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  • Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique. Partie I : Les luttes interimpérialistes (USA-Russie-UE)

    L’actualité internationale a récemment été marquée d’évènements importants sur lesquels nous devons revenir pour comprendre l’intensification et la transformation des contradictions interimpérialistes.

    La nouvelle diplomatie des USA

    USA-Ukraine

    En février 2025, soit 3 ans après le début de la guerre russo-ukrainienne, le soutien militaire, financier et humanitaire occidental à l’Ukraine depuis février 2022 s’élève à un total de 267 milliards d’euros.1

    Après sa réinvestiture, le 20 janvier 2025, l’administration Trump a entrepris de reconsidérer les termes du soutien américain à l’Ukraine, qui s’élève à un total d’environ 114 milliards d’euros depuis février 2022 (46 % du soutien occidental total).2 Les USA ont engagé une négociation bilatérale avec l’Ukraine sur la question, et au centre de celle-ci, sur l’exploitation des très abondantes et stratégiques ressources du sous-sol ukrainien.

    Selon le Forum économique mondial, l’Ukraine serait riche de 117 des 120 matériaux les plus « critiques » pour la production (fer, plomb, zinc, nickel, argent, titane, cobalt, lithium, césium, tantale, niobium, manganèse, mercure, gallium, graphite, béryllium, zirconium, apatite, fluorite, uranium, etc.), dont des terres rares (europium, cérium, etc.), ainsi que d’importantes réserves en énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz).3 La valeur du sous-sol ukrainien s’élèverait, selon les estimations, entre 14 8004 et 26 0005 milliards de dollars. Au-delà de sa valeur brute, le sous-sol ukrainien possède aussi et surtout une valeur stratégique, car il constitue l’une des plus importantes réserves mondiales et européennes desdites ressources : la 6réserve mondiale de charbon (4 % des réserves mondiales, 60 % des réserves postsoviétiques6), la 12réserve mondiale d’uranium (1re réserve européenne7, 2 % des réserves mondiales, 8producteur mondial8)9, la 5e réserve mondiale de fer (7producteur mondial), de graphite (1re réserve européenne10, entre 6 % 11 et 20 %12 des réserves mondiales, 7producteur mondial) et de manganèse (17 % des réserves mondiales, 8producteur mondial)13, l’une des 10 premières réserves mondiales de titane14 (1re réserve européenne15, 20 % des réserves mondiales16, 6producteur mondial), 3 % des réserves mondiales de lithium (1/3 des réserves européennes, principalement inexploitées)17, 5 % des réserves mondiales de terres rares (principalement inexploitées)18.19

    Le 3 février, dans le Bureau ovale, Trump a déclaré :

    « Nous cherchons à trouver un accord avec l’Ukraine selon lequel [les Ukrainiens] apporteraient en garantie leurs terres rares et d’autres choses en échange de ce que nous leur donnons. […] Nous voulons une garantie. Nous leur donnons de l’argent à tour de bras. »20

    Ce à quoi, Zelensky a répondu le lendemain :

    « Nous sommes ouverts au fait que les minerais puissent être développés avec nos partenaires qui nous aident à protéger notre territoire et à repousser l’ennemi avec leurs armes, leur présence et leurs paquets de sanctions. C’est tout à fait juste. »21

    La proposition de Trump ne venait pas de nulle part. Elle répondait directement à celle que l’Ukraine a avancée dans son « plan de victoire », soumis à ses alliés (dont les USA) en octobre 2024. Celui-ci prévoyait déjà d’offrir des contrats d’exploitation du sous-sol ukrainien très avantageux en échange de la poursuite et de l’augmentation du soutien à l’effort de guerre ukrainien contre la Russie (une « protection commune » et une « exploitation commune des ressources stratégiques » de l’Ukraine »22). La diplomatie « transactionnelle » attribuée à Trump, qui a suscité de nombreuses indignations dans l’opinion publique européenne, était en fait initialement celle de Zelensky23, qui l’avait informé de son offre dès septembre 202424.

    Le 5 février, Trump a proposé à Zelensky ce deal de principe, auquel il a répondu favorablement.25

    L’exploitation du sous-sol ukrainien par les USA serait d’une double importance. Premièrement, elle diversifierait les sources d’approvisionnement en ressources stratégiques des USA. Par exemple, aujourd’hui, la Chine est le 1er pays producteur de charbon (4,8 milliards de tonnes26, 10 fois plus que les USA, le 4producteur mondial) avec 51 % de la production mondiale27, le 1er pays producteur de titane avec 30 % de la production mondiale (dont les USA importent 95 % de leur consommation)28, le 1er pays producteur de graphite (1 270 000 tonnes extraites en 2024)29 avec 80 % de la production mondiale30, et le 1er pays producteur de terres rares (270 000 tonnes extraites en 2024, contre 45 000 pour les USA, le 2producteur mondial)31 avec 70 % de la production mondiale32. Deuxièmement, elle donnerait des garanties à l’Ukraine, car les investissements américains sur le sol ukrainien seraient un intérêt direct à défendre celui-ci. Actuellement, se trouvent en zone d’occupation russe : la quasi-totalité des réserves de charbon et de pétrole33, 72 % des réserves de gaz34, 40 % des réserves de métaux35, dont 70 % des réserves de terres rares36 et deux des plus importants gisements ukrainiens de lithium (Chevtchenko et Kruta Balka)37.

    Essentiellement, avec le « plan de la victoire », l’Ukraine propose à ses alliés de leur céder en partie ses sous-sols, en échange desquels elle leur demande de financer la reconquête desdits sous-sols. Les alliés de l’Ukraine ont ainsi l’opportunité de transformer leur soutien en investissement pour de futurs surprofits en Ukraine.

    La perspective offerte aux USA était pourtant incertaine : la majorité des infrastructures coûteuses pour extraire, raffiner et exporter les ressources du sous-sol ukrainien (particulièrement les terres rares et le lithium) n’existent aujourd’hui pas (seuls 15 % des gisements étaient actifs avant l’invasion en 202238), mais surtout, rien n’interdit aux USA d’investir dans le marché russe après la guerre (comme il investit déjà dans le marché chinois), ou de préférer investir dans d’autres marchés moins risqués (comme la République dominicaine39, dans les Caraïbes). Ceci dit, au-delà de la rentabilité immédiate, que ces sous-sols riches soient en Ukraine ou en Russie reste d’une importance stratégique en soi : l’Ukraine est un pays dominé disputé entre les impérialismes hégémoniques (USA, Japon, France, Royaume-Uni, Allemagne, etc.) et la Russie, qui est un impérialisme challengeur (comme la Chine) en lutte contre ces derniers. Priver la Russie de ces sous-sols, ce serait les sécuriser directement ou indirectement pour les USA (qu’ils soient exploités ou non).

    Le 15 février, en marge de la Conférence sur la sécurité de Munich, Zelensky a reculé devant les clauses fixées par les USA — le droit d’accès à 50 % des minerais de terres rares ukrainiens, pour une valeur estimée de 500 milliards de dollars40 — déclarant que l’accord « ne protégeait pas » l’Ukraine, qu’il manquait de « garanties de sécurité » contre des invasions futures, et qu’il n’était ni « prêt » ni « sérieux ». Le 19 février, il a renchéri :

    « Je défends l’Ukraine, je ne peux pas vendre notre pays. C’est tout. »41

    Le 26 février, après 3 semaines de négociations tendues, les 2 partis ont atteint un accord sur l’exploitation des sous-sols ukrainiens et le soutien financier et militaire à l’Ukraine.42 La signature de celui-ci, prévue le 28 février, a été annulée après la très médiatisée altercation dans le Bureau ovale43, lors de laquelle Zelensky a été humilié par Trump et son vice-président, Vance, exigeant de lui qu’il se montre plus « reconnaissant » et l’accusant de « jouer avec la 3Guerre mondiale ».44

    Le 4 mars, les USA ont annoncé suspendre temporairement leur aide militaire à l’Ukraine (dont le partage du renseignement).45 Le jour même, Trump a déclaré avoir reçu « une lettre importante du président Zelensky » dans laquelle ce dernier dit être prêt « à travailler sous la direction énergique du président Trump pour obtenir une paix durable ».46 Finalement, le 11 mars, suite à une rencontre diplomatique entre les chefs de la diplomatie américaine et ukrainienne à Jeddah (Arabie Saoudite), la suspension de l’aide militaire à l’Ukraine a été levée.47

    Le 28 mars 2025, l’Ukraine a reçu des USA une version révisée de l’accord sur les minerais du sous-sol ukrainien, beaucoup plus radicale que la précédente. Celle-ci transférerait les droits sur toutes les ressources et les infrastructures ukrainiennes aux USA. À ce jour, elle n’a pas été signée.48

    USA-Russie

    En parallèle de ses négociations bilatérales avec l’Ukraine, l’administration Trump a entrepris de mettre un terme à la guerre russo-ukrainienne. Les USA ont donc unilatéralement engagé un rapprochement avec la Russie, en vue de négociations bilatérales avec celle-ci sur des accords de cessez-le-feu et de paix en Ukraine. Ce processus russo-américain a exclu à la fois le proxy ukrainien et les alliés européens.

    Depuis février 2022, la diplomatie russo-ukrainienne était donc gelée : l’Ukraine refusait de s’incliner devant l’agresseur russe, et la Russie de reculer devant ses objectifs de guerre. Cette situation figée servait les intérêts des impérialistes en lutte, c’est-à-dire de la Russie et de l’Occident. Les cobelligérants misaient tous leurs efforts sur leur chance de victoire militaire, et se bornaient donc à une diplomatie unilatérale.

    Jusqu’à récemment, la négociation n’était donc une évidence ni pour l’Ukraine ni pour la Russie. Les conditions avancées par les deux pays belligérants étaient parfaitement incompatibles : l’Ukraine exigeait d’adhérer à l’OTAN et la restitution de tous ses territoires (dont la Crimée annexée en 2014), la Russie excluait l’un et l’autre. Tous deux cherchaient à obtenir la victoire sur le terrain militaire. Cependant, le changement d’administration américaine a changé la donne. Le soutien américain à l’Ukraine, dont cette dernière dépend fortement (46 % du soutien total de février 2022 jusqu’à aujourd’hui49), n’est depuis peu plus une garantie, ce qui rend beaucoup plus incertain le pari ukrainien. Alors que l’une des dernières actions de l’administration Biden avait été l’envoi de près de 27 milliards d’euros à l’Ukraine (soit l’aide la plus importante depuis le début du conflit, tous pays confondus)50, la nouvelle administration Trump veut réviser les conditions politiques et économiques de son soutien à l’Ukraine. L’Ukraine a donc dû assouplir son discours51, et s’est dite prête à négocier avec la Russie si « des garanties de sécurité suffisantes » lui étaient offertes par ses alliés.52

    Dès sa réélection, en novembre 2024, Trump avait annoncé qu’il voulait qu’un accord de paix soit réalisé « au plus vite », faisant du conflit russo-ukrainien l’une des premières priorités de son nouveau mandat.53 Le 9 février 2025, Trump a ainsi déclaré s’être déjà entretenu directement plusieurs fois avec Poutine54, et le lendemain que :

    « [Les Ukrainiens] peuvent conclure un accord, ils peuvent ne pas le faire. Ils seront peut-être russes un jour, ou ne seront peut-être pas russes un jour. »55

    Le 12 février 2025, après une « conversation prolongée et très productive » avec Poutine, Trump a annoncé que « des négociations pour mettre fin à la guerre en Ukraine allaient commencer immédiatement ».56 Le même jour, le secrétaire américain à la Défense, Hegseth, a déclaré au siège de l’OTAN que le retour aux frontières de 2014 (la désannexion de la Crimée) et l’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine étaient « irréalistes », et que l’envoi de troupes américaines ou de l’OTAN en Ukraine était inenvisageable à l’avenir.57

    « Poursuivre cet objectif illusoire ne ferait que prolonger la guerre et causer davantage de souffrances. »58 « Pour être clair, dans le cadre de garanties de sécurité, il n’y aura pas de troupes américaines déployées en Ukraine. »59

    Cette déclaration a directement contredit les principales exigences de l’Ukraine, et directement avalisé celles de la Russie. Ce faisant, les USA ont créé les conditions pour l’ouverture des négociations avec la Russie.

    Une première rencontre bilatérale entre une délégation de la Russie et des USA a eu lieu à Riyad (Arabie Saoudite) le 18 mars 2025, ce qui constitue les premiers pourparlers entre les deux pays depuis février 2022. Ceux-ci avait pour but d’établir le cadre pour la négociation d’une fin durable au conflit entre la Russie et l’Occident en Ukraine et ailleurs en Europe de l’Est. Le ministre russe des Affaires étrangères, Lavrov, y a explicitement réaffirmé les exigences de la Russie — conditions de la poursuite de l’ouverture des négociations :

    « Nous avons expliqué aujourd’hui que le déploiement [en Ukraine] de troupes de forces armées des pays de l’OTAN, mais sous un autre drapeau, sous le drapeau de l’Union européenne ou sous des drapeaux nationaux ne change rien. C’est bien sûr inacceptable »60

    Le 25 mars 2025, suite aux doubles négociations bilatérales avec la Russie et l’Ukraine en Arabie Saoudite, les USA ont réussi à conclure la signature d’un cessez-le-feu dans la mer Noire, à l’importante condition que certaines sanctions économiques sur la Russie soient levées. Ce cessez-le-feu est très avantageux pour la Russie, à qui le transport dans la mer Noire est impossible depuis la victoire maritime de l’Ukraine au début de la guerre.61 Cependant, plusieurs pays de l’UE, dont la France, ont répondu qu’il était selon eux « beaucoup trop tôt » pour envisager la levée de sanctions sur la Russie.

    À ce jour, le cessez-le-feu dans la mer Noire n’est pas en vigueur et aucun cessez-le-feu terrestre n’a été conclu en Ukraine.

    Le 28 mars 2025, Poutine a évoqué la possibilité d’un régime de transition sous l’égide de l’ONU en Ukraine, préalable à la signature d’un accord de paix avec la Russie, qui jusque-là n’aurait pas été l’objet de négociations avec les USA :

    « On pourrait bien sûr discuter avec les États-Unis, même avec les pays européens, et bien évidemment avec nos partenaires et amis, sous l’égide de l’ONU, une possibilité de mettre en place en Ukraine une administration transitoire. Pour quoi faire ? Pour organiser une élection présidentielle démocratique qui se solderait par l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement compétent et qui aurait la confiance du peuple, puis commencer avec ces autorités des négociations sur un accord de paix et signer des documents légitimes. » 62

    Pendant ce temps, la Russie poursuit sa contre-contre-offensive dans la région de Koursk, occupée par l’Ukraine depuis août 2024. Le 13 mars 2025, la Russie a repris Soudja, la principale ville conquise par la contre-offensive ukrainienne.63 L’armée ukrainienne poursuit sa retraite hors du territoire russe.64 Selon Poutine (28 mars 2025) :

    « Sur toute la ligne de front, [les] forces [russes] ont l’initiative stratégique […]. Nous nous dirigeons progressivement, peut-être pas aussi rapidement que l’on aimerait, mais avec insistance et certitude, pour atteindre tous les objectifs annoncés. »65

    Cette dernière déclaration, très peu diplomatique, a été très remarquée par les USA, qui menacent désormais la Russie de nouvelles sanctions si elle ne se montre pas plus coopérative et entreprenante dans ses négociations bilatérales. Selon Trump (30 mars 2025) :

    « J’étais furieux. Si la Russie et moi ne parvenons pas à un accord pour mettre fin au bain de sang en Ukraine, et si je pense que c’est la faute de la Russie — ce qui n’est peut-être pas le cas —, j’imposerai des droits de douane secondaires sur le pétrole, sur tout le pétrole en provenance de Russie. Cela signifierait que si vous achetez du pétrole russe, vous ne pourrez plus faire d’affaires aux États-Unis. Il y aura un droit de douane de 25 % sur tout le pétrole, de 25 à 50 points sur tout le pétrole »66

    En mars 2025, soit 3 ans après le début de la guerre russo-ukrainienne, celle-ci aurait fait entre 700 00067 et 1 million68 de morts et blessés (56 % côté russe et 44 % coté ukrainien), 11 millions d’Ukrainiens et Ukrainiennes déplacés (soit environ 1/4 de la population ukrainienne), et 176 milliards de dollars de dégâts en infrastructures ukrainiennes essentielles (logement, transport, énergie, etc.)69. Ces chiffres font aujourd’hui de la guerre russo-ukrainienne le conflit le plus important du monde — dont l’intensité est croissante70 et serait comparable à celle de la 1re Guerre mondiale sur le front franco-allemand71.

    USA-UE

    La très attendue Conférence sur la sécurité de Munich, du 14 au 16 février 2025, a été un moment remarquable pour la nouvelle relation euro-américaine. La conférence a confirmé les tendances déjà à l’œuvre dans la nouvelle diplomatie américaine, dont les pays européens ont été obligés de prendre acte. Le vice-président américain, Vance, et les représentants européens y ont échangé des « visions du monde » très différentes (liberté d’expression, démocratie, immigration, etc.).72

    L’envoyé spécial des USA pour l’Ukraine et la Russie, Kellog, y a déclaré au sujet de l’éventuelle participation des pays de l’Union européenne aux négociations avec la Russie sur l’Ukraine :

    « Je suis une école de réalisme. Je pense que cela n’arrivera pas. »73

    Plus tôt, le 12 février, Hegseth avait déjà déclaré au siège de l’OTAN que les pays européens devaient assumer une part « écrasante » du soutien à l’Ukraine et augmenter significativement leurs dépenses militaires. Le pourcentage minimum du PIB dépensé dans la défense fixé par l’OTAN devrait passer de 2 à 3 %, mais le secrétaire général de l’OTAN, Rutte, défend « considérablement plus que 3 % »74 (Trump évoquait jusqu’à 5 %75). Les USA affirment ainsi leur volonté d’autonomisation stratégique de l’OTAN et de désengagement sur le continent européen.76

    « Les États-Unis restent engagés dans l’Alliance et en faveur du partenariat de défense avec l’Europe. Mais les États-Unis ne toléreront plus une relation déséquilibrée qui encourage la dépendance. »77

    Cependant, les pays européens (dont l’Ukraine) n’ont pas été que spectateurs de la Conférence :

    « Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a suggéré d’activer la clause de sauvegarde du pacte de stabilité et de croissance pour les investissements dans le domaine de la défense. Ce message a été repris par M. Scholz, qui a proposé d’exempter les dépenses de défense supérieures à 2 % du PIB des règles budgétaires de l’UE et a réitéré ses appels en faveur d’une réforme du frein à l’endettement allemand afin de financer des investissements rapides en matière de défense. M. Pistorius a évoqué une nouvelle feuille de route pour le partage des charges entre les alliés de l’OTAN, qui refléterait la nécessité pour l’Europe d’assumer la plus grande partie du fardeau de la défense et de la dissuasion en Europe. D’une manière générale, les dirigeants européens présents à la conférence ont tous convenu que l’Europe devait se ressaisir et être prête à renforcer de manière significative sa puissance militaire. »78

    Zelensky, qui un jour plus tôt avait rejeté un premier accord américain sur les minerais ukrainiens, a tenu un discours dans lequel il exhorte ses alliés européens et cible très explicitement la nouvelle diplomatie américaine :

    « Nous disposons d’informations claires selon lesquelles la Russie prévoit d’envoyer des troupes au Belarus au cours de l’été sous le prétexte d’exercices. Mais c’est exactement ainsi que l’invasion de l’Ukraine a été préparée il y a trois ans. » « Ces forces sont-elles prêtes à attaquer l’Ukraine ? Elles le sont peut-être pour vous, pour l’Europe. Vos armées sont-elles prêtes ? Dans quel délai vos alliés réagiront-ils, si tant est qu’ils le fassent ? » « Soyons clairs, nous ne pouvons pas exclure que l’Amérique refuse de coopérer avec l’Europe sur des questions qui la menacent. » « Le temps est révolu où l’Amérique soutenait l’Europe simplement parce qu’elle l’avait toujours fait. » « L’Amérique a-t-elle besoin de l’Europe comme marché ? Oui, mais en tant qu’alliée ? Je ne sais pas. Pour répondre par l’affirmative, l’Europe a besoin d’une voix unique, et non d’une douzaine de voix différentes. » « Nous devons construire les forces armées de l’Europe afin que l’avenir de l’Europe ne dépende que des Européens et que les décisions concernant l’Europe soient prises en Europe. » « Pas de décision sur l’Ukraine sans l’Ukraine. Pas de décisions sur l’Europe sans l’Europe. »79

    Des suites de la Conférence de Munich sur la sécurité, et en réaction à l’annonce des négociations bilatérales entre les USA et la Russie (donc, sans les pays européens ni l’Ukraine), un sommet d’urgence sur l’Ukraine a été convoqué à Paris par la France, le 17 février 2025. Celui-ci a rassemblé une dizaine de dirigeants européens (dont le Royaume-Uni) ainsi que la présidente de la Commission européenne, von der Leyen, le président du Conseil européen, Costa, et le secrétaire général de l’OTAN, Rutte, autour du problème de la sécurité collective européenne dans les conditions de la nouvelle relation euro-américaine.80 Les discussions ont abordé, entre autres, la menace russe sur le continent et l’envoi de troupes au sol en Ukraine dans le cadre de missions de « garanties de la paix ». À l’issue du sommet de Paris, von der Leyen et Costa ont réaffirmé que :

    « L’Ukraine mérite la paix par la force ».81

    De plus, selon Rutte :

    « L’Europe est prête et a la volonté de se renforcer, de prendre l’initiative de fournir des garanties de sécurité à l’Ukraine. »82

    Le 18 février 2025, le jour de l’ouverture officielle des négociations bilatérales entre la Russie et les USA, la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kallas, a appelé les USA à « ne pas tomber dans les pièges russes » de la division du camp occidental.83

    Un autre sommet d’urgence sur l’Ukraine a été convoqué à Londres par le Royaume-Uni, le 2 mars 2025. Celui-ci a rassemblé cette fois une vingtaine de dirigeants autour du slogan « securing our future », dont le Premier ministre canadien, Trudeau, et le Président ukrainien, Zelensky, 2 jours seulement après son humiliation par Trump dans le Bureau ovale. Le Premier ministre britannique, Starmer, y a présenté son plan en 4 points pour la guerre russo-ukrainienne : 1o, engagement au maintien du flux d’aides militaires à l’Ukraine ; 2o, augmentation de la pression économique sur la Russie ; 3o, renforcement des capacités militaires défensives de l’Ukraine ; et 4o, développement d’une « coalition des volontaires » composée de plusieurs nations prêtes à défendre les termes de tout accord de paix. À l’issue du sommet, la France et le Royaume-Uni ont avancé la proposition d’une trêve de 1 mois « dans les airs, sur les mers et les infrastructures énergétiques » (sans cessez-le-feu) dans un premier temps, et ont évoqué la possibilité de l’intervention de troupes françaises et britanniques au sol dans un second temps.84

    Pendant le sommet de Londres, Trudeau a déclaré que :

    « Le monde a changé, […] l’époque de paix que nous avons connue après la guerre froide est révolue. […] Il est désormais nécessaire que les pays dépensent beaucoup plus en matière de défense, et le Canada ne fait pas exception. »85

    Les réactions européennes à l’épisode Trump-Zelensky du Bureau ovale (28 février 2025) indiquaient déjà la relative rupture entre les USA et le reste du camp occidental, fidèle à sa stratégie d’alliance et uni pour la défense de celle-ci et de son hégémonie impérialiste contre les challengeurs russe et chinois — notamment en Ukraine.

    Selon le Premier ministre australien, Albanese :

    « Nous continuerons à soutenir l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra, car il s’agit de la lutte d’une nation démocratique contre un régime autoritaire dirigé par Vladimir Poutine, qui a clairement des visées impérialistes, non seulement sur l’Ukraine, mais sur toute la région. »86

    Selon le ministre des Affaires étrangères allemande, Baerbock :

    « Hier soir, nous l’avons bien compris, une nouvelle ère d’infamie a commencé. Une ère dans laquelle nous devons plus que jamais défendre l’ordre international, fondé sur des règles et la force du droit contre la loi du plus fort. »87 « L’Ukraine n’était pas seule. L’Allemagne et ses alliés européens se tiennent à ses côtés, et contre l’agression russe. L’Ukraine peut s’appuyer sur le soutien inébranlable de l’Allemagne, de l’Europe et au-delà. Leur défense de la démocratie et leur quête de paix et de sécurité sont les nôtres. »88

    Selon la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kallas :

    « L’Ukraine, c’est l’Europe. Nous nous tenons à ses côtés. Nous renforcerons notre soutien pour qu’ils puissent continuer à combattre leur agresseur. » « Aujourd’hui, il est devenu clair que le monde libre a besoin d’un nouveau leader. Il ne tient qu’à nous, Européens, d’embrasser ce défi. »89

    « Nous devons urgemment réarmer l’Europe » a résumé von der Leyen à l’issue du sommet de Londres. Pour joindre l’acte à la parole, le 4 mars 2025 (quelques heures après l’annonce du gèle de l’aide américaine à l’Ukraine), elle a annoncé un plan de l’UE au titre très explicite : « Réarmer l’Europe ». Il prévoit de débloquer un total de 800 milliards d’euros pour les dépenses militaires des pays de l’UE : 650 milliards en budget des États membres (une augmentation des dépenses militaires de 1,5 % du PIB en moyenne par État sur 4 ans soustraite aux règles sur le déficit budgétaire de l’UE) et 150 milliards en prêt européen (qui devront respecter la « préférence européenne »). Objectif : l’autonomie stratégique militaire de l’UE d’ici 2030 !90

    « Depuis trois ans, les Russes dépensent 10 % de leur PIB dans la défense. On doit donc préparer la suite, en fixant un objectif autour de 3, 3,5 % du PIB » avait déjà confié Macron dans une entrevue en marge du sommet de Londres.91 De son côté, l’Allemagne a présenté de loin le projet européen le plus ambitieux : entre 200 et 400 milliards d’euros d’augmentation du budget militaire (à comparer aux 480 milliards d’euros du budget fédéral annuel).92 Pour réaliser ce plan, l’Allemagne prévoit 3 révisions constitutionnelles.93

    Le 6 mars 2025, Trump a une nouvelle fois attaqué l’OTAN et critiqué ses alliés avec une déclaration lourde de sens :

    « Je pense que c’est une question de bon sens, n’est-ce pas ? Si [les pays membres de l’OTAN] ne paient pas, je ne vais pas les défendre. Non, je ne vais pas les défendre. »94

    Cette déclaration contredit implicitement l’Article 5 de l’OTAN, qui garantit l’assistance mutuelle immédiate et automatique des pays membres en cas d’agression.95 Avec lui, c’est le principe fondateur de l’OTAN, selon lequel les USA s’engagent à assurer la défense des pays impérialistes d’Europe de l’Ouest, en échange de quoi ces derniers reconnaissent le leadership des USA, qui est remis en cause. L’OTAN est une alliance de pays impérialistes née à la fin de la 2de Guerre mondiale comme un deal anticommuniste (la doctrine Truman de containment), qui a survécu à la fin de la Guerre froide en se transformant en un deal anti-impérialismes challengeurs (russe et chinois). Pendant la Guerre froide, les USA étaient ainsi la puissance impérialiste hégémonique dans l’alliance des puissances impérialistes hégémoniques. Ils assumaient la majorité des investissements militaires avec lesquels l’alliance assurait son hégémonie impérialiste sur le monde, et étaient ainsi hégémoniques dans celle-ci. L’Alliance européenne (l’UE) s’est bâtie avec et sur l’Alliance atlantique (l’OTAN) — toutes deux des alliances de pays impérialistes.

    « Mon plus gros problème avec l’OTAN (…), c’est que si les États-Unis avaient un problème et qu’on appelait la France ou d’autres pays que je ne nommerais pas en disant “On a un problème”, vous pensez qu’ils viendraient nous aider, comme ils sont censés le faire ? Je n’en suis pas sûr… » « Nous avons un accord intéressant avec le Japon, nous devons les protéger mais ils n’ont pas à nous protéger. Qui fait des accords pareils ? »96

    C’est le rôle des USA dans le monde post-1945, comme leader hégémonique des pays impérialistes occidentaux (dont le Japon), contre les autres puissances concurrentes (socialistes, sociales-impérialistes, impérialistes), qui est remis en cause par eux-mêmes. S’il faut relativiser l’importance réelle de tout ce que peut dire et faire Trump, sa déclaration n’en est pas moins révélatrice de la nouvelle vision du monde de l’impérialisme américain, qui correspond à la nouvelle situation mondiale et à la nouvelle stratégie de l’impérialisme américain dans celle-ci.

    Après son premier sommet d’urgence sur l’Ukraine avec les principaux pays de l’UE et le Royaume-Uni, le 17 février, et un deuxième plus discret avec le Canada, les pays nordiques et baltes, le 19 février 97, la France a convié et tenu un troisième sommet le 26 mars 2025 : la « Coalition des volontaires ». Celui-ci a rassemblé les représentants de 31 pays, dont les chefs d’État de 28 pays européens, le vice-président de la Turquie, et les ambassadeurs du Canada et de l’Australie. Là aussi, les USA étaient absents. L’objet du sommet : le soutien financier et militaire à l’Ukraine ; la poursuite et l’intensification des sanctions sur la Russie ; l’exigence d’un accord de cessez-le-feu complet entre la Russie et l’Ukraine ; la constitution d’une « force de réassurance » de 10 000 à 30 000 soldats (en cas de cessez-le-feu) ; et le futur de l’armée ukrainienne.98

    Selon le chancelier allemand, Scholz, « Cela n’a aucun sens de mettre fin aux sanctions tant que la paix n’est pas réellement rétablie et nous en sommes malheureusement encore loin » ; et selon son homologue britannique, Starmer, « Bien au contraire, ce dont nous avons discuté est de savoir comment nous pouvons accroître les sanctions ».99 La cheffe de la diplomatie européenne, Kallas, a résumé :

    « La fin de l’agression russe non provoquée et injustifiée en Ukraine et le retrait inconditionnel de toutes les forces militaires russes de l’ensemble du territoire ukrainien seraient les principales conditions préalables à la modification ou à la levée des sanctions »100

    La diplomatie européenne avec la Russie est en contradiction directe avec la diplomatie américaine. Non seulement leurs objectifs sont différents, mais ils sont opposés. La question de la levée des sanctions, condition de la Russie à l’application du cessez-le-feu dans la mer Noire négocié avec les USA, en est le meilleur exemple.

    USA-monde

    Le 7 janvier 2025, avant même l’investiture de sa nouvelle administration, Trump avait déjà annoncé sa politique annexionniste envers le Canada, le Danemark et le Panama.101 Pendant son premier discours de politique général devant le Congrès américain, le 4 mars 2025, celle-ci a pris une dimension officielle lorsque Trump a déclaré vouloir faire du Canada le « 51État des USA », acheter au Danemark sa colonie du Groenland et « reprendre le canal du Panama ».102 Interrogé plus tôt (7 janvier 2025) sur la méthode qu’il comptait employer pour atteindre ses fins, Trump avait déjà exclu une intervention militaire au Canada, mais pas au Groenland ni au Panama.103

    Dès 2019, l’ancienne administration Trump avait cherché à acheter le Groenland au Danemark, sans succès. Pourquoi ? Parce que contrôler le Groenland, c’est contrôler le cercle polaire arctique, par lequel une proportion importante du commerce mondial devrait transiter d’ici 2050 ; c’est contrôler l’accès à l’Atlantique de la Russie ; c’est contrôler le chemin des missiles intercontinentaux russes vers les USA ; et c’est contrôler les ressources du sous-sol groenlandais (1,5 million de tonnes de terres rares104). En bref, le Groenland serait un avant-poste d’une haute valeur stratégique pour les USA. Trump a expliqué (4 mars 2025) :

    « Nous en avons vraiment besoin pour la sécurité internationale et je pense que nous allons l’obtenir. D’une manière ou d’une autre, nous l’obtiendrons. »105

    Le 7 janvier 2025, une délégation américaine menée par le fils de Trump, Trump Jr., s’était déjà invité sur l’île, sans concertations avec les autorités de la colonie, pour y appuyer le projet américain. Le 28 mars, sur la base américaine de Pituffik, au Groenland, Vance s’est exprimé en des termes très peu diplomatiques au sujet du suzerain local, son allié danois :

    « Le Danemark n’a pas bien assuré la sécurité du Groenland. Vous avez sous-investi dans la population du Groenland et dans la sécurité de cette incroyable et magnifique masse continentale peuplée de gens incroyables. Il faut que cela change. » « [La] force militaire [ne] sera jamais nécessaire. Nous pensons que les habitants du Groenland sont rationnels et […] que nous allons pouvoir conclure un accord du style de Donald Trump, pour assurer la sécurité de ce territoire, mais aussi des États-Unis d’Amérique » 106

    Le lendemain, Trump a renchéri que « Nous aurons le Groenland. Oui, à 100 %. », qu’« il y a de bonnes possibilités que nous puissions le faire sans recourir à la force militaire », mais qu’il « ne retire rien de la table. »107 Le Danemark, et les autres pays de l’UE, n’ont pas manqué de dénoncer l’ingérence américaine dans un pays allié.

    Le canal du Panama est, lui aussi, d’une haute importance stratégique pour les USA : 74 % du trafic y est américain et 40 % des conteneurs américains y transitent.108 Jusqu’en 1999, celui-ci était sous contrôle américain, statu quo ante que Trump n’a pas caché regretter pendant son discours d’investiture, le 20 janvier 2025 :

    « Nous avons été très maltraités par ce cadeau insensé qui n’aurait jamais dû être fait. Les navires américains sont gravement surtaxés et ne sont pas traités équitablement, de quelque manière que ce soit, y compris la marine américaine. »109

    Les ambitions américaines sur le canal du Panama s’inscrivent très directement et très explicitement dans la confrontation interimpérialiste sino-américaine. Toujours selon Trump (20 janvier 2025) :

    « La Chine exploite le canal de Panama, et nous ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama. Et nous allons le reprendre. »110

    Et pour cause, le Panama fait partie du projet des Nouvelles routes de la soie de la Chine, et depuis 10 ans, plus de 30 accords bilatéraux ont été conclus entre les deux pays.111 De plus :

    « Deux ports stratégiques de Balboa et Cristobal, situés à chaque extrémité du canal, côté Atlantique et Pacifique, sont gérés par Panama Ports Company (PPC), depuis un appel d’offres remporté en 1997, une concession qui a été prolongée de 25 ans en 2021. PPC est une filiale de Hutchinson Ports, elle-même détenue par la holding CK Hutchison du milliardaire chinois Li Ka-shing. Ce tout-puissant opérateur portuaire, basé à Hong Kong, exploite en tout 53 ports répartis dans 24 pays, selon son site internet. »112

    Sous la menace plus ou moins explicite de voir son statut passer de semi-colonial à colonial, le Panama a obéi aux intérêts américains. Le 3 février 2025, le lendemain d’une visite du secrétaire d’État américain, Rubio, le Panama a promis de couper ses liens commerciaux avec la Chine.113 Le 6 février 2025, le Panama s’est mis à exécution et a quitté les Nouvelles routes de la soie.114 Le 27 février 2025, les autorités panaméennes ont porté l’annulation de la concession de Balboa et Cristobal à Hutchinson Ports devant la Cour suprême panaméenne.115 Le 4 mars 2025, le jour du discours de politique générale de Trump, CK Hutchison a annoncé vendre la PPC (donc, l’exploitation des ports de Balboa et Cristobal) à l’américain Blackrock et à l’italo-suisse MSC pour 22,8 milliards de dollars — épargnant à la Cour suprême panaméenne de statuer sur l’annulation de la concession. Ce repli du capital chinois devant le capital occidental (américain, italien et suisse), dans une période d’intensification des tensions entre les deux blocs impérialistes (hégémoniques et challengeurs), n’était pas localisé qu’au Panama mais s’inscrivait dans un repli général de CK Hutchison, qui a aussi annoncé vendre l’exploitation de tous ses ports (43 dans 23 pays, dont Rotterdam, 1er port d’Europe) à l’exception de ceux à Hong Kong et en Chine.116

    L’agressivité américaine sur le contrôle des flux commerciaux internationaux n’est cependant pas restée sans réponse. Le 28 mars 2025, soit quelques jours seulement avant la date prévue de signature de la vente par CK Hutchison, la Chine a saisi son autorité de régulation des marchés pour enquêter sur une possible « concentration illégale d’actifs financiers » (ou « atteinte à la libre concurrence »).117 La provocation américaine a forcé la Chine à porter atteinte à l’image de garante d’un « libre marché » alternatif qu’elle essaie de se construire, car elle a dû intervenir directement dans la transaction financière pour protéger ses intérêts économiques,. D’autant plus qu’il s’agit d’une entreprise hongkongaise, et que le passif historique de l’ancienne colonie britannique avec la Chine a vite fait de faire qualifier d’ingérence inacceptable toute implication dans le business de Hong Kong, qui a su préserver une forme de dérégulation économique. Cela n’a d’ailleurs pas manqué : à propos d’une intervention habituelle d’un État (non compradore) dans la préservation de ses intérêts économiques, les commentateurs financiers et géopolitiques pro-occidentaux ont d’ores et déjà prédit que la Chine allait causer la fin des investissements à Hong Kong.118

    Il n’y a rien d’inhabituel à voir une puissance impérialiste user de méthodes telles que l’intimidation, dans les pays qu’elle domine. Cependant, si le Panama est une semi-colonie américaine, le Canada et le Danemark sont deux pays impérialistes membres fondateurs de l’OTAN. De plus, derrière le Panama, c’est avec un autre pays impérialiste, la Chine, que les USA ont mené une politique si agressive.

    À la force (géo)politique, les USA veulent allier la « force économique » (pour reprendre l’expression de Trump119, qui est aussi celle d’Engels120). La nouvelle diplomatie américaine agressive (voire annexionniste) est aussi une nouvelle politique commerciale protectionniste.

    Comme promis par Trump, après l’investiture de sa nouvelle administration, d’importantes augmentations de droits de douane ont été annoncées sur les principaux partenaires commerciaux américains, ainsi que sur l’industrie. Le 1er février 2025 : une augmentation de 25 % pour le Mexique et le Canada (à l’exception de 10 % sur le pétrole canadien) et 10 % pour la Chine.121 Le 9 février 2025 : une augmentation de 25 % sur l’acier et l’aluminium (« sans exception ni exemptions »).122 Le 13 février 2025 : la « réciprocité » douanière, c’est-à-dire des droits de douane américains « équivalents » aux droits de douanes du pays exportateur.123 Le 26 février 2025 : une augmentation de 25 % pour les pays de l’UE.124 Le 27 février 2025 : l’augmentation sur la Chine passe de 10 à 20 %.125 Le 26 mars 2025 : une augmentation de 25 % sur l’automobile.126

    Ces premières augmentations de droit de douane se sont concentrées sur les principaux pays et secteurs industriels desquels les USA sont importateurs. Vers les USA : le Mexique est le 1er pays exportateur (16 %), le 1er exportateur d’automobile (25 %) et le 3exportateur d’acier (12 %) ; le Canada est le 2pays exportateur (14 %), le 2exportateur d’automobile (22 %), le 1er exportateur d’acier (22 %) et le 1er exportateur d’aluminium (60 %) ; et la Chine est le 3pays exportateur (13 %). À noter : si les importations des USA depuis les pays membres de l’UE sont cumulées, alors l’UE est le 1er exportateur vers les USA (25 %).127

    L’augmentation de droits de douane pour le Mexique, le Canada et la Chine sont entrés en vigueur le 4 mars 2025128 (après avoir été repoussés d’un mois, ce qui a pu leur valoir d’être qualifiés de « bluff »129), sur l’acier et l’aluminium, le 12 mars 2025130, et sur l’automobile le 2 avril 2025.131 Le même jour — baptisé à l’occasion « Liberation Day » —, les détails de la « réciprocité » douanière (de nouvelles augmentations de droits de douane) ont été annoncés pour tous les pays, avec une augmentation minimum de 10 % par pays : de 20 % pour l’UE, de 17 % pour Israël, de 34 % pour la Chine, de 32 % pour Taïwan, de 25 % pour la Corée du Sud, de 24 % pour le Japon, de 26 % pour l’Inde, de 44 % pour le Sri Lanka, de 36 % pour la Thaïlande, de 24 % pour la Malaisie, de 32 % pour l’Indonésie, 49 % pour le Cambodge, de 46 % pour le Vietnam, de 17 % pour les Philippines, de 29 % pour le Pakistan, de 37 % pour le Bangladesh, etc. Ces nouvelles augmentations, qui s’ajoutent aux précédentes (une augmentation de 54 points en moins d’un mois pour la Chine !), devraient entrer en vigueur le 5 et 9 avril 2025.132

    En réponse, depuis mars, plusieurs pays concernés par l’augmentation des droits de douane américains ont annoncé riposter, dont la Chine133 et l’UE134. D’autres, comme Israël135, ont levés leurs propres droits de douanes sur les importations américaines. Au 6 avril 2025, « plus de 50 pays » auraient entamé des négociations avec l’administration Trump sur l’augmentation des droits de douane sur leurs exportations aux USA.136

    La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain

    Les interprétations antimarxistes

    Quelle interprétation donner des évènements récents de l’actualité internationale ? L’impérialisme américain, sous la direction de la nouvelle administration Trump, change de stratégie générale, ce qui implique des changements diplomatiques avec le proxy ukrainien, le concurrent impérialiste russe et les alliés impérialistes européens.

    Pour donner une interprétation marxiste des évènements récents de l’actualité internationale, il faut commencer par écarter les interprétations antimarxistes.

    Par exemple, les interprétations conspirationnistes de la nouvelle diplomatie américaine, selon lesquelles ses causes seraient à trouver dans la « compromission » de Trump avec la Russie. D’une part, elles ne sont ni plus ni moins que des rumeurs infondées137, et d’autre part, plutôt que de révéler des causes occultes, elles occultent les causes réelles du processus à l’œuvre, c’est-à-dire les intérêts et problèmes économiques et (géo)politiques de l’impérialisme américain. Idem pour les interprétations « individualistes », selon lesquels les causes seraient à trouver dans la personnalité et les relations des « grands hommes » de la scène politique internationale (« Trump est fou », « Trump aime les tyrans », « Trump n’a pas de valeurs humanistes », « Trump est manipulable par son ego », etc.).

    La nouvelle diplomatie américaine n’est le résultat ni de l’éventuelle stupidité exceptionnelle d’un individu ni de l’éventuel kompromat sur ce même individu. La nouvelle diplomatie américaine n’est pas celle de Trump, ni même de son équipe de direction ou de son administration, mais celle d’une frange de la bourgeoisie impérialiste américaine. Cette frange a des intérêts (relativement) différents de la frange représentée par l’administration Biden, et adopte donc une stratégie (relativement) différente de celle-ci. La rupture avec une stratégie et l’entrée dans une autre ne peut pas se faire sans bouleversements économiques et politiques. Est-ce que nous devrions donc en conclure que la frange de la bourgeoisie américaine que représente l’administration Trump est donc stupide à la place de Trump, ou n’a aucun contrôle sur ce dernier ? Non. Elle sert ses intérêts de classe, qui ne se réduisent pas à des intérêts immédiats. Autrement dit, la frange de la bourgeoisie impérialiste américaine aujourd’hui au pouvoir fait un pari de moyen et long terme opposé à celui de la frange précédemment au pouvoir, et des franges des bourgeoisies impérialistes européennes aujourd’hui au pouvoir.

    Trump a déjà été élu, en 2016, avec à peu près les mêmes idées, le même programme, le même slogan, etc., qu’en 2025. Pourtant, la nouvelle diplomatie américaine a été mise en pratique principalement en 2025, plutôt qu’en 2016. Pourquoi ? Parce que celle-ci correspond aux intérêts d’une frange de la bourgeoisie américaine dans la nouvelle situation de l’impérialisme américain en 2025, qui n’était pas celle de 2016. Nous y reviendrons.

    Comment le pouvoir de Trump pourrait être le pouvoir d’une frange d’une classe, alors qu’il a été élu par le peuple américain ? Les élections ne sont-elles que des mises en scène pour la classe dominante ?

    Premièrement, le peuple ne vote que pour les candidats et candidates que la bourgeoisie a laissé se présenter, c’est-à-dire celles et ceux qu’elle a sélectionnés dans les institutions qu’elle domine en tant que classe (grandes écoles, lutte intrapartisane, financement de campagne, médias, etc.). Deuxièmement, si son hégémonie politique et culturelle ne suffit pas, la bourgeoisie a des moyens de coercition plus directs sur ses représentants (des manœuvres juridiques, politiques et économiques diverses). Troisièmement, le peuple n’exerce du pouvoir que pendant les élections, mais la bourgeoisie exerce le sien avant, pendant et après celle-ci — directement auprès du parti et du candidat ou de la candidate élue. Quatrièmement, aller à l’encontre des intérêts de la bourgeoisie, c’est aller à l’encontre des intérêts nationaux, donc, il y a une communauté d’intérêts organique entre une classe et le représentant de cette classe.

    Il ne faut donc pas croire que les élections ne sont que des simulacres — qu’aucun pouvoir n’est mis en jeu par la bourgeoisie, que le résultat est prévu à l’avance par une conspiration de milliardaires. Les élections — et plus largement, l’État — remplissent (dans les conditions de la démocratie bourgeoise) un rôle d’arbitre entre les différentes franges de la bourgeoisie. La bourgeoisie n’est jamais devenue monolithique, même lorsque le capitalisme est devenu monopolistique entre le XIXe et le XXsiècle. La bourgeoisie a donc (dans les conditions de la démocratie bourgeoise) intérêt à ce que les élections — et l’État — ne perdent pas leur autonomie relative. Pour la bourgeoisie, l’autonomie des élections — et de l’État — est un facteur stabilisateur tant politique qu’économique, ce qui explique que la classe dominante laisse temporairement une fraction de pouvoir aux classes dominées (le peuple).

    Il ne faut donc pas croire non plus qu’il faut être conscient de représenter une classe ou une frange d’une classe pour en être le représentant ou la représentante. Un parti ou un individu représentent une classe objectivement, par les intérêts historiques qu’ils servent, avant de la représenter ou de la servir subjectivement ou non. Généralement, le représentant ou la représentante d’une classe sert les intérêts de cette classe parce que ce sont ses intérêts aussi, parce qu’il ou elle y appartient ou que ce sont les intérêts de la Nation dans une situation donnée.

    Ainsi, dans l’éventualité où Trump, son équipe de direction et sa nouvelle administration seraient collectivement exceptionnellement stupides et/ou victimes de kompromat, ni l’exceptionnelle stupidité ni le kompromat ne seraient des explications satisfaisantes de la nouvelle diplomatie américaine. Pourquoi ? Parce que la frange de la bourgeoisie impérialiste représentée par Trump, son équipe de direction et sa nouvelle administration ne peut être ni exceptionnellement stupide ni victime de kompromat. Ces explications qui peuvent être vraies pour des individus ou groupes d’individus ne peuvent pas l’être pour des franges entières d’une classe. La frange de la bourgeoisie américaine au pouvoir défend ses intérêts avec des représentants et représentantes, ce ne sont pas les intérêts des représentants et représentantes qui sont défendus par une frange de la bourgeoisie américaine. Croire l’inverse, c’est gravement sous-estimer le pouvoir de la bourgeoise sur l’État, et surestimer l’autonomie de ses représentants et représentantes dans l’État.

    Ces interprétations antimarxistes sont les plus vulgaires, mais leur fond se retrouve sous des formes plus élaborées. Par exemple, les interprétations des « sciences politiques » (sic), selon lesquelles la lutte entre l’Occident et le reste du monde serait essentiellement une lutte entre la démocratie et l’autoritarisme. La Russie et la Chine seraient les champions des régimes autoritaires d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est contre les régimes démocratiques d’Europe et d’Amérique du Nord. Ces théories antiautoritaires anti-impérialismes challengeurs contemporaines sont la mise à jour contemporaine (post-1991) des théories antitotalitaires anticommunistes de la Guerre froide (post-1945). Selon celles-ci, le rapprochement des USA de la Russie et son éloignement de l’UE serait explicable par la déviation autoritariste des USA sous la nouvelle administration Trump, qui s’accompagnerait donc naturellement d’un glissement du bloc « démocratique » vers le bloc « autoritaire ». Derrière la lutte de la « démocratie » contre l’« autoritarisme », il y a en réalité la lutte des impérialismes hégémoniques contre les impérialismes challengeurs, c’est-à-dire contre la Russie et la Chine. L’éloignement de l’impérialisme américain de l’alliance des impérialismes hégémoniques et son rapprochement avec l’impérialisme challengeur russe serait donc logiquement la sortie des USA de la « démocratie » et leur entrée dans l’« autoritarisme ». Les USA de Trump, avec l’Italie de Meloni ou la Hongrie de Orbán (et auparavant, le Brésil de Bolsonaro), sont ainsi accusés d’« illibéralisme », c’est-à-dire d’un moindre autoritarisme que la Chine ou la Russie (une « démocratie dégénérée »). La lutte interimpérialiste mondiale serait donc celle entre la démocratie (l’Occident) et l’autoritarisme (la Chine et la Russie), où l’illibéralisme viendrait corrompre la première pour la rapprocher du second (USA, Italie, Hongrie). La Chine et la Russie seraient à la tête d’une « internationale autoritaire », mais l’Occident ne serait que contingent à l’« autoritarisme » des régimes politiques de ses « partenaires privilégiés » (les pays qu’il domine) d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie — qui manquent généralement à l’analyse.

    Les interprétations antimarxistes, plus ou moins vulgaires ou plus ou moins universitaires, partagent une même aporie théorique. Elles sont antimatérialistes et antidialectiques. Selon elles, le sujet prime généralement sur l’objet. Ce ne serait pas principalement l’Histoire (« les conditions déterminées héritées du passé ») qui fait les hommes, mais principalement les hommes qui font l’Histoire. Ce ne serait pas les relations politiques qui sont le reflet des relations économiques (qui sont principalement produites et conditionnées par elles), mais l’inverse. De plus, elles font de l’Occident une entité métaphysique. L’Occident contemporain serait l’aboutissement d’une lutte qui remonterait à la Grèce antique, traverserait toute l’histoire occidentale, et se poursuivrait toujours aujourd’hui. Dans celle-ci, le conflit contre la Russie (la guerre russo-ukrainienne) serait le nouvel épisode d’une série dont la défaite du IIIe Reich (la 2de Guerre mondiale) puis de l’URSS (la Guerre froide) font partie. Les démocraties bourgeoises impérialistes (représentatives et multipartites) seraient l’incarnation de valeurs progressistes et libérales universelles et éternelles, auxquelles elles seraient essentiellement liées. En conséquence, la lutte des pays impérialistes occidentaux serait essentiellement la lutte de ces valeurs contre des valeurs obscurantistes et despotiques (elles aussi universelles et éternelles).

    Depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, ce discours bourgeois a été radicalisé par l’intensification des contradictions interimpérialistes avec la Russie et la Chine. Le discours humaniste classique (Bernard Henri-Lévy, Glucksmann père) a été progressivement remplacé par celui de la menace existentielle des hordes russes (et chinoises) sur la civilisation européenne, qui se défend contre son antithèse asiatique.

    La faillite explicative des interprétations antimarxistes ne sont pour elles pas un problème. Pourquoi ? Parce que leur rôle de compréhension et de transformation du monde se limite à une compréhension et à une transformation impérialistes et interimpérialistes du monde. Ces interprétations sont relatives aux intérêts de l’impérialisme — dans notre pays, principalement de l’impérialisme français. Ces interprétations existent comme théorie et comme idéologie de la bourgeoisie impérialiste française. Comme théories, elles sont la compréhension du monde dont la bourgeoisie impérialiste a besoin pour sa lutte politique contre les autres bourgeoisies impérialistes et contre les peuples dominés. Comme idéologies, elles sont la superstructure dont la bourgeoisie impérialiste a besoin pour légitimer la concurrence interimpérialiste et l’exploitation des peuples dominés. Elles sont donc la théorie de la pratique de la lutte politique de la bourgeoisie impérialiste, et l’idéologie de la domination de classe de la bourgeoise impérialiste, dans les nouvelles conditions dans lesquelles elle se trouve.

    Les interprétations antimarxistes servent les intérêts de la classe dominante (la bourgeoisie impérialiste) dans sa lutte impérialiste contre les pays dominés et dans sa lutte interimpérialiste contre les autres pays impérialistes.

    Cependant, les interprétations antimarxistes ne sont pas les seules à être dangereuses, les interprétations pseudomarxistes le sont tout autant. Dans la forme, elles sont révolutionnaires, dans le fond, elles sont contre-révolutionnaires. Les interprétations pseudomarxistes sont des capitulations devant la théorie et l’idéologie de la bourgeoisie impérialiste dans le mouvement communiste. Les interprétations pseudomarxistes sont des interprétations antimarxistes qui servent les intérêts de classe de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie ouvrière, et donc, in fine ceux de la bourgeoisie impérialiste contre ceux du prolétariat. Les interprétations pseudomarxistes ne sont pas subjectivement antimarxistes, mais elles le sont objectivement, parce que leur erreur sert la contre-révolution plutôt que la révolution.

    La contamination théorique et idéologique bourgeoise dans le marxisme doit être combattue par une lutte négative contre les interprétations antimarxistes (et pseudomarxistes) et par une lutte positive pour les interprétations marxistes. Rejeter des interprétations antimarxistes, sans affirmer des interprétations marxistes, ne peut donc pas être suffisant.

    Le proxy ukrainien

    Est-ce que les USA abandonnent l’Ukraine à la Russie ? Non. La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain révise à la baisse l’importance du proxy ukrainien dans sa lutte interimpérialiste mondiale.

    Les USA mènent une double négociation bilatérale, avec l’Ukraine d’une part et avec la Russie d’autre part. Les USA imposent donc à l’Ukraine des négociations indirectes avec la Russie, auxquelles elle ne peut pas participer directement. La nouvelle administration Trump a déjà exprimé son insatisfaction vis-à-vis de l’Ukraine, et a déjà fait pression sur celle-ci pour qu’elle accepte les termes de sa négociation avec la Russie.

    Les négociations américaines avec la Russie sur l’avenir de l’Ukraine sans l’Ukraine, si elles démontrent une chose, démontrent le statut semi-colonial de l’Ukraine, État comprador des impérialismes occidentaux.

    L’accord Trump-Zelensky sur les minerais, et particulièrement la dernière version proposée de celui-ci (28 mars 2025), exprime très simplement la position américaine : si l’Ukraine veut être défendue par les USA, alors l’Ukraine doit devenir une semi-colonie qui en vaut le coup. Seulement, l’Ukraine n’est pas une semi-colonie américaine, mais occidentale, les intérêts américains ne sont donc pas les seuls intérêts géopolitiques et économiques (impérialistes) sur place. Les efforts diplomatiques très rapidement déployés par les pays de l’UE et le Royaume-Uni sur l’Ukraine, entre l’investiture de Trump et maintenant, démontrent bien que les autres pays occidentaux n’ont pas l’intention de passivement regarder les ambitions américaines se réaliser en Ukraine au détriment de leurs propres intérêts impérialistes. L’Ukraine n’est donc pas condamnée à subir l’unilatéralisme américain, car elle peut aussi se tourner vers ses autres alliés occidentaux, dont les intérêts impérialistes convergent beaucoup plus avec ses intérêts compradors : repousser l’envahisseur russe à tout prix.

    La bourgeoisie compradore pro-occidentale ukrainienne l’est parce qu’elle est liée aux capitaux occidentaux en Ukraine (elle existe par eux), elle ne peut donc pas simplement se rendre à la Russie pour se convertir en bourgeoisie compradore prorusse. Face à la Russie, la bourgeoisie ukrainienne aujourd’hui au pouvoir a donc un double intérêt capitaliste : comprador à ne pas devenir une colonie russe, et pro-occidental à ne pas reculer devant les capitaux russes.

    Si l’Ukraine est déjà une semi-colonie occidentale, alors pourquoi refuserait-elle le nouvel accord avec les USA, qui transférerait tous les droits d’exploitation de son sous-sol et de ses infrastructures aux USA ? Parce que l’Ukraine n’est pas une colonie, mais une SEMI-colonie, c’est-à-dire qu’elle possède sa propre bourgeoisie compradore, qui veut accumuler ses propres profits — intermédiaires des surprofits impérialistes occidentaux. La bourgeoisie ukrainienne a un intérêt comprador à ce que l’Ukraine reste semi-coloniale, et ne devienne pas coloniale. Si l’Ukraine devenait une colonie, la bourgeoisie aujourd’hui au pouvoir en Ukraine perdrait une proportion importante de son pouvoir politique et économique (ses profits compradors), ce qui irait directement à l’encontre de ses intérêts de classe.

    L’Ukraine est dépendante économiquement, et donc aussi politiquement, de ses alliées impérialistes. L’Ukraine est un pays aussi autonome qu’un pays dépendant puisse l’être, c’est-à-dire, une semi-colonie des pays dont elle dépend. La stratégie ukrainienne n’est pas la continuité mécanique de la stratégie de ses alliés impérialistes : la bourgeoisie compradore ukrainienne a ses propres intérêts de classe, qui ne se réduisent pas à ceux des bourgeoisies impérialistes auxquels elle est soumise. Ceci dit, lesdits intérêts de classe de la bourgeoisie compradore ukrainienne, parce que ce sont des intérêts compradors, dépendent des intérêts de classe des bourgeoisies impérialistes auxquels elle est soumise. L’autonomie politique de l’Ukraine ne doit donc ni être sous-estimée ni être surestimée : elle existe, un proxy n’est pas une simple marionnette, mais elle est relative à l’impérialisme, limitée par les intérêts des pays qui la dominent.

    Il faut remettre les choses dans l’ordre : ce ne sont pas les pays impérialistes occidentaux qui sont obligés envers l’Ukraine, c’est l’Ukraine qui est soumise aux pays impérialistes occidentaux, dont les USA. Les USA sont libres de soutenir ou de ne pas soutenir l’Ukraine, c’est l’Ukraine qui n’est pas libre de contrevenir aux USA. Que l’Ukraine soit éventuellement abandonnée par les USA à l’avenir n’est pas impossible. Pour les USA, l’Ukraine n’est qu’un proxy, c’est-à-dire un État comprador et un marché qu’ils dominent, et à ce titre un enjeu stratégique dans leur lutte impérialiste mondiale. Cependant, aucun proxy ni aucun enjeu stratégique ne sont absolus, et certainement pas l’Ukraine pour les USA. Si, demain, les USA abandonnaient l’Ukraine, cela démontrerait-il que l’Ukraine n’était donc pas jusqu’alors un État comprador des USA ? Non, seulement que la stratégie impérialiste des USA, et/ou l’importance de l’Ukraine dans celle-ci, ont changées. Par exemple, c’est un tel scénario qui a eu lieu au Sud-Vietnam en 1973.

    Zelensky est le représentant de la bourgeoisie compradore pro-occidentale ukrainienne. Cela signifie qu’il a une certaine autonomie, mais que celle-ci n’existe que dans la mesure permise par ses alliées impérialistes. L’appel aux investissements du « plan de la victoire » d’octobre 2024 s’inscrit dans cette logique compradore : l’Ukraine dépend du soutien occidental, sans lequel elle ne peut pas poursuivre son effort de guerre, et elle est donc contrainte d’offrir des conditions conformes aux intérêts occidentaux. Cependant, il n’en est qu’un épisode d’une longue série.

    Depuis 2014, et particulièrement 2022, l’Ukraine est de plus en plus dépendante des prêts européens et du Fonds monétaire international. Pour les obtenir, elle doit se conformer aux exigences néolibérales qui en sont la condition. Ces réformes, qui sont imposées à l’Ukraine, ont pour principale conséquence de rendre l’économie ukrainienne plus dépendante des économies occidentales, et donc de développer l’échange inégal avec ces dernières. La désindustrialisation de l’économie ukrainienne depuis 2014, et sa récession depuis 2022, n’est pas malgré l’intervention occidentale, mais aussi du fait de celle-ci, et dans les intérêts occidentaux.138

    « L’exigence selon laquelle les appels d’offres publics doivent comporter un minimum de fournisseurs nationaux est courante dans la plupart des pays, et son absence dans Prozorro a été qualifiée d’“extrêmement étrange” par le nouveau ministre de l’Économie en 2021. En raison de cette neutralisation des “risques de corruption” présentés par la localisation des achats de l’État, environ 40 % des achats de l’État ukrainien sont effectués auprès de producteurs étrangers. À titre de comparaison, les États-Unis et les pays de l’Union européenne (UE) effectuent respectivement environ 5 et 8 % de leurs achats publics à l’étranger. Les impératifs de “lutte contre la corruption” sont prioritaires par rapport au développement économique de l’Ukraine.

    Lorsque les législateurs ukrainiens ont tenté d’adopter en 2020 un projet de loi garantissant la localisation des achats de l’État, les bureaux de lutte contre la corruption (ainsi que l’UE et les États-Unis) l’ont frénétiquement déchiré, citant les “possibilités d’utilisation corrompue” de cette mesure manifestement ordinaire. La loi a finalement été adoptée, mais modifiée de manière à ce que les restrictions de localisation ne s’appliquent qu’aux pays n’appartenant pas à l’UE ou à l’Amérique du Nord. En bref, le vaste écosystème anticorruption de l’Ukraine est un mécanisme de contrôle qui maintient son économie perpétuellement ouverte à la décimation par les exportateurs étrangers qui bénéficient souvent d’un traitement préférentiel de la part de leur propre gouvernement. L’idée que la “corruption” est le plus grand obstacle au développement est une fiction utilisée pour justifier la libéralisation du commerce dans laquelle les capitalistes occidentaux les plus puissants gagnent inévitablement, au détriment de l’économie ukrainienne.

    En grande partie à cause de cette vaillante lutte “anticorruption”, l’Ukraine s’est considérablement désindustrialisée au cours des huit dernières années. Entre 2013 et 2019, les exportations de produits aérospatiaux ont été divisé par 4,8, celles de wagons par 7,5, celles de produits métallurgiques par 1,7 et celles de produits chimiques par 2,1. La situation était particulièrement mauvaise dans le complexe militaro-industriel, les autrefois grands complexes de construction navale et de fusées de l’Ukraine soviétique ayant pratiquement disparu. Pas un budget n’est passé sans achats grandioses — et coûteux — d’équipements militaires occidentaux. Entre 2018 et 2021, un milliard de dollars a même été dépensé pour acheter 110 hélicoptères français pour la police ukrainienne, alors que l’Ukraine possède une excellente usine d’hélicoptères soviétique, bien qu’elle soit tombée en désuétude en raison de la préférence pour les acheteurs étrangers. Cette immense désindustrialisation, même si elle est au service d’idéaux aussi admirables que la “civilisation européenne”, n’a pas servi l’Ukraine dans une guerre décidée par la taille des stocks de roquettes et d’artillerie lourde de chaque armée.

    […]

    En mai [2022], Naftogaz a annoncé une augmentation de 300 % des prix du gaz pour les fournisseurs. Le gouvernement a rapidement assuré au public que les prix du gaz à la consommation n’augmenteraient plus pendant la guerre grâce à l’aide financière de l’Occident. Mais qu’en sera-t-il après la guerre, lorsque Naftogaz n’aura plus de concurrents ? L’une des demandes les plus constantes du FMI a été la libéralisation du marché du gaz de manière à ce que son prix converge avec celui des marchés allemands. Bien que le gouvernement ukrainien ait souvent été contraint de réglementer les prix du gaz en raison des manifestations, il a signé en 2021 un mémorandum avec le FMI, dans lequel un premier prêt de 700 millions de dollars était conditionné à l’accord selon lequel, d’ici mai 2022, 50 % du marché du gaz serait vendu aux prix du marché (européen), et d’ici 2024, 100 %. Cela signifierait une augmentation de plus de 400 % du prix du gaz à la consommation. Depuis que l’Ukraine est devenue dépendante des crédits du FMI en 2014, les prix du gaz à la consommation ont déjà augmenté de 650 %. Compte tenu de la dépendance croissante de l’Ukraine à l’égard du FMI, il est difficile d’imaginer qu’elle continuera à geler les prix du gaz à la consommation à un faible niveau grâce à l’aide occidentale. 

    […]

    Outre les prix du gaz, les travailleurs ukrainiens auront encore plus de raisons de se rendre en Pologne, car leur pouvoir de négociation vis-à-vis des patrons diminue en raison de la libéralisation du droit du travail. Au cours des trois dernières décennies, presque chaque année a vu l’adoption d’une nouvelle législation visant à libéraliser le code du travail, et en mai [2022], la version la plus maximaliste en date a été adoptée. […]

    Les politiciens qui ont créé cette législation l’ont fait sous les auspices d’un programme de l’USAID. Les pays occidentaux riches ont toujours été désireux de faire adopter de telles lois en Ukraine. Les rapports du FMI sur l’Ukraine font souvent référence à la nécessité d’une plus grande libéralisation du marché du travail et, parfois, cette libéralisation était même la condition de l’octroi de nouveaux prêts du FMI. En 2021, des fuites de documents ont révélé que le ministère britannique des affaires étrangères organisait des ateliers pour le ministère ukrainien de l’économie afin d’expliquer la meilleure façon de convaincre les électeurs de la nécessité de telles lois.

    Compte tenu de la dépendance de l’économie britannique post-Brexit à l’égard des travailleurs migrants ukrainiens faiblement rémunérés — 67 % de ses visas d’ouvriers agricoles en 2021 allant à des Ukrainiens —, il n’est pas étonnant que le ministère britannique des affaires étrangères soutienne une telle déréglementation en Ukraine. La détérioration du marché du travail en Ukraine pousserait encore plus d’Ukrainiens à travailler au Royaume-Uni pour des salaires bien inférieurs aux niveaux britanniques. Comme la guerre a vu l’Ukraine s’endetter de plus en plus auprès du FMI et de l’UE, il est tout à fait probable que l’adoption de cette législation ait été motivée en partie par la volonté de montrer à l’UE que l’Ukraine était fidèle à la “voie des réformes”.

    Au début de la guerre, le gouvernement ukrainien a annulé les taxes à l’importation et les droits de douane. C’était une excellente nouvelle pour les concessionnaires automobiles, car des milliers de voitures ont franchi la frontière à des prix bien inférieurs à ceux auxquels elles se vendraient habituellement. Mais cela a été néfaste pour le budget de l’Ukraine, qui a perdu environ 100 millions de dollars par mois. Cela a également aggravé le déficit en carburant de l’Ukraine, les camions d’essence étant bloqués par les immenses embouteillages à la frontière. En conséquence, la Banque nationale d’Ukraine (BNU) et le ministère des finances ont exercé de fortes pressions pour obtenir le retour de cette taxe, ce qu’ils ont finalement réussi à faire à la fin du mois de juin [2022].

    Bien que le gouvernement affiche une certaine volonté de rétablir les impôts de base, il n’estime pas nécessaire d’augmenter l’imposition des grandes entreprises. Dans une interview accordée à Bloomberg, “M. Marchenko a réaffirmé qu’il n’était pas favorable à une modification du système fiscal sous quelque forme que ce soit, qu’il s’agisse d’un assouplissement ou d’un durcissement”. La politique fiscale de l’Ukraine en temps de guerre ne s’est donc pas écartée du consensus post-Euromaïdan qui considère la baisse de la fiscalité comme la clé de la croissance et de la prospérité. En effet, en annulant tant de taxes et en parlant surtout de la reconstruction d’après-guerre en termes de zones d’exportation détaxées, la guerre a paradoxalement vu une intensification de ce modèle fiscal.

    Entre-temps, les recettes fiscales perçues ne sont évidemment pas utilisées pour développer le secteur public. […] Ici comme ailleurs, le temps de guerre a vu la poursuite du modèle économique libéral d’avant-guerre — un pays fondé sur l’exportation d’un petit paquet de produits agricoles, une classe urbaine de spécialistes des technologies de l’information, petite mais bruyante, et les transferts de fonds de millions de travailleurs immigrés.

    […]

    Au lieu d’interventions efficaces de temps de guerre, le gouvernement s’en tient à sa vieille formule consistant à justifier les sacrifices actuels au nom de la prospérité promise par l’UE. L’aggravation des conditions de travail, l’“européanisation” des prix du gaz (mais pas des salaires ukrainiens), l’“indépendance” de la banque centrale par rapport aux intérêts nationaux de “son” pays — tout cela est justifié au nom de l’avenir brillant de l’Europe, ou plutôt, peut-être, en recevant le statut marginal que la Turquie, pays candidat à l’adhésion à l’UE, a eu pendant des décennies. Les médias ukrainiens et internationaux ne cessent de nous rappeler que cette guerre est menée au nom de l’“avenir européen” de l’Ukraine — et que sont ces sacrifices économiques comparés à tout le sang versé pour ce “grand idéal” ?

    L’UE a tout intérêt à entretenir l’illusion de l’“intégration européenne” de l’Ukraine. Dans le contexte mondial, l’UE est de plus en plus vulnérable sur le plan économique, avec des salaires élevés et des coûts énergétiques beaucoup plus importants en raison des sanctions contre la Russie. Au cours des dernières décennies, de nombreux pays européens sont devenus de plus en plus dépendants des travailleurs migrants ukrainiens, dont beaucoup ont été chassés d’Ukraine précisément à cause du chômage et des bas salaires créés par les sages réformes de l’UE. Selon la banque centrale polonaise, 11 % de la croissance du PIB de la Pologne entre 2015 et 2020 est due aux migrants ukrainiens. Sans surprise, la Pologne a toujours été l’un des pays les plus actifs pour encourager le “choix civilisationnel occidental” de l’Ukraine, les diplomates polonais ayant été les premiers à se rendre sur la place Maïdan en 2013. Il est intéressant de noter que le plan de reconstruction de 750 milliards de dollars du gouvernement ukrainien prévoit un train à grande vitesse entre l’Ukraine et la Pologne.

    Une grande partie de l’aide américaine sous forme de prêt-bail sert à préparer l’UE à accueillir les migrants ukrainiens. En prenant en charge le logement, l’enseignement de la langue et les prestations budgétaires, de nombreux réfugiés choisiront de rester et de travailler dans l’UE. Cela signifie que cet aspect de l’aide “pour l’Ukraine” subventionne l’intégration d’une main-d’œuvre bon marché et éduquée qui ne retournera pas en Ukraine et n’y gagnera pas d’argent. Contrairement aux migrations précédentes vers l’UE, où un seul membre de la famille partait et renvoyait de l’argent imposable en Ukraine, cette forme de migration concerne des familles entières qui deviennent des citoyens contribuables de pays étrangers. Alors que la Banque nationale facilite la fuite du capital monétaire, les “partenaires occidentaux” font de leur mieux pour faciliter la fuite du capital humain. »139

    La bourgeoisie compradore ukrainienne se soumet « librement » aux impérialismes occidentaux, soumission qui est dans ses intérêts bourgeois compradors. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 l’a rendue plus dépendante de ses alliés impérialistes, qui ont tiré avantage de cette situation pour intensifier la surexploitation du peuple ukrainien (« surexploitation », parce qu’exploitation capitaliste et impérialiste). Que la contrainte impérialiste soit « librement » acceptée par l’Ukraine ne change rien pour les masses populaires ukrainiennes qui en souffrent.

