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  • La guerre couve en Ukraine

    La guerre couve en Ukraine

    L’Ukraine bénéficie de ce triste privilège d’avoir une géographie particulière. Espace de manœuvre historique, la plaine d’Ukraine a vu passer les cavaliers de Gengis Khan tout comme les Panzer de Gerd von Rundstedt. En plus d’être un point de passage idéal, le pays est bloqué entre deux immenses poids géopolitiques. D’un côté, la Russie, de l’autre les différentes alliances européennes. Dans l’histoire, l’Ukraine a changé de main à plusieurs reprises. Protégée par le glacis du Bloc Est pendant la guerre froide, le pays a retrouvé sa situation de pivot stratégique avec l’effondrement de l’Union soviétique. A la suite de cette période, se retrouve à nouveau tiraillée entre est et ouest.

    Depuis 2014, la tension ne s’est pas apaisée dans la région. Le Donbass est devenu certes un front froid. L’annexion de la Crimée est devenue un état de fait établi. Mais, de part et d’autre de la frontière, simple ligne tracée dans cette immense plaine, la guerre couve. La Russie mobilise régulièrement des troupes, accumule du matériel, simule des réponses à des agressions militaires occidentales. Elle manifeste une activité constante dans le secteur, tout comme dans les régions proches des États Baltes. En réponse, l’OTAN, elle aussi, déploie des forces importantes.

    En France, à l’approche des élections, les positionnements sont clivés. Le centre de l’échiquier politique, ainsi que la « deuxième gauche », dans la continuité d’une mentalité issue de la guerre froide, sont les plus pro-américains. Plus on s’éloigne du centre, plus les positions par rapport à la Russie sont favorables, jusqu’à une certaine adulation, notamment chez ceux que nous nommons les « communistes conservateurs ». Cette adulation, nous ne la partageons pas. Nous ne pouvons pas nous contenter de sympathie ou d’antipathie pour construire une vision du monde.

    Nous mêmes, quelle est notre posture ?

    La situation en Ukraine ne peut pas se résumer à des affrontements manichéens et unilatéraux. Il existe un problème d’échelle, un problème d’imbrication et un problème, aussi, de perception. Bien sûr, nous il est triste que l’URSS ne soit plus. Bien sûr, les USA et leur répugnante politique d’agression est irritante. Mais nous devons sortir du sentimentalisme pour analyser froidement les choses.

    • Si nous prenons l’échelle internationale, si nous élargissons au maximum notre compréhension de la situation, que voyons-nous : l’Occident, et en premier lieu les USA, perçoivent toujours le monde avec les lunettes de Mackinder, de Spykman, de Brzezinski. Ils mènent toujours une politique d’encerclement du Heartland en installant des régimes politiquement hostiles autour de celui-ci, en subventionnant des ultra-nationalistes, bref, en créant un cercle de fer qui enserre un ennemi irréductible. Irréductible, éternel car généré constamment par les déterminismes de la géographie. D’ailleurs, c’est cette position privilégiée, protégée, qui a permis aux expériences socialistes de ne pas être balayées par les vagues d’interventions ou d’invasions.
    Heartland, Rimland : quelle théorie pour l'espace maritime contemporain ? -  Les Yeux du Monde
    Le monde de Nicholas Spykman. Kiev (K) est un des pivots.
    • Le souvenir des interventions blanches et Alliées, ainsi que l’invasion allemande de 1941 avaient laissé les soviétiques convaincus d’une chose : Ils ne pouvaient pas tolérer l’existence de régimes hostiles à leur porte. Il fallait donc soit placer des régimes amicaux, soit repousser les frontières. Staline fit les deux : il avança les frontières soviétiques1 et installa les Démocraties populaires, lesquelles devaient être des coalitions antifascistes. Elles n’ont décanté en régimes simili-soviétiques qu’a cause de la guerre froide. Pour les affaiblir, les américains ont financé et financent toujours des organismes comme le NED, National Endowment for Democracy, à hauteur de 135 000 000 de dollars en 2009, pour soutenir les actions pro-occidentales.
    • À la chute de l’URSS, la négociation avec les vainqueurs était la suivante : la Russie serait entourée d’une zone neutre. Dans la perception de ses dirigeants, il s’agissait de quelque chose de vital. Dans la perception des occidentaux, la Russie devait ne pas se relever de la chute de l’URSS.
    • La séparation des républiques socialistes a créé une situation de déchirement. Non seulement un déchirement sentimental, mais surtout un déchirement économique. La politique de développement de l’URSS était celle de la complémentarité entre les différentes parties de celle-ci. L’Ukraine était un grenier à blé (grâce au tchernoziom, cette terre d’une richesse unique), un centre industriel, avec le Donbass, mais aussi un centre de haute technologie, avec l’avionneur Antonov. Cette organisation du travail, voulue à l’origine, dans les années 1920-1950 comme équitable, s’est transformée en système centré autour de Moscou. Cela a d’ailleurs entraîné des grognes importante. Mais toujours est-il que lorsque l’URSS a perdu ces territoires, cela a été l’équivalent d’un déchirement physique : on lui avait retiré des organes vitaux. Les RSS devenaient des organes isolés, sans système central, tandis que le centre n’avait plus de périphéries.2
    • Les impérialismes européens -on parle souvent de l’Allemagne, mais la France a eu sa part du gâteau- ont pris la place vacante, pour intégrer l’Ukraine dans leur sphère économique. Mais, même sous une forme complètement différente de l’URSS, elle s’est relevée. Dans plusieurs pays, l’attitude vers la Russie s’est modifiée positivement. Les occidentaux ont alors durci le ton, et des régimes anti-russes ont été installés.
    • La Russie voit donc, dans les avances faites par l’occident à l’Ukraine, une poursuite du containement et du roll-back de la guerre froide. Politique elle-même fille du grand jeu mené par les anglais en Asie Centrale.Pour elle, l’intrusion de l’OTAN, de l’UE, ou de n’importe quelle organisation menaçante pour son leadership est intolérable. Elle le perçoit exactement de la même manière que les américains percevaient l’existence de rampes de missiles à Cuba en 1962.
    • Elle a le sentiment, en outre, que l’Occident lui tend un piège : plus elle tente d’accentuer son contrôle sur un espace qui lui échappe, plus elle se montre agressive. Plus elle se montre agressive, plus elle est isolée sur le plan international. Plus elle est isolée, plus elle se sent menacée. Cependant, le temps joue aussi en sa faveur : ses partenariats avec la Chine et le développement d’un espace d’échange en Asie la favorise à long terme. Le bloc russo-chinois est-il en revanche en mesure de défier l’Occident ? Difficile à dire. Mais il faut reconnaître que la Russie applique à la lettre le proverbe ukrainien Qui remue le passé perd un œil ; qui l’oublie perd les deux.

    L’Ukraine : un enjeu et un théâtre

    Le fait que ces arguments soient en faveur de la Russie, cette peur sincère de l’attaque, cette peur sincère de l’encerclement, ne justifie pas tout. Les Ukrainiens eux-mêmes ont aussi leur mot à dire.

    • Une très large majorité de la population ukrainienne se sent simplement pris en otage dans des enjeux géopolitiques épuisants. De plus, les dirigeants ukrainiens étant hautement courtisés par les puissances impérialistes, ils sont le plus souvent corrompus jusqu’à la moelle. Aujourd’hui, l’échec total de la politique de vaccination contre la pandémie a montré la défiance avec laquelle les habitants et habitantes de l’Ukraine considèrent les discours officiels et les autorités.
    Élection présidentielle ukrainienne de 2010 — Wikipédia
    Elections de 2010 en Ukraine. En rose, la candidate pro-occidentale Timoshenko, en bleu le candidat pro-russe Ianoukovitch.
    • D’ailleurs, illustration de cela, le président Volodymyr Zelensky est un acteur qui jouait dans une série moquant la corruption. Il a bénéficié d’une campagne soutenue par le magnat des médias Ihor Kolomoïsky, lequel est plutôt considéré comme favorable à la Russie. Par ailleurs il s’est frontalement opposé à la ligne dure de Poroshenko, président sortant, issu de l’extrême-droite. Il n’est pas vraiment possible de placer l’Ukraine comme un simple pion docile de l’occident.
    • Le gouvernement ukrainien, bien que restant majoritairement pro-occidental, s’est montré particulièrement modéré dans son rapport à la Russie. Le président Volodymyr Zelensky a ainsi proposé à plusieurs reprises des rencontres avec Vladimir Poutine, ainsi que la mise en application des décisions prises à Minsk. Il a d’ailleurs été critiqué pour ses retraits de troupes ou pour sa libération de prisonniers, les fameuxBerkouti,ayant participé à la répression de Maïdan.
    • Cependant, l’intégrité territoriale de l’Ukraine est constamment menacée par une Russie qui lui dénie régulièrement toute légitimité à exister de manière indépendante. La prise de la Crimée a eu un impact énorme sur la population ukrainienne et a contribué à stimuler un ultra-nationalisme agressif. C’est ce qu’on voit dans l’apparition quasiment constante de symboles nazis ou néo-nazis dans les zones de fronts. Plus encore que le contenu idéologique, c’est le sentiment de rejouer l’histoire à l’envers qui explique ces choix. L’Ukraine nationaliste, en construction culturelle et historique, cherche ses héros dans les pires poubelles de l’histoire. Cela explique aussi le choix de s’approcher de l’OTAN et de l’UE. D’autant que la Russie traiterait plutôt l’Ukraine comme un confin, surtout son occident, tandis que l’UE la traiterait comme une interface, et en particulier son occident.
    • Tout comme la RDA et la RFA au moment de la guerre froide, l’Ukraine possède une conscience aiguë de sa place dans le cadre d’une guerre chaude entre Occident et Russie. Elle sait qu’elle serait un théâtre d’opération. Elle en connaît bien le coût. Si les régions les plus occidentales de l’Ukraine ont tendance à souffler sur les braises, comme à Lvov, les plus proches de la Russie redoutent une escalade. Elles sont plus proches à la fois culturellement, économiquement et affinitairement de la Russie. Contrairement à un certain nombre de discours l’Ukraine n’est pas unilatéralement en faveur d’une guerre.
    • La politique d’irrédentisme3 de la Russie s’est manifestée sur la Crimée, par l’annexion, sur le Donbass, par le soutien aux insurgés, mais aussi sur les États Baltes, en jouant sur le statut de non-citoyens des minorités russes dans ces pays. Cet irrédentisme stimule le nationalisme grand-russe et polarise les régions ciblées, accentuant les tensions. Si elle a permis des gains réels de territoires pour la Russie, elle rend, par contre, nettement plus improbable le fait que l’Ukraine (ou la Baltique) puisse consentir à rejoindre de nouveau l’orbite de Moscou. Là aussi, la fierté nationale et le sentiment d’être dépecé, pour ces pays, réduit drastiquement les marges de négociations.

    Dans le fond, le jeu mené par les occidentaux ne peut qu’évoquer celui mené par les USA avec le Japon à la fin des années 1930. Le Japon était alors une puissance montante, avide de se tailler un espace propre (l’hypocrite sphère de co-prospérité asiatique, en réalité sphère de domination) dans un monde saturé par les puissances occidentales. Tant que cette montée en puissance pouvait s’exercer au détriment de l’URSS, le monde laissait faire. Mais face à la résistance de la Chine et à son échec à la frontière soviéto-mongole, le Japon s’est alors intéressé au butin accumulé par l’Europe en Asie du Sud-Est. Cette quête avide est devenue une menace. Et pour juguler cette menace, les USA ont sanctionné le Japon, lui ont coupé les vivres, l’ont privé du pétrole. En exigeant qu’il mette genou à terre devant eux, les USA ont laissé deux options au Japon : soit renoncer à ses conquêtes, renoncer au sang versé, se laisser humilier. Soit tenter le tout pour le tout.

    Si nous ne pouvons tout de même pas comparer la Russie de Poutine au Japon Shōwa4, la situation présente des similitudes. À trop vouloir humilier continuellement une puissance, à trop blesser l’orgueil national, on peut s’attendre à des actions brusquées, voir des tentatives de coup de force. Surtout que la société russe, contrairement aux sociétés occidentales, peut consentir beaucoup plus facilement à un affrontement direct. L’argument matraqué constamment de la lutte pour la survie est entré dans un grand nombre d’esprits.

    Reconnaître ne veut pas dire accepter

    Notre dossier: guerre et révolution en Ukraine | Mediapart

    Le fait que nous reconnaissions une légitimité aux deux discours (la Russie essayant de se protéger de l’Occident, l’Ukraine essayant de se protéger de la Russie) illustre bien une situation de blocage. Cette situation de blocage ne peut être réellement dépassée que dans le cadre d’une destruction de l’impérialisme. Un conflit dans cette région serait un désastre. Un désastre pour 44 millions d’ukrainiens et d’ukrainiennes qui ne demandent rien à personne, si ce n’est qu’on les laisse en paix. Un désastre pour l’occident et pour la Russie, dans un affrontement terrible. Cet affrontement pourrait prendre différentes formes : guerre d’usure, grandes manœuvres, sièges de villes, terrorisme… Cette guerre pourrait s’internationaliser : la France n’a t-elle pas de nouveau fait mention de la notion d’ennemi dans ses livrets militaires ?

    De plus, l’Ukraine possède une particularité qui pourrait menacer l’Europe entière. La Zone d’Exclusion de Tchernobyl, tout comme la réserve radioécologique d’État de Polésie au Bélarus, sont des espaces particuliers. Les sols et la végétations sont toujours contaminés par les retombées de la centrale de Tchernobyl. Non seulement des opérations militaires dans le secteur pourraient amener à leur relâchement (par l’atteinte portée aux sols ou l’incendie des forêts), mais l’accès à des produits contaminés pourrait aussi permettre la création de bombes radiologiques. Il s’agit d’un espace qui doit être sanctuarisé, ainsi que le personnel scientifique et technique de la zone.

    Notre point de vue est double : en tant que membre de l’ICOR, nous avons des camarades en Ukraine ou en Russie. Nous ne pouvons donc nous contenter d’un regard d’observateur étranger, complètement extérieur à la montée des tensions, ou, pire, caressant cyniquement l’hypothèse d’une conflagration est-ouest. De même, les cris lancés en direction de la Russie, comme ceux d’authentiques provocateurs tels que Raphaël Glucksmann, n’ont aucun sens. À quoi bon souligner les travers d’un régime étranger, aussi grands soient-ils, lorsque le confort, la richesse et les relations commerciales de notre propre pays sont bâties sur le crime et la complicité du crime. Poutine n’est pas en train de préparer une extermination de l’Ukraine, mais de vouloir l’intégrer de force dans son espace économique. La France ne vient pas au secours des Ukrainiens, mais vient défendre les investissements du Crédit Agricole ou de Gérard Mulliez, patron d’Auchan, dont les magasins sont présents là-bas. Cela vaut-il qu’on y laisse notre peau, puisqu’aucun de ces bourgeois ne risquera la sienne ?

