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  • La Biélorussie à l’heure du choix.

    La Biélorussie à l’heure du choix.

    Les élections du 9 août 2020 ont redonné le pouvoir à la direction de Alexandre Loukachenko, en poste depuis 1994. Celles-ci se sont déroulées dans un climat de grande tension, notamment à la suite des élections législatives de novembre 2019, lesquelles ont donné un très large ascendant aux organisations présidentielles. Obtenant 80,08 % des voix, la coalition autour de la présidence a écrasé l’opposition, incarnée par Svetlana Tsikhanovskaïa. L’opposition a dénoncé des scrutins truqués, des pressions, des tricheries.

    Elle a appelé à des manifestations pour contester le résultat des élections. Celles-ci ont été réprimées par la police, laquelle a tiré à balles réelles, entraînant plusieurs blessés graves et des milliers d’arrestation. Le 11 août, la dirigeante de l’opposition a fui le pays, pour se réfugier dans la proche Lituanie. Depuis cet exil, elle a incité à continuer la mobilisation contre le régime.

    De son côté, le gouvernement a, lui aussi, incité à ce que ses soutiens descendent dans la rue. Une manifestation favorable au régime s’est déroulée, dans laquelle le Parti Communiste du Bélarus, formé par les anciens cadres du régime, s’est joint aux soutiens à Loukachenko, tandis que les syndicats ont rejoint principalement l’opposition. Un division du Parti Communiste, le Parti Communiste des Ouvriers de Biélorussie, a lui aussi, rejeté la position du PCB pour rejoindre les oppositionnels.

    Ces mobilisations sont appréciés de manière très variée depuis la France. Les réactions et les attitudes ont été parfois d’un soutien clair au régime, parfois d’un soutien à l’opposition. Ces visions diamétralement opposées sont le reflet de la complexité de la situation biélorusse et de l’imbrication des enjeux.

    Une situation complexe.

    Pourquoi la politique du Bélarus est elle si complexe ? Le Bélarus est un de ces pays-pivots, dont l’importance géopolitique est immense. Il représente l’une des voies qui mènent au cœur de la Russie, les autres étant par les pays Baltes et par l’Ukraine. Le Bélarus, dans la conception soviétique puis russe, fait partie de la sphère de sécurité vitale du pays. Pour la conception occidentale, marquée par les théorie de Mahan, Spykman et Brzezinski, il fait partie de ces espaces à contrôler pour refouler (roll back) la Russie vers l’Asie.

    Depuis la terrible saignée de la Seconde Guerre mondiale, la Russie ne peut tolérer un régime qui lui soit hostile dans son espace de sécurité. Elle considère qu’il s’agit, pour elle, d’une question vitale et non-négociable. Un changement radical d’orientation, de la part du régime Biélorusse, une orientation pro-occidentale, serait peut-être un casus belli. L’occident, quant à lui, avance prudemment ses pions, soutenant politiquement et financièrement les oppositions. D’autres intérêts s’entremêlent, comme les appétits chauvins polonais. Une partie des nationalistes voudraient récupérer la ville de Brest-Litovsk et revenir à la Grande Pologne du traité de Riga (1922).

    De plus le pays est une interface économique essentielle pour le transfert du gaz et du pétrole russe vers l’occident. Le pays raffine le pétrole et le revend, encaissant au passage une plus-value importante. Cependant, ce parasitisme, aux yeux de la Russie, entraîne des tensions régulières, et contribue à nourrir le projet de pipe-lines qui passeraient par le fond des mers.

    En dépit de cela, le régime de Loukachenko répond globalement aux besoins de la Russie. Il forme un flanc garde et un glacis protecteur. Quant à sa nature politique, elle fait débat. En dépit de certaines apparences et références à l’Union Soviétique, le régime est loin d’être socialiste. Une partie de l’économie est entre les mains de monopoles d’États, mais cette propriété juridique ne signifie pas que les rapports de production ne soient pas capitalistes.

    Bélarus: nouvelle manifestation de l'opposition, la pression monte ...
    Le Bélarus est hautement dépendant de la Russie pour ses approvisionnements.

    Depuis 1994, d’ailleurs, Loukachenko a accompagné la réduction de ces droits sociaux et la privatisation progressive de l’économie. Le niveau de vie des habitants de la Biélorussie s’est réduit progressivement. Il a également mis en place des mesures réactionnaires, notamment les « lois anti-parasites », qui frappent les plus démunis, les chômeurs et les chômeuses. Malgré certains fantasmes, liés au fait que les droits sociaux en termes d’accès à l’éducation, au logement, aux soins, soient maintenus, grâce notamment à la rente pétrolière, le régime se montre férocement réactionnaire sur les questions de société, notamment sur les droits des LGBT et sur le droit des femmes.

    Il possède, dans le fond, la majorité des caractéristiques d’un régime social-démocrate poussé jusqu’au bout de sa logique, pourrissant, oscillant entre redistribution des richesses et maintien d’un modus vivendi avec les intérêts de sa bourgeoisie. Il peut se comparer à une espèce de péronisme1 ou à d’autres régimes dans lesquels la bourgeoisie nationale tente de trouver un moyen terme entre indépendance et intégration dans une sphère impérialiste.

    Car les relations de voisinage sont particulièrement délicates.

    Les difficiles relations de voisinage.

    Le Bélarus est l’antichambre de la Russie, comme la Pologne est l’antichambre de l’occident. Durant la période précédant les élections, du fait de l’accroissement des tensions entre Est et Ouest, il s’est retrouvé à plusieurs reprises en situation de terrain d’enjeu.

    En théorie, le pays est dans un processus de fusion et d’intégration dans la Fédération de Russie. Dans les faits, le processus est au point mort. Les cliques qui soutiennent Loukachenko ne voulant pas perdre le contrôle de l’économie et être phagocytées par la bourgeoisie russe. Cependant, le pays maintient des exercices militaires conjoints avec la Russie. En 2017, par exemple, les exercices militaires ZAPAD-2017 se sont déroulés sur son sol, simulant une intervention vers les États Baltes et la Pologne. La situation d’avant-poste du Bélarus est d’ailleurs déplaisante (il en était de même pour la RFA et la RDA d’ailleurs.) Dans le cas d’un affrontement majeur en Europe, le pays, qui a perdu 25 % de sa population durant la dernière guerre, est certain d’être à nouveau un champ de bataille central. Cette situation n’est pas sans être déplaisante.

    Les mercenaires perdus.

    En fin juillet, l’arrestation de plusieurs centaines de mercenaires d’une société militaire privée russe a jeté de l’huile sur le feu. Ces professionnels du combat ont été officiellement soupçonnés de vouloir déclencher un scénario à la syrienne ou à la « euromaïdan », dans lequel des agents provocateurs ont sciemment fait exploser les tensions.

    Cependant, les analyses des images de l’arrestation laissent plutôt supposer qu’il s’agit d’une scénette de plus dans la grande pièce de théâtre des relations diplomatiques russo-biélorusse2. Les documents vus correspondent plus au scénario d’un transit de troupes soit vers le Donbass, soit vers les pays chauds, qu’à un projet de déstabilisation par la Russie du scrutin biélorusse.

    Les relations entre Russes et Biélorusses sont d’ailleurs loin d’être binaires et simples. La Biélorussie, qui devrait être, à terme, intégrée dans la Fédération de Russie, renâcle. Elle est un petit frère turbulent. A plus d’un titre, elle évoque la délicate relation entre la Corée du Nord et la Chine. Les deux sont, de fait, des pays dirigés par une bourgeoisie nationale. Les deux sont néanmoins inclus dans une orbite géopolitique, laquelle leur assure une protection. Mais les deux ne veulent pas d’un destin de soumission totale à une sphère impérialiste ou une autre. Il en résulte une diplomatie parfois erratique.

    En réponse à la hausse des taxes sur les échanges entre les deux pays, à partir de janvier 2020, le Bélarus s’est alors tourné vers de nouveaux partenaires commerciaux, dont les USA. Ceux-ci ont saisi la balle au bond, allant jusqu’à proposer 80 000 tonnes de pétrole début août. Sans être un changement d’allégeance, cette opération a été destinée à rappeler à la Russie que le Bélarus possède une certaine souveraineté. Elle s’est d’ailleurs soldée par une renégociation des accords énergétiques entre les deux pays.

    Il est notable que les opposants mis à l’index par le Bélarus ne sont pas tous des pro-européens. Ainsi le site OPEX 360 note : Autre opposant, Viktor Babaryko a été mis sous les verrous car soupçonné d’être à la tête d’un « groupe organisé » accusé de « fraudes » et de « blanchiment d’argent », via la banque Belgazprombank, filiale du géant gazier russe Gazprom, qu’il a dirigée. Le 14 juillet, sa candidature a été écartée par la commission électorale.

    Quand aux influences occidentales, elles sont assez transparentes. Il est certain que l’occident appuie l’opposition. Le refus de l’UE de reconnaître le résultat des élections en Biélorussie est un fort signal dirigé vers les opposants. Cependant ce soutien à l’opposition ne signifie pas que celle-ci soit une marionnette docile entre les mains d’agents de l’étranger. Comme dans l’écrasante majorité des situations politiques, les causes premières sont les contradictions internes, endogènes, et non pas l’influence externe, exogène. La lutte des classes au sein de la Biélorussie est, comme ailleurs, le principal moteur.

    Le peuple biélorusse otage des impérialismes.

    L’opposition, à l’heure actuelle, s’est soudée autour de l’image de Svetlana Tsikhanovskaïa. Elle porte un programme de plate-forme libérale, rassemblant pèle-mêle les intérêts des directeurs de trust d’Etat – lesquels désireraient devenir des patrons à part entière – mais également les aspirations populaires à plus de démocratie et au maintien des conquêtes sociales de l’ère soviétique. La question du leadership, de la direction du mouvement de contestation, est cruciale pour déterminer son évolution. Elle est aussi ce qui déterminera sa nature de classe profonde. Elle oscille, logiquement, à la recherches d’appuis et d’alliés, y compris internationaux. Pour une analyse plus poussée, nous renvoyons au communiqué du PMR ICOR.

    https://unitecommuniste.com/icor/declaration-du-parti-maoiste-russe-pour-une-bielorussie-sans-loukachenko-et-sans-capitalistes/

    Dans certains argumentaires, nous trouvons que cette lutte de classe « fait le jeu » d’un impérialisme ou d’un autre. Dans le monde plein, saturé, quadrillé par les impérialismes, c’est un fait, oui. Chaque mouvement des uns et des autres impacte les rapports de forces internationaux. Mais cette vérité était déjà celle qui, il y a 103 ans, poussait certains à rejeter toute sortie de la guerre de la Russie soviétique, accusant les bolcheviques de faire le jeu de l’impérialisme allemand, voir Lénine d’être l’agent du Kaiser. Au moment des grands empires, certains et certaines éminentes marxistes rejetaient ainsi les mouvements nationaux, sous prétexte qu’ils avaient « raté leur entrée dans l’histoire » et que tout mouvement national était une dilution de l’avancée vers la révolution prolétarienne.

    C’est oublier que, même si les rapaces impérialistes tentent de planter leurs griffes dans chaque mouvement, ce sont les luttes populaires, les combats aux marges des citadelles de l’impérialisme qui contribuent à l’affaiblir. La lutte des bolcheviques, dans le maillon faible de l’impérialisme qu’était l’Empire russe, n’était pas si éloignée de cela. Il en est de même pour la lutte des Kurdes, accusée de « faire le jeu des américains ».

    Dans les faits, la déstabilisation du régime, si le gouvernement l’emporte, risque effectivement de mettre à mal les marges de manœuvre de Loukachenko. Mais, au lieu de « démocratiser » le pays, le résultat pourrait très bien être de le jeter encore davantage dans l’orbite de Moscou. Loukachenko et Poutine se sont d’ailleurs contactés pour s’assurer mutuellement de leur solidarité en cas d’aggravation de la situation.

    La population du Bélarus est elle en dehors de l’histoire, réduite à jouer le rôle de soutien d’un impérialisme ou d’un autre ? Doit-on leur interdire de lutter sous prétexte que cela pourrait « faire le jeu » d’un impérialisme ou d’un autre ? Elle n’est pas guidée par des bolcheviques, malgré la présence de groupes qui combattent avec sincérité contre l’ingérence et contre le capitalisme. Cependant, ce n’est que dans l’action, dans la lutte, que peut émerger une direction révolutionnaire, liée aux masses populaires, capable de trouver le chemin escarpé vers une société juste.

    Quelle position ?

    Cette question est difficile à trancher, comme toutes les questions réelles et concrètes, une fois qu’on sort des bornes rassurantes du cas d’école. Elle est néanmoins révélatrice des clivages et des perceptions variées au sein du mouvement révolutionnaire et du mouvement communiste. Entre ceux qui feront confiance intégralement aux hommes et aux femmes biélorusses pour choisir un régime conforme à leurs intérêts et ceux qui considèrent que l’impérialisme est trop fort.

    Tant que les impérialismes existent, il ne peut exister de « démocratie » pour les espaces qui sont des enjeux géopolitiques. Cette constatation est valable tout aussi bien pour les régimes polonais, hongrois, turcs, ukrainiens… Ces espaces sont trop précieux pour ne pas être contrôlés d’une main de fer. Lorsqu’on regarde des pays dans lesquels les changements de régime ont abouti, les résultats ne sont pas forcément rassurants. Le cas de la Pologne, de la Hongrie, de l’Ukraine est inquiétant. Ces pays sont employés comme glacis protecteurs pour l’Europe, tout comme fers de lance pour frapper les intérêts russe en plein cœur. Mais croire qu’il faut obtenir des garanties de succès avant d’avancer, c’est surtout renoncer éternellement. Chaque lutte présente les caractéristiques d’un coup de poker plus que d’une partie d’échec, comme l’avait déjà déterminé Clausewitz.

    Le destin du peuple de Biélorussie, de ses masses populaires, est là. Soit parvenir à s’extraire de la lutte entre impérialismes, soit demeurer sous le joug de l’un ou de l’autre et de ses pions. L’apport que nous pouvons faire, ici, depuis la France, ne peut passer que par le soutien aux organisations communiste et populaires de ces pays. Les déclarations et les analyses n’ont de sens que si elles sont accompagnées par des actes. Il faut avoir confiance dans les masses du Bélarus pour assurer la double tâche qui est la leur : à la fois conserver l’indépendance nationale de ce pays enclavé et piégé dans le jeu des puissances, et à la fois permettre une politique de progrès social, d’émulation et d’égalité. Cette double tâche ne peut s’assigner depuis l’extérieur. En revanche, il est possible de soutenir des organisations dans lesquelles il faut avoir un certain degré de confiance.

    Bien sûr, la décantation de la situation au Bélarus est potentiellement explosive. Elle crée une instabilité dans la région, instabilité qui peut profiter à des fauteurs de guerre. C’est dans ce cadre-là que le mouvement anti-guerre des puissances impérialistes doit être capable de montrer sa force et sa solidarité. Or, il demeure dispersé, et dans un refus de travailler conjointement. C’est une regrettable attitude, qui entrave son développement et son renforcement. Pourtant, plus l’entropie, la tendance au chaos, fait son lit, appuyée par la crise, plus nos responsabilités en tant que communistes sont grandes.

