement plus ancien que son apparition aux USA, dans les années 1980. Il est très probablement apparu dès les années 1920 à Kinshasa, capitale du Congo. A ce moment, la colonisation a entraîné des bouleversement dans l’organisation du pays. Cela s’est manifesté par l’afflux de main d’œuvre vers les centres urbains ainsi que le déploiement d’exploitations forestières et minières. Sans logistique, les villes et les mines devaient trouver de l’alimentation là où elles pouvaient : en chassant dans la forêt profonde. Cela a mis au contact l’Homme avec des virus inconnus et à très grande capacité de mutation. L’infection est restée dans le secteur, avant de se répandre progressivement le long du fleuve. C’est finalement avec le développement de l’aviation, qu’il s’est répandu.


    • À
      voir : SIDA, la piste Africaine.

    La Grippe Espagnole, contrairement à ce que son nom indique, est née au Kansas, dans un élevage mixte de porcs et de volaille. Elle est apparue par la fusion entre la « grippe saisonnière » que portait un éleveur, et la grippe aviaire, que portait un poulet. Les deux peuvent infecter les porcs. Il s’en est suivi une contamination croisée, qui a débouché sur cette grippe ravageuse.


    • À
      lire : L’origine du virus de la grippe espagnole de 1918
      enfin précisée.

    Le cas, plus récent, du SRAS de 2003 a été extrêmement bien documenté, malgré le sceau du secret. Il a été possible de retrouver le patient zéro et de connaître le procès de contamination. Après avoir acheté des aliments au « marché humide » de la province du Guangdong. Les animaux sont tués sur place, dans le but d’avoir une viande la plus fraîche possible. Or, ces marché empilent des espèces qui ne se croisent pas habituellement, et dont les virus ne sont jamais en contact. A l’époque, sur les étals, il y avait notamment des espèces sauvages, braconnées, ramenés des forêts. Non seulement elles étaient proches, mais leurs sangs se mêlaient sur les étals. A Foshan, le 16 novembre 2002, un homme est tombé malade après avoir concocté un plat à base de poulet, de serpent et de chat-civette. C’est dans ce cadre qu’est apparu le SARS-CoV.


    • À
      voir : en bref, la prochaine pandémieparu…en
      novembre 2019.

    Les zoonoses existent et sont nombreuses. Mais malgré cette récurrence et le fait que les procédés de création des virus soient connus, tout comme leurs méthodes de diffusion, un nombre croissant de théories du complot éclosent. Il ne s’agit pas de creuser toutes les théories, cela serait long, fastidieux et inutiles : elles sont bâties pour la plupart sur la foi en des principes intangibles, et non sur des preuves. Toutes les thèses qui impliquent une manipulation mentale, la 5G, ou l’inexistence du virus sont indémontrables, et, par voie de conséquence, impossibles à réfuter. Nous nous focaliserons sur deux théorie qui ont pris une certaine ampleur dans le mouvement communiste et chez certains progressistes :


    • Le
      virus provient d’un laboratoire local.

    • Le
      virus a été importé par les USA.

    Les preuves de l’un comme de l’autre sont extrêmement faibles. La première se base sur la mise en place, en 2017, d’un laboratoire de type P4 à Wuhan, avec l’aide de l’institut Pasteur. Elle supposerait des études sur des virus militaires ou des armes bactériologiques, avec l’hypothèse qu’une expérience se serait échappée. Derrière cela, il existe un fantasme sur le complexe militaro-industriel et sur la peur panique de l’utilisation des armes biologiques. Dans l’ensemble, les preuves sont réfutées en détail dans un fact-checking fait par l’AFP. https://factuel.afp.com/non-le-coronavirus-detecte-en-chine-na-pas-ete-cree-en-laboratoire-puis-brevete

    Mais les preuves sont absentes et illogiques.


    • Les
      armes bactériologiques ont effectivement été utilisées dans
      l’histoire. Mais le plus souvent de manière artisanale. On peut
      citer le cas du siège de Caffa, en 1346, dans lequel les Mongols,
      infectés par la Peste, l’ont transmise aux assiégés. Il s’agit
      du premier acte de l’épidémie en Europe. Cependant,
      l’empoisonnement des puits par les cadavres est contesté. Il
      semble plus que cela ait été le fruit des déplacement de rats
      entre les deux camps.


    • Dans
      la Première Guerre mondiale, des expérimentations ont été
      faites. Elles visent à empoisonner les chevaux. Durant la Seconde
      Guerre mondiale, d’autres expérimentations sont faites, notamment
      par les britanniques. Mais seuls les japonais de l’Unité 731
      l’ont employée sur le terrain, contre les Chinois. Mais cela
      reste anecdotique.

    • Le
      cas de la Corée est plus épineux. Il est encore débattu.
      Cependant, l’ouverture des archives soviétiques laisse penser que
      cela n’a pas été le cas. « Le
      gouvernement soviétique et le Comité central du PCUS furent
      induits en erreur. La diffusion par la presse d’informations
      concernant l’utilisation par les Américains d’armes
      bactériologiques en Corée était basée sur des informations
      fallacieuses. Les accusations contre les Américains étaient
      fausses
      .
      » « Nous
      recommandons que la question d’une guerre bactériologique

      […] ne
      soit plus abordée au sein d’organisations internationales et
      d’organes de l’ONU
      .
      […] Les
      ouvriers soviétiques impliqués dans la fabrication de la prétendue
      preuve d’un emploi d’armes bactériologiques seront sévèrement
      punis.

      »1



    • La
      signature de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques
      le 10 avril 1972 (entré en vigueur le 26 mars 1975)
      les interdit officiellement.
      Des
      recherches clandestines continuent d’être menées cependant.
      Celles-ci sont cependant l’apanage de pays qui ne possèdent par
      l’arme nucléaire (comme l’Irak) ou qui sont marqués
      idéologiquement par des tendances eugénistes et racistes (comme
      l’Afrique du Sud, qui cherchait des armes ciblant uniquement les
      noirs).

    En dernière instance, le rôle militaire est quasiment nul et leur utilisation opérationnelle est anecdotique. Les armes biologiques possèdent un très grand nombre de défauts qui les rend nettement moins pratique que d’autres. Principalement un, leur caractère non discriminant. Mais d’autres critères disqualifient le COVID-19 comme un virus militaire, tout comme le VIH.


    • Argument
      fondamental : une arme, pour être intéressante, doit être
      utile. Soit tactiquement, soit stratégiquement. La création
      d’armes stratégique se base sur le principe de stupeur et d’effroi.
      Comme
      arme stratégique, des armes nettement plus efficaces existent.
      Or, un virus est inquiétant mais ne présente pas le caractère de
      stupeur. Comme
      arme tactique, elle est absolument épouvantable : elle peut se
      retourner sans prévenir
      problème contre les troupes de celui qui l’a employée.


