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  • Sur la situation internationale en 2026

    Sur la situation internationale en 2026

    Il n’aura échappé à personne que nous vivons un moment d’intensification des contradictions entre pays impérialistes et peuples opprimés, d’une part, et entre pays impérialistes, d’autre part.

    La diplomatie américaine a une politique impérialiste toujours plus ouverte, y compris vis-à-vis de ses alliés impérialistes traditionnels (pays d’Europe de l’Ouest, Canada, Japon). Évidemment, Trump en est l’accélérateur, mais pas la cause : si l’on regarde la guerre commerciale avec la Chine, l’administration Biden la menait déjà, avec une intensité plus faible. Cette administration était aussi pleinement engagée dans la guerre impérialiste en Ukraine ainsi qu’en Palestine, en soutien de l’extermination des Palestiniennes et Palestiniens par Israël.

    I. Sur le Venezuela

    L’année 2026 a commencé par l’agression militaire américaine contre le Venezuela, dans le cadre d’une opération d’enlèvement de Nicolas Maduro, le président du pays. Rappelons que, s’il y avait encore besoin de le démontrer, le « droit international » n’engage que celles et ceux qui y croient. Tout comme le droit national légitime et stabilise les intérêts de la société bourgeoise, le droit international légitime et stabilise les intérêts des puissances impérialistes dominantes. Dès que celui-ci représente une contrainte trop importante pour ces dernières, il est donc tout à fait naturel qu’elles le rejettent. Les appels au respect du droit international, dont le champion français est le parti social-démocrate La France Insoumise, sont donc une approche réformiste complètement stérile.

    Maduro représente le pouvoir chaviste, idéologiquement très opposé à l’impérialisme américain. Qu’est-ce que le chavisme ? Nous n’avons pas l’intention de réaliser une histoire complète de cette tendance politique. Nous ne soulignerons que les quelques points nécessaires à sa compréhension.

    Le chavisme est un mouvement ancré dans les classes populaires vénézuéliennes, ayant pour but de redistribuer les richesses du pays en faveur des plus pauvres et de mener une politique anti-impérialiste de défiance envers les États-Unis et de soutien à Cuba. Ainsi, à l’époque du rapprochement Chavez-Cuba et de la prise du pouvoir de la gauche sociale-démocrate dans de nombreux pays d’Amérique latine, dans les années 2000, on pouvait avoir l’impression d’assister à la naissance d’un axe populaire et anti-impérialiste au cœur du continent.

    En réalité, le chavisme n’a pas modifié substantiellement la position dominée du Venezuela et la nature compradore de sa classe dirigeante. Le pays n’a pas connu de développement industriel autocentré en rupture avec les dynamiques précédentes. Le Venezuela a continué à dépendre quasi exclusivement de la vente de pétrole aux pays impérialistes (aux premiers desquels, les États-Unis) pour assurer la reproduction de son économie. Ce qui a changé avec le chavisme, c’est que la richesse ainsi produite fut réinvestie dans des programmes sociaux d’État au lieu d’enrichir une poignée de capitalistes bureaucratique, du moins sous Chavez. Sous Maduro, le régime chaviste s’est consolidé sous la forme d’un capitalisme bureaucratique on ne peut plus classique avec des groupes d’intérêts (principalement l’armée) soudés autour de l’État par la captation de la rente pétrolière. Que ces programmes sociaux d’État aient été une grande réussite pour élever énormément et en peu de temps le niveau de vie des masses vénézuéliennes ne rentre pas en ligne de compte dans une analyse de classe du chavisme comme politique compradore. L’État vénézuélien a acquis un caractère keynésien avec le chavisme, mais pas un caractère socialiste : la transformation a eu lieu dans la péréquation du profit comprador (les politiques redistributives d’État), pas dans la réalisation compradore dudit profit par une classe capitaliste bureaucratique.

    En ce qui concerne le positionnement géopolitique anti-impérialiste du chavisme, celui-ci est évident dans le discours et possède même une traduction pratique, dans le soutien à Cuba. Une classe et un État comprador ont toujours une autonomie propre dans leurs intérêts et leurs politiques. Un chef d’État comprador n’est jamais une pure marionnette. En l’occurrence, le chavisme exprimait une défiance réelle vis-à-vis de l’impérialisme américain et de son rôle historique comme contemporain en Amérique latine. Force est de constater que, malgré ces velléités, le Venezuela n’a jamais quitté sa position semi-coloniale dans les rapports impérialistes, et que, malgré la volonté de se tourner vers la Chine (donc, de devenir dépendant d’une puissance rivale des États-Unis), le Venezuela n’a jamais cessé de dépendre principalement de ses exportations de pétrole envers les États-Unis, d’où sa fragilité face aux sanctions américaines.

    La nature compradore du régime chaviste n’est jamais apparu aussi nettement qu’avec sa dégénérescence finale sous Maduro, et aujourd’hui, sous Delcy Rodriguez, dont la volonté de négocier malgré l’agression américaine ne fait que traduire une incapacité fondamentale à résister face à l’impérialisme, caractéristique de la classe compradore.

    Certains apologistes du chavisme pourraient arguer du — très réel — écart de force entre les États-Unis et le Venezuela. Pour le dire brièvement, il s’agirait d’une insulte à la mémoire des millions de martyrs (vietnamiens, algériens, coréens, chinois, palestiniens, kurdes…) de la lutte anti-impérialiste qui sont montés à l’assaut du ciel en dépit de tous les écarts de force militaire. Outre la faillite idéologique, il s’agirait également d’une faillite politique, puisque dans la lutte révolutionnaire l’inégalité des forces en présence est une constante presque toujours en défaveur des révolutionnaires. Invoquer cette disproportion pour capituler, c’est liquider toute perspective de lutte révolutionnaire réelle.

    Le chavisme est ainsi l’exemple type de l’impasse que constitue tout mouvement anti-impérialiste sous direction réformiste bourgeoise, c’est-à-dire sans direction communiste prolétarienne. Même un mouvement sincèrement appuyé sur les masses, hostile à l’impérialisme et avec des références socialistes, se retrouve coincé dans la dépendance compradore dès lors qu’il reste enfermé dans un cadre bourgeois, sans Parti communiste pour assurer le succès de la révolution continue par étape jusqu’au socialisme. Chavez était un authentique représentant de la moyenne bourgeoisie nationale (comme c’est généralement le cas des officiers progressistes) ; en tant que tel, il ne pouvait pas subvertir la grande bourgeoisie compradore dans sa lutte contre le semi-colonialisme, même avec un large soutien des masses populaires. La bourgeoisie nationale n’a pas intérêt à la perpétuation du semi-colonialisme, mais elle n’a pas intérêt non plus au socialisme, ce qui en fait une classe progressiste, mais généralement réformiste. Au pouvoir, la bourgeoisie nationale ne reste pas nationale (progressiste), elle devient compradore (réactionnaire), c’est-à-dire qu’elle remplace et/ou intègre la classe dominante du capitalisme comprador. C’est ce qui s’est vérifié au Venezuela.

    Passons du côté vénézuélien au côté américain. Que révèle cette agression ?

    Elle ne peut se comprendre qu’avec l’accroissement des tensions interimpérialistes. En effet, dans ce contexte, l’impérialisme américain n’a plus d’intérêts à tolérer l’autonomie relative du Venezuela, et encore moins son potentiel rapprochement avec la Chine et la Russie. Au contraire, dans la lutte contre l’impérialisme chinois et l’impérialisme russe, affermir le contrôle américain sur le pétrole vénézuélien est un enjeu capital. Certains propagandistes libéraux ont voulu tourner en dérision l’analyse anti-impérialiste pour « prouver » avec une surabondance de détails techniques que les entreprises pétrolières américaines ne pouvaient, dans un futur proche, ni exploiter directement le pétrole vénézuélien (en s’implantant là-bas), ni même raffiner efficacement le pétrole brut exporté. Ce faisant ils oublient que, pour l’impérialisme américain, il ne s’agit pas forcément de prendre directement le pétrole pour en faire un usage immédiat, mais plutôt de contrôler les flux de pétrole1. Avoir un contrôle même indirect sur le Venezuela c’est, d’une part, avoir un contrôle majeur sur les prix du pétrole, et d’autre part, priver ses rivaux de l’accès à l’un des plus grands producteur de pétrole du monde. Ajoutons que Trump a été très clair sur ses intentions de profiter du pétrole vénézuélien et il n’y a pas de raison de ne pas le croire. Enfin, ce qui n’est pas « réaliste » à un moment T des tensions interimpérialistes peut tout à fait l’être à un moment T+1. Il n’était pas réaliste pour les États-Unis de 1938 de produire la masse d’armements qu’ils produisirent cinq ans plus tard en 1943. S’il n’est pas réaliste pour les États-Unis d’investir directement dès aujourd’hui dans le secteur pétrolier vénézuélien rien ne dit que cela ne le sera pas dans un avenir proche.

    Depuis l’agression américaine, la contradiction principale au Venezuela est la contradiction entre l’impérialisme américain et le peuple vénézuélien — la contradiction entre l’impérialisme américain et russo-chinois est une contradiction secondaire. L’impérialisme russe et l’impérialisme chinois sont restés sur la défensive et n’ont apporté aucun soutien substantiel à la semi-colonie attaquée. Comme l’agression de l’Iran par Israël, en juin 2025, l’agression du Venezuela par les États-Unis était une guerre impérialiste que l’inaction de la Chine et de la Russie n’a pas transformée en guerre interimpérialiste ; contrairement à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui était une guerre impérialiste que la réaction des pays impérialistes occidentaux a transformée en guerre interimpérialiste. Avec l’intensification des contradictions interimpérialistes, une situation tolérable pour l’impérialisme américain est devenue intolérable, mais la contradiction principale n’est pas devenue la contradiction interimpérialiste : la contradiction impérialiste principale a été intensifiée par l’intensification de la contradiction interimpérialiste secondaire, sans inversion de leur position respective.

    Contrairement à l’agression israélienne sur l’Iran qui a lancé la guerre juste de l’Iran contre Israël, en juin 2025, l’agression américaine sur le Venezuela est restée une opération militaire strictement unilatérale : non seulement les puissances impérialistes rivales n’ont rien opposé à cette agression, mais le Venezuela lui-même n’a opposé qu’une très modeste résistance, avant de se précipiter à la table des négociations. Encore une fois, cette attitude ne doit pas être comprise que comme la traduction de l’asymétrie des forces, mais surtout comme celle de la nature de classe de l’État vénézuélien. Ceci dit, si la classe dirigeante vénézuélienne avait opposé une guerre à l’agression américaine, celle-ci aurait été une guerre juste contre l’impérialisme — sans pour autant être une guerre révolutionnaire de libération nationale.

    Dans la contradiction entre pays dominés semi-coloniaux et pays dominants impérialistes, les communistes doivent toujours prendre le parti des dominés. Bien sûr, les autorités compradores, incapables de proposer une réelle résistance anti-impérialiste, restent toujours des réactionnaires en face des masses populaires de leur pays. C’est pour cela qu’aucune unité — même temporaire — n’est possible avec la classe compradore. Nous n’avons pas prétention à dicter une ligne aux communistes vénézuéliens. En revanche, en ce qui nous concerne, nous devons fermement condamner l’agression américaine et participer aux mouvements de résistance anti-impérialiste contre les États-Unis. Dans ces derniers, nous devons mettre au centre de nos mots d’ordre la nécessaire lutte du peuple contre l’impérialisme, et non la négociation — toujours stérile — entre État semi-colonial et impérialiste.

    II. Sur le Groenland

    Passons à présent au second événement : les pressions américaines sur le Groenland. Au même moment où les Américains enlevaient Maduro, des membres hauts placés de l’administration Trump, tels que Stephen Miller, relançaient les revendications américaines sur le Groenland, ce qui fut confirmé par Trump lui-même, au sommet de Davos2.

    Les pressions américaines sur le Groenland sont caractéristiques de l’accroissement des tensions interimpérialistes. En effet, elles sont la démonstration des contradictions entre impérialistes américains et européens. Le Groenland est une colonie danoise, qui a obtenu une grande autonomie à partir de 2009. L’histoire du Groenland est faite de pillages et d’exploitations du peuple inuit, qui dépend à présent complètement du Danemark pour assurer la reproduction de son économie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis y entretiennent des bases militaires, en accord avec le Danemark et par-dessus les populations locales, qui font les frais des pollutions lourdes provoquées par l’activité militaire américaine.

    Le Groenland est stratégique à deux égards.

    Tout d’abord, son sous-sol est riche en gisements de minerais stratégiques et d’hydrocarbures. Précisons toutefois que, jusqu’à aujourd’hui, les conditions environnementales et logistiques groenlandaises sont tellement difficiles qu’aucune multinationale n’a jamais réussi, malgré les tentatives, à exploiter ces ressources. Même sans aucune perspective d’exploitation immédiate, il faut bien voir que les États-Unis de Trump sont pleinement et ouvertement engagés dans une course à la sécurisation de l’approvisionnement en matériaux stratégiques (terres rares, hydrocarbures, etc.) pour sortir de la dépendance à l’égard de la Chine. Il est très simple de comprendre pourquoi, dans le cadre de la préparation à une confrontation interimpérialiste, les États-Unis voudraient ne pas dépendre de leur principal rival. Ainsi, l’État impérialiste est prêt à investir et à soutenir les capitaux privés, par eux-mêmes trop faibles et trop frileux. Très récemment, la banque d’import-export américaine (donc, un organe du gouvernement fédéral), à signé un prêt de plus de cent milliards de dollar à une grande entreprise minière américaine pour un plan d’exploitation des terres rares groenlandaise3. Nous avons là une illustration parfaite de l’État impérialiste s’engageant pour soutenir ses monopoles stratégiques. Comme pour le pétrole vénézuélien, il ne faut pas s’arrêter bêtement aux détails techniques et se souvenir que, pour les intérêts impérialistes, nécessité fait force de loi. Si les planificateurs américains finissent par estimer que les terres rares groenlandaises sont nécessaires pour gagner la guerre contre la Chine, il y aura exploitation. Dans un environnement aussi extrême que celui du Groenland, on ne peut assez insister sur la catastrophe écologique que l’extraction des minerais provoquerait.

    Nous voyons sous nos yeux la barbarie impérialiste préparer la destruction des conditions de vie de l’humanité avant même la boucherie des champs de bataille interimpérialistes à venir. Une fois de plus, on ne peut qu’insister sur la nécessité du communisme et de l’engagement communiste. Les calculs de boutiquiers réformistes sur une liste « de rupture » pour n’importe quelle élection que ce soit (des plus ridicules aux plus sérieuses) paraissent déjà complètement vains et apparaîtront sans aucun doute criminels à celles et ceux qui vivront la mort de masse et la dévastation de la Terre.

    Le second aspect stratégique du Groenland est sa localisation, situé dans le cercle polaire arctique. Le Groenland permet de contrôler les trajectoires aériennes de nombreux tirs de missiles balistiques, ou même de vol d’avions-espions. De plus, avec le Royaume-Uni et l’Islande, il constitue un des trois points de verrouillages des zones d’accès maritimes par lesquels des sous-marins russes pourraient se projeter en Atlantique Nord. Ce sont les raisons qui expliquaient la très forte présence américaine pendant la Guerre froide. Les impérialistes occidentaux et russes, qui parient sur le réchauffement climatique pour investir dans de futurs profits, prévoient que l’Arctique sera l’un des principaux nœuds du commerce maritime mondial d’ici 2050, ce qui augmente encore l’importance du Groenland.

    Nous voyons donc clairement comment les pressions américaines prennent tout leur sens dans un contexte de tensions interimpérialistes toujours plus poussées qui amènent l’impérialisme américain à s’assurer le contrôle de toujours plus de ressources (géographiques, minérales, hydrocarbures, etc.) afin d’être en mesure de rester la première puissance mondiale et de gagner la guerre qui se prépare contre les autres.