    Construire le front international pour pouvoir jouer un véritable rôle.

    Le choix de notre organisation, en dépit de sa taille, est de coopérer dans le cadre du Front Uni Antifasciste, animé par l’ICOR et l’ILPS, mais également de s’inscrire dans la coordination ICOR comme membre à part entière. Nous pensons que c’est cette participation et le soutien que nous pouvons accorder aux organisations qui luttent sur le terrain qui peut donner sens à notre positionnement. Nous avons ainsi republié la position du Parti Maoïste de Russie, que nous considérons comme juste et précise. Nous attendons des nouvelles des positions de nos camarades biélorusses membres de l’ICOR. Nous invitons les individus qui veulent contribuer à faire grandir cette coordination à rejoindre les amis de l’ICOR et les organisations membres.

    Derrière le positionnement des organisations politiques, il se pose une question de fond, question ouverte : qu’est ce qui doit primer ? La lutte des classes ou les considérations géopolitiques ?

    Nous appelons à la solidarité avec les inculpés de la lutte, ici et ailleurs. Nous appelons à soutenir les organisations populaires en Biélorussie. Nous appelons à organiser et animer un mouvement anti-interventionniste et anti-guerre en France et en Occident.

    1En référence au courant politique autour de Juan Perón, en Argentine, lequel se basait sur une certaine justice sociale et une redistribution des richesses, sans jamais n’avoir tendu vers le socialisme. Le péronisme était un régime de bourgeoisie nationale qui essayait de s’ériger de manière autonome. Cependant le destin des bourgeoisies, dans l’ère impérialiste, est simple : tendre vers l’impérialisme elle-même ou tendre vers le faire de devenir cliente (compradore) d’un impérialisme.

    2http://www.opex360.com/2020/07/30/letrange-arrestation-de-mercenaires-de-la-societe-militaire-privee-russe-wagner-en-bielorussie/

  • Mosquée de Bron : la main de l’extrême-droite ?

    Mosquée de Bron : la main de l’extrême-droite ?

    A Bron (69), hier, la mosquée Omar a été gravement endommagée par des incendies. Deux départs de feu ont ravagé 100m² du rez-de-chaussée. Les enquêteurs privilégient, dans l’état actuel de leurs recherches, la piste criminelle. Un rassemblement de solidarité est prévu à 14h00 devant les ruines de la mosquée.

    Cet incendie probablement criminel semble s’inscrire dans la continuité d’une série d’actes commis par l’extrême-droite lyonnaise. Agressions individuelles, attaques contre les locaux du PCF ou la Plume Noire, raid contre « les tontons burger » dans le 9e arrondissement, tags racistes contre l’hôtel de Trévoux (01)…

    Ces agressions continuelles sont rendues possibles par la permissivité de la part de la police, de la justice, mais également des pouvoirs publics en général. Les fascistes lyonnais ne sont pas des prolétaires, bien souvent des enfants de bonne famille, protégés par leurs réseaux, à l’exemple d’Olivier Marin-Lafleche, condamné pour avoir poignardé plusieurs mineurs en 20141.

    Des agitateurs de bonne famille.

    Cette proximité sociale avec la bourgeoisie de l’ouest lyonnais leur assure une protection importante. La clique Collomb & consort avait d’ailleurs trouvé des trésors de tendresse et de bienveillance envers des agitateurs, privilégiant la répression contre les groupes de gauche. Les fermetures des locaux fascistes n’ont été le résultat que de la mobilisation visible et populaire. Cependant, il demeure la présence de bubons répugnants, la Traboule, l’Agogé2…De quoi se plaignent, en réalité, les fascistes ? Dans le fond, hormis des différences cosmétiques, rien ne sépare fondamentalement leur programme politique, réactionnaire, xénophobe, chauvin, anticommuniste, antiouvrier, antiféministe, de celui des Talibans ou de Daesh. Ils ont d’ailleurs à plusieurs reprise été des interlocuteurs, que ce soit dans la vente d’armes ou dans la signatures de contrats.

    Les fascistes sont dans une situation paradoxale. Ils n’opèrent que dans l’ombre, leurs apparition au grand jour étant mises en scène et en exergue. Ils sont considérés comme une force d’occupation dans le quartier du Vieux-Lyon, et demeurent des éléments socialement étrangers. Cependant, il est indéniable que leurs thèses ont le vent en poupe.

    L’incendie : un révélateur d’un climat dangereux.

    Certaines franges de la droite traditionnelle, voire certains renégats de la gauche, reprennent leurs thèses et leurs publications. Une partie de l’extrême-gauche, elle même, autour d’un courant communiste-conservateur, s’est mise en tête de chasser sur les terres de l’extrême-droite, soit disant pour ne pas lui laisser certains terrains. Mais, au lieu de produire une analyse progressistes, ils se contentent de démagogie réactionnaire. Loin de réduire leur influence, ces récupérations légitiment la parole des racistes.

    Dans la situation de crise actuelle, le discours raciste, xénophobe, islamophobe est un outil précieux. Il permet de maintenir la division entre les exploités et exploitées et de faciliter le travail des exploiteurs. Cette agitation réactionnaire ne se limite pas à des violences localisées, elle prépare une ambiance de « nuit de cristal », un climat pogromiste et d’épuration ethnique. C’est ce qui se cache derrière les discours sur l’incompatibilité des civilisations, sur le grand remplacement, sur la remigration. Ce sont des mots nouveaux pour parler de déportation, de camps de concentration – qui existent déjà, sous la forme des CRA – et d’élimination. Ceux qui ne condamnent pas ces mots d’ordres, ou, pire, les répandent, possèdent une responsabilité morale dans le climat dangereux d’aujourd’hui.

    L’Etat n’arbitre pas, il accompagne la droitisation.

    L’État, aujourd’hui, est d’ailleurs à l’offensive. Les lois contre le communautarisme sont, au contraire, des outils faits pour stigmatiser et polariser. En fait de lutte contre la fragmentation des classes populaires, en fait de moyen pour trouver des espaces communs d’élaboration d’une société nouvelle, d’une véritable synthèse populaire, ce sont des outils de la division. Ils renforcent l’influence des fascistes, qui peuvent clamer qu’il faut rejeter les musulmans – ce qui reste d’ailleurs une appellation camouflage pour dire « arabes et noirs ». Ils renforcent l’influence des imams réactionnaires, qui peuvent prêcher que la société occidentale les exclut et les rejettent. Ces moyens entretiennent une prophétie auto-réalisatrice : celle d’une fracturation des classes populaire en groupes hostiles.

    Il n’existe rien à attendre ou à espérer de la part de l’État, de la part des institutions, de la part des élus. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas les mettre pour autant en face de leurs contradictions ! Mais la seule garantie qui peut exister face à la réaction, d’où qu’elle vienne, est celle de l’unité populaire, de l’unité politique des organisations progressistes & révolutionnaires. La solidarité est un bouclier et l’organisation une épée !

    Aucune place pour les fascistes et leurs thèses !

    1Il est impossible ne de pas relier ce patronyme à celui du « petit prince de l’hôtellerie lyonnaise » Yves Marin-Laflèche, assassiné par le « milieu » en 1974.

    2Les références à Sparte ont toujours une saveur particulière. Surfant sur l’iconographie de 300 pour se positionner en défenseur de l’Europe contre l’Asie métissée, ils oublient la réalité historique : à savoir que Sparte a accepté l’argent des Perses pour lutter contre l’hégémonie d’Athènes. Comme quoi…

  • 75e anniversaire des bombardements atomiques.

    75e anniversaire des bombardements atomiques.

    Les 6 et 9 août 1945, les USA ont fait usage de l’arme atomique.

    Les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, épargnées par les bombardements jusqu’à présent, ont été rasée en un éclair. Depuis leurs B-29, les équipages des « Enola Gay » et « Bockscar » viennent de faire entrer l’humanité dans l’âge atomique. Le 6 août sol, a 8h 16 et 2 secondes, la vie de 75 000 japonais et japonaises s’arrête instantanément. Au total, ce sont entre 95 000 et 166 000 morts et mortes. Les autorités japonaises ont mis plusieurs jours avant de comprendre ce qui s’était déroulé tant l’événement paraît incompréhensible.

    Le 9 août, dans la ville de Nagasaki, ce sont de 60 000 à 80 000 morts qui sont comptés. Le même jour, l’Union Soviétique franchissait le fleuve Amour et déferlait sur les positions japonaises.

    Le 14 août, après avoir maté une mutinerie de militaires ultras, l’Empereur du Japon prenait la parole pour annoncer la reddition de son pays. Trois jours après, une nouvelle annonce aux soldats et aux marins leur demandait de cesser les hostilités au Mandchoukuo.

    Usages exclusifs de l’arme nucléaire, ces bombardements atomiques ont été et sont toujours l’objet d’un grand nombre de débats. Pourquoi ont-ils eu lieu ? Sont-ils des crimes contre l’humanité ? Quelle attitude avoir vis-à-vis de l’arme nucléaire ?

    Une grand nombre de raisons ont justifié, aux yeux des Américains, l’emploi répété de l’arme atomique. Ces considérations sont à la fois militaires, politiques et géopolitiques.

    Les raisons du feu nucléaire.

    Seconde guerre mondiale: la chute du Japon impérial

    A la décharge des américains, il apparaissait nettement plus rationnel de frapper avec une dureté sans précédent dans l’histoire que de courir le risque d’un débarquement au Japon. En dépit de la situation militaire absolument désespérée, de la famine, les Japonais sont résolus à lutter. La fraction militaire au pouvoir part de la logique suivante : «Nous sommes 100 millions, les Américains ne peuvent tous nous tuer, donc il négocieront ». L’expérience des débarquements à Iwo Jima et à Okinawa ont également été des traumatismes pour les soldats, tout comme les frappes de Kamikazes. Les USA estiment le prix à payer à un million de soldats hors de combat. Ce n’est donc pas un acte intégralement « gratuit ».

    Indépendamment de cette question, la prévision d’un débarquement (l’opération Downfall), impliquerait les anglais et ferait se poursuivre la guerre jusqu’en fin 1946. C’est déjà, pour les USA, un point dérageant. Le colonialisme anglais se marie mal avec la politique de la « porte ouverte » des USA, qui veulent mettre fin aux « pré carrés coloniaux » (nécessité faisant loi, cette perception des choses changea avec la guerre froide.) Surtout, le temps joue contre les occidentaux. Ils ont réclamé l’aide de l’URSS pour mettre fin à la présence japonaise en Mandchourie. Or, cette intervention, avec l’effondrement des capacités militaires japonaises, n’est plus souhaitée. Elle est même indésirable. Un débarquement au Japon prendrait du temps et obligerait également à revoir la participation de l’URSS à une éventuelle occupation du Japon. Dans ce cadre là, l’arme nucléaire est une manière de solder le problème rapidement. D’autant que les Américains sentent bien que d’autres factions que celle au pouvoir sont en mesure d’arracher la reddition à l’empereur. Le seul véritable point qui est non négociable dans l’ultimatum US est la question du pouvoir impérial. Elle est la raison pour laquelle les japonais ont « ignoré » celui-ci. Une « ignorance » qui valait « demande d’éclaircissement ». Le Japon s’était déjà adressé à l’URSS pour formuler ses conditions acceptables de capitulation. Les américains les connaissaient.

    En outre, elle constitue également un avertissement lancé au reste du monde, et particulièrement au potentiel futur ennemi soviétique. L’usage de l’arme nucléaire sur le Japon est un test grandeur nature d’un nouveau matériel, une démonstration de puissance. Il sert à marquer également la limite à ne pas franchir. Désormais, toutes les relations internationale entre grande puissance furent sous l’épée de Damoclès du feu nucléaire. Il s’agit du fil rouge des relations diplomatiques entre grands jusqu’à ce qu’une contre-mesure se développe.

    Les bombardements aériens sur les populations civiles ont été un crime contre l’humanité.

    Japon – Nouvelles victimes de la bombe d'Hiroshima reconnues ...
    Le résultat du raid.

    L’armée japonaise n’a rien a envier, en termes de cruauté, aux divisions SS. Elle a traité les populations civiles avec un mépris souverain, n’hésitant pas à exercer les pires châtiments en cas de résistance, même la plus symbolique. Elle a traité les prisonniers de guerre comme des animaux de trait, multipliant les travaux forcés et les mauvais traitement. Cependant, le caractère inhumain de cette guerre n’enlève en rien le fait que ces bombardements constituent des crimes en soi.

    Le choix des cibles civiles, plutôt que militaire, ne peut pas être moralement défendu dans le contexte dans lequel cela a été fait. Le Japon se contentait de rendre les coups. Il n’avait plus de marine efficace. Il n’avait plus d’aviation à long rayon d’action. Il avait replié ses forces pour préparer la bataille défensive finale. Il n’y avait plus de zone de contact réellement dangereuse entre les forces Alliées et les Japonais (excepté en Chine, mais cela ne menaçait guerre les soldats occidentaux.) C’est donc froidement que la question a été tranchée, non dans la fureur du combat.

    Cela n’a pas été sans débats. Edward Teller, physicien par exemple, avait proposé de faire exploser la bombe dans la rade de Tokyo, pour faire une démonstration de force. L’historien Raymond Cartier cite la proposition du mont Fuji, sans confirmation. Henry L. Stimson proposait un avertissement et le fait de prévenir des zones frappées. En outre il écarta Kyoto. Hormis cet amendement, toutes les autres mesures visant à atténuer le sort des civils ont été écartées. Il fallait que la frappe soit la plus terrifiante possible. Hiroshima, ville sans grande valeur militaire, a été ainsi couvée, protégée, pour être dans l’état optimal pour servir de test. Quant à Nagasaki, ville portuaire importante, c’est uniquement la mauvaise météo au dessus de Kokura qui l’a faite choisir, le jour même.

    Ce choix de se livrer à un bombardement de terreur, et de terreur absolue, est à mettre en perspective avec la relative retenue des Américains en Europe. En dépit du fait que la DCA japonaise et que sa chasse étaient absolument misérables comparativement à la Flak et à la Luftwaffe allemande, l’USAAF a fait le choix d’abandonner les raids de précision. Il semble qu’il y ait eu, derrière ce choix de faire brûler les villes japonaises, une certaine considération raciste. Il est par ailleurs douteux que les USA eussent employé les armes nucléaires en Europe. Mais la vie des japonais ayant une valeur jugée moindre que celle d’autres membres des pays de l’Axe (et ayant moins de relais parmi les descendants d’immigrés aux USA), le coût politique de l’opération n’était pas le même.

    La première frappe a été faite par surprise. La deuxième frappe a été précipitée volontairement, sans attendre le résultat du nouvel ultimatum, sans attendre les effets des tracts lancés sur la population. En somme, les USA, pour gagner du temps, non pour des motifs humanitaires, ont fait le choix de frapper à nouveau.

    Le chemin de croix des Hibakushas.