    L’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 n’a pas été le début de la guerre russo-ukrainienne, c’est-à-dire de la lutte interimpérialiste ouverte entre la Russie d’un côté, et l’Alliance atlantique et européenne, par le proxy de l’Ukraine, de l’autre côté. La guerre russo-ukrainienne avait déjà commencé 8 ans plus tôt, avec l’occupation de la Crimée par la Russie, le 28 février 2014, et la sécession du Donbass, en avril 2014. De plus, le début de la lutte interimpérialiste ouverte (la guerre russo-ukrainienne) n’a pas été le début de la lutte interimpérialiste en Ukraine, celle-ci existe depuis 1991 et la Révolution orange de 2004 puis la révolution de la Dignité (l’Euromaïdan) de 2013-2014 en font partie. La lutte armée interimpérialiste en Ukraine n’est que la continuation de la lutte politique interimpérialiste par d’autres moyens : lorsque la bourgeoisie compradore prorusse a été défaite politiquement par la bourgeoisie compradore pro-occidentale, la Russie a continué le combat politique par l’occupation de la Crimée et le soutien aux séparatistes du Donbass en 2014, puis par l’invasion à grande échelle du pays en 2022.

    Tout comme l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 n’a pas été le début du conflit interimpérialiste ouvert entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et l’impérialisme challengeur russe, le deal Trump-Zelensky sur le sous-sol ukrainien ne serait pas non plus le début de la dépendance et de la surexploitation de l’Ukraine. Son absence à ce jour ne signifie donc pas non plus que l’Ukraine serait toujours indépendante.

    Les négociations américaines avec la Russie sur l’avenir de l’Ukraine sans l’Ukraine, si elles démontrent une autre chose, démontrent la nature réelle de la guerre russo-ukrainienne, conflit interimpérialiste entre l’Occident et la Russie.

    Lorsqu’une puissance impérialiste attaque la semi-colonie d’une autre puissance impérialiste, ou d’une alliance de puissances impérialistes, pour la dominer à sa place, la guerre qui s’ensuit n’est généralement pas qu’une guerre impérialiste, mais principalement une guerre interimpérialiste.

    Le concurrent russe

    Est-ce que les USA capitulent devant la Russie ? Non. La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain opère une retraite tactique mineure sur le théâtre ukrainien face à l’impérialisme russe pour se concentrer sur le théâtre indopacifique face à l’impérialisme chinois.

    L’Ukraine est, pour les USA, d’une importance non nulle, pour des raisons économiques (ressources, marché) et géopolitiques (verrou stratégique entre ses alliés de l’UE et la Russie), mais celle-ci reste très relative. L’Ukraine est in fine beaucoup plus importante pour les alliés européens des USA que pour les USA eux-mêmes. Jusqu’à aujourd’hui, le soutien américain à l’Ukraine a été très coûteux financièrement, pour ce qu’il représente réellement, mais surtout très coûteux politiquement — l’escalade avec la Russie, prête à tous les risques pour rompre le statu quo ante bellum imposé à son désavantage par l’Occident depuis la fin de la Guerre froide. Si la Russie recule en Ukraine, elle ne sacrifie pas que les coûts humains, financiers, militaires et politiques (intérieurs et internationaux) investis dans le conflit, elle sacrifie aussi et surtout l’expansion de son impérialisme, au profit de celui des impérialismes hégémoniques (par définition, dominants). Pour la Russie, le retour au statu quo ante bellum signifie le retour à une situation de développement impérialiste « bloquée » par les impérialismes européens et américains.

    Comprendre la situation de la Russie, c’est aussi comprendre l’inévitabilité des guerres dans le système capitaliste-impérialiste : la Russie a été contrainte d’envahir l’Ukraine par les impérialismes hégémoniques, pour briser son encerclement progressif par ces derniers depuis la fin de la Guerre froide. En bref, la Russie, qui est un impérialisme challengeur relativement faible, dont la puissance militaire est disproportionnée par rapport à la puissance économique, était depuis les années 2010 face à un dilemme auquel il n’y avait qu’une réponse possible : mener une politique impérialiste offensive contre les impérialismes hégémoniques — particulièrement, pour la domination de l’Ukraine — ou se résigner à n’être qu’un sous-impérialisme, soumis aux impérialismes hégémoniques sans en faire partie. Dans la lutte interimpérialiste mondiale, chaque bourgeoisie impérialiste lutte pour la domination de toutes les autres, et aucune ne peut abandonner cette lutte (se résigner). La bourgeoisie impérialiste russe a donc mené la seule politique impérialiste possible (c’est à dire, la seule politique possible pour un pays impérialiste dans sa situation). Comprendre qu’aucune paix durable n’est possible, et que toute désescalade n’est que temporaire (comme celle des années 1990-2000, postérieures à la Guerre froide), c’est aussi comprendre la tendance à la 3Guerre mondiale de repartage impérialiste.

    Dans un conflit interimpérialiste, chercher la « cause première » est en soi un non-sens. Tous les impérialistes participent à la lutte mondiale pour le repartage pacifique ou antagonique du monde, pour leur propre domination impérialiste. La Russie est coupable d’avoir annexé la Crimée en 2014, et d’avoir envahi l’Ukraine en 2022, mais les pays impérialistes occidentaux sont coupables d’avoir encerclé la Russie en conquérant — pacifiquement — les anciennes semi-colonies soviétiques d’Europe de l’Est, après l’effondrement du social-impérialisme soviétique.

    Nous devons rappeler que les principales négociations entre la Russie et les pays occidentaux à la fin de la Guerre froide portaient sur l’expansion de l’OTAN vers la Russie, c’est-à-dire sur l’encerclement du nouvel impérialisme russe par les impérialismes occidentaux. Les pays occidentaux ont donné des garanties à la Russie, qu’ils n’ont pas respectée.140 Idem, pour les accords de Minsk II (2015) entre la Russie, l’Ukraine, la France et l’Allemagne, qui devaient poser les bases d’une résolution de la guerre du Donbass entre l’Ukraine et les séparatistes prorusses (2014-2022).141 Minsk II prévoyait, entre autres, une fédéralisation de l’Ukraine qui donnerait satisfaction aux revendications nationales des peuples russophones du Donbass (par exemple, la liberté de parler leur langue), soutenus par la Russie. Les pays occidentaux, particulièrement les USA, n’ont pas respecté l’accord et ont adopté une politique de provocation contre la Russie. Le 7 décembre 2022, l’ancienne chancelière allemande, Merkel, a déclaré :

    « Les accords de Minsk en 2014 constituaient une tentative de donner du temps à l’Ukraine. Celle-ci a profité de ce temps pour devenir plus forte, comme on le voit aujourd’hui. L’Ukraine de 2014-2015 n’est pas l’Ukraine d’aujourd’hui. Comme on l’a vu avec la bataille de Debaltseve [un nœud ferroviaire du Donbass, dans la région de Donetsk, reconquise par les séparatistes en février 2015] début 2015, Poutine aurait pu facilement la déborder à l’époque. Et je doute fort que les pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord auraient pu faire à l’époque ce qu’ils font aujourd’hui pour aider l’Ukraine. »142

    Il ne s’agit pas de dire que si les pays occidentaux avaient respecté l’accord, la Russie l’aurait respecté aussi. Ce n’est pas la question. Lorsqu’un pays impérialiste respecte un accord, c’est parce que cela est dans ses intérêts (économiques et/ou politiques), et lorsqu’il ne respecte pas un accord, c’est parce que cela ne l’est pas. Le fait que les pays occidentaux n’aient pas respecté l’accord pour poursuivre leur politique d’expansion vers la Russie, démontre une fois de plus qu’une politique impérialiste est toujours une diplomatie hypocrite. La politique des pays occidentaux n’est pas plus ou moins impérialiste que celle de la Russie, et leur diplomatie n’est pas plus ou moins hypocrite non plus.

    L’unilatéralisme expansionniste russe est la réponse à l’unilatéralisme expansionniste occidental — par des moyens respectivement antagonique et pacifique. Ce que démontre la méthode antagonique (militaire) privilégiée par la Russie depuis 2014, ce n’est pas une qualité particulière de son impérialisme, qui serait plus barbare qu’un autre, ou « fasciste » (sic), mais que celui-ci est acculé par des impérialismes plus puissants, qui ne lui laissent pas d’options moins coûteuses.

    Depuis 1991, la Russie est de plus en plus assiégée, mais surtout, la sphère de domination économique de l’impérialisme russe recule devant celles des impérialismes occidentaux : les marchés dominés par la Russie le sont de moins en moins, en Europe de l’Est et en Asie centrale, et dans ces pays, les bourgeoisies compradores prorusses reculent devant les bourgeoisies compradores pro-occidentales. Pour la Russie, le problème est bien sûr géopolitique, mais les luttes géopolitiques ne sont que le reflet des luttes économiques. Les problèmes du repartage du monde sont les problèmes de l’exploitation du monde.

    La guerre russo-ukrainienne fait partie des conflits postsoviétiques qui ont opposé l’impérialisme russe aux impérialismes occidentaux depuis 1991. Les conflits postsoviétiques sont principalement les conflits interimpérialistes entre l’impérialisme russe, né des ruines du social-impérialisme soviétique, et les impérialismes de l’Alliance atlantique, pour la domination des semi-colonies de l’ex-URSS. Avant l’Ukraine, il y a eu la Géorgie (Ossétie du Sud) en 2008, et la Moldavie (Transnistrie) en 1992.

    Dans la lutte interimpérialiste entre la Russie et les pays occidentaux, pourquoi est-ce que les conquêtes russes sont généralement antagoniques (l’intervention armée) et que les conquêtes occidentales sont généralement pacifique ? Parce que les impérialismes occidentaux sont autrement plus puissants que l’impérialisme russe : ils sont en position dominante dans le système capitaliste-impérialiste, ils ont une hégémonie impérialiste mondiale. Ce que cela signifie, c’est non seulement que les pays occidentaux ont plus de marges de manœuvre politique (d’autres que la guerre), mais aussi que le développement des bourgeoisies compradores pro-occidentales est plus fort que celui des bourgeoisies compradores prorusses. L’Ukraine est l’exemple type de ce phénomène. La puissance de l’impérialisme est généralement une puissance économique (la dépendance et la surexploitation) avant d’être une puissance politique (la semi-colonisation). Dans les semi-colonies d’ex-URSS, jusqu’à aujourd’hui, la tendance économique est généralement pro-occidentale en l’absence d’une intervention politique prorusse.

    La lutte politique de l’Occident et celle de la Russie en Ukraine, dont la guerre russo-ukrainienne est une continuation, sont toutes deux des luttes politiques injustes. Lorsque les pays occidentaux s’étendent pacifiquement sur les États frontaliers de la Russie, ils étendent pacifiquement leur domination impérialiste. Lorsque la Russie défend militairement ses frontières contre l’encerclement des pays occidentaux, elle défend militairement sa domination impérialiste aussi. Une lutte pour la domination des semi-colonies d’ex-URSS, qu’elle soit pacifique ou antagonique, défensive ou offensive, est une lutte injuste, c’est-à-dire pour l’exploitation et l’oppression des peuples.

    La guerre est un moment et une partie du développement d’une puissance impérialiste. Un certain partage du monde qui correspond à la force d’un pays à un moment donné peut ne plus lui correspondre à un autre moment, c’est là que la guerre intervient donc, pour défendre ou attaquer un certain partage du monde.

    « Les États-Unis d’Europe, en régime capitaliste, seraient comme une entente pour le partage des colonies. Or en régime capitaliste le partage ne peut avoir d’autre base, d’autre principe que la force. Le milliardaire ne peut partager le “revenu national” du pays capitaliste avec qui que ce soit, autrement que “en proportion du capital” (avec encore cette addition que le plus gros capital recevra plus qu’il ne lui revient). Le capitalisme c’est la propriété privée des moyens de production et l’anarchie dans la production. Prêcher le partage “équitable” du revenu sur cette base, c’est du proudhonisme, du béotisme de petit bourgeois et de philistin. On ne peut partager autrement que “selon la force”. Or la force change avec le progrès économique. Après 1871 l’Allemagne s’est renforcée trois ou quatre fois plus vite que l’Angleterre et la France. Le Japon, dix fois plus vite que la Russie. Pour vérifier la force réelle de l’État capitaliste, il n’y a et il ne peut y avoir d’autre moyen que la guerre. La guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont en régime capitaliste les crises dans l’industrie, les guerres en politique.

    Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique, arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis d’Amérique, l’Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur la base économique d’aujourd’hui, c’est-à-dire en régime capitaliste, les États-Unis d’Europe signifieraient organisation de la réaction en vue de contenir le développement plus rapide de l’Amérique. Les temps sont révolus où l’œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement à l’Europe. »143

    « Dans une polémique avec les social-impérialistes déclarés et naïfs (dans le genre de Lensch) qui justifient la guerre du côté de l’Allemagne comme une destruction du monopole de l’Angleterre, Kautsky “rectifie” cette contre-vérité évidente au moyen d’une autre contre-vérité, non moins évidente. Il remplace la contre-vérité cynique par une contre-vérité doucereuse ! Le monopole industriel de l’Angleterre, dit-il, est depuis longtemps brisé, depuis longtemps détruit, il n’est ni nécessaire ni possible de le détruire.

    En quoi cet argument est-il faux ?

    En ce que, premièrement, il passe sous silence le monopole colonial de l’Angleterre. Or, comme nous l’avons vu, Engels a soulevé cette question d’une façon parfaitement claire dès 1882, c’est-à-dire il y a 34 ans ! Si le monopole industriel de l’Angleterre est détruit, le monopole colonial non seulement demeure, mais a entraîné de graves complications, car tout le globe terrestre est déjà partagé ! À la faveur de son mensonge mielleux, Kautsky fait passer subrepticement sa petite idée pacifiste bourgeoise et petite-bourgeoise opportuniste selon laquelle il n’y aurait “aucune raison de faire la guerre”. Au contraire, non seulement les capitalistes ont maintenant une raison de faire la guerre, mais il leur est impossible de ne pas la faire s’ils veulent sauvegarder le capitalisme ; car, sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes).

    […] Le monopole industriel de l’Angleterre a été détruit dès la fin du XIXe siècle. Cela est incontestable. Mais comment cette destruction s’est-elle opérée ? Aurait-elle entraîné la disparition de tout monopole ?

    S’il en était ainsi, la “théorie” de la conciliation (avec l’opportunisme) de Kautsky recevrait une certaine justification. Mais ce n’est justement pas le cas. L’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n’a pas disparu, il subsiste. L’exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l’on veut parler de la richesse “moderne”, indépendante et véritablement prodigieuse : l’Angleterre, la France, les États-Unis et l’Allemagne — ont développé les monopoles dans d’immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, “chevauchent sur l’échine” de centaines et de centaines de millions d’habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d’un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos.

    Là est justement l’essence économique et politique de l’impérialisme, dont Kautsky cherche à estomper les très profondes contradictions, au lieu de les dévoiler.

    […]

    De 1848 à 1868, et aussi partiellement plus tard, l’Angleterre était seule à bénéficier du monopole ; c’est pourquoi l’opportunisme a pu y triompher des dizaines d’années durant ; il n’y avait pas d’autres pays possédant de riches colonies ou disposant d’un monopole industriel.

    Le dernier tiers du XIXe siècle a marqué le passage à une nouvelle époque, celle de l’impérialisme. Le capital financier bénéficie d’une situation de monopole non pas dans une seule, mais dans plusieurs grandes puissances, très peu nombreuses. […] Il résulte de cette différence que le monopole de l’Angleterre a pu demeurer incontesté pendant des dizaines d’années. Le monopole du capital financier actuel est furieusement disputé ; l’époque des guerres impérialistes a commencé. »144

    On pourrait se permettre de croire que, dans le système capitaliste-impérialiste, la guerre est toujours le choix des puissances impérialistes les plus fortes contre leurs concurrents les plus faibles. Or, ce n’est pas nécessairement le cas.

    Pendant la 1re Guerre mondiale, une puissance impérialiste plus jeune et plus forte (l’Allemagne) a fait la guerre aux puissances plus vieilles et moins fortes (la France, l’Angleterre) pour leur monopole colonial et financier — ce qui a échoué. Cependant, ce qui est à retenir, ce n’est pas qu’une puissance plus forte a fait la guerre à des puissances moins fortes, mais qu’une puissance a fait le seul choix de développement impérialiste possible pour elle. Dans le système capitaliste-impérialiste, la guerre est toujours le choix du meilleur développement possible de l’impérialisme — que celui-ci soit plus ou moins fort que celui de ses concurrents.

    Les puissances impérialistes engagent la guerre de repartage du monde (localisée ou mondiale) contre d’autres puissances impérialistes, parce qu’elles peuvent faire croître leur capital ainsi, ou parce qu’elles ne peuvent plus faire croître leur capital autrement. Dans les deux cas, ce qui est déterminant, c’est que la guerre offre la meilleure voie de développement capitaliste possible dans une situation donnée. Une puissance impérialiste dans cette situation, qu’elle soit plus forte ou plus faible que les puissances concurrentes, a besoin de la guerre.

    Généralement, les puissances impérialistes les plus fortes engagent la guerre pour repartager le monde à leur avantage, selon le nouvel état des forces mondiales (comme l’Allemagne lors de la 1re et 2de Guerre mondiale) ; mais les puissances les moins fortes peuvent aussi engager la guerre pour devenir plus forte par le repartage du monde, et changer l’état des forces mondiales par la guerre (comme l’Italie lors de la 1re et 2de Guerre mondiale). Dans le 1er cas, la force économique cherche à se transformer en force politique ; et dans le 2cas, la force politique cherche à se transformer en force économique. Évidemment, la 1re entreprise est beaucoup moins risquée que la 2de, mais il faut comprendre que les puissances impérialistes, les plus fortes comme les moins fortes, n’ont d’une manière ou d’une autre pas le choix de faire la guerre dans le système capitaliste-impérialiste. Les puissances impérialistes doivent prendre ce risque, et ce pour leur propre sauvegarde, car une puissance stagnante est une puissance mourante, que leurs concurrents charognards (alliés comme ennemis) vont tôt ou tard dévorer.

    La lutte interimpérialiste entre la Russie et l’Occident est la lutte de la Russie contre le monopole (semi-)colonial et financier mondial de l’Occident. La guerre russo-ukrainienne, qui est une partie de cette lutte interimpérialiste, est en tant que telle une préfiguration localisée de la guerre de repartage du monde (des semi-colonies et des surprofits). Si la Russie a choisi la guerre, c’est précisément parce qu’elle est une puissance impérialiste moins forte que les puissances impérialistes occidentales, qui a donc besoin de la guerre contre celles-ci, parce que c’est le seul choix de développement impérialiste possible pour elle dans sa situation donnée.

    Évidemment, la Russie n’est pas plus « coupable » de la guerre russo-ukrainienne que l’Allemagne n’était coupable de la 1re Guerre mondiale. Avoir cette conclusion serait ignorer la réalité du système capitaliste-impérialiste et de la lutte interimpérialiste dans celle-ci — auquel toutes les puissances impérialistes participent selon leurs intérêts du mieux qu’elles peuvent. Le monopole colonial et financier que l’Angleterre s’est créé au XIXe siècle (par la guerre impérialiste coloniale) n’est pas plus ou moins innocent, plus ou moins impérialiste, que celui que l’Allemagne a essayé de se créer au début du XXe (par la guerre interimpérialiste de repartage des colonies) : le premier a rendu nécessaire les méthodes du second. Le monopole (semi-)colonial et financier que s’est créé l’Occident depuis 1945, et a fortiori depuis 1991, n’est lui non plus pas plus ou moins innocent, plus ou moins impérialiste, que celui que la Russie essaye de se créer aujourd’hui.

    Il faut comprendre l’économie russe comme l’échec de la libéralisation post-1991, qui a failli à l’intégrer dans le jeu des impérialistes hégémoniques (comme puissance égale et partenaire). La Russie n’a pas réussi à faire transitionner son économie de l’industrie lourde et extractiviste et de l’agriculture intensive, vers une métropole financière exportatrice de capitaux. L’impérialisme russe n’a pas réussi à assumer la place du social-impérialisme soviétique, et a reculé devant les impérialismes occidentaux dans les semi-colonies postsoviétiques ; mais il n’a pas réussi non plus à progresser dans les semi-colonies occidentales, et est resté exclu du partage des surprofits occidentaux. Ces tentatives échouées ont produit une crise profonde (la décennie noire) qui leur ont mis fin avec le renversement de Yeltsin et la prise de pouvoir de Poutine. Ce dernier a conduit une politique inverse d’autonomisation stratégique de la Russie, concentrée sur la reconstruction d’une sphère de domination semi-coloniale. Comme la bourgeoisie soviétique avant elle, la bourgeoisie russe a misé sur l’industrie militaire, quand le reste de sa production nationale est restée sous-développée. Ce pari ne pouvait que se dénouer à moyen terme, avec l’arrivée d’une limite structurelle : une production qui s’accumule et qui ne peut pas trouver de débouchés aussi conséquents que les ambitions impérialistes challengeuses russes. D’autant plus que l’autonomisation stratégique de la Russie a amené le bloc impérialiste hégémonique à se positionner en antagonisme contre elle, pour lui interdire l’accès aux marchés partagés par l’Occident. Trouver une issue dans ces conditions signifie trouver les moyens de capitaliser sur cette économie militaro-centrée, c’est-à-dire de lui donner l’occasion de prolonger son accumulation, dans une situation d’économie de guerre. L’invasion de l’Ukraine, comme les autres conflits postsoviétiques avant elle, répond aussi de contraintes économiques internes à la Russie.

    La bourgeoisie impérialiste russe est une bourgeoisie bureaucratique de l’industrie militaire et extractiviste, c’est-à-dire que ses intérêts de classe sont principalement liés aux complexes militaro-industriel et extractiviste d’État (dans ou dépendant de l’État). Les natures bureaucratique et militaro-industrielle de la bourgeoisie impérialiste russe expliquent aussi sa décision d’envahir l’Ukraine, en février 2022. La guerre russo-ukrainienne offre une issue de court terme à la crise de surproduction du capital militaro-industriel russe, elle offre directement et indirectement des débouchés de marchandises à la bourgeoisie impérialiste russe.

    Les conflits postsoviétiques ont principalement été des conflits asymétriques, où la Russie était la seule armée régulière, qui intervenait principalement contre des armées de partisans. La guerre russo-ukrainienne, elle, est une guerre « symétrique », c’est-à-dire une guerre conventionnelle de haute intensité, entre deux armées régulières. La guerre de harcèlement (de guérilla) et de mouvement sont secondaires dans la guerre russo-ukrainienne, depuis l’échec puis l’enlisement de la tentative de guerre éclair de la Russie en 2022, c’est la guerre de position qui est principale. La guerre russo-ukrainienne n’est pas que la continuité des conflits postsoviétiques, elle est un développement qualitatif supérieur de ceux-ci — un développement qualitatif supérieur dans les conflits interimpérialistes entre l’Occident et la Russie. Cette réalité fait aujourd’hui de la guerre russo-ukrainienne le plus important conflit du monde, du point de vue militaire, et de l’Ukraine un pays où une contradiction interimpérialiste est la contradiction principale.

    Avant le revirement diplomatique américain, la Russie avait déjà parié sur une victoire de longue haleine en Ukraine. Premièrement, l’Ukraine est dépendante de l’aide financière et militaire de ses alliés, alors que la Russie est devenue de plus en plus indépendante des pays occidentaux depuis 2008, et surtout 2014. Deuxièmement, les pays occidentaux ne veulent pas risquer une guerre directe avec la Russie, ce qui rend une victoire militaire ukrainienne très improbable à cause de l’asymétrie des forces en présence (l’aide financière et militaire occidentale ne peut pas annuler l’avantage du manpower russe). La Russie avait donc parié sur le lent épuisement de l’effort de guerre de l’Ukraine et du soutien occidental — qui s’observe —, alors que l’Ukraine et les pays occidentaux avaient parié sur la crise politique et économique de la Russie — qui reste relative.

    Contrairement à ce qui était espéré par les pays occidentaux, leurs nombreuses sanctions ont affaibli l’économie russe145 (en récession de 1,2 % en 2022146), mais elles ne l’ont pas mise « à genoux ». Depuis 2014, et a fortiori depuis 2022, la Russie a réussi à s’adapter aux sanctions occidentales en se détournant des marchés occidentaux (de leurs débouchés et de leurs investissements). La Russie a développé ses infrastructures orientales pour intensifier ses échanges et ses investissements avec l’Asie, principalement la Chine, et dans une moindre mesure, l’Inde et la Turquie.147 À l’intérieur de ses frontières, la Russie a une économie de guerre efficace qui compense la baisse de la consommation et des investissements par l’investissement étatique148 et l’endettement auprès des banques russes (la « dette cachée »)149 ; et à l’extérieur, la Russie a une « économie parallèle » qui contourne les restrictions sur le marché mondial (notamment, les sanctions sur le gaz et le pétrole150).151 L’économie russe a pu être qualifiée de « keynezianisme de guerre » : par exemple, la Banque centrale russe a augmenté le taux d’intérêt directeur de 7,5 à 18 %.152 En 2025, la part de la défense dans le budget fédéral russe s’élève à un total de 43 %.153

    « Les dépenses de défense ont augmenté d’environ 86,5 %, passant de 3,58 % en 2021 à 6,68 % du PIB en 2024, selon l’International Institute for Strategic Studies.

    L’année 2025 pourrait ainsi être la première au cours de laquelle les recettes pétrolières et gazières (estimées à environ 10 900 milliards de roubles cette année, contre 11 300 l’an dernier) ne suffiront pas à couvrir les dépenses militaires, qui devraient dépasser 140 milliards de dollars cette année (13 600 milliards de roubles). »154

    Depuis 2022, 520 000 emplois auraient été créés dans le complexe militaro-industriel russe, qui emploierait aujourd’hui 2,5 % de la population russe totale (3,5 millions de personnes) :

    « Une grande partie de ces éléments ont été intégrés dans le complexe militaro-industriel russe, un mastodonte tentaculaire de près de 6 000 entreprises, dont beaucoup étaient rarement rentables avant la guerre. Mais ce qui manquait en termes d’efficacité, il l’a compensé en termes de capacité de réserve et de flexibilité lorsque le gouvernement russe a soudainement accéléré la production de défense en 2022.

    Richard Connolly, spécialiste de l’armée et de l’économie russes au sein du groupe de réflexion Royal United Services Institute de Londres, l’a qualifiée d’“économie kalachnikov”, qu’il a qualifiée de “peu sophistiquée mais durable, conçue pour une utilisation à grande échelle et en cas de conflit”.

    Il a déclaré : “Les Russes paient pour cela depuis des années. Ils ont subventionné l’industrie de la défense et beaucoup auraient dit qu’ils gaspillaient de l’argent dans l’éventualité où ils devraient un jour être en mesure de l’augmenter. Le projet était donc économiquement inefficace jusqu’en 2022, et soudain, il apparaît comme une planification très astucieuse”.

    […] “La guerre a entraîné une redistribution sans précédent des richesses, les classes les plus pauvres profitant des dépenses du gouvernement dans le complexe militaro-industriel”, a déclaré Denis Volkov, directeur du Centre Levada, un institut de sondage et de recherche sociologique à Moscou. Les travailleurs des usines militaires et les familles des soldats qui se battent en Ukraine ont soudain beaucoup plus d’argent à dépenser. Leurs revenus ont augmenté de façon spectaculaire.

    Les sondages de Levada ont montré que 5 à 6 % des personnes qui “n’avaient pas assez d’argent pour acheter des biens de consommation tels qu’un réfrigérateur ont maintenant rejoint les classes moyennes”.

    La Russie paiera pour cela en augmentant ses dépenses de défense à près de 11 billions de roubles (95,7 milliards de livres sterling) l’année prochaine, soit une augmentation de 70 %, qui dépasserait les dépenses sociales pour la première fois depuis l’Union soviétique. M. Poutine tente de financer la guerre, de maintenir les dépenses sociales et d’éviter une inflation galopante tout à la fois, dans ce qu’Alexandra Prokopenko, chercheuse à la Fondation Carnegie, appelle un “trilemme impossible”.

    Pour l’instant, les prix élevés du pétrole permettent d’amortir le choc. Mais la guerre devrait transformer l’économie russe de l’intérieur.

    “Dans le passé, pendant toute la période postsoviétique, j’aurais dit que le pétrole était le principal secteur de l’économie russe”, a déclaré M. Connolly. “Aujourd’hui, je dis que c’est la défense et le pétrole qui la financent. Et cela pose des problèmes à long terme”. »155

    Le taux de chômage est de 2,4 %, historiquement le plus bas depuis 1991.156 Le taux de croissance du PIB était de 3,6 % en 2023 et de 3,8 % en 2024 (contre 2,9 % et 2,4 % pour les USA sur les mêmes périodes).157 L’inflation est élevée, mais elle reste confinée en dessous de 10 %, de plus, l’appréciation du rouble a réduit le coût des importations et a attiré de nouveaux investisseurs non occidentaux (Inde, Chine).158 Plusieurs indicateurs sociologiques montrent un haut niveau de confiance de la population dans la société et l’économie russe, qui n’a fait que croître depuis 2022.159 La nouvelle économie russe « autarcique et dirigiste » 160 à jusqu’ici réussi à prévenir la faillite du pays, reste à savoir si celle-ci sera pérenne, et au cas contraire, combien de temps la « forteresse assiégée » pourra-t-elle tenir ainsi ?

    Si l’économie russe tient bon, cela ne signifie pas que la Russie ne fait pas face à de grandes difficultés internes et sur le front ukrainien. Entre février 2022 et mai 2024, la Russie aurait connu entre environ 330 et 525 000 pertes militaires (morts et blessés) en Ukraine, selon les estimations les plus réalistes.161 Le ministère de la Défense britannique estimerait lui à 500 000162, et certains organismes jusqu’à 917 000163 (sic), le nombre de soldats morts et blessés russes depuis le début de la guerre. La Russie recruterait en moyenne environ 30 000 nouveaux soldats par mois depuis le début de son invasion, pour maintenir des effectifs militaires stables.164 La Russie a recouru à la conscription de 150 000 nouveaux soldats pour la campagne de printemps 2024165 et devrait recourir à la conscription de 160 000 nouveaux soldats pour la campagne de printemps 2025 — soit le quota le plus élevé depuis la campagne de printemps 2011 (219 000), pour atteindre l’objectif de 1,5 million de soldats en 2026.166 Entre 550 000167 et 700 000168 soldats russes combattent aujourd’hui en Ukraine ou à la frontière russe (plus qu’en février 2022).

    « La perspective d’une nouvelle vague de mobilisation partielle en Russie est un thème de débat majeur parmi l’élite du pays, au moins depuis la fin de l’année 2023. Selon des informations qu’il est impossible de vérifier mais qui s’avèrent vraisemblablement fiables, le commandement militaire, en particulier le chef de l’état-major général, insiste sur le fait que la mobilisation de quelque 300 000 personnes est nécessaire, voire indispensable, pour vaincre l’ennemi en Ukraine, puis pour pourvoir les rangs des nouvelles unités qu’il est prévu de créer. Toutefois, l’aile politique de la haute bureaucratie russe s’y oppose et s’inquiète d’une réaction négative de la population. Poutine lui-même espère que la guerre pourra être menée sans nouvelle vague de mobilisation, par le recrutement de nouveaux soldats sous contrat. […]

    Toutefois, la possibilité d’une nouvelle vague de “mobilisation partielle” commence à prendre forme. En septembre 2024, Poutine a publié un décret portant les effectifs autorisés des forces armées russes à 1,5 million de personnes, soit environ 180 000 de plus, d’ici le 1er décembre 2024. Étant donné que le nombre réel de militaires russes au début de l’année 2024 était d’environ 1,1 million, et qu’il est peu probable que ce chiffre ait beaucoup augmenté en septembre de cette année, l’armée devrait recruter entre 350 000 et 400 000 personnes pour respecter la directive du président russe. Et cela s’avère impossible sans une nouvelle vague de mobilisation. »169

    La Russie a un problème démographique de longue date : depuis l’effondrement de l’URSS la population russe stagne. Après une baisse entre 1992 (148,5 millions) et 2010 (142,8 millions), la démographie russe avait réussi à croître jusqu’en 2019 (145,5 millions), mais avec la crise du COVID-19 puis l’invasion de l’Ukraine, celle-ci est de nouveau en baisse. Cette tendance est imputable aux morts sur le front russo-ukrainien, mais aussi à l’exode et principalement à la baisse de la fécondité.

    « La guerre et l’incertitude qu’elle engendre affectent le taux de fécondité, tombé à son niveau le plus bas depuis 1993. Même sans tenir compte de l’émigration, la population de la Russie perd entre 0,6 et 1 million de personnes chaque année. Les spécialistes estiment que le pays devrait attirer pas moins d’un million de personnes par an simplement pour stabiliser sa population actuelle, ce qui semble compliqué à mettre en œuvre. »170

    Cependant, la Russie compense son problème démographique avec ses forces productives : aujourd’hui, la Russie est militairement mieux équipée qu’en 2022, et elle produit plus de matériel qu’elle n’en perd sur le front :

    « La présence russe en Ukraine à la fin de l’année 2024 s’élevait à environ 700 000 soldats, soit bien plus que la force d’invasion de 2022. La production de défense russe a rapidement augmenté (Wolff et al, 2024). Pour la seule année 2024, la Russie a produit et remis à neuf environ 1 550 chars, 5 700 véhicules blindés et 450 pièces d’artillerie de tous types. Elle a également déployé 1 800 munitions itinérantes à longue portée Lancet. Par rapport à 2022, cela représente une augmentation de 220 % de la production de chars, de 150 % de celle de véhicules blindés et de pièces d’artillerie, et de 435 % de celle de munitions itinérantes à longue portée.

    Il s’agit pour l’essentiel d’équipements soviétiques modernisés, mais la production russe se poursuivra, bien qu’à un rythme réduit, une fois que les stocks soviétiques seront épuisés. Cette réduction sera moins ressentie si elle intervient après la fin des hostilités en Ukraine. En outre, la Russie a réalisé des progrès substantiels dans le domaine des drones, après s’être auparavant appuyée sur l’Iran. »171

    En épuisant le stock militaire soviétique, la Russie le renouvelle avec des technologies supérieures. Des armes inédites sont utilisées pour la première fois sur le front russo-ukrainien, par la Russie : missiles Kinzhal ou Oreshnik, tank T-14 Armata, etc.172 Toutefois, l’importance réelle de ces armes doit être relativisée au niveau tactique, et se situe principalement aux niveaux médiatique et mercantile : la Russie teste ses produits et en fait la publicité sur le terrain.

    En temporisant les négociations avec les USA, la Russie gagne du terrain diplomatique — littéralement. L’Ukraine recule sur le territoire russe, et la Russie progresse sur le territoire ukrainien. Ainsi, la Russie annule les atouts diplomatiques de l’Ukraine et elle renforce les siens (l’Ukraine avait envisagé un « échange de territoire »).

    La Russie a publiquement annoncé s’opposer à une stratégie de négociation en deux temps : d’abord un cessez-le-feu, ensuite un accord de paix.173 Elle recherche une négociation qui lui offrirait satisfaction sur tous ses objectifs de guerre, à la tête desquels, résorber l’expansion de l’OTAN sur ses États frontaliers. Dans les conditions actuelles, le temps joue pour la Russie, et elle le sait. La Russie veut tout miser sur des accords décisifs, sans prendre le risque de perdre son momentum avec un accord intermédiaire qui permettrait à l’Ukraine et au soutien occidental de se réorganiser et de se renforcer. En bref, la Russie ne veut pas laisser l’Ukraine et ses alliés reprendre leur souffle, ce qui pourrait inverser le rapport de force diplomatique. L’invasion de l’Ukraine représente un coût cumulé immense pour l’impérialisme challengeur russe, qui a été engagée en conscience du fait que le statu quo ante bellum avait épuisé ses options intermédiaires (par exemple, les accords de cessez-le-feu de Minsk I et Minsk II de 2014-2015), ne lui laissant que la guerre, c’est-à-dire « la continuation de la politique par d’autres moyens » (politique et guerre impérialistes). La Russie ne veut donc sacrifier ni ses investissements perdus en Ukraine ni l’avenir de son impérialisme.

    « Avant le début des pourparlers, la Russie avait notamment souligné que le règlement de la guerre en Ukraine était indissociable de la réorganisation de l’architecture sécuritaire européenne. La Russie réclame de longue date un retrait des forces de l’OTAN d’Europe orientale, car elle considère l’Alliance comme une menace existentielle. Elle avait notamment utilisé cet argument pour justifier son invasion de l’Ukraine en 2022. L’administration du président Donald Trump s’est montrée, elle, très critique de ses alliés européens et moins disposée à soutenir l’Ukraine. La rencontre de mardi s’est déroulée après la conversation téléphonique la semaine dernière entre Donald Trump et Vladimir Poutine, qui a fait voler en éclats l’union occidentale et la stratégie d’isolement visant le président russe. »174

    Le risque engagé par la Russie avec la perpétuation du statu quo ante bellum est beaucoup plus grand que celui engagé par les pays occidentaux avec la rupture dudit statu quo ante bellum. La Russie joue son impérialisme, elle est donc prête à prendre des risques que ne sont pas prêts à prendre les pays occidentaux, pour qui la guerre en Ukraine n’est pas aussi importante.

    L’exclusion des pays européens des négociations répond des intérêts de la Russie et des USA. Celle-ci était l’une des conditions de la Russie à leur ouverture.175 Les européens ont des intérêts politiques et économiques impérialistes en Ukraine plus importants, et plus antagoniques avec ceux de la Russie, que les USA. La Russie et les USA ont donc un intérêt commun à isoler les pays européens, respectivement pour se désengager de la guerre et pour atteindre leurs objectifs de guerre.

    Les alliés européens

    Est-ce que les USA trahissent leur alliance avec l’UE et l’Ukraine, en vue d’une nouvelle alliance « trumpo-poutinienne » avec la Russie ? Non. La nouvelle stratégie de l’impérialisme américain s’autonomise de son alliance interimpérialiste avec les pays européens.

    Attribuer à la Russie la division du camp antirusse, premièrement, c’est lui accorder un pouvoir qu’elle n’a pas, et deuxièmement, c’est ne pas voir les divisions préexistantes dans ledit camp. La montée des tensions entre les USA et le reste de l’Occident (qu’il serait très exagéré de qualifier de « divorce ») est à imputer principalement aux USA et au reste de l’Occident. Celle-ci sert indubitablement les intérêts russes, mais cela ne veut pas dire qu’ils en seraient serait donc la cause, plutôt que les intérêts occidentaux eux-mêmes — qui n’ont pas intérêt à leur division, mais qui ont des intérêts divisés !

    Ce qu’il y a de nouveau dans les récents évènements internationaux, c’est qu’ils ne révèlent plus seulement l’intensification des contradictions entre l’impérialisme de la Russie et de la Chine d’un côté, et l’impérialisme des USA, du Japon, du Canada, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, etc., de l’autre. Ils révèlent aussi l’intensification des contradictions entre l’impérialisme des USA, du Japon, du Canada, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, etc., principalement entre les USA et les autres pays impérialistes cités ci-dessus. L’intensification des contradictions interimpérialistes a récemment été principalement interne à l’alliance interimpérialiste hégémonique, principalement entre l’impérialisme américain et les autres impérialismes de cette alliance.

    Comment expliquer la nouvelle diplomatie américaine envers les pays impérialistes occidentaux avec lesquels les USA sont alliés depuis 80 ans ? La nouvelle diplomatie américaine, agressive et annexionniste, répond simplement des nouveaux besoins de la nouvelle stratégie de l’impérialisme américain. Celui-ci doit et veut être plus autonome de ses alliés, et donc sécuriser pour lui des ressources et des routes stratégiques, dans la perspective de conquérir et défendre une hégémonie mondiale par sa propre force — sans alliance interimpérialiste.

    Par exemple, les USA contrôlent déjà indirectement le Groenland avec l’OTAN. Potentiellement, ce contrôle indirect leur permettrait déjà d’assurer l’ensemble des garanties de sécurité du Groenland (accès de la Russie à l’Atlantique, chemin des missiles intercontinentaux russes vers les USA), et les autres atouts stratégiques (minerais, voie commerciale) ne sont pas exclusifs au Groenland. Pourquoi les USA cherchent-ils donc à l’annexer ? Est-ce que l’administration Trump ne mène sa politique d’ingérence avec le Danemark que pour des motivations de politique intérieure (renforcer le consensus interne avec une adversité externe) ? La tactique annexionniste des USA avec le Danemark en particulier ne peut pas être comprise sans comprendre d’abord la stratégie des USA avec l’OTAN et l’UE en général. Les USA ont un besoin stratégique des garanties de sécurité assurées par le contrôle du Groenland, ils cherchent donc à le contrôler directement plutôt qu’indirectement, pour ne plus laisser dépendre celles-ci du Danemark, et avec lui de l’OTAN et de l’UE, desquels ils s’éloignent. La nouvelle stratégie des USA les éloigne de leurs alliés, donc les besoins stratégiques des USA ne peuvent plus dépendre de leurs alliés. Le contrôle direct a un haut coût tactique, mais il a moins d’incertitudes stratégiques que le contrôle indirect. L’impérialisme américain ne peut transiger ni sur les garanties de sécurité assurées par le Groenland ni sur sa nouvelle stratégie.

    L’Occident n’est pas un pays impérialiste, c’est une alliance de pays impérialistes (dans laquelle se trouve le Japon, qui n’est géographiquement ni culturellement pas occidental). Cette affirmation n’est pas inutile, car elle signifie que l’Occident n’est pas une sphère de domination unie dans une seule et même communauté d’intérêt impérialiste, mais une sphère de domination divisée en plusieurs communautés d’intérêts impérialistes différents et opposés. L’Occident est principalement représenté par deux sous-alliances, l’Alliance atlantique (l’OTAN) et l’Alliance européenne (l’UE), mais ces deux alliances ne recouvrent pas l’alliance informelle plus générale de l’Occident. Avant d’être une union d’États, l’Occident est une union de capitaux (firmes transnationales) et de marchés (commerce, investissements, débouchés, etc.). Le degré de leur union politique est conditionné et limité par le degré de leur union économique, c’est-à-dire qu’il est déterminé par leurs intérêts bourgeois impérialistes communs et opposés.

    À ce propos, l’UE n’est pas une « union impérialiste » (pas plus que l’Occident), elle est une union de pays impérialistes, c’est-à-dire une alliance de concurrents impérialistes contre d’autres concurrents impérialistes. Les antagonismes entre les pays impérialistes européens n’ont pas disparu après la 2de Guerre mondiale, mais ils sont devenus secondaires par rapport à l’antagonisme avec l’URSS, le Bloc de l’Est et la Chine populaire (période 1945-1991), puis par rapport à l’antagonisme avec la Russie et la Chine (période 1991-présent).

    L’Occident a une hégémonie impérialiste mondiale, mais aucun pays impérialiste occidental n’a d’hégémonie impérialiste mondiale. Dans le système capitaliste-impérialiste contemporain, aucun pays impérialiste ne peut avoir d’hégémonie impérialiste mondiale seul, car aucun pays impérialiste ne peut être plus fort que tous les autres pays impérialistes rassemblés — ce qu’il faudrait pour qu’il puisse les « commander » à proprement parler. Cependant, un pays impérialiste peut avoir une hégémonie dans une alliance de pays impérialistes qui a une hégémonie impérialiste mondiale. C’est la situation des USA avec l’Occident, depuis la 2de Guerre mondiale. Si les pays impérialistes occidentaux (dont le Japon) sont des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, c’est parce qu’ils sont alliés depuis la 2de Guerre mondiale.

    « Le capitalisme a atteint son stade suprême impérialiste en Occident au XXsiècle. Une quinzaine d’années plus tard, il a connu la 1re Guerre interimpérialiste mondiale en 1914-1918, puis une vingtaine d’années après celle-ci, la 2de Guerre interimpérialiste mondiale en 1939-1945. En moins d’un demi-siècle d’existence, l’impérialisme a connu deux conflits mondiaux pour le “repartage du monde” et des surprofits. Comment donc expliquer les derniers 80 ans de relative paix interimpérialiste, sans nouvelle guerre des monopoles impérialistes pour un nouveau “repartage du monde” ? Les centres impérialistes étaient alliés contre leurs ennemis communs, pour leurs intérêts communs.

    Qu’est-ce qui a contraint les impérialistes à limiter leur concurrence, c’est-à-dire à atténuer les contradictions interimpérialistes ? À l’échelle mondiale, la contradiction entre l’impérialisme et l’anti-impérialisme était devenue principale. Après la 2de Guerre mondiale, avec la création des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, le communisme s’est étendu à 1/3 de l’humanité, et jusqu’aux frontières de l’Europe occidentale. De plus, les luttes anticoloniales ont rapidement enflammé les empires coloniaux. Si l’URSS révisionniste est devenue une puissance “social-impérialiste” relativement réactionnaire, elle restait opposée aux impérialismes de l’alliance anticommuniste et à leur hégémonie, et en soutien (opportuniste) aux luttes anti-impérialistes et anticoloniales contre ceux-ci et celle-ci.

    Face à cette menace existentielle supérieure, les bourgeoisies impérialistes ont observé une communauté d’intérêts suffisamment forte pour que celle-ci serve de fondation suffisamment stable à une alliance anticommuniste. Cette alliance a eu pour but de former un bloc impérialiste pour contenir l’expansion communiste. Les intérêts des bourgeoisies impérialistes à la concurrence interimpérialiste étaient devenus moindres que ceux à l’alliance interimpérialiste. Ainsi, si la concurrence des monopoles impérialistes entre eux n’a pas disparu, celle-ci s’est vue régulée, c’est-à-dire limitée par l’alliance anticommuniste. C’est la configuration particulière des contradictions interimpérialistes après la 2de Guerre mondiale (l’émergence de la superpuissance américaine), mais surtout l’avancée mondiale du communisme qui a donné aux bourgeoisies impérialistes l’opportunité politique inédite de former une hégémonie collective sur l’économie mondiale.

    Il est nécessaire de comprendre que l’hégémonie n’est pas synonyme de “le plus fort”, mais de “commandement”. Dans un système, le déterminant le plus fort dans l’absolu peut ne pas être hégémonique, et l’hégémonie peut ne pas être celle d’un déterminant unique ou celle du déterminant le plus fort dans l’absolu. Un déterminant faible dans l’absolu peut devenir hégémonique par sa place centrale — nodale — dans un système : il sera donc le déterminant le plus fort de ce système, tout en étant plus faible dans l’absolu que d’autres déterminants de ce même système. Un déterminant n’est hégémonique que si et seulement s’il commande à la totalité du système (détermine toutes ses composantes plus que tous les autres déterminants). Une hégémonie peut être collective sur un système, c’est-à-dire celle de plusieurs déterminants rassemblés, car la question n’est pas de savoir lequel est le plus déterminant pris isolément, mais de savoir qu’est-ce qui détermine le système dans son ensemble — qu’est-ce qui le commande ? Au sein même d’une hégémonie collective, c’est-à-dire d’un commandement commun, il peut y avoir une hégémonie, car une hégémonie collective est aussi un système. L’hégémonie n’est pas une supériorité absolue (prise isolément, donc dans l’abstrait), mais une supériorité relative à l’organisation du système dans lequel celle-ci existe.

    Les États-Unis ont eu depuis la 2de Guerre mondiale une hégémonie dans l’alliance interimpérialiste anticommuniste, et cette alliance a eu une hégémonie sur le marché mondial, mais les États-Unis n’ont pas directement eu d’hégémonie sur le marché mondial, bien qu’étant la première puissance impérialiste depuis la 2de Guerre mondiale.

    Les pays impérialistes du centre sont les pays impérialistes hégémoniques, car ils ont collectivement un commandement sur le système monde. Actuellement, aucun pays impérialiste n’est hégémonique isolé, car aucun ne possède une capacité de commandement de lui-même sur l’ensemble du système monde (contrairement à l’Angleterre du XIXsiècle).

    Prêter aux USA une hégémonie économique mondiale qu’ils n’ont pas, c’est sous-estimer l’impérialisme français, allemand, japonais, etc., en ne les considérant que comme son prolongement ou soumis à lui. Or, l’ensemble des impérialismes hégémoniques sont bien des impérialismes dominants, qui se font concurrence mais qui exploitent leurs propres sphères de domination (la propre rente impériale de leur propre “empire”) sans jamais être exploités eux-mêmes. Il y a une dépendance politique des puissances impérialistes (hégémoniques) à la superpuissance américaine (dans cette hégémonie), mais celle-ci n’est pas une dépendance économique. Nier l’indépendance économique des impérialismes de l’alliance interimpérialiste, ce n’est pas nécessairement les défendre comme de “moindres” impérialismes contre l’impérialisme américain — comme reconnaître que les impérialismes challengeurs de la semi-périphérie sont dominés par les impérialismes hégémoniques, ce n’est pas les défendre contre ceux-ci — mais c’est sous-estimer la réalité de leur force et de leurs surprofits. »176

    Les impérialismes européens ont plus besoin que l’impérialisme américain de soutenir l’État comprador ukrainien contre l’impérialisme russe. Le théâtre ukrainien est moins important dans la nouvelle stratégie américaine que dans l’ancienne, basée sur l’Alliance atlantique ; mais le théâtre ukrainien conserve toute son importance pour la stratégie des impérialismes européens, avec ou sans l’Alliance atlantique. Avec sa nouvelle stratégie, l’impérialisme américain cherche à se concentrer sur le théâtre indopacifique contre l’impérialisme chinois, qui est pour lui la première menace économique et (géo)politique.

    Les USA ne renoncent pas à leur hégémonie impérialiste mondiale — leur ambition d’être une puissance unipolaire —, mais ils cherchent à défaire celle-ci des autres impérialismes hégémoniques. Ils veulent une hégémonie américaine qui ne s’encombre plus de son alliance avec les autres puissances impérialistes hégémoniques — avec lesquelles ils sont alliés depuis la 2de Guerre mondiale.

    La stratégie de l’impérialisme américain depuis la fin de la 2de Guerre mondiale, puis pendant toute la Guerre froide, était de maintenir une hégémonie sur l’ensemble des puissances impérialistes, contre la menace communiste mondiale (dont le social-impérialisme soviétique). Pendant la Guerre froide, les pays impérialistes occidentaux (dont le Japon) alliés étaient les plus puissants, et ils avaient ainsi une hégémonie impérialiste mondiale contre le social-impérialisme soviétique et les dictatures du prolétariat. Après la Guerre froide, les pays impérialistes occidentaux (dont le Japon) avaient toujours une hégémonie impérialiste mondiale : l’impérialisme russe était dans les ruines fumantes du social-impérialisme soviétique, et l’impérialisme chinois était nouveau-né, tous deux étaient donc très faibles, alors l’alliance des impérialismes occidentaux (dont le Japon) tenait toujours.

    Simple inertie ? Non, les taux de (sur)profits impérialistes étaient satisfaisants. L’effondrement du social-impérialisme soviétique et l’ouverture des marchés chinois et vietnamien aux investissements occidentaux offraient d’immenses opportunités de surprofits. La contradiction entre l’impérialisme et les peuples dominés, c’est-à-dire entre la surexploitation et la reproduction du travail des peuples dominés, était assez faible. La contradiction entre l’impérialisme et les peuples dominés permettait donc aux contradictions interimpérialistes de rester elles aussi assez faibles — et donc à l’alliance des impérialismes occidentaux (dont japonais) de se perpétuer.

    Cependant, avec la progression des impérialismes challengeurs russe et chinoise, l’alliance des impérialismes occidentaux était de moins en moins hégémonique. Mais, au fur et à mesure que leur hégémonie collective sur le système capitaliste-impérialiste mondial reculait, et donc que leurs taux de (sur)profits baissaient, l’intensification des contradictions interimpérialistes principalement entre impérialismes occidentaux (dont japonais) et impérialismes russe et chinois, a donné un second souffle à l’alliance des premiers contre les seconds. Cela est resté vrai pendant toute la période des années 2000-2010. Mais avec le développement de la contradiction entre impérialisme et peuples dominés, les contradictions interimpérialistes se sont développées aussi. Si celles-ci sont restées jusqu’à récemment principalement entre deux blocs (alliances) impérialistes (hégémonique et challengeur), elles existent aussi dans ceux-ci. Ce sont ces dernières dans le bloc hégémonique, principalement entre les USA et l’UE, qui se sont le plus développés depuis 2022, même si ce sont toujours les contradictions entre le bloc hégémonique et le bloc challengeur qui sont les plus développées aujourd’hui.

    Les impérialismes hégémoniques sont de moins en moins hégémoniques et donc de plus en plus concurrents (même s’ils n’ont jamais cessé de l’être). L’intérêt impérialiste à « frapper ensemble » devient donc de moins en moins important par rapport à l’intérêt impérialiste à « marcher séparément ».

    La « guerre commerciale » lancée par Trump, raillée de notre côté de l’atlantique pour ses conséquences dramatiques sur l’économie américaine, est en fait une thérapie protectionniste de long terme (la « doctrine Miran »177) qui cherche à rendre celle-ci plus indépendante de ses concurrents. Certains observateurs français, parce qu’ils ont les yeux rivés sur la stratégie de leur propre impérialisme, l’impérialisme français, ne comprennent pas le sens de la nouvelle stratégie américaine. À défaut de cela, ils listent les conséquences de court terme de la politique « trumpienne » sur les marchés, et en concluent à l’autosabotage. Trump, ou plutôt la frange de la bourgeoisie américaine qu’il représente, pense et agit pour le long terme. Que la confiance des investisseurs baisse, et que les marchés soient donc instables, lorsqu’un pays impérialiste change de stratégie, est normal. Le même genre de cécité libérale s’était déjà observé dans le cas du Brexit — qui n’aurait été, selon certains, que strictement négatif pour le Royaume-Uni.

    Les USA peuvent se permettre d’unilatéralement adopter une politique commerciale protectionniste. Les USA sont de très loin le 1er marché national de consommateurs du monde avec 18 822 769 millions de dollars en 2021, soit presque 3 fois plus que le 2d, la Chine, avec 6 720 652 millions de dollars en 2021, et presque 2 fois plus que ceux des pays membres de l’UE cumulés, avec 9 860 153 millions de dollars en 2021.178 De plus, les USA sont le centre du centre impérialiste dans le circuit mondial de la valeur, ils sont tout en haut de la hiérarchie mondiale de la dépendance et l’échange inégal dans le marché mondial. Les USA ne dépendent d’aucun pays et ne sont exploités par aucun pays, mais tous les pays du monde sont dépendants des USA et exploités par les USA, à divers degrés pour chaque pays. Aucun pays du monde (impérialiste comme semi-colonial), ne peut se priver d’exportation vers les USA, c’est-à-dire du débouché commercial du marché américain — le centre du centre du marché mondial. En bref, les USA ont le rapport de force nécessaire dans le marché mondial pour adopter une politique commerciale protectionniste (ce qui ne garantit pas avec certitude leur succès mais évite la certitude de leur échec). Avec celle-ci, l’administration Trump a pour objectif de réindustrialiser les USA et de recréer ainsi une classe ouvrière américaine riche. C’est sur la classe ouvrière la plus aristocratisée du monde que s’est fondée la formule fordiste qui a donné sa prospérité aux USA après la 2de Guerre mondiale, jusqu’à Reagan (le début du néolibéralisme aux USA, la réponse de la bourgeoisie à la crise de l’impérialisme et au recul du mouvement ouvrier). Pour réaliser le slogan de sa première campagne, Make America Great Again, Trump veut recréer une partie des conditions qui ont make America great au XXsiècle.

    Les USA veulent s’autonomiser de plus en plus de leurs alliés européens, donc, les européens sont contraints à s’autonomiser de plus en plus de leur allié américain :

    « Dans son discours d’ouverture [à la Conférence sur la sécurité de Munich de 2025], le président fédéral [d’Allemagne] Frank-Walter Steinmeier avait déploré que l’administration Trump “ait une vision du monde très différente de la nôtre”, soulignant qu’il n’était “pas dans l’intérêt de la communauté internationale que cette vision du monde devienne le paradigme dominant. L’absence de règles ne doit pas devenir le principe directeur d’un nouvel ordre mondial.” »179

    La divergence de « vision du monde » entre les USA et les européens est principalement une divergence de vision pour le monde, c’est-à-dire de stratégie dans la lutte interimpérialiste mondiale pour l’hégémonie : les USA veulent s’autonomiser de l’Alliance atlantique, les européens veulent la défendre. La lutte USA-UE fait partie des contradictions interimpérialistes mondiales, c’est la lutte interimpérialiste à l’intérieur de l’alliance d’impérialismes hégémoniques.

    L’impérialisme américain est de loin le premier impérialisme du monde. Comme dit plus haut, les USA sont au centre du centre impérialiste, ce qui se traduit par leur PIB per capita (par habitant), le 7e du monde avec 80 412 dollars par habitant en 2023, derrière des pétromonarchies (Qatar, Norvège) et des paradis fiscaux et bancaires (Luxembourg, Suisse, Irlande, Singapour) de moins de 10 millions d’habitants et habitantes (contre 340 millions pour les USA), et loin devant les autres pays impérialistes du centre : environ 50 % plus élevé que celui du Canada (53 246 dollars par habitant), de l’Allemagne (52 823 dollars par habitant), du Royaume-Uni (48 912 dollars par habitant) ou de la France (46 315 dollars par habitant).180 Les USA ont parmi les forces productives les plus développées au monde, ce qui se traduit par leur PIB à PPA (parité de pouvoir d’achat), le 2e du monde avec 25 744 milliards de dollars internationaux en 2022, derrière la Chine (avec 30 191 127 milliards de dollars internationaux en 2022).181

    La puissance de l’impérialisme américain ne se traduit pas seulement par son PIB per capita ou son PIB à PPA, mais aussi et surtout par l’ensemble de ses moyens de contrôle direct et indirect sur la circulation mondiale de la valeur. Les USA ont la plus haute concentration des 5 monopoles stratégiques du monde. Les monopoles stratégiques sont le monopole des ressources naturelles, le monopole technologique, le monopole médiatique, le monopole financier et monétaire, et le monopole militaire.182

    Avec leurs droits de propriété intellectuelle sur des technologies de pointe, les USA contrôlent le développement des semi-colonies de la semi-périphérie et de la périphérie et perpétuent leur dépendance en limitant leur accumulation de capitaux stratégiques. Avec le dollar, qui est l’étalon monétaire international depuis la rupture unilatérale des accords de Bretton Woods (1971), les USA contrôlent l’accès aux échanges et aux investissements des marchés financiers. Avec leur pouvoir de sanction sans commune mesure, les USA contrôlent l’accès au marché mondial et assurent le respect de leurs intérêts économiques et (géo)politiques. Avec leur force de projection (la 1re armée du monde) et de destruction massive (le 2arsenal nucléaire du monde), les USA contrôlent le respect de leurs monopoles stratégiques. Etc.

    Ce sont les monopoles stratégiques des USA qui font de l’impérialisme américain de très loin le premier impérialisme du monde. Ce sont les monopoles stratégiques des USA, beaucoup plus développés que ceux des autres pays impérialistes du centre, qui leur donnent leur hégémonie sur ceux-ci (dans leur alliance interimpérialiste). C’est aussi la lutte de la Russie et de la Chine contre les monopoles stratégiques occidentaux, aujourd’hui principalement américains, et pour leurs propres monopoles stratégiques, qui en font des impérialismes challengeurs de l’hégémonie occidentale.

    Les USA sont plus puissants que tous les autres pays impérialistes du centre (Japon, Canada, France, Allemagne, Royaume-Uni, etc.) et de la semi-périphérie (Italie, Espagne, Russie, Chine, etc.) du marché mondial. Cependant, il n’est pas plus puissant que tous les autres pays impérialistes rassemblés, et il serait donc erroné de dire de l’impérialisme américain qu’il est hégémonique par lui-même. Historiquement, seule l’Angleterre du milieu du XIXe siècle, avec son monopole industriel et colonial sur le monde, était un pays impérialiste hégémonique par lui-même — statut que l’Angleterre a perdu lorsqu’elle a perdu son monopole industriel sur le monde à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui (comme depuis la fin de la 2de Guerre mondiale), l’impérialisme américain est hégémonique avec d’autres impérialismes parce qu’il fait partie d’une alliance interimpérialiste dont il est à la tête — qui elle, est plus puissante que tous les autres pays impérialistes rassemblés (le social-impérialisme soviétique pendant la Guerre froide, et les impérialismes challengeurs après celle-ci).

    Les USA veulent conquérir une hégémonie impérialiste mondiale propre, alors que les autres pays occidentaux — beaucoup plus faibles — veulent maintenir une hégémonie impérialiste mondiale collective.

    L’objectif de l’UE (et du Royaume-Uni) est de créer les conditions pour la négociation russo-européenne, avec l’Ukraine, d’un cessez-le-feu. Comment ? En augmentant leur capacité militaire et leur soutien à l’Ukraine pour rendre cette dernière « crédible » dans sa diplomatie avec la Russie (l’objet du sommet de Londres sur l’Ukraine). Les pays européens n’ont pas abandonné de convaincre les USA de se réaligner sur l’Alliance atlantique, c’est-à-dire de réadopter leur stratégie d’hégémonie impérialiste précédente (par l’alliance interimpérialiste). En cherchant à doubler les négociations russo-américaines, les pays européens n’ont pas cherché à imiter la nouvelle diplomatie américaine (dans un premier temps), mais à la changer en transformant les conditions de l’Alliance atlantique (le réarmement de l’Europe).

    L’UE (avec le Royaume-Uni) a une stratégie inverse à la nouvelle stratégie des USA : persévérer dans le camp antirusse (« l’unité occidentale » dont parlait Kallas) pour contraindre la Russie à abandonner ses objectifs en Ukraine et à retourner au statu quo ante bellum. Les pays impérialistes de l’UE (et le Royaume-Uni) se concentrent sur leur alliance pour leurs intérêts, mais ils n’ont pas abandonné leur alliance avec les USA dans l’OTAN. D’une part, ils luttent pour renforcer leur alliance et autonomiser celle-ci des USA, mais d’autre part, ils luttent pour réaligner les USA sur leur alliance.

    Là où les USA sont rentrés dans une nouvelle diplomatie bilatérale de « transaction » avec la Russie, les pays européens restent dans une diplomatie multilatérale (d’alliance) et de « la paix par la force » avec celle-ci. Pour les pays européens, l’alliance et sa stratégie d’hégémonie doivent se perpétuer avec ou sans les USA, mais le maintien des USA dans celle-ci reste toujours une priorité.183

    La diplomatie de la nouvelle administration Trump choque les dirigeants et dirigeantes et les opinions publiques européens. Pourquoi ? Parce que l’impérialisme américain rompt non seulement avec la diplomatie de l’administration Biden, mais avec celle de toutes les administrations américaines précédentes depuis la 2de Guerre mondiale, y compris l’ancienne administration Trump. Si l’ancienne administration Trump était restée superficielle dans ses changements de diplomatie relativement à la nouvelle, c’est principalement parce que la situation de l’impérialisme américain ne permettait et n’exigeait pas que celui-ci change de stratégie, comme il le commence aujourd’hui.

    La rupture unilatérale de l’ostracisation occidentale de la Russie dans les relations internationales, jusqu’alors persona non grata, par les USA, est une rupture de l’unité des impérialismes hégémoniques. L’annexionnisme unilatéral envers le Canada et le Danemark, membres de l’OTAN, et pour le Danemark, de l’UE, est aussi une rupture de l’unité des impérialismes hégémoniques. Ces manœuvres tactiques ne peuvent pas être réduites à des accidents isolés et fortuits, elles font partie d’une manœuvre stratégique plus générale.

    Une diplomatie est plus ou moins unilatérale, bilatérale ou multilatérale selon les rapports de force entre pays en lutte. Les pays impérialistes peuvent être unilatéraux avec les pays coloniaux et semi-coloniaux, mais pas avec d’autres pays impérialistes opposés — même plus faibles. Dans une alliance interimpérialiste, les pays impérialistes les plus puissants peuvent être unilatéraux avec les pays impérialistes les moins puissants, tant que cet unilatéralisme reste acceptable dans les conditions de l’alliance. Dans un conflit entre deux alliances de pays impérialistes, les négociations peuvent être bilatérales ou multilatérales selon les rapports de force à l’intérieur des alliances et entre les deux alliances. Etc.

    Les « négociations » bilatérales dans la forme mais unilatérales dans le fond des USA avec l’Ukraine, pour que celle-ci accepte des négociations de paix avec la Russie aux conditions des USA, et les négociations bilatérales des USA avec la Russie, sont en soi des manœuvres unilatérales des USA envers les autres pays impérialistes de l’Alliance atlantique. Les USA leur laissent en fait un ultimatum : accepter cet unilatéralisme, et avec lui les nouvelles conditions de l’alliance avec les USA, ou rejeter cet unilatéralisme, et avec lui l’alliance avec les USA.

    Les intérêts de l’impérialisme américain vis-à-vis de l’alliance interimpérialiste dont il est à la tête ont changé, donc, il change les conditions de celle-ci. Soit les USA gardent la direction de l’alliance interimpérialiste, mais les autres pays impérialistes doivent consentir à se soumettre aux nouveaux intérêts de l’impérialisme américain ; soit les USA s’autonomisent de l’alliance interimpérialiste, et les autres pays impérialistes doivent s’autonomiser de l’impérialisme américain aussi. Cela nous rappelle que toute alliance interimpérialiste n’est qu’une alliance de concurrents, qui ne peut être que temporaire relativement à des conditions données dans la lutte interimpérialiste mondiale.

    La doctrine Truman, qui résume le mieux la place assumée par les USA dans les relations entre pays impérialistes pendant et après la Guerre froide, était le produit d’une situation historique donnée et il est donc normal que celle-ci disparaisse avec la disparition de la situation historique donnée. Si quelque chose est surprenant, ce n’est pas son agonie, mais bien sa longévité — 80 ans, dont 33 après la chute de l’URSS ! L’ordre international post-1945, et le rôle des USA dans celui-ci, n’est pas encore mort (il ne faut pas surinterpréter les évènements récents, sans nier leur signification historique), mais il a vraisemblablement vécu plus qu’il ne vivra encore. La pax americana a fait son temps.

    Voilà le sens de l’unilatéralisme des USA avec le Canada, le Danemark, et l’UE (et le Royaume-Uni). Cela amène à une question : pourquoi les USA n’ont-ils pas aussi adopté une diplomatie totalement unilatérale, plutôt que partiellement bilatérale, avec l’Ukraine ? Là aussi, la réponse est dans les contradictions interimpérialistes. De la même manière que les pays impérialistes européens ne sont pas des sous-impérialismes, l’Ukraine n’est pas une semi-colonie américaine mais occidentale. Une diplomatie totalement unilatérale des USA avec l’Ukraine offrirait une opportunité aux pays de l’UE d’affirmer leur propre leadership en Ukraine, de « l’émanciper » des USA en devenant ses seuls soutiens. Or, les USA veulent — dans une certaine mesure — conserver leur leadership sur l’Ukraine. La nouvelle diplomatie américaine, comme l’ancienne, joue un jeu d’équilibriste : elle ne veut ni laisser l’Ukraine dans le giron européen ni continuer à la soutenir telle qu’elle l’a fait depuis 2022.

    Avec l’OTAN, les USA adoptent une stratégie analogue à celle du Royaume-Uni lorsqu’il a quitté l’UE — toute proportion gardée. Il n’y a pas de rupture totale entre les USA et les pays de l’OTAN, tout comme il n’y a pas eu de rupture totale entre le Royaume-Uni et les pays de l’UE. De plus, différence majeure, les USA ne renoncent pas à leur leadership sur l’OTAN, alors que c’est l’insatisfaction du Royaume-Uni avec son absence de leadership sur l’UE qui l’a motivé à la quitter. Il y a une renégociation des alliances interimpérialistes qui reflète la transformation des conditions de la lutte interimpérialiste dans et en dehors des alliances interimpérialistes. Cependant, les changements, dans la lutte interimpérialiste comme dans les alliances interimpérialistes, se font rarement du jour au lendemain, et ils ne se font pas selon une trajectoire rectiligne tracée à l’avance par les dirigeants et dirigeantes. Par exemple, en 2016, le Brexit n’avait probablement pas anticipé l’évolution des tensions entre les USA et le reste de l’Occident, et aujourd’hui, le Royaume-Uni se rapproche de l’UE. La stratégie d’outsider de l’impérialisme britannique, qui se justifiait en 2016, ne se justifie plus, ou plus de la même manière, en 2025.

    Les contradictions interimpérialistes entre impérialismes occidentaux ne sont pas apparues en 2025. À ce sujet, l’histoire récente de l’industrie et du commerce de l’armement regorge d’exemples significatifs, dont la crise des sous-marins australiens de 2021, entre la France, l’Australie, les USA et le Royaume-Uni.

    Chaque pays impérialiste cherche à tirer avantage de la situation. Par exemple, la France cherche à valoriser ses monopoles militaro-industriels. Le 10 mars 2025, le sous-marin nucléaire d’attaque Tourville, représentant de la dernière génération Barracuda, conçue et construite par le monopole militaro-industriel français Naval Group, a fait surface dans le port de Halifax, au Canada, qui veut de longue date renouveler sa flotte, et depuis peu, ce faire de manière plus indépendante des USA pour des raisons évidentes. Le « coup de com’ » est assumé.184

    Plus généralement, le Canada se rapproche de l’UE, ce qui a valu une déclaration amusante mais très révélatrice du nouveau 1er ministre canadien, Carney, à Paris, le 17 mars 2025 :

    « le Canada est le pays non européen le plus européen. »185

    Le 27 mars 2025, celui-ci a fait le constat que les USA ne sont plus un partenaire « fiable » du Canada, et que :

    « L’ancienne relation que nous avions avec les États-Unis, basée sur l’intégration approfondie de nos économies et une coopération étroite en matière de sécurité et de défense, est terminée. »186

    Considérer la France, et a fortiori les pays impérialistes de l’UE, comme des sous-pays impérialistes, serait une très grave erreur théorique qui impliquerait de très graves erreurs politiques.

    Aujourd’hui l’UE est encore dépendante militairement des USA. Les infrastructures stratégiques (industrie militaire, transport de troupes, porte-avions, satellites, renseignement, etc.), l’entraînement des soldats européens (relative absence d’expérience du feu) et l’équipement des armées européennes interdisent à l’UE de mener une guerre conventionnelle avec une armée équivalente, sans le soutien des USA.187 Cependant, doit-on en conclure que l’UE est une union d’impérialismes subalternes des USA ?

    Militairement, en 2024, l’UE peut déjà aligner 1,5 million de soldats (2armée du monde, derrière la Chine), 1 900 avions de combat (1re armée du monde), 6 810 chars de combat (1re armée du monde, ex æquo avec la Chine).188 Économiquement, en 2022, l’UE avait un PIB nominal de 16 773 milliards de dollars (3PIB du monde, derrière les USA et la Chine), et un PIB à PPA de 24 385 milliards de dollars internationaux (3PIB à PPA du monde, derrière les USA et la Chine). Par comparaison, en 2022, le PIB à PPA (qui traduit le mieux le développement des forces productives d’un pays) de la Russie était de 4 825 milliards de dollars internationaux, soit environ 5 fois moins que l’UE et la Chine et 6 fois moins que les USA.189 Ce qui importe, c’est bien le développement des forces productives d’un pays, avant tout autre chose, car c’est celui-ci qui détermine la force militaire potentielle d’un pays. D’une part, il détermine le développement démographique, et d’autre part, le développement démographique et le développement des forces productives déterminent ensemble le développement militaire. Démographiquement, en 2024, l’UE comptait environ 450 millions d’habitants et d’habitantes, et la Russie, environ 150 millions d’habitants et d’habitantes, soit 3 fois moins.