    Ce qui relève d’un intérêt particulier, c’est que cette préparation à une lutte interimpérialiste (avec la Russie et la Chine) se fait ici en aggravant une autre lutte interimpérialiste : avec les pays impérialistes d’Europe de l’Ouest. Dans sa quête d’espace stratégique, l’impérialisme américain est amené à empiéter sur celui de ses alliés impérialistes européens. La réponse plutôt unitaire des dirigeants européens, ainsi que la réalisation d’un exercice militaire conjoint au Groenland4, donne bien à voir cette réalité. Il y a bien concurrence entre impérialisme américain et impérialismes européens. La thèse révisionniste du super-impérialisme américain ne tient pas, même si c’est effectivement lui qui a la supériorité sur ses alliés impérialistes. L’impérialisme américain a toujours été placé en contradiction relative avec celui de ses alliés, il n’y a qu’à voir comment les Américains ont progressivement expulsé les Britanniques d’Iran, d’Irak et même d’Islande à la faveur de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a donc rien de particulièrement surprenant à ce qu’ils cherchent à faire de même au Danemark, et à travers lui, à l’Union européenne.

    En ce qui nous concerne, communistes en France, cette crise a aussi été l’occasion pour les réformistes français de se confirmer comme l’aile gauche de la bourgeoisie impérialiste. Mélenchon a appelé à transformer en territoires de l’Union européenne ceux qui, comme le Groenland, n’y étaient qu’associés. Ces territoires sont tous des possessions coloniales des États membres de l’Union européenne. Il ne s’agit donc que de sanctuariser les possessions des pays impérialistes européens. Nous ajouterons simplement que la Kanaky, colonie très stratégique de la France dans l’indopacifique, fait partie de ces territoires. Mélenchon a aussi pris la parole pour appeler la France à se placer à la tête d’un front du « refus de la vassalisation » aux États-Unis. Dans l’aspect inégal de l’alliance occidentale entre les États-Unis et l’Union européenne (dans laquelle les États-Unis sont clairement dominants), Mélenchon ne fait que défendre les intérêts impérialistes de l’Union européenne, en cherchant à renforcer sa position face à celle de son allié-concurrent. De plus, champion de l’impérialisme français, il cherche toujours à défendre spécifiquement les intérêts impérialistes de la France dans l’alliance européenne (d’où « à la tête du front »).

    La position des communistes sur l’expansionnisme américain au Groenland doit tout d’abord être de soutenir le peuple groenlandais, principale victime des rivalités interimpérialistes, souvent oublié dans l’affaire. Le Danemark, se targuant de l’autonomie déjà accordée au Groenland, et à travers lui les pays impérialistes européens, auront beau jeu de se présenter comme le moindre mal, comme les « bons » impérialistes. Les communistes doivent dissiper ces mensonges : il ne s’agit que d’une rivalité entre puissances impérialistes, jamais les communistes européens ne doivent prendre le parti de leur propre impérialisme. Nous devons démasquer partout le caractère réel de cette rivalité, tout en affirmant le droit du Groenland à la libération nationale et au développement hors de la tutelle danoise.

    III. Sur l’Iran

    Alors que les forces aéronavales américaines se massent à proximité du golfe Persique, nous devons aussi examiner la situation iranienne.

    Tout comme le Venezuela, l’Iran est un très bon exemple de l’impossibilité pour les révolutions anti-impérialistes sous direction bourgeoise à devenir autre chose que de nouveaux régimes compradors. Depuis la révolution iranienne de 1979, le capitalisme iranien n’est pas dominé par une bourgeoisie nationale menant un développement autocentré, il est dominé par une bourgeoisie bureaucratique compradore dépendant en dernière instance de la vente de pétrole. Ce que l’Iran, en revanche, a réussi, c’est à se déconnecter de l’impérialisme américain en vendant principalement à la Russie et à la Chine.

    L’Iran n’a un rôle — réel — de soutien à un ensemble de mouvements bourgeois anti-impérialistes ou de libération nationale (Hezbollah, Houthis, Hamas, JIP, etc.) que dans les limites de ce que peut faire une semi-colonie dépendante d’un autre bloc impérialiste. Les communistes ne peuvent donc que soutenir le mouvement des masses populaires contre un tel État. La révolution socialiste est toujours à l’ordre du jour en Iran ; or, celle-ci ne peut être construite que par la fusion entre le mouvement communiste et les mouvements de masses. Le dernier de ces mouvements est tout particulièrement important, comme le montre l’ampleur de la répression (avec une estimation crédible d’au moins 6 000 morts), mais aussi son origine : le bazaar, c’est-à-dire la petite et moyenne bourgeoisie commerçante traditionnelle et nationale, historiquement l’un des grands soutiens de la révolution islamique. Celle-ci a cette fois non seulement participé au mouvement, mais elle l’a initié avant d’être largement rejointe par le reste des masses populaires. Contrairement à ce qu’affirme la diaspora monarchiste et ses maîtres occidentaux dans leurs tentatives de récupération opportuniste, il s’agit bien d’un soulèvement motivé par la brutale détérioration de l’économie iranienne, et avec elle des conditions de vie de la majeure partie de la population, et non pas d’un amour du peuple iranien pour le Shah — le précédent régime comprador, soumis aux États-Unis et aux Occidentaux.

    La République islamique d’Iran est un régime comprador, dominé par des groupes de capitalistes bureaucratiques (au premier rang desquels les Gardiens de la Révolution) qui gèrent la rente pétrolière. L’idéologie de ce régime est profondément réactionnaire et centrée sur la domination violente des femmes et des nations opprimées d’Iran (kurde, baloutche, etc.). Il n’y a aucun doute sur le fait que la révolution socialiste reste une nécessité en Iran, et que celle-ci ne peut être menée que contre la bourgeoisie bureaucratique compradore iranienne.

    Cependant, que dire du déploiement américain au large de l’Iran ?

    Évidemment, comme nous le disons déjà ci-dessus, et comme nous le disions déjà en juin 20255, dans la contradiction entre pays dominants et pays dominés, les communistes doivent toujours prendre le parti des dominés. Dans le cas d’une attaque des États-Unis sur l’Iran, il faudrait souhaiter et agir pour la défaite des États-Unis ; pas pour la défaite des deux côtés, mais bien pour la défaite des États-Unis.

    À celles et ceux qui verraient dans cette position une compromission de classe ou une liquidation de la lutte révolutionnaire, rappelons quelle fut la position du Parti communiste de Chine pendant la guerre sino-japonaise de libération nationale (1931-1945). Le Parti communiste de Chine, pourtant engagé depuis 1927 dans une guerre sanglante avec le Kuomintang, qui servait alors directement les intérêts réactionnaires compradors-féodaux en Chine, a reconnu que la contradiction avec l’impérialisme et le colonialisme japonais était la contradiction principale6. Jusqu’à la victoire de la Révolution chinoise, en 1949, le Kuomintang est resté le parti au pouvoir en Chine, c’est-à-dire le gouvernement du pays. Avant l’incident du Xi’an, en décembre 1936, puis après la défaite du Japon, en septembre 1945, celui-ci représentait les classes réactionnaires chinoises, la grande bourgeoisie compradore et les propriétaires fonciers féodaux. Cela n’a pas empêché Mao de reconnaître que la guerre du Kuomintang contre le Japon était une guerre juste (partout où celui-ci la menait plutôt que de capituler).

    Chaque situation a ses spécificités. L’Iran d’aujourd’hui n’est pas la Chine de 1937. À l’instar du gouvernement vénézuélien, le gouvernement iranien peut chercher à négocier avec les États-Unis pour éviter la confrontation militaire, comme le Kuomintang avec le Japon entre 1931 et décembre 1936.

    L’exemple historique de la Chine révolutionnaire ne nous sert qu’à montrer qu’il n’y a pas de contradiction insoluble entre, d’une part, préparer et mener la guerre civile de classe prolétarienne, et d’autre part, soutenir tous les coups portés à l’impérialisme — qu’importe d’où ils viennent. Lutter pour la révolution et contre l’impérialisme est toujours le devoir des communistes dans tous les pays. Aucune alliance « anti-impérialiste » n’est possible avec les classes réactionnaires d’un pays dominé, en premier lieu parce qu’elles sont toujours des classes collaboratrices de l’impérialisme. Le meilleur anti-impérialisme reste toujours la révolution dans chaque pays. Au même titre qu’il ne peut jamais y avoir de « trêves » dans la lutte des classes, faire front uni (alliance) avec ses ennemis serait une parfaite absurdité. Entre décembre 1936 et 1945, une alliance n’a été possible entre le Parti communiste de Chine et le Kuomintang (le second front uni) que parce que ce dernier a été contraint par son aile gauche, lors de l’incident du Xi’an, à représenter une classe progressiste chinoise, la moyenne bourgeoisie nationale. Le programme révolutionnaire est toujours et dans tous les pays un programme de guerre civile contre les classes réactionnaires — même lorsque celles-ci mènent une guerre juste par ailleurs. Ceci-dit, soutenir la guerre juste d’une classe réactionnaire contre l’impérialisme n’implique pas de faire front uni avec celle-ci, ce qu’il n’est possible de faire qu’avec une classe révolutionnaire — comme peut l’être la bourgeoisie nationale dans certaines conditions.

    Pour nous, communistes en France, la tâche immédiate est bien entendu de dévoiler la nature brutalement impérialiste des manœuvres américaines et de dénoncer les mensonges pseudo-démocratiques des impérialistes occidentaux (qui ne sont de toute façon pas assez subtils pour cacher leur soutien au retour d’un régime tout autant antidémocratique et comprador que celui de la République islamique), lorsqu’ils prennent encore la peine de se présenter comme défenseurs de la démocratie pour masquer leurs agressions impérialistes (ce que l’administration Trump ne semble même plus faire). Rappelons que des États qui s’entendent cordialement avec l’État colonial-génocidaire sioniste ou l’État monarchique-théocratique saoudien n’ont aucune critique « droit-de-l’hommiste » ou « féministe » à émettre contre l’Iran, pour à chaque fois appeler à la soumission violente de celui-ci à l’ordre occidental au nom d’une prétendue libération du peuple et des femmes. Les masses populaires et de femmes d’Iran n’ont pas besoin que quiconque les libère à leur place (ce qui n’a jamais été à l’ordre du jour, la nature de la confrontation de l’Occident contre l’Iran étant purement impérialiste).

    Il nous faut donc lutter contre la propagande impérialiste et plus généralement — avec l’exemple du Venezuela et de l’Iran, mais aussi celui du Groenland — insister sur la marche à la Troisième Guerre mondiale à laquelle nous assistons et sur la nécessité de la lutte communiste contre la barbarie impérialiste.

    IV. Sur le Rojava

    Enfin, nous réaffirmons notre soutien à la lutte de libération nationale kurde menée au Rojava.

    Ces derniers mois, l’État syrien a obtenu le ralliement d’un certain nombre de tribus arabes des territoires contrôlés par l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie (AANES). Il y a incontestablement une stratégie de pression, y compris militaire, sur le Rojava (même si aucun affrontement à grande échelle n’a eu lieu).

    La victoire d’HTC dans la guerre civile syrienne, en décembre 2024, n’a eu aucune portée progressiste, même relativement au régime d’Assad. Si Joulani a certes lâché du lest sur la violence djihadiste, en confinant son projet au territoire national syrien, il reste héritier d’un islamisme réactionnaire. La politique de rapprochement avec les occidentaux tout comme la politique de ralliement des tribus arabes sunnites démontre que la nouvelle Syrie est tout droit sur la voie de la sujétion compradore à l’extérieur et de la domination de structures féodales à l’intérieur.

    Le régime d’HTC recherche essentiellement deux choses : devenir une semi-colonie occidentale et intégrer les tribus syriennes dans un consensus national. HTC mène une libéralisation de l’économie syrienne, dans l’espoir d’attirer les IDE occidentaux (au grand désespoir de la bourgeoisie nationale syrienne, déjà exsangue) et d’obtenir des prêts du FMI et de la Banque mondiale7. Pour l’instant, cette libéralisation a surtout profité à la Turquie et aux monarchies du Golfe, soit les semi-colonies occidentales de la région. Cependant, HTC a déjà obtenu des Occidentaux la levée des sanctions économiques sur la Syrie. En septembre 2025, HTC a créé un Bureau des tribus et des clans, par lequel il espère stabiliser son régime8. Les alliés tribaux d’HTC, avec une partie de ses propres forces, ont pu se livrer à des massacres dans les régions alaouites du pays. Alors que HTC s’est dressé contre le Rojava, dans le Nord, il n’a toujours rien fait contre l’occupation sioniste, dans le Sud. Au contraire, le 6 janvier dernier, à Paris, HTC a signé un accord « d’échange et de partage d’informations » avec Israël, en vue d’une coopération sécuritaire plus étroite dans la région9. En bref, le pouvoir d’HTC sert les intérêts réactionnaires compradors-féodaux en Syrie.

    Comme nous l’avions déjà affirmé en décembre 202410, les masses syriennes continueront à subir le triple joug de l’impérialisme, du capitalisme comprador et des vestiges féodaux, sous le régime d’HTC comme sous celui d’Assad.

    En face, si la révolution démocratique au Rojava semble bien s’être figée depuis plusieurs années, la libération nationale kurde n’en reste pas moins l’une des tâches des mouvements révolutionnaires au Moyen-Orient. De la même manière que nous soutenons inconditionnellement la lutte du peuple palestinien pour sa libération, nous soutenons aussi inconditionnellement celle du peuple kurde. De plus, le mouvement de libération nationale kurde est tout à fait lié au mouvement révolutionnaire en Turquie. La lutte révolutionnaire au Rojava est dirigée par le PKK/PYD, mais elle est également menée par le TKP-ML, le MKP ou le MLKP. La libération nationale kurde est donc un élément clé du développement du mouvement révolutionnaire en Turquie, et plus largement dans la région. Enfin, l’émancipation des femmes, mise en avant au Rojava, a permis des avancées majeures dans les zones sous contrôle de l’AANES. Rejoindre les YPJ a été un moyen pour les femmes arabes et kurdes de s’extirper des logiques patriarcales propres aux vestiges féodaux, les femmes arabes ayant par ailleurs donné des martyres aux YPJ11. Ce sont ces positions qui sont menacées par la sujétion à Damas et par la capitulation du PKK/PYD. La défaite du Rojava face à l’État comprador-féodal syrien serait une défaite nette du mouvement révolutionnaire international, envers et contre tout, il nous faut défendre le Rojava et sa lutte de libération !

    Le 30 janvier dernier, après 3 semaines de combats, le PKK/PYD a signé un accord de paix avec l’État comprador-féodal syrien qui prévoit la dissolution de l’AANES dans celui-ci12. Nous ne pouvons que regretter cette capitulation, que nous espérons temporaire, et rappeler que la lutte de libération nationale kurde n’est pas née avec le PKK/PYD, et surtout, qu’elle lui survivra.

    Aucune victoire révolutionnaire n’est possible sous la direction du PKK/PYD, représentant de la petite et moyenne bourgeoisie nationale kurde, dont l’opportunisme s’est déjà vérifié à de multiples occasions dans les décennies précédentes et jusqu’à aujourd’hui13. Le PKK/PYD a plusieurs fois fait démonstration de sa lâcheté dans la libération nationale kurde, mais aussi envers la libération nationale palestinienne — auprès de laquelle il a pourtant appris la lutte armée dans les années 8014 ! Les replis et compromis du mouvement kurde ont toujours été au profit de l’impérialisme, du colonialisme et des vestiges féodaux dans la région ; et aux dépens de la révolution démocratique des peuples de la région, à la première desquelles celle du peuple kurde. Si le PKK/PYD mène selon nous toujours une lutte révolutionnaire au Rojava, celui-ci oscille sans cesse avec la lutte réformiste, et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il n’y bascule définitivement. Parce que le PKK/PYD abandonnera tôt ou tard la révolution démocratique pour rejoindre la réaction compradore-féodale, le Rojava doit absolument gagner une direction communiste.

    1 La même chose peut être dite des terres rares ukrainiennes. Cf. « Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique », Unité communiste, 8 avril 2025.