    • Le
      VIH et le COVID serait de très médiocres candidats à une
      utilisation militaire. L’un comme l’autre ont un délai
      d’incubation très long, bien trop long pour les échéanciers
      extrêmement brefs d’une opération militaire. De plus, même
      mortel, un virus de ce type est contre-productif. Il pose le même
      problème que l’utilisation de certaines déclinaisons de l’arme
      nucléaire, comme la bombe à neutron. Même dans une santé
      précaire, les soldats se sachant condamnés forment des adversaires
      terribles, fanatiques, impitoyables. Cette walking
      ghost phase

      a poussé à l’abandon de la bombe à neutrons par exemple.


    • De
      plus la surmortalité concerne principalement les personnes âgées,
      tandis que celles qui sont en âge de combattre ou de travailler
      sont à 80 % asymptomatiques. Une nouvelle fois, le très
      faible potentiel militaire d’une telle invention laisse songeur.

    De plus :


    • Un
      virus artificiel se repère assez aisément du fait de la répétition
      de séquences génétique homologues à celles d’autres virus
      connus. Un
      virus « fabriqué » présente
      des anomalies, telles que l’inclusion de séquences génétiques
      issues d’autres virus. Les théories sur l’inclusion de
      « morceau de VIH » sont apparues un moment sur les
      réseaux, mais ont été rétractées par leurs auteurs.


    • Les
      laboratoires d’armes biologiques ont toujours été placés dans les
      lieux les plus éloignés pour éviter précisément ce type de
      problèmes (et pour éviter l’espionnage!). Un
      laboratoire type P4, faisant travailler conjointement français et
      chinois n’est pas un très bon candidat. Les exemples de centres
      de recherche sur les armes top secrètes ou de terrain
      d’expérimentation existent. Ils sont tous loin des grandes villes
      : Lop Nor pour la Chine, Vozpojdiénié dans la mer d’Aral pour
      l’URSS, régions éloignées de la Mandchourie pour l’unité 731
      durant
      l’occupation.


    • Les
      processus d’apparition du virus sont tout à fait cohérents et
      logiques. Les
      espèces réservoir sont grossièrement situées, de même que les
      espèces capable de transmettre le virus à l’homme. Si la date de
      la pandémie n’était pas prévisible, en revanche, le fait
      qu’elle ait lieu « un jour » était inévitable.

    L’argument selon lequel ce virus pourrait être une attaque a été lancé par un site de fake news canadien. Là encore, aucune preuve n’est avancée. Si elle a connu une popularité importante, c’est du fait de sa reprise par des officiels chinois.


    • Or,
      en tout premier lieu, il s’agit d’une réponse du berger à la
      bergère. La Chine a été agonie d’injures et de critiques sur sa
      gestion de la crise. Les USA, dans la bouche de Trump, s’en sont
      servi comme d’un fer de lance pour la frapper. La Chine a saisi
      l’opportunité de riposter.

    • Elles
      sont reprises par des groupes campistes, admirateurs du régime
      chinois. Ils le caractérisent comme un régime favorable aux
      travailleurs et travailleuses, et sont prêts à toutes les
      gymnastiques mentales pour essayer de l’exonérer de ses torts.

    Mais les USA auraient-ils raison de disséminer une maladie ? Peu crédible.


    • Admettons
      que la situation soit extrêmement critique et brutale. La
      bourgeoisie cherche-t-elle a anéantir ou à conquérir ? Si la
      bourgeoisie est « prête à tout », elle n’a cependant pas
      utilisé d’armes de ce type même dans des périodes ou toutes les
      bourgeoisies dans leur ensemble pouvaient se sentir menacées dans
      leur bastions. Ni
      la
      werewolf

      nazie, ni les
      stay behind

      de la CIA, ni les troupes en Corée ou au Vietnam ne les ont
      utilisées.
      Pourquoi
      la situation actuelle serait plus menaçante ?

    • Cette
      question de l’anéantissement est une question importante dans les
      doctrine militaires des différents États.
      L’arme nucléaire est conçue, par exemple, en Russie, comme ne
      devant être utilisée que dans le cas où l’existence de l’Etat
      serait directement menacée. Or,
      il est extrêmement rare qu’une guerre menace directement un État
      et sa survie.
      Il s’agit d’une vision idéalisée de la nature d’un conflit
      militaire, la très grande majorité des conflits se résolvant par
      une négociation. Même
      la Seconde Guerre mondiale a maintenu les fondements de l’État
      Allemand , de l’Italie ou du Japon. Les mêmes appareils d’État
      sont restés en place, à l’exception de la RDA.

      • Si
        les Etats accumulent autant d’armes c’est pour plusieurs raisons
        : Dissuader une autre puissance d’avoir la tentation de
        détruire l’Etat en possédant une capacité de seconde frappe
        (c’est à dire riposter même après avoir été touché).

      • Disposer
        d’une capacité de saturation des défenses antimissiles : un
        missile balistique n’est pas invulnérable à une interception.
        C’est
        pour cela que la plupart sont « mirvés », c’est à
        dire possèdent un grand nombre d’ogives.


      • Disposer
        d’une souplesse d’usage (sous-maris, avions, armes tactiques, armes
        stratégiques…) ce
        qui implique des doublons et donc des redondances.


      • Avoir
        une force à la hauteur de son territoire. La
        France possède théoriquement une puissance capable de tuer une
        population équivalente à la sienne (67 millions). Mais les autres
        États
        doivent non seulement le faire, mais le faire sur
        un plus grand espace.
        Or, chaque grande région de la Russie doit être en mesure de
        posséder cette force de seconde frappe partout.

      • Trouver
        aussi des débouchés pour les industries nucléaires, qui sont des
        cartels puissants, tout comme l’industrie du missile. La
        France en est un excellent exemple, avec des sociétés qui sont
        toutes dédiées à cela.


    • En
      revanche : Les
      armes stratégiques n’ont pas
      n’a pas vocation à être employée de manière offensive, ce qui,
      de toute manière, jetterait l’opprobre sur l’État
      qui le ferait. Or, comme le montre Clausewitz dans
      vom kriege
      ,
      la
      défensive joue un rôle moral prépondérant. Celui
      qui se défend contre un État qui vient d’anéantir la population
      civile d’une grande ville (dans le cas d’un usage stratégique),
      ne reculera devant rien.


    • La
      tentation de la guerre nucléaire a joué un rôle de premier plan
      dans la doctrine de l’après guerre. Mais elle a été abandonnée. 
      La stratégie des représailles massives a été la norme aux USA
      jusqu’en 1962, mais a été remplacée par la riposte graduée.
      Pourquoi ? Car elle était inadaptée. Il y a besoin, même
      entre blocs antagonistes, de marges de manœuvre. Même entre
      cliques rivales, la bourgeoisie est capable de trouver des compromis
      pour avancer (l’UE, après tout, c’est un bon exemple de compromis
      !).