    Pendant la Guerre froide, les pays impérialistes d’Europe de l’Ouest, puis de l’UE, se sont reposés sur les USA pour assurer la défense du continent contre l’URSS, avec l’OTAN. Après la fin de la Guerre froide, la tendance déjà à l’œuvre depuis la fin de la 2de Guerre mondiale ne s’est qu’accentuée, parce qu’il n’y avait plus de menace digne de ce nom contre laquelle se défendre. Entre 1953 et 1973, la part de la défense dans le PIB français a baissé de 4,4 points, entre 1973 et 1993 de 0,45 point, puis entre 1993 et 2013 de 0,84 point. La part de la défense dans le PIB français a baissé continuellement pendant la Guerre froide, à l’exception d’une stagnation entre 1975 et 1985 (à environ 3,2 % du PIB).190

    Devrait-on donc en conclure que les pays impérialistes de l’UE sont devenus des pays impérialistes inoffensifs, vulnérables devant l’ogre russe ?

    La France veut saisir l’opportunité que lui donne la guerre russo-ukrainienne et la nouvelle stratégie des USA pour devenir le pays impérialiste hégémonique dans l’UE, à la place de l’Allemagne. La France est la 1re puissance militaire de l’UE, et surtout, la seule puissance nucléaire (même si d’autres pays, comme l’Allemagne, sont sur le seuil nucléaire).191 La France est aussi le 2e pays exportateur d’armes mondial (canons Caesar, avions Mirage et Rafale, chars Leclerc et AMX-10 RC, etc.) avec 10,9 % des exportations totales, derrière les USA (41,7 %), mais devant la Russie (10,5 %), la Chine (5,8 %) et l’Allemagne (5,6 %).192 Comme garante de la dissuasion nucléaire européenne et du réarmement européen, la France veut et peut devenir le nouveau pays leader de l’Alliance européenne.

    De plus, l’armée française est l’une des seules armées européennes à avoir une expérience du feu significative : l’intervention néocoloniale au Mali (dont l’opération Barkhane), même si elle n’était pas pas un conflit de haute intensité, est reconnue internationalement comme un gage de qualité de la formation des troupes françaises et de son équipement. D’autre part, le RetEx (« retour d’expérience ») sur le matériel occidental, l’accumulation de données tactiques et l’implication des renseignements occidentaux en Ukraine, et la formation des troupes ukrainiennes en Europe, sont un vrai gain qualitatif pour les armées européennes dans leur ensemble.

    L’UE n’est pas le prolongement en Europe des USA, les pays impérialistes de l’UE (dont la France est l’un des principaux) ne sont pas des vassaux des USA. L’UE n’est pas une puissance subalterne, et pris isolément, les pays les plus importants de l’UE (la France et l’Allemagne) ne sont pas des puissances subalternes non plus. Si la France est un sous-impérialisme, alors la Russie l’est aussi.

    Les forces productives françaises ou allemandes sont chacune relativement équivalentes à celles de la Russie : en 2022, la France avait un PIB à PPA de 3 697 milliards de dollars internationaux et l’Allemagne de 5 365 milliards de dollars internationaux.193 La Russie est environ 2 fois plus peuplée que la France ou l’Allemagne, mais cet avantage démographique reste d’une envergure très relative (par exemple, comparé aux USA ou à la Chine).

    Réduire l’Occident aux USA, et ne voir dans l’Alliance atlantique et européenne que la domination de l’impérialisme américain dans celles-ci jusqu’à aujourd’hui, sans voir l’impérialisme français, canadien, allemand, britannique, etc., et leur potentielle puissance cumulée, c’est ne pas voir l’une des forces majeures dans la lutte interimpérialiste mondiale.

    Conclusion

    « Certains camarades affirment qu’étant donné les nouvelles conditions internationales, après la deuxième guerre mondiale, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.

    Ils estiment que les contradictions entre le camp du socialisme et celui du capitalisme sont plus fortes que les contradictions entre pays capitalistes ; que les États-Unis d’Amérique se sont suffisamment soumis les autres pays capitalistes pour les empêcher de se faire la guerre et de s’affaiblir mutuellement ; que les hommes avancés du capitalisme sont assez instruits par l’expérience des deux guerres mondiales, qui ont porté un sérieux préjudice à l’ensemble du monde capitaliste, pour se permettre d’entraîner à nouveau les pays capitalistes dans une guerre entre eux ; que, de ce fait, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.

    Ces camarades se trompent. Ils voient les phénomènes extérieurs affleurant à la surface, mais ils n’aperçoivent pas les forces profondes qui, bien qu’agissant momentanément de façon invisible, n’en détermineront pas moins le cours des évènements.

    En apparence, la “sérénité” règne partout : les États-Unis d’Amérique ont réduit à la portion congrue l’Europe occidentale, le Japon et les autres pays capitalistes ; l’Allemagne (de l’Ouest), la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, le Japon, tombés dans les griffes des USA, exécutent docilement leurs injonctions.

    Mais on aurait tort de croire que cette “sérénité” puisse se maintenir “pour l’éternité” ; que ces pays supporteront sans fin la domination et le joug des États-Unis d’Amérique ; qu’ils n’essaieront pas de s’arracher du joug américain pour s’engager sur le chemin de l’indépendance.

    Considérons d’abord l’Angleterre et la France. Il est certain que ce sont des pays impérialistes.

    Il est certain que les matières premières à bon marché et les débouchés assurés ont pour eux une importance de premier plan. Peut-on imaginer qu’ils supporteront sans fin la situation actuelle, quand les Américains, à la faveur d’une “aide” prêtée au titre du “plan Marshall”, s’installent dans le système économique de la Grande-Bretagne et de la France, système dont ils veulent faire un appendice de l’économie américaine ; quand le capital américain s’empare des matières premières et des débouchés dans les colonies anglo-françaises, préparant ainsi la catastrophe pour les profits exorbitants des capitalistes anglo-français ?

    N’est-il pas plus exact de dire que l’Angleterre capitaliste et, à sa suite, la France capitaliste seront finalement obligées de s’arracher à l’étreinte des USA et d’entrer en conflit avec eux pour s’assurer une situation indépendante et, bien entendu, des profits exorbitants ?

    Passons aux principaux pays vaincus, à l’Allemagne (occidentale), au Japon. Ces pays mènent aujourd’hui une existence lamentable sous la botte de l’impérialisme américain.

    Leur industrie et leur agriculture, leur commerce, leur politique extérieure et intérieure, toute leur existence sont enchaînés par le “régime” d’occupation américain.

    Dire qu’hier encore c’étaient de grandes puissances impérialistes qui ébranlaient les assises de la domination de la Grande-Bretagne, des USA, de la France en Europe et en Asie. Penser que ces pays n’essaieront pas de se relever, de briser le “régime” des USA et de s’engager sur le chemin de l’indépendance, c’est croire au miracle.

    On dit que les contradictions entre capitalisme et socialisme sont plus fortes que celles existant entre les pays capitalistes. Théoriquement, c’est juste, bien sûr. Ce n’est pas seulement juste aujourd’hui, cela l’était aussi avant la deuxième guerre mondiale.

    C’est ce que comprenaient plus ou moins les dirigeants des pays capitalistes. Et cependant, la deuxième guerre mondiale n’a pas commencé par la guerre contre l’URSS, mais par une guerre entre pays capitalistes.

    Pourquoi ? Parce que, d’abord, la guerre contre l’URSS, pays du socialisme, est plus dangereuse pour le capitalisme que la guerre entre pays capitalistes. Car si la guerre entre pays capitalistes pose seulement le problème de la domination de tels pays capitalistes sur tels autres, la guerre contre l’URSS doit nécessairement poser la question de l’existence même du capitalisme.

    Parce que, en second lieu, les capitalistes, bien qu’ils proclament, aux fins de “propagande”, l’agressivité de l’Union soviétique, n’y croient pas eux-mêmes, puisqu’ils tiennent compte de la politique de paix de l’Union soviétique et savent que l’URSS n’attaquera pas d’elle-même les pays capitalistes.

    Au lendemain de la première guerre mondiale, on considérait aussi que l’Allemagne avait été définitivement mise hors de combat, de même que le sont aujourd’hui, selon certains camarades, le Japon et l’Allemagne. À ce moment, on disait aussi et on proclamait dans la presse que les États-Unis d’Amérique avaient réduit l’Europe à la portion congrue ; que l’Allemagne ne pourrait plus se relever ; qu’il ne devait plus y avoir de guerre entre pays capitalistes.

    Mais, malgré cela, l’Allemagne s’est remise debout comme une grande puissance quinze à vingt ans après sa défaite ; elle s’est évadée de sa captivité et engagée sur le chemin de l’indépendance. Chose caractéristique, c’est que la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique ont aidé eux-mêmes l’Allemagne à se relever économiquement et à rétablir son potentiel économique et militaire.

    Sans doute qu’en aidant l’Allemagne à se relever économiquement, les USA et la Grande-Bretagne entendaient diriger l’Allemagne, une fois relevée, contre l’Union soviétique, l’utiliser contre le pays du socialisme. L’Allemagne cependant a dirigé ses forces, en premier lieu, contre le bloc anglo-franco-américain.

    Et lorsque l’Allemagne hitlérienne eut déclaré la guerre à l’Union soviétique, le bloc anglo-franco-américain, loin de se rallier à l’Allemagne hitlérienne, fut obligée, au contraire, de se coaliser avec l’URSS contre l’Allemagne hitlérienne.

    Par conséquent, la lutte des pays capitalistes pour la possession des marchés et le désir de noyer leurs concurrents se sont pratiquement révélés plus forts que les contradictions entre le camp du capitalisme et celui du socialisme.

    On se demande : où est la garantie que l’Allemagne et le Japon ne se relèveront pas et ne tenteront pas de s’évader de la captivité américaine pour commencer une vie propre, indépendante ? Je pense que cette garantie n’existe pas.

    Il s’ensuit donc que l’inévitabilité des guerres entre pays capitalistes reste entière.

    On dit qu’il faut considérer comme périmée la thèse de Lénine selon laquelle l’impérialisme engendre inévitablement les guerres, puisque de puissantes forces populaires ont surgi maintenant, qui défendent la paix contre une nouvelle guerre mondiale. Cela est faux.

    Le mouvement actuel pour la paix se propose d’entraîner les masses populaires dans la lutte pour le maintien de la paix, pour conjurer une nouvelle guerre mondiale. Par conséquent, il ne vise pas à renverser le capitalisme et à instaurer le socialisme, — il se borne à des buts démocratiques de lutte pour le maintien de la paix. À cet égard, le mouvement actuel pour le maintien de la paix se distingue de celui qui existait lors de la première guerre mondiale, et qui, visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile, allait plus loin et poursuivait des buts socialistes.

    Il se peut que, les circonstances aidant, la lutte pour la paix évolue çà et là vers la lutte pour le socialisme, mais ce ne sera plus le mouvement actuel en faveur de la paix, mais un mouvement pour renverser le capitalisme.

    Le plus probable, c’est que le mouvement actuel en faveur de la paix, en tant que mouvement pour le maintien de la paix, contribuera, en cas de succès, à conjurer une guerre donnée, à l’ajourner temporairement, à maintenir temporairement une paix donnée, à faire démissionner le gouvernement belliciste et à y substituer un autre gouvernement, disposé à maintenir provisoirement la paix.

    Cela est bien, naturellement. C’est même très bien. Mais cela ne suffit cependant pas pour supprimer l’inévitabilité des guerres, en général, entre pays capitalistes. Cela ne suffit pas, car malgré tous ces succès du mouvement de la paix, l’impérialisme demeure debout, reste en vigueur. Par suite, l’inévitabilité des guerres reste également entière.

    Pour supprimer l’inévitabilité des guerres, il faut détruire l’impérialisme. »194

    Les impérialismes forment généralement des alliances, mais ces alliances ne sont toujours que des alliances de concurrents contre d’autres concurrents dans la lutte pour l’hégémonie impérialiste — la domination du monde.

    Pourquoi est-ce que l’alliance des impérialismes hégémoniques se fissure ? Au fur et à mesure que la contradiction entre les impérialismes hégémoniques et les impérialismes challengeurs s’intensifie, les contradictions internes aux impérialismes hégémoniques s’intensifient aussi. Pourquoi ? Parce que plus les impérialismes challengeurs gagnent du terrain sur les impérialismes hégémoniques, plus la concurrence économique et politique interimpérialiste devient forte à l’intérieur de l’alliance hégémonique. La concurrence économique et géopolitique des impérialismes challengeurs sur les impérialismes hégémoniques réduit leurs surprofits (soit en conquérant des marchés, soit en les contraignant à réduire leurs surprofits pour les conserver) et augmente le prix du statu quo (au premier desquels, militaire).

    Cette pression challengeuse sur l’alliance hégémonique la disloque progressivement, selon une logique du « chacun pour soi ». Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que l’alliance hégémonique est une alliance d’impérialismes tous autonomes et concurrents les uns des autres, et qu’une telle alliance ne peut être que temporaire, relativement à des conditions déterminées.

    L’intensification des contradictions interimpérialistes et les récents développements laissent présager la disparition d’une hégémonie impérialiste mondiale, avec la disparition de l’alliance d’impérialismes qui rend possible cette hégémonie. Les conditions déterminées qui rendaient temporairement possible et nécessaire une alliance hégémonique évoluent et prennent aujourd’hui fin.

    Est-ce que nous nous dirigeons donc vers un système impérialiste mondial « multipolaire » ? Oui et non. Oui, parce qu’il va y avoir de facto plusieurs pôles impérialistes. Non, parce que chacun d’eux va lutter pour sa propre hégémonie sur tous les autres, c’est-à-dire pour être « unipolaire ». Cependant, comme les récents développements nous le rappellent, un système impérialiste mondial « unipolaire » n’est pas possible non plus. Même si une puissance impérialiste peut devenir hégémonique sur une alliance de puissance impérialiste, et que celle-ci peut être hégémonique sur le monde entier, cette configuration unipolaire n’annule pas la lutte des pôles impérialistes entre eux (dans et en dehors de l’alliance hégémonique), et est donc soumise à des reconfigurations multipolaires permanentes. Il y a une contradiction entre les tendances multipolaires et unipolaires dans le système impérialiste mondial, auquel celui-ci ne peut pas échapper. L’impérialisme ne tend à être ni « unipolaire » ni « multipolaire », mais les deux en même temps, et donc, aucun des deux n’est possible. Par exemple, la période « unipolaire » postérieure a la fin de la Guerre froide (les années 1990 et 2000), a aussi été une période de division des impérialismes hégémoniques, et de croissance des impérialismes challengeurs, c’est-à-dire une période de « multipolarisation ».

    L’éventuelle disparition d’une hégémonie impérialiste mondiale ne pourrait donc être le fait que de la lutte pour l’hégémonie impérialiste mondiale elle-même.

    Le monde peut être plus ou moins unipolaire ou multipolaire, mais il ne peut jamais être ni unipolaire ni multipolaire, car les tendances contraires à l’« unipolarisation » et à la « multipolarisation » ne peuvent pas se réaliser (l’une et l’autre se produisent et se nient en permanence). En revanche, derrière le débat sur le monde « multipolaire », se trouve celui sur la crise du système capitaliste-impérialiste, et sur la transformation de l’ordre international avec lequel il a existé depuis 80 ans : l’hégémonie impérialiste mondiale de l’Occident, sous hégémonie américaine.

    Aujourd’hui, les deux blocs impérialistes en lutte sont le bloc hégémonique (l’Occident) contre le bloc challengeur (la Russie et la Chine). Cependant, ces deux blocs ne sont que le produit de la situation internationale actuelle, et ils ne sont que temporaires relativement à celle-ci. Autrement dit, les blocs impérialistes sont toujours des blocs instables. Pour l’instant, il y a superposition entre le statut hégémonique ou challengeur des pays impérialistes et l’alliance occidentale ou russo-chinoise : un premier bloc occidental rassemble les pays impérialistes hégémoniques, un second bloc russo-chinois rassemble les deux pays impérialistes challengeurs. Pour des raisons historiques, c’est-à-dire la construction du bloc hégémonique contre le bloc socialiste (principalement l’URSS et la Chine populaire), le statut des pays impérialistes recouvre aujourd’hui leur alliance ; mais à l’avenir, cet état de fait pourra changer. Les statuts et les alliances de pays impérialistes ne se correspondent pas nécessairement. Par exemple, pendant la 1re et 2de Guerre mondiale, le statut « vieux » (Royaume-Uni, France) ou « jeune » (USA, Allemagne, Japon) des pays impérialistes ne recouvrait pas leur alliance.

    Les transformations du système capitaliste-impérialiste ne rendent impossible ni le maintien tel quel des blocs hégémonique (ou anciennement hégémonique) et challengeur ni leur disparition au profit de la généralisation des blocs opportunistes de circonstance. Ceci dit, les tendances économiques et géopolitiques actuelles rendent plus probable l’évolution des deux blocs déjà existant plutôt que leur éclatement total.

    L’évolution des contradictions interimpérialistes entre les impérialismes hégémoniques occidentaux et les impérialismes challengeurs russo-chinois, d’une part, et entre l’impérialisme américain et les alliances interimpérialistes atlantique (l’OTAN) et européenne (l’UE), d’autre part, dont l’élection de Trump n’a été qu’un déclencheur, est une étape vers un nouvel ordre international qui ne peut se réaliser que sur les ruines du précédent.

    La crise du système capitaliste-impérialiste rend nécessaire la transformation de son ordre international, et la transformation de son ordre international rend nécessaire une guerre de repartage du monde, de redivision des sphères de domination coloniale et semi-coloniale, de redistribution des surprofits, c’est-à-dire une guerre mondiale. Historiquement, cela c’est vérifié deux fois, au XXe siècle. La différence entre les 21 ans qui ont séparé la 1re Guerre mondiale de la 2de, et les 80 ans qui séparent la 2de du présent, c’est la différence entre la configuration du système capitaliste-impérialiste à leur issue : extrêmement instable après la 1re, relativement stable après la 2de. Quelle est la différence majeure entre les deux ? Après la 1re, la dictature du prolétariat existait dans un seul pays faible et isolé ; après la 2de, la dictature du prolétariat et la démocratie populaire existaient dans plusieurs pays puissants et unis — le 1/6e du monde et le 1/3 de l’humanité.

    La tendance à la 3Guerre mondiale du système capitaliste-impérialiste n’a pas émergé en 2025 — elle est déjà là depuis 1945. Ceci dit, l’actualité internationale récente démontre que cette tendance est croissante et qu’elle s’accélère, et surtout, elle la rend perceptible par tous et toutes. Avec le retour de la peur d’une 3guerre mondiale dans la conscience spontanée des masses populaires occidentales, nous pouvons attendre des diverses franges de celles-ci autant les meilleures indignations pacifistes que les pires exaltations bellicistes, c’est-à-dire autant la scission plus radicale que l’union plus étroite avec la bourgeoisie impérialiste française.

    La lutte idéologique contre la bourgeoisie impérialiste française dans les masses et dans le mouvement communiste, déjà l’une de nos tâches principales de la période, n’est donc que plus impérative.

    Une guerre mondiale signifierait que les contradictions interimpérialistes sont les contradictions principales dans le monde, c’est-à-dire celles qui déterminent et conditionnent toutes les autres contradictions du monde (dont la contradiction impérialisme-peuples dominés et la contradiction Capital-Travail). Si le mouvement communiste n’a pas de ligne politique correcte sur les contradictions interimpérialistes, alors, il ne peut pas transformer la guerre interimpérialiste injuste en son contraire : la guerre révolutionnaire juste. Effectivement, ne pas comprendre les contradictions interimpérialistes, dont la guerre interimpérialiste, c’est abandonner toute transformation révolutionnaire du monde et se condamner à la transformation impérialiste et interimpérialiste du monde.

    1 C. Trebesch, « Ukraine support after 3 years of war: Aid flows remain low but steady — Shift towards weapons procurement », Kiel Institute for the World Economy, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://www.ifw-kiel.de/publications/news/ukraine-support-after-3-years-of-war-aid-flows-remain-low-but-steady-shift-towards-weapons-procurement

    2 C. Trebesch, « Ukraine Support Tracker. A Database of Military, Financial and Humanitarian Aid to Ukraine », Kiel Institute for the World Economy, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker

    3 G. Sauvage, « Les terres rares, l’atout de l’Ukraine pour obtenir le soutien de Trump face à la Russie », France 24, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250213-les-terres-rares-l-atout-de-l-ukraine-pour-peser-face-%C3%A0-trump-dans-une-n%C3%A9gociation-de-paix-russie-guerre-poutine-zelensky

    4 O. Chicheportiche, « Quelles sont ces terres rares qui intéressent Donald Trump en Ukraine ? », BFMTV, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/economie/international/quelles-sont-ces-terres-rares-qui-interessent-donald-trump-en-ukraine_AV-202502050343.html

    5 G. Sauvage, « Les terres rares, l’atout de l’Ukraine pour obtenir le soutien de Trump face à la Russie », France 24, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250213-les-terres-rares-l-atout-de-l-ukraine-pour-peser-face-%C3%A0-trump-dans-une-n%C3%A9gociation-de-paix-russie-guerre-poutine-zelensky

    6 I. Gamaliy, « L’Ukraine dans la sécurité énergétique de l’Europe », Fondation Robert Schuman, 27 mai 2002. À l’adresse :

    https://www.robert-schuman.eu/entretiens-d-europe/166-l-ukraine-dans-la-securite-energetique-de-l-europe

    7 C. Murray, « Quelles sont les ressources naturelles de l’Ukraine ? », Forbes, 24 février 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/quelles-sont-les-ressources-naturelles-de-l-ukraine/

    8 « Uranium Production Figures », World Nuclear Association, 3 mai 2024. À l’adresse :

    https://world-nuclear.org/Information-Library/Facts-and-Figures/Uranium-production-figures

    9 « Supply of Uranium », World Nuclear Association, 23 août 2024. À l’adresse :

    https://world-nuclear.org/information-library/nuclear-fuel-cycle/uranium-resources/supply-of-uranium

    10 C. Murray, « Quelles sont les ressources naturelles de l’Ukraine ? », Forbes, 24 février 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/quelles-sont-les-ressources-naturelles-de-l-ukraine/

    11 Ibidem.

    12 « Minerais en Ukraine : Paris discute avec Kiev depuis l’automne », La Tribune, 27 février 2025. À l’adresse :

    https://www.latribune.fr/economie/international/minerais-en-ukraine-paris-discute-avec-kiev-depuis-l-automne-1019335.html

    13 C. Izoard, « Un enjeu caché de la guerre en Ukraine : les matières premières », Reporterre, 8 décembre 2022. À l’adresse :

    https://reporterre.net/Un-enjeu-cache-de-la-guerre-en-Ukraine-les-matieres-premieres

    14 « Guerre en Ukraine : Titane, lithium, graphite… C’est quoi ces minéraux précieux que convoite Donald Trump ? », 20 minutes, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.20minutes.fr/monde/ukraine/4137450-20250206-guerre-ukraine-titane-lithium-graphite-quoi-mineraux-precieux-convoite-donald-trump

    15 C. Murray, « Quelles sont les ressources naturelles de l’Ukraine ? », Forbes, 24 février 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/quelles-sont-les-ressources-naturelles-de-l-ukraine/

    16 D. Kazanskyi et D. Dmytriieva, « Ukraine sells titanium to Russia in wartime for airplane and missiles production », RBC-Ukraine, 7 août 2023. À l’adresse :

    https://newsukraine.rbc.ua/analytics/ukraine-sells-titanium-raw-materials-in-wartime-1691416819.html

    17 M. Gwyn Jones, « Vérification des faits : de quels minerais dispose l’Ukraine ? », Euronews, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/03/05/de-quels-minerais-dispose-lukraine

    18 Ibidem.

    19 U.S. Geological Survey, Mineral commodity summaries 2021: U.S. Geological Survey, 2021. À l’adresse :

    https://pubs.usgs.gov/publication/mcs2021

    20 T. d’Istria, « En Ukraine, l’enjeu des terres rares dans une négociation de paix », Le Monde, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/05/en-ukraine-l-enjeu-des-terres-rares-dans-une-negociation-de-paix_6532566_3210.html

    21 Ibidem.

    22 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : Donald Trump sans filtre, Volodymyr Zelensky prêt à “un échange” de territoires avec la Russie », L’Humanité, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-donald-trump-sans-filtre-multiplie-les-declarations

    23 « Vu d’Ukraine. Trump convoite les terres rares ukrainiennes, Kiev y voit “une chance” », Courrier International, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-ukraine-trump-coinvoite-les-terres-rares-ukrainiennes-kiev-y-voit-une-chance_227401

    24 T. d’Istria, « En Ukraine, l’enjeu des terres rares dans une négociation de paix », Le Monde, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/05/en-ukraine-l-enjeu-des-terres-rares-dans-une-negociation-de-paix_6532566_3210.html

    25 G. Sauvage, « Les terres rares, l’atout de l’Ukraine pour obtenir le soutien de Trump face à la Russie », France 24, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250213-les-terres-rares-l-atout-de-l-ukraine-pour-peser-face-%C3%A0-trump-dans-une-n%C3%A9gociation-de-paix-russie-guerre-poutine-zelensky

    26 « Les nouvelles constructions de centrales au charbon menacent les objectifs climatiques de la Chine », Connaissance des énergies, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.connaissancedesenergies.org/afp/les-nouvelles-constructions-de-centrales-au-charbon-menacent-les-objectifs-climatiques-de-la-chine-250213

    27 « Production de charbon : répartition mondiale par pays 2023 », Statista, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/565345/production-de-charbon-repartition-mondiale-par-pays

    28 « Guerre en Ukraine : Titane, lithium, graphite… C’est quoi ces minéraux précieux que convoite Donald Trump ? », 20 minutes, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.20minutes.fr/monde/ukraine/4137450-20250206-guerre-ukraine-titane-lithium-graphite-quoi-mineraux-precieux-convoite-donald-trump

    29 « Production minière de graphite selon le pays dans le monde 2024 », Statista, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/570417/principaux-pays-producteurs-de-graphite-dans-le-monde

    30 E. Tossou, « La Chine mise sur l’Afrique pour continuer de dominer le marché mondial du graphite », Agence Ecofin, 10 décembre 2024. À l’adresse :

    https://www.agenceecofin.com/actualites/1012-124205-la-chine-cherche-en-afrique-un-relais-pour-sa-domination-sur-le-marche-du-graphite

    31 « Production minière de terres rares selon le pays dans le monde 2024 », Statista, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/570471/principaux-pays-producteurs-de-terres-rares

    32 T. Gaudiaut, « La Chine a la mainmise sur les terres rares », Statista, 17 novembre 2023. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/31273/pays-avec-les-plus-grandes-reserves-de-terres-rares-et-part-dans-la-production-miniere-mondiale

    33 S. Grazioli, « Le sous-sol ukrainien dans le collimateur des États-Unis de Trump », RTS, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/trump-convoite-les-ressources-minerales-de-l-ukraine-contre-une-aide-americaine-28780886.html

    34 Ibidem.

    35 M. Gwyn Jones, « Vérification des faits : de quels minerais dispose l’Ukraine ? », Euronews, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/03/05/de-quels-minerais-dispose-lukraine

    36 O. Chicheportiche, « Quelles sont ces terres rares qui intéressent Donald Trump en Ukraine ? », BFMTV, 5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/economie/international/quelles-sont-ces-terres-rares-qui-interessent-donald-trump-en-ukraine_AV-202502050343.html

    37 « Terres rares et minéraux stratégiques en Ukraine », Centre régional d’information des Nations unies pour l’Europe occidentale, 19 février 2025. À l’adresse :

    https://unric.org/fr/terres-rares-et-mineraux-strategiques-en-ukraine/

    38 S. Grazioli, « Le sous-sol ukrainien dans le collimateur des États-Unis de Trump », RTS, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/trump-convoite-les-ressources-minerales-de-l-ukraine-contre-une-aide-americaine-28780886.html

    39 C. Popovic, « Les États-Unis veulent exploiter les réserves de 100 millions de tonnes de terres rares découvertes en République-Dominicaine », Franceinfo, 10 février 2025. À l’adresse :

    https://la1ere.francetvinfo.fr/martinique/les-etats-unis-veulent-exploiter-les-reserves-de-100-millions-de-tonnes-de-terres-rares-decouvertes-en-republique-dominicaine-1560424.html

    40 « Donald Trump réclame 500 milliards de minerais en Ukraine, Zelensky refuse de “vendre son pays” », Libération, 22 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/donald-trump-reclame-500-milliards-de-minerais-en-ukraine-zelensky-refuse-de-vendre-son-pays-20250222_ZSNSXIYIHJCRLKQXAOHMWLNBXY

    G. Barzic, « Guerre en Ukraine : Zelensky refuse l’offre choc de Trump sur les terres rares », Les Échos, 16 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/europe/zelensky-refuse-loffre-choc-de-trump-sur-les-terres-rares-de-lukraine-2149036

    41 « L’Ukraine n’est “pas à vendre” : Volodymyr Zelensky répond à Donald Trump qui convoite ses minerais », BFMTV, 19 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/economie/international/minerais-l-ukraine-n-est-pas-a-vendre-dit-volodymyr-zelensky-aux-etats-unis_AD-202502190611.html

    42 « Géopolitique. Accord entre Kiev et Washington sur les minerais ukrainiens », Courrier International, 26 février 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/geopolitique-accord-entre-kiev-et-washington-sur-les-minerais-ukrainiens_228145

    43 « Clash Trump-Zelensky: le verbatim d’un tournant historique dans la guerre en Ukraine », L’Humanité, 2 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/clash-trump-zelensky-le-verbatim-dun-tournant-historique-dans-la-guerre-en-ukraine

    44 « Guerre en Ukraine : la rencontre entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky tourne au clash », France 24, 28 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20250228-guerre-en-ukraine-la-rencontre-entre-donald-trump-et-volodymyr-zelensky-tourne-au-pugilat

    45 T. d’Istria, « En Ukraine, après la suspension de l’aide militaire américaine, “on entre dans une période effrayante” », Le Monde, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/05/en-ukraine-apres-la-suspension-de-l-aide-militaire-americaine-on-entre-dans-une-periode-effrayante_6576521_3210.html

    « Guerre en Ukraine : les États-Unis ont “mis en pause” le partage de renseignements avec Kiev », BFMTV, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/international/amerique-nord/etats-unis/guerre-en-ukraine-les-etats-unis-ont-mis-en-pause-le-partage-de-renseignements-avec-kiev_AP-202503050571.html

    46 « Guerre en Ukraine : Trump assure que Zelensky est toujours “prêt” à négocier avec la Russie », BFMTV, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/international/amerique-nord/etats-unis/donald-trump/discours-au-congres-trump-dit-avoir-recu-une-lettre-de-zelensky-disant-que-l-ukraine-est-prete-au-dialogue_AD-202503050070.html

    47 « De l’altercation à l’accord : comment Trump et Zelensky ont réussi à surmonter l’épisode du Bureau ovale », BFMTV, 11 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bfmtv.com/international/europe/ukraine/de-l-altercation-a-l-accord-comment-trump-et-zelensky-ont-reussi-a-surmonter-l-episode-du-bureau-ovale_AN-202503110847.html

    48 M. Jégo, « Guerre en Ukraine : avec la nouvelle version du projet d’accord sur les minerais par les États-Unis, Volodymyr Zelensky au pied du mur », Le Monde, 29 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/29/guerre-en-ukraine-avec-la-nouvelle-version-du-projet-d-accord-sur-les-minerais-par-les-etats-unis-le-dilemme-de-volodymyr-zelensky_6587517_3210.html

    49 C. Trebesch, « Ukraine Support Tracker. A Database of Military, Financial and Humanitarian Aid to Ukraine », Kiel Institute for the World Economy, 14 février 2025. À l’adresse :

    https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker

    50 Ibidem.

    51 « Volodymyr Zelensky se dit prêt à des négociations directes avec Vladimir Poutine »,France 24,5 février 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/europe/20250205-ukraine-volodymyr-zelensky-dit-%C3%AAtre-pr%C3%AAt-%C3%A0-des-n%C3%A9gociations-directes-avec-vladimir-poutine

    52 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : Donald Trump sans filtre, Volodymyr Zelensky prêt à “un échange” de territoires avec la Russie », L’Humanité, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-donald-trump-sans-filtre-multiplie-les-declarations

    53 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : après la réélection de Donald Trump, Kiev en terre inconnue », L’Humanité, 7 novembre 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-apres-la-reelection-de-donald-trump-kiev-en-terre-inconnue

    54 « Guerre en Ukraine : Donald Trump dit avoir téléphoné à Vladimir Poutine pour négocier la fin de l’invasion russe », France info, 9 février 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/guerre-en-ukraine-donald-trump-dit-avoir-telephone-a-vladimir-poutine-pour-negocier-la-fin-de-l-invasion-russe_7064447.html

    55 V. Kamenka, « Guerre en Ukraine : Donald Trump sans filtre, Volodymyr Zelensky prêt à “un échange” de territoires avec la Russie », L’Humanité, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/guerre-en-ukraine-donald-trump-sans-filtre-multiplie-les-declarations

    56 « Diplomatie. Donald Trump téléphone à Vladimir Poutine et annonce des négociations sur l’Ukraine », Courrier International, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/diplomatie-donald-trump-telephone-a-vladimir-poutine-et-annonce-des-negociations-sur-l-ukraine_227667

    « Trump et Poutine ont convenu de démarrer “immédiatement” les négociations sur l’Ukraine », Libération, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/amerique/trump-et-poutine-ont-convenu-lors-dun-long-echange-telephonique-de-demarrer-immediatement-les-negociations-sur-lukraine-20250212_BGIL43BWTJACVB2NBPS6YWME5M

    57 « Désengagement des États-Unis, abandon de la Crimée, pas d’adhésion de Kyiv à l’OTAN : le nouveau chef du Pentagone expose sa vision sur l’Ukraine », Libération, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/desengagement-des-etats-unis-abandon-de-la-crimee-pas-dadhesion-de-kyiv-a-lotan-le-nouveau-chef-du-pentagone-expose-sa-vision-sur-lukraine-20250212_GQCR2SL6TFGCDFWV4PXYRWWQAU

    58 « Sur l’OTAN et l’Ukraine les nouvelles lignes rouges américaines : le discours intégral de Pete Hegseth à Bruxelles », Le Grand Continent, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/12/sur-lotan-et-lukraine-les-nouvelles-lignes-rouges-americaines-le-discours-integral-de-pete-hegseth-a-bruxelles/

    59 H. Maillot, « Guerre en Ukraine : l’Europe devra fournir l’“écrasante” part de la future aide au pays, prévient le chef du Pentagone », Le Figaro, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-l-europe-devra-fournir-l-ecrasante-part-de-la-future-aide-au-pays-previent-le-chef-du-pentagone-20250212

    60 « Guerre en Ukraine : à Riyad, Russes et Américains s’entendent pour nommer des négociateurs pour le règlement du conflit », Le Monde, 18 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/18/guerre-en-ukraine-a-riyad-russes-et-americains-s-entendent-pour-nommer-des-negociateurs-pour-le-reglement-du-conflit_6552988_3210.html

    61 « Guerre en Ukraine. Cessez-le-feu en mer Noire : un accord “avantageux” pour le Kremlin », Courrier International, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/guerre-en-ukraine-cessez-le-feu-en-mer-noire-un-accord-avantageux-pour-le-kremlin_229171

    62 « Vladimir Poutine propose une administration transitoire en Ukraine pour y organiser une élection présidentielle », Libération, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/vladimir-poutine-propose-une-administration-transitoire-en-ukraine-pour-y-organiser-une-election-presidentielle-20250328_OU4MF7IPP5BJFCLPB2QWTI457Y

    63 « La Russie dit avoir repris la ville de Soudja dans sa région de Koursk, nouvelle attaque massive de drones ukrainiens », Libération, 13 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/nouvelle-attaque-massive-de-drones-ukrainiens-la-russie-affirme-etre-sur-le-point-de-reprendre-sa-region-de-koursk-20250313_7HE6XBWXSVAL3EFQ6YB4KTBT2Y

    64 « A Koursk, l’armée ukrainienne bat en retraite face aux forces russes », Libération, 18 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/a-koursk-larmee-ukrainienne-bat-en-retraite-face-aux-forces-russes-20250318_VB7YHB7DHRBTJM7TF2MWW7HNME

    65 « Vladimir Poutine propose une administration transitoire en Ukraine pour y organiser une élection présidentielle », Libération, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/vladimir-poutine-propose-une-administration-transitoire-en-ukraine-pour-y-organiser-une-election-presidentielle-20250328_OU4MF7IPP5BJFCLPB2QWTI457Y

    66 R. Hiault, « En colère contre Poutine, Trump menace de droits de douane le pétrole russe », Les Échos, 30 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/europe/en-colere-contre-poutine-trump-menace-de-droits-de-douane-le-petrole-russe-2157038

    67 V. Houinato, « Ce que l’on sait du coût humain de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, après trois ans de conflit », France info, 12 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/ce-que-l-on-sait-du-cout-humain-de-la-guerre-entre-la-russie-et-l-ukraine-apres-trois-ans-de-conflit_7125894.html

    68 « Géopolitique. “Un million de victimes” : la guerre en Ukraine aura des conséquences durables sur la démographie », Courrier International, 18 septembre 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/geopolitique-un-million-de-victimes-la-guerre-en-ukraine-aura-des-consequences-durables-sur-la-demographie_222361

    « 600 000 Russes, 480 000 Ukrainiens : le bilan humain de la guerre en Ukraine dépasse le million de morts et blessés », Le Grand Continent, 18 septembre 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/09/18/600-000-russes-480-000-ukrainiens-le-bilan-humain-de-la-guerre-en-ukraine-depasse-le-million-de-morts-et-blesses/

    69 « Guerre en Ukraine : coût humain et réponse humanitaire », Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) France, 26 février 2025. À l’adresse :

    https://www.unhcr.org/fr-fr/actualites/articles-et-reportages/guerre-en-ukraine-cout-humain-et-reponse-humanitaire

    70 « 600 000 Russes, 480 000 Ukrainiens : le bilan humain de la guerre en Ukraine dépasse le million de morts et blessés », Le Grand Continent, 18 septembre 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/09/18/600-000-russes-480-000-ukrainiens-le-bilan-humain-de-la-guerre-en-ukraine-depasse-le-million-de-morts-et-blesses/

    71 V. Houinato, « Ce que l’on sait du coût humain de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, après trois ans de conflit », France info, 12 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/ce-que-l-on-sait-du-cout-humain-de-la-guerre-entre-la-russie-et-l-ukraine-apres-trois-ans-de-conflit_7125894.html

    72 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    73 A. Tidey, « Conférence de Munich sur la sécurité : voici les 7 citations à retenir », Euronews, 16 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/02/16/conference-de-munich-sur-la-securite-voici-les-7-citations-a-retenir

    74 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    75 B. Bouchaud, « OTAN, Canada, Panama… : Donald Trump multiplie les menaces et les injonctions », Les Échos, 7 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/otan-canada-panama-donald-trump-multiplie-les-menaces-et-les-injonctions-2141149

    76 H. Maillot, « Guerre en Ukraine : l’Europe devra fournir l’“écrasante” part de la future aide au pays, prévient le chef du Pentagone », Le Figaro, 12 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-ukraine-l-europe-devra-fournir-l-ecrasante-part-de-la-future-aide-au-pays-previent-le-chef-du-pentagone-20250212

    77 Ibidem.

    78 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    79 S. Vakulina, « Zelenskyy calls for creation of ‘armed forces of Europe’ at Munich conference », Euronews, 15 février 2025. À l’adresse :

    https://www.euronews.com/2025/02/15/amid-uncertainy-over-us-policy-on-ukraine-zelenskyy-says-its-time-for-an-armed-forces-of-e

    M. Martorell Junyent, « Munich Dispatch: Zelensky calls for an ‘Army of Europe’ », Responsible Statecraft, 15 février 2025. À l’adresse :

    https://responsiblestatecraft.org/munich-conference-zelensky-2671163198

    T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025.

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    80 H. Vernet, « Réunion pour l’Ukraine à Paris : qui seront les dirigeants européens présents lundi après-midi ? », Le Parisien, 16 février 2025. À l’adresse :

    https://www.leparisien.fr/international/reunion-pour-lukraine-a-paris-quels-seront-les-dirigeants-europeens-presents-lundi-16-02-2025-A34LSUTXOBDUPPK2BPJSAHAYFQ.php

    81 « L’Europe est “prête” à assumer des garanties de sécurité pour Kyiv, affirme le chef de l’OTAN », Euronews, 17 février 2025. À l’adresse :

    https://fr.euronews.com/my-europe/2025/02/17/sommet-de-paris-emmanuel-macron-a-parle-avec-donald-trump-juste-avant-la-reunion

    82 Ibidem.

    83 « Guerre en Ukraine : à Riyad, Russes et Américains s’entendent pour nommer des négociateurs pour le règlement du conflit », Le Monde, 18 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/18/guerre-en-ukraine-a-riyad-russes-et-americains-s-entendent-pour-nommer-des-negociateurs-pour-le-reglement-du-conflit_6552988_3210.html

    84 A. Parmentier, « Guerre en Ukraine : ce qu’il faut retenir du sommet crucial à Londres », L’Express, 3 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lexpress.fr/monde/europe/guerre-en-ukraine-ce-quil-faut-retenir-du-sommet-crucial-a-londres-CB5XXT57EJDTFG7V6GGCVDLPFA

    85 « Réarmement de l’Europe : ce que l’on sait de l’augmentation à venir des dépenses militaires », Libération, 2 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/rearmement-de-leurope-ce-que-lon-sait-de-laugmentation-a-venir-des-depenses-militaires-20250302_H3JOEPP44NATLEXNIQ7MZ7B5BQ

    86 B. Duthoo et G. Bruwier, « “Une nouvelle ère d’infamie a commencé” : l’Allemagne appelle à “renforcer sans attendre” le soutien financier à l’Ukraine », RTL Info, 1er mars 2025. À l’adresse :

    https://www.rtl.be/actu/monde/international/une-nouvelle-ere-dinfamie-commence-lallemagne-appelle-renforcer-sans-attendre-le/2025-03-01/article/741020

    87 Ibidem.

    88 « Échange tendu entre Trump et Zelensky : “Le monde libre a besoin d’un nouveau leader”, selon la cheffe de la diplomatie de l’UE », Libération, 28 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/amerique/a-washington-echanges-extremement-tendus-entre-donald-trump-et-volodymyr-zelensky-20250228_EOCV2SSVDBFOPHGNWB2MVBXHPU

    89 Ibidem.

    90 « Ursula von der Leyen dévoile un plan de 800 milliards d’euros destiné à renforcer la défense européenne », Le Monde, 4 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/04/ursula-von-der-leyen-devoile-un-plan-de-800-milliards-d-euros-destine-a-renforcer-la-defense-europeenne_6576344_3210.html

    « Défense européenne : un plan de 800 milliards d’euros pour “réarmer l’Europe” », Vie publique, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.vie-publique.fr/en-bref/297570-rearm-europe-un-plan-de-800-milliards-deuros-annonce

    K. De Meyer, « Industrie de défense : l’UE fait un grand pas vers la “préférence européenne” », Les Échos, 19 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/europe/rearmement-une-preference-europeenne-pour-lindustrie-de-defense-2154837

    91 « Réarmement de l’Europe : ce que l’on sait de l’augmentation à venir des dépenses militaires », Libération, 2 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/rearmement-de-leurope-ce-que-lon-sait-de-laugmentation-a-venir-des-depenses-militaires-20250302_H3JOEPP44NATLEXNIQ7MZ7B5BQ

    92 F. Chaaban, « L’Allemagne fait sauter le verrou budgétaire et annonce un plan d’investissement historique », Toute l’Europe, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.touteleurope.eu/vie-politique-des-etats-membres/l-allemagne-fait-sauter-le-verrou-budgetaire-et-annonce-un-plan-d-investissement-historique

    93 T. Laurent, « Défense : l’Allemagne, fer de lance de la dépense militaire en Europe ? », Forbes, 21 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.forbes.fr/business/defense-lallemagne-fer-de-lance-de-la-depense-militaire-en-europe/

    94 « Macron says France is ‘loyal’ US ally as Trump casts doubt on NATO solidarity », France 24, 7 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.france24.com/en/france/20250307-macron-says-france-is-loyal-us-ally-as-trump-casts-doubt-on-nato-solidarity

    95 P. Jacqué, « L’article 5, pilier de l’OTAN ébranlé par Donald Trump », Le Monde, 8 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/08/l-article-5-pilier-de-l-otan-ebranle-par-donald-trump_6577358_3210.html

    96 « Le président américain Donald Trump remet une nouvelle fois en cause l’engagement des États-Unis au sein de l’OTAN », France info, 7 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/otan/donald-trump-remet-en-cause-une-nouvelle-fois-l-engagement-americain-au-sein-de-l-otan_7115292.html

    97 « La France accueille un deuxième sommet d’urgence sur l’Ukraine : quels pays ont été invités ? », Le Grand Continent, 19 février 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/19/la-france-accueille-un-deuxieme-sommet-durgence-sur-lukraine-quels-pays-ont-ete-invites/

    98 « Ukraine. Sommet de la “coalition des volontaires” à Paris : un “moment de vérité” pour l’Europe », Courrier International, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/ukraine-sommet-de-la-coalition-des-volontaires-a-paris-un-moment-de-verite-pour-l-europe_229221

    99 T. Azouze, « Ukraine : ce qu’il faut retenir des conclusions du sommet de la “coalition des volontaires” à Paris », L’Express, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lexpress.fr/monde/europe/ukraine-ce-quil-faut-retenir-des-conclusions-du-sommet-de-la-coalition-des-volontaires-a-paris-SECUU4GI6BBQJL3XXVD7KKN22U

    100 « Emmanuel Macron réunit à Paris les pays membres de la “coalition des volontaires” pour offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine », Le Grand Continent, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/27/emmanuel-macron-reunit-a-paris-les-pays-membres-de-la-coalition-des-volontaires-pour-offrir-des-garanties-de-securite-a-lukraine/

    101 P. Barbancey, « Canada, Groenland, Panama… Donald Trump ou la diplomatie du flibustier », L’Humanité, 8 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/canada/canada-groenland-panama-donald-trump-ou-la-diplomatie-du-flibustier

    102 C. Eveno, « Lettre de Volodymyr Zelensky, canal du Panama, Groenland, gaz de l’Alaska… Ce qu’il faut retenir du discours de Donald Trump », L’Humanité, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/lettre-de-volodymyr-zelensky-canal-du-panama-groenland-gaz-de-lalaska-ce-quil-faut-retenir-du-discours-de-donald-trump

    103 B. Bouchaud, « OTAN, Canada, Panama… : Donald Trump multiplie les menaces et les injonctions », Les Échos, 7 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/otan-canada-panama-donald-trump-multiplie-les-menaces-et-les-injonctions-2141149

    104 U.S. Geological Survey, Mineral commodity summaries 2021: U.S. Geological Survey, 2021. À l’adresse :

    https://pubs.usgs.gov/publication/mcs2021

    105 C. Eveno, «  Lettre de Volodymyr Zelensky, canal du Panama, Groenland, gaz de l’Alaska… Ce qu’il faut retenir du discours de Donald Trump », L’Humanité, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/lettre-de-volodymyr-zelensky-canal-du-panama-groenland-gaz-de-lalaska-ce-quil-faut-retenir-du-discours-de-donald-trump

    106 « Groenland : J. D. Vance, le vice-président américain, est arrivé dans le territoire autonome danois secoué par les visées de Donald Trump », Le Monde, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/28/groenland-j-d-vance-le-vice-president-americain-est-arrive-dans-le-territoire-autonome-danois-secoue-par-les-visees-de-donald-trump_6587249_3210.html

    107 K. Welker and A. Marquez, « Trump says he ‘couldn’t care less’ if foreign automakers raise prices due to tariffs », NBC News, 29 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.nbcnews.com/politics/donald-trump/trump-says-couldnt-care-less-automakers-raise-prices-tariffs-rcna198731

    108 J. Boitel, « La Chine contrôle-t-elle réellement le canal de Panama ? », Les Échos, 22 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/la-chine-controle-t-elle-reellement-le-canal-de-panama-2144140

    109 Ibidem.

    110 L. Momège, « Cinq chiffres pour comprendre pourquoi le canal de Panama intéresse autant les États-Unis », France info, 7 février 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/cinq-chiffres-pour-comprendre-pourquoi-le-canal-de-panama-interesse-autant-les-les-etats-unis_7060718.html

    111 T. Pontillon, « Quatre questions sur le canal de Panama que Donald Trump menace d’annexer »,France info, 8 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/quatre-questions-sur-le-canal-de-panama-que-donald-trump-menace-d-annexer_7001996.html

    112 J. Boitel, « La Chine contrôle-t-elle réellement le canal de Panama ? », Les Échos, 22 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/la-chine-controle-t-elle-reellement-le-canal-de-panama-2144140

    113 F.-X. Gomez, « Menacé par Trump, le Panama annonce une prise de distance avec la Chine lors de la visite de Marco Rubio », Libération, 3 février 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/amerique/menace-par-trump-le-panama-annonce-une-prise-de-distance-avec-la-chine-lors-de-la-visite-de-marco-rubio-20250203_BJGKAT2R6NE5DNIY6CM5MSIFIQ

    114 « Le Panama annonce se retirer du projet chinois d’infrastructures des Nouvelles Routes de la soie, sous pression de Donald Trump », France info, 6 février 2025. À l’adresse :

    https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/le-panama-annonce-se-retirer-du-projet-chinois-d-infrastructures-des-nouvelles-routes-de-la-soie_7059002.html

    115 « Canal de Panama : les concessions accordées au chinois Hutchison ports en passe d’être annulées », Le Marin, 27 février 2025. À l’adresse :

    https://lemarin.ouest-france.fr/shipping/canal-de-panama-les-concessions-accordees-au-chinois-hutchinson-ports-en-passe-detre-annulees-bae46d34-f4ec-11ef-9626-1b6d524afb72

    116 T. Teillard, « Sous pression de Donald Trump, le chinois Hutchison vend ses ports mondiaux, de Panama à Rotterdam », Le Marin, 4 mars 2025. À l’adresse :

    https://lemarin.ouest-france.fr/shipping/sous-la-pression-de-donald-trump-le-groupe-hongkongais-hutchison-vend-ses-ports-du-panama-1eb6b516-f91a-11ef-b88c-bcd52c36774a

    117 « China’s top market regulator says it will review CK Hutchison’s Panama Canal ports deal according to law », Global Times, 28 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.globaltimes.cn/page/202503/1331099.shtml

    118 O. Lam, « China halts Hong Kong-based Hutchison’s port deal with US-led consortium in Panama », Global Voices, 31 mars 2025. À l’adresse :

    https://globalvoices.org/2025/03/31/china-halts-hong-kong-based-hutchisons-port-deal-with-us-led-consortium-in-panama/

    119 B. Bouchaud, « OTAN, Canada, Panama… : Donald Trump multiplie les menaces et les injonctions », Les Échos, 7 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/otan-canada-panama-donald-trump-multiplie-les-menaces-et-les-injonctions-2141149

    120 « Pourquoi combattrions-nous pour la dictature du prolétariat, si le pouvoir politique était impuissant à intervenir dans l’économie ? La violence, c’est-à-dire la puissance de l’État, est aussi une force économique. » — F. Engels, Lettre de Engels à Conrad Schmidt du 27 octobre 1890, 1890.

    121 S. Godeluck, « Trump impose des droits de douane massifs au Canada, au Mexique et à la Chine », Les Echos, 2 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/trump-impose-des-droits-de-douane-massifs-au-canada-au-mexique-et-a-la-chine-2146127

    122 « Donald Trump annonce la mise en place de droits de douane de 25 % sur l’aluminium et l’acier entrant aux États-Unis », Le Monde, 10 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/10/donald-trump-annonce-la-mise-en-place-de-droits-de-douane-de-25-sur-l-aluminium-et-l-acier-entrant-aux-etats-unis_6539284_3234.html

    123 « Donald Trump annonce que les États-Unis vont imposer des droits de douane réciproques », Le Monde, 13 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/13/donald-trump-annonce-que-les-etats-unis-vont-imposer-des-droits-de-douane-reciproques_6545586_3210.html

    124 « Donald Trump annonce des droits de douane de 25 % sur les produits européens », Le Monde, 26 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/26/donald-trump-annonce-des-droits-de-douane-de-25-sur-les-produits-europeens_6565693_3210.html

    125 « États-Unis : Trump annonce de nouveaux droits de douane sur des produits chinois », 20 minutes, 27 février 2025. À l’adresse :

    https://www.20minutes.fr/monde/etats-unis/4141063-20250227-etats-unis-trump-annonce-nouveaux-droits-douane-produits-chinois

    126 « Donald Trump annonce des droits de douane supplémentaires de 25 % sur “toutes les voitures qui ne sont pas fabriquées aux États-Unis” », Le Monde, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/26/trump-annonce-des-droits-de-douane-supplementaires-de-25-sur-toutes-les-voitures-qui-ne-sont-pas-fabriquees-aux-etats-unis_6586545_3234.html

    127 « Infographie — Les principaux partenaires commerciaux des États-Unis en 2024 », Revue Conflits, 4 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.revueconflits.com/infographie-les-principaux-partenaires-commerciaux-des-etats-unis-en-2024

    P. Boittiaux, « D’où viennent les voitures qui sillonnent les États-Unis ? », Statista, 24 mai 2018. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/amp/13951/dou-viennent-les-voitures-qui-sillonnent-les-etats-unis

    S. Godeluck, « Trump veut taxer toutes les importations d’acier et d’aluminium », Les Échos, 10 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/trump-veut-taxer-toutes-les-importations-dacier-et-daluminium-2147645

    « Total value of U.S. trade in goods worldwide 2004–2024 », Statista, 20 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.statista.com/statistics/218255/total-value-of-us-trade-in-goods-worldwide-since-2004

    128 A. Lepoutre, « Droits de douane américains : le Canada entre en zone de turbulences », Le Monde, 5 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/05/droits-de-douane-americains-le-canada-entre-en-zone-de-turbulences_6576516_3234.html

    129 A. Leparmentier, « Droits de douane : les limites du bluff de Donald Trump face au Canada et au Mexique », Le Monde, 4 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/04/droits-de-douane-le-bluff-a-la-pyrrhus-de-donald-trump-face-au-canada-et-au-mexique_6530215_3234.html

    130 « Les États-Unis imposent 25 % de droits de douane sur l’acier et l’aluminium », Le Monde, 11 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/11/les-etats-unis-imposent-25-de-droits-de-douane-sur-l-acier-et-l-aluminium_6540994_3234.html

    131 J. Bouissou, « Les nouveaux droits de douane de Donald Trump signeront la fin du système commercial mondial actuel », Le Monde, 1er avril 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/04/01/les-droits-de-douane-reciproques-de-donald-trump-une-onde-de-choc-pour-l-economie-mondiale_6589143_3234.html

    132 « La carte des nouveaux droits de douane de Donald Trump (tableaux exclusifs) », Le Grand Continent, 2 avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/02/la-carte-des-nouveaux-droits-de-douane-de-donald-trump-tableaux-exclusifs/

    133 H. Thibault, « La Chine annonce ses représailles face aux États-Unis tout en espérant un “deal” », Le Monde, 4 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/04/la-chine-annonce-ses-represailles-face-aux-etats-unis-tout-en-esperant-un-deal_6531016_3234.html

    « Guerre commerciale. La Chine dégaine son arsenal de taxes douanières en réponse aux attaques des États-Unis », Courrier International, 4 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.courrierinternational.com/article/guerre-commerciale-la-chine-degaine-son-arsenal-de-taxes-douanieres-en-reponse-aux-attaques-des-etats-unis_228368

    134 « “Liberation Day” : quel impact attendre des annonces de Trump concernant les droits de douane ? », Le Grand Continent, 2 avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/02/liberation-day-quel-impact-attendre-des-annonces-de-trump-concernant-les-droits-de-douane/

    J. Verdes, « Droits de douane : l’UE lance des contre-mesures sur les produits américains », Toute l’Europe, 12 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/droits-de-douane-l-ue-lance-des-contre-mesures-sur-les-produits-americains

    J. Quatremer, « Droits de douane : l’UE avance pour faire reculer Trump », Libération, 2 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.liberation.fr/international/europe/droits-de-douane-lue-avance-pour-faire-reculer-trump-20250402_NPPWS4FALVFL5LTPB7LVP6OZOA

    135 A. Peled, « Israel Hit With 17% Tariffs Despite Saying It Would Scrap Levies on U.S. Goods », The Wall Street Journal, 4 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.wsj.com/livecoverage/trump-tariffs-trade-war-stock-market-04-03-2025/card/israel-hit-with-17-tariffs-despite-saying-it-would-scrap-levies-on-u-s-goods-YMtDXBPmtOu018IXjLG5

    136 T. Pontiroli, « Droits de douane : plus de 50 pays auraient entamé des négociations avec Trump », Les Échos, 6 avril 2025. À l’adresse :

    https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/droits-de-douane-plus-de-50-pays-auraient-entame-des-negociations-avec-trump-2158372

    137 « La première présidence de M. Trump a été marquée par des allégations persistantes et parfois mensongères selon lesquelles il aurait été compromis par les services de renseignement russes. On a parlé d’investissements douteux dans ses propriétés de Floride, de frasques sexuelles douteuses dans un hôtel de Moscou, de toutes sortes de contacts et de connexions entre la campagne Trump 2016 et les services de renseignement russes. Pourtant, en fin de compte, comme me l’a avoué plus tard un officier du contre-espionnage américain aux opinions passionnément anti-Trump, l’ensemble semblait bien inférieur à la somme de ses parties.

    Bien sûr, la Russie a continué d’interférer dans les élections américaines, même si c’est généralement avec des effets limités. Et des contacts ont été établis entre des fonctionnaires liés au Kremlin et le camp Trump.

    Mais trouver des preuves réelles que Trump était d’une manière ou d’une autre sous le contrôle de Moscou s’est avéré impossible, même pour l’ancien Robert Mueller, l’avocat spécial dont le rapport de 448 pages sur l’ingérence russe dans les élections américaines de 2016 n’a pas prouvé la collusion entre Trump et le Kremlin.

    D’ailleurs, comme me l’a dit un jour un ancien espion russe autour d’une tasse de thé à Moscou, en soupirant : “S’il avait été notre atout, nous lui aurions dit de toujours avoir l’air hostile à notre égard, afin que personne ne puisse l’accuser d’être notre homme lorsque nous lui avons fait faire quelque chose.” » — M. Galeotti, « Trump and Putin: the fragile relationship that will change the world », The Times, 25 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.thetimes.com/world/russia-ukraine-war/article/trump-and-putin-the-fragile-relationship-that-will-change-the-world-lfv2n8zg2

    138 P. Korotaev, « Ukraine’s War Economy Is Being Choked by Neoliberal Dogmas », Jacobin, 14 juillet 2022. À l’adresse :

    https://jacobin.com/2022/07/ukraine-neoliberalism-war-russia-eu-imf

    139 Ibidem.

    140 S. Vallée, « Les frontières de l’OTAN », « Pour des accords Minsk III », Le Grand Continent, 21 février 2022. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2022/02/21/pour-des-accords-minsk-iii/

    141 « Fédéralisation de l’Ukraine », Ibidem.

    142 « Minsk selon Merkel, marchand de guerre, militarisme nippon, la Corée veut suivre… », Le Monde diplomatique, janvier 2023. À l’adresse :

    https://www.monde-diplomatique.fr/2023/01/A/65415

    143 V. I. Lénine, Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, 1915.

    144 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

    145 « Incidence des sanctions sur l’économie russe », Conseil européen, 12 octobre 2023. À l’adresse :

    https://www.consilium.europa.eu/fr/infographics/impact-sanctions-russian-economy

    146 V. Fourreau, « La croissance économique de la Russie devrait ralentir », Statista, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/34185/evolution-croissance-pib-russie

    147 J. Zhang, « Russia turns to China to develop its Far East », Geopolitical Intelligence Services, 26 juillet 2024. À l’adresse :

    https://www.gisreportsonline.com/r/russia-far-east

    148 C. Quevrain, « VÉRIF’ — Après 3 ans de guerre en Ukraine, l’économie russe pâtit-elle des sanctions ? », TF1 info, 28 février 2025. À l’adresse :

    https://www.tf1info.fr/international/verif-apres-trois-ans-de-guerre-en-ukraine-l-economie-russe-patit-elle-des-sanctions-2351731.html

    149 « Économie russe : pour gagner la guerre, Poutine est en train de cacher une dette colossale », Le Grand Continent, 14 janvier 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/01/14/economie-russe-pour-gagner-la-guerre-poutine-est-en-train-de-cacher-une-dette-colossale/

    150 J. Bouissou, A. Michel et P. Tchoubar, « Pourquoi l’impact des sanctions contre le pétrole russe s’affaiblit de jour en jour », Le Monde, 30 octobre 2024. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/10/30/pourquoi-l-impact-des-sanctions-contre-le-petrole-russe-s-affaiblit-de-jour-en-jour_6366342_4355770.html

    151 B. Quénelle, « Comment la Russie a créé une économie parallèle pour contourner les sanctions occidentales », Le Monde, 3 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/03/pour-contourner-les-sanctions-occidentales-la-russie-a-cree-son-economie-parallele_6574508_3234.html

    152 « Malgré les sanctions, l’économie russe décolle avec une croissance attendue de 3 % en 2024. Pourquoi ? », Le Grand Continent, 13 août 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/08/13/economie-russe-avec-une-croissance-attendue-de-3-la-russie-de-poutine-decolle-pourquoi/

    153 I. Wiśniewska, « Russia’s budget for 2025: war above all », Center for Eastern Studies, 22 novembre 2024. À l’adresse :

    https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2024-11-22/russias-budget-2025-war-above-all

    154 « Économie russe : pour la première fois en 2025, le pétrole et le gaz ne compenseront plus l’explosion des dépenses militaires (+90 % en trois ans de guerre) », Le Grand Continent, 24 mars 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/24/economie-russe-pour-la-premiere-fois-en-2025-le-petrole-et-le-gaz-ne-compenseront-plus-lexplosion-des-depenses-militaires-90-en-trois-ans-de-guerre

    155 A. Roth, « ‘A lot higher than we expected’ : Russian arms production worries Europe’s war planners », The Guardian, 15 février 2024. À l’adresse :

    https://www.theguardian.com/world/2024/feb/15/rate-of-russian-military-production-worries-european-war-planners

    156 « Malgré les sanctions, l’économie russe décolle avec une croissance attendue de 3 % en 2024. Pourquoi ? », Le Grand Continent, 13 août 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/08/13/economie-russe-avec-une-croissance-attendue-de-3-la-russie-de-poutine-decolle-pourquoi/

    157 V. Fourreau, « La croissance économique de la Russie devrait ralentir », Statista, 26 mars 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/34185/evolution-croissance-pib-russie

    158 « Malgré les sanctions, l’économie russe décolle avec une croissance attendue de 3 % en 2024. Pourquoi ? », Le Grand Continent, 13 août 2024. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2024/08/13/economie-russe-avec-une-croissance-attendue-de-3-la-russie-de-poutine-decolle-pourquoi/

    159 Ibidem.

    160 V. Inozemstev, « L’exode du siècle : une nouvelle vague d’émigration russe », Notes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Visions, n129, juillet 2023, p. 14. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/notes/lexode-du-siecle-une-nouvelle-vague-demigration-russe

    161 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Études de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 19. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    162 Ibidem., p. 17.

    163 « En Russie, Poutine lance la plus grande campagne de conscription depuis plus d’une décennie », Le Grand Continent, 1er avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/01/en-russie-poutine-lance-la-plus-grande-campagne-de-conscription-depuis-plus-dune-decennie/

    164 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Etudes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 14-15. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    165 Ibidem., p. 20.

    166 « En Russie, Poutine lance la plus grande campagne de conscription depuis plus d’une décennie », Le Grand Continent, 1er avril 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/01/en-russie-poutine-lance-la-plus-grande-campagne-de-conscription-depuis-plus-dune-decennie/

    167 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Etudes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 21. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    168 A. Burilkov et G. B. Wolff, « Defending Europe without the US: first estimates of what is needed », Bruegel, 21 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bruegel.org/analysis/defending-europe-without-us-first-estimates-what-needed

    169 Y. E. Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine », Etudes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Reports, n48, novembre 2024, p. 22-23. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/etudes/les-effectifs-de-larmee-russe-apres-deux-ans-et-demi-de-guerre-en-ukraine

    170 V. Inozemstev, « L’exode du siècle : une nouvelle vague d’émigration russe », Notes de l’IFRI, Russie.Eurasie.Visions, n129, juillet 2023, p. 12-13. À l’adresse :

    https://www.ifri.org/fr/notes/lexode-du-siecle-une-nouvelle-vague-demigration-russe

    171 A. Burilkov et G. B. Wolff, « Defending Europe without the US: first estimates of what is needed », Bruegel et Kiel Institute for the World Economy, 21 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bruegel.org/analysis/defending-europe-without-us-first-estimates-what-needed

    172 E. Cook, « How Russia’s Military Has Changed Ahead of 2025 », Newsweek, 29 décembre 2024. À l’adresse :

    https://www.newsweek.com/russia-military-changed-since-start-war-ukraine-2025-1994174

    173 « Pourquoi Trump a-t-il des difficultés à obtenir un cessez-le-feu en Ukraine ? », BBC News Afrique, 25 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.bbc.com/afrique/articles/c2d4w93lx4jo

    174 « Guerre en Ukraine : à Riyad, Russes et Américains s’entendent pour nommer des négociateurs pour le règlement du conflit », Le Monde, 18 février 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/18/guerre-en-ukraine-a-riyad-russes-et-americains-s-entendent-pour-nommer-des-negociateurs-pour-le-reglement-du-conflit_6552988_3210.html

    175 Ibidem.

    176 « Notes sur la conscience de classe », Unité communiste, 3 avril 2024. À l’adresse :

    https://unitecommuniste.com/articles/notes-sur-la-conscience-de-classe/

    177 Cf. L. de Catheu, « La doctrine Miran : le plan de Trump pour disrupter la mondialisation », Le Grand Continent, 18 janvier 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/28/la-doctrine-miran-le-plan-de-trump-pour-disrupter-la-mondialisation/

    178 « Households and NPISHs Final consumption expenditure (current US$) », World Bank. À l’adresse :

    https://data.worldbank.org/indicator/NE.CON.PRVT.CD

    179 T. Bunde et S. Eisentraut, « Westlessness Reloaded? Key Takeaways From the Munich Security Conference 2025 », Munich Security Conference, février 2025. À l’adresse :

    https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded

    180 « Les 50 premiers pays ayant le PIB le plus élevé par habitant à travers le monde 2023 », Statista, 13 février 2024. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/661077/classement-pays-plus-eleve-monde-pib

    181 « World Economic Outlook Database », International Monetary Funds, avril 2024. À l’adresse :

    https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2024/April

    182 « J’ai tenté de la décrire [la forme contemporaine de la polarisation capitaliste] dans un écrit d’il y a quarante ou cinquante ans sur les cinq monopoles. Je disais que la Triade (États-Unis, Europe occidentale et Japon) bénéficie de cinq monopoles. Le premier est celui de l’accès — qui n’implique pas nécessairement la propriété — aux ressources naturelles de la planète. Ce qui est insupportable pour les gens de la Triade, c’est de ne pas avoir accès au pétrole ou à une autre ressource, ici ou là. Ensuite vient le monopole de la technologie, renforcé par les prétendus droits intellectuels. La Triade ne tolère pas que d’autres s’emparent de cette technologie, la reproduisent ou la développent par eux-mêmes. Le troisième monopole est celui de l’information, qui permet le formatage par les médias. Le quatrième monopole est financier, c’est le marché financier et monétaire mondialisé. C’est la raison pour laquelle la Chine et la Russie sont pour eux des pays insupportables, car elles ne rentrent pas dans cette mondialisation financière. Par contre, l’Inde y rentre. Quant à l’Arabie saoudite, puisqu’elle accepte cette mondialisation financière, on nous la présente presque maintenant comme la République démocratique modèle d’Arabie saoudite. Le cinquième monopole est celui des armes atomiques. Je n’aime pas l’arme atomique et les armes de destruction massive, mais la question n’est pas là. Si certains l’ont, les autres ont le droit de l’avoir. L’histoire n’a pas prouvé que les autres étaient plus criminels que les uns. » — S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 aout 2018. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2018/08/13/nous-avons-rencontre-samir-amin/

    183 « Sécurité de l’Ukraine : qui était présent et que faut-il retenir du sommet de Londres ? », Le Grand Continent, 3 mars 2025. À l’adresse :

    https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/03/securite-de-lukraine-qui-etait-present-et-que-faut-il-retenir-du-sommet-de-londres/

    184 H. Maillot, « Pourquoi le dernier né des sous-marins nucléaires d’attaque français fait escale au Canada », Le Figaro, 13 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lefigaro.fr/international/pourquoi-le-dernier-ne-des-sous-marins-nucleaires-d-attaque-francais-fait-escale-au-canada-20250313

    185 E. Dumoulin, « Pourquoi le dernier né des sous-marins nucléaires d’attaque français fait escale au Canada », Le Monde, 31 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/31/donald-trump-reveille-les-liens-entre-le-canada-et-l-europe_6588983_3232.html

    186 « “Plus un partenaire fibale” : le Canada met fin à son étroite collaboration avec les États-Unis », Le Soir, 27 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.lesoir.be/664749/article/2025-03-27/plus-un-partenaire-fiable-le-canada-met-fin-son-etroite-collaboration-avec-les

    187 A. Burilkov et G. B. Wolff, « Defending Europe without the US: first estimates of what is needed », Bruegel, 21 février 2025. À l’adresse :

    https://www.bruegel.org/analysis/defending-europe-without-us-first-estimates-what-needed

    188 « Global Firepower Coalitions Builder », Global firepower. À l’adresse :

    https://www.globalfirepower.com

    189 « World Economic Outlook Database », International Monetary Funds, avril 2024. À l’adresse :

    https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2024/April

    190 M. Gautier, « Part du PIB dépensé pour les armées en France 1950-2023 », Statista, 14 janvier 2025. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/statistiques/1340721/armee-depenses-pib-france

    191 F. Chaaban, « Défense : la France, armée européenne la plus puissante selon un classement américain », Toute l’Europe, 19 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/defense-la-france-armee-europeenne-la-plus-puissante-selon-un-classement-americain

    192 T. Gaudiaut, « La France est devenue le deuxième exportateur d’armes dans le monde », Statista, 13 mars 2024. À l’adresse :

    https://fr.statista.com/infographie/4207/plus-grands-pays-exportateurs-armes-dans-le-monde

    193 « World Economic Outlook Database », International Monetary Funds, avril 2024. À l’adresse :

    https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2024/April

    194 J. V. Staline, « L’inévitabilité des guerres entre pays capitalistes », Les problèmes économiques du socialisme en URSS, 1952.

  • TKP-ML : « L’appel du siècle », solution ou dissolution ?

    Note [du TKP-ML] : Cette brochure est une évaluation de « l’Appel pour la paix et la société démocratique » annoncé par le leader du PKK, A. Öcalan, le 27 février 2025.

    Tout d’abord, un bref rappel s’impose. À la suite de l’opération Déluge d’Al-Aqsa menée par la Résistance nationale palestinienne le 7 octobre 2023, le Proche-Orient a connu des développements d’une portée historique. Israël a lancé des opérations militaires d’abord contre Gaza, puis contre le Liban. Pendant ce temps, en Syrie, le régime Baas s’est effondré et le pouvoir est passé aux mains du gang salafiste et djihadiste HTS.