    2 « Ce qu’il faut retenir du discours de Donald Trump à Davos », Le Monde, 26 janvier 2026. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/21/ce-qu-il-faut-retenir-du-discours-de-donald-trump-a-davos_6663561_3210.html

    3 « Critical Metals in line for $120M US loan to fund Greenland rare earth project », Mining.com, 15 juin 2025. À l’adresse :

    https://www.mining.com/critical-metals-in-line-for-120m-us-loan-to-fund-greenland-rare-earth-project/

    K. Nicol-Schwarz, « U.S. considering investing in critical minerals mining in Greenland, Amaroq’s CEO tells CNBC », CNBC, 8 janvier 2026. À l’adresse :

    https://www.cnbc.com/2026/01/08/-greenland-critical-minerals-mining-amaroq-us-government.html

    4 Il s’agit de l’exercice Arctic Endurance. Malgré les effectifs limités envoyés par les alliés européens du Danemark au Groenland, la signification politique est forte, d’autant plus que l’État français y a déployé des forces stratégiques, notamment en termes d’approvisionnement aérien.

    5 « Quelle position sur la guerre entre l’Iran et Israël ? », Unité communiste, 22 juin 2025.

    6 Cf. « Défense de la dialectique — une critique de l’article de l’ICR sur De la contradiction », Unité communiste, 25 octobre 2025.

    7 L. Sompairac, « Syrie. De la libération à la libéralisation », 8 décembre 2025. À l’adresse :

    https://orientxxi.info/Syrie-De-la-liberation-a-la-liberalisation

    8 W. Nasr, « Syrie : les clans sunnites, clé de la stabilisation du pays pour le nouveau pouvoir », France 24, 13 janvier 2026. À l’adresse :

    https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20260113-syrie-clans-sunnites-cl%C3%A9-stabilisation-nouveau-pouvoir

    9 L. Bronner, « Relance à Paris des discussions sécuritaires entre Israël et la Syrie », Le Monde, 7 janvier 2026. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/07/relance-a-paris-des-discussions-securitaires-entre-israel-et-la-syrie_6660858_3210.html

    10 « Quelle libération en Syrie ? », Unité communiste, 3 décembre 2024.

    11 « Explainer: Arab Women in Security and Defense of North and East Syria », Rojava Information Center, 6 juillet 2021. À l’adresse :

    https://rojavainformationcenter.org/2021/07/explainer-arab-women-in-security-and-defense-of-north-and-east-syria/

    12 H. Sallon, « En Syrie, accord et désescalade entre Damas et les Kurdes du Rojava », Le Monde, 31 janvier 2026. À l’adresse :

    https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/31/syrie-damas-et-les-fds-finalisent-un-accord-d-integration-des-kurdes-au-sein-de-l-etat_6664869_3210.html

    13 Cf. TKP-ML, « “L’appel du siècle”, solution ou dissolution ? », 2025 ; « The Kurdish National Question: “Peace and Democratic Integration” The “New Paradigm” and the Denial of the Kurdish National Reality! », 2026.

    14 M. Petti, « The Kurds Who Died for Palestine », New Lines Magazine, 27 avril 2023. À l’adresse :

    https://newlinesmag.com/argument/the-kurds-who-died-for-palestine

  • Deux discours au Symposium international de la jeunesse

    Deux discours au Symposium international de la jeunesse

    Notre organisation a participé avec plusieurs organisations jeunes et de jeunesse du monde entier au Symposium international de la jeunesse convié par la Jeunesse démocratique nouvelle (YDG) le 10 janvier 2026 à Berlin.

    I. Le danger de la guerre impérialiste et la jeunesse

    Chères et chers camarades de tous les pays,

    En ce moment même, en Ukraine et en Russie, des milices fascistes et étatiques raflent des jeunes hommes dans la rue et jusque chez eux, pour les envoyer mourir au front, sous les drones.

    Il y a bientôt 4 ans, le 24 février 2022, la Russie a lancé une invasion terrestre à grande échelle de l’Ukraine. Cette invasion n’est pas un évènement isolé ou soudain, mais l’aboutissement de 3 décennies de lutte croissante entre la Russie, d’une part, et les pays de l’alliance atlantique, d’autre part. Cette lutte était et est toujours une lutte pour la domination et l’exploitation des pays postsoviétiques et d’Europe de l’Est. C’est en Ukraine, pour l’État et le marché ukrainien, que cette lutte entre pays impérialistes s’est en premier intensifiée en lutte ouverte — la guerre. Cependant, au XXIe siècle, l’Ukraine n’est que le premier pays du monde à être ravagé par la lutte interimpérialiste ouverte. Dans les prochaines années, l’Ukraine sera suivie par de nombreux autres pays.

    Dans tous les pays impérialistes, la bourgeoisie le sait, c’est pourquoi elle se prépare à la guerre. Cet effort de remilitarisation n’est nulle part aussi visible qu’en Europe, parmi les pays impérialistes de l’alliance européenne. Jusqu’à récemment, ceux-ci se reposaient encore sur les USA, dans l’alliance atlantique, pour assurer la défense de leur sphère d’influence. Cependant, avec l’intensification de la lutte interimpérialiste avec la Russie, d’une part, et la Chine, d’autre part, les conditions de l’alliance atlantique évoluent : les USA ne veulent plus assumer seuls les investissements croissants nécessaires à la défense de l’hégémonie impérialiste occidentale. Les pays impérialistes de l’alliance européenne, la France et l’Allemagne à leur tête, se réarment avec pour objectif d’être prêts pour une guerre à grande échelle d’ici 2030 ! Dans la lutte entre grandes puissances pour le partage du monde, les impérialistes ne parlent plus seulement d’expéditions néocoloniales — comme la France en menait jusqu’à récemment en Afrique — mais de conflits conventionnels !

    La bourgeoisie impérialiste intensifie son offensive réactionnaire sur les masses populaires, et en particulier sur la jeunesse populaire. Cette offensive n’a pas seulement pour but de briser la résistance des masses populaires, pour augmenter leur exploitation et leur oppression ; elle a aussi et surtout pour but de rallier celles-ci à la réaction, pour les entraîner dans ses entreprises belliqueuses. Dans tous les pays impérialistes, les classes dominantes ont besoin de renforcer leur alliance impérialiste avec les classes populaires, en vue des prochains conflits mondiaux. Alors que le néolibéralisme fissure cette alliance réactionnaire, la bourgeoisie trouve un ciment national dans le chauvinisme va-t-en-guerre. C’est dans ce cadre que les attaques politiques et idéologiques réactionnaires contre la jeunesse populaire doivent être comprises.

    Alors que la démographie décline partout en Europe, les jeunes femmes sont les premières cibles des politiques militaristes natalistes de la bourgeoisie impérialiste. En France, le mot d’ordre de la bourgeoisie impérialiste est le « réarmement démographique » : la guerre a besoin d’enfants pour nourrir ses tranchées. Pour l’instant, ces politiques de promotion de la famille sont restreintes à des mesures keynésiennes ; mais prochainement, elles présagent des attaques plus agressives sur les droits reproductifs des femmes, particulièrement des jeunes femmes. Dans son effort de remilitarisation, la bourgeoisie impérialiste veut soumettre les nouvelles générations de femmes et unir les nouvelles générations d’hommes sous la bannière d’un nationalisme viril.

    L’attitude de la jeunesse face à l’offensive réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste varie beaucoup entre les classes, mais aussi entre les pays. En Europe, en 2025, la France est le seul pays où le groupe des 18-29 ans est majoritairement favorable à la réintroduction du service militaire obligatoire1. Jusqu’à la moitié des jeunes Français et Françaises disent être prêts et prêtes à s’engager volontairement dans l’armée en cas de conflit2. Cela n’est pas étranger au fait que la France soit le 2e pays exportateur d’armes au monde, et la 1re armée et seule puissance nucléaire de l’alliance européenne. Depuis la fin de la 2de Guerre interimpérialiste mondiale, l’impérialisme français a une stratégie d’autonomie militaire, qui maintient des investissements soutenus dans son armée et son industrie de l’armement3. Avec la montée des tensions interimpérialistes, entre l’alliance atlantique et la Russie, et à l’intérieur de l’alliance atlantique, entre l’alliance européenne et les USA, la France espère gagner la direction de l’alliance européenne. Cela a des conséquences idéologiques réactionnaires dans les masses : le militarisme a une connotation relativement positive, garant de l’industrie nationale et de la « place de la France dans le monde ».

    L’apathie politique de la jeunesse populaire envers la guerre est un symptôme de la force idéologique de la bourgeoisie impérialiste sur les masses populaires, qui placent leurs espoirs dans les illusions bourgeoises de réussite individuelle. La bourgeoisie veut convaincre les franges les plus pauvres de la jeunesse populaire — celles qui sont reléguées aux secteurs les moins embourgeoisés du salariat, comme le service ubérisé ou le travail temporaire — que les paris sportifs et les micro-investissements financiers sont la voie de son émancipation.

    En France, une majorité de la jeunesse est « de gauche », c’est-à-dire progressiste. Cependant, celle-ci adhère toujours au point de vue de « sa » bourgeoisie impérialiste dans la lutte interimpérialiste. La guerre de l’Ukraine contre la Russie est largement considérée comme une guerre juste. La gauche réformiste parlementaire joue un rôle décisif dans le maintien de cette hégémonie politique et idéologique sur la jeunesse. Le parti social-démocrate La France insoumise est le premier parti des jeunes4. La France insoumise se présente et est perçue comme la seule « alternative » à la réaction, voire au fascisme. Pourtant, Mélenchon n’est pas moins un champion de l’impérialisme français que Macron ou Le Pen.

    Mélenchon veut un impérialisme français « émancipé » de la domination des impérialismes américain et allemand, des monopoles nationaux libres de l’exploitation et de l’oppression des monopoles étrangers. Mélenchon veut un impérialisme français à équidistance des blocs occidental et russo-chinois, plus autonome des alliances atlantique et européenne, et arbitre des luttes interimpérialistes mondiales. Mélenchon veut un impérialisme français des 5 océans, une puissance maritime forte de ses colonies d’outre-mer qui lui donnent la 2e zone économique exclusive (ZEE) du monde. Mélenchon veut un impérialisme français des lumières humanistes, un rayonnement de la France en Amérique latine, en Afrique et en Asie avec le développement de « nouvelles » relations sur une base d’« égalité ». En bref, Mélenchon veut défendre « la place de la France dans le monde » avec une nouvelle stratégie agressive pour l’impérialisme français.

    Ces rêves sociaux-impérialistes et sociaux-colonialistes pour l’impérialisme français, Mélenchon les vend à une jeunesse en demande de renouveau. Le programme politique de La France insoumise ne propose qu’un masque progressiste pour l’impérialisme français, mais en rien une « alternative » à celui-ci. La France insoumise, c’est l’aile gauche de la bourgeoisie impérialiste française. Nous devons le dire, et en priorité à la jeunesse, parce que La France insoumise est partout le meilleur allié de la réaction en France. La France insoumise jouit d’un certain prestige du fait de ses défaites à répétition, qui ne lui ont pas encore donné l’opportunité de trahir les espoirs mis en elle. Cependant, nous ne devons permettre à aucune confusion sociale-démocrate de subsister, particulièrement dans les nouvelles générations en lutte.

    L’hégémonie réformiste sur la jeunesse se ressent en permanence. Elle a été un frein important dans la radicalisation des mobilisations en défense de la lutte de libération nationale du peuple palestinien, portée par la jeunesse après l’offensive du 7 octobre 2023. Elle joue depuis plusieurs années un rôle politique liquidateur majeur dans la Jeune garde antifasciste — première organisation antifasciste de France, qui rassemble les jeunes hommes et femmes combatifs et combatives. Elle a participé à maintenir les mouvements sociaux de la période 2016-2023, dans lesquelles plusieurs générations ont découvert la lutte, dans l’impasse des méthodes légales et réformistes, jusque dans une série de défaites cuisantes, mais prévisibles. En général, elle perpétue l’impuissance politique face à la montée de la réaction et du militarisme.

    La France insoumise, comme forteresse des mirages sociaux-démocrates, est le principal obstacle à abattre auprès de la jeunesse populaire, dans la lutte pour une alternative révolutionnaire. La France insoumise a besoin du vote des jeunes pour rester une force électorale de premier ordre, elle le sait et elle défend jalousement son hégémonie sur la jeunesse contre toutes celles et tous ceux qui chercheraient à dépasser la politique bourgeoise. Élection après élection, depuis une décennie, La France insoumise appuie sur les angoisses de la jeunesse pour la pousser vers les urnes. La croissance d’une alternative politique révolutionnaire serait le pire scénario pour La France insoumise, parce qu’elle signifierait sa mort politique. Partout où le mouvement spontané se heurte à la stérilité congénitale du réformisme, La France insoumise est là pour prévenir la progression vers l’opposition extraparlementaire et pour dévier les meilleures forces du camp de la révolution. Cela, ce sont les jeunes militants et militantes qui en sont les premières victimes.

    La force de La France insoumise dans la jeunesse, avec celle de la gauche bourgeoise en général, doit être comprise comme une partie de l’offensive réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste sur les masses populaires. Pour être plus précis, c’est une manœuvre de l’aile gauche de la bourgeoisie impérialiste pour ne pas se séparer de toute une frange des masses populaires — dont la jeunesse populaire — que son aile droite menace de s’aliéner.

    Aujourd’hui, en France, ce dont la jeunesse a besoin, c’est d’un parti de cadres apte à organiser et diriger la lutte jusqu’à un niveau supérieur, au-delà de la politique bourgeoise.

    Nous vous remercions.

    II. La lutte internationale et l’unité de la jeunesse

    Chères et chers camarades de tous les pays,

    En France, pendant la période 2016-2023, le mouvement révolutionnaire a pu croître sur les masses de jeunes qui découvraient la lutte en manifestation et sur les blocages, dans de larges mobilisations. Suite à l’échec de ces mouvements sociaux, les nouvelles générations se sont en partie détournées de l’engagement politique. Notre nouvelle période est marquée par le turnover et le déclin de plusieurs structures qui avaient réussi à organiser les jeunes politisés dans la période précédente.

    Aujourd’hui, nous payons le prix de l’échec des mouvements sociaux sous la direction réformiste du syndicat CGT. L’incapacité du mouvement communiste à organiser et diriger la jeunesse s’explique d’abord par son incapacité à lui proposer une direction autonome des directions réformistes.

    Aujourd’hui, la première tâche des communistes en France est de reconstruire un parti communiste de cadres, et avec lui, un mouvement communiste puissant et offensif. Pour y arriver, le mouvement communiste doit commencer par tracer une ligne de démarcation aussi nette que possible entre le révisionnisme et la révolution. Cela n’a rien d’évident, quand le mouvement communiste est toujours dominé par le révisionnisme ! Qui sont nos amis et qui sont nos ennemis ?

    Aujourd’hui, la jeunesse populaire est politiquement désespérée et effrayée : elle place tous ses espoirs dans la politique bourgeoise de gauche. Ces faux espoirs sont motivés et entretenus par les mensonges réformistes et révisionnistes, qui paralysent les jeunes hommes et femmes progressistes. En France, le mouvement communiste doit comprendre qu’aucun travail de construction n’est possible sans d’abord faire le ménage chez soi ! Pour citer le camarade Mao : « là où le balai ne passe pas, la poussière ne s’en va pas d’elle-même. » Nous avons 80 ans de révisionnisme à balayer ! Le réformisme et le révisionnisme sont ce qui perpétue la faiblesse du mouvement communiste en France. Le réformisme et le révisionnisme sont nos principaux ennemis !

    Systématiquement, nous devons réfuter les théories et rhétoriques qui justifient l’apathie politique, sous la forme du parlementarisme ou du syndicalisme ; systématiquement, nous devons prouver qu’une alternative révolutionnaire et internationaliste à la politique bourgeoise de gauche est possible. Nous devons avancer sûrs de nos principes. Nous ne devons pas avoir peur d’attaquer les organisations réformistes et révisionnistes pour ce qu’elles sont.

