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  • Le travail ouvrier, une magie ?

    Le travail ouvrier, une magie ?

    « Lorsque tu vas sur une ligne de production, c’est pas une punition. C’est pour ton pays, c’est pour la magie ».

    Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, s’est écriée ceci lundi 11 octobre. Cette phrase a suscité l’hilarité d’une partie de l’échiquier politique. A raison.

    Pourtant, il y a du vrai quelque part dans cette affaire de magie.

    Dans l’acte créateur du travail, de la transformation de la matière brute en produit fini, utile à la société, il y a une forme de magie. Cette magie du travail utile est quelque chose qui a donné ses lettres de noblesse au travail d’ouvrier et d’ouvrière. La fierté de participer à des constructions d’ensemble, monumentales, la fierté de contribuer à l’enrichissement global d’une société en créant de ses mains des richesses matérielles…

    De ce point de vue là, il y a effectivement une magie, et une magie qu’il faut défendre : elle est créatrice, elle est émancipatrice, elle est celle qui permet de sortir des sociétés agricoles, celle qui permet d’ouvrir la voie de l’avenir de l’humanité : un avenir dans lequel nous travaillons ensemble, nous produisons ensemble, et nous partageons ce que nous produisons selon nos besoins.

    Mais cette magie est pour le moment une magie qui ne sert qu’un maître. Et ce maître est avare de partager les richesses, par contre, il s’abreuve de sueur et, parfois, de sang.

    Une magie alimentée par le sang.

    Car on ne peut renier qu’il existe aussi une réalité moins reluisante. Et nous sommes loin, là, de la magie.

    • Celle de l’aliénation. Les ouvriers et ouvrières, dans le modèle fordiste, sont réduits à des rouages répétant sans cesse les mêmes opérations, parfois sans savoir même quelle est la finalité de ce qui est produit. Cette dépossession et cette répétition réduit la valeur du travail, épuise psychologiquement, use physiquement.
    • L’usure et la répétition marque les corps et les esprits. Cette usure importante a d’ailleurs fait que le modèle de Ford à mis du temps à s’imposer. Sa politique des « hauts salaires » ne parvenait pas à fidéliser les travailleurs. La dépense physique et nerveuse du travail à la chaîne étant jugée plus coûteuse que le bénéfice d’un salaire symboliquement plus élevé.
    • Car les dangers sont nombreux, et la France a longtemps rechigné à sécuriser ses outils de production. C’est sous la pression de l’UE que des normes de sécurité contraignantes sont adoptées, en 1993. De plus ce n’est que tardivement que la responsabilité juridique des employeurs est engagée en plein dans les accidents du travail. Auparavant ils étaient vu comme l’expression du fatum, du destin, aujourd’hui, ils peuvent être considérés comme des homicides.

    733 morts au travail en 2019. Et derrière les morts, les blessés. 655 715 accidents du travail ont été comptabilisés, dont 99 000 sur le trajet. 50 % sont liés à la manutention, 28 % des chutes, 8 % l’utilisation d’outillage. Ce sont très majoritairement des accidents qui touchent l’usine, la logistique et le BTP. 50 392 maladies professionnelles ont été reconnues. Dans 44 492 cas, ce sont des TMS, Troubles Musculo-Squelettiques, troubles qui touchent notamment largement les personnes travaillant de manière répétitive. La France, encore une fois, est en retard, particulièrement par rapport aux pays anglo-saxons, dans lesquels la culture de la sécurité au travail est tout autre. En France, le paternalisme étouffe la plainte.

    La pression du manager, contremaître nouvelle génération, tout comme celle des Ressources Humaines, s’est déversée de l’usine sur le reste de la société. Dans Libres d’obéir : le management, du nazisme à la RFA, l’historien nous construit une histoire du management. Une histoire qui tire ses racines dans la recherche, dans le IIIe Reich, d’une société productive et heureuse de l’être. Une productivité au service, comme dans la phrase de la secrétaire d’État de « ton pays ». Un « ton pays » qui camoufle mal un « ton patron ». Dans la magie du happy management, du travailleur heureux, patriote et productif, c’est ce qui est recherché : un bon outil, une bonne ressource.

    Les ministres n’ont que fort peu souvent de mots pour les maux des ouvriers. Leurs morts sont des faits divers, tandis que le moindre policier tué, par lui-même ou par quelqu’un d’autre, débouche sur des grands titres et sur des grandes lois. Le fait est que le régime tient sur sa police, et que satisfaire les peines des prolétaires n’est pas dans ses ambitions. Ou alors, c’est un compromis.

    La réalité est que notre secrétaire d’État, comme ses supérieurs, n’a qu’un intérêt partiel pour le bien-être des travailleurs et des travailleuses. Il est une équation qui se mesure en jours perdus, en amendes, en absentéisme, en grèves. Parfois, il faut flatter, comme à la veille de la présidentielle, parfois il faut frapper, comme dans l’emploi du management par la terreur, notamment dans certains secteurs comme France Télécom. Si pousser au suicide ou faire courir des risques pour la santé est plus rentable que soigner et améliorer, on ne fait rien.

    Happy management contre produire pour servir.

    Nous-mêmes, nous avons un regard autre sur cette question. Comme nous l’avons mentionné en introduction : il y a une certaine magie dans l’acte de transformation de la matière en objet. Cette magie, nous ne voulons pas l’étouffer, mais au contraire, lui permettre de couvrir le monde. Ça n’est pas uniquement en étant « contents de produire », en faisant, nous aussi, du happy management, mais en réalisant les choses différemment.

    Pour nous, la magie de la production n’est pas dans la quantité produite, elle n’est pas dans le luxe, mais elle est dans la capacité de la production à répondre aux besoins de l’humanité. Pour les capitalistes, il est exclu de remplacer le travail humain par l’automatisation, car on ne peut sous payer les machines, et donc on ne peut gagner de plus-value sur leur travail. Pour nous, la question ne se pose pas : le profit n’est pas notre but. De nombreuses tâches, aujourd’hui, peuvent être automatisées et permettre à de nombreuses personnes de travailler moins ou de se consacrer à autre chose, à étudier ou à s’épanouir.

    Nous voulons pouvoir créer le système économique dans lequel la production est là pour répondre aux besoins de la population dans la mesure des capacités de la planète. Quelque chose qui cesse de ruiner les bases de notre survie, et qui nous permettre d’aller vers l’avenir. Demain, qui sait, les machines à commande numériques, les impressions 3D métalliques, feront des usines des lieux de magie sans opérations humaines, mues par le ballet des robots.

    Mais dans l’intervalle, nous le répétons : il y a une vraie fierté à être de ces magiciens du bois, de l’acier, de l’aluminium, une vraie fierté à être quelqu’un qui vit pour répondre aux besoins des autres !

    Annexe : un exemple hypnotisant de machine-outil à commande numérique.

    https://www.youtube.com/watch?v=5koA0Yd9SFc&ab_channel=SkyCreativeHD
  • 11 300 000 000 000$ et 3 200 prédateurs.

    11 300 000 000 000$ et 3 200 prédateurs.

    11 300 000 000 000$. Un chiffre qui donne le tournis. Onze mille trois cent milliards de dollars. Ouest France nous donne des repères : 75 fois le coût de la Station Spatiale Internationale. 113 000 avion de ligne. Le salaire de Cristiano Ronaldo sur 90 400 ans. Mais aussi celui d’un SMICard depuis la disparition des dinosaures. 2456 le coût de la vaccination contre le Covid de la population française.

    Cette somme est celle qui est retrouvée, camouflée, dans les comptes offshore révélés par les Pandora Papers.

    Il y a quelque jours, l’ICIJ, le Consortium International des Journalistes d’Investigation a reçu un fichier contenant des millions d’entrées. Dans ce fichier, une somme astronomique et une série de noms. 300 responsables publics, 35 chefs d’Etat, 130 milliardaires…

    Le roi de Jordanie, Abdullah, qui s’est doté d’opulentes villas aux USA et en Angleterre, achetées par ce réseau. Le premier ministre Tchèque Andrej Babis, milliardaire ayant acquis le château Bigeaud, à Moungins. L’ancien Premier Ministre anglais Tony Blair et son épouse, lesquels ont économisé 400 000$ d’impôts sur des transactions grâce au réseau. Le président Uhuru Kenyatta, du Kenya, qui a fait campagne contre la corruption, tout comme Nawaz Sharif, au Pakistan. Le premier possède au moins 30 000 000 de dollars, le second « des millions ». Le président de l’Azerbaïdjan, Illham Aliev, qui a fait endosser un achat de 45 000 000$ de bureaux à son fils de 11 ans. Enfin, Shakira et Claudia Shiffer, tout comme le mafieux Raffaele Amato sont également cités.

    En France, le patron de Rolland-Garros, Guy Forget, tout comme Sylvain Maillard, député LREM sont mentionnés, ainsi que DSK.

    DSK est ainsi pointé du doigt comme un des acteurs centraux. Après sa disparition des radars à la suite de l’affaire de viol au Sofitel, il se reconvertit dans les affaires. Et elles sont fructueuses. Il installe ainsi des sociétés au Maroc, bien qu’elles aient la majeure parti de leur activité en France. Il profite de 5 années d’exonération fiscales dans le pays. Lorsqu’elle se termine, en 2018, il déménage aux Émirats Arabes Unis. Un de ces émirats, le Ras Al Khaimah, ne demande pas de remplir de registre, ce qui en fait un des trous noirs de la finance.

    Les clients de DSK sont variés : Rosnef, entreprise pétrolière russe dirigée par un proche de Poutine ; la Sicpa, une entreprise qui fabrique des encres de sécurité pour les billets. En Chine, HNA, aujourd’hui en faillite, était de la partie. Des particuliers aussi : Faure Gnassingbé, président du Togo ; Denis Sassou-Ngesso, président du Congo-Brazzaville, dont DSK est devenu le conseiller spécial… Cet ensemble permet à l’ex-cadre du PS de bénéficier d’un salaire digne d’un PDG.

    Dans l’ensemble, le nom de Philippe Houman revient sans cesse. Avocat Suisse, il est celui qui a organisé la dissimulation des avoirs de Jérôme Cahuzac. Spécialiste de l’évasion fiscale, l’avocat travaillait depuis mai 2009 à Dubaï, où il réalisait des commandes de création de sociétés offshores. Bien qu’épinglé par la justice à plusieurs reprises, il ne fait l’objet d’aucune condamnation.

    5 ans après les Panama Papers, qui avaient révélé une immense affaire d’évasion fiscale, ces nouveaux papiers montrent l’ampleur et le caractère presque systématique de ces pratiques. Pourtant, elles sont accueillies avec une relative indifférence. Elles semblent se fondre dans la masse des nouvelles, et ne jamais déboucher sur rien.

    Elles s’oublient d’ailleurs facilement. Il y a quelques jours, l’homme d’affaire Bernard Tapie est ainsi décédé. Bernard Tapie était un homme d’affaire qui avait réussi à toujours conserver une certaine image sympathique auprès de la population. Pourtant, dans la réalité, c’était un homme d’affaire corrompu et retors. Il laisse certes une famille épleurée, mais aussi pas moins d’un demi milliard d’euros de dettes, des vies brisées par sa politique de reprises-liquidations d’entreprises.

    En somme, une série de scandales touchent les « Grands » de ce monde.

    Dans le même temps, le rapport Sauvé sur l’Église catholique en France est une nouvelle onde de choc. Rien qu’en France, on estime que 216 000 personnes ont été victimes d’agressions sexuelles part des prélats de tous rangs et de toutes congrégations depuis 1950. Le chiffre atteint 330 000 en comptant les axillaires. L’Église estime qu’elle compte entre 2 900 et 3 200 prédateurs dans ses rangs.

    L’Église catholique, en pratiquant une omerta systématique, a été rongée de l’intérieur par les pratiques les plus répugnantes. Dans ce rapport, on découvre des témoignages glaçants des victimes et le cynisme de leurs agresseurs. Des individus qui avaient par exemple noté leurs méthodes dans des carnets, et qui les pratiquaient systématiquement.

    Au Vatican, ces informations ont suscité l’émoi du Saint-Père, lequel a annoncé vouloir réagir immédiatement et indemniser les victimes. Cependant, dans la société française, prompte à réagir à tout ce qui concerne certaines religions, l’information semble traitée comme un simple fait divers.

    Pourquoi une telle anesthésie ?

    Tous les événements et tous les scandales, dans une acceptation très large du terme, n’ont pas la même portée. Dans l’ensemble, les immenses détournements d’argent sont perçu de manière très abstraites par la très grande majorité de la population. Ces sommes sont difficilement visualisables de manière concrète et en termes d’impact sur la vie de tous les jours. Ils sont perçu comme des « crimes sans victimes », puisque ce qui est lésé est le système d’imposition, lequel est perçu comme un ennemi par la grande majorité de la population. D’ailleurs, cette apparente innocuité de la transgression fiscale est parfois même perçu positivement, comme un rejet de l’État et de son autorité. Pourtant, il existe des conséquences.

    Car il existe des conséquences quant à ce trou perpétuel dans les finances publiques. Cette fuite signifie moins d’argent pour l’ensemble du secteur public, pour la science, pour la médecine, pour la santé, pour la recherche, pour l’éducation, pour la culture, pour l’épanouissement des larges masses populaires. La fraude se paie en souffrances, en morts prématurées, en retard scientifique. Aujourd’hui, il est exigé que que les chômeurs soient plus pauvres. Que les retraités partent plus tard et avec moins. Il est exigé que les malades paient plus. Tout cela au nom de la stabilité économique. Tout cela nourrit le parasitisme d’une classe inutile:la grande bourgeoisie.

    Le fait que la bourgeoisie tente perpétuellement d’échapper aux impôts peut être perçu comme légitime, d’autant que beaucoup se projettent facilement dans la peau de quelqu’un qui verrait « son succès » entravé par les taxations. C’est d’ailleurs ce qui fait que les fraudes aux aides sociales sont beaucoup plus facilement condamnées moralement que les fraudes aux taxes. Il y a là une victoire idéologique incontestable de la part de la bourgeoisie et de son emprise culturelle : elle parvient à générer la défiance et la méfiance entre ceux qui vivent la même situation, mais parvient dans le même temps à créer une solidarité entre riches et pauvres.

    Tout le monde dans le même bateau.

    Il ne faut pas non plus oublier un point : la tendance à la corruption systématique des personnalités d’influence. C’est un élément qui a été mis en avant par Mao sous le nom des « les balles enrobées de sucre ». Ce sont des balles qui tuent (l’esprit révolutionnaire) tout autant que les balles de plomb. Pour résumer, il existe une tendance de la part d’acteurs économiques ou politiques à vouloir obtenir certaines choses de la part de personnes d’influence. Cela peut être le fait d’être favorisé pour un marché, d’obtenir la paix, ou de « souiller » une personne pour obtenir une subordination. Pour obtenir ce lien de clientèle, un grand nombre de méthodes existent. Mais elles ont toutes un point commun : elles cherchent à « mouiller » les différents acteurs. On peut prendre plusieurs exemples : la corruption pure et simple ; l’assouvissement de pulsions (comme les réseaux de prostitution) ; les avantages matériels ou moraux… etc. Et l’ensemble des acteurs peut être concerné.

    Ce système est extrêmement facile d’accès, il est d’ailleurs érigé en norme. On se souvient de l’affaire Fillon, par exemple. Il était moins choqué de ce qu’on lui reprochait plutôt que du fait qu’on le lui reproche. De même, comme il s’agit d’une tendance généralisée, le fait que tout le monde le pratique assure un certain sentiment de sécurité… jusqu’au jour où le fait d’être mouillé devient un moyen d’élimination. Carlos Ghosn, par exemple, n’était probablement pas plus corrompu que d’autres. Mais là, il était au centre d’une rivalité entre impérialismes. De même DSK n’en était certainement pas à son premier crime. Mais il y avait un contexte précis qui facilitait la révélation de ceux-ci, du fait de la tension autour de son rôle au FMI.

    Cette capacité d’intégration touche toute le monde. Le clan Le Pen, par exemple, est une boutique qui tourne sur le détournement d’indemnités parlementaires. Ils se gardent bien de remettre en cause ce fonctionnement. Même dans l’extrême-gauche, ce processus peut être à l’œuvre. Quiconque a pu voir Antifa chasseurs de skins a entendu un des protagonistes dire qu’ils ont été doté d’une camionnette et d’essence par SOS Racisme. Une bonne manière de les châtrer politiquement et d’en faire des auxiliaires de la sociale-démocratie.

    Stabilité avant tout.

    La dénonciation d’abus ou de crimes internes à l’Église est mis dans la balance avec les avantages d’un maintien de la stabilité du système. Il en est de même avec les violences policières, ou, il y a plus d’un siècle, avec l’honneur de l’armée dans l’affaire Dreyfus. Par « raison d’Etat », les transgressions, même criminelles, sont niées et mises de côté pour conserver les apparences de probité, de rigueur et d’honorabilité des instituions. Admettre une faille, admettre une défaillance, cela reviendrait à fragiliser toute la structure et donc à prendre un risque inacceptable. On note que ce phénomène n’est pas limité aux institutions réactionnaires, mais est une tendance générale qui existe au sein de tout système organisé, y compris, là encore, au sein du milieu militant.