    • Reconstruire
      un pays détruit est un marché, un bon marché pour les
      entreprises. Il suffit de penser à Haliburton pour l’Irak. Mais
      c’est un rendement nettement plus faible que d’exploiter une
      région conquise intacte. Même les envahisseurs comme les nazis ont
      essayé de capturer le maximum de potentiel industriel, même en
      URSS.

    • Celui
      qui aurait lancé cette épidémie a surtout causé des pertes
      économiques terribles sans avoir gagné le moindre avantage. Tuer
      la Chine, pour les USA, c’est tuer un fournisseur et un partenaire
      économique, tout comme un concurrent. Si on le pose la question de
      « à qui profite le crime », ce n’est pas si
      évident. Une crise ou une guerre n’est pas toujours avantageux.
      Parfois, le compromis et la coopération le sont plus.

    • Si
      des tensions existent entre USA et Chine, à l’heure actuelle,
      elles sont des tensions qui devraient déboucher sur des
      négociations ou des renégociations. Elles ne sont pas au paroxysme
      de la brutalité et ne justifieraient pas l’énorme coût de
      l’épidémie.

    Pour ces raisons, et pour d’autres, nous pensons que la thèse officielle sur l’origine du virus tient globalement la route. Cela ne veut pas dire que cette situation ne peut pas ne pas être utilisée géopolitiquement ou économiquement. Mais nous pensons qu’il faut être extraordinairement prudent dans la manière dont ces questionnements peuvent être abordés.

    Des camarades, des organisations, des individus pour lesquels nous avons un grand respect et que nous estimons se posent des questions légitimes sur la pandémie. Seulement, nous pensons que la véritable question n’est pas tant l’origine du virus. Elle n’a, au demeurant, que peu d’importance. Si elle était une nouvelle arme, elle n’en serait pas moins un « tigre de papier » de plus. Son importance, à la limite, est ailleurs.

    S’il y en a une, elle n’est pas dans le « à qui la faute », mais bien dans le rapport que nous entretenons avec la nature, rapport qui prend et qui prendra mécaniquement une tournure toujours plus catastrophique si rien n’est fait.

    La vitesse de contamination, le fait qu’elle se soit propagée par les voies de la mondialisation, le fait qu’elle n’ait pas respecté la moindre frontière… sont des choses dont il faut tenir compte.

    La vulnérabilité immense des pays, même les plus développés, face à cette crise est un deuxième aspect. Tant d’un point de vue médical que d’un point de vue financier. Nous pensons que ce sont ces aspects qui seront bien plus déterminants que l’origine. En revanche, les discours maladroits peuvent nourrir des rhétoriques de division des masses, de défiance envers des conseils sanitaires justifiés. Ils peuvent même contribuer à fragmenter les exploités dans une recherche d’un bouc émissaire ou dans une chasse aux sorcières.

    L’expérience du passé montre que les sociétés, lorsque la peur et l’incompréhension s’installe, peuvent très facilement passer dans des raisonnements qui amènent à agir comme dans les procès de Salem, ou dans les pogroms de Russie.

    Soyons responsables, soyons efficace : combattons les fake news combattons les théories du complot : exposons la responsabilité de la bourgeoisie, de son avidité et de son avarice. Soulignons sa vulnérabilité et sa dépendance face au travail concret des masses populaires.

    Combattons les thèses qui expliquent le monde par un pouvoir occulte : désignons concrètement l’ennemi. Il n’est pas si fort, il n’est pas si puissant. Il est, lui aussi, une espèce en voie de disparition.

    1Cold War International History Project, Virtual Archive : Resolution of the Presidium of the USSR Council of Ministers. Date : 05/02/1953

  • Autour du 8 mars

    Autour du 8 mars

    Nous avons parlé un peu vite, dernièrement, d’un « manque de connaissance du terrain et [de] failles dans la culture politique » à la suite d’un graffiti commis sur le monument aux morts, dédié aux victimes du génocide arménien. Tout comme nous avons «  demand[é] une contrition de la part de ses auteurs ou autrices », à nous de balayer aussi devant notre porte.

    Nous avons republié une photographie faite par un groupe « antifa informel », qui, le 8 mars avait arraché la banderole du groupe « Némésis ». Ce que nous ignorions au moment où nous l’avons posté, c’est que ce même groupe avait attaqué un cortège féministe-abolitionniste et en avait également arraché la banderole.

    Il nous a été fait la remarque de savoir si nous soutenions leur action. Remarque à laquelle nous avons été incapables de répondre, ne connaissant pas l’affaire. Nous n’avions eu connaissance que de l’attaque contre « Némésis » qui est un groupe ennemi des femmes et du prolétariat, mais nous ne savions rien d’autre. Désormais, nous pouvons répondre à ceci, en indiquant que non, ne nous pouvons la soutenir dans son ensemble : et pour cause, nous ne savons pas de quoi il retourne.

    Nous ne pensons pas être les seuls et les seules à avoir republié cette photographie sans connaître le fond de l’affaire. Cela doit être, là aussi, ramené à sa juste valeur et ne doit pas être traité sous l’angle du procès d’intention. Dans un univers aussi complexe et fractal que le milieu militant, l’ignorance existe. Et elle est généralement massive.

    Nous entendons une très grande variété de versions différentes, et nous attendons d’en savoir plus avant de nous prononcer plus en détail sur les différents protagonistes. Elle semble contenir des ramifications importantes et qui nous échappent pour le moment. Elles vont plus loin que la simple question de surface, celle du clivage abolition/régulation de la prostitution. Elle contient notamment des questions sur lesquelles nous sommes incapables, en l’état actuel des choses, de nous positionner.

    Nous n’avons pas la possibilité de consulter une source de référence pour comprendre les autres aspects. Nous sommes donc ouverts et ouvertes à toute information supplémentaire.

    Nous saisissons cependant l’occasion qui nous est donnée pour exprimer notre point de vue sur la question de la prostitution.

    Nous n’avons pas une position particulièrement creusée sur cette question, mais plus une position minimale, qui est de la considérer comme une forme d’exploitation particulièrement brutale. Elle demande à être, là aussi, corrigée et approfondie.

    Nous nous exprimons indépendamment de tout jugement moral et de tout puritanisme. Nous considérons que les individus font ce qu’ils veulent de leur sexualité, dans la mesure où celle-ci est entre personnes capables de consentir de manière éclairée et en désirant ces rapports. Nous ne faisons pas de préconception sur la prostitution en tant que telle.

    Nous sommes en faveur de son abolition tout comme nous sommes en faveur de l’abolition de l’ensemble des rapports d’exploitation. Cela ne signifie cependant pas que nous considérions qu’il faille stigmatiser les personnes qui s’y livrent. Toutes proportions gardées, nous soutenons également le syndicalisme pour les personnes exploitées. Nous pensons que ces deux luttes : abolition comme objectif stratégique, luttes économiques tactiques, vont de pair.