    La guerre interimpérialiste en Ukraine nous a fourni une formidable démarcation entre les internationalistes, d’une part, et les sociaux-impérialistes et sociaux-pacifistes, d’autre part, qu’ils soient soutiens de l’Ukraine compradore — comme les gonzalistes de la Ligue de la jeunesse révolutionnaire (LJR) — ou de la Russie impérialiste — comme les soi-disant « marxistes-léninistes » du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) ou de l’Union pour la reconstruction communiste (URC).

    Cependant, en France, la guerre interimpérialiste ne fait pas encore partie des principales préoccupations de la jeunesse. Celle-ci est encore loin derrière le pouvoir d’achat, la situation économique, l’accès à l’emploi, ou encore, la protection de l’environnement5. En France, la jeunesse ne saisit pas encore le problème de la 3e Guerre interimpérialiste mondiale dans toute son imminence catastrophique. Les communistes sont encore perçus comme des prophètes de l’apocalypse, malgré les faits qui confirment chaque jour la tendance à la 3e Guerre interimpérialiste mondiale.

    Parmi les principales préoccupations de la jeunesse, il y a deux luttes dans lesquelles le mouvement communiste a été à l’arrière-garde ces dernières décennies : l’écologie et le féminisme. La protection de l’environnement est la 3e préoccupation des jeunes, et les inégalités de genre sont la 2e préoccupation des jeunes femmes6. Trop souvent, le mouvement communiste a ignoré ou négligé les luttes écologiste et féministe ; ou alors, ne s’est contenté que de leur apporter un soutien cosmétique. En France, les communistes retardent sur les masses populaires, notamment sur la jeunesse populaire, et adoptent des positions réformistes voire réactionnaires, au lieu d’approfondir et d’appliquer la science marxiste. Cette insuffisance grave doit être comprise comme une victoire idéologique de la bourgeoisie sur le mouvement communiste, qui a réussi à réduire la portée de notre vision du monde. Quand la jeunesse s’empare de la lutte contre l’écocide, les communistes ont peur de parler d’abolition de l’élevage ; quand la jeunesse s’empare de la lutte contre le patriarcat, les communistes ont peur de parler d’abolition du genre. Pour construire grand, nous devons penser grand, c’est-à-dire au-delà de la vision du monde étroite et pourrissante de la société bourgeoise.

    La jeunesse se mobilise pour l’écologie et le féminisme, parce qu’elle est consciente que derrière ces questions se trouve la question de son avenir. La jeunesse ne se mobilise pas encore contre la guerre, parce qu’une telle mobilisation ne peut exister que sous direction prolétarienne, et que cette direction n’existe pas encore.

    Sur l’émancipation des femmes, c’est à dire sur la résolution de la contradiction entre hommes et femmes, par l’abolition du régime d’exploitation et d’oppression des femmes par les hommes (le patriarcat), le mouvement communiste peine à prendre une position d’avant-garde, alors même que les jeunes femmes ont besoin d’une telle avant-garde communiste. Sans avant-garde communiste dans les luttes féministes des masses de jeunes femmes, celles-ci ne peuvent rester que sous direction petite-bourgeoise, et donc, échouer à tracer la voie révolutionnaire nécessaire à l’émancipation des femmes. En France, les positions communistes sur l’émancipation des femmes sont toujours dominées par le spontanéisme économiste et démocratiste, au lieu de s’attaquer à la compréhension et à la transformation radicale et scientifique du problème. Les communistes n’ont pas le courage de mettre des mots révolutionnaires sur la réalité que vivent chaque jour des milliers de femmes, particulièrement de jeunes femmes, et encore moins de mener une lutte révolutionnaire contre celle-ci. Pourtant, les masses de femmes et de jeunes femmes ont besoin de la théorie et de la pratique que seules les communistes peuvent leur apporter, pour comprendre et transformer leur situation d’exploitation et d’oppression de genre.

    Depuis plusieurs années, une scission politique croissante s’observe entre jeunes hommes et jeunes femmes dans tous les pays occidentaux : les jeunes femmes deviennent beaucoup plus progressistes que les jeunes hommes7. La montée de la réaction chez les jeunes — qui se constate à chaque élection — est largement portée par les jeunes hommes. D’une part, les jeunes femmes sont plus prolétarisées que les jeunes hommes ; d’autre part, les jeunes femmes prolétaires sont plus avancées que les jeunes hommes prolétaires, qui sont plus sensibles à la propagande bourgeoise de la réussite individuelle. Le développement de l’idéologie masculiniste est aussi l’une des causes de cette scission politique. Les jeunes femmes et hommes sont de plus en plus conscientes et conscients des rapports de domination patriarcaux. En face de la menace féministe, les jeunes hommes se tournent donc massivement vers la réaction masculiniste.

    Contre l’offensive réactionnaire sur les masses populaires, les communistes doivent lutter pour l’unité populaire. Le renforcement de l’unité entre les classes dominantes et populaires, d’une part, n’est possible qu’avec la division des classes populaires, d’autre part. Combattre la réaction masculiniste qui divise de plus en plus la jeunesse populaire, c’est combattre l’exploitation et l’oppression des femmes jusqu’au bout. Alors que le féminisme et le masculinisme deviennent des problèmes politiques de premier ordre pour la jeunesse, les communistes doivent assumer leurs tâches, et lutter plus fort et plus loin que toutes les autres forces progressistes.

    Dans notre période, les communistes ne doivent pas abandonner le programme communiste sur la famille, mais le porter au premier plan. La famille, c’est la soumission des femmes, de leur travail et de leur corps, aux hommes. Les communistes sont la seule force politique à oser porter le mot d’ordre révolutionnaire d’abolition de la famille, pas seulement de telle ou telle catégorie historique de la famille, mais de la catégorie historique générale de la famille. Pour citer les camarades Marx et Engels, dans le Manifeste : « L’abolition de la famille ! Même les plus radicaux s’indignent de cet infâme dessein des communistes.8 »

    Alors que la bourgeoisie prépare politiquement et idéologiquement des attaques sans précédent sur les femmes, particulièrement sur les jeunes femmes, et que celles-ci ont fait de leur genre un étendard de lutte, les communistes ne peuvent plus laisser les réformistes à la tête des mouvements de femmes féministes. D’une part, le mouvement féministe ne peut pas se permettre de perdre les batailles décisives qui s’annoncent pour les femmes, sous une direction petite-bourgeoise ; et d’autre part, le mouvement communiste ne peut pas se permettre de rester séparé, isolé, coupé, des masses de femmes féministes. Autrement dit, le mouvement communiste et féministe doivent fusionner, les masses de femmes féministes doivent gagner une direction prolétarienne.

    Plus généralement, le mouvement communiste doit offrir à la jeunesse populaire ce que la bourgeoisie ne peut plus lui vendre : une nouvelle culture, faite de principes et de combats. La bourgeoisie cherche à liquider idéologiquement la jeunesse dans une culture d’aliénation, à noyer son esprit de lutte dans les marchandises, les drogues et l’alcool, mais aussi les femmes-objets, par la pornographie et le libéralisme sexuel. La jeunesse souffre intensément et dans des proportions massives de la médiocrité de la culture bourgeoise de consommation de soi et des autres : en France, un quart des jeunes hommes et femmes sont dépressifs. La jeunesse cherche partout un sens, une cause supérieure à laquelle se dédier et dans laquelle se réaliser.

    Pour citer la camarade Zetkin : « La grandeur suprême du communisme comme vision du monde nous gagnera leur sympathie.9 » Mais, nous devons rajouter : seulement si le mouvement communiste se montre digne de la grandeur suprême de sa vision du monde.

    Vive la lutte de la jeunesse de tous les pays ! Vive l’unité internationale de la jeunesse !

    Nous vous remercions.

    1 I. Krastev et M. Leonard, « Trump’s European revolution », European Council on Foreign Relations, 23 juin 2025. À l’adresse :

    https://ecfr.eu/publication/trumps-european-revolution/

    2 F. Micheau, « Les jeunes et les conflits internationaux », Opinionway, mars 2025. À l’adresse :

    https://www.opinion-way.com/fr/publications/les-jeunes-et-les-conflits-internationaux-2025-19442/

    3 F. Ecalle, « Les dépenses militaires en 2022 dans l’Union européenne », Fipeco, 12 mars 2024. À l’adresse :

    https://www.fipeco.fr/commentaire/Les%20d%C3%A9penses%20militaires%20en%202022%20dans%20l%27Union%20europ%C3%A9enne

    4 Ibidem.

    5 A. Tétaz et F. Vacas, « Avoir 20 ans : l’état d’esprit des jeunes Français en 2025 », Ipsos, 30 janvier 2025. À l’adresse :

    https://www.ipsos.com/fr-fr/avoir-20-ans-letat-desprit-des-jeunes-francais-en-2025

    6 Ibidem.

    7 Y. Algan et E. de Laubier, « Un fossé idéologique grandissant entre jeunes femmes et jeunes hommes en France », Cepremap, 24 mars 2025. À l’adresse :

    https://www.cepremap.fr/2025/03/un-fosse-ideologique-grandissant-entre-jeunes-femmes-et-jeunes-hommes-en-france/

    8 K. Marx et F. Engels, Le Manifeste du parti communiste, 1848.

    9 C. Zetkin, La lutte contre le fascisme, 20 juin 1923.

  • « On s’en fout des femmes »

    « On s’en fout des femmes »

    I. La Fête de l’Humanité 2025

    La Fête de l’Humanité est un festival se revendiquant être « une fête culturelle, politique et populaire ». Ce festival est en lien direct avec le Parti communiste français (PCF). Il est l’un des plus grands festivals en France, et a réuni plus de 610 000 personnes en 2025. En parallèle des concerts se trouvent des stands d’organisations politiques, de syndicats, d’associations et d’ONG.

    Cette année, encore une fois, plusieurs artistes ayant commis des violences misogynes s’y sont produits. Le 10 septembre, les comptes Instagram des militantes et collectifs féministes Sirine Sehil (@militanthemis), Clara Achour (@surviv_hante), Stop Fisha (@stopfisha), Me Too Media (@metoomedia_) et Ma voix, mon choix (@mavoixmonchoixorg) ont dénoncé la participation de quatre rappeurs à la Fête de l’Huma. Le collectif Nous toutes a également dénoncé la présence de ces agresseurs.

    • Vicelow, condamné pour violences conjugales envers son ex-femme et accusé par des danseuses de harcèlement et d’agressions sexuelles.
    • Kalash, accusé de violences conjugales par son ex-compagne, contre laquelle il a porté plainte pour diffamation.
    • TIF, accusé de viols et d’agressions sexuelles, notamment dans des tweets aujourd’hui supprimés.
    • Zamdane, accusé de violences sexuelles et de banalisation du viol dans plusieurs tweets aujourd’hui supprimés, par exemple, « c’est pas du viol si elle dort » (paraphrase).

    Mais, quelles ont été les conséquences concrètes de ces accusations ? Le concert de TIF a été annulé (il a annoncé ne pas participer sans que le festival n’en explique la raison). En revanche, les trois autres agresseurs (Vicelow, Kalash, Zamdane) ont pu se produire. Zamdane a même pris la parole pendant son concert pour exprimer des regrets par rapport à certains de ses tweets, mais aussi pour appeler à la protection des victimes de viol (en général). Il fut applaudi par la foule, par des milliers de femmes féministes qui ne connaissaient pas le contenu des accusations. Puis, il a annoncé vouloir porter plainte pour diffamation contre les féministes l’ayant dénoncé.

    Dans les commentaires des publications Instagram de la Fête de l’Huma, plusieurs femmes dénoncent les agresseurs : sous l’annonce de la programmation des agresseurs, sous l’annonce des horaires des concerts, sous la publication « vers une fête plus safe », etc. Aussi, Sirine Sehil a contacté le festival plus de 3 mois avant son commencement. Pourtant, les responsables du festival gardent le silence. Ils savent qu’ils ne risquent rien : tout le monde continuera à venir à leur festival même s’il y a des agresseurs sur scène.

    Plusieurs personnes sont étonnées, dégoûtées même, que la Fête de l’Huma s’abaisse à ce niveau. Que la Fête de l’Huma ne réagisse pas n’est pas étonnant, après tout, elle n’est que l’émanation d’un parti ayant l’habitude de protéger des agresseurs. La Fête de l’Huma n’est qu’un festival comme un autre, c’est-à-dire une entreprise qui doit faire des bénéfices. Mais, il est tout de même affligeant que la Fête de l’Huma soit indiscernable du Hellfest.

    La Fête de l’Humanité 2025, censée être le rendez-vous annuel de la gauche militante et progressiste, a mis en lumière un problème structurel que nous dénonçons depuis longtemps : la tolérance implicite envers les agresseurs dans nos espaces culturels et politiques. Sur le terrain, aucune mobilisation collective et visible n’est venue contester leur présence. Le débat est resté confiné aux réseaux sociaux. À notre connaissance, il n’y a eu aucune action de propagande sur la fête (diffusion de tracts, affichage de pancartes, blocage, etc.). Encore une fois, la lutte contre les violences sexuelles est reléguée derrière d’autres « priorités ».

    La même polémique a eu lieu l’année dernière. Cela n’a eu aucune conséquence : les clients de gauche continuent d’affluer, les organisations de gauche et féministes continuent de venir.

    Ce silence et cette inertie révèlent une double logique : d’une part, pour le festival « politique », la priorité donnée aux bénéfices (au spectacle, à la notoriété des artistes et à l’attractivité médiatique du festival) ; d’autre part, pour les organisations présentes, une incapacité ou une réticence à placer la lutte contre le patriarcat et les violences sexuelles au centre de leur pratique. Les collectifs féministes ont alerté, mais leurs interventions sont restées majoritairement numériques, avec peu d’impact sur le déroulé concret du festival.

    Le collectif féministe Nous toutes, qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles, a dénoncé sur les réseaux sociaux la programmation d’agresseurs à la Fête de l’Huma. Mais, ce même collectif refuse de considérer sa présence comme un « signe de caution ». Pourtant, Nous toutes, ainsi que les autres organisations et personnalités féministes, continuent de venir au festival et sont de fait une caution féministe pour le festival. Il ne s’agit pas ici de critiquer gratuitement Nous toutes, bien au contraire, puisque c’est l’un des très rares collectifs à avoir dénoncé la venue des agresseurs au festival. Mais, il faut regarder la réalité en face : la Fête de l’Huma garde une image de festival de gauche, dont les valeurs seraient « meilleures » que celles des autres festivals, parce que la présence des organisations de l’ensemble du spectre progressiste lui permet de maintenir cette image.

    Comment se fait-il qu’un évènement où convergent syndicats, associations féministes et militants et militantes de gauche permette que des agresseurs connus se produisent sur scène à côté d’elles et eux ?

    Les organisations politiques, syndicales et associatives ne peuvent pas se permettre de rater l’un des évènements les plus importants de l’année. Participer à la Fête de l’Huma leur permet de gagner en visibilité, de faire des conférences, de vendre leurs livres et leurs goodies, de gagner de l’argent et de recruter. Cette année, il y avait 610 000 visiteurs et visiteuses : mener des actions contre la Fête de l’Huma revient à prendre le risque de ne plus y être les bienvenus, donc de se priver de son large public.

    Mais, comment expliquer que tout cela puisse se produire ? La raison principale, c’est que tout le monde s’en fout des femmes ! Ici, d’un point de vue communiste, ce n’est pas seulement la Fête de l’Huma qui pose problème (c’est un festival comme un autre), ni le PCF (c’est un parti réformiste bourgeois comme un autre), ce sont principalement les organisations communistes qui n’assument pas leur rôle d’avant garde. Leur inaction est une déclaration envers les femmes : on s’en fout de vous ! C’est bien ça le problème, l’indifférence.

    Pour comprendre cette indifférence, il faut revenir à la source. De quoi se rendent coupables Vicelow, Kalash, TIF et Zamdane ?