    Notre action est en France. Notre premier ennemi, l’ennemi sur lequel nous pouvons agir, l’ennemi qui est notre bourreau quotidien, ce n’est pas la Russie. C’est notre propre bourgeoisie, nos propres exploiteurs, nos propres faucons avides de conflit. Cette croyance en une France moralement supérieure doit cesser : regardons la réalité en face. Dans le cas d’une escalade militaire dans la région, l’action première que nous avons à faire est d’entraver au maximum toute implication de notre propre pays dans celle-ci. En second lieu, nous devons aider, soutenir, du mieux possible, ceux qui feront de même dans le camp adverse. Notre esprit ne doit pas être celui de va-t’en guerre, mais bien l’esprit de Zimmerwald, où, pendant la 1ere guerre mondiale, les pacifistes conséquents, les révolutionnaires, se sont réunis.

    Zimmerwald Conference issues a call for immediate peace | Sky HISTORY TV  Channel
    Plus que jamais, l’esprit de Zimmerwald doit être celui des communistes et des révolutionnaires.

    1 Le cas de la frontière polonaise est souvent utilisé comme récrimination, mais l’URSS a simplement pris position sur la ligne proposée par Lord Curzon en 1919-1920.

    2 Dans une certaine mesure, c’est ce qui est arrivé aussi à l’Autriche-Hongrie. Empire étendu au début du XXe siècle, morcellement d’Etats après la guerre. Vienne, qui était une capitale d’Empire, hypertrophiée, s’est retrouvée capitale disproportionnée d’un minuscule pays. Ce traumatisme joue un rôle de premier plan dans l’acceptation très large de l’Anschluss réalisé par l’Allemagne en 1938.

    3 Mouvement nationaliste réclamant l’annexion des territoires où vivent des nationaux « non rachetés » (sous domination étrangère).

    4 L’ère Shōwa est la période de l’histoire du Japon où l’empereur Shōwa régna sur le pays. Elle débute le 25 décembre 1926 et s’achève le 7 janvier 1989. Elle est aussi l’ère japonaise qui suit l’ère Taishō et précède l’ère Heisei. Elle est marquée par la conquête coloniale en Chine, par les crimes de masse commis lors de celle-ci, puis par la participation à la Guerre du Pacifique.

  • Pandémie : la Ve vague et un début de bilan ?

    Pandémie : la Ve vague et un début de bilan ?

    Avec près de 50 000 cas quotidien, la France entre de plein pied dans la 5eme vague de Covid.

    Le froid, le sentiment d’invulnérabilité lié au vaccin, l’envie de retrouver une vie normale, expliquent cette reprise.

    Celle-ci, bien que démarrant brutalement, n’est pas encore une catastrophe hospitalière en métropole. En revanche, elle est dramatique dans les périphéries ultra-marines. Cela illustre d’ailleurs le fossé qui sépare la France des résidus de son système colonial.

    Le conseil de défense de lundi

    Le conseil de défense s’est réunit. Il a pris des mesures qui sont extrêmement légères : incitation au télétravail, incitation à la vaccination, fermeture des boîtes de nuit. Pour le moment, rien de contraignant n’est envisagé. De quoi faire réfléchir peut-être ceux qui hurlent sans cesse à la conspiration contre la vie sociale ou sur une instauration du totalitarisme. En réalité, le gouvernement agit comme il l’a toujours fait : il louvoie, laisse les choses s’envenimer, puis serre d’un coup la vis lorsqu’il se rend compte que les choses lui échappent. Mais aujourd’hui, les français et les françaises pourraient-ils accepter des mesures plus dures ? Difficile à dire. Il y a également un impératif cynique : il ne faut pas que le gouvernement se mette à dos les électeurs et les électrices.

    Dans l’ensemble, la politique du moindre mal se poursuit, ainsi qu’une improvisation dans certains secteurs.

    Malgré le fait que les enfants, non vaccinés, soient devenus le réservoir de virus, on ne peut que constater. Constater, comme l’infectiologue Gilles Pialoux, le fait que le ministère de l’éducation a abandonné toutes les mesures qui devaient être mises en place : dépistage, isolation, traçage, protocoles, détecteurs de CO2 ou autre. L’effort était tout simplement trop grand pour un ministère sous doté, sous équipé, dirigé par un ministre en guerre contre ses administrés.

    La pandémie : un enjeu électoral

    L’impact sur la campagne électorale, tant dans les débats que dans les actions, est déjà présent. Certains se prennent les pieds dans le tapis. Mélenchon, et c’est regrettable, a beau jeu de fustiger l’inutilité totale du pass sanitaire, il n’a pas été capable de présenter un plan d’action concurrent pour endiguer l’épidémie, autrement que derrière des banalités sur les moyens des hôpitaux. C’est là une faillite de la démocratie telle qu’elle est pratiquée dans notre régime : elle exige pour exister qu’on se démarque, qu’on hurle, mais elle n’exige pas de programme réel.

    En revanche, l’absence de pratique des gestes barrières dans le meeting de Zemmour sera aussi un test : celui de la mise à l’épreuve de l’extrême-droite radicale, des suprémacistes, à la sélection naturelle.

    Au loin, la menace du variant Omicron se fait grandissante. Il est déjà là. Il circule discrètement, et nous prépare à une vague de submersion sans précédent. Pourtant, l’attitude de la France, comparativement aux pays voisins, est encore une fois empreint d’une insouciance totale. Pourtant, sa forte contagiosité associée à son apparente faiblesse en font aussi une porte de sortie. S’il devient mondialement hégémonique, peut-être sera t’il la forme atténuée avec laquelle nous nous habituerons à vivre. Restons prudents cependant.

    Dans l’ensemble, le ratio entre les contaminations et les morts est nettement plus bas que lors des autres vagues, du fait d’une adaptation des protocoles et de soins plus appropriés. Les vaccins, surtout, ont changé la donne. Encore faut-il les posséder et convaincre la population de les utiliser. C’est parfois, notamment dans les pays de l’Est, une affaire délicate.

    Mais, indépendamment de tout cela, nous avons le sentiment que nous entrons dans les longues phases finales de cette pandémie. La question d’un bilan commence à se poser.

    Poser un bilan

    • Bilan humain, permis par la compilation et le traitement des actes de décès. Bilan qui sera long à tirer dans des pays qui n’ont pas de moyens de comptabiliser efficacement les morts, ou qui n’ont simplement pas envie d’exposer publiquement leurs défaillances. Au delà des morts, il existe la question cruelle des mutilés de la maladie.
    • Bilan économique : quelles sont les conséquences d’une pandémie telle que celle-ci. En France, on peut noter déjà une inflation importante. Elle est à la fois le reflet d’une certaine dégradation de l’économique, mais également d’une volonté de décourager les français et les françaises d’épargner. Le capital veut que le maximum d’argent tourne pour créer du PIB, de la croissance, bref, pour faire tourner une machine asphyxiée.
    • Bilan social : la pandémie et la stupéfaction sont un puissant levier de réforme. Les gouvernements ont utilisé cette période pour avancer dans leur agenda de transformation. Or, il est clair que les droits des travailleurs et des travailleuses seront impactés par les désirs de protection des profits, voir, comme en France, de leur agrandissement.
    • Bilan culturel et psychologique : L’atomisation de la société, la peur, les angoisses, l’isolement ont eu des conséquences. On sait d’ores et déjà que le nombre de troubles mentaux a explosé durant cette période. Mais cet isolement a créé aussi une vulnérabilité à la désinformation et à l’intoxication. Le stress de la pandémie a créé une brèche dans laquelle les conspirationnistes se sont engouffrés et ont pu infecter une partie toujours plus grande de la société.
    • Bilan politique enfin, à la fois de l’action gouvernementale, à la fois de la réaction anti-gouvernementale, mais également de l’action politique et pratique des organisations. Autant les autres bilans pourront être tirés par les experts et les expertes, les chercheurs et les chercheuses, les économistes… autant le bilan et l’analyse politique ne peut dépendre que de nous.

    Ce bilan ne peut pas se limiter à des équations manichéennes qui piochent dans un inconscient conspirationniste omniprésent. Les actions des gouvernements ne sont pas celles de diables selon leur représentation chrétienne. Ils ont cherché des compromis entre la lutte contre la pandémie, l’impératif de protéger les intérêts les plus puissants du pays et l’acceptabilité de ces mesures. Le premier bilan à tirer est d’ailleurs peut-être la fin du mythe de l’omnipotence gouvernementale, notamment face à des phénomènes d’une ampleur telle qu’ils bouleversent tout. Il a été possible aussi de voir que les mécaniques n’étaient pas si rodées que cela, même dans des États modernes : en France, entre les directives autoritaires d’un centre parisien et les applications locales, il y a eu souvent un gouffre. Rien que, par exemple, les protocoles dans les écoles, qui se sont heurtés à une réalité éloignée de la vision ministérielle.

    Mais aussi, et plus important encore, l’importance de tirer notre bilan. Il est contrasté.

    Construire un bilan critique et autocritique

    Nous-même, avec nos moyens, avons tenté de réaliser une certaine solidarité là où nous étions, par des actions limitées mais concrètes. D’autres en France ont fait bien mieux, comme les brigades de solidarité. Ce sont des avancées réelles qu’il faut saluer, dont il faut s’inspirer, dont il faut systématiser les pratiques.

    A l’étranger, si nous prenons l’exemple de nos camarades indiens du Red Star, des travaux sur le virus et sur sa diffusion ont pu être réalisés. C’est quelque chose qui n’est pas possible en France, du fait de la dispersion des groupes militants et du manque de masse critique permettant de se doter de ce genre d’outils.

    En revanche, au niveau des prises de position, il y a eu parfois des défaillances. Ainsi, le rejet par principe des mesures de distanciation, des mesures de confinement et de couvre-feu. Mais aussi l’agnosticisme sur les questions cruciales comme celle du vaccin, avec des slogans comme « vacciné ou non, même combat » ont montré certaines limites.

    Il s’y retrouve une vision particulière de la politique et du syndicalisme, autour de laquelle un débat est nécessaire. Même pour le syndicalisme qui s’inscrit dans la vision de la Charte d’Amiens, il y a une question qui se pose. Est-ce-que ces organisations représentent des individus appartenant à un ensemble (un corps de métier, une classe, une couche sociale) ou est-ce qu’ils représentent l’intérêt général de cet ensemble. Et même, plus loin, est-ce que cela représente aussi l’intérêt général objectif de l’ensemble de la société, voir même de l’humanité dans son ensemble ?

    Liberté de chacun ou liberté de tous ?

    Ces questions peuvent paraître éloignées de la réalité, mais elles sont, en réalité, primordiales. Elles sont celles de l’horizon que nous voulons atteindre. Or, si celui-ci est uniquement la liberté individuelle, on en est à dire que, finalement, contaminer les autres est un exercice normal de la liberté, car il ne faut contraindre à rien. Si on considère que l’intérêt est celui uniquement d’une classe sociale d’un pays impérialiste, on se prend les pieds dans dans le soutien à l’impérialisme de notre pays : c’est lui qui nous accorde un haut niveau de vie par rapport au reste de la planète. Cela pose aussi la question de définir la liberté : est-elle un absolu ou est-elle relative à quelque chose ? Pour Lénine, la liberté était la conscience de la nécessité. Elle n’était ni un principe abstrait, elle était l’espace qui existe entre les différentes nécessités des individus et de la société.

    La pandémie met à mal, finalement, une culture antitotalitaire issue des années 1970 : celle de l’individu et de sa jouissance personnelle comme unique horizon. La pandémie repose la question cruciale du fait que nous partageons un espace limité, des ressources limitées, et que nos actions ne sont jamais individuelles, mais qu’elles engagent l’humanité entière, pour paraphraser Jean-Paul Sartre. Loin d’être anodine, cette question de l’horizon est en réalité centrale. Elle conditionne une grande partie de nos projets : concevons-nous l’avenir comme étant la somme des libérations individuelles ou comme leur synthèse ? Dans le premier cas, effectivement, la conception communiste de la lutte est autoritaire, brimante, aliénante, car elle conditionne la liberté humaine à des impératifs. Dans l’autre, on se doit d’accepter un fardeau : celui de transformer et de se transformer pour pouvoir atteindre les objectifs que nous nous fixons.

    Au nom du fait que les contraintes soient, par essence, totalitaire, certains discours ont été bancals. Ils se sont conçus comme s’opposant aux projets du gouvernement, mais incapable de définir deux choses : comment ils affronteraient cette pandémie eux-mêmes s’ils commandaient, et quelle voie jugeraient-ils acceptables pour en sortir dans l’état actuel des choses et dans l’état actuel de leurs forces. Le plus souvent, ces questions ont été éludées, sont restées sans réponses, ou ont rejeté la possibilité même d’une pandémie dans « un monde parfait ». Or, c’est l’incapacité que nous avons à nous poser ces questions, à les évacuer, qui fait que l’extrême-gauche peine à exister en tant que courant de masse et en tant que courant populaire. Nous ne pouvons pas nous contenter de tracer comme voie celle que prendraient les libertariens : mourir de maladie au nom de la Liberté avec un L majuscule.

    Notre propre test

    Cette pandémie est, au final, un stress test pour les organisations politiques : sommes-nous capables de pouvoir idéologiquement, organisationnellement, et pratiquement faire face à autre chose que des questions qui se tranchent dans le confort feutré de l’impérialisme. Pouvons-nous concevoir nos luttes comme quelque chose qui soit plus profond que repenser simplement la péréquation, la répartition, du profit de l’impérialisme. Pouvons-nous nous penser non comme des forces d’opposition, mais également comme assumant la question du commandement et du gouvernement ?

    Pour le moment, l’engagement militant reste principalement petit-bourgeois et idéaliste. Et pour cause, pour ceux qui « n’ont à perdre que leurs chaînes », mais qui connaissent très bien le coût réel de la rébellion (licenciement, pertes de salaire, amendes, prison), l’engagement politique et militant est il un choix rationnel ? Se lancer dans une croisade aux accents parfois donquichotesques après une journée d’usine est il quelque chose qui apparaît comme logique et cohérent ? L’engagement est surtout un acte de foi, un pari, non un choix rationnel.

    Ce sont des questions qui ne sont pas rhétoriques, dans le sens où nous ne disons pas avoir la réponse. Nous mêmes peinons. Nous ne pensons pas d’ailleurs que dans notre propre isolement, dans notre propre faiblesse, nous puissions avoir une réponse. Nous pensons que celle-ci émergera collectivement, dans une transformation progressive de l’ensemble du courant militant d’extrême-gauche, de l’ensemble du courant révolutionnaire. Mais cette transformation ne peut aboutir que dans un échange de vues, dans un dialogue, dans un renouement avec une dialectique créatrice.

    Faire le bilan de cette pandémie, c’est aussi faire le bilan de la tâche blanche, des lignes manquantes de son histoire : celle de notre action, celle que nous aurions du avoir, celle que nous devons maintenant avoir.

  • Briser les injonctions morales. (2/2)

    Briser les injonctions morales. (2/2)

    Oser poser la question du pouvoir.

    Une des raisons de cette défaite idéologique, culturelle, stratégique, découle d’avoir fait le choix, à un moment de son histoire, d’accepter des injonctions. Des injonctions formulées au nom de la tolérance, de la liberté, des droits de l’homme, de l’amour de son prochain, de la non-violence. Vouloir exercer le pouvoir, vouloir concrètement transformer la réalité, est devenu un impensé. Les mots d’ordres restent économiques, les programmes parlent de salaires, de droits du travail, de jours de congé, de propriété juridique de grandes entreprises. Mais les deux questions centrales : comment avoir le pouvoir et qu’en faire se heurtent à des silences gênés. Il suffit de voir un exemple : la candidature Akira.