    Pour le système dominant, les déviations à la norme qui menacent structurellement la stabilité de la société, comme les mouvements sociaux ou révolutionnaires, mais aussi la concurrence d’autres entités réactionnaires comme l’islamisme, sont donc traitées par la brutalité et par la répression. Celles qui ne le menacent, qui lui sont consubstantielles (qui ont une substance commune) comme la fraude fiscale), ou qui la renforcent, en dépit de la transgression de la loi, comme la violence fasciste ou policière, sont simplement régulées d’une manière « non répressive ».

    Ainsi, les scandales éclosent sur certaines thématiques, tandis que d’autres manquent tout simplement de caisse de résonance.

    Sans organisation : pas de changement à l’horizon.

    On ne peut pas vraiment parler de censure sur ces thématiques. Il existe des médias qui retransmettent ces informations. C’est comme cela que nous en avons été informé. Mais il manque quelque chose qui permette de passer de l’information à la compréhension, de la compréhension à l’action.

    C’est là le rôle d’un parti du peuple au sens large, mais surtout du Parti, capable de pouvoir étendre ses analyses sur l’ensemble de la réalité concrète, de les expliquer et de les renvoyer vers les exploités et les exploitées pour qu’ils s’en saisissent. Mais aussi impulser, mobiliser, faire passer du scandale, de la posture d’indignation à la posture de transformation : c’est à dire liquider ce qui génère ces scandales.

    Tant que le capitalisme existe, la corruption et les scandales financiers existeront aussi. Car l’un ne peut aller sans l’autre, et la course à l’accaparement des ressources ne se fait pas sans triche. Et cette triche n’est pas sans victimes. De même, tant que l’impératif de stabilité sera exigée par le fait que les sociétés soient contradictoires : qu’elles essaient de faire tenir dans un même bloc les exploités et leurs exploiteurs, il y aura des crimes honteux et de sombres corridors dans lesquels ils pourront se produire. Pour arriver à l’exigence de la transparence, il faut mettre fin de manière définitive à cette culture du secret et pouvoir parvenir à une vraie société ouverte, transparente, démocratique. Mais cela demande de longues transformations, un grand engagement : celui d’un changement révolutionnaire.

  • Hommage au président Gonzalo

    Ce samedi 11 septembre 2021, le docteur Abimael Guzmàn est décédé à 86 ans à la suite d’une aggravation de son état de santé ces derniers mois, au centre pénitentiaire de haute sécurité de la base navale de Callao, près de Lima, au Pérou, après 29 années d’emprisonnement dans des conditions difficiles.

    Plus connu sous le nom de Président Gonzalo, il fut en 1978 un membre fondateur du Parti Communiste du Pérou – Sentier Lumineux (PCP-SL).

    Affirmant la nécessité de suivre la voie ouverte par José Mariátegui, grand théoricien communiste péruvien et introducteur du marxisme en Amérique latine, et de mener la lutte armée contre l’impérialisme et l’état péruvien, il participa en 1980 au lancement de son mouvement dans la guerre populaire.

    Pendant la décennie qui suivit, le conflit mené par le PCP-SL a progressé dans toutes les provinces du pays en partant de la région rurale et abandonné d’Ayacucho, appliquant une stratégie maoïste de prise du pouvoir en construisant des fronts de guérillas et en s’implantant dans la paysannerie pauvre et dans les bidonvilles de Lima. Le PCP-SL possédait ainsi en raison de la sociologie de ses zones d’activité une base militante à majorité indigène et observait une quasi-parité de genre en son sein à tous ses échelons1.

    Après sa capture par le GEIN (les services secrets péruviens) en 1992 et le reflux progressif du PCP-SL qui suivit sa condamnation2, lui et son mouvement furent diabolisés de la plus abjecte des manières par les forces réactionnaires.

    Cette entreprise anticommuniste nourrit de falsification a pour double objectif de salir indélébilement le combat révolutionnaire au Pérou et de relativiser les crimes terroristes commis par l’état péruvien, notamment (mais pas seulement) sous le régime fasciste d’Alberto Fujimori.3

    Nous, l’Unité Communiste, ne possédons pas de positions définies et définitives sur les théories de Gonzalo et de ceux s’en réclamant, et plus largement sur le PCP-SL et la guerre populaire au Pérou. Nous nous concevons dans une position de recherche ouverte vis-à-vis de ces théories et expériences. Cependant, en cette funèbre occasion, nous pensons qu’il est utile que nous formulions plusieurs points fondamentaux sur la méthode de divergence entre communistes, que nous considérons pertinents de rappeler et dont nous soulignons ici l’importance concernant le PCP-SL et Gonzalo.

    Dans les années 80, l’URSS n’était plus qu’un cadavre pourri par le révisionnisme depuis 1956, la Chine a pareillement choisi la voie capitaliste en 1978, et l’Albanie, en tant que bastion socialiste, est également tombé. C’est dans ce contexte international qu’il y a seulement 40 ans, le PCP-SL mène un des processus révolutionnaire les plus explosifs depuis la guerre du Vietnam en menaçant l’ordre impérialiste et capitaliste par une lutte armée intense qui va pousser l’état péruvien dans ses retranchements. Alors que le drapeau rouge, terni et en berne, semblait fini aux yeux de beaucoup, le PCP-SL à su le lever haut.

    Aucun débat entre communiste ne peut se faire sur la base de mensonges et de calomnies réactionnaires.

    Pour cela, nous rejetons les conclusions de la Commission pour la Vérité et la Réconciliation (TRC), crée en 2003 par le gouvernement péruvien pour effectuer un compte rendu des violations des droits humains et des violences ayant occurré pendant la guerre civile jusqu’aux années 2000, avec la fin du règne de Fujimori. Nous considérons les rapports de la TRC comme non-scientifique, faisant état de graves biais méthodologiques lorsqu’il ne s’agit pas simplement de manipulations, et comme fortement motivé politiquement à charge contre le PCP-SL.4

    Ainsi, par exemple, une majorité significative des 48,000 victimes estimées de ce conflit l’ont été de la main du gouvernement péruvien5, ce que ce dernier nie dans sa narration anticommuniste et contre-révolutionnaire qui reprend les meilleurs codes de la « pornographie de la terreur »6, mettant en exergue les violences et le rôle de la direction du PCP-SL dans ces dernières, le décrivant systématiquement comme coupé du peuple péruvien et agissant isolé de sa volonté.

    Il n’est pas l’objet ici de développer le bilan du « Fujimorisme », mais il nous paraît nécessaire de noter quelques points supplémentaires. Fujimori fut l’instigateur d’une répression implacable dans toute la société. Il s’est entre autres rendu coupable de l’organisation de massacres et de viols systématiques dans les campagnes, d’assassinats d’étudiants, de professeurs et de journalistes, par des escadrons de la mort similaire à ceux de l’opération condor sous le Chili de Pinochet. Il fut aussi à l’origine de la stérilisation forcé d’un total de 355 000 indigènes entre 1995 et 2000, à qui il reprochait « d’enfanter des communistes ».7

    Rien de nouveau sous le soleil, l’hypocrisie bourgeoise est totale. Gonzalo a été condamné 3 fois de suite à la perpétuité depuis sa capture et est resté depuis enfermé en isolation dans une prison de haute sécurité où des soins lui ont à plusieurs reprises été refusé.

    Fujimori, lui, pourtant poursuivi pour crime contre l’humanité, n’a été condamné qu’a 25 ans de prison, après avoir essayé d’échapper à la justice péruvienne en se faisant réélire au Pérou et élire au Japon, et bénéficie toujours en détention de tous le luxe : « 10 000 m² sont alloués à son seul usage, disposant d’un jardin planté de 5 000 rosiers, d’une clinique privée, d’un atelier de peinture et d’un salon de réception lui permettant de recevoir des visites sans restriction ».8 En 2017, il fut même gracié par le président Kuczynski (pour permettre à ce dernier, menacé de destitution par l’opposition « Fujimoriste », de rester au pouvoir) avant que ce pardon ne soit finalement annulé sous la pression des familles de victimes dans l’année suivante.

    Il est important de rappeler qu’il est impossible de déterminer une qualité, ou de tirer des conclusions politiques sur un mouvement ou un évènement, en s’adonnant a un décompte morbide des morts et des massacres, réels ou présumés.9 Bien que ce soit le jeu préféré des réactionnaires, et ce depuis au moins la révolution française (avec par exemple le « Livre noir du communisme »), et que certains membres des forces progressistes s’y plient pour se blanchir et condamner avec opportunisme (et fainéantise) les tendances opposées aux leurs, cette « méthode » n’a jamais été un tant soit peu utile pour comprendre en profondeur et adéquatement la réalité.

    Il n’existe d’ailleurs aucun mouvement révolutionnaire (au sens où nous l’entendons, de subversion d’une classe par une autre), d’aucune tendance politique, victorieux comme défait, qui n’ait pas été accouché dans des flots de sang. Ce constat est attristant et à prendre avec toute la gravité qui s’impose, mais reste cependant un fait indéniable ainsi qu’une réalité faisant loi dans l’histoire et à laquelle les révolutionnaires n’ont pas d’autres choix que de se plier « bon gré, mal gré » et ce quel que soit leur rapport idéologique à la violence.

    Que ce soit il y a 150, 100 ou 50 ans, les révolutions ne sont jamais venues au monde autrement que dans la violence, et ce fait à toujours été exploité par la propagande réactionnaire et/ou contre-révolutionnaire. L’on ne peut en attendre autrement, car l’on ne peut que comprendre l’aversion d’une partie du peuple pour une violence perçue comme illégitime ou déraisonnable, et qu’elle soit ensuite habilement exploitée par l’appareil de la classe dominante et ses laquais. Mais l’on peut le savoir, et ainsi se rappeler des précédents : Comment la bourgeoisie française a-t-elle parlé de la commune de Paris ? Comment la bourgeoisie impérialiste, l’aristocratie, mais aussi les anarchistes, les partis socialistes anti – bolchevique et les partisans paysans russes ont-ils parlé de la révolution d’octobre ? Ou plus récemment, comment les fils de bureaucrates et de droitiers, réels ou perçus, ont-ils parlé de la révolution culturelle chinoise ?

    Il existe à gauche une tendance de fond, qui n’a rien de récente et est particulièrement présente dans les pays impérialistes, à draper de « rouge » (ou de noir, selon les affiliations) ces rhétoriques anti-communiste et anti-« totalitaire » pour se les approprier. C’est par exemple habituellement le cas à l’encontre des expériences soviétique, chinoise et albanaise. Contre le PCP-SL, l’on observe aujourd’hui ces mêmes rhétoriques mobilisées, et parfois même chez certains défenseurs sincères des régimes socialistes !

    Nous pensons qu’il s’agit d’une erreur (parfois d’un double standard spécifique au Pérou), qui n’est pas seulement le produit d’une critique du PCP-SL dont serait tiré un bilan négatif, qui en lui-même pourrait être juste. Nous voyons dans ces discours plutôt une erreur d’appréciation échouant à délimiter correctement les amis des ennemis, traitant les premiers comme les seconds, particulièrement lorsqu’il s’agit de Gonzalo et du PCP-SL. Il n’est pas question ici de dire que le PCP-SL n’est pas critiquable et que toute attaque est donc nécessairement un égarement d’une quelconque sorte, simplement d’affirmer que le cadre de la camaraderie et de la scientificité10 sont les seuls standard possibles.

    Ce traitement de défaveur à l’encontre des révolutionnaires péruviens est selon nous un double symptôme :

    Premièrement, le produit d’une hégémonie réactionnaire virulente à l’encontre de ses opposants affaiblis11, allant parfois jusqu’à user et abuser de comparaisons confondantes de ridicule dans ses attaques, en usant par exemple d’appellations comme le « Pol Pot des Andes » pour qualifier Gonzalo.

    Deuxièmement, l’expérience dans nos cœurs impérialistes de la proximité historique d’une révolution, dans le contexte a-historisé, (ie, où l’histoire n’est plus un processus historique dans son sens transformateur totalisant, mais seulement l’affaire du temps qui passe) et pacifié de l’hégémonie des pays dominants.

    Il ne s’agit pas d’un évènement vieux de 100 ans, parfois romantisé ou partiellement récupéré par le consensus bourgeois, rendu inoffensif, mais plutôt d’une réalité possédant un caractère immédiat et direct auquel nous ne sommes plus habitués, mobilisant contre lui tous ce qu’il y a de réactionnaire. Il n’est pas anodin dans la différence de traitement subit par le PCP-SL que les images de sa guérilla et des témoignages lui étant en rapport, soit en couleur, non pas en noir et blanc, et que les camarades les moins jeunes se souviennent d’en entendre parler aux informations télévisées étant enfant, en des termes peu élogieux qui ne se sont pas taris depuis.

    Contre les attaques réactionnaires, malhonnêtes ou erronées, nous défendons l’héritage du PCP-SL et l’œuvre de Gonzalo, en tant que camarades sincères.

    Comprendre et tirer des conclusions, tant factuelles que politiques, sur un événement aussi complexe et riche en interprétations que la guerre civile au Pérou ne peut pas se faire sans un certain recul, tant idéologique12 que historiographique. C’est pourquoi nous pensons que toutes les conclusions sur les théories et la pratique du PCP-SL n’ont pas encore été tirées, que ce soit leurs succès ou leurs échecs, et ce particulièrement concernant les années 80 et 90. La synthèse de ces enseignements n’est pas encore achevée, en conséquence, nous invitons, en tant que socialiste scientifique, autant à l’humilité qu’à la critique inflexible.13

    En ce jour, nous rendons hommage à feu Gonzalo en tant que révolutionnaire pleinement dévoué ayant payé le cher prix de la lutte communiste, à sa veuve la combattante et dirigeante Elena Iparraguirre, et à travers eux, au PCP-SL et au peuple péruvien pour leurs contributions dans le combat pour la cause de l’humanité toute entière. Notre drapeau est rouge aussi de leur sang et nous ne saurons l’oublier.

    « Quelle pourrait être la plus grande peur ? La mort ? En tant que matérialiste, je sais que la vie se terminera un jour. Le plus important pour moi est d’être optimiste, avec la conviction que d’autres continueront le travail dans lequel je suis engagé, et le poursuivront jusqu’à ce qu’ils atteignent notre objectif final, le communisme. Car la crainte que je pourrais avoir, c’est que personne ne continue, mais cette crainte disparaît quand on a confiance dans les masses. Je pense que la pire crainte, en fin de compte, est de ne pas avoir confiance dans les masses, de croire que l’on est indispensable, le centre du monde. Je pense que c’est la pire crainte, mais si vous êtes forgé par le Parti, dans l’idéologie prolétarienne, dans le maoïsme principalement, vous comprenez que les masses sont les faiseurs de l’histoire, que le Parti fait la révolution, que l’avancée de l’histoire est certaine, que la révolution est la tendance principale, et alors votre crainte disparaît. » – M. R. A. Guzmàn Reinoso, Président Gonzalo.

    1 https://www.monde-diplomatique.fr/2020/04/ZAMORA_YUSTI/61627

    2 En raison de l’objet de ce texte ne portant pas premièrement sur la révolution péruvienne et de la complexité du sujet, nous n’aborderons pas ici les questions relatives aux successions de Comité Central, aux rumeurs fondées ou infondés de reddition, à la capitulation présumée de Gonzalo après sa capture et généralement aux luttes de lignes intense ayant conduit à la dislocation du le PCP-SL dans les années 90.

    3 Nous utilisons ici une définition large de « Fascisme », basé sur celle de G. Dimitrov comme « Dictature ouverte et terroriste des franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie », ici, compradore.

    4 https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/2053168019840972

    5 https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/2053168018820375
    On parle de 30 % attribué aux sendéristes contre 47 % à l’état péruvien.

    6 Selon la TRC, le conflit aurait fait 69 000 victimes, dont 46 % seraient imputées aux sendéristes et seulement 30 % à l’état péruvien.

    7 https://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/BARTHELEMY/11190

    8 https://www.lefigaro.fr/international/2012/11/27/01003-20121127ARTFIG00655-au-perou-la-prison-c-est-parfois-l-eldorado.php

    9 Comme le note d’ailleurs Alain Badiou dans sa conférence sur la Révolution Culturelle Chinoise : https://youtu.be/S491NAvwzUw

    10 Ces deux exigences sont équitablement fondamentales. Sur cette question, nous redirigeons vers ce bref texte : https://vivelemaoisme.org/proposition-en-cinq-points-pour-le-reglement-des-divergences-et-la-realisation/

    11 Comme il est répandu de le dire, « l’histoire est écrite par les vainqueurs », ou du moins, avec eux. À quoi l’on peut rajouter dans une certaine mesure : « malheur aux vaincus ».

    12 À comprendre dans un sens large, tant vis-à-vis de notre rapport à l’appareil idéologique situé socio-historiquement de nos états impérialistes, que vis-à-vis des débats sur les pensées produites et les controverses soulevées par le PCP-SL lui-même.