    Il est cependant évident que l’État n’est pas un partenaire sérieux dans cette lutte. Non seulement il est incapable de résoudre les problèmes, mais il les aggrave. Sa nature d’outil de la bourgeoisie fait qu’il reproduit inlassablement les phénomènes sociaux qui mènent à la prostitution. Les lois prises contre le « racolage » ont mis en situation de vulnérabilité celles et ceux qui se prostituent. Les lois contre les clients et les clientes ont également leurs effets de rétroaction négatives. La police se livre régulièrement à des viols de prostitués et prostituées.

    Les solutions sont complexes, mais elles ont toutes la même racine : la possibilité pour ceux et celles qui se prostituent de s’organiser. Tant pour permettre à minima d’améliorer leur situation que pour, au mieux, en sortir. Mais derrière cela, il existe des écueils terribles : la mafia d’une part, mais aussi le corporatisme de l’autre.

    Si nous considérons la prostitution comme un corps de métier comme un autre, alors nous devons également l’analyser avec la même rigueur clinique. Qu’observe-t-on ? Qu’il existe des classes et des catégories différentes qui la pratiquent.

    Imaginerait-on, dans n’importe quel autre branche professionnelle, les artisans et artisanes, les cadres, les travailleurs et travailleuses indépendants organisées avec les prolétaires ? Ce serait une organisation corporatiste, dans laquelle la voix dominante serait celle des parts les plus bourgeoises du mouvement, au détriment des parts les plus prolétariennes. C’est une chose qui est rigoureusement interdite dans la CGT ou dans la très grande majorité des syndicats. Et pour de très bonnes raisons !

    Or, ce que nous observons dans le discours de défense « dans l’absolu » de la prostitution : qu’il n’est jamais tenu par les personnes (très majoritairement féminines, très majoritairement issues de l’immigration récente) qui travaillent à l’abatage, dans les camions. Le discours « libéral » est exclusivement tenu par une frange indépendante, relativement privilégiée dans les formes selon lesquelles cette activité est pratiquée.

    Au nom d’une défense de la liberté de marchandiser son corps, doctrine libérale, une partie du mouvement anti-abolitionniste confisque et sape la lutte de ceux et celles qui en sont les victimes les plus cruellement marquées, et qui n’ont généralement d’autre désir que de fuir cette situation. Dans un sens le discours libéral ressemble comme deux gouttes d’eau à celui tenu par le MEDEF, pour qui les droits des salariés, les taxes, les règlements entravent leur activité.

    Mais quelle liberté dans la marchandisation de son corps ?

    Dans l’écrasante majorité des cas, le choix n’existe pas. Il est soit imposé directement par la contrainte, soit pas l’impérieuse nécessité de trouver des ressources. Cela ramène aux inégalités croisées : la précarité est plus grande chez les femmes, et elle est encore plus dévastatrices chez celles qui sont issues directement de l’immigration, ou qui sont en situation irrégulière.

    Dans le cas des escortes ou d’une certaine prostitution « choisie », il est possible de débattre de la notion de choix. Mais ce choix est le plus souvent mû par des facteurs économiques déterminants. En effet, quoiqu’il soit possible de dire, le fait de marchander son consentement est un acte sérieux, qui ouvre la voie à des conséquences.

    Le consentement au viol ?

    Le consentement peut-il s’acheter ? Nous ne le pensons pas. Nous pensons que deux facteurs entrent en ligne de compte dans la question des relations réellement consenties : le désir et le consentement éclairé.

    Il est possible de désirer sans consentir : c’est d’ailleurs un argument régulièrement employé pour excuser le viol : « sa bouche disait non, mais son corps disait oui ». Il est tout à fait possible d’avoir envie d’une personne et pour des raisons qui n’appartiennent qu’a soit, de ne pas vouloir.

    Il est possible de consentir sans désirer : de guerre lasse, sous la pression, pour faire plaisir à l’autre…etc. Dans le cas de la prostitution, c’est la norme : le consentement est acheté contre une somme d’argent.

    Dans un cas comme dans l’autre, avec l’ensemble des variétés de situation possible, avec tout un échéancier de gravité, cela reste des rapports anormaux, problématiques, et générant potentiellement une souffrance importante. Cet arrachage du consentement en faisant miroiter des progrès sociaux ou économique est à la base de nombreux rapports : la promotion-canapé par exemple. Elle est revenue sur le devant de la scène, car elle était centrale dans la défense de Harvey Wenstein.

    Or, il ne s’agit pas de condamner celles et ceux qui l’ont accepté. Dans le système libéral-capitaliste, où la précarité est constante, nous subissons tous et toutes la pression des exploiteurs et des chefaillons. Y céder n’est pas un crime, il est un malheur. Mais il est essentiel de dénoncer impitoyablement les organisateurs et les organisatrices de celui-ci : ils sont les seigneurs féodaux modernes et sont des ennemis du peuple.

    Nous-mêmes, très majoritairement masculins, essayons ne faire notre part pour lutter contre l’exploitation du corps des femmes et des hommes. Nous pensons qu’il existe un travail éducatif à faire auprès des hommes (très majoritairement !) qui fréquentent la prostitution : la sexualité est avant tout un acte social, non un besoin physique. Elle est principalement culturelle, il est donc possible d’agir dessus. Plus les clients seront rares, plus il sera possible d’assécher ces pratiques.

    Lutter contre la stigmatisation de ceux et celles qui proviennent de ce milieu. Parfois, y compris dans le milieu de la pornographie, il est extrêmement difficile de faire une deuxième carrière. Des stigmates persistent. Nous considérons qu’il faut les dénoncer : avoir été prostitué ou prostituée n’est pas infamant et ne remet aucune en quoique ce soit en cause la probité et les qualités des personnes qui l’ont pratiquée. Cela implique également que les viols commis envers les prostitués et prostituées, sur les acteurs et actrices pornographiques soient reconnus pour ce qu’ils sont : des crimes à part entière, sans la moindre circonstance atténuante.

    Surtout il existe un travail profond à réaliser pour extirper la base des rapports marchands entre individus : c’est un travail de longue haleine contre le capitalisme et l’impérialisme, d’une part. Il s’agit de saper la base économique de la prostitution pour l’anéantir. Même après une révolution, la lutte ne se termine par contre l’extorsion de « faveurs ». Les expériences socialistes ont montré que des réseaux quasi-féodaux peuvent se reconstituer, même informellement, en continuant à pratiquer les mêmes oppressions. Il s’agit d’une vigilance de chaque instant.

  • Article du Rote Fahne-News : les nazis de retour en Allemagne.

    Article du Rote Fahne-News : les nazis de retour en Allemagne.

    Deal électoral entre Partis bourgeois traditionnels et le Alternative für Deutschland/AfD fascisant: La crise politique à Berlin et à Erfurt s’aggrave   .