    La candidature Akira est une candidature portée par les mouvements autonomes parisiens. Dans son discours introductif, elle a parlé des problèmes de notre temps avec justesse. Mais lorsque s’est posée la question de la réponse, ce discours s’est éparpillé. Candidater, c’est légitimer un cadre, c’est lui reconnaître de facto une valeur. Surtout que le 4eme mur du théâtre électoral n’est pas brisé : il n’y a pas de remise en cause de la nature même des élections, ni de proposition d’un fonctionnement autre. Au mieux une fête est proposée. Il ne s’agit pas de blâmer, mais bien de dire qu’il y a une vergogne, une honte à parler de ce qu’on veut faire, de ce qu’on peut faire.

    La gauche décomplexée.

    En fin 2012, la thématique de la « droite décomplexée » est apparue. Il s’agissait d’une droite plus radicale, s’attaquant à la « bien pensance ». Cette droite plus agressive, plus réactionnaire, a finalement été phagocytée par LREM et par la montée de l’extrême-droite.

    Mais il y a quelque chose qui mérite d’être imité : le fait de sortir de cette omerta sur notre intention et sur nos moyens. Aujourd’hui, il nous faut renouer avec le succès. Renouer avec le succès ne se fera pas en essayant d’être adoubés comme les « gentils » par le Figaro. Qu’en avons-nous à faire ? Aujourd’hui, au vu de la dégradation spectaculaire de l’environnement, au su des crimes commis au nom de l’économie, au nom du profit, nous ne pouvons plus nous contenter d’une indignation. Nous ne pouvons plus nous contenter des lauriers de la morale. Nous sommes dos au mur.

    Débarrassons-nous de cette fausse morale, qui est une entrave réelle. Décomplexons la gauche. Assumons non seulement notre volonté de changement, mais aussi le fait que ceux qui s’y opposent, que ceux qui l’entravent, laissent se perpétuer des crimes. Des crimes commis contre l’ensemble de l’humanité, en accaparant les richesses, en les concentrant, en privant de soins, de nourriture, de loisirs d’autres. Des crimes contre la nature dans son ensemble, en ravageant au nom du profit la planète.

    Nous voulons incarner les intérêts profonds de l’ensemble de l’humanité, même, y-compris de nos ennemis de classe. Des intérêts transcendants le confort matériel, dépassant les petits jeux étriqués, capable de voir plus loin, de voir vers l’avenir. Et ceux qui s’y opposent ne peuvent être tolérés.

    Sans vouloir le moins du monde s’en faire l’apologue, il faut parfois aussi tirer des éléments justes des discours de nos ennemis. Carl Schmitt, un des juristes les plus importants du IIIe Reich et de la RFA considérait une séparation dans la société entre Freund, l’ami, et Feind, l’ennemi. « J’avais compris jusqu’alors que la politique avait pour fondement une lutte opposant des adversaires. Je découvris la notion d’ennemi avec toute sa pesanteur politique, ce qui m’ouvrait des perspectives nouvelles sur les notions de guerre et de paix.» Zemmour, Le Pen, mais même Macron et les milliardaires immensément riches sont-ils des adversaires ou des Feind ? Eux, en tout cas, ont déjà fait leur choix : une partie de la population, une partie politique mais aussi une partie ethnique est classée comme Feind. C’est le sens profond des discours de ceux qui sont contaminés par la pensée raciste. Nous devons faire le notre. Non pour exterminer des ennemis, mais pour neutraliser leur capacité à entraver l’avancée de l’humanité. Pour mettre fin à leur existence en tant que groupe d’action cohérent, en tant qu’entité partageant des intérêts communs et la capacité de les défendre. En somme, en tant que classe sociale.

    Oser.

    Nous sommes aussi face une injonction de perfection. Si nous ne pouvons pas nous assurer que tout fonctionne sans risque de défaite, nous ne tentons rien. D’où des débats sans fins pour tenter d’éviter des prises de pouvoir bureaucratiques ou des déviations, en architecturant des organisations prétendument horizontales. Avec comme réalité le fait de nier qu’il n’existe absolument aucune garantie structurelles contre ces déviations. Pire encore, les nier sous prétexte d’une structure parfaite, revient à refuser de reconnaître ce risque et donc à mener une lutte active et politique contre celui-ci. Pourtant, dans la réalité concrète, les révolutions et les transformations ont été faites avec des outils imparfaits, chaotiques, parfois indisciplinés. Lénine avait fait sienne la maxime de Napoléon « on s’engage, et on voit » : il faut tenter parfois le coup avec ce qu’on a plutôt qu’espérer et attendre.

    Espérer quoi ? Le travail sur les consciences est certes important. Mais il ne peut pas l’emporter seul face au poids de l’appareil normatif bourgeois. Il impose une vision bourgeoise du monde, des valeurs bourgeoises, des désirs et des horizons bourgeois. Il l’impose avec un appareil de propagande immense, contre lequel nous ne pouvons que peu de choses, et certainement pas rivaliser d’égal à égal. Les consciences sont d’ailleurs en retard sur les transformations du monde : il ne faut donc pas espérer convaincre 50 % de la population avant d’avancer. Tout au plus nous faut il rassembler une faible minorité active et déterminée et obtenir la neutralisation des autres. C’est autoritaire, mais entre être autoritaire et perdre…

    Cela veut dire aussi être capable de parler aux intérêts profonds (il faut insister dessus) de la société. C’est à dire, parfois, aller à-contre courant de la manière dont ces intérêts s’expriment superficiellement. Par exemple, accepter de dire « la vaccination est un choix » est une démagogie totale. C’est placer l’intérêt individuel au-dessus de tout. Mais, dans la colère contre la « dictature sanitaire », il y a autre chose, quelque chose de profondément juste : nous n’acceptons plus d’être dirigé par des gens qui nous méprisent. Il faut donc accepter de dire en somme : le virus est un Feind absolu qu’il faut anéantir. Il faut accepter de faire le nécessaire pour l’exterminer. Mais dans le même temps, il faut aussi lutter pour un horizon qui ne soit pas la liberté d’être malade ou non, mais une liberté réelle. Une liberté qui soit ce à qui, inconsciemment, pensent ceux qui rejettent le pass. Se libérer d’un système qui nous considère comme des statistiques et qui nous chosifie, et aller vers quelque chose qui nous délivre.

    Ne pas faire ça, c’est ensuite devenir l’esclave des intérêts spécifiques et immédiats, et ne jamais accepter de dépasser ça, de le transcender pour obtenir un vrai changement.

    Dans le climat actuel, dans la situation actuelle, un parti comme le PCF serait même plus gagnant de faire une croisade nihiliste pendant les élections et d’être extrêmement agressif plutôt que de se perdre dans une défaite annoncée, à essayer d’exister sans prétention.

    Accepter notre part d’ombre.

    Du fait de la forme de notre courant (au sens étroit du terme, cette fois, c’est-à-dire de ceux qui se revendiquent des expériences socialistes), nous incarnons la mauvaise conscience, salie par la réalité, d’un courant (au sens large, cette fois-ci) qui se veut au dessus des faiblesses, des difficultés, des violences, des brutalités, du sang et de la merde. C’est ce qui nous vaut régulièrement notre ostracisation, parce que nous incarnons le passé d’une certaine pratique de la victoire politique. Une victoire qui n’est pas celle de l’accouchement sans douleur d’un monde nouveau, libéré des entraves du passé, mais bien la transformation atroce d’un monde terrible en quelque chose d’autre.

    Et alors que les exploiteurs ont tout mis en œuvre pour écraser tout changement, il faudrait s’excuser. S’excuser d’avoir eu un État, s’excuser d’avoir eu une police, s’excuser d’avoir eu des services secrets, s’excuser d’avoir eu une diplomatie, s’excuser d’avoir fait des erreurs. Pendant ce temps, le Moloch capitaliste engloutissait les vies, tandis que ses enfants dégénérés créaient les camps de la mort. Notre bilan, nous le faisons pour nous, pour l’avenir, pas pour eux.

    Nos erreurs, les crimes qu’on nous impute, si nous devons les reconnaître, c’est auprès de ceux qui en ont souffert, pas pour une fausse bonne conscience, pas devant des gens qui vivent par le crime, qui s’enrichissent avec.

    Notre action, pour reprendre le titre du livre de Nietzsche, se déroule par delà le bien et le mal. Nous avons une tâche, une tâche rendue d’autant plus essentielle que l’étau de la catastrophe écologique se resserre. Cette tâche c’est le fait d’incarner les intérêts les plus profonds de l’ensemble de la société. Les intérêts objectifs de l’ensemble, exploités et exploiteurs. Cette tâche, pour être réalisée, pour parvenir à un monde de paix et de gestion sage des ressources naturelles, ne peut être réalisé sans transformer ses acteurs. Faire des exploités des dirigeants, qui exercent le pouvoir, car seul leur exercice peut libérer les exploiteurs des fers qu’ils se sont eux-mêmes imposés : la concurrence nationale, internationale, la prédation, la peur panique de la pauvreté… etc.

    Notre place n’est pas celle des gentils de l’Histoire. Aujourd’hui, la bourgeoisie nous impose sans cesse des exigences de condamner des violences, de la casse, ou d’autres choses encore. Elle nous impose de nous dissocier, de nous désolidariser. Et nous cédons régulièrement. Ne le faisons plus.Nous savons que la bourgeoisie ne recule devant rien pour imposer son ordre, nous ne pouvons pas être moins déterminés qu’elle.

    L’immense poète Palestinien Mahmoud Darwich écrivait :

    Mahmoud Darwich

    Moi je ne hais pas mes semblables

    et je n’agresse personne

    Mais… si jamais on m’affame

    je mange la chair de mon spoliateur

    Prends garde… prends garde

    à ma faim

    et à ma colère!

    Nous n’avons pas de haine, mais nous sommes résolus. Et si on nous traite de totalitaire car nous voulons la souveraineté absolue du peuple, nous ferons de cette injure notre flambeau. Nous avons une véritable révolution culturelle à réaliser au sein de notre courant politique : celle de faire renaître un mouvement audacieux, rassembleur, mais déterminé, capable de construire, étape après étape, les moyens de chasser du pouvoir des individus qu’on ne peut nommer autrement que des ennemis du peuple. 

    Quand nous posons certaines questions : celle du Parti politique, celle de l’accession au pouvoir, au sens de la capacité à pouvoir réaliser un programme, celle du centralisme démocratique (de la discipline interne et de la prise de décision), nous ne le faisons par par amour fétichiste de l’autorité, mais par nécessité de se doter des moyens de nos ambitions. Des ambitions qui ne sont pas celles d’une victoire « un jour », mais celle de parvenir à renverser la vapeur avant que certaines catastrophes, guerres, famines, pénuries, ravages, ne se produisent.

    Le tribunal de la bourgeoisie nous a déjà jugé et condamné. Mais son opinion importe peu, car demain, après demain, il sera regardé de la même manière qu’une inquisition d’un autre temps, qu’une barbarie du passé. Rejetons ses opinions, développons notre vision du monde, organisons nous, et nous cesserons d’être les perpétuels perdants.

  • Briser les injonctions morales. (1/2)

    Briser les injonctions morales. (1/2)

    Le 17 novembre 2021, le journal en ligne Frustration magazine publiait un article nommé S’indigner ou agir, il faut choisir écrit par Nicolas Framont. Nicolas Framont est sociologue du travail, expert et formateur pour les CSE (Comité Social et Économique, fusion des CHSCT et des Comités d’Entreprises).

    https://www.frustrationmagazine.fr/sindigner/

    Dans cet article, l’auteur part de la publication d’Indignez-vous, rédigé par Stephane Hessel, survivant de Buchenwald, Résistant, puis proche de Pierre Mendès-France et de Mitterrand. Cette courte brochure posait la nécessité de s’indigner devant les injustices du monde. Elle a d’ailleurs joué un rôle prépondérant dans le lancement de mouvements tels que les indignados en Espagne ou Occupy Wall Street aux États-Unis. Dans un sens, cette brochure peut être considérée comme ayant contribué à la naissance de mouvements comme Nuit Debout. Si ces mouvements ont parfois fait ricaner l’extrême-gauche à cause de leur posture moraliste et citoyenniste, on ne peut pas ne pas leur reconnaître un mérite : celui d’avoir posé la question de la politique comme quelque chose d’extra-parlementaire. En dépit de leurs limites, ils ont contribué à nourrir une maturation qui a donné naissance aux Assemblées de Gilets jaunes.

    Mais ce que souligne, à juste titre, l’auteur de l’article, est que la posture d’indignation, posture morale de réaction à une réalité affreuse, injuste, criminelle, est une défaite stratégique. Elle conduit la gauche (au sens large dans l’article), à répondre aux horreurs perpétrées par les capitalistes et leurs courroies de transmission, qu’elles soient présentables, comme Macron, ou infréquentables. Cette réponse, outrée, indignée, est une action qui ne fait qu’amplifier le message réactionnaire, à le diffuser, sans réellement le combattre autrement qu’en se prétendant meilleur moralement, mais sans agir.

    Et nous ne pouvons être que d’accord avec cette conclusion. Cette unique perspective, celle de la commisération, est un cul-de-sac. Privée de perspective de transformation du monde, ou alors sous la forme de l’incantation, la gauche radicale, du moins ses courants dominants, s’est éloignée d’une question fondamentale : celle du pouvoir, du chemin vers lui, et de sa pratique concrète. Elle est comme un boxeur, coincé dans les cordes, condamné à rendre les coups toujours plus faiblement, incapable de retrouver l’espace de la manœuvre, de l’initiative, de l’attaque, de la transformation du monde.

    Aujourd’hui, l’espace du débat public, l’espace intellectuel, l’espace mental, est saturé par les questions réactionnaires. Saturé par des offensives idéologiques dont la force ne peut qu’évoquer des périodes bien sombres. Au milieu de cet océan, les voix qui appellent à une transformation du monde paraissent isolées. Ainsi, des mouvements pour l’égalité, contre la transphobie, contre la racisme, pour une écologie qui ne se limite pas au jardinage, peinent à se faire entendre. Les assauts réactionnaires qui visent à les marginaliser ou à les réduire à des caricatures sont décuplés par l’approche des élections.

    Et nous nous indignons. Sincèrement, certes. Et qu’on ne nous comprenne pas de travers : l’indignation est une bonne chose. Être moralement choqué, être atteint par ce qui se déroule autour de nous est quelque chose de positif, est quelque chose d’humain. L’indignation est le ferment de l’engagement. Mais lorsque l’indignation devient l’alpha et l’oméga de l’activité, elle n’est plus que phrase creuse.

    Indignation et constatation.

    Si s’indigner est légitime, l’indignation est supposée dénoncer les anomalies de notre monde, les singularités d’horreur. Pas décrire le fonctionnement nominal de notre monde. Il est terrible de le dire, mais la misère, la violence policière, la montée de la réaction, le traitement des réfugiés et des réfugiées, l’anéantissement des possibilités de vivre dans un environnement sain… ne sont pas des anomalies. Ce sont des conséquences, des « externalités négatives » du fonctionnement normal du capitalisme. En les exceptionnalisant, en les considérant comme des faits anormaux, on fait oublier qu’ils se reproduiront constamment tant que le capitalisme existe.