    Les contradictions entre les puissances capitalistes-impérialistes sur la scène internationale ont dégénéré en guerre ouverte avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les guerres et conflits en cours au Moyen-Orient. Cette situation redéfinit les alliances et les réalignements entre les puissances capitalistes-impérialistes sur la base de ces contradictions. Tous les partis se préparent à une nouvelle guerre de redivision (la troisième guerre impérialiste de division).

    Comme l’a dit le président Mao, « le chaos règne sous les cieux ».

    Il est impensable que ces développements n’affectent pas l’État turc et les classes dominantes turques. Depuis sa fondation, la Turquie est un marché semi-colonial pour l’impérialisme et, en raison de sa position géopolitique, elle a servi de « gendarme régional » pour les puissances impérialistes, ce qui rend cette situation d’autant plus inévitable.

    Si les buts et objectifs de la Turquie en Syrie sont bien connus, l’émergence de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie — dirigée par le mouvement national kurde et englobant diverses nationalités et confessions, en particulier la nation arabe — est devenue un facteur critique. Cette « autonomie » ayant de plus en plus de chances d’obtenir un statut officiel, les classes dominantes turques ont été contraintes d’élaborer une nouvelle politique sur la question nationale kurde.

    L’État turc s’est à nouveau tourné vers Abdullah Öcalan, qu’il maintient dans un isolement total sur l’île d’İmralı depuis 26 ans. Des informations sont apparues selon lesquelles un processus, qui n’était pas officiellement appelé « processus de solution », était en cours à la suite de réunions qui auraient débuté il y a environ un an. À la suite de ce processus, le 27 février, la « délégation d’İmralı » a annoncé un appel intitulé « Paix et société démocratique », rédigé personnellement par Öcalan. Après la lecture de la déclaration écrite en kurde et en turc, Sırrı Süreyya Önder, membre de la délégation, a partagé une note d’Öcalan : « Tout en présentant cette perspective, elle nécessite sans aucun doute l’abandon des armes, la dissolution du PKK et la reconnaissance du cadre juridique et politique pour la politique démocratique. »

    Ces développements ont une fois de plus mis au premier plan les discussions centrées sur la question nationale kurde. Naturellement, les approches des « partis » au processus diffèrent radicalement. Le mouvement national kurde a répondu à l’appel d’Abdullah Öcalan et a annoncé que les forces de guérilla déposeraient les armes. Il a été déclaré que le mouvement national kurde ne posait aucune condition au processus. Comme l’a dit Sırrı Süreyya Önder de la « délégation İmralı » : « Il n’y a pas de conditions pour cela. Il n’y a ni condition préalable, ni condition postérieure. » (3 mars 2025)

    La position des porte-parole de l’État turc sur le processus est bien connue, il n’est donc pas nécessaire de la rappeler.

    Ce n’est pas la première fois que l’État turc et le mouvement national kurde s’engagent dans des négociations directes ou indirectes sur la question nationale kurde. Par exemple, en 1993, sous l’initiative du président Turgut Özal, le chef du PKK, Abdullah Öcalan, a déclaré un cessez-le-feu unilatéral pour la première fois le 20 mars 1993.

    Après la capture d’Öcalan le 15 février 1999, à la suite d’une conspiration internationale, il a appelé à un nouveau cessez-le-feu, que le PKK a déclaré en septembre 1999. Parallèlement, des ordres ont été donnés pour le retrait des forces de guérilla des frontières turques. Le PKK s’est largement conformé à cet appel, entamant une période d’« inaction unilatérale » qui a duré jusqu’en 2004.

    L’État turc n’ayant pris aucune mesure en vue d’une « solution », le PKK a mis fin à son cessez-le-feu unilatéral et a repris la lutte armée le 1er juin 2004. Le gouvernement AKP a lancé le processus dit « Initiative démocratique » en 2009 sous le nom de « Projet d’unité nationale et de fraternité ». Les pourparlers avec Abdullah Öcalan ont repris sur l’île d’İmralı, et des fonctionnaires de l’Organisation nationale du renseignement (MİT) et certains représentants de l’AKP ont tenu des réunions secrètes avec des représentants du PKK (cadres du KCK) à Oslo, en Europe. Ces réunions, connues sous le nom de « pourparlers d’Oslo », ont eu lieu entre 2009 et 2011.

    En décembre 2012, l’alors Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a annoncé publiquement que des négociations étaient en cours avec Öcalan sur İmralı. À la suite de cette déclaration, début 2013, des représentants du gouvernement, dirigés par le sous-secrétaire du MİT, ont eu des discussions avec la « délégation d’İmralı ». Cette période, qui a duré de 2013 à 2015 et qui est devenue connue sous le nom de « processus de solution » dans le discours public, a vu le gouvernement AKP prendre des mesures juridiques pour institutionnaliser le processus. En 2014, une loi a été adoptée, la Grande Assemblée nationale turque (TBMM) a créé une « Commission des solutions » et le « Comité des sages » a été formé. Le 21 mars 2013, lors des célébrations du Newroz à Amed, la lettre d’Öcalan a été lue au public.

    Le 28 février 2015, la « délégation d’İmralı » et les représentants du gouvernement AKP ont tenu une conférence de presse conjointe au palais de Dolmabahçe. Au cours de cette conférence, le cadre de négociation en 10 points d’Öcalan a été lu, et il a été annoncé qu’Öcalan appelait le PKK à convoquer un congrès extraordinaire au printemps pour décider du désarmement. Cependant, en mars 2015, le président Recep Tayyip Erdoğan s’est opposé à l’accord de Dolmabahçe, déclarant qu’il n’avait pas donné son approbation et déclarant : « Je ne reconnais pas l’accord. »

    Vers la fin de l’année 2024, des rapports ont fait état d’un nouveau processus de « négociation » entre l’État turc et Abdullah Öcalan. Ce processus se distinguait des précédents par le fait qu’il n’était pas officiellement qualifié de « processus » et que les détails des réunions n’étaient pas divulgués au public. Alors que le mouvement national kurde n’aurait reçu aucune condition ou exigence, l’État turc, quant à lui, n’a pris aucun engagement et n’a fait aucune concession. Par conséquent, la nature de ce processus reste inconnue. Il convient toutefois de souligner l’importance de l’engagement renouvelé de l’État turc auprès d’Abdullah Öcalan concernant la question nationale kurde. La raison principale en est l’évolution de la situation au Moyen-Orient, en particulier en Syrie. Il est donc essentiel d’analyser la nouvelle politique de l’État turc dans ce contexte.

    Renforcer le « front intérieur »

    Il est entendu que l’agression d’Israël, le processus en cours en Syrie et les développements généraux au Moyen-Orient ont poussé l’État turc à développer une nouvelle politique. Les signes de cette politique ont commencé à apparaître il y a un an. Le premier signe est apparu lorsque le président de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan, a déclaré : « Lorsque nous regardons les événements que nous vivons aujourd’hui, nous voyons beaucoup plus clairement à quel point le front intérieur est crucial pour une nation. » (30 août 2024.) Plus tard, à New York, lors de la 79Assemblée générale des Nations unies, Erdoğan a réitéré cet accent en déclarant : « Les objectifs de notre front intérieur sont notre “Kızıl Elma” (pomme rouge). » (27 septembre 2024.)

    À la suite d’Erdoğan, Devlet Bahçeli, leader du MHP, a également mis l’accent sur le « front intérieur », déclarant : « Notre premier devoir est de fortifier notre front national et spirituel face à un monde chaotique. Notre front intérieur, qui est ébranlé, ainsi que notre unité et notre solidarité, qui sont menacées de dissolution, ne peuvent être ignorés, et nous ne le permettrons pas. » (2 octobre 2024.)

    Fruit de cette nouvelle stratégie politique, le processus a commencé lorsque le leader du MHP, Devlet Bahçeli, a serré la main du groupe du parti DEM à la Grande Assemblée nationale turque le 1er octobre 2024. Le même jour, Bahçeli a déclaré : « Nous entrons dans une nouvelle ère. Tout en appelant à la paix dans le monde, nous devons également assurer la paix dans notre propre pays. »

    Le même jour, le président de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan, a déclaré dans son discours à l’Assemblée générale : « C’est maintenant plus qu’une nécessité — c’est une obligation — de réaliser que, face à l’agression israélienne, ce ne sont pas les zones de conflit mais les zones de réconciliation qui doivent passer au premier plan, tant sur le plan national qu’international. » Autre signe de cette nouvelle stratégie politique, le 22 octobre 2024, Bahçeli déclare lors d’une réunion du groupe MHP au Parlement : « Si l’isolement du chef des terroristes est levé, qu’il vienne s’exprimer lors de la réunion du groupe du parti DEM au Parlement. Qu’il déclare que le terrorisme est complètement terminé et que l’organisation a été dissoute. » Erdoğan a également fait une déclaration : « Nous espérons que la fenêtre d’opportunité historique ouverte par l’Alliance des peuples ne sera pas sacrifiée pour des intérêts personnels. » (22 octobre 2024.) Suite à ces déclarations, la « délégation d’İmralı » a publié la déclaration d’Abdullah Öcalan, intitulée « Paix et société démocratique », marquant la 26année de son emprisonnement par l’État turc. Comme indiqué ci-dessus, bien que cet appel ait été rédigé par Öcalan lui-même, il semble être essentiellement le fruit de négociations menées au cours de l’année écoulée entre des représentants de l’État turc et Öcalan, qui ont finalement abouti à un certain accord. Étant donné qu’aucune explication officielle n’a été fournie au public concernant la nature de ces pourparlers ou de l’« accord » conclu, il est difficile de procéder à une évaluation concrète. Il est toutefois entendu qu’en échange du dépôt des armes et de la dissolution du PKK, certaines mesures ont été prises par l’État turc.

    Selon des informations accessibles au public, des négociations et des discussions entre l’État turc et Abdullah Öcalan sont en cours depuis un an. Il semble que l’État turc ait mené ce processus avec Öcalan, qu’il a maintenu en captivité — une situation intrinsèquement problématique et fondamentalement injuste. Dans ces conditions, il est nécessaire de parler de « diplomatie secrète ». Cela limite la possibilité de procéder à une évaluation objective de la question.

    L’appel d’Öcalan est-il une capitulation ?

    Tout d’abord, il convient de noter qu’il n’est pas inhabituel pour les parties en guerre d’engager des négociations avec leurs ennemis, de passer par des « processus de paix » ou de conclure des cessez-le-feu mutuels ou unilatéraux. Tout au long de l’histoire, les communistes et les dirigeants de divers mouvements de libération nationale et sociale ont pris des mesures pratiques similaires. Ces mesures doivent être considérées comme des manœuvres tactiques au service de l’objectif de la révolution et de la libération, tant que cet objectif n’est pas abandonné.

    Bien que l’appel d’Öcalan du 27 février, qui comprend la dissolution du PKK, représente une rupture politique significative, il ne faut pas oublier que ce n’est pas la première fois qu’il lance un tel appel. En effet, Öcalan a déjà affirmé dans plusieurs déclarations et écrits qu’en raison des revers subis par le socialisme et de l’effondrement des régimes révisionnistes modernes (ce qu’Öcalan appelle « l’effondrement du socialisme réel »), un changement de ligne (qu’il qualifie de « changement de paradigme ») était nécessaire et que de nouvelles méthodes et de nouveaux modèles d’organisation devaient être adoptés.

    Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est initialement apparu comme un mouvement national influencé par le marxisme, menant une guerre révolutionnaire contre les politiques de négation et d’extermination nationales des classes dominantes turques. Cependant, dans ses déclarations et ses défenses après son emprisonnement, Öcalan a renoncé au « droit à la libre sécession », c’est-à-dire à la demande d’établissement d’un État séparé. Au lieu de cela, il a conduit le mouvement national kurde vers ce qu’il a conceptualisé comme la « modernité démocratique », caractérisée par un « paradigme écologique, de libération des femmes et de nation démocratique ».

    Dans ses déclarations et ses défenses, Öcalan a défini son changement idéologique comme une « rupture avec le socialisme réel » et s’est distancié des idées socialistes révolutionnaires qui ont influencé la fondation du PKK. Au lieu de cela, il a introduit divers modèles alternatifs, y compris des théories écologiques, des courants « post-marxistes » et des tendances anarchistes, en tant que « nouveau modèle d’organisation » pour le mouvement national kurde. En ce sens, il n’y a rien de vraiment « nouveau » dans la dernière déclaration d’Öcalan.

    Toutefois, comme le montre la récente déclaration, il semble que même ce « paradigme » ait été abandonné. Notamment, Öcalan a explicitement décrit le PKK, l’organisation qu’il a dirigée lors de sa fondation, comme souffrant d’un « manque de sens et d’une répétition excessive ». Si cette remarque marque une rupture politique importante, elle doit également être comprise comme un appel à la direction pratique du mouvement national kurde pour qu’elle « actualise son sens ». En ce sens, il serait inexact d’interpréter la position d’Öcalan comme une « reddition ». Compte tenu de sa position idéologique, de ses manœuvres politiques et de son pragmatisme en tant que représentant d’un mouvement national, cela devient encore plus significatif. Par conséquent, réduire la question à un simple « liquidationnisme », une « reddition » ou même une « trahison » serait trompeur. Il ne faut pas oublier que la nation kurde s’est rebellée avant même l’apparition du PKK et que, avec le PKK, elle a soutenu sa rébellion par une guérilla de longue haleine. Une lutte nationale qui a subi l’oppression, l’interdiction de son existence et de sa langue, et des massacres ne peut pas être simplement résumée à une « capitulation » à ce stade. En outre, la question nationale kurde ne se limite pas au seul Kurdistan turc ; elle continue d’exister sous diverses formes dans différentes parties du Kurdistan.

    À ce stade, la question nationale kurde a dépassé le « paradigme » d’Öcalan à maintes reprises. Les réactions à sa déclaration ont placé la nation kurde et la réalité du Kurdistan à l’ordre du jour mondial. Le principal responsable de cette situation n’est autre qu’Öcalan lui-même, qui est maintenu dans un isolement total sur une île depuis 26 ans. Malgré toutes ses faiblesses et ses lacunes, la lutte ininterrompue de la nation kurde, et surtout sa résistance armée, a été le facteur déterminant. Même dans son état actuel, le mouvement national kurde, qui a débuté au Kurdistan turc et s’est ensuite étendu au Kurdistan de l’Irak, de la Syrie et de l’Iran, est devenu un sujet du discours politique non seulement au Moyen-Orient, mais aussi dans le monde entier. Cette évolution a sans aucun doute été façonnée par la direction pratique du PKK et par l’élévation du peuple kurde à Öcalan à une position symbolique de « direction nationale », même si ce n’est pas le cas dans la pratique directe.

    C’est pourquoi il est problématique d’évaluer la situation en partant du principe que, sous la direction d’Öcalan, le Mouvement national kurde s’est rendu par la négociation et est prêt à être dissous, imposant ainsi la liquidation du mouvement révolutionnaire dans son ensemble. Évaluer la question uniquement à travers cette possibilité est fondamentalement une question de ligne idéologique et politique. La question nationale kurde reste l’une des principales contradictions dans notre région. Sa résolution, que ce soit par tel ou tel moyen, ou la réduction de son intensité et de son urgence ne signifie pas nécessairement que d’autres contradictions dans notre région, ou même la contradiction principale, seront également résolues.

    Ceux qui fondent toute leur analyse et leur critique sur la « capitulation » et la « liquidation » exposent leur propre insécurité idéologique et politique. Plus important encore, ils révèlent leur tendance à lier l’ensemble du processus révolutionnaire exclusivement à la lutte de la nation opprimée, sans tenir compte de la lutte des classes au sens large.

    Comme tout mouvement national, le Mouvement national kurde peut, bien entendu, conclure des accords et des compromis avec l’ennemi qu’il combat. Cette possibilité existe depuis l’émergence du mouvement national et, à certains stades de la guerre, il est compréhensible que le mouvement reconnaisse et mette en avant cette possibilité comme une considération tactique. Cependant, le fait de se focaliser continuellement sur cette possibilité en tant que question principale reflète une approche problématique. Ce ne sont pas les possibilités qui doivent rester intransigeantes, mais les principes. Il est essentiel d’être inébranlable sur les principes tout en conservant une certaine flexibilité dans la formulation des politiques en fonction des conditions concrètes.

    Principe : le droit de faire librement sécession

    Tout d’abord, il est problématique qu’un droit fondamental tel que le droit à la libre sécession, qui découle de l’existence même d’une nation opprimée, fasse l’objet d’une renonciation, en particulier lorsque cette renonciation est exprimée par un seul individu (Öcalan) dans des conditions de captivité. De plus, criminaliser le fondement légitime et juste sur lequel repose la lutte de la nation opprimée, tout en proposant un compromis (ou un accord) avec la bourgeoisie dominante de la nation oppresseur, ne change pas la réalité : la nation kurde en Turquie reste une nation opprimée.

    Un autre aspect problématique de la déclaration d’Öcalan est son insistance sur ce que l’on appelle le « destin commun des Turcs et des Kurdes ». Cette rhétorique est fréquemment utilisée par les représentants de la nation oppresseur. Des expressions telles que « fraternité » et « nous sommes comme la chair et les os » ne servent qu’à masquer et à légitimer l’oppression exercée par la nation dominante sur la nation opprimée. La véritable fraternité entre les nations ne peut être discutée que lorsque la pleine égalité nationale est reconnue. Par conséquent, la véritable question n’est pas de renouveler et de renforcer une soi-disant « alliance turco-kurde », mais plutôt de mettre fin aux injustices historiques imposées à la nation kurde.

    Les Kurdes de Turquie existent en tant que nation et sont soumis à l’oppression nationale par la nation dominante. Les changements dans la forme ou les méthodes de cette oppression — que son intensité augmente ou diminue — ne nient pas le fait que les Kurdes sont une nation. Cela n’invalide pas non plus leurs demandes démocratiques légitimes et justes, en particulier leur droit à la libre sécession, qui découle de leur statut de nation.

    En général, la question nationale, et plus particulièrement la question nationale kurde, est en fin de compte une question de droits et de statut. Comme le terme lui-même le suggère, il ne s’agit pas uniquement d’un problème à résoudre sur une base de classe. Si sa résolution finale est liée à la lutte des classes, cela ne l’empêche pas de produire diverses « solutions » intermédiaires en cours de route. À l’époque de l’impérialisme et des révolutions prolétariennes, certaines questions nationales ont été, d’une manière ou d’une autre, « résolues » par l’intervention impérialiste.

    La demande de statut d’État, qui est au cœur de la question nationale en termes de garantie des droits nationaux et d’établissement d’un espace économique indépendant, peut prendre différentes formes. Elle peut évoluer vers des arrangements tels que l’autonomie ou la fédération, comme le montrent divers exemples historiques. En effet, l’établissement de droits culturels collectifs, d’un statut politique et de structures organisationnelles, notamment en ce qui concerne la langue, constitue un stade avancé du point de vue des critères nationaux. En ce sens, il s’agit d’un changement de statut. En outre, ces revendications sont les revendications démocratiques de la bourgeoisie nationale opprimée contre la bourgeoisie dominante de la nation oppresseur. La possibilité que ces revendications soient instrumentalisées par l’impérialisme ou cooptées pour d’autres intérêts n’invalide pas leur contenu démocratique. Dans notre cas spécifique, la solution à la question nationale kurde réside dans la réalisation des droits nationaux-collectifs de la nation kurde, y compris le droit à la sécession, à la fédération, à l’autonomie et aux droits culturels. Renoncer ou refuser d’exiger ces droits nationaux-collectifs ne signifie pas que la question nationale kurde a été résolue, ni que la contradiction entre les nations oppresseurs et opprimées a disparu.

    C’est pourquoi, dans son « Appel pour la paix et la société démocratique », Öcalan déclare que « la conséquence inévitable d’une dérive excessivement nationaliste, telle que la création d’un État-nation séparé, d’une fédération, d’une autonomie administrative et de solutions culturalistes, n’apporte pas de réponse à la sociologie de la société historique ». Si cette déclaration met en évidence une impasse dans la résolution de la question nationale, elle accepte aussi implicitement le privilège d’État de la nation turque tout en rejetant, même au sens démocratique bourgeois, le droit de la nation kurde à établir un État indépendant, qui découle de son statut de nation. Un tel point de vue est, bien entendu, inacceptable pour les communistes.

    En Turquie, la question nationale kurde n’est toujours pas résolue. Elle se poursuit avec toute son intensité. Contrairement aux affirmations d’Öcalan, la question des droits nationaux de la nation kurde en Turquie persiste.

    L’ère de la lutte armée est-elle terminée ?

    D’autre part, il est nécessaire de souligner la réalité suivante : lorsqu’il s’agit de résoudre la question nationale kurde, il faut se méfier des récits qui peuvent être formulés comme « déposer les armes et ouvrir la voie politique », récits qui ont également trouvé un écho dans les rangs du mouvement kurde. S’il est compréhensible que ceux qui se trouvent du côté de la nation oppresseur promeuvent de tels récits, ceux-ci n’ont aucune valeur réelle pour le prolétariat et les peuples opprimés du monde. Après tout, « si un peuple n’a pas d’armée, il n’a rien ! ». Il s’agit là d’un autre principe.

    Bien sûr, « la lutte politique démocratique au lieu de la lutte armée » est un choix. Mais ce qui est décisif, c’est de savoir si les conditions sont réunies pour un tel choix. Dans les circonstances actuelles en Turquie, en laissant de côté les obstacles bien connus à la « lutte politique démocratique », même les moindres miettes de démocratie bourgeoise ne sont plus tolérées. En Turquie, les conditions d’une « politique démocratique » ont toujours existé sur le papier, mais dans la pratique, elles n’ont aucun fondement réel. Le fascisme n’est pas seulement une forme de gouvernement, c’est le mode de gouvernance et l’essence même de la politique. C’est pourquoi la moindre revendication de droits ou toute lutte démocratique et révolutionnaire est accueillie par la terreur fasciste. Dans la période récente, sous le soi-disant « système présidentiel », le fascisme AKP-MHP a imposé une politique de répression fasciste contre toutes les demandes démocratiques, y compris la liberté d’expression. L’un de ceux qui ont fait l’expérience la plus aiguë de cette réalité est le national kurde.

    Il ne faut pas oublier que le mouvement national kurde a eu recours à la lutte armée parce qu’il n’y avait pas de voie pour la lutte démocratique, puisque le déni et l’anéantissement lui étaient imposés. Ce n’était pas seulement un choix, mais une nécessité dans les conditions de la Turquie et du Kurdistan turc. Il y a eu des mouvements nationaux kurdes qui n’ont pas pris les armes, mais qui n’ont pas pu échapper à la lourde répression du fascisme. Cette réalité, tout comme elle l’était dans le passé, reste valable aujourd’hui. L’existence de certains changements ne signifie pas que le fascisme a été éliminé ou que les contradictions, notamment la question nationale kurde, ont été résolues.

    D’autre part, la propagande qui assimile la lutte armée à un manque de stratégie politique sous couvert de « solution » et de « paix » est fondamentalement erronée. La lutte armée est, en soi, une forme de politique. Pendant des années, ceux qui ont avancé des arguments politiques sous prétexte de critiquer la lutte armée, tout en reconnaissant l’affirmation justifiée du « rôle de la force au Kurdistan », ne peuvent pas effacer le fait que la lutte armée est aussi une lutte politique.

    La recherche d’une réconciliation avec le fascisme conduit à des théories infondées telles que « la lutte armée n’est pas une lutte politique » et même que « la lutte armée entrave la lutte démocratique ». Comme la pratique l’a constamment démontré, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Le rejet de cette réalité par ses praticiens indique leur position idéologique et leur décision actuelle de mener la politique par d’autres moyens.

    En outre, l’affirmation selon laquelle « l’ère de la lutte armée a pris fin » ne peut être qu’un rêve dans les conditions actuelles, où les préparatifs d’une nouvelle guerre impérialiste de division sont en cours, en particulier au Moyen-Orient. En outre, le processus a invalidé à plusieurs reprises la déclaration d’Öcalan selon laquelle « l’ère de la lutte armée a pris fin ». Par exemple, alors qu’Öcalan faisait cette déclaration en 2013, au même moment, la nation kurde remportait des succès grâce à une lutte armée à la vie à la mort contre Daesh au Rojava. En outre, il est évident qu’actuellement, au Rojava, il n’y a pas d’autre option que de répondre par la résistance armée aux attaques directes de la Turquie et de ses groupes mandataires. Comme ces réalités l’ont constamment prouvé, non seulement « l’ère de la lutte armée » n’est pas terminée, mais en particulier dans les conditions du Moyen-Orient, il est clair qu’elle reste une nécessité. Les vérités sont révolutionnaires et l’ère de la lutte armée n’est pas terminée. Dans la situation actuelle du système capitaliste impérialiste, avec les signes de l’émergence d’une nouvelle guerre de division, et dans la réalité d’aujourd’hui où le monde s’arme de plus en plus sous prétexte de « défense », les théories suggérant que l’ère de la lutte armée a pris fin pour le prolétariat, les peuples opprimés et les nations du monde sont, au sens le plus large, équivalentes à désarmer les opprimés et sont, bien sûr, inacceptables.

    Une « société démocratique » est-elle possible dans les conditions du fascisme ?

    Dans sa déclaration, Abdullah Öcalan évoque les relations turco-kurdes, parle d’un « esprit de fraternité » et propose une « société démocratique » et une « réconciliation démocratique » comme méthodes fondamentales pour trouver une solution. Cependant, sous le capitalisme, il n’y a pas de démocratie qui soit indépendante ou au-dessus des structures de classe. Chaque classe a sa propre conception de la démocratie et la met en œuvre en conséquence. Par conséquent, une « société démocratique » ou une « démocratie » ne peut être véritablement réalisée dans un système capitaliste dominé par la bourgeoisie. Une véritable démocratie populaire et une société démocratique ne peuvent exister que dans un État populaire, où le peuple détient le pouvoir.

    Il est illusoire d’attendre de l’État turc qu’il crée une « société démocratique ». L’approche fondamentale est erronée dès le départ. Même si l’appel à une « société démocratique » est lancé, la réalité reste que le processus se déroule à huis clos. Sans une explication publique complète de ce qui se passe, même la possibilité d’une « discussion démocratique » est hors de question. De plus, l’une des parties impliquées se trouve dans une situation d’isolement sévère. Avant toute chose, le lourd isolement imposé à Öcalan doit être levé et il doit être libéré. Si l’objectif est véritablement une société démocratique, Öcalan doit au moins bénéficier de conditions lui permettant de travailler librement et de communiquer sans restriction avec son organisation.

    Öcalan justifie son appel à la dissolution du PKK et au dépôt des armes en arguant qu’en Turquie, « le déni d’identité a été résolu » et « des progrès ont été réalisés en matière de liberté d’expression ». Cependant, il est évident pour tous qu’aucun progrès fondamental n’a été réalisé dans ces domaines. La soi-disant « reconnaissance » de l’existence des Kurdes est, au mieux, une reconnaissance superficielle. Même cette reconnaissance limitée n’a été obtenue qu’au prix d’une lutte qui a coûté d’innombrables vies. Il est donc clair qu’elle ne correspond à aucun statut concret en termes de résolution de la question nationale. En outre, à ce stade, la situation concernant la liberté d’expression est si sombre qu’elle ne laisse aucune place au débat.

    Le sujet qu’A. Öcalan néglige, ou plutôt qu’il évalue mal parce qu’il n’aborde pas la question d’un point de vue de classe, est la racine de la question nationale en général, et de la question nationale kurde en particulier. La question nationale kurde ne peut être réduite à des questions de déni d’identité et de liberté d’expression, et la nation kurde elle-même n’est pas la source de ce problème.

    Le problème réside dans l’oppression nationale imposée à la nation kurde. Cette oppression n’est pas seulement dirigée contre le peuple kurde en général, mais affecte l’ensemble de la nation kurde — à l’exception d’une poignée de grands propriétaires féodaux et de quelques grandes figures bourgeoises qui se sont pleinement intégrées aux classes dirigeantes turques. Les travailleurs kurdes, les paysans, la petite bourgeoisie urbaine et les petits propriétaires terriens continuent tous à souffrir de l’oppression nationale. À la suite de la lutte de la nation kurde, certaines concessions ont été faites dans la politique d’oppression nationale de la nation dominante, mais la politique d’oppression nationale se poursuit sans interruption. La question nationale kurde n’est toujours pas résolue. Dans notre région, la résolution de la question nationale kurde reste l’une des tâches de la révolution démocratique populaire. Dans les conditions du fascisme, il est impossible de parvenir à une résolution révolutionnaire de la question nationale kurde. Cependant, grâce à la lutte révolutionnaire-démocratique, certaines étapes peuvent être franchies. Soutenir des mesures progressistes qui contribuent à résoudre la question nationale kurde et d’autres contradictions majeures en Turquie et au Kurdistan turc, tout en intégrant ces réformes dans la lutte révolutionnaire, n’est pas incorrect.

    Cependant, propager les réformes comme une solution et, plus encore, prétendre que dans les conditions actuelles, la nation kurde a exercé son droit à l’autodétermination, est tout à fait trompeur. Öcalan, dans sa déclaration, affirme qu’« il n’y a pas de voie non démocratique pour la construction et la mise en œuvre du système. Il ne peut y en avoir. La réconciliation démocratique est la méthode fondamentale ». Dans le monde d’aujourd’hui, dans la réalité de la société de classes, ce point de vue est fondamentalement erroné. Dans la réalité des divisions de classe, le concept de démocratie est également basé sur les classes. L’ordre mondial capitaliste impérialiste, qui repose sur le système de la propriété privée, et la réalité de l’État en Turquie et au Kurdistan turc, prouvent que l’État n’est rien d’autre qu’un « instrument d’oppression d’une classe sur une autre. » Même les démocraties bourgeoises sont de plus en plus contestables dans les conditions actuelles.

    Dès sa création, la démocratie bourgeoise en Turquie et au Kurdistan turc a revêtu un caractère fasciste. « Notre pays n’a jamais vraiment connu la vraie démocratie bourgeoise, il n’en a goûté que quelques miettes. » (İbrahim Kaypakkaya, Collected Works, Nisan Yayımcılık.)

    Ainsi, au-delà des autres contradictions, l’émergence de la question nationale kurde et la politique d’oppression nationale imposée à la nation kurde ont été menées sous le couvert de la « démocratie ».

    L’émancipation, la liberté et l’indépendance de la classe ouvrière turque, du peuple ouvrier et de la nation kurde ne peuvent être obtenues au sein du système ou par le biais de sa soi-disant démocratie. La lutte pour la libération des peuples turcs et kurdes, ainsi que de diverses autres nationalités et confessions, ne dépend pas de la « réconciliation démocratique », mais nécessite des méthodes et des outils de lutte en dehors du système. Ce n’est pas une question de choix mais de nécessité historique.

    Le fascisme de la République de Turquie doit être pris pour cible !

    À ce stade, l’État turc, qui avait qualifié Öcalan de « chef terroriste », le présente désormais comme une figure prônant la paix et la recherche d’une solution. Bien que la propagande médiatique de l’État présente ce processus comme l’« élimination du terrorisme », des discussions émergeront en même temps, tant au niveau national qu’international, sur les obligations de l’État turc, la démocratisation et les mesures qu’il doit prendre.

    En effet, dans la note transmise au public par Sırrı Süreyya Önder — bien qu’absente de la déclaration officielle d’Öcalan (probablement parce que l’État turc n’a pas permis qu’elle soit incluse), Öcalan souligne ce que l’État turc doit faire en échange de l’« accord » conclu. Il évoque des changements juridiques et constitutionnels qui garantiraient les droits politiques de la nation kurde, soulignant que le processus de désarmement et de dissolution du PKK devrait être synchronisé avec des réformes juridiques démocratiques dans le pays. Ces demandes, dans les conditions du fascisme, sont indéniablement « progressistes » et « démocratiques ». Qu’elles soient mises en œuvre est une tout autre question.

    Indépendamment des calculs du fascisme turc, ces revendications doivent être soutenues et défendues.

    En général, en ce qui concerne la question nationale, et plus particulièrement la question nationale kurde, le prolétariat conscient de sa classe a une position claire. Elle vaut d’être réitérée :

    « […] Quelle que soit sa nationalité, le prolétariat turc conscient de sa classe soutiendra inconditionnellement et sans équivoque le contenu démocratique général du mouvement national kurde qui cible l’oppression, la tyrannie et les privilèges des classes dominantes turques, cherche à abolir toutes les formes d’oppression nationale et vise à l’égalité des nations. De même, il soutiendra inconditionnellement et sans équivoque les mouvements des autres nationalités opprimées dans la même direction.

    […] Quelle que soit sa nationalité, le prolétariat turc, conscient de sa classe, restera entièrement neutre dans les luttes menées par la bourgeoisie et les propriétaires terriens de diverses nationalités pour obtenir leur propre supériorité et leurs privilèges. Le prolétariat turc conscient de sa classe ne soutiendra jamais les tendances du mouvement national kurde qui cherchent à renforcer le nationalisme kurde ; il ne soutiendra jamais le nationalisme bourgeois ; il ne soutiendra jamais les luttes de la bourgeoisie kurde et des propriétaires terriens pour garantir leurs propres privilèges et leur supériorité. En d’autres termes, elle ne soutiendra que le contenu démocratique général du mouvement national kurde et n’ira pas au-delà ». (İbrahim Kaypakkaya, Collected Works, Nisan Yayımcılık, p. 194.)

    En conclusion, un nouveau processus a débuté dans le contexte de la question nationale kurde avec l’appel d’Abdullah Öcalan. Le facteur distinctif de ce processus par rapport aux précédents est la nouvelle orientation politique mise en œuvre par la bourgeoisie compradore turque sous le discours de la « consolidation du front intérieur ».

    C’est pourquoi il faut reconnaître que ce processus comporte des risques non seulement pour le mouvement national kurde, mais aussi pour le fascisme de la République de Turquie. L’équation de la solution ou de la dissolution n’est pas seulement une question pour le mouvement national kurde, mais aussi un sujet de préoccupation pour l’État turc lui-même.

    La question fondamentale est ici que le « le bout pointu de la flèche » ne doit pas être dirigé contre le Mouvement national kurde ou Abdullah Öcalan, mais contre le fascisme turc. L’origine et la cause de la question nationale kurde sont le fascisme de la République de Turquie, la dictature fasciste de la bourgeoisie compradore turque.

    Le fascisme de la République de Turquie est en crise. En raison de cette crise, il cherche à se « réconcilier » avec le Mouvement national kurde. Dans ces conditions, il est nécessaire d’être solidaire du Mouvement national kurde.

    La critique, bien sûr, est possible et même nécessaire. Cependant, l’ennemi principal ne doit pas être oublié, l’accent doit rester sur la lutte révolutionnaire des peuples de Turquie, y compris les nations turque et kurde, ainsi que diverses nationalités et communautés religieuses.

    La question de savoir si « l’appel du siècle » aboutira à une solution ou à une dissolution sera en fin de compte déterminée par le processus en cours et la lutte elle-même. Il est donc nécessaire que l’opposition démocratique révolutionnaire ne reste pas indifférente, mais intervienne activement dans le processus.

    Renvoyer la solution de la question nationale kurde à la révolution sous le couvert d’une « vraie solution », invoquer le droit à la libre sécession tout en négligeant la dynamique actuelle de la question, c’est se déconnecter de la réalité politique du moment. Une telle approche est inacceptable du point de vue des intérêts de la révolution démocratique populaire en Turquie. La question ne doit pas être réduite à une simple question de pouvoir, mais doit être appréhendée avec clarté idéologique.

  • Sortir de l’individu — les violences sexuelles

    Ce texte se concentre sur les pays du centre impérialiste, particulièrement sur la France.

    Aucune organisation communiste ne peut totalement éviter qu’un agresseur rejoigne ses rangs, ou qu’un de ses membres ne devienne un agresseur. Cependant, grâce aux progrès amenés par les luttes féministes, aucune organisation ne peut actuellement ignorer les agressions en son sein, ou au sein des autres organisations. Les victimes s’expriment et dénoncent. Elles sont toujours trop peu soutenues, mais suffisamment soutenues pour pouvoir parler. Les choses évoluent : des vidéastes et des stars de télévision sont dénoncés et écartés de certains milieux, l’Abbé Pierre est répudié à titre posthume, l’Académie des César annonce suspendre, voire exclure, tout membre mis en cause par la justice pour violences sexistes ou sexuelles, et l’histoire de Gisèle Pelicot a eu un impact mondial — les exemples montrant une évolution ne manquent pas. Les luttes spontanées des femmes ont permis de toucher les masses, qui n’acceptent plus certains comportements. Cette transformation se traduit également par une montée de l’agressivité du camp de la défense patriarcale — la contradiction Homme-Femme s’intensifie à mesure que la Femme gagne du terrain, le patriarcat se défend.

    Cependant, la plupart des organisations communistes se contentent d’être à l’arrière-garde de cette lutte, et payent leur faible niveau vis-à-vis de la théorie et de la pratique féministe en ne protégeant pas suffisamment les victimes, et en protégeant trop souvent les agresseurs. Actuellement, l’une des principales causes de crise interne des organisations communistes françaises est la mauvaise prise en charge d’une situation impliquant une violence patriarcale.

    Nous nous intéresserons ici aux organisations ayant échoué à lutter contre les violences sexuelles, et donc, ayant échoué à lutter contre l’une des pires expressions du patriarcat.

    Souvent le même schéma se met en place : l’agresseur nie les accusations de violence sexuelle et l’organisation réagit de la même manière que la justice bourgeoise, c’est à dire, en demandant des preuves à la victime. Pourtant, il est impossible de fournir des preuves de ce type de violences, puisqu’elles ont lieu dans un contexte privé, sans témoin et sans traces.

    La victime aurait-elle donc dû se tourner immédiatement vers les forces de police afin de subir un examen médical et un interrogatoire humiliants ? L’appel à la justice bourgeoise lui aurait été reproché en prétextant une mise en danger de l’organisation ou une infraction au principe du centralisme démocratique. Et c’est en effet le cas puisque, outre le fait que la justice bourgeoise soit incapable de traiter les cas de violences sexuelles, une enquête expose l’organisation à la répression policière.

    Il n’existe aucune manière de prouver un viol !

    La défense de l’agresseur passe souvent par des attaques envers la victime. Tout est fait pour briser son image, la faire passer pour une personne manipulatrice, ou une aguicheuse ayant un comportement de « salope ». Pire, elle, et les femmes qui la soutiennent, sont accusées d’être des féministes radicales cherchant à détruire toute l’organisation.

    La défense de l’agresseur peut aussi passer par une ligne superficiellement progressiste. C’est-à-dire que certaines organisations partent du principe qu’il y aura toujours des hommes agresseurs, et que ne pas les réhabiliter, qu’être trop radical avec eux, serait se couper d’une partie de la classe ouvrière. Cette ligne politique est un non-sens puisque tous les hommes ne sont pas des violeurs — tous les hommes ont des comportements patriarcaux mais cela ne veut pas dire qu’ils sont tous des agresseurs — et que la plupart des hommes communistes ne veulent pas défendre des violeurs. Également, ce serait oublier que la classe ouvrière est composée… de femmes. Est-ce que les femmes s’engageront dans des organisations communistes, généralement à majorité masculine, alors que ces organisations assument avoir des membres ayant commis des violences sexuelles ? Enfin, les masses qui expriment une colère légitime contre les agresseurs sexuels n’auront jamais confiance en une organisation communiste protégeant des agresseurs. La classe ouvrière des pays impérialistes elle-même ne souhaite pas la réhabilitation des agresseurs. Ces organisations se mettent à dos une partie du prolétariat en refusant d’agir avec force et justesse, en refusant de développer et d’appliquer leur pouvoir anti-patriarcal.

    Nous pourrions décrire d’autres exemples de défense systématique des agresseurs. Mais, ces organisations font également des erreurs par manque d’expérience et ces erreurs sont graves puisqu’elles détruisent des vies. Pourtant, ces organisations ont au moins l’occasion de pouvoir tirer des leçons de leurs échecs afin de mettre en place des mesures qui fonctionneront dans l’avenir. Mais souvent, même les organisations prétextant s’être autocritiquées sur cette question ont tendance à commettre à nouveau les mêmes erreurs.

    Lorsque les organisations communistes gèrent les affaires de violences sexuelles en ne se concentrant que sur l’agresseur, sur l’avenir de l’agresseur et non sur l’avenir de l’organisation, alors elles oublient leur rôle de construction du Parti et de formation de cadres communistes.

    De quoi a besoin l’organisation ? De quoi ont besoin les cadres communistes en formation ? De quoi a besoin le mouvement communiste ?

    Deux choses sont importantes : trouver la ligne politique juste et appliquer cette ligne ; former des cadres communistes et participer à la reconstruction du mouvement communiste.

    Concernant les violences sexuelles et toutes les violences patriarcales la ligne juste est celle du combat contre ces violences.

    Comment combattre ?

    D’abord, en préparant la lutte, c’est à dire en créant une camaraderie forte permettant l’expression et le soutien des victimes et en formant les camarades à lutter contre les violences patriarcales. Puis, en combattant les agresseurs.

    Comment former des cadres communistes et contribuer à la reconstruction du mouvement communiste ?

    En trouvant et appliquant la ligne féministe juste et en développant la théorie et la pratique féministe. Il s’agit donc de prendre au sérieux le problème en amont, c’est-à-dire de former les femmes et les hommes mais également de construire un espace de travail théorique et pratique sur cette question ! C’est d’ailleurs l’un des intérêts à construire une organisation féministe au sein d’une organisation communiste.

    Lorsqu’une victime dénonce un agresseur, l’organisation a pour tâche d’appliquer la théorie de la lutte contre la violence patriarcale. L’heure n’est donc pas à la bienveillance envers l’agresseur, mais à l’application du pouvoir anti-patriarcal.

    La pratique de la lutte contre les agresseurs s’arrête souvent à la simple exclusion. Certaines organisations se perdent dans des tentatives de réhabilitation. Elles ne retiennent de l’échec de la justice bourgeoise que l’échec de la répression. Nous pensons que les communistes des centres impérialistes sont lâches. La plupart sont enthousiastes lorsqu’ils voient les maoïstes indiens mettre à mort des violeurs, pourtant, ici, ils n’imaginent pas faire plus que d’exclure les agresseurs du milieu militant — milieu généralement déserté après quelques années d’engagement. Il n’y a aucun développement de la lutte féministe, il n’y a qu’une fuite du problème.

    Ces organisations communistes invoquent parfois la peur de la répression afin de justifier l’absence de l’utilisation de la violence anti-patriarcale. Pourtant, cette excuse de la peur de la répression policière ne tient pas dans le cas de la lutte antifasciste. Pourquoi ? En pratique, ces communistes montrent que pour eux, il est pire d’être dans un groupuscule fasciste que de trahir la cause communiste en détruisant une femme.

    Ces communistes sont lâches et fainéants. Ils ne veulent pas appliquer leur théorie révolutionnaire, parce qu’ils n’y croient pas. Ils sont pourris par la corruption capitaliste et patriarcale. Si ces « révolutionnaires » ont peur de casser les genoux d’hommes ayant fait autant de mal à des femmes, à des camarades, à l’organisation et à tout le mouvement communiste, alors, comment comptent-ils faire la guerre de classe ?

    Quoi qu’il en soit, dans tous les exemples cités, une chose saute aux yeux : ces organisations ne défendent qu’elles-mêmes et ne prennent en compte dans leur analyse que la survie immédiate de leur organisation et que certains individus (la victime, l’agresseur, l’entourage). Est-ce digne d’une organisation communiste ? Ce que ces organisations ne comprennent pas, c’est que leur existence n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est l’impact que l’organisation a sur le réel. Ce qui importe, c’est le collectif, c’est toute la classe, à travers le monde et l’Histoire.

    Lorsqu’une victime accuse une organisation d’avoir un agresseur sexuel dans ses rangs, alors l’organisation doit abandonner l’idée de se défendre, puisqu’elle doit appliquer une ligne politique qui défend la Femme, c’est à dire qui défend toutes les femmes. Pas uniquement les victimes, pas uniquement les femmes de l’organisation, mais toutes les femmes, ici, maintenant, partout, demain.

    La « vérité » subjective n’est pas importante, ce qui est important c’est de trouver et d’appliquer la ligne juste — et la ligne juste ne sera jamais celle qui ne prend en compte que le petit groupe, mais celle qui prend en compte l’humanité entière. Ce n’est pas important de défendre la « vérité » de l’agresseur toujours considéré comme un camarade, ce n’est pas important de défendre la « vérité » de l’organisation. Ce qui est important c’est de lutter contre le patriarcat et de montrer dans la pratique qu’on lutte contre le patriarcat.

    Il est normal que les individus de ces organisations se sentent « attaqués » par des accusations de violences sexuelles, qu’ils et qu’elles aient peur de la destruction de ce qu’ils et elles construisent, qu’ils et elles soient persuadés que les tentatives de défense des victimes sont une attaque contre eux et elles. Ces sentiments sont normaux et font partie de l’aliénation capitaliste.

    Mais, qu’est-ce qu’une vie devant l’Histoire ? Qu’est-ce qu’un individu devant l’ensemble de l’humanité ? Qu’est-ce qu’une organisation devant toutes les organisations et Partis qui existaient, qui existent et qui existeront ?

    La réaction de ces organisations est celle des individus qui la composent (généralement celle de la direction), c’est-à-dire celle d’individus aliénés. Le capitalisme est le mode de production où l’individu est complètement déconnecté du collectif et de la nature. Par exemple, Marx1 explique que dans la Rome antique l’être humain est lié à la commune, il a une terre parce qu’il appartient à la commune, et cette terre est vue par lui comme condition première de son travail, comme prolongement de son corps. Ce rapport de l’humain à la commune, à la nature et au travail est similaire à tous les modes de production précapitalistes de classe. Mais, au cours du processus historique de progression vers le capitalisme, du processus historique de dissolution des anciens modes de production, l’être humain s’individualise.

    « Dans la société bourgeoise le travailleur est purement sujet, sans objet ; mais la chose qui lui fait face est devenue la véritable communauté : il cherche à la dévorer, mais c’est elle qui le dévore. »

    Au sein des pays du centre impérialiste, le pourrissement de l’impérialisme va de pair avec une aliénation jamais égalée. Nos esprits sont tués, nous sommes coupés du collectif, même la famille nucléaire est brisée, même les amitiés sont brisées, les relations sont superficielles. C’est la totale solitude qui crée le manque total de sens. Le vide ronge les esprits, certaines et certains ne tiennent debout que grâce à la sérotonine artificielle — en France un cinquième des « jeunes » sont dépressifs — voire s’imaginent « incarner » ce vide.2

    L’une des tâches des communistes est de libérer les individus de l’individualisme. L’esprit clanique qui règne dans les organisations et le traitement des violences sexuelles qui ne prend en compte que les individus sont des expressions de l’aliénation individualiste.

    La ligne juste concernant les agressions sexuelles, c’est-à-dire celle qui sort du point de vue des individus et de l’organisation (du « clan »), est celle qui doit être appliquée à la plupart des problèmes auxquels sont confrontées les organisations communistes des pays du centre impérialiste. Sortir de l’individu sur les questions relevant de la lutte anti-patriarcale permet de travailler à atteindre un développement supérieur de l’organisation et des cadres, non seulement sur les questions féministes, mais en général.

    Que veut dire être communiste ?

    Être communiste c’est construire l’unité communiste, c’est lutter afin que le collectif, pas uniquement celui de l’organisation mais tout le collectif, soit fusionné, et soit plus important que l’individu. C’est se dissoudre dans le collectif, dans le feu de la lutte, et devenir un individu libéré de l’aliénation individualiste, libéré de la solitude. Jusqu’au jour où, dans le communisme, nous aurons une connexion supérieure à la nature et au collectif.

    1 K. Marx, Formes antérieures à la production capitaliste, 1858.

    2 Au-delà de ce chiffre : « La dépression est une maladie très répandue : elle touche environ 280 millions de personnes dans le monde et l’Inserm estime à 20 % la part de la population française qui souffre au moins une fois dans sa vie de cette affection. » (« Tout savoir sur la dépression », Fondation pour la recherche médicale.)

  • Quelle libération en Syrie ?

    Introduction

    Le mercredi 27 novembre dernier, l’Organisation de libération du Levant (Hayat Tahrir al-Cham, HTC), a lancé une vaste offensive contre les positions du régime de Bachar al-Assad. Le vendredi 29 novembre dernier, le HTC est rentré dans Alep, et le lendemain, il contrôlait la ville alors que les troupes gouvernementales se retiraient. Actuellement, le HTC continue son offensive vers Damas, conjointement avec l’Armée nationale syrienne. Le HTC et l’Armée nationale syrienne sont aujourd’hui les deux principales forces antigouvernementales en Syrie.

    Fondé en 2017, le HTC est issu directement du Front Fatah al-Cham, qui est la scission d’Al-Qaïda en Syrie (le Front al-Nosra) d’Al-Qaïda en 2016 ; et de la fusion de divers groupes islamistes, dont certain issus de la décomposition de l’État islamique en Syrie. Depuis sa fondation, le HTC contrôle Idlib et dirige le Gouvernement de salut syrien.

    Le HTC a profité de l’état de faiblesse du Hezbollah au Liban et de la Russie (soutiens du régime de Bachar al-Assad), affaiblis dans leur guerre respective contre Israël et contre l’Ukraine, pour lancer son offensive sur une ligne de front alors figée depuis plus de 5 ans. Cependant, le HTC se prépare à une telle offensive depuis au moins 2020. La débandade des troupes gouvernementales, n’opposant aucune résistance sérieuse aux troupes rebelles à Alep, a stupéfait autant les observateurs internationaux que syriens — dont le régime de Bachar al-Assad lui-même.

    L’avancée fulgurante de HTC en Syrie, et la perspective prochaine de voir le régime de Bachar al-Assad chuter après plus d’une décennie de guerre civile, ont suscité beaucoup de réactions.

    La « libération nationale » ?

    Pourquoi défendre la lutte de libération nationale de HTC en Syrie ?

    Dans un précédent article1, nous avons posé la question « pourquoi défendre la libération nationale », et nous avons ainsi défini ce qu’est une lutte de libération nationale, et pourquoi les communistes doivent en tout lieu et en tout temps être à l’avant-garde de celles-ci. Les communistes doivent se battre avec et à la place de la bourgeoisie pour le contenu démocratique de la libération nationale, dont la révolution communiste a besoin. Sans révolution démocratique là où elle est nécessaire, la révolution communiste est impossible — d’une part, elle n’est tout simplement pas à l’ordre du jour politique des masses, et d’autre part, le développement du mouvement communiste est freiné par l’absence de droits démocratiques. Lorsque la bourgeoisie abandonne les tâches révolutionnaires bourgeoises, le prolétariat doit s’en emparer et les réaliser.

    La libération nationale, au sens marxiste, est une lutte nationale démocratique. Mais toutes les luttes nationales ne sont pas des luttes démocratiques, c’est-à-dire que toute libération d’une nation n’est pas une libération nationale au sens où nous l’entendons. Il peut exister des luttes de libération nationale qui ne sont pas des luttes démocratiques, c’est-à-dire dont le contenu démocratique est secondaire, et dont le contenu compradore ou féodal est principal. Cependant, ces luttes ne sont alors généralement pas qualifiées de « libération nationale », parce qu’elles laissent alors les communistes indifférents. Pourquoi ? Parce que cette « libération » n’est pas démocratique, elle est la libération d’une fraction des classes réactionnaires contre une autre.

    La lutte de « libération nationale » de HTC en Syrie est une de ces luttes.

    La Syrie est une semi-colonie dominée par les impérialismes russe et chinois, et disputée par les impérialismes occidentaux. La Syrie est un lieu de lutte directe entre les impérialistes challengers (russe et chinois) et les impérialistes hégémoniques (occidentaux), qui est à ce titre analogue à l’Ukraine.

    En toute circonstance, les communistes doivent appliquer une analyse de classe. La Syrie est aujourd’hui un pays semi-colonial, dominé par le capitalisme compradore (bureaucratique) et les vestiges féodaux.

    Quelles sont les classes en lutte aujourd’hui en Syrie ? L’État syrien que dirige Bachar al-Assad représente la bourgeoisie bureaucratique compradore. Le HTC représente les féodaux. Ni la bourgeoisie bureaucratique compradore de l’État syrien, ni les féodaux de HTC ne portent un contenu démocratique, car ce ne sont que deux classes réactionnaires en lutte pour la domination de la Syrie, c’est-à-dire la gestion du capitalisme compradore (bureaucratique).

    Qu’est-ce que le « capitalisme semi-féodal » ? Comment le capitalisme peut-il être « semi-féodal » ? Prochainement, un article dédié au problème de la relation entre féodalisme et libération nationale donnera une réponse satisfaisante à ces questions. Cependant, nous pouvons déjà affirmer ce qui suit :

    Le mode de production féodal a disparu avec l’apparition et l’extension mondiale du mode de production capitaliste. Cependant, dans les pays semi-coloniaux, le capitalisme qui s’est développé est un capitalisme semi-féodal, à la campagne. Ces pays sont semi-coloniaux semi-féodaux, parce que leurs modes de production sont le capitalisme semi-colonial et le capitalisme semi-féodal. Dans ce dernier, des élites sociales précapitalistes, issues du mode de production féodal, dominent toujours. Ces élites sociales dites « féodales » sont les propriétaires terriens. Dans les semi-colonies, même lorsque le capitalisme semi-féodal cesse d’être dominant à la campagne (par exemple, des suites d’une réforme agraire), et que le capitalisme compradore (bureaucratique) devient dominant sur tout le territoire (y compris à la campagne), les rapports de production semi-féodaux et les élites féodales peuvent subsister dans des vestiges féodaux.

    En Syrie, les élites féodales sont les chefs religieux et les chefs tribaux (cheiks). Ce sont les élites féodales syriennes qui sont la direction politique de HTC.

    La lutte nationale de HTC n’a pas de contenu démocratique, elle est principalement réactionnaire.

    Soutenir le HTC dans sa lutte contre le régime de Bachar al-Assad, c’est soutenir une alliance dirigée par des élites féodales dans sa lutte contre la bourgeoisie bureaucratique compradore, c’est-à-dire prendre parti dans la lutte réactionnaire entre deux classes dominantes pour la domination du semi-colonialisme en Syrie. Le HTC n’a pas d’autres projets que d’intégrer la bourgeoisie bureaucratique compradore et de devenir sa fraction dominante à la place de celle de Bachar al-Assad.

    La lutte de libération nationale de HTC n’est pas une lutte démocratique. Elle n’est dirigée que contre la fraction au pouvoir de la bourgeoisie bureaucratique compradore, et ne subvertit en rien le semi-colonialisme. Est-ce que le HTC combat l’impérialisme, le capitalisme compradore (bureaucratique) et les vestiges féodaux ? Non. Au contraire, il se propose d’être leur nouveau champion en Syrie.

    Le « moindre réactionnaire » ?

    Certains communistes défendent que soutenir la lutte réactionnaire d’une classe réactionnaire serait justifié en Syrie par l’ignominie du régime de Bachar al-Assad. Si personne ne peut contester ladite ignominie, cela ne représente en rien un argument de classe, c’est-à-dire la justification d’une position révolutionnaire !

    Les spéculations selon lesquelles le HTC serait préférable au régime de Bachar al-Assad ne sont basées sur rien de sérieux, et surtout, sur aucune analyse de classe ! Le HTC promet de respecter les minorités religieuses et de mettre fin au régime de terreur de Bachar al-Assad, mais depuis quand les communistes sont-ils réduits à écouter et croire les promesses qu’une classe réactionnaire fait dans sa lutte pour l’accession au pouvoir ?

    Les communistes doivent défendre l’autonomie politique de classe du prolétariat, et ne pas se rabaisser à soutenir le « moindre réactionnaire », qui finit toujours par ne plus être « moindre ». Lorsque des tâches révolutionnaires démocratiques existent, comme c’est le cas dans les pays (semi-)coloniaux, (semi-)féodaux ou fascistes, les communistes doivent adapter leur stratégie révolutionnaire aux conditions concrètes de la lutte. Dans la révolution démocratique, les communistes peuvent s’allier avec la bourgeoisie progressiste pour réaliser les tâches démocratiques. Mais cette alliance, ce n’est jamais soutenir une classe moins réactionnaire qu’une autre dans sa lutte réactionnaire. Premièrement, les communistes ne doivent défendre que ce qu’il y a de progressiste dans la lutte de la bourgeoisie, c’est-à-dire sa lutte pour les droits démocratiques (contre l’oppression nationale, le féodalisme ou le fascisme). Deuxièmement, les communistes ne doivent jamais se placer sous la direction de la bourgeoisie progressiste, c’est-à-dire ne jamais sacrifier l’autonomie politique de classe du prolétariat. Les communistes doivent mener la lutte démocratique pour leurs propres fins, et dans celle-ci ils doivent trouver autant d’alliés que possible, mais ils doivent diriger leur alliance pour que celle-ci serve leurs fins. Aucune analogie avec la stratégie du front uni démocratique ne peut justifier de soutenir « le moindre réactionnaire ».

    Choisir le « moindre réactionnaire », ce n’est jamais une position révolutionnaire, et ce n’est jamais une position scientifique non plus. Croire sur parole ce qu’affirme le HTC, ce n’est ni plus ni moins qu’un exercice de pensée désidérative (wishful thinking), c’est-à-dire accorder du crédit au HTC parce que nous désirons qu’il soit préférable à Bachar al-Assad, et non pas parce que nous avons de bonnes raisons de le penser. Cela revient à ignorer l’analyse de classe et à lui préférer les discours. Bien sûr, l’horreur réactionnaire du régime de Bachar al-Assad rend compréhensible une telle déviation, mais le rôle des communistes est précisément de maintenir une position de classe révolutionnaire. Sinon, nous sommes condamnés à abandonner toute stratégie et à nous contenter d’allers-retours permanents entre « moindres réactionnaires ».

    Par exemple, pendant la 1re Guerre mondiale inter-impérialiste, il est vrai que la IIIRépublique était moins réactionnaire que le IId Reich, et il est vrai aussi que le IId Reich était moins réactionnaire que l’Empire tsariste. Idem, pendant la Guerre froide, il est vrai que l’URSS révisionniste et social-impérialiste était moins réactionnaire que les USA. Alors, que faire ? Pendant la 1re Guerre mondiale inter-impérialiste, aurait-il fallu défendre la guerre de l’impérialisme français contre l’impérialisme allemand, et la guerre de l’impérialisme allemand contre l’impérialisme russe ? Pendant la Guerre froide, aurait-il fallu défendre le révisionnisme et le social-impérialisme soviétique contre l’impérialisme américain ? Non.

    La différence entre l’alliance et la liquidation, entre le compromis tactique et la compromission stratégique, c’est l’autonomie politique de classe.

    La « résistance islamiste » ?

    Certains communistes inscrivent le HTC dans la continuité d’un mouvement de résistance islamiste au Moyen-Orient, notamment parce que celui-ci a affirmé son soutien au Hamas et au Jihad islamique palestinien (JIP).

    Dire qu’une organisation est « islamiste », c’est ne rien dire. Pas seulement parce que ce terme amalgame une infinie diversité religieuse et politique, mais parce qu’il ne nous dit rien de la nature de classe de l’organisation en question.

    Ainsi, le Hamas est un mouvement nationaliste bourgeois ; le JIP est un mouvement nationaliste petit-bourgeois ; l’État islamique en Syrie et en Irak est (pour ce qu’il en reste) un mouvement fasciste-féodal ; et les talibans, Al-Qaïda et le HTC sont des mouvements féodaux.

    Si chacun de ces mouvements peut être qualifié de « mouvement de résistance », la nature de classe de cette résistance diffère entre chacun d’eux, et avec elle, l’existence ou l’absence d’un contenu démocratique. Un mouvement de résistance peut être progressiste ou réactionnaire, c’est-à-dire mener une lutte démocratique de libération nationale ou non, selon sa nature de classe.

    Par exemple, voilà ce que nous dit le Parti communiste (maoïste) d’Afghanistan sur le mouvement de résistance des talibans :

    « Le C(M)PA ne considère pas les luttes armées des talibans contre les occupants américains et leur régime fantoche comme des luttes armées de libération nationale, mais les considère comme une guerre de résistance réactionnaire qui cherche à mettre fin à la situation coloniale du pays afin de préserver une situation semi-coloniale.

    […]

    Il est évident pour nous que les luttes armées menées par les différents groupes d’Al-Qaïda et de l’État islamique contre les forces américaines et russes dans un certain nombre de pays arabes ne sont pas des “luttes armées de libération nationale”, mais plutôt une résistance réactionnaire contre elles. […] »2

    De plus :

    « Les forces réactionnaires panislamistes telles que l’État islamique, Al-Qaïda, les talibans d’Afghanistan et du Pakistan, ainsi que les mouvements islamistes qui s’appuient sur ces forces et en sont proches dans d’autres pays du Grand Moyen-Orient, y compris en Afrique du Nord, ailleurs en Afrique et en Asie centrale, [sont les] représentant [des] intérêts du féodalisme et de la bourgeoisie compradore, soit en guerre contre les forces d’occupation impérialistes, soit en relation avec les États réactionnaires de la région […]. »3

    Comme vu plus haut, la nature de classe de HTC et de sa lutte le distingue nettement d’autres mouvements islamistes du Moyen-Orient, comme le Hamas et le JIP, qui mènent une lutte démocratique de libération nationale. Le Hamas et le JIP luttent contre le colonialisme en Palestine, le HTC ne lutte pas contre le semi-colonialisme en Syrie. Le Hamas et le JIP sont respectivement bourgeois et petits-bourgeois, le HTC est féodal. La lutte du Hamas et du JIP représente les intérêts matériels et politiques des masses populaires palestiniennes, la lutte de HTC représente les intérêts des féodaux syriens.

    Évidemment, une partie des masses syriennes est engagée dans le HTC, ou le soutient, mais cela ne change pas sa nature de classe, c’est-à-dire les intérêts qu’il représente : ce qui importe, c’est sa direction politique. Par exemple, une partie des prolétaires et des petits bourgeois palestiniens sont engagés dans le Hamas, ou le soutiennent, mais cela ne change pas sa nature bourgeoise, parce que sa direction politique est bourgeoise.

    Du point de vue révolutionnaire communiste, mais aussi du point de vue des masses syriennes, la victoire éventuelle de HTC ne serait pas une avancée par rapport au statu quo.

    1 « Pourquoi défendre la libération nationale ? », Unité communiste, 4 juillet 2024.

    2 « A Glimpse at the Joint International Statement of the Eight Latin American Maoist Parties and Organizations », Shola Jawid, juin 2018.

    3 Ibidem.

  • Dictature féministe

    Le slogan de notre dernier visuel, « Dictature féministe », défend un projet concret tout autant dans la continuité du marxisme — une étape de la résolution de la contradiction entre l’Homme et la Femme — que dans la rupture avec le mouvement communiste, et particulièrement avec la culture viriliste du milieu militant français. Dans ce texte, la contradiction entre l’Homme et la Femme doit être comprise comme étant synonyme de la domination patriarcale (chez les féministes), ou de la structure de la famille (chez Engels). Ce que nous désignons comme l’Homme et la Femme est une description de la construction sociale du genre.

    1. Continuité avec le marxisme

    A. Le féminisme est bourgeois

    L’une des raisons pour lesquelles les communistes ne se revendiquent pas du féminisme est que le féminisme est bourgeois — le féminisme défend toutes les femmes peu importe leur classe. Pourtant, qu’une lutte ou une idéologie soit bourgeoise ou non ne fait pas d’elle une lutte négligeable. Ceci est évident lorsqu’on parle des luttes de libération nationale1, mais ça l’est moins lorsqu’on parle de défendre les intérêts politiques des femmes, et donc, de s’attaquer aux privilèges des hommes (y compris des hommes prolétaires). Par exemple, dans le cas d’un pays colonial ou semi-colonial, et donc dans le cas des luttes de libération nationale, la contradiction principale est entre le peuple dominé et l’impérialisme, la contradiction entre prolétariat et bourgeoisie est secondaire. Pour pouvoir avoir une révolution prolétarienne, il faut d’abord une révolution démocratique, une phase de développement des tâches démocratiques, donc bourgeoises — c’est la révolution continue par étape de Lénine. Dans un pays du centre impérialiste, la contradiction principale est entre prolétariat et bourgeoisie, la contradiction entre l’Homme et la Femme est secondaire.

    Lorsqu’on dit qu’une contradiction est principale, il faut comprendre de quel phénomène on parle, parce qu’une contradiction principale est le principal déterminant d’un phénomène particulier. Une contradiction est principale dans un lieu et à un moment donné, une échelle temporelle et spatiale particulière.

    Dans les pays impérialistes la contradiction principale est entre Travail et Capital, donc pour les femmes des pays impérialistes la contradiction principale est entre Travail et Capital. Mais à des millions de moments dans la vie d’une femme, dans chacune de ses interactions avec les hommes, la contradiction principale qui détermine ces interactions hommes-femmes est la contradiction Homme-Femme. Lorsque nous parlons de la vie quotidienne d’une femme, nous changeons le lieu et la temporalité de notre analyse. Par exemple, lorsqu’une femme marche dans la rue et croise un groupe d’hommes, ce qui conditionne son avenir immédiat n’est pas sa classe, mais son genre. Lorsqu’une femme est agressée sexuellement par son patron sur son lieu de travail ce n’est pas à cause de sa classe mais de son genre. Ainsi, même si pour toutes les femmes, et pour une femme sur toute sa vie, la contradiction principale est toujours la contradiction Capital-Travail, dans sa vie quotidienne la contradiction principale est la contradiction Homme-Femme, le déterminant principal est la violence patriarcale.

    Nous parlons uniquement des femmes du centre impérialiste pour deux raisons. Premièrement, l’aristocratisation de la classe ouvrière des centres impérialistes atténue la violence ressentie de la contradiction Capital-Travail. Deuxièmement, dans les centres impérialistes l’avancée des droits démocratiques pour les femmes, l’égalité juridique, montrent que la violence du patriarcat est plus profonde que ce que croient les communistes. La violence des hommes sur les femmes a pour objectif de leur rappeler leur place dans les rapports de production : peu importe l’égalité juridique, les femmes sont toujours inférieures et exploitées pour leur travail reproductif domestique gratuit. De plus, cette égalité juridique rend la résistance de l’Homme encore plus violente : c’est l’émergence du mouvement masculiniste.

    Pour pouvoir participer à la lutte des classes, pour pouvoir militer dans une organisation communiste, une femme doit être féministe et communiste. Il n’est pas correct de voir les choses de manière unilatérale et de développer un aspect sans l’autre, de devenir communiste sans être féministe. L’unilatéralisme est toujours entre deux aspects d’une contradiction, nous parlons ici de la contradiction entre libération des femmes et libération du prolétariat. Une femme communiste qui n’est pas féministe finira par se faire rattraper par la contradiction Homme-Femme. Une femme féministe qui n’est pas communiste se fera rattraper par la contradiction de classe — et ne pourra pas changer le monde.

    Plus généralement, le féminisme sans lutte des classes est voué à l’échec puisque le capitalisme s’appuie sur le patriarcat. Les féministes bourgeoises finiront forcément par arriver à une limite où elles verront que les intérêts des femmes dans leur ensemble et du capitalisme ne sont pas compatibles. Ainsi, il n’est pas possible que les féministes se perdent dans la défense du capitalisme sans sacrifier le féminisme lui-même. Mais certaines le feront. Nous pouvons prendre un exemple extrême : celui du groupe « féministe » d’extrême droite Némésis. Leur propagande s’est faite sur la lutte contre l’immigration, en s’appuyant sur le féminisme, plus précisément en luttant contre le harcèlement de rue, les violences sexistes et sexuelles (VSS), le slut shaming, etc. Pourtant, elles défendent actuellement le devoir de procréation pour les femmes blanches, allant donc vers des lignes les plus réactionnaires qui soit pour les femmes, en les enchaînant à un rôle de procréatrices. Ces femmes d’extrême droite défendent leurs idées réactionnaires avant de défendre les femmes. Les mouvements féministes principalement bourgeois ne peuvent que finir de la même manière, en défendant la bourgeoisie avant les femmes.

    Les communistes se bornent à ne voir la libération de la femme que par la socialisation de la production, par l’accès des femmes à la participation à cette production et à la socialisation du travail domestique. Cette analyse est aujourd’hui arriérée — la lutte pour la libération de la femme doit être aussi une lutte politique — mais sans cette socialisation de la production, le patriarcat ne peut pas non plus être renversé. Le patriarcat est reproduit matériellement par le mode de production capitaliste. Si les femmes sont dépendantes économiquement des hommes, comment pourraient-elles lutter pour des droits politiques ? Le féminisme doit converger vers la lutte des classes, vers une ligne prolétarienne.

    Dans les pays impérialistes les droits démocratiques (juridiques et économiques) des femmes ont progressé. Aujourd’hui en France, presque la moitié des travailleurs sont des travailleuses, les femmes ont accès aux études, au vote, à l’indépendance financière, etc. Une division économique existe toujours, ainsi qu’une division dans le travail domestique. Mais les femmes ont accès à la production sociale, elles sont des prolétaires. Pourtant il est évident que cet accès à la production ne diminue pas la violence patriarcale : harcèlement de rue, harcèlement au travail, viol, féminicides, etc., ne sont que des rappels que la place de la Femme est au sein du foyer — de la sphère privée et non publique. Même sous les dictatures du prolétariat passées, l’avancée de l’égalité juridique et économique a permis une progression de la lutte des femmes, mais le patriarcat était toujours omniprésent.

    La lutte des classes ne peut se passer du féminisme. Tous les mouvements révolutionnaires communistes, ou proches des communistes, ont vu se développer des mouvements de femmes et une mobilisation des femmes. Que ce soit du point de vue militaire, civil, ou théorique. La lutte des classes nécessite la mobilisation du prolétariat, et surtout des femmes prolétaires. Les femmes prolétaires sont le cœur de la lutte des classes, ce sont elles qui organisent et qui pensent le collectif. Que ce soit pendant la révolution ou pendant la dictature du prolétariat, la mobilisation des femmes est une nécessité. L’un des exemples moderne frappant est bien évidemment celui de la lutte des femmes au Rojava, où les guérillas de femmes sont non seulement un avantage militaire, mais également politique, parce que le mouvement des femmes est celui qui est le plus progressiste — les femmes ont davantage intérêt à la transformation du monde.

    La lutte des classes a besoin de femmes révolutionnaires émancipées, formées, conscientes de la nécessité de changer le monde. Les femmes révolutionnaires ont besoin d’un espace de camaraderie sain, et donc de règles de discipline féministes imposées aux femmes et aux hommes.

    B. En quoi la dictature féministe est-elle fidèle à l’orthodoxie marxiste ?

    Lorsque nous voulons changer la société, il est important d’étudier toutes les contradictions qui la traversent, et non uniquement la contradiction principale. Ainsi, lorsqu’on est marxiste, on étudie non seulement la lutte des classes et son mouvement, mais également les autres contradictions. La contradiction entre l’Homme et la Femme est secondaire, mais c’est une contradiction importante, qui devient régulièrement principale dans la vie de tous les jours, et dans la vie des sectes communistes, comme nous l’avons vu dans la partie précédente.