    D’avoir frappé, menacé, touché, pénétré, etc., une femme contre sa volonté, c’est à dire, de s’être approprié une femme comme on s’approprie un objet, d’avoir nié son individualité, son existence en tant que sujet. Ces hommes ont considéré ces femmes pour ce qu’elles sont dans leur rôle social, celui d’objets dominés pouvant être possédés par les hommes. Pour ces hommes, ce n’est pas normal que des féministes leur reprochent de s’être comportés en accord avec leur propre rôle social, celui de sujets dominants pouvant posséder les femmes.

    Pour la Fête de l’Huma, et pour les organisations de gauche présentes, il est impensable que l’on puisse leur reprocher leur inaction, c’est-à-dire que l’on puisse leur reprocher de ne pas avoir traité les agresseurs pour ce qu’ils sont : des hommes s’appropriant des femmes. Si c’est impensable, c’est parce que leur niveau théorique, politique et idéologique est trop arriéré.

    Si ces artistes avaient agressé des hommes, ces organisations auraient réagi différemment. Si ces organisations considéraient les femmes de la même manière que les hommes, alors, la situation leur serait insupportable.

    La plupart des organisations présentes à la Fête de l’Huma déclarent lutter contre les VSS (violences sexistes et sexuelles). Nous pouvons d’ailleurs les croiser les 25 novembre lors des manifestations pour la Journée internationale pour l’élimination de la violence envers des femmes. Mais, il y a la théorie et la pratique. Dans la pratique, plusieurs de ces organisations et partis ont par le passé pris la défense d’agresseurs en leur sein, le PCF en tête, mais aussi Révolution permanente (RP), la Ligue de la jeunesse révolutionnaire (LJR), etc. Ici, nous sommes face à une situation encore plus complexe que celle de la lutte contre les agresseurs au sein même d’une organisation ou d’un parti. Ici, il s’agit de pouvoir agir contre la représentation d’artistes agresseurs lors d’un festival.

    Lors d’un festival où se produisent des artistes agresseurs, si une organisation communiste présente ne fait rien pour agir contre cette démonstration misogyne, alors elle démontre que sa ligne politique est celle du soutien silencieux au patriarcat. Ne rien faire contre une démonstration de misogynie, ce n’est pas qu’être lâche, c’est soutenir le patriarcat dans les faits.

    Nous n’affirmons pas que ces organisations auraient dû trouver le moyen de monter sur scène pour affronter physiquement les agresseurs (même si cela aurait été la meilleure option). Ce que nous affirmons, c’est qu’il était parfaitement possible d’agir, même de manière minimale, de mener des actions au moins symboliques en faisant preuve d’un peu de créativité : par exemple, diffuser une propagande sur place à travers des tracts, des prises de parole au mégaphone, des débats publics, etc. Les organisations communistes ont choisi de ne pas combattre et n’ont même pas apporté leur soutien aux femmes qui, elles, s’opposaient à ces agresseurs.

    Aujourd’hui, des agresseurs peuvent se produire devant des centaines de milliers de personnes à un festival « politique », ils peuvent porter plainte contre les féministes qui les dénoncent, et les organisations « révolutionnaires » ne font et ne disent rien. On peut se demander, alors, pourquoi ces organisations viennent-elles aux évènements féministes, pourquoi forment-elles des collectifs de femmes ?

    Le message envoyé aux femmes est clair : vous êtes seules. « On ne luttera pas pour vous, on ne fera pas d’effort pour vous, sauf au moment où cela servira directement nos intérêts d’appareil ».

    Parmi les causes de l’inaction des organisations et individus communistes, la domination patriarcale est la principale. Mais, à cela s’ajoutent d’autres raisons. Déjà, il est clair que la communication tardive des organisations féministes a eu pour conséquence que de nombreuses personnes n’étaient pas alertées de la situation, ou alors, l’ont appris trop tardivement pour planifier des actions. Nous pouvons aussi parler du phénomène d’apathie que l’on retrouve dans la gestion de toutes les situations de VSS, ou même, plus généralement, à la source de l’absence d’engagement révolutionnaire.

    La majorité de la population française vit dans un grand confort, elle n’est pas opposée à sa bourgeoisie, mais bien au contraire alliée à elle. Les privilèges des prolétaires de notre pays font d’elles et eux l’aristocratie ouvrière mondiale. Dans ce contexte, il est clair qu’une petite partie de la population seulement a intérêt à changer le monde. Cela a pour conséquence que l’engagement révolutionnaire reste marginal et celui de marginaux.

    De plus, l’aliénation est poussée à son paroxysme. Les individus sont isolés, seules et seuls. Il est très difficile de mettre le collectif avant soi et de risquer la perte du peu de personnes proches que l’on peut avoir.

    Peu de personnes s’engagent dans les organisations communistes, et la plupart le font pour quelques années seulement. Chaque camarade est une ressource rare que l’on ne peut se permettre de perdre. Ainsi, lorsqu’un cadre d’une organisation se révèle être un violeur, il est difficile d’agir contre lui, difficile de s’en priver, alors qu’il est facile de fermer les yeux, ou de trouver un moyen pour minimiser la gravité de l’agression.

    C’est ce qu’il s’est passé dans Jeunes révolutionnaires (JR) lorsque le fondateur de la section lyonnaise fut accusé de viol par son ex-conjointe, en 2021. Ce fut le déclencheur d’une scission au sein du mouvement, et donc de la création de la LJR. La victime, ainsi que la cadre qui a défendu la victime, furent réduites au silence. Des militantes et militants de JR communiquèrent leur colère sur les réseaux sociaux, mais JR ne fit aucune critique publique. Le Comité féminin populaire (CFP), lancé dans la foulée par la LJR, ne fit aucune autocritique publique non plus. Aujourd’hui, JR et LJR refusionnent sans qu’aucune autocritique n’ait été adressée au mouvement révolutionnaire. Le cadre en question, Camille Hostin, a quitté l’engagement révolutionnaire peu de temps après la scission et est aujourd’hui journaliste et multipropriétaire foncier.

    4 ans plus tard, plus personne ne parle de cette histoire, tout comme ce fut le cas après le viol d’une de nos camarades, en 2015, par un membre du Parti communiste maoïste (PCM) — dont JR est issu.

    Nous n’évoquons pas ces évènements passés pour attaquer gratuitement JR et LJR, qui sont aujourd’hui des organisations bien différentes de ce qu’elles étaient à l’époque de ceux-ci. Ces organisations, comme la plupart des organisations de jeunesse, connaissent un tel turnover que la grande majorité de leurs militantes et militants n’ont pas connaissance des faits qui remontent à plus de quelques années. Nous parlons de ces évènements passés parce que nous les avons connus de près, nous en connaissons les protagonistes, nous comprenons quels ont été les mécanismes qui ont amené des militantes et militants à protéger un violeur.

    Ces évènements se répètent constamment au sein du mouvement communiste et progressiste. Les victimes n’ont que peu d’espace pour s’exprimer, et même lorsque des procédures existent, elles ne sont pas toujours respectées, ou qu’à moitié. C’est ce qu’il s’est passé récemment au sein de la Jeunesse communiste (JC) indépendante1. Le 12 octobre 2025, les comptes Instagram et Twitter de la JC indépendante ont annoncé que la Jeunesse communiste des Bouches-du-Rhône (JC13) ne faisait plus partie de leur coordination nationale. La raison est simple : un membre de la JC13 faisait l’objet d’une enquête suite à des accusations de VSS, et la JC13 a refusé de le suspendre (c’est-à-dire de respecter la procédure nationale). Une section entière a préféré s’isoler des autres JC plutôt que de suspendre l’un de leurs membres. Une coordination entière a préféré exclure une section plutôt que de tolérer une telle défense du patriarcat.

    Nous pourrions continuer à décrire d’autres faits de VSS connus au sein du mouvement communiste et progressiste en France, mais nous voulons revenir à l’essentiel. Nous sommes bel et bien dans une guerre au cœur de nos propres rangs. Ce sont nos camarades femmes qui sont constamment attaquées, qui sont niées matériellement et idéologiquement dans leur individualité.

    On ne peut pas prétendre lutter contre les violeurs, mais ne rien faire lorsqu’on a l’occasion de lutter contre certains d’entre eux. Il faut être clair : lutter est facile, même à faible intensité, pour les choses auxquelles on croit. C’est facile d’agir lorsqu’on croit en ce qu’on fait. Comme pour beaucoup de choses, ce qui manque à l’action c’est l’envie d’agir. Ici on parle d’un festival qui réunit toute la gauche française, molle comme radicale, et pourtant il ne se passe rien.

    Les organisations communistes doivent être prêtes à faire des sacrifices afin de réussir à lutter dans cette situation concrète. Elles doivent être prêtes à exercer un pouvoir féministe sans craindre d’être « extrémistes ». Elles doivent redouter de ne pas en faire assez plus que d’en faire trop. Elles doivent assumer ce qu’exige concrètement le combat contre le patriarcat. Etc.

    À chaque fois qu’une femme est agressée par un homme, ce sont toutes les femmes qui sont agressées. Chaque acte isolé fait partie d’un phénomène de masse mondial de négation des femmes. Ces actes sont des actes violents, employés contre n’importe quelle femme, afin de maintenir la domination de tous les hommes sur toutes les femmes, c’est-à-dire afin de maintenir un pouvoir politique sur les femmes. Peu importe que les agresseurs en soient conscients ou non, ces actes sont bel et bien des actes terroristes, employés dans le cadre d’une guerre menée sur des millénaires.

    Dans le cas des agresseurs à la Fête de l’Huma, nous devons considérer leurs actes pour ce qu’ils sont : des actes terroristes. Les organisations sur place n’ont pas réagi parce qu’elles ne considèrent pas ces actes comme réellement terroristes. Elles ferment les yeux face à cette guerre, elles choisissent la facilité, elles choisissent de ne pas voir ce qui est devant leurs yeux.

    II. Le pouvoir féministe

    Nous avons besoin de tracer une ligne de démarcation claire entre nous et celles et ceux qui défendent le patriarcat.

    Cette ligne doit se réaliser dans la pratique et implique des mesures concrètes : une mobilisation visible lors des évènements culturels et politiques, des espaces dédiés pour les victimes d’agression (du même type que ceux qui furent mis en place par des collectifs féministes lors de la Fête de l’Huma), et une lutte contre la faiblesse idéologique qui mène à la défense de facto des agresseurs (par des compromis et même la réduction au silence des victimes et des féministes).

    La gauche radicale doit cesser de se contenter de débats numériques et de déclarations performatives : il faut des actions publiques et contraignantes. Des pancartes, des prises de parole sur scène, des blocages, des stands de dénonciation — toutes ces formes d’action sont nécessaires pour que la lutte féministe ait un impact sur le réel.

    Les VSS sont reléguées à la sphère privée, comme si elles n’avaient rien à voir avec la sphère publique. Or, lutter contre les VSS, c’est précisément briser cette frontière invisible entre le privé et le collectif, entre l’intime et le politique. C’est ce qui rend ce combat si difficile et si inconfortable pour nombre de militantes et de militants. Combattre les VSS, c’est accepter de mettre les mains dans le cambouis, de se confronter à nos propres contradictions pour mieux construire. C’est aussi interroger les rapports entre les individus, au sein de nos cercles proches comme dans nos organisations. Lutter contre les VSS, c’est comprendre et briser les mécanismes d’objectification et d’appropriation des femmes, à l’échelle individuelle et collective.

    Il nous faut le pouvoir féministe !

    Nous devons revenir sur la notion de pouvoir féministe. Le pouvoir féministe n’est pas un pouvoir féminin fantasmé. C’est un pouvoir concret, qui se construit, qui se gagne, au fur et à mesure de la lutte contre le patriarcat.

    Le pouvoir féministe est le pouvoir qui permet de soumettre le patriarcat. Ainsi, gagner le pouvoir féministe au sein d’une organisation communiste revient à soumettre le patriarcat au sein de cette organisation, et donc, soumettre les membres qui commettent des actes patriarcaux.

    Le pouvoir féministe est le pouvoir qui permet de faire grandir les femmes. Ainsi, gagner le pouvoir féministe au sein d’une organisation communiste revient à former des cadres femmes. Nous ne devons pas avoir une majorité de cadres femmes par soucis de mixité, ou parce que les femmes seraient par essence meilleures que les hommes, mais parce que nous aurons si bien formé les cadres femmes, en théorie et en pratique, politiquement et idéologiquement, qu’elles seront meilleures que la plupart des hommes — elles seront l’avant-garde de l’avant-garde.

    Cela demande à dépasser la première barrière que nous rencontrons chez la plupart des femmes : le sentiment d’illégitimité. Combien de fois avons-nous entendu des femmes nous dire qu’elles ne se sentaient pas assez formées, pas assez « bien », pour militer dans une organisation communiste ? Ce n’est pas un hasard. Ce sentiment n’est pas individuel : il est produit, entretenu, nourri par des structures militantes dominées par des comportements masculins, par un langage politique façonné par et pour les hommes. On peut parler de manque de formation, de manque de modèles féminins, mais la vérité c’est que tout est fait pour maintenir les femmes à distance, pour leur faire croire qu’elles n’ont pas leur place dans le mouvement communiste. Le milieu militant reproduit les mêmes rapports de domination que ceux qu’il prétend combattre.

    Mais, ce que nous devons changer est l’élément principal de la contradiction Homme-Femme : la Femme. Les femmes ne se sentent pas légitimes parce qu’elles sont des femmes : apprendre à être une femme c’est apprendre à accepter la domination, apprendre à se soumettre, apprendre à croire qu’on est moins bien que les hommes ! Les femmes sont toujours perçues et se perçoivent comme moins intelligentes, moins fortes, moins fiables, etc., que les hommes.

    Nous devons alors aborder la question du conditionnement continu des femmes depuis l’enfance qui continue tout au long de leur vie2. Nous parlons de généralité et de moyenne, non de cas spécifiques3.

    Les petites filles apprennent à prendre soin des autres. Leur sphère d’action se limite très vite au foyer, leur rapport aux autres se limite très vite à la servitude envers l’autre (relation à sens unique). Leurs jeux et sports sont limités dans l’espace (marelle, danse, etc.). Leur temps est limité, leur espace, contrôlé. Elles ne sont pas encouragées à avoir de « vraies passions », mais à s’objectifier (maquillage, vêtements, etc.). Les petites filles apprennent à être des poupées sages, des princesses enfermées dans leur château, etc., sans aucun pouvoir d’action sur le monde.

    Les petits garçons apprennent la coopération et le conflit. Leur sphère d’action est dans l’espace public, leur rapport aux autres est fait de relations à double sens (que ce soit dans l’agression ou la collaboration). Leurs jeux et sports sont dans de grands espaces (foot, basket, etc.). Leur temps disponible est long, leur espace, peu contrôlé. Ils sont encouragés à développer des passions et à être des sujets. Les petits garçons apprennent à être des entrepreneurs audacieux, des chevaliers héroïques, etc., avec un pouvoir d’action sur le monde.

    À l’âge adulte, ce conditionnement continu. Les femmes sont des objets appropriés collectivement (par la société) et individuellement (par la famille et les amis). Elles sont confinées dans l’espace et dans leurs comportements, que ce soit par leur manière de se tenir (jambes serrées, posture de repli, etc.) ou de parler (faible niveau sonore, interventions courtes, etc.). La transformation de leur corps accapare un temps et une énergie considérable (épilation, maquillage, régime, etc.). Les femmes ne s’autorisent pas de temps pour elles, et ne sont pas autorisées à en avoir. Les femmes développent une solidarité avec certaines femmes, mais pas de sororité générale. Elles ont une présence limitée dans l’espace public, ce qui rend plus difficiles les rencontres et l’organisation collective.