    Le vocabulaire s’est enrichi d’un nouveau mot : hibakusha. Les victimes des bombardements atomiques. Brûlées, irradiées, broyées. Les survivants et survivantes découvrent les effets à long terme des radiations et des retombées atomiques. 650 000 personnes ont été reconnue hibakusha au Japon. C’est plus que l’ensemble des pertes américaines pendant la guerre. Leur statut de victime n’a pu être reconnu publiquement qu’après 1952. Auparavant, la censure américaine a été chargée d’« éliminer toute critique flagrante des pouvoirs alliés » à l’exception de l’URSS. Il n’est pas inutile de mentionner que l’occupation américaine du Japon s’est déroulée avec de nombreux drames et des comportements criminels. L’Atomic Bomb Casualty Commission, jusqu’en 1975, a d’ailleurs pratiqué des études sans consentement sur les survivants, tout comme des vols de cadavres ou de parties de ceux-ci aux familles.

    https://img.aws.la-croix.com/2020/08/06/1201108010/Soixante-quinze-ansHiroshima-Nagasaki-certains-Japonais-souhaitent-continuer-passer-memoire-victimes-disparaissent_0_729_523.jpg
    Commémoration des victimes. (Crédit AFP)

    Les frappes atomiques constituent une source toujours vive de ressentiment de la part des japonais envers les Américains. Aujourd’hui, les associations de survivants et de survivantes mènent toujours des campagnes contre l’armement nucléaire et pour le pacifisme. Dans la littérature, dans la culture, dans le cinéma japonais, la question de l’atome est toujours extrêmement présente. Elle forme d’ailleurs un frein important au développement du nationalisme agressif au Japon.

    Les scientifiques ont-ils sauvé le monde ?

    Il faut souligner un point essentiel dans cet événement. Une grande partie des scientifiques qui ont travaillé sur ce projet l’ont fait car ils pensaient qu’il servirait à mettre fin au nazisme et au militarisme japonais. La grande majorité l’ont fait par idéalisme. Cependant, devant la destruction de Hiroshima et de Nagasaki, ils ont vu l’horreur de l’âge nucléaire se profiler. Et surtout la crainte de savoir cette arme entre les main d’une unique puissance.

    Les époux Rosenberg, l'amour atomique
    Ethel et Julius Rosenberg.

    A la fois pour conjurer cette menace, mais également par profonde sympathie pour les espoirs de paix qu’incarnait l’URSS, la grande majorité des sommités scientifiques se sont rapprochées du NKVD. Les procès de Julius et Ethel Rosenberg ont été de ceux qui ont marqué la période du Maccarthysme. Mais ils n’étaient que des éléments subalternes dans le réseau d’espionnage soviétique, dirigé par le maître-espion Soudoplatov. Il faut cependant leur rendre hommage, tout comme il faut également le faire pour Oppenheimer, Fermi, Bohr… qui ont, en prenant des risques énormes, de manière désintéressé, pour faire en sorte que le camp socialiste soit à parité avec les USA.

    Imaginer un monde dans lequel les USA auraient le monopole de l’arme atomique est glaçant. Sans risques de représailles, il ne fait aucun doute que nombre de situations géopolitiquement complexes auraient été soldées par la même force brute que celle qui s’est abattue sur la rivière Ōta, un beau matin de 1945.

    La géopolitique actuelle : l’impossible désarmement nucléaire.

    C’est là un des problèmes épineux de la géopolitique actuelle. L’existence de l’arme nucléaire est un problème gênant. Un désarmement nucléaire des grandes puissances militaires est, dans le fond, impossible sans qu’il soit général. Aucune ne peut accepter de prendre le risque de pouvoir subir des frappes stratégiques sans possibilité de riposte. Mais pour les puissances moyennes ou faibles qui possèdent ou posséderaient l’arme nucléaire, comme la Corée du Nord, un désarmement est même inenvisageable, car il est ce qui garantit la sanctuarisation de son territoire. Soit, comme sa sœur du Sud, elle se met sous la protection du parapluie nucléaire d’une autre puissance, soit elle court le risque d’être envahie.

    Tant qu’il existe des risques de guerre, il paraît improbable que l’arme nucléaire disparaisse des arsenaux, même si sa doctrine d’emploi la limite à des cas dramatiques. La Russie la réserve ainsi en cas de menace sur l’existence de l’État. Cela signifie qu’elle accepterai un affrontement limité avec d’autres forces, voire la perte d’une partie de son territoire, sans avoir recours à l’arme ultime.

    Shocking Footage Of Nukes Being Tested On Marines - YouTube
    La guerre de Corée aurait peut-être ressemblé à cela sans parité nucléaire.

    Cependant, Mao écrivait que l’arme nucléaire n’est qu’un tigre de papier. C’est une vérité paradoxale. Si l’arme nucléaire prémunit contre les invasions et contre les dangers qui pèsent sur les États impérialistes, elle n’empêche en rien les luttes internes, les révolutions, les changements de régime. Les USA n’ont pas pu l’employer contre la République Populaire de Chine, ni contre Cuba. Ils ne peuvent pas l’employer contre les mouvements de lutte interne à leur pays. L’arme nucléaire ne stabilisera pas et ne sauvera pas le monde capitaliste de sa déchéance.

    Ce jour est le jour contre la guerre pour nous camarades d’Asie. Aujourd’hui, commémorons les Hibakushas. Clamons notre détestation des guerres impérialistes et du militarisme. Nous militons pour un monde dans lequel ces images, ces événements, ne puissent plus être considérés que comme des manifestations de barbarie, d’un passé révolu. Que plus jamais l’arme nucléaire n’ait à servir. Que plus jamais une ville ne soit, en un instant, rayée de la carte.

    Vive la paix mondiale ! Plus de guerre entre peuples ! Paix et socialisme !

  • Berlin : mobilisation anti-masque.

    Berlin : mobilisation anti-masque.

    17 000 manifestants et manifestantes anti-masques se sont réunis à Berlin le 1er août. Cette manifestation « pour la liberté » s’est déroulée au mépris des injonctions sanitaires. Elle réclamait le droit « à respirer », mais également la fin des mesures contraignantes liées à la crise. Si les manifestants étaient de tout horizons, ceux-ci comprenaient une part importante de militants et de militantes des organisations d’extrême-droite Allemande, notamment Alternativ fur Deutschland et le NPD.

    Cette manifestation est un danger en soi, tant pour les participants et les participantes que pour leurs proches, et, par rebond, pour l’ensemble de la population. Si les mots d’ordres sont antiscientifiques, conspirationnistes et réactionnaires, ils méritent néanmoins d’être étudiés pour ce qu’ils sont : un phénomène révélateur.

    Parmi les réactions relatives à cette manifestation, beaucoup ont été de l’ordre de la moquerie ou du mépris. Il est vrai que le mouvement anti-masque, naissant en Europe, peut laisser perplexe. Mais au-delà de la moquerie, il nous faut également comprendre, sans pour autant adhérer à ces conceptions.

    Pourquoi le conspirationnisme gagne du terrain ?

    Le conspirationnisme gagne de l’ampleur durant la période récente. Il a le vent en poupe et, dans de nombreux États, trouve un terreau favorable pour s’implanter.

    La parole officielle, que ce soit celle de la science ou celle du politique, soit constamment disqualifiée. Cela démontre qu’il existe une réelle crise de confiance et une méfiance profonde envers tout ce qui semble émaner des « élites », quelque soit la nature de l’information. Elle est fondamentalement une réponse à l’emploi constant du mensonge par les politiciens. Ce mensonge ne trouve plus prise, et la réaction, diamétralement opposée, de ceux qui ne s’y laisse plus prendre est de tout analyser à contre-pied. Même si cela amène à sombrer dans d’autres mensonges.

    La politique bourgeoise, basée sur la tromperie, sur la réclame publicitaire, sur la corruption, ne peut que générer et nourrir les raisonnements conspirationnistes. Le décalage entre la promesse de chances égales, entre l’idéal de justice, de paix, de démocratie et la réalité vécue par la population ne peut que déboucher sur cette désillusion. De plus, la démocratie représentative, opaque, obscure, faite de tractations dans l’ombre et d’arrangements entre cliques, ne peut que renforcer un sentiment d’être le jouet des événements, d’être dépossédé de toute influence, d’être une donné statistique dans un plan qui nous dépasse.

    L’avantage du plus faible.

    Ainsi, toute parole alternative bénéficie d’un avantage, dans le sens où elle est supposée être dénué d’intérêt caché, et donc mû uniquement par l’altruisme. L’opposition à la parole officielle devient donc un point de repère, et, dans son sillage, se traînent d’autres théories du complot : vaccins, chemtrails, complot juif… Lorsque le raisonnement conspirationniste s’installe, plus aucune barrière ne l’entrave. D’autant que les moyens de réponse de la part des autorités sont tout autant de points d’appuis : en censurant ceux qui ont déjà déclamé être censurés, ces politiques alimentent une prophétie auto-réalisatrice. L’école, et particulièrement l’enseignement de l’histoire, joue un rôle dans ce mode de raisonnement. La chronologie artificielle, l’enchaînement d’événements, la tendance à rechercher l’intentionnalité des politiques et à déposséder le peuple de toute rôle dirigeant, tend à avaliser les théories du complot.

    L’expérience massive de la confrontation avec les forces de l’ordre, avec la dictature de classe, au cours du mouvement des Gilets Jaunes a agi comme un détonateur. Le mythe républicain s’est fracturé. Cette instabilité profite cependant davantage à l’extrême-droite, qui tire un grand bénéfice de l’isolement du confinement, de la fragmentation, du doute et des inquiétudes. Surtout, elle peut proposer des réponses simplistes à des problèmes complexes. Ne cherchant ni la vérité, ni la cohérence, elle s’appuie sur les instincts. Elle est capable de pouvoir réclamer des masques, clamer qu’on nous sacrifie, puis considérer que ceux-ci sont une émanation d’un complot lorsqu’ils arrivent. Le temps de les démonter, un nouveau thème est déjà apparu. Il en résulte un sentiment d’angoisse et d’isolement. Et celui-ci est propice pour instiller la division et la haine.

    Ces sentiments sont présents dans une très grande partie de la population. La question ouverte est celle de l’attitude à avoir. Les fascistes ont choisi la leur : ils nourrissent ce sentiment de dépossession pour prendre la place des cliques au pouvoir. Ils ne dénoncent leurs méfaits, ne se placent en posture d’outsiders dénonçant les abuse que dans l’unique but d’être ceux qui exécuterons les désirs des bourgeois. Elle est d’autant plus cynique que, dans une grande partie des situations, elle ment sciemment. Elle est prête à soutenir le mouvement anti-masque, comme un point d’appui populiste, tout en sachant pertinemment quels risques elle fait courir à la population.

    Personne n’est à l’abri.

    Même dans les rangs de la gauche révolutionnaire, il existe l’influence de ces conceptions conspirationnistes. Simplifiant la lutte des classes en un affrontement binaire entre monolithes, certaines tendances finissent par oublier que la bourgeoisie est une classe en concurrence avec elle-même. Que le fait de faire front n’est pas sa tendance naturelle, spontanée, mais au contraire, le fait de se tendre des pièges. Elle ne recherche pas non plus à imposer une dictature absolue et totale, mais repose bel et bien sur des stratégies d’adhésion à son système, et sur des interfaces démocratiques, beaucoup plus souples qu’une dictature ouverte. Nous mêmes devons être d’une extraordinaire prudence quant à nos propres raisonnements, pour ne pas voir l’intentionnalité ou le plan préétabli derrière chaque action.

    La bourgeoisie, dans ses diverses fractions, essaie de tirer bénéfice de la situation. Elle réagit à la fois en essayant de limiter la casse, mais également en tentant de sortir renforcée. Si les -13 % de PIB en France sont une bien mauvaise nouvelle pour elle, elle trouve toujours des voies pour s’en tirer. La concentration du capital sera plus grande encore après cette crise, car les petits capitalistes vont dévorer des plus faibles.

    D’ailleurs, bien que supposément opposé aux « élites », certaines des revendications de ces mouvements « pour la liberté » ne tombent pas dans l’oreille de sourds. Le proverbial « en même temps » d’Emmanuel Macron s’applique à d’autres. Les mesures de « redémarrage de l’économie », qu’il faut entendre comme étant une baisse des droits sociaux et des salaires, seront les seules réponses fournies par les exploiteurs aux exploités et exploitées.

    Lutter contre le conspirationnisme.

    Dans le fond de l’affaire, l’influence conspirationniste est le reflet de la faiblesse du mouvement progressiste et révolutionnaire. Mais, aussi, de fragilités théoriques et idéologiques au sein de celui-ci. Ces fragilités trouvent leur source dans un éparpillement des travaux, des productions, qui empêchent, indépendamment des volontés des différents groupes, qu’émerge une masse critique, suffisamment grande, pour permettre d’élaborer et de diffuser les réponses aux questions que se posent une partie toujours plus grande de la population.

    D’une manière générale, l’expérience des Gilets Jaunes, l’expérience de la pandémie, les défis qui se profilent montrent l’importance d’un travail conjoint. Ce travail nous tiens à cœur, au sein de l’UnCo. Nous appelons, à nouveau, les organisations communistes et non-communistes qui veulent travailler dans un esprit de front uni, à mettre en commun leurs ressources et leurs compétences, et à œuvrer à la création d’un programme minimal d’urgence, permettant de répondre aux enjeux actuels. Non seulement ce travail est nécessaire, mais il est salutaire !

  • Le chemin de croix de l’écologie.

    Le chemin de croix de l’écologie.

    Sans qu’il n’y ait réellement de vague verte, les hauts scores obtenus par les listes écologistes leur ont valu une grande couverture médiatique. La victoire à Lyon, par exemple, a été ressentie de manière très variée dans les différentes couches de l’opinion publique.

    L’abstention a atteint globalement 59 %. Il s’agit d’un record, pour des élections qui sont pourtant relativement suivies. Elle est tant à la fois conjoncturelle, du fait de la pandémie, que structurelle. Les élections sont, dans l’ensemble, de moins en moins suivies. Le « désenchantement démocratique » joue ici en plein. Les scandales à répétition (Fillon, Balkany…etc) et l’impunité totale des politiciens et politiciennes tend à détacher toujours plus la grande masse des électeurs de leurs élus.

    En dépit de cela, il faut reconnaître aux listes vertes un certain succès. Il est indéniable que les mouvements écologistes ont le vent en poupe. Il n’existe plus personne pour contester le fait que la situation se dégrade sensiblement d’année en année. La pandémie et les questions sous-jacentes à celle-ci ont également joué en plein. Il existe d’ailleurs une tendance à ce que les questions centrales glissent insensiblement du social, de la défense des intérêts des travailleurs, à la défense des possibilités de survie.

    Des verts« à demi vide ».