    13 « L’oiseau de Minerve s’envole au crépuscule »

  • 20e anniversaire des attentats du 11 septembre.

    20e anniversaire des attentats du 11 septembre.

    Pour l’ensemble du monde, il y a un avant et un après 11 septembre 2001. Ce jeudi matin, quatre avions étaient détournés par des membres d’Al-Qaïda. Trois se sont écrasés sur des objectifs symboliques importants, le dernier a percuté le sol non loin de Pittsburgh, après avoir été repris par les otages.

    Coalisés autour de la figure d’Oussama Ben Laden et du Mollah Omar, les terroristes avaient choisi de frapper le World Trade Center, centre économique et symbole de la skyline new-yorkaise, mais aussi le Pentagone, centre névralgique des opérations militaires US. La dernière cible est restée spéculative : Maison-Blanche, Capitole ? Impossible à dire avec certitude.

    2977 personnes sont mortes, ainsi que 19 terroristes. 25 000 personnes, selon l’estimation maximale, ont été blessés. Aujourd’hui, reste difficile de faire l’évaluation des conséquences pour la santé de la destruction des tours. L’exposition aux fumées et aux aérosols liés à la destruction de celles-ci ont produit une élévation des maladies, en particulier chez les secouristes. Au delà des pertes humaines, un grand nombre d’œuvres d’art, exposées dans les tours, ont été détruites.

    L’événement est un choc terrible, invraisemblable, dans un occident qui se croit invulnérable et en paix. Le 11 septembre est déchire un grand nombre d’illusions : celle de la fin de l’histoire et celle de la Pax Americana.

    Du 11 septembre 1990 au 11 septembre 2001 de la fin de l’histoire au temps des troubles.

    « Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment exceptionnel et extraordinaire. La crise dans le golfe Persique, malgré sa gravité, offre une occasion rare pour s’orienter vers une période historique de coopération. De cette période difficile, notre cinquième objectif, un nouvel ordre mondial, peut voir le jour : une nouvelle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix. » Ce discours, prononcé le 11 septembre 1990 par Georges Bush père marque l’ouverture d’une période de suprématie américaine totale. Une période qualifiée de « Nouvel Ordre Mondial », avant que ce terme ne devienne l’apanage des conspirationnistes. La domination américaine s’articule autour des conceptions définies par Zbinew Brzezinski, politologue ancien conseiller de Carter, grand manitou de la politique extérieure US. Brzezinski voit dans les USA le premier empire universel du monde, le seul capable d’assurer un ordre de prospérité économique et d’harmonie. Charge à lui d’être le gendarme du monde et de refouler la Russie et la Chine loin des océans du commerce mondial.

    L’URSS est moribonde. Le mur est tombé. Les guérillas communistes semblent s’épuiser en vain. Les derniers régimes « voyous » sont encerclés par les USA et son hegemôn, qu’Hubert Védrine qualifie d’hyperpuissance. Ils ne peuvent plus profiter des interstices laissés par les affrontements entre occident et bloc est. La démocratie libérale déclare qu’elle a triomphé et qu’elle représente la forme de pouvoir ultime, l’aboutissement de l’histoire. Francis Fukuyama déclare que nous entrons dans l’ère de la fin de l’histoire. Désormais, elle coulera comme un fleuve tranquille, allant vers le futur radieux promis par le libéralisme, par l’Organisation Mondiale du Commerce et la mondialisation. Un été illusoire et anesthésiant s’installe.

    11 ans plus tard, jour pour jour, celui-ci subit sa première tempête. Un nouveau paradigme commence à s’installer. Un paradigme sournois, génocidaire : celui du Choc des civilisations. Samuel Huntington proclame l’incompatibilité civilisationnelle entre les mondes. En faisant cela, il déclare la fin de l’universalisme et le développement d’une vision du monde dans laquelle l’humanité doit rester divisée. De fait, la paix ne peut être obtenue par le ralliement, par le soft power, elle ne peut l’être que par le hard power, par la domination, par un ordre impérial. Cette vision du monde conquiert les esprits d’une partie des décideurs américains, les néoconservateurs. Elle est celle qui sous-tend aussi aujourd’hui les discours de Zemmour.

    Tout comme Pearl Harbor, le 11 septembre a broyé les tendances isolationnistes. Les Républicains, qui avaient critiqué la politique interventionniste de Clinton, vont s’en servir pour mobiliser les esprits américains. La politique intérieure américaine se durcit terriblement, avec notamment la mise en place du Patriot Act, qui permet à l’État de contrôler la liberté d’expression et de critique. Le war on terror se lance.

    Les USA lancent une série de guerres : en Afghanistan, pour punir les protecteurs de Al-Qaïda. Puis en 2003, les USA attaquent l’Irak. La raison est différente : les liens entre les terroristes et les grandes familles d’Arabie Saoudite ont effrayé plus d’un. Prendre le contrôle de l’Irak, c’est assurer un approvisionnement en pétrole par une autre source. C’est également couper l’herbe sous le pied d’un concurrent des années 1990 : la France, premier partenaire commercial du régime de Saddam Hussein. En lançant ces opérations, les USA déclenchent un effet domino qui ne s’arrête jamais. Non seulement les guerres ne sont pas gagnées, mais elles décrédibilisent leur puissance. De plus, groupes après groupes se forment pour lutter contre leur présence, nourrie par un antiaméricanisme érigé en valeur cardinale. Cette « radicalisation cumulative » propulse sur le devant de la scène des formes toujours plus radicales d’opposition : Daesh par exemple, qui, contrairement à Al-Qaïda, ne cherche pas une « libération » d’un territoire. L’État Islamique cherche au contraire à attirer au maximum les armées occidentales au Moyen-Orient, dans le but de les battre au cours d’une bataille apocalyptique.1

    Cette guerre sans fin et sans victoire possible2 martèle surtout les civils, pris en otage dans un conflit qui n’est pas le leur. La guerre contre le terrorisme se traduit surtout par des actes de cruauté des services de renseignement, les destruction, les déstabilisations, la mise en place de régimes fantoches… lesquels s’effondrent dès qu’ils ne sont plus portés à bout de bras.

    Le reste de l’occident, notamment Londres et Madrid3, ont été frappés par la même foudre. Dans son sillage, une peur s’est installée, la peur de l’islamisme, la peur du migrant, la peur du réfugié, la peur d’une cinquième colonne formée par les descendants de migrants et de migrantes. Cette peur, les réactionnaires s’en sont nourris. En faisant cela, ils ont attisé la haine ans la population, marginalisant, stigmatisant. Et cette stigmatisation a entraîné des adhésions plus fortes aux théories des islamistes radicaux : « l’occident ne veut pas de vous, détruisez-le ». Ce jeu (partiellement conscient au moins) de question-réponse entre extrêmes-droites nous mène à la situation actuelle. Aujourd’hui, l’ombre du 11 septembre est toujours présente, toujours plus noire et venimeuse.

    Impossible positionnement critique.

    Les victimes du terrorisme ont suscité un émoi immense. Les images des tours jumelles s’effondrant, les sauts dans le vide de ceux qui préféraient une mort rapide à la morsure des flammes, les pompiers s’engouffrant dans le nuage de poussière… le choc traumatique a marqué tant les américains que le monde entier. On ne compte plus le nombre de productions qui ont fait plus ou moins référence à cet événement. Aujourd’hui encore, nine eleven est devenu un talisman argumentaire, saisi par l’ensemble des bords politiques, jusqu’à la saturation4.

    Surtout, nimbés du statut de victime, les USA n’étaient plus critiquables. Un moment totalitaire, tel que décrit par Hannah Arendt, s’est mis en place. Le monde se coupait en deux : les alliés des USA, considérés incarnant la démocratie mondiale et ses ennemis.

    Cette chape de plomb empêchait de se poser la question des responsabilités des USA dans leur propre malheur, mais aussi de s’opposer aux opérations de vengeance mises en œuvre. Ainsi, lorsque la France s’oppose à l’invasion de l’Irak (pour des motifs d’influence dans ce pays, non par humanisme), elle est conspuée et méprisée.

    A la suite des attentats du 11 septembre, la chanteuse Axelle Red et le chanteur Renaud écrivaient « Manhattan – Kaboul », retraçant deux perceptions : celles d’une Afghane et celle d’un Portoricain américanisé. L’une tuée par les Talibans, l’autre victime des attentats du 11 septembre. Nous citons un extrait :

    Deux étrangers au bout du monde, si différents
    Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant
    Pulvérisés, sur l’autel, de la violence éternelle

    So long, adieu mon rêve américain
    Moi, plus jamais esclave des chiens
    Ils t’imposaient l’Islam des tyrans
    Ceux là ont-ils jamais lu le Coran.

    L’impression de cette chanson est celle d’une symétrie de la violence entre deux camps qui imposeraient une « violence éternelle ». Mais en réalité, elle résume celle-ci à un affrontement unilatéral : les terroristes contre les non-terroristes. Les USA y sont intégralement dédouanés de leur responsabilité dans le cycle de violences qui ont conduit à la perpétuation de cette attentat. Or, si ce texte se veut commémorer un événement terrible, ce n’est pas rendre hommage à la mémoire des victimes que de dénaturer la trajectoire qui a mené à ce que l’attentat ait lieu. La réalité étant que les USA, à la suite d’une politique criminelle, se sont défaits eux-mêmes.

    Les fantômes du 11 septembre.

    Derrière ces 11 septembre, celui de 1990, celui de 2001, il en existe un autre, en filigrane. Le 11 septembre 1973, lequel marque le coup d’État de Pinochet au Chili. Que vient faire le Chili ici ? Il vient illustrer une série de choix qui vont mener à ce que les USA subissent cette attaque.

    Durant la guerre froide, les USA et l’occident en général sont au prise avec une menace absolument terrible pour eux : le risque de victoire du socialisme dans le monde, et, indépendamment de celui-ci, le risque de leur marginalisation géopolitique, au profit d’une nouvelle centralité du monde, eurasienne. Pour contrer cette double menace, ils font feu de tout bois5, et n’hésitent pas à apporter leur soutien à tout ce qui peut contrer l’avancée du bloc soviétique. Notamment, ils organisent un grand nombre de dictatures, à l’exemple du Chili, subventionnent les mouvements d’extrême-droite (mais aussi d’extrême-gauche antisoviétiques!) en Europe, ou les narcotrafiquants d’Amérique Latine. Jouant constamment sur tous les tableaux, ils se prennent parfois les pieds dans le tapis, notamment avec l’affaire de l’Irangate6.

    En 1979, ils participent au financement, à l’entraînement et à l’équipement des réseaux anticommunistes d’Afghanistan. Parmi ces groupes, les Talibans. Les Talibans, faction radicale anticommuniste et islamiste, mouvement d’extrême-droite afghan, prennent l’ascendant sur les autres groupes. Ils finissent par dominer le pays. Maîtres chez eux, ils hébergent des groupes internationaux sous leur protection. L’un d’entre eux, fondé par Oussama Ben Laden et par Adballah Azzam, est Al-Qaïda. Ce groupe devient une « franchise » à laquelle se rallie un grand nombre de mouvements. Décentralisé, le groupe est une nébuleuse insaisissable. Il définit des objectifs simples : chasser des « lieux sacrés » la présence occidentale (dont israélienne). Possédant des moyens financiers importants, des combattants entraînés et un soutien populaire certain (lié à la déconfiture des régimes nationalistes arabes), ils sont en mesure de frapper leur ancien maître.7

    En fin de compte, la politique sinueuse des USA s’est retourné contre eux. Leur choix de nourrir des monstruosités pour servir leurs desseins leur à coûté cher. Pourtant, ils continuent toujours, en particulier lorsque celles-ci font échec aux organisations du peuple et aux organisations révolutionnaires. En effet, même avec les mollahs, on peut faire des affaires. Il sufit de voir l’alliance entre USA et Arabie Saoudite, elle aussi partenaire de la France.

    Le conspirationnisme, enfant du 11 septembre.

    La caractère « incroyable » de l’événement, au sens premier du terme, fait qu’il est le point central d’un grand nombre de théories du complot. Il apparaît impossible que le pays le plus puissant du monde puisse être pris au dépourvu par des amateurs entraînés sur flight simulator et équipés de cutters. Une cohorte de légendes urbaines apparaissent, parfois relayées par des médias mainstream, lesquels laissent la parole de manière équivalente aux conspirationnistes et à leur détracteurs. Cela s’est logiquement traduit pas une crédibilité immense accordée à quelques clowns. Après le 11 septembre, le conspirationnisme va devenir le partenaire obligatoire de chaque événement. Le développement d’internet va aussi créer un nouvel espace dans lequel les conceptions paranoïdes du monde vont s’épanouir.

    Faire l’inventaire de l’ensemble des scénarios serait fastidieux et sans intérêt. Mais ils possèdent un trait commun : ils nient la possibilité que les USA aient subit une réelle défaite et que le colosse américain ait des pieds d’argiles. Pourtant les événements qui ont suivi cet attentat ont marqué un déclin progressif de l’hyperpuissance US.

    L’affirmation de la Chine, qui rentre dans l’OMC et gagne progressivement en influence. Le retour de la Russie sur le devant de la scène8, avec notamment la victoire contre la Tchétchénie, l’irruption au pouvoir de l’inamovible Poutine, puis, surtout, la guerre en Géorgie de 2008. Un pays membre de l’OTAN pouvait être attaqué sans réaction du camp occidental. Pendant ce temps, les guerres entamées ne sont toujours pas gagnées ou sont perdues. La transformation du monde en espace multipolaire fait ressurgir le spectre des guerres symétriques, des affrontements entre puissances.

    Aujourd’hui, nous sommes dans ce monde post-9/11. Ce monde marqué par l’incertitude, l’inquiétude, la peur du terrorisme, de l’instabilité. Un monde de précarité constante, croissante, a laquelle s’est conjuguée la crise économique de 2008 et la crise climatique. Mais ce monde instable, qui est l’opposé complet d’une fin de XXe siècle figée par les blocs et les camps, est aussi un monde de perspectives nouvelles et d’opportunités de victoires. Des victoires mineraient à un monde qui serait tant la négation de l’US-Army que des Talibans : un monde d’égalité, de solidarité et de liberté réelle.

    1En toute objectivité, cela ne leur a pas porté chance.

    2« L’ennemi est le terrorisme. Cette désignation est inepte. Car le terrorisme n’est pas un ennemi : c’est une méthode de combat. » Jean-Pierre Steinhofer

    3Le gouvernement de José Maria Aznar a tenté de faire porter le chapeau à l’ETA, avant de rétropédaler honteusement.

    4Une illustration sarcastique du suremploi de l’argument du 9-11 : https://youtu.be/Gi4Z06IbSek

    5Ils faut rendre justice, ils ne sont pas les seuls : la France gaullienne, dans sa « théorie des trois mondes », va nouer une série d’alliances aussi douteuses : avec Israël, avec l’Afrique du Sud, avec l’Iran et l’Irak en même temps, mais aussi avec le Chili de Pinochet ou l’Arabie Saoudite.

    6« L’affaire Iran-Contra ou Irangate est un scandale politico-militaire survenu aux États-Unis dans les années 1980 pendant le second mandat de l’administration Reagan. Plusieurs hauts responsables du gouvernement fédéral américain ont soutenu un trafic d’armes vers l’Iran malgré l’embargo touchant ce pays. » (Wikipédia). L’argent servait à payer les escadrons de la mort, ou Contras du Nicaragua.

    7En toute impartialité, la Russie a connu la même situation. Elle va entraîner et équiper des groupes caucasiens lors de la guerre d’Abkhazie (1992-1993). Elle les retrouve en face d’elle, par la suite, dans la guerre de Tchétchénie (1994-1996).

    8Sous une forme et avec un contenu sans rapport avec celui de l’URSS.

  • Une rentrée par la droite.

    Une rentrée par la droite.

    Septembre arrive et l’été se termine. La rentrée commence, que ce soit scolaire ou politique. Une rentrée sous le signe d’une pandémie qui n’en finit pas de ne pas finir et d’une préparation de l’élection présidentielle.

    Et dans ce climat instable, le gouvernement compte bien préparer sa réélection. Les esprits, échaudés par la question de la vaccination et du pass sanitaires ne seront pas insensible à des campagnes démagogiques. De plus, les sondages indiquent un nouveau face-à-face Macron / Le Pen. Prendre des voix à droite est donc une nécessité vitale.

    En cette période de rentrée des classes, rien de tel que d’ouvrir la charge sur deux thématiques porteuses : l’allocation de rentrée et la laïcité.

    L’allocation de rentrée est un versement d’un montant entre 370€ et 404€ versé selon des critères de ressources. Elle permet aux parents aux ressources modestes de pouvoir payer les fournitures scolaires de leurs enfants. Il s’agit donc d’une compensation, assez faible, servant à maintenir un semblant d’équité sociale face à une école supposée gratuite. Elle est versée à 3 millions de familles modestes, sachant que le coût d’une rentrée est en moyenne de 1263€.