    En restant dans cette dénonciation des travers ou des immondices proférés par des agitateurs comme Zemmour ou d’autres, nous contribuons à faire de leur vision du monde le centre de gravité des débats. On se positionne par rapport à eux, tout en se faisant la caisse de résonance de ce qu’ils osent dire. En répétant, on continue de diffuser. En répétant, on contribue aussi à normaliser. Un des exemples est Papacito : son discours est vide, creux, mais la controverse – qui est ce qu’il recherche pour exister – le nourrit.

    On se prive aussi de proposer : nous avons une vision du monde nous aussi. Nous avons une volonté de transformer celui-ci. « Macron et son monde » est une posture creuse. Son monde, c’est le notre. Son monde, c’est le miroir de notre inconséquence, de nos renoncements, de nos capitulations. Son monde, c’est le monde de notre humiliation. Il ne nous est étranger que parce que nous refusons de la voir. Pour réussir à faire émerger cette vision du monde, il faut quitter l’indignation pour élever le niveau du débat vers la construction. Cependant, pour parvenir à réaliser cela, il faut contourner un obstacle important : la soumission à l’injonction morale. Nous en avons déjà parlé plusieurs fois. Mais briser cette injonction morale doit être le delenda carthago1 du militantisme révolutionnaire.

    On doit se poser la question : comment, aujourd’hui, peut-on être choqué de l’attitude des exploiteurs de notre pays et de leurs relais politiques ?

    Il faut cesser avec cette fausse naïveté. C’est un fait qu’il faut acter, sans le banaliser. C’est un fait qu’il faut donc intégrer dans notre conception du monde, dans notre conception de la politique, dans notre conception du rapport au pouvoir.

    L’injonction morale.

    Le système de pensée dominant, dans lequel les exploiteurs sont hégémoniques, nous impose des injonctions morales. Ne pouvant réussir à s’attaquer au fond de l’affaire : c’est-à-dire la volonté de construire un monde de justice, d’égalité, de liberté et de prospérité commune, ils utilisent alors deux moyens de frapper.

    • Soit le fait que le progrès entraîne, pour faire simple, la fin du monde. C’est le cas du rejet des avancées sociétales : féminisme, lutte contre l’homophobie, lutte contre la transphobie. Ces changements sont, aux yeux d’une part d’entre eux, de véritables prémices de l’apocalypse. Quant on regarde les unes du Figaro, on a le sentiment que si les « wokes » arrivent à leur fin, ce sera le déclin de notre civilisation.
    • Soit une attaque sur le chemin de la transformation de la société. En somme, il ne faudrait que faire le bien, qu’être doux et douces, gentils et gentilles, tout tolérer et tout accepter. Le plus souvent, ce qui revient est l’image du totalitarisme, d’une dictature arbitraire, sanguinaire.

    Et sur les deux points, il est incontestable qu’ils ont obtenu des victoires immenses. Dans le premier cas, à la fois par le retournement d’une partie de la gauche, qui s’est mariée aux idées conservatrices, soit par la polarisation à outrance d’une autre, qui en finit par s’isoler.

    Dans le second cas, par l’abandon de la perspective suprême de l’activité politique : exercer le pouvoir, briser les obstacles de la transformation du monde, et réaliser la naissance d’un monde nouveau. Même si nous savons que les exploiteurs ne reculeront devant rien, nous avons du mal à l’acter, à le faire rentrer dans nos calculs.

    L’anesthésie du confort, de la sécurité illusoire se poursuit toujours. D’une part nous avons le sentiment que la lutte des classes n’est plus la même, que ses acteurs (en particulier ceux qui mènent la danse, la bourgeoisie) s’est assagie. Le massacre de Fourmies, la IIIe République et ses camps de concentration, la IVe envoyant l’armée tirer sur la foule, la Ve noyant les Algériens… tout ceci semble sortir d’un passé révolu. D’un passé qui dépend d’un autre régime d’historicité.

    On a ce sentiment cotonneux, nébuleux, que les méthodes, les moyens mis en œuvre pour faire du profit ne peuvent plus être les même qu’avant.

    Il faut dire que la séparation entre une métropole dans laquelle une certaine loi et un certain degré de liberté est possible, et les zones colonisées dans laquelle une autre violence s’exerce, contribue à distancier mentalement deux mondes. Ici, la liberté existe sous des formes qui n’ont rien a voir avec celle qui a court dans les pays occupés par l’armée française. Ces mondes sont poreux. Les centre-villes sont sous une autre loi coutumière que les banlieues, les banlieues que la ruralité. Et le monde colonial/néocolonial n’est pas loin. Il se rapproche, au fur et à mesure que les fusibles chargés de la paix sociale sautent.

    Cette distance et cette impression que, malgré tout, les jours continuent et qu’en fin de compte tout ira bien nous trompe. C’est autour de ce mythe que l’antitotalitarisme, qui est, en fin de compte, une doctrine antirévolutionnaire, est née.

    C’est là où réside une mentalité servile : nous concevons notre activité, notre question du pouvoir, notre question de son exercice comme devant se conformer au cadre défini par nos exploiteurs. Toutes sortes de fonctions normales des organisations politiques nous sont interdites. Toutes sortes de fonctions normales de groupes voulant viser la transformation du monde nous sont interdites. Toutes sortes de fonctions qui permettent aux membres de ces organisations de se transformer eux-mêmes pour atteindre ces objectifs nous sont interdites. Tout cela au nom de l’anti-autoritarisme, du rejet du professionnalisme, de la nécessité impérieuse d’être des « gentils ».

    Ce romantisme se retrouve souvent dans des actions désespérées. Ainsi, pour reprendre un exemple, à une rencontre avec Marc Rouillant et des militants italiens, organisée dans une librairie, nous leur avons demandé : « quelle était votre stratégie pour gagner ». Silence embarrassé et réponse vaseuse : « ce n’était pas pour gagner mais pour l’honneur / pour inciter à faire pareil ». La question du pouvoir est pourtant vitale. Sinon, c’est de l’héroïsme du XIXe siècle. Or, c’est là aussi, fait un choix de la défaite.

    Cette culture anti-totalitaire, bien que par essence de droite, a su trouver des points d’appui importants dans une gauche pétrie de bons sentiments. Des personnalités comme Trotski, qui n’ont absolument rien de libertaire, ont été employées (certainement à leur corps défendant, par ailleurs), pour représenter des versions gentillettes, démocratiques, light de la transformation du monde. D’autres comme Orwell, qui, par hostilité au totalitarisme, ont fini par devenir des indicateurs de police, sont portées aux nues.

    1« Carthage est à détruire ». Selon la tradition, Caton l’Ancien prononçait cette formule à chaque fois qu’il commençait ou terminait un discours devant le Sénat romain, quel qu’en fût le sujet. (Source : Wikipédia)

  • Les Antilles s’émeutent.

    Les Antilles s’émeutent.

    Les émeutes dirigées contre les mesures anti-covid révèlent qu’une grande partie de la population est épuisée, en a assez, et n’aspire plus qu’a un retour à la normale.

    En Allemagne, en Hollande, dans les Antilles, nous avons pu voir, à l’annonce de nouvelles restrictions, des scènes de chaos, des embrasements populaires.

    Il existe des colères justes, des colères sincères, mais qui prennent des formes réactionnaires. Dans ces colères, il existe une énergie destructrice et créatrice immense. Le rejet des institutions existantes, de leur fonctionnent décevant, truqué. Le sentiment d’avoir été trahi, le sentiment qu’on nous ment en permanence, pour nous faire accepter une situation de larbin, d’exploité, de dominé. Et ces sentiments, cette colère, cette révolte juste s’exprime, explose, à des endroits imprévus. Elle se heurte à ce qui est le moins supportable, le plus visible : les restrictions de liberté au nom de la lutte contre la pandémie.

    Cependant, cette aspiration sincère ne peut faire oublier un état de fait : tant que la pandémie rôde, nous courons le risque d’être contaminé, malade, invalide, tué. Mais nous courons aussi un deuxième risque : celui de voir les libertés démocratiques durablement retirées. Nous avons le devoir d’en finir avec cette épidémie. Le ministre de la santé d’Allemagne a eu une phrase terrible : à la fin de l’hiver, les Allemands seront « vaccinés, guéris ou morts. » C’est à la fois une injonction menaçante, mais à la fois aussi une réalité. Le Covid n’est pas parti. Il est là encore longtemps. Et surtout, les mesures anti-covid sont loin d’être l’axe de bataille premier de la bourgeoisie : elle attaque toujours les droits sociaux, en profitant du fait que l’esprit d’une large partie de la population soit accaparé par ces dispositifs.

    Mais, quoiqu’on puisse penser de ces mouvements, il nous faut regarder comment, de quelle manière, ils sont réprimés. Et, dans ce cadre là, nos regards ne peuvent se tourner que vers les Antilles.

    En Guadeloupe, par exemple, le RAID et le GIGN ont été déployés pour faire face aux manifestants, devenus émeutiers. Des émeutiers qui ont débordé les moyens d’encadrement de l’île, au point de faire peser la peur d’une insurrection et d’une perte de contrôle. Il ne faut pas oublier que les Antilles ont été le cadre de très grandes luttes. Ainsi, en 2009, Liyannaj Kont Pwofitasyon avait lancé une grève générale en Guadeloupe. L’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), le syndicat majoritaire de l’Ile, dirigée par Élie Domota, avait lancé une lutte de longue durée. Partant du prix de l’essence, cette mobilisation avait fini par poser des questions sur l’intégralité du tissus économique et social de l’île, notamment contre la domination béké, coloniale,sans partage.

    Si nous ne pouvons pas soutenir positivement le fait que cette révolte s’axe contre les mesures de santé publique, aussi dures soient elles, nous pouvons comprendre la colère. Le passé colonial a laissé des traces. Ainsi, à la Réunion, le scandale des avortements et des stérilisations forcées à de quoi susciter une défiance de la part de la population envers les politiques médicales d’État1.

    De plus, le travail informel, qui ne donne aucun droit, représente près d’un quart de l’activité2. C’est énorme, et cela suffit à expliquer un rejet de ces mesures : elles ne sont pas adaptées au tissus social et économique de la Guadeloupe et plus largement des colonies.

    Ces émeutes méritent d’être regardées avec lucidité. A ce titre faut arrêter avec les mots couverts : des scènes de pillage sont des scènes de pillage, les appeler auto-réduction, comme l’ont fait certains, est un abus, presque une manière de s’excuser que ces événements aient lieu. Soyons sans complexes : le dire n’est pas une condamnation. C’est simplement un fait. La vie chère, le décalage de niveau de vie entre les békés coloniaux et la population, tout pousse à une colère économique tout autant qu’une colère politique. Et celle là se traduit aussi par l’envie d’accaparer des biens matériels, dont on s’est senti privé, frustré, depuis des années.

    Quelle est la réponse du gouvernement français: envoyer les forces spéciales. Elles sont jugées être les seules capable de pouvoir juguler la menace. Les manifestants doivent donc s’attendre à avoir, comme réponse à leurs demandes, la répression. C’est là une manière de traiter les problèmes coloniaux assez typique : a quelques jours d’un nouveau référendum en Kanaky, on ne peut pas oublier les bombardements réalisés par la marine française ou l’assaut de la grotte d’Ouvéa en 1984. La répression à Mayotte, en Guyane, dans les Antilles, en somme dans chaque zone dominée par la France est d’une nature spécifique : elle est une gestion policière coloniale, dans laquelle l’utilisation de la violence est décuplée par la séparation entre colons et colonisés. Au lieu d’oxygène et de compromis, l’État choisit le conflit et se prépare à affronter les mobilisés.

    Ceux-ci ont pillé une armurerie. Des tirs à balles réelles ont été signalés. En réponse, un couvre feu a été déclaré à partir de 18h00. Reste à voir ce qui se déroulera, mais toujours est-il que, si nous sommes pour une politique de lutte contre la pandémie avec force, nous n’acceptons pas cette gestion coloniale de la crise. Nous considérons qu’il est plus que temps de mettre fin au « confettis d’empire », et que le destin des Antillais et des Antillaises passe par leur liberté, par le choix d’un destin qui leur est propre. Ceux comme Jadot, comme Hidalgo ou comme Macron, qui veulent « rétablir l’ordre », parlent d’écraser les Antillais et les Antillaises, non de les libérer.

    C’est ainsi, dans un travail de coopération et de collaboration au sein de la mer des Caraïbes, qu’ils peuvent espérer sortir de cette situation, qu’ils peuvent régler les problèmes, qu’ils peuvent avancer vers une prospérité nouvelle.

    Pas de répression aux Antilles !

    Pour la fin de colonialisme !

    1https://fr.wikipedia.org/wiki/Avortements_forc%C3%A9s_%C3%A0_La_R%C3%A9union

    2https://www.guadeloupe.franceantilles.fr/regions/departementales/ce-que-revelent-les-rapports-d-activites-des-commissaires-aux-comptes-sur-nos-economies-572045.php

  • Radicalisation cumulative.

    Radicalisation cumulative.

    La proximité de l’élection présidentielle donne un formidable coup d’accélérateur aux discours réactionnaires. Ce n’est pas une nouveauté. Depuis que la fin de la Guerre Froide a laissé l’Occident sans adversaire contre lequel se cimenter, sans épouvantail, il a fallu trouver de nouvelles thématiques.

    Or, à ce titre, tous les problèmes ne sont pas égaux. Régler la misère demande une remise en cause des écarts de richesses, alors que frapper les quartiers populaires par des expéditions punitives ne demande que quelques brigades. Depuis 2001, l’insécurité et le terrorisme sont devenus un duo récurent, duo auquel s’est rajouté la question des migrations.

    France Inter, en mai 2021, écrivait : La campagne pour l’élection présidentielle de 2022 n’a pas encore commencé, mais on entend déjà fuser des expressions telles que « un été Orange Mécanique » dans la bouche de Xavier Bertrand, « ensauvagement » dans les discours de Gérald Darmanin, « barbarie ordinaire » chez Bruno Retailleau, ou « un été meurtrier » et une « véritable barbarie » dans les déclarations de Marine Le Pen.

    « Le problème, c’est la généralisation à tort des faits divers”, estime le sociologue Laurent Mucchielli. « Les hommes politiques profitent de ça pour faire leur mise en scène , sur un thème très ancien. Le message est toujours le même au fond : « c’est le désordre, votez pour moi, je vais rétablir l’ordre’ ».

    Qu’importe si la réalité dit le contraire, l’essentiel est le sentiment. Et les sentiments sont l’enjeu d’un mouvement spéculatif puissant, qui balaie progressivement les inhibitions. Au fur et à mesure du temps, les rédactions des médias sont gagnées par des thèses plus agressives, plus réactionnaires. Il suffit de voir ce que publie Marianne ou Charlie Hebdo pour se rendre compte de la progression des concepts réactionnaires.

    L’Europe devant son hypocrisie.

    Exemple important en date : Julien Odoul, en parlant des migrants coincés entre la frontière du Bélarus et de la Pologne, dit simplement qu’il fallait les « laisser mourir de froid ».

    Le Bélarus, il faut le reconnaître, a su jouer une carte aussi cynique qu’intelligente. Le gouvernement de Loukachenko a mis l’Europe en face de ses responsabilités. Plus encore, il l’a tout simplement placé devant le miroir de son hypocrisie. Les migrants qui fuient la guerre et la déstabilisation causée par l’impérialisme ne sont pas aujourd’hui en perdition au milieu d’une mer devenue une fosse commune. Ils sont physiquement là, sous les yeux des caméras, coincés par des rangées de policiers anti-émeutes.