    Nous, militants et militantes révolutionnaires, quelques soient d’ailleurs nos sensibilités et nos conceptions de ces questions, nous regardons avec méfiance EELV et ses satellites. À ce titre, le site d’information libertaire Rebellyon a fait un travail particulièrement poussé quant à la nouvelle équipe lyonnaise.1 Nous ne pouvons pas oublier qu’EELV, à l’époque de François Hollande, a exercé conjointement le pouvoir. De même, il a été possible pour nos camarades Grenoblois de Solidaire d’expérimenter la répression écologiste.2 Cette gauche verte possède, dans le fond, tous les traits de la « deuxième gauche » née dans les années 1970. Une gauche soumises aux injonctions morales imposée par les capitalistes, pour échapper à l’épithète du totalitarisme. Une gauche qui joue principalement sur les attitudes individuelles, laissant de côté les questions centrales du mode de production des richesses et de l’exploitation. En somme, une gauche « éthique et morale » dans un monde en guerre, sans foi ni loi. C’est honorable, mais l’honneur seul est le privilège des vaincus de l’histoire. Or, les enjeux sont bien trop élevés.

    Le corollaire de cette vision du monde est la recherche du « moindre mal ». Ce moindre mal conduit, à la fin, à capituler progressivement pour ne pas rentrer en confrontation directe avec les intérêts du grand patronat ou la fameuse « place de la France dans le monde », place qui est celle de sa bourgeoisie.

    Cela, nous le savons. Mais pourtant, les réactions face au « totalitarisme vert » ont été d’autant plus brutales qu’inexplicables. Ainsi, qu’est ce qui se passe dans l’esprit de Zemmour pour qu’il aille jusqu’à dire «  Le vert des Verts correspond, comme par hasard,3 au vert de l’islam. » ? Plus élaboré, qu’est ce qui amène Olivier Babeau, dans le Figaro, à dire : « L’écologie s’est historiquement construite sur un mouvement de résistance à la modernité des Lumières et au capitalisme. Par essence réactionnaire, conservatrice et antilibérale, elle avait connu un certain épanouissement avec le national-socialisme, auprès de qui les thèmes de l’anti-cosmopolitisme, du retour à la terre, des valeurs simples et des solidarités ancestrales résonnaient parfaitement. »

    Cela mérite un peu d’explication.

    L’histoire de la mentalité des élites en France est souvent traitée avec légèreté au sein de l’hexagone. Elle est pourtant très fortement polarisée par la conversion progressive des élites intellectuelles à la réaction, au nom de l’anti-totalitarisme.

    Tout un arsenal rhétorique a été conçu dans les années 70 pour faire barrage à la gauche. Pourtant, nous savons que cette gauche n’a pas été révolutionnaire. Elle a très bien joué sa partition, qui consistait, au nom, une nouvelle fois, du « moindre mal », à protéger le capitalisme de la crise économique, à le nourrir, le choyer, puis à la lui rendre sa liberté. En fait de dictature totalitaire, on ne peut mettre au crédit de cette gauche qu’une certaine décentralisation et démocratisation de l’appareil d’État.

    Et pourtant. Cette bien maigre « révolution par les urnes » était perçue comme une intolérable menace contre la démocratie bourgeoise et l’ordre établi. Suffisamment pour que les intellectuels se rallient à des thèses qui assimilent Lumières, Révolution Française, gauche, et totalitarisme. Il y avait la crainte d’un débordement, d’une trop grande remise en cause des institutions par la population elle-même, dépassant le gouvernement, et que celle-ci finisse par menacer l’ordre. La marche de beurs, par exemple, entre le 15 octobre 1983 et le 3 décembre, a été une illustration de ces dépassements. Le PS est cependant arrivé à la canaliser, l’engouffrant dans l’impasse de SOS Racisme.

    Dans la perception actuelle de l’écologie se trouve la même crainte. La crainte que, au-delà du contenu politique et de la piètre pratique des écologistes-libéraux, l’appropriation de la question de l’écologie par les masses populaires ne débouche sur une angoissante fusion. Que le débat et la nécessité vitale de protéger la Terre ne fusionne aux revendications sociales et politiques.

    Olivier Beabeau se trahit, dans le fond, en rattachant dans le même article, le mouvement écologiste aux mouvements de gauche. « En France, le mouvement écologiste a prospéré sur les ruines des idéologies communistes d’abord, et socialistes ensuite. » Plus que d’analyser quoique ce soit, l’auteur n’a pas d’autre but que de pouvoir placer les mots honnis dans son pamphlet. Dans le fond, ce qui lui serre la gorge, c’est bel et bien une jonction Vert-Jaune-Rouge.

    Ce qu’oublie, ou ce que feint d’oublier Olivier Babeau, est qu’il existe différentes origines et différentes expressions de l’écologie. Il existe une, réactionnaire, contemplative, qui est celle qui se rattache au mouvement Steiner, dont l’avatar actuel est Pierre Rahbi. Elle est également celle de Christine Boutin, laquelle partageait le tweet suivant : « Le problème n’est pas tant que triomphent les écologistes, mais que les écologistes ne sont pas écologistes. Car par définition l’écologisme ne peut être que conservateur – de l’ordre naturel, immuable de la terre & du vivant. Aussi devrait-il même être aujourd’hui réactionnaire. » C’est paradoxalement celle qui pose le moins de problème aux capitalistes.

    Mais il existe une autre conception, marxiste, révolutionnaire, de l’écologie. Celle qui s’est d’ailleurs concrétisée dans les travaux de l’influent intellectuel soviétique Vladimir Vernadsky. Il est le créateur du concept de biosphère. Dans cette conception, les activités humaines ne peuvent être séparées de la nature. L’avenir que dessinait ce penseur était résumé ainsi :

    « Nous avons pourtant un projet de société à dessiner. Une société de démocratie populaire. Une société dans laquelle l’économie change profondément de nature. Dans laquelle les rapports marchands finissent par disparaître, et où elle finit par être intégrée à l’écologie, dans une optique de gestion des ressources terrestres. Cette administration des ressources est mise au service des besoins sans cesse croissants, culturels et matériels, de la population. Des besoins immenses, mais qui, pourtant, ne représentent qu’une fraction du gâchis épouvantable de ressources qu’est le capitalisme. »4

    C’est précisément cette synthèse que redoutent les capitalistes, et qu’ils nomment « totalitaire » car elle inclut l’intégralité de l’humanité et des activités humaines dans un seul ensemble. Elle est celle que nous devons défendre.

    Les initiatives individuelles sont bien souvent moquées par les mouvements politiques révolutionnaires. Pourtant, elles font partie de la solution plus que du problème. Elles sont une première étape dans l’intégration des pratiques écologistes dans une solution politique intégrale. Elles méritent d’être soutenues. Mais il en est de même pour les luttes sociales, qui présentent une importance considérable pour la vie matérielle. C’est la synthèse entre ces éléments, une synthèse politique, qui peut permettre de progresser réellement sur le chemin de la solution.

    Fessenheim, un cas d’école.

    La fermeture de la centrale de Fessenheim a suscité des réactions mitigées. Elle est illustrative des contradictions au sein du mouvement ouvrier, du mouvement politique progressiste et écologiste. La fermeture de Fessenheim a été considérée par la CGT, ainsi, comme le préalable à un écocide. Le manque de mégawatts serait, en effet, compensé par l’importation d’une électricité Allemande produite par la combustion du charbon. C’est factuellement vrai.

    Cependant, Fessenheim, la plus vieille centrale nucléaire de France, a dépassé depuis longtemps les limites de sécurité liée à l’âge. Elle est devenue structurellement dangereuse, avec une durée de vie poussée administrativement, tandis que l’externalisation de l’entretien amoindrit encore ces sécurités. Quelles que soient les considérations liées au nucléaire, le minimum est un consensus sur ce point précis. D’ailleurs la rhétorique sur le fait que l’État se coucherait devant les lobbys écologistes ne tient pas debout. Le nucléaire et l’ensemble de cette filière sont bien trop précieuses pour être sacrifiées. Elle est, avec Total, un des grands piliers de l’impérialisme français.

    La réalité est là : la contestation économiste seule ne suffit pas. L’équation posée par la CGT est ainsi insoluble. Dans la balance, d’un côté la perte d’emploi, la hausse du CO2, le besoin d’importation. De l’autre le coût d’une nouvelle centrale, la question de l’occupation militaire des zones d’extraction, la pollution de longue durée.

    Que faire ? Couper la poire en deux ? Accepter une partie de l’équation ? Choisir entre la pollution au Niger ou ici ? Choisir entre l’impérialisme et l’importation ? Le cas de Fessenheim montre que la solution est impossible sous le capitalisme.

    Ou alors, considérer qu’il faut accepter le fait que techniquement cette centrale soit hors d’âge. Considérer qu’il faut lutter pour que les emplois soient protégés. Mais, à côté de cela, mettre tout en œuvre pour organiser politiquement ceux et celles qui sont partie prenante dans ce débat, et leur offrir comme perspective la possibilité d’une gestion démocratique de la production d’énergie, dans le cadre d’un autre régime.

    Un régime qui puisse transformer la manière dont nous produisons et dont nous consommons l’énergie. Qui puisse proposer une quadrature de cercle, en développant des énergies propres, saines, dans lesquelles la question de la rentabilité est évacuée par la fin du parasitisme bourgeois. C’est à cela que nous voulons travailler. C’est cela la véritable vague verte.

    1https://rebellyon.info/Des-Verts-a-moitie-vides-Portraits-des-22376

    2https://solidairesetudiantsgrenoble.wordpress.com/2016/06/22/notre-petite-visite-au-conseil-municipal-de-mr-piolle/

    3Il ne faut pas oublier d’insister sur le « comme par hasard », puisqu’il s’agit de l’argument central. Sans la virgule de dislocation, cela sonne moins bien, il faut le dire.

    4https://unitecommuniste.com/analyses/le-besoin-vital-dune-utopie/

  • Le besoin vital d’une utopie.

    Le besoin vital d’une utopie.

    Aujourd’hui, qui peut aborder l’idée du futur sans être étreint d’angoisse ?

    L’avenir paraît bien sombre. La pandémie occupe et ses conséquences sanitaires, sociales et économiques obscurcissent notre futur proche. Cela, sans compter ses conséquences politiques et géopolitiques, lesquelles promettent d’être brutales.

    En toile de fond, l’incapacité totale des gouvernements à faire face au défi écologique contribue à convaincre que les événements vont, globalement, dans le sens d’une dégradation, voire d’un effondrement. Si rien n’est entrepris, celui-ci est inéluctable. Le capitalisme, l’impérialisme se base sur la recherche du profit maximal et sur la concurrence entre cliques. Il n’est pas taillé pour répondre à une crise globale, planétaire, et qui demande une remise à plat complète de notre système de production.

    L’écologie et le débat sur celle-ci est souvent limité à des approches superficielles et parfois – tout bonnement – ridicule. Le débat sur les 110 km/h est ainsi une illustration parfaite. La question de la vitesse autoroutière joue de manière marginale quant à la question de la pollution globale. C’est un épiphénomène. Pourtant, dans le vécu des automobilistes, il est porteur d’une importance psychologique immense. Il joue sur le temps perdu dans le purgatoire des trajets quotidiens. Temps non-payé et pourtant lié au travail. De fait, il cristallise le débat sur cette question. Il permet à une rhétorique populiste anti-écologiste de trouver un appui, tout comme il prend au piège les politiciens verts, qui ne peuvent aborder la question de fond.

    Aucun ne veut non plus relier cette question à des choix politiques mis en place ou adoubés par leurs organisations politiques : la liquidation de la SNCF par exemple, ou la prise en compte du temps de trajet dans les journées de travail.

    La mise en cause des mécaniques profondes, la production, le système économique, le système politique… est immédiatement disqualifiée en employant des termes infamant ou ayant vocation à marquer les esprits. Extrémiste ; radicalisé ; populiste…ou, lorsque le projet concerne l’ensemble des paramètres de la société, l’anathème suprême : totalitaire.

    Car, il ne faudrait pas sacrifier un millimètre de liberté. Une liberté qui se résumerait à des droits imprescriptibles : celui d’être exploité ; celui d’acheter les produits de cette exploitation ; celui de payer de son argent, ou de sa vie, pour maintenir une domination coloniale sur d’autres ; celui d’être la ligne de défense pour protéger ses capitalistes nationaux contre les autres. Celui, enfin, de mourir épuisé, vidé de toute substance, après avoir usé sa force de travail.

    Voilà les libertés qu’on nous offre. Nous avons, bien sûr, le droit de critiquer cela. Mais le changer, non.

    Défis planétaires, réponse universelle.

    Pourtant, face aux défis planétaires, face au découpage des chaînes de production, face au fait que le réchauffement climatique ne s’arrête pas aux frontières… face à tout cela, c’est une réponse qui implique l’humanité entière qui doit être formulée. Elle s’applique à l’ensemble de celle-ci. Et cela, même si il est certain que, du fait des inégalités de développement économique et politique, certains États, certaines régions, répondront à des rythmes distincts les uns des autres. Et si l’impréparation des uns ne doit pas servir d’alibi à l’inaction des autres.

    Nous devons, nous qui voulons faire changer les choses, faire renaître une force conséquente. Nous voulons sortir de l’impasse, de la nasse idéologique dans laquelle nous sommes – nous, au sens de « ceux qui veulent un changement radical de société » – pris au piège depuis des décennies.

    Il existe une rupture dans la transmission de l’héritage de l’expérience du mouvement ouvrier et du mouvement révolutionnaire.

    Cette rupture a été le fait de plusieurs facteurs : les 30 glorieuses ont laissé croire qu’il était possible que le capitalisme proposât une chance à tous et toutes, un confort matériel, des perspectives… Elle a convaincu un grand nombre d’individus que les luttes traditionnelles n’avaient plus de sens ni de but. A cela se sont ajoutés le dépit devant les difficultés, les compromis, puis les trahisons du « socialisme réel ». Enfin, les élites, qui jusqu’alors avaient pu représenter une voix forte pour la défense d’une perspective de progrès collectif, se sont converties à la lutte contre l’idée révolutionnaire et à la gestion commune du capitalisme et de l’impérialisme.

    Aujourd’hui, un renouveau se fait. Il est impressionnant de vigueur et d’énergie. Partout éclosent des luttes, des groupes, des cercles, des organisations qui veulent renverser la vapeur, qui veulent combattre. Elles essaient de refaire vivre cet héritage, de lui redonner sens, de lui donner corps et de se mettre en phase avec l’actualité. Ces différents groupes accumulent une expérience, un contenu idéologique, une analyse qui leur sont propres. Chacun, sur son terrain, dans son groupe, construit, élabore, cultive, une parcelle de vérité, une parcelle de stratégie, une parcelle du chemin vers la victoire.

    Régénérer l’idéologie révolutionnaire.

    Hélas, il s’agit d’un travail de titan, que nous souhaitons tous mener à bien. Mais il demande une base quantitative pour effectuer un bond qualitatif. Le diamant brut a besoin d’être taillé sur plusieurs faces pour devenir un joyau. C’est souvent là où les choses deviennent plus complexes. La méfiance, les frustrations, les colères, le ressentiment, isolent les groupes les uns des autres, les maintiennent chacun, dans la nuit, éclairés de leur propre lumière, mais incapable de voir ce qui les entoure.