    « Bien distinguer les contradictions principales des secondaires, dans chaque contexte, est essentiel, car sans analyse correcte du monde, pas de stratégie juste. Mais il ne faut ni se tromper sur le sens de “principal” et “secondaire”, ni en tirer des conclusions erronées quant à l’ordre du jour politique. Un déterminant n’est pas jugé principal ou secondaire en fonction de critères strictement quantitatifs, en faisant une somme des vécus pour calculer un “total” d’une mesure de l’exploitation, de la domination, de l’aliénation, de la violence, etc. Ce qui fait l’aspect principal est une question qualitative : quelle est le rôle de cette relation dans la société ? Rien n’est figé : dans l’Histoire, une contradiction principale peut devenir secondaire, et inversement. Pareillement, cette transformation peut s’opérer à l’échelle générale (mondiale) ou se circonscrire à une échelle particulière (une situation de crise, un pays, etc.). Il ne faut pas croire non plus que les contradictions principales seraient les premières, et qu’elles auraient produit ensuite les contradictions secondaires. Les contradictions ont toutes leur généalogie et leur autonomie propre (même si aucune n’est indépendante).

    Dire qu’une oppression est “secondaire” peut parfois être interprété comme une déconsidération des souffrances et traumatismes lui étant relative, et une relégation à un rang de moindre importance politique (une lutte secondaire). Il n’en est rien. Si nous disons qu’une contradiction est secondaire, nous disons qu’elle est plus déterminée que déterminante dans le système des contradictions — l’Histoire. Dans une société donnée, une contradiction sociale n’est pas jugée principale ou secondaire selon son impact sur les trajectoires individuelles (de la vie de chacun), mais sociales (de cette société). Au niveau microscopique (biographique, c’est-à-dire individuel), toutes les contradictions sociales se superposent et se vivent entremêlées, mais au niveau macroscopique (historique, c’est-à-dire social) des degrés d’importance et des relations non triviales se décèlent — l’évaluation du principal et du secondaire est une question de magnitude dans le temps et l’espace.

    […]

    Appliqué au problème de l’émancipation des femmes, que devons-nous déduire de ce raisonnement ? La contradiction Homme-Femme est, avec la contradiction Société-Nature, la plus vieille contradiction sociale de l’Histoire. D’une contradiction principale, elle est devenue secondaire avec l’apparition des classes — qu’elle a permise. La lutte contre le patriarcat est-elle donc une lutte secondaire ? Non, car la lutte pour la résolution de toutes les contradictions est à l’ordre du jour politique des communistes — nous sommes la force la plus progressiste possible. Le communisme est la société sans contradictions sociales historiques, et la tâche immédiate des communistes est donc d’arraisonner et de résoudre toutes les contradictions de l’Histoire. […] »2

    Cette contradiction doit être étudiée sérieusement, afin que l’on puisse trouver des solutions vers son dépassement. La résolution d’une contradiction ne se trouve pas dans l’affirmation d’un élément sur un autre — bien que le chemin vers son dépassement puisse temporairement nécessiter l’affirmation d’un élément sur l’autre — mais dans le dépassement de la contradiction, la négation de la négation. Par exemple le prolétariat doit prendre le pouvoir et l’exercer sur la bourgeoisie, c’est la dictature du prolétariat, dans le but d’anéantir les deux classes. Il en est de même pour l’Homme et la Femme, nous passerons par une phase de dictature féministe, où la Femme détruira la domination de l’Homme, afin de détruire l’Homme et la Femme, c’est-à-dire le genre. La dictature du prolétariat permettra la mise en place de la dictature féministe — et également de l’écologie totale dans le cadre de la résolution de la contradiction entre la Société et la Nature. Les différences sexuelles existeront toujours après l’abolition du genre, mais la distinction sociale Homme-Femme créée par la société humaine n’existera plus.

    Lorsque nous parlons de destruction du genre, nous sommes dans la continuité des lignes des camarades du TKP-ML qui forment les hommes cadres à « tuer l’Homme en eux ». Tuer le patriarcat en eux. Par ces mots, ils ne disent pas qu’il faudrait castrer tous les mâles communistes. Ils disent qu’il faut tuer l’Homme en tant qu’entité sociale. De la même manière, la dictature féministe tue autant l’Homme que la Femme. C’est-à-dire que nous devons tout autant détruire la domination des hommes que la soumission des femmes. Nous devons autant détruire la camaraderie viriliste, le prédateur sexuel, le petit chef, l’égoïste, etc., que nous devons tuer la concurrence féminine, la jalousie, la soumission, la mère, l’effacement de soi, la passivité, la proie, l’objet, etc. Les femmes tuent la Femme en elles, sans devenir l’Homme.

    Le dépassement dialectique de la contradiction Homme-Femme implique la création d’un nouvel humain, et donc de penser et de construire des bribes de ce nouvel humain dès maintenant. Nous serons toujours Homme et Femme tant que cette contradiction existera, les humains actuels sont forcément Homme et Femme. Mais cette fatalité n’empêche pas de trouver des éléments de transition qui nous feront avancer vers un meilleur fonctionnement, au moins interne aux organisations communistes. Nous pouvons travailler cette question dès maintenant de la même manière que nous travaillons la question de la transition socialiste sans être dans une dictature du prolétariat. Tuer l’Homme et la Femme, tuer le genre, veut dire que nous allons nous concentrer sur la création d’autre chose. Nous allons partir de l’étude de la contradiction Homme-Femme dans la société, l’Histoire, et dans nos organisations communistes. Nous allons parler et débattre de manière honnête de ce qu’il y a au fond de toutes et tous, sans craindre ce qu’il peut y avoir de plus laid. Nous allons regarder droit dans les yeux les monstres qui nous habitent, et nous les affronterons. Nous partons de la réalité afin de la transformer, comme nous le faisons avec d’autres contradictions.

    Nous ne parlons pas ici de la « déconstruction » des intersectionnels. L’intersectionnalité est une théorie postmoderne qui ne cherche qu’une négation mécanique de la contradiction Homme-Femme, et non une négation dialectique. C’est-à-dire que les courants postmodernes abandonnent la compréhension et la transformation du monde, ce sont donc des théories qui ne concentrent leur analyse et leur action que sur le changement individuel. L’intersectionnalité n’est pas révolutionnaire mais réformiste. Nous voulons la transformation individuelle par la transformation collective, et la transformation collective par la transformation individuelle — l’individu et le collectif sont des contraires, ils sont liés et identiques. Cette transformation ne sera totale que par la transformation du monde, c’est-à-dire par la transformation de la réalité dans laquelle les humains vivent, et dont ils sont le reflet.

    La mise en place de la dictature féministe se fera grâce à la mise en place de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire grâce à la période de transition vers le socialisme puis le communisme, vers la fin des contradictions de l’Histoire. Les dictatures du prolétariat ayant été mises en place par le passé ont été des périodes de recherches, d’essais, de tentatives, et d’échecs. Des périodes où la lutte des classes s’est intensifiée, et a pris des formes inattendues, comme la restructuration de la bourgeoisie à partir de l’intérieur du Parti communiste. Les communistes ont sous-estimé la capacité de résilience du mode de production capitaliste à partir de l’intérieur. Nous devons nous attendre à prendre un chemin tout aussi complexe vis-à-vis de la dictature féministe, et ne devons pas sous-estimer la force et la résilience du patriarcat.

    Lorsque les communistes ont pris le pouvoir par le passé, elles et ils étaient « en avance » sur l’évolution de leurs modes de production et ont dû trouver des moyens afin d’avancer la transition sans brusquer l’économie ou la population (développer les forces productives tout en chamboulant les rapports de production). Elles et ils étaient également en avance vis-à-vis d’autres contradictions, particulièrement la contradiction Homme-Femme. Ainsi, en URSS et en République populaire de Chine, les femmes ont gagné des droits sans qu’il n’y ait eu de mouvement de femmes structuré, sans demande, sans lutte conséquente. Ces droits ont été donnés par le haut, par le Parti communiste qui voulait mobiliser les femmes prolétaires. Bien évidemment c’est principalement grâce aux combats des femmes communistes au sein du Parti, et à travers l’Histoire, que ces lignes ont pu gagner. Mais elles partaient de textes d’hommes : Engels pour la destruction de la famille, Lénine pour le soutien à la création d’organisations de femmes.

    Depuis l’origine du marxisme, les femmes sont présentes. Il est facile d’oublier Jenny, Jenny (fille), Laura et Eleanor Marx puisqu’elles ont été partiellement effacées de l’histoire marxiste, par les marxistes et par leur genre même (notamment leur rôle de mère, sauf pour Eleanor). Pourtant, les femmes Marx ont participé aux travaux de Karl et Friedrich Engels, que ce soit à travers les débats, les corrections, ou les recherches. Tout particulièrement Eleanor, qui a assisté son père au point où ce dernier disait : « elle est moi ». Elle s’est également battue pour que le marxisme gagne au sein de la Seconde Internationale. Elle est morte à cause d’un homme. Nous ne retenons de notre histoire que les grands noms parce que nous avons une vision bourgeoise de l’Histoire, faite par « les grands hommes ». Cette vision bourgeoise de l’Histoire et de la lutte communiste est entretenue aujourd’hui par le culte de la personnalité de certains théoriciens marxistes, mais également par l’ego et l’individualisme des auteurs actuels des organisations communistes. Nous croyons pourtant qu’une théorie est toujours développée collectivement, à partir d’une pratique collective. C’est d’ailleurs pourquoi nous n’avons pas d’auteur, uniquement des textes d’Unité communiste.

    L’histoire marxiste est le mouvement, le lien, de multiples individus qui résonnent à travers le temps et l’espace. Bien que ces individus soient principalement des hommes, les liens entre les hommes sont très souvent fait par les femmes, par les Eleanor. Les femmes sont au cœur du marxisme, au cœur de notre Histoire, et pourtant invisibles.

    C. Mais qu’est-ce que la dictature féministe ?

    Pour décrire la dictature féministe, nous partons du concept de dictature du prolétariat. La contradiction entre l’Homme et la Femme est bien évidemment différente de la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais nous pouvons nous inspirer des travaux effectués dans le but de résoudre cette contradiction — détruire les classes — afin de trouver comment résoudre la contradiction Homme-Femme — détruire le genre. Dans une démocratie bourgeoise, la bourgeoisie impose son pouvoir aux autres classes, ce qui mène nécessairement à un renversement de son pouvoir par le prolétariat, et par une imposition du pouvoir de ce dernier sur les autres classes. La dictature du prolétariat est temporaire, transitoire, et vise à la destruction même du prolétariat — même si cette phase est courte à l’échelle de l’Histoire, elle est d’une durée de plusieurs décennies, si ce n’est plus. Le prolétariat n’a pas d’autre choix que de prendre le pouvoir par la violence, parce que la classe dominante impose son pouvoir par la violence. Il faut une violence encore plus grande pour pouvoir la briser. Le prolétariat n’a pas d’autre choix que de s’organiser et de se transformer afin d’être capable de prendre le pouvoir, et d’exercer le pouvoir.

    Dans le rapport de force entre l’Homme et la Femme, c’est l’Homme qui impose le niveau de violence, en détruisant la Femme physiquement et psychologiquement par tous les moyens possibles. La Femme n’a donc pas d’autre choix que de prendre le pouvoir par la force, de prendre le pouvoir pour briser le pouvoir de l’Homme. Cette force sera construite grâce à l’organisation et la transformation des femmes révolutionnaires.

    Tout comme pour la dictature du prolétariat, ce pouvoir sera celui qui représentera les intérêts de long terme de la Femme, et non les intérêts immédiats des individus femmes. Les intérêts de long terme de la Femme, tout comme les intérêts de long terme du prolétariat, sont les intérêts de long terme de l’humanité entière — libérée de la société de classe et du genre. Cette logique peut être également appliquée au concept d’écologie totale, une dictature de la préservation des écosystèmes et du vivant en général, correspondant à des intérêts de long terme.

    La lutte pour la dictature féministe doit avoir lieu dès maintenant. C’est en prenant du pouvoir maintenant dans les structures communistes, et donc en étant plus performantes que les camarades hommes, et en imposant des mesures de discriminations positives, que les femmes seront davantage à des postes de pouvoir lors de la révolution et lors de la dictature du prolétariat. En parallèle, les camarades hommes seront formés activement au féminisme communiste, et devront devenir de réels « alliés » de la lutte féministe, trahir leur genre jusqu’au plus profond d’eux-mêmes — tout comme les bourgeois communistes trahissent leur classe.

    Bien évidemment certains camarades, hommes comme femmes, résisteront à leur transformation profonde — les hommes bien plus que les femmes. C’est la réaction normale à tout processus transformateur — les fonctionnements cognitifs sont difficiles à changer — et à la prise de risque pour les femmes, et la perte de privilèges de domination pour les hommes. Pourtant cette transformation n’est pas différente de celle qui est demandée pour devenir cadre communiste, elle fait partie de la formation de cadre. Une militante ou un militant devient cadre communiste après plusieurs années — souvent décennies — de travail pratique, théorique et idéologique collectif. C’est-à-dire après des années de militantisme politique dans une ou des organisations. Les militantes et militants doivent apprendre à tuer l’Homme et la Femme, tout comme elles et ils doivent apprendre à accepter la transformation, l’étude, l’humilité, à penser collectivement, à servir le peuple, à mener une vie saine, etc. Les qualités des cadres ne sont pas innées, les cadres ne sont pas nés tels qu’elles et ils sont : les cadres sont des individus qui cherchent à atteindre le maximum de leur potentiel, parce qu’elles et ils sont dévoués à une cause supérieure — le communisme.

    Les féministes communistes mettront en place la dictature féministe lors de la dictature du prolétariat, en s’armant de tout ce que la dictature du prolétariat leur fournira. Premièrement, une accélération vers l’indépendance économique et la socialisation du travail domestique, entraînant de fait une baisse de la domination de l’Homme sur la Femme et une transformation des rapports et mentalités des hommes et des femmes. Deuxièmement, une force répressive étatique permettant une rééducation par la force des défenseurs de la domination de l’Homme, et permettant la mise en place de brigades féministes armées. Troisièmement une éducation féministe au sein du peuple et la mobilisation des masses.

    La dictature féministe ne sera pas possible sans mobilisation des masses, particulièrement des femmes, parce que la contradiction Homme-Femme touche au domaine de la vie privée, de l’intime. La dictature féministe ne sera pas possible tant que les femmes accepteront leur sort de soumise, et ne lutteront pas activement contre « leurs » hommes.

    La mobilisation des femmes dans leur ensemble permet de basculer réellement le rapport de force là où il est le plus grave, là où il est le plus inatteignable pour les communistes. La dictature féministe vivra des périodes de recul si elle n’atteint pas suffisamment les femmes, l’intime, bien que l’intime et le public soient liés. Les mouvements de masse de la Femme font basculer le rapport de force dans l’intime, le basculement du rapport de force dans l’intime permet l’intensification du mouvement de masse, un mouvement de masse supérieur. Avoir des millions de personnes dans la rue, organisées, permet d’intensifier la lutte pour le pouvoir des femmes contre les hommes au sein de la famille et des espaces de domination patriarcale. Attaquer cette domination patriarcale au quotidien permet de s’investir dans le rapport de force collectif, le mouvement de masse. Les mouvements de masse résolvent ainsi la contradiction entre l’intime et le public, ce qui permet d’avancer vers la résolution de la contradiction Homme-Femme.

    D. Y a-t-il eu des éléments de dictature féministe dans l’histoire du mouvement communiste ?

    On peut voir des éléments et des bribes de dictature féministe dans la pratique et la théorie communiste, dans le sens où des mesures ont été prises par différents Partis communistes afin d’avancer vers la résolution de la contradiction Homme-Femme, et non en réponse aux revendications spontanées des femmes.

    Tout d’abord, Engels parla très tôt de la nécessité de la destruction de la famille — destruction de la famille comme ce que nous appelons aujourd’hui destruction du patriarcat.

    « Le mariage conjugal n’entre donc point dans l’histoire comme la réconciliation de l’homme et de la femme, et bien moins encore comme la forme suprême du mariage. Au contraire : il apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit des deux sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire. Dans un vieux manuscrit inédit3, composé par Marx et moi-même en 1846, je trouve ces lignes : “La première division du travail est celle entre l’homme et la femme pour la procréation.” Et je puis ajouter maintenant : La première opposition de classe qui se manifeste dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l’oppression du sexe féminin par le sexe masculin. Le mariage conjugal fut un grand progrès historique, mais en même temps il ouvre, à côté de l’esclavage et de la propriété privée, cette époque qui se prolonge jusqu’à nos jours et dans laquelle chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif, puisque le bien-être et le développement des uns sont obtenus par la souffrance et le refoulement des autres. Le mariage conjugal est la forme-cellule de la société civilisée, forme sur laquelle nous pouvons déjà étudier la nature des antagonismes et des contradictions qui s’y développent pleinement. »4

    Ici, Engels explique que la première division du travail est la division du travail « pour la procréation » entre mâle et femelle5. Pour lui, la contradiction Homme-Femme apparaît en même temps que la première division de classe.

    « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du Prolétariat. Mais dans le monde industriel, le caractère spécifique de l’oppression économique qui pèse sur le prolétariat ne se manifeste dans toute sa rigueur qu’après que tous les privilèges légaux de la classe capitaliste ont été supprimés et que l’entière égalité juridique des deux classes a été établie ; la république démocratique ne supprime pas l’antagonisme entre les deux classes, au contraire : c’est elle qui, la première, fournit le terrain sur lequel leur combat va se décider. Et de même, le caractère particulier de la prédominance de l’homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la nécessité et la manière d’établir une véritable égalité sociale des deux sexes, ne se montreront en pleine lumière qu’une fois que l’homme et la femme auront juridiquement des droits absolument égaux. On verra alors que l’affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l’industrie publique et que cette condition exige à son tour la suppression de la famille conjugale en tant qu’unité économique de la société. »6

    Tout comme l’égalité juridique dans la république démocratique entre prolétaire et bourgeois intensifie la lutte des classes et montre la nécessité de la socialisation de la production, l’égalité juridique de l’Homme et de la Femme met en lumière la nécessité que la Femme entre dans la production sociale. Pour que la Femme entre dans la production il faut que le patriarcat comme unité économique de la société soit éliminé.

    « La différence entre riches et pauvres s’établit à côté de la différence entre hommes libres et esclaves : nouvelle scission de la société en classes qui accompagne la nouvelle division du travail. Les différences de propriété entre les chefs de famille individuels font éclater l’ancienne communauté domestique communiste partout où elle s’était maintenue jusqu’alors et, avec elle, la culture en commun de la terre pour le compte de cette communauté. Les terres arables sont attribuées aux familles conjugales afin qu’elles les exploitent, d’abord à temps, plus tard une fois pour toutes ; le passage à la complète propriété privée s’accomplit peu à peu, parallèlement au passage du mariage apparié à la monogamie. La famille conjugale commence à devenir l’unité économique dans la société. »7

    D’après Engels, l’apparition de la société de classe nécessite que l’unité économique de la société soit basée sur le patriarcat.

    La question de l’origine de la domination de l’Homme sur la Femme sera développée dans un article ultérieur.

    Dans les sociétés de classe les femmes sont exclues de la production sociale et confinées au travail reproductif domestique. L’exploitation du travail reproductif domestique gratuit y est une nécessité économique. L’exploitation de la Femme perdure dans le mode de production capitaliste, via le travail reproductif domestique gratuit qui permet une plus grande exploitation de la force de travail des ouvriers, et via la procréation qui permet un renouvellement de la population prolétaire. Dans les pays semi-féodaux, les femmes sont exclues du travail productif social et sont confinées au travail reproductif domestique. Dans les pays capitalistes, les femmes sont intégrées dans le travail productif social, mais elles sont les franges les plus exploitées du prolétariat et réalisent toujours le travail reproductif domestique.

    L’oppression de la Femme est maintenue tant qu’elle ne fait pas pleinement partie de la production sociale, à égalité avec l’Homme, et tant que le travail reproductif domestique n’est pas pris en charge par toute la société — c’est-à-dire tant que nous ne sommes pas dans une société socialiste. La structure de la famille, le patriarcat, entretient le capitalisme et la société de classe, tout comme le capitalisme entretient le patriarcat. L’un ne peut être aboli sans l’autre et inversement. Le patriarcat a besoin de l’exploitation capitaliste et l’exploitation capitaliste a besoin du patriarcat.

    Nous l’avons dit plus tôt, Engels considère que tout comme la république démocratique accentue la contradiction de classe, l’égalité juridique des femmes fournira « le terrain sur lequel leur combat va se décider ». Il parle ici de la lutte des femmes pour l’accès à la production sociale. Mais Engels ne pensait pas que les capitalistes accepteraient que les femmes aient accès à la production sociale ainsi qu’à une quasi-égalité juridique, comme c’est le cas aujourd’hui en France. Le capitalisme possède une qualité permettant à la Femme de rentrer dans la production : dans le mode de production capitaliste le travail est un travail général abstrait, il n’y a donc plus de « travail d’homme » et de « travail de femme » mais uniquement des équivalents généraux. Cette expérience nous montre qu’Engels avait raison, mais non comme il l’avait prédit. Aujourd’hui, les femmes sont exploitées dans la sphère privée, mais elles participent à la production sociale, la sphère publique. La domination patriarcale en est accentuée, de l’expression dans la sphère privée elle passe également à la sphère publique : le harcèlement et les agressions sexuelles dans les lieux publics (la rue et le travail) ne sont que des rappels pour les femmes que leur place est dans la sphère domestique. La violence de l’Homme s’accentue, elle est partout, elle est visible. L’avancée des droits démocratiques des femmes montre qu’il faut une libération politique pour que la libération juridique et matérielle soit réellement complète.

    Dans les colonies et semi-colonies qui sont semi-féodales, les communistes entretiennent cette erreur d’Engels en croyant que l’émancipation juridique et matérielle des femmes serait possible sans lutte politique spécifique des femmes (le féminisme). Dans ces pays, les droits démocratiques des femmes sont arriérés, il est donc compréhensible que ces communistes ne comprennent pas ce que nous vivons dans notre pratique en France.

    Lors de la transition de la société de classes à la société sans classe, la contradiction Homme-Femme passera à certains moments de contradiction secondaire à principale. Il est alors évident que les communistes doivent tout faire pour lutter pour la résolution de cette contradiction et pour l’abolition de la famille — du genre. Engels pose les bases sur lesquelles les différents groupes et Partis communistes ont développé le féminisme marxiste, ou leurs programmes de révolution des femmes. Mais, comme dit précédemment, ces groupes et Partis n’ont pas suffisamment étudié les avancées féministes, particulièrement les travaux effectués au cours de l’évolution du statut juridique des femmes — de plus en plus égales aux hommes en théorie mais non en pratique — et de leur accès au travail productif social dans les pays du centre impérialiste. Oui, le patriarcat et le capitalisme se nourrissent l’un l’autre, mais le patriarcat, la contradiction Homme-Femme doit être étudiée dans tous les domaines. Ainsi, même en URSS, l’avancée des droits juridiques des femmes et leur intégration à la production sociale n’a pas réussi à abolir cette contradiction, au contraire certains aspects étaient encore plus visibles.

    Nous devons étudier les expériences communistes concrètes dans les dictatures du prolétariat. Dès le début de l’URSS des mesures visant à l’émancipation des femmes ont été mises en place, des organisations et congrès de femmes ont eu lieu, impulsées par le haut, c’est-à-dire par le Parti communiste — pourtant composé à majorité d’hommes. Ici des éléments de dictature féministe étaient mis en place pendant la dictature du prolétariat. Ces mesures peuvent paraître normales aujourd’hui, un siècle plus tard, pourtant elles étaient incroyablement en avance sur leur temps, et ont même participé à l’émancipation des femmes à travers le monde en encourageant le développement de luttes de femmes, et en étant une concurrence pour les pays capitalistes dans le développement des forces productives — l’URSS possédait deux fois plus de bras et de cerveaux que les pays capitalistes.

    « Pendant une bonne partie du XXsiècle, les pays capitalistes occidentaux se sont par ailleurs efforcés de surpasser les pays de l’Est en matière de droits des femmes, ce qui a constitué un levier de progrès social. Dans un premier temps, le socialisme d’État a tellement bien réussi à offrir aux femmes des opportunités économiques hors de leur foyer que pendant environ vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le travail salarié des femmes était considéré comme l’un des méfaits du communisme. Dans l’American way of life, l’homme ramenait un salaire à la maison et la femme veillait sur le foyer. Mais peu à peu, le plaidoyer socialiste en faveur de l’émancipation des femmes a fini par entamer l’idéal du foyer américain célébré par les séries des années 1950. Le lancement de Spoutnik, le premier satellite artificiel de la Terre, en 1957, a incité les dirigeants américains à réfléchir au coût du maintien des rôles traditionnels. Les pays socialistes n’étaient-ils pas avantagés en matière de développement technologique, parce qu’ils pouvaient compter sur deux fois plus de cerveaux ? Les Russes ouvraient en effet l’université aux femmes et mettaient les meilleures au service de la recherche scientifique. (Elaine Tyler May, Homeward Bound: American Families in the Cold War Era, New York, Basic Books, 2008 [1988].) […] Frappé par les exploits du socialisme d’État dans le domaine scientifique, le gouvernement américain finança une étude à grande échelle intitulée “Women in the Soviet Economy” (Les femmes dans l’économie soviétique). Le responsable de l’étude se rendit en URSS à plusieurs reprises, en 1955, 1962 et 1965, afin d’observer les politiques soviétiques d’intégration des femmes à la force de travail, considérées comme un modèle pour les législateurs américains. Son rapport de 1966 commençait ainsi : “L’inquiétude manifestée ces dernières années à propos du gâchis de talents et de potentiel de travail des femmes a conduit à la mise en place de la Commission présidentielle sur le statut des femmes, qui a produit une série de rapports sur divers problèmes affectant les femmes et leur participation à la vie économique, politique et sociale. Afin de définir des politiques garantissant un meilleur usage de la force de travail des femmes, il importe de s’instruire de l’expérience d’autres nations en matière d’utilisation des capacités des femmes. Pour cette raison notamment, l’expérience soviétique est ici particulièrement intéressante.” »8

    Ici, Kristen Ghodsee explique que la concurrence entre les pays capitalistes et socialistes a participé à faire avancer les droits démocratiques des femmes des pays capitalistes.

    « Conscients des exigences de la biologie reproductive, les gouvernants de ces pays se sont également efforcés de collectiviser le travail domestique et la prise en charge des enfants, en mettant en place un réseau de garderies, de laveries et de cantines publiques. L’existence de congés maternité conséquents, avec l’assurance pour les femmes de retrouver leur emploi ensuite, ainsi que l’instauration d’allocations familiales permettaient aux femmes de trouver un meilleur équilibre entre leur travail et leur famille. Avec l’avènement de régimes socialistes au XXsiècle, les conditions de vie de millions de femmes ont connu une amélioration incontestable : la mortalité maternelle et infantile a diminué, l’espérance de vie a augmenté et l’analphabétisme a quasiment disparu. Pour ne prendre qu’un exemple, avant l’instauration du socialisme en 1945, la majorité des femmes albanaises étaient illettrées. À peine dix ans plus tard, tous les moins de 40 ans savaient lire et écrire et, dans les années 1980, la moitié de la population étudiante albanaise était composée de femmes. (Inès Armand, citée dans Barbara Evans Clements, Bolshevik Feminist: The Life of Aleksandra Kollontai, Bloomington, University of Indiana Press, 1979, p. 155; Fatos Tarifa “Disappearing from Politics (Albania)”, dans Marilyn Rueschemeyer (dir.), Women in the Politics of Postcommunist Eastern Europe, Armonk (NY), M.E. Sharpe, 1998, p. 269.) […] S’ils n’adoptaient pas tous les mêmes politiques, les gouvernements socialistes ont réduit de façon générale la dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes en s’assurant que tous les citoyens soient également bénéficiaires des services garantis par l’État. Ces politiques ont favorisé le découplage entre, d’un côté, l’amour et l’intimité, et de l’autre, les considérations économiques. Lorsque les femmes gagnent leur vie et lorsque l’État garantit une protection sociale aux personnes âgées, aux malades et aux handicapés, les femmes n’ont plus besoin d’entretenir des relations abusives, insatisfaisantes ou autrement nocives. Dans des pays comme la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la Yougoslavie et l’Allemagne de l’Est, l’indépendance économique des femmes s’est traduite par le développement d’une culture où les relations personnelles étaient émancipées de l’influence du marché. Les femmes n’étaient pas obligées de se marier pour l’argent. (Katherine Verdery, What Was Communism and What Comes Next?, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1996; Josie McLellan, Love in the Time of Communism: Intimacy and Sexuality in the GDR, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.) »9

    L’URSS a travaillé à socialiser le travail domestique, et à avancer vers l’égalité économique entre hommes et femmes. Ainsi les femmes ont pu se libérer partiellement de la domination masculine économique au sein de la famille.

    « Les statistiques officielles de l’Organisation internationale du travail (OIT) révèlent le gouffre qui s’est creusé entre les économies socialistes et libérales en matière d’emploi des femmes. En 1950, les femmes représentaient 51,8 % de la population active en Union soviétique et 40,9 % en Europe de l’Est, contre 28,3 % en Amérique du Nord et 29,6 % en Europe de l’Ouest. En 1975, proclamée Année internationale de la femme par les Nations Unies, les femmes représentaient 49,7 % de la population active soviétique et 43,7 % de celle du bloc de l’Est, contre 37,4 % en Amérique du Nord et 32,7 % en Europe de l’Ouest. Selon l’OIT, les données sur la participation féminine à l’activité économique en URSS et dans les pays socialistes d’Europe montrent que les hommes et les femmes jouissent de droits égaux dans tous les domaines de la vie économique, politique et sociale. L’exercice de ces droits est garanti par des opportunités égales dans l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle et au travail. (OIT et Institut international de recherche et de formation des Nations Unies pour la promotion de la femme (INSTRAW), “Women in Economic Activity: A Global Statistical Survey (1950–2000)”, 1985.) »10

    En URSS, les femmes avaient quasiment les mêmes droits démocratiques que les hommes.

    « Les socialistes ont compris depuis longtemps que, pour assurer l’équité entre les hommes et les femmes malgré leurs différences biologiques, il fallait mettre en place des structures collectives d’aide à l’éducation des enfants. Dès le milieu du xixsiècle, alors que les femmes rejoignent en nombre les rangs de la classe ouvrière en Europe, les socialistes défendent l’idée qu’il ne serait pas possible de construire un mouvement ouvrier puissant sans elles. Dès 1897, la féministe allemande Lily Braun prône l’instauration d’une assurance maternité financée par l’État. […] alors que Zetkin estime que le travail domestique et l’éducation des enfants doivent être pris en charge par l’État. […] Le quatrième point du programme socialiste de 1910 pose les fondements de toutes les politiques socialistes qui suivront concernant les responsabilités de l’État à l’égard des femmes qui travaillent. […] Sept ans plus tard, Kollontaï tentera de mettre en œuvre une partie de ces dispositions en Union soviétique, après la Révolution bolchevique. Pour éviter aux femmes d’avoir à assumer les travaux domestiques et l’éducation des enfants en plus de leur contribution à l’industrie, le jeune État soviétique projettera de construire des garderies, des jardins et des foyers d’enfants, ainsi que des cafétérias et des lavoirs publics. Ainsi, en 1919, le Huitième Congrès du Parti communiste chargera Kollontaï de prolonger son travail pour les femmes soviétiques, et l’État s’engagera à financer la construction d’un vaste réseau de services sociaux. La même année, on créera l’organisation Genotdel ou Section des femmes, avec pour mission de superviser la mise en œuvre d’un programme radical de réformes sociales destiné à permettre la complète émancipation des femmes. (Richard Stites, The Women’s Liberation Movement in Russia: Feminism, Nihilism, and Bolshevism, 1860–1930, Princeton (N), Princeton University Press, 1978; Gail Warshofsky Lapidus, Women in Soviet Society: Equality, Development, and Social Change, Berkeley, University of California Press, 1978; Beatrice Brodsky Farnsworth, “Bolshevism, the Woman Question, and Aleksandra Kollontai”, The American Historical Review, vol. 81, n2, avril 1976, p, 296 ; Elizabeth A. Wood, The Baba and the Comrade: Gender and Politics in Revolutionary Russia, Bloomington, Indiana University Press, 1997.) Mais l’enthousiasme soviétique pour l’émancipation des femmes va se dissiper rapidement sous la pression de préoccupations démographiques, économiques et politiques plus urgentes. […] Aux États-Unis, par contre, il faudra attendre 1978 pour que soit promulguée une loi interdisant la discrimination à l’égard des femmes enceintes, et ce n’est qu’à partir de 1993 que les femmes pourront bénéficier d’une loi fédérale instituant un congé sans solde avec une clause de protection de l’emploi. À l’heure qu’il est, il n’existe toujours pas aux États-Unis de congé maternité rémunéré obligatoire (mais il est vrai que nous n’avons pas non plus de congé maladie obligatoire). »11

    La socialisation du travail domestique s’est pourtant confrontée à la réalité des difficultés rencontrée par l’URSS. Malgré tout, les pays capitalistes étaient toujours gravement en retard sur la transformation des rapports au sein de la famille, et sur la prise en charge d’une partie du travail domestique par la société.

    « Le décret de 1973 du Politburo bulgare évoque aussi la nécessité de rééduquer les hommes pour qu’ils fassent davantage de choses à la maison : La réduction et l’allègement du travail domestique des femmes dépend en grande partie de la participation commune des deux époux à l’organisation de la vie de famille. Il est par conséquent impératif : a) de combattre les opinions, les habitudes et les attitudes archaïques concernant la répartition du travail au sein de la famille ; b) de préparer les jeunes hommes à accomplir des tâches ménagères dès l’enfance et l’adolescence, et ce, tant à l’école et dans la société que dans la famille. (Parti communiste bulgare, Enhancing the Role of Women in the Building of a Developed Socialist Society: Decision of the Politburo of the Central Committee of the Bulgarian Communist Party of March 6, 1973, Sofia, Sofia Press, 1974, p. 10.) »12

    Cet exemple nous montre que certaines mesures étaient prises par le haut, par l’État, afin de lutter contre l’inégalité dans le travail domestique. C’est l’acceptation de la nécessité de transformation de l’Homme pour dépasser la contradiction Homme-Femme.

    « Au-delà de ces exemples notoires de la détermination des États socialistes à défendre les droits des femmes, ceux-ci n’ont pas tenu toutes leurs promesses. Au cours des 10  heures d’entretiens femmes, que j’ai réalisé entre 2010 et 2017 avec l’octogénaire Elena Lagadinova, la présidente du Comité du mouvement des femmes bulgares, cette dernière m’a confié ses déceptions. D’après elle, les pays d’Europe de l’Est n’ont pas eu le temps d’abolir l’idée séculaire selon laquelle les dirigeants doivent être des hommes. Non seulement les hommes ne voulaient pas de femmes au pouvoir, mais les femmes elles-mêmes n’étaient pas à l’aise avec le pouvoir, tant et si bien qu’elles ne soutenaient pas leurs camarades féminines et ne convoitaient pas les hautes sphères, leur préférant les coulisses. La haute politique, en Europe de l’Est comme ailleurs, était un lieu dangereux et semé d’embûches et de trahisons. Selon Lagadinova, les femmes n’étaient pas enclines à se prêter aux divers calculs et subterfuges nécessaires pour s’y imposer. Son organisation a bien essayé de promouvoir certaines candidatures féminines, mais la culture patriarcale des Balkans, doublée de l’autoritarisme d’un État dirigé par le même homme durant trente-cinq ans, dissuadait les femmes de se lancer. »13

    Ici Kristen Ghodsee nous montre que l’inégalité politique entre les hommes et les femmes persistait malgré la socialisation du travail des femmes, l’égalité juridique, et la participation à la production sociale des femmes. La pratique en URSS démontre que la lutte contre la domination patriarcale doit être supérieure aux demandes économiques. Les demandes économiques doivent être dépassées. La lutte de la Femme doit être une lutte pour le pouvoir.

    Bien évidemment, ces progrès se sont confrontés à la résistance des hommes comme des femmes, que ce soit dans les soviets ou dans le Parti, contre l’organisation des femmes mais surtout contre la prise de pouvoir des femmes. Les hommes défendent toujours leur domination, et les femmes peinent à sortir de leur rôle, à tuer la Femme en elles. Nous retrouvons ici le danger du manque de sororité, et du manque de volonté des femmes à prendre le pouvoir. La chute du bloc soviétique a fait reculer les droits des femmes, et du prolétariat en général, pour les remplacer par un capitalisme brutal. Les pays de l’Est sont devenus une plaque tournante de la traite des femmes, la Russie est devenue un État ultra patriarcal, où les luttes féministes sont interdites et où la plupart des communistes défendent des idées patriarcales.14

    Actuellement nous pouvons étudier les cas de Guerres révolutionnaires menées par le Parti communiste d’Inde (maoïste) (PCI (maoïste)), le Parti communiste des Philippines (PCP), et le Parti communiste de Turquie — marxiste-léniniste (TKP-ML). Le PCI (maoïste), très peu communicatif parce qu’en clandestinité, a tout de même rendu public des mises à mort de violeurs, y compris de membres hauts gradés de leur armée rouge. C’est un exemple de violence anti-patriarcale radicale concrète, qui met en évidence le besoin de développer une forme de lutte offensive contre la violence masculine avant la révolution. Le TKP-ML, comme beaucoup d’autres Partis de Turquie et du Rojava depuis la révolution des femmes, a sa propre structure de femmes qui participe à la lutte armée. Dans toute la région, la constitution de groupes armés de femmes a permis d’accélérer l’avancée des droits des femmes. C’est la preuve dans la pratique que l’organisation et la violence des femmes a permis de faire pencher le rapport de force vers la Femme. Le PCP a mis en place un Bureau des femmes dès sa création en 1969, et a lui aussi des structures de femmes, et une large proportion de femmes engagées dans la guérilla. Les Partis les plus avancés dans le monde actuellement ont développé des structures de femmes, qui s’occupent de former théoriquement et militairement les femmes, les rendant indispensables pour ces mêmes Partis. Cette formation, en plus de la mise en place de quotas au sein des Partis, et d’une propagande en direction du recrutement des femmes, permet d’avancer vers la résolution de la contradiction Homme-Femme sans la remettre à plus tard. C’est une lutte actuelle, vivante, une reconnaissance de la nécessité de révolution des femmes.

    Notre concept de dictature féministe n’est pas si éloigné du concept de révolution des femmes et de lutte contre l’hétéro-patriarcat théorisé par nos camarades du KKB (Union des femmes communistes) dans le TKP-ML : une lutte intense et violente doit être menée contre la violence de l’Homme.

    2. Rupture avec le mouvement communiste

    Pourquoi rompre avec le mouvement communiste sur la question du féminisme ?

    Cette question renvoie directement à l’histoire complexe de notre organisation, à notre expérience concrète, ainsi qu’à celles de nos camarades femmes au cours des précédentes décennies.15 C’est-à-dire que nous constatons que le milieu militant français est une machine à broyer les femmes. Pourquoi ?

    Premièrement, les hommes sont largement majoritaires dans les sectes françaises, ils bénéficient de l’avantage du nombre, en plus de bénéficier de leurs avantages patriarcaux — l’accumulation de certains types de savoir et la maîtrise des débats, de la conflictualité, de la violence, de la fraternité viriliste, etc. Les sectes sont composées majoritairement d’hommes, et ont donc une culture interne viriliste. Ce sont les hommes qui sont aux postes de direction politique, qui possèdent le pouvoir, et font tout pour le maintenir et pour garder un espace de « camaraderie » basé sur la masculinité (agréable pour eux mais repoussant pour les femmes). De fait, les revendications des femmes sont vues par ces derniers comme irritantes et perturbant leur confort, perturbant le bien-être du groupe, et donc de l’organisation entière. Les féministes « cassent l’ambiance en soirée » comme en Assemblée générale.

    Deuxièmement, parce que les femmes sont peu nombreuses, elles prennent l’habitude d’être dans des groupes d’hommes. Ainsi, elles ne voient plus les problèmes qu’entraîne le virilisme dans leur organisation, parce qu’elles en ont fait une norme, et qu’elles cherchent l’approbation de leurs camarades hommes en validant et copiant les comportements virilistes. Elles ont appris à s’effacer toute leur vie, et par leur éducation et leur misogynie intériorisées, elles sont dans le déni du rapport de force entre hommes et femmes dans leur vie courante, dans leur famille, et dans leur organisation. La concurrence entre femmes est alors amplifiée, et malgré les discours féministes il n’y a pas de défense collective des femmes, même lors d’évènements graves. La sororité n’existe pas, la conflictualité entre femmes est démultipliée par rapport au reste de la population. Le haut niveau d’engagement politique et de recherche de sororité va de pair avec un manque de sororité supérieur à la normale.

    Troisièmement, les femmes vont naturellement vers les domaines où elles sont meilleures que les hommes : les tâches organisationnelles. Elles négligent le travail théorico-politique et ne prennent pas le temps ni l’énergie d’étudier et de participer aux débats politiques. Il serait facile de ne voir qu’un aspect de cette situation, c’est-à-dire le manque d’espace accordé aux femmes pour mener à bien ce développement théorique, sans voir l’aspect le plus important. Le changement ne peut venir que de l’intérieur : les femmes doivent faire du développement théorico-politique une priorité, prendre leur place et transformer la structure de l’organisation sans attendre que l’organisation change d’elle-même.

    Comme nous l’avons vu, il est simpliste de penser que les organisations communistes sont nocives pour les femmes uniquement parce qu’elles sont des nids à violeurs dominés par des hommes, et de ne pas voir le plus gros problème auquel tous les groupes communistes font face lorsqu’il s’agit d’aborder la contradiction Homme-Femme : les femmes communistes ne sont pas féministes, elles ne veulent pas être féministes, et elles ne veulent pas réellement se battre pour les droits politiques des femmes. Nous ne disons pas qu’il n’y a pas de féministes dans les organisations communistes, nous parlons d’une généralité, d’une moyenne. Nous ne disons pas que les comportements masculins violents ne sont pas un problème, nous disons que le problème est le manque d’intensité de la lutte contre ces comportements, lié au manque d’analyse correcte du rapport de force entre hommes et femmes, et au manque d’engagement des femmes. Les femmes ne peuvent transformer les hommes de leurs organisations que marginalement, mais elles ont le pouvoir de s’organiser entre femmes, elles ont le pouvoir de travailler à prendre le pouvoir. Avant de transformer les hommes, elles doivent se transformer, individuellement et collectivement.

    A. L’antiféminisme des communistes

    Dans le mouvement communiste international, la revendication du féminisme est extrêmement minoritaire. Cette position est cependant plus compréhensible dans les pays dominés semi-féodaux semi-coloniaux, parce qu’elle a une dimension anti-impérialiste, c’est-à-dire que les communistes des pays dominés rejettent le féminisme occidental. Les hommes et femmes des groupes communistes se battent généralement contre le féminisme, et ne défendent qu’une ligne vague de « lutte des femmes ».16 Cependant, lorsque les organisations et Partis des pays dominés parlent de lutte des femmes, c’est par anti-impérialisme. Lorsque les organisations des pays impérialistes parlent de lutte des femmes, c’est parce qu’elles sont réactionnaires et antiféministes. Ainsi les organisations communistes des pays dominés ne correspondent pas entièrement à notre critique, parce que ces organisations luttent aussi pour des droits politiques, en plus des droits économiques : elles luttent contre la domination patriarcale au sein de leurs organisations tout comme dans la société. Certaines de ces organisations parlent également de réaliser une révolution des femmes. Cependant, même les organisations des pays dominés rejettent l’étude des apports féministes et sont donc limitées dans leur analyse du patriarcat. C’est particulièrement le cas vis-à-vis de la nature de l’origine de la contradiction Homme-Femme, comme nous l’avons vu précédemment.

    Dans le meilleur des cas, les groupes communistes des centres impérialistes se revendiquent du féminisme marxiste, courant qui néglige les apports des travaux des autres courants féministes et leurs avancées scientifiques, pour se concentrer sur des revendications démocratiques et économiques. Les revendications économiques et démocratiques, par exemple la lutte pour l’égalité des salaires, pour l’aide aux mères célibataires, etc., sont bien évidemment importantes. Mais elles ne sont pas suffisantes. Ces revendications sont des revendications spontanées des femmes pour des gains immédiats. Or, l’un des principes du léninisme est de politiser les revendications économiques et de conscientiser les revendications spontanées. Pour les communistes, le refus du féminisme est spontanéiste et économiste. Le refus du féminisme implique de se limiter à des revendications qui ne sont pas révolutionnaires, de refuser de s’attaquer à la résolution de la contradiction Homme-Femme, à la transformation totale du monde, pour les gains de long terme de l’humanité. Lorsque cette contradiction est jetée sous le tapis, qu’elle est ignorée, alors la classe est divisée. Les femmes prolétaires subissent la domination des hommes prolétaires : « l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat ».

    Les communistes des centres impérialistes ne font pas que se tromper, ils montrent surtout qu’ils ne s’intéressent pas à la résolution de la contradiction Homme-Femme. Il s’agit donc de leur imposer la lutte contre le patriarcat via la prise du pouvoir par la Femme. Les féministes doivent être à l’avant-garde de la révolution communiste, mais en même temps, elles doivent utiliser la révolution communiste pour la révolution féministe. La révolution démocratique est une nécessité pour la révolution communiste, mais elle n’est pas la révolution communiste, et la révolution communiste est une nécessité pour la révolution féministe, mais elle n’est pas la révolution féministe.

    Le terme de « lutte des femmes » et le rejet du féminisme se traduisent dans les faits quasi exclusivement par une défense des droits économiques et un abandon de la lutte politique. C’est ainsi que nous arrivons au fond du problème vis-à-vis des groupes communistes en France de ces dernières décennies : les communistes ne peuvent pas défendre uniquement des droits économiques pour les femmes. Les femmes devraient selon eux attendre pour pouvoir lutter pour leur libération de la domination patriarcale, pour leurs revendications politiques, elles ne devraient pas combattre dès maintenant, et surtout, elles ne devraient jamais utiliser la violence, elles ne devraient pas diviser la lutte.

    Pourtant, les travaux des féministes au cours du siècle dernier, particulièrement des féministes radicales matérialistes et socialistes, ont mis en évidence l’ampleur de la domination masculine par la violence dans toutes les sphères de la société, surtout dans l’intimité — la famille. Ces apports de la science bourgeoise sont bien évidemment critiquables et doivent être analysés via le matérialisme dialectique. Mais, en dehors de l’exploitation de leur force de travail, les femmes n’ont aujourd’hui de valeur que par leur qualité d’objets sexuels et de reproduction. Toute leur vie, leur éducation, leurs relations, les amènent à l’effacement d’elles-mêmes. Andrea Dworkin, dans Les femmes de droite, analyse la domination masculine via deux modèles : le bordel (la prostitution, les femmes comme objets sexuels) et la ferme (la maternité et le travail domestique). Ces modèles, et les conséquences qu’ils ont sur la vie des femmes, sur leur intimité, sur tout leur être, sont difficiles à admettre, parce qu’ils remettent en question toute notre vie. Les hommes sont mis à nus dans leur vraie nature17, les femmes comprennent qu’elles sont cernées par des « monstres ». Les communistes rejettent ce type d’analyses parce qu’elles ne sont pas superficielles et vont jusqu’au bout de l’analyse de la contradiction Homme-Femme. Pourtant, les hommes communistes comprennent parfois que les féministes radicales ont raison vis-à-vis de leur violence et de leurs privilèges. Ils défendent leurs intérêts d’hommes avant leur devoir communiste — avancer vers la fin des contradictions, dont la contradiction entre l’Homme et la Femme.

    Les hommes, peu importe leur classe, race, orientation sexuelle, etc., ont l’habitude de l’exercice du pouvoir contre les femmes. Ils connaissent la violence, physique et psychologique, à la source de ce pouvoir. Elle les habite constamment, régit leurs relations aux autres humains, et parasite leurs désirs les plus profonds. Ils en sont maîtres et esclaves à la fois. En tant qu’acteurs de la violence, ils en comprennent l’intensité, ce qui leur permet donc de savoir qu’elle ne pourra pas être renversée sans violence, et que cette autre violence ne peut pas vaincre sans une intensité supérieure. Les hommes sont conscients du rapport de force existant entre hommes et femmes, ils en sont les dominants, et non seulement ils ne comptent pas perdre cette place, mais surtout ils comprennent l’ampleur de la tâche qui attend les femmes dans leur lutte.

    Ainsi, il est plus facile pour les hommes communistes, majoritaires dans les organisations communistes, de comprendre quelle violence les femmes doivent exercer, mais surtout l’inévitabilité de cette dernière. Les hommes communistes ont peur du féminisme, tout autant que les mouvements masculinistes. Ce constat pousse de nombreux hommes et organisations communistes à se positionner contre le féminisme, sous couvert d’orthodoxie marxiste, par opportunisme. Ils savent ce qu’il coûterait de renverser leur pouvoir et leur domination, ils trouvent donc de bonnes raisons afin de justifier leur opportunisme, en appelant à l’unité entre camarades hommes et femmes, en dénonçant une déviation idéologique, en expliquant que la lutte féministe nie que la lutte des classes est la contradiction principale sous le capitalisme, etc. Ce faisant, ils font ce qu’ils accusent les féministes de faire : ils divisent les hommes et les femmes.

    Ce refus de soutenir les luttes des femmes et les féministes au siècle dernier a provoqué un divorce au sein du mouvement ouvrier. Les communistes ont échoué dans leur devoir d’avant-garde en étant de facto du côté de la réaction, en restant figés plutôt que d’aller dans le sens de l’Histoire. La lutte pour le dépassement de la contradiction Homme-Femme est une nécessité qui n’attendra pas que les hommes et organisations communistes luttent pour ce dépassement. Des mouvements de masse et des organisations structurées émergeront et combattront pour ce dépassement, combattant au passage tout mouvement réactionnaire. La nécessité de la lutte pour le dépassement de cette contradiction s’étend aux autres contradictions telle que la contradiction entre la Société et la Nature — la lutte écologiste, aujourd’hui internationale, massive, offensive, pour laquelle le mouvement communiste est là aussi en retard. Le mouvement communiste actuellement en décomposition n’est pas à la hauteur de son devoir historique, sa science est atrophiée, sa force insuffisante.

    Nous pouvons définir la « lutte des femmes » comme la lutte des femmes principalement prolétaires, secondairement femmes ; et le « féminisme » comme la lutte des femmes principalement femmes — les femmes en lutte contre les hommes. Nos camarades féministes sont communistes parce que pour se libérer du patriarcat, il faut se libérer du capitalisme. Assumer cette position nous met forcément en rupture avec le mouvement communiste, puisque même si nous savons que la contradiction principale dans la société française est celle entre Travail et Capital, nous défendons que les femmes doivent aussi lutter principalement pour la Femme. Nous pensons que cette position permet de faire avancer le mouvement communiste dans son ensemble, parce qu’elle permet d’aller dans le sens de l’Histoire, de sortir de la réaction, et parce qu’elle permet de renforcer l’engagement des femmes communistes. Les femmes féministes communistes s’engagent plus intensément dans la lutte des classes et dans leur développement en tant que cadres communistes que si elles restaient dans un rôle genré, soumises à la domination masculine. Notre ligne féministe répond à des besoins concrets mis en évidence par la pratique. Nous avons besoin de femmes formées et combatives pour construire le Parti, nous avons besoin que des femmes soient recrutées, qu’elles soient déterminées à lutter, qu’elles soient convaincues qu’elles se libéreront du Capital et du patriarcat, qu’elles mettent leur vie en jeu pour la libération de l’humanité entière, pour la transformation du monde.

    Pour avoir ces femmes formées, nous mettons en place une ligne politique capable de lutter contre les poisons patriarcaux répandus chez les hommes et chez les femmes. Une ligne politique capable de lutter contre la violence des hommes, mais aussi contre la stagnation et la passivité des femmes.

    B. En quoi les comportements patriarcaux sont un poison pour la lutte révolutionnaire ?

    L’éducation patriarcale de l’Homme renforce les comportements nocifs pour les autres, et donc pour la lutte révolutionnaire. Outre les violences sexistes et sexuelles, ces défauts sont : l’individualisme, l’indiscipline, la vantardise, la création d’une hiérarchie masculine basée sur la force et le charisme, etc. Le patriarcat engendre des comportements libéraux tout autant que la culture petite-bourgeoise des centres impérialistes. Ainsi, le virilisme entretient la médiocrité du mouvement communiste français, et la stagnation et la médiocrité du mouvement communiste français renforcent sa culture viriliste.

    Le virilisme des hommes communistes rend leur pratique performative, et surtout esthétique. Quand le virilisme rend la pratique performative, les actions sont pensées pour montrer sa force aux autres groupes d’hommes — y compris les actions en non-mixité femme qui reprennent les mêmes codes —, la stratégie de la propagande est viriliste, esthétique et mouvementiste. Les actions de propagande ne sont pas réfléchies, elles manquent de discipline, elles manquent de réflexion vis-à-vis de la balance entre bénéfices et risques. Les tactiques de recrutement se font envers les hommes. Au final, c’est la tactique viriliste qui devient stratégie. Le virilisme entretient le manque de sens de la pratique communiste dans les centres impérialistes. Nos esprits sont parasités par un univers communiste entièrement masculin, la pratique l’est donc également. La pratique, c’est-à-dire l’application de la théorie dans le réel, ne peut pas être miraculeusement déconnectée de la manière dont nous voyons le monde — à travers un filtre patriarcal. La pratique des hommes et des femmes communistes est une pratique entachée par le virilisme — virilisme qu’il faut combattre, comme le font nos camarades du TKP-ML lorsqu’ils disent qu’il faut « tuer l’Homme en soi ».

    Les comportements patriarcaux créent un antagonisme entre hommes et femmes prolétaires. La contradiction Homme-Femme possède des aspects antagoniques et non antagoniques, comme toutes les contradictions. Il ne faut pas considérer une contradiction non antagonique comme étant antagonique. Cependant, refuser de voir qu’une contradiction est antagonique ne peut que renforcer l’antagonisme de celle-ci. Pour résoudre la contradiction Homme-Femme de manière non antagonique, il faut d’abord résoudre son antagonisme de manière antagonique. Ce ne sont pas les féministes qui créent une relation antagonique entre hommes et femmes, ce sont les hommes et femmes défendant les comportements patriarcaux, refusant de combattre leur propre misogynie, qui renforcent la contradiction Homme-Femme, et la rendent antagonique. Les féministes luttent pour que les problèmes soient abordés, et que des solutions soient trouvées. C’est-à-dire qu’elles imposent que la lutte des lignes soit visible, que la critique et l’autocritique se fassent, et que des solutions concrètes soient trouvées. Ce n’est que par l’acceptation de la réalité de la lutte entre l’Homme et la Femme, de la nécessité des positions radicales en faveur de la Femme, que l’antagonisme sera réellement combattu, et que la lutte révolutionnaire sera efficace.

    Ainsi, pour une lutte des lignes saine au sein de l’organisation, pour une progression collective saine, des cadres femmes féministes communistes doivent être formées.

    C. La formation des cadres femmes

    Les organisations communistes doivent aujourd’hui avoir pour priorité de former des cadres communistes, comme nous l’avons développé dans Notes sur la situation et la stratégie en France (2024). Pour développer ces cadres, nous transformons les individus en partant de ce qu’elles et ils sont maintenant. C’est-à-dire que nous trouvons l’étincelle révolutionnaire en elles et eux, et nous la transformons en feu. Le féminisme, la colère des femmes contre les hommes, est une étincelle à nourrir, un potentiel révolutionnaire non négligeable. Les groupes communistes ont peur que cette colère se transforme en misandrie vide de conscience politique, et qu’elle détruise leur organisation. Pourtant, c’est bien l’absence de lutte féministe au sein des organisations communistes qui est le plus souvent source de scission. C’est l’absence de cadres politiques femmes, et la détention des pouvoirs par une élite d’intellectuels hommes, qui pose problème dans les organisations. Nier l’importance de la contradiction entre l’Homme et la Femme dans la vie de tous les jours, et donc dans les organisations elles-mêmes, c’est renforcer cette contradiction, aller vers des crises, et être démuni lors du déclenchement de ces crises.

    Partir de la colère des femmes pour les transformer en cadres formées politiquement ne peut qu’aller dans le sens du développement d’une ligne juste, parce que la formation politique et idéologique permettra d’éviter les erreurs — la misandrie et le manque de sororité — tout en développant réellement le pouvoir concret des femmes au sein des organisations. Une absence de théorie marxiste et féministe va de pair avec une misandrie chaotique et dangereuse ; alors que le développement de la théorie marxiste et féministe, l’acceptation de la réalité du rapport de force entre l’Homme et la Femme, et la création d’une sororité forte, permettent le développement d’une camaraderie réellement saine entre hommes et femmes, et permettent une meilleure formation de cadres (hommes et femmes).

    Le développement de ces cadres femmes communistes féministes se fait en même temps que la mise en place d’éléments de dictature féministe, de « discrimination positive », avec le consentement des camarades hommes, qui prennent la décision éclairée et non contrainte de lutter contre leur propre domination. Pourquoi ? Parce que les communistes se battent pour les intérêts historiques de l’humanité entière. Les hommes communistes travaillent à abandonner leurs intérêts patriarcaux de court terme afin de se battre pour les intérêts de l’humanité de long terme — dont la fin de la contradiction entre l’Homme et la Femme. Ainsi, un camarade homme qui veut se transformer afin de devenir cadre communiste doit se former au féminisme, et se soumettre à l’autorité de ses cadres communistes féministes. Les cadres femmes et hommes travaillent ensemble à la transformation collective, et en même temps luttent les unes et les uns contre les autres. Cette lutte renforce l’unité, et permet une transformation collective supérieure.

    Mais que veut dire devenir cadre aujourd’hui en France ?

    Devenir cadre communiste c’est faire le choix, aujourd’hui, de dédier sa vie au communisme, de tout faire pour se transformer et transformer les autres. Devenir cadre c’est se dédier à une cause supérieure, qui relie les communistes du monde entier entre eux, à travers le temps. Plus concrètement les cadres se forment constamment théoriquement et idéologiquement avec leurs camarades. La formation est collective, parce que le savoir est toujours collectif, l’évolution est toujours collective. Les camarades apprennent des expériences concrètes, des débats, des unes des autres. Être cadre c’est mettre en pratique la théorie. Nous pouvons résumer de manière schématique que la ligne juste se trouve collectivement en analysant la réalité concrète, puis les cadres trouvent comment appliquer cette ligne, passent à la pratique, avec succès et échecs, permettant au collectif d’apprendre des erreurs, et ainsi de suite. Bien évidemment, dans la situation actuelle d’absence de Parti, dans l’état sectaire du mouvement communiste, il n’existe pas de « vrais » cadres.

    Dit plus vulgairement, être cadre communiste aujourd’hui c’est trouver le moyen de transformer des individus libéraux en militantes et militants communistes.

    Les organisations communistes ont besoin de former le plus de cadres possible, parce que ce sont les cadres qui appliquent les lignes de l’organisation, qui agissent sur le réel. Ces cadres doivent être d’un haut niveau de qualité et doivent constamment progresser. À partir de ce constat, il est clair que l’absence de recrutement et de formation des femmes est un handicap important pour les organisations communistes — la moitié de la population n’est pas recrutable, les femmes des organisations ne sont pas formées —, alors elles passent à côté du recrutement et de la formation de cadres potentiels. Il est donc grave que les femmes communistes, particulièrement des centres impérialistes, stagnent dans des rôles organisationnels. La formation politique des femmes est une priorité.

    Dans les centres impérialistes les femmes ne s’engagent que dans les luttes féministes, elles ne s’engageront pas en nombre dans les organisations communistes si ces organisations ne démontrent pas dans la théorie et dans la pratique leur volonté de s’attaquer à l’abolition de la domination de l’Homme sur la Femme.

    Mais comment une femme peut-elle devenir cadre ? Comment une femme peut-elle trouver sa place dans le mouvement communiste aujourd’hui en France ?

    Devenir cadre communiste est plus difficile pour les femmes que pour les hommes. Les femmes sont moins nombreuses, ont plus de tâches à accomplir dans leurs vies privée et militante, elles sont confrontées à des situations émotionnellement plus difficiles (notamment la gestion des violences sexuelles), leur autorité est constamment remise en question, et surtout elles doivent davantage se transformer que leurs camarades hommes. Pourquoi doivent-elles davantage se transformer ? Parce que les femmes, même celles qui s’engagent dans le communisme, sont généralement soumises et passives. Elles ont été conditionnées à l’être. Elles font tout pour être invisibles, pour combler les besoins des autres avant les leurs, pour transformer les autres avant elles-mêmes. Elles doivent apprendre à être là, à prendre de la place. Elles doivent apprendre à vouloir le pouvoir (sans copier les méthodes virilistes des hommes), elles doivent apprendre et transmettre le savoir, etc. En plus de se transformer, elles doivent transformer les autres femmes, et installer une base sur laquelle construire une sororité solide. Elles doivent prendre de la place pour elles et pour les autres femmes. Elles doivent combattre la volonté des autres femmes d’être des « mères » (remplir des rôles maternels dans les organisations et avec leurs camarades hommes).

    Une femme peut devenir cadre communiste à la condition qu’elle décide de se battre pour elle et pour toutes les femmes dès maintenant. C’est la tâche des femmes communistes de construire le féminisme communiste, de recruter et former d’autres femmes, et ceci en étant dans une organisation communiste mixte, en grandissant et en se transformant avec les camarades hommes.

    Mais comment recruter des femmes ?

    Lorsqu’on est une femme en France aujourd’hui, la contradiction principale dans la vie de tous les jours est la contradiction entre l’Homme et la Femme, comme nous l’avons vu précédemment : « à des millions de moments dans la vie d’une femme, dans chacune de ses interactions avec les hommes, la contradiction principale qui détermine ces interactions hommes-femmes est la contradiction Homme-Femme ». Il semble donc logique que la plupart des femmes aient pour premier réflexe de s’engager dans des organisations féministes, et non dans des organisations communistes. Les communistes payent le prix fort de leur retard concernant le féminisme : les femmes ne s’engagent pas dans leurs organisations puisqu’elles n’y ont aucun intérêt immédiat visible. Pourquoi s’engager dans des organisations qui ne luttent pas dès maintenant pour les femmes ? Pourquoi s’engager dans des organisations qui traitent les femmes de la même manière qu’elles sont traitées dans le reste de la société ? Pourquoi s’engager dans une structure où la seule perspective est d’être ce qu’on est déjà dans la vie de tous les jours ? En posant ces questions, il devient également évident que le profil des femmes s’engageant dans les organisations féministes est atypique — ce ne sont pas nos meilleures représentantes.

    Nous faisons plusieurs constats de la situation actuelle quant au recrutement de femmes dans les organisations communistes. Déjà, il est normal qu’au stade de développement sectaire les organisations soient en majorité masculines — tout comme il est normal qu’elles soient en minorité prolétaires. Nous devons donc développer le féminisme communiste avec peu de femmes, travailler à faire de la place pour des femmes qui ne sont pas encore là. Nous devons faire des efforts dans le recrutement de femmes, tout en sachant qu’elles auront moins tendance à s’engager dans nos organisations. Plusieurs solutions idéalistes nous ont déjà été proposées, comme celle de mettre en place des quotas. Ce genre de solution signifie la mort pour une secte, l’impossibilité de se développer. Les organisations communistes doivent toujours partir de leur situation concrète pour trouver des solutions concrètes. Le problème du recrutement des femmes dépend principalement de facteurs que nous ne contrôlons pas (les conditions de vie dans un centre impérialiste), mais il dépend dans une moindre mesure d’un facteur sur lequel nous avons un pouvoir : la qualité théorique. En parlant de féminisme, en travaillant la théorie féministe, en formant théoriquement des cadres communistes femmes, nous pourrons attirer des femmes déterminées.

    Conclusion

    « “Ce qu’ils ne peuvent et ne veulent pas voir, c’est que les soucis moraux sont une maladie au même titre que n’importe quelle affection physique.”

    L’hystérie des femmes, c’est le résultat de cette impasse qui rend folle, la volonté et l’impossibilité d’en sortir :

    “Je n’arrive pas à étouffer mon désir de tenter quelque chose”.

    Elles disent l’attente éternelle des femmes — “attendre indéfiniment”, gémit Eleanor — qui ne disposent ni de leur temps ni de leur vie. Le socialisme les invite à la lutte des classes… mais à la patience dans leurs revendications féministes. Nouvelles Pénélopes dont I’Ulysse est la Révolution qui jamais ne vient. »18

    La moitié de l’humanité est engagée dans une lutte contre l’autre moitié. Cette lutte nous unit toutes à travers les mêmes émotions, la plus intense étant la colère. La colère de ne rien pouvoir avoir, d’être confrontées aux mêmes murs, d’être invisibles dans un monde d’hommes. Cette colère ne doit pas rester isolée, sans but, sauvage. Elle doit être canalisée dans l’organisation et la lutte communiste, dans la transformation du monde.

    Les organisations et Partis communistes évoluent lentement, mais nous sommes persuadés que lorsque le mouvement communiste sera de nouveau plus avancé sur la voie de son développement, le féminisme communiste le sera également.

    Aujourd’hui, les communistes sont majoritairement des hommes, qui fantasment sur une histoire prolétarienne viriliste. Les femmes ne sont pas représentées, elles ne sont de toute façon pas la cible des recrutements. Pourtant, les femmes comme Eleanor Marx ont posé les premières pierres qui nous permettent aujourd’hui d’aller plus loin, d’avoir comme objectif la prise du pouvoir. Les fantômes invisibles de notre passé nous ont appris ce qui nous attend si nous ne comprenons pas la nécessité de ce combat, si nous demandons moins que la dictature féministe.

    Devant ces sacrifices, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, que font toutes les camarades femmes, nous ne pouvons pas reculer. Nous ne cesserons jamais de demander plus, nous ne cesserons jamais d’avancer, parce que nous n’arriverons pas à « étouffer [notre] désir de tenter quelque chose ».

    En tant que communistes notre objectif est de changer le monde. De changer l’humanité entière. Notre ambition est colossale. Elle ne peut que l’être tout autant vis-à-vis du féminisme. À la guerre de l’Homme contre la Femme, nous répondons par la guerre de la Femme contre l’Homme.

    1 Pour plus de développement sur cette question, voir « Pourquoi défendre la libération nationale ? », Unité communiste, 4 juillet 2024.

    2 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

    3 K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande, 1846.

    4 F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884.

    5 Nous parlons ici de la contradiction précédent le patriarcat, entre mâle et femelle. La contradiction Homme-Femme est ce qu’Engels appelle la famille, ou ce que l’on peut appeler le patriarcat.

    6 Ibidem.

    7 Ibidem.

    8 K. Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, 2018.

    9 Ibidem.

    10 Ibidem.

    11 Ibidem.

    12 Ibidem.

    13 Ibidem.

    14 Nous nous basons sur le témoignage de nos camarades féministes de l’Union maoïste de l’Oural.

    15 La création de notre organisation est directement liée à une attaque misogyne contre l’une de nos camarades, d’un viol, et de la défense du violeur par le Parti communiste maoïste. Bien qu’une autocritique ait été effectuée par cette organisation, notre ligne féministe en fut marquée de manière indélébile. Nous avons vécu de près ce qui arrive dans la majorité des organisations : des femmes détruites par des hommes.

    16 Par exemple, lors de la scission (déclenchée par une affaire de viol) des Jeunes révolutionnaires, et donc de la création de la Ligue de la jeunesse révolutionnaire, l’un des premiers textes écrits par ces derniers était antiféministe. Les mêmes femmes qui avaient défendu le violeur se sont concentrées sur le lancement d’un groupe défendant la « lutte des femmes », ne revendiquant que des droits économiques.

    17 « Vraie nature » au sens de l’Homme comme socialement construit, non l’humain mâle.

    18 M. Perrot, « Introduction », Les filles de Karl Marx, 1979.

  • La dictature du prolétariat, toujours la ligne de démarcation principale

    Ce document est la postface qui a été rédigée pour la réédition prochaine de Sur la dictature du prolétariat (2017).

    7 ans après la publication de Sur la dictature du prolétariat (2017), nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    Ce qui fait de la dictature du prolétariat la ligne de démarcation principale, ce n’est pas sa reconnaissance en mot, mais sa reconnaissance en fait. L’on ne compte plus les organisations communistes déclarant la nécessité de la dictature du prolétariat mais agissant comme si celle-ci devait tomber du ciel, ou n’était qu’un problème scolastique. Or, le problème de la dictature du prolétariat ne vole pas haut dans le ciel, il est terre-à-terre, il n’est pas lointain, il est immédiat.

    La « dictature du prolétariat » n’est pas une figure de style, un slogan, une exagération, une profession de foi. La dictature du prolétariat est la formulation de notre stratégie pour la réalisation du communisme : c’est une solution concrète à un problème concret.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la reconnaître dans sa stratégie. La dictature du prolétariat est une ligne de démarcation dans le discours, mais surtout dans l’action ! En effet, il y a une différence qualitative entre faire l’éloge de la dictature du prolétariat, d’une part, et se préparer à la réalisation de la dictature du prolétariat, d’autre part.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est affirmer que nous ne sommes rien sans le pouvoir politique : l’autorité. La stratégie de tous les communistes doit être dirigée toute entière vers la conquête effective des outils de la coercition et de la violence politique. Or, comment allons-nous inverser le rapport de force qui nous oppose à la bourgeoisie pour conquérir lesdits outils ? Autrement dit, comment allons-nous mener et gagner la guerre civile de classe contre la classe dominante ? Pour cette dernière, nous sommes une menace existentielle qui motivera toutes les extrémités.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est savoir que l’ennemi est organisé et armé, et que nous ne pourrons le vaincre qu’en étant plus organisés et plus armés que lui. Comment être plus armé que l’État bourgeois impérialiste ? L’Histoire a déjà répondu à cette question : avec les masses et par la guerre asymétrique — la guérilla. Les communistes du siècle dernier, qui furent victorieux, n’avaient pas peur de parler du problème concret — militaire — de la prise du pouvoir politique par les armes, et de s’y préparer. Les bolcheviques, par exemple, étaient forts de leur expérience de la clandestinité et de la guerre de partisan de 1905. Si ces derniers purent compter sur les soldats conscrits mutinés en Octobre 1917, cela ne fit pas la différence pour leurs camarades allemands en Novembre 1918.

    Le travail des communistes est donc — ni plus ni moins — de préparer la guerre civile de classe pour la gagner. Cela signifie bien sûr se préparer aux problèmes militaires de la conquête du pouvoir, mais surtout aux problèmes politiques et théoriques de la révolution : l’armée révolutionnaire doit être dirigée par un parti révolutionnaire, et un parti révolutionnaire doit être dirigé par une théorie révolutionnaire. Une armée sans la direction d’un Parti communiste est une armée inutile pour la révolution. Cependant, un Parti communiste sans armée à diriger est inutile aussi. Le Parti et l’armée ne sont pas deux choses séparées, qui pourraient être construites l’une après l’autre. L’armée est une partie du Parti communiste. Un Parti communiste sans armée n’est pas simplement temporairement embarrassé, le temps de s’en trouver une, mais un Parti communiste condamné par lui-même. Un Parti communiste qui n’a pas été construit avec son armée est un Parti communiste incapable de diriger une armée ! D’une part, sans pratique militaire, les problèmes de la guerre restent abstraits, la théorie militaire ne peut pas être réellement comprise et appliquée en temps voulu. D’autre part, un Parti sans pratique militaire est un Parti qui ne prend pas au sérieux la prise du pouvoir par la force, donc un Parti réformiste de facto.