    Cependant, dès que de l’argent est attribué aux personnes dans le besoin, la polémique n’est pas loin. L’image du pauvre frivole, dépensier, roublard, à la vie dure. Pourtant en réalité 50 % des personnes ayant droit au RSA n’en font pas la demande, tandis que la fraude aux prestations sociales atteint 350,5 millions d’euros. C’est 70 fois moins que la fraude aux cotisations fiscales. Mais c’est un bon marronnier de rentrée.

    Salauds de pauvres.

    Cela n’empêche pas Jean-Michel Blanquer de déclarer sur France 3, le 29 aout: « On sait bien qu’il y a parfois des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre qu’à d’autres moments… »

    Or, la CAF tient un discours inverse. Ses enquêtes et sondages quant à l’utilisation de l’argent versé indiquent une écrasante majorité de dépense pour des produits liées à la rentrée : Fournitures scolaires (95%), vêtements (89%), cantine, assurance, transport (42%)… Les usages détournés sont rares : 4 % l’ont laissé sans affectation, 1,8 % l’ont épargnée, 1,5 % ont remboursé des dettes, 1,3 % ont payé leurs impôts. Quelle frivolité.

    On est loin de la description qui est faite par Rafik Smati, député LR du Pas-de-Calais. Celui-ci déclarait sur twitter : « L’allocation de rentrée scolaire (500€ par enfant) est une aide sociale légitime.

    Problème : elle est souvent affectée à des achats plaisir (tv, smartphones…).

    Solution : distribuer cette aide en chèques-rentrée valables uniquement sur des produits vestimentaires et éducatifs. »

    Contrôler les pauvres.

    Cette volonté de fonctionner avec des tickets n’est pas uniquement le reflet d’une volonté de bon fonctionnement, elle est aussi idéologique. Denis Colombi, sociologue, écrivait : « Au travers de l’argent, on essaie de contrôler le mode de vie des pauvres. » C’est une manière d’imposer des choix de vie, de culpabiliser et de rabaisser moralement les personnes les plus modestes. Leurs choix sont scrutés : vouloir que leur enfant ait des vêtements de marque plutôt que le modèle d’entrée de gamme ? Quelle hérésie. Louis Maurin, directeur de l’observatoire des inégalités, rétorque que : « si l’argent de l’ARS sert dans certains cas à acheter des produits de marque aux enfants, alors qu’ils pourraient avoir moins cher, c’est une petite compensation par rapport aux difficultés de l’existence« .

    De même, les dépenses sur d’autres secteurs (équipement ménager, informatique, en particulier en temps de pandémie…) servent aussi à bénéficier d’un cadre de vie plus agréable. Or, « Puisqu’on ne peut pas disposer du détail de leur budget et de leurs différents postes de dépenses, cela revient à nier aux pauvres le droit d’avoir des dépenses autres qu’essentielles« .

    Mais il est vrai qu’en ces temps de rentrée, il est plus facile de cracher sur les choix des plus modestes que de mettre en place le protocole sanitaire. Le ministre de l’Éducation préfère donc lancer des polémiques : crop-top, islamogauchisme, ARS…

    C’est toujours plus simple de s’expliquer sur l’échec complet de la mise en place de protocoles sanitaires, l’absence de capteurs de CO2, ou la campagne de dépistage qui s’est vautrée dans le ridicule. Ce choix de la polémique est d’ailleurs une constante pour un ministre qui cherche à exister politiquement. Notamment le choix de toujours présenter sa politique à des journaux avant même de communiquer avec le reste de la techno-structure de l’enseignement.

    Donc, au lieu de régler ces questions, ce cher ministre s’est lancé dans une campagne sur la Laïcité.

    Une laïcité à géométrie complexe.

    Nous sommes pour la laïcité. Mais cela dépend de sa définition. Nous pensons que la neutralité des administrations et des institutions est un acquis essentiel, en particulier dans les lieux d’éducation. Tout comme le fait que l’État n’ait pas à s’immiscer dans les croyances des individus, dans la mesure où celles-ci ne forment pas une transgression de la loi. Nous pensons que, en dehors de cela, c’est à un débat démocratique incluant autant les religions que l’athéisme de trancher la question de la foi et de lutter contre les pratiques réactionnaires qui peuvent exister dans la pratique de celle-ci.

    Aujourd’hui, c’est un lieu commun dans lequel on peut mettre tout et n’importe quoi. Dans un grand mouvement de retournement des valeurs, des concepts tels que la laïcité ou la liberté d’expression ont été pollués par les réactionnaires. Aujourd’hui, la laïcité brandie par toute une partie du spectre politique est devenue une équivalence à « islamophobie », tandis que la liberté d’expression est devenu le droit de tenir des propos racistes, sexistes ou LGBT-phobes. Ce grand retournement est aussi la conséquence du retournement des intellectuels, qui se sont majoritairement convertis aux idées de droite.

    La campagne sur la laïcité menée par l’Education Nationale est dans cette veine là. Elle n’a pas coûté cher, une dizaine d’affiches basiques, mais contribue grandement à une offensive idéologique générale… mais contre quoi ?

    Une analyse de la campagne :

    C'est ça la laïcité" : une campagne du ministère de l'Éducation nationale  fait débat sur les réseaux sociaux

    Mona Cholet1 en a fait une analyse :

    « Commençons :

    1-La laïcité, c’est la séparation des églises et de l’état, c’est aussi la neutralité religieuse de l’état et de ses agents dans l’exercice de leurs fonctions.

    2-Aucune des personnes présentées dans ces affiches n’est agent de l’état, ce sont des élèves.

    Conclusion 1 : ces affiches ne parlent pas de laïcité. Sous couvert de laïcité, elle parlent plutôt d’ « intégration », de « multiculturalisme » et de « vivre ensemble ». Cette confusion des termes a des conséquences.

    1-Ces affiches présentent des enfants dans diverses activités.

    2-Le fait qu’ils soient ensemble dans ces activités est présenté comme un effet de la laïcité

    3-Quelque chose ferait donc obstacle sans la laïcité, mais quoi donc ?

    4-Les seules réponses possibles dans ces affiches sont : des couleurs de peau différentes et des prénoms d’origines diverses.

    Conclusion 2 : ces affiches supposent que les origines des élèves (dont la couleur de peau et les prénoms sont ici des signes) empêchent le vivre ensemble et que la laïcité remédie à ce que l’affiche présente comme un problème.

    Elles reposent donc sur un imaginaire raciste (qui s’ignore probablement lui-même et se croit même sans doute antiraciste, mais ça n’atténue rien).

    Sous un air jovial, ces affiches célèbrent le vivre ensemble, mais en le conditionnant à la laïcité. Sans celle-ci, certaines personnes ne pourraient pas s’intégrer convenablement à la société française. Pourquoi ?

    Sans doute, car ces personnes resteraient trop différentes entre elles, ce qui serait source de conflits. La laïcité permettrait donc d’homogénéiser les populations, de les transformer en bon citoyens (notons la récurrence du mot « même »).

    La laïcité est donc conçue ici comme un instrument normatif, elle est ici présentée dans une conception assimilationniste et paternaliste, dans la lignée des conceptions coloniales sur ces questions.

    Continuons et répétons :

    1-La laïcité concerne les religions.

    2-Aucun signe religieux ou éléments symbolisant une religion n’est présent dans ces images.

    3-Ce sont donc implicitement les prénoms et les couleurs de peau qui signifient l’appartenance religieuse dans ces affiches.

    Conclusion 3 : Ces affiches reposent donc sur des conceptions racistes et essentialisantes qui supposent qu’on peut déduire l’appartenance et les pratiques religieuses à partir des prénoms et de la couleur de peau.

    Elles réduisent les personnes à leur croyances en fonction de leur prénoms et couleurs de peau (l’une des affiches le dit presqu’explicitement en parlant de « croyances » en montrant trois jeunes gens que rien de distingue sinon leur couleur de peau).

    Continuons :

    1-Ces affiches présentent diverses activités

    2-Certaines font implicitement référence à des polémiques récentes, notamment celle sur la piscine (qui évoque implicitement le burkini qui pourtant ne concerne en rien les enfants)…et celle sur le rire (qui évoque implicitement Charlie Hebdo, etc.)

    Conclusion 4 : ces affiches s’appuient sur un narratif médiatique raciste qu’elles réactivent et légitiment tout en apportant comme solution à ce qui est présenté comme un problème une conception normative de la laïcité. (les filles, ça se baigne en maillot, c’est comme ça en France ! On rit des religions, interdit de critiquer cela, c’est comme ça en France ! Dans le premier cas, l’affiche est donc en plus « baignée » d’idéologie patriarcale voulant exercer un contrôle sur le corps des femmes)

    Ces affiches mettent donc surtout en scène une collection de fantasmes agitant les esprits d’une certaine classe politique et médiatique (couple mixtes, burkinis, liberté d’expression menacée, etc.).

    Évidemment, ce qui est visé ici, ce sont les musulmans, ou plutôt l’image distordue et essentialisante que s’en font les responsables de ces affiches, image distordue à laquelle correspond en contrepoint une image tout aussi distordue de la laïcité.

    Le véritable message de ces affiches, même s’il n’est qu’implicite et camouflé, c’est donc : les musulmans ne sont pas laïcs, il faut qu’ils le deviennent. C’est à croire que chez ces gens-là, l’un n’existe qu’avec l’autre, le musulman n’existe que comme repoussoir à la laïcité et la laïcité comme remède au musulman.

    Dans cette dialectique abjecte, on ne célèbre un « nous » que parce qu’il y a un « eux » que l’on condamne du même mouvement. Cette vision des choses conduit à une impasse : il ne sera jamais permis à l’autre de « s’intégrer » véritablement car alors, le « nous » perdrait son fondement.

    Il est donc constamment nécessaire de rappeler qu’il existe un « eux », qu’il est irréductible, récalcitrant. Il faut le répéter encore et encore. Ces affiches remplissent cette fonction.

    Conclusion conclusive : la laïcité, dans ces affiches, c’est l’exact inverse de ce qu’est la laïcité dans la loi de 1905. C’est une laïcité devenue dogme qui est professée ici, un dogme de l’assimilation et de l’invisibilisation, une fausse laïcité qui n’est que racisme. »

    L’Islam est présenté donc comme un rempart au vivre ensemble et à l’harmonie de la société. Cette religion serait d’ailleurs la seule à poser un problème. Pourtant, avec 2 000 000 d’élèves et 8 000 établissement, l’enseignement catholique est un hydre massif. Les écoles privées confessionnelles juives représentent 30 000 élèves et 300 établissements. A titre de comparaison, les établissement du secondaire musulmans ne sont que 7. Conséquence de ce chiffre, les fondamentalistes des autres religions peuvent s’épanouir dans leurs espaces réservés et perpétuer un communautarisme souvent élitiste. L’inverse n’étant pas possible, cela créé artificiellement le sentiment que l’école publique est beaucoup plus confrontée à la question de l’islam fondamental.

    La pseudo-laïcité et le vrai racisme.

    Mais il ne faut pas nier une dimension hypocrite très profonde : la France est elle un pays laïc ?

    Entre la mise en avant constante des « racines chrétiennes », le fait que le président soit Chanoine de Latran, qu’il participe à la messe de Lourdes.. Il existe un grand nombre d’incartades. Surtout, une partie entière de la France est toujours au Concordat de 1801. Les cultes chrétiens et juifs sont subventionnés (ce qui n’est pas le cas de l’Islam).

    Finalement, non seulement cette campagne ne parle pas de laïcité, mais elle contribue à accentuer le climat de défiance dans les classes populaires et le climat de paranoïa raciste. Une paranoïa raciste qui est d’autant plus dangereuse et profonde qu’elle se base sur une série de négations. Concernant cette campagne, Jean-Michel Blanquer avait déclaré : « L’école est un sanctuaire de neutralité sur ces enjeux. Une variété de couleurs de peau sur l’affiche ? Je n’y fais même pas attention ». Un argument assez bas de gamme, qui contribue à nier l’existence et même la possibilité du racisme à l’école, que ce soit entre les élèves comme au sein de la communauté éducative dans son ensemble. Un racisme pourtant bien décrit par les travaux dans les sciences de l’éducation2.

    Il y a fondamentalement là deux conséquences : l’une est le fait que, en piochant dans un inconscient mâtiné de peur d’un « colonialisme à l’envers », cette campagne contribue à une stigmatisation d’une partie de la population et à l’alimentation d’une rhétorique de peur. Elle est très pratique en cette période préélectorale, puisqu’elle permet à la fois de rassurer un public anticlérical tout en montrant qu’elle prend en compte les angoisses de l’électorat d’extrême-droite.

    La deuxième conséquence est la poursuite de la transformation de la notion de Nation au sens de « La constitution du peuple en un corps politique » au profit d’une conception identitaire de celle-ci. Pourtant, il s’agit d’un des grands aspects positifs de la définition de Nation au sens français du terme : comme entité représentant la synthèse du peuple. « L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours. » ; face à des conceptions ethniques-raciales comme celle de l’Allemagne. Cette transformation ouvre des brèches : il peut donc exister une « identité nationale », tout comme des « français de papier » voire une « anti-France ». Il se trouverait donc une opposition au sein de la Nation entre un « pays légal » à un « pays réel » pour reprendre la très réactionnaire formulation de Charles Maurras. A partir de là, on peut croire que la mondialisation, le cosmopolitisme ou la transformation des pratiques culturelles et sociales contribue à « tuer les nations ». Or, pour nous, qui adhérons à une conception nationale-populaire, la Nation est construite par l’unité populaire, par la synthèse de l’ensemble des classes populaires qui composent notre pays, que les individus soient juridiquement français ou non. Elle est donc immortelle et en perpétuelle évolution. Comme dirait Sartre : son existence précède son essence.

    Si nous sommes contre les aspects réactionnaires de la pratique religieuse au même titre que contre toutes les pratiques réactionnaires, nous considérons que cette campagne, non seulement ne répond à aucun problème, mais en plus s’inscrit dans un courant dangereux : une offensive de la peur. Contre ces offensives : construisons l’unité de notre camp. Une unité de classes populaires, une unité contre l’exploitation, une unité contre ceux avec qui nous ne partageons ni valeurs, ni mode de vie, ni histoire : la bourgeoisie.

    1https://twitter.com/monachollet

    2http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/01/11012016Article635880901423302360.aspx

  • Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (3/3)

    Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (3/3)

    La transgression du consensus : Grindelwald et Voldemort.

    Avant les événements de Harry Potter, un sorcier extrêmement puissant, Grindelwald, avait mené une croisade pour la suppression de cette muraille intangible entre monde des sorciers et des humains. Au nom de « Pour le plus Grand Bien », devise qu’il fit graver devant sa prison de Nurmengard, il avait établi un principe de gouvernement : les sorciers, en tant qu’aristocratie, devaient exercer directement le pouvoir sur l’ensemble du monde. Cette croisade avait suscité de nombreux adeptes, principalement en Europe de l’Est (une manière anticommuniste de l’associer à cet espace), avant d’être défaite en 1945.

    Il n’est pas nécessaire ici de revenir sur le parallèle entre ce personnage et Hitler. Mais ce parallèle n’est pas intégralement cosmétique. D’une part car ce personnage a exercé une séduction importante sur Dumbledor, le plus puissant sorcier d’Angleterre, un des principaux adjuvants du trio de héros. Il incarne une espèce de Churchill-bis1. Tout comme Churchill, il existe une part d’ombre : Churchill, au même titre que Hitler, avaient pour père spirituel Houston Stewart Chamberlain, gendre de Wagner, et véritable architecte de la pensée raciste moderne, notamment du mouvement völkisch2. Il est notable que les conceptions racistes/biologiques sont très présentes dans la société des sorciers. Les enfants de moldus sont nommés « sangs de bourbe ». Ils ne sont pas moqués pour leur culture, même si celle-ci est méprisée, mais pour leur biologie, leur sang. Des personnalités fictives comme Grindelwald ou Voldemort n’ont donc eu qu’à se baisser pour ramasser ces idées.

    Houston Stewart Chamberlain — Wikipédia
    Houston Steward Chamberlain, un des fondateurs du racisme moderne.

    Dans l’univers de Harry Potter, Grindelwald et Voldemort sont les seuls « révolutionnaires ». Mais ils sont révolutionnaires au même titre que l’étaient les nazis, c’est à dire des révolutionnaires coperniciens. Leur révolution est un retour au départ, par l’abolition d’une barrière légale entre les mondes.

    Le but du mouvement de Grindelwald était donc d’exercer une direct rule sur le monde des humains, certainement pour mettre en place une dictature terroriste. Mais il reste pour le moment peu détaillé, et il est difficile de connaître l’impact qu’il a pu avoir sur le monde des sorciers en Angleterre. Il semble que sa tentative ait suscité une réprobation générale3.