    Comment leur jeter la pierre ? Nous avons été nourris à l’idée qu’un seul portrait, un seul nom, une seule vie pouvait concentrer tout le savoir, la théorie, l’idéologie, la stratégie… Qu’un trait de génie avait révélé le chemin à des sur-êtres. Or, c’est oublier le travail d’élaboration commun. Même lorsqu’ils ont fait le procès de leurs contradicteurs, ceux qui ont fait naître les idéologies révolutionnaires les ont écouté, ont noté leurs arguments, et ont vérifié leurs dogmes. Il existe la tendance de vouloir écarter cet indispensable travail commun. De limiter la voie à une unique voix. De réduire aussi les contradicteurs, les compagnons – y compris ceux et celles qui ont dévié ou trahi – à des non-êtres, des fantômes, chargés de condenser tous les travers et les défauts. Ces totems éducatifs, délimiteurs, ont été chargés de baliser le chemin vers la voie juste et universelle. Une voie qui donnerait réponse à tout, de la théorie jusqu’aux slogans, intemporelle et, donc… anti-dialectique.

    Nous croyons à la décantation et à l’élaboration commune. Nous pensons que le sens profond du marxisme, le matérialisme-dialectique et le matérialisme historique, son fondement théorique, est un outil d’une puissance immense, lorsque bien utilisé. Lorsqu’il est utilisé pour permettre de faire le tri des expériences, de les synthétiser, de les faire décanter, d’en tirer les aspects justes et positifs. Lorsqu’il sert à déterminer le contenu politique et la synthèse de l’heure actuelle, et qu’il permet de concevoir des formes d’organisation et des stratégiques adaptées. Qui ne soient pas des mots creux ou vide de sens. Crier « révolution » ne dessine pas le chemin de la révolution et ne dessine pas non plus le chemin de l’adhésion pour ceux et celles à qui ce message se destine.

    Nous avons du mal à nous dessiner l’avenir. Il existe une espèce de honte à parler d’utopie. Elles ont été tellement maltraitées. Elles nous placent également devant notre propre impuissance à transformer la réalité. Notre conscience aiguë de notre faiblesse nous place en situation de défense. Défense de la nature, anticapitalisme, antifascisme, antiracisme… Ce sont des luttes qui sont irremplaçables. C’est un fait incontestable et que nous n’essaierons pas de contester. Elles ont leur rôle à jouer et doivent pouvoir le faire. Chaque lutte progressiste, chaque victoire dans un secteur ou sur un front, renforce les autres. Et ce, tant dans une perspective nationale que internationale. Chaque défaite, chaque recul, a contrario, provoque l’inverse.

    Mais cette riposte nous doit par nous priver de l’esprit d’initiative. Elle ne doit pas nous priver de dessiner aussi une société future et de faire adhérer à celle-ci. Nous pouvons et devons tracer des perspectives, un programme, un chemin vers un futur meilleur. Renoncer à l’utopie, au but, à la finalité, c’est renoncer, dans le fond, à vouloir chercher les moyens de l’atteindre.

    Dépasser le stade actuel.

    Nous avons pourtant un projet de société à dessiner. Une société de démocratie populaire. Une société dans laquelle l’économie change profondément de nature. Dans laquelle les rapports marchands finissent par disparaître, et où elle finit par être intégrée à l’écologie, dans une optique de gestion des ressources terrestres. Cette administration des ressources est mise au service des besoins sans cesse croissants, culturels et matériels, de la population. Des besoins immenses, mais qui, pourtant, ne représentent qu’une fraction du gâchis épouvantable de ressources qu’est le capitalisme.

    Ce bouleversement de la manière de concevoir nos activités créatrices et génératrices de richesses -matérielles ou immatérielles – ne peut être réalisée sans transformation. Cette transformation ne peut être dirigée par ceux et celles qui vivent du travail des autres, qui le parasitent, qui s’en enrichissent. Il ne peut être que la produit du combat de ceux qui extraient et réalisent ces richesses. Et ceux et celles qui travaillent dans l’industrie, tant parce qu’exploités et exploitées que par leur position au point le plus vital de tout le fonctionnement du système, ont un rôle spécial à jouer. Ils peuvent bloquer le pays, ils savent travailler de façon coordonnée et à un haut niveau technique, ils ont donc un rôle à jouer à la fois pour le renversement du monde ancien et l’édification du nouveau.

    Nous voulons vivre et travailler différemment. Moins, mieux, toutes et tous. Travailler avec un sens. En ayant le sentiment que notre travail possède une valeur, qu’il apporte quelque chose. Sans oppression managériale, sans la précarisation, sans l’angoisse économique, sans les tâches aliénantes. Limiter le travail à sa forme utile et nécessaire, en laissant l’espace pour l’émancipation et l’épanouissement de chacun, de ses processus créatifs. Il suffit de voir la quantité incroyable de travail gratuit réalisé bénévolement, avec la seule récompense de participer à une construction commune, pour voir que les tenant de la « nature humaine égoïste » mentent.

    Au delà de ces lieux communs, c’est une société qui éradique les maladies du passé, que ce soit les maladies physiques comme l’aliénation du travail, l’aliénation de la violence sociale. Une société qui offre un avenir pour les individus, une possibilité d’épanouissement, tout comme pour l’humanité dans son ensemble. Une société qui renouvelle le contrat social qui nous unis toutes et tous dans une seule et même humanité. Une société qui soit également en mesure de construire un « contrat naturel » avec l’environnement, permettant non seulement de prendre en compte les capacités de régénération et les ressources finies de la planète, que de poser la question même du rapport de l’humanité à la nature.

    L’humanité, libérée des entraves du profit, est capable d’affronter toutes les questions. Toutes les questions, toutes les anxiétés sur l’avenir, sur la vie, sur la science, sont tout autant de questions que nous nous posons car nous touchons du doigt les réponses. Elle n’a d’autre limite que celles qu’elles s’impose à elle-même. Or, la possibilité d’avancer, de faire progresser celle-ci n’a pas été que le fait de coups de génie et d’avancées individuelles. Elle a été permise par des bonds en avant dans les forces productives, dans les forces sociales, dans les progrès intellectuels généraux. Quelque soient leurs fortunes personnelles, les grands bourgeois eux-mêmes sont prisonniers de leur individualité.

    L’émancipation de tous et toutes, c’est l’émancipation de chacun et de chacune !

    Nos désirs personnels, nos rêves, nos envies, ces choses que les capitalistes nous promettent de pouvoir réaliser, ne pourront l’être que dans l’émancipation collective. C’est cette émancipation de tous qui est la seule garantie de l’émancipation de chacun. Une émancipation qui supprimera le joug et le poids du déterminisme social. Qui n’aura d’autre limite que le contrat social et le contrat avec la nature. Une liberté réelle et concrète, dès que la nécessité est accomplie.

    En dépit de la période sombre qui s’annonce, nous touchons du doigt l’âge adulte de l’humanité. Elle est figée dans le passé, traînée en arrière, diminuée, ensauvagée, par le carcan du capitalisme, de l’impérialisme, du colonialisme, du fascisme. Elle est clouée dans le passé par une prétendue « nature humaine » qui n’est autre que l’influence de l’idéologie de la classe dominante : avide, cruelle et cupide.

    Nous ne voulons pas la guerre, la mort, le conflit. Nous voulons pouvoir construire le monde de paix, d’équité, de prospérité. Nous avons besoin des moyens de le réaliser. Nous voulons un projet. Un projet qui puisse permettre de voir, dans les travers du monde d’aujourd’hui, les bourgeons de celui de demain. Nous pouvons et nous devons porter un projet. Un projet qui ne nie pas la difficulté, les épreuves, les moments brutaux à vivre. Mais un projet émancipateur, libérateur, qui fasse passer la très large majorité de l’humanité du stade de sujet à acteur de son destin. Et, demain, à maître de celui-ci. N’oublions pas l’importance de l’utopie en construction dans le projet socialiste. N’oublions pas que voir le monde en devenir, le voir changer, « marcher dans les pas de l’histoire » a toujours été fondamental dans l’adhésion au projet révolutionnaire.

    Ce projet ne pourra se réaliser sans étapes. La première étant de pouvoir sortir du carcan de l’impérialisme et du capitalisme. Réaliser cette étape demande des forces importantes et une résolution de fer. Elle demande un engagement sincère, endurant, combatif. Elle demande des progrès individuels immenses. Elle transforme ceux et celles qui l’arpentent. Elle se heurte aux injonctions morales formulées par ceux et celles qui veulent que le monde reste tel qu’il est. Qui exigent la soumission à leur ordre, leurs règles.

    Nous appelons toutes les personnes qui se reconnaissent dans ce projet que nous défendons à travailler en commun avec nous. A rejeter le sectarisme, la défiance, le défaitisme. Ayons confiance en nous-même. Travaillons ensemble, en ayant conscience de la nécessité impérieuse d’avancer.

  • L’histoire statufiée.

    L’histoire statufiée.

    Histoire statufiée

    La relance du mouvement Black Lives Matter, depuis le meurtre de George Floyd, a relancé une polémique : celle des symboles du passé. Statue de Churchill, statue de Léopold II, drapeau confédéré… les points d’accrochage n’ont pas manqué. Les réactions non plus. Dans l’ensemble, les réactions politiques ont été celles d’une préservation du patrimoine toponymique et statuaire. Pourtant cette question mérite qu’on se penche sur elle.

    Quand le passé devient insupportable.

    Si je parle en mon nom propre, c’est car la question du ressenti et du ressentiment est centrale dans cette affaire. Personnellement je ne suis pas choqué par le fait de voir une auberge Louis XI à Péronne, ni une statue Louis XIV à Lyon. Il s’agit d’un passé qui ne fait pas d’écho avec l’actualité, qui ne me touche pas personnellement. Et ce quelque soient mes sentiments pour ces individus. Il s’agit d’un débat dépassionné, sans conséquences. La statue ou le nom, dans ce cadre, peut très bien se marier avec la nuance.

    Mais ce n’est pas le cas pour d’autres personnes et d’autres sujets.

    Le passé colonial, par exemple, n’est pas une chose morte. Il provoque un écho par rapport à une réalité vécue et expérimentée par une partie importante du monde. Il est également indirectement vécu par toute une partie de la population de France. Il renvoie à la situation des pays sous domination économique et politique de la part des impérialisme (dont celui de la France). Il renvoie à des conceptions qui nient le caractère criminel de cette entreprise et qui tendent à la justifier encore et encore. Il renvoie à une place des peuples colonisés dans l’imaginaire collectif des pays colonisateurs : infantiles, sauvages, folkloriques.

    Elle est une mémoire bien trop vivante pour devenir une histoire dépassionnée.

    Il en est de même pour les lieux ou les noms qui renvoient à des luttes ou des combats qui ont encore un écho aujourd’hui. Quand Marine Le Pen écrit : « J’irai ce jeudi 18 juin sur l’île de Sein pour rendre hommage à ces Français qui ont choisi la liberté de la France face aux élites qui s’étaient soumises. Et personne n’a le droit de m’interdire de le faire ! » Comment ne pas se sentir souillé ? Comment ne pas avoir l’impression que le RN/FN, fils de la collaboration, de l’antisémitisme, fils de Pétain, puisse s’approprier, à son bon gré, le souvenir de la Résistance ? Il en est de même lorsqu’elle a rendu hommage à Nelson Mandela, après avoir soutenu l’Apartheid. Cette appropriation et cette déformation est insupportable.

    Dernièrement, lorsque Onfray prend, pour nommer sa clique fasciste, le nom du Front Populaire, c’est une humiliation supplémentaire. Il se sert de ce front social, antifasciste, luttant contre la domination des cartels et des trust, pour faire l’inverse.

    Les luttes et les victoires sociales ont bon dos. Ceux qui s’en réclament aujourd’hui sont ceux qui enferment les migrants dans des camps de concentration. Ce sont ceux qui votent les crédits à des opérations militaires. Ce sont ceux qui promeuvent la place de la France dans le monde en tant que puissance impérialiste. Jean Ferrat écrivait, dans « Ma France » résume parfaitement cette dualité.

    Ma France
    Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
    Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
    Celle qui construisit de ses mains vos usines
    Celle dont monsieur Thiers a dit « qu’on la fusille. »
    (…) Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige…

    Jean Ferrat

    Les lieux défendus au nom d’un mythique récit commun.

    Pour défendre ces lieux et ces noms, une large coalition de politiciens, dont la présidence de la République, ont déclaré que ce « récit commun » ne saurait être réécrit.

    Le terme « récit commun », utilisé par Manuel Valls sur twitter, est intéressant, car il place l’histoire sous un angle utilitariste et subjectiviste. Pour eux, l’histoire n’est pas une science, elle n’a pas vocation à restituer les faits historiques et leurs processus sous-jacent. Elle a vocation, pour Valls et bien d’autres, à être une narration, une histoire civique et exemplaire, dont le but est de justifier les rapports de force et de pouvoir à l’heure actuelle.

    Nous ne partageons pas la même histoire. Elle est marquée par nos positions dans la société. Ce récit du commun, qui a servi à construire la Nation, possède une part importante de construction artificielle. Le vécu des masses et le vécu des élites n’a pas été le même, ni les réactions durant ces événements. La guerre 1914-1918 est partagée entre les « planqués » et les « sacrifiés ». L’esclavage entre les maîtres et leurs propriétés humaines, considérées comme des meubles…

    Ils sont constamment réécrits ou escamotés. Pour permettre aux réactionnaires d’hier de passer pour des héros, pour faire oublier les crimes passés, pour mettre sur un pied d’égalité les bourreaux et les victimes. Dans la guerre d’Algérie, la mise sur le même plan des souffrances des indigènes et des pieds-noirs, par exemple, pousse à la neutralité1. Neutralité qui revient au statu quo età condamner la guerre de libération nationale du FLN.

    Ce qui a été retenu, au travers de la grille de l’histoire officielle, enseignée à l’école, est déformé, architecturé, pour servir à justifier aujourd’hui. Le curriculum qui va de la démocratie athénienne (dont on escamote le fait qu’elle n’a pu exister que par l’esclavagisme) et qui finit par les régimes totalitaires (dont on escamote également la porosité avec les « démocraties libérales ») est là pour une chose : montrer que le régime de la Ve République est le meilleur – il est le seul étudié ! – et montrer que l’histoire est positive et va toujours vers un mieux. Lorsqu’on se penche sur la manière dont la France est perçue à l’étranger, le mythe se fragmente. État autoritaire né du coup d’État de 1958, centre de la réaction à partir des années 1970, envahisseur impérialiste…

    Le mythe se fissure progressivement avec la hausse des violences et des tensions.

    Peut-on couper la poire en deux et faire vivre deux histoires ? Les personnages ont-ils une dualité ? Cette dualité est pratique, car elle surfe sur le post-modernisme et la négation d’un « méta-récit » un récit objectif des processus historiques. Elle permet de faire vivre des réalités « selon les sensibilités ». Elle permet de résumer le débat autour des figures de l’histoire à une question de point de vue. Il n’existe pas « deux Churchill » par exemple. Il existe un seul et unique Churchill. Il n’existe pas de séparations entre son anticommunisme, son hostilité aux projets nazis et le fait qu’il ait organisé une famine au Bengale. Il s’agit des conséquences d’un seul et unique engagement, en faveur des intérêts de l’impérialisme anglais. Il n’existe pas non plus deux Ferry, deux Colbert. Il n’existe pas non plus de Pétain de 1917 ou de Pétain de 1940.2 Les actes « positifs » et les actes « négatifs » proviennent de la même expression idéologique.

