Utiliser l’expérience précédente
pour mieux fonctionner.
Au-delà
de l’importance de faire le bilan, il s’agit de l’utiliser à
bon escient. L’histoire de la construction de l’Union soviétique
et des États socialistes, de l’ensemble des expériences
révolutionnaires, y compris avortées, échouées, incomplètes, ne
sert à rien si elle n’est pas utilisée pour l’avenir. Elle doit
permettre de trouver des clés pour notre situation actuelle.
Elle
doit nourrir notre réflexion sur comment gagner face à la
bourgeoisie et comment parvenir à pouvoir construire une société
socialiste puis communiste. La
compréhension profonde du marxisme et de l’histoire des
expériences socialistes, au lieu d’en crisper la défense, permet
au contraire de la renforcer et de l’assouplir en même temps. Elle
réalise le principe fondamental que toute organisation politique
révolutionnaire doit avoir : une tactique souple et
une stratégie rigide. Or, pour
que l’une puisse être rigide et l’autre souple, cela demande à
la fois de lutter contre l’empirisme (qui fait naviguer à vue), le
libéralisme (qui déstructure l’organisation)
et contre le dogmatisme (qui superpose des concepts abstraits à des
situations concrètes) et le
monolithisme (qui fige l’organisation et les principes d’adhésion).
-
L’empirisme est un problème de
méconnaissance et d’incapacité de pouvoir relier les situations
concrètes à des principes généraux, de déterminer les
contradictions principales, secondaires. Cet empirisme nie le plan
de travail, et fait que chaque acte
de l’organisation est un acte isolé, sans liens
les uns avec les autres.
-
Le libéralisme est un autre problème, il est notamment lié à la
discipline interne. Il ramène à l’importance de l’unité de
l’organisation : elle existe pour fonctionner et pour être
efficace, avant d’être un lieu de débat et un club de
discussion. La permissivité rend impossible de fait de se fixer des
objectifs et de les atteindre.
-
Le dogmatisme va de pair avec le
monolithisme. Ce dernier
peut être désirable, il
est parfois mis en avant par des organisations communistes.
Pourtant, il est substantiellement
mortifère. Il se heurte à
deux aspects : la pluralité de points de vue dans
l’organisation et la pluralité de situations que les
organisations politiques ont à
affronter.
Les contradictions du capitalisme et les inégalités de développement existent même dans un État impérialiste comme la France. Pour lutter contre le capitalisme, il existe une grande stratégie unique, qui est celle qui correspond à la situation globale de notre État et de notre système économique1. Cependant, compte tenu des situations spécifiques et des réalités locales, il existe des stratégies de détail à avoir, ainsi que des tactiques à appliquer. De fait, ces réalités différentes font que le monolithisme n’est pas une réponse appropriée. Les organisations ne peuvent agir comme des blocs. Elles doivent assurer aux sections ou aux cellules une possibilité de faire face au mieux possible. Cela est valable pour les réalités locales, mais également pour les réalités sociales : la question de la jeunesse, des femmes, des minorités de genre ou sexuelles, de la confrontation au racisme…
Intégrer que l’organisation n’est pas un bloc, laisser la possibilité du débat et de la discussion de fond, c’est ce qui permet également de passer d’une « compréhension crispée » à une « maîtrise détendue ». Cette « maîtrise détendue » est essentielle : elle permet d’analyser le travail des périphéries, et permet de déterminer ce qui peut être une menace réelle pour la santé de l’organisation, mais aussi de laisser la possibilité et la liberté d’action aux camarades. Réagir comme si chaque question était une question vitale, comme si chaque prise de position mettait en péril l’organisation entière, nuit à l’émergence et à la progression de cadres nouveaux. À nouveau, leur maîtrise progressive se fait pas en imitant les positions du centre, non en avançant objectivement.
Cette
imitation, dans les organisations monolithiques, s’est vue par le
passé. Les hommes de cour, comme Nikita Khrouchtchev, par exemple,
ont pu très longtemps cacher leurs conceptions profondes, se
contentant d’opiner face à la direction. Ces adhésions de façade
sont un premier problème.