    Les tentatives de domination par Voldemort, principal antagoniste des livres, sont mieux connues. Né le 31 décembre 1926, le jeune Tom Jedusor a 19 ans au moment de la défaite de Grindelwald. En dehors de leur quête commune pour la puissante baguette de sureau, rien n’est connu de leurs relations. Il ne semble pas qu’il ait suscité l’intérêt du jeune homme, comme en témoigne d’ailleurs le fait qu’il n’ai pas été capable de le reconnaître en fouillant dans les souvenirs du fabriquant de baguette Gregorovitch.4

    Le mouvement de Voldemort, du moins dans sa seconde édition5, relatée par les livres, s’appuie sur une double composante : comme le nazisme, il est à la fois populiste et à la fois aristocratique. L’alliance qu’il est parvenu à fonder est extrêmement contradictoire, contradiction accentuée par la narration manichéenne : les créatures laides et malfaisantes s’unissent ainsi aux aristocrates de Serpentard. Les autres factions restent dans l’attente ou dans l’opposition. Les motifs qui apparaissent dans les romans sont d’origine idéologiques ou humanitaires, mais on peut réalistement supposer que la peur de l’instabilité joue un rôle.

    • Dans cette alliance, les aristocrates espèrent réduire en esclavage le reste de l’humanité entière, ils espèrent à la fois pouvoir accroître leur richesse par un contrôle plus important et plus direct des marchés. Cette composante est essentielle : la stabilité et l’accroissement des marchés sont des facteurs vitaux dans le choix des options politiques. Ainsi, aujourd’hui, une partie de la très grande bourgeoisie française est d’extrême-droite dans son ethos, dans sa manière d’être, mais elle soutien les options libérales comme Macron, et non pas des aventuriers instables comme le RN. De même, les fascistes les plus intelligents sont allés à l’UDI (parti du centre), car c’était là qu’ils pouvaient peser dans la balance. A leurs yeux, le RN est une petite boutique poussiéreuse. Cependant, il existe une tension importante entre les buts impérialistes de l’offensive de Voldemort et son contenu nihiliste et exterminateur, qui, lui, effraie les marchés. Il ne faut absolument pas sous estimer la notion de stabilité des marchés ainsi que leur importance. La négation du retour du mage noir joue par le Ministère est motivé par la peur d’une crise, d’une situation d’instabilité, ou d’un coup d’État de la part de Dumblerdore. Cette peur de la provocation l’anesthésie tellement que, au final, il préfère accepter intégralement de passer sous la coup de Voldemort que de créer une situation de flottement. Le corps des fonctionnaire et la police passe sans problème d’un camp à l’autre.
    • Pour les créatures de la nuit, la suppression des barrières juridiques pouvait laisser supposer l’apparition d’une certaine forme d’isonomie : d’égalité devant la loi. C’est également la possibilité de poursuivre les buts brutaux de certaines parties d’entre eux : détraqueurs voleurs d’âme, loup-garous assoiffés de sang… Nul doute cependant que la victoire de leur camp aurait certainement entraîné une forme de nuit des longs couteaux. Ils auraient certainement été éliminés, comme les Sturmabteilungen (sections d’assaut)de Rohm, devenus gênants pour les factions aristocratiques.

    L’apparence du mouvement a joué un rôle important dans son pouvoir de séduction. Les aristocrates y trouvaient également une manière de pouvoir exorciser la peur de l’affaiblissement, du mélange, de l’effacement génétique tel que décrit par Houston Chamberlain. Ils sont également une manière pour des demi-sorciers, comme Voldemort lui-même ou Severus Snape / Rogue, de montrer leur attachement à un monde aristocratique. J. K. Rowling dit d’ailleurs de lui : « […] Comme beaucoup de personnes faibles et vulnérables […], il est devenu membre de quelque chose de grand, de puissant et d’impressionnant […] il était tellement aveuglé par la magie noire qu’il pensait que Lily trouverait impressionnant qu’il devienne un Mangemort6 »

    Au sein de cette coalition, qui a vocation à offrir à la fois des on retrouve exactement le même clivage qu’au sein du NSDAP durant la guerre. Il y a d’un part les réalistes et les pragmatiques, incarnés par Alfred Rosenberg, ministre du Reich pour les territoires occupés de l’Est, mais aussi par le clan Malefoy. Il est régulièrement accusé d’un manque de fiabilité par ses détracteurs, mais ce manque de fiabilité est en réalité celui d’une loyauté qui dépasse la politique : elle est accordé aux intérêts propres, économiques et humains, de son clan. C’est ce qui explique son détachement progressif : il est effrayé par la montée en puissance de l’autre partie de l’alliance.

    Les zélotes et autres SS de la faction de Voldemort sont notamment organisés autour de Beatrix Lestrange7. Les difficultés de leur coalition, face à la résistance inattendue d’enfants, provoque une radicalisation cumulative similaire à celle qu’ont connu les nazis dans les pays de l’Est. Cette radicalisation cumulative tant à détourner la coalition d’un conflit court et profitable et à l’orienter vers une guerre d’extermination et une dictature terroriste. Cela se voit notamment dans l’attaques contre les modus de Londres8, qui est une transgression complète du consensus. Cela devient dérangeant pour les intérêts aristocratiques. Ceux-ci recherchent deux choses :

    1. Des populations a exploiter de la manière la plus optimales possible. Pour la plus grande partie de la communauté des sorciers, le consensus l’incarnait parfaitement. Ceux qui ont les dents les plus longues le trouvaient trop étriqués, certainement aussi du fait de la disparition de la rente foncière comme source de revenus principaux. Entre 1689 et 2000, le capitalisme financier est passé par là.
    2. Des cloisonnements juridiques qui permettent de séparer les surexploités des autres et de créer une législation avantageuse. Elle permet aussi de doter une masse critique de droits et de privilèges (d’où le anti-impérialisme) permettant d’acheter leur soutien. Le chaos provoqué par la fin de la séparation entre monde signifiait aussi qu’une nouvelle législation devait naître. Il est fort possible que, comme pour le nazisme, elle soit basée sur le tradition orale et le droit germanique. Il offre des marges de manœuvre colossales pour la classe dominante, plus que sur le droit romain, écrit, figé, ne correspondant pas à « la vie réelle » pour les nazis.9

    Cette question du droit est tout à fait significative. Elle pose un dilemme : le droit germain est supposé être celui de la Volksgemeinschaft, c’est à dire de la communauté du peuple. Dans le cas suivant, ce serait de la Magiergemeinschaft, la communauté des sorciers. Mais ce droit suppose donc une forme de « socialisme national » qui abolirait les clivages de classe. En plaçant la question du jugement sous la forme d’une question de « bon sens populaire », le sorciers les plus riches et les plus réactionnaires mettent en péril leur supériorité par rapport aux autres.

    D’autant que Voldemort, comme Hitler, ne semble guère préoccupé par le fait de gouverner. Il semble accaparé par la question du conflit. Il est probable que la victoire des mangemorts ne débouche pas sur une société totalitaire réglée comme du papier à musique, mais bien comme un Béhémoth au sens de l’analyse qu’a porté Franz Neumann sur le IIIe Reich, c’est à dire un système de chaos dans lequel Voldemort sert uniquement d’arbitre. Une nouvelle fois, ça n’est pas très bon pour le marché. Cela contribue à fragiliser l’alliance mangemort, laquelle s’effondre dès la fin de son chef.

    La restauration du consensus.

    Dans la première édition du conflit comme dans la deuxième, il existe des possibilités de réhabilitation. A la suite de la première tentative, une grande partie des partisans de Voldemort ont fait amende honorable. Ils ont déclaré qu’ils avaient été abusés (magiquement) et qu’ils renouvelaient leur allégeance au consensus général. Dans l’ensemble, cela évoque la dénazification express en République Fédérale Allemande : les fonctionnaires retrouvent leur postes, les riches leurs capitaux, et l’amnésie générale tombe sur la société. La cas de Snape / Rogue est à ce titre illustratif, il bénéficie d’un pardon appuyé de la part de Dumbledore, qui n’hésite pas à se porter garant pour lui. Ayant (par amour, toxique au demeurant) regagné le consensus général, il est pardonné. Pourtant il conserve son idéologie et sa vision du monde.

    Dans le deuxième cas, on voit s’exprimer dans les rapports entre Harry Potter et son antagoniste scolaire Drago Malefoy une fraternité d’anciens combattants. Elle semble bâtie sur un dépassement du conflit, absoute par l’allégeance renouvelée au consensus. Cette capacité de résilience de la société des sorciers montre aussi que les clivages, même s’ils ont été brutaux, ne restent pas si antagoniques que cela.

    Dans leurs fonctions post-romans, les héros s’incluent majoritairement dans l’appareil d’État. Ils y promeuvent une politique de vigilance contre la transgression (Harry Potter), mais aussi de promotion d’une évolution sociétale (Hermione) qui laisse supposer une modernisation progressive et progressiste. Le plus grand bouleversement serait la progressive intégration des Elfes de l’esclavage au salariat. Cependant, cette modernisation ne remet jamais en cause le système neurovégétatif du monde : la « tonte des coupons » moldus.

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    Les fonctions supposées des personnages centraux après leurs études : police et bureaucratie dominent. (Source)

    Ce maintien du consensus général a un écho d’ailleurs particulièrement ironique dans notre monde : Ainsi, l’interprète de Hermione Granger, Emma Watson, est devenue une des grandes figure de la cause des femmes dans le monde. Et c’est quelque chose de positif. Mais cela ne l’empêche pas non plus d’être mêlée à des questions qui concernent des intérêts plus matériels. Ainsi, elle est mentionnée dans la liste des Panama Papers10, un scandale d’évasion fiscale et d’utilisation de comptes offshores. Elle est également membre conseil d’administration du groupe français de luxe Kering, lequel possède ainsi Gucci, Yves Saint-Laurent ou Boucheron.

    Si nous qui militons pour un monde plus juste, habitions dans celui-ci, nous aurions une tâche ardue : celle d’un Parti Communiste de Suisse ou du Luxembourg. Cependant, les inégalités, les mécontentements et l’existence d’outsiders sans droits laisse supposer que tout n’est pas rose et qu’il existerait des possibilités de rallier. Mais la tâche centrale serait de réaliser un éclatement progressiste du grand consensus : c’est à dire l’inclusion de la magie comme moyen de répondre aux problèmes de l’humanité dans son ensemble et de la planète dans sa totalité. Cela nous heurterait certainement à l’ensemble de l’appareil d’État, qui est puissant, bureaucratique et policier. Nul doute que ce serait une tâche ardue, mais vitale.

    Pour conclure.

    Pour clôturer, il nous faut rappeler certaines choses importantes.

    Le fait d’analyser ce monde ainsi n’équivaut pas à une condamnation de cet univers fictif, si tant est que cela ait un sens. Il est logique qu’un monde basé sur le merveilleux et offrant un univers héroïque escamote certaines questions, comme celle de la misère et de l’exploitation. Le but de Harry Potter n’est pas d’être Zola. Il n’y a pas lieu de dénigrer un univers qui apporte à beaucoup un échappatoire par rapport à une réalité qui, en particulier pour la tranche d’âge du public ciblé, n’est pas toujours rose. De plus, en comme l’avait souligné même le gouvernement Nord Coréen, les valeurs transmises par les personnages principaux sont positives : courage, solidarité, tolérance. Les prises de position contestable de la créatrice de l’univers ne doivent pas non plus empêcher une appropriation de l’univers par ses lecteurs et lectrices.

    Bien qu’étant au sein d’une utopie sociale-impérialiste, Harry Potter n’en fait pas particulièrement la promotion comme étant un système positif. Les personnages principaux, en particulier les nouveaux arrivés dans l’univers (Harry, Hermione) ne comprennent pas les traditions et les coutumes, et sont choqués par certaines d’entre-elles. Si le consensus général n’est pas attaqué, ses abus et ses transgressions le sont. La laideur psychologique se combine d’ailleurs régulièrement à la laideur physique, condamnation manichéenne aisée et pratique au demeurant.

    D’autres œuvres, en revanche, sont clairement des apologies d’un système réactionnaire : pour comprendre le soft power et la capacité d’attractivité d’un pouvoir fasciste, la lecture de Étoiles, garde-à-vous ! est une bonne entrée en matière. Dans cet univers, le militarisme et le fascisme sont érigés non-ironiquement comme pinacle des valeurs. Paul Verhoeven en a d’ailleurs fait une excellente adaptation critique, dans Starship Troopers, qui, contrairement à d’autres films qui esthétisent la violence ou le fascisme, le montre dans toute son absurdité. D’autres univers sont particulièrement intéressants à aborder : celui de Star Wars, notamment par rapport à la question de la mémoire et de l’histoire, plusieurs théories démontrant que l’absence de médias et de littérature dans cet univers11. Nous pourrions traiter ainsi du fait que l’affrontement entre les vaisseaux impériaux et rebelles illustre aussi le clivage entre une marine impériale anglaise (avec la primauté de navires lourds) face à une flotte rebelle américaine (avec la primauté du couple porte-avion et appareil individuel). Mais cela nous éloignerait de notre but principal qui n’est pas seulement de décrire, mais aussi d’analyser l’intérêt pour notre compréhension de l’actualité.

    Cependant, cette analyse permet d’utiliser le microcosme sorcier pour représenter une réalité concrète : la notre, celle des pays impérialistes. Celle de pays dans lesquels des formes de libertés démocratiques sont permises par l’existence d’un consensus général sur la surexploitation des autres, par des surprofits redistribués par le welfare state… et dans lequel une anesthésie générale de la société existe. Le cadre confortable du débat bourgeois et de l’affrontement ritualisé fait d’une grande partie de la politique et du militantisme quelque chose qui s’insère, comme Harry Potter, dans un Theatrum mundi, le grand théâtre du monde. En sortir, sortir de la scène et retrouver la marche de l’histoire, est la lutte de notre période.

    1Il existe un débat sur le rôle de Dumbledore qui mérite d’être retranscrit ici : selon les « historiographies » présentes dans la saga, soit celui-ci était exactement sur la même position que Grindelwald, soit il en avait une compréhension « progressiste », au sens de mettre le monde des sorciers au service des moldus. Personnellement, je trouve que la première explication est la plus crédible, mais aussi la plus intéressante, puisqu’elle donne une profondeur plus grande à un personnage qui, sinon, se limiterait presque à un vieillard bonhomme et sans tâches.

    2Mouvement « populaire raciste » promouvant la supériorité de la germanité (et par extension aussi des anglais) sur le reste des autres peuples.

    3« Alors que Grindelwald est à son apogée, le monde de la sorcellerie demande d’une voix unanime de l’aide à Albus Dumbledore en 1945. »

    4« En 1998, Voldemort est à la recherche de la baguette de Sureau et arrive à retrouver Gregorovitch. Il parvient à lire dans son esprit avant de le tuer et revoit la scène du vol de la baguette. Ignorant l’identité du voleur, il n’arrive pas à poursuivre la piste. »

    5La première est plus difficile a cerner, elle est peut-être une forme de fronde des princes.

    6https://www.gazette-du-sorcier.com/j-k-rowling/declarations-et-entretiens/chat-de-j-k-rowling-la-traduction-revelations

    7Qui, pour autant, place son argent chez les Gobelins.

    8« Après avoir déclaré ouvertement la guerre à la communauté magique, il envoie ses Mangemorts attaquer Londres, causant des dizaines de morts du côté des Moldus. »

    9La question du droit est passionnante et est au centre des travaux de Johann Chapoutot et de Ian Kershaw. Notamment Chapoutot, J. (2014). La loi du sang : Penser et agir en nazi. Gallimard.

    10https://www.lefigaro.fr/cinema/2016/05/11/03002-20160511ARTFIG00156-emma-watson-citee-dans-les-panama-papers.php

    11https://www.tor.com/2012/10/03/most-citizens-of-the-star-wars-galaxy-are-probably-totally-illiterate/

  • Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (2/3)

    Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (2/3)

    La vie politique en régime sorcier.

    Le fondement du monde des sorciers est un fondement aristocratique1 / racial. Le « fandom » l’explique ainsi « Biologiquement, la magie est héréditaire ce qui permet aux sorciers de pratiquer la sorcellerie. » Les sorciers constituent une société à part, coupée du monde des non-sorciers. Les sorcier possèdent une baguette et le droit de faire de la magie. Dans un sens, ils sont des citoyens en arme, ce qui renforce le comparatisme possible avec la Grèce, Rome, ou la Suisse.

    D’autres créatures intelligentes vivent parmi eux, mais bénéficient d’un statut dégradé. C’est le cas de créatures semi-sauvages (centaures), de créatures asservies (Elfes de maison), ou d’animaux exceptionnels (comme Aragog, l’immense araignée.) Il existe une stratification importante, déjà évoquée quant aux Gobelins.

    Le consensus général, pilier de la société des sorciers.

    La société dans Harry Potter est une société qui, malgré des troubles, est globalement harmonieuse. Il existe des mésententes et des rivalités entre factions, mais dans l’ensemble, elles restent dans un cadre tolérable et toléré par les participants. Or cette harmonie, sur quoi est elle construite ?