    Recontextualiser les statues n’est pas souhaitable pour beaucoup, car cela fragmenterait les idoles. Cela mettrait en péril l’image mentale de la France juste, pure, des droits de l’Homme. Cela lui redonnerait une place de pays qui a construit sa richesse sur le vol, l’esclavage, la spoliation et l’exploitation continuelle. Alors, puisque cette ligne de défense est explosive, beaucoup préfèrent se limiter à la négation du symbole. Dire que ce n’est qu’un souvenir. Dire que ce n’est que de la pierre.

    L’idée que les statues sont de simples souvenirs du passé est fausse. Elles sont un enjeu. La France a mis son veto à la commémoration de la bataille de Waterloo pour sauver l’image de Napoléon. Le dictateur impérial est vu comme un proto-Hitler par la très large majorité du monde, particulièrement la Russie. La France a empêché que la Belgique puisse produire une pièce de 2€ commémorative, parce que cela égratignait son orgueil. Pourtant ce n’est qu’une pièce parlant d’une bataille qui s’est déroulée il y a 200 ans.

    Il a fallu un procès pour que le MLPD puisse ériger, le 20 juin, la première statue de Lénine en ex-RFA. La destruction de celles de l’ex-RDA (le « Le pays disparu » pour Nicolas Offenstadt3) et de l’ex-URSS est devenue un symbole de la déstalinisation puis de la fin du « socialisme réel ». Il serait aisé d’arguer qu’il s’agissait d’une transition brutale d’une réalité à une autre. Mais il est tout aussi aisé de rétorquer que celle des peuples colonisés est similaire. Une indépendance qui n’accouche jamais réellement, un racisme qui reste présent, un tunnel sans lumière à la sortie.

    D’ailleurs, si je défend tout à fait l’idée que cette statue de Lénine est importante, c’est précisément pour des questions d’avenir, et absolument pas de passé. C’est pour que soit rappelé qu’il existe autre chose que le capitalisme ou que l’impérialisme.

    Il ne faut pas hésiter à le clamer.

    Nous sommes étouffés par des toponymes qui renvoient à notre situation d’exploités et d’opprimés. Nous sommes étouffés par une révision de l’histoire constante, faite au nom du « récit national » qui vise à justifier l’exploitation actuelle.
    Nous sommes étouffés par le vol de l’histoire populaire, de l’histoire des luttes et son usage contre les exploités.
    Nous pouvons faire tomber les statues des idoles, ouvrir les débats, repenser notre histoire. Mais elle doit servir tant à la justice, tant à la réparation qu’à la préparation de l’avenir.

    1« Au nom des droits de l’homme, une certaine symétrie entre colonisés et colonisateurs est construite dans les manuels en étendant la qualification de « victime » : « rapatriés », torturés de tout bords ( …) les peuples colonisés (…) sont désormais décrits comme des victimes après avoir été mis dans a catégorie des bénéficiaires du colonialisme ou des terroristes ; le même processus affecte les pieds-noirs, désormais moins stigmatisés comme empêcheurs d’une colonisation de progrès, mais comme des « rapatriés » victimes. » Cock, L. de, Citron, S., & Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (Paris). (2017). La fabrique scolaire de l’histoire. Agone éditeur. p.80

    2« Pétain était un officier supérieur dans une guerre de trois décennies, qui ne peuvent être détachées les unes des autres. Il est le même homme, à toujours tenu la même ligne, à toujours été le même passéiste, agrarien, réactionnaire et pourrissant, comme l’impérialisme qu’il défendait. » E.V. 2018.

    3Offenstadt N. (2018), Le pays disparu. Sur les traces de la RDA.

  • Dijon. Résister à l’injonction de condamner.

    Dijon. Résister à l’injonction de condamner.

    Dans la ville de Dijon, un conflit d’importance entre les dealers de certaines cités et un grand nombre de membres des communautés tchétchènes a eu lieu. La raison : l’agression d’un jeune tchétchène de 16 ans à Dijon. Il s’en est suivit une impressionnante suites d’images. Combats, armes de guerre, accidents de voiture, embrasements…

    Les réactions ont été vives. L’extrême-droite et la droite élargie se sont emparés de l’affaire, dans le but d’en faire une réponse au mouvement antiraciste. Il a été fait une injonction classique à la gauche : celle de condamner les violences, comme si elle portait la responsabilité. A quel titre ? Elles seraient les conséquences d’une politique permissive, qui, au nom du « vivre ensemble », aurait permis à des groupes étrangers de parasiter la France, de construire des « clusters de non-droit ». Cela mérite investigation.

    Ces violences sont regrettables. C’est un fait indiscutable. Mais elles sont aussi inévitables étant donné le fonctionnement socio-économique du pays. De fait, une condamnation n’a pas de sens, elle revient à condamner des phénomènes sans jamais poser la question des causes. Elle revient également à crier avec la meute et à donner de la légitimité aux discours réactionnaires. Elle induit une causalité fausse entre immigration et délinquance. Dans la réalité, cette réalité que les racistes et les réactionnaires veulent mettre en avant, la responsabilité des violences est ailleurs.

    Il faut le rappeler : les violences, les expéditions punitives, les régalements de compte n’ont pas attendus l’arrivée de nouvelles populations pour exister. Il est paradoxal que ceux qui condamnent ces violences puissent, dans le même temps, fantasmer sur Peaky Blinders. Les problématiques sont littéralement les mêmes. L’isolement, l’exclusion sociale, l’enclavement produisent mécaniquement ces phénomènes.

    Sans perspectives économiques, sans intégration dans un tissu social, le seules réponses sont logiquement les suivantes :

    • Les trafics comme perspective économiques principales. Hier, les « apaches de la zone »1 se livraient au trafic d’alcool, au vol, au recel et à la prostitution. Aujourd’hui, les drogues ont changé, mais par les mécanismes.
    • Les réseaux de clans et de seigneurs féodaux pour protéger celui-ci. Ces réseaux se constituent sur la base de solidarités de quartier, de solidarité d’origine, de familles élargies. Ce mode d’organisation économique est équivalent au principe des caporégimes2 italo-américains par exemple.

    Sans abolir l’exploitation, pas d’issue !

    Le fait qu’il existe des discriminations amplifie d’ailleurs cette situation, en enclavant encore davantage les habitants et les habitantes de ces quartiers. Mais s’il n’y avait pas de fils et de filles de la migration, ces discriminations se porteraient simplement sur d’autres parties de la population. L’existence de ces modes de fonctionnement est structurel et ne peut être aboli tant que l’exploitation elle-même n’est pas abolie.

    Les mairies de gauche – dans l’ensemble – tentent en général de traiter cette situation avec des moyens dérisoires, apportant des soins palliatifs à quelque chose qui touche à la structure économique et sociale du pays. Elles sont ciblées pour cela comme conciliantes et laxistes.

    En revanche, la droite, quant à elle, s’est très bien adaptée à des rapports avec ces « zones de non droit ». Il suffit de penser à Serge Dassault qui distribuait allégrement les liasses de billets pour acheter les votes et la « paix sociale ». Car, il faut le souligner, la structure économique des réseaux illicites en fait des petits boutiquiers qui ne veulent, paradoxalement, pas de troubles. C’est aussi ce qui explique les liens parfois très proches avec la police, comme dans le cas de la bac de Marseille-Nord ou avec Michel Neyret, dirigeant de la PJ de Lyon.

    Les fascistes eux-même ne rechignent d’ailleurs pas à trafiquer. Historiquement, lafrench connection ou le gang des lyonnais ont servi leurs intérêts, tout comme ceux du PS. Ces groupes mafieux ont financé des milices et la lutte contre la CGT et le PCF. Dans les années 1980,Serge Ayoub a été ainsi arrêté pour trafic d’amphétamines, tandis que Claude Hermant – indicateur, en plus – a vendu des armes pour les terroristes de Daech. Il n’est pas non plus impensable que certains magasins tenus par les fascistes puissent servir d’écran au blanchiment en fonds. D’ailleurs quid des consommateurs de ces drogues ? La cocaïne trouve preneur dans les boîtes de nuit branchées, elles aussi liées aux milieux mafieux. Elle se retrouve même jusqu’au fond des narines des fascistes eux-mêmes, qui parfois en usent et en abusent jusqu’à l’overdose.

    Tout pour servir la réaction.

    Dans le fond, ce ne sont pas les violences ou la nature économique des clans mafieux qui a provoqué cette levée de bouclier de la part de la droite et de l’extrême-droite, mais bien l’occasion. Occasion de stigmatiser toujours davantage les banlieues et les origines de ses habitants et habitantes. Occasion de réclamer leur déportation sous couvert de « lutte contre le communautarisme » et contre le « métissage invasif ». Il est d’ailleurs curieux que métissage et communautarisme s’opposent pourtant, mais les réactionnaires ne sont pas à un paradoxe près. Manuel Valls est aussi parvenu à orienter les choses en direction de l’Islam et des mosquées salafistes, bien que les choses n’aient aucun rapport avec l’affaire en tant que telle. Ils manient des concepts contradictoires pour, comme un voilier virant sous le vent, avancer bords après bords vers ce qu’ils veulent réellement dire : déportation et/ou élimination.

    L’essentiel pour eux est de pouvoir se servir de la situation comme point d’appui. Elle alimente une prophétie autoréalisatrice : plus leur discours progresse, plus l’exclusion se renforce, et donc plus elle donne corps à leur théorie. Leur capacité à atteindre une hégémonie dans ce domaine, entraînant la droite et une partie de la gauche dans leur sillage, doit nous inquiéter au plus haut point.

    Pas d’angélisme.

    Nous ne nourrissons pas d’angélisme béat sur la situation dans ces quartiers et sur le vécu de ceux qui sont confrontés à ces caporégimes, féodaux et mafieux. Il faut une issue. Mais cette issue ne peut pas être un soin palliatif. C’est une remise en cause de la structure économique complète du pays et se remise à plat. Il n’existe pas de solution de court terme. L’appel à la répression, l’appel à la force, l’appel à l’écrasement n’a d’autre effet que de faire parler et de donner de l’espace médiatique. Mais tant que les carcans qui maintiennent dans la misère ces personnes ne sautent pas, il ne peut y avoir d’issue.

    Le seul moyen terme possible passe par la reconstruction de réseaux de solidarité basés sur le progressisme et l’émancipation commune. Précisément ce que la coalition des partis bourgeois a détruit, dans le but d’anesthésier les « classes dangereuses » et leur politisation. Cette reconstruction se heurte au fait que les organisations militantes sont le plus souvent extérieures, et voient leur travail comme un « pèlerinage » occasionnel dans les quartiers.

    C’est dans le cadre d’une démocratie populaire que les questions politiques peuvent être réglées. C’est dans le cadre d’une économie planifiée et bâtie sur la réponses aux besoins qu’il est possible de répondre à la question sociale. Dans des pays comme la Turquie, la lutte contre les mafias menée par les organisations révolutionnaires et progressistes a été un net succès. Notamment car, au lieu de se placer dans le camp de la réaction, ceux et celles qui ont mené cette lutte se sont placés dans le camp, positif, des aspirations légitimes des habitants et habitantes de ces quartiers. C’est cela, cette ligne de masse progressiste, qui doit servir d’exemple.

    Ne cédons pas !

    Nous redoutons que ces violences amènent au basculement politique que souhaitent grand nombre de politiciens : celui de la décomplexion la plus totale sur la racisme et de la censure des mouvements antifascistes et antiracistes.

    Nous appelons a ce que les classes populaires ne se divisent pas, ne se fragmentent pas en groupes ennemis. Qu’elles avancent ensemble pour frapper les exploiteurs, pour faire naître un nouveau monde. C’est dans cette arène que disparaîtront définitivement les caporégimes féodaux, les petits boutiquiers réactionnaires, et que naîtra une société égalitaire et démocratique, seule capable d’assurer la sécurité des individus et leur prospérité.

    1Apaches est un terme générique qui sert à désigner des bandes criminelles du Paris de la Belle Époque. Ce terme, qui apparaît vers 1900, résulte d’une construction médiatique basée sur un ensemble de faits divers. En 1902, deux journalistes parisiens, Arthur Dupin et Victor Morris, nomment ainsi les petits truands et voyous de la rue de Lappe et « marlous » de Belleville, qui se différencient de la pègre et des malfrats (notamment la bande à Bonnot) par leur volonté de s’afficher et, parfois, par la revendication de cette appellation. (Source Wikipédia)

    2Un caporegime ou capodecina, généralement abrégé en capo, est un grade utilisé dans la mafia pour un membre de la famille du crime qui dirige un «équipage» de soldats et a un statut social et une influence majeure dans l’organisation.

  • La République fracturée.

    La République fracturée.

    Le 11 juin sera-t-il une date charnière ? Dans le journal Le Monde, le Président de la République a déclaré que “le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux”. Cette déclaration est illustrative d’un certain climat en France. Elle est inquiétante.

    Elle a d’ailleurs suscité des réactions indignées de la part des universitaires. Cela se comprend, en particulier quand on songe à la virulence des propos employés. La tonalité de l’article de Le Monde a également été au centre des réactions, tant les tournures de phrases appuyaient les propos présidentiels, les affirmant comme une vérité établie. Cette « ethnicisation des conflits » serait le fruit de la vénalité des universitaires, à la recherche d’un « bon filon ». Elle mènerait à ce que les universitaires se muent en apprentis-sorciers, jouant avec le feu et avec les ressentiments liés au passé colonial de la France. Leurs travaux et leurs publications nourriraient ainsi le communautarisme et la menace d’un conflit social-ethnique.

    Pourtant, en regardant objectivement les choses, le croisement des origines et des milieux sociaux possède une certaine réalité. Ou plutôt une réalité certaine. La stratification et la division du travail en fonction des origines est visible et constatable. Si la question sociale est primordiale, les deux entretiennent un rapport étroit. Ce rapport a été étudié tant à l’école1, dans le monde du travail2 ( Air France, Accor, Altran, Arkéma, Renault, Rexel et Sopra Steria – pour « présomption de discrimination à l’embauche »), mais également dans la vie de tous les jours3, particulièrement face à la police. Le scénario demeure le même : les « classes dangereuses » portent bien souvent le visage des colonisés. Et quand ce n’est pas le visage, c’est la culture populaire, formée par la fusion progressive de mots, d’usages, de références culturelles, qui est visible. Certes, certains et certaines peuvent sortir de cette situation, c’est un fait indéniable et constamment mis en avant pour essayer de démontrer que la « méritocratie républicaine » n’est pas morte. Mais il s’agit d’une poignée, d’une minorité, et qui n’échappe pas toujours aux stigmatisations.