    On peut s’esclaffer du tour joué par Minsk, qui ramène à l’Europe les enfants de ses guerres. Mais, nous, nous nous désolons surtout de l’utilisation de la détresse, de questions de vie ou de mort, comme d’un moyen. Et c’est là une question inquiétante : cette réification, cette chosification des individus, qui permet à certains de dire « oui, bien sûr » il faut qu’ils meurent de froid.

    Nous pensons qu’il y a deux aspects conjoints qui concourent à ces discours :

    1. La tendance générale à la droitisation : du fait de la crise économique et sanitaire, qui devient une crise politique voire une crise de régime, il y a un besoin pour les marchés financiers et les exploiteurs. Ce besoin est simple : trouver l’agent de la stabilité, du maintien et de l’accroissement de l’exploitation. Trouver celui qui saura être le César de la bourgeoisie.
    2. Une tendance à la radicalisation des discours lié à la forme même de la course au pouvoir. La Ve République, cette monarchie républicaine née du coup d’État gaulliste, s’articule toute entière autour de la figure de l’homme providentiel, du sauveur et du chef charismatique. La croisade nihiliste initiée par le RN puis catalysée par Eric Zemmour oblige tous les candidats à s’aligner. Ceux qui veulent être audibles doivent se positionner sur les mêmes créneaux : sécuritaire, immigration, terrorisme. Ces trois points formant les extrémités d’un triangle des Bermudes de la politique. Ceux qui s’y aventurent n’en ressortent pas indemnes. Il suffit de voir les mésaventures d’un Montebourg, tentant de jouer cette carte là.

    La course à devenir l’homme providentiel1, passe par la pratique de la surenchère. Une surenchère qui sélectionne et amplifie les éléments les plus radicaux du programme, dans le but de se démarquer, d’exister médiatiquement et politiquement. Ce darwinisme programmatique est encore davantage amplifié par le fait que les médias français sont hautement concentrés entre les mains de peu d’acteurs. Ces acteurs économiques ont leur propre ordre du jour, et, pour obtenir la possibilité d’être répercutés par eux, il faut nager dans leur sens et faire du sensationnel2.

    LR en pleine radicalisation.

    Ainsi, hier s’est tenu la primaire de la droite. De cet affrontement de personnalités LR, il faut retenir deux choses :

    1. Le partage du temps. 0 % sur l’écologie ; 5 % sur la pandémie. Plus de la moitie du temps a été consacrée à deux thématiques, la sécurité et l’immigration. C’est une donnée statistique révélatrice des priorités des républicains. Lorsque d’autres sujets ont été évoqués, ils le sont sous des angles tout aussi réactionnaires. Ainsi, on se souvient d’un Xavier Bertrand qui veut rapprocher « le salaire net du brut » : c’est à dire supprimer une partie de celui-ci, formé par les cotisations sociales.
    2. La prestation de Eric Ciotti, aventurier nihiliste de cette primaire, mais néanmoins centre de gravité du débat. Libération note ainsi la promesse d’un «quoi qu’il en coûte sécuritaire» ; l’évocation de la notion de «Français de papiers»3 ; la dénonciation d’une «immigration massive, essentiellement d’une culture arabo-musulmane, [qui] remet en cause notre héritage» ou encore la suggestion d’employer l’armée dans les «500 zones de non-droit» du pays. C’est là un vocabulaire de l’extrême-droite qui illustre une radicalisation cumulative : c’est à dire une sélection des éléments les plus négatifs et les plus extrêmes et leur amplification par la surenchère.

    La radicalisation cumulative : un simple discours.

    Cette radicalisation cumulative a été décryptée par les analystes du IIIe Reich. Il ne s’agit pas de faire une équivalence plate et insipide ou un point Godwin, mais bien de souligner le processus à l’œuvre4 : « La sélection des éléments idéologiques (Weltanschauung) négatifs qui eut lieu pendant le processus de prise du pouvoir et au cours de l’évolution postérieure du Troisième Reich (eux seuls furent mis en pratique) signifiait en même temps une radicalisation, un perfectionnement et une institutionnalisation de l’inhumanité et de la persécution. Les utopies positives continuèrent à n’être que des objectifs lointains et à relever de la propagande.5 » Incapable de pouvoir solutionner les questions les plus brûlantes de notre actualité, les candidats à l’élection se recentrent alors sur un contenu répressif.

    On pourrait se rassurer en se disant « ce ne sont que des métaphores idéologiques , qu’il ne s’agit que d’une « fascisation du langage » et que jamais ces programmes ultra-réactionnaires ne seront mis en action. Ils ne correspondent qu’a de la publicité de bas étage. » C’est en effet une possibilité, mais elle est précaire. En temps de crise, l’autorité de l’homme providentiel, cette autorité charismatique, faite de discours et d’imprécation, doit être suivie d’actes. Max Weber le notait : « La durée de l’autorité charismatique est dans son essence spécifiquement instable : le détenteur peut perdre son charisme (…). Il doit accomplir des miracles s’il veut être un prophète, des exploits s’il veut devenir un chef militaire.6 »

    De plus, il existe une influence importante de ces discours dans la pratique sociale de la part de la population, dans la définition de normes de comportement et dans la construction d’un imaginaire social et politique. Répétés depuis des années, ces discours laissent des traces, des séquelles. Ils programment pour une radicalisation pratique.

    Ainsi, nous pouvons noter la radicalisation progressive des discours. Nous sommes passés de discours critiquant la mauvaise intégration des étrangers et de leurs enfants à des discours exigeant de leur part une assimilation (donc l’abandon de leurs pratiques culturelles). Puis nous sommes passés à des discours soulignant le fait que celle-ci était impossible du fait d’une incompatibilité civilisationnelle. Le fait est que, aujourd’hui, c’est ce caractère inassimilable qui est mis en avant par une extrême-droite toujours plus influente, au nom du fait que « le premier droit des peuples européens est de rester eux-mêmes » (Julien Odoul).

    Radicalisation des problèmes, radicalisation des solutions.

    A cette radicalisation du « problème » s’adjoint une radicalisation des solutions. Il ne s’agit plus tant de « faire des français » et d’intégrer dans la Nation que d’ethniciser et d’ « identitariser » la question de la Nation française. C’est le résultat des débats sur l’identité nationale, par exemple. Rendus incompatibles avec cette nouvelle vision de la nation, les étrangers, leurs enfants et les migrants doivent donc être chassés du territoire. Derrière le vocable policé de remigration se trouve la notion bien connue de déportation.

    Mais aussi derrière la perception de la question des migrants, là aussi, se trouve une nouvelle gradation. Nous passons de l’idée qu’il ne faut pas venir en aide aux migrants à l’idée qu’il faille les empêcher d’arriver (ou les brimer sadiquement, comme les expéditions punitives dans les camps de réfugiés). Aujourd’hui, Julien Odoul a franchi timidement une nouvelle étape : celle du laisser mourir. Demain, cela sera probablement, discrètement, celle du « faire mourir ».

    Nous, militants et militantes, qui nous opposons à ces processus, qui assistons à ce naufrage, sommes souvent bien pris au dépourvu. L’approche de l’élection présidentielle restreint encore davantage notre espace d’expression et la possibilité d’aller à contre-courant du discours dominant. Les stratégies qui sont prévues pour la période des élection (boycott, participation « citoyenne », soutien à un candidat…) ne peuvent pas décemment nous suffire. Nous savons au fond de nous que ces stratégies ne pourront pas avoir une influence sur les événements.

    Deux choses nous paraissent importantes : celle de progresser sur le chemin de l’unité des communistes et celle de progresser aussi sur le chemin de l’alliance des forces révolutionnaires et antifascistes. Ces deux chantiers sont d’une importance capitale, et l’urgence de la situation les rend chaque jour plus nécessaire.

    Nous savons qu’un long chemin nous sépare de la construction de cette alliance : sectarisme, hostilité, ignorance mutuelle, habitudes de travail en petit groupe, mais aussi des incompatibilités idéologiques. Cependant, l’importance de la lutte et la nécessité de pouvoir se hisser à la hauteur de ses enjeux demande un travail important, essentiel. Nous avons fait le choix de le commencer internationalement au travers de l’ICOR et d’alliances internationales. Mais cela ne suffira pas. Nous devons faire plus que ça : parvenir à une alliance des forces qui luttent ici, à la fin des conflits et des rivalités, et à l’émergence d’un véritable pôle de résistance. Un pôle capable d’analyser scientifiquement la situation, mais aussi de mobiliser, au-delà d’un milieu militant étriqué, l’ensemble de ceux et de celles qui ont intérêt à résister à cette transformation réactionnaire du monde, et qui ont intérêt à faire naître un nouveau monde.

    1Il ne faut pas y voir là un sexisme quelconque de l’auteur, mais bien une analyse. Les femmes ont été court-circuitées dans cette montée en tension virile.

    2Parmi les signes inquiétants que nous pouvons observer : l’identité entre les unes du Figaro et le programme de Zemmour.

    3https://unitecommuniste.com/france/francaise-de-papier-decrypter-nadine-morano/

    4Processus qu’on retrouve d’ailleurs dans des régimes intégralement opposés au nazisme, comme dans l’URSS.

    5Martin Broszat. « Soziale Motivation und Führerbindung ». Op. cit., p. 405. Egalement, der Staat Hitlers. « Der rein negativ ». Op. cit., pp. 433-434. Hans Mommsen. « national Socialism: Continuity and Change » in Walter Laqueur (éd.) Fascim. Op. cit., p. 199.

    6Max Weber. Grundriss der Sozialökonomik. III. Abteilung Wirtschaft und Gesellschaft. Tübingen, 1925, p. 755. Sur la routinisation et la bureaucratie, p. 753.

  • Référendum en Kanaky : une triste farce ?

    Référendum en Kanaky : une triste farce ?

    Interview du camarade Näpö Mîî, alors que se prépare le 3ème référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Il aura lieu le 12 décembre dans des conditions plus que contestables.

    Quelle est la situation générale en Kanaky ? Depuis les premiers référendums la situation a-t-elle évolué ?

    La première consultation sur l’indépendance du pays, le 4 novembre 2018, avait contredit les pronostics des instituts de sondages qui donnaient une victoire du NON à l’indépendance à plus de 70%. Le résultat a été plus serré que prévu puisque, certes le NON l’a emporté , mais le OUI a fait un score de 43,33%. Bien que victorieux les partis de la droite coloniale qui pensait « purger » l’indépendance avait fait grise mine. Le deuxième référendum prévu par l’Accord de Nouméa s’est tenu le 4 octobre 2020. Il a été marqué par une progression de 4 points des indépendantistes qui ont frisé les 47% de OUI à l’indépendance. La dynamique était de notre côté. La jeunesse s’est mobilisée massivement en faveur du OUI. Les résultats ont démontré que le vote OUI avait dépassé les limites de l’électorat kanak et avait gagné des points dans la population caldoche de brousse traditionnellement hostile à la grande bourgeoisie de Nouméa.

    Depuis le dernier référendum, les indépendantistes ont conquis en 2021 la présidence du gouvernement collégial de la Nouvelle-Calédonie. Louis Mapou, membre éminent du Parti de Libération Kanak, est devenu président d’un gouvernement avec une courte majorité indépendantiste de 6 « ministres » contre 5. Et la présidence du Congrès de la Nouvelle-Calédonie est revenu pour la deuxième fois consécutive à Rock Wamytan, leader de l’Union Calédonienne grâce au concours de l’Eveil Océanien, une jeune formation politique essentiellement composée de Wallisiens et de Futuniens, désireux de s’émanciper de l’instrumentalisation de la droite coloniale. Ainsi les deux principales composantes du FLNKS, le PALIKA et l’UC ont conquis les deux principales institutions du pays.

    Cette progression indépendantiste n’a pas échappé à l’État français qui, depuis, s’est écarté de la « neutralité » requise pour l’organisation de la troisième consultation jusque là globalement respectée par Edouard Philippe. L’État s’est employé à peser de plus en plus souvent en faveur du NON à travers différentes déclarations du 1er ministre Jean Castex, du ministre des Outre-Mer, Sébastien Lecornu et même du Président de la République Emmanuel Macron. Enfin l’État a produit un document sur les conséquences du OUI ou du NON qui, sous une apparence d’objectivité, est un document à charge contre l’indépendance de Kanaky.

    Le maintien de ce référendum dans les conditions sanitaires actuelle permet-il aux indépendantistes de faire campagne ?

    L’Etat s’est dispensé de réunir le Comité des Signataires de l’Accord de Nouméa, instance incontournable de suivi de l’accord, pour décider, contre l’avis des formations indépendantistes, de tenir la troisième consultation le 12 décembre 2021 alors que la crise sanitaire est encore loin d’être derrière nous avec un taux d’incidence d’environ pour 100 cas pour 100 000 habitants qui, s’il a beaucoup baissé, reste quand même deux fois plus important qu’en France. Nous avons enregistré 272 décès dûs au Covid 19. 60% des morts sont kanak et 20% sont des Océaniens. Nous avons estimés que dans ces conditions, tenir le référendum en décembre était impossible malgré la baisse du nombre de cas car la question ne se résume pas seulement à une affaire de statistique sanitaires comme voudrait le faire croire l’état colonial. Le deuil est l’occasion pour les Kanak d’un rituel important qui réunit tous les clans concernés et notamment les oncles utérins qui reprennent le corps du défunt. Ces cérémonies de deuil très codifiées n’ont pas pu se tenir du fait des mesures restrictives relatives aux rassemblements funéraires. Le travail de deuil reste donc à faire. Maintenir la date du 12 décembre est une insulte à la culture kanak et plus largement océanienne. Le FLNKS a donc appelé à ne pas participer à la troisième consultation puisque l’état a annoncé le 12 novembre qu’il maintenait la date du 12 décembre alors même qu’en dehors du Front, le Sénat Coutumier en avait aussi demandé le report.

    En maintenant la date du 12 décembre l’état colonial s’apprête donc à organiser, dans le processus de décolonisation encadré par l’ONU, une consultation d’autodétermination sans le peuple colonisé ! Une farce !

    La légitimité politique de ce dernier référendum à laquelle vont participer uniquement les forces « loyalistes » sera nulle.

    Toutes les composantes du Front sont d’accord pour appeler à la non-participation. Les formes sont encore à définir. Il va de soi que les formations indépendantistes ne se sentirons pas engagées par le résultat. Le Parti Libération Kanak a produit le 14 novembre un communiqué assez dur dans lequel il dit que le coup de force de l’état français « nous ramène à une situation d’avant les Accords de Matignon-Oudinot et de Nouméa » c’est-à-dire à la période qui a suivi les évènements des années 84-88. L’affaire sera sans doute portée devant le comité de décolonisation de l’ONU dans le mesure où l’état français n’a pas respecté sa parole puisque le dernier comité des signataires du 10 octobre 2019 avait conclu à « l’impossibilité d’organiser le référendum entre septembre 2021 et fin août 2022 » selon les termes mêmes d’Edouard Philippe alors 1er ministre.. Ainsi donc l’état a trahi sa parole. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire.

    Quelles sont les postures des différentes forces politiques ?

    Les différents partis de la droite coloniale, les Républicains Calédoniens, le Rassemblement-Les Républicains, Calédonie Ensemble, au service du patronat local ont tous approuvé la décision du maintien de la date du 12 décembre au prétexte que l’incertitude institutionnelle a assez duré et que l’économie a besoin de visibilité.