    Il existe un point central, que nous allons appeler le consensus général. Ce consens est celui du séparatisme entre deux mondes, celui des sorciers et des non sorciers, et la relation de domination juridiquement encadrée de l’un sur l’autre. Le texte qui le définit est Le Code International du Secret Magique. Il est mis en place en 1689. Cette année n’est pas laissé au hasard. C’est l’année pendant laquelle, en Angleterre, le « Bill of rights » est adopté. Cet Apartheid basée sur la possession de talents magiques peut être interprété de plusieurs manières : le fait qu’il s’agisse d’un moment où la monarchie anglaise subisse une défaite dans sa tentative d’établir une société absolutiste. C’est un moment de séparation des pouvoirs dans la monarchie. Pour les sorciers, c’est le moment aussi de séparation avec le monde non-magique. Face à la montée de Parlements, ils se replient dans une forme d’apartheid2 aristocratique. Aristocratique et hypocrite, puisque le monde des sorciers, comme d’ailleurs les blancs d’Afrique du Sud, sont une formation économique reliée à celle de l’ensemble de la société.

    Cet apartheid est supposé protéger les sorciers des non-magiciens. Il n’existe que de petites interfaces, comme Godric’s Hollow, dans lesquelles ils se côtoient. L’argument avancée par l’historienne des sorciers Bathilda Tourdesac, semble être celui d’un narrateur non-fiable : il est difficile de croire que, malgré la disproportion des forces, il soit possible aux moldus (surtout au XVIIe siècle) de pouvoir éliminer les sorciers. Cela n’empêche pas que ce soit ce que les sorciers croient, et que cela modèle leurs actions, notamment les celle des plus réactionnaires. Après tout, cette perception était aussi celle d’une grande partie des Allemands durant le début du XXe siècle, avec une portée bien plus large que celle des seuls nazis. Ils étaient persuadés d’être victime d’une tentative d’anéantissement, à la fois territoriale mais aussi culturelle et génétique.

    Si la différence biologique est mise en avant, il faut aussi prendre en considération la distinction culturelle. La culture des sorciers se détache de celle des moldus et se construit aussi en opposition à celle-ci. L’acteur qui a incarné Lucius Malefoy avait d’ailleurs choisi d’accentuer ces traits, en lui donnant une coupe de cheveux et un accoutrement qui le démarque des moldus3. Soit les sorciers ont de très faibles connaissances sur les moldus et leur monde, soit, comme Arthur Weasley, ils leur vouent une passion qui ne peut qu’évoquer l’orientalisme et l’exotisme colonial. Dans chacun des cas, la barrière demeure.

    Toujours est il que cette ségrégation fait que l’humanité subit des maux que les sorciers ont d’ores et déjà réglé. Il existe donc un décalage certain en termes d’IDH (Indicateur de Développement Humain) entre le monde moldu et celui des sorciers. L’intervention entre les mondes reste limitée. Au vu de ce que nous montrent les films, la Seconde Guerre mondiale a eu lieu dans cet univers fictif (Grindelwald montre ainsi la bataille d’Angleterre à son public). Donc cela signifie, si on pousse à l’extrême, que les sorciers ont laissé les génocides se faire sans sourciller.

    Des espaces politiques cloisonnés.

    Il n’existe aucun processus démocratique discernable dans la société des sorciers. Le ministre semble être coopté. Signe de la puissance de celui-ci, il semble qu’il ait un ascendant très important sur le premier ministre moldu. Il ne semble pas qu’il existe à proprement parler de partis politiques au sens moderne du terme, mais il existe des partis de facto représentant les différentes sensibilités.

    Cette existence de partis informels illustre d’ailleurs une certaine réalité : le débat démocratique ne dépend pas de cadres formels. Il pourrait très bien y avoir autant de démocratie dans un système a parti unique (avec des débats internes forts et des échanges avec la société civile) qu’une confiscation du débat démocratique par des grands partis prétendument opposés, mais en réalité en accord sur le consensus général. En France, par exemple, il existe un consensus général des grands partis (ou des partis de gouvernement) sur la question de l’impérialisme français. Il forme la structure neurovégétative de l’économie française.

    Maisons de Poudlard — Wikipédia
    Les quatre tendances du monde des sorciers unies dans un consenus.

    Ces sensibilités se retrouvent d’ailleurs dans la composition du groupe qui a créé Poudlard. Il définit les limites du consensus général autour de quatre maisons.

    Il faut être sincères, le devant de la scène est occupé très largement par Gryffondor et par Serpentard. Les autres maisons ont un caractère très secondaire.

    • Gryffondor est la tendance la plus « à gauche » dans l’acceptation du consensus social-impérialiste. Ce sont les personnalités qui sont les moins marquées par la xénophobie et pas les présupposés racistes. On y retrouve également les mouvements progressistes comme celui de libération des Elfes. Cependant, même si certains personnages comme Arthur Weasley sont fascinés par le monde des humains normaux, aucun ne remet fondamentalement en cause la séparation entre les mondes4. Le prétexte invoqué est celui de la peur qu’en auraient les moldus. Cette école représente une posture sociale-impérialiste au sens le plus social du terme, dans le sens où les supposées luttes pour l’accroissement duwelfare state se font, de fait, sur le dos d’un autre système économique.Cette école fournit également des contingents pour la police politique (les aurors), lesquels, malgré leur bonne volonté, sont néanmoins des agents du statu quo.
    • Les écoles secondaires que sont Serredaigle ou Pouffesouffle représentent des postures intermédiaires. Pouffesouffle pourrait être caractériser comme une forme de christianisme social, marqué par la volonté de ne pas faire de mal, la gentillesse mièvre, cherchant une société d’harmonie, mais ne fracturant pas le consensus. Les intellectuels et les scientifiques de Serredaigle incarnent une forme d’observation et d’étude non participante. Ils étudient mais ne prennent pas position. Ils servent également de vivier de recrutement pour la technostructure d’État. Il y a des personnages centraux positifs qui viennent de ces écoles, mais leur rôle en tant que structure reste très secondaire.
    • Serpentard représente la faction la plus à droite. Elle est violemment xénophobe et élitiste. Elle possède un rapport ambigu au consensus général : d’une part elle y trouve un intérêt évident, de l’autre elle est idéologiquement poussée à vouloir le transgresser. Elle est mue par la peur de voir la race des sorciers effacés par l’influence des « sangs de bourbe ». Un exemple qui illustre cette contradition est celui de la famille Malefoy. Dans le canon de l’histoire de cette famille, cette dualité est soulignée : « les membres de la famille ayant vécu avant l’instauration du Code International du Secret Magique fréquentaient assidûment certains cercles mondains moldus. Leur attachement à cette sphère sociale leur a notamment fait militer contre la mise en place de cette réglementation. À l’adoption du Code International du Secret Magique, la famille Malefoy retourne sa veste, se met à affirmer leur plus vif soutient au ministère de la Magie et met un terme à toutes leurs relations moldues allant jusqu’à nier les avoir déjà fréquenté ».

    La tension entre xénophobie et intérêt économique explique d’ailleurs le fait qu’un grand nombre aient pu être tentés par les aventures nihilistes et les transgressions du consensus, c’est à dire abattre la frontière entre magie et monde non magique.

    1Le pouvoir des aristoï, issu du grec ἀγαθός : excellent ; le meilleur, le plus brave, le plus noble.

    2Au sens de afsonderlike ontwikkeling le développement séparé.

    3« Je suis allé sur le plateau, et ils avaient cette idée de moi portant un costume à rayures, des cheveux courts noirs et blancs », se souvient Isaacs. « J’étais légèrement horrifié. C’était un raciste, un eugéniste. Il n’y a aucune chance qu’il se coupe les cheveux comme un moldu, ou qu’il s’habille comme un moldu ». Isaacs a donc suggéré à la place qu’il porte une longue perruque blanche, et un ensemble de type sorcier particulièrement ostentatoire. « Pour garder les cheveux droits, je devais pencher la tête en arrière, donc je regardais tout le monde de haut. Il y avait 50 % du personnage. J’ai demandé une canne, et Chris Columbus [le réalisateur de La Chambre des Secrets] a d’abord pensé que c’était parce que j’avais un problème avec ma jambe. J’ai expliqué que je la voulais comme une affectation pour pouvoir sortir ma baguette [de la canne]. Après une seconde de réflexion, il m’a dit : « Tu sais quoi, je pense que les fabricants de jouets vont t’adorer ». Il avait tout à fait raison. » https://ew.com/article/2010/11/22/jason-isaacs-lucius-malfoy/

    4La seule exception semble être Charity Burbage, qui enseignait l’Etude des Moldus à Poudlard, mais sa courte mention, comme la courte mention de cette matière, ne permet pas d’en être certain.

  • Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (1/3)

    Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste. (1/3)

    Feuilleton d’une fin d’été, partie 1.

    L’été est en général une période de komkommertijd, ou, en anglais de « cucumber time », c’est à dire une période de creux dans les actualités. Elle se traduit, dans les médias par des histoires de temps creux et des scandales d’été. Un exemple très français : le retour du burkini dans les journaux. Cette année, l’été n’a pas été de tout repos. Incendies, rapport du GIEC, pandémie, pass sanitaire, Afghanistan… Nous même n’avons pas chômé. Mais nous profitons de certains temps morts pour produire aussi quelque chose qui sorte un peu de l’ordinaire.

    A l’origine, cet article était une note de bas de page d’un autre. Mais il a été victime d’une spirale inflationniste : en effet, pour éviter des assertions sans fondement, il fallait argumenter et fournir des preuves. De plus il formait un challenge intéressant en soi, celui de traiter un univers fictif. A ce titre, nous ne faisons pas preuve d’originalité. Bon nombre l’ont fait, avec parfois des résultats intéressants et éclairant certains processus à l’œuvre dans notre monde. Aujourd’hui, nous nous intéresseront à celui de Harry Potter.

    Tout le monde connaît, au moins de nom, Harry Potter1. Beaucoup apprécient l’univers créé par J.K. Rowling, même le gouvernement Nord Coréen2. Cet univers a fait rêver des millions de jeunes et de moins jeunes. Et ce, en dépit de prises de positions parfois douteuses de son autrice, particulièrement sur la question trans, tout comme du fait que son univers pioche parfois dans un inconscient antisémite (ce sur quoi nous allons revenir).

    L’obsession de certains pour l’univers de Harry Potter a parfois débouché sur une réaction de rejet épidermique.

    Indépendamment de cela, l’ensemble de l’œuvre forme tant à la fois un univers merveilleux qu’une parabole intéressante sur la montée du fascisme/nazisme. Parabole d’autant plus intéressante qu’elle ne tombe pas dans les travers habituels des coups d’état, qui, le plus souvent, ne sont traités que comme des conspirations. Dans le cas de Harry Potter, l’appareil d’État est progressivement retourné par la montée en puissance des agents de Voldemort, mais le corps des fonctionnaires reste globalement en place, poursuivant son action presque comme si de rien n’était. Un des exemples et la tant haïe Dolorès Ombrage, laquelle passe de négation radicale de la menace à une acceptation totale des conséquences de celle-ci.

    Le merveilleux dans le monde de Harry Potter et l’interaction Moldus / Sorciers pose aussi certaines questions sous-jacentes. Un monde trop merveilleux pour être honnête ? Si l’univers est intéressant, son système économique et social n’a absolument aucun sens. Sauf si on le replace dans une dimension différente, en le considérant comme une excroissance d’un système économique plus large, englobant l’ensemble des mondes. Nous allons nous y intéresser sous une approche marxiste : Harry Potter comme utopie sociale-impérialiste.

    Définition : qu’est ce que le social-impérialisme.

    Lénine définit le social-impérialisme dans l’État et la Révolution (1916) comme étant la position d’individus ou de mouvements qui sont « socialistes dans les mots, impérialistes dans les actions ». Pendant la Première Guerre mondiale, le terme a été utilisé pour caractériser la position des partis de la Deuxième Internationale, laquelle avait sacrifié les mots d’ordre de révolution et de défaitisme révolutionnaire au profit d’un soutien à leurs puissances respectives. Après la déstalinisation, le terme réapparaît chez les maoïstes pour qualifier la politique menée par Nikita Khrouchtchev dans le « bloc est ». L’organisation économique de celui-ci ponctionnant les démocraties populaires au profit de l’URSS (et de la Moscovie principalement). Il est également repris par les partisans de Enver Hoxha et les Maoïstes pour caractériser l’attitude de la Chine après la prise du pouvoir par Deng Xiaoping en 1978.

    Ce terme est également employé par des spécialistes du nazisme et de l’approche comparée des régimes dit-totalitaires. Ian Kershaw l’emploie notamment pour expliquer l’adhésion des masses populaires à la politique expansionniste nazie. Ce régime avait d’ailleurs cherché à maintenir un niveau de vie élevé pour préserver ce consensus jusqu’en 1943. Avant, le pillage systématique de l’Europe et le maintient de la fabrication des biens de consommation permettait de conserver l’illusion d’une hausse du niveau de vie. Samir Amin décrit aussi ainsi le fonctionnement de Rome et d’Athènes, dans lesquels la domination sur d’autres systèmes économiques et l’esclavage étaient de qui permettait les surplus et surprofits. Il s’agissait de formations périphériques parasitaires d’autres formations économiques. Le cas ici aussi, ou le monde des sorciers est une formation économique périphérique de l’Angleterre, mais aussi de la sphère économique anglaise en général.

    Ces surprofits et l’existence d’un consensus permettaient l’existence de droits politiques pour les citoyens. Un exemple actuel serait aussi la Suisse. En France, sans parler de social-impérialisme, on ne peut nier qu’il existe une dimension d’impérialisme social : le niveau de vie et les droits économiques sont aussi le fruit du parasitage.

    L’économie et les classes dans Harry Potter.

    Note : sauf précision, les citations et extraits proviennent du Wiki Harry Potter3

    Combien sont-ils ?

    La question est difficile à trancher. Il semble que selon les estimations basées sur l’école Poudlard, on oscille entre 280 et 800 élèves. Pour une cité scolaire, c’est modeste. En considérant que cela veut dire entre 40 et 100 enfants par année, en supposant que la scolarité soit obligatoire et centralisée, cela signifie pas plus de 10 000 sorciers et sorcières en Angleterre. C’est très peu. Pourtant la société est variée, bien que des fonctions soient clairement hypertrophiées, telle que la bureaucratie ou la police politique (les Aurors).

    Comme nous l’avons mentionné en amont, le système économique de Harry Potter n’a absolument aucun sens si on ne lui adjoint pas d’autres éléments. Nous savons qu’il existe une monnaie et des échanges monétaires. Que cet argent confère aussi une certaine forme de statut social, avec d’ailleurs des tensions. Par exemple, entre les Malefoy et le Weasley. Les premiers étant richissimes (Le très sérieux journal Forbes évalue le patriarche comme la douzième personnalité fictive la plus riche, avec 1,3 milliards de dollars en 2006.), les seconds vivant dans une relative indigence. Il existe aussi des métiers variés. Ainsi, nous trouvons des cafetiers, des aubergistes, des commerçants, un grand nombre de bureaucrates, des enseignants… ou des outsiders parfois inquiétants. Mais nous ne trouvons aucun producteur au sens strict du terme. Ni ouvriers et ouvrières, ni paysans ou paysannes, ni constructeurs ou constructrices…4 Pourtant les aliments ne sont pas produits magiquement. Dans la liste des interdits ou des limites de la magie, l’un des wiki de fans indique la chose suivante.

    « La nourriture est l’un de ceux-là : sorcières ou sorciers peuvent cuisiner et préparer des aliments en utilisant la magie, mais pas le créer à partir de rien. Sur les cinq exceptions près, il n’y a que la nourriture qui est explicitement mentionnée, bien que la spéculation a proposé de nombreuses autres possibilités. Il y a une forte possibilité que l’argent est (sic.) une autre exception, car si les sorciers ne pouvaient tout simplement matérialiser l’argent à partir de rien le système économique du monde de la sorcellerie serait gravement perturbé. »

    Une partie des bâtiments, comme le 12, square Grimmaurd, siège de la Maison Black, ou le manoir Malefoy sont clairement des bâtiments issus du monde des Moldus. En revanche, les anomalies architecturales telles que la maison des Lovegood ou des Weasley semble indiquer un amateurisme important. Il n’est pas précisé comment fonctionne la construction d’une maison ou l’accès aux matériaux de construction. A l’inverse, Azkaban, la prison, a été « trouvée » mais n’a pas été, semble-t-il, construite.

    Nous avons donc un système économique incomplet, caractérisé par une prédominance totale du secteur tertiaire. De plus, étant donné le niveau de sous-développement des forces industrielles et bancaires dans le monde des sorciers, il n’est pas impossible qu’il soit un système rentier, vivant de ce que Lénine appelle « la tonte des coupons ».

    Une utopie sociale ?

    S’il existe des pauvres et des biens de consommation considérés comme chers (les livres, le textile, les baguettes…), il faut cependant relativiser les choses. L’éducation est gratuite, tout comme l’accès aux soins. En dehors des outsiders qui hantent les mauvaises ruelles, il ne semble pas qu’il y ait de situation de mal logement ou de grande détresse. Il existe un système de redistribution, et, si certains biens de consommations semblent hors de portée des bourses les plus modestes, le welfare state magique ne peut qu’évoquer des situations de pays richissimes comme la Suisse ou le Luxembourg.