    Dire, comme le fait Macron, que la césure dans la société est apportée par l’extérieur, revient à mentir. La République était déjà fracturée bien avant les migrations. Elle était fracturée en classes. Les discriminations raciales, issues du colonialisme, le racisme, les vexations, les mises en concurrences, se sont rajoutées. Sur-infectant la plaie, lui donnant un caractère explosif.

    L’erreur d’analyse n’est pas une trahison.

    Alors, certes, certains chercheurs ou certaines chercheuses ont alimenté des discours douteux. Le découpage en studies séparées et cloisonnées, venu d’Amérique du Nord, contribue en effet au développement d’une pensée qui tend à s’intéresser plus aux expressions des inégalités qu’a leurs causes. Elles tendend également à ne pas vouloir chercher d’issue et à se complaire dans le travers du langage performatif ou dans l’essentialisation. à écouter certains ou certaines de ses adeptes, il suffirait d’adopter les bons mots et les bons réflexes pour mettre fin à des discriminations paradoxalement reconnues comme systémiques. Cette conception des choses n’engage qu’à « respecter le statut de victime », mais ni a avoir une action affirmative pour lutter contre ce qui fait de ces individus « des victimes ».

    Ce n’est pas notre point de vue. Par contre, au-delà des différences de conception, nous savons faire la part des choses. Entre ceux et celles qui essaient de progresser et d’avancer, même avec parfois des faillites et ceux et celles qui, au nom de l’absence de solution parfaite et immédiate, refusent de prendre en compte quoi que ce soit. C’est pour cela que nous jugeons les attaques contre ces recherches comme révélatrices et dangereuses. En disqualifiant la parole des chercheurs et des chercheuses, autour d’une rhétorique anti-intellectuelle populiste, le pouvoir macronien laisse la place aux agitateurs réactionnaires.

    Un affrontement entre deux élites.

    Tandis que les élites intellectuelles sont marginalisées, les élites médiatiques, elles, reprennent en chœur les discours réactionnaires. Ils en sont les caisses de résonances. Ces élites méritent d’être désignées : ce sont ces élites, comme Onfray ou Zemmour. Elles ne doivent pas leur influence et leur statut à la qualité de leurs productions, mais bien uniquement et exclusivement à leur accès aux médias. Grâce à l’autopromotion, aux réseaux de copinage, il leur a été possible de créer une « bulle spéculative intellectuelle ». Mais, en réalité d’analyse intellectuelle, la pensée produite n’est qu’un contrefort à la réaction.

    Le discours présidentiel est dangereux car il alimente un fantasme d’une trahison des intellectuels, qui deviendraient des vecteurs de contamination et de chaos au sein de la société. Dans un sens, elle possède la plupart des caractéristiques d’une explications conspirationnistes de la société, dans laquelle l’harmonie d’origine aurait été réduite en cendre par l’action concertée et collective d’un groupe social déterminé.

    Cette approche paranoïde a tendance à nourrir l’hypothèse d’un ennemi intérieur, ce qui fait écho, par ailleurs, à la déclaration de Macron. Celle-ci revenait sur la guerre d’Algérie et sur les fractures coloniales. Les banlieues sont-elles vues comme des repaires de Fellaghas ? C’est probablement ce qui transparaît.

    En dernière instance, plus que la recherche, ce sont les réactionnaires qui ethnicisent les conflits sociaux et politiques en France. La fabrique de l’islamo-gauchisme, cet amalgame explosif, suit le même chemin que la fabrique du judéo-bolchevique. Un amalgame qui permet de créer des forces qui s’opposent à l’harmonie de la société, qui échappent au cadre de la Nation (ou de la civilisation) par leur essence. Cette grille de lecture marche si bien avec les discours de Zemmour ou de Morano qu’elle en devient effrayante. Elle amène également à Onfray.

    Nous en revenons à ce que nous avons écrit à son propos il y a quelques jours :

    Après avoir navigué quelque temps entre deux eaux, le mouvement de Michel Onfray, « Front Populaire », se dévoile progressivement. « Ni de droite, ni de gauche », bien au contraire. Une formule qui fleure bon le réchauffé. Elle amalgame une équipe de desperados, allant du social-fasciste Georges Kuzmanovic, (qui a fait l’objet de certains de nos articles) ; Le gaulliste-catholique Philippe De Villiers mais également le Docteur Raoult. Nul doute qu’il s’agisse d’un tremplin pour se positionner en vue des échéances électorales, et proposer un populisme de droite décomplexée.

    Dernièrement, Onfray a réagit aux violences policières. Non pour défendre les victimes de celles-ci, mais pour exiger un durcissement de l’attitude du gouvernement.

    Il se lâche : inventant  » des centaines de territoires perdus de la République« , avec des membres du gouvernement qui conduisent donc « une politique en faveur des seules minorités dans le plus total mépris de la majorité […] nous ne sommes plus en démocratie mais dans une oligarchie qui gouverne en fonction des intérêts d’une poignée de gens. Nous sommes en régime communautariste et racialiste qui a choisi pour ennemi le mâle blanc hétérosexuel. » Il va plus loin : « nous sommes dans un régime communautariste et racialiste anti-blanc, autrement dit un apartheid inversé.« 

    Pour la police, le misérabilisme pointe : « La plupart des policiers sont des prolétaires, exploités, sous-payés, mal considérés, exposés, pas soutenus par leur hiérarchie… » Or, en se référant à l’analyse marxiste, il oublie de dire ce que Marx disait : les policiers ne sont pas des prolétaires. Ils sont des détachements spéciaux de répression, coupés de la société, dressés à mordre.4

    Sur de sinistres rails.

    Onfray menace : « il n’y a que deux solutions : soit rien faire et laisser dire pour obtenir une prétendue paix sociale, alors que cette fausse paix prépare une vraie guerre civile […] Soit appréhender ces présumés coupables afin de les remettre à la justice pour que la loi soit dite, c’est la jurisprudence républicaine.  » Son choix est fait : « Le pouvoir sait que la police, idem avec l’armée, est loyale et ne retournera pas ses armes contre lui. Mais jusqu’à quand ? Le jour où cette guerre civile que fomente le pouvoir aura envahi les rues, on saura répondre à cette question. « 

    Une déclaration de guerre, tonitruante, raciste, appelant au pogrom : voilà le fond de cette déclaration. Onfray retourne la réalité comme une chaussette pour qu’elle colle à ses vues, à ses désirs. Il invente une France dominée, envahie de l’intérieur, menacée de l’extérieur. Une France dominée par un « régime macronien, l’État maastrichtien, l’ordre mondial américain« . Il serait possible d’y croire, mais au lieu d’une lutte des classes, il y voit un affrontement civilisationnel. Au lieu de libérer les masses populaires, il veut les écraser dans le sang. Surtout, niant ces phénomènes, il cherche l’ennemi extérieur et intérieur, avec ses ramifications.

    La question qui devient de plus en plus centrale, c’est sur la solution que propose Onfray et ceux qui partagent son point de vue. Si Macron accusent la conspiration intellectuelle de ruiner le pays, Onfray va beaucoup plus loin. Puisque celui-ci ne peut déboucher sur une « intégration » ou sur une « synthèse », puisque la distinction est trop importante. Contradiction antagonique dans la société, elle ne peut se résoudre que par l’anéantissement de l’un part l’autre. C’est là la finalité du discours d’Onfray et d’autres : l’idée d’une solution par le vide et par l’élimination de l’ennemi intérieur.

    Un avenir incertain.

    Nous regardons avec inquiétude l’évolution de la situation. Nous regardons également avec la même inquiétude la direction que prend une partie du mouvement communiste, lequel se démasque comme étant un communisme-conservateur rigide et culturellement réactionnaire. La décantation des contradictions sociales tend à s’accroître davantage, et les choix politiques prêtent de plus en plus à conséquence.

    Nous mettons très haut en avant la question de l’unité populaire. Elle ne peut pas faire l’impasse de la question du racisme. Non pas par loisir, ou pour l’amour de la polémique, non pas pour fragmenter le mouvement ouvrier et révolutionnaire. Mais bien pour qu’il puisse s’unifier sur la base d’une véritable alliance, sincère et solide.

    Nous pensons qu’il est plus que jamais important de montrer que nous n’aurons pas la moindre tolérance pour les positions de Zemmour, d’Onfray, de Morano ou d’autres. Nous appelons à la solidarité, à l’entraide, à l’unité contre ceux qui veulent fragmenter les classes populaires et faire voler en éclat l’unicité de leurs intérêts.

    1Durpaire, F., & Mabilon-Bonfils, B. (2016). Fatima moins bien notée que Marianne : L’islam et l’école de la République. Éditions de l’Aube.

    2https://www.20minutes.fr/societe/2713191-20200207-discriminations-embauche-sept-entreprises-epingles-testing

    3Jobard, F. (2009). Police, justice et discriminations raciales. In É. F. D. Fassin (Éd.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française (p. 211 229). La Découverte. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00556749

    4A lire, d’ailleurs, notre commentaire sur les positions de Lutte Ouvrière : https://unitecommuniste.com/france/proletaires-sous-l-uniforme/

  • « La tendance à une crise touchant toute la société » (Stefan Engel)

    « La tendance à une crise touchant toute la société » (Stefan Engel)

    Le management de la crise du COVID-19 suscite toujours beaucoup de questions. Le danger de crise sanitaire a-t-il été exagéré par les autorités – ou sous estimé ? L’Allemagne, a-t-elle mieux gérée la crise, vu le nombre de cas largement inférieurs à la France avec une population plus importante ? Que faut-il penser des manifestations contre les mesures sanitaires en Allemagne et dans d’autres pays. Quels sont les liens avec la crise économique ? Quels effets auront les milliards de subventions versées ? Qu’est-ce qui nourrit les luttes massives qui éclatent aux États Unis, en Afrique du sud, en Amérique latine et quels sont leurs perspectives ?

    Nous publions ci-dessous une intervention en fin mai à l’occasion des « manifestations du lundi »1, de S. Engel, ancien président du Parti marxiste-léniniste d’Allemagne (MLPD) et aujourd’hui à la tête du travail théorique du Parti2. Elle démontre les liens, les arrière fonds, les évolutions et les potentialités des crises.

    Cher.e.s habitant.e.s de Gelsenkirchen, cher.e.s manifestant.e.s du lundi, cher.e.s camarades,
    Aujourd’hui, je veux parler de la gestion des crises par le gouvernement et également des diverses manifestations. Quel problème avons-nous actuellement en Allemagne? Le problème est qu’une nouvelle crise économique et financière mondiale a commencé à la mi-2018. Au début, celle-ci s’est développée relativement lentement car les banques centrales inondaient systématiquement les marchés avec de l’argent bon marché. Contrairement à l’Allemagne, une inflation galopante et de graves difficultés de paiement se sont produites dans certains pays – par exemple en Turquie ou en Argentine – qui se sont transformés en un danger aigu de faillite d’État. Depuis 2018, la production industrielle, y compris en Allemagne, a diminué de mois en mois. L’activité d’investissement et les exportations ont été affectées.

    Face à la crise économique et financière, le gouvernement décide de ne rien faire

    Cette crise économique et financière mondiale existait déjà avant le début de la crise du corona. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en garde contre une pandémie en janvier. Dans cette situation, le gouvernement fédéral a délibérément décidé de ne pas prendre d’autres mesures. À cette époque, le ministre fédéral de la Santé Spahn a minimisé la pandémie qui commençait, tout comme le premier ministre Johnson en Grande-Bretagne, ainsi que les présidents Trump aux États-Unis et Bolsonaro au Brésil. En conséquence, des milliers de personnes ont été rapidement infectées dans ces pays; le coronavirus a pu se propager presque sans entrave. Ce n’est qu’avec des mesures radicales à un stade ultérieur qu’il pourrait être empêché de se propager encore plus.

    Mais comment gagner la population à des mesures aussi radicales?

    Il est intéressant de noter que le ministère fédéral de l’Intérieur, et non le ministère de la Santé, a dirigé la gestion fédérale de la crise qui s’est alors installée. Le ministre de l’Intérieur Seehofer a déclaré dans un document – on l’a appris en avril – que dans cette situation, la population devrait d’abord être « choquée ». Il faudrait lui faire peur pour créer une base pour l’acceptation des mesures drastiques. Les premières actions de la gestion de crise allemande ont d’abord consisté dans le fait que des informations quotidiennes et des programmes spéciaux, des talk-shows et des conférences de presse étaient diffusés en direct à la radio et à la télévision: avec des prévisions d’horreur drastiques. Les médias étaient relativement alignés dans cette situation. Au début, le gouvernement – selon ses propres déclarations – a obtenu plus de 90% d’approbation de ses mesures.
    Pourquoi cela a-t-il été fait? Parce que le gouvernement a mis en place un programme qui, sous le prétexte de contenir la propagation du coronavirus visait principalement à manipuler systématique de l’opinion publique. La première allégation était que la crise économique avait été déclenchée par le coronavirus. Mais ce n’est pas le cas. La crise économique existait déjà et a été soudainement exacerbée par la coïncidence avec la crise du corona. Le gouvernement et les médias bourgeois ont voulu faire comprendre aux gens que cela n’était nullement dû au système économique capitaliste, qui est régulièrement en crise, mais au corona virus. Personne n’était responsable, alors tout le monde devait rester solidaire et dès lors s’activer ensemble.
    Pour briser la chaîne d’infection, les gens étaient strictement restreintes non seulement dans leur liberté de déplacement, mais – sans aucun bénéfice pour la protection de la santé – dans leurs droits et libertés démocratiques. Toute manifestation de rue était interdite. Vous vous souvenez que la direction du DGB (la fédération des syndicats, ndlt) a même annulé avec une obéissance anticipée les manifestations et les rassemblements du 1er mai. Le MLPD et les ‘manifestations du lundi’ ont fait en sorte que des actions combatives ont eu lieu quand même dans plus de 100 villes.

    Le gouvernement n’a pas mis en œuvre les mesures de protection sanitaire nécessaires

    Cependant, le gouvernement n’a pas mis en œuvre les mesures de protection sanitaire de masse les plus importantes qui auraient été nécessaires. En premier lieu, cela aurait été des tests massifs et réguliers de la population, deuxièmement une réglementation stricte de la distance et troisièmement une protection buccale raisonnable pour tout le monde. Et pas seulement un masque pour la bouche et le nez qui n’offre qu’une protection limitée, mais des masques FFP2 et FFP3 pour une réelle protection. Le gouvernement n’était pas en mesure de le faire. Et pourquoi? Parce qu’il avait rejeté tous les avertissements de l’OMS concernant la préparation à une pandémie. Dès 2012, l’OMS avait prédit que de telles pandémies pourraient survenir et avait précisé à quoi devrait ressembler la prévention des crises.

    Cependant, le gouvernement n’avait pas de masques de protection du tout, même pas assez pour le personnel hospitalier et les infirmières. Il ne pouvait pas faire livrer ces choses d’Asie aussi rapidement parce que tout le monde commandait maintenant de tels masques.