Le second est que, sans cette capacité à comprendre ce qui est primordial et ce qui est secondaire, comment déterminer qui peut être recruté ? Comment, également, parler aux masses ? Comment ne pas maintenir tout nouvel adhérent ou adhérente dans un purgatoire mi-extérieur, mi-intérieur, en attendant que celui-ci imite parfaitement les positions du centre ? Nous ne prétendons pas avoir de réponse parfaite, mais elle n’est certainement pas dans une adhésion idéologique, qui prend un temps conséquent, mais bien dans une adhésion politique, qui se base sur le programme.
Le troisième aspect est celui du contrôle, qui peut devenir un élément asphyxiant, par peur de la déviation. Il n’est pas à négliger.
Dans nos expériences militantes, nous avons côtoyé ou connu des
organisations qui ont pratiqué ce mode d’organisation et de
contrôle2.
Nous ne remettons pas en cause la bonne volonté de leurs membres.
Mais ce contrôle négatif, par la brimade, par l’interdiction, par
la mise à l’index de certains auteurs ou de certains sujets, a
plus contribué à entraver le développement des organisations qu’a
le construire. Nous pensons qu’il est important de se référer aux
propos de Mao « que cent fleurs éclosent, que cent écoles
rivalisent ».
La peur de la déviation idéologique est une peur sincère, mais elle ne peut pas être combattue par la censure ou par la répression. Elle se combat mais uniquement par la conviction et par la démonstration scientifique. Encore faut-il avoir la possibilité de l’élaborer.
La légitimité d’une direction politique et organisationnelle se
fait autant sur la production d’une ligne optimale que sur la
capacité à pouvoir discerner les tendances profondes et les
volontés profondes de l’organisation. Elle se doit d’y répondre
en permettant d’intégrer dans un ordre du jour ad hoc les
volontés combatives ou créatives de ses militants et militantes.
C’est cette capacité de rationalisation qui permet de pouvoir
canaliser utilement et positivement l’énergie interne aux
organisations. Dans un certain nombre d’organisations, il existe
une méfiance face à la contradiction ou fac à l’initiative.
Certes le spontanéisme, ce culte de la spontanéité des masses et
la négation du travail de fond, est néfaste. Mais la spontanéité,
le fait de « flairer l’occasion », de saisir la balle
au bond, est un point d’appui immense. Certes, le plan de travail
et les objectifs sont à respecter, mais la capacité à faire plus,
à pouvoir prendre des initiatives est essentielle.
Au final, le contrôle paranoïaque finit par étioler tout esprit
d’initiative, au nom du sacro-saint plan de travail et de la
sacro-sainte ligne. Or, la question de la lutte idéologique au sein
du Parti politique est essentielle. Bettelheim en fait une
description comme une différence fondamentale entre Lénine et
Staline :
« Ici surgit un des
aspects de ce qu’on a pu appeler « la question de Staline ».
Pour
évoquer cette question
[…] il faut
rappeler, tout d’abord, que les positions de Lénine et de Staline
concernant les problèmes de lutte idéologique au sein du parti
étaient très différentes. En règle générale, Lénine a toujours
placé cette lutte au premier plan. Il n’a jamais hésité à aller
« contre le
courant », si
bien qu’il a été mis plus d’une fois en minorité au sein du Comité
central, y compris sur des questions
essentielles […] Staline
a conçu son rôle dirigeant autrement : sur les problèmes
essentiels, a cherché avant tout
[…] à exprimer
les tendances profondes du parti, dont il était ainsi le
porte-parole. À cet
égard, les attaques polémiques contre Staline -qui est supposé,
par sa « personnalité », avoir imposé au parti des
conceptions qui lui auraient été étrangères- sont dénuées de
fondement.3 »4
« Même
lorsque Staline, à certains moments, passe
outre aux
craintes ou aux réserves du Comité central et du Bureau politique,
il ne va pas « contre le courant » au sens propre du terme5
il ne fait que tirer les conséquences
ultimes
des
conceptions dominantes dans les couches dirigeantes du parti. C’est
cette volonté
d’aller
jusqu’au bout
qui
place apparemment Staline « au-dessus » du parti et qui fait
apparaître comme « siennes » des conceptions qui, à quelques
rares cas près 2, ne lui sont pas particulières, mais qui revêtent,
par le soutien qu’il leur apporte, une autorité exceptionnelle;
tel a été précisément le cas de l’interprétation des lois de
la lutte de classes dans la société socialiste.