    Quel sens y aurait-il à reconnaître la dictature du prolétariat, sans reconnaître le seul moyen possible pour réaliser la dictature du prolétariat ? Cela reviendrait à répondre à la question « comment transformer le capitalisme en communisme ? » sans répondre à la question « comment prendre le pouvoir avec lequel transformer le capitalisme en communisme ? » Cela serait absurde ! Pourtant, beaucoup de communistes en France se rendent coupables de cette absurdité. Les communistes qui imaginent un potentiel révolutionnaire dans la France contemporaine sont aussi souvent celles et ceux qui imaginent la révolution communiste comme une manifestation ou une grève hors de l’ordinaire — un Grand Soir.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est donc être conscient qu’il n’y a qu’un chemin vers la victoire politique : la guerre civile de classe. Or, la victoire politique que nous visons n’est pas simplement un nouveau gouvernement bourgeois, un nouveau régime bourgeois, mais le renversement d’une classe par une autre. En conséquence, il faut accepter à la fois qu’elle ne peut pas être réalisée par une organisation d’élite mais seulement par les masses, et qu’elle ne peut pas être réalisée spontanément mais seulement par une direction politique communiste. La reconnaissance de la dictature du prolétariat est donc la condamnation de tous les spontanéismes et économismes ! Cela exclut l’ensemble des organisations communistes dont la pratique de lutte et d’organisation politique est indistinguable de celle des partis bourgeois ou des syndicats, c’est-à-dire du réformisme respectivement électoraliste et syndicaliste ! Les organisations qui adhèrent au programme de transition trotskiste, qui est révolutionnaire en théorie (à défaut d’être une théorie révolutionnaire) et réformiste en pratique, le sont donc d’emblée. Idem pour l’anarchisme ou l’autonomisme. Le spontanéisme — parce qu’il soumet la conscience de classe à la conscience spontanée des masses — et l’économisme — parce qu’il soumet la lutte politique à la lutte économique — sont des tactiques réformistes qui nient la stratégie de la dictature du prolétariat. La nécessité de la dictature du prolétariat, c’est la nécessité de la prise du pouvoir politique par une classe consciente d’elle-même (animée par l’idéologie communiste). La lutte politique consciente (communiste) n’est ni spontanée ni créée spontanément par la lutte économique. La nécessité de la dictature du prolétariat est aussi la nécessité de la lutte politique consciente dans les masses : la conscientisation des luttes spontanées, et la politisation des luttes économiques.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est défendre le sens de celle-ci contre toutes celles et ceux qui cherchent à le vider ! « Dictature du prolétariat » signifie la dictature, c’est-à-dire l’exercice exclusif du pouvoir politique, du prolétariat, c’est-à-dire pour l’intérêt exclusif de cette classe. La dictature du prolétariat est un suprématisme de classe. La classe en question n’est pas n’importe laquelle, c’est la seule qui peut réaliser le communisme. Nous devons assumer que la classe ouvrière a besoin d’une dictature pour imposer ses intérêts sur toutes les autres classes, y compris le reste des masses populaires.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est renoncer à tous les fantasmes démocratistes, selon lesquels la démocratie serait une fin en soi. Les dictatures du prolétariat ont historiquement été plus démocratiques que les dictatures bourgeoises (même en ne considérant que leur métropole, sans leurs colonies !). Ceci dit, il est vain de projeter sur elles les utopies de démocratie directe — qui ne sont ni possibles ni souhaitables. L’objectif de la dictature du prolétariat n’est pas la démocratie, pas plus que la dictature. Elle est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des ouvriers, tout comme la dictature bourgeoise est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des capitalistes. L’objectif de la dictature du prolétariat, c’est l’intérêt de classe historique du prolétariat, le communisme : la dialectique entre dictature et démocratie, sous la dictature du prolétariat, n’existe que comme moyen à cette fin. La dictature du prolétariat est démocratique, elle a besoin d’être démocratique, mais elle ne trouve pas sa valeur politique dans sa qualité démocratique, pas plus que dans sa qualité dictatoriale.

    La dictature du prolétariat, si elle ne peut pas exister sans la plus complète démocratie prolétarienne, ne peut pas être une démocratie bourgeoise sans la bourgeoisie (comme l’État prolétarien n’est pas un État bourgeois sans la bourgeoisie). La république prolétarienne n’est pas une république bourgeoise « perfectionnée », qui aurait été délivrée du crétinisme parlementaire. Certes, la dictature du prolétariat est délivrée du crétinisme parlementaire, mais elle n’est pas alors un régime parlementaire guéri de son crétinisme ! La démocratie prolétarienne n’est pas le remède miracle aux problèmes de la démocratie sous le capitalisme, c’est le dépassement des problèmes de la démocratie bourgeoise. Cette négation n’est pas mécanique, mais dialectique : la démocratie prolétarienne est la solution aux problèmes de la démocratie bourgeoise, parce que ces problèmes ne se posent alors plus ! Voilà pourquoi il est vain de projeter sur la dictature du prolétariat ses espérances relatives aux frustrations de la démocratie représentative bourgeoise. Évidemment, d’autres problèmes se posent alors, mais ceux-ci ne peuvent pas être résolus par la panacée universelle d’une démocratie plus directe ou représentative, donc plus « parfaite », « idéale », « achevée ». Le démocratisme n’est pas plus la solution aux problèmes politiques de la lutte des classes sous le capitalisme que sous la transition socialiste. La dictature du prolétariat n’est pas la démocratie représentative bourgeoise, mais elle n’est pas non plus la démocratie directe bourgeoise. L’Histoire enseigne que les problèmes de la lutte des classes ne se résolvent que par la lutte de classe. Ne l’oublions jamais.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la découvrir comme elle est, c’est-à-dire comme l’Histoire l’accouche, pas comme elle devrait être dans l’imagination des rêveurs et dans les discours des hypocrites. L’accepter, c’est l’accepter comme elle est, c’est-à-dire en tant que produit violent de la lutte des classes violente. En face de la Commune de Paris, Marx et Engels ont révisé leur théorie. Nous pensons qu’en face des expériences socialistes du XXe siècle, les communistes doivent la réviser de même. La théorie juste se trouve dans la pratique réelle : c’est dans la pratique de la dictature du prolétariat que nous devons trouver la théorie de la dictature du prolétariat. Tout comme Marx et Engels ont étudié la Commune de Paris pour comprendre sa défaite, et ainsi proposer une stratégie supérieure au prolétariat, nous devons étudier l’URSS et la Chine populaire — entre autres. La méthode scientifique découvre les lois objectives dans le réel, elle se corrige dans le réel — ce n’est pas le réel qui doit se « corriger » selon nos croyances subjectives. Pour transformer le réel, il faut d’abord le comprendre comme il est. Les expériences historiques qui n’ont pas retenu les leçons de la Commune ont connu le même destin. Elles n’ont pas compris cette expérience, donc elles l’ont reproduites. Les expériences historiques qui ne retiendront pas les leçons de l’URSS et de la Chine populaire connaîtront le même destin.

    Pour toutes ces raisons, nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    7 ans plus tard, le fond politique de ce document est toujours celui de notre organisation.

    Cependant, nous voulons profiter de cette réédition pour y apporter des corrections et des précisions.

    Nous pouvons regretter une insuffisante clarification de la différence entre la dictature démocratique du peuple et la dictature du prolétariat, c’est-à-dire entre l’étape démocratique-populaire et l’étape communiste-prolétarienne de la révolution communiste continue par étape. Cependant, nous considérons que cette confusion ne gêne pas la compréhension d’ensemble de ce document, et laisse intact son fond politique.

    Nous rassemblons l’ensemble des stratégies d’alliance démocratique du prolétariat avec d’autres classes non prolétariennes sous le terme « dictature démocratique du peuple ». Cette dernière a été théorisée par Lénine dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905) pour réaliser la révolution démocratique dans l’Empire russe, où les féodaux dominaient toujours mais où la bourgeoisie était déjà devenue impérialiste, donc réactionnaire. Selon Lénine, la réalisation des tâches historiques bourgeoises échoyait donc au prolétariat allié avec les masses populaires, principalement les paysans encore soumis à un régime semi-féodal. C’est selon cette stratégie que Lénine a formulé les Thèses d’avril (1917) puis les mots d’ordre qui animèrent Octobre 1917. Depuis, la stratégie de Lénine dans la révolution démocratique a fameusement été déclinée. Staline et Dimitrov ont établi la stratégie du front populaire antifasciste et de la démocratie populaire, dans la révolution démocratique contre le fascisme.1 Mao a établi la stratégie du front uni démocratique et de la nouvelle démocratie, dans la révolution démocratique contre le colonialisme et le semi-colonialisme semi-féodalisme.2

    L’expérience historique nous enseigne que les révolutions communistes possèdent toujours un aspect démocratique et que le prolétariat prend toujours le pouvoir allié avec les masses populaires — les classes dominées non prolétariennes. Ainsi, ce qui est affirmé au sujet de la dictature démocratique du peuple n’est pas faux au sujet de la dictature du prolétariat, même si la première n’est pas la seconde. Sous la dictature démocratique du peuple comme sous la dictature du prolétariat, le prolétariat n’a pas d’emblée l’exclusivité du pouvoir politique, mais les classes non prolétariennes doivent perdre progressivement leur pouvoir politique. Aucune dictature du prolétariat ne peut tout de suite être une dictature intégrale sur toutes les autres classes (la bourgeoisie comme les masses populaires). L’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique est progressivement conquise. Il y a toujours une transition du partage populaire du pouvoir politique vers l’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique. Ceci dit, il n’est jamais superflu de rappeler que le prolétariat, s’il doit toujours d’abord partager le pouvoir, doit toujours le contrôler, c’est-à-dire être hégémonique. De la dictature démocratique du peuple jusqu’à la dictature intégrale du prolétariat, le prolétariat dirige.

    La Commune de Paris, que Marx et Engels qualifièrent de première dictature du prolétariat de l’Histoire, est selon nous un exemple de ce que nous décrivons ci-dessus.

    « Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n’était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l’Assemblée nationale réactionnaire (les “ruraux”, les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du Second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l’Internationale.

    Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu’au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s’en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu’ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c’est-à-dire pour l’émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.

    Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l’autre moitié étant investie par l’armée allemande).

    Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s’emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d’aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l’insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.

    Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n’avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n’avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n’y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse… »3

    À côté du prolétariat, les masses populaires (la petite-bourgeoisie) exerçaient aussi le pouvoir. Les élus petits-bourgeois (boutiquiers, avocats, etc.) étaient « des représentants reconnus des ouvriers »4. L’importance des courants proudhoniens doit être expliquée par une arriération idéologique du prolétariat, mais aussi par une influence de classe petite-bourgeoise sur celui-ci.

    À côté des tâches communistes, le prolétariat a réalisé des tâches démocratiques : « des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait négligées par pure lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvrière une base indispensable »5, c’est-à-dire les tâches révolutionnaires bourgeoises abandonnées par la bourgeoisie.

    De plus, les causes de la défaite de la Commune de Paris doivent être trouvées dans son échec à s’allier avec les masses populaires françaises, c’est-à-dire à les extraire de la direction de la bourgeoisie réactionnaire (isoler celle-ci).

    Selon Lénine :

    « [C]e qui mérite une attention particulière, c’est cette remarque très profonde de Marx que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l’État est “la condition première de toute révolution véritablement populaire”. Cette notion de révolution “populaire” paraît surprenante dans la bouche de Marx : et, en Russie, les adeptes de Plékhanov ainsi que les mencheviques, ces disciples de Strouvé qui désirent passer pour des marxistes, seraient bien capables de qualifier son expression de “lapsus”. Ils ont réduit le marxisme à une doctrine si platement libérale que, en dehors de l’antithèse : révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, rien n’existe pour eux ; encore conçoivent-ils cette antithèse d’une manière on ne peut plus scolastique.

    Si l’on prend, à titre d’exemple, les révolutions du XXe siècle, force sera de reconnaître que, de toute évidence, les révolutions portugaise et turque sont bourgeoises. Mais ni l’une, ni l’autre ne sont “populaires”, puisque la masse du peuple, son immense majorité, n’intervient d’une façon visible, active, autonome, avec ses revendications économiques et politiques propres, ni dans l’une, ni dans l’autre de ces révolutions. Par contre, la révolution bourgeoise russe de 1905-1907, sans avoir remporté des succès aussi “éclatants” que ceux qui échurent de temps à autre aux révolutions portugaise et turque, a été sans conteste une révolution “véritablement populaire”. Car la masse du peuple, sa majorité, ses couches sociales “inférieures” les plus profondes, accablées par le joug et l’exploitation, se sont soulevées spontanément et ont laissé sur toute la marche de la révolution l’empreinte de leurs revendications, de leurs tentatives de construire à leur manière une société nouvelle à la place de l’ancienne en cours de destruction.

    En 1871, le prolétariat ne formait la majorité du peuple dans aucun pays du continent européen. La révolution ne pouvait être “populaire” et entraîner véritablement la majorité dans le mouvement qu’en englobant et le prolétariat et la paysannerie. Le “peuple” était justement formé de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le fait que la “machine bureaucratique et militaire de l’État” les opprime, les écrase, les exploite. Briser cette machine, la démolir, tel est véritablement l’intérêt du “peuple”, de sa majorité, des ouvriers et de la majorité des paysans ; telle est la “condition première” de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires ; et sans cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation socialiste possible.

    C’est vers cette alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n’atteignit pas son but pour diverses raisons d’ordre intérieur et extérieur.

    Ainsi donc, en parlant d’une “révolution véritablement populaire”, et sans oublier le moins du monde les traits particuliers de la petite bourgeoisie (dont il a beaucoup et souvent parlé), Marx tenait compte avec la plus grande rigueur des véritables rapports de classes dans la plupart des États continentaux d’Europe en 1871. D’autre part, il constatait que la “démolition” de la machine de l’État est dictée par les intérêts des ouvriers et des paysans, qu’elle les unit et leur assigne une tâche commune : la suppression de ce “parasite” et son remplacement par quelque chose de nouveau. »6

    La stratégie de l’alliance du prolétariat avec les masses populaires n’est pas la négation de la dictature du prolétariat, sa substitution, mais sa condition. La Commune de Paris, dont les tâches historiques étaient principalement prolétariennes, démontre que l’alliance populaire n’est pas circonscrite aux tâches historiques bourgeoises (que ce soit celles des révolutions bourgeoises classiques de l’époque du capitalisme ascendant ou des révolutions démocratiques nouvelles de l’époque impérialiste). L’alliance du prolétariat avec toutes les classes dominées est une stratégie universelle pour la réalisation de la dictature du prolétariat, dans les pays où existent des tâches bourgeoises principales (coloniaux, semi-coloniaux semi-féodaux ou fascistes) comme dans ceux où il n’y en a pas. Cela fait partie des enseignements universels de la Commune, tels que mis en évidence par Marx puis Lénine.

    Cependant, si la stratégie d’alliance est une nécessité, la direction politique de celle-ci par le prolétariat pour les tâches historiques prolétariennes en est une aussi. Ce qu’a aussi démontré la Commune de Paris, c’est que le prolétariat doit défendre, dans son alliance, son autonomie et son hégémonie politique de classe. Le prolétariat doit avoir des alliés pour prendre le pouvoir et établir sa dictature, mais ce faisant, il ne doit compromettre ni sa prise du pouvoir ni l’établissement de sa dictature. Si le prolétariat perd son autonomie et son hégémonie politique de classe, alors ce n’est plus son alliance qui le sert, mais lui qui sert son alliance ; ce ne sont plus les classes dominées qui sont ralliées à la dictature du prolétariat, mais le prolétariat qui est rallié à la dictature bourgeoise. Évidemment, l’autonomie et l’hégémonie politique ne sont jamais garanties dans une alliance, ce sont des luttes qui doivent être menées.

    « En se soulevant contre l’ancien régime, le prolétariat a assumé deux tâches, l’une nationale et l’autre de classe : la libération de la France de l’invasion allemande et l’émancipation socialiste des travailleurs du capitalisme. Cette union des deux tâches constitue une caractéristique unique de la Commune.

    La bourgeoisie avait formé un “gouvernement de défense nationale” et le prolétariat devait lutter pour l’indépendance nationale sous sa direction. En réalité, il s’agissait d’un gouvernement de “trahison nationale” qui se donnait pour mission de combattre le prolétariat parisien. Mais le prolétariat, aveuglé par les illusions patriotiques, ne l’a pas perçu. L’idée patriotique a son origine dans la Grande Révolution du XVIIIe siècle ; elle a influencé l’esprit des socialistes de la Commune ; et Blanqui, par exemple, révolutionnaire sansaucundoute et ardent partisan du socialisme, n’a pas trouvé de meilleur titre pour son journal que le cri bourgeois : “La patrie est en danger !”

    Combiner des tâches contradictoires — le patriotisme et le socialisme — fut l’erreur fatale des socialistes français. Dans le Manifeste de l’Internationale, publié en septembre 1870, Marx avait mis en garde le prolétariat français contre la tentation de se laisser égarer par une fausse idée nationale ; avec la Grande Révolution, les antagonismes de classe s’étaient aiguisés, et alors qu’à l’époque la lutte contre toute la réaction européenne unissait toute la nation révolutionnaire, désormais le prolétariat ne pouvait plus combiner ses intérêts avec les intérêts des autres classes qui lui étaient hostiles ; que la bourgeoisie porte la responsabilité de l’humiliation nationale — la tâche du prolétariat était de lutter pour l’émancipation socialiste du travail du joug de la bourgeoisie.

    Et en effet, la véritable nature du “patriotisme” bourgeois n’a pas tardé à se révéler. Après avoir conclu une paix ignominieuse avec les Prussiens, le gouvernement de Versailles s’est attelé à sa tâche immédiate : il a lancé une attaque pour arracher des mains du prolétariat parisien les armes qui le terrifiaient. Les ouvriers répliquent en proclamant la Commune et la guerre civile.

    […]

    [D]eux erreurs ont détruit les fruits de cette splendide victoire. Le prolétariat s’est arrêté à mi-chemin : au lieu de se mettre à “exproprier les expropriateurs”, il s’est laissé égarer par les rêves d’établir une justice supérieure dans le pays uni par une tâche nationale commune ; des institutions comme les banques, par exemple, n’ont pas été reprises, et les théories proudhonistes sur le “juste échange”, etc. ont encore prévalu chez les socialistes. La seconde erreur fut une magnanimité excessive de la part du prolétariat : au lieu de détruire ses ennemis, il chercha à exercer sur eux une influence morale ; il sous-estima la signification des opérations militaires directes dans la guerre civile, et au lieu de lancer contre Versailles une offensive résolue qui aurait couronné sa victoire à Paris, il s’attarda et donna au gouvernement de Versailles le temps de rassembler les forces obscures et de se préparer à la semaine de mai baignée de sang. »7

    Selon Lénine, l’erreur capitale des communards et communardes est d’avoir subordonné les tâches prolétariennes principales aux tâches démocratiques secondaires, et d’avoir ainsi tenté de s’allier avec la bourgeoisie. Or, en face des tâches prolétariennes, la bourgeoisie est devenue réactionnaire et a elle-même subordonné ses tâches démocratiques à l’écrasement du prolétariat révolutionnaire. Dans la France de 1871, les tâches prolétariennes étaient principales et la bourgeoisie ne pouvait donc pas être une alliée. Dans cette situation, la direction politique du prolétariat a failli. Du point de vue subjectif, ce qui a manqué aux communards et communardes était une conscience claire de la nécessité de la dictature du prolétariat — autant pour comprendre leurs tâches historiques que leurs impératifs politiques (la guerre civile).

    Pour le prolétariat, toute stratégie d’alliance est possible, tant que celle-ci ne nie pas la dictature du prolétariat ! Chaque situation concrète rend nécessaire une certaine alliance de classe, mais le prolétariat doit en toute situation lutter pour diriger celle-ci. Cela implique d’isoler et de neutraliser la direction politique des classes alliées du prolétariat, pour leur substituer la direction de ces dernières, c’est-à-dire de supprimer leur autonomie et de confisquer leur hégémonie politique de classe. Ainsi, dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux ou dans les pays fascistes, l’alliance avec la bourgeoisie respectivement nationale ou progressiste signifie la direction politique prolétarienne de celle-ci, d’une part, et l’isolement et la neutralisation de la direction politique bourgeoise par la direction politique prolétarienne, d’autre part.

    Par exemple, en Chine populaire, il y a eu ainsi une révolution continue depuis le « bloc des 4 classes » avec la bourgeoisie nationale de la nouvelle démocratie, jusqu’à la dictature intégrale sur la bourgeoisie de la Révolution culturelle. Idem en Russie. La révolution d’Octobre a achevé la révolution démocratique, puis a débuté la révolution communiste. La fin de la révolution démocratique n’a pas été la fin de l’alliance ouvrière-paysanne (pourtant une alliance démocratique). Le pouvoir des soviets était un pouvoir « ouvrier-paysan », les soviets ne représentaient pas que les ouvriers, mais l’ensemble des masses populaires de l’Empire russe. « La paix, la terre et le pain » et « Tout le pouvoir aux soviets ! » n’étaient pas des mots d’ordre communistes-prolétariens, mais des mots d’ordre démocratiques-populaires ! Pourtant, ce sont avec ceux-ci que la révolution communiste d’Octobre a été menée et que la dictature du prolétariat soviétique a été instaurée.

    Nous devons combattre la déviation lassallienne chez les communistes, qui nie tout rôle progressiste aux classes non prolétariennes, et rejettent ainsi toute stratégie d’alliance du prolétariat avec les classes dominées.

    « “— L’affranchissement du travail doit être l’œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes NE forment QU’UNE MASSE RÉACTIONNAIRE.”

    […]

    [U]ne citation lassallienne de la plus belle eau “la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire”.

    Dans le Manifeste communiste, il est dit : “De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.”

    La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, — en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, — vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes [la petite bourgeoisie et les paysans] résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire.

    D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que “les classes moyennes… sont révolutionnaires… en considération de leur passage imminent au prolétariat”.

    De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux “une même masse réactionnaire” en face de la classe ouvrière.

    Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : “Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire” ?

    Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l’auteur. S’il le falsifiait aussi grossièrement, ce n’était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. »8

    Dans la contradiction entre le populaire et le prolétarien, le prolétarien est principal (c’est l’aspect « nouveau »), mais dans la résolution de cette contradiction, l’aspect secondaire populaire devient temporairement principal — d’où la nécessité de la réalisation des tâches démocratiques. Là où les tâches démocratiques sont principales (comme dans les pays fascistes, coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux), c’est la démocratie populaire (et le front populaire) ou la nouvelle démocratie (et le front uni démocratique) ; là où les tâches démocratiques sont secondaires (comme dans les pays capitalistes impérialistes), nous pensons que c’est l’alliance populaire. Dans le premier cas, la révolution communiste est continue par étape (avec une première phase de révolution démocratique), dans le second cas, la révolution communiste est simple (avec une seule phase). Mais même là où le pouvoir révolutionnaire doit être directement une dictature du prolétariat, celle-ci aura des aspects de dictature démocratique du peuple.

    Il est important de ne pas négliger que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas exclusivement communiste et prolétarienne. Mais il est important de bien retenir que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas principalement démocratique et populaire, comme dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux où la stratégie de la guerre populaire prolongée s’applique, mais principalement communiste et prolétarienne.

    Dans ce document, nous citions la stratégie de la guerre populaire prolongée comme « théorie qui synthétise les apports de la lutte révolutionnaire dans toute l’Histoire. » Nous le pensons toujours. Cependant, il convient de distinguer le particulier du général, c’est-à-dire ce qui dans cette théorie est particulier à la révolution de nouvelle démocratie dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, et ce qui est universel à la guerre révolutionnaire du prolétariat à l’époque du capitalisme impérialiste.

    À ce titre, nous écrivions que la révolution communiste en France devrait traverser « grossièrement, trois étapes » : la défensive, l’équilibre et l’offensive stratégique. Nous ne pensons pas que ces trois étapes, qui s’appliquent dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, se transposent tels quels dans un pays comme la France (elles ne doivent pas être prises au pied de la lettre). En revanche, ce qu’il faut retenir, c’est que l’expérience historique nous enseigne que la conquête du pouvoir politique est longue. Idem, elle est la conquête d’un territoire par une guerre de mouvement qui engage toutes les masses populaires ! Par exemple, dans l’Empire russe, le pouvoir a été conquis par 3 ans de guerre civile, et la révolution prolétarienne a été gagnée par les masses populaires (l’alliance ouvrière-paysanne). Nous ne savons pas encore quelles seront les étapes de la conquête du pouvoir dans un pays capitaliste et impérialiste comme le nôtre. Cependant, nous savons déjà que celle-ci ne sera pas un coup de force décisif mené uniquement par le prolétariat, mais une lutte armée prolongée à la tête d’une alliance populaire.

    Si la guerre populaire prolongée reste une stratégie de révolution démocratique restreinte aux pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, les enseignements politiques et militaires de la guerre populaire prolongée, eux, ne s’y restreignent pas ! Nous sommes toujours convaincus que les travaux de Mao sur la guerre populaire prolongée sont un trésor théorique où trouver des réponses universelles sur la stratégie politique et militaire de prise du pouvoir du prolétariat. L’œuvre conséquente de T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire (2004), récemment publiée par Foreign Languages Press dans une version enrichie (2024), nous apparaît comme une ressource de premier ordre dans cette entreprise, et vient confirmer notre conviction initiale. Une théorie créée pour un problème particulier n’est jamais qu’une théorie particulière. Si la perspective de la création de bases rouges qui encercleraient les villes, où s’exercerait le double pouvoir populaire et par lesquelles se construiraient le Parti, l’armée et le front uni, nous paraît plus qu’improbable en France, la perspective d’une insurrection urbaine « de type léniniste » ne nous paraît pas moins improbable.

    Une chose est sûre, la question militaire n’a pas de réponse simple, toute faite, absolument universelle et définitive ! Dans les pays impérialistes, au XXIsiècle, c’est à nous de lui trouver une réponse.

    Les premières révolutions prolétariennes de l’Histoire furent toutes entraînées par la guerre, et dans ce contexte purent toute s’appuyer sur les masses en armes : le rôle de la Garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871 est là encore l’exemple type que reproduisirent la révolution d’Octobre 1917 et de Novembre 1918 (dont la révolte spartakiste de Berlin), et la République des conseils de Bavière et de Hongrie de 1919, qui furent initiées par des soldats. Cependant, 1 siècle plus tard, force est de constater que le cas russe est le seul exemple réussi de prise du pouvoir appuyée par des masses de soldats conscrits mutinés. Après le lendemain de la 1re Guerre mondiale, ce type d’opportunité révolutionnaire ne se reproduisit plus.

    De plus, la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923 a connu une impasse cuisante : l’insurrection de janvier 1918 en Finlande ; le bienno rosso (les « deux années rouges ») de 1919-1920 en Italie ; le mouvement des soviets de 1919-1923 en Irlande ; le soulèvement de la Ruhr de 1920, la Märzaktion de 1921 et la tentative d’insurrection d’Octobre 1923 en Allemagne ; et l’insurrection du 23 septembre 1923 en Bulgarie. Cela démontre, d’une part, que faire reposer l’action révolutionnaire sur la mobilisation de soldats conscrits mutinés signifie se condamner à l’inaction en leur absence, et d’autre part, qu’une organisation qui ne s’est pas préparée militairement, politiquement, théoriquement et idéologiquement à la lutte armée ne peut pas l’improviser.

    Ultérieurement, la défaite du Frente popular en 1939 et la capitulation du Parti communiste français en 1945 (rendre les armes et participer au gouvernement bourgeois) sont d’autres démonstrations que la question militaire est une question politique, théorique et idéologique qui ne se limite pas à une question organisationnelle ou technique : le problème de l’armée révolutionnaire, ce n’est pas simplement de trouver des armes et des militants pour les manier. Les problèmes de la lutte armée sont contenus dans les problèmes de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire. Une armée sans état-major préparé politiquement, théoriquement et idéologiquement n’est rien. La guerre révolutionnaire a besoin d’une stratégie qui n’oublie ni le politique ni le militaire, et d’une direction (un état-major) pour appliquer celle-ci. Pour les révolutionnaires, le politique est toujours politico-militaire. Le Parti communiste, parce qu’il doit être un centre politique, doit aussi être un centre militaire.

    Depuis l’épuisement de la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923, il apparaît que la quasi-totalité des situations révolutionnaires fut des situations où les tâches bourgeoises étaient principales, et ce même dans les pays impérialistes. C’est le cas de la guerre d’Espagne de 1936-1939 et de la libération nationale de la France de 1944-1945, qui furent antifascistes.

    Également, il apparaît que la totalité des victoires révolutionnaires prolétariennes de l’Histoire (prendre et conserver le pouvoir) fut des révolutions communistes continues par étape, c’est-à-dire avec une étape démocratique (où les tâches bourgeoises étaient principales). À ce titre, c’est l’URSS qui apparaît comme la norme historique, et la Commune de Paris comme l’exception. Par exemple, la révolution de démocratie populaire en Albanie et en Yougoslavie (la libération nationale de l’occupation fasciste italienne et allemande en 1944-1945), la révolution de nouvelle démocratie en Chine (la libération nationale de l’occupation colonialiste japonaise en 1945) et au Vietnam (la libération nationale de l’occupation colonialiste française puis américaine en 1946-1976), ou encore la Révolution cubaine. Toutes ces révolutions furent antifascistes ou anticoloniales et antiféodales, c’est-à-dire démocratiques, et sous la direction du prolétariat.

    Nous n’affirmons pas que les révolutions communistes simples, c’est-à-dire sans étape démocratique (où les tâches prolétariennes sont principales), sont circonscrites à l’époque révolue du capitalisme ascendant et de l’impérialisme naissant (lorsque les conditions objectives étaient encore révolutionnaires dans les pays impérialistes). Cependant, selon l’expérience historique, celles-ci sont minoritaires.

    Nous n’affirmons pas non plus que les situations révolutionnaires appuyées par des masses de soldats conscrits mutinés sont désormais impossibles. Cependant, selon l’expérience historique, les communistes ne peuvent pas laisser reposer leur stratégie sur celles-ci. Premièrement parce que ces opportunités sont rares, et deuxièmement parce qu’elles ne peuvent pas compenser ou substituer le manque de préparation politico-militaire, c’est-à-dire lorsque la question militaire n’est pas posée en même temps que la question politique de la prise du pouvoir.

    Pour conclure, nous devons revenir sur une affirmation concernant les Grandes Purges soviétiques de 1937. Nous écrivions :

    « Le seul véritable reproche qui peut être fait à cette campagne fut son caractère dirigé du haut vers le bas et institué d’une manière bureaucratique. Les masses soviétiques ont observé l’opération d’épuration, sans en être réellement actrices. »

    Grâce aux travaux historiques de J. Arch Getty et de D. Priestland, nous savons aujourd’hui que cette affirmation est fausse. Les Grandes Purges ont été une véritable campagne de mobilisation populaire menée par la direction soviétique. Dans celle-ci, les masses ont non seulement eu une participation active, mais elles ont été des actrices autonomes de l’État soviétique. Il s’est pratiqué ce que Getty a baptisé « l’absolutisme populaire ».

    Il est vrai que l’aspect bureaucratique du Grand Tournant ou des Grandes Purges était beaucoup plus important que dans les politiques de mobilisation qui se sont pratiquées en Chine maoïste : Grand Bond en avant, Cent Fleurs et Grande Révolution culturelle prolétarienne, pour ne citer que les plus importantes. Cependant, les masses soviétiques ont à plusieurs reprises dépassé le rôle que la direction soviétique leur attribuait, elles ne s’y sont pas restreintes. Le mouvement stakhanoviste, qui provenait des masses et était porté par les masses, est le meilleur exemple. Il ne faut pas voir seulement ce que la direction soviétique déclarait sans voir ce que les masses soviétiques faisaient indépendamment de celle-ci.

    Les Grandes Purges et la Grande Révolution culturelle prolétarienne sont des expériences historiques qui partagent beaucoup plus de similitudes que ce qu’il a été cru par les maoïstes jusqu’à récemment. Surestimer la rupture entre l’URSS et la Chine populaire, entre Staline et Mao, et sous-estimer leur continuité est une erreur héritée de l’historiographie maoïste classique9. Cette erreur était très compréhensible avant les années 80, quand l’historiographie totalitaire dominait l’histoire bourgeoise de l’URSS, mais elle n’est plus tolérable aujourd’hui. Nous devons intégrer les productions historiques bourgeoises sur l’URSS pour dépasser les historiographies communistes (dont maoïste) dans une historiographie communiste supérieure.

    1 Cf. G. Dimitrov, L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme, 1935 ; La lutte pour la paix, 1935 ; et La démocratie populaire, 1948.

    2 Cf. Mao Z., De la nouvelle démocratie, 1940.

    3 V. I. Lénine, À la mémoire de la Commune, 1911.

    4 F. Engels, Introduction à La guerre civile en France, 1891.

    5 Ibidem.

    6 V. I. Lénine, « Chapitre III : l’État et la révolution. L’expérience de la Commune de Paris (1871). Analyse de Marx », L’État et la révolution, 1917.

    7 V. I. Lénine, Leçons de la Commune, 1908.

    8 K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.

    9 Par exemple, À propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1956) et Encore une fois à propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1957) publié par le Renmin Ribao.

  • Tous les hommes

    En ce moment a lieu le procès des viols de Mazan, où Dominique Pelicot est accusé d’avoir drogué et fait violer Giselle Pelicot par au moins 83 hommes. Ce procès met en lumière l’ampleur de la culture du viol : les avocats de la défense tentent de blâmer la victime malgré les preuves et la violence des crimes ; la plupart des violeurs nient avoir violé et ceux qui avouent avoir violé nient avoir eu conscience qu’ils violaient — démontrant ainsi l’absence d’empathie qu’ils avaient pour la victime. Ce procès montre la vision que les hommes, et la société entière, ont des femmes : des objets sexuels consommables. Bien évidemment les hommes peuvent avoir de l’empathie pour les femmes, et comprennent que ce sont des humains. Mais, tous vivent des moments où le prédateur prend le dessus et où ils ne voient plus l’humaine en face d’eux, ils ne voient que l’objet à posséder.

    Ces moments où le prédateur domine brisent la vie des femmes, brisent une partie d’elles. Chaque année les groupes féministes diffusent les chiffres accablants des violences sexistes et sexuelles, du harcèlement de rue, des agressions, viols, féminicides. Ces chiffres montrent concrètement la violence terroriste patriarcale et son omniprésence dans nos intimités. Les organisations révolutionnaires n’échappent pas à ces violences. Les violences sexistes et sexuelles sont très courantes dans le milieu militant, et sont souvent source de scissions de débats, de lutte entre différents groupes. Ces violences sont de mieux en mieux traitées, les agresseurs sont de plus en plus ostracisés et les victimes de mieux en mieux protégées. Mais, malgré ces progrès, le milieu militant est encore loin d’atteindre le niveau nécessaire pour que les femmes puissent militer en sécurité : manque de communication entre organisations, manque de formation féministe auprès des hommes comme des femmes, manque d’action, banalisation des relations sexuelles en tant que consommation de l’autre, manque d’analyse des outils de domination des hommes (via la classe, l’âge, le niveau hiérarchique), etc. En attendant certaines femmes gardent des cicatrices à vie parce qu’elles ont subi la violence d’un homme qu’elles appelaient camarade, et que leur organisation n’a pas su les protéger. Certaines femmes cessent de militer parce qu’elles ne supportent plus la dangerosité du milieu militant, d’autres ne s’y engagent pas, pour les mêmes raisons.

    Dans notre organisation nous n’avons pour l’instant jamais eu à traiter de cas de violence sexuelle. Mais nous avons déjà eu à débattre du cas d’un homme demandant à rentrer dans notre organisation, alors qu’il était un agresseur sexuel — nous avons refusé son recrutement. Lors des débats, l’un de nos camarades a déclaré qu’il ne fallait pas que les femmes de notre organisation ne se sentent pas en sécurité à cause de la présence de prédateurs sexuels, que l’on devrait refuser ces admissions pour que les femmes se sentent en sécurité. Ce camarade avait tort. Le problème dans ce cas là n’est pas la peur. Nous, les femmes, n’avons pas peur que des agresseurs sexuels connus, c’est-à-dire déjà exposés publiquement, nous agressent. Nous sommes en colère, et nous sommes dégoûtées par eux. Ce qui nous fait réellement peur est ce que l’on pourrait découvrir sur les hommes n’ayant pas été exposés, nous avons peur des « monstres » cachés, des prédateurs en puissance, nous avons peur de la trahison. Nous avons peur de militer avec des violeurs sans le savoir.

    Le camarade ayant parlé de sécurité réagissait avec bienveillance, mais il nous démontre que malgré nos discours féministes, nous sommes toujours vues comme des victimes. Les femmes féministes communistes de notre organisation ne sont pas vues comme pouvant faire preuve de violence, comme pouvant exercer le pouvoir sur ces agresseurs. Elles sont vues comme subissant la violence, comme n’ayant pas de pouvoir. Pourtant nos lignes politiques prétendent le contraire, nous sommes formées à la violence, nous sommes armées. Alors pourquoi ne sommes-nous pas vues comme une menace pour ces agresseurs ? Pourquoi sommes-nous toujours des victimes ? Parce que nous sommes des femmes. Les féministes, particulièrement le courant des féministes radicales, ont su démontrer brillamment comment, dans la contradiction entre l’Homme et la Femme1, l’Homme est le prédateur, le dominant, la Femme la victime, la soumise, et comment l’Homme a le pouvoir, et la Femme, les féministes, n’en n’ont pas. Ceci est une réalité, dire que nous visons le pouvoir, que nous voulons utiliser la violence, ne va pas rendre concrets ces derniers. Nous sommes encore les victimes, et nous devons trouver comment prendre le pouvoir. Nous devons passer de l’idée au concret.

    « Faire face à la vraie nature du système de classes de sexe signifie en bout de ligne que l’on doit détruire ce système ou s’y plier. Faire face à la vraie nature du pouvoir masculin sur les femmes signifie également que l’on doit détruire ce pouvoir ou s’y plier. Les féministes, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir, veulent détruire ce pouvoir ; les femmes de droite, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir elles non plus, s’y plient parce qu’elles ne voient tout simplement aucune façon de s’en dégager. Ceux qui ont le pouvoir ne les aideront pas ; celles qui, comme elles, n’ont pas de pouvoir en semblent incapables. Quant aux féministes, après les nombreuses défaites de mouvements précédents et face à ce qui apparaît comme une nouvelle désintégration (la défaite de l’Equal Rights Amendment aux États-Unis et le risque que soient adoptés le Family Protection Act, le Human Life Amendment ou Statute et d’autres initiatives sociales, politiques et juridiques prônant la subordination des femmes*), il est temps qu’elles affrontent les vraies questions. [* Des féministes partout dans le monde signalent des ressacs semblables.] » (A. Dworkin, Les femmes de droite, 1983.)

    La réaction de soumission au patriarcat est courante lorsque des hommes dans des organisations politiques sont accusés de violences sexuelles : l’empathie et la répulsion de devoir admettre l’éventualité que les autres hommes puissent être aussi coupables des mêmes crimes. Les femmes de ces organisations ressentent le malaise de ne pas savoir quoi faire, de voir la banalité, mais de ne la comprendre que par le regard de victimes, alors que leurs camarades hommes la comprennent par le regard de dominant, de prédateur. L’empathie de ces camarades hommes envers les agresseurs n’est pas qu’envers l’humain, mais aussi envers leur frère prédateur. Cette empathie prend souvent la forme de la réhabilitation, de l’encadrement des agresseurs afin qu’ils se transforment, afin qu’ils ne puissent plus jamais blesser des femmes. Mais il est trop facile de se rassurer en se disant qu’il vaudrait mieux rééduquer ces hommes plutôt qu’ils soient seuls, sans poser le problème évident de qui prend cette décision. Qui prend la décision de croire en la transformation de ces agresseurs et pourquoi ?

    Dans ce type de situation, nous devons nous demander quelle décision nous fait avancer vis-à-vis de la résolution de la contradiction entre l’Homme et la Femme. La décision juste est celle qui fait grandir le pouvoir de la Femme, et brise la domination de l’Homme. Mais comment l’appliquer dans les cas concrets ?

    Le procès des viols de Mazan provoque une prise de conscience dans une partie de la société et nous l’espérons, dans une partie du milieu militant. Chaque jour nous constatons que la défense des « monstres » est exactement la même que celles des « petits monstres », qu’il n’y a pas de limite entre les différents degrés de gravité d’agressions sexuelles, il n’y a que la banalité de la domination masculine, que l’absence d’humanisation des femmes dans leur ensemble. Il n’y a que la violence, que la crasse, que la souffrance. Il n’y a que la continuité entre les agressions banales et les agressions spectaculaires.

    Aujourd’hui il ne nous reste que la colère. La colère de voir les femmes subir toujours plus de violence, la colère de voir les femmes s’effacer, la colère de voir tout le monde oublier. Nous vivons dans la dissonance cognitive constante, incapables de gérer la violence de nos relations intimes hommes/femmes, incapables d’accepter que ce que l’on croyait qu’était l’amour puisse à ce point être lié à la déshumanisation, à l’horreur.

    Dans tous les cas de violences sexuelles que nous avons pu voir dans le milieu militant nous avons observé les mêmes mécanismes  : domination, emprise, violence, possession, virilisme, perte de contrôle, alcool et drogues. Peu importe les réactions de ces agresseurs, des organisations, nous observons toujours les mêmes conséquences : mise à l’écart des victimes, absence d’action préventive, absence de formation, absence de conséquences graves dans la vie de l’agresseur. Les agresseurs sont traités comme des monstres atypiques — les autres hommes seraient de parfaits alliés — ou comme des hommes normaux — leurs actes ne sont pas si graves puisque banals.

    Si les hommes en général veulent réellement ne pas être des agresseurs, ils doivent d’abord reconnaître qu’ils le sont en potentiel, qu’ils manquent d’empathie envers les femmes, qu’ils les déshumanisent régulièrement. Sans accepter ce constat, il est impossible pour eux de se transformer, impossible de lutter contre le « monstre » en eux. Le constat que tous les hommes sont des prédateurs ne doit jamais servir à banaliser les actes de violence. Il doit servir à ce que les hommes tuent l’Homme en eux. Quant aux femmes, nous devons accepter le même constat, afin de pouvoir accepter la tâche qui nous incombe : combattre. Combattre autant la soumission féminine que la domination masculine. Nous, féministes communistes, devons nous organiser pour imposer notre domination sur nos camarades hommes. Nous devons tout faire pour que lorsque des hommes ayant été accusé de VSS nous approchent, le réflexe de nos camarades ne soient pas de nous protéger, mais d’avoir confiance en nous, en notre force.

    « Nous sommes toutes censées partager et tenir pour acquis les lieux communs de l’équité sociale et civique ; pourtant, ces lieux communs sont basés sur notre silence. Ce qui passe pour normal dans la vie est basé sur ce même silence. Le genre lui-même — ce que sont les hommes, ce que sont les femmes — est fondé sur le silence imposé aux femmes ; et les opinions au sujet de la collectivité — ce qu’est une collectivité, ce qu’une collectivité devrait être — sont basées sur ce silence. Les sociétés ont été organisées de façon à maintenir le silence des femmes — ce qui laisse entendre que nous ne pouvons briser ce profond silence sans changer les façons dont les sociétés sont organisées. Nous avons commencé à briser ce profond silence. Nous avons nommé comme telle la force utilisée contre nous, qui a longtemps été appelée autrement. C’était, par exemple, un droit légal conféré aux hommes dans le mariage. Ils pouvaient forcer leurs épouses au coït et on n’appelait pas cela de la force ou du viol ; on appelait cela du désir ou de l’amour. Nous avons contesté la vieille idéologie qui faisait de la conquête sexuelle un jeu “naturel” où les femmes sont des cibles et les hommes des héros conquérants. Nous avons dit que ce modèle était lui-même prédateur et que ceux qui en actualisent les impératifs agressifs sont des prédateurs, pas des amants. Nous avons dit cela. Nous avons identifié le viol ; nous avons identifié l’inceste ; nous avons identifié la violence conjugale ; nous avons identifié la prostitution ; nous avons identifié la pornographie — comme autant de crimes contre les femmes, de façons d’exploiter les femmes, de façons de faire souffrir les femmes qui sont systématiques et soutenues par les pratiques des sociétés où nous vivons. Nous avons identifié l’exploitation sexuelle comme une forme de violence. Nous avons identifié l’objectification des femmes et leur transformation en produits marchands comme des pratiques déshumanisantes, profondément déshumanisantes. Nous avons identifié l’objectification et l’exploitation sexuelle comme des mécanismes servant à créer de l’infériorité, de l’infériorité réelle : pas un concept abstrait mais une vie vécue en tant que personne inférieure dans une société civile. Nous avons identifié les modèles de violence qui se produisent dans les rapports intimes. Nous savons que la plupart des viols ne sont pas commis par l’étranger dangereux et prédateur mais par le copain, l’amant, l’ami, le mari ou le voisin dangereux et prédateur, par l’homme dont nous sommes le plus proches et non le plus éloignées. Et nous avons appris plus de choses à propos de l’étranger, aussi. Nous avons appris à mieux connaître les façons qu’ont de nous cibler et de nous pourchasser des hommes que nous ne connaissons pas. Nous avons refusé d’accepter l’a priori de cette société qui tient la victime responsable de la violence qu’elle vit. Nous avons refusé d’accepter qu’elle ait provoqué cette violence, qu’elle l’ait souhaitée, qu’elle l’ait aimée. […]

    Que reste-t-il à faire ? Penser à aider une victime de viol est une chose ; penser à mettre fin au viol en est une autre. Nous devons mettre fin à la violence conjugale. Nous devons mettre fin à l’inceste. Nous devons mettre fin à la violence des maris. Nous devons mettre fin à la prostitution et nous devons mettre fin à la pornographie. Cela veut dire que nous devons refuser d’accepter l’idée qu’il s’agit de phénomènes naturels qui se produisent simplement parce qu’un type a une journée difficile. […]

    Pour moi, il nous faut insister sur les auteurs des crimes commis contre les femmes au lieu de nous poser sans cesse les questions : “Pourquoi est-ce arrivé à elle ? Qu’est-ce qu’elle a d’anormal ? Pourquoi l’a-t-il choisie, elle ?” Mais pourquoi devrait-il frapper ou blesser qui que ce soit ? Qu’est-ce qu’il a d’anormal ? La question, c’est lui. Le problème, c’est lui. C’est sa violence à lui que nous nous retrouvons à fuir, dont nous nous cachons et dont nous souffrons. Le mouvement des femmes doit être prêt à nommer l’agresseur, à nommer l’oppresseur. Le mouvement des femmes doit refuser d’exiler les femmes qui portent la puanteur de l’agression sexuelle, son odeur, son stigmate, sa marque. […]

    Nous sommes celles qui devons dire — en paroles, en actions, en politiques sociales, en droit — non, les hommes ne sont pas propriétaires des femmes. Pour y arriver, il nous faut de la discipline politique. Il nous faut prendre au sérieux les conséquences de la violence sexuelle pour nous, les femmes. Il nous faut comprendre les effets qu’a eus sur nous la violence sexuelle — pourquoi est-ce si terriblement difficile de nous organiser politiquement ? Il nous faut comprendre que la violence sexuelle nous a brisées en un million de morceaux et que nous portons en nous tous ces morceaux qui s’entrechoquent : nous sommes fracassées de l’intérieur ; un chaos ; apeurées et hésitantes quand nous ne sommes pas gelées et engourdies. Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. […]

    Pourquoi des femmes sont-elles vendues au coin des rues et torturées chez elles dans des sociétés qui se prétendent basées sur la liberté et la justice ? Quelles actions faut-il poser ? Que nous en coûtera-t-il et pourquoi avons-nous trop peur de payer ce prix ? Les femmes qui ont tiré quelques avantages du mouvement des femmes ont-elles peur que la résistance ou la rébellion ou même le fait de poser des questions politiques leur coûte le peu qu’elles ont obtenu ? Pourquoi négocions-nous encore une par une des compromis avec les hommes au lieu de réclamer collectivement ce qu’il nous faut ? […]

    Enfin, je sais que, dans cette pièce, certaines d’entre vous sont ces femmes dont j’ai parlé. Je le sais. Les gens autour de vous ne le savent peut-être pas. Je vais vous demander d’utiliser chacune des choses dont vous pouvez vous souvenir sur ce qui vous a été fait — comment, où, par qui, quand et, si vous le savez, pourquoi — afin de commencer à tailler en pièces la domination masculine, à la démanteler, la vandaliser, la déstabiliser, la brouiller, l’entraver, la saccager. Je dois vous demander de résister, de ne pas céder — de détruire le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, de refuser de l’accepter, de l’avoir en horreur et de faire tout ce qu’il faudra, quoi qu’il vous en coûte, pour l’abolir. » (A. Dworkin, Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas : Anthologie, 2017.)

    Les luttes féministes qui nous précèdent ont obtenu de grandes avancées pour les droits des femmes, et pour la reconnaissance de la culture du viol, particulièrement depuis Me too. Mais nous voyons que le mouvement féministe ne s’est pas plus structuré, et en est toujours au stade de la dénonciation des violences. Nous voyons dans le procès des viols de Mazan que les institutions, avocates et avocats, élus, et une partie de la population, défendent toujours la culture du viol, défendent les agresseurs, laissent faire l’humiliation de la victime. Nous savons que les plaintes pour viol n’aboutissent pas et que les victimes sont seules. Nous savons que même dans le milieu militant les hommes expriment toujours leur misogynie, souvent derrière un masque, et que les agresseurs sont à peine combattus — ils ne risquent au pire que l’exclusion de leur organisation. Les luttes légalistes et pacifistes ont montré leur limite.

    L’étape supérieure, d’organisation des femmes et de lutte concrète et massive contre le patriarcat stagne. Nous faisons le lien direct avec la décomposition du mouvement communiste, ce dernier n’a pas su évoluer, n’a pas su continuer à être à l’avant-garde de la science, de l’analyse du réel. Ainsi, il n’a pas étudié les différents apports des féministes, il n’a pas continué à développer le féminisme communiste. Pourtant, le communisme vise la fin de toutes les contradictions sociales de l’Histoire, et donc de la contradiction entre l’Homme et la Femme. Nous voulons la fin de l’oppression de toutes les femmes, le dépassement de la contradiction, la fin du genre. Le mouvement communiste est pourtant le seul à pouvoir organiser et former les femmes, à pouvoir combattre le capitalisme et le patriarcat. Le capitalisme s’appuie sur le patriarcat pour se développer, les communistes sont obligés de combattre le patriarcat en même temps que le capitalisme, et les féministes sont obligées de combattre le capitalisme en même temps que le patriarcat. Le divorce entre le mouvement féministe et le mouvement communiste doit prendre fin, afin que le mouvement féministe puisse passer à un nouveau stade d’organisation, et prendre le pouvoir — instaurer la dictature féministe, tout comme la dictature du prolétariat. Nous devons développer dès aujourd’hui des cadres féministes communistes, nous devons construire une organisation où le pouvoir est déjà celui de la Femme, et non celui de l’Homme. C’est le seul moyen pour les femmes d’évoluer, d’endurer, de résister, de combattre.

    « Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. » Nous allons aller plus loin que la résistance, nous irons jusqu’au pouvoir, nous écraserons les défenseurs et défenseuses de la domination masculine sur notre passage. Nous serons pire que les agresseurs, parce que leur violence ne pourra pas être dépassée par une violence inférieure à la leur. Nous instaurerons un terrorisme féministe pour combattre le terrorisme patriarcal. Et lorsque nous aurons concrètement le pouvoir, nous pourrons imposer l’égalité. Le pouvoir de l’Homme n’est pas immatériel, le pouvoir de la Femme ne peut pas passer uniquement par la parole, il doit passer par le concret. Les femmes communistes doivent se transformer afin que la peur change réellement de camp. Nous ne pouvons attendre que les hommes cessent d’agresser, ou qu’ils se transforment. Nos alliés hommes communistes sincères suivront volontiers la ligne juste, mais ce sont les femmes qui mènent cette lutte, qui est bien concrète, et englobe tous les aspects de la vie.

    Le patriarcat se défend autant que le capitalisme. Il faut cesser de croire que le combat qui nous attend se fera en douceur, naturellement. Nous, communistes, hommes comme femmes, devons nous préparer à la violence que nous devrons infliger — comme toute violence révolutionnaire. Nous devons nous préparer aux sacrifices à venir. Plus vite nous comprenons l’ampleur du combat à venir et la nécessité de l’organisation féministe, de la dictature féministe, plus nous réussirons à construire la camaraderie entre toutes et tous les camarades, nécessaire à la construction du Parti. L’unité ne se fera que dans l’acceptation de la réalité du rapport de force entre la Femme et l’Homme, l’acceptation de la nécessité de l’exercice du pouvoir de la Femme.

    1 Homme et Femme en tant que construction sociale, non en tant que mâle et femelle.

  • La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne

    Introduction

    Le début de la guerre russo-ukrainienne en février 2022 a contraint les organisations communistes à prendre position sur la nature de classe de la Russie et de l’Ukraine, et donc de leur conflit. À cette occasion, nombre de déviations politiques ont été observées : social-chauvinisme, social-impérialisme, pacifisme, etc. Dans cette dernière décennie, la guerre russo-ukrainienne a probablement été l’une des lignes de démarcation mondiale les plus importantes dans le mouvement communiste, avec la guerre israélo-palestinienne depuis l’offensive du 7 octobre 2023.

    Sur la question de la guerre inter-impérialiste (et de l’impérialisme en général), la faillite politique d’un certain nombre d’organisations politiques a été l’occasion et la conséquence d’une faillite théorique. Ainsi, plusieurs organisations et individus ont essayé de définir la nature de classe de la guerre russo-ukrainienne à partir de la place dans le système mondial de la production et des échanges de la Russie et de l’Ukraine. Par exemple, pour certains, la Russie ne serait pas impérialiste, parce qu’elle serait économiquement arriérée par rapport aux USA ou à la France (le PIB de la Russie est comparable à celui de l’Espagne). Ou alors, l’impérialisme russe serait un moindre impérialisme, ce qui reviendrait au même, donc il faudrait le défendre contre les impérialismes plus puissants (dont le nôtre). À l’inverse, l’Ukraine devrait être soutenue parce qu’elle serait beaucoup plus faible que la Russie. Etc.

    À l’origine de ces conclusions politiques erronées opposées, il y a généralement une même méthode erronée, qui occulte l’analyse de classe matérialiste dialectique. Les déviations méthodologiques qui conduisent des communistes à adopter des positions politiques opportunistes sont multiples et complexes, mais la déviation structuraliste se retrouve systématiquement dans celles-ci.

    Soit la nature de classe d’un conflit pourrait être déterminée par la comparaison de la place dans le système-monde ou de l’envergure économique des belligérants, soit la question de la nature de classe serait en fait théoriquement superflue, et toutes les réponses seraient déjà contenues dans la compréhension du système-monde et des rapports de force économique bruts entre pays.

    Le structuralisme serait supérieur à la méthode matérialiste dialectique, ou a minima compatible avec celle-ci. Or, nous soutenons que le structuralisme possède d’importantes apories méthodologiques (parce qu’il n’est ni matérialiste ni dialectique) et que lorsque son analyse de l’impérialisme est appliquée aux problèmes politiques du mouvement communiste, il conduit à d’importantes erreurs opportunistes.

    Cela ne signifie pas que les auteurs et autrices structuralistes ne devraient pas être étudiés — la science marxiste doit se nourrir de la science bourgeoise. Cependant, la seule étude de ces auteurs et autrices, sans étude de la méthode matérialiste dialectique (plus complexe et moins familière que la méthode structuraliste), doit nécessairement mener à des impasses théoriques, qui, en pratique, se caractérisent par des impasses politiques.

    I. Définition

    1. La méthode structuraliste

    Brièvement, qu’est-ce que le structuralisme ? Selon le structuralisme, la qualité d’un objet pourrait être comprise en étudiant l’ensemble des relations qui le déterminent, c’est-à-dire sa place dans le système dont il fait partie et l’ensemble de ses liens dans cette structure. Chaque élément d’une structure se définit par tous les autres. Il n’existe aucune qualité extérieure à celle de la détermination structurelle.

    Le structuralisme est une méthode hégémonique dans la science bourgeoise, c’est-à-dire le champ académique intégré à l’appareil d’État bourgeois, sous domination politique et idéologique (!) de la bourgeoisie.

    Le structuralisme considère unilatéralement la cause externe (la cause interne ne serait que sa conséquence ou son produit), la contingence et le relatif (les seuls nécessités et absolus seraient l’absence de nécessité et d’absolus).

    Selon le structuralisme, l’objet (le concret, la matière) ne serait pas principal dans sa relation dialectique avec le sujet (l’abstrait, l’idée), et la base matérielle avec la superstructure sociale. Il n’y aurait qu’une somme de déterminants structurels qui pourraient être listés à l’infini. Car le structuralisme ne saisit pas l’unité et l’identité des contraires, il ne peut pas hiérarchiser les déterminants entre eux, parce que cela reviendrait à considérer unilatéralement un aspect dans sa relation à un autre, ce qu’il fait pour sa méthode (la nécessité est l’opposé de la contingence, il n’y a pas de nécessité qui ne soit pas une contingence, donc il n’y a que la contingence), mais ce qu’il refuse pour ses objets d’études (impossible de radicalement départager l’objet et le sujet, la matière et l’idée, etc., donc impossible de hiérarchiser l’objet et le sujet, la matière et l’idée).

    Dans le meilleur des cas, le structuralisme se contente donc de décrire la hiérarchie des déterminants qui existent dans une situation particulière, mais il ne présente généralement qu’une somme de relations triviales (où le tout est déterminé par le tout). En face de l’infinie variété et complexité des structures, le structuralisme est méthodologiquement limité dans la reproductibilité des situations particulières qu’il étudie, et donc dans son pouvoir d’induction.

    Ainsi, le post-structuralisme (ou post-modernisme) n’est que la conclusion méthodologique logique du structuralisme : après l’abandon de l’induction, l’abandon de la prévision scientifique. Parce que la transformation du monde est considérée comme une option épistémologique, la prédiction, coûteuse en hypothèse, est abandonnée. D’une option, la transformation du monde devient une impossibilité épistémologique, c’est-à-dire qu’elle est abandonnée à son tour. Parce que la prédiction est abandonnée, la description devient une fin en soi, et la déduction ne peut plus être que l’interprétation restreinte (absolument relative) et a posteriori (absolument descriptive) du réel. La compréhension du monde est pensée et appliquée unilatéralement, extraite de sa dialectique avec la transformation du monde, et la compréhension autant que la transformation du monde sont donc liquidées. Idem, la théorie est extraite de la pratique et la description est extraite de la prédiction, et parce que la théorie et la description sont considérées unilatéralement (indépendamment de leur aspect contraire), elles sont liquidées avec leur aspect contraire. Le post-structuralisme, parce qu’il est absolument théorique et descriptif, ne comprend que l’absolument particulier et abandonne le général.

    Le structuralisme tend méthodologiquement vers l’hypercritique : face à la récurrence et à la reproductibilité des faits (l’expérience), il ne recherche pas la théorie la plus rationnelle pour comprendre le monde (la plus parcimonieuse), il ne recherche que la théorie la moins critiquable (la plus minimale). Parce que les structures sont infiniment complexes, leurs modèles sont infiniment critiquables ! Aucune description du réel ne peut être assez satisfaisante pour le prédire, et donc pour le transformer. La cognoscibilité totale des structures est impossible, donc la critique théorique est permanente et illimitée. La critique n’est plus un moyen rationnel pour la compréhension et la transformation du monde, mais une fin en soi.

    Pour résumer, le structuralisme cherche à comprendre la réalité en découvrant ses structures. La méthode structuraliste induit des lois structurelles générales. Le mouvement est expliqué et prédit par le déterminisme structurel. Le post-structuralisme reste une méthode structuraliste de compréhension de la réalité, mais celui-ci rejette l’ambition moderne de compréhension de la réalité. Le déterminisme structurel serait la meilleure méthode pour expliquer et prédire le mouvement, mais elle resterait trop insatisfaisante. Selon le post-structuralisme, les structures sont trop complexes, leur mouvement est trop indéterminé : les explications et les prédictions auraient trop d’exception. La méthode structuraliste ne pourrait pas induire des lois structurelles générales. Chaque déterminisme structurel serait trop particulier pour expliquer et prédire le mouvement. Impossible de comprendre la réalité en découvrant ses structures. Le post-structuralisme, faute de dépasser le structuralisme, nivelle donc la science par le bas. Les limites méthodologiques du structuralisme mènent à l’impasse épistémologique du post-structuralisme.

    Le structuralisme est une théorie :

    • anti-moderne, elle nie l’unité de la compréhension et de la transformation du monde et la cognoscibilité de celui-ci par la raison, qui est fatalement limitée dans son pouvoir descriptif et prédictif par l’hypercritique (d’où l’impossibilité d’une théorie de l’Histoire) ;
    • anti-matérialiste, elle nie l’universalité et la primauté de la matière et ne lui reconnaît que d’être un déterminant structurel entre autres déterminants structurels, elle est alors au mieux pseudo-matérialiste (la matière serait un déterminant structurel lourd) ;
    • anti-dialectique, les aspects sont considérés isolément et unilatéralement, comme autant de déterminants structurels en relation (d’où l’impossibilité d’un matérialisme structuraliste conséquent, car la matière est comprise séparément de l’idée).

    Le structuralisme est épistémologiquement pauvre par son incapacité à généraliser ses résultats en départageant le principal du secondaire, le nécessaire du contingent, l’universel du particulier, etc.

    La méthode structuraliste plafonne à désigner un déterminant lourd A ou B de l’enchevêtrement des déterminants structurels, dans X ou Y structure irréductiblement particulière. (Extraire A ou B relation non-triviale du X ou Y système des relations triviales.)

    S’il faut intégrer les travaux structuralistes scientifiquement pertinents dans le matérialisme dialectique, il ne faut pas intégrer le structuralisme dans le matérialisme dialectique, c’est-à-dire le substituer au marxisme.

    2. La politique structuraliste

    Le dogmatisme marxiste doit être dépassé, mais il ne doit pas être substitué par un dogmatisme structuraliste. La manifestation la plus pure de ce dernier se trouve dans les discours des universitaires qui se proclament du camp de la raison et de la nuance afin de systématiquement réfuter toute proposition politique portant une réelle volonté de transformation de l’état actuel des choses, en prétextant la trop grande complexité d’un sujet. Cependant, le dogmatisme structuraliste est aussi incarné chez des jeunes militantes et militants théoriquement peu ou mal formés, qui transposent leur éducation universitaire dans leur militantisme marxiste, sans voir la contradiction (la dialectique) entre la science marxiste (le matérialisme dialectique) et la science bourgeoise (en l’occurrence, le structuralisme).

    Le structuralisme est une théorie de l’agnosticisme théorique, et donc, de l’agnosticisme politique, d’où son adhésion positive ou négative au réformisme. Positive comme Bourdieu, activement et consciemment contre-révolutionnaire. Négative comme Foucault, pour qui la réforme est in fine la seule action politique émancipatrice possible.

    L’hypercriticisme structuraliste est non seulement une erreur anti-rationaliste, mais il a été et est toujours un outil de la bourgeoisie dans sa lutte théorique et idéologique contre le communisme.

    Dans la France d’après la 2de Guerre mondiale (où régnait le consensus keynésien), le structuralisme a été le fer de lance de l’anti-marxisme dans le champ académique bourgeois, et en tant que tel une théorie réactionnaire cause de recul politique.

    La stérilité théorique et politique du marxisme structuraliste, représenté en France par Althusser, Poulantzas, Godelier, Friot ou Lordon, a été démontrée par plus d’un demi-siècle de vacuité pratique et théorique.

    Historiquement, le marxisme structuraliste a été la théorie et l’idéologie de la décomposition et du recul du mouvement communiste dans les pays impérialistes, dont la production est restée parfaitement scolastique — à l’image d’Althusser, qui tout en faisant l’éloge de la Révolution culturelle chinoise n’a jamais rompu avec le Parti communiste français et s’est contenté de poursuivre sa carrière universitaire — et parfaitement en accord avec l’hégémonie opportuniste que nous connaissons — à l’image de Friot ou Lordon, qui derrière leurs phraséologies pseudo-radicales, réinventent Bernstein et Liberman.

    Plus généralement, les autres courants politiques issus du structuralisme, comme l’intersectionnalité, sont aussi restés des mouvements exclusivement universitaires, idéologiquement petit-bourgeois et politiquement réformistes.

    II. La théorie de l’impérialisme

    1. La déviation structuraliste

    Le structuralisme est une déviation commune dans l’analyse marxiste de l’impérialisme, mais elle est méthodologiquement plus discrète et politiquement plus prudente en économie que dans d’autres champs d’étude que recouvrent les sciences bourgeoises : la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, les sciences politiques, etc. La déviation structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme n’est pas un idéalisme, mais un matérialisme vulgaire (mécaniste). En économie, le structuralisme reconnaît l’universalité et la primauté de la matière, il n’est pas anti-matérialiste (contrairement à ce qu’il est dans les autres champs d’études bourgeois cités ci-dessus). En conséquence, cette déviation du marxisme est plus difficilement reconnaissable en tant que telle : ses erreurs et son opportunisme apparaissent moins évidents.

    Or, définir un pays comme impérialiste ou non n’est pas possible en étudiant uniquement les échanges économiques, c’est-à-dire sa place dans le système-monde (la structure de l’impérialisme).

    Par exemple, d’un point de vue strictement économique, le Canada exploite l’Angleterre (comme démontré par Emmanuel dans L’Échange inégal, 1969) et l’Inde exploite le Népal. L’Angleterre est un pays dominé dans sa relation avec le Canada et l’Inde est un pays dominant dans sa relation avec le Népal. Peut-on donc dire que l’Angleterre est un pays dominé et que l’Inde est un pays dominant ? Non. Doit-on donc dire que la quasi-totalité des pays du monde sont des pays dominants à divers degrés, et qu’il n’existerait plus qu’un spectre entre pays plus ou moins dominés et plus ou moins dominants ? Non plus.

    L’impérialisme ne peut pas être compris seulement comme une relation entre deux pays, ni comme une place dans un système de relations mondiales. L’impérialisme est une qualité qui a des causes internes et des causes externes. Dans cette relation, ce sont les causes internes qui sont principales, parce que ce sont elles qui déterminent les causes externes et leurs effets. (Plonger un œuf dans de l’eau bouillante le durcit, plonger une pomme de terre dans de l’eau bouillante la ramollit, l’eau bouillante n’a aucune propriété ni de durcissement ni de ramollissement, ce sont les propriétés internes respectives de l’œuf et de la pomme de terre qui déterminent les effets externes de l’eau bouillante.) Or, étudier le système-monde ne nous informe que sur la structure de l’impérialisme, pas sur ce que cette structure contient : la cause interne ne doit pas être occultée par la cause externe.

    Pour comprendre l’impérialisme, et donc la nature impérialiste ou non d’un pays, il faut étudier les causes internes et les causes externes. Pour un pays, la cause interne de l’impérialisme est les classes qui le composent. Ce sont les classes qui rendent possible ou impossible l’exploitation d’un pays par un autre, c’est-à-dire la dépendance et l’échange inégal. Pour déterminer la nature d’un pays, la première entreprise à mener est d’étudier ses classes et leurs relations entre elles.

    Un pays composé d’une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes (semi-féodales) ne peut être qu’un pays dominé à l’époque de l’impérialisme, car le semi-féodalisme freine le développement économique et conserve une production dépendante et à bas coût (en situation d’oligopsone sur le marché mondial).

    Un pays dirigé par une bourgeoisie compradore ne peut pas être un pays impérialiste, car la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits : dans l’exploitation internationale du travail et l’accumulation internationale de la valeur, elle ne joue un rôle que d’intermédiaire pour la bourgeoisie impérialiste, et elle est elle-même dominée.

    Une dictature du prolétariat soumise à la dépendance et à l’échange inégal n’est plus un pays dominé, parce que le prolétariat n’est plus économiquement soumis à la production de surprofit impérialiste et que l’État n’est plus politiquement soumis aux puissances impérialistes (l’impérialisme devient secondaire parce que la bourgeoisie compradore n’est plus au pouvoir), et ce même avant que ce pays ne se soit extrait de la dépendance et de l’échange inégal par la transition socialiste.

    Un pays ne peut pas créer et reproduire une relation de dépendance et d’échange inégal avec d’autres pays par sa propre force seulement, mais parce que ces pays possèdent eux-mêmes des classes et une configuration des relations entre ces classes qui rendent possibles et qui maintiennent cette dépendance et cet échange inégal.

    Ainsi, les causes de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 doivent être trouvées dans les classes dominantes russes et ukrainiennes : une bourgeoisie bureaucratique respectivement impérialiste et compradore. La bourgeoisie impérialiste russe cherche à conserver et à affirmer sa domination sur la bourgeoisie compradore ukrainienne, et ce en concurrence avec les bourgeoisies impérialistes occidentales qui ont progressivement étendu leur domination sur celle-ci depuis les années 2000.

    En quoi les bourgeoisies russe et ukrainienne sont bureaucratiques ? Ces bourgeoisies sont issues de la décomposition du capitalisme d’État soviétique lui-même issu de la décomposition du socialisme soviétique. Le développement de ces bourgeoisies s’est fait dans et par l’État soviétique. Lorsque les contradictions entre les bourgeoisies bureaucratiques nationales se sont intensifiées à l’intérieur de l’union, celle-ci a éclaté en plusieurs États et marchés nationaux correspondant aux intérêts capitalistes nationaux de ces bourgeoisies. Le développement du capitalisme en Russie et Ukraine ne s’est pas fait principalement en dehors de l’État soviétique, mais principalement à l’intérieur de celui-ci. En conséquence, les bourgeoisies russe et ukrainienne sont principalement bureaucratiques, c’est-à-dire :

    • que l’État et la haute bourgeoisie sont fusionnés (les grands bourgeois sont confondus avec les gouvernants et fonctionnaires) ;
    • que le grand capital est étatique (dans ou dépendant de l’État) ;
    • que la lutte pour le profit se fait principalement à l’intérieur de l’État (parlement, administration, etc.) et non pas en dehors de celui-ci (concurrence, marchés des actions, etc.) ;
    • que le contrôle de la bourgeoisie sur son État est plus direct, donc que les conflits d’intérêts bourgeois dans l’État sont eux aussi plus directs (la lutte pour le partage de la « rente étatique » et de la corruption) ;
    • et que l’autonomie relative de l’État bourgeois est réduite (mais pas supprimée !).

    La corruption existe dans tous les États capitalistes, en quoi un capitalisme serait-il donc plus bureaucratique qu’un autre ? Dans un capitalisme bureaucratique, la concurrence inter-capitaliste est principalement intra-étatique, et non pas extra-étatique comme elle l’est dans un capitalisme non bureaucratique (« classique »), où son développement a été organique et libéral (concurrentiel), et où l’État n’a donc été pour la bourgeoisie qu’un arbitre et un garant. Par exemple, dans un capitalisme bureaucratique, on s’aperçoit rapidement que quand une faction politique affichant dans son programme la « lutte contre la corruption » prend le pouvoir, elle ne fait strictement que remplacer la faction adverse dans la gestion de la corruption (dans les pays dominés, une autre faction de la bourgeoisie compradore ayant des intérêts divergents, généralement sur la bourgeoisie impérialiste à laquelle il faudrait soumettre le pays). De plus, dans les pays dominés, la lutte pour la « rente étatique » peut être la principale forme de lutte inter-capitaliste, parce qu’elle peut être le principal moyen d’accéder aux investissements et aux profits compradores (une proportion des profits qui se concentrent dans les pays dominants).