    Masques, testes – mensonges et scandales

    Donc, le mensonge a été répandu sans plus tarder que l’on n’aurait pas besoin de masques de protection. Mme Merkel les appelait à l’époque des « nids de virus ».

    Le deuxième scandale est que jusqu’à récemment, vous n’aviez pas eu droit aux tests, et vous ne l’avez maintenant que dans une mesure limitée, si vous ne présentez aucun symptôme ou si vous n’avez eu aucun contact avec des personnes infectées. Mais ceux qui ont des symptômes sont très contagieux depuis au moins cinq jours. Cela signifie que les gens se déplacent pendant cinq jours, infectant leur famille ou leurs collègues de travail sans le savoir. Il y a maintenant plus d’un million de possibilités par semaine pour se faire tester en Allemagne!

    Seul un peu moins d’un tiers est utilisé. Et pourquoi plus de tests ne sont-ils pas effectués? Parce que le gouvernement fédéral n’a pas pu s’entendre avec les sociétés d’assurance-maladie depuis trois mois sur qui devrait payer pour ces tests. Il a pas fallu moins qu’une semaine pour mettre en place un paquet de mille milliards d’euros pour subventionner en particulier la grande industrie. Le versement des dividendes de VW suffirait à elle seule à payer l’intégralité du test. Bref, il y avait bien trop peu de mesures efficaces de protection pour la santé.

    Le miracle d’avril ?

    En même temps, il y eût une « prophétie »: en avril, l’économie redémarrerait parce que nous aurions le Corona sous contrôle. Vous plaisantez? Au contraire – l’économie a continué à décliner en avril et mai. En avril, on avait déjà fait appel au chômage technique pour 10 millions de personnes et plus de 500 000 avaient perdu leur emploi. Aujourd’hui, une entreprise sur cinq en Allemagne a annoncé des suppressions d’emplois.
    Nous connaissons la crise économique et financière mondiale la plus profonde depuis 1929! Rien qu’aux États-Unis, deuxième partenaire économique de l’Allemagne, le chômage devrait atteindre 30%. La Chine a également été prise dans le tourbillon de la crise économique mondiale. Pour la première fois depuis 40 ans, l’évolution économique y a été négative au premier trimestre. 70 millions de personnes seraient au chômage en Chine. En outre, les salaires et traitements ont été réduits.
    Afin de stabiliser l’économie contre sa chute libre, des programmes de relance massifs ont été mis en place dans tous les pays du monde pour stimuler l’investissement et la consommation. Cela peut atténuer temporairement les conséquences négatives et les contradictions – mais cela n’aidera pas, aussi facilement que prétendu, de sortir de la crise économique et financière mondiale. Avec une sage prévoyance, Wolfgang Schäuble3 a prédit: « L’Europe fait l’expérience d’un marasme économique sans précédent de notre vivant, et on ne peut faire qu’une estimation rudimentaire des distorsions que cela entraînera pour nos sociétés.« 
    Plus le développement économique négatif dure, plus le chômage total et partiel sont répandus, plus le ressentiment sera grand. L’approbation des mesures gouvernementales est en baisse depuis plusieurs semaines. Surtout, parce que le gouvernement se contredit constamment et que de plus en plus de gens sentent que la crise ne fait que commencer maintenant.

    Entre-temps, la gestion de crise est entrée un peu dans la crise elle-même.

    Pourquoi? Car il s’avère que la situation économique ne se résorbe pas simplement. Il est désormais admis que la crise se poursuivra pendant un certain temps – certains disent qu’elle durera tout l’été, certains même jusqu’à la fin de 2023. Bref: personne n’y voit clair vraiment.

    Et un autre miracle en mai ?

    Début mai, les gens se sont frottés les yeux de stupeur: le gouvernement est soudainement passé de la gestion de crise prudente à l’euphorie et à la détente. Le contexte était qu’au même moment, l’Association fédérale de l’industrie allemande (BDI) exigeait en termes péremptoires la levée des restrictions d’ici la fin mai. Ceci malgré le fait que 12000 personnes étaient officiellement malades à l’époque et que ce nombre était nettement plus élevé qu’en mars lorsque les mesures drastiques ont été introduites. Une simple directive du BDI montre qui est le vrai gouvernement en Allemagne. Le gouvernement fédéral dépense des milliards d’euros pour les monopoles, mais aussi beaucoup d’argent pour que les gens restent calmes. Quel genre de gestion scientifique de crises est-ce là ?!
    Mais le gouvernement doit également mettre un frein aux subventions et à un moment donné, la question se pose de savoir qui devrait réellement payer pour tous ces bienfaits.
    Le gouvernement fédéral a modifié la réglementation des prestations de chômage partiel. Elle l’a fait pour rassurer les ouvriers qui ont le plus protesté contre la gestion de crise. Ils exigeaient également une protection sanitaire décisive dans les entreprises. Les travailleurs ont précisé que s’il n’était pas possible de se tenir à distance au travail, les usines pourraient devoir être fermées pour protéger la santé des travailleurs et de leurs familles.

    Chômage et pauvreté progressent

    En même temps, il y a déjà beaucoup de gens qui sont vraiment appauvris maintenant. Parce que ni les personnes recevant le ‘Hartz IV’4, ni les retraités n’ont reçu plus d’argent quand les banques alimentaires ont été fermées. Certaines petites entreprises ou les indépendants ont reçu une aide d’urgence. Mais cela ne suffit pas longtemps non plus! Et pourquoi les personnes avec le ‘Hartz IV’, les retraités, les parents isolés, en particulier les femmes avec enfants et d’autres qui en ont vraiment besoin, ne reçoivent-ils pas une aide adéquate? Même ceux qui sont au chômage partiel pendant quelques mois peuvent à peine joindre les deux bouts! Au sein de la CDU (parti conservateur, ndlt), il y avait même des voix pour abaisser le salaire minimum et suspendre l’augmentation du taux Hartz IV pour cette année, afin que l’endettement étatique n’augmente pas incommensurablement.
    Pendant des mois, les enfants et les adolescents n’ont pas vu leurs camarades et tout le monde a manqué de contacts sociaux. En particulier, les femmes en télétravail, qui aident leurs enfants à suivre les cours à la maison, se trouvent dans une rude épreuve. De nombreuses entreprises ont rapidement réduit leurs postes en alternance. La non-embauche des apprentis après la formation atteindra un nouveau niveau record cette année. Les jeunes terminé leurs formations ne sont pas embauchés et souvent aucun stagiaire n’est embauché. Cela semble être le moyen le moins cher et le plus «élégant» de licencier des personnes ou de supprimer des emplois et des stages. Compte tenu de la détente croissante et du prétendu «retour à la normalité», la population devrait oublier toutes ces crises sociales.

    Tout va bien !

    De suite, les médias changent de ton. Tout à coup, tout va bien. Les gens peuvent descendre dans la rue, les magasins sont maintenant ouverts, le tourisme est autorisé et les réunions devraient également être possibles dans une certaine mesure.

    Mais les ‘clusters’ ne doivent pas être oubliés: ce sont les dortoirs, dans lesquels six à huit personnes, pour la plupart des travailleurs intérimaires de différents pays, sont entassées dans une seule pièce. C’est l’industrie de la viande et ce sont les hôpitaux, ce sont des établissements de soins et des logements pour les demandeurs d’asile. Les gens sont toujours infectés dans ces endroits parce qu’ils n’ont pas de masques de protection et ne peuvent pas garder la distance recommandée. Dans certains cas, ils ne sont même pas instruits sur les risques.

    Le gouvernement coincé

    Le principal problème est que les mesures visant à contenir la pandémie du corona s’opposent directement à la reprise économique – et vice versa. La crise corona et la crise économique et financière mondiale sont donc –- deux choses différentes. On peut penser que – d’un point de vue mondial – elles peuvent interagir de sorte que, dans quelques mois, une crise sociale globale du système impérialiste mondial se développera.

    Premièrement, les programmes nationaux de crise n’agissent que dans une mesure très limitée. Dans la production internationale d’aujourd’hui, essayer de stimuler la production en Allemagne est inutile si, par exemple, les deux tiers des pièces détachées pour automobiles ne sont pas livrées depuis d’autres pays. Il est également inutile de produire ici à tout va si le marché mondial s’effondre de telle manière. Il est illusoire de maîtriser la crise économique et financière mondiale actuelle avec des programmes nationaux de crise. Il est tout aussi illusoire de penser que la pandémie du Covid-19 peut être surmontée avec des mesures nationales si elle continue de croître de façon exponentielle dans le monde entier.
    Deuxièmement, de nombreux experts économiques ont manifestement l’illusion que la crise du corona a déclenché la crise économique. Ceci n’est pas le cas. Certains économistes commencent à ne pas suivre les discours onctueux des experts économiques et parlent eux-mêmes d’une crise économique et financière mondiale et admettent que le développement économique négatif était déjà présent avant la crise du corona. Jusqu’à présent, ce sont encore des voix isolées. Tout compte fait, les bases d’une gestion de crise efficace font défaut !

    Le potentiel d’une crise politique mondiale

    Il se peut qu’une crise politique mondiale profonde se profile, comme jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans une telle crise, des luttes et des grèves de masse éclateront, des combats de rue et de brutales violences policières contre les masses s’ensuivront. Un tel développement se produit déjà en Amérique latine ou en Afrique. Là-bas, la faim se développe parmi des millions de personnes. Il n’y a pas de système de santé ou social pour les masses qui fonctionne, les tests n’existent pas. Le corona virus se propage de plus en plus dans le monde. On a affaire maintenant officiellement à plus de cinq millions de personnes infectées dans le monde. D’un point de vue mondial, nous sommes au début de la pandémie et non à la fin!
    Le mélange des crises économiques, politiques, écologiques, sociales, idéologiques et une crise de la faim est le terreau sur lequel une fermentation révolutionnaire peut se développer.

    Les travailleurs en première ligne

    Face à cette évolution des crises, les luttes des travailleurs et des masses vont se renforcer de manière significative. Les ouvriers ont déjà été en première ligne dans les manifestations au cours des derniers mois. Ainsi, par exemple, quand en Allemagne, lorsque toute la vie publique a été réduite, les ouvriers industriels devaient continuer à produire sans protection. Les ouvriers qui auparavant ont participé à la Conférence internationale des travailleurs de l’automobile en Afrique du Sud ont joué un rôle de premier plan dans l’organisation d’un 1er mai militant : aux Philippines, au Brésil, en Afrique du Sud, en Allemagne et en Italie également. Environ 900 000 travailleurs se sont mis en grève autour du 1er mai – malgré le confinement ! Un autre point fort ont été les célébrations du 8 mai à l’occasion du 75e anniversaire de la victoire sur le fascisme hitlérien. Partout, ce sont les militants ouvriers, les femmes et les jeunes – et les marxistes-léninistes – qui ont été à l’avant-garde de la lutte pour les droits et libertés démocratiques.

    L’extrême droite fait son apparition

    Et soudain, il y a eu des manifestations des forces de droite, de personnes de ‘Pegida’5, de types de l’ AfD6, des partisans des fascistes comme Trump aux États-Unis ou Bolsonaro au Brésil. Ils descendent également dans la rue, mais contre les mesures légitimes de protection de la santé. Ils ne protestent pas contre les restrictions aux droits et libertés démocratiques, mais contre toutes les mesures sanitaires du gouvernement. Ceci est misanthropique et inhumain pour les gens, et met en danger la vie et la santé de millions de personnes dans le monde.

    J’appelle tout le monde à protester, mais ne tombez pas dans le piège de ces vociférateurs de droite! Par exemple, ils demandent que les centres de rétention des demandeurs d’asile soient démantelées – mais seulement pour expulser ensuite les réfugiés. Ils n’ont rien contre les personnes âgées qui tombent malades et meurent de Corona, – ce ne serait que de la « sélection naturelle ». C’est une vision fasciste du monde! Nous n’avons rien à voir avec de telles gens. Nous ne sommes pas des misanthropes. Les manifestations de droite – comme Pegida à l’époque – ont été véritablement promues dans des médias comme à la chaîne ntv. Cependant, plus de 80 pour cent de la population en Allemagne s’y opposent clairement, et ces manifestations réactionnaires ont maintenant massivement diminué.
    Si nous protestons contre la gestion des crises par le gouvernement, ce n’est pas contre des mesures sanitaires sensées. Surtout, nous critiquons les restrictions aux droits et libertés démocratiques, inutiles en termes de politique de santé et le transfert du fardeau de la crise sur la masse de la population, les travailleurs, les personnes âgées dans les maisons de retraite, les réfugiés dans les maisons des demandeurs d’asile, etc.

    Pour une société alternative

    Nous devons être conscients que cette année sera encore agitée. C’est pourquoi nous devons maintenir et continuer nos formes de protestation, les ‘manifestations du lundi’ comme expression d’une « conscience sociale », et nous ne devons pas laisser la propagande médiatique nous assombrir. Pensons avec nos têtes et poursuivons nos lundis.
    Nous sommes régulièrement dans la rue depuis 2004 et nous avons déjà révélé et accompli beaucoup de choses. Nous continuerons à informer les gens. Et lorsque nous constatons qu’une crise sociale mondiale du système impérialiste mondial se développe, il est grand temps de réfléchir à des alternatives sociétales. Quel système pourri !
    Aujourd’hui, l’humanité pourrait faire des choses complètement différentes: vaincre la faim et la pauvreté, prévenir les maladies, protéger activement la santé et donner un avenir à nos jeunes. Mais le capitalisme n’offrira jamais cela! Pour cela, nous avons besoin de changements révolutionnaires et d’un vrai socialisme.
    Les ‘manifestations du lundi’ sont un mouvement démocratique et non-lié à un parti. Nous sommes ici parce que nous protestons pour les droits sociaux et démocratiques du mouvement ouvrier, des gens simples, des jeunes. Et nous sommes surtout des internationalistes. Nous sommes contre toute forme de racisme, de fascisme et d’antisémitisme. Notre devise est: Aucune chance à l’anticommunisme, au racisme, à l’antisémitisme et au fascisme! Vive la solidarité internationale!
    Prenez votre courage à deux mains! Rejoignez ce mouvement de solidarité et de lutte commune.
    Glück auf !7

    S. Engel pour Rote Fahne (Drapeau Rouge), magazine du MLPD, no. 12, 4 juin 2020.

    1 Datant déjà de l’époque du RDA, réapparues en 2004 , les « manifestations du lundi » sont un mouvement combatif en Allemagne qui regroupe les militants de différents bords pour discuter des événements sociaux, économiques et politiques et qui organisent la résistance. L’événement se déroule les premiers lundis du mois dans les centres villes autour d’un micro ouvert où tout le monde peut prendre la parole.

    2 Sous-titres mis par nos soins, ndlt

    3 Président du Bundestag allemand

    4 Les lois Hartz IV visent la réduction massive des prestations des chômeurs et la contrainte au travail intérimaire et faiblement rémunéré – ndlt

    5 Mouvement d’extrême droite et raciste, en particulier islamophobe, ndlt

    6 AfD, parti d’extrême droite, Alternative für Deutschland

    7 salut des mineurs : ‘Bonne chance et courage !’, ndlt