    Mais pour que ce Welfare state existe, il faut bien qu’il tire ses ressources de quelque part. Nous avons une petite explication de la pauvreté relative, mais quelle est l’origine de la richesse ?

    Nous connaissons les raisons de la richesse de deux familles : celles de Potter et celle des Malefoy. Ce sont des richesses avec de grands écarts. La famille Potter tire sa richesse de la vente de potions magiques par un ancêtre, génial inventeur d’une potion de guérison.

    « La réponse se trouve il y a plusieurs générations, à Linfred de Stinchcombe, surnommé le potier (le Potier) et plus tard connu sous le nom de Potter. Il se mit à aider les autres en offrant des potions et des remèdes médicinaux. Il avait tellement de succès auprès des magiciens et des Moldus qu’il a réussi à amasser une grande fortune.5 »

    Potter est assis sur 303 750$ environ.6 Une fortune finalement assez modeste comparativement à l’autre. Une illustration de la relative faiblesse des revenus commerciaux. Ceux de la famille Malefoy ne sont pas du même volume ni de la même origine. Ainsi, la première mention « historique » de la famille Malefoy est la suivant :

    « Au cours du xie siècle, Armand Malefoy arrive en Angleterre avec Guillaume le Conquérant lors des invasions normandes. Il obtient de belles terres dans le Wiltshire en guise de récompense pour les divers services qu’il a rendu à Guillaume Ier d’Angleterre.

    Par la suite, on note : « Au xive siècle, Nicholas Malefoy aurait profité de la peste noire pour se débarrasser discrètement d’un grand nombre de ses métayers moldus les plus difficiles. ».

    Cet élément nous donne donc la source de la richesse : la possession foncière, exploitée par des non-magiciens, au profit des magiciens. Ce système de rente foncière est tout à fait crédible pour expliquer les transferts d’argent d’un univers vers l’autre. L’aristocratie anglaise, contrairement à la française, s’est particulièrement bien convertie au capitalisme. Il serait tout à fait crédible d’imaginer que plusieurs personnalités soient également investies dans le monde des affaires, et que la City possède son équivalent magique, ou tout du moins, une interpénétration des capitaux entre les deux mondes. D’ailleurs, cet échange est explicitement validé par l’autrice, indiquant que la banque Gringotts s’arrange pour remettre en circulation l’argent moldu qu’elle récupère7. Cependant, on note que le système bancaire est intégralement séparé du reste de la société, notamment autour d’une division socio-raciale8.

    Un anticapitalisme réactionnaire ?

    Le système bancaire des sorciers est détenu intégralement par les Gobelins. Ils sont en charge de la caisse des dépôts des monnaies et des biens précieux. La forme de ces richesses et leur mode d’échange (par des métaux précieux) laisse supposer que les prêts usuriers et l’endettement sont rares. Il s’agirait donc d’une société précapitalistes dans son fonctionnement interne, ce qui n’empêche pas qu’elle puisse l’être dans son fonctionnement vis à vis de l’extérieur. En somme, elle est un marché fermé et contrôlé.

    La situation des Gobelins est intéressante. Leur rôle est un des points les plus critiqués dans l’univers de Harry Potter. Ils sont considérés comme des êtres à part, utiles, mais qui suscitent la méfiance et la réprobation. Ils évoquent métaphoriquement les communautés juives dans les sociétés médiévales occidentales. Ils sont dans une situation de domination sous le règne des sorciers, qui leur nient le droit de porter une baguette, et se sont révoltés par le passé pour leurs droits.

    Si cette métaphore est intelligente, malheureusement, l’autrice a rajouté des éléments piochés dans un inconscient (accordons-lui le bénéfice du doute) clairement

    Harry Potter : 13 personnages qui ont changé d'acteurs !: Gripsec le  gobelin - AlloCiné
    Les Gobelins, une caricature antisémite involontaire ?

    antisémite. Il est intéressant de voir d’ailleurs qu’ils sont particulièrement essentialisés. Des personnages comme Gripsec n’hésitent pas à trahir les héros ou à se monter sanguinaires et racistes. Ils ne bénéficient d’ailleurs d’aucune réhabilitation, contrairement à d’autres antagonistes : ainsi Gripsec est tué, victime de son avarice. La réprobation face à la fonction de banquier se traduit finalement par ce que Marx appelait « l’anticapitalisme des imbéciles » : l’antisémitisme.

    1Personnellement, j’ai vu les films et lu les livres alors que j’avais plus de 25 ans. J’ai donc plus le regard du jeune adulte que celui de l’enfant ou de l’adolescent sur cette univers. Bien sûr, si vous ne connaissez absolument pas l’univers, cela rendra la lecture plus compliquée.

    2https://www.businessinsider.fr/us/north-korea-harry-potter-is-a-good-example-for-kids-2020-6

    3https://harrypotter.fandom.com/fr/wiki/Wiki_Harry_Potter

    4Hagrid possède un potager, mais il est lui-même un outsider. Il existe aussi les Elfes de maison, dont le rôle est celui d’un prolétariat domestique réduit en esclavage. D’ailleurs, leur existence peut permettre de tracer des parallèles avec les sans-papiers à la merci de leurs patrons ou les semi-esclaves des pétromonarchies.

    5https://jeuxpourtous.org/j-k-rowling-explique-pourquoi-harry-potter-etait-riche-et-combien-dargent-il-avait/

    6https://jeuxpourtous.org/j-k-rowling-explique-pourquoi-harry-potter-etait-riche-et-combien-dargent-il-avait/

    7https://www.cesnur.org/2001/potter/march_03.htm

    8Plus que de séparation entre espèces, plus qu’il existe des hybrides comme Filius Flitwick.

  • La fin d’un été de 30 ans.

    La fin d’un été de 30 ans.

    La fin de l’été approche.

    Cette fin approche, tant du point de vue du calendrier, avec l’arrivée de septembre, avec l’arrivée de l’automne, les retours de vacances, la reprise du travail…ect. Mais pas uniquement. Il existe aussi un autre été. Un été civilisationnel, un plateau de plus de trente années de stabilité.

    Nous arrivons à la fin d’un été qui aura duré plus de trente années.

    Il est un peu comme ceux de l’enfance, ces longs étés qui paraissaient durer éternellement, dans lesquels le temps était aboli, dans lequel les jours se mélangent pour ne former plus qu’un continuum. Une temporalité différente. Une temporalité dans laquelle la lourde chaleur d’une fin de mois d’août nous écrase, nous enveloppe, rendant tout cotonneux.

    Cela ne veut pas dire que des événements importants, structurels, n’ont pas eu lieu. Ils ont d’ailleurs été annoncés comme étant historiques, transformants, catastrophiques ou autre… Mais demain arrivait quand même, certes plus dur, mais toujours vivable. Alors l’enivrement narcotique de cet été sans fin reprenait. Que signifiait « historique » ? Un slogan, tout au plus. L’histoire s’était évaporée devant un présent sans fin. Le futur, l’avenir, restait à venir. Abstrait.

    Pourtant, insensiblement, les jours sont devenus plus courts, les nuits plus fraîches. Cette insensibilité à permis de s’y adapter progressivement, de faire œuvre de résilience. La vie est devenue plus dure, le futur plus anxiogène, mais le présent restait. Puisque demain existait, à quoi bon parler d’après-demain ?

    Des colères, des révoltes ont éclaté, parfois. Mais elles étaient le plus souvent des colères pour d’autres, des solidarités, de l’humanitarisme. Ou elles s’intéressaient à combattre des faits abstraits : les réformes des retraites, par exemple. Ces luttes perçues comme donquichottesques ont mobilisé, mais peu. A quoi bon ?

    Même des faits inéluctables comme le réchauffement climatique sont eux aussi des abstractions. Certes, cela ira mal, mais pour le moment ça va. Et quand ça ira mal, nous verrons bien. Notre cerveau, qui n’aime que la régularité, s’en contentait bien, même si le climat a sa propre temporalité et ses propres mécaniques1. Le déni et la distanciation reste une règle : c’est une toile d’araignée dans un coin sombre de notre esprit, mais nous le traitons comme s’il s’agissait d’un deuil d’une personne éloignée. Déni, colère, marchandage, dépression, et finalement acceptation, car les choses ne changeront pas tant que ça. Demain sera là. Après, on verra.

    L’enivrement de l’empire.

    Dans ce nuage cotonneux, il y a plusieurs choses. D’une part, il y a l’opium de l’impérialisme, de la richesse extorquée par le vol, par la surexploitation et par le crime. Cet opium anesthésiant provient de souffrances qui nous paraissent lointaines, dans une autre temporalité, et autour desquelles nous forgeons un consensus hypocrite : notre paix vaut bien cela. Dans tous les débats, dans toutes les discussions qui vont avoir lieu pour les élections, voilà l’absent : la structure centrale, vitale, de notre économie, son échange inégal avec toute une partie du monde.

    Cette bulle masque toute une partie de la réalité économique et sociale. La pauvreté et la misère existent en France comme dans les pays développés. Elle est impitoyable et cruelle. Mais elle est sans commune mesure celle qui a cours dans la partie immergée de l’iceberg économique. Il existe un mur intangible entre ces deux réalités. L’été de notre monde est l’hiver des autres.

    Le présentisme, ou la maladie de l’histoire.

    De l’autre, il y aussi l’illusion de la fin de l’histoire, de l’été permanent d’un présent qui n’en finit jamais d’être.

    Claude Levi-Strauss parlait ainsi des sociétés chaudes, historiques, avançant dans les pas de l’histoire, et des sociétés froides (improprement présentées par des détracteurs comme des sociétés sans histoire) dans lesquelles l’histoire était distanciée et n’avait pas de prise sur la vie.

    Le positivisme, l’idée que l’histoire a un sens (auquel les marxistes ont involontairement contribué d’ailleurs), nous donne l’impression que nous arrivons sur un plateau : celui de la stabilité. Quant à la culture de l’immédiateté, elle accentue la rupture entre passé et présent. La prise de Kaboul date du 15 août, elle est déjà un passé terminé, historicisé, séparé d’une réalité qui ne s’y intéressera presque plus dans une nouvelle semaine.

    François Hartog, dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, décrivait des « Régimes » qui structurent la manière dont on comprend le temps et l’histoire. « Un « régime d’historicité » n’est pas uniquement l’expression d’un ordre dominant du temps. Tissé de différents régimes de temporalité, il est une façon de traduire et d’ordonner des expériences du temps, des manières d’articuler passé, présent et futur et de leur donner un sens. » (Bertrand Lessault). Le notre, marqué par un présent continuel, est aussi celui de la stagnation.

    Derrière cette définition peu accessible se trouve une réalité concrète, discernable, « historisante » elle aussi :

    La fin de la guerre froide et l’annonce de la fin de l’histoire par Francis Fukuyama ont contribué à ce refroidissement de nos sociétés. Après 1991 et la fin de la séparation du monde en deux, ils ont annoncé le triomphe total et définitif de la démocratie libérale à l’occidentale. Le temps était venu de la fin du temps, du moins pour notre aire civilisationnelle : celle des riches pays impérialiste que rien ne vient menacer. En 1967, Guy Debord écrivait :

    « Les sociétés froides sont celle qui ont ralenti à l’extrême leur part d’histoire ; qui ont maintenu dans un équilibre constant leur opposition à l’environnement naturel et humain, et leurs oppositions internes. Si l’extrême diversité des institutions établies à cette fin témoigne de la plasticité de l’auto-création de la nature humaine, ce témoignage n’apparaît évidemment que pour l’observateur extérieur, pour l’ethnologue revenu du temps historique. Dans chacune de ces sociétés, une structure définitive a exclu le changement. Le conformisme absolu des pratiques sociales existantes, auxquelles se trouvent à jamais identifiées toutes les possibilités humaines, n’a plus d’autre limite extérieure que la crainte de retomber dans l’animalité sans forme. Ici, pour rester dans l’humain, les hommes doivent rester les mêmes. »

    La conviction que notre système politique était le meilleur, qu’il est la synthèse des erreurs du passé, qu’il est devenu indépassable, contribue à nourrir le fait que nous devenions une société froide. Une société d’un été sans fin, trompeur.

    Alors, il reste des traces du passé, mais elles ne sont pas des traces d’histoire. Elles sont des traces de mémoire. Sans cesse, nous avons l’injonction de nous rappeler de la mémoire. Une mémoire souvent victimaire, qui ramène ceux et celles qui se sont battus pour faire accoucher l’histoire à des victimes. Qui met aussi sur le même plans les victimes et les victimes des victimes, honorées de la même manière dans la grande amnistie du pardon moraliste. Nous jugeons du passé des autres en regard de notre présent, et, inversement, nous exorcisons notre propre passé (et le sang versé) en le remettant dans une histoire lointaine, passée, d’une erreur adolescente.

    Mais l’histoire, elle, est oubliée. Elle est la construction du monde d’aujourd’hui, de ses étapes. Elle structure, créé la tension entre le passé, le présent et l’avenir, et les replace dans une seule et même trajectoire, continue, sans frontières définies.

    Le passé n’éclaire plus le présent.

    Aujourd’hui, alors que des manifestations anti-pass parlent de totalitarisme ou de nazisme, qui peut croire réellement, en son for intérieur, qu’il est possible de voir un bouleversement de ce type arriver. Alors que l’armée française reconsidère sa structure, passant d’une armée de corps expéditionnaire colonial à une armée faite pour l’affrontement avec une autre armée, qui peut pour autant imaginer un conflit de ce type ? Le décalage entre l’âge d’aujourd’hui et ce passé entretient la même distance qu’avec la fiction. Cela explique d’ailleurs parfois le négationnisme : on ne « peut pas y croire », le fossé est trop grand.

    Regardons combien ne croient pas à la pandémie : elle ne s’inclut pas dans une lecture présentiste de l’histoire. Elle est improbable. Même des militants marxistes-léninistes chevronnés l’ont incluse dans une narration invraisemblable : elle est forcément une manœuvre politique politicienne, parce qu’elle ne peut pas être quelque chose qui dépasse l’espèce humaine.

    La mise à distance du passé permet aussi de se défausser de toute responsabilité.

    Autre exemple, il est possible pour quelqu’un comme Emmanuel Macron de parler de la colonisation ou des tests nucléaires dans le Pacifique et de reconnaître leur caractère criminel. Il s’en sent distancié : n’étant pas responsable, il ne se sent pas coupable. C’était la France du passé, une autre, par la sienne. En revanche, une personne comme Hubert Védrine, acteur du génocide du Rwanda, essaie d’empêcher cela pour un passé qui n’est pas assez distancié.

    Quant à la pensée de l’avenir, elle est redue trompeuse par l’espoir d’un long fleuve tranquille. La projection dans le futur se base sur une stabilité et sur une idée que demain est prévisible, discernable. Cela paraît aller de soi, mais songeons que seules les générations nées (et en France encore) après 1945 ont pu tabler sur cette continuité. C’est bien peu pour faire une norme d’une exception historique mineure. Elle joue pourtant sur les mentalités d’une manière considérable (après tout, la mentalité des générations du baby boom est celle de la libéralisation et de la confiance dans l’avenir, vu comme individualiste et mu par une croissance économique continue.)

    L’engagement militant estival.

    Cette anesthésie joue dans l’engagement militant, qui n’aurait pas de sens s’il n’était pas un engagement vers l’avenir. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, mais les plus précaires, les plus pauvres, les plus vulnérables sont souvent bien trop pris dans la lutte pour la survie et pour la défense d’intérêts économiques immédiats pour se projeter dans un militantisme vu comme chronophage et idéaliste. Les classes moyennes (aussi nébuleuse que cette définition soit), représentent la grande majorité de ceux qui ont le temps et l’énergie disponible pour se lancer dans ce combat. Mais leur situation intermédiaire joue aussi des tours.

    Il y a une certaine forme de dissonance cognitive dans l’engagement militant. Souvent, il consiste à courir deux lièvres à la fois : celui de la transformation du monde, celui d’un but historique positif, transformant, « chaud » au sens de Levi-Strauss. Mais aussi, il est confronté à la normalité du quotidien et de la projection dans une société « froide » : progresser dans sa carrière, avoir une maison, fonder une famille, profiter des joies de l’été qui tire en longueur.

    Dans la fougue et l’instabilité de la jeunesse et d’une adolescence rendue tardive par les longues études, le premier l’emporte très généralement sur le second. Mais il n’empêche pas qu’un poids normatif écrasant finit par s’imposer. Entre le nihilisme radical du « socialisme et barbarie » et les crédits à payer, il existe un gouffre qui se creuse et qui engloutit.