    Évidemment, les causes internes et les causes externes ne peuvent pas être isolées ou séparées unilatéralement (leur relation est dialectique), mais ce sont les causes internes qui priment en général sur les causes externes, parce que ce sont celles qui sont premières et qui contiennent les contradictions qui déterminent les possibles évolutions futures : par exemple, subir ou mener une lutte de repartage impérialiste du monde, ou connaître une révolution socialiste, de nouvelle démocratie ou nationaliste bourgeoise.

    Le matérialisme dialectique ne propose pas de considérer isolément la cause interne, le matérialisme dialectique affirme au contraire que ni la cause interne ni la cause externe ne peuvent être considérées isolément (elles sont contradictoires mais uniques), sans qu’une telle abstraction ne soit absurde (métaphysique). Le structuralisme est un unilatéralisme que le matérialisme dialectique doit corriger.

    Comment des pays de la semi-périphérie peuvent-ils être impérialistes, comme la Chine ou la Russie, et d’autres semi-coloniaux, comme la Turquie, l’Inde ou l’Iran ? La place de ces pays dans le système-monde est identique, pourtant leur nature est différente. Pourquoi ? Parce que dans le cas de la Chine et de la Russie, c’est une bourgeoisie nationale (bureaucratique et impérialiste) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange, alors que dans le cas de la Turquie, de l’Inde ou de l’Iran, c’est une bourgeoisie compradore (bureaucratique) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange : l’une bénéficie directement de la dépendance et de l’échange inégal, l’autre n’en bénéficie qu’indirectement, l’une peut accumuler des surprofits, l’autre ne le peut pas.

    La place de ces pays dans le système de la production et des échanges mondiaux est identique, mais leur rôle dans le circuit mondial de la valeur et de son accumulation est différent. La structure de classe de ces pays détermine leur nature plus que leur place dans le système-monde (la cause interne est principale dans sa contradiction avec la cause externe).

    De plus, il est à noter que l’Italie et l’Espagne, qui sont de vieux pays impérialistes, sont aussi des semi-périphéries (selon Wallerstein) : si demain, une guerre entre les USA (le centre du centre impérialiste) et l’Italie venait à survenir, celle-ci n’en serait pas moins une guerre inter-impérialiste. L’asymétrie entre l’impérialisme italien et américain changerait-elle quoi que ce soit à la nature de cette guerre ? Non, car les bourgeoisies italienne et américaine resteraient des bourgeoisies impérialistes.

    La guerre en Ukraine est une guerre inter-impérialiste indirecte (par proxy), pourquoi ? Premièrement, parce que la classe dirigeante ukrainienne est une bourgeoisie compradore, elle est soumise (dépendante et alliée) aux bourgeoisies impérialistes. Deuxièmement, parce que les classes dirigeantes en Russie et dans les pays qui dirigent l’alliance impérialiste atlantiste (l’OTAN) et européenne (l’Union européenne), c’est-à-dire aux USA, en France, en Allemagne, etc., sont des bourgeoisies impérialistes. Troisièmement, parce que ces bourgeoisies impérialistes concurrentes (russe et de l’alliance atlantiste et européenne) cherchent à étendre leur domination sur l’Ukraine, c’est-à-dire sur la bourgeoisie compradore ukrainienne. Si l’Ukraine ne possédait pas une bourgeoisie compradore, c’est-à-dire qui ne peut exister que dans son alliance politique et économique avec l’impérialisme, et que la Russie, les USA, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, etc., ne possédaient pas une bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire qui ne peut exister que par et pour l’impérialisme, alors la guerre en Ukraine ne pourrait pas exister telle qu’elle existe aujourd’hui.

    Par exemple, si la bourgeoisie ukrainienne n’était pas compradore, mais impérialiste, alors la guerre en Ukraine ne serait pas inter-impérialiste par proxy (elle serait simplement inter-impérialiste). À l’inverse, si la bourgeoisie ukrainienne n’était pas compradore, mais d’une manière ou d’une autre une bourgeoisie nationale (indépendante politiquement et économiquement des bourgeoisies impérialistes), elle-même non-impérialiste, la guerre en Ukraine ne serait pas inter-impérialiste non plus (elle serait simplement impérialiste de la part de la Russie et anti-impérialiste de la part de l’Ukraine).

    Seule la nature de classe d’une guerre nous informe de la nature de cette guerre, car elle nous informe des causes internes du mouvement économique et politique mondial.

    Comprendre la primauté de la cause interne sur la cause externe, c’est comprendre les causes réelles du mouvement, c’est-à-dire l’ordre réel des contradictions. Comprendre correctement les contradictions sociales mondiales est nécessaire pour adopter des positions internationalistes, c’est-à-dire révolutionnaires.

    2. Structuralisme et marxisme

    En économie, dans l’analyse de l’impérialisme, le structuralisme a principalement été représenté par Immanuel Wallerstein, Arghiri Emmanuel et Samir Amin. Le courant des théories de la dépendance, dans lequel ces auteurs et leurs modèles sont rassemblés et où ils font références, est toujours très vivant aujourd’hui. Nous pouvons citer par exemple la revue Monthly review, qui publie régulièrement des autrices et auteurs appartenant à ce courant.

    Les thèses structuralistes en économie sont moins radicales que dans les autres champs d’études bourgeois (sociologie, anthropologie, histoire, sciences politiques, etc.). Par exemple, le post-structuralisme n’y est pas représenté, le système-monde n’est pas un système de relations triviales, l’induction et la prévision scientifiques n’ont pas été abandonnées, etc. Cette « modération » de la théorie structuraliste est à attribuer à l’importance du marxisme dans les théories de la dépendance, qui est le socle théorique sur lequel leurs travaux sont fondés (théorie de la valeur), et à l’engagement politique anti-impérialiste de leurs autrices et auteurs (difficile de dissocier compréhension et transformation du monde concernant l’impérialisme). Pour ces raisons, la modération méthodologique du structuralisme en économie a aussi été une modération de son anti-marxisme. Le courant des théories de la dépendance a historiquement été un soutien aux États « anti-impérialistes » (États socialistes, révisionnistes et nationalistes bourgeois et petit-bourgeois), aux mouvements démocratiques anti-coloniaux, et dans une certaine mesure, au mouvement communiste international.

    Contrairement à la sociologie ou à l’anthropologie structuraliste, où le marxisme structuraliste est un sous-courant minoritaire, l’économie structuraliste est un courant marxiste structuraliste dans son ensemble (les théories de la dépendance et l’institutionnalisme). De plus, le premier est pseudo-matérialiste (idéaliste), le second est matérialiste vulgaire.

    Arrivé à ce stade de notre développement nous devons poser une question : si historiquement la relation du marxisme avec le structuralisme a principalement été une hybridation et une dissolution dans celui-ci, quelle doit être la relation entre travaux et méthodes marxistes et structuralistes, notamment sur la question de l’analyse de l’impérialisme ?

    Nous-mêmes, à Unité communiste, nous faisons largement référence aux travaux des autrices et auteurs structuralistes dans l’analyse de l’impérialisme, notamment à ceux de Emmanuel et de Amin. Ainsi, par exemple, nous utilisons le modèle centre-périphérie, de la dépendance et de l’échange inégal, pour comprendre l’économie mondiale.

    Y a-t-il une contradiction entre, d’une part, notre condamnation du structuralisme comme théorie fausse et idéologie essentiellement bourgeoise, et d’autre part, notre adhésion à des autrices et auteurs structuralistes ? Oui, il existe une contradiction, celle entre la science marxiste et la science bourgeoise, mais cette contradiction n’est pas une incohérence. Cette contradiction est aussi vieille que le marxisme lui-même, et aucun marxiste n’y a échappé.

    L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine (1916) est généralement présenté comme l’équivalent pour l’analyse de l’impérialisme de ce que Le Capital de Marx est pour l’analyse du capitalisme, c’est-à-dire comme un ouvrage fondant une orthodoxie matérialiste dialectique. Cette prétention n’est pas usurpée, l’ouvrage de Lénine est en effet un classique du matérialisme dialectique, mais elle ne doit pas nous mener à le considérer pour ce qu’il n’est pas.

    L’impérialisme, stade suprême du capitalisme est, des mots de son auteur, un « essai de vulgarisation ». La théorie de l’impérialisme de Lénine est elle-même entièrement fondée sur celles de deux auteurs, John Atkinson Hobson (théorie de l’impérialisme d’exportation de capitaux et de l’État rentier) et Rudolf Hilferding (théorie du capitalisme financier et monopoliste d’État), qui sont des théoriciens respectivement bourgeois et révisionniste. Certains léninistes, pensant défendre avec acharnement l’orthodoxie marxiste en défendant chaque virgule de cet ouvrage de Lénine, défendent en réalité avec acharnement Hobson et Hilferding, que Lénine a eu le mérite d’intégrer dans une conception matérialiste dialectique, mais qui ne sont plus depuis longtemps à l’avant-garde de la science bourgeoise.

    Le reproche ironique qui est souvent avancé à l’encontre de celles et ceux qui cherchent à intégrer les avancées théoriques structuralistes à la théorie marxiste de l’impérialisme est que cela serait révisionniste, car les autrices et auteurs de ces travaux ne sont pas révolutionnaires et n’adhèrent pas à la théorie léniniste de l’impérialisme. Nous répondons que Lénine était alors lui-même révisionniste.

    Lénine a eu raison de développer la théorie matérialiste dialectique en y intégrant les développements théoriques de la science bourgeoise en son temps. Le marxisme lui-même est fondé sur la science bourgeoise, et issue de celle-ci. Les travaux économiques de Marx auraient été impossibles sans ceux de Smith ou Ricardo, pour ne citer que les plus connus. Cependant, le marxisme doit constituer un dépassement de la science bourgeoise, et donc se fonder sur l’avant-garde de celle-ci. Aujourd’hui, les théories de l’impérialisme établies par Hobson et Hilferding sont largement désuètes dans la science bourgeoise, et elles le sont également pour la science marxiste.

    Nous mobilisons Emmanuel ou Amin à notre époque comme Lénine a mobilisé Hobson et Hilferding à la sienne, c’est-à-dire comme avant-garde de la science bourgeoise dans l’étude de l’économie et de l’impérialisme. Notre analyse de l’impérialisme fondée sur les travaux de Emmanuel et Amin n’est pas plus structuraliste que l’analyse de Lénine fondée sur Hobson et Hilferding est social-impérialiste et réformiste.

    Défendre l’orthodoxie marxiste, ce n’est pas défendre les erreurs et les insuffisances théoriques de Hobson et de Hilferding. Défendre l’orthodoxie marxiste, c’est défendre le matérialisme dialectique, c’est-à-dire défendre la théorie la plus juste selon la méthode marxiste.

    Nous retenons de Lénine sa méthode marxiste, pas les erreurs qu’il a empruntées d’auteurs non marxistes, ni celles qu’il a pu commettre lui-même.

    Le matérialisme dialectique doit continuer de se développer avec le développement de la science en général, marxiste et non marxiste. Il serait faux d’unilatéralement rejeter les travaux de Lénine sur l’impérialisme (et de ses continuatrices et continuateurs) parce qu’ils sont fondés sur des travaux dépassés, mais il serait tout aussi faux de rejeter les travaux sur l’impérialisme qui ne se fondent pas sur ceux de Lénine parce qu’ils ne sont pas matérialistes dialectiques. La science bourgeoise n’est pas matérialiste dialectique, cette affirmation est tautologique. Il est donc évident que le marxisme ne peut pas refuser les productions théoriques de la science bourgeoise parce qu’elles ne sont pas matérialistes dialectiques, sinon, le marxisme refuse unilatéralement d’apprendre de la science bourgeoise.

    Cette erreur n’est pas moins grave et funeste que d’accepter tout aussi unilatéralement les productions théoriques de la science bourgeoise, sans les intégrer dans le matérialisme dialectique, et donc de l’abandonner. Ces deux déviations constituent une seule et même liquidation de la science marxiste, respectivement aux noms de l’orthodoxie et de la révision scientifique. Or, liquider le marxisme par dogmatisme ou éclectisme n’est ni une défense de l’orthodoxie marxiste ni une révision scientifique, précisément parce que l’orthodoxie marxiste est une science et que la révision scientifique est incompatible avec l’éclectisme (elle doit comparer le vrai et le faux pour affirmer le vrai sur le faux).

    Un exemple de déviation dogmatique du marxisme qui aboutit à une liquidation de celui-ci est la théorie du néo-impérialisme, telle qu’avancée par le Parti marxiste-léniniste d’Allemagne (MLPD). Lénine retient l’exportation de capitaux comme un des 5 points qui qualifient l’époque de l’impérialisme (le « débordement » des capitaux des pays impérialistes vers les colonies et semi-colonies). Selon la théorie du néo-impérialisme, l’exportation de capitaux serait non seulement une caractéristique de l’époque impérialiste, mais une caractéristique d’un pays impérialiste. Le MLPD aboutit ainsi à qualifier de néo-impérialiste des pays dominés où une bourgeoisie compradore est au pouvoir, comme : l’Inde, l’Iran, le Mexique, etc. Or, au XXIsiècle, il n’existe presque plus aucun pays dans le monde qui n’exporte pas de capitaux. Par fidélité à la théorie léniniste de l’impérialisme, le MLPD aboutit à une conclusion absurde et anti-léniniste, qui reproduit paradoxalement une déviation structuraliste (la nature impérialiste ou non d’un pays se définirait par les flux de capitaux, c’est-à-dire par la place dans la structure mondiale de l’échange).

    Le matérialisme dialectique ne doit ni céder à la science bourgeoise ni s’en couper. En tant que scientifique, une de nos tâches est de donner une compréhension matérialiste et dialectique du réel. Nous devons donc critiquer et intégrer la science bourgeoise pour développer notre compréhension du monde, en ce que la compréhension bourgeoise du monde est fausse, car méthodologiquement limitée, mais vraie, car issue (induite) du réel.

    C’est selon cette attitude dialectique (le faux est et devient le vrai, et inversement) et scientifique que nous étudions et critiquons les autrices et auteurs structuralistes, notamment concernant l’impérialisme, pour les intégrer au matérialisme dialectique, et ainsi développer celui-ci. Cette attitude condamne toute méthode unilatérale dans la contradiction entre la science marxiste et la science bourgeoise (rejeter unilatéralement l’une ou l’autre).

    III. La guerre russo-ukrainienne

    1. L’opportunisme structuraliste

    De l’erreur théorique structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme, c’est-à-dire d’un matérialisme vulgaire, est souvent déduite une erreur politique opportuniste dans la stratégie révolutionnaire, dans la forme du pacifisme réformiste et du social-impérialisme.

    Le Nouveau parti anticapitaliste, après avoir justifié son alignement politique et idéologique avec l’impérialisme de sa bourgeoisie par la comparaison entre Hitler et Poutine1 (démontrant son absence de compréhension autant de la guerre actuelle en Ukraine que de la 2de Guerre mondiale), a invoqué la défense des sociaux-démocrates et des syndicalistes ukrainiens2 (justifiant ainsi son propre réformisme et social-impérialisme par le réformisme et le social-impérialisme des autres), puis « le caractère profondément asymétrique de la guerre »3. Or, toutes les guerres impérialistes sont des guerres asymétriques, car il est impossible qu’il existe un équilibre parfait des forces en présence ! Ce n’est pas le degré d’asymétrie entre les belligérants qui détermine la nature de leur conflit, mais la nature de classe de ces belligérants.

    Dans les arguments invoqués pour soutenir l’Ukraine et l’effort de guerre de notre camp impérialiste, la défense du peuple ukrainien revient systématiquement. Affirmer la nécessité d’être solidaire avec le peuple ukrainien a également été notre premier réflexe au lancement de l’invasion russe4, et nous ne le regrettons pas. Cependant, est-ce que la résistance populaire ukrainienne contre l’impérialisme russe est la contradiction principale, aujourd’hui en Ukraine ? Non. En Ukraine, un aspect démocratique existe évidemment dans l’élément respectivement populaire et national ukrainien, mais cet aspect démocratique qui existe toujours à un certain degré dans l’élément populaire et dans l’élément national, existe aussi dans toutes les guerres inter-impérialistes, et n’est dans la guerre russo-ukrainienne que secondaire (comme dans les autres guerres inter-impérialistes) !

    Voilà l’erreur grave que font selon-nous le Nouveau parti anticapitaliste, et dans une moindre mesure le Noyau d’étude marxiste, en invoquant le soutien respectivement à la résistance populaire anti-impérialiste et à la libération nationale ukrainienne5, refusant ainsi d’affirmer la nécessité du défaitisme révolutionnaire.

    Est-ce que la solidarité avec le peuple ukrainien (dans son élément populaire et national), martyr de la guerre, est une position révolutionnaire satisfaisante ? Est-ce que cette tactique avance une stratégie révolutionnaire en Ukraine ? Nous ne le pensons pas. Nous pensons au contraire qu’à l’heure actuelle, dans la situation concrète ukrainienne, seul le défaitisme révolutionnaire est la stratégie qui est capable de transformer la guerre inter-impérialiste en guerre civile de classe (transformer la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat en contradiction principale).

    Dans la lutte de l’Empire russe contre le IId Reich pendant la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale, le rapport de force était tout à fait asymétrique au désavantage de la Russie, pays économiquement arriéré par rapport à l’Allemagne, de plus, la Russie ne faisait que se défendre contre l’agression allemande (qui lui a déclaré la guerre le 1er août 1914). En conséquence, aurait-il fallu défendre un « défensisme révolutionnaire » au nom de la solidarité avec le peuple russe ou de la libération nationale russe, contre l’invasion allemande ? Il existait bel et bien un élément populaire et national dans la lutte de l’Empire russe contre le IId Reich, et avec ceux-ci un aspect démocratique.

    La stratégie du défaitisme révolutionnaire était-elle une stratégie anti-populaire et anti-nationale, donc anti-démocratique ? Au contraire, le défaitisme révolutionnaire, parce qu’il était déduit d’une analyse juste des contradictions en Russie et dans le monde, a saisi la vérité contradictoire selon laquelle la victoire de l’aspect démocratique ne pouvait alors être atteinte qu’en rejetant l’élément populaire et national (qui contenaient alors un aspect démocratique). Pourquoi ? Parce que ces contenants avaient un contenu principalement social-impérialiste, que le contenu démocratique ne pouvait donc être victorieux qu’en résolvant sa contradiction avec son contenant, et que cette résolution ne pouvait être amenée que par la transformation des conditions objectives et subjectives en Russie — d’où la prévision d’une vague révolutionnaire probable en cas de défaite militaire russe.

    Aujourd’hui, défendre l’élément populaire (la résistance du peuple ukrainien) ou national (la libération nationale ukrainienne) comme stratégie révolutionnaire en Ukraine, est une erreur contre-révolutionnaire.

    Le Nouveau parti anticapitaliste et le Noyau d’étude marxiste partagent une même erreur fondamentale : confondre le principal et le secondaire. D’une part entre l’aspect interne et externe de la causalité, et d’autre part entre la contradiction inter-impérialiste et la contradiction entre le peuple ukrainien (la résistance populaire et la libération nationale) et l’impérialisme russe.

    Nous réaffirmons la nature inter-impérialiste de la guerre russo-ukrainienne, d’une part parce que la bourgeoisie ukrainienne est une bourgeoisie compradore liée aux bourgeoisies impérialistes occidentales, dans ses intérêts économiques et politiques, et d’autre part parce que la bourgeoisie russe est une bourgeoisie impérialiste. La lutte de la bourgeoisie compradore ukrainienne n’est ni plus ni moins qu’une lutte pour les impérialismes occidentaux (dont le nôtre), et la lutte de la bourgeoisie russe n’est ni plus ni moins qu’une lutte pour son propre impérialisme. En conséquence, nous réaffirmons également la nécessité du défaitisme révolutionnaire, comme méthode de résolution de la contradiction inter-impérialiste par le prolétariat révolutionnaire, pour transformer une guerre injuste en guerre juste : la révolution communiste.

    L’opportunisme, c’est l’erreur qui sacrifie la victoire finale pour des victoires opportunes, les objectifs stratégiques pour des objectifs tactiques, la réussite de long terme pour des réussites de court terme, etc. L’opportunisme est une méthode fausse de compréhension et de transformation du monde.

    « L’opportuniste ne trahit pas son parti, il n’agit pas en traître, il ne l’abandonne pas. Il continue à le servir avec sincérité et zèle. Mais son trait typique et caractéristique est qu’il cède à l’humeur du moment, qu’il est incapable de résister à ce qui est à la mode, qu’il est politiquement myope et sans colonne vertébrale. L’opportunisme consiste à sacrifier les intérêts permanents et essentiels du parti à des intérêts momentanés, éphémères et mineurs. »6

    L’erreur pratique précède toujours l’erreur théorique, une compréhension du monde fausse est toujours aussi une transformation du monde qui par son insuffisance ou son absence ne permet pas une meilleure compréhension du monde. Une théorie fausse ou bourgeoise correspond toujours à une pratique fausse ou bourgeoise, et donc à un intérêt distinct de l’intérêt du prolétariat révolutionnaire international. Nous n’accusons ni le Nouveau parti anticapitaliste ni le Noyau d’étude marxiste de ne pas être sincère dans leur engagement. Cependant, l’incapacité à comprendre la nécessité du défaitisme révolutionnaire ne peut pas être unilatéralement distinguée d’une incapacité pratique dans la lutte révolutionnaire pour le pouvoir, et donc d’un rapport abstrait et bourgeois à la révolution communiste (déconnecté de la réalité ou réformiste). En théorie et en pratique, rejeter le défaitisme révolutionnaire c’est rejeter l’intérêt de classe du prolétariat révolutionnaire international et adopter un intérêt bourgeois (social-chauvin/impérialiste, réformiste, pacifiste, etc.). Cela ne signifie pas que le Nouveau parti anticapitaliste ou le Noyau d’étude marxiste seraient consciemment des défenseurs de la bourgeoisie, mais que leurs erreurs pratiques et théoriques les amènent à défendre une position qui n’est pas révolutionnaire, qui défend objectivement la bourgeoisie en ce qu’elle est fausse — opportuniste.

    2. Le défaitisme révolutionnaire

    En quoi défendre le défaitisme révolutionnaire dans le cas de la guerre inter-impérialiste en Ukraine est-il différent d’une injonction vide de sens pratique ? Le défaitisme révolutionnaire, appliqué au cas de l’Ukraine, n’est-il pas une abstraction déconnectée des possibilités concrètes de lutte (une erreur théorique) ?

    Il y a une différence fondamentale entre la méthode matérialiste et la méthode idéaliste. Schématiquement, la première part des problèmes concrets pour élaborer des solutions concrètes, et la seconde part des abstractions pour les imposer au réel : dans le premier cas, concret-abstrait-concret, dans le second cas, abstrait-concret-abstrait. Toute stratégie doit se fonder sur un examen théorique qui définit ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, c’est-à-dire qui définit le mouvement réel dans une situation concrète particulière. C’est à partir de cette observation du réel qu’un objectif et un chemin vers celui-ci doivent être trouvés, et non pas l’inverse (un objectif et un chemin prédéfinis qui s’imposent au réel) : l’objectif et le chemin sont trouvés a posteriori dans une situation concrète particulière, ils n’existent jamais a priori. Une stratégie qui ne correspond pas au mouvement réel n’est qu’un énoncé scolastique.

    Si nous défendons la stratégie du défaitisme révolutionnaire en Russie et en Ukraine, ce n’est pas parce que ce chemin nous paraît simple, mais parce qu’il n’existe que lui vers notre objectif : la révolution communiste. Cette solution aux problèmes concrets des communistes dans la guerre inter-impérialiste n’est pas immédiatement applicable avec succès en Russie et en Ukraine, mais elle est la seule possible. Il est juste d’affirmer que cette stratégie n’est actuellement pas réalisable, mais cela ne change rien au fait qu’elle est la seule méthode capable de transformer la guerre inter-impérialiste en guerre de classe (jusqu’à preuve du contraire).

    Une stratégie est juste si elle est réalisable. Une stratégie qui n’est pas réalisable est fausse (elle est idéaliste). Cependant, la réalisation d’une stratégie n’est par définition jamais immédiate. Une stratégie juste doit être appliquée immédiatement, même si elle ne peut pas être immédiatement réalisée. Une stratégie juste applique ce qui est immédiatement réalisable pour réaliser ce qui est ultérieurement réalisable. Il y a un saut qualitatif entre la réalisation immédiate (tactique) et la réalisation ultérieure (stratégique). La réalisation existe, l’application fait exister. La réalisation de la stratégie est la fin, l’application de la stratégie est le moyen.

    Toute stratégie n’offre que des possibilités et n’offre jamais de garanties. Rechercher une stratégie immédiatement applicable avec succès, c’est-à-dire réalisable sans application préalable, c’est rechercher une formule magique.

    Actuellement en Russie et en Ukraine, nous disons que la stratégie du défaitisme révolutionnaire n’est pas réalisable, parce qu’elle ne peut pas déjà atteindre sa fin (gagner), mais nous ne disons pas qu’elle n’est pas applicable (lutter pour gagner).

    La faiblesse du mouvement révolutionnaire en Russie et en Ukraine transforme la réalité de l’application de la stratégie du défaitisme révolutionnaire, c’est-à-dire de ce qu’il est concrètement possible ou non de faire, mais elle ne transforme pas la guerre inter-impérialiste elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne change pas la nature du conflit et la méthode juste (qui est possible) pour que celui-ci devienne un conflit de classe. Autrement dit, parce que le mouvement communiste est moins avancé aujourd’hui qu’hier, le chemin est plus long et plus sinueux aujourd’hui qu’hier, mais entre l’état présent de la guerre inter-impérialiste et le communisme, il n’est pas différent.

    La faiblesse du mouvement de résistance en Palestine ne lui permet pas de réaliser immédiatement la stratégie de libération nationale (envahir et détruire la colonie israélienne), mais la libération nationale est la stratégie juste à appliquer. La faiblesse du mouvement communiste en France ne lui permet pas de réaliser immédiatement la stratégie de reconstruction du Parti (organiser et diriger les masses), mais la reconstruction du Parti est la stratégie juste à appliquer. Etc.

    En bref, l’état du mouvement communiste en Russie et en Ukraine change la perspective (« D’où partons-nous ? »), mais il ne change pas le chemin (« Où allons-nous ? ») : la stratégie à réaliser est identique, ce qui est à appliquer est différent. Le mouvement communiste doit transformer ses moyens pour rendre réalisable la stratégie juste, il ne doit pas transformer sa fin. La victoire du mouvement communiste en Russie et en Ukraine n’est pas dans l’abandon du défaitisme révolutionnaire, mais dans sa réalisation.

    La dialectique interdit tout unilatéralisme dans la compréhension de la contradiction entre les moyens et la fin. Dans celle-ci, la fin est principale, c’est selon elle que les moyens qui la réalisent existent, mais elle n’existe que par les moyens qui la réalisent. C’est ce principe dialectique qui est exprimé dans la formule « plus rigide la stratégie, plus souple la tactique » : la tactique doit toujours se régler sur la stratégie, la stratégie ne doit jamais se régler sur la tactique. En politique, les moyens déterminent la tactique, la fin détermine la stratégie.

    Comme dit plus haut, la fin n’est pas une abstraction qui viendrait s’imposer au réel, mais une abstraction qui est d’abord induite du réel (« Quel est le mouvement réel ? Qu’est-ce qui est possible et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Comment ? ») avant de s’appliquer au réel. La fin est l’aspect principal dans sa dialectique avec les moyens, mais la volonté (le facteur subjectif) est l’aspect secondaire (plus déterminé que déterminant) dans sa dialectique avec la matière (le facteur objectif) !

    L’asymétrie entre les moyens des communistes russes et ukrainiens et la fin révolutionnaire est immense, mais cette asymétrie ne doit pas nous conduire à abandonner la fin, à la rabaisser à nos moyens, mais à trouver la méthode correcte pour faire correspondre nos moyens à notre fin (réaliser les moyens de la réalisation de la fin).

    En l’occurrence, il ne faut ni appliquer le défaitisme révolutionnaire en Russie et en Ukraine dans l’absolu et par principe, alors qu’il n’est actuellement pas encore réalisable (ce qui reviendrait à de l’action directe détachée des masses), ni liquider le défaitisme révolutionnaire, parce qu’il n’est actuellement pas encore réalisable (ce qui reviendrait à du social-chauvinisme/impérialisme). Les communistes russes et ukrainiens doivent appliquer une tactique immédiate qui rendra ultérieurement possible la réalisation du défaitisme révolutionnaire, c’est-à-dire trouver la méthode juste pour résoudre la contradiction entre leurs moyens et leur fin. Cette tactique, même si elle ne réalise pas directement le défaitisme révolutionnaire (transformer la guerre inter-impérialiste en guerre civile), fait déjà partie de cette stratégie, elle en est un moment et elle la réalise indirectement en potentiel (préparer une telle transformation). Cette tactique immédiate rend possible une tactique ultérieure supérieure, jusqu’à la réalisation de la stratégie. En conséquence, le défaitisme révolutionnaire peut et doit être appliqué immédiatement pour être réalisé ultérieurement.

    Historiquement, en Russie tsariste, l’application de la stratégie défaitiste révolutionnaire a été un échec pendant 3 ans avant d’être une réussite décisive pendant la révolution d’Octobre 1917 : avant la révolution, la tactique a réalisé indirectement sa stratégie, qui n’était alors pas immédiatement réalisable ; pendant la révolution, la tactique a réalisé directement sa stratégie, qui était alors immédiatement réalisable. Si le défaitisme révolutionnaire s’est réalisé en Octobre 1917, c’est parce qu’il a préalablement été rendu possible par son application.

    Tous les arguments qui peuvent aujourd’hui être avancés contre l’application du défaitisme révolutionnaire en Russie et en Ukraine pouvaient être avancés à l’identique dans l’Empire russe entre 1914 et 1917 (toutes proportions gardées) : le chauvinisme des masses, l’asymétrie des forces belligérantes, la faiblesse relative des communistes par rapport aux réactionnaires, etc.

    Nous ne défendons pas le chemin du défaitisme révolutionnaire parce qu’il serait le plus facile et le plus direct, mais parce qu’il est selon nous le seul vers le communisme — tout simplement —, même s’il est ardu et sinueux.

    Il ne faut jamais oublier la dialectique entre l’échec et la réussite, entre la défaite et la victoire : la défaite est et devient la victoire, et inversement. Une victoire opportune est une défaite révolutionnaire. Une victoire révolutionnaire est des défaites opportunes. Le succès de long terme est des sacrifices de court terme, c’est-à-dire qu’une réussite stratégique est des échecs tactiques. La stratégie juste est une défaite avant de se changer en victoire. La stratégie fausse est une victoire avant de se changer en défaite.

    Voilà en quoi défendre le défaitisme révolutionnaire dans la guerre en Ukraine est différent de défendre, par exemple, l’union des prolétaires colonisés et des prolétaires colons, comme le fait Lutte ouvrière dans la guerre en Palestine. Dans le premier cas, la stratégie est possible parce qu’elle correspond au mouvement réel, et elle est applicable même si elle n’est pas immédiatement réalisable. Dans le second cas, la stratégie n’est pas possible parce qu’elle ne correspond pas au mouvement réel, elle n’est pas applicable et n’est réalisable ni immédiatement ni ultérieurement (dans les conditions du colonialisme).7

    Ce qu’il faut en revanche rappeler pour conclure, c’est que l’affirmation du défaitisme révolutionnaire n’est pas une réponse exhaustive et définitive, mais l’introduction des problèmes concrets de son application : il reste à trouver la tactique qui correspond aux moyens. Un communiste ne peut pas se contenter de dire « défaitisme révolutionnaire ! » en l’air, puis être très satisfait de lui-même. Mais cette tâche, trouver les moyens de la fin, la tactique de la stratégie, ne peut revenir qu’aux communistes russes et ukrainiens eux-mêmes, parce qu’ils sont les seuls à expérimenter leur situation concrète, et donc à pouvoir trouver des solutions concrètes à leurs problèmes concrets.

    Chaque nouveau contexte de lutte est inédit — parce qu’il est nouveau — et commun — parce qu’il appartient à une époque. Chaque nouvelle pratique de lutte appelle donc à être inédite et commune, pour correspondre autant à la nouveauté qu’à ce qui a déjà été vérifié dans l’Histoire. La pratique du défaitisme révolutionnaire n’y fait pas exception.

    1 « Du bon usage du pacifisme de Jean Jaurès », L’anticapitaliste, 4 mars 2022.

    https://lanticapitaliste.org/opinions/international/du-bon-usage-du-pacifisme-de-jean-jaures

    2 « Les socialistes démocratiques ukrainiens favorables à l’envoi d’armes pour combattre l’“agression impérialiste” de la Russie », L’anticapitaliste, 23 mars 2022.

    https://lanticapitaliste.org/opinions/international/les-socialistes-democratiques-ukrainiens-favorables-lenvoi-darmes-pour

    3 « Comprendre le renforcement des tensions inter-impérialistes pour y faire face », L’anticapitaliste, 11 octobre 2022.

    https://lanticapitaliste.org/actualite/international/comprendre-le-renforcement-des-tensions-inter-imperialistes-pour-y-faire

    4 « Ukraine : la guerre commence », Unité communiste, 24 février 2022.

    https://unitecommuniste.com/geopolitique/ukraine-la-guerre-commence/

    5 « Quelle est la position juste face à la guerre en Ukraine ? », Nouvelle époque, 14 mars 2023.

    https://www.nouvelleepoque.fr/quelle-est-la-position-juste-face-a-la-guerre-en-ukraine

    6 V. I Lénine, Le radical russe est sage après l’événement, 1906.

    https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1906/oct/18.htm

    7 Se référer à « Le temps maudit des colonies »,Unité communiste,4 novembre 2023, et à « Pourquoi défendre la libération nationale ? »,Unité communiste,4 juillet 2024.

    https://unitecommuniste.com/analyses/le-temps-maudit-des-colonies/
    https://unitecommuniste.com/analyses/pourquoi-defendre-la-liberation-nationale/
  • Pourquoi ne sommes-nous pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ?

    Il n’est pas un secret que notre organisation est proche des conceptions et des principes organisationnels marxistes-léninistes-maoïstes.1 Pourquoi, alors, Unité communiste n’est-elle pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ? Et surtout, pourquoi ne peut-elle pas l’être ?

    Nous donnons une réponse à cette question dans Sur Unité communiste (2023), et nous la développons dans « 2020-2024, continuité et rupture » (2024). La lecture de cette très brève réponse à cette très complexe question ne peut pas remplacer celle des deux documents cités ci-dessus, mais nous voulons ici en donner un résumé.

    Nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste aurait un sens performatif (exprimer notre adhésion collective à ce courant), mais il n’aurait pas de sens pratique et théorique : notre pratique ne serait pas pour autant réellement marxiste-léniniste-maoïste, et pas de théorie sans pratique.

    Dans la stratégie et la tactique de notre groupe, nous revendiquer ou ne pas nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste n’impliquerait aucune transformation concrète, donc, premièrement, nous ne pouvons pas être réellement marxiste-léniniste-maoïste (indifféremment de notre volonté), et deuxièmement, nous n’avons aucun moyen de vérifier notre compréhension du marxisme-léninisme-maoïsme et de vérifier le marxisme-léninisme-maoïsme lui-même.

    Le marxisme-léninisme-maoïsme est un guide pour l’action, qui se vérifie et se corrige dans l’action. Or, étant donné l’immaturité de notre groupe (son faible niveau qualitatif), le marxisme-léninisme-maoïsme peut exister en mot (dans la forme) mais il ne peut pas exister en action (dans le fond).

    Il n’y aurait aucun sens à nous revendiquer du marxisme-léninisme-maoïsme sans pouvoir l’appliquer dans la pratique, et donc sans réellement le comprendre dans la théorie.

    Notre pratique tend vers une pratique marxiste-léniniste-maoïste, mais elle ne l’est pas : notre pratique n’est pas assez développée pour être spécifiquement marxiste-léniniste-maoïste, elle reste trop simple et trop générale. Or, se revendiquer d’une théorie sans l’appliquer n’a aucun sens, car il est impossible de comprendre réellement sans comprendre en pratique.

    • La qualité dépend de la quantité : pour que notre pratique puisse qualitativement être marxiste-léniniste-maoïste, il faut une accumulation quantitative que nous n’avons pas.
    • La théorie dépend de la pratique : la compréhension du monde ne peut pas « sauter au-dessus » de la transformation du monde.

    Pour ne pas être idéaliste, le niveau qualitatif de la théorie à laquelle nous prétendons doit correspondre au niveau qualitatif de la pratique que nous faisons.

    En bref, car nous prenons au sérieux le marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne sommes pas une secte marxiste-léniniste-maoïste, et nous ne pouvons pas nous permettre de l’être.

    Répétons-le : la ligne juste est la prérogative et le prérequis du Parti, auquel seul un parti peut potentiellement prétendre. Ce principe est objectif.

    Prétendre être marxiste-léniniste-maoïste, étant donné le stade actuel (sectaire) de notre évolution, c’est-à-dire considérant le degré de développement de notre pratique, serait avoir une compréhension gravement superficielle de ce qu’est la théorie révolutionnaire et de sa relation avec la pratique révolutionnaire.

    Nous défendons que la ligne révolutionnaire juste ne se découvre jamais aux détours d’un livre ou d’un autre, mais dans la lutte de classe avancée, c’est-à-dire dans la pratique révolutionnaire. Cette découverte n’est pas seulement la vérification d’une ligne théorique et idéologique, mais aussi sa compréhension réelle dans la pratique qui lui donne vie. De plus, la ligne révolutionnaire juste ne préexiste pas sa découverte et sa vérification, parce qu’elle est toujours relative à une situation concrète particulière. La ligne révolutionnaire juste est découverte et vérifiée en étant comprise dans la pratique, et elle n’existe pas avant d’être découverte et vérifiée.

    Pour être marxiste-léniniste-maoïste, il faut savoir ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme et ce qu’il n’est pas, et donc comment l’appliquer dans chaque situation concrète. Or, appliquer le marxisme-léninisme-maoïsme à notre situation concrète, c’est autant le découvrir et le définir.

    Nous ne prétendons pas être marxiste-léniniste-maoïste aussi pour les mêmes raisons que nous ne prétendons pas être le Parti : ces prétentions sans réalités ne nous aident pas à devenir marxiste-léniniste-maoïste et le Parti, mais nous freinent. L’impatience et l’arrogance pseudo-révolutionnaire produisent et reproduisent des styles de travail erronés, érigent des déviations en norme, transforment la science en phraséologie, substituent la performativité identitaire-sectaire à la formation théorico-idéologique, amalgament stratégie et tactique, sapent la dévotion et le sérieux de l’engagement, entretiennent les habitudes amatrices, etc.

    Notre consensus politique — nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation — est fixé parce qu’il est la condition d’une lutte des lignes saine et créative dans notre organisation. Notre consensus théorique et idéologique — le marxisme-léninisme-maoïsme — en est un parce qu’il ne peut pas être (qualitativement) plus qu’un consensus dans l’état (qualitatif) actuel de notre organisation : il ne peut pas être fixé.

    Adhérer à nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation (notre consensus politique) est une condition a priori. Adhérer au marxisme-léninisme-maoïsme (notre consensus théorico-idéologique) est une conclusion a posteriori. Nos militantes et militants se conforment à notre consensus politique, notre consensus théorico-idéologique se conforme à nos militantes et militants. Notre cadre théorico-idéologique évolue dans notre cadre politique, parce que le premier est en construction et que le second est la fondation de cette construction : la liberté théorico-idéologique nécessite la contrainte politique. Voilà pourquoi l’adhésion à notre consensus politique est contraignante et pourquoi l’adhésion à notre consensus théorico-idéologique ne l’est pas — l’un est fixé pour que l’autre évolue.

    Nous sommes une organisation jeune composée de jeunes militantes et militants, notre niveau théorique, politique et idéologique n’est pas marxiste-léniniste-maoïste.

    Pour remplir notre objectif de formation de militantes et militants et de reconstruction de la théorie et de la pratique révolutionnaire, en France, notre priorité immédiate nous parait toujours être de combattre le dogmatisme vide et bruyant : l’adhésion iconographique et hagiographique.

    En l’état, faire de la conclusion d’au moins plusieurs années d’étude et d’action un préalable à l’adhésion à notre groupe ne nous parait pas être la méthode correcte de recrutement ou de lutte de ligne, ni pour la formation communiste ni pour la reconstruction d’une ligne et d’une organisation révolutionnaire.

    Notre qualité, en tant qu’organisation, est principalement la qualité de nos cadres. La théorie et la pratique dépendent des cadres. La compréhension et la transformation du réel sont principalement les problèmes des cadres d’une organisation. Ce sont principalement les cadres, par leur formation et leur travail, qui rendent possible la production théorique et l’application pratique. Dans une organisation, l’aller-retour théorie-pratique se fait principalement par les cadres, à travers elles et eux.

    La qualité d’une théorie et d’une pratique dépend de la qualité de l’organisation qui les produit. La qualité de l’organisation dépend de la qualité des cadres communistes qui la font vivre.

    Unité communiste possède-t-elle des cadres communistes ? Non. Unité communiste est-elle une organisation assez avancée pour produire des cadres communistes ? Non plus. Unité communiste n’a pas une quantité et une qualité suffisantes pour former des militants en quantité et qualité suffisantes pour qu’ils soient des cadres : elle ne forme que des proto-cadres, et elle n’est donc qu’une proto-organisation révolutionnaire qui ne porte qu’une proto-ligne révolutionnaire. Appliquer le qualificatif marxiste-léniniste-maoïste à nos cadres, à notre organisation ou à notre ligne ne serait pas digne de ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme.

    Voilà pourquoi, s’il existe un consensus dans Unité communiste qui évolue autour du marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne pouvons pas faire le saut qualitatif d’« être » marxiste-léniniste-maoïste.

    Cependant, cette humilité en face de la difficulté et de l’importance des tâches relatives à la construction du Parti et à la définition de la ligne juste aujourd’hui en France ne signifie pas qu’Unité communiste serait donc éclectique ou passive devant ces tâches. Notre organisation est construite par le principe d’unité-critique-unité, c’est-à-dire par et pour la lutte des lignes à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation.

    « “Unité critique unité”.

    Plus explicitement, c’est partir du désir d’unité et arriver, en résolvant les contradictions par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle. D’après notre expérience, c’est la méthode correcte pour résoudre les contradictions au sein du peuple. En 1942, nous l’avons utilisée pour résoudre les contradictions qui existaient au sein du Parti communiste entre les dogmatiques et la masse des membres du Parti, entre le dogmatisme et le marxisme.

    Les dogmatiques “de gauche” avaient employé dans la lutte à l’intérieur du Parti la méthode “lutter à outrance, frapper sans merci”.

    C’était une méthode erronée. En critiquant le dogmatisme “de gauche”, nous n’avons pas employé cette vieille méthode ; nous en avons adopté une nouvelle : partir du désir d’unité et arriver, en distinguant le vrai du faux par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle.

    C’est la méthode qui fut employée en 1942 au cours du mouvement de rectification. Quelques années plus tard, lors du VIIe Congrès du Parti communiste chinois tenu en 1945, l’unité de tout le Parti fut réalisée, ce qui permit la grande victoire de la révolution populaire.

    L’essentiel est ici de partir du désir d’unité. Car s’il n’y a pas subjectivement ce désir d’unité, la lutte une fois déclenchée, les choses finissent toujours par se gâter irrémédiablement.

    N’est-ce pas là en revenir au fameux “lutter à outrance, frapper sans merci” ? Et que reste-t-il alors de l’unité du Parti ? C’est justement cette expérience qui nous a conduits à la formule : “Unité critique unité”. »2

    L’unité-critique-unité comme méthode de lutte pour l’unité des communistes dans et en dehors de notre organisation, et la lutte des lignes comme méthode de lutte contre les idées fausses et pour les idées justes, ne sont que deux déclinaisons (formes) de la critique-autocritique comme méthode de lutte contre les déviations en pratique et en théorie, c’est-à-dire la juste résolution des contradictions dans le mouvement communiste. La division et les idées fausses sont les conséquences de déviation, c’est-à-dire d’un manque de formation, d’une théorie et d’une pratique incorrecte, que vient corriger la critique-autocritique dans le mouvement communiste.

    « Dans notre lutte contre le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti, il est deux préceptes que nous ne devons pas perdre de vue : en premier lieu, “tirer la leçon des erreurs passées pour en éviter le retour”, en second lieu, “guérir la maladie pour sauver l’homme”.

    Il est indispensable de dénoncer sans aucune exception les erreurs commises, en dehors de toute considération de personne, de soumettre à une analyse et à une critique scientifiques tout ce qu’il y a eu de négatif dans le passé, afin d’agir à l’avenir avec plus de circonspection et de travailler mieux. Tel est le sens du premier précepte.

    Toutefois, en mettant en évidence les erreurs et en critiquant les défauts, nous poursuivons le même but qu’un médecin : il soigne le malade pour lui sauver la vie et non pour le faire périr.

    Quelqu’un souffre de l’appendicite : le médecin enlève l’appendice et sauve ainsi la vie du patient.

    Si celui qui a commis une erreur ne dissimule pas sa maladie par crainte du traitement et ne persiste pas dans son erreur au point de ne plus pouvoir être guéri, mais manifeste honnêtement, sincèrement, le désir de se soigner, de se corriger, nous nous en réjouirons et nous le guérirons, afin qu’il devienne un bon camarade.

    Cette tâche, nous ne pourrons jamais la remplir avec succès si, cédant à l’impulsion du moment, nous frappons sans merci.

    Pour soigner une maladie idéologique ou politique, il faut se garder de toute brutalité : la seule méthode juste et efficace, c’est de “guérir la maladie pour sauver l’homme”. »3

    De plus, notre organisation, comme toute organisation communiste, ne peut pas transiger sur la critique-autocritique. La critique-autocritique n’est pas une option, une pratique qui pourrait être différée ou modérée dans notre organisation ou dans le mouvement communiste. Limiter la critique-autocritique, c’est limiter la progression politique pratique et théorique de notre organisation et du mouvement communiste.

    « Le slogan de l’autocritique ne doit pas être considéré comme quelque chose de temporaire et d’éphémère. L’autocritique est une méthode spécifique, une méthode bolchevique, pour former les forces du Parti et de la classe ouvrière en général à l’esprit du développement révolutionnaire. Marx lui-même a parlé de l’autocritique comme d’une méthode de renforcement de la révolution prolétarienne. (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851.)En ce qui concerne l’autocritique dans notre Parti, ses débuts remontent à la première apparition du bolchevisme dans notre pays, à sa naissance même en tant que tendance révolutionnaire spécifique dans le mouvement de la classe ouvrière.

    […]

    Par conséquent, les camarades qui pensent que l’autocritique est un phénomène passager, une mode qui est vouée à disparaître rapidement, comme toute mode, ont tout à fait tort. En réalité, l’autocritique est une arme indispensable et permanente dans l’arsenal du bolchevisme, une arme qui est intimement liée à la nature même du bolchevisme, à son esprit révolutionnaire.

    […]

    Il n’y a qu’une seule conclusion : sans autocritique, il ne peut y avoir d’éducation correcte du Parti, de la classe et des masses ; et sans éducation correcte du Parti, de la classe et des masses, il ne peut y avoir de bolchevisme. »4

    L’« unité » de Unité communiste, dans ses moyens et sa fin, est celle pour laquelle luttait Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Staline, Dimitrov, Mao, etc., c’est-à-dire l’unité des révolutionnaires, autour de la ligne révolutionnaire, par la lutte théorique et idéologique.

    « L’unité est une bonne chose et un bon slogan. Mais ce dont la cause des travailleurs a besoin, c’est de l’unité des marxistes, et non de l’unité entre les marxistes et les opposants et déformateurs du marxisme.

    Et nous devons demander à tous ceux qui parlent d’unité : l’unité avec qui ? Avec les liquidateurs ? Si c’est le cas, nous n’avons rien à voir les uns avec les autres.

    Mais s’il s’agit d’une véritable unité marxiste, nous devons le dire : […] nous appelons à l’unité de toutes les forces du marxisme, à l’unité d’en bas, à l’unité dans les activités pratiques.

    Pas de flirt avec les liquidateurs, pas de négociations diplomatiques avec les groupes de démolisseurs du corps social ; concentrez tous vos efforts sur le rassemblement des travailleurs marxistes autour des slogans marxistes, autour de l’ensemble du corps marxiste. Les travailleurs conscients de leur classe considéreront comme un crime toute tentative de leur imposer la volonté des liquidateurs ; ils considéreront également comme un crime la fragmentation des forces des marxistes authentiques.

    Car la base de l’unité, c’est la discipline de classe, la reconnaissance de la volonté de la majorité, l’action concertée dans les rangs de cette majorité et en phase avec elle. Nous ne nous lasserons jamais d’appeler tous les travailleurs à cette unité, à cette discipline et à ces activités concertées. »5

    En conclusion :

    « Nous sommes pour la lutte idéologique positive, car elle est l’arme qui assure l’unité à l’intérieur du Parti et des groupements révolutionnaires dans l’intérêt de notre combat.

    Tout communiste et révolutionnaire doit prendre cette arme en main.

    Le libéralisme, lui, rejette la lutte idéologique et préconise une entente sans principes ; il en résulte un style de travail décadent et philistin qui, dans le Parti et les groupements révolutionnaires, conduit certaines organisations et certains membres à la dégénérescence politique. »6

    Le marxisme, en tant que science et qu’arme de la révolution communiste, est radicalement incompatible avec toutes les formes d’éclectisme.

    L’unité pratique et théorique communiste est une nécessité révolutionnaire, pour la construction du Parti communiste et la victoire de la révolution, d’où le nom de notre organisation : unité communiste ! Nos moyens doivent correspondre à nos fins, donc, l’unité des communistes que nous voulons créer doit correspondre à celle dont la révolution communiste a besoin.

    Pourquoi recherchons-nous l’unité des communistes ? Pour mieux comprendre et transformer le monde, c’est à dire pour faire la révolution. Est-ce que cette unité peut-être atteinte par la conciliation, le compromis, la médiation, la transaction, etc. ? Non.

    L’éclectisme ne fait pas l’union mais la division des communistes, il fractionne le mouvement communiste en autant de désaccords qu’il peut y en avoir. Chaque divergence devient une nouvelle démarcation, car elles ne peuvent pas se confronter et se régler. La seule voie vers l’unité, c’est la résolution des contradictions dans le mouvement communiste, et la seule méthode de résolution des contradictions est la lutte des aspects contraires entre eux : dans le mouvement communiste, la critique-autocritique, l’unité-critique-unité et la lutte des lignes.

    La division du marxisme, c’est la division des marxistes. L’unité des marxistes ne peut être que l’unité du marxisme : l’unité des révolutionnaires, autour de la théorie révolutionnaire. Or l’unité des marxistes et du marxisme (qui n’est qu’une seule et même unité) ne peut être réalisée que par la lutte pour l’unité selon la juste résolution des contradictions entre marxistes et dans le marxisme. Toute tentative d’émousser cette lutte, de l’atténuer, de la calmer, de l’étouffer, etc., pour la reporter ou la neutraliser ne peut réaliser que l’inverse de ses intentions : l’entretenir et l’aggraver. Tout « répit » acheté temporairement se paye à terme par un éclatement plus grand des forces et des idées du marxisme. Cette logique est opportuniste, parce qu’elle est fausse : elle aboutit à l’opposé de son objectif.

    L’unité sans principes ne peut pas se justifier par le principe supérieur d’unité. Pourquoi ? Parce qu’une unité sans principes n’est pas l’unité au prix de grands sacrifices (comme on pourrait naïvement le croire), mais la faillite de l’unité — une chimère ! Le compromis est toujours une nécessité tactique, mais une erreur stratégique. Le principe de l’unité est stratégique, il dirige les principes tactiques, mais il ne doit jamais être dirigé par eux !

    L’éclectisme est en réalité une double condamnation de l’unité : il condamne les moyens de l’unité en interdisant la lutte des marxistes (entre organisations et lignes), et il condamne la fin de l’unité en liquidant le marxisme (l’organisation et la ligne révolutionnaire).

    Par la méthode éclectique, le mouvement communiste reste faible et divisé, il ne s’unit pas et il ne se renforce pas non plus. Le niveau qualitatif du mouvement communiste stagne à un faible niveau de développement, le sectarisme se reproduit et avec lui l’amateurisme pratique et théorique. Les idées fausses ne sont pas éliminées et les idées justes ne sont pas adoptées, les deux subsistent, à l’avantage inévitable des idées fausses (plus nombreuses et plus séduisantes) sur les idées justes. Les idées fausses, ainsi hégémoniques, sapent tout effort révolutionnaire et mènent fatalement les communistes à l’opportunisme. Sans boussole ni phare théoriques et idéologiques, les communistes errent et s’égarent. Si nous ne pouvons pas prétendre avoir une telle boussole ou être un tel phare nous-mêmes, nous savons que sans ceux-ci nous ne sommes rien.

    L’œcuménisme est la négation mécanique des contradictions du mouvement communiste, et non pas leur négation dialectique — leur dépassement vers une synthèse qualitativement supérieure. L’œcuménisme est l’unité et le rassemblement en parole mais la division et la dispersion en fait.

    Unité communiste ne se revendique pas de la « liberté de critique » des révisionnistes, c’est-à-dire de la liberté d’être opportuniste, mais de la lutte scientifique pour les idées justes — les seules idées qui nous importent.

    Unité communiste existe pour œuvrer immédiatement à la construction de la théorie révolutionnaire et à la reconstruction d’une organisation de classe et de combat — légal et illégal — en France pour le XXIe siècle.

    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les individus et les groupes (sectes, appareils, fractions, etc.) dans le mouvement communiste est l’unité-critique-unité, pour l’unité des communistes.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les idées justes et les idées fausses dans le mouvement communiste est la lutte théorique et idéologique, pour la ligne juste.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre nos moyens (la condition sectaire) et nos fins (prendre le pouvoir) dans le mouvement communiste est la formation et la professionnalisation de cadres communistes (l’engagement total et à vie), pour le Parti communiste.

    Formation de (proto-)cadres communistes, principalement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement communiste — la construction de nos forces —, secondairement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement ouvrier — la participation aux luttes spontanées du prolétariat. Ces deux aspects, la lutte et l’organisation politique pour les communistes et pour les masses, sont indissociables dans la formation de militantes et militants révolutionnaires, mais dans notre situation, le premier prime sur le second. Dans notre situation concrète actuelle (l’époque de la condition sectaire), le premier est un impératif stratégique, le second est un impératif tactique.

    L’opportunisme est hégémonique dans le mouvement communiste contemporain en France : le réformisme, le syndicalisme, le spontanéisme (l’économisme, le mouvementisme, l’immédiatisme, l’attentisme, le suivisme, l’étapisme, etc.), le pacifisme (absolu ou déduit du spontanéisme), l’éclectisme et le social-chauvinisme/impérialisme/colonialisme. Aujourd’hui, toute la gauche « révolutionnaire » est conquise à divers degrés par le Programme de transition trotskyste, l’autonomie de classe et le syndicalisme révolutionnaire.

    Il n’y a entre nous et notre destination aucun « raccourci ». Nous ne pouvons progresser hors de la marginalité et de l’impuissance politique qu’en dépassant cette hégémonie opportuniste dans une hégémonie révolutionnaire. Nous ne pouvons dépasser cette hégémonie réformiste qu’en augmentant notre niveau quantitatif et qualitatif d’organisation collective et de formation théorique et pratique.

    Nombreux sont celles et ceux qui veulent intégrer le parti révolutionnaire et faire la révolution. Mais très peu sont celles et ceux qui veulent faire les sacrifices pour construire le parti révolutionnaire et préparer la révolution — sans garanties de succès !

    Nous devons donc représenter une rupture et une alternative réellement révolutionnaire.

    Nous devons donc combattre toutes les formes de l’opportunisme, particulièrement le révisionnisme.

    Nous devons donc élever le niveau général :

    • théorique, la compréhension du monde ;
    • politique, la compréhension et la transformation de la lutte de classe (la théorie et la pratique du combat communiste, légal et illégal) ;
    • et idéologique, l’accord de la pensée et de la sensation (l’intériorisation de la théorie au niveau subjectif le plus profond).

    Nous devons donc extraire les communistes de la lutte de classe réformiste, légale et pacifique.

    Nous devons donc créer des vies révolutionnaires, entièrement dévouées à l’organisation et à la révolution communistes.

    Nous ne sommes pas des cadres, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas le Parti, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas marxistes-léninistes-maoïstes, mais nous essayons de l’être.

    1 Se référer à Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (TKP/ML, 1998), à l’adresse suivante :
    https://bannedthought.net/Turkey/TKP-ML/1990s/ContemporaryMLM-1998.pdf

    2 Mao Z., De la juste solution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    3 Mao Z., Pour un style correct de travail dans le Parti, 1942.

    4 J. V. Staline, Contre la vulgarisation du slogan de l’autocritique, 1928.

    5 V. I. Lénine, Unité, 1914.

    6 Mao Z., Contre le libéralisme, 1937.

  • Pourquoi défendre la libération nationale ?

    Introduction : la libération nationale

    Pourquoi, en tant que communiste, défendre une lutte de libération nationale ?1

    Cette question peut paraître absurde, mais elle ne l’est pas. Les communistes défendent l’abolition des classes, alors en quoi le destin d’une nation ou d’une autre nous concerne-t-il ?

    Selon le principe du droit des nations à disposer d’elles-mêmes (à l’autodétermination), une lutte de libération nationale est juste. Mais d’où vient ce droit ? En quoi est-il différent des droits bourgeois (liberté de propriété, d’expression, etc.) qui laissent indifférents les communistes ? De plus, qu’une guerre soit juste ne signifie pas alors nécessairement que les communistes devraient la défendre, et donc y prendre part. En quoi une guerre juste de libération nationale peut aussi être la guerre des communistes ?

    Les communistes défendent les luttes de libération nationale pour leur fond démocratique. La lutte démocratique est un fond dont la lutte de libération nationale peut être une forme. La lutte démocratique est un problème pratique de la lutte communiste.

    Lorsqu’une lutte de libération nationale est une lutte démocratique, alors elle est non seulement juste, mais un impératif pratique pour les communistes.

    Qu’est-ce que cela signifie ? Concrètement, si les tâches démocratiques principales ne sont pas réalisées, alors les tâches de la révolution communiste ne peuvent pas être réalisées.

    Pourquoi ? Car le mouvement communiste est « le mouvement réel qui abolit l’état présent »2. Or, la qualité du mouvement réel dépend de la qualité de l’état présent du réel, c’est-à-dire de la situation concrète. Donc, lorsque la contradiction principale implique des tâches démocratiques, comme c’est le cas dans les pays dominés par le colonialisme, les tâches démocratiques sont principales également. La stratégie du mouvement communiste, parce qu’il n’est pas différent du « mouvement réel », est la stratégie qui résout les contradictions du réel.

    Pour être dans le mouvement réel et résoudre les contradictions du réel, il ne faut pas « suivre » ce vers quoi se dirigent spontanément les masses, mais comprendre quelles sont les tâches principales en identifiant la contradiction principale et la juste méthode de sa résolution.

    Cette stratégie, c’est le droit des nations à la liberté nationale : la défense des peuples opprimés contre les peuples oppresseurs.

    Ce droit n’est pas déterminé par une morale, un principe juridique, ou toute autre métaphysique. Ce droit n’est que la déduction qui est faite du mouvement réel par le marxisme, ou dit autrement, la position la plus progressiste et révolutionnaire possible. Les communistes défendent ce droit parce qu’il est la méthode de la résolution des contradictions entre les peuples, et donc, dans le prolétariat international.

    « [L]a lutte nationale dans les conditions du capitalisme ascendant, est une lutte des classes bourgeoises entre elles. Parfois, la bourgeoisie réussit à entraîner dans le mouvement national le prolétariat, et alors la lutte nationale prend, en apparence, un caractère “populaire général”, mais rien qu’en apparence. Dans son essence, elle reste toujours bourgeoise, avantageuse et souhaitable principalement pour la bourgeoisie.

    Mais il ne s’ensuit nullement que le prolétariat ne doit pas lutter contre la politique d’oppression des nationalités.

    Les restrictions à la liberté de déplacement, la privation des droits électoraux, les entraves à l’usage de la langue, la réduction du nombre des écoles et autres mesures répressives atteignent les ouvriers autant que la bourgeoisie, sinon davantage. Une telle situation ne peut que freiner le libre développement des forces spirituelles du prolétariat des nations assujetties. […]

    Mais la politique de répression nationaliste est, d’un autre côté encore, dangereuse pour la cause du prolétariat. Elle détourne l’attention des grandes couches de la population des questions sociales, des questions de lutte de classe, vers les questions nationales, vers les questions “communes” au prolétariat et à la bourgeoisie. Et cela crée un terrain favorable pour prêcher le mensonge de l’“harmonie des intérêts”, pour estomper les intérêts de classe du prolétariat, pour asservir moralement les ouvriers. Ainsi, une barrière sérieuse est dressée devant l’œuvre d’unification des ouvriers de toutes les nationalités. […]

    Mais la politique de répression ne s’en tient pas là. Du “système” d’oppression elle passe souvent au “système” d’excitation des nations l’une contre l’autre, au “système” de massacres et de pogroms. Évidemment, ce dernier n’est pas toujours ni partout possible, mais là où il est possible — en l’absence des libertés élémentaires — il prend souvent des proportions effrayantes, menaçant de noyer dans le sang et les larmes l’œuvre de rassemblement des ouvriers. […] “Diviser pour régner”, tel est le but de la politique d’excitation. Et dans la mesure où une telle politique réussit, elle constitue le plus grand mal pour le prolétariat, un obstacle des plus sérieux à l’œuvre de rassemblement des ouvriers de toutes les nationalités composant l’État.

    Mais les ouvriers sont intéressés à la fusion complète de tous leurs camarades en une seule armée internationale, à leur prompte et définitive libération de la servitude morale à l’égard de la bourgeoisie, au total et libre développement des forces morales de leurs compagnons, à quelque nation qu’ils appartiennent.

    Aussi, les ouvriers luttent-ils et continueront-ils de lutter contre la politique d’oppression des nations sous toutes ses formes, depuis les plus subtiles jusqu’aux plus brutales, de même que contre la politique d’excitation sous toutes ses formes.

    Aussi, la social-démocratie de tous les pays proclame-t-elle le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

    Le droit de disposer de soi-même, c’est-à-dire : seule la nation elle-même a le droit de décider de son sort, nul n’a le droit de s’immiscer par la force dans la vie de la nation, de détruire ses écoles et autres institutions, de briser ses us et coutumes, d’entraver l’usage de sa langue, d’amputer ses droits.

    […]

    […] Les devoirs de la social-démocratie qui défend les intérêts du prolétariat, et les droits de la nation constituée par diverses classes sont deux choses différentes.

    Luttant pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, la social-démocratie s’assigne pour but de mettre un terme à la politique d’oppression de la nation, de la rendre impossible et de saper ainsi la lutte des nations, de l’émousser, de la réduire au minimum.

    C’est ce qui distingue essentiellement la politique du prolétariat conscient de la politique de la bourgeoisie, qui cherche à approfondir et amplifier la lutte nationale, à poursuivre et accentuer le mouvement national. »3

    Il n’existe pas d’opposition mécanique entre d’une part la lutte démocratique et d’autre part la lutte communiste : même si ces deux luttes sont « deux choses différentes », la lutte communiste implique la lutte démocratique (elle ne peut pas exister sans elle), et la lutte démocratique représente une opportunité pour la lutte communiste (elle entraîne avec elle les masses populaires contre l’impérialisme). La lutte démocratique et la lutte communiste s’excluent mutuellement, mais cette exclusion n’est pas mécanique, métaphysique, mais dialectique.

    Les « principes » du marxisme ne sont jamais métaphysiques, ce sont toujours des principes vivant dans la relation théorie-pratique. La question de la libération nationale, comme toutes les autres questions de principe, n’y fait pas exception. C’est dans les problèmes pratiques que toute la justesse et toute l’importance de la méthode dialectique se révèlent : si elle n’est considérée que dans l’abstrait, elle ne peut être qu’un totem identitaire ou un jouet intellectuel, mais pas un guide pour l’action. Les contradictions inhérentes à toutes les catégories du réel n’apparaissent clairement que lorsque l’on y est confronté dans l’entreprise de compréhension et de transformation du monde.

    « Reconnaître à tous le droit de séparation ; apprécier chaque problème concret touchant la séparation d’un point de vue qui n’admet aucune inégalité, aucun privilège, aucun exclusivisme.

    Prenons la position de la nation qui opprime. Un peuple peut-il être libre qui en opprime d’autres ? Non. Les intérêts de la liberté de la population […] grande-russe exigent que l’on combatte une telle oppression. Une longue histoire, l’histoire séculaire de la répression des mouvements des nations opprimées, la propagande systématique de cette répression par les classes “supérieures”, ont créé chez le peuple grand-russe des préjugés, etc., qui sont d’énormes obstacles à la cause de sa propre liberté.

    Les Cent-Noirs grands-russes entretiennent consciemment ces préjugés et les attisent. La bourgeoisie grande-russe en prend son parti ou s’y accommode. Le prolétariat grand-russe ne peut atteindre les buts qui sont les siens, ne peut se frayer un chemin vers la liberté sans combattre systématiquement ces préjugés.

    La constitution d’un État national autonome et indépendant reste pour le moment, en Russie, le privilège de la seule nation grande-russe. Nous, prolétaires grands-russes, ne défendons de privilèges d’aucune sorte ; nous ne défendons pas non plus ce privilège-là. Nous luttons sur le terrain d’un État déterminé ; nous unissons les ouvriers de toutes les nations d’un État déterminé ; nous ne pouvons garantir telle ou telle voie de développement national ; par toutes les voies possibles nous marchons vers notre but de classe.

    Mais on ne peut marcher vers ce but sans combattre tout nationalisme et sans sauvegarder l’égalité des ouvriers de toutes les nations. […]

    Dans la course engagée par tous les pays à l’époque des révolutions bourgeoises, des collisions, de même que la lutte pour le droit d’exister en tant qu’État national, sont possibles et vraisemblables. Nous, prolétaires, nous nous déclarons par avance les adversaires des privilèges des Grands Russes, et c’est dans cette direction que nous faisons toute notre propagande et notre agitation.

    […] la principale tâche pratique du prolétariat grand-russe comme du prolétariat des autres nationalités : faire chaque jour un travail d’agitation et de propagande contre tout privilège national dans l’État, pour le droit, le droit égal de toutes les nations, à constituer leur propre État national ; cette tâche est notre principale tâche (à l’heure actuelle) dans la question nationale, car ce n’est qu’ainsi que nous sauvegardons les intérêts de la démocratie et de l’alliance, fondée sur l’égalité des droits, de tous les prolétaires de toutes les nations quelles qu’elles soient.

    […] En fait, cette propagande, et elle seule, assure une éducation réellement démocratique et réellement socialiste des masses. Seule une telle propagande garantit les chances les plus grandes de paix nationale en Russie, si ce pays reste un État à composition nationale hétérogène, ainsi que la division la plus paisible (et inoffensive pour la lutte de classe du prolétariat) en différents États nationaux, si la question se pose d’une pareille division. »4

    Lénine poursuit :

    « Les intérêts de la classe ouvrière et de sa lutte contre le capitalisme exigent la solidarité complète et la plus étroite unité des ouvriers de toutes les nations ; ils exigent qu’une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie de quelque nationalité que ce soit. Aussi, ce serait pour les sociaux-démocrates se soustraire aux tâches de la politique prolétarienne et subordonner les ouvriers à la politique bourgeoise, que de dénier aux nations opprimées le droit de disposer d’elles-mêmes, — c’est-à-dire le droit de se séparer, — aussi bien que d’appuyer toutes les revendications nationales de la bourgeoisie des nations opprimées. Il est indifférent à l’ouvrier salarié que son principal exploiteur soit la bourgeoisie grande-russe, de préférence à l’allogène, ou la polonaise de préférence à la juive, etc. L’ouvrier salarié conscient des intérêts de sa classe, est indifférent aux privilèges d’État des capitalistes grands-russes comme aux promesses des capitalistes polonais ou ukrainiens d’instaurer le paradis sur terre lorsqu’ils détiendront des privilèges dans l’État. De toute façon, le développement du capitalisme se poursuit et se poursuivra dans un État hétérogène unique aussi bien que dans des États nationaux distincts.

    Dans tous les cas l’ouvrier salarié subira l’exploitation, et pour lutter contre elle avec succès, il faut que le prolétariat soit affranchi de tout nationalisme ; que les prolétaires soient, pour ainsi dire, entièrement neutres dans la lutte de la bourgeoisie des différentes nations pour la suprématie. Le moindre appui accordé par le prolétariat d’une nation quelconque aux privilèges de “sa” bourgeoisie nationale provoquera inévitablement la défiance du prolétariat de l’autre nation, affaiblira la solidarité internationale de classe des ouvriers, les désunira pour la plus grande joie de la bourgeoisie. Or, nier le droit de libre disposition ou de séparation signifie nécessairement, dans la pratique, soutenir les privilèges de la nation dominante. »5

    De plus :

    « […] Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d’éclipser celle-ci, de l’estomper, etc. Au contraire, de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.

    Une erreur non moins grave serait de supprimer un des paragraphes du programme démocratique, par exemple celui concernant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, sous prétexte que ce droit serait “irréalisable” ou “illusoire” à l’époque de l’impérialisme. L’affirmation selon laquelle le droit des nations à disposer d’elles-mêmes est irréalisable dans le cadre du capitalisme peut être prise soit dans un sens absolu, économique, soit dans un sens relatif, politique.

    […] La revendication de l’affranchissement immédiat des colonies, formulée par tous les sociaux-démocrates révolutionnaires, est elle aussi “irréalisable” en régime capitaliste sans toute une série de révolutions. Cependant, cela n’entraîne nullement la renonciation de la social-démocratie à la lutte immédiate et la plus résolue pour toutes ces revendications — cette renonciation ferait tout simplement le jeu de la bourgeoisie et de la réaction — tout au contraire, il en découle la nécessité de formuler toutes ces revendications et de les faire aboutir non pas en réformistes, mais en révolutionnaires ; non pas en restant dans le cadre de la légalité bourgeoise, mais en le brisant ; non pas en se contentant d’interventions parlementaires et de protestations verbales, mais en entraînant les masses à l’action, en élargissant et en attisant la lutte autour de chaque revendication démocratique, fondamentale jusqu’à l’assaut direct du prolétariat contre la bourgeoisie, c’est-à-dire jusqu’à la révolution socialiste qui exproprie la bourgeoisie. La révolution socialiste peut éclater non seulement à la suite d’une grande grève ou d’une manifestation de rue, ou d’une émeute de la faim, ou d’une mutinerie des troupes, ou d’une révolte coloniale, mais aussi à la suite d’une quelconque crise politique du genre de l’affaire Dreyfus ou de l’incident de Saverne, ou à la faveur d’un référendum à propos de la séparation d’une nation opprimée, etc.

    Le renforcement de l’oppression nationale à l’époque de l’impérialisme commande à la social-démocratie, non pas de renoncer à la lutte “utopique”, comme le prétend la bourgeoisie, pour la liberté de séparation des nations, mais, au contraire, d’utiliser au mieux les conflits qui surgissent également sur ce terrain, comme prétexte à une action de masse et à des manifestations révolutionnaires contre la bourgeoisie.