    Les hommes sont des sujets individuels et libres. Ils sont acteurs au sein de l’espace public. Ils prennent de l’espace, ils parlent fort, longtemps. Ils sont autorisés à prendre peu soin d’eux, et sont considérés comme étant naturellement beaux (pilosité, visage non maquillé, rides, etc.). Les hommes disposent de beaucoup de temps, donc ils ont des passions et peuvent exceller dans des domaines peu productifs (pratique du skateboard, soutien fanatique d’un club de football, fabrication de figurines, apprentissage du lore d’œuvres de fictions, exercice dans un groupe de musique amateur, etc.). Ils développent très facilement une coopération entre hommes, ou une conflictualité. Ils agissent sur le monde.

    Quel impact vis-à-vis de l’engagement communiste ?

    Les femmes pensent qu’elles n’ont pas de pouvoir d’action sur le monde. Elles n’ont de toute façon pas le temps de s’engager dans des activités risquant de leur être de peu d’utilité, et ne peuvent pas développer de passion pour la théorie communiste (pas comme le font les hommes). Passé 25 ans, les femmes n’ont pas le temps de militer, d’autant plus lorsqu’elles ont des enfants (ou un homme) à charge. Les femmes ne sont pas habituées à prendre de la place, à s’exprimer longtemps et fort. Lorsqu’elles militent elles restent souvent confinées à des rôles organisationnels et « maternels » peu valorisés par le collectif. Elles sont exclues de tout un pan de la camaraderie masculine (qui passe beaucoup par les contacts physiques répétés), et ne savent pas développer une sororité. Elles n’ont pas accès à la violence, ne veulent pas y avoir accès, et ne veulent pas prendre le pouvoir. Sans développement d’une sororité les femmes sont seules.

    Les hommes, eux, sont persuadés d’avoir un pouvoir d’action sur le monde. Ils ont le temps et l’énergie de militer, peu importe le succès ou l’échec de l’entreprise, et peuvent développer facilement une passion obsessionnelle pour la théorie communiste. La plupart d’entre eux quittent le militantisme passé 25 ou 30 ans, bien que ce ne soit pas par manque de temps, mais par lassitude ou fatigue. Les hommes ont l’habitude d’imposer leur présence, de maîtriser le conflit (généralement via la concurrence verbale), de prendre la parole longtemps et fort, de faire du bruit lors des moments collectifs. Lorsqu’ils militent, ils prennent des rôles de porte-parole, de théoricien, etc., valorisés par le collectif. Lorsqu’ils prennent des tâches « féminines », ils sont alors davantage valorisés par le collectif que ne le sont les femmes. Ils construisent rapidement une camaraderie forte (bien qu’elle soit sentimentalement superficielle) et créent un climat viriliste via leurs comportements entre eux (comme dit précédemment par le contact physique rapproché et répété) et envers les femmes (exclusion d’un pan de la camaraderie). Ils ont accès à la violence et veulent prendre le pouvoir (dans l’organisation, dans le mouvement communiste, dans la société). Les hommes considèrent les femmes comme « différentes » dans le sens où elles ne sont pas le général (la masculinité), et donc pas totalement des camarades. Les hommes isolent les femmes.

    La dévotion et l’engagement des femmes dans la lutte révolutionnaire sont difficiles à atteindre parce que cela implique la négation de tout le conditionnement social qu’elles ont vécu. Là où les hommes sont encouragés à avoir des passions, et ne subissent que peu de conséquences pour leurs actes, les femmes sont limitées dans leurs désirs et apprennent à n’être rien, à ne pas agir sur la réalité, à ne pas être une personne à part entière, à être un objet. Elles sont différentes de la norme, la norme étant l’Homme.

    Un homme aura des facilités à s’engager : le communisme est une passion, l’utilisation de la violence est apprise dès l’enfance (elle les définit en partie), et ils n’ont que partiellement conscience des conséquences de leurs actes. Une femme aura du mal à s’engager : le communisme est un monde de connaissances inaccessible, la violence est prohibée, exister leur est interdit.

    On entend souvent l’expression « se réapproprier son corps ». Mais, si on cherche à se réapproprier notre corps c’est parce qu’il y a appropriation en premier lieu. Il y a appropriation par un homme, par des hommes, par la société patriarcale, à travers les rapports sociaux. S’il y a objectification des femmes, cela implique qu’il y ait des sujets qui objectifient : les femmes elles-mêmes (intériorisation de la qualité d’objet, de non-être, de non-individu, d’être en dehors de la norme) et les hommes.

    Sans changements des rapports sociaux, impossible de sortir de l’objectification et impossible de se réapproprier son corps. Les femmes doivent travailler à combattre l’intériorisation de ces phénomènes, individuellement et collectivement. Cela passe par ne plus se montrer (dans l’apparence physique et le comportement) comme des objets. Cela veut dire que l’on doit s’imposer, s’affirmer, exister, décider.

    Les femmes comme les hommes doivent modifier leurs comportements, et c’est par la dévotion totale à la lutte pour la transformation du monde qu’elles et ils peuvent réussir à se transformer. Mais, les femmes doivent malheureusement parcourir un chemin plus long, plus ardu, que ce soit pendant leur engagement au sein de l’organisation, mais également (et surtout) avant leur engagement ! Il n’est pas possible de s’engager si l’on est paralysée par les éléments cités ci-dessus.

    La violence est l’un des outils pouvant jouer dans la désobjectification. Lorsque les femmes apprennent à utiliser et utilisent la violence, elles comprennent qu’elles peuvent agir sur le monde et qu’elles peuvent conquérir l’espace public ! Rien qu’en portant des armes sur elles (nous parlons ici d’outils simples tels que les gazeuses ou les matraques télescopiques), elles comprennent, ressentent, leur capacité à agir et à dominer.

    Lorsqu’une femme s’engage, c’est qu’elle a parcouru un chemin bien plus long qu’un homme. Quant à un homme, il a un travail de transformation plus long à parcourir lorsqu’il est dans l’organisation, afin de sortir du monde des apparences superficielles (le virilisme).

    Bien évidemment, les femmes et les hommes se transforment au sein de l’organisation. Mais, l’engagement des femmes est bien plus réfléchi et travaillé en amont que celui des hommes.

    Pour revenir au sujet initial de la lutte contre les VSS, nous devons regarder la réalité en face. Au sein de nos organisations, certains hommes vont nous trahir et vont trahir la cause communiste dans son ensemble. Pour lutter contre ces hommes au sein d’une organisation, il est nécessaire non seulement que tous les hommes et toutes les femmes soient formés aux théories féministes, mais surtout, que soit mise en place une organisation féministe forte. Cela consiste à avoir un espace où les femmes peuvent partager entre elles leurs observations, peuvent se soutenir les unes les autres, peuvent agir, peuvent instaurer une terreur féministe.

    Cette terreur féministe n’est pas un frein à la camaraderie entre hommes et femmes, bien au contraire ! C’est en reconnaissant l’existence du rapport de force entre hommes et femmes que nous pouvons lutter pour le renverser. C’est en créant une camaraderie forte entre femmes qu’il est possible de créer une camaraderie forte entre hommes et femmes. C’est en reconnaissant la mise à l’écart des femmes, par les hommes, de l’espace de camaraderie, qu’il devient possible de créer un réel espace de camaraderie commun.

    L’isolement des femmes par les hommes passe par des comportements quotidiens parfois difficiles à identifier puisque pris isolément les uns des autres. Ce sont des éléments de langage, des gestes, une manière de se tenir dans l’espace, de regarder l’autre, etc. Il est souvent difficile pour les femmes évoluant dans le mouvement communiste, isolées les unes des autres, d’analyser ces comportements pour les comprendre. Seul reste un sentiment vague de décalage avec le reste du groupe. Cette mise à l’écart collective des femmes est une forme de violence constante et généralisée. Non seulement elle est un facteur de désengagement, mais surtout, elle pose la base sur laquelle se reposent les autres formes de violence.

    Il n’est pas possible de créer des liens de camaraderie entre hommes et femmes tant que la domination des hommes sur les femmes est laissée intacte. Toutes les formes de domination masculine au sein de l’organisation doivent être combattues, peu importe leur niveau de gravité. Le niveau de gravité détermine seulement l’ampleur des moyens mis en œuvre dans cette lutte.

    Aujourd’hui, beaucoup de femmes abandonnent leur investissement révolutionnaire parce qu’elles sont épuisées par les comportements patriarcaux, les VSS en tête. Bien qu’il soit positif que les femmes prennent en main la répression contre les hommes, trop souvent ce sont elles qui doivent mettre en place des protocoles longs et contraignants pour elles-mêmes, puis, qui doivent prendre en charge le soutien aux victimes, et qui doivent encadrer la transformation des hommes. Au final, les agressions sexuelles sont tellement courantes dans le milieu militant, que certaines femmes ne font plus que travailler à la gestion des VSS. Nous perdons des femmes communistes à cause des hommes agresseurs, même lorsque ce ne sont pas elles qui sont agressées.

    Les femmes communistes doivent créer un espace de sororité qui ne soit pas superficiel. Cet espace doit permettre la création d’une camaraderie entre femmes, l’analyse des comportements des camarades masculins, la mise en place d’un espace de formation féministe et communiste, la mise en place d’une pratique féministe, etc. Cet espace est l’élément essentiel au développement de cadres femmes, et au développement de la camaraderie entre hommes et femmes de l’organisation communiste.

    Répétons-le, on ne peut pas transformer les rapports sociaux entre hommes et femmes sans changer les rapports sociaux du monde entier, et donc, sans prise du pouvoir du « camp » des femmes. Mais, on peut déjà agir sur les rapports sociaux au sein même de groupes réduits, tels que les organisations communistes. Bien que nécessairement imparfait, ce travail doit être mené, et considéré comme l’une des tâches les plus importantes de l’organisation.

    Conclusion

    Lorsqu’on parle des attaques envers les femmes, la réaction spontanée est une sous-réaction. Pourtant, chaque agression contre une femme est un acte terroriste faisant partie d’une guerre prolongée de plusieurs millénaires. Ne pas comprendre ça, c’est être aveugle à la réalité concrète de l’oppression patriarcale. Dans cette guerre, les révolutionnaires doivent agir selon leurs forces, mais l’inaction n’est pas une option.

    Cette problématique demande le développement d’une théorie et d’une pratique avancées. La situation particulière à la Fête de l’Huma est représentative d’une situation générale. Elle montre qu’il est nécessaire de mener à la fois une lutte de ligne au sein du mouvement communiste pour le féminisme, et une lutte de ligne au sein du mouvement féministe pour le communisme.

    La lutte de ligne au sein du mouvement communiste pour le féminisme est principale, parce que seul un mouvement communiste féministe fort pourra prendre la direction du mouvement féministe. C’est-à-dire que seul un mouvement communiste féministe fort pourra vaincre la direction bourgeoise, l’hégémonie bourgeoise, au sein du mouvement féministe.

    Pour nous, cet évènement est une énième démonstration que notre ligne est juste : impossible de lutter contre le patriarcat en refusant la radicalité. Nous avons besoin de la dictature féministe ! Nous avons besoin de femmes communistes et féministes !

    « Nous pouvons définir la “lutte des femmes” comme la lutte des femmes principalement prolétaires, secondairement femmes ; et le “féminisme” comme la lutte des femmes principalement femmes — les femmes en lutte contre les hommes. Nos camarades féministes sont communistes parce que pour se libérer du patriarcat, il faut se libérer du capitalisme. Assumer cette position nous met forcément en rupture avec le mouvement communiste, puisque même si nous savons que la contradiction principale dans la société française est celle entre Travail et Capital, nous défendons que les femmes doivent aussi lutter principalement pour la Femme. Nous pensons que cette position permet de faire avancer le mouvement communiste dans son ensemble, parce qu’elle permet d’aller dans le sens de l’Histoire, de sortir de la réaction, et parce qu’elle permet de renforcer l’engagement des femmes communistes. Les femmes féministes communistes s’engagent plus intensément dans la lutte des classes et dans leur développement en tant que cadres communistes que si elles restaient dans un rôle genré, soumises à la domination masculine. Notre ligne féministe répond à des besoins concrets mis en évidence par la pratique. Nous avons besoin de femmes formées et combatives pour construire le Parti, nous avons besoin que des femmes soient recrutées, qu’elles soient déterminées à lutter, qu’elles soient convaincues qu’elles se libéreront du Capital et du patriarcat, qu’elles mettent leur vie en jeu pour la libération de l’humanité entière, pour la transformation du monde4 ».

    1 Dans l’année 2025, plusieurs sections du Mouvement desjeunes communistes de France (MJCF) ont décidé de quitter le mouvement, et ont fondé leur propre coordination nationale, la Jeunesse communiste.

    2 La socialisation des femmes cisgenre dans l’enfance fait d’elles des femmes. Mais les femmes transgenres sont bien matériellement des femmes et sont elles aussi conditionnées à accepter la domination patriarcale. La lutte pour ne plus correspondre au rôle social de femme, rôle de soumission, doit être menée par toutes les femmes (cisgenres comme transgenres, en prenant en compte les contradictions particulières qu’elles vivent).

    3 Pour aller plus loin, nous conseillons la lecture de C. Guillaumin, « Le corps construit », Sexe, Race et Pratique du pouvoir — L’idée de Nature, 1992. À l’adresse :

    https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1618

    4 « Dictature féministe », Unité communiste, 25 novembre 2024.

  • Défense de la dialectique — une critique de l’article de l’ICR sur De la contradiction

    Défense de la dialectique — une critique de l’article de l’ICR sur De la contradiction

    Ceci est une critique de l’article « Défense de la dialectique — une critique du livre de Mao Zedong “De la contradiction” », publié par l’Internationale communiste révolutionnaire (ICR) dans le no 48 de In Defence of Marxism. Le Parti communiste révolutionnaire (PCR), section de l’ICR en France, a publié une traduction française de cet article sur son site le 19 août 2025, dont proviennent toutes nos citations.

    Notre critique a pour objectif principal de défendre la dialectique, mais aussi l’histoire de la révolution en Chine, ainsi que la stratégie de la nouvelle démocratie et du front uni. L’article de l’ICR nous permet d’aborder des points théoriques essentiels du maoïsme. Notre critique n’est donc pas qu’une critique de l’ICR (même si elle l’est), mais surtout une défense des bases théoriques du maoïsme.

    Notre critique suit le plan posé par celle de l’ICR. Nous invitons nos lecteurs et lectrices à se référer directement à la traduction française sur le site du PCR pour s’assurer de la fidélité de chacune de nos citations à leur sens dans le texte original.

    Bien que l’article de l’ICR mentionne des dates variées de l’histoire du Parti communiste de Chine (PCC), nous devons préciser le contexte d’écriture de De la contradiction. Ce document fut écrit en 1937, un mois après l’incident du pont Marco-Polo qui marque le début de la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), et avant la victoire du PCC sur le Kuomintang en 1949. Ce document est une introduction courte au matérialisme dialectique interprété par Mao ; ce n’est pas un document ayant pour objectif de développer la stratégie du PCC pour la prise du pouvoir. Pour illustrer ce qu’est la contradiction, Mao prend des exemples concrets de la situation de son époque. C’est à ce titre que les exemples historiques sont convoqués, mais nous insistons sur le fait que ce document n’est pas un guide stratégique pour la prise de pouvoir du PCC en Chine.

    Nous développerons plus loin dans notre critique le contexte historique de la révolution en Chine. Mais, pour en savoir plus sur la stratégie du PCC pendant la guerre, nous conseillons la lecture du Rapport sur l’enquête menée dans le Hounan à propos du mouvement paysan, 1927 ; de Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine ?, 1928 ; de La tactique de la lutte contre l’impérialisme japonais, 1935 ; et des Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, 1936. Pour en savoir plus sur la révolution de nouvelle démocratie, nous conseillons la lecture de La démocratie nouvelle, 1940.