    Le 06/02 en Thuringe, a été élu le nouveau Premier ministre du Parlement du Lande nouvellement composé après les élections. Ce qui s’est passé ce jour-là a déclenché une crise politique au niveau fédéral en Allemagne.
    Bodo Ramelow, du Parti de Gauche, n’ayant pas obtenu la majorité absolue lors des deux premiers tours de scrutin, le FDP (Parti des démocrates libre) a présenté Thomas Kemmerich comme candidat. Au troisième tour de scrutin, pour lequel une majorité simple était suffisante, il a obtenu exactement une voix de plus que Ramelow avec 45 voix.
    Son élection commune avec les voix de la CDU, du FDP et de l’AfD ultra-réactionnaire et fasciste était tout sauf « spontané ». Même la candidature de Kemmerich n’a de sens que sur la base d’un accord correspondant – ouvert ou secret. Cela est également démontré par le fait que le candidat du AfD, le politicien « indépendant » et maire Christoph Kindervater, n’a reçu aucun vote lors du troisième tour de scrutin.


    Le scandale amène à une crise ouvere à Berlin

    Lundi 10 février, la présidente du parti CDU (Union chrétienne-démocrate ; au gouvernement avec les social-démocrates du SPD) Kramp-Karrenbauer a annoncé sa démission. La crise des partis de la CDU a éclaté ouvertement cinq jours après le déclenchement de la crise politique en Thuringe.
     Alors que la CDU s’est effondrée d’environ la moitié en Thuringe, les contradictions au sein du parti explosent. Kramp-Karrenbauer n’a pas pu maîtriser ce développement.
    Contrairement à la recommandation de Kramp-Karrenbauer, les membres du parlement de Thuringe de la CDU ont voté avec l’AfD ultra-réactionnaire et fasciste pour le candidat du FDP Thomas Kemmerich. Ils n’ont pas non plus suivi leur proposition de nouvelles élections. La crainte d’un nouvel effondrement du vote est trop grande.


    Merkel essaie de sauver ce qui peut être sauvé.

    Selon la propagande anticommuniste «droite égale gauche», Kramp-Karrenbauer s’est distancié de toute coopération avec l’AfD et avec le Parti de Gauche. « La tolérance zéro contre l’AfD », d’autre part, est exigé dans les manifestations un peu partout en Allemagne avec le MLPD au milieu.
    La chancelière Angela Merkel a tenté de sauver ce qui peut être sauvé et a forcé la démission du commissaire du gouvernement fédéral pour l’Est, Christian Hirte, et sa révocation en tant que secrétaire d’État aux Affaires économiques. Il avait envoyé à Kemmerich un tweet de félicitations à son choix.
    Dans la CDU, le différend de direction s’intensifie entre la méthode gouvernementale de Merkel du et la transition vers un cours encore plus réactionnaire.


    L’offensive contre l’anticommunisme fait son effet.

    De plus en plus de politiciens bourgeois jusqu’au CDU, qualifie l’AfD expressément de «fascistoïde» et son président du Land de Thuringe Björn Höcke de «fasciste». Ce sont le MLPD et l’Alliance Internationaliste, candidats aux dernières élections,  qui se sont battus en pleine campagne électorale dans le land devant le tribunal administratif pour que Höcke puisse être qualifié de « fasciste » – avec du succès ! Que la thèse ineffable « gauche égale droite » perde son efficacité en même temps qu’il est certainement aussi le résultat de l’offensive du MLPD contre l’anticommunisme ainsi que des divers débats et progrès de la connaissance dans le changement progressif de l’opinion.
    Pas étonnant que la satisfaction initiale de l’AfD pour son résultat électoral se soit évaporée après son accord électoral en Thuringe. Alice Weidel / AfD était furieuse à la télévision au sujet de « ineffable » dire la vérité sur Höcke. L’indignation et les protestations de dizaines de milliers de personnes après la dernière débâcle électorale au parlement du Land de Thuringe ne l’arrangent non plus.
    La confusion dans la CDU est parfaite: il sera intéressant de voir comment elle tente de maîtriser à nouveau la crise ouverte du parti.
    Dans la grande coalition au pouvoir, les contradictions entre la CDU et le SPD s’approfondissent, dont le coprésident Norbert Walter Borjans décrit la situation de la CDU comme « inquiétante » afin de louer le SPD comme un « garant » de la stabilité gouvernementale. Si quelque chose est garantie, tôt ou tard la prochaine crise ouverte éclatera au SPD.

    Du temps pour de nouvelles élections!


    L’ancien leader du SPD, Sigmar Gabriel, soupçonne déjà: « Il ne faudra pas longtemps avant de nouvelles élections. » Le MLPD et l’Alliance internationaliste réclament depuis longtemps de nouvelles élections. Non pas, bien sûr, pour sortir les partis bourgeois de leur crise, mais pour ancrer davantage l’alternative révolutionnaire et socialiste et pour gagner de nombreuses forces.
    *article paru sur rote fahne-news, quotidien internet du MLPD

  • Être ou ne pas être Mila ?

    Être ou ne pas être Mila ?

    L’affaire Mila secoue, ces derniers temps, la France. Mila, lycéenne de 16 ans, scolarisée à Villefontaine, avait tweeté une vidéo, à la suite d’une altercation avec un autre lycéen, notamment à propos de l’homophobie. Dans cette vidéo, elle s’exprimait notamment en disant : « Le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde. » Ainsi que « votre Dieu je lui mets un doigt dans le trou du cul. »

    À la suite de ces propos, des milliers de messages lui ont été adressés, allant de simples critiques jusqu’à certaines menaces de viol ou de mort. La vidéo est devenue virale, tandis que la situation de la jeune lycéenne est devenue catastrophique. Dix jours après les faits, elle ne peut toujours pas revenir dans son lycée, de peur de représailles.

    Cette situation a été immédiatement médiatisée, avec des #jesuismila faisant face à des #jenesuispasmila. De part et d’autres, des organisations politiques se sont lancées dans la bataille, avec parfois plus ou moins de sincérité dans leur positionnement, et avec plus ou moins de discernement dans leur analyse.

    Nous-mêmes, nous pensons que ce cas est emblématique des contradictions dans la société actuelle et de leurs imbrications complexes, voire parfois explosives. Si le déferlement de haine et le harcèlement que subit cette jeune femme est à condamner, il doit cependant être compris dans son contexte particulier. Le comprendre ne signifie pas que nous considérions qu’il soit justifiable, ni que nous ne le justifions. Depuis que Manuel Valls avait déclaré que « expliquer c’est justifier », nous précisons systématiquement cela.

    Derrière ce déferlement, il y a donc deux trajectoires : l’une, celle de Mila, l’autre, celle de la population qui s’est sentie agressée par sa déclaration. Derrière ces trajectoires, il y a des contextes : des catalyseurs qui ont rendu les réactions explosives.

    Mila s’est lancée dans une lutte juste sur le fond : dénoncer des discriminations, mais fausse sur la forme : s’en prendre à des individus eux-mêmes échaudés par une campagne extrêmement brutale. Comme bien souvent ces campagnes, sincères mais qui tombent mal, finissent par produire des retours de flammes explosifs. Si nous restons sur la base du principe, la logique veut qu’on soutienne le droit à la critique tel qu’il a été exercé par Mila. Effectivement, la religion est le plus souvent un vecteur de conceptions réactionnaires, anti-féministes et homophobes. Elle est plus que rarement du côté du progrès social.