Le
fait est que cette « interprétation » a dominé les conceptions
idéologiques et politiques des sections européennes de la IIIe
Internationale et qu’elle a ainsi contribué à masquer l’existence
des classes et de la lutte de classes en Union soviétique, incitant,
pour cette raison même, à rechercher
« ailleurs »que
dans les contradictions de classes les raisons des graves difficultés
que connaissait l’Union soviétique. »6
Cette possibilité de porter la lutte idéologique est un facteur essentiel dans la santé de l’organisation. Bettelheim explique avec brio ce fait : la forme que peuvent prendre les débats et la vie interne des organisations politiques est étroitement corrélée au contexte dans lequel évolue cette organisation. Adopter, à l’heure actuelle, dans la forme actuelle des organisations politiques, une ligne digne de la période la plus tendue de la lutte politique, est contre-productif. Au lieu de donner plus d’efficacité dans le développement d’une ligne adaptée, au lieu de vacciner les organisations politiques contre les déviations bourgeoises, elle les vulnérabilise. Plus généralement, c’est également la confiance dans le jugement des sections locales qui est en jeu. Une confiance qui leur permet de les laisser adapter l’ordre du jour ou la géométrie du travail et des alliances en fonction de la situation concrète. Cette confiance ne peut naître et se développer qu’en évitant un contrôle dogmatique et unilatéral, quand bien même celui-ci serait justifié par le centralisme démocratique. Une nouvelle fois, le long processus de mise en place du centralisme démocratique mérite d’être disséqué. Il a été mis en place au Xe congrès du Parti Bolchevique (1921), non pas par obsession, mais, une nouvelle fois sur la question du primat de l’efficacité.
C. Bettelheim note :
« La tradition du
bolchevisme est une tradition de lutte idéologique et politique. En
1903, année où le bolchevisme affirme son existence politique
propre, et un an après la publication de Que faire?, Lénine
souligne qu’il est indispensable que « les colonnes de l’organe du
parti soient largement ouvertes aux échanges d’opinions » et qu’il
faut que le parti ait à sa disposition tout, absolument tout le
maté-riel requis pour se former un jugement indépendant; il
condamne ceux qui ont une attitude exagérément rigoureuse et
compassée à l’égard de « l’individualisme anarchique », car il
juge préférable pour la vie du parti que l’on tolère « un certain
écart des règles strictes du centralisme et de l’absolue soumission
à la discipline7».
En 1904, Lénine souligne à nouveau que de larges échanges de vues
et même des batailles de tendances sont essentielles à la vie du
parti8.
L’existence de divergences à l’intérieur du parti est en effet
inéluctable : elle est un effet de la lutte de classes, car le parti
n’est pas un « îlot socialiste isolé ». Il est inévitable que
des membres du parti tombent à certains moments sous l’influence de
l’idéologie bourgeoise, c’est par la discussion au sein du parti que
l’on peut lutter afin d’empêcher que des représentants
idéologiques de la bourgeoisie prennent la tête du mouvement
prolétarien, mais, pour cela, il faut rester sur le terrain de
l’analyse marxiste et ne pas transiger sur les principes. Bien
entendu, une fois les décisions prises, celles-ci s’imposent à
tous car le parti n’est pas un club de discussion mais un organe de
lutte : comme tel, il doit être discipliné et obéir à ses
instances dirigeantes. La ligne ainsi tracée par Lénine en matière
de lutte idéologique est considérée par le parti dans son ensemble
comme nécessaire au fonctionnement du centralisme démocratique et
au respect de la discipline dans l’application des décisions prises.
Cette ligne prévaut non seulement jusqu’en 1917, mais aussi dans les
premières années qui suivent la Révolution d’Octobre. Les
discussions au sein du pari même alors un tour exceptionnellement
vif, reflétant l’ampleur de la lutte de classes qui se déroule
dans le pays.