    Selon l’ICR :

    « De la contradiction, publiée en 1937, est le livre le plus fréquemment invoqué par les maoïstes comme une contribution majeure de Mao à la théorie marxiste. Cependant, le fait est qu’en dépit de son rôle dirigeant dans la révolution chinoise, Mao n’était pas un théoricien. En analysant objectivement les défauts de De la contradiction, nous voulons défendre les idées authentiques de la philosophie marxiste, mais aussi tirer les principales leçons de la période historique en question.1 »

    Si l’ICR entend faire une critique scientifique et argumentée de Mao, la première attaque portée à son encontre est extrêmement subjective, et ne permet pas aux lecteurs et lectrices de se rendre compte de la production théorique développée par Mao tout au long de sa vie.

    Comme nous l’avons déjà vu plus haut, il existe bien d’autres documents qui témoignent des apports théoriques de Mao :

    • sur la stratégie pour la prise du pouvoir, la révolution de nouvelle démocratie et la guerre populaire prolongée ;
    • sur le matérialisme dialectique, le développement des apports soviétiques ;
    • sur la transition socialiste, la critique du modèle soviétique ;
    • sur la restauration capitaliste, la lutte contre le révisionnisme moderne et la révolution culturelle contre la nouvelle bourgeoisie.

    Cette dernière théorie est probablement l’apport le plus important du maoïsme à la théorie marxiste. Mao et les communistes chinois de l’école de Shanghaï l’ont élaborée par l’expérience de la transition socialiste et de la restauration capitaliste en URSS, puis en Chine2. Cette théorie est précieuse parce qu’elle est nécessaire à la compréhension de la lutte des classes pendant la transition socialiste, jusqu’au communisme. Ainsi, la refuser comme le fait l’ICR revient à se priver d’une connaissance essentielle pour la victoire du communisme dans le monde entier. Le débat entre notre organisation et l’ICR n’est pas qu’une lutte abstraite entre deux sectes (l’une soit-elle internationale) ; mais une lutte idéologique essentielle qui dépasse nos deux organisations et qui est menée par d’autres organisations au sein du mouvement communiste international, afin d’atteindre une théorie et une pratique supérieure.

    L’ICR continue avec une rapide explication de ce qu’est la contradiction selon le matérialisme dialectique (de Marx et Engels) :

    « Marx soulignait que la contradiction opposant la classe ouvrière à la bourgeoisie constitue précisément une contradiction fondamentale de la société capitaliste :

    “Le prolétariat et la richesse sont des contraires. Comme tels, ils constituent une totalité. Ils sont tous deux des formations du monde de la propriété privée. […] La propriété privée en tant que propriété privée, en tant que richesse, est forcée de perpétuer sa propre existence ; et, par là même, celle de son contraire, le prolétariat.”

    En d’autres termes, les ouvriers et les capitalistes, précisément en tant qu’ouvriers et capitalistes, ne peuvent exister les uns sans les autres. Cela signifie que leur antagonisme mutuel est permanent ; il est inhérent au mode de production capitaliste.

    […]

    Cela ne signifie pas que la lutte entre ouvriers et bourgeois soit la seule contradiction qui traverse la société capitaliste. Cela veut simplement dire que cette contradiction est permanente et fondamentale, et qu’elle détermine en dernière instance toutes les autres contradictions.3 »

    Nous n’avons aucun désaccord avec la définition de la contradiction fondamentale telle que donnée par l’ICR ni avec le fait que celle-ci soit la contradiction entre le Travail et le Capital dans la société capitaliste. Voilà ce qu’en dit Mao lui-même :

    « Lorsque Marx et Engels ont appliqué la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes à l’étude du processus de l’histoire de la société, ils ont découvert la contradiction existant entre les forces productives et les rapports de production, la contradiction entre la classe des exploiteurs et celle des exploités, ainsi que la contradiction qui en résulte entre la base économique et sa superstructure (politique, idéologie, etc.) ; et ils ont découvert comment ces contradictions engendrent inévitablement différentes sortes de révolutions sociales dans différentes sortes de sociétés de classes.

    Lorsque Marx a appliqué cette loi à l’étude de la structure économique de la société capitaliste, il a découvert que la contradiction fondamentale de cette société, c’est la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété. Cette contradiction se manifeste par la contradiction entre le caractère organisé de la production dans les entreprises isolées et le caractère inorganisé de la production à l’échelle de la société tout entière. Et dans les rapports de classes, elle se manifeste dans la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat.4 »

    Suite à cette introduction, l’ICR poursuit :

    « Au moment où Mao rédige son texte, le Japon envahit la Chine, ce qui lui permet de conclure que “les diverses classes de ce pays [la Chine], à l’exception d’un petit nombre de traîtres à la nation, peuvent s’unir temporairement dans une guerre nationale contre l’impérialisme.”

    Selon Mao, quand la contradiction principale oppose l’impérialisme à l’ensemble du peuple, la nation peut authentiquement s’unir comme si aucun antagonisme n’existait entre les classes. La lutte des classes, devenue hors de propos, est simplement suspendue.5 »

    Dans son texte, Mao explique qu’une contradiction peut être secondaire, mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas ou qu’elle ne peut pas devenir principale. Il n’y a pas de suspension d’une contradiction au profit d’une autre. Plus loin, Mao explique que plusieurs contradictions existent en même temps les unes avec les autres, et que la lutte des classes ne peut jamais être « suspendue » :

    « Dans le processus de développement d’un phénomène important, il existe toute une série de contradictions. Par exemple, dans le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, il existe notamment une contradiction entre les classes opprimées de la société chinoise et l’impérialisme ; une contradiction entre les masses populaires et le régime féodal ; une contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie ; une contradiction entre la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine d’une part, et la bourgeoisie d’autre part ; des contradictions entre les diverses cliques réactionnaires dominantes : la situation est ici extrêmement complexe.

    Lorsque, par exemple, le capitalisme de l’époque de la libre concurrence se transforma en impérialisme, ni le caractère de classe des deux classes en contradiction fondamentale — le prolétariat et la bourgeoisie — ni l’essence capitaliste de la société ne subirent de changement ; toutefois, la contradiction entre ces deux classes s’accentua, la contradiction entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste surgit, la contradiction entre les puissances coloniales et les colonies devint plus marquée, la contradiction entre les pays capitalistes, contradiction provoquée par le développement inégal de ces pays, se manifesta avec une acuité particulière ; dès lors apparut un stade particulier du capitalisme — le stade de l’impérialisme.

    Ces étapes sont caractérisées notamment par le fait que certaines contradictions se sont accentuées (par exemple, la Guerre révolutionnaire agraire et l’invasion des quatre provinces du Nord-Est par le Japon), que d’autres se sont trouvées partiellement ou provisoirement résolues (par exemple, l’anéantissement des seigneurs de guerre du Beiyang, la confiscation par nous des terres des propriétaires fonciers), que d’autres enfin ont surgi (par exemple, la lutte entre les nouveaux seigneurs de guerre, la reprise des terres par les propriétaires fonciers après la perte de nos bases révolutionnaires dans le Sud).6 »

    Dans ces extraits, il n’est nulle mention d’un abandon de la lutte des classes au profit de l’alliance des classes. Cela n’empêche pas l’ICR d’affirmer que :

    « L’erreur fondamentale de Mao réside dans le fait que la contradiction de classe n’est pas une contradiction “principale” à côté d’autres, qui seraient sans rapport avec elle et moins importantes. La contradiction de classe ne peut pas, non plus, devenir une contradiction “secondaire”. Dans la société capitaliste, elle est la contradiction fondamentale et permanente. De même qu’un aimant ne peut exister sans ses pôles, la société capitaliste ne peut mettre en suspens la contradiction de classe qui constitue son essence.7 »

    La critique principale de l’ICR envers le matérialisme dialectique interprété par Mao concerne le concept de « principal » et de « secondaire ». Cependant, l’ICR n’a pas compris la démonstration de Mao — et n’a pas cherché à la comprendre. Nous allons donc aborder succinctement ce concept.

    Au sein d’une contradiction, l’élément principal est celui qui est plus déterminant que déterminé. C’est celui dont l’avenir immédiat dépend le plus, c’est celui qui est la condition du mouvement (celui qui fait le plus bouger les choses). Un aspect généralement principal devient temporairement secondaire, et inversement.

    Idem. Entre plusieurs contradictions, la contradiction principale est celle qui est plus déterminante que déterminée. C’est celle dont l’avenir immédiat dépend le plus, c’est celle qui est la condition du mouvement (celle qui fait le plus bouger les choses). Une contradiction principale devient secondaire, et inversement.

    Dans le monde, aujourd’hui, il y a une contradiction principale qui est celle entre les pays impérialistes et les nations et peuples dominés, mais il existe plusieurs contradictions secondaires, dont certaines sont principales par rapport à d’autres. Il existe cependant une contradiction fondamentale qui est celle entre le Capital et le Travail. Cette contradiction est au fondement de la contradiction entre les pays impérialistes et les nations et peuples dominés.

    Dans chaque pays, les contradictions principales et secondaires ne sont pas les mêmes. Par exemple, en France, la contradiction principale est aujourd’hui entre le Capital et le Travail ; et en Palestine, la contradiction principale est aujourd’hui entre le colonialisme et la nation dominée.

    Mais, pourquoi cherchons-nous à comprendre quelle contradiction est principale puisque nous savons déjà quelle est la contradiction fondamentale ? Parce que cela nous permet d’établir une stratégie internationale et nationale en prenant en compte les particularités de notre pays dans l’époque à laquelle nous nous trouvons. Cela nous permet d’étudier correctement le mouvement particulier dont nous parlons, et donc d’agir sur lui. Même lorsqu’un mouvement est général, il apparaît toujours comme particulier dans chaque contexte.

    Comme nous l’avons déjà dit, la contradiction principale est celle dont l’avenir immédiat dépend le plus. Elle n’est pas « sans rapport » avec les autres contradictions, mais bien en relation dialectique avec celles-ci. Les autres contradictions ne sont pas des sous-contradictions isolées de la contradiction principale ou figées tant que la contradiction principale n’est pas résolue. Lorsque l’on détermine une contradiction comme principale, c’est toujours par rapport à d’autres contradictions et en rapport avec d’autres contradictions ; mais, c’est aussi au sein d’un mouvement donné, c’est-à-dire dans un lieu et un moment donnés. Chaque phénomène a sa propre spatialité et temporalité (sa propre échelle dans l’espace et le temps), qui ne peuvent pas être réduites à celles d’autres phénomènes ; donc, chaque phénomène a ses propres contradictions, avec leurs propres relations entre elles, qui ne peuvent pas être réduites à celles d’autres phénomènes. Ainsi, en Chine, à l’époque à laquelle était écrit De la contradiction, ce qui déterminait le plus l’avenir immédiat, ce n’était pas la contradiction entre le Travail et le Capital (l’exploitation capitaliste), ni même la contradiction entre la paysannerie et les propriétaires fonciers (l’exploitation semi-féodale), mais la contradiction entre le colonialisme et la nation dominée (l’invasion japonaise). Pour comprendre la dialectique principal-secondaire, il faut d’abord comprendre la dialectique général-particulier. Selon l’ICR, le principal nie unilatéralement le secondaire et le particulier nie unilatéralement le général : c’est une compréhension tristement antidialectique de la méthode dialectique de Mao.

    Au sein d’une contradiction, l’aspect généralement principal devient à de nombreuses reprises temporairement secondaires, et inversement. Entre deux contradictions, cette loi objective est la même : la contradiction principale devient à de nombreuses reprises secondaires, et inversement.

    Par exemple, la contradiction Société-Nature pourrait devenir principale dans le monde, dans les années à venir, à cause de la crise climatique mondiale et de l’extinction de masse des espèces. La hausse des événements climatiques extrêmes, le bouleversement des courants marins, la montée des eaux, le manque de nourriture, l’augmentation des zoonoses, etc., conduira à une détérioration significative des conditions de vie (allant jusqu’à la mort) de milliards de personnes à travers le monde. Cette crise entraînera des conflits pouvant mener jusqu’à la « ruine commune des classes en luttes » de la contradiction fondamentale8.

    Que ce soit par manque de sérieux ou par malhonnêteté, l’ICR déforme les propos de Mao. Dire qu’une contradiction est principale par rapport à d’autres contradictions ne veut pas dire que ces dernières n’existent plus ou qu’il ne faut plus s’en préoccuper, bien au contraire.

    Selon l’ICR :

    « La contradiction de classe pénètre les autres contradictions et, dans une large mesure, les engendre. Les guerres impérialistes, par exemple, ne sont pas menées pour des raisons exclusivement “nationales” que l’on pourrait dissocier des contradictions de classe. Elles sont, dans une large mesure, l’expression de la contradiction de classe fondamentale de la société capitaliste. Pour un marxiste, il est évident que les guerres impérialistes sont menées pour défendre les intérêts d’une classe dirigeante donnée — afin de trouver une issue à la crise économique et politique intérieure, de conquérir de nouveaux marchés et de nouvelles sources de profits permettant de diminuer ou de retarder l’effet de cette crise, ou encore de détourner l’attention de la classe ouvrière nationale au moyen d’une diversion.

    Il est vrai que l’oppression impérialiste a souvent pour effet de masquer la ligne de fracture entre les classes — les masses ayant alors tendance, pour se défendre, à soutenir leur propre bourgeoisie. La bourgeoisie, de son côté, utilise fréquemment le sentiment d’unité nationale pour consolider sa position de classe dirigeante. Dans une telle situation, la tâche des communistes n’est pas de faciliter la dissimulation des contradictions de classe, mais au contraire de les dévoiler.

    La Chine ne fait pas exception. Le Kuomintang (KMT), dirigé par Tchang Kaï-chek, était un parti bourgeois fondé précisément pour conquérir l’indépendance de la Chine sur la base du capitalisme. Cependant, comme l’histoire l’a montré, le KMT fut incapable de mener à bien cette tâche. Dans les années 1920, quand la révolution anti-impérialiste a pris son essor, le KMT a fini par se ranger du côté de l’impérialisme — contre la classe ouvrière chinoise.9 »

    Nous retrouvons ici l’un des problèmes qui traversent l’ensemble de l’article de l’ICR : l’ICR refuse de voir la Chine de cette époque comme un pays semi-colonial semi-féodal, c’est-à-dire dominé par la bourgeoisie impérialiste, la bourgeoisie bureaucratique compradore et les propriétaires fonciers féodaux. Pour l’ICR, l’époque de l’impérialisme est une époque où le capitalisme s’est étendu de partout sur Terre (ce qui est vrai), et où la stratégie de prise et d’exercice du pouvoir doit donc être la même de partout (ce qui est faux), ce qui correspond à l’application de la théorie trotskiste de la révolution permanente. Le capitalisme s’est étendu de partout sur Terre, mais il ne s’est pas étendu partout de la même manière (dans certains pays, le capitalisme est dominant, c’est-à-dire impérialiste, alors qu’il est dominé dans d’autres, c’est-à-dire comprador) ni avec la même intensité (dans certains pays, le mode de production capitaliste est toujours semi-féodal à la campagne).

    Mao luttait déjà contre les dogmatiques de son époque, dont les arguments étaient similaires à ceux de l’ICR : pour établir une stratégie adaptée à la situation, il ne s’agit pas de partir d’un modèle abstrait dans lequel la contradiction principale serait celle entre le prolétariat et la bourgeoisie, dans tous les pays à notre époque, mais de partir d’une analyse concrète du réel dans chaque pays.

    Dès 1926, alors qu’il était encore investi au sein du Kuomintang, Mao exprimait clairement la complexité de la situation des classes en Chine et la stratégie révolutionnaire à adopter dans celle-ci :

    « Quelle est la situation des différentes classes de la société chinoise ?

    La classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore. Dans ce pays économiquement arriéré, semi-colonial, qu’est la Chine, la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore sont de véritables appendices de la bourgeoisie internationale et dépendent de l’impérialisme quant à leur existence et développement. Ces classes représentent les rapports de production les plus arriérés et les plus réactionnaires de la Chine et font obstacle au développement des forces productives du pays. Leur existence est absolument incompatible avec les buts de la révolution chinoise. Ceci est particulièrement vrai des grands propriétaires fonciers et des grands compradores qui sont toujours du côté de l’impérialisme et qui constituent le groupe contre-révolutionnaire extrême. Leurs représentants politiques sont les étatistes et l’aile droite du Kuomintang.