    Mais si on se contente de questions de principe et qu’on replace pas les dires dans un contexte, on perd toute appréciation juste des choses.

    Or, le contexte, quel est-il ?

    Il existe des discriminations anti-LGBTI. Elles sont massives.

    Il existe également une campagne de fond menée pas un grand nombre d’acteurs dans le but d’attiser la haine anti-musulmans. Elle sert de paravent légal, par la critique de l’Islam, à une campagne fondamentalement raciste, anti-arabe.

    Les discriminations anti-LGBTI ne sont pas, dans leur très large majorité, de la responsabilité des musulmans et musulmanes, et lorsqu’elles le sont, ce n’est pas sur une base religieuse, mais sur une base plutôt patriarcale. En somme, il s’agit d’une hostilité qui pourrait tout aussi bien être « laïque ».

    Il est un effet boule de neige typique des réseaux sociaux et particulièrement de Twitter. De ce point de vue, en revanche, rien de nouveau : il s’agit d’une méthode régulièrement employée. Elle a frappé de nombreuses personnes, notamment des militantes féministes, sans que quiconque s’en émeuve. Cependant, dans ce cadre précis, l’Islam est dans l’équation. C’est cette raison, et cette raison uniquement, qui fait que l’affaire Mila est devenue une affaire publique.

    Avant que la question ne soit posée, nous défendons bien sûr le droit à la critique des religions, la question ne se pose pas. Nous défendons également le droit de caricature. Seulement, toutes ne sont pas égales en termes de contenu. Une critique ou une caricature n’est pas neutre. Elle porte un message. Beaucoup, au nom de ce droit, font du racisme soft. De plus tous les publics ne sont pas égaux face à la caricature, à la critique, ou à l’injure. Car ce ne sont pas des concepts qui sont visés. Ce n’est pas le dogme ou le blasphème du dogme qui est le cœur de l’affaire : ce sont des individus.

    Sous le capitalisme, tous ne sont pas égaux. Dire que « taper sur tout le monde » est une mesure égalitaire revient à ne pas comprendre le fait que les situations des uns et des autres ne sont pas similaires. Nous ne sommes pas égaux.

    Lorsque la religion catholique s’estime attaquée, lorsque la bourgeoisie considère qu’elle est ciblée par des attaques, ces groupes sociaux possèdent suffisamment de relais pour se défendre et riposter. Médias, audience, réseaux… De plus, la plus injurieuse une de journal, la plus scandaleuse pièce de théâtre dirigée contre les grandes fortunes ou envers une religion toujours dominante ne fait qu’écorner les puissants et les puissantes. Elle n’a pas d’impact sur leur vie de tous les jours. Au contraire, les campagnes anti-arabes et anti-musulmanes contribuent chaque jour davantage à compliquer la vie de ceux qui sont ciblés par celles-ci. Elles entretiennent des discriminations puissantes, agressives, anxiogènes. Elles contribuent à accroître l’isolement, la méfiance, facilitent les inégalités à l’embauche, au salaire, face à la répression policière, face à la justice.

    Il existe un distinguo à faire entre le sens d’une phrase pour celui qui la prononce et pour celui qui l’entend. Dans le cadre de cette vidéo, il est probable que Mila, d’une manière maladroite, ait ciblé des aspects réactionnaires du comportement de ses camarades d’établissement scolaire, qu’elle a attribué à l’Islam et à sa pratique. Ceux qui l’ont entendue l’ont très vraisemblablement prise pour une tirade raciste. Comment les en blâmer quand, depuis des décennies, c’est ainsi qu’on les définit, en particulier pour s’en prendre à eux sans risque de transgresser la loi.

    Ceux qui ont répondu à Mila l’ont donc fait sur la base d’un sentiment identitaire blessé qui transcende la question de l’adhésion à la foi musulmane. Il est d’ailleurs peu crédible que ce soient de fervents pratiquants et de ferventes pratiquantes qui l’aient harcelée.

    Cela amène à un effet de la campagne raciste camouflée. En ciblant la pratique musulmane pour continuer les attaques racistes de manière légale, les réactionnaires ont créé une équivalence entre l’origine et la pratique religieuse. En gros, une équation de langage codée, qu’on pourrait résumer par « les musulmans sont les noirs et les Arabes d’hier » a été mise en œuvre.

    Et cette équation est désormais intériorisée par une partie de la population issue de l’immigration. Attaquer l’Islam est devenu une manière de faire du « racisme légal ». Donc défendre l’Islam devient un réflexe. Les arguments et les termes employés contre Mila n’étaient d’ailleurs pas du champ lexical de la foi. Ils étaient d’un champ lexical typiquement représentatif de l’homophobie classique et du patriarcat réactionnaire bien commun.

    Cette attitude arrange d’ailleurs parfaitement les fascistes, dans le sens où elle facilite le processus d’exclusion et de stigmatisation. Elle arrange aussi parfaitement les réactionnaires et les obscurantistes islamiste, dans le sens où elle permet de s’appuyer sur cette discrimination croissante comme illustration du caractère incompatible entre l’occident et la foi. Les deux se renforcent mutuellement.

    Dans les affaires comme celle-ci, bien souvent, les organisations politiques sont assez médiocres dans leurs prises de position. Réussir à se positionner d’une manière qui ne soit pas caricaturale ou dogmatique est délicat, car la réalité est toujours plus complexe que les schémas de domination bidimensionnels. En étant paralysée par ses contradictions, elle a laissé le terrain à l’extrême droite. Elle, n’a aucun remords à se positionner de manière complètement contradictoire d’un jour sur l’autre. Elle ne cherche qu’à faire monter les tensions et à attiser les braises. Qu’importe que ceux qui défendent Mila soit les premiers à vouloir « casser du pédé », les autres jours de la semaine.

    Qui, finalement, s’est emparé de cette affaire ? Les premiers bourreaux des LGBTI et des féministes : les réactionnaires les plus influents dans la société ainsi que les fascistes. À aucun moment ces hypocrites ne se soucient de la lutte, ce qui les intéresse c’est de l’instrumentaliser pour attiser la guerre des races dont ils rêvent.

    Les perdants dans l’affaire sont autant les LGBTI que ceux qui veulent pratiquer leur religion dans la tranquillité et qui veulent, en tout premier lieu, qu’on les laisse en paix.

    Nous-mêmes pensons qu’il y a matière à lutter contre les effets réactionnaires de la religion. Mais nous ne considérons pas que c’est à l’État bourgeois de prendre en charge cette question, ni à des individus hors sol, donneurs de leçon, qui envoient des SCUDs contre ceux qui ont des pensées et des pratiques réactionnaires.