    Côté indépendantistes, je rappelle qu’ il n’y a pas de parti communiste, marxiste-léniniste constitué. Tout au plus trouvent-on quelques marxistes principalement dans le Parti de Libération kanak (Palika) classé le plus à gauche sur l’échiquier politique. Le FLNKS est composé de l’Union calédonienne, du Palika qui sont les deux formations les plus importantes, de l’Union Progressiste en Mélanésie (UPM) et du RDO, Rassemblement Démocratique Océanien. Hors du Front le Parti travailliste qui s’était abstenu lors du 1er référendum a changé sa posture politique et fait désormais front commun avec le FLNKS.

    Lorsque Sebastien Lecornu a convoqué dans la précipitation une rencontre à Paris pour discuter de l’avenir du pays et du document sur les conséquences du OUI et du NON, le Front décidé de ne pas participer mais malheureusement, l’Union Calédonienne, n’a pas respectée la décision du Front et s’est rendu à Paris cautionnant, de fait, la stratégie de division et de passage en force de l’État. Le Palika et les autres formations du Front ne s’y sont pas rendues. C’est à la suite de cette rencontre parisienne qui était aussi ouverte à la « société civile » autrement dit au patronat que l’état a décidé d’organiser le référendum avant la fin de l’année 2021.

    Au sein du Front, aujourd’hui, la crise sanitaire aidant, l’unité est retrouvée même si des appréciations différentes existent toujours notamment sur la nature des discussions à mener avec l’état français dans la situation nouvelle due au maintien de la date du 12 décembre. Le fait est que les formations indépendantistes ne se sentiront pas engagées par ce référendum et donc n’envisagerons pas de négociations avec l’état sur la base du résultat du scrutin.

    En cas d’une victoire le 12 décembre, quelle serait concrètement la marche à suivre ? La France laisserait-elle se perdre une colonie ?

    On ne participera pas.

    Dans le cas d’une défaite, quelles sont les options des indépendantistes ?

    Voit ci-dessus

    En métropole, il existe un consensus politique sur « La place de la France dans le monde », ou qu’une indépendance « ferait le jeu de l’impérialisme américain » y compris dans une partie de la gauche radicale. Que répondez-vous à ceux qui tiennent cette position

    La France « 2eme puissance maritime du monde » est souvent invoquée en France. Cette formule qui n’a de sens que dans une vision coloniale des choses dit beaucoup sur l’intérêt de la France de maintenir sa tutelle sur notre pays. Depuis la rupture du contrat du siècle des sous-marins avec l’Australie, nous avons été inondé par les vagues de déclarations en faveur du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France pour sauver la stratégie indo-pacifique élaborée par le Président de la République. Ferions-nous le jeu de l’impérialisme américain en luttant pour l’indépendance de notre pays. C’est absurde. Le même genre d’argument avait été utilisé contre les combattants algériens dans leur lutte de libération nationale. Ici la menace qui est brandie par l’état français et les partis de la droite coloniale, au service de la grande bourgeoisie compradore de Nouméa, n’est pas tellement celle des Etats-Unis mais celle de la Chine.

    Indépendant, notre pays se ferait dévorer par l’ogre chinois qui fne ferait qu’une bouchée de nos ressources minérales. Jusqu’à Xavier Bertrand qui a déclaré que si la Nouvelle Calédonie devenait indépendante elle deviendrait chinoise. Macron et Lecornu ont dit sous d’autres formes la même chose : « malheur aux petits » « être indépendant c’est être plus seul » etc…L’épouvantail chinois est agité en permanence. C’est le retour de Fu Manchu. Il est vrai que de nombreux états insulaires du pacifique ont reconnu la Chine Populaire. C’est leur droit. Après tout le général De Gaulle l’avait reconnue dès 1964. Il est certain que l’hégémonie des Etats dans le Pacifique est entamée par la progression de la Chine qui offre aux pays insulaires des prêts plus intéressants et qui y construit des infrastructures nécessaires à leur développement. Mais ces petits pays insulaires défendent leur propres intérêts. Ici en Kanaky, nous nous battons depuis le milieu des années 70 pour notre indépendance et notre souveraineté contre l’état colonial français. Et demain nous n’entendons pas nous soumettre aux Etats-Unis ni à la Chine. Pour l’heure ce n’est pas ni Chine ni les États-unis qui colonisent notre pays, c’est la France. C’est méprisant vis a vis de notre peuple que de penser qu’il ne serait bon qu’à changer de puissance de tutelle. Le FLNKS a toujours défendu une position de non-alignement et s’y tiendra.

    Merci beaucoup pour ces réponses, et bon courage à vous !

  • Une réponse à « Antifas Profascistes » de Charlie Hedbo.

    Une réponse à « Antifas Profascistes » de Charlie Hedbo.

    Une photo de l’article.

    Il n’y a pas plus aveugle que quelqu’un qui ne veut rien voir.

    Inna Shevchenko (parfois orthographié Chevtchenko) nous en fait une démonstration dans Charlie Hebdo. Dans un court article, elle fait la démonstration de tout son mépris envers la mouvance antifasciste, qu’elle accuse de ne pas voir le danger islamiste. En outre, elle considère que celle-ci a ramené le meurtre de Samuel Paty, advenu l’an passé, au rang de fait divers. Enfin, elle accuse l’extrême-gauche de censurer tout esprit critique dans la société.

    Nous avons souhaité répondre à cet article, d’autant qu’aujourd’hui, à Lyon, la manifestation contre les violences d’extrême-droite se déroule. Alors que des antifascistes de la GALE sont en prison, alors que d’autres de la Jeune Garde ont été attaqués, voilà que notre autrice déclare : les antifas sont des profascistes.

    Le pire d’ailleurs face à la médiocrité d’ici.

    Avant de rentrer dans le vif du sujet, l’autrice nous parle du Bélarus. Elle reproche que nous comparions la France avec ce pays. Quoiqu’un puisse penser de celui-ci, on retrouve un magnifique sophisme de la double faute. Le fait qu’il existe pire ailleurs devrait disqualifier les critiques qu’on peut formuler sur la démocratie libérale (ou du moins ce qu’il en reste) en France. Belle manière de censurer le débat. D’autant que nous voulons bien nous comporter comme des Lisa Simpson, qui profitent d’un moment à la télévision pour crier « Tibet Libre »… en étant aux USA. Quelle portée ? Quel intérêt ? Nous préférons nous occuper en priorité des problèmes sur lesquels nous avons une influence, ou sur lesquels nous pourrions en avoir une. Les dénonciations creuses et humanitaires ne servent à rien.

    Faut-il accepter la restrictions du niveau de vie, des droits politiques, au nom de la situation plus complexe d’un pays coincé entre deux orbites géopolitiques écrasantes ? Voilà une curieuse manière de voir les choses. Mais bon, il ne s’agit que d’un point secondaire.

    Le fond de l’affaire, c’est que l’antifascisme serait l’allié de l’islamisme. Après le judéo-bolchevisme, après l’islamo-gauchisme, voici l’islamo-antifascisme.

    Islamo-antifascisme.

    La très large majorité des organisations antifascistes ou d’extrême-gauche ont communiqué lors du meurtre Samuel Paty. Elles ont toutes dénoncé le terrorisme islamiste. En revanche, elles (et nous aussi) ont toutes été confrontés à une difficulté : celle de dénoncer l’islamisme pour ce qu’il est, une variante d’extrême-droite, sans pour autant alimenter le brasier incandescent de l’islamophobie. De plus, il fallait restituer le succès de l’islamisme dans son cadre socio-historique : l’assassin de Samuel Paty n’était pas organiquement lié à des groupes islamistes, mais il était influencé par une aura culturelle réactionnaire-obscurantiste qui prospère notamment grâce à l’islamophobie.

    Il y a effectivement une question de tabou dans le fait parler de la violence et de crimes qui peuvent être commis par des personnes qui subissent-elles même des oppressions. Et effectivement certains trébuchent sur ce tabou en faisant, involontairement par contre, la même chose que Ernst Nolte, dans la querelle des historiens. Nolte avait fait du nazisme la réponse au communisme, et des crimes nazis la réponse aux violences de classe communistes. Il y a une part de vérité, mais dont Nolte s’est emparée pour exempter le nazisme de ses responsabilités. Aujourd’hui, certains font, naïvement, du terrorisme islamiste une simple réponse à la violence raciste au sein de la société. C’est là aussi partiellement vrai, mais cela fait oublier que l’islamisme possède aussi son autonomie, son agenda, ses ambitions. Cependant, le procès d’intention qui consiste à croire que l’extrême-gauche nie cette question est mensonger.

    Un barrage contre le vent.

    Votre « promesse de faire barrage aux islamistes » illustre la vacuité cosmique de vos propos. Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire que cette phrase creuse ? Devrions nous nous engager dans les services secrets ?

    Ce qui semble choquer l’animatrice du mouvement Femen est le refus d’exceptionnaliser l’islamisme et d’en faire quelque chose d’essentiellement différent du fascisme. Nous comprenons que Charlie Hebdo, du fait de ce qui est arrivé à une partie de sa rédaction, puisse être tenté de ne voir que leur bourreau et d’oublier les autres. Mais c’est là une erreur d’analyse, une myopie terrible. La sous-estimation de l’influence de l’islamophobie, du racisme (notamment du racisme systémique) est dangereuse. Elle conduit à ne pas vouloir comprendre pourquoi, parmi les exclus, certains cèdent au sirènes de l’islam radical. Et pourquoi certains, qui sont d’ailleurs des individus socialement atomisés et isolés, passent à l’acte.

    D’un autre côté, peut-on minorer la menace de l’extrême-droite classique ? Cela nous paraît étonnant de la part d’une femme qui a elle même eut à subir les coups de CIVITAS lors de manifestations à Paris. Ainsi, l’extrême-droite raciste use de violence, elle menace, elle mutile, elle tue. Elle projette des attentats et en réalise certains. Mais la médiatisation n’est pas la même. Elle minore constamment les actes et les dépolitisent. Notamment parce que les terroristes fascistes blancs sont des « déviations à la norme » d’une stratégie qui vise rien de moins que le pouvoir. Et qui peut y parvenir.

    D’autant que nous rappelons que le terrorisme n’est pas une nature mais une méthode. Nous détestons l’extrême-droite, qu’elle soit islamiste, catholique, paganiste ou athée. Mais nous lui accordons une certaine intelligence dans sa quête du pouvoir. Pourquoi se livrerait-elle au terrorisme maintenant, alors qu’elle est aux portes du pouvoir et que l’action de masse, publique, lui est permise. Les islamistes, qui profitent de l’intolérance pour prospérer, ont moins d’hésitations à passer à l’acte. De plus, leur vision du monde n’est pas la même : si les Talibans sont dans une logique de « libération » de l’occupation occidentale, Daesh poursuit des buts apocalyptiques : l’EI veut la guerre. Ils seraient les gagnants numéro 1 de la victoire de l’extrême-droite en France.

    L’islamisme est il aux portes du pouvoir ?

    Qu’on soit sérieux un moment, pourquoi les groupes antifascistes luttent-ils contre les fascistes ? Parce qu’ils sont aux portes du pouvoir.

    L’autrice accuse les antifascistes de crier en permanence au loup, et donc, de voir du fascisme partout. Il est vrai que certaines organisations et certains groupes politiques sont passés maîtres dans l’idée de voir absolument partout des conjurations pour l’instauration d’un système totalitaire. Mais faut-il pour autant nier l’évolution dangereuse qui se produit dans notre pays et dans le monde ?

    Que doit-on voir dans les mesures qui ont été prises par les gouvernements successifs, en s’appuyant d’ailleurs sur le levier de la peur des attentats ? Nous avons vu la délégation des fonctions de répression à la police et à l’administration, ce qui permet des stratégies de frappes préventives contre les militants et militantes. Nous avons vu l’entrée de l’état d’urgence dans la Constitution, la Loi Sécurité, les lois sur le renseignement… Le ministre de l’intérieur porte plainte contre ceux qui osent dire que la police tue. Certes ce n’est pas du fascisme au stricto sensu, mais cela indique un resserrement des libertés démocratiques sans précédent dans l’histoire récente de notre pays. Et cela ne résous d’ailleurs pas la crise politique actuelle, la désaffection pour la politique politicienne. La crise de régime couve, tandis que, sous les projecteurs des médias, les « hommes providentiels » s’avancent. Ce n’est pas du fascisme, mais cela contribue à rendre sa mise en place plus aisée, si le besoin se fait sentir. Et cela, c’est une réalité politique contre laquelle s’était battu Charlie Hebdo, quand ce journal était « de gauche ».

    La lutte contre la réaction de l’extrême-gauche.

    Nous luttons contre « les groupes islamistes » : par un travail fait dans les quartiers populaires pour recréer une solidarité autour de la classe sociale, de l’opposition à l’exploitation et de l’émancipation des femmes. C’est en cela que les antifascistes luttent contre les aspects réactionnaires de la pratique religieuse et contre la diffusion des idéologies réactionnaires. Pas en dessinant le prophète des musulmans sali, ou en limitant les femmes africaines à des utérus sur patte. Non seulement ça ne marche pas, mais cela contribue à polariser encore davantage les classes populaires de notre pays. Le fait de dire « on tape sur tout le monde équitablement » n’a pas de sens. Pour les dominants, qui ont leur relais d’expression, c’est un débat. Pour ceux qui reçoivent cela comme un baquet d’eau glacé de plus en plein visage, c’est une humiliation.

    Nous défendons le droit à la caricature, c’est un droit démocratique. Mais qui demande deux chose : qu’on se pose la question de sa qualité, de son utilité, et qu’il y ait aussi une réciprocité des moyens de réponse. Nous n’avons pas vu en quoi certaines ont contribué à réduire l’influence des islamistes sur les classes populaires.

    Il est vrai que ce sont des questions difficiles : les habitants des quartiers populaires ont été trahis par de nombreuses promesses politiques, ils se savent courtisés par des individus extérieurs à leurs problèmes, et qui se prétendent leurs porte-paroles. C’est également un militantisme complexe, dans lequel les questions sont rarement binaires, et dans lesquels ce ne sont pas de « gentils opprimés angéliques » face à de « méchants exploiteurs diaboliques », mais des situation complexes imbriqués, que le réductionnisme de classe ou intersectionnalité platement horizontale ne parviennent pas à traiter. L’un nie complètement la question du racisme, la question du féminisme, la question de discriminations spécifiques pour ne garder que la question de la place dans le système de production ; l’autre met cette dernière place, fondamentale, au même niveau que les autres, rendant impossible une résolution des contradictions dans la société.

    Or, c’est souvent là où on retrouve une attitude compassée avec les aspects réactionnaires qui peuvent exister dans les classes populaires. Mais les erreurs et les manques ne la gauche révolutionnaire ne sont rien d’autres que des manques et des erreurs, pas des compromissions conscientes.

    L’engagement international contre l’humanitarisme plat.

    Nous apportons aussi une aide morale, politique, aux organisations progressistes qui sont sous le joug de régimes islamistes. Au sein de la coordination mondiale ICOR, nous travaillons avec des personnes qui « font barrage », parfois au prix de leur vie, à l’islamisme.