    La moyenne bourgeoisie. Elle représente les rapports capitalistes de production dans les villes et les campagnes chinoises. Par moyenne bourgeoisie, on entend surtout la bourgeoisie nationale. Elle est inconsistante dans son attitude à l’égard de la révolution chinoise : Quand elle souffre sous les rudes coups que lui porte le capital étranger et le joug que font peser sur elle les seigneurs de guerre, elle sent le besoin d’une révolution et se déclare pour le mouvement révolutionnaire dirigé contre l’impérialisme et les seigneurs de guerre ; mais elle se méfie de la révolution quand elle sent qu’avec la participation impétueuse du prolétariat du pays et le soutien actif du prolétariat international cette révolution met en danger la réalisation de son rêve de s’élever au rang de la grande bourgeoisie. Sa plate-forme politique, c’est la création d’un État dominé par une seule classe, la bourgeoisie nationale. Quelqu’un qui se prétend véritable disciple de Tai Ki-tao a déclaré dans le Tchenpao de Pékin : “Levez votre bras gauche pour écraser les impérialistes et votre bras droit pour écraser les communistes”. Ces mots révèlent le dilemme angoissant devant lequel se trouve la bourgeoisie nationale.10 »

    Ici, Mao décrit la bourgeoisie nationale comme une classe pouvant jouer un rôle progressiste, mais également comme pouvant jouer un rôle réactionnaire. Plus loin, Mao conclut :

    « Il ressort de tout ce qui vient d’être dit que tous les seigneurs de guerre, les bureaucrates, les compradores et les gros propriétaires fonciers qui sont de mèche avec les impérialistes, de même que cette fraction réactionnaire des intellectuels qui en dépend, sont nos ennemis. Le prolétariat industriel est la force dirigeante de notre révolution. Nos plus proches amis sont l’ensemble du semi-prolétariat et de la petite bourgeoisie. De la moyenne bourgeoisie toujours oscillante, l’aile droite peut être notre ennemie et l’aile gauche notre amie ; mais nous devons constamment prendre garde que cette dernière ne vienne désorganiser notre front. »11.

    L’ICR ne voit pas de différence fondamentale entre les pays impérialistes et dominés. Elle ne comprend pas la composition et les rapports de classes de la Chine en 1937. La Chine était un pays semi-colonial semi-féodal dominé par les pays impérialistes, qui n’avait pas connu et ne pouvait pas encore connaître un développement capitaliste abouti. La population était majoritairement paysanne, le prolétariat était peu développé et les classes au pouvoir étaient la bourgeoisie bureaucratique compradore et les propriétaires fonciers féodaux. Dans ce contexte, la bourgeoisie nationale était une classe progressiste qui avait intérêt à la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme, le capitalisme bureaucratique comprador et le féodalisme — bien qu’hésitante à se lancer dans cette lutte. L’ICR ne comprend pas ce qu’est la bourgeoisie nationale. L’ICR semble croire que la bourgeoisie nationale, selon Mao, est la bourgeoisie d’une nation donnée, en l’occurrence la bourgeoisie chinoise. Or, toute la bourgeoisie d’une nation n’est précisément pas nationale ! La bourgeoisie nationale n’est qu’une frange de la bourgeoisie, et elle n’est pas la frange dominante de celle-ci : la bourgeoisie nationale est celle dont le développement est lié au marché national, c’est-à-dire dont les intérêts sont relativement opposés à ceux de l’impérialisme, du capitalisme bureaucratique comprador et du féodalisme. Dans les pays semi-coloniaux, la bourgeoisie nationale est une moyenne bourgeoisie, alors que la grande bourgeoisie est compradore. Dans plusieurs documents, avant comme pendant le second front uni, Mao développe ce qu’est la bourgeoisie nationale par rapport à la bourgeoisie compradore, et il explique quelles sont les conditions déterminées de la lutte des classes dans lesquelles s’allier ou non avec la bourgeoisie nationale12. Si l’alliance avec la bourgeoisie nationale est possible, c’est parce qu’elle n’est pas au pouvoir, c’est-à-dire que la bourgeoisie nationale n’est pas une classe dominante dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux, comme la Chine à l’époque de Mao. De toute évidence, l’ICR n’a pas pris la peine ne serait-ce que de survoler ces documents.

    Selon l’ICR :

    « La guerre de la Chine contre l’impérialisme japonais était assurément une guerre de libération nationale. La lutte contre l’impérialisme était la question déterminante de la Révolution chinoise.

    Dans de telles conditions, il est absolument juste, pour un parti communiste, d’avancer des mots d’ordre contre l’oppression nationale et d’organiser une guerre de libération, ce qui implique inévitablement de lutter aux côtés des nationalistes bourgeois contre l’ennemi commun, au moins de façon temporaire.

    Toutefois, partant de ces prémisses incontestables, Mao s’est servi de sa “théorie” de la contradiction principale pour proclamer que, dans la lutte contre le Japon, le Parti Communiste devait se soumettre à la direction du parti bourgeois — le KMT — au lieu de maintenir son indépendance de classe.

    Le PCC est allé jusqu’à s’engager publiquement dans ce sens :

    “[Le PCC] abolit l’actuel gouvernement soviétique [dans les territoires contrôlés par le PCC] et pratique la démocratie basée sur les droits du peuple afin d’unifier le pouvoir politique national, […] abolit la désignation de l’Armée rouge, la réorganise en Armée révolutionnaire nationale [contrôlée par le KMT], la place sous le contrôle de la Commission des affaires militaires du gouvernement national, et attend les ordres…”

    En substance, Mao plaidait pour que le PCC, au nom du “second front uni”, procède à sa propre liquidation politique et organisationnelle, comme il l’avait fait durant la révolution de 1925-1927.13 »

    Tout en affirmant que « la guerre de la Chine contre l’impérialisme japonais était assurément une guerre de libération nationale » et que « dans de telles conditions, il est absolument juste, pour un parti communiste, d’avancer des mots d’ordre contre l’oppression nationale et d’organiser une guerre de libération, ce qui implique inévitablement de lutter aux côtés des nationalistes bourgeois contre l’ennemi commun, au moins de façon temporaire », l’ICR s’acharne à accuser Mao de vouloir s’unir avec la bourgeoisie. L’ICR accepte les bases de la théorie marxiste sur la libération nationale, telles que posées par Marx et Engels, mais elle n’accepte aucune application de celles-ci par Mao. Plutôt que d’assumer son abandon de la théorie marxiste sur la libération nationale, l’ICR cache celui-ci derrière des calomnies réactionnaires sur la pratique de Mao.

    Cela nous amène à passer à l’examen concret de la réalité historique de l’application auprès des masses de la formule du second front uni. Tout d’abord, aucun historien sérieux spécialiste de la période ne retient une subordination autre que formelle du PCC au Kuomintang. Le PCC conservait ses propres troupes (8e Armée de Route et la Nouvelle 4e Armée) et ses propres bases où le Kuomintang n’avait aucune influence concrète. De fait, les deux étaient séparés au point d’avoir chacun une approche extrêmement différente de la guerre : le Kuomintang cherchait à se battre conventionnellement avec une armée de conscrits acceptant de livrer des batailles rangées contre les Japonais pour conserver le contrôle du territoire national et des grandes villes (ce qui fut globalement un échec). Le PCC, au contraire, se reposait sur la guérilla et la mobilisation des masses.

    Par guérilla, il ne faut pas entendre « petits effectifs », les troupes communistes comptaient plus d’une centaine de milliers de membres, dûment encadrés de façon « conventionnelle » (dans une armée disciplinée). La guérilla désigne ici l’emploi de ces forces : capables de se replier, de refuser le combat, de harceler, etc. Pour bien faire voir l’indépendance de fait du PCC, on peut prendre l’exemple des affrontements entre la Nouvelle 4e Armée et les troupes du Kuomintang en janvier 1941 : on parle bien de formations militaires séparées, commandées par des organisations distinctes et donc capables d’entrer en conflit.

    En effet, contrairement à ce qu’affirme l’ICR, le front uni ne fut pas l’occasion d’un renoncement à la lutte de classe. La thèse de l’historien Chalmers Johnson selon laquelle le PCC aurait, de 1937 à 1945 (puis au-delà), joué sur le nationalisme paysan pour l’emporter n’est plus retenue aujourd’hui. Au contraire, la grande majorité des historiens spécialistes de la période retiennent la mobilisation des masses paysannes sur des bases de classe, comme le cœur de la politique maoïste et la clé du succès du Parti de 1937 à 1949. Tout d’abord, il est vrai que la formule du front uni amena à des changements concrets dans le déroulement de la lutte au village. En effet, la contradiction principale étant alors entre le peuple chinois et l’invasion japonaise, il n’y avait plus lieu de mener frontalement la guerre civile de classe sans concession face aux propriétaires terriens.

    Nous rappelons qu’en raison de la nature principalement féodale de la société chinoise, les tâches immédiates de la Révolution chinoise ne résidaient pas dans la lutte industrielle Travail-Capital, mais bien dans la destruction armée du féodalisme et des féodaux. Le cœur de la guerre civile Kuomintang-PCC résidait dans les campagnes exterminatrices de l’armée chinoise et des milices féodales (au service des féodaux) contre le PCC et les paysans pauvres pendant que la bourgeoisie de Shanghaï tentait de faire pression sur Jiang Jeshi (Tchang Kaï-chek) pour qu’il se détourne de la lutte anticommuniste et s’occupe de contrer le Japon, là où il faisait précisément l’inverse (laisser les mains libres aux Japonais pour défendre le féodalisme).

    Après 1937, le PCC réadapta donc sa méthode : il se s’agissait plus d’exproprier sans concessions. Dans le processus de construction des bases rouges derrière les lignes japonaises, il s’agissait donc, une fois le contrôle militaire établi, de pousser progressivement à une réduction des taux d’intérêt et des rentes payées aux propriétaires, soit les deux principaux fardeaux pesant sur les paysans chinois14.

    Parallèlement à cela, le PCC menait une politique de taxation progressive selon les revenus, frappant donc particulièrement les paysans riches et les propriétaires terriens. Dans le même temps, la tenue d’élections démocratiques à tous les échelons permettait d’organiser la participation politique des masses et de faire élire, au niveau local, des responsables issus des paysans pauvres, sans terres, et moyens. Le résultat net fut qu’entre 1937 et 1945 on observe dans les zones rouges un passage progressif du pouvoir des élites traditionnelles vers les paysans moyens et pauvres15, le tout sans rompre l’unité large contre les Japonais (nécessaire à la poursuite de la guerre). En effet les propriétaires n’étaient pas directement expropriés et conservaient des postes officiels aux échelons territoriaux les plus hauts, très gratifiants, mais offrant peu de pouvoir réel face au bloc des responsables locaux issus de la paysannerie pauvre16. La mobilisation rurale du PCC dans le cadre de la guerre antijaponaise est donc un brillant exemple de conciliation entre deux impératifs : d’une part, lutter contre le Japon au sein d’un front uni anti-impérialiste, d’autre part, ne dissoudre ni son autonomie ni le programme communiste révolutionnaire.

    L’ICR pourrait nous objecter que réduction des intérêts, taxation, démocratisation, ne sont au fond que du réformisme. Pris comme cela, ça serait vrai. Strictement, de 1937 à 1945, le PCC n’abolit pas le féodalisme et ne mène pas de lutte proprement révolutionnaire contre les propriétaires. En revanche, dès la reprise de la guerre civile (souhaitée par le Parti !), la réforme agraire s’accentue nettement dans les zones tenues par le Parti et ne fait que croître en radicalité à mesure que le contrôle politico-militaire est plus assuré. À terme, le féodalisme et sa classe dominante sont complètement éradiqués au cours des années 1950. Précisons que tout cela n’est pas réalisé « bureaucratiquement » par le Parti. Comme nous le verrons dans le cadre des luttes industrielles qui commencent au début des années 1950, le Parti déploie systématiquement d’immenses efforts pour inciter les paysans pauvres à entrer en lutte contre leurs exploiteurs, allant à l’encontre des tendances spontanées à la soumission et à la crainte des représailles. Par exemple, lors de l’établissement de la base rouge du mont Taihuan à la fin des années 1930 dans le cadre du front uni, les paysans ne veulent initialement pas même suivre les mesures « réformistes » d’abaissement des rentes et intérêts, car ils craignent que les propriétaires ne se vengent17. Le Parti encouragea la formation de la Ligue des paysans pauvres pour organiser l’activisme paysan, encouragea et forma les paysans les plus prompts à la lutte aux séances de « parler amer » (« speaking bitterness ») où un orateur paysan confrontait les propriétaires d’un village en exprimant les griefs liés à la souffrance créée par l’exploitation de classe18.

    Le Parti communiste se montra ainsi fidèle à sa mission historique : aller au-delà de la spontanéité limitée des masses, incarner l’esprit révolutionnaire et militer avec acharnement pour attiser cet esprit de combativité, de conscience révolutionnaire de classe dans les masses exploitées et les conduire au combat derrière son organisation. Certains historiens bourgeois prennent un malin plaisir à l’exposer ainsi : on voit bien que c’est le Parti qui suscite la révolution sociale, pas le mouvement spontané des masses, c’est donc un revers pour les communistes ; les paysans chinois n’étaient en effet pas spontanément des révolutionnaires rouges19. Ils ne savent pas que ces résultats qu’ils prennent pour la validation de leur idéologie libérale sont au contraire la validation éclatante des thèses léninistes : pas de révolution, pas de conscience révolutionnaire, sans l’action du Parti.

    Nous ne nous étendrons pas plus sur le détail historique précis de l’action du Parti que nous avons résumée ici à grand trait. Nous conseillons vivement aux membres de l’ICR qui le souhaitent la consultation des ouvrages référencés afin de pouvoir développer leur connaissance du déroulement concret de la Révolution chinoise. Ce qu’il faut bien tenir en compte, c’est que la lutte de classe, certes modulée en intensité selon la nature des tâches immédiates des communistes (de 1927 à 1937, détruire le féodalisme par la guerre civile révolutionnaire ; de 1937 à 1945, mettre en échec l’invasion japonaise ; de 1945 à 1949, retour à la mission révolutionnaire), a toujours été au centre de la pratique et du succès du Parti. On n’observe jamais de soumission aux classes féodale et compradore dominantes ou un abandon de la ligne de mobilisation paysanne, c’est même elle qui permet le succès du Parti (là où le Kuomintang s’épuise en vain) lors du front uni. Ainsi, même lorsque le Parti avait une tâche « nationale », il l’accomplit par la voie marxiste de la lutte des classes.

    Selon l’ICR :

    « La politique de collaboration de classe de Mao découlait d’une erreur théorique fondamentale. Pour les communistes, il est évident que l’oppression nationale procède de raisons propres au capitalisme, et non de raisons spécifiquement nationales. Il est aussi évident que cette oppression ne pèse pas de manière égale sur toutes les classes de la nation opprimée. Quant aux contradictions de classe au sein de cette nation, il est tout aussi évident qu’elles ne disparaissent pas avec l’arrivée de l’envahisseur impérialiste.20 »

    Comme nous l’avons vu, l’ICR a sa propre lecture non seulement de la théorie développée par Mao, mais aussi de l’histoire de la Révolution chinoise. Contrairement à ce qu’écrit l’ICR, pour Mao, le développement de toutes les contradictions est relatif au développement de la contradiction principale, et le développement de la contradiction fondamentale permet et détermine le développement de toutes les autres contradictions (principale ou secondaire).

    Ce que l’ICR semble ne pas vouloir accepter ici, c’est le mouvement dialectique entre les contradictions elles-mêmes. Mao explique que le PCC a conclu une alliance au sein du front uni, dans lequel le Kuomintang et le PCC entretenaient une relation contradictoire :

    « Ces circonstances ont donné lieu tantôt à une alliance, tantôt à une lutte entre les deux partis, ceux‑ci étant, d’ailleurs, même en période d