    Nous avons foi dans la capacité des masses à se libérer elles-mêmes de leurs entraves. Nous pensons qu’il faut appuyer les parties les plus progressistes des groupes sociaux-culturels dans lesquels nous ne sommes pas présents. Qu’il faut aider à combattre les discriminations du quotidien, le patriarcat et l’obscurantisme sur la base du débat franc et ouvert et de la conviction.

    Nous ne pensons pas que la répression, contre le voile, contre les musulmans, que la stigmatisation et la campagne pogromiste aient le moindre impact positif. Ce sont au contraire des aspects qui rendent la vie toujours plus dure pour ceux -et surtout celles ! – qui sont prisonniers et prisonnières de l’aliénation réactionnaire.

    Nous avons foi dans les mouvements féministes ou LGBTI des quartiers populaires – et ils existent ! – pour permettre que cette question puisse se régler.

    Pour résumer :

    1. Un climat pogromiste anti-musulmans et anti-arabe explique la réaction extrêmement brutale de la part de ceux qui se sont sentis attaqués par la vidéo de Mila.
    2. Sans ce climat, dans un cadre apaisé, cette vidéo n’aurait suscité aucune réaction particulière.
    3. Ceux qui se sont rués au secours de la lycéenne ne sont pas forcément ses alliés : un grand nombre d’entre eux sont des homophobes enragés et des réactionnaires virulents.
    4. Parmi les réactionnaires, ceux qui font peser la plus grande menace sur les LGBTI ne sont pas ceux qui sont dans les quartiers, mais ce sont bien ceux qui ont le pouvoir ou qui sont les plus influents : les congrégations catholiques réactionnaires, les fascistes et autres ennemis de la tolérance. Ex : les villages LGBTfree en Pologne.
    5. La lutte antiraciste et la lutte LGBTI ne sont pas contradictoires : au contraire, elles se renforcent mutuellement. Plus les discriminations sont combattues, plus l’unité des classes populaires est rendue solide, et donc capable de remporter des victoires.

    Nous « sommes Mila » dans la mesure où nous défendons la liberté de pouvoir critiquer les religions et de pouvoir s’exprimer, dans le sens où le harcèlement est a condamner, dans le sens où les propos tenus contre elle relèvent de la réaction la plus virulent.

    Mais nous « ne sommes pas Mila » dans le sens où les discriminations que subissent les LGBTI ne trouvent pas leur source première dans le contenu du Coran. Ni dans le sens où une grande partie des animateurs de son soutien sont des réactionnaires patentés.

    Par ailleurs, les seules no-go zones pour les LGBTI, en Europe, ne sont pas dans les quartiers populaires. Elles sont dans la très catholique Pologne. Mais là, comme l’Islam n’est pas dans l’équation, il n’y a rien à dire !

  • Épidémie de coronavirus : marqueur de la mondialisation des échanges, marqueur du racisme.

    Épidémie de coronavirus : marqueur de la mondialisation des échanges, marqueur du racisme.

    L’épidémie de coronavirus fait parler d’elle. Apparue en Chine à la toute fin de 2019, elle s’est maintenant répandue sur une partie de la planète. D’heure en heure, les étendues de la contamination sont mieux connues, tandis que le bilan s’alourdit. À l’heure où nous écrivons ces lignes 7 783 personnes sont infectées, 170 sont mortes et 133 sont guéries1. Autour de cette épidémie, un grand nombre de fantasmes orbitent, accompagnés par un grand nombre d’idées fausses sous-jacentes.

    La raison principale de la diffusion massive de ce virus est la mondialisation des échanges et l’intensification de ceux-ci. En abolissant les distances, elle fait de toute épidémie une pandémie possible. La mondialisation virale et bactérienne est une réalité qui ne peut être niée.

    Deuxième raison fondamentale : la question de la nature. La surexploitation des ressources naturelles et l’expansion incontrôlée des habitats humains créé davantage de zones de contact avec des réservoirs naturels de virus. Ainsi, le cas des épidémies de coronavirus a été le fait, successivement, du contact avec des dromadaires et des chauves-souris contaminées (pour l’épidémie arabe), de la civette (pour le SRAS).

    Aujourd’hui, le réservoir naturel est inconnu, mais il est plus que probable qu’il sera lié à la consommation de viande sauvage. Les mêmes schémas se sont retrouvés dans le développement des épidémies de VIH (par la consommation de viande de brousse) et de syphilis (pour des raisons mal définies encore). Le lieu d’apparition est important, car le marché de viandes sur pied est régulièrement un lieu de mise en contact de souches virales et bactériennes d’origines différentes. Or, ces mélanges peuvent devenir explosifs : le cas de la « grippe espagnole », qui a tué 30/50 millions de personnes, est ainsi le contact entre la grippe porcine et la grippe du poulet.

    La grande distinction est la rapidité de la diffusion, notamment, car la maladie se répand par les voies aériennes. Si elle est extrêmement médiatisée, la maladie est à relativiser : le taux de mortalité, de 3 % pour le moment, est très éloigné de celui du SRAS, avec 10/25 %. Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle peste noire dans l’état actuel des choses. Ce qui inquiète est donc plus la perspective d’une épidémie mortelle que celle-ci. De plus, quoiqu’on puisse penser du gouvernement chinois, il a mis en œuvre des moyens immenses, qui servent d’ailleurs de démonstration de force, pour tenter d’enrayer la propagation de la maladie. Il en va de sa crédibilité en tant direction d’une puissance montante.

    Malgré cela, l’épidémie continue de nourrir des phénomènes très particuliers, y compris en France.

    Autre épidémie, parallèle à celle du virus, celle des théories conspirationnistes. En faire l’inventaire serait fastidieux, mais elles se résument à trois grandes catégories :

    1. Le virus n’existe pas, il sert de diversion pour que l’actualité sociale soit éclipsée.
    2. Le virus a été créé en laboratoire pour effrayer.
    3. Le virus existe, il est redoutable et il a été créé pour éliminer une partie de la population (souvent en mentionnant Bill Gates comme l’inventeur du procédé.)

    Le plus souvent, ces théories reposent sur des bases extrêmement faibles. Elles se limitent à des « comme par hasard ! », ou à des confusions grossières, notamment sur le fait que d’autres coronavirus existent, et que d’autres épidémies ont eu lieu. Nous rappelons à ces apprentis analystes que :

    1. L’utilisation de l’armement biologique / chimique sur une grande ampleur est un sport extrêmement dangereux. A tel point que même les conflits comme la Seconde Guerre mondiale n’ont vu qu’une utilisation anecdotique de celui-ci. Il se retourne régulièrement contre son utilisateur.
    2. L’intérêt pour les capitalistes d’éliminer une partie de la population n’est absolument pas évident. Il est d’ailleurs inexpliqué par les conspirationnistes.
    3. L’utilisation des événements pour détourner l’attention de certains problèmes est un classique. Mais il n’implique pas la création d’une diversion. La bourgeoisie est suffisamment intelligente pour saisir les opportunités et la balle au bond. C’est le même raisonnement chez les conspirationnistes, qui saisissent n’importe quel événement pour instiller leur poison.