    Islamisme régulièrement armé, équipé, financé par le commerce de la France avec les puissances réactionnaires. En 2017, la France était le deuxième partenaire commercial de l’Iran. L’Arabie Saoudite est le premier importateur d’armes françaises. Nous ne pensons pas que ce soit la gauchosphère qui négocie avec Daesh pour Lafarge, ou qui vend des armes aux bourreaux de Charlie Hebdo.

    Les fascistes dans leur ensemble, sont dans une alliance tactique les uns avec les autres. Ils se répondent mutuellement. Nulle contorsion à cela : l’extrême-droite fait gagner l’extrême-droite. Point à la ligne.

    Retourner la fausse citation de Churchill.

    La victoire stratégique de l’extrême-droite peut être résumé par la fausse citation attribuée à Churchill « les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes ». Elle est comprise dans son sens premier : les antifascistes sont en fait des fascistes. Mais la réalité est l’inverse : les fascistes mènent une campagne de fond, sur des thématiques qui étaient avant celles de la gauche : laïcité, liberté d’expression… en jouant sur des faiblesses que Karl Popper avait déjà illustré dans son ouvrage La société ouverte et ses ennemis : le fait de tolérer l’intolérance.

    Or, ce « vrai fascisme » donc vous parlez, c’est en réalité simplement le rejet viscéral de gens qui n’en peuvent plus d’être moqués, conspués, insultés. Il est vrai que la cancel culture est révélatrice de quelque chose : le fait que, de manière croissante, qu’il n’y ait plus de tolérance pour certaines choses. Ni pour les expressions réactionnaires, ni pour le fait de laisser la parole à des personnes qui par leurs paroles et leurs actes, sont jugés infréquentables.

    Les prises de conscience auxquelles, d’ailleurs, les femen ont contribué, ont été nombreuses. #Metoo, #BLM, ont mis en exergue des problèmes de structure dans la société. Des problèmes qui ne se résolvent pas par une simple mise en retrait. L’antiracisme qui consiste simplement à ne pas tenir de propos racistes est devenu insuffisant. Aujourd’hui, la demande est de mettre fin aux inégalité de traitement et au silence sur une histoire occultée, dominée par la vision eurocentrique du monde. De même, dans la question du sexisme, du patriarcat, dans les questions posées par les mouvements LGBT+, il n’y a pas qu’une exigence de l’absence d’action négative, mais aussi l’exigence d’une transformation des rapports sociaux et des rapports de genre.

    Un mouvement totalitaire, et alors ?

    Le décalage entre les aspirations de ce mouvement et l’inertie de la société créé ce gouffre qui suscite frustration et colère d’un coté, mépris et ignorance de l’autre.

    Dans ce moment d’intolérance envers l’intolérance et la réaction, il existe, dans un sens, un caractère totalitaire1 : toute expression est politisée, et le silence est vu comme complice. Cela cause parfois des exagérations et des abus ainsi que des utilisations cyniques, notamment pour ceux et celles qui sont parvenus à l’utiliser à leur avantage. Mais ce sont des éléments secondaires dans un mouvement qui représente une volonté de transformation culturelle. Cette imperfection ne doit pas servir à l’inverse : laisser la réaction s’étaler partout, dans l’ensemble des médias. Le fait d’être plus inquiet de cela que de l’omniprésence de Zemmour dans les médias montre la myopie de l’autrice.

    Nous n’allons pas mentir, nous n’aurions pas cette patience avec les agitateurs fascistes et réactionnaires. Nous n’avons pas l’intention de créer un zoo des pensées politiques, dans lequel il faudrait considérer que les chapelles fascistes font partie de la biodiversité politique. Nous voulons transformer le monde, le changer. Traitez-nous de totalitaires, cette injure nous glisse dessus.

    Comme un de nos camarades du Togo nous l’a bien résumé : il faut être dur quand on doit l’être et démocratique quand on peut l’être. Nous, nous ne voulons pas maintenir la médiocrité d’ici en l’état actuel. Nous ne voulons pas vivre dans un monde où on accepte comme un état de fait la misère, la souffrance, l’exploitation. C’est pour cela que, si pour réduire les entraves vers un monde meilleur, il nous faut censurer quelques vipères, mettre sous les verrous des agitateurs qui appellent au terrorisme raciste, se protéger contre des agresseurs réactionnaires, nous le ferons sans mentir à quiconque. C’est pour cela que nous n’acceptons pas d’être dépeint ainsi dans un journal qui flirte aujourd’hui avec l’extrême-droite.

    1 Nous employons ce terme comme un terme analytique, mais ni comme une critique, ni comme une disqualification du mouvement.

    Notre article sur les attentats du 11 septembre.

    https://unitecommuniste.com/analyses/20e-anniversaire-des-attentats-du-11-septembre/

    Notre article sur l’assassinat de Samuel Paty :

    https://unitecommuniste.com/societe/samuel-paty/
  • Le RN est il le grand Satan de 2022 ?(2/2)

    Le RN est il le grand Satan de 2022 ?(2/2)

    Zemmour la menace.

    • Zemmour reprend ce qui faisait le succès du FN historique : il parle au ça de ses interlocuteurs, à leurs pulsions animales, à leurs peurs, à leurs frayeurs, à leurs haines. De plus il ne s’adresse pas aux ouvriers, aux travailleurs, mais il s’adresse aux hommes en tant qu’individus. Ils s’adresse à eux dans leur projection en tant que bourgeois potentiels. Il apporte une dimension strictement individuelle et individualisante : tu vaux mieux que ça, mais tu es dévoré par des parasites.
    • Il développe une rhétorique pseudo-intellectuelle basée sur des raccourcis, des bluffs, des mensonges. En revanche, il l’enrobe de rhétorique et de sophismes : chaque dénonciation est une pente savonneuse qui amène à la destruction de la France. Il multiplie les paradoxes : ainsi il ne se prive pas de se clamer le vrai défenseur des femmes, car il s’attaque à l’Islam, tout en considérant que la virilité seule doit commander, au nom de la nature et de la tradition.
    • Il est soutenu par des alliés puissants, notamment Charles Gave et Vincent Bolloré, milliardaires réactionnaires qui verraient bien Zemmour être leur champion.
    • La présence de Zemmour est réellement l’inconnue de cette élection. Zemmour est un aventurier : il n’a rien à défendre, pas d’appareil, pas de structure, pas de mairies à tenir ou de territoire où se maintenir. Si il se présente, il mener une campagne sur un ton nihiliste, et parvenir à se positionner.
    • N’étant pas un homme politique, mais un journaliste, il bénéficie d’une aura de sympathie de la part d’une population qui a été systématiquement déçue.
    • Comme mentionné plus haut, il peut se positionner de manière arithmétiquement plus intéressante, à la soudure entre droite et extrême-droite, et donc posséder une capacité à rallier à sa droite et à sa gauche pour former une coalition importante.

    Nous pensons que si un grand nombre d’inconnues subsistent, il faut prendre très au sérieux l’émergence d’un pôle zemmouriste fort. Il y a peu, Mediapart à pu se procurer un listing de la potentielle équipe de campagne du « candidat non déclaré ». C’est un pot pourri de tout ce que l’extrême-droite peut offrir comme variations.

    Un document confidentiel que Mediapart s’est procuré dévoile une équipe de campagne de onze personnes au service du futur candidat : ex-collaborateurs LR, ancien cadre du mouvement de Bruno Mégret, militants de la Manif pour Tous, attachée de presse des éditions Ring, journaliste à RT France, mais aussi un banquier ou des spécialistes d’intelligence économique. Sous la supervision de Sarah Knafo, ils s’activent déjà « dans l’ombre »1.

    Sarah Knafo (LR), Grégoire Dupont-Tingaud (GUD), Pierre-Alexandre Ferletic (Russia Today), Jonathan Nadler (un banquier), Samuel Lafont (LR)…. Ces jeunes cadres dynamiques représentent une synthèse redoutable : celle de la droite élargie, véritable résurrection du Parti de l’Ordre2.

    Quoiqu’il en soit, la droite et l’extrême droite domineront certainement l’élection.

    Ne pas surestimer le risque fasciste – Ne pas sous estimer les limites de la démocratie.

    Une élection gagnée par l’extrême-droite serait une mauvaise chose. Cependant est elle équivalente au fascisme ? L’équation n’est pas si simple.

    Plusieurs pays dans le monde sont dirigés à l’heure actuelle par l’extrême-droite. Inde ; Afghanistan ; Iran ; Israël ; Turquie ; Hongrie ; Ukraine ; Autriche ; Pologne… Cependant, une poignée d’entre eux ont franchi le pas et passé d’un gouvernement d’extrême-droite à un régime qui peut s’apparenter au fascisme. La réalité étant que soit ils ne parviennent par à franchir cette étape, notamment car la dictature ouverte et terroriste effraie les intérêts de la bourgeoisie ; soit ils n’en ont pas besoin car les outils de la démocratie « libérale » leur suffisent.

    Il faut voir dans ces points là quelque chose d’essentiel : le fascisme (et le nazisme, en dépit de leurs différences idéologiques) n’arrive pas en « gagnant » les élections. Ce n’est pas le critère déterminant. Le pouvoir lui est conféré avec le consentement d’une part importante des plus grands acteurs économiques du pays. Les pouvoirs spéciaux décernés à Hitler, à Mussolini, mais également à d’autres groupes ou personnalités qu’on peut assimiler au fascisme, comme Franco, l’ont été au cours d’une crise de régime profonde.

    Nous voyons des crises économiques sans discontinuer depuis la guerre du Vietnam et le choc pétrolier. Elles sont soit sectorielles (bulle internet), soit géographie (crise asiatique) soit systémique (2008), mais elles sont constantes. Ces crises économiques débouchent régulièrement sur des crises politiques profondes : les gouvernements, soit en appuyant des mesures anti-sociales, soit en jouant la carte de la politique du moindre mal (les deux revenant, en dernière instance, aux mêmes résultats) ne suscitent que mécontentement et mépris. Mais la crise de régime est une gradation supplémentaire : les tensions sont tellement fortes que même les gouvernements ne peuvent se succéder, qu’ils ne peuvent plus gouverner comme ils le souhaitent, et que les gouvernés ne veulent plus être gouvernés comme ils le sont. Là arrive un blocage insoluble.

    C’est dans ces situations de blocage qu’arrive un besoin de « césarisme » comme le nommait Gramsci. C’est à dire quelqu’un qui incarne une solution « supérieure » aux contradictions de la société. Supérieur dans le sens où il représente une synthèse sinistre entre les aspirations du peuple à un meilleur niveau de vie et celles de la bourgeoisie à plus de profits et une plus grande stabilité. Parfois, ces apprentis Césars sont pourtant vu comme de simple pitres, des pantins qui feront le sale travail à la place des bourgeois. Mais parfois, ils s’avère qu’ils sont étonnamment efficaces, à l’exemple de Hitler3.

    A l’heure actuelle, la crise de régime ne se matérialise pas tout à fait. Les gouvernements successifs ont élargi les compétences en termes de répression de la police et de l’administration. L’état d’urgence constant permet aussi un traitement préventif des menaces sur la stabilité de l’État. D’une manière générale, la population accepte, consent, au maintien d’une forme de pouvoir « normal ». Cependant, rien n’est sûr, et l’entropie du monde post-covid est immense.

    D’autant que Zemmour, contrairement à Le Pen, est une personne qui a la prétention immense d’être ce César, ce Napoléon. D’être celui qui serait un sauveur et qui pourrait sauvegarder l’unité de la France au travers d’une immense épuration. D’être quelqu’un qui pourrait imposer une baisse du niveau de vie au nom de la Nation et de la France, en somme, d’être celui qui réunifierait, dans un mensonge, les exploiteurs et les exploités, en les dressant contre les surexploités.

    Combattre.

    Dans les années 1980, l’irruption du FN comme épouvantail avait causé une peur importante. Un grand nombre d’organisations antifascistes sont nées et ont œuvré à lutter contre les mouvements fascistes ou fascisants. Ces organisations sont rentrés parfois dans la légende, comme les Red warriors. Cependant, ils n’ont pas débouché sur la constructions d’alternatives politiques et se sont globalement fondus dans le moule de la sociale-démocratie et du réformisme, finissant par coller des affiches pour l’officine du PS SOS-Racisme.

    D’une manière générale, l’argument de la menace électorale a toujours été employé pour disqualifier les forces extra-parlementaire et pousser à l’union de la gauche, même avec des organisations qui, une fois au pouvoir, appliquent le programme des réactionnaires.

    Cela pose une question importante : comment faire exister la lutte d’un front antifasciste sans que celui-ci ne connaisse le même sort ?

    Nous ne voulons pas « tirer les marrons du feu » pour les autres.

    Le combat antifasciste est en permanence la proie d’organisations politiciennes qui voudraient se l’accaparer et le travailler pour elle. A plusieurs reprises au cours de notre vie militante, nous avons vu les plus modérés imposer un silence politique aux forces les plus combatives au nom de la « massification » ou d’une injonction à l’unité. Les antifascistes de terrain étaient ainsi sommés de se contenter d’une existence de service d’ordre, prenant des risques physiques et juridiques importants, tout en devant laisser l’expression politique aux plus modérés. En dernière instance, cette situation s’est traduite par le fait que les collectifs étaient vidés de leur contenu politique, ne se massifiaient pas plus, et que ceux qui couraient les risques les plus grands étaient abandonnés face à la police et à la justice.

    La focalisation d’un combat contre le RN en tant que structure, au nom d’une injonction morale à faire barrage, est une posture stérile. Ce n’est pas le RN que nous devons combattre, mais bien un courant idéologique qui traverse l’ensemble de la société. Un courant idéologique et des positions politiques dont n’hésitent pas à se servir les autres organisations qui visent à accéder au pouvoir pour servir la bourgeoisie.

    Aujourd’hui, parler de lutte contre les conceptions fascistes, c’est aussi mener une lutte d’ensemble.

    Une lutte étroitement liée à un combat idéologique pour une transformation de la société. Il ne s’agit donc pas de faire de la dénonciation de Zemmour ou du RN un appel à soutenir d’autres politiciens. Nous avons d’ailleurs pu voir qu’une grande partie d’entre eux pourraient tout à fait concevoir de reprendre des pans des programmes de ces organisations si celui-ci leur permettait d’engranger des voies supplémentaires.

    Cette question rejoint donc la question de la lutte pour un camp du peuple, un camp des exploités, et pour l’organisation de ceux et de celles qui veulent un monde nouveau, débarrassé du capitalisme. Pour le moment ce camp n’existe pas organisationnellement et demeure inaudible publiquement. Ses prises de position ne touchent que peu de monde.

    Il y a là plusieurs raisons :

    • Une impossibilité d’ordre technique : le manque de relais et le manque de caisses de résonance. En France, les médias sont cloisonnés et monopolisés par une petite clique de propriétaires qui imposent leur ligne éditoriale. Malgré la pluralité de médias alternatifs, ils manquent de portée cumulative.
    • Une difficulté organisationnelle : les forces antifascistes sont dispersées en différents courants idéologiques, mais aussi en différentes structures ennemies ou antagonistes. C’est l’impossibilité, pour le moment, de construire une unité des forces extra-parlementaires qui empêche aussi l’émergence de ce pôle comme un centre de gravité politique.
    • Un vide idéologique : nous devons être capable également de faire naître un message qui soit clair, simple, accessible, mais qui ne sacrifie pas au fond idéologique. L’isolement des mouvements d’extrême-gauche est la conséquence d’une offensive idéologique de la bourgeoisie. Pour y répondre, il faut une contre-offensive, laquelle soit capable de développer une nouvelle forme de référentiel de valeurs, une nouvelle culture, qui ne soit pas une culture de marginalité, mais qui puisse devenir hégémonique et remplacer celle qui domine actuellement.