Les affrontements qui ont
lieu à la veille même d’Octobre et en 1917-1918 s’expriment dans un
certain nombre de textes dont l’analyse permet de faire apparaître
les principales conceptions qui existent
alors dans le
parti et de saisir l’essentiel de leur contenu de classe. »9
La conception qui subordonne l’activité de l’organisation et
son efficacité au respect apolitique et bureaucratique du
centralisme démocratique, non seulement le vide de son sens, mais se
condamne à s’étioler à plus ou moins long terme. Elle se
condamne aussi aux scissions et aux purges arbitraires, cassant sa
vitalité. L’imitation d’une situation spécifique (la Guerre
civile) et son application dans un cadre démocratique bourgeois est
une mauvaise compréhension, de plus, de l’interaction entre
travail visible, ouvert, et le travail souterrain. Comprendre
profondément le marxisme, c’est le relier à sa vertu première :
il n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. C’est ce
que Lénine avait compris, liant étroitement le marxisme à la
conception du conflit telle que décrite par Clausewitz dans De la
guerre. C’est également ce que Staline souligne dans la partie
finale des principes du léninisme, en le nommant le « style
pratique américain ».
« Au
révolutionnarisme creux, Lénine opposait généralement les tâches
ordinaires, quotidiennes, soulignant par
là que la
fantaisie révolutionnaire est contraire à l’esprit et à la
lettre du léninisme. […]
L’esprit pratique
américain est au contraire un antidote contre la fantaisie
« révolutionnaire. » C’est la force tenace pour qui
l’impossible n’existe pas, qui surmonte patiemment tous les
obstacles et mène à bout toute tâche commencée, même infime.
Mais ce praticisme dégénère presque fatalement en affairisme
vulgaire s’il ne s’allie à l’élan révolutionnaire. »10.
La confrontation avec l’expérience est un marqueur déterminant dans la santé des cadres et des organisations. Une nouvelle fois l’histoire nous donne des leçons : Kautsky était-il un traître dès le départ ? Probablement non. Il s’agissait de quelqu’un ayant une très grande connaissance du marxisme, mais ayant, face à la pression de la part de la bourgeoisie, cédé. Il a rabattu son drapeau, s’est converti au réformisme et au social-chauvinisme, comme bien d’autres, sous la contrainte. Cela amène à un point essentiel : la dialectique. Nous changeons constamment, nous adaptant (plus ou moins bien) aux contraintes extérieures. Or, dans la situation actuelle, même ceux et celles qui maîtrisent parfaitement les classiques, l’histoire, ou tout autre chose peuvent céder. Par ailleurs, tendanciellement, ceux et celles qui sont les plus formées souffrent d’une tendance à suranticiper les risques de répression ou de menace. Il s’agit d’un principe, lui aussi clausewitzien, qui veut que plus les grades sont élevés, plus les responsabilités s’élèvent également, et donc plus l’indécision est forte. Il s’applique à nous aussi, tout comme il s’est retrouvé dans les hésitations du Parti Bolchevique devant le fait de déclencher l’insurrection d’Octobre.
Lorsque les choses s’aggraveront, et elles s’aggraveront !, les plus grands intellectuels de nos organisations seront peut-être les premiers à céder. D’autant qu’une très grande majorité des encadrants sont issus de la petite-bourgeoisie et ont autre chose à perdre « que leurs chaînes ». Ils possèdent,in fine, les traits de leur classe : enthousiasme et abattement.Quelle que soit l’épuration préalable, dans les rangs des organisations existantes – y compris ici, y compris la personne qui rédige ces lignes – se trouve peut-être le futur Judas : le Plekhanov, le Guesde, le Trotski, le Boukharine, le Deng Xiaoping de demain. C’est là où la liaison avec les masses et l’émergence de cadres prolétariens joue un rôle. C’est là, ou, également, la transmission des connaissances joue un rôle, dans le renouvellement progressif des équipes de direction. De même, l’élaboration commune des positions politiques et le travail idéologique commun permet de pouvoir contrebalancer ce risque.
Mais la trahison n’ôte pas aux travaux précédents leurs
qualités. Lire Plekhanov, Martov, ou d’autres est toujours utile.
Il ne faut pas préempter le fait que, selon l’adage, « on
est trahi que par les siens ». Renversé, cet adage signifie
bien qu’ils ont été « des nôtres » à une époque. À
l’inverse, des individus ayant pu avoir des positions erronées,
comme les passions éphémères de Che Guevara pour les organisations
ultra-nationalistes d’Amérique du Sud n’empêchent pas le fait
de progresser et de se rectifier. De même, une nouvelle fois, le
fait de Hoxha se soit retourné contre l’héritage de Mao ne
signifie pas qu’il n’ait pas eu raison sur le COMECON, ou sur le
Printemps de Prague, qu’il a condamné avec justesse11.