    Cette épidémie n’a rien de particulièrement étonnant. Elle est même logique compte tenu des évolutions économiques et des échanges internationaux.

    Deuxième phénomène qui est apparu à la suite de cette épidémie : une expression xénophobe et raciste. Nous séparons les deux aspects, car ils recouvrent des réalités différentes.

    D’une part, une peur atavique, viscérale, devant toutes personne « asiatique », par crainte qu’elle soit porteuse du virus. Elle n’est pas théorisée et n’est pas accompagnée de jugements de valeur sur la personne. Cette peur est infondée, mais elle existe parfois de manière indépendante de la volonté de ceux qui la vivent.

    De l’autre, une théorisation, qui vise à cibler les « Asiatiques » (Le terme de sinophobie revient parfois, mais le plus souvent, l’incapacité de discerner les origines de la part de ceux qui la portent fait qu’il s’agirait plus d’une « asiatophobie ».), en justifiant avec des arguments essentialistes la peur, tout en les maquillant de science. Ainsi, il a fleuri des expressions telles que le « péril jaune », un peu partout dans les unes des journaux. Dans les commentaires sur la situation, à plusieurs reprises, ce sont les Chinois et les Chinoises qui ont été ciblés comme les responsables du développement de l’épidémie. Ce racisme latent s’était déjà exprimé à plusieurs reprises, notamment dans l’affaire du meurtre de Shaoyo Liu, en mars 2017.

    À ce moment-là, nous nous exprimions ainsi :

    Cette mort est révélatrice de nombreux aspects de la situation au sein de notre Etat, tout comme dans les relations internationales.

    « Premièrement, le traitement médiatique de l’affaire fut empreint d’un racisme terrifiant, inconcevable. Shaoyo Liu s’est retrouvé réduit à la formule “un chinois.” Bien souvent, les termes en restaient là. Il n’était ni M. Shaoyo Liu, 56 ans, ni un ressortissant chinois, ni quoique ce soit d’autre qu’un “chinois” 1/1 200 000 000ème d’un bloc interchangeable, anonyme, de titulaires d’une citoyenneté.

    Ce traitement méprisant fait écho aux manifestations d’un racisme latent dans la société française. Si celui-ci ne s’exprime pas ouvertement avec la même virulence que celui qui touche les communautés issues du monde Arabe, du Moyen-Orient ou d’Afrique Subsaharienne, il n’en existe pas moins.

    Une de ces racines se trouve dans le système colonial, qui a pillé la Chine, la Corée, les composantes de l’ex-Indochine, la Thaïlande, les Philippines…etc. Ce colonialisme a marqué au fer rouge de stéréotypes infamants les habitants de ces régions. Le mépris des peuples colonisés joue toujours, quand bien même les Français ont subi de terribles revers dans ces régions.

    L’exploitation et le tourisme sexuel ont forgé un autre aspect, un aspect de fantasme pervers et exotique envers les femmes, les hommes, les transgenres de ces pays. Cela se ressent dans les rapports sociaux pénibles et les projections de fantasmes que les personnes typées asiatiques peuvent endurer.

    [Quant au maoïsme, il est jugé parfois ainsi.] Nombre de nos détracteurs jouent sur ce regard méprisant pour le qualifier de “secte politique”, de “communisme de rizière.” C’est une belle manière de montrer son ignorance politique. Lorsque nous disons “léninisme”, nous voyons un regard qui n’est absolument pas le même que lorsque nous disons “maoïsme.” De même nous ne doutons pas qu’une certaine négation des apports de Mao ou de Ho Chi Minh provient également d’un dénigrement des idées issues d’ailleurs que de l’Europe. »

    Ce racisme, toujours présent, est le plus souvent considéré comme une lutte de deuxième ou de troisième ordre. Il est considéré comme acceptable, convenable. Pourtant la colère a éclaté à la suite du spectacle de Gad Elmaleh et de Kev Adams en avril 2018. Dans un sketch, ceux-ci se grimaient en chinois, dans un yellowface qui devrait être remisé à un autre temps. Elle a débouché sur une prise de conscience naissante. Aujourd’hui, c’est le #jenesuispasunvirus qui s’exprime. Nous espérons que ces mouvements pourront permettre de procéder à une meilleure prise de conscience de ce racisme souvent oublié.

    Nous avons bon espoir que celle épidémie, virale et raciste, puisse s’éteindre rapidement. Et que, pour poursuivre la métaphore, l’humanité en ressorte avec un système immunitaire renforcé. À la fois contre la xénophobie et le racisme, à la fois contre le conspirationnisme, mais également contre les pandémies émergentes.

    Or tant que le profit et ses logiques dominent, il n’est pas question de lutte sérieuse contre les maladies et pour la mise en place d’une réelle hygiène de vie. Une question se pose, terrible : celle de leur dégradation. En 2012, Marianne notait que 1/3 des Américains renonçaient à se soigner faute de moyens financiers. En France, en dépit d’une couverture santé jugée supérieure, le resultat est globalement le même. Le quotidien du médecin indiquait que « Un petit tiers des Français (30 %) a déjà renoncé à se faire soigner au cours des 12 derniers mois, en particulier les ouvriers (41 %) et les jeunes de moins de 35 ans (36 %). » Cette situation va tendre à s’aggraver avec les attaques sur la Sécurité Sociale. Le remplacement d’une caisse de cotisation par des mutuelles santé, ainsi que la destruction de l’hôpital public sont une menace lourde et croissante.

    Cette destruction, pour instaurer des logiques de rentabilité maximale, couplée au vieillissement de la population et à dégradation des conditions de vie et de travail, laissent un espace conséquent pour une catastrophe.

    De plus, la concentration toujours plus importante d’animaux d’élevage dans des lieux confinés chaque fois plus massifs, la monoculture, la destruction des barrières entre biotopes, créé un risque de pandémie toujours plus grand. La question n’est pas de savoir si elle aura lieu, mais bien quand.

    Il n’existe, hélas, pas de solution miracle ou de moyen-terme : si nous voulons mettre fin à ces menaces, cela demande plusieurs choses :

    • La fin de l’exploitation irraisonnée de la nature et la prudence quant à la mise au contact entre l’homme et des vecteurs possibles de maladie, en particulier dans le cadre de l’alimentation.
    • La fin des politiques de rentabilité dans le développement des traitements et dans les soins et la reconstruction d’une couverture hospitalière totale.
    • L’accès libre et gratuits au système de santé permettant d’anticiper les situations a risque épidémiologiquement.

    Comme tant de questions fondamentales, ces questions de santé ne peuvent être réglées que et uniquement par le fait que les masses populaires exercent la réalité du pouvoir. En économie, en politique, en santé, seule la révolution et la démocratie populaire peuvent faire sortir l’humanité de sa vulnérabilité.

    1 Il est possible de suivent en direct l’évolution de la situation ci : https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6