    Cette nécessité est intuitivement comprise par un nombre toujours plus grands de militants et de militantes. Cependant, elle se heurte aussi à un grand nombre d’obstacles. Nécessité d’exister politiquement comme une organisation indépendante, force de l’habitude, méfiances et sectarisme…

    Or, comme nous l’avons mentionné à plusieurs reprises, il nous faut impérativement sortir de l’anesthésie formée par l’idée que les choses sont statiques. Après presque trente ans de « fin de l’histoire », nous nous préparons à y retourner avec fracas.

    L’heure tourne.

    A la suite de l’élection d’Emmanuel Macron, nous avions dit : « nous avons 5 années devant nous pour être prêts. » Nous ne pouvons pas dire que nous le sommes. Or, nous avons l’impression que l’étau se resserre.

    Il y a un peu plus de dix ans, à l’époque où certains d’entre-nous militions à la JCML-69 (Jeunesse Communiste Marxiste Léniniste), nous avions tenté d’établir une analyse de quelle semblait être la direction prise par le pays.

    Nous avions supposé à l’époque, que le PS serait élu, et que son élection serait un piège. Elle signifierait simplement que les réseaux de mobilisation et de socialisation qui avaient contribué à lutter contre les réformes de Chirac et de Sarkozy passeraient désormais au pouvoir. Et qu’ils appliqueraient la même politique que la droite, celle-ci étant téléguidée par les désirs et les intérêts des exploiteurs. La victoire de Hollande signifiait donc la défaite du PS.

    A la suite de Hollande, nous supposions une candidature centriste, unitaire, émergeant des décombres de 5 ans de capitulation. Cette candidature, qui préfigurait Macron, serait un missile à usage unique, conçu pour combler, encore, les besoins d’une bourgeoisie encore davantage aiguillonnée par la crise.

    Du fait du chaos politique, il ne nous paraissait pas possible de voir renaître un UMP (avant qu’il deviennent LR) ou un PS fort. Comme les réformes précédentes allaient accroitre l’instabilité politique et les luttes sociales, nous nous attendions alors à voir naître une droite élargie, allant de la droite du PS au RN, et qui aurait vocation à assurer les mêmes fonctions que le Parti de l’Ordre au XIXe siècle : réduire les droits politiques et faire accepter la misère par la force. Un régime pré-fasciste en somme.

    Zemmour, aujourd’hui, représente globalement un héraut potentiel pour un tel Parti de l’Ordre.

    Même si ce plan d’évolution était simpliste et basé sur une aggravation plus forte de la crise, il s’est jusqu’à présent réalisé. Cependant, nous ne pouvons espérer qu’une seule chose maintenant : avoir eu tort.

    1L’équipe de campagne d’Éric Zemmour : le listing secret

    2Le parti de l’Ordre était en France en 1848, sous la Deuxième République, le regroupement non réellement structuré de personnalités conservatrices, partisanes — comme l’indique son nom — de l’ordre, de la sécurité et des bonnes mœurs. (Wikipédia)

    3Comme le note avec justesse Johann Chapoutot, la grande bourgeoisie Allemande pensait que les nazis échoueraient lamentablement et qu’ils seraient aisément manipulables. Il s’avère que non seulement ils ont été efficaces, mais que la créature à fini par échapper quelque peu à ses maîtres.

  • Le RN est il le grand Satan de 2022 ?(1/2)

    Le RN est il le grand Satan de 2022 ?(1/2)

    Les élections approchent.

    Avec celles-ci, une pression chaque jour davantage importante se fait sentir sur l’ensemble de la société. Elle touche même ceux que ces élections n’intéressent pas énormément, à l’origine. Nous-mêmes portons sur elles un regard assez distant : nous voyons les gouvernements non pas comme des instances dirigeantes, supérieurs à la société, mais comme une interface. Une interface d’un système qui sert avant tout les intérêts de la grande bourgeoisie, mais qui a pour but de les moduler et de les rendre socialement acceptable. Nous ne pensons donc pas que les votes soient si déterminants que cela, ni qu’ils puissent changer grand-chose.

    En revanche, les élections sont un baromètre de deux choses :

    • Les désirs de la population et les attentes populaires.
    • Les attentes des exploiteurs et leur programme pour s’appuyer sur les désirs populaires et les mettre à leur service.

    Cette situation nous pousse à nos intéresser de près aux différentes stratégies qui peuvent être mises en place, aux différents paris de la bourgeoisie.

    Nous pensons que, aujourd’hui, étant donné le climat politique et moral qui suit la crise du Covid et la conscience grandissante de la crise écologique, des candidats verts, comme Yannick Jadot, peuvent être des paris envisageables pour la bourgeoisie. Ils incarneraient une continuité libérale, tout en permettant des efforts étatiques vers le financement de nouvelles énergies. Bien sûr, ces financements seraient principalement populaires, puisque, comme nous l’avons vu avec les Pandora Papers, la bourgeoisie est allergique à l’effort commun.

    Mais il existe une deuxième option, réactionnaire, qui recueille des soutiens toujours plus grands. Cette solution fascisante ou fasciste se baserait sur le fait d’exiger des efforts communs, des sacrifices, dans le but de restaurer « la place de la France dans le monde ». Il faut comprendre par cela, bien-sûr, celle de sa bourgeoisie. Cette option passe par un étranglement des libertés démocratiques, mais également par une mobilisation xénophobe, réactionnaire, divisant profondément les exploités entre eux.

    Pendant des décennies, le Front National a incarné cette alternative illibérale. Il a cru, grandi, à laissé des fleurs vénéneuses s’épanouir. Mais pourtant, nous pouvons nous poser la question à l’aube de la campagne électorale : est-il vraiment encore l’incarnation de cette solution ?

    Le RN est il un tigre de papier ?

    Érigé en menace absolu, en totem de peur, le RN est il réellement capable de pouvoir remporter les élections ? A notre avis non. Nous pensons que dans le maximum des cas, il peut parvenir au second tour à un score de l’ordre du tiers des voix. Cela ne signifie pas qu’il n’ait cependant pas de pouvoir de nuisance et qu’il ne soit pas un problème. Mais il se heurte à des difficultés qui rendent sa victoire électorale peu probable.

    Nous pensons que le RN est étroitement limité par son propre modèle et par sa structure.

    Le RN est, fondamentalement, une boutique tenue par un clan autour de la famille Le Pen. Il s’agit d’une organisation qui sert à financer un train de vie pour une famille parasitaire. A ce titre, il s’accroche à certaines fonctions rémunératrices (notamment le parlement européen). Son institutionnalisation progressive, notamment grâce à la politique de la dédiabolisation, ressemble un peu à celle du PCF : les rentrées d’argent convainquent de ne plus se lancer dans une aventure nihiliste et anti-système, car elle risquerait de se traduire par des pertes de termes de postes. Le RN a pu cependant élargir sa base électorale depuis 2002. Mais ses perspectives de conquête d’électorat sont limitées.

    La dédiabolisation du RN a eu plusieurs effets contradictoires : elle est une indéniable victoire tactique de la part de la direction incarnée par Marine Le Pen, mais elle est aussi une défaite stratégique. Le pari était complexe : comment être une organisation d’outsiders tout en ayant volonté à diriger ?

    • Il est indéniable que, depuis 2002, le RN/FN « passe mieux », il apparaît comme une organisation politique normalisée et à pu ainsi accroître de manière importante sa base électorale. Cependant, il s’agit d’un électorat particulièrement volatile, car n’étant pas intégré dans des réseaux de socialisation ou de structuration, à l’image de celui de LR ou des anciens réseaux du PS ou du PCF.
    • Ce qui fait l’attractivité du RN est sa capacité à proposer une forme de transgression du consensus républicain classique, une forme de transgression du politiquement correct, en somme, il représente le « dire tout haut ce que les gens pensent tout bas ». C’est à dire être la caisse de résonance du « ça » freudien, animal, brutal, et viscéralement réactionnaire.
    • Or, pour gagner des voix, il doit perdre en transgression, et quand il perd en transgression, il perd en intérêt. On a pu voir que d’autres acteurs qui partent à la conquête du centre de gravité de l’électorat réactionnaire, comme Darmanin, on été bien plus agressifs qu’un RN hésitant.
    • De plus, il apparaît de plus en plus clairement que le RN n’est pas capable de se penser comme une organisation impériale, capable de se penser comme un centre de commandement de la société. Il se présente comme une organisation d’outsider grognons, mais n’est pas crédible pour des personnes qui ne veulent pas grogner, mais qui veulent que le parti pour lequel ils votent gagne.

    En fin de compte, le problème du RN est qu’il est prisonnier de son modèle. Il se heurte à un plafond de verre. Il a grandi, s’est doté de postes et de positions. Mais ces postes et ces positions lui imposent une modération pour gagner en capacité de consensus. Et ce consensus réduit sa capacité à pouvoir séduire en transgressant les tabous.

    Supposons un hypothétique cas d’étude dans lequel le RN pourrait arriver au pouvoir. Cela ne signifierait pas forcément le fascisme, ni même que le RN pourrait appliquer sont programme et sa conception du pouvoir.

    • Il faudrait que la bourgeoisie adoube son programme, car sa politique, pour le moment, effraierait les marchés. Or cette question de la stabilité des marchés est fondamentale dans les choix politiques des grands monopoles économiques. Cette recherche d’un agent capable de leur assurer le maintien et la croissance de leurs rentes sous-tend un grand nombre de stratégies. Ainsi, la plupart des milliardaires français, qui sont issus de milieux ultra-réactionnaires, ont été pourtant des supporters des partis du centre (PS-Modem-UDI-LR…) lesquels garantissaient cette stabilité.
    • La politique des politiciens est souvent une politique centriste : le programme essaie de prendre en compte le centre de gravité idéologico-politique du pays. C’est d’ailleurs toute l’ineptie du « vote de barrage » : Macron a été élu avec les voix de la gauche, mais pour lui le centre de gravité politique était entre lui et Marine le Pen. Au lieu de « prendre en compte les voix de gauche », il a surtout pris en compte les voix RN. Dans le cas du RN, l’application de son programme se ferait à l’inverse. Macron a droitisé sont programme, Le Pen serait obligé de le recentrer.
    • L’opposition serait forte. Macron a neutralisé celle-ci en reprenant le programme de la droite et en étant constitué de transfuges du PS. Il rendait quasiment impossible aux forces politiques qui l’environnaient de pouvoir exister politiquement. Dans le cas du RN, l’ensemble des autres forces politique pourraient faire bloc contre cet outsider.

    En dépit de cette incapacité à pouvoir diriger comme bon leur semble, une hypothétique victoire du RN serait révélatrice d’une situation extraordinairement mauvaise pour la conscience politique générale du pays.

    Plus prosaïquement, là où le RN gagne des points, c’est sur son influence idéologique.

    Un centre de gravité idéologique, mais sans capacité de victoire.

    Dans le fond, pour que le RN gagne idéologiquement, il faudrait mieux qu’il ne se présente pas. Mais comme son but premier est d’assurer la victoire d’une équipe, d’une boutique, il ne le peut pas. Pire, en dépit de son influence idéologique, il est aussi une cible.

    Le RN, par ses caractéristiques propres, ses thèses radicales et la volatilité de son électorat, représente une manne tentante pour les autres organisations politiques. Beaucoup ont cru pouvoir lui prendre ses électeurs. Cette situation a fait passer le RN de pôle ennemi à cible. Ses idées, ses thèses, sont devenus le centre des débats politiques. Aujourd’hui, les organisations politiques qui se présentent aux élections se positionnent par rapport à son programme.

    Certaines n’ont pas hésité à tenter de ratisser sur ses terres. Même des organisations comme LFI se sont retrouvés devant la question. En Allemagne, Aufstehen ! , scission de Die Linke voulait former une organisation de gauche anti-immigration. En France, Kuzmanovic, aile réactionnaire de LFI, voulait faire de même. Après des hésitations, il a été exclu.

    La réalité étant que braconner à l’extrême-droite n’affaiblit pas celle-ci, mais la légitime. Plus les autres ont voulu imiter le RN, plus celui-ci est devenu une alternative politique socialement convenable, et plus le centre de gravité idéologique général du pays est passé à l’extrême-droite.

    L’impossible Imperium du RN.

    Un des éléments qui a le plus déçu les électeurs et électrices de Marine Le Pen est son statut constant d’outsider. Le RN n’est pas taillé pour la victoire et elle le sait. Cela a joué un rôle important dans sa médiocre prestation du débat de l’entre-deux tours. Elle s’est positionnée comme elle le pouvait : c’est à dire dans une attitude de critique « du fond de la classe » des actions du gouvernement, en somme par un programme négatif. Emmanuel Macron, quant à lui, s’est placé dans une posture de prince régnant, dirigeant, proposant des positions politiques et des solutions (dans l’intérêt de la bourgeoisie, certes). Pour les électeurs, qui votent généralement dans l’espoir de gagner, cette attitude ne peut que dépiter.

    Zemmour, quant à lui, porte un autre ethos, celui d’un dirigeant en place, celui de quelqu’un qui tient les rênes du pouvoir entre ses mains. Il n’a pourtant pas de techno-structure gouvernementale à proposer pour le moment. Mais ce n’est pas un défaut pour autant, au contraire, cela l’avantage par rapport au RN : il peut choisir.

    Car, malgré son influence idéologique, le RN se heurte à un obstacle : il est cloisonné politiquement.

    Face à plus structuré que soi.

    Aujourd’hui, la quasi-intégralité des organisations politiques politiciennes, de droite ou de gauche, se revendiquent d’une manière ou d’une autre du gaullisme. C’est un lieu commun de la politique. Le RN ne fait pas exception à cela, en dépit du fait qu’il soit originellement le point de ralliement de la droite vichyste et anti-gaulliste, celle des Tixier-Vignacourt et autres collaborationnistes. Si il est aisé de se parer du vernis gaulliste, s’en enduire ne trompe pas les véritables réseaux gaullistes. Ils forment un maillage étroitement serré, englobant également les réseaux traditionalistes chrétiens. Il s’agit d’un glacis sur lequel se heurtent constamment les frontistes, car il est imperméable à leurs tentatives de séduction. Les réseaux gaullistes ont leurs propres figures d’extrême-droite, telle que Philippe de Villiers, Nadine Morano ou Jean-Frédéric Poisson.

    L’émergence d’une autre menace.

    Or, s’il est impossible pour le RN de parvenir à prendre le contrôle de ces réseaux, l’inverse est possible. Il a été ainsi possible de voir que Nadine Morano, Christine Boutin ou d’autres ont apporté un soutien régulier à Eric Zemmour et à ses thèses. C’est là un signe important : la droite traditionnelle et l’extrême-droite zemourriste possèdent une grande porosité. Cette bienveillance ouvre des perspectives inconnues à d’autres aventuriers de l’extrême-droite : la possibilité effective d’avoir les voix permettant de gagner. Zemmour, dans un sens, est quelqu’un qui a intuitivement compris le principe de la ligne de masse, mais d’un point de vue réactionnaire.