En revanche comprendre cela demande de sortir d’une histoire
hagiographique qui nie les accidents de parcours et refuse de prendre
en compte la maturation des idées.
Par ailleurs, la remise en contexte des positionnements joue un rôle
primordial dans la mise en œuvre d’une ligne juste. L’approche
mécaniste des principes, l’imitation morte et atemporelle n’est
pas si rare que cela. Il en ressort une approche campiste, qui,
surestimant les continuités, voit dans la Russie poutinienne une
héritière de l’Union soviétique, ou dans les apparences de la
Chine de Xi Jinping, la continuité de Mao. Par habitude, voire par
atavisme, ils accordent leur soutien à tout ce qui remet en cause
l’impérialisme « occidental », sans fait de distingo
entre celui de la France, de l’Allemagne ou des USA.
Le plus souvent,cette théorie des trois mondes surestime également
la puissance US, et, soit nie l’impérialisme de la France, soit ne
le voit que comme un croupion de celui de l’Allemagne ou des USA.
Partant ce constat de domination, ils développent une théorie de
« front patriotique », théorie qui considère que
l’étape actuelle de la lutte serait la préparation d’une
révolution démocratique et patriotique. Ce qui revient
inlassablement est le précédent un programme du CNR, le coupant de
son contexte.
Ce programme, positif à l’époque, était, premièrement, le
fruit d’un contexte exceptionnel : un compromis entre une
bourgeoisie affaiblie par l’occupation et la guerre avec un Parti
Communiste puissant et armé. Le tout s’est noué dans un État aux
abois. Rien de tout cela aujourd’hui, où l’impérialisme
français, bien que déclinant, n’est pas en péril.
De plus, ce programme était ce qu’il était : un compromis.
Un compromis dans lequel le PCF a choisi entre la négociation et la
guerre, tout en arrachant des avancées. La bourgeoisie évitait le
danger de guerre civile, danger immédiat, et misait sur le fait de
pouvoir récupérer ces concessions plus tard. C’est d’ailleurs
ce qu’elle fait actuellement, et ce que nous payons chèrement.
Défendre un CNR, à l’heure actuelle, c’est défendre une
solution « économique », une réforme, mais ne jamais
poser la question politique, la question du pouvoir. Or, quand on
songe au mouvement des Gilets Jaunes, on se rend compte à quel point
le fond de la revendication du RIC (la démocratisation de l’appareil
d’État)12
est même plus révolutionnaire que les revendications platement
économistes de la large majorité des organisations communistes qui
n’ont pas réellement rompu avec le PCF.
Quant à l’aspect « patriotique », souvent ceux qui
l’appuient se basent sur des extraits comme celui-ci :
« Au lieu de
dénoncer comme honteuse, comme une trahison de la défense de
l’honneur et de l’indépendance de la patrie, la conduite des
autres partis, socialistes inclus, le Parti Communiste français a
réduit la question à un problème de violation des pratiques
démocratiques, qui s’exprimait par un empiétement sur les droits
du parti le plus nombreux au Parlement français, alors que la
violation de la tradition parlementaire était, dans ce cas,
simplement le prétexte et non la cause. Cet étouffement des raisons
réelles pour lesquelles les communistes ont été exclus du
Gouvernement constitue sans aucun doute une erreur sérieuse de la
part de la direction du Parti Communiste français, et soit était dû
à une mauvaise compréhension de la situation, et il est difficile
de supposer que ça ait été le cas, soit les communistes français
se sont laissés intimider par des arguments sur les intérêts
« nationaux » de la France.
Apparemment, les communistes craignaient qu’ils puissent être
accusés de constituer un obstacle à l’octroi par l’Amérique
d’un crédit à la France, et ainsi, de soi-disant nuire aux
intérêts de leur pays. De cette manière, les communistes ont cédé
à un chantage qui leur reprochait de ne pas être suffisamment
patriotique alors que la seule force patriotique en France aurait été
le Parti Communiste, s’il avait démasqué la signification réelle
du crédit américain, qui avait été conditionné à une
modification de la composition du Gouvernement par l’exclusion des
communistes, ce qui, partant, affaiblissait la souveraineté même de
la France.
À cette occasion, le Parti Communiste français a cédé
à la pression de la réaction, même s’il savait que cette
pression était dictée par des forces impérialistes hostiles au
peuple français. Les communistes français auraient dû se présenter
fièrement devant le peuple, dévoilant le rôle de l’impérialisme
américain qui avait ordonné à la France d’expulser les
communistes du Gouvernement national et expliquer au peuple qu’il
ne s’agissait pas simplement d’une autre « crise
gouvernementale », pas d’une simple violation
des traditions parlementaires (bien que cela soit aussi significatif
en tant que caractéristique de la crise de la démocratie
bourgeoise), mais d’un cas d’ingérence étrangère dans les
affaires françaises, une abrogation de l’indépendance politique
de la France, une vente de la souveraineté de la nation par les
socialistes français. »13
Cet
extrait, qui jette l’opprobre sur l’attitude du PCF, est parfois
utilisé de manière atemporelle par d’autres, notamment pour
justifier l’attitude « patriotique » à avoir. Mais, en
prenant cet extrait sans le contextualiser, ils en reproduisent les
aboutissants : accompagner et défendre l’impérialisme
français, sous prétexte d’intérêt national. Cette thématique,
sur la confusion entre ce qui est national-populaire (l’intérêt
du prolétariat du pays), et national-étatique (la place de la
« France » dans le monde) est un sujet que tout
communiste doit creuser, à la fois pour lutter contre le nihilisme
national (les antideutsch,
par exemple) et contre le chauvinisme.14
Au
delà des questions internes, il se pose des questions externes,
celles de la pauvreté des rapports entre organisations communistes :
celles de la construction du Parti.
1Par
système économique, il faut entendre non seulement l’économie
« de » France, mais également ses ramifications dans le
système colonial et néo-colonial. Cet espace doit être considéré
comme poreux. Ce constat nous pousse notamment à nous inscrire dans
le travail international de l’ICOR, et plus spécifiquement dans
le fait de construire une task force
spécifique à l’impérialisme français.
2Nous
renvoyons à ce communiqué de l’Organisation Communiste Futur
Rouge sur sa fondation, qui résume globalement le problème :
http://futur-rouge.overblog.com/communique-suite-a-notre-depart-du-rocml
3[Bettelheim
exagère un peu, mais cela reflète le manque de sources à
l’époque. Les travaux plus récents montrent que sur certaines
questions, comme la réforme démocratique de 1936-1937, Staline
s’est non seulement opposé à une partie du Politburo et du CC,
mais s’est appuyé directement sur les masses pour appuyer ce
processus. Il en a résulté notamment les immenses embrasements de
la iejovchina.
4Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 36
5« Aller contre le courant », c’est, pour un militant d’un parti révolutionnaire, quelles que soient ses responsabilités, s’efforcer — lorsqu’il est en minorité — de persuader de la justesse de son point de vue ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Par contre, faire « passer dans la pratique » ses propres conceptions en modifiant les rapports de forces à l’intérieur du parti par des compromis qui obscurcissent les différences de points de vue ou en utilisant l’autorité dont on dispose pour faire pression sur certains, modifier la composition des instances dirigeantes, etc., ce n’est pas réellement aller contre le courant mais mener un combat au niveau de l’organisation pour imposer son opinion (qui peut d’ailleurs être juste). (Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24)
6Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 24
7Lénine,
O.C., tome 7, p. 115.
8Cf.
par exemple la brochure de Lénine, Un pas en avant, deux pas en
arrière, O.C., tome 7, p. 212 s.
9Bettelheim,
C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période,
1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p. 330-331
10
J. Staline, Les
principes du léninisme. 1924
11https://unitecommuniste.com/histoire/que-venez-vous-faire-camarades/
12https://unitecommuniste.com/wp-content/uploads/2019/01/Brochure_GJ.pdf
13Andreï
Jdanov, Rapport sur la situation internationale,
1947.
14https://unitecommuniste.com/france/le-mouvement-des-gilets-jaunes-les-desirs-de-lextreme-droite/