    […]

    Le socialisme a pour but, non seulement de mettre fin au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations, non seulement de rapprocher les nations, mais aussi de réaliser leur fusion. Et, précisément pour atteindre ce but, nous devons […] revendiquer la libération des nations opprimées, non pas en alignant des phrases vagues et générales, des déclamations vides de sens, non pas en “ajournant” la question jusqu’à l’avènement du socialisme, mais en proposant un programme politique clairement et exactement formulé, qui tienne tout particulièrement compte de l’hypocrisie et de la lâcheté des socialistes des nations oppressives. De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer. »6

    C’est précisément contre le nationalisme et pour la fusion des nations, donc par internationalisme, que les communistes défendent le droit des nations à l’autodétermination. Notre internationalisme n’est pas métaphysique : pour l’extinction des nations, il faut d’abord défendre les nations. Contre les nations, il faut se battre pour les nations (le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ce « paradoxe » n’est que celui du « jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses »7.

    Donc, là où le mouvement réel est un mouvement démocratique, le mouvement communiste ne peut pas exister sans être un mouvement démocratique. Là où la contradiction principale implique des tâches démocratiques, c’est-à-dire que la contradiction principale ne peut être résolue que par un mouvement démocratique, alors les tâches du mouvement communiste sont aussi des tâches démocratiques, non pas à la place mais pour la révolution communiste.

    Une contradiction principale détermine l’évolution et la résolution de toutes les autres. Résoudre la contradiction principale n’est pas une option, c’est une nécessité pour la révolution communiste.

    L’importance des tâches démocratiques n’est pas distincte de l’importance des tâches communistes, parce que ces tâches démocratiques font directement partie des tâches communistes. Une stratégie qui nie l’existence et l’importance des tâches démocratiques lorsqu’elles sont impliquées par la contradiction principale, est une stratégie qui liquide la révolution communiste au nom d’une métaphysique.

    Voilà pourquoi les tâches démocratiques sont des tâches communistes, c’est-à-dire nécessaires pour la révolution communiste.

    1. Les contradictions dans le prolétariat international

    « L’époque impérialiste et la guerre de 1914-1916 ont mis particulièrement en relief la nécessité de lutter contre le chauvinisme et le nationalisme dans les pays avancés. En ce qui concerne le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, il existe deux nuances principales parmi les sociaux-chauvins, c’est-à-dire les opportunistes et les kautskistes, qui maquillent et idéalisent la guerre impérialiste, réactionnaire, en lui appliquant la notion de “défense de la patrie”.

    […]

    Les uns comme les autres sont des opportunistes qui prostituent le marxisme parce qu’ils ont perdu toute faculté de comprendre la portée théorique et l’importance pratique capitale de la tactique de Marx, explicitée par lui-même à propos de l’Irlande. »8

    Quelle est la position de Marx dont parle ici Lénine ?

    « En ce qui concerne la question irlandaise… […] il est dans l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière anglaise de se débarrasser de ses liens actuels avec l’Irlande. C’est là ma conviction la plus complète, et pour des raisons que je ne peux en partie pas dire aux travailleurs anglais eux-mêmes. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime irlandais par l’ascension de la classe ouvrière anglaise. […] Une étude plus approfondie m’a maintenant convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise n’accomplira jamais rien avant de s’être débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général. »9

    Marx développe :

    « Après avoir étudié la question irlandaise pendant de nombreuses années, je suis arrivé à la conclusion que le coup décisif contre les classes dirigeantes anglaises (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier) ne peut pas être porté en Angleterre, mais seulement en Irlande.

    […]

    L’Irlande est le rempart de l’aristocratie foncière anglaise. L’exploitation de ce pays n’est pas seulement une des principales sources de leur richesse matérielle, c’est leur plus grande force morale. Ils représentent en effet la domination sur l’Irlande. L’Irlande est donc le moyen cardinal par lequel l’aristocratie anglaise maintient sa domination en Angleterre même.

    Si, par contre, l’armée et la police anglaises étaient retirées d’Irlande demain, vous auriez immédiatement une révolution agraire en Irlande. Mais la chute de l’aristocratie anglaise en Irlande implique et a pour conséquence nécessaire sa chute en Angleterre. Et cela fournirait la condition préliminaire à la révolution prolétarienne en Angleterre. La destruction de l’aristocratie foncière anglaise en Irlande est une opération infiniment plus facile qu’en Angleterre même, parce qu’en Irlande la question foncière a été jusqu’à présent la forme exclusive de la question sociale, parce qu’elle est une question d’existence, de vie et de mort, pour l’immense majorité du peuple irlandais, et parce qu’elle est en même temps inséparable de la question nationale. Sans compter que le caractère irlandais est plus passionné et plus révolutionnaire que le caractère anglais.

    Quant à la bourgeoisie anglaise, elle a tout d’abord un intérêt commun avec l’aristocratie anglaise à faire de l’Irlande un simple pâturage qui fournit au marché anglais de la viande et de la laine au prix le plus bas possible. Elle a également intérêt à réduire la population irlandaise, par l’expulsion et l’émigration forcée, à un nombre si faible que le capital anglais (capital investi dans les terres louées pour l’agriculture) puisse y fonctionner en toute “sécurité”. Il a le même intérêt à défricher les terres irlandaises qu’à défricher les régions agricoles d’Angleterre et d’Écosse. Il faut également tenir compte des 6 000 à 10 000 livres sterling de revenus des propriétaires absents et d’autres revenus irlandais qui, à l’heure actuelle, sont versés chaque année à Londres.

    Mais la bourgeoisie anglaise a également des intérêts beaucoup plus importants dans l’économie actuelle de l’Irlande. En raison de la concentration sans cesse croissante des baux, l’Irlande envoie constamment son propre excédent sur le marché du travail anglais, ce qui a pour effet de faire baisser les salaires et d’abaisser la situation matérielle et morale de la classe ouvrière anglaise.

    Et le plus important, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais qu’il considère comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur irlandais, il se considère comme un membre de la nation dominante et, par conséquent, il devient un instrument des aristocrates et des capitalistes anglais contre l’Irlande, renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux à l’encontre du travailleur irlandais. Son attitude à son égard est à peu près la même que celle des “poor whites” à l’égard des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais le rembourse avec les intérêts de son propre argent. Il voit dans le travailleur anglais à la fois le complice et l’outil stupide des dirigeants anglais en Irlande.

    Cet antagonisme est artificiellement entretenu et intensifié par la presse, la chaire, les journaux comiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dirigeantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et celle-ci en est bien consciente.

    […]

    L’Angleterre, la métropole du capital, la puissance qui a jusqu’à présent dominé le marché mondial, est actuellement le pays le plus important pour la révolution ouvrière et, de plus, le seul pays dans lequel les conditions matérielles de cette révolution ont atteint un certain degré de maturité. C’est donc l’objet le plus important de l’Association internationale des travailleurs que de hâter la révolution sociale en Angleterre. Le seul moyen de la hâter est de rendre l’Irlande indépendante. C’est donc la tâche de l’Internationale de mettre partout au premier plan le conflit entre l’Angleterre et l’Irlande, et partout de se ranger ouvertement du côté de l’Irlande. Le Conseil central de Londres a pour tâche spéciale de faire comprendre aux travailleurs anglais que, pour eux, l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale. »10

    Selon Lénine, cette position de Marx n’est pas la solution d’un problème abstrait, mais d’un problème concret — pratique — de la lutte des classes. De plus, selon Lénine, cette position n’est pas strictement contextuelle (particulière, située, irréductible), mais l’expression d’une stratégie générale des communistes face au colonialisme, déduite de l’étude de la nécessité (ce qu’est le colonialisme, et donc, ce que l’on peut et doit faire pour transformer cette réalité).

    Il existe des contradictions dans le prolétariat international. Or, nous sommes des internationalistes. En conséquence, nous devons donc lutter pour résoudre ces contradictions. Comment ? Notamment par la libération nationale des peuples colonisés. Ce faisant, la division entre prolétariat colonisateur et prolétariat colonisé disparaît, l’aristocratisation du premier aux dépens du second disparaît de même, et la bourgeoisie impérialiste qui exploite les deux est affaiblie politiquement et économiquement. Voilà pourquoi il est nécessaire de résoudre la contradiction principale nationale-coloniale lorsqu’elle existe.

    « Les contradictions qualitativement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitativement différentes.

    Ainsi, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste ; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique ; la contradiction entre les colonies et l’impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale ; la contradiction entre la classe ouvrière et la paysannerie, dans la société socialiste, par la collectivisation et la mécanisation de l’agriculture ; les contradictions au sein du parti communiste se résolvent par la critique et l’autocritique ; les contradictions entre la société et la nature, par le développement des forces productives. Les processus changent, les anciens processus et les anciennes contradictions disparaissent, de nouveaux processus et de nouvelles contradictions naissent, et les méthodes pour résoudre celles-ci sont en conséquence différentes elles aussi. »11

    L’étude des contradictions est l’étude du concret, c’est-à-dire l’étude des possibilités pratiques. Dans une situation donnée, saisir quelle est la contradiction principale et quelle est sa qualité nous informe de nos tâches précisément parce que cela nous informe de ce qui est possible ou impossible. Nos tâches ne peuvent être déduites que de l’étude des contradictions, car nos tâches n’existent jamais dans l’absolu (selon une métaphysique) mais toujours selon les problèmes concrets d’une situation concrète, lesquels impliquent des possibilités et des impossibilités pratiques. Être ou ne pas être le mouvement réel nous apparaît au quotidien et dans nos travaux immédiats comme un problème pratique. Pour échapper au subjectivisme (déconnecter les tâches des possibilités réelles), définir avec rigueur l’ordre et la qualité des contradictions est prioritaire, car de l’ordre des relations entre contradictions et de leur qualité particulière sont déduits quelle est la contradiction principale et quelle est la méthode qualitative particulière pour la résoudre, d’où découle toute notre stratégie.

    A. Le colonialisme

    Dans le cas du colonialisme, comprendre comment et quand la contradiction principale est nationale-coloniale est comprendre comment existe concrètement une colonie.

    Une colonie est construite autour d’un projet colonial et construit un consensus colonial.

    Qu’est-ce qu’un projet colonial ? Un projet colonial est la superstructure politique de la conquête et de la soumission du peuple colonisé par le peuple colonisateur.

    Qu’est-ce qu’un consensus colonial ? Un consensus colonial est la superstructure idéologique qui crée une communauté d’intérêts forte entre tous les colons, qu’ils soient prolétaires ou bourgeois. Par exemple :

    « Vous me demandez ce que pensent les ouvriers anglais de la politique coloniale. Eh bien, exactement la même chose que ce qu’ils pensent de la politique en général : la même chose que ce que pensent les bourgeois. Il n’y a pas de parti ouvrier ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-radicaux, et les ouvriers partagent gaiement le festin du monopole de l’Angleterre sur le marché mondial et sur les colonies. »12

    La nation colonisatrice est ainsi soudée autour de son projet colonial par son consensus colonial. Le colonialisme est une superstructure qui se caractérise par une politique et une idéologie coloniale, mais le colonialisme ne peut pas être compris que par sa politique et son idéologie, c’est-à-dire que cette superstructure ne peut pas être comprise sans d’abord comprendre la base matérielle qui la produit et la rend nécessaire. Le colonialisme, c’est-à-dire le projet et le consensus colonial, est la superstructure construite sur la base matérielle de l’impérialisme. Cette base matérielle, c’est le rapport d’exploitation entre le peuple exploiteur et oppresseur et le peuple exploité et opprimé, c’est-à-dire l’extraction de surprofits impérialistes.

    Le colonialisme connaît historiquement plusieurs formes :

    1. le colonialisme de peuplement (ou d’installation) : « les colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays occupés par une population européenne »13 ;
    2. le colonialisme de comptoir ou d’exploitation : « les pays habités par une population autochtone, qui sont simplement soumis »14 ;
    3. le semi-colonialisme : les pays indépendants de jure (formellement), mais soumis à la domination politique coloniale de facto (matériellement) ;
    4. et le néocolonialisme, qui est une nouvelle forme du semi-colonialisme : les anciennes colonies (de peuplement ou de comptoir) libérées, qui ont retrouvé la domination politique coloniale sous une nouvelle forme semi-coloniale (plus discrète et plus insidieuse) — confirmant ainsi la prévision de Lénine sur l’impossibilité de la l’indépendance politique à l’époque de l’impérialisme.

    B. Le colonialisme et le prolétariat

    Plus un projet colonial est d’ampleur, plus le consensus colonial dont il dépend est fort. Dans le colonialisme de peuplement, parce que la conquête et le déplacement ou l’extermination des colonisés par les colons sont une entreprise politiquement coûteuse pour l’ensemble de la nation coloniale, son consensus colonial est particulièrement fort : il est d’autant plus nécessaire que la politique de colonisation est difficile. Or, réaliser un peuplement, c’est-à-dire assurer la suprématie démographique des colons sur les colonisés, consiste à faire croître la population des premiers en entretenant la guerre, l’occupation et l’apartheid contre les seconds, pendant plusieurs décennies.

    La matière prime sur la conscience, et non pas l’inverse, c’est-à-dire que les conditions objectives déterminent les conditions subjectives plus qu’elles ne sont déterminées par elles (l’objet est l’aspect principal de la contradiction objet-sujet). Donc, pour que le projet colonial soit pérenne, le consensus colonial doit être pérenne aussi. Pour réaliser ce consensus idéologique, pour qu’il soit effectif et stable, et ainsi garantir la réalisation du projet colonial, il faut d’abord réaliser matériellement l’unité de tous les colons. Comment créer une communauté d’intérêts entre plusieurs classes ayant des intérêts antagoniques ? En supplantant à leurs intérêts divergents un intérêt commun unique, matériellement supérieur : corrompre et soudoyer (aristocratiser) le prolétariat colonisateur pour acheter son soutien à sa bourgeoisie coloniale.

    Cette corruption et ce soudoiement ne sont pas à perte pour la bourgeoisie impérialiste, car elle doit écouler ses marchandises pour faire des surprofits. Les masses aristocratisées des colonies offrent un débouché important qui achète à prix élevé (une capacité de consommation correspondant à la capacité de production des masses de la périphérie).

    Le consensus (idéologique) colonial est en substance (matériellement) social-impérialiste. Il est créé par les avantages matériels qui sont offerts aux colons, financé par les surprofits impérialistes dont ils dépendent. Les colons ne peuvent exister en tant que tels, avec tous les bénéfices concrets que cela implique, qu’aux dépens de la surexploitation des colonisés. Tous les colons gagnent matériellement de l’exploitation des colonisés qu’ils envahissent et dominent : cet intérêt commun supérieur est ce qui garantit l’unité de la nation coloniale dans la réalisation du colonialisme.

    De plus, le prolétaire colon, parce qu’il est placé en concurrence directe (sur son marché national) avec le faible coût de la main-d’œuvre des prolétaires colonisés, observe, au-delà du consensus colonial, un intérêt économique direct à la réalisation du projet colonial de peuplement (le déplacement, l’apartheid ou le génocide colonial). Cette concurrence crée une incitation matérielle pour le prolétaire colon à maintenir une séparation coloniale aussi nette que possible entre lui et le prolétaire colonisé, pour que le prix de sa main-d’œuvre reste haut en étant moins directement en concurrence avec celle des nations dominées. La lutte du prolétariat colonisateur pour maintenir un prix de vente élevé de sa force de travail, est une lutte pour que celui-ci reste intégré au centre impérialiste (que celui-ci ne tombe pas dans la périphérie). L’exploitation de la nation dominée colonisée par la nation dominante colonisatrice est contingente, car le prolétariat colonisé est placé en concurrence sur le système monde avec le prolétariat de toutes les autres nations dominées (la périphérie dans son ensemble). La colonie de peuplement exploite directement la nation qu’elle colonise directement, mais elle peut aussi exploiter le reste du monde. La nécessité pour la colonie de peuplement, en revanche, c’est de rester aussi intégré dans le centre impérialiste que possible. Pour cette raison, si les mesures de déplacement ou d’apartheid se révèlent insuffisantes pour séparer le prolétariat colonisateur et colonisé, et ainsi sauvegarder le prix de vente de la force de travail du prolétariat colonisateur, le génocide est toujours une option. Historiquement, le génocide des colonisés a présenté d’indéniables avantages économiques pour les colonies de peuplement et leur prolétariat. Cette option répond de la relation entre la contingence de la perpétuation des colonisés (dans le colonialisme de peuplement) et la nécessité (pour les colonies de peuplement) de rester dans le centre impérialiste.

    Ainsi, dans la défense de ses intérêts, un prolétaire colon est d’abord un colon avant d’être un prolétaire — il défend ses intérêts coloniaux de court terme avant ses intérêts internationaux historiques.

    C. Exemples historiques

    Historiquement, la colonisation ne s’est pas faite malgré les prolétaires colons, mais avec leur participation pleine et entière. Le mouvement ouvrier des nations dominantes, lorsqu’il n’était pas sous la direction du mouvement communiste, a été un mouvement politiquement social-impérialiste et social-colonialiste, qui a collaboré avec la bourgeoisie impérialiste dans la colonisation. Or, le mouvement ouvrier des nations dominantes a historiquement été très réticent, voire franchement opposé, à la direction du mouvement communiste, et ce précisément parce que celle-ci était internationaliste, donc anticoloniale. L’exemple du mouvement ouvrier israélien est typique : le prolétariat colonisateur israélien et ses institutions — dont le meilleur exemple est l’Histadrout — ont refusé la direction révolutionnaire et internationaliste communiste et ont préféré se placer sous une direction social-impérialiste et social-colonialiste, intégrée dans le consensus et dans le projet colonial israélien.

    En dehors des colonies, dans les métropoles impérialistes et colonialistes, le consensus colonial est moins fort que dans les colonies, mais il existe. Une proportion importante de la IIde Internationale a défendu le colonialisme, celui de leur bourgeoisie ou en général, avec divers arguments : le développement des forces productives, la nécessité historique, etc. Plusieurs socialistes ont argumenté que le prolétariat des métropoles avait besoin des colonies pour augmenter son niveau de vie, et que l’exploitation et la soumission des peuples « barbares » étaient des sacrifices acceptables, sinon progressistes, pour l’élévation des peuples « civilisés ». Si ces lignes social-colonialistes ont été mises en minorité au Congrès socialiste international de Stuttgart (1907), les positions qu’elles ont conquises dans le mouvement ouvrier et communiste des pays impérialistes révèlent, encore une fois, leur perméabilité au colonialisme (sous sa forme « sociale »).

    « […] Les divergences surgies sur la question coloniale ne purent être surmontées en commission, et c’est le congrès lui-même qui mit fin à la discussion entre opportunistes et révolutionnaires en donnant à ces derniers une majorité de 127 voix contre 108, et 10 abstentions. […]

    Sur la question coloniale, la commission a vu se dégager une majorité opportuniste, et le projet de résolution comportait cette phrase monstrueuse : “Le congrès ne condamne pas, en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale, qui, en régime socialiste, pourra être une œuvre civilisatrice.” Cette disposition équivaut en fait à un recul direct vers la politique et la conception du monde bourgeoises justifiant guerres et violences coloniales. C’est un recul vers les positions de Roosevelt, a affirmé un délégué américain. Mais les tentatives de justifier ce recul au nom des tâches de la “politique coloniale socialiste” et des réelles réformes susceptibles d’être accomplies aux colonies ont été vraiment en dessous de tout. Le socialisme ne s’est jamais refusé et ne se refusera jamais à réclamer des réformes aux colonies comme ailleurs, mais cela ne doit nullement impliquer un relâchement de notre position de principe d’hostilité aux conquêtes, à la soumission des autres peuples, aux violences et au pillage qui sont les composantes de la “politique coloniale”. Le programme minimum de tous les partis socialistes est valable aussi bien pour les métropoles que pour les colonies. La notion même de “politique coloniale socialiste” relève d’une extrême confusion. Le congrès a eu parfaitement raison de retrancher de la résolution les formulations citées plus haut pour leur substituer une condamnation de la politique coloniale encore plus ferme que dans les résolutions des congrès précédents. » (V. I. Lénine, Le congrès socialiste international de Stuttgart, 1907.)

    En 1934, Staline décrit ainsi le consensus colonial qui existe dans le prolétariat des pays impérialistes et colonialistes européens :

    « D [imitrov] : En prison, j’ai beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle — puisque notre enseignement est correct — des millions de travailleurs, dans les moments décisifs, ne nous rejoignent pas mais restent dans la social-démocratie, qui s’est comportée de manière si perfide ou, comme en Allemagne, deviennent même des nationaux-socialistes.

    St [aline] : Et votre conclusion ?

    D [imitrov] : Je pense que la cause principale réside dans notre système de propagande, dans [notre] approche incorrecte des travailleurs européens.

    St [aline] : Non, ce n’est pas la cause principale : La cause principale réside dans le développement historique — le lien historique que les masses européennes ont avec la démocratie bourgeoise. Ensuite, la situation particulière de l’Europe — les pays européens ne disposent pas de suffisamment de matières premières, de charbon, de laine, etc. Ils sont dépendants des colonies. Sans les colonies, ils ne pourraient pas exister. Les travailleurs le savent et craignent la perte des colonies. Dans ce contexte, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer patiemment et d’approcher correctement ces travailleurs. Une lutte constante pour chaque travailleur est nécessaire. Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et aussi facilement des millions de travailleurs en Europe. »15

    Sûrement le meilleur exemple pour démontrer la force du consensus colonial — et donc l’impératif de la libération nationale — est le destin de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire français, les auteurs de la première dictature du prolétariat de l’Histoire : les communards de 1871.

    Après la défaite de la Commune de Paris, les communards ont été massivement déportés au bagne dans la colonie française de Nouvelle-Calédonie (Kanaky) : 4 250 au total.16 En 1878, lors de l’insurrection kanake, les bagnards dans leur ensemble (à l’exception prestigieuse de Louise Michel) ont spontanément proposé leur aide au gouverneur français pour réprimer les insurgés kanaks. Les victimes de la Semaine sanglante en France n’ont pas hésité à être les auteurs d’une autre Semaine sanglante en Kanaky.

    « […] des Communards se portèrent immédiatement volontaires pour combattre les armes à la main, ce qui fut accepté par les autorités. Un dirigeant de la Commune, par ailleurs membre de l’Association internationale des travailleurs (ou Ire Internationale), Charles Amouroux, prit la tête d’un groupe d’une trentaine de Communards, qui participa à la répression et à la capture d’insurgés. »17

    Ceux pour qui « L’Internationale » a été écrite en ont de toute évidence oublié les paroles après avoir accosté en Kanaky.

    « [À] l’époque, rares, très rares avaient été les militants ouvriers qui s’étaient interrogés sur la question coloniale, peu importante avant 1871. Plus grave encore fut le regard porté sur ces “sauvages”, ces “cannibales”. Un déporté, Cavarey, partit d’une constatation qui, à ses yeux, était d’évidence : “Tout le monde est d’avis que, pour rendre la sécurité à la colonisation, il est nécessaire que la plus grande partie de ce peuple disparaisse”. L’ex-Communard avançait donc sa “solution”, qui avait l’avantage de ne pas faire “dépenser une trop grande quantité de balles” :

    “Ne pourrait-on pas expédier deux ou trois mille d’entre eux dans celles de nos colonies qui manquent de travailleurs ? La Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et surtout la Réunion les recevraient volontiers et, au milieu d’une population composée d’éléments divers, ces quelques centaines de Canaques seraient évidemment bien peu dangereux.”

    […]

    Pour un autre témoin, Victor Cosse, la simple comparaison entre Communards et Kanak révoltés était insultante :

    “Colons très involontaires, nous faisons en somme partie d’une société européenne égarée à six mille cinq cents lieues de notre France et livrée à toutes les brutalités de peuples un peu trop primitifs. Depuis bientôt six ans que nous sommes ici, il s’est établi entre la population civile et nous des relations qui nous commandent la sympathie pour les colons qui essayent, si loin de chez nous, un agrandissement de la France et une richesse nouvelle pour le pays… Vous connaissez tous le mot qui est resté célèbre : ‘L’insurrection est le plus sain des devoirs’. Pardieu ! Nous l’avons mis en pratique et, un peu beaucoup, à nos risques et périls. Mais encore faut-il que cette insurrection reste loyale et courageuse. Qu’est-ce que ces assassins se glissant dans l’ombre pour égorger des familles inoffensives, pour incendier des récoltes et des habitations, pour anéantir en quelques minutes l’œuvre de plusieurs années d’un labeur assidu ! Qu’est-ce que ces bandits se glissant dans un fond de brousse, à l’abri de tout danger, pour assassiner au passage un officier qui vient accomplir son devoir ?” »18

    Même celles et ceux qui n’avaient — littéralement — rien d’autre à perdre que leurs chaînes ont trouvé dans le consensus et le projet colonial une raison de se battre avec et pour les dirigeants qui les ont fusillés et déportés 7 ans plus tôt, contre une nation dominée par la leur.

    En revanche, ce qui est à noter avec insistance, c’est que les communards n’étaient pas les seuls prisonniers politiques en exil en Kanaky : après la révolte de El-Mokrani de 1871, une centaine de Kabyles y ont également été déportés. L’on pourrait s’attendre à une solidarité inter-colonisée, mais il n’en fut rien. Avec les mêmes arguments chauvins que les communards, les Kabyles se sont ralliés au colonialisme français face à la révolte des Kanaks de 1878. En 1901, le gouverneur de Nouvelle-Calédonie écrivait :

    « [Le chef kabyle Boumezrag El Mokrani] se trouvait à Nouméa en 1878 lorsque l’insurrection a commencé. Il était venu pour quelques jours en permission de l’île des Pins où il était interné depuis 1875. Il a offert spontanément ses services au gouverneur Olry qui les accepta. On lui confia le commandement d’une petite troupe d’arabes, de bagnards français et de déportés utilisés comme éclaireurs et comme soldats, et selon le gouverneur, en plus d’une occasion, il rendit des services considérables aux autorités. »19

    Les communards et les Kabyles se sont alliés contre les Kanaks en invoquant tous les arguments du répertoire colonialiste (dont les Kabyles avaient eux-mêmes été victimes sur leur propre territoire) : les communards et les Kabyles considéraient tous deux appartenir à une civilisation supérieure, et méprisaient la société kanake « primitive » et sa manière « traîtresse » de combattre. Les communards se sont ralliés au patriotisme et à la rhétorique de la « mission civilisatrice », et les Kabyles espéraient acheter leur réhabilitation auprès de leurs colonisateurs.20

    Être ou ne pas être un colon, c’est à dire intégré objectivement et subjectivement dans un projet colonial, n’est pas une essence nationale ou idéologique : les combattants internationalistes de la Commune de Paris et anti-colonialistes de Kabylie, une fois placés en situation coloniale en tant que colon, ont organiquement abandonné respectivement leur internationalisme et leur anticolonialisme au profit du colonialisme français. Dans la conscience, les circonstances présentes priment sur les circonstances passées : les conditions objectives (l’expérience matérielle du présent) sont principales et les conditions subjectives (l’expérience intériorisée du passé) sont secondaires.

    Dans la colonie, les internationalistes et les anticolonialistes sont devenus des colons : ce nouveau rapport social a supplanté tous les autres, il est devenu principal. Leurs intérêts coloniaux primaient (objectivement) sur leurs intérêts de prolétaires ou même de colonisés. Ainsi, le projet et le consensus colonial primaient (subjectivement) sur le projet et le consensus révolutionnaire (respectivement social et national).

    C’est cet état de fait, cette convergence objective des intérêts coloniaux entre bourgeois et prolétaires de la nation dominante, et avec elle leur convergence subjective, qu’il s’agit de subvertir par la libération nationale. Briser le projet colonial, c’est avec lui briser le consensus colonial, et donc libérer à la fois la nation dominée de la nation dominante et le prolétariat de la nation dominante de son alliance avec « sa » bourgeoisie, c’est-à-dire lui rendre sa qualité révolutionnaire. Émanciper la nation dominée du colonialisme émancipe le prolétaire de la nation dominante : son intérêt et sa fausse conscience coloniale disparaissent, et son intérêt et sa conscience de classe (historique) lui réapparaissent (il a de nouveau un potentiel révolutionnaire).

    Voilà l’importance de la question coloniale « pour le mouvement social en général » et pourquoi la libération nationale est pour les prolétaires des nations dominantes « la première condition de leur propre émancipation sociale ».

    Voilà comment la contradiction nationale-coloniale devient principale dans les colonies en général, et dans les colonies de peuplement en particulier.

    En résumé, l’impérialisme est la fin et le moyen du colonialisme. La politique et l’idéologie coloniale ne sont que les produits superstructurels des rapports de production de l’impérialisme.21

    D. Selon Marx et Engels

    Certains marxistes peuvent à la fois être très attachés à l’orthodoxie théorique (à tort ou à raison) et rejeter en bloc comme « nationaliste » ou « tiers-mondiste » l’analyse que nous présentons ci-dessus. Dans le souci de rendre nos explications aussi claires que possible, même à celles et ceux qui pourraient être les plus réticents à comprendre, nous allons superposer notre exposé et celui que Marx fait de la relation entre l’Angleterre et l’Irlande.

    Pour reprendre directement les mots de Marx : « chaque [colonie] possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires [de la nation dominante] et les prolétaires [de la nation dominée]. L’ouvrier [de la nation dominante] ordinaire déteste l’ouvrier [de la nation dominée] qu’il considère comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur [colonisé], il se considère comme un membre de la nation dominante et, par conséquent, il devient un instrument des aristocrates et des capitalistes [de la nation dominante] contre [la nation dominée], renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux à l’encontre du travailleur [de la nation dominée]. […] [Le colonisé] le rembourse avec les intérêts de son propre argent. Il voit dans le travailleur [de la nation dominante] à la fois le complice et l’outil stupide des dirigeants [de la nation dominante dans la colonie].

    Cet antagonisme est artificiellement entretenu et intensifié par la presse, la chaire, les journaux comiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dirigeantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière [des nations dominantes], malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et celle-ci en est bien consciente.

    […]

    […] Le seul moyen de [hâter la révolution sociale dans les nations dominantes] est de rendre [les nations dominées] indépendante[s]. C’est donc la tâche [des communistes] de mettre partout au premier plan le conflit entre [les nations dominantes] et [les nations dominées], et partout de se ranger ouvertement du côté [des nations dominées]. [Les communistes ont] pour tâche spéciale de faire comprendre aux travailleurs [des nations dominantes] que, pour eux, l’émancipation nationale [des nations dominées] n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale. »

    Donc, pour Marx : « Après avoir étudié la question [coloniale] pendant de nombreuses années, je suis arrivé à la conclusion que le coup décisif contre les classes dirigeantes [des nations dominantes] (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier) ne peut pas être porté [dans les nations dominantes], mais seulement [dans les nations dominées]. »

    « En ce qui concerne la question [coloniale]… […] il est dans l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière [des nations dominantes] de se débarrasser de ses liens actuels avec [les colonies]. C’est là ma conviction la plus complète, et pour des raisons que je ne peux en partie pas dire aux travailleurs [des nations dominantes] eux-mêmes. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime [colonial] par l’ascension de la classe ouvrière [des nations dominantes]. […] Une étude plus approfondie m’a maintenant convaincu du contraire. La classe ouvrière [des nations dominantes] n’accomplira jamais rien avant de s’être débarrassée [des colonies]. Le levier doit être actionné [dans les colonies]. C’est pourquoi la question [coloniale] est si importante pour le mouvement social en général. »

    De plus, pour reprendre directement les mots de Engels : « Vous me demandez ce que pensent les ouvriers [des nations dominantes] de la politique coloniale. Eh bien, exactement la même chose que ce qu’ils pensent de la politique en général : la même chose que ce que pensent les bourgeois. Il n’y a pas de parti ouvrier ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-radicaux, et les ouvriers partagent gaiement le festin du monopole [des nations dominantes] sur le marché mondial et sur les colonies. »

    La situation et la stratégie que décrivent Marx et Engels ne doivent pas être sorties de leur contexte (l’Angleterre du milieu du XIXsiècle), mais seule une malhonnêteté extrême ne pourrait y voir qu’une particularité absolue, qui ne pourrait se retrouver en tout ou en partie à aucun autre endroit du monde et de l’Histoire. Pour notre part, nous considérons avec Lénine que l’analyse qu’ont fait Marx et Engels de la question coloniale en Angleterre et de la libération nationale irlandaise, au milieu du XIXsiècle, n’est ni réductible à ce contexte historique précis, ni une contingence. Le parallèle que nous faisons a pour objectif de mettre en évidence la portée réelle de ces enseignements et de ces positions de Marx et Engels. Nous pensons que leur analyse de la situation et de la stratégie était non seulement correcte dans le cas spécifique pour lequel elle a été posée, mais qu’elle est universelle à la question coloniale et à la libération nationale. Cette analyse, qu’ont développé Lénine puis Mao, est selon nous toujours celle qui s’applique aux problèmes concrets de la révolution mondiale à notre époque.

    2. La résolution des contradictions dans le prolétariat international

    Ni Marx ni Engels n’ont jamais nié l’existence de contradictions, y compris de contradictions antagoniques ou possédant des aspects antagoniques, à l’intérieur du prolétariat international. La pudeur hypocrite qui peut exister dans le mouvement communiste des pays impérialistes à l’heure actuelle, n’est pas « marxiste orthodoxe », c’est au contraire une déviation de l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire d’une minorité du prolétariat mondial. En revanche, Marx et Engels nous ont légué des méthodes pour résoudre ces contradictions, et ainsi « hâter la révolution sociale » mondiale, dans les pays dominés et les pays dominants. Ce sont celles-ci que nous nous proposons d’étudier et d’appliquer.

    Pour unir le prolétariat international, il ne faut pas hésiter à le diviser politiquement autant qu’il est divisé réellement entre nation dominante et nation dominée.

    « Le communisme est l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat » 22, c’est à dire la satisfaction de ses intérêts internationaux et historiques, pas la satisfaction de tous les intérêts de tous les prolétaires.

    Entre deux prolétaires, l’un colonisé l’autre colon, les deux peuvent lutter pour leur nation, mais l’un sera un progressiste et l’autre un nationaliste, l’un sera acteur du « mouvement réel qui abolit l’état présent », et l’autre sera son antagoniste, l’un agira selon les conditions de la libération du prolétariat, l’autre agira contre les conditions de cette libération, car l’un incarne des intérêts démocratiques et anti-impérialistes, et que l’autre incarne des intérêts chauvins et impérialistes. Pour les communistes, comme l’a affirmé en premier Marx, les conditions de la libération du prolétariat enseignent de se battre avec l’un contre l’autre. Prendre position contre le colon et pour le colonisé, ce n’est pas se battre contre une partie du prolétariat, mais se battre contre la division du prolétariat qui existe déjà ! La libération nationale libère le prolétaire colon du nationalisme.

    Le prolétariat n’est pas une catégorie « sacrée », elle n’est pas au-dessus ni des contradictions ni des contradictions antagoniques. Les communistes répondent des conditions de la libération du prolétariat parce qu’il est en tant que classe internationale et historique le vaisseau de l’Histoire vers le communisme (l’aspect principal de la contradiction entre Travail et Capital dans les rapports de production capitaliste). C’est donc de l’émancipation historique du prolétariat international qu’il est question, et d’aucune autre, y compris et surtout lorsque les communistes défendent la libération nationale des peuples opprimés (la lutte démocratique est un moment de la lutte communiste) ! Les conditions de la « libération » coloniale du prolétariat d’une nation dominante sont antithétiques aux conditions de la libération du prolétariat, et donc au communisme.

    « À la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. […] De même que les démocrates ont fait du mot peuple une formule sacrée, vous faites, vous, une formule sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez au développement révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire, etc. »23

    Le marxisme n’est pas un énième humanisme bourgeois, creux et hypocrite, qui ne défend l’humanité que des colons, ou des colonisés après qu’ils soient morts, il sait que l’Histoire est cynique et cruelle, et il accepte cette réalité dans toute sa radicalité : son humanisme est dialectique, il est la cause de l’humanité tout entière dans toutes les contradictions objectives du développement de l’humanité.

    Nier l’existence des contradictions dans le prolétariat international, ce n’est pas défendre une position progressiste et internationaliste, mais au contraire, défendre une position réactionnaire et social-chauvine, toujours à l’avantage des nations dominantes et au détriment des nations dominées et de leur droit à l’autodétermination. Pour être internationaliste et progressiste, il faut déjà reconnaître que le prolétariat international est divisé, et ce non pas seulement dans sa conscience, mais aussi et surtout matériellement, entre peuples exploiteurs et peuples exploités. Après avoir reconnu cet état de fait objectif, les communistes doivent lutter pour résoudre les contradictions qui traversent le prolétariat international.

    Nier l’existence des contradictions dans le prolétariat international, ce n’est pas un crime contre la morale ou les « droits humains », mais un crime contre-révolutionnaire, car une telle position est objectivement réactionnaire, c’est-à-dire qu’elle entrave la résolution de ces contradictions, et donc, la lutte communiste internationale. Ce n’est pas « le droit des nations à l’autodétermination » qui est métaphysique, mais les raisons X ou Y de celles et ceux qui nient ce droit, et qui ainsi démontrent ne pas comprendre les contradictions du réel et la méthode de leur juste résolution (la transformation du réel).

    Comment résoudre la contradiction entre peuples opprimés et peuples oppresseurs ? La résolution de chaque contradiction dépend de la nature de chaque contradiction, selon qu’elle soit principale ou secondaire, ou antagonique ou non-antagonique. Ceci dit, selon Mao, « la contradiction entre les colonies et l’impérialisme » est, dans les colonies (la perspective depuis laquelle parle Mao en 1937), une contradiction principale et antagonique qui doit donc être résolue « par la guerre révolutionnaire nationale ».

    Si les communistes refusent d’assumer les tâches démocratiques lorsqu’elles existent, ils s’excluent du mouvement des masses, parce qu’ils s’excluent du mouvement réel. Ce faisant, premièrement, ils ne réalisent pas le combat pour la démocratie qui est aussi le leur, pour leurs propres intérêts, et deuxièmement, ils condamnent les masses à rester sous une direction bourgeoise, et ils se privent ainsi de l’opportunité de transformer la lutte démocratique en lutte communiste, selon la stratégie de la révolution continue par étape.

    A. La défense de la libération nationale

    Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes n’est pas un droit sous condition : il existe indépendamment de la direction du mouvement de libération nationale (bourgeoise ou non), de son fond (démocratique ou non) et de sa forme (pacifique, violente, etc.). Pour les communistes, le droit des nations à disposer d’elles-même se transforme en devoir de défense de la libération nationale lorsque son fond est démocratique. Ce devoir se justifie entièrement et exclusivement par le fond démocratique de la libération nationale, et est indépendant de la direction et de la forme de celle-ci.

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est une guerre révolutionnaire — avec toutes les violences qu’implique n’importe quelle guerre moderne. Cette vérité est évidente pour quiconque est marxiste.

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est dirigée par la bourgeoisie. La direction bourgeoise de la libération nationale laisse inchangés son fond démocratique anti-impérialiste et son caractère de masse.

    « La bourgeoisie qui, au début de tout mouvement national, joue naturellement un rôle d’hégémonie (de direction), qualifie d’action pratique le soutien de toutes les aspirations nationales. Mais la politique du prolétariat dans la question nationale (de même que dans les autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une direction déterminée, mais ne coïncide jamais avec sa politique. La classe ouvrière soutient la bourgeoisie uniquement dans l’intérêt de la paix nationale (que la bourgeoisie ne peut donner entièrement et qui n’est réalisable que dans la mesure d’une entière démocratisation), dans l’intérêt de l’égalité en droits, afin d’assurer à la lutte de classe l’ambiance la plus favorable. Aussi les prolétaires opposent-ils précisément au praticisme de la bourgeoisie une politique de principe dans la question nationale, ne soutenant jamais la bourgeoisie que conditionnellement. Dans la cause nationale, toute bourgeoisie veut soit des privilèges pour sa nation, soit des avantages exceptionnels pour elle-même ; c’est ce qu’on entend par “pratique”. Le prolétariat est contre tout privilège, contre tout exclusivisme. Exiger qu’il soit “pratique”, c’est marcher sous la houlette de la bourgeoisie, c’est verser dans l’opportunisme.

    Répondre par “oui ou non” à la question de la séparation de chaque nation ? C’est là, semble-t-il, une revendication très “pratique”. Or, en fait, elle est absurde, elle est métaphysique théoriquement et elle conduit dans la pratique à subordonner le prolétariat à la politique de la bourgeoisie. La bourgeoisie met toujours au premier plan ses revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classe. Théoriquement, on ne saurait affirmer à l’avance si c’est la séparation d’une nation ou son égalité en droits avec une autre nation qui achèvera la révolution démocratique bourgeoise : pour le prolétariat, il importe dans les deux cas d’assurer le développement de sa propre classe ; ce qui importe à la bourgeoisie, c’est d’entraver ce développement, en en reléguant les tâches derrière celles de “sa” nation. Aussi le prolétariat se borne-t-il à revendiquer de façon toute négative pour ainsi dire, la reconnaissance du droit de libre disposition, sans rien garantir à aucune nation, ni s’engager à rien donner aux dépens d’une autre nation.

    Cela n’est pas “pratique” ? Soit. Mais en fait, cela garantit le mieux la plus démocratique des solutions possibles ; ce qu’il faut au prolétariat, ce sont uniquement ces garanties ; ce qu’il faut à la bourgeoisie de chaque nation, c’est que soient garantis ses avantages, sans égard à la situation (aux désavantages possibles) d’autres nations.

    Ce qui intéresse surtout la bourgeoisie, c’est la “possibilité” de faire aboutir une revendication donnée ; d’où la perpétuelle politique de transactions avec la bourgeoisie des autres nations au détriment du prolétariat. Au prolétariat par contre, il importe de renforcer sa propre classe contre la bourgeoisie, d’éduquer les masses dans l’esprit d’une démocratie conséquente et du socialisme.

    Cela n’est pas “pratique” pour les opportunistes ? Soit. Mais cela n’en est pas moins l’unique garantie effective, la garantie du maximum d’égalité nationale et de paix, en dépit des féodaux comme de la bourgeoisie nationaliste.

    Toute la tâche des prolétaires dans la question nationale n’est pas “pratique” du point de vue de la bourgeoisie nationaliste de chaque nation, car les prolétaires exigent une “abstraite”égalité des droits, l’absence en principe des moindres privilèges, hostiles qu’ils sont à tout nationalisme. […]

    […]

    Au nom du “caractère pratique” de ses revendications, la bourgeoisie des nations opprimées appellera le prolétariat à soutenir sans réserve ses aspirations. Le plus pratique, c’est de dire franchement “oui” pour la séparation de telle nation, mais non pour le droit de séparation de toutes les nations, quelles qu’elles soient !

    Le prolétariat est contre ce praticisme : reconnaissant l’égalité en droits et un droit égal à constituer un État national, il prise et place par-dessus tout l’alliance des prolétaires de toutes les nations, apprécie sous l’angle de la lutte de classe des ouvriers toute revendication nationale, toute séparation nationale. Le mot d’ordre de praticisme n’est en fait que le mot d’ordre d’assimilation non critique des aspirations bourgeoises.

    […]

    Nous répondons : non, c’est à la bourgeoisie qu’il importe d’avoir ici une solution “pratique” tandis qu’aux ouvriers il importe de dégager en principe deux tendances. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée lutte contre la nation qui opprime, pour autant nous sommes toujours, en tout état de cause et plus résolument que tous les autres, pour, car nous sommes l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée est pour son propre nationalisme bourgeois, nous sommes contre. Lutte contre les privilèges et les violences de la nation qui opprime ; aucune tolérance pour la recherche de privilèges, de la part de la nation opprimée.

    Si nous ne mettons pas en avant et ne faisons point passer dans notre agitation le mot d’ordre du droit de séparation, nous ferons le jeu non seulement de la bourgeoisie, mais aussi des féodaux et de l’absolutisme de la nation qui opprime. […] »24

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est politiquement « impure » ou qu’elle est menée par des appareils politiques et militaires distincts des masses populaires (qui ne sont pas leur expression organique). La nature interclassiste et politiquement immature ou arriérée de la libération nationale, tout comme la formation et l’engagement dans celle-ci d’organisations politiques et militaires autonomes, sont des nécessités qui laissent également inchangées son fond démocratique anti-impérialiste et son caractère de masse. Sur le premier point, le mouvement des masses est toujours aussi celui de ses franges réactionnaires et des classes populaires non prolétariennes, les mouvements nationaux sont à ce propos la norme et non l’exception. Sur le dernier point, une organisation est toujours distincte et autonome des masses, et elle ne peut être dite « séparée » des masses que si son mouvement est indépendant du mouvement des masses, ou opposé à celui-ci. (Notons que le Parti communiste, s’il est par définition l’expression directe des masses, n’en est pas moins organiquement distinct et autonome, sans que l’on puisse donc dire qu’il en serait alors séparé.)

    « L’insurrection irlandaise [a été] qualifiée de “putsch”, ni plus ni moins, car la “question irlandaise”, y disait-on, était une “question agraire”, les paysans avaient été apaisés par des réformes, et le mouvement national n’était plus maintenant “qu’un mouvement purement urbain”, petit-bourgeois, et qui, en dépit de tout son tapage, ne représentait pas grand-chose “au point de vue social”.

    […]

    On ne peut parler de “putsch”, au sens scientifique du terme, que lorsque la tentative d’insurrection n’a rien révélé d’autre qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques, et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles d’existence, qui est passé par différentes étapes et combinaisons d’intérêts de classe, s’est traduit, notamment, par un congrès national irlandais de masse, tenu en Amérique (Vorwärts du 20 mars 1916), lequel s’est prononcé en faveur de l’indépendance de l’Irlande ; il s’est traduit par des batailles de rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des villes, ainsi qu’une partie des ouvriers, après un long effort de propagande au sein des masses, après des manifestations, des interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la révolution sociale comme un phénomène vivant.

    Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de “putsch” l’insurrection irlandaise.

    Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.

    La révolution russe de 1905 a été une révolution démocratique bourgeoise. Elle a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour les objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. Objectivement, le mouvement des masses ébranlait le tsarisme et frayait la voie à la démocratie, et c’est pourquoi les ouvriers conscients étaient à sa tête.

    La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement — sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible — et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme, laquelle ne “s’épurera” pas d’emblée, tant s’en faut, des scories petites-bourgeoises. »25

    B. La révolution continue par étape

    Le devoir des communistes envers la libération nationale ne se supplante pas à l’autonomie politique de classe du prolétariat, mais n’est que l’application de celle-ci dans la situation concrète de l’oppression d’une nation par une autre (lorsque la libération nationale est démocratique). Ces deux devoirs ne sont qu’un, parce que la réalisation du second est conditionnée par la réalisation du premier, ils existent l’un dans la continuité de l’autre.

    Le combat pour les droits politiques (les libertés bourgeoises) des masses populaires en général, et des prolétaires en particulier, est le combat des communistes parce que ces droits politiques sont aussi ceux du mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire ceux qui permettent au prolétariat de développer sa conscience et son organisation politique. Cette réalité est particulièrement évidente et impérative dans le cas du colonialisme, du (semi-)féodalisme ou du fascisme, c’est-à-dire lorsque les tâches démocratiques sont principales.

    « […] Marx voyait dans toutes les revendications démocratiques sans exception non pas un absolu, mais l’expression historique de la lutte des masses populaires, dirigées par la bourgeoisie, contre le régime féodal. Il n’est pas une seule de ces revendications qui, dans certaines circonstances, ne puisse servir et n’ait servi à la bourgeoisie à tromper les ouvriers. Il est radicalement faux, du point de vue théorique, de monter en épingle, à cet égard, l’une des revendications de la démocratie politique, à savoir le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, et de l’opposer à toutes les autres. Dans la pratique, le prolétariat ne peut conserver son indépendance qu’en subordonnant sa lutte pour toutes les revendications démocratiques, sans en excepter la république, à sa lutte révolutionnaire pour le renversement de la bourgeoisie. »26

    Nier la révolution continue par étape, c’est-à-dire refuser d’analyser la contradiction et les tâches principales de chaque situation, ce n’est pas « accélérer » ou prendre un « raccourci » vers la révolution communiste, ou « sauvegarder » l’autonomie politique de classe du prolétariat, mais simplement liquider celles-ci.

    Il y a continuité et rupture entre la lutte démocratique (antiféodale, anticoloniale, antifasciste) et la lutte des classes (communiste). La première n’est pas la seconde, mais la seconde est déjà contenue dans la première, qui est sa condition et qui la produit. Il y a une nécessité réciproque entre la révolution démocratique et la révolution communiste : la révolution communiste nécessite la révolution démocratique (contre le féodalisme, le colonialisme et le fascisme), et la révolution démocratique nécessite la révolution communiste (contre l’impérialisme et le capitalisme monopolistique d’État).

    L’Histoire a prouvé qu’une révolution démocratique pouvait se réaliser sans révolution communiste, par exemple, en Irlande, en Algérie ou en Iran, mais, là même, la relation de nécessité réciproque existe toujours : parce que les tâches démocratiques ont été réalisées, les tâches communistes sont mises à l’ordre du jour, c’est-à-dire qu’elles peuvent et doivent être réalisées. La révolution démocratique ne peut pas être définitivement sauvegardée contre l’impérialisme sans la révolution communiste, c’est-à-dire qu’elle encourt toujours le risque de retrouver sa domination sous une forme néocoloniale. Dans les 3 exemples cités ci-dessus, ce constat s’est vérifié : aujourd’hui, une partie de l’Irlande est toujours occupée par le Royaume-unis, et l’Algérie et l’Iran sont toujours des semi-colonies dominées par l’impérialisme (donc, bureaucratiques). Idem, contre le fascisme : aucune société capitaliste ne peut rester éternellement hors de portée de la peste brune. Même lorsque la révolution démocratique se réalise sans la révolution communiste, elle reste fatalement inachevée (à l’époque de l’impérialisme) : à terme, des tâches démocratiques subsistent et/ou ressurgissent toujours.

    La relation de nécessité réciproque entre révolution démocratique et révolution communiste n’est pas métaphysique : la révolution démocratique nécessite la révolution communiste dans l’absolu, parce qu’elle est sa seule garantie contre l’impérialisme et le capital monopolistique, mais la révolution communiste n’est que relativement nécessaire pour la révolution démocratique, parce qu’elle peut être réalisée sans la révolution communiste.

    « NB : le subjectivisme (le scepticisme et la sophistique, etc.) se distingue de la dialectique, entre autres, en ce que dans la dialectique (objective) la différence entre le relatif et l’absolu est elle-même relative. Pour la dialectique objective, dans le relatif il y a l’absolu. Pour le subjectivisme et la sophistique, le relatif est seulement relatif et exclut l’absolu.

    […]

    Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une “maille”, une “cellule”, mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général. […] »27

    La révolution continue par étape, c’est la résolution successive des contradictions jusqu’au communisme, dans l’ordre où il est possible donc nécessaire de les résoudre.

    Lorsque Marx défend une révolution démocratique en Irlande, que Lénine défend une révolution démocratique dans l’Empire russe (la dictature démocratique du peuple), et que Mao défend une révolution démocratique en Chine (la nouvelle démocratie), ce n’est pas à la place ou malgré la révolution communiste, mais avec et pour celle-ci. L’expérience historique est venue confirmer leur prédiction. Dans l’Empire russe, la révolution démocratique de Février 1917 a précédé la révolution communiste d’Octobre 1917. En Chine, la guerre révolutionnaire nationale (ou révolution de nouvelle démocratie) qui s’est achevée en 1949, et la dictature démocratique du peuple (ou nouvelle démocratie) qui s’est achevée en 1954, ont précédé l’établissement de la dictature du prolétariat. Idem, en Albanie ou au Vietnam, la révolution communiste et la dictature du prolétariat ont été précédées par une révolution démocratique et une dictature démocratique du peuple.

    La stratégie de révolution continue par étape est aussi vieille que le marxisme. C’est celle que Marx et Engels ont développée depuis Le manifeste du parti communiste (1848) jusqu’à leur mort, et qu’ils ont notamment appliquée au cas de l’Irlande du XIXsiècle. C’est celle que Lénine a développée en l’adaptant au cas de la Russie au début du XXsiècle dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905). C’est celle que Mao a développée en l’adaptant au cas de la Chine du milieu du XXsiècle dans La démocratie nouvelle (1940). Aujourd’hui, l’on peut affirmer que la révolution continue par étape a été adoubée par l’Histoire comme stratégie révolutionnaire générale du prolétariat international.

    Il est à noter que le principe de la résolution successive des contradictions principales ne s’applique pas seulement à la contradiction Travail-Capital (la révolution continue par étape jusqu’au communisme). Par exemple, sous le mode de production communiste, la contradiction Homme-Femme existera toujours (avec ses aspects irrémédiablement antagoniques) et deviendra vraisemblablement principale, et avec elle les tâches politiques féministes. Etc.

    Le mouvement communiste est à l’avant-garde, cela signifie qu’il lutte pour la résolution de toutes les contradictions, y compris celles qui ne sont pas principales. Cependant, les contradictions ne peuvent se résoudre que par étape, c’est-à-dire en identifiant et résolvant successivement la contradiction principale. Il est impossible de résoudre toutes les contradictions à la fois, car les contradictions secondaires ne peuvent pas être résolues si la contradiction principale qui conditionne leur existence, c’est-à-dire qui les produit et les reproduit, n’est pas d’abord résolue.

    C. La libération nationale et le colonialisme

    « […] Marx mettait au premier plan, en considérant par-dessus tout les intérêts de la lutte de classe du prolétariat des pays avancés, le principe fondamental de l’internationalisme et du socialisme : un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre. […] »28

    Comment interpréter cette conclusion de Marx dans le cas du colonialisme ?

    « […] Les socialistes ne doivent pas seulement revendiquer la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies (et cette revendication, dans son expression politique, n’est pas autre chose que la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes) ; les socialistes doivent soutenir de la façon la plus résolue les éléments les plus révolutionnaires des mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale de ces pays et aider à leur insurrection (ou, le cas échéant, à leur guerre révolutionnaire) contre les puissances impérialistes qui les oppriment. »29

    Il existe un droit des nations à disposer d’elles-mêmes, à l’autodétermination, mais il n’existe nulle part de droit des nations à la colonisation, c’est-à-dire à la conquête, à l’extermination, au peuplement, etc. En revanche, le droit des nations à disposer d’elles-mêmes implique sans ambiguïté le droit à la résistance et à la libération, c’est-à-dire, à la « guerre révolutionnaire nationale », pour reprendre les mots de Lénine et de Mao.

    Dans le cas du colonialisme, particulièrement du colonialisme de peuplement, ne pas défendre le droit à l’autodétermination nationale et la lutte démocratique de libération nationale anticoloniale, c’est toujours soutenir le statu quo colonial et les positions de l’impérialisme dans le monde. En conséquence, ne pas répondre du droit des nations à l’autodétermination et des tâches démocratiques de libération nationale anticoloniale, c’est faillir dans son devoir de communiste, c’est être un social-impérialiste et un social-colonialiste, c’est-à-dire être un communiste en mot et en apparence, mais un impérialiste et un colonialiste en fait.

    Dans la contradiction entre une nation coloniale et une nation résistant au colonialisme, l’aspect principal, c’est-à-dire celui qui contient la possibilité d’une résolution de la contradiction, par le haut, est la nation en lutte contre son oppression : c’est la lutte des peuples opprimés qui peut réaliser la révolution démocratique dans le monde, pas la lutte des peuples oppresseurs, c’est leur autodétermination qui est progressiste, pas celle des peuples oppresseurs.

    « [L]es socialistes […] qui ne revendiquent pas la liberté de séparation pour les colonies […], et qui n’étendent pas la propagande révolutionnaire et l’action de masse révolutionnaire jusque dans le domaine de la lutte contre le joug national, qui n’utilisent pas les incidents comme celui de Saverne pour développer une très large propagande illégale parmi le prolétariat de la nation oppressive, pour organiser des manifestations de rue et des actions révolutionnaires de masse, […] ces socialistes agissent en chauvins, en laquais des monarchies impérialistes et de la bourgeoisie impérialiste qui se sont couvertes de sang et de boue. »30

    Soutenir la libération des colonies, ce n’est pas soutenir un nationalisme, c’est-à-dire la politique réactionnaire d’une bourgeoisie qui cherche à gagner des privilèges sur une autre nation. Ce n’est que l’autodétermination du peuple colonisé, c’est-à-dire l’abolition des privilèges de la nation dominante sur la nation dominée : lorsque le statu quo est asymétrique (une situation de domination), son renversement ne peut être qu’un mouvement asymétrique de même (la conquête de la liberté) — ce principe ne devrait pas être étranger à un marxiste.

    Dans le cas d’une nation coloniale, c’est-à-dire dont l’existence est historiquement et matériellement indissolublement liée au projet colonial d’une colonie de peuplement, comment se présente l’abolition des privilèges nationaux des colonisateurs sur les colonisés ? La réponse est simple : comme dans toute autre situation coloniale, par le droit de la nation dominée à disposer d’elle-même, c’est à dire « la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies ». Où est-ce que l’oppression nationale est plus évidente que dans la spoliation des terres, le déplacement et l’apartheid ? Qu’est-ce que peut être le droit d’une nation à disposer d’elle-même sinon son droit à se réapproprier ses terres pour retourner y vivre librement ?

    La nécessité, c’est la libération de la colonie, la dissolution subséquente de la nation coloniale qui en dépend, en tant que nation, n’est qu’une contingence. Si une nation ne peut exister que comme nation privilégiée — par sa domination d’une autre nation — et doit disparaître avec la disparition de ses privilèges — l’abolition de sa domination d’une autre nation —, alors l’avenir de cette nation laisse parfaitement indifférents les communistes, et ce non pas en dépit du droit à l’autodétermination des nations, mais précisément en vertu de ce principe. Les communistes reconnaissent ce droit car ils sont « l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression » qui « n’admet aucune inégalité, aucun privilège, aucun exclusivisme ».

    Les communistes œuvrent pour la révolution communiste mondiale. Ils ont donc le devoir de défendre l’internationalisme prolétarien, duquel est déduit le principe de l’égalité des nations, duquel est déduit le droit à l’autodétermination nationale, et duquel est déduit le droit à la libération nationale. Défendre ces droits démocratiques nationaux (pour leur fond) est donc le devoir des communistes (pour œuvrer à la révolution communiste mondiale).

    La perpétuation ou la disparition d’une nation sont des problèmes parfaitement étrangers au programme et à la lutte communiste : cette question ne possède en tant que telle, au-delà du principe internationaliste de l’égalité des nations et de son application (l’autodétermination et la libération nationale), aucun fond démocratique.

    L’existence ou l’inexistence d’une nation n’a aucune valeur politique indépendamment de la libération.

    Rappelons-le : ce que défendent les communistes, c’est un fond démocratique, pas une forme nationale.

    D. Le front uni démocratique

    Résumons. Selon Marx, Lénine et Staline, les luttes de libération nationale sont toujours des luttes bourgeoises — sinon dirigé par la bourgeoisie, au moins dans les intérêts de la bourgeoisie. Cependant, ces luttes possèdent un contenu démocratique. De plus, ces luttes sont des mouvements populaires de masse. Pour ces deux raisons — leur contenu démocratique et leur investissement par les masses populaires — les luttes de libération nationale sont dans les intérêts directs du prolétariat : elles sont des problèmes pratiques immédiats de la révolution communiste. Pourquoi ?

    Premièrement, la révolution démocratique nationale est dans les intérêts de la révolution communiste, parce que les libertés politiques bourgeoises sont aussi celles du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

    Deuxièmement, la révolution démocratique nationale est une opportunité pour la révolution communiste, parce que les communistes peuvent se placer à la tête du mouvement des masses en lutte pour l’indépendance nationale contre l’impérialisme. L’indépendance nationale ne peut pas exister à l’époque de l’impérialisme, ce qui est un argument de plus pour que les communistes en fassent leur propre combat : ainsi, ils mènent les masses à travers la révolution démocratique vers la révolution communiste.

    Et troisièmement, la révolution démocratique nationale résout la contradiction principale nationale-coloniale, ce qui transforme la contradiction Travail-Capital, d’une contradiction secondaire dans les colonies, en contradiction principale et met ainsi à l’ordre du jour des masses la révolution communiste.

    Voilà comment se justifie la stratégie de la révolution continue par étape.

    Répétons-le : une stratégie offre des possibilités (elle ouvre le champ des possibles), mais elle n’offre jamais de garanties. Un communiste qui attend une stratégie infaillible, sans risque de défaite, l’attendra pour l’éternité, aussi longtemps que celui qui attend une révolution communiste « pure » ou « propre » — idéelle et idéale.

    Dans la révolution continue par étape, c’est ainsi que se pose le problème du front uni démocratique : qu’est-ce qui est possible, donc nécessaire, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’expérience du 1er et du 2front uni chinois (respectivement en 1924-1927 et en 1937-1945) est un excellent exemple.

    Le Parti communiste de Chine n’a pas renoncé au front uni avec le Kuomintang, et ce malgré que ce dernier l’ait trahi en 1927, avec des conséquences sanglantes pour le prolétariat chinois (le massacre de Shanghai), et l’ait ensuite contraint à mener la Longue marche en 1934, ce qui coûta la vie au Soviet du Jiangxi et à 100 000 communistes chinois.

    Est-ce que l’obstination du Parti communiste de Chine à appliquer la stratégie du front uni démocratique était une erreur ? Est-ce qu’il aurait dû abandonner cette stratégie ? Non.Pourtant, le Kuomintang était financé et soutenu par les impérialistes (les USA), et les civils chinois ont été régulièrement les victimes de pillages dont s’est rendu coupable le Kuomintang — ce que Mao a condamné. Est-ce que le Parti communiste de Chine s’est donc rendu coupable de collaboration avec des fascistes ou des impérialistes, en s’alliant avec le Kuomintang ? Est-ce qu’il s’est politiquement liquidé dans ce front uni ? Non plus. L’Histoire a prouvé l’inverse — le Parti communiste de Chine n’a pas eu tort — et a démontré que dans les luttes de libération nationale, le front uni avec la bourgeoisie nationale est la stratégie correcte, malgré ses risques, et malgré les aspects réactionnaires des organisations nationalistes bourgeoises.

    Il y a une identité contradictoire entre la fin et les moyens, entre la stratégie et la tactique. La stratégie de front uni est toujours une tactique de compromis avec des forces plus ou moins réactionnaires et plus ou moins dangereuses en tant que telles. La tactique du compromis est un danger pour la stratégie du front uni, mais la stratégie du front uni ne peut se réaliser qu’avec une tactique du compromis. La stratégie est rigide et autonome, la tactique est souple et négociée : le compromis n’est juste que quand il est tactique, mais il est nécessaire. Ces compromis ne sont pas « sans principes », au contraire, ils sont dictés par les impératifs de la victoire, ils se justifient par des principes supérieurs, ceux de la révolution démocratique, qui eux-mêmes sont pour les communistes ceux de la révolution communiste.

    « On appelle compromis, en politique, l’abandon de certaines revendications, d’une partie de ces revendications, en vertu d’un accord avec un autre parti.

    L’idée que la foule se fait habituellement des bolcheviques, idée entretenue par la presse qui nous calomnie, c’est que les bolcheviques n’acceptent jamais aucun compromis avec qui que ce soit.

    Cette idée nous flatte en tant que parti du prolétariat révolutionnaire, car elle prouve que nos ennemis mêmes sont obligés de reconnaître notre fidélité aux principes fondamentaux du socialisme et de la révolution. Mais il faut cependant dire ce qui est vrai : cette idée ne correspond pas à la vérité. Engels avait raison lorsque, dans sa critique du manifeste des communards blanquistes (1873), il raillait leur déclaration : “Pas de compromis !”. Ce n’est qu’une phrase, disait-il, car il arrive fréquemment que les circonstances imposent fatalement des compromis à un parti en lutte, et il est absurde de renoncer à tout jamais à “accepter le paiement d’une dette par tranches”. Le devoir d’un parti vraiment révolutionnaire n’est pas de proclamer une renonciation impossible à tout compromis, mais bien de savoir rester, à travers tous les compromis, dans la mesure où ils sont inévitables, fidèle à ses principes, à sa classe, à sa mission révolutionnaire, à sa tâche de préparation de la révolution et d’éducation des masses en vue de la victoire révolutionnaire. »31

    In fine, pour les communistes, le problème de la libération nationale se pose comme un dilemme simple : s’exclure ou ne pas s’exclure du mouvement réel.

    Conclusion : la libération nationale et la guerre impérialiste

    En conclusion, nous devons noter que s’il est primordial d’étudier les contradictions pour ne pas négliger nos tâches démocratiques là où elles existent, notamment concernant les luttes de libération nationale, il l’est tout autant pour ne pas négliger toutes nos autres tâches de communistes. Confondre le principal et le secondaire, c’est se condamner à l’opportunisme, et donc, à la défaite.

    La simple existence d’un élément national démocratique dans une guerre ne nous informe pas sur la nature de cette guerre (la qualité dépend de la quantité). Une guerre est nationale seulement lorsque son aspect national est principal. Aucun aspect n’apparaît « pur » dans la réalité, car la pureté est une abstraction (elle isole) et que la réalité est concrète (rien n’y existe isolé). Voilà pourquoi déduire l’aspect principal de l’étude des contradictions — prises dans leur totalité — est toujours nécessaire pour déduire la nature (la qualité) d’une situation en général, et d’une guerre en particulier. Par exemple, dans la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale, l’élément national démocratique existait, ce qui ne transformait pas la guerre inter-impérialiste en guerre de libération nationale, car cet élément national démocratique restait un aspect secondaire par rapport à l’élément inter-impérialiste principal. De plus, cet élément national démocratique a été invoqué par toutes les bourgeoisies impérialistes, là où il n’existait pas : « la défense de la patrie » revendiquée par tous les belligérants ne signifiait pas qu’il existait un contenu démocratique dans leurs ambitions, ce n’était là qu’un casus belli pour le repartage du monde et un moyen d’unir la nation autour des intérêts de la bourgeoisie impérialiste.

    « L’élément national [démocratique] dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état “pur” : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état pur », car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas « purement » impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les « masses populaires » en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie « nationale », c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels le contenu objectif de la guerre est le « prolongement de la politique » de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des « grandes puissances » (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie « subjective » dominante, ce sont des phrases « nationales » propagées en vue de duper les masses. »32

    D’abord, un mouvement national ne possède pas nécessairement un contenu démocratique, il peut aussi être chauvin et impérialiste. Ensuite, lorsqu’un mouvement national possède un contenu démocratique, celui-ci n’est jamais « pur » et il n’est pas nécessairement principal. Enfin, même lorsqu’un mouvement national possède un contenu principalement démocratique, c’est-à-dire lorsqu’il est une lutte de libération nationale, les tâches démocratiques ne sont pas nécessairement les tâches principales, c’est-à-dire celles qui peuvent résoudre la contradiction principale, car une contradiction impliquant des tâches démocratiques peut exister sans qu’elle ne soit la contradiction principale.

    C’est face à cette dernière situation que Lénine a argumenté contre (!) la défense de la lutte de libération nationale serbe pendant la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale : dans l’ensemble, l’élément chauvin et impérialiste était principal et l’élément national démocratique — bien présent et principal dans le mouvement national serbe — était secondaire. Ce qu’il faut comprendre, c’est que même si l’aspect national démocratique était principal dans la guerre de la Serbie contre l’Autriche, cet aspect n’avait aucune importance dans la situation générale dans lequel le mouvement national serbe était placé, dont il n’était qu’une partie d’un tout : la contradiction principale, c’est-à-dire celle qui déterminait l’existence et l’avenir de la 1re Guerre mondiale, n’était pas nationale mais inter-impérialiste.

    À l’inverse, dans le cas de l’Irlande, l’élément inter-impérialiste était secondaire, et l’élément national démocratique était principal. L’élément inter-impérialiste se retrouve invariablement dans tous les mouvements nationaux à l’époque de l’impérialisme — l’indépendance de l’Irlande était soutenue par tous les concurrents de l’Angleterre — mais constater l’existence d’un aspect ne nous dit rien sur sa qualité principale ou secondaire. Pour départager le principal du secondaire, il faut étudier les phénomènes dans leur ensemble, c’est-à-dire les contradictions dans leurs relations entres-elles.

    Quand Lénine soutient une lutte de libération nationale — par exemple, l’Irlande — au nom de l’internationalisme révolutionnaire, et qu’il refuse de soutenir une autre lutte de libération nationale — par exemple, la Serbie — au nom du même internationalisme révolutionnaire, y a-t-il une contradiction ? Est-ce que Lénine, en 1915, a oublié d’appliquer la méthode matérialiste dialectique au cas de la lutte de libération nationale serbe ? Aucunement. Au contraire, ses positions étaient les plus correctes conclusions de la méthode matérialiste dialectique appliquée à des situations concrètes différentes, où les contradictions principales étaient de qualités différentes, et donc, où les méthodes de leur résolution étaient de qualités différentes également.

    La théorie est un guide pour l’action, et c’est précisément ce guide qui a permis à Lénine de rester internationaliste et révolutionnaire lorsque la IIde Internationale se convertissait au social-chauvinisme de « la défense de la patrie ». Entre une position révolutionnaire et une position contre-révolutionnaire, il n’y a que la compréhension ou l’absence de compréhension des contradictions (de leur ordre et de leur qualité). Voilà pourquoi nous pouvons répéter : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire »33, car la théorie est toujours une question pratique.

    1 Pour un exposé systématique de la question nationale, ce qui n’est pas l’objet de ce court document, nous redirigeons vers : I. Kaypakkaya, La question nationale en Turquie, 1971.

    2 K. Marx et F. Engels, « Feuerbach », L’idéologie allemande, 1845.

    3 J. V. Staline, « Le mouvement national », Le marxisme et la question nationale, 1913.

    4 V. I. Lénine, « Le “praticisme” dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    5 V. I. Lénine, « Bourgeoisie libérale et opportunistes socialistes dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    6 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    7 K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.

    8 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    9 K. Marx, Lettre à Engels du 11 décembre 1869, 1869.

    10 K. Marx, Lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt du 9 avril 1870, 1870.

    11 Mao Z., « Le caractère spécifique de la contradiction », De la contradiction, 1937.

    12 F. Engels, Lettre à Karl Kautsky du 12 septembre 1882, 1882.

    13 Ibidem.

    14 Ibidem.

    15 G. Dimitrov, « Chapter two: The Soviet Union », The diary of Georgi Dimitrov 1933–1949, Yale University Press, 2003, p. 13.

    16 A. Ruscio, « Commune(s), communards, question coloniale », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 153 | 2022, p. 131-144.

    17 Ibidem.

    18 Ibidem.

    19 I. Merle, « Communards and “Arabs” insurgents against Kanaks. Military engagements and contradictions within 1878 Kanak war in New Caledonia. », Fifth European Congress on World and Global History – “Ruptures, Empires, Revolutions”, Department of History, Corvinus University of Budapest, août 2017.

    20 Ibidem.

    21 À ce sujet, nous redirigeons vers « Notes sur la conscience de classe », Unité communiste, 3 avril 2024.

    22 F. Engels, Principes du communisme, 1847.

    23 K. Marx, La scission au sein de la Ligue des communistes, 1850.

    24 V. I. Lénine, « Le “praticisme” dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    25 V. I. Lénine, « L’insurrection irlandaise de 1916 », Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    26 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    27 V. I. Lénine, Sur la question de la dialectique, 1915.

    28 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    29 Ibidem.

    30 Ibidem.

    31 V. I. Lénine, Au sujet des compromis, 1917.

    32 V. I. Lénine, « partie VI », La faillite de la IIde Internationale, 1915.

    33 V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.