    D’ailleurs, cet engagement est souvent celui, comme nous l’avons dit plus haut, influencé par un humanisme moral. Il vise à rejeter la transformation apocalyptique du monde pour ne pas créer d’autres victimes à commémorer, y compris des victimes de victimes. Il met tout sur le même plan pour ne faire de peine à personne, sans poser la question de la manière de résoudre ces conflits et ces contradictions (la question centrale des fronts et des étapes). De plus, en regardant l’histoire comme une chose morte à commémorative, il pousse à ne pas proposer un programme, mais une simple Weltanschauung. Une vision ou une perception du monde, d’à quelles choses se référer, en piochant dans la mémoire, sans comprendre que l’histoire implique de prendre le bon avec le mauvais. Cette Weltanschauung finalement, limite à des postures morales superficielles et non pas à une perspective de transformation de l’avenir.

    Car c’est bien pour construire l’avenir que l’engagement existe. Et cet engagement ne peut pas faire l’économie de sa part d’ombre et de complexité. Il ne peut pas faire l’impasse sur la livre de chair à payer.

    Sortir du présentisme, c’est sortir aussi de l’injonction morale et moralisatrice. C’est retrouver les pas de l’avenir. C’est retrouver aussi la notion de l’effort commun en vue de construire un avenir qui ne soit pas cette lente trajectoire vers un hiver social, économique, environnemental. Il ne faut pas sous estimer cette importance du temps et cette importance de la trajectoire dans la construction de la pensée. L’Alltagsgeschichte (l’histoire de tous les jours) du nazisme, en occultait le caractère dictatorial et terroriste, au profit de la normalité du quotidien des Allemands aryens. À l’inverse, l’Alltagsgeschichte de l’URSS, en mettant de côté la dimension de monde naissant, des « palais du peuple en construction », de projet, sapait le lien qui existait entre peuple et gouvernement. Un consensus basé non pas sur la gestion du présent mais bien sur la construction d’un avenir radieux, d’un été réel2.

    Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur un déclin civilisationnel, comme ne cesse de le clamer l’extrême-droite. Ce que nous observons dans la vie de tous les jours de notre « aire civilisationnelle », ou plutôt de notre promontoire de pays dominant, ce n’est pas la fin. Ce n’est pas la fin d’une aire, mais celle d’une ère.

    C’est plutôt un tout nouveau début. Un retour fracassant dans l’histoire. Cette fin de l’été ouvre une ère qui a souvent été décrite comme celles des troubles et des catastrophes. C’est une vérité que les temps de demain seront plus durs que l’anesthésie d’aujourd’hui. Mais ces temps seront ceux d’une nouvelle avancée de l’histoire. De nouveaux pas vers l’avenir.

    C’est là où la question de l’engagement mérite d’être renouvelée, d’être reconstruite et d’être repensée. C’est là où la question de l’histoire et de la continuité de l’histoire est elle aussi centrale : elle continue d’exister dans d’autres régimes d’historicité ailleurs elle continue de s’écrire ici aussi.

    La pandémie de COVID-19 est une des premières illustrations de cela. Elle est à la fois un memento mori (souviens toi que tu es mortel) mais aussi un Nos semper in historia (Nous sommes toujours dans l’histoire.)

    C’est avec cela en tête que nous pourrons à la fois comprendre la tension entre passé et présent, dont la victoire des Talibans n’est qu’un exemple, mais également celle entre présent et avenir. Celui-ci est le fils de nos choix actuels et de nos projets. Cette bataille pour l’histoire est aussi une bataille pour l’accouchement de l’histoire. Elle est une bataille pour sortir du marasme idéologique, du découpage en petite luttes et en petites mémoires concurrentes. Elle doit être la fin des injonctions morales, imposées pour le maintien de l’ordre établi.

    1 Notre cerveau, quelque part, est arithmétique, il fonctionne sur des calculs simples, faits de nombres rationnels. Quand nous imaginons le réchauffement climatique, nous avons tendance à le voir comme une addition de dixièmes de degrés en plus. Dans la réalité, le climat lui, est algébrique, il fonctionne avec des coefficients et des multiplicateurs.

    2 Selon l’histoire du « Futur radieux », les Soviétiques pouvaient être sûrs qu’il y aurait des récompenses en raison de leur connaissance des lois historiques, dérivées de Marx. Lors de la Révolution d’octobre 1917, le prolétariat, dirigé par par les bolcheviks, avait renversé les capitalistes exploiteurs, dont la concentration des richesses dans quelques mains avait laissé la majorité à la pauvreté et aux manques. Le socialisme était le résultat prédéterminé de la révolution prolétarienne. Cette prédiction s’est visiblement réalisée dans les années 30 avec l’industrialisation et l’élimination des petits capitalistes l’industrialisation et l’élimination de la petite entreprise capitaliste ont jeté les bases économiques du socialisme. En abolissant l’exploitation et les privilèges et l’augmentation de la production et de la productivité, le socialisme apporterait nécessairement l’abondance et augmenterait le niveau de vie de tous. Ainsi, un avenir radieux était assuré. Cette connaissance du futur avait des implications pour la compréhension du le présent. Une personne qui ne connaissait pas l’histoire pouvait regarder la vie soviétique et n’y voir que difficultés et misère, sans comprendre que des sacrifices temporaires étaient nécessaires. Et n’y voir que difficultés et misère, sans comprendre que des sacrifices temporaires doivent être faits pour construire le socialisme. Les écrivains et les artistes sont exhortés à de cultiver un sens du « réalisme socialiste » – voir la vie telle qu’elle devient, plutôt que la vie telle qu’elle était. Plutôt que la vie telle qu’elle était – plutôt qu’un réalisme littéral ou “naturaliste”. Mais le réalisme socialiste était une mentalité stalinienne, pas seulement un style artistique. Les citoyens ordinaires ont également développé la capacité de voir les choses telles qu’elles devenaient et devaient être plutôt que telles qu’elles étaient. Un fossé vide était un canal en devenir ; un terrain vague où de vieilles maisons ou une église avaient été démolies, jonché de détritus et de mauvaises herbes, était un futur parc. (Fitzpatrick, S. (2000). Everyday Stalinism : Ordinary life in extraordinary times ; Soviet Russia in the 1930’s. Oxford University Press. Trad. Personnelle.)

  • Afghanistan, la fin.

    Afghanistan, la fin.

    Le 15 Août, les milices Talibans ont pris la ville de Kaboul, capitale de l’Afghanistan. Après 20 ans de guerre entre coalition occidentale et groupes armés islamistes, ces derniers ont remporté une victoire écrasante. Les images qui proviennent du pays sont apocalyptiques. Débandade de l’armée afghane, fuyant devant les combattants, évacuation de l’ambassade US, véritable réédition de la fuite de Saïgon, cohue pour essayer de trouver une place dans un transport militaire… La défaite est consommée pour la coalition occidentale. Un matériel immense est laissé sur place, avec plusieurs milliers de véhicules blindés, de transports de troupes, d’appareils de combat. Les USA vivent leur évacuation de Dunkerque, tandis que les lambeaux de l’État Afghan se délitent.

    Une vague de terreur s’étend sur le pays.

    Parallèle édifiant entre l’évacuation des ambassades de Saigon et l’évacuation des ambassades de Kaboul

    Une victoire prévisible.

    La prise de Kaboul est apparue comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages pour une grande partie de l’opinion publique. Cependant, elle était prévisible : l’occident étant acculé à la défensive. Depuis plusieurs années, les contingents se sont progressivement réduits. Les USA et l’OTAN avaient de plus en plus de mal à justifier les coûts d’une guerre impopulaire. Oussama Ben Laden était mort et les Talibans étaient relégués au second plan par rapport à Daesh.

    De plus il s’agissait d’une opération ressemblant à un tonneau percé. Jean-Pierre Steinhofer décrivait ainsi que la stratégie de l’OTAN ne pouvait mener qu’à un échec. Il en parle comme « une addition de forces militaires à la poursuite de succès tactiques plus ou moins durables, sans stratégie claire. » En effet, l’OTAN n’est pas capable de désigner un ennemi : « L’ennemi est le terrorisme. Cette désignation est inepte. Car le terrorisme n’est pas un ennemi: c’est une méthode de combat. » Il n’a pas non plus d’objectif stratégique : « l’OTAN hésite entre l’objectif « colonial » [développement] et l’objectif sécuritaire [faire la guerre en Afghanistan pour ne pas la faire en Europe ou aux États-Unis] ».

    Joe Biden, devant la défaite, l’a déclarée inéluctable : « une année ou cinq années de plus de présence militaire américaine n’aurait fait aucune différence, quand l’armée afghane ne peut ou ne veut pas défendre son propre pays. […] Je suis le quatrième président à mener une présence militaire américaine en Afghanistan, a-t-il conclu. Je ne léguerai pas cette guerre à un cinquième.»

    En préparation de ce retrait, les Américains avaient d’ailleurs signé un traité avec les Talibans le 29 février 2020. Le Agreement for Bringing Peace to Afghanistan between the Islamic Emirate of Afghanistan which is not recognized by the United States as a state and is known as the Taliban and the United States of America.1 Même si ce titre a rallonge indique que les USA ne reconnaissaient pas les Talibans comme une entité légale, la négociation (qui se poursuit encore aujourd’hui) les présentaient néanmoins comme un pouvoir légitime.

    Les USA ont ainsi adoubés les Talibans en échange de promesses : celle de ne plus attaquer les troupes US, mais aussi de ne plus héberger d’organisations hostiles aux États-Unis. Pour les Talibans, ce traité était la garantie de pouvoir exercer leur contrôle à terme.

    Mais, au-delà de ces questions, l’échec des tentatives US réside aussi dans la nature même de l’Afghanistan.

    Qu’est ce que l’Afghanistan ?

    L’existence de l’Afghanistan même explique aussi cette catastrophe annoncée. Historiquement voie de passage entre Occident et Orient, l’Afghanistan géographique a été à plusieurs reprise le noyau d’empires. Il acquiert son indépendance avec l’effondrement de la Perse Afcharide en 1747. C’est donc une vieille entité. Très rapidement, il devient un enjeu de grande géopolitique. Les Anglais y mènent plusieurs guerres entre 1813 et 1919. L’Afghanistan est alors au centre du « Grand Jeu », terme popularisé par Rudyard Kipling dans son roman Kim. L’auteur du Livre de la Jungle, officier colonial, y observe les manœuvres des anglais pour empêcher l’expansion Russe vers le sud et les mers libres. L’Afghanistan devient alors une zone tampon, dont la politique intérieure est d’une importance primordiale. A ce titre, il s’agit d’une construction artificielle, sans unité ethnique ou culturelle. Sa composition en mosaïque permet de maintenir une instabilité constante. Entre 1919 et 2001, le pays passe par près d’une dizaine de régimes différents. Chaque fois, le pouvoir en place s’appuie sur des liens tribaux ou clanique, ce qui lui assure des fidélités, mais ce qui place aussi les autres réseaux dans l’opposition.

    Deux modèles sortent leur épingle du jeu :

    • un modèle d’inspiration socialiste, entre 1978 et 1979, lequel va placer au dessus des divisions ethniques l’idée de classe et d’émancipation. Cependant, il est d’une part tiraillé entre allégeance aux soviétiques (Autour de Nour Mohammad Taraki) ou aux Chinois (Hafizullah Amin). La lutte entre les deux conceptions est brutale et entraîne l’intervention de l’URSS. Elle se heurte aussi aux traditions réactionnaires des fondamentalistes religieux, en particulier quant à l’éducation des femmes et au partage de la terre. Les USA vont très intelligemment les utiliser pour avancer leurs propres pions et pour saigner à blanc l’URSS. La radicalisation de l’intervention soviétique, avec notamment des victimes civiles et des brutalités nombreuses, va sonner le glas de la sympathie pour le régime et pour l’URSS, tant au niveau afghan que mondial. Si l’intervention soviétique, dans son fond et dans sa forme, n’est pas défendable, la période de direction du Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan (jusque 1989 environ) est nettement plus progressiste que les régimes suivants.
    • Le modèle islamiste, qui place au dessus des divisions ethniques la primauté du fondamentalisme. Ce miroir inverse du premier modèle est une des raisons clés du succès des Talibans.

    Lorsque les Américains et la coalition ont renversé ce régime, ils ont remis en place un système clientéliste, corrompu, faisant de l’Afghanistan un pays producteur de drogue, livrés aux mafias. Le système Karzai ressemblait ainsi quelque part au modèle du Shah d’Iran entre 1953 et 1979. Un système qui a tenté d’occidentaliser et de moderniser le pays tout en étant client des USA. Et tout comme la révolution islamique d’Iran, les mécontents se sont coalisés autour d’une faction populiste et réactionnaire. Face à la corruption et au chaos de la période de la coalition, les Talibans ont pu obtenir un certain consensus et revenir en force.

    Manchette du LA Times de 1989: « Afghanistan: Les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan, qui promet au régime fantoche de Kaboul assiégé une chute inévitable », triste ironie.

    Il ne faut pas non plus oublier que, en dépit de leur allure peu martiale, certains combattent depuis 40. Ce sont des combattants expérimentés, bien équipés, qui ont tous les traits des techno-guérillas, capable de pouvoir mettre en échec des troupes modernes, mais moins combatives. L’impossibilité de vaincre militairement un ennemi insaisissable et l’impossibilité de pouvoir trouver une issue positive aux crises de régime ne pouvait que condamner à la défaite les coalisés. La violence et la brutalité des soldats coalisés (notamment des Australiens2) ont fait le reste. Il ne faut pas oublier les dizaines de milliers de morts, soir directes, soit indirectes.

    Une guerre internationale.

    De plus, les Talibans ont eu l’intelligence de nouer des liens et de trouver des soutiens. Les Talibans une tradition de l’alliance tactique. Durant l’invasion soviétique, à une époque où ils étaient une faction mineure, les Talibans ont ainsi bénéficié de l’appui US. Aujourd’hui, ils ont trouvé d’autres liens.

    L’Afghanistan est toujours au cœur du Grand Jeu. Mais les rapports de force ont changé. Aujourd’hui, la Chine et la Russie sont des acteurs qui peuvent s’adresser à ce gouvernement ultra-réactionnaire, et lui faire miroiter des perspectives. Le pays est sur le tracé de la Nouvelle Route de la Soie, qui est un axe stratégique pour le développement de la stratégie continentale de la Chine. C’est aussi une manière de couper de ses bases arrières le mouvement séparatiste Ouighour. Il est toujours sur le chemin de l’accès aux mers chaudes pour la Russie. En dépit de la rivalité avec l’Iran, un modus vivendi, un moyen terme, est possible.

    L’ambassade de Chine a ainsi déclaré qu’elle « continue de fonctionner normalement » et qu’elle désire des « relations amicales » avec le gouvernement Taliban. D’après la porte parole de la diplomatie chinoise, Hua Chunying, « Les talibans ont indiqué à plusieurs reprises leur espoir de développer de bonnes relations avec la Chine ». Moscou a également maintenu en place ses diplomates.

    La « Nouvelle Route de la Soie ».

    Un triste destin.

    En dépit des injonctions américains a maintenir le droit des femmes et les écoles, il est difficile de croire que la victoire des Talibans ouvre une ère positive pour les populations locales et en particulier les femmes. Malgré l’apparence nationale populaire du mouvement Taliban, celui-ci n’a pas d’autre destin que de devenir un laquais d’autres puissances et de faire de l’Afghanistan une prison des peuples.

    Le fait qu’elle incarne une défaite des USA et une victoire du « multilatéralisme » doit être pris pour ce qu’il est : un simple constat. Le temps des troubles est devant nous, tout comme le temps des repartages. Cette victoire de l’entropie sur la domination USA des années 1991-2001 est certes un pas vers de grand changement, mais ce pas se traduit aussi par des souffrances inouïes pour de nombreux peuples, en particulier pour les femmes. Il existe quelques poussières d’extrême-droite ou d’extrême-gauche qui se sont réjouis de cette victoire ou avaient soutenu les islamistes3. Les uns ont montré leur fond commun avec le fondamentalisme islamiste, dont ils ne sont qu’une version occidentale. Les autres ont montré toute leur bêtise et leur incapacité à comprendre la réalité.

    Comme quoi nos fascistes français savent parfois assumer leurs proximités idéologiques avec les fondamentalistes musulmans.

    Notre première solidarité va vers nos camarades qui sont présents et présentes là bas, telle que l’organisation Marxiste Léniniste d’Afghanistan, membre de l’ICOR, ou l’association des femmes révolutionnaires d’Afghanistan (RAWA). C’est entre les mains de ces organisations, capable de libérer de la domination impérialiste, capable de fournir un destin positif et émancipateur, que réside la solution. Ni dans un courant islamiste, ni dans la présence d’une puissance étrangère.

    1 https://www.state.gov/wp-content/uploads/2020/02/Agreement-For-Bringing-Peace-to-Afghanistan-02.29.20.pdf

    2 https://unitecommuniste.com/icor/sur-les-crimes-de-guerre-australiens-en-afghanistan/

    3 https://www.eglise-realiste.org/pdf/Oussama_on_vaincra_ed.pdfhttp://www.pmli.it/articoli/2015/20151011_comunicatoPmliappoggiaIS.htmlhttps://www.icl-fi.org/english/wv/1073/isis-ltr.html

    https://www.icl-fi.org/english/wv/1055/isis.html