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  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : partie finale. Un génocide venu du ciel ?

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : partie finale. Un génocide venu du ciel ?

    Un génocide venu du ciel ?

    Ultime étape, la question des bombardements sur les populations civiles. Ils ont parfois été qualifiés de « génocide venu du ciel ». Ainsi, le militant trotskiste Jörg Friedrich publie, en 2002, Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945 (trad. Fr. l’Incendie. L’Allemagne sous les bombes, 1940-1945), lequel ciblait les bombardements Anglais et Américains sur l’Allemagne. Si l’auteur partait d’une analyse intéressante sur les buts et les moyens de cette guerre. Il allait jusqu’à mettre sur le même plan Alliés et nazis. Ainsi, il a décrit les raids comme une Shoah venue du ciel. Le choix des parallèles à d’ailleurs choqué les Allemands comme les Anglo-saxons. Les pilotes sont nommés Einsatzgruppen, les abris en feu des fours crématoires, les victimes gazées,les bibliothèques brûlées des autodafés de livres, tandis que l’auteur allait jusqu’à mettre en parallèle la déshumanisation des Allemands et la « déshumanisation des Juifs par les nazis ». Le fait que Friedrich ne rappelle pas que la guerre avait été commencée par l’invasion Allemande a eu tendance à faire écho aux « ils se valent » des militants trotskistes lambertistes en juin 1944.

    Mais si certaines expressions sont douteuses, le cœur du sujet mérite d’être abordé.

    Au regard des intentions de la part des anglo-américains, rien ne permet d’indiquer une volonté exterminatrice en tant que telle. Ni les Anglais, ni les Américains n’ont montré une volonté claire et définie de mettre fin à l’existence du peuple Allemand.

    Cependant, il est indéniable qu’un choix a été fait pour hausser considérablement le nombre de victimes civiles, en particulier chez les ouvriers et ouvrières. Il faut cependant être juste. Les raids de terreur sont récurrents dans les années 30. Les aviations françaises, anglaises, italiennes, vont s’en donner à cœur joie. Un homme s’est d’ailleurs illustré dans leur usage : l’anglais Arthur Travers « bomber » Harris. Nous y reviendrons. Mais le fait de franchir la ligne rouge, d’oser l’employer contre les Européens, revient aux Allemands. D’abord à Guernica, pendant la guerre civile espagnole, puis contre Varsovie et Rotterdam. C’est un casus belli qui permet de s’affranchir de limites morales.

    Du côté de l’oncle Sam.

    En Europe, les Américains ont misé, à l’origine, sur un illusoire « bombardement de précision » qui ciblait les usines militaires. Ces bombardements de précision n’ont pas eu le succès escompté, et ont causé de nombreuses victimes civiles. L’intention demeure louable. Il est par contre invraisemblable de faire ce qui est visible dans Memphis Belle, croire qu’un bombardier ne larguera pas ses bombes sur une usine, s’il pense qu’il peut tuer les enfants d’une école attenante. D’ailleurs, dans les faits, devant l’imprécision des raids, le carpet bombing a été mis en place : le bombardier maître de la formation vise, et tout le monde lâche ses bombes en même temps. Cette méthode est non seulement peu efficace, mais meurtrière pour les civils. En l’employant sur la France, notamment Rouen ou Boulogne-Billancourt, ces méthodes vont même réussir à gêner les anglais.

    Cette tendance au durcissement s’est accrue tout au long de la guerre. Ainsi, il a été ordonné, durant la dernière phase de la guerre, de faire mitrailler tout personne en zone de front par les chasseurs bombardiers. Chuck Yeager, l’homme qui franchit le mur du son, écrivait : « Des atrocités furent commises par les deux camps. […] Une zone de cinquante miles sur cinquante à l’intérieur de l’Allemagne fut assignée à nos soixante-quinze Mustangs et ils reçurent l’ordre de mitrailler tout ce qui bougeait. Le but était de démoraliser la population allemande. […] Si quelqu’un avait refusé de participer (et, autant que je me souvienne, personne ne refusa), il aurait probablement été traîné en cour martiale. »

    Dans le Pacifique, par contre, les bombardements ont été sur d’autres cibles. Il est certain que la distanciation raciale, en plus des conséquences de Pearl Harbor, jouent. Curtiss LeMay, qui s’occupait des opérations aériennes, a choisi de désigner les quartiers résidentiels en grande priorité plus que les usines. Les Américains se sont rendus comptes de la vulnérabilité immense des villes japonaises, souvent faites de bois. Les détruire était aisé.

    Les bombardements de Tokyo, qui ont fait plus de 130 000 morts, s’inscrivent dans cette logique de tuer le maximum de civils. Dans l’ensemble, la très grande majorité des agglomérations d’importance vont recevoir la visite nocturne des B-29. Dans les dernières phases de la guerre, la marine et les chasseurs bombardiers vont également être de la partie.

    L’usage de l’arme nucléaire est l’aboutissement ultime. Hiroshima et Nagasaki étaient des cibles sans grand intérêt. Le Japon est aux abois. Il a laissé entendre qu’il était prêt à négocier, en employant l’URSS comme intermédiaire. Dans les discussion, les diplomates sentent les Soviétiques indisposés. Ils ont prévu d’entrer en guerre le 15 août, à la demande des Alliés. Cependant, entre temps, l’annonce du succès du projet Manhattan rend cette intervention inutile à Truman, voire même gênante.

    L’anéantissement par le feu nucléaire à nourri un grand nombre de spéculation. Il permet d’économiser un débarquement coûteux. Il permet de donner un prétexte à l’Empereur pour capituler. Il est un avertissement à l’URSS. Il est aussi un moyen de gagner du temps et d’éviter d’avoir à faire des concessions plus tard. la pondération de ces raisons peut laisser une place à l’interprétation, leur conséquence, en revanche, est parfaitement connue. Plusieurs hauts gradés sont pour larguer la bombe sur le mont Fuji. Mais finalement, la « solution » retenue est de frapper les civils. Si Les 6 et 9 août 1945, deux villes sont réduites en poussière. Les Japonais eux-mêmes mettent plusieurs jours à comprends ce qu’il s’est passé. On ne peut pas ne pas parler du bien malchanceux Tsutomu Yamaguchi, en voyage d’affaire à Hiroshima le 6. Blessé. Mais rentré chez lui le lendemain…à Nagasaki. Il est la seule personne à avoir survécu à deux bombardements nucléaires.

    Cet emploi du feu nucléaire à d’ailleurs eu un effet paradoxal. Une grande partie de l’équipe de conception était formée de très grands génies de la science, mais qui n’étaient pas particulièrement des bellicistes. La vision de la dévastation les convaincu, dans leur quasi-intégralité, qu’il fallait à tour prix éviter qu’un seul pays possède le monopole de l’arme atomique. Un nombre important vont collaborer avec le NKVD pour transmettre à l’URSS les secrets de l’arme. Si Julius et Ethel Rosenberg sont arrêtés et exécutés, ils étaient des agents subalternes. Enrico Fermi, Robert Oppenheimer, Niels Bohr… ont tous plus ou moins collaboré. 1

    Chez les anglais.

    Si les Américains ont fait un « deux poids, deux mesures » en fonction des cibles (et, probablement des ethnies aussi), les anglais se sont démarqués par leur constance. Harris, qui dirigeait le Bomber Command, avait porté immédiatement le choix vers des « bombardements de zone », visant la population. Son but était de briser le moral et le soutien au régime par la terreur, mais également explicitement d’anéantir la main-d’œuvre. Le choix des armes, avec des bombes favorisant les incendies bien plus que la destruction des machines-outils, ont illustré cela.

    Ce n’était pas dénué de raison. Les bombardiers anglais étaient de véritables camions à bombes. Ils n’avaient pas la « précision » de leurs homologues américains. Vulnérables, ils volaient de nuit. Mais les anglais ont démontré, avec le développement de la guerre électronique, qu’ils pouvaient être d’une précision redoutable sur des cibles précises. Les DH.98 Mosquito étaient capables de pouvoir frapper avec efficacité des lieux stratégiques. Cependant, malgré leur efficacité, le choix est demeuré axé sur les lourds bombardiers quadrimoteurs.

    Il existait un lobby des bombes, un lobby des bombardiers lourds… la Vickers-Armstrong company appuyait de tout son poids le maintien de cette politique. Elle avait également le soutien le plus total des politiciens, Churchill en tête.

    Ainsi, Hambourg, Cologne, ont connu les tempêtes de feu causées par les bombes incendiaires. (Coventry et Stalingrad aussi, en toute équité). Ces visites ont culminé avec Dresde. Dresde, en 1945, est une ville à proximité du front. Elle est remplie de réfugiés. Elle est un nœud ferroviaire et la 7e ville industrielle d’Allemagne. Elle subit raids après raids, USAAF et RAF se relayant nuit et jours. Cet acharnement et le très grand nombre de victimes (entre 30 000 et 140 000) ont soulevé un grand nombre de questions. Ville destinée à être occupée par l’URSS, est-elle alors jugée « à annihiler » ? Est-ce une démonstration de force ? Difficile à dire. Toujours est il que le sujet est pris en main par les néo-nazis et par les négationnistes. L’influence de David Irving, négationniste anglais, est particulièrement forte sur cette question. Un grand nombre de mythes sont issus de sa plume.

    Des morts justifiés ?

    600 000 Allemands et Allemandes sont mortes sous les bombes. Environ 350 000 Japonais et Japonaises. Aussi, à souligner, 60 000 Français et Françaises sous les bombardements Alliés. Ceux-ci perdent plus de 200 000 aviateurs dans ces raids. Ces morts ont ils permis d’écourter la guerre ?

    Ces bombardements ont bien moins nui à la capacité de production de l’Allemagne qu’annoncé initialement. La production d’avions et de chars atteint un sommet en fin 1944. De ce point de vue, c’est un échec en tant que moyen de mettre à genoux l’Allemagne. En termes d’efficacité pure, les raids sur les raffineries et le soutien tactique aux forces aux sols ont été bien plus efficaces, et moins meurtriers pour la population. L’opération Tidal wave, par exemple, qui a frappé les centres pétroliers de Ploesti, avait, dès août 1943, montré la très grande vulnérabilité de ces centres. Pourtant ils ne sont devenus prioritaires qu’en septembre 1944. En dépit de l’efficacité importante de ces raids, ils sont restés l’apanage de l’USAAF.

    Sur les villes ou sur les sites industriels, ils ont détourné, en revanche, un grand nombre de ressources et de main d’œuvre. Ils ont obligé à limiter la couverture aérienne à l’Est, tout comme à immobiliser plus de deux millions de personnes pour une défense antiaérienne incapable d’arrêter les vagues de bombardiers. On estime qu’il faut en 1942 4 057 obus par avion détruit. En 1944, il en faut 33 0002, ce qui fait que la DCA absorbe près d’un million d’obus par mois, soit 20 % de la production, et 30 % de tous les canons produits.

    Aspect essentiel, l’usure de la Luftwaffe. L’absence de tout sanctuaire pour le Reich usait les avions, obligeait à une consommation immense de carburant. Elle usait surtout les pilotes, lesquels n’avaient jamais de repos, et ne pouvaient non plus trouver le temps de former une génération capable de prendre le relève. Ainsi, lors du débarquement en Normandie, il est matériellement impossible à l’aviation Allemande de protéger à la fois l’Est, le Reich, et de frapper les plages du débarquement.

    Avant cette date, un point non négligeable : ils sont le moyen principal de pouvoir agir pour les alliés. Psychologiquement, cela a joué un rôle d’ampleur.

    Mais l’efficacité, même dans cette guerre atroce, remet-elle en cause le fait que ces raids aient pu être des crimes en soi ? Même lorsque ceux-ci ont pu être faits, pour citer le titre de l’ouvrage de Vassili Grossman Pour une juste cause ? La question n’en finit pas d’être débattue. Elle n’a probablement pas de réponse précise.

    Toujours est-il qu’ils tendent à montrer que la guerre ne se marie pas avec les conventions, avec la propreté. Elle pousse logiquement, comme tout phénomène d’entropie, à plus de brutalité et de violence.

    Rendre hommage.

    Nous avons voulu, dans ce texte, aborder la question de l’hommage d’une manière critique pour une raison fondamentale. Si nous replaçons la guerre impérialiste, la guerre raciste et la guerre coloniale dans une autre dimension, si nous la traitons comme le paroxysme de la folie, nous nous rendons vulnérables. Nous nous rendons vulnérables au fait de comprendre comment, depuis un monde qui n’est pas différent de celui d’aujourd’hui, des hommes et des femmes pas si différentes de nous, ont pu être pris dans un maelström de violence. Ni le nazisme, ni le fascisme, ni le militarisme ne sont des maladies d’autre temps et d’autres lieux. L’histoire n’est pas terminée et s’écrit toujours, toujours avec des lettres de sang.

    75 ans après, nous pensons qu’il est plus que jamais important de rendre hommage à celles et ceux qui ont combattu, de quelque manière que ce soit, le nazisme, le fascisme et le militarisme. Il est d’autant plus important de le faire que les conditions pour une nouvelle crise meurtrière sont réunies.

    En dépit du « plus jamais ça », non seulement le nazisme, dans son fond, n’a pas été éradiqué, mais ses ramifications tentaculaires sont toujours actives. Tant qu’il existe l’impérialisme, le capitalisme, la réaction, il existera une place dans l’écosystème politique pour un nazisme-bis. Parce qu’il est un moyen éhonté pour les exploiteurs, pour les exploiteuses, pour perpétuer, défendre et étendre leur ordre. Il reste une arme de crise. Si nous remisons le nazisme, le fascisme, le militarisme au rang des accidents de l’histoire, si nous le plaçons dans une dimension intégralement distincte de la démocratie libérale, nous nous privons des moyens d’en déceler les prémices.

    La pandémie de COVID-19, qui nous prive des célébrations de ce 8/9 mai, nous montre que, contrairement aux thèses de Fukuyama et de la fin de l’histoire, nous sommes replongés dans la crise économique, sociale et politique d’une profondeur importante. Dans une crise qui prend des accents sinistres. A nouveau, les tensions crispent les États. L’hypothèse d’un affrontement entre la Chine et les USA, l’hypothèse d’un effondrement rapide de l’Europe. L’hypothèse de l’émergence de nouveaux régimes fascistes, racistes et prêts au pogroms.

    Dans les discours qui mentionnent l’islamo-gauchisme, ce sont les mêmes éléments fondamentaux que ceux qui ont donné naissance au judéo-bolchevisme. Ces discours de haine, ces discours de division doivent être combattus.

    C’est comme cela que nous rendons hommage aux victimes et aux combattants et combattantes de la Liberté. Au soldat mort en Normandie, à la partisane Yougoslave, au FTP-Main d’Oeuvre Immigrée, à la pilote de l’aviation soviétique, au combattant coréen qui libérait son pays, au Tommy tombé à Villers-Bocage, à la résistante Allemande qui a dit « non »…Mais aussi à ceux et celles qui ont, dans les champs, dans les trains, dans les usines, porté ces fronts.

    Et à ceux qui n’avaient rien demandé. Qui ont subit cette guerre. Qui, parce que né Juif, née Tzigane, se sont retrouvés un matin dans un train vers la nuit et le brouillard. Ceux et celles qui se sont trouvés dans le viseur Norden d’un bombardier. Ceux et celles qui ont reçu un V1 ou un V2. Ceux et celles qui ont été empoisonnés, torturés, violés par des soldats d’un pays qu’ils ou elles ne connaissaient pas.

    Rendons leur hommage en détruisant les causes de toutes les guerres.

    En luttant contre le capitalisme et l’impérialisme.

    En luttant contre le colonialisme et le néo-colonialisme.

    En luttant contre le fascisme et son influence dans les masses.

    En luttant pour la révolution socialiste et pour la paix.

    En menant jusqu’au bout la lutte des classes pour éradiquer l’exploitation et l’oppression.

    En faisant en sorte que demain ne soit pas avant-hier.

    1A lire à ce sujet, les mémoires de Soudoplatov, qui a géré ces réseaux.

    2Les obus de DCA Allemands ne possédaient pas de fusée de proximité qui leur permettaient d’être efficace en passant à proximité de la cible. A titre de comparaison, avec l’adoption de ce système et de calculateurs analogiques, la DCA alliée s’est montrée autrement plus redoutable.

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Comparer l’incomparable ?

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Comparer l’incomparable ?

    Comparer l’incomparable ?

    Vouloir entamer une approche comparative ne signifie pas diminuer l’horreur d’un crime ou d’un autre. La Shoah et l’extermination des Tziganes possède un caractère spécifique dans la guerre. Même les massacres massifs de citoyens et de citoyennes d’URSS, de Yougoslavie ou de Pologne n’ont pas cette portée. Si les massacres à l’Est avaient volonté de mettre en esclavage les peuples colonisés, en éliminant les élites et en imposant la terreur, les génocides avaient un but plus profond. Ils avaient vocation à exterminer complètement des peuples uniquement car leur existence était vue comme une menace. Les Allemands, leurs alliés, et leurs laquais ont mis en place une machine rationnelle, administrativement rodée, industrielle et rentable de la mort.

    Ce n’est pas la première tentative d’extermination d’un peuple. Le Canada avait mis en place une « solution finale indienne » 1 ; les Turcs celui des Arméniens ; les Allemands celui des Hereros et des Namas…). Mais aucun n’avait mis en œuvre un système aussi performant et « universel ». Il avait défini juridiquement la catégorie à abattre et traqué – avec l’aides des collaborationnistes, y compris des pays de « sous-hommes » – toutes les cibles. Cette traque et celle élimination, qui demandait des moyens logistiques énormes, ont détourné de précieuses ressources humaines et matérielles du front. Il y a matière à penser que, aux yeux de la direction de l’État Allemand, ce génocide était tout aussi important qu’une bataille d’anéantissement sur le front de l’Est.

    Ce caractère demeure unique. Mais il n’est pas le seul crime de la Seconde Guerre mondiale, et pas le seul crime contre l’humanité.

    Ceux de l’Axe sont bien connus. Le système concentrationnaire Allemand, au-delà de l’extermination, est bien connu et bien documenté. Il est régulièrement comparé à son homologue soviétique, le Goulag. Cela demande une brève explication.

    Goulag vs. KZ

    Le système concentrationnaire soviétique fait régulièrement la une. Il est un bon sujet, qui fait frémir d’horreur les lecteurs de magazines d’histoire sensationnalistes. Il est un sujet de fantasmes récurrents. Mais il est aussi également un des points d’orgue du comparatisme.

    Si les romans de Soljenitsyne, les souvenirs de Guinzbourg, ou d’autres témoignages poignants dépeignent une réalité terrible, celle-ci mérite d’être détaillée. Lorsqu’un individu était pris dans les rouages de la Gestapo, son destin devenait immédiatement Kafkaïen.

    Non seulement il était impossible de connaître les raisons de son arrestation, mais une simple irritation pouvait suffire. Eugen Kogon, dans l’État SS, parle ainsi d’un ancien du SPD venu chercher un certification de non-opposition au régime auprès de la Gestapo. Et qui, trop insistant, s’est fait emprisonner. Les détenus sont quasiment tous (excepté les droits communs) sous un régime de détention de sécurité. Ils n’ont pas été jugés. N’ont pas de durée de peine. En réalité, ils ne sortent jamais, ou « par la cheminée ».

    Le système n’a aucun but réhabilitant. Il est avant tout une ressource de main d’œuvre pour l’empire économique SS, mais également pour les cartels industriels nazis. Le taux de mortalité, avant et pendant la guerre, est effarant : 20 % par an. Cela n’empêche pas certains de traverser ces épreuves. Des militants du KPD vont ainsi passer toute la durée du IIIe Reich en détention.

    Le système carcéral soviétique, quant à lui, est construit d’une manière différente. Il n’est pas exempt de tragédies individuelles, de répression, de souffrance. Il est possible de consulter l’ouvrage de Anne Applebaum Goulag : une histoire, sur la vie dans ce système.

    En dépit du parti pris néo-conservateur de l’auteure, ce qu’elle raconte n’est en rien comparable. Le Goulag est un système dans lequel il existe une porte d’entrée, mais également une sortie. La très grande majorité des peines prononcées, au cours d’un jugement – parfois sommaire, mais qui fournit une base légale – est relativement courte. J. Arch Getty, dans ses travaux sur la répression, mentionne que 96 % font moins de 5 ans. La très grande majorité des peines prononcées sont des interdictions de séjour dans une ville ou des exils administratifs dans une région. Les peines de « camp » en tant que tel, sont relativement rares et plutôt courtes.

    Le but principal, tel que défini par Anton Makarenko, est de réhabiliter les individus. Ils sont nommés « camarades » par les gardiens, jusqu’en 1937. Cette date marque un tournant dans la perception des détenus, avec l’arrivée de la dénomination d’« ennemi du peuple » pour certaines catégories de détenus. Ils sont alors nommés citoyens.

    Les relégués et ceux dans les colonies fermées peuvent avoir une vie de famille et touchent un salaire (la création de « monnaies de camp » jour d’ailleurs un rôle dans la régénération de rapports capitalistes)… Surtout les ex-détenus peuvent reprendre une vie normale après leur peine. La mortalité, si elle fait un spectaculaire bond pendant la première année de guerre, n’atteint jamais les pourcentages des camps Allemands, ou même des bagnes de l’occident.2 A la même période, dans les camps de concentration de la IIIe République, avant même la guerre, les juifs Allemands réfugiés meurent de faim. Hannah Ardent est ainsi internée dans le camp de Gurs.3

    Les autres :

    L’Italie, est souvent une oubliée des crimes de guerre. Le régime fasciste passe parfois même pour un modéré. Si l’OVRA (Organisation de Vigilance et de Répression de l’Antifascisme) n’a pas la réputation de cruauté de la Gestapo, ni les même moyens, les troupes italiennes s’en donnent parfois à cœur joie dans les massacres. Lors de la conquête de l’Éthiopie, peu s’étaient émus de l’utilisation du gaz moutarde par les bombardiers. Bien peu, non plus, connaissent également les massacres en Slovénie, en Yougoslavie, en Albanie et en Grèce.

    Ceux du Japon sont mieux documentés. Entre 1931 et 1945, les troupes du Mikado se sont illustrés par leur répression féroce de la résistance chinoise. Le sac de Nankin, en 1937, est le lieu d’un massacre immense, au sabre, de la population civile, uniquement dans un but punitif. Les Japonais, en Corée, en Chine et dans le Pacifique, pratiquèrent des enlèvements de femmes dans l’objectif d’alimenter les bordels de campagne. Dans les camps de prisonniers, les mauvais traitement et les expérimentations sur des cobayes Chinois, Soviétiques ou Américains ont été légion.

    S’il y eut des procès, comme ceux de Tokyo, l’expertise japonaise dans la traque aux communistes et aux partisans a été rapidement mise à profit par les Occidentaux. Ce deal entre une protection judiciaire contre un emploi est un des points qui explique l’amnésie japonaise à ce sujet. Le négationnisme demeure encore aujourd’hui un point de discorde important.

    Il reste aussi le cas des cobelligérants. La Hongrie a ainsi livré la quasi-intégralité de ses Juifs aux nazis, en faisant sa petite Shoah maison. Les fonctionnaires de l’Amiral Horty, qui dirigeait le pays et un nombre important d’acteurs de cette période ont retrouvé une place dans le gouvernement à la suite de 1956.

    C’est là le compromis qui a été trouvé. Ils ont entretenu une tradition de la négation qui se poursuit encore avec Orban. Celui-ci, comme les Polonais, veut faire interdire toute évocation de la collaboration, donc tout regard sur les pratiques du pouvoir à l’époque.

    Les crimes des Alliés.

    Dire que l’Axe a commis des crimes revient à enfoncer une porte ouverte. Nul besoin de diaboliser les participants à la guerre, ils l’ont fait eux-mêmes. En revanche, il faut être juste : chez les Alliés également, des questions se posent.

    Une nouvelle fois, ceux des soviétiques sont tout aussi montés en exergue que ceux des nazis, surtout depuis la querelle des historiens. Elles existent. Elles sont injustifiables en tant que telles, mais elles sont également compréhensibles au regard du contexte dans lequel elles ont eu lieu. L’historiographie actuelle, basée sur la victimisation, tend à mettre sur un plan strictement équivalent les victimes de violence et les victimes des victimes de la violence. Cette écriture permet, par exemple, de rejeter dos à dos le colonisateur et le FLN, de policier qui défend l’État et le « casseur », mais aussi le Nazi et le soldat, ou la soldate, de l’Armée Rouge.

    Il existe des crimes en soi, qui sont indéniable, comme le massacre de Katyn. Il est toujours nié par certains historiens, mais les preuves dans les archives tendent à attester de son existence. Katyn, comme la « Grande Terreur », sont, en très grande partie des phénomènes de névrose de l’encerclement. Ce massacre s’est déroulé dans le cadre d’une avancée à pas de géant en direction d’une guerre dont il était possible de savoir à l’avance qu’elle serait impitoyable et sans merci.

    Inexcusable, il n’a pas a être excusé. Mais à être compris pour ce qu’il est : non une élimination de l’intelligentsia Polonaise (qui n’a pas été touchée), mais une destruction du potentiel combatif. Etant donné l’histoire récente, les soviétiques étaient persuadés que la Pologne nobiliaire prendrait parti pour l’Allemagne contre l’URSS, même occupée. Roosevelt, en acquiesçant l’idée de fusiller 100 000 officiers Allemands et en voulant faire de l’Allemagne un pays pastoral, dont les hommes auraient été castrés, allait bien plus loin.

    Les déplacement de populations « coupables », les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga, les Tchétchènes dépendent également de cette grille de lecture. Les soviétiques sous-estimaient plus qu’il ne surestimaient, leur influence dans la société. A leurs yeux, les élites traditionnelles et réactionnaires, qui étaient sous une chape de plomb jusqu’alors, n’attendaient qu’une chose : se réveiller et combattre. Les occidentaux n’ont d’ailleurs pas réagit autrement, voir bien plus durement quant on songe à la répression des mouvements nationalistes indien ou Irakien, mais aussi à la déportation systématique des citoyens Américains d’origine Japonaise. Encore que les USA avaient l’infranchie barrière des océans pour se tenir à l’écart de la guerre terrestre.

    En revanche, contrairement à une idée reçue, laquelle surfe souvent sur ce comparatisme raciste entre l’Armée Rouge et les hordes de Gengis Khan, le gouvernement soviétique a fait condamner les violences contre les civils Allemands. A plusieurs reprises, les troupes du NKVD ont eut à se heurter aux soldats (et aux soldates également) qui se livraient à des viols. C’est paradoxalement ce qui permet d’avoir une idée de l’étendue du problème. Les procès verbaux et les rapports réalisés par la police politique, en répression de ces actes, ont été employés pour en faire un argument antisoviétique.

    La soif de vengeance soviétique avait été nourrie par les argumentaires et la propagande. Elle ne manquait pas de matière. Chaque village, chaque ville reprise par les troupes soviétiques était dans un état de ravage complet. Il faut rappeler que 25 % de la population de la RSS du Belarus avait été tuée. Les Soviétiques découvrent d’ailleurs les camps de la mort et ouvrent des camps de prisonniers dans lesquels ils retrouvent les cadavres de leurs compatriotes. Les auteurs, les journalistes, les poètes… ont travaillé à produire des écrits stimulant la combativité.

    Pourtant, ce qui frappe est le revirement extrêmement brusque de la ligne politique du gouvernement, et ce, dès l’entrée en Prusse-Orientale. En dépit de la haine et des crimes subits, le gouvernement soviétique stoppe la « ligne Ehrenbourgh », du nom d’un des écrivains les plus influents de la période. Celui-ci réclame la mise à mort de l’Allemagne et des Allemands.

    Dès l’entrée en Prusse-Orientale, la nouvelle ligne est celle de considérer que le peuple Allemand a été abusé et trompé par les nazis, et qu’il faut se montrer compréhensif. Ce revirement part du principe que les Soviétiques font la guerre à l’impérialisme Allemand, non à un peuple.

    Également, il se pose la question de l’après-guerre et des futures relations entre la Nouvelle Allemagne et l’URSS. Cette ligne rencontre une inertie phénoménale et de très nombreuses exactions ont lieu. Les pertes extraordinairement élevées entretiennent également un climat nihiliste : comment penser à l’après guerre lorsque demain est incertain. En dépit de cela, il n’est pas possible de dire que l’État soviétique ait encouragé les exactions. Sa politique est d’ailleurs à l’opposée de celle de Roosevelt.

    L’Occident :

    Ceux de l’occident sont moins connus. Il y eut des crimes de guerre partout. Des Américains en France, des Français en Italie, des Anglais en Allemagne… Des soldats exécutés à la sauvette, des prisonniers maltraités et mutilés… etc. Une constante est notable : l’emploi du racisme.

    En Italie, les troupes françaises commettent des viols et des pillages. Les marocains sont les seuls condamnés. En France, les troupes US font de même, et seuls les noirs sont accusés. Lorsque les Néo-Zélandais exécutent des prisonniers de guerre Allemand, le général Clifton, capturé par Rommel, accuse les Maoris.

    Loin du Front, les troupes d’occupation ont eu également un comportement déplorable, en particulier quand se sont entremêlés l’impunité des soldats et l’exacerbation par le racisme. En Iran, ils transforment le pays en casino et en maison de repos pour les soldats. En Corée, à Okinawa, au Japon, en Iran, les soldats Alliés se sont taillés une réputation terrible. Mais l’un des plus grands débats concerne la question des bombardements stratégiques. Sont-ils un génocide venu du ciel ?

    1Rosa Amélia Plumelle-Uribe La férocité blanche : Des non blancs aux non-aryens, génocides occultés depuis 1492.

    2Vous pouvez retrouver l’étude faite sur la mortalité ici : https://www.persee.fr/docAsPDF/slave_0080-2557_1993_num_65_4_6134.pdf ; les tableaux synthétiques sont absents de la version française, mais peuvent être trouvés sur l’anglaise.

    3https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/gurs

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Le grand bluff : l’équivalence nazisme – URSS

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Le grand bluff : l’équivalence nazisme – URSS

    Le plus grand tour de force du vingtième siècle est certainement là. Avoir réussi à construire une équation étrange, bancale, dans laquelle URSS et IIIe Reich portent l’intégralité de la responsabilité des morts de la Seconde Guerre mondiale. Dans laquelle ils sont moralement équivalents. Elle utilise comme prisme d’explication une soit-disant « affinité sélective » entre Hitler et Staline, par delà des projets politiques et géopolitiques diamétralement opposés.

    Cette narration est un abyme d’hypocrisie. D’une part car elle escamote toute la trajectoire qui amène à la guerre. Elle fait oublier le jeu complice entre les « démocraties libérales » et le IIIe Reich, les pactes constants, les projets d’encerclement ou d’intervention commune. Mais derrière cela, elle est aussi hypocrite car elle possède une morale à géométrie variable.

    • Elle divise le monde de manière manichéenne entre « les démocraties libérales » et les « États autoritaires ». Cela se traduit par des schémas simplistes, en particulier dans les manuels scolaires. L’incontournable carte d’Europe en 1938, avec ses régimes politiques, est déjà grossière. Elle devient ridicule lorsqu’on apprend que l’Algérie,la Tunisie et le Maroc sont aussi des démocraties libérales.
    • Elle créé une dissonance cognitive. La nature du régime métropolitain est mise en avant comme une vertu, tandis que sont remis de côté et écartés toutes les attitudes criminelles issues de la colonisation. Quand la guerre est évoquée, par exemple, il n’est jamais fait mention des camps de concentration français de la IIIe République, ni de la déportation des japonais, encore moins de la famine organisée du Bengale. Tous ces événements sont occultés pour donner une narration simple : « nous sommes le camp du bien, nous avons du faire un compromis avec le camp du moindre mal (l’URSS, mais uniquement dans le sens où elle n’avait pas fait la Shoah), contre le camp du mal absolu ». Tout crime est un accident, un fait anecdotique, mais jamais une conséquence de l’organisation économique de la société et de ses conséquences politiques ou géopolitiques.
    • En revanche, quand on s’intéresse à l’URSS, la narration devient différente. Le gouvernement possède un pouvoir absolu et l’intégralité de ce qui se déroule sur son territoire est de sa responsabilité directe et volontaire. Chaque mort, y compris celles causées par l’invasion Allemande, est imputée à la responsabilité totale et exclusive de la direction politique.

    Deux exemples à 10 ans d’intervalle :

    • En 1932-1933, une famine terrible frappe l’URSS. Les travaux actuels1 tendent à lui trouver plusieurs explications : météo, épidémie de maladie frappant les champs, baisse des moyens de labour, exode rural du fait de l’industrialisation. Il se surajoute à cela des troubles issus de la collectivisation, terminée peu avant. L’explication finale de cette famine « absolue », c’est à dire où la nourriture n’existe pas car elle n’a pas été produite, est qu’il s’agit d’une volonté du gouvernement. Peu importe si des aides ont été mises en place et si les exportations ont été réduites au minimum.
    • A l’inverse, la famine du Bengale, en 1943, est une famine relative. La récolte, dans cette colonie anglaise, est bonne. Mais elle est réquisitionnée par les anglais pour leur approvisionnement exclusif. Il en ressort que les prix des denrées alimentaires flambent. 3 millions de personne meurent de faim devant des magasins remplis. La réaction de Churchill, apprenant la situation, est la suivante : « Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale. » ;  « Famine ou pas famine, les Indiens se reproduisent comme des lapins »2
    • Ce double traitement permet de faire tenir l’équation invraisemblable : Faire une équivalence entre nazisme et communisme. Pourtant, à regarder la structure économique, la structure politique, les buts et les moyens de la répression, URSS et IIIe Reich s’éloignent. Ce qui se rapproche, dans cette grille de lecture, ce n’est d’ailleurs pas démocraties libérales et socialisme, mais libéralisme et nazisme. L’un étant la continuité de l’autre en cas de crise de régime.

    Cette équation pitoyable n’est pas tombée de nulle part. Elle a été construite. Hannah Arendt, qui s’est déshonorée en contribuant, d’une manière fort médiocre, a joué un rôle. Trotski l’avait déjà anticipé, parlant d’étoiles jumelles pour Staline et Hitler. Mais, dans l’opinion publique, notamment en France, les deux étaient nettement séparés.

    La querelle des historiens : sauver le nazisme.

    A partir des années 1980, il y eut une offensive idéologique d’ampleur. Cette offensive a pris naissance en Allemagne. En 1986, un historien Allemand ouvre une boite de pandore : Jürgen Habermas, par une tribune dans Die Zeit, dénonce les tendances des historiens Allemands à se montrer extrêmement conciliants avec la période nazie et à chercher à exonérer les Allemands de leur responsabilité dans la Shoah. Le débat se creuse entre intentionnalistes, pour qui la Shoah était le projet de départ du nazisme, et fonctionnalistes, qui le présentent comme une réaction de défense. Léon Poliakov, spécialiste du nazisme, présente cette dernière thèse ainsi : « Le seul motif pour lequel Hitler et les nazis auraient commis un crime asiatique ne serait-il pas qu’ils se considéraient, eux-mêmes et tous les leurs, comme des victimes réelles ou potentielles d’un crime “asiatique” ».

    Jürgen Habermas répondait aussi à Ernst Nolte, un historien réactionnaire. Ce dernier présentait une équation dangereuse typique des fonctionnalistes : « Le nazisme et ses crimes sont une réponse à l’effroi causé par les crimes bolcheviques. »

    «  Auschwitz […] était avant tout une réaction engendrée par les événements destructeurs de la révolution russe […] la soi-disant extermination des juifs sous le Troisième Reich fut une réaction ou une copie déformée et pas l’acte premier ou un original. » ; « L’archipel du Goulag n’est-il pas plus originel qu’Auschwitz ? L’assassinat pour raison de classe perpétré par les bolcheviks n’est-il pas le précédent logique et factuel de l’assassinat pour raison de race perpétré par les nazis ? »3

    S’il est vrai que la naissance du nazisme est liée à la peur de la bourgeoisie pour sa domination, les conséquences de cette équation sont néanmoins répugnantes. Derrière cela, Notle rejetait ne cherchait pas uniquement à créer une stricte équivalence entre les deux. Il rejetait la responsabilité de la Shoah sur l’action soviétique et révolutionnaire. Implicitement, il posait également un dilemme : si on accepte le communisme, il faut accepter le nazisme. En dernière instance, les idées de ces derniers n’avaient pas besoin de cette légalité pour se perpétuer. Elles ont simplement trouvé une autre forme.

    La thèse fonctionnaliste a trouvé des alliés. Elle était appuyée par l’appareil idéologique de Reagan. Le 18 avril 1985, celui-ci avait déclenché « la controverse de Bitburg ». En présentant des SS morts comme des victimes du communisme, il ouvrait la voie à une mise en équivalence des deux, puis à une réhabilitation sournoise du nazisme. Les mouvements réactionnaires ont ainsi demandé la possibilité d’honorer les combattants de la Waffen-SS et de la Werhmacht comme des « combattants de la liberté ». Nolte faisait partie d’eux.

    En France, enseigner le totalitarisme

    De nombreux autres réactionnaires anticommunistes, sans oser aller jusqu’au bout de cette logique, se sont néanmoins emparés de l’équation. En France, ce sont des personnes comme François Furet ou Pierre Rigoulot, mais également le renégat Stéphane Courtois. Ils ont contribué, à la fin de la guerre froide et au début des années 1990, à s’engouffrer dans la brèche. Il en ressort alors des monuments de bêtisé, comme Le livre noir du communisme, ou Le passé d’une illusion. L’histotainement, ce mélange d’histoire et d’amusement, à produit des documentaires grand public, comme Staline, le tyran rouge, ou Apocalypse Staline. L’ouverture des archives a poussé tous les pornographes de la terreur à se jeter sur tout ce qu’ils pouvaient trouver, mettant en exergue les détails les plus sordides.

    Cela serait resté l’apanage des tabloïds si l’Education Nationale n’avait pas été une des cibles de la réaction. La parenthèse de l’histoire critique, ouverte dans les années 1980, se ferme. Les années 1990 sont marquées par le retour à une histoire notionnelle et morale. Le programme d’histoire est notamment réécrit par Science Po. Serge Berstein, qui préside la commission chargée de la révision des programmes, pousse son agenda : désormais les régimes totalitaires sont enseignés ensemble, dans un comparatisme total. L’histoire fasciste, nazie et stalinienne sont prise comme des illustrations de la notion de totalitarisme. Toute dissonance est désormais tue. Berstein s’appuie sur tout ce qui nourrit sa thèse, notamment de très nombreux extraits de Trotski, pour faire triompher une idée centrale : le communisme a été trahi et il est équivalent au nazisme.

    Dans le manuel de Hachette 2020, les colonies sont des démocraties libérales.

    Paradoxalement, la recherche scientifique et universitaire est dans un divorce total. L’ouverture des archives fait s’effondrer la spéculation sur les morts et sur les massacres. L’analyse des structures du régime tend à infirmer l’idée d’une intention totalitaire. Les spécialistes du stalinisme, comme Getty, Fitzpatrick, Blum… ceux du nazisme comme Ian Kershaw, ceux du totalitarisme, tel Enzo Traverso ont dénoncé cette équation. Mais pourtant, depuis 35 ans, elle est toujours utilisée. Diaboliser l’URSS, diaboliser le communisme, en faire un nazisme rouge.

    Pourtant il existe une part de vrai dans l’idée qu’il faut comparer la Shoah et les crimes les uns aux autres. La Seconde Guerre mondiale en Europe, avec son unité de temps, de lieu, et d’action, est le décor d’une tragédie grecque. Elle donne un canevas qui facilite le comparatisme.

    1Il est conseillé de lire la production de Mark Tauger sur cette question, notamment Famine et transformation agricole en URSS.

    2Madhusree Mukerjee. Le Crime du Bengale. La part d’ombre de Winston Churchill

    3Ernst Nolte Un passé qui ne veut pas passer.

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    La carte de Belin est la plus ridicule, combinant la famine intentionnelle avec l’absence de caractérisation des régimes autres que Européens. Il ne faudrait pas définir trop chercher à la comparaison !
  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Les nazis après 1945.

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Les nazis après 1945.

    Le nazisme après le nazisme.

    L’Allemagne nazie s’effondre rapidement. L’illusion de la victoire basées sur la supériorité raciale tombe en pièce. Malgré les désirs de Himmler et de Hitler, il n’y a pas de werewolf, ce fantasme de réseaux de combattants souterrains, qui se forme massivement et qui puisse être équivalente à la résistance dans les pays occupés. Si en 1945 les Allemands soutiennent massivement le régime, il semble qu’en 1946, tout soit effacé. Ce n’est pourtant pas si simple.

    L’atrocité particulière de la guerre, la découverte des chambres à gaz, l’anéantissement par les balles, par les gaz, par la faim, pousse à une réponse judiciaire. Ce sont les procès de Nuremberg et de Tokyo. Ils font passer en jugement les responsables politiques (Göring, Ribbentropp, Hess…) , et ceux de l’armée (Tojo, Dönitz…)… A l’Est, une nouvelle administration naît sur la base de l’antifascisme, intégrant d’ailleurs les généraux capturés à Stalingrad.

    La Stasi, par exemple, en dépit de sa sinistre réputation actuelle, était presque exclusivement constituée par ceux qui étaient les plus à gauche. Elle a d’ailleurs eu systématiquement une action plus progressiste que le gouvernement est-Allemand dans les questions internationales. La NVA, Nationale Volksarme, Armée populaire nationale, élimine le personnel compromis et les références réactionnaires, elles les remplace par celles de la lutte anti-Napoléon : Scharnhörst, Gneiseneau, Clausewitz… En revanche, elle autorise les généraux à rester organisés dans un parti : Le Parti National Démocratique.

    Par rapport à la population, l’effet est plus contrasté. Les Allemands de l’Est ne sont pas spécialement culpabilisés. Les Soviétiques et le SED (Parti Socialiste Unifié, qui naît de la fusion entre SPD et KPD) leur disent qu’ils et elles ont été abusés par les nazis, trompés, manipulés. Et que maintenant ils sont dans « le bon camp ». Paradoxalement, cette posture explique partiellement le succès des nazis à l’Est aujourd’hui. La question de la Shoah leur paraît nettement moins fondamentale que l’Ouest.

    A l’Ouest , rien de nouveau.

    A l’Ouest, si un sentiment de culpabilité est apparu, il est tardif. A la sortie de la guerre, en dehors des procès, l’épuration s’arrête là. La sanction s’abat sur les dirigeants, point final. L’ « État profond », qui a organisé les choses, reste. Dans certaines poches, comme la Police, la Justice et les Services Secrets, le personnel s’est maintenu presque intégralement, ainsi que ses traditions. La Bundeswehr Cela marque encore l’Allemagne et ses rapports avec les groupes fascistes, qui sont au mieux de la tolérance, au pire de la collusion.

    Ce n’est que à partir de 1963 que des premiers procès ont pu avoir lieu pour évoquer le cas des anciens de la SS Totenkopf, qui assuraient la garde des camps de la mort. Et encore, ceux-ci sont fait d’une telle manière qu’ils limitent leur action à éliminer les « monstres ». Les rouages internes de l’État sont restés inchangés jusqu’au départ en retraite de ceux qui occupaient ces postes.

    Pourquoi ? Dans l’Allemagne occupée par l’Occident, la situation est chaotique. L’Occident court deux lièvres stratégiques en même temps : d’une part rechercher et condamner les responsables des atrocités commises contre leurs ressortissants, de l’autre préparer la nouvelle géopolitique. C’est ce qui explique une politique double, qui bascule considérablement après 1947.

    Les services de renseignement sont souvent marqués par un amateurisme terrible1, et par une méfiance redoutable les uns envers les autres. Par exemple les américains refusent de collaborer avec le 2e Bureau français, car il le pense noyauté par le PCF. Cela créé une dépendance par rapport aux agents ex-nazis capturés, lesquels se mettent tout volontiers à travailler pour d’autres. Klaus Barbie, par exemple, devient indicateur, « balance », chargé de retrouver certains SS.

    Mais ces agents mènent aussi leur propre politique d’influence, ce qui leur permet de se protéger, de protéger les autres, et de les rendre indispensables. Ils vont pousser leur propre agenda : faire en sorte que le danger communiste soit très largement surestimé. La très large majorité des anciens nazis confirment la même histoire : un coup de force rouge se prépare. Ils jouent ainsi un rôle considérable dans le durcissement de la politique occidentale et dans la préparation de la construction de la RFA.

    Cette surestimation est leur bouée de sauvetage. A partir de 1947, ce sont les communistes qui deviennent les cibles prioritaires. Les occidentaux acceptent que soit constitué un service, nommé Organisation Gehlen2, qui coordonne à la fois l’activité anticommuniste, mais également le transfert d’armes dans les régions qui se battent toujours contre l’URSS. Ils vont également appuyer très largement la tentative de coup de Budapest, en 1956.

    Quand à ceux qui ne sont pas directement impliqués dans les atrocités, ils vont néanmoins poursuivre aussi cette lutte. Ainsi, ils vont collaborer à la construction d’une histoire officielle de la guerre, comme l’ancien cher d’État-major de Hitler, Franz Halder. Celui-ci, qui travaille pour la division d’histoire de l’US-Army, va présenter une historiographique qui exonère de tout crime la Werhmacht et justifier l’agression contre l’URSS sous la forme d’une mesure d’auto-défense. Ces écrits, qui vont être très largement diffusés, jouent un rôle important dans la manière dont les opinions publiques ont été modelées.

    La fuite.

    Ceux qui, malgré tout, sont trop compromis pour être protégés, vont choisir la fuite. Par une ironie terrible de l’histoire, les émigrés nazis, passent parfois par les mêmes filières et les mêmes réseaux que les Juifs fuyant l’Europe. On cite l’exemple d’un hôtel à la frontière italo-autrichienne, dans lequel un étage était occupé par les rescapés de la Shoah, l’autre par leurs ex-bourreaux. C’est notamment par ce type d’endroit que Barbie va transiter. La Croix-Rouge et le Vatican les aident. Ils sont vus comme les combattants comme l’athéisme bolchevique. La plupart partent en Amérique du Sud. Là bas, ils ont formé des relais pour le trafic d’armes (Allemand puis Américain), mais aussi des points d’appui pour l’installation des dictatures anticommunistes. Il n’est pas étonnant que la Colonie Dignidad, au Chili, qui sert de camp de « rééducation » pendant la dictature de Pinochet, soit dirigée par un ancien-nazi, Paul Schäfer.3

    Ces hommes ont fait, le plus souvent, une brillante carrière comme tortionnaires et conseillers. Certains ont pu revenir même en Allemagne. Ce n’est qu’avec la fin de la guerre froide qu’ils sont « lâchés » par leurs maîtres. A partir de ce moment là, personnages inutiles et gênants, ils sont livrés à la vindicte populaire. Le fait que le procès de Barbie ait eu lieu en 1987 est illustratif. Mais la question des procès Touvier ou Papon est la même. Ce sont des vieillards qui ont épuisé leur potentiel.

    Aujourd’hui encore, les attentats qui ont eu lieu en Allemagne portent la marque de cette complicité. Le scandale de la NSU (Nationalsozialistischer Untergrund, National-socialisme souterrain) l’illustre. Après une série de meurtre entre 2001 et 2006, lesquels ciblent des immigrés Turcs et Kurdes, deux des membres de ce groupe se suicident. Une autre se rend aux autorités. Commence alors un procès qui finit par mettre en cause le BfV (Bundesamt für Verfassungsschutz, Office de protection de la Constitution, service secret Allemand) pour sa complicité.

    Les meurtres, qui avaient été ostensiblement reliés au trafic de drogue, en excluant tout motif raciste, s’orientent désormais vers les opérations clandestines. Les cibles seraient désignées par les services secrets Allemands et Turcs. En remontant le fil, la contre-enquête se rend compte d’une destruction sans précédent de preuves et de documents qui auraient permis l’arrestation des suspects, de plus au moins un membre du BfV était présent au moment d’un des crimes. Finalement, après plusieurs démissions, l’affaire se tasse. Mais elle continue d’illustrer la collusion dans l’Allemagne. Mais ailleurs ?

    La perpétuation du racisme.

    La victoire contre le nazisme n’a ni signé la fin des régimes racistes, xénophobes, ségrégationnistes. Le 8 mai 1945 des colonisés n’est pas le même que celui des colons. Dès cette date, la France massacre. Elle extermine par les armes, par la torture, par la faim près d’un million de personnes jusqu’à la guerre d’Algérie. Elle continue les opérations secrètes encore à l’heure actuelle, pour maintenir sa place. L’Angleterre fait face à des insurrections communistes, en Grèce, en Malaisie, en Indonésie. Elle fait intervenir l’armée, y compris les bombardiers lourds.

    Pour la reconquête de leurs paradis perdus, les occidentaux ne reculent devant rien. La guerre du Vietnam mobilise des moyens considérables pour permettre au régime réactionnaire de tenir. Le Cambodge perd 750 000 civils sous les bombardements les plus intenses de l’histoire. Les campagnes sont ravagées, stérilisées. Les malformations et les cancers, liés à l’exposition aux produits défoliants, font encore des ravages.

    Les USA, qui s’étaient montrés anticolonialistes à la base, dans l’application de leur politique de la porte-ouverte, se reconvertissent. Mieux vaut une dictature coloniale qu’un régime qui s’alignerait sur Moscou. Après la guerre, le colonialisme, la ségrégation, les régimes racistes ont donc survécu. Mais la politique intérieur s’est elle aussi durcie. Le racisme institutionnel est devenu une garantie contre les revendication populaire. Ainsi, aux USA, la ségrégation raciale est restée plus de 20 ans en place après la guerre.

    L’Australie a poursuivi une politique nommée « Australie Blanche » jusqu’en 1970. interdisant l’immigration non-blanche. Elle est toujours un pays extrêmement marqué par l’inégalité raciale, avec une attitude discriminante envers les Aborigènes, lesquels possèdent des droits politiques limités. La Rhodésie conserve une même politique jusqu’en 1979. L’Afrique du Sud, avec le soutien de Israël et de la France, peut conserver l’Apartheid même après la chute du mur. Aujourd’hui, le Bhoutan, le Bhareïn, Israël, la Birmanie…maintiennent juridiquement des discriminations sociales.

    Mais l’effondrement de ces régimes ou les réformes qui permettent une égalité formelle ne signe pas la fin de la division raciste de la société. En France, les discriminations policières sont constantes. Celle à l’emploi, à l’accès aux lieux de loisir, à la location, sont toujours en place.

    Aux USA, encore aujourd’hui il existe des conventions discrètes, comme le « redlining » qui consiste à ne pas accorder de prêts aux noirs dans les quartiers blancs. Mais, de fait, la stratification sociale-raciale se maintient toujours. L’accumulation des richesses permise par la colonisation, par l’esclavage, empêche tout décollage du niveau de vie.

    Quand à la propagande raciste, en ces temps de crise, elle est constante, autour de Zemmour, de Morano, de Ménard…La machine à créer du racisme et à générer des pogroms est en place. Malgré cela, l’équivalent qui vient à l’esprit, quand on pense à la Seconde Guerre mondiale, est celle entre l’URSS et le IIIe Reich, plus qu’entre ce dernier et les « démocraties occidentales. »

    1A lire à ce titre : la biographie de Klaus Barbie par Peter Hammerschmidt ; Klaus Barbie, nom de code Adler.

    2https://fr.wikipedia.org/wiki/Reinhard_Gehlen

    3Le film Colonia, bien qu’un peu romancé, montre bien les liens avec le gouvernement « démocratique » de la RFA.

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

    Les compromis.

    Pour l’unité des Alliés, des compromis sont trouvés. Winston Churchill, colonialiste, anticommuniste viscéral, parvient à faire alliance avec son opposé complet. Pour Churchill comme pour Roosevelt, malgré les offensives immenses des Japonais, il est fondamental de sauver l’URSS. Par amour ? Non. Par réalisme géopolitique.

    Le Hitler first partait d’un constat géopolitique simple : même si le Japon prenait toutes les îles entre Iwo Jima et la Californie, elles seraient toujours possible à reprendre une fois que les chantiers américains tourneraient à plein régime. En revanche, une victoire hitlérienne sur l’URSS ne pourrait signifier qu’une chose : un ennemi invulnérable, appuyé sur l’immensité des ressources de l’Europe et de la Sibérie. Un ennemi contre lequel il ne serait pas possible de fomenter un débarquement. Un ennemi qui réaliserait le cauchemar des puissances maritimes : un bloc continental invincible.

    De l’autre côté, en URSS, a lieu une temporisation dans la lutte des classes aiguë d’avant-guerre. Des transformations importantes se produisent.

    Pour faire bloc, le PC(b)US prend le visage du parti du peuple tout entier, allant jusqu’à laisser à nouveau une place pour l’armée, pour les officiers, pour le patriotisme, y compris celui de l’ancien régime. Une paix est trouvée avec l’Église. Dans le même temps, l’économie de guerre met à bas la planification et le développement choisi dans la période précédente. Le « tout pour le front » désorganise profondément la manière dont fonctionne l’URSS. Une autorité plus grande est donnée aux ingénieurs en chef, aux directeurs d’usine, de camp de travail, aux officiers. Ceux qui étaient la cible des suspicions durant la Iejovchina, la « grande terreur », prennent une place plus grande. Devant l’exigence des alliés, la direction soviétique dissout le Komintern, pour le remplacer par la conférence des Partis Communistes.

    Si ces changements paraissent des compromissions immenses, qui seront d’ailleurs très chèrement payées, était-il possible de faire un autre choix ? Difficile à dire. Mais les 27 millions de morts de l’URSS montrent que l’enjeu était plus profond, plus anxiogène, qu’un simple débat de salon. Le contrôle politique extrêmement étroit du début de la guerre s’est montré contre-productif. En dépit des efforts de l’URSS, « le rouge » ne primait pas « l’expert ». Le besoin de compétences était tel qu’il obligeait à reculer dans la lutte des classes.

    Cela amène d’ailleurs à une conséquence de long terme. La guerre a soudé la population autour du Parti Communiste d’Union Soviétique. C’est un fait indéniable. Mais il a également transformé le Parti. Les communistes ont subit des pertes terribles, particulièrement les plus activistes d’entre eux. Recrutant largement, sa base s’est orienté davantage vers l’armée, tandis que le niveau idéologique (qui était déjà un problème souligné dans les années 1930) a baissé.

    L’économie soviétique est repartie dix ans en arrière. Ce qui avait réalisé en termes de dé-monétarisation de l’économie, grâce à la collectivisation et à la planification, a du être repris. Les industries lourdes nouvelles ont été partiellement épargnées par la politique de développement économique décentralisée, mais les campagnes étaient ravagées. Ce recul a exposé l’URSS a une famine meurtrière, chose qui n’était pas arrivé depuis 15 ans (celle de 1936 a été circonscrite grâce à la prévoyance du gouvernement). Elle a également obligé à une réforme monétaire qui a abaissé le niveau de vie. Cette nouvelle épreuve, entre un besoin de reculer dans la structure du pays, et un affaiblissement du Parti, explique la vie politique tendue de l’après guerre.

    A cela s’adjoint la pression continuelle de la part de l’Occident. Elle continue de maintenir une atmosphère d’État de siège jusqu’à l’explosion de la première bombe atomique, en 1949. Elle va également obliger à l’intégration économique des Démocraties populaires. Or, ces économies non socialistes vont engendrer des soucis sans fin, notamment avec l’apparition sur les frontières, de formations économiques à caractère capitaliste. Ce sont celles-ci qui étendent peu à peu leurs racines, avec la contrebande, et qui contribuent à miner progressivement l’URSS.

    Avec des nouveaux défis à relever, avec un Parti qui n’est plus le même, la ligne de lutte des classe aiguë, défendue par Staline, Molotov, Jdanov… devient de plus en plus minoritaire. Le pays veut souffler. C’est logique, cohérent, que les tendances les plus droitières soient alors les plus fortes. Au final, la guerre n’a pas tué l’URSS, mais elle à détruit la possibilité de continuer la construction du socialisme. Dix ans plus tard, en 1957, l’exclusion du « groupe anti-parti », formé par l’aile gauche de celui-ci, fait basculer la direction de l’État soviétique dans le révisionnisme. : Nikita Khrouchtchev impose une coexistence pacifique qui met fin au soutiens aux luttes de libération et aux luttes anticoloniales. Il met progressivement au pas, économiquement parlant, le bloc de l’Est. En 1962, le XXIIe congrès du PCUS confirme ces nouvelles orientations. En 1964, la réforme Libermann remonétarise profondément l’économie, mettant fin à l’avancée vers le socialisme.

    Une géopolitique complexe.

    L’Armée Rouge joue un rôle de premier plan dans la victoire. C’est un fait indéniable. La guerre d’usure a épuisé l’outil militaire nazi. Les sièges (Léningrad, Sébastopol) ont ralentit l’avance. Finalement les batailles d’anéantissement successives, Stalingrad, Koursk, Bagration… ont brisé la colonne vertébrale de l’armée Allemande. Les partisans, hommes et femmes, ont fait régner un climat d’insécurité et d’absence de ligne de front claire. Dans certains zones, tels les marais du Pripet, des Républiques Soviétiques du bois ont pu même se mettre en place.

    Il existe une tendance à minimiser constamment le rôle de l’URSS dans la guerre. A oublier et faire oublier que 75 % des pertes Allemandes ont eu lieu sur le front de l’Est. A faire oublier également que les victoires occidentales sont des conséquences de l’aspiration des forces par la fournaise soviétique. La résistance héroïque de Malte, les victoires contre l’Afrikakorps, la supériorité aérienne au dessus de l’Atlantique, les victoires en Italie et le Débarquement ont été rendues possibles par cela.

    Les soldats soviétiques, contrairement à une image tenace, n’ont pas été livrés en sacrifice à l’ennemi. Ils ont fait ce qui était rendu nécessaire par la situation militaire catastrophique du début des hostilités. La guerre à l’Est ne connaît pas d’équivalent à l’Ouest en terme d’intensité et de brutalité. Le haut-commandement soviétique a du apprendre la guerre en la faisant. En commettant des erreurs terribles, aussi. Mais le lien entre les soldats, majoritairement des paysans, et le gouvernement s’est toujours raffermi.

    Il faut le dire, sans l’abnégation, l’esprit de sacrifice et l’héroïsme des hommes et des femmes qui ont donné leur vie pas de victoire possible. Mais faut-il occulter le soutien occidental ? C’est ce qu’on retrouve dans les publications marquées « rouges ».

    Faut-il tordre le bâton dans l’autre sens ? Cela serait être injuste. Sans la loi prêt-bail, l’URSS aurait peut-être tenu, mais a un prix plus élevé encore. Sans les raids occidentaux – malgré le fait, nous le détaillerons à la fin, qu’ils puissent constituer un crime de guerre en soi – la pression aurait été plus forte. A Kasserine, à Anzio, au-dessus de Schweinfürt, de Nuremberg, sur les plages du débarquement et dans le bocage Normand, les Alliés ont subit également des combats essentiels et meurtriers. Ils ont payé la « livre de chair ».

    Dans les usines, la classe ouvrière s’est mobilisée avec force pour produire toujours plus contre le fascisme. Faut-il les remiser aux oubliettes ? Sans la résistance dans les pays d’occident, l’Allemagne aurait pu concentrer davantage de moyens militaires à l’Ouest. Nier l’un ne met pas en exergue l’autre. Il ne lui rend pas hommage. Il contribue à faire vivre les mythes et les mensonges. Or, nous n’en voulons pas. La vérité suffit à justifier la révolution.

    En noircissant le tableau, on fausse le jugement. On se prive de comprendre pourquoi la coalition, et pourquoi elle a tenu. Et on reste dans une approche morte, mécanique, et non dialectique. Hitler, d’ailleurs, avait tablé sur le fait que le front uni s’effondrerait avant sa propre défaite, et qu’il serait sauvé car étant le « rempart de l’occident ». Il avait partiellement raison.

    Dès 1944 et l’assurance de la défaite, une géopolitique classique se remet doucement en branle. Chaque camp prépare son après-guerre.

    • La France veut reprendre le contrôle de ses colonies et participer à l’occupation de l’Allemagne. C’est la préoccupation première.
    • Les USA mènent une politique anticoloniale, application de leur politique de la porte-ouverte, et, dans ce cadre, trouvent une communauté d’intérêt avec l’URSS plus encore qu’avec les anglais.
    • Ceux-ci veulent à la fois éviter une Europe unifiée sous une tutelle ou une autre. Ils veulent faire échec à toute expansion de l’influence soviétique et communiste. Churchill tente donc de faire en sorte de couper la voie de Berlin aux soviétiques et d’empêcher leur descente dans les Balkans. Comme les USA n’appuient pas cette politique, de dépit Churchill, en 1944, propose un « partage des aires d’influences » à l’URSS. Partage accepté par Staline, réaliste sur les possibilités d’une URSS affaiblie.
    • L’URSS, quant à elle, désire une protection avec un glacis, la fin du cordon sanitaire, et des « gouvernements amis » autour d’elle. Il n’est, à ce moment là, pas question de mettre en place des régimes affiliés à elle, mais uniquement d’éviter des dictatures fascistes.

    Cette géopolitique classique se passe de Hitler, mais pas de l’Allemagne. C’est la l’erreur d’un Führerqui s’y identifie étroitement. L’Allemagne survit, mais pas le régime. La bourgeoisie Allemande ne bouge pas d’un Iota. C’est l’essentiel pour elle. En revanche cette « géopolitique classique » débouche sur des conflits de plus en plus intenses entre les forces alliées : en Grèce, les anglais exterminent la résistance. Devant l’Armée Rouge, ils font surgir un coup de anticommuniste à Varsovie. Ils essaient de le faire reconnaître par l’URSS et comptent sur le sacrifice de l’Armée Rouge pour se maintenir. L’absence de soutien de celle-ci éclabousse l’image de l’Union soviétique, laquelle, depuis 1939, refuse désormais de « tirer les marrons du feu » pour quiconque, mais ne peut pas non plus se heurter frontalement aux armées occidentales. C’est un paradoxe assez curieux d’ailleurs, de ceux qui reprochent à la fois l’interventionnisme soviétique dans un cas, et son absence dans l’autre.

    Les négociations internationales sont connues, Yalta et Potsdam. L’une et l’autre consacrent l’URSS comme une puissance d’ampleur. Elle ne font que formaliser les rapports de force, et ne sont pas un découpage de l’Europe, comme la conférence de Berlin avait pu l’être pour l’Afrique. D’ailleurs, contrairement à une idée reçue, Staline (et Béria après sa mort) étaient hostiles à la formation d’une République Démocratique Allemande. L’hypothèse était (comme pour la Corée), une réunification avec une gouvernement d’union antifasciste. C’est d’ailleurs ce qui explique l’impulsion de la fusion entre SPD et KPD, en Allemagne, dans les régions occupées par les soviétiques : l’idée que la priorité est une politique de front populaire. L’URSS se sait vulnérable et affaiblie. Staline, surtout, mise sur la sécurité avant tout, bien au-delà de l’expansionnisme qu’on lui attribue.

    Le changement de ligne des USA avec l’arrivée de Truman au pouvoir, la peur des Alliés occidentaux, l’assurance que la bombe atomique donnait d’écraser le Japon… ces éléments rendent la conférence de Potsdam nettement plus conflictuelle que Yalta. Elle suscite l’inquiétude. Ces fissures se propagent très rapidement, d’autant que, dès la fin de la guerre, l’Occident colonial récupère ses positions et se barricade. En réaction, l’URSS, elle aussi, révise progressivement son attitude. Ces éléments déclencheurs de la Guerre Froide sont ceux qui expliquent le durcissement de l’attitude soviétique à partir de 1947. Non un plan préétabli ou une conspiration. Même la « doctrine Jdanov » ne fait que mettre au premier plan cette question du front et l’importance de ne conserver que les forces authentiquement démocratiques. Plus qu’un « coup de génie » manœuvrier, il s’agit plus d’une réédition de ce qui s’est passé en 1917 : peu à peu, les autres forces politiques se mettent d’elles-même hors-jeu. Ainsi, les conservateurs, puis les libéraux, puis les sociaux-démocrates sont peu à peu exclus.

    Le développement de la guerre froide est rapide. Si le discours de Churchill sur le rideau de fer est connu, la réponse l’est moins. En soulignant le fait que, après avoir combattu le nazisme et le fascisme, la hâte des occidentaux est de reconstituer leurs empires coloniaux, celui-ci pointe du doigt une des contradictions les plus criantes du capitalisme. Elle souligne aussi la négation des objectifs tels que la paix et la liberté. De plus, la dénazification et l’élimination des collaborationnistes, malgré les procès, demeure superficielle. Elle cesse complètement entre 1949 et 1963, pendant la direction du chancelier Adenauer. Lequel protège les nazis de la justice. Pourquoi ? D’une part, les Experten sont requis, soit pur faire tourner le pays, soit pour leur savoir faire technique.. mais aussi pour leur capacité à agir comme chasseurs de rouges.

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. II : Le nazisme.

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. II : Le nazisme.

    Le nazisme : la mobilisation par la peur et la conspiration.

    Qu’est ce qui peut pousser un peuple comme les autres à se lancer dans un conflit de cette nature ? Pour beaucoup de contemporains, témoins de cette époque, il était difficile à croire que le régime nazi irait au bout de la logique évoquée dans Mein Kampf. Au moment où Hitler arrive au pouvoir, son anticommunisme et son antisémitisme ne le démarque pas spécialement d’autres acteurs politiques. Il est un fanatique parmi d’autres. Même arrivé au pouvoir, la plupart des Juifs pensent qu’il ne fait que passer, que sa politique est de la réclame, et que si les choses promettent d’être difficiles, elles ne seront qu’une épreuve parmi d’autres. L’antisémitisme est un fond de commerce courant dans tous les pays. Ni la France, ni la Russie Tsariste, ni la Pologne ou les USA ne se démarquent particulièrement de l’Allemagne.

    De plus, il paraît douteux que le peuple Allemand, peuple de l’Aufklarung, de la réforme protestante, de Goethe, de Marx et de Kant, aille jusqu’à réaliser les projets du Führer. C’est ce qui explique une émigration plutôt tardive…Émigration qui aboutissait parfois dans les camps de concentration de la IIIe République, dans lesquels plusieurs centaines de juifs sont morts de faim avant même la guerre. Tout au plus, certains s’imaginaient que cela était possible chez les semi-sauvages de la steppe, mais pas dans la Bavière civilisée.

    Pourtant ce qui est arrivé est arrivé. Les nazis sont parvenus à mobiliser le peuple Allemand, à le remodeler, à en faire des soldats fanatisés. Même ceux et celles qui pouvaient adhérer aux grands syndicats, soutenir le SPD ou le KPD ont fini par revêtir l’uniforme feldgrau, ou le noir de la SS. Ce « tour de force », les nazis l’ont réalisé en instrumentalisant les peurs et les espoirs.

    Les fascistes possèdent une certaine maestria pour ce qui est de partir de peurs et d’inquiétudes réelles, du sentiment populaire, et de le détourner pour le mettre à profit de ceux qui causent la très grande majorité de leurs maux. Les nazis ont ainsi employé plusieurs angoisses présentes dans la société Allemande de l’entre-deux-guerres et les ont transformés en mouvement de masse réactionnaire pour servir les objectifs de la grande bourgeoisie Allemande.

    Le traumatisme de 1918 et la Ruhr

    La population Allemande a été traumatisée par la défaite de 1918 et par le traité de Versailles. L’Allemagne a été injustement reconnue comme étant la seule responsable de la boucherie de 1914-1918. Une guerre, pourtant, désirée largement par la plupart des impérialistes.1 Le guerre dévore les hommes et les ressources. Tous les pays s’endettent. Il faut donc un butin de guerre pour le compenser. C’est l’Allemagne qui est désignée comme devant payer l’addition.

    Le traité de Versailles, imposé par la France, exige des réparations de guerre sans fin. Leur paiement ruine l’Allemagne et l’empêche de se relever. Chômage, hyperinflation, misère… Un terreau favorable pour le fascisme.

    D’autant que la sortie de la guerre ne s’est pas faite par une défaite militaire classique. L’Allemagne et son armée étaient épuisées, à bout de souffle. Si la Révolution Russe et la paix de Brest-Litovsk soulageait la pression sur son front Est, l’entrée en guerre des Américains et l’amélioration du ravitaillement pour les Alliés ne laissait pas entrevoir d’espoir. D’immenses grèves naissent en janvier 1918. Elles décantes en une série de luttes sociales, qui ne laissent comme choix au Kaiser que celui de céder du terrain. Un régime parlementaire naît, tandis que l’armée se délite. Le 9 novembre, la République est proclamée et le 11, l’armistice est signée.

    La guerre civile Allemande prend le relais jusque 1919. Les futurs nazis participent à la répression des pro-soviets. Ils vouent une haine incommensurable à tous ceux et celles qui ont défendu l’idée de paix. Ils les accusent d’avoir livré l’Allemagne à ses bourreaux avides de sang et d’or. Le fait qu’une partie de ces révolutionnaires aient été juifs ou étrangers a permis aussi de construire une mythologie : celle de la conspiration judéo-bolchevique, apatride, travaillant en sous-main pour le grand capital internationalisé. Cette idée de la présence de traîtres à la patrie, d’agents de l’étranger, insaisissables, qu’il fallait extirper, a nourri la rhétorique nazie.

    Le découpage des frontières qui a suivit le traité de Versailles a été un autre trauma. L’Allemagne se trouvait séparée par le couloir de Dantzig, couloir qui l’éloignait du cœur historique de la germanité : Königsberg et la Prusse Orientale. La ville de Kant était désormais séparée du reste de l’Allemagne. Cette séparation joue un rôle de premier plan dans le discours ultra-nationaliste, en se servant d’elle comme illustration d’une volonté d’anéantissement philosophique et culturel de la germanité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, parmi les intellectuels du régime nazi, on retrouvait un nombre important de docteurs dans ce domaine.2

    L’occupation de la Ruhr par l’armée française a été le dernier point phare. La France, la Belgique et l’Angleterre envahissent en janvier 1923 cette partie de l’Allemagne. Elle prend fin en 1925, mais la France maintient ses positions jusque 1930. L’occupation, pendant 7 ans, d’une grande partie du territoire Allemand a mis au contact les populations du pays et la troupe française. Celle-ci a parfois noué des relations avec la population Allemande, ou parfois s’est sont comportée de manière exécrable avec elle. Notamment, comme dans toutes les occupations militaires, nous retrouvons des viols et des violences. Les nazis les ont utilisées, en particulier lorsqu’elles impliquaient des soldats coloniaux, pour dessiner un plan d’extermination génétique, cette fois, de la population. La « honte noire », liée à la naissance de 24 000 métis, est devenu un sujet récurent.

    Construire le nazi.

    Tandis que les militantes et militantes du KPD mettaient en avant la lutte des classes, se devaient d’expliquer la complexité de la situation internationale et économique, les nazis ont joué la carte de l’approche brutale. En tout premier lieu, ils ne se sont jamais privés de recourir au mensonge politique. Hitler s’en vantait d’ailleurs dans Mein Kampf. A partir du moment où la vérité et la cohérence n’encombrent plus les discours, tout est permis. Ne cherchant pas à expliquer, mais à mobiliser, il leur était possible d’appuyer les pires penchants individualistes et populistes dans la société. En utilisant une « ligne de masse » perverse, ils ont permis aux pires aspects de la société de s’exprimer.

    Ils ont placé la race et sa protection au dessus de tout, transcendant les divisions de classe. Ils ont limité l’exploitation à l’action de quelques profiteurs, ou à celui du capital étranger, avide d’or. Le climat de panique, le sentiment d’encerclement, les campagnes de terreur menées par les nazis, ont permis de générer un état d’esprit propice pour une guerre. Ils n’ont pu le faire qu’en réussissant, aussi, à s’appuyer sur une masse de chômeurs, de déclassés, de la petite bourgeoisie terrifiée par le fait de tout perdre. Ils se sont appuyés sur ceux qui étaient individualisés, atomisés, et qui étaient pris dans l’étau.

    Les nazis les ont poussés à se haïr, à traquer l’ennemi racial, le souilleur, le communiste… Ils ont également nourri une certaine mentalité chez la population Allemande. Une Rassenseele, une âme de race. Cette âme de race est fondamentale dans la construction du futur SS. Elle est un mélange du mépris typique du colonialiste, qui estime que c’est sa supériorité (génétique, culturelle…) qui lui donne le droit à dominer le monde. Elle est facile à inculquer et ne demandait aucun effort. Au lieu d’être basée sur la culture, elle en était la négation. Comme cette âme était présente « par essence » chez les Allemands, chaque expression, chaque pulsion, chaque acte viscéral en était une émanation qu’il ne fallait pas combattre, mais exalter.

    De ce point de vue là, les nazis ont bel et bien intégré l’idée nietzschéenne du surhomme : celui qui agit au-delà du bien et du mal. Pour canaliser cet encouragement à la brutalité et la violence, les nazis ont construit un régime de caserne, en s’appuyant sur le militarisme prussien. Ils ont aussi inventé une langue brutale, militaire, faite d’abréviations et de sonorité martiales. La Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich. Elle s’enrichit d’emprunts étrangers nombreux, mais également d’un vocabulaire ayant pour but de modeler la vision du monde. La Weltanschauung, compréhension du monde par l’intuition, application de la grille de lecture raciale au monde, permettait ainsi aux Rassengenossen, aux camarades de race, de repérer ce qui était volksfremd, étranger au peuple. Il leur était alors possible, en s’appuyant sur le Führerprinzip, le principe de commandement, de monter des Strafexpedition, expéditions punitives, pour frapper ceux qui n’étaient pas völkisch, c’est à dire « germaniques ». Une mentalité de race de seigneur, vouée à dominer le monde et à écraser les autres. Mais pas si différente de celle des colonisateurs, ailleurs.3

    Cette violence exaltée s’est adressées surtout à celles et ceux qui étaient les plus réceptifs. Ce qui n’avaient pas une conscience de classe développée par le travail en commun. Cette ligne politique séduit tant les plus miséreux, qui rêvaient d’un Socialisme-National, mais également de rassurer ceux et celles qui vont leur permettre de fonctionner et d’atteindre leur but : les bourgeois.

    Les nazis, et Hitler en leur sein, seraient restés une clique d’agitateurs si ils n’avaient pas obtenu leur soutien. La grande bourgeoisie n’a pas misé exclusivement sur le NSDAP, mais elle en a fait un de ces pions. Il formait un moyen de contrer efficacement l’action du KPD et des syndicats. De plus, il avait un avantage : l’absence total de rejet de l’action terroriste et de l’action répressive. En employant les défauts constitutionnels de la République de Weimar, les nazis ont provoqué incidents sur incidents jusqu’à ce qu’une crise de régime naisse. Cette cirse de régime leur a permis de placer leur porte-lance au pouvoir.

    Jamais d’ailleurs la grande bourgeoisie ne s’est retournée contre Hitler. Tout au plus a t’elle convenu de qu’il faudrait mieux négocier avec les anglo-américains plutôt que de laisser les soviétiques avancer plus loin. Seuls quelque uns eurent à souffrir du régime nazi, comme Hugo Junkers, qui fut dépossédé de ses usines. D’autres joueront un rôle de protecteur, comme le célébrissime Oskar Schindler. Mais dans l’ensemble, l’appât du gain, les immenses commandes publiques, la possibilité d’expérimenter sur des cobayes humains et l’esclavage ne les ont pas heurtés.

    La guerre.

    La suite est connue. Arrivé au pouvoir Hitler liquide les parties les plus « populaires » de son Parti, les SA. C’est la nuit des longs couteaux. Il profite de l’incendie du Reichstag pour mettre en place la Gleichschaltung, la « synchronisation » du pays, avec l’appui des autres partis de droite. Une fois maître du pays, il se positionne internationalement comme un pangermaniste qui agit au nom du droit des peuples, mais aussi comme le rempart contre l’Union Soviétique et le communisme. Non seulement il reçoit un soutien moral de la part des autres bourgeoisies, aux prises avec le mouvement ouvrier, mais également une aide de la part des gouvernements des pays capitalistes.

    Grâce à la politique d’apaisement, il peut constituer progressivement le IIIe Reich en englobant progressivement de plus en plus de territoires. Cela avec la complicité active de l’Angleterre (qui d’ailleurs autorise le réarmement naval en 1935) et passive de la France (qui se méfie un peu plus, mais suit le mouvement). Cela va jusqu’à l’humiliation du traité de Munich, en 1938, démembrant la Tchécoslovaquie au profit de l’Allemagne, de la Pologne et de la Hongrie. L’Union Soviétique, qui a été la seule à mobiliser pour défendre les Tchécoslovaques, se retrouve prise au piège. Aurait-elle pu intervenir ? Probablement oui, mais en se heurtant immédiatement à une coalition occidentale et japonaise.

    Les premières proposition faites pour un front anti-fasciste mondial n’ont lieu qu’à partir de mars 1939. Elles sont faites avec des atermoiements tels qu’ils enveniment la situation encore davantage. Staline indique qu’il ne fera pas le sale travail pour les autres. De son côté, le régime nazi propose une position simple : pas de guerre. Contre les espoirs occidentaux, l’URSS parvient à se tenir en dehors de la guerre en trouvant un modus vivendi avec l’Allemagne. Cet accord, signé le 23 août 1939, continue de faire couler beaucoup d’encre. Pourtant il n’était pas différend, dans sa nature, des accords que possédaient les Polonais avec les Allemands, ou avec les démocraties libérales. La seule différence était sa conclusion : elle prenait à leur propre piège ceux qui voulaient lâcher l’Allemagne à la gorge de l’URSS.

    Les victoires de l’Axe lui ont permis de régner sur un espace immense, de piller intégralement la population, la livrant à la famine, aux mauvais traitements et à la terreur. Malgré ce pillage constant, l’Axe s’est retrouvée dépassé. Dépassée et sapé de l’intérieur par de puissant mouvements de résistance, y compris au sein des camps de concentration.

    La guerre culmine dans l’horreur dès ses premières heures. Tandis qu’à l’Ouest, la Gestapo suveille les populations, à l’Est, c’est la politique du vide. D’abord par la Shoah par balles, puis par les camps. Dès janvier 1942 est mis en place le principe de la Solution Finale, lequel vise à exterminer intégralement la population Juive ainsi que les Tziganes. Après les victoires décisives de Midway, de Stalingrad et de El-Alamein, mais également après la victoire de la bataille de l’Atlantique, l’Axe est sur la défensive. Mais même sous les bombes, même sous les attaques de chasseurs-bombardiers, malgré la délitement des voies de communication et le manque de combustible, les convois de la mort roulent. Jusque dans la défaite, les nazis n’ont jamais renoncé à ce projet.

    1Jean-Luc Mélenchon parlait encore, pour le centenaire de 1918, de boucherie déclenchée par le Kaiser.

    2Sur ce sujet : Croire et détruire de Christian Ingrao fait référence.

    3Les mots-valise sont une spécialité de l’extrême-droite, qui fonctionne par instillation et par amalgame. Ils permettent de faire passer un message sans le justifier. Ainsi, l’utilisation de termes comme les banksters ou les merdias, est souvent employée par les conspirationnistes ou par les populiste. Elle évite la question de la classe sociale. D’une manière générale, on ne m’enlèvera jamais de l’idée que là où on maltraite la langue, on maltraitera aussi les Hommes. [E.V]

  • 75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. Partie première : La triple guerre.

    75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. Partie première : La triple guerre.

    75 ans auparavant, la Seconde Guerre mondiale prenait fin en Europe.

    La victoire soviétique à Berlin mettait fin au « Reich millénaire » de Adolf Hitler. Les troupes de toutes les Républiques soviétiques, commandées par les maréchaux Joukov, Koniev, Rokossovski et Tchouïkov brisaient la résistance autour des lieux stratégiques du pouvoir nazi. Le Führer était mort. Mussolini était mort. Les régimes cobelligérant et collaborationnistes étaient défaits. Seul le Japon se dressait encore comme un obstacle à la paix. L’Europe découvrait la réalité du génocide Juif, celle du génocide Tzigane. Elle découvrait aussi l’étendue des dévastations et des crimes de guerre.

    Les efforts combinés de la coalition anti-fasciste ont permis de mettre un terme au projet de partage du monde de l’Axe. Ils ont également stoppé le projet d’annihilation de populations entières. 75 ans après, il ne faut pas l’oublier ou en faire une exception du passé. La victoire contre le nazisme doit être célébrée et doit être commémorée. 40 millions d’Européens et d’européennes, de tout âge, de toutes confessions, de tout bord sont morts. A cela, il faut ajouter plus de 20 millions de victimes en Asie. La grande majorité de celles-ci sont des civils et des civiles, principalement des citoyens et des citoyennes de la Chine et de l’URSS.

    Ne les laissons pas tomber dans l’oubli, ne les laissons pas non plus être le marchepied de gens cyniques. Oui, il faut célébrer la victoire contre le fascisme, le nazisme et le militarisme japonais. Mais cette célébration, pour ne pas être creuse, doit être accompagnée d’un certain recul, d’un regard critique sur la manière dont doivent être considérée tant la guerre que la victoire finale. La Seconde Guerre mondiale est une guerre d’étape. Elle s’intercale dans un court XXe siècle (1914-1991) marqué par la Première Guerre mondiale, les révolutions, la montée des fascismes, la Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre Froide. Elles n’est pas un événement isolé. Elle est donc dans un ensemble qui ne peut être découpé artificiellement en tranches, mais qui forme, au contraire un continuum. C’est ce qui explique la nature particulière, complexe, contradictoire, et le paroxysme de violence de son événement central.

    La Seconde Guerre mondiale est une guerre à la croisée des chemins.

    Elle est à la fois une guerre « classique » de repartage des sphères d’influence entre puissances ; à la fois une guerre coloniale et à la fois s’inscrit dans une croisade anti-communiste mondiale.

    C’est cette conjonction qui a servi de catalyseur.

    La guerre impérialiste.

    La Seconde Guerre mondiale s’inscrit donc dans une lutte entre les puissances impérialistes. Une lutte avec un camp formé par les puissances traditionnelles, France, Usa, Angleterre, possédant des empires coloniaux ou des sphères d’influences déjà bien délimitées, anciennes. De l’autre, le camp des outsiders : l’Allemagne, qui avait tout perdu après le traité de Versailles, l’Italie fasciste , à la victoire mutilée, le Japon militariste, qui ne parvient pas à venir à bout de la Chine.

    Dans un monde plein, partagé depuis 1885 entre les grandes puissances, le mouvement de l’un joue forcément sur les autres. Seule la Chine et l’URSS restent des espaces qui ne sont pas inclus dans ces jeux des puissances. L’une trop vaste, trop peuplée, trop chaotique pour être découpée en colonies. L’autre choisissant la voie du socialisme et de l’anti-impérialisme, s’érigeant elle-même en puissance économique et industrielle, se dotant des moyens de se défendre.

    Pour les trois oustsiders, il faut soit s’en prendre à ces espaces à conquérir, soit risquer la confrontation. Or, leurs concurrents, tout comme leurs proies, ne restent pas les bras ballant. Soit elles prennent la mesure de la menace, comme les USA avec le Japon, qui lui coupe progressivement les vivres, soit elles essaient de les exciter à la guerre pour servir leurs propres intérêts, comme l’Angleterre avec l’Allemagne. Il s’en suit une des pages les plus répugnante de l’histoire diplomatique, dans laquelle les puissances européennes jouent un jeu dangereux, nourrissant la bête nazie avec des compromis, tout cela en ayant l’espoir qu’elle saute à la gorge de l’URSS.

    La croisade antisoviétique.

    Pourquoi l’URSS ? Pour une raison double. D’une part, 1/6e du monde était hors de l’emprise des investissements étrangers, hors des griffes des bandits impérialistes. Et pour eux, il s’agissait d’un terrible supplice de Tantale. Un immense espace, des perspectives d’une dimension incroyable, tout cela excitait leur appétit. Le souvenir de la perte des investissements et des prêts concédés au Tsar aiguillait également les appétits féroces.

    De l’autre, il y avait l’importance primordiale de lutter contre le bastion de la Révolution, contre le bolchevisme, contre l’émergence d’un pôle libéré de la bourgeoisie et du capitalisme. Cette croisade a été le fil conducteur du XXe siècle. Elle s’est manifestée dès les premiers jours de la République des Soviet par l’envoi de troupes pour mater les révolutionnaires. Par la construction d’un cordon sanitaire, autour de pouvoir politiques dictatoriaux. Par les menaces de guerre, les tentatives d’isolement, les coups de force. Entre 1917 et 1941, l’Union soviétique a été plus d’une fois sur le pied de guerre. Elle était encerclée par des puissances hostiles, qui voulaient sa perte. Deux d’entre elles avaient déjà battu l’Empire Tsariste, le Japon entre 1904-1905, l’Allemagne entre 1914-1917. Hitler et ses sbires ont été dressés a traquer le bolchevisme. Ils ont d’ailleurs été encouragés par la politique complice de l’appeasement à se doter des moyens de le faire.

    L’Union soviétique menait une double politique, une politique de soutien aux communistes tout comme une realpolitik d’État. Avec l’approche toujours plus pressante de la guerre, cette dernière prenait le pas sur la première. Il n’en demeure pas moins que l’Union Soviétique était traitée comme une pestiférée par les autres puissances impérialistes. C’est ce qui explique le cynisme de leur diplomatie. Les pays impérialistes, d’ailleurs, ne parvenaient pas à trouver de consensus sur la manière dont venir à bout de l’URSS. Ils étaient en concurrence les uns avec les autres. C’est pour cela qu’ils ourdissaient plans sur plans, non seulement pour bien se positionner eux-mêmes, mais pour faire tirer les marrons du feu par les autres.

    D’où le rejet de la sécurité collective proposée par le gouvernement soviétique et défendue par Litvinov. A cela, ils ont répondu par le choix des jeux d’alliance. Des jeux d’alliances retors, pour faire se prendre à la gorge Allemagne et URSS. Des jeux retors qui se sont retournés, en dernière instance, contre eux. Leur avidité ayant causé leur perte.

    La guerre coloniale et raciste.

    Si les deux autres points sont souvent évoqués, il manque un dernier aspect, essentiel pourtant. Celui qui vient donner un caractère spécifique à la guerre. Elle est fanatiquement anticommuniste, raciste et colonialiste. D’ailleurs, il faut commencer par reconnaître une chose : Les nazis n’avaient pas le monopole des régimes racistes et génocidaires.

    Depuis la Guerre Froide, la tendance est à une comparaison cynique entre l’URSS sous la direction stalinienne et l’Allemagne nazie. Cette comparaison mérite d’être analysée. Tout comme toute analyse, elle demande un protocole scientifique. Si on isole complètement du reste du monde les deux régimes, on retrouve sans problème des similitudes dans la forme que pouvait prendre le pouvoir, notamment si on limite le champ d’étude à la période de la « Grande Terreur » ou a des épisodes dans lesquels la répression a été employée de manière parfois démesurée, comme dans la collectivisation forcée.

    Mais ce comparatisme isolé nous prive de regarder ce qui se passait ailleurs au même moment. Si nous comparons l’Allemagne nazie avec la France et l’Angleterre « démocratique », effectivement la répression telle qu’elle est employée en Allemagne ne trouvera pas un répondant aussi fort dans ces pays. Et ce même si la IIIe République avait ses camps de concentration et n’avait pas forcément d’hésitation à faire tirer sur la foule. Pour les USA, on retrouve par contre les lynchages de noirs, l’inégalité juridique consacrée, le suprémacisme raciste exalté.

    Allons plus loin. Qu’est ce qui constitue la France et l’Angleterre à cette époque ? La métropole, malgré ses grandes zones de misère, n’en est pas moins alimentée, sous perfusion, par le système colonial. C’est ce système colonial qu’on ôte de toute logique comparative, hypocritement. Or, il est le fondement de la puissance des deux pays libéraux, il est d’ailleurs ce qui lui permet d’être libéral. Un regard même simpliste, même superficiel, vers les colonies permet de replacer les choses à leur juste place. C’est dans le système colonial, la déshumanisation, le racisme exacerbé, justifié, que se trouvent les racines du nazisme, que se trouvent les fondements qui ont permis de pousser jusqu’à l’extermination de peuples.

    Le but premier de l’Allemagne n’était pas tant la conquête du monde dans son ensemble, que l’établissement d’une zone coloniale sur le continent Européen. L’Empire colonial Allemand de la fin du XIXe, construit tardivement dans des zones éloignées, a été isolé en un tour de main par les puissantes flottes anglaises, françaises et japonaises.

    Pour ne pas revivre la même situation, le blocus, la vulnérabilité, la faim, l’Allemagne nazie à repris le drang nach Osten. La Marche vers l’est. Elle s’est défini comme objectif de construire cet empire sur les espaces occupés par les peuples slaves.

    Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le nazisme a appliqué sur ces régions les mêmes méthodes et les même moyens que l’Europe démocratique et civilisée avait employé en Afrique ou en Asie, ou que le Japon employait en Chine. Ses soudards, enivrés de leurs droits seigneuriaux, conférés par leur prétendue supériorité raciale, se sont comportés avec la même morgue et le même mépris de la vie humaine que les occidentaux quelques années auparavant.

    Quand Tocqueville anticipe le nazisme.

    Rappelons les écrits de Tocqueville en 1841 : « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux.

    […]

    Je dirai aussi que les grandes expéditions me paraissent de loin en loin néces­saires :

    1° Pour continuer à montrer aux Arabes et à nos soldats qu’il n’y a pas dans le pays d’obstacles qui puissent nous arrêter ;

    2° Pour détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population, ou en d’autres termes à une ville. Je crois de la plus haute importance de ne laisser subsister ou s’élever aucune ville dans les domaines d’Abd-el-Kader. »

    Tocqueville, par ailleurs, se rend bien compte de quel type d’hommes le colonialisme accouche :

    « On ne peut se dissimuler que l’officier qui une fois a adopté l’Afrique, et en a fait son théâtre, n’y contracte bientôt des habitudes, des façons de penser et d’agir très dangereuses partout, mais surtout dans un pays libre. Il y prend l’usage et le goût d’un gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier. C’est là une éducation que je ne me soucie pas de généraliser et de répandre. Sous le point de vue militaire, j’admire ces hommes ; mais je confesse qu’ils me font peur et que je me demande ce que nous ferions d’un grand nombre d’hommes semblables, s’ils rentraient parmi nous. »

    Lorsque l’Allemagne envahit la France, la Belgique, la Hollande… elle impose un ordre d’occupation criminel, appuyé sur les collaborationnistes (souvent motivés par l’anticommunisme et le racisme eux-aussi.) Mais la guerre à l’est se dote d’une dimension supplémentaire : il faut éradique la civilisation, la culture, les élites. Il faut réduire en esclavage l’intégralité de la population. Même ceux qui regardaient d’un bon œil l’arrivée des nazis ont déchanté.

    Derrière les méthodes de Tocqueville point déjà le kommissarbefehl et les Einsatzgruppen. Encore que Tocqueville ne recherchait que le contrôle et la domination, pas encore l’espace vide d’hommes prêt à être colonisé par les européens. Il est d’ailleurs difficile de ne pas souligner la continuité qui existe entre cette guerre et les suivantes. Notamment le fait que, au moment même ou l’armistice est signée en Europe, la France entame le massacre des Algériens.

    C’est la conjugaison de ces trois facteurs, guerre impérialiste, guerre anticommuniste, guerre coloniale qui donne son contenu à la Seconde Guerre mondiale, à la Shoah, aux villes éventrées, aux millions et aux millions de morts et de mortes. A « l’ensauvagement » d’un continent.

  • Zemmour agressé – faut-il le soutenir ?

    Zemmour agressé – faut-il le soutenir ?

    Edit : Cet article se focalise non pas sur la question de l’homme qui s’en est pris à Zemmour, mais sur la question du soutien à ce dernier. Le fait que nous puissions comprendre les mécanismes qui conduisent à s’en prendre à Zemmour et à exprimer de la colère contre lui n’a pas valeur de soutien aux propos employés et à leur forme. Les injures sont bien souvent basées dur des éléments réactionnaires, ou reflétant également une culture de l’agression et du viol.

    Le 2 mai, dans Paris, Eric Zemmour a été reconnu dans la rue par un homme, lequel, tout en filmant, l’a suivi sur une dizaine de mètres en l’injuriant, avant de lui cracher dessus. La vidéo a été publiée sur les réseaux sociaux au travers de Snapchat. Depuis, elle est devenue un sujet de débat, et un fer de lancer pour la droite la plus réactionnaire. Mais qu’en est il réellement ?

    En premier lieu, il faut cesser les simagrées. Cette agression reste du domaine verbal. De la part d’une frange qui accuse sans cesse ses contradicteurs de pleurnicherie, le fait que cet épiphénomène, que ce sont événement soit monté en épingle est quelque peu ironique. Cette violence est sans commune mesure avec celle subie sous les coups de la police, ou la violence quotidienne du harcèlement de rue fait aux femmes.

    Mais qu’on se rassure, Zemmour est bien entouré. Il a été couvert de baisers par son milieu social, gauche et droite confondue. Le Président de la République s’est même entretenu avec lui pendant 45 minutes. Le voilà choyé et dorloté par les siens, par ceux qui considèrent que son venin rentre dans le cadre de la démocratie.

    Cette menue affaire a cependant suscité des inquiétudes auprès de sa classe. Elle l’a inquiétée car elle rappelle que, au-delà des caméras, au-delà des réseaux sociaux, il existe une réalité pragmatique et concrète. Il existe des conséquences aux actes et aux propos. Même une personne aussi droitière que le Pape François 1er l’avait rappelé en disant « Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing« .

    Zemmour face à Zemmour ?

    « L’homme qui crache sur Zemmour n’est autre qu’un autre Zemmour » a publié Claude Askolovitch. « C’est un triste spectacle de voir Éric Zemmour ainsi se rencontrer, devenu celui que l’on chasse et qui baisse la tête, lui qui d’habitude porte beau la vindicte et le mépris des autres. » Nous ne le pensons pas. Nous ne pouvons pas faire de l’homme qui l’a interpelé un « Zemmour » lui-même. Cette équivalence omet un aspect fondamental : qui engendre qui ? Quelle violence engendre quelle violence.

    Nous ne sommes pas des fanatiques. Nous ne nous réjouissons jamais de la violence pour la violence. Mais nous ne pouvons mettre sur le même plan la violence de celui qui, depuis des décennies encaisse sans broncher et celle de son persécuteur.

    Or, il convient de rappeler un moment que Zemmour n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas une victime de violence gratuite. C’est une personne qui s’est fait un nom comme porte-parole de la haine raciale et homophobe en France, haine pour laquelle il a été condamné à plusieurs reprises. Dans le confort cossu de ses lieux d’interventions, il peut vomir cette haine sans cesse, la déversant vers ces auditeurs, influençant leurs idées et leurs conceptions.

    Si nous étions dans un monde idéal et égalitaire, il suffirait aux personnes qui subissent ces assauts constants de répondre par la même voie. Mais nous ne sommes pas dans ce monde, et ces personnes sont condamnées à subir l’influence grandissante des Zemmour ou des Morano. Elles le subissent comme une pluie battante, contre laquelle il n’existe ni protection, ni abri.

    Zemmour, un petit florilège de la haine :

    « Pourquoi on est contrôlé [par la police] 17 fois [par jour] ? Mais parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes ; c’est comme ça, c’est un fait. »

    « Il y a des trafics dans ces quartiers, […] il y a de la polygamie aussi. Il y a beaucoup de délinquance, […] entre le trafic de drogue et la délinquance en col blanc, il y a une petite différence. »

    « Je pense que l’autonomie totale en matière sexuelle est un mythe, et le consentement mutuel est un mythe. »

    « Moi, je ne suis pas exactement un immigré, moi, je suis un peu comme un Martiniquais ou un Alsacien, c’est-à-dire que c’est la France qui est venue chez moi et qui m’a conquis et je la bénis, moi, de m’avoir colonisé. »

    « Je pense que les religions monothéistes sont très sévères avec l’homosexualité parce qu’à l’époque il y avait très peu de monde sur la Terre. Et je pense que d’ailleurs, c’est une de, comme ça, de mes idées, que la tolérance moderne, entre guillemets, pour l’homosexualité vient de la surpopulation actuelle. »

    Certains de ces exemples ont valu à Eric Zemmour une condamnation. Voilà le portrait du personnage. Grossiers montages, amalgames, absences de statistiques, mise en exergue des arguments raciaux sur le contexte social… Zemmour est une machine à haine. Il est bien plus que simplement le représentant d’une frange réactionnaire-radicale de la bourgeoisie. Il en est devenu le porte-parole, le symbole. Il fait partie de ces individus qui travaillent d’arrache-pied à constituer un amalgame empoisonné : le mythe islamo-gauchiste, revival du judéo-bolchevisme.

    En embuscade, certains fourbissent aussi leurs armes. Ils sont prêt à partir en campagne. La droite et l’extrême-droite ont été d’une inutilité totale durant le confinement. Et pour cause : la saturation des hôpitaux était la conséquence finale de l’application de leurs programmes. La solidarité leur est étrangère, sauf quand elle sert à ratisser des voix ou a stigmatiser d’autres. Leur programme politique est au point mort. Il faut donc des faits divers pour nourrir la machine à haïr. Lorsqu’ils réclament la « liberté d’expression », il faut comprendre qu’ils réclament l’impunité pour déverser leur poison haineux. Cette liberté d’expression est hypocrite.

    Dans le climat actuel, nous ne pouvons que regarder avec inquiétude l’infiltration raciste et l’agitation réactionnaire. Dans les périodes de crise et d’incertitude, nous ne savons que trop bien quelles sont les perspectives des fascistes, sûrs du soutien d’une bourgeoisie qui rêve de faire marcher au pas les travailleurs et les travailleuses.

    L’inquiétude nourrie par l’omniprésence des thèses conspirationnistes, les campagnes antisémites et les campagnes racistes anti-noirs et anti-arabes, camouflées derrière la « critique de l’Islam » servent les mêmes groupes.

    Briser les rhétoriques fascistes:

    Nous pensons qu’il faut combattre pied-à-pied ces thèses. Qu’il faut lutter contre la recherche d’un bouc-émissaire racial ou religieux. Que la parole des Zemmour n’a pas droit de cité, que son racisme fait de lui non seulement un délinquant, mais aussi un individu qui apporte une caution morale aux attentats racistes et xénophobes, comme la tuerie de Christchurch ou celle de Hanau.

    Que Zemmour, maintenant ait peur, dans la rue, de subir des conséquences de ces propos, cela ne peut pas ne pas être une forme de rétribution.

    Pas de soutien aux apprentis sorciers de la haine !

  • Il y a 75 ans, Adolf Hitler

    Il y a 75 ans, Adolf Hitler

    Il y a 75 ans, Adolf Hitler, chancelier et Fuhrer du Reich, se suicidait dans le bunker de la chancellerie. Le soir même, le drapeau rouge, marqué du marteau et de la faucille, flottait sur Berlin. Quelques jours auparavant, Benito Mussolini, le Duce de l’Italie, périssait sous les balles des partisans italiens, avant d’être exposé publiquement avec sa maîtresse.

    La guerre mondiale en Europe touchait à sa fin. Elle avait englouti près de 40 millions d’européens, dont une très grande majorité de civils. Certains États, comme la RSS de Biélorussie, ont perdu un habitant sur 4.

    Hitler, en tant qu’individu, était un fanatique. Un fanatique impérialiste, anticommuniste et antisémite. Il était également le fils d’une époque. Il n’a pas inventé sa théorie criminelle, il l’a reprise. Il a repris l’antisémitisme courant, notamment nourri par le tsarisme. Il a repris les désirs coloniaux et le mépris racial propre à ce système. Il a repris la haine du communisme, puisque celui-ci refusait la guerre mondiale et la hiérarchie en classes.

    Des individus comme Hitler, il en a existé et il en existe des milliers dans le monde. Heureusement tous n’arrivent pas au pouvoir. Et ils n’arrivent pas seuls à celui-ci.

    Ce n’est ni son charisme personnel, ni ses talents, qui lui ont permis de pouvoir occuper les fonctions suprêmes du Reich. Hitler, comme Mussolini, comme l’amiral Horty en Hongrie, ou comme Franco, ont été installés, portés au pouvoir. Ils étaient des outils. Des outils qui servaient, consciemment ou non, les intérêts politiques et géopolitiques d’acteurs puissants.

    Hitler, comme les autres, était un rempart. Un rempart de la réaction contre la menace de la révolution prolétarienne. Il était l’outil des cartels industriels et bancaires pour permettre de nettoyer une Allemagne encore secouée des soubresauts de sa révolution. Derrière les arguments de la race au dessus de tout, de la nation transcendant et abolissant les classes, derrière la « lutte du sang contre l’or » se nichaient les intérêts très solidement matérialistes de Thyssen, de Krupp, de Blohm & Voss. Éliminer les bolcheviques, éliminer toute structure sociale et culturelle qui ne soit pas inféodée aux buts criminels du régime, mobiliser l’Allemagne pour la guerre impérialiste.

    Hitler et son régime de crime ont trouvé bien des gens pour l’applaudir. En France, malgré la peur du réarmement, il a été soutenu comme un moyen de contrer l’URSS. En Angleterre, surtout, tout a été mis en œuvre pour que l’Allemagne nazie soit en mesure de faire la guerre et de la remporter. Si Churchill s’est montré un farouche anti-nazi durant la Seconde Guerre mondiale, il ne faut pas oublier que lui aussi, conjointement à Neuville Chamberlain, il l’a salué.

    En investissant Hitler d’un pouvoir considérable, ni les dirigeants de cartels ni les politiciens pensaient avoir trouvé le laquais parfait. Cela amène a une considération : la grande bourgeoisie Allemande a soutenu le régime jusqu’à son effondrement inéluctable. En dépit d’une certaine autonomisation de l’empire financier SS ou des Reichswerken Hermann Göring, l’État nazi n’a jamais été coupé de sa base de classe. Il a représenté une interface brutale, terroriste, mais chargée de la même mission que les autres États bourgeois : assurer au mieux possible les intérêts de ses commanditaires. Et si Hitler et sa clique sont arrivé et venus, dans la victoire ou défaite, les groupes industriels et leurs patrons sont restés en place.

    Leur soutien n’a été retiré au Fuhrer qu’au moment où la défaite était inéluctable et où il fallait négocier…avec l’occident.

    En revanche, le pion que les Anglais et Français se réjouissaient d’avoir les a mordu à la gorge. Contre toute attente, l’accord tactique entre les deux ennemis mortels a bouleversé les plans des impérialistes et des fauteurs de guerre.

    La guerre est connue. Elle a été terrible. Elle a saigné le monde. Durant son règne de terrer, le régime nazi a pu entreprendre la mise en esclavage de tout un continent. Le régime a également entrepris froidement, méthodiquement, l’extermination de pans entiers de sa population sur des critères de naissance. Cette barbarie criminelle a représenté l’application suprême des thèses génocidaires nées dans le colonialisme.

    Elle a également atteint partiellement les buts qu’elle s’était fixé. Elle a ravagé le camp du socialisme, mettant à bas l’immense travail accompli par les peuples d’URSS, au prix d’efforts incroyables. Il n’est pas possible d’ailleurs d’isoler cette saignée de 27 millions de personnes de la réapparition de tendances droitières, réclamant une NEP-bis.

    En dépit de ses efforts, en dépit du poids immense d’une Europe réduite en esclavage, l’hitlérisme n’est pas parvenu à ses fins. Il a été miné de l’intérieur, par la résistance, y compris au sein des camps de travail. Il a été broyé par l’extérieur, face aux armées de la coalition anti-fasciste.

    Dans une série de batailles, principalement contre l’Armée Rouge, l’Allemagne nazie a été battue, écrasée. A ce titre, nous trouvons injustifiable que son rôle soit minimisé ou qu’elle puisse être renvoyée dos à dos à la Wehrmacht et la SS. Mais il est tout aussi idiot de nier le rôle vital du prêt-bail, et la solidarité, l’abnégation, des autres belligérants.

    Le 30 avril 1945, au milieu des ruines, Hitler mettait donc fin à sa vie.

    Mais son ordre à survécu. Il a survécu dans l’administration de la RFA, dans ses services secrets, l’organisation Gehlen. Il a survécu dans toutes les dictatures de l’après-guerre, dans lesquelles des individus comme Hans-Ulrich Rudel ou Klaus Barbie ont joué des rôles important. Il a survécu dans la guerre froide. Dans les opérations militaires dirigées contre l’URSS jusqu’en 1956, dans les réseaux d’assassins et de terroristes, tels que la loge P2, Gladio et les stay behind de la CIA.

    Il survit encore dans l’actualité récente avec les groupes fascistes en mèche avec l’État Allemand du NSU mais aussi de la leaderless resistance aux USA, ou encore du blood & honor partout dans le monde.

    Philosophiquement, il a survécu dans le colonialisme, le suprémacisme, le racisme et l’antisémitisme. Il est resté un monstre tapi dans l’ombre, mais bien pourtant bien réel. Un monstre qui se nourrit des peurs.

    A chaque crise, à chaque moment d’incertitude, il réparait. Aujourd’hui, alors que la pandémie secoue de fond en comble la société, le discours chauvin, xénophobe, raciste et conspiratif renaît avec une ampleur nouvelle. Il cherche les bouc-émissaires des malheurs du monde, il cherche les réponses simplistes aux problèmes profonds. Il cherche la mobilisation réactionnaire pour de nouvelles guerres et de nouvelles Shoah.

    Il y a 75 ans comme aujourd’hui, il est impératif de combattre avec la dernière extrémité cette création. Alors que se profile à l’horizon une ère de luttes immenses, ne laissons jamais les agents de la réaction, les valets du patronat, diviser ceux qui croulent sous les poids des mêmes chaînes : celles des exploiteurs, des bourgeoisies, des impérialismes.

  • Confinement : toujours plus de violences policières.

    Confinement : toujours plus de violences policières.

    Véritable marqueur des tensions sociales, les violences policières ne se sont pas taries avec le confinement. Au contraire, elles se sont épanouies, comme des fleurs vénéneuses. Depuis le début de la pandémie, il est difficile de faire le compte des personnes brutalisées, des personnes blessées, parfois très grièvement, mais également des morts discrètes, qu’on ne compte pas.

    Une jambe arrachée ici, un policier tirant sur son voisin là-bas, un tabassage digne de la Guerre d’Algérie… Les cas ne manquent pas. Ils s’accumulent, nourrissant une colère sourde. Plusieurs pages, comme quarantine watch, se sont donné comme mission de recenser les cas de violence, pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Sur la base des opérations policières, il est possible de faire quelques constats sur leur origine, sur les réactions politiques, mais également sur leur instrumentalisation.

    • Un critère de classe fondamental. Il explique notamment la différence de traitement entre les quartiers populaires et les infractions massives au confinement et à la distanciation sociale qui ont eu cours dans le Paris bourgeois. La messe intégriste de la secte qui occupe l’Église de Saint Nicolas du Chardonnet ou le bal improvisé n’ont pas entraîné de vives réactions. En revanche, un grand nombre d’agressions massives et brutales ont été constatées dès que la composition sociale du quartier change. Quand cela se déroule de l’autre côté du périphérique, c’est même un traitement quasiment colonial qui s’est imposé.
    • Un critère qu’on ne pourrait qualifier autrement que comme racial. Dans les propos tenus par les policiers qui ont été filmés, cet aspect est revenu constamment. Nous ne pouvons pas oublier qu’il y a qu’il y a quelques années, le membre de Unité SGP-Police – Force Ouvrière Luc Poignant, déclarait que dire « bamboula » était convenable. Ces méthodes de traitement montrent aussi un héritage, une tradition issue de la colonisation, avec notamment un maintien de l’ordre par la terreur et une exacerbation des comportements racistes.
    • Une exacerbation par la pandémie mais aussi par l’impunité permise du fait des rues désertes. La pandémie apporte à cela la peur de la contamination, la peur du contact et de la proximité. Elle fait que les rapports sont d’autant plus violents qu’ils sont anxiogènes. Cette anxiété (certainement partagée) trouve son exutoire brutal d’autant plus facilement que les rues sont désertes. Dans le vide du confinement, personne ne vous entend crier et personne ne peut venir vous aider.

    Nous regardons ces images avec un grand effroi.

    Il y a certainement, parmi les policiers et les policières des individus qui sont sincèrement choqués de la manière dont les choses se passent, des propos, des actes, et de l’absence de déontologie honteuse. Il existe des individus qui pensent pouvoir réussir à transformer le cadre de la police pour en faire une institution garante de la sécurité de tous et respectueuse des lois. Mais ces voix sont noyées dans la masse, elles sont écrasées. Pourquoi ? Parce que l’institution en elle-même est construite pour réprimer les classes populaires, pour maintenir un ordre basé sur l’injustice et sur l’inégalité sociale. Elle est un cadre normatif qui broie les individus et les trie pour en sélectionner les plus féroces et les plus corrompus. Pour les idéalistes présent et présentes dans la police, il n’existe que trois chemins. Se normaliser et accepter, partir dans une lutte donquichottesque contre l’institution, ou la sortie par la démission ou le suicide.

    Conçue depuis sa naissance comme un outil d’ordre social, elle ne peut avoir d’autre nature. Et, par voie de conséquence, d’autre comportement.

    Face à cela, face à ces images et ces propos ignobles, des lignes de défense se sont dressées. Elles ne font que déshonorer ceux et celles qui les emploient.

    Il est dit que les quartiers populaires ne respectent pas le confinement. C’est partiellement vrai, puisqu’il a été possible de voir que le Paris bourgeois ne se privait pas de certaines libertés. C’est partiellement vrai, mais aussi compréhensible. L’aspect romantique et bohème du confinement demeure un grand privilège de classe. Dans les quartiers populaires, la grande majorité des emplois sont d’une nature qui ne les rend pas adaptable au télétravail. Le trajet métro-boulot-confinement est nettement plus dur à vivre, en dernière instance, qu’un confinement constant avec une adaptation de l’activité professionnelle.

    Il se déroule aussi dans des conditions de promiscuité et d’espace urbain qui ne permettent pas le même confort de vie. Si les quartiers de centre-ville permettent des sorties respectant le 1h & 1km, ce n’est pas le cas des grandes cités. Ce n’est pas un hasard si, à Lyon, les contrôles massifs ont eu lieu dans des points de jonction entre le centre et la périphérie populaire, comme à la station Vaux-en-Velin la Soie. Ils ont débouché sur un très grand nombre de procès verbaux et d’amendes. Celles-ci, conçues pour être dissuasives, sont extrêmement inégalitaires.

    Les violences ont aussi été mises dos à dos. C’est souvent la spécialité des réformistes, lesquels ne veulent pas jeter l’opprobre sur la police tout en ne se coupant pas d’un rêve de conquérir le réservoir électoral potentiel que sont les quartiers populaires. Cette manière d’appeler au calme sans comprendre, sans expliquer, sans donner un sens à la colère, est une manière également de renforcer l’impunité. Cette incapacité à pouvoir dénoncer les abus particuliers des policiers, mais surtout le caractère systémique de la violence est une constante. Même si des individus comme François Ruffin sont des personnalités sympathiques, il est toujours édifiant de se dire qu’ils peuvent sortir des énormités invraisemblables. Au début de l’affaire Benalla, il avait ainsi déclaré que l’attitude de la brute macronienne était distinguable de celle de la Police, qui « ne se comporte par comme ça ». Certes, entre temps les Gilets Jaunes ont eu lieu, et les lignes ont bougé. Mais il reste toujours nombre de démocrates pour expliquer comment ils mettront en place une répression « de gauche » une fois au pouvoir.

    Plus loin dans le spectre droitier, il existe l’immense nébuleuse de charognards. Ceux et celles qui font des quartiers populaires des zones de non-droit, qu’il faudrait pacifier par la force. Ceux et celles qui en font une affaire « religieuse » ou « culturelle », autant de cache-sexes pour ne pas dire ce qu’ils pensent profondément. Car la loi, même bourgeoise, sanctionne le fond de leur pensée raciste, pogromiste et génocidaire. Ceux-ci non seulement n’expliquent pas la tension, mais ils la désirent. Ils désirent plus de sang, plus d’intolérance et plus de violence.

    Alors ils salissent les victimes, en retournant les culpabilités. Ils nient les évidences en demandant qu’elles soient remises dans un contexte, contexte construit par le mensonge. Alors ils inventent des conspirations, des complots, des collusions entre l’État et un pseudo islam tentaculaire, apatride et antipatriotique. Un pseudo islam qui fait écho à l’invention qui avait été faite le siècle dernier, autour de l’antisémitisme et du judéo-bolchevisme.

    Quelque soient les formes que peuvent prendre les négations, elles nourrissent toutes la même politique : asservir ceux et celles qui souffrent.

    Durant le mouvement des Gilets Jaunes, une réelle unité est née, notamment contre les violences policières. Elle s’est basée sur la confrontation avec le mépris policier, avec l’impunité et les déferlement de haine. Cette solidarité à toujours été attaquée par les fascistes, lesquels ne peuvent s’empêcher de désirer plus d’ordre et plus de répression. Ils n’ont jamais voulu condamner ouvertement l’attitude de la police ni la dénoncer pour ce qu’elle est. Et pour cause, ils ne souhaitent que la rendre plus féroce. Ainsi, la jeunesse des quartiers populaires est souvent pointée du doigt comme bénéficiant d’une tolérance importante de la part des autorités ou de la police. C’est un comble ignoble.

    Le confinement nous isole, nous rendant vulnérables à la manipulation mentale. Celle-ci est d’ailleurs accrue par les algorithmes des réseaux sociaux, qui enferment les individus dans des bulles mentales. Ce type de terrain est connu pour être le champ d’opération favori de l’extrême-droite la plus perverse. Elle essaie de créer un environnement angoissant, hostile, démoralisant, en lançant théories fumeuses sur théories fumeuses et en essayant de fragmenter les solidarités.

    Tous les faisceaux lancés par ces groupes n’ont qu’un but : mettre fin au déconfinement pour relancer l’économie, sous prétexte d’un intérêt suprême de la nation. Derrière cet « intérêt suprême », en réalité, c’est celui d’une bourgeoisie exploiteuse et impitoyable. Cette même bourgeoisie qui impose la misère dans les quartiers populaires, chez les Gilets Jaunes, chez les ouvriers et ouvrières, chez les employés et employées, chez les paysans et les paysannes.

    Face à ces manœuvres, nous affirmons la nécessité de l’unité populaire, d’un front commun de tous ceux et de toutes celles qui courbent l’échine sous les matraques, sous les dettes, sous l’exploitation. La violence contre les uns est le prélude à la violence contre les autres.

    Nous n’acceptons pas la brutalité.

    Nous n’acceptons pas le racisme.

    Nous n’acceptons pas le mépris de classe.

    Nous n’acceptons pas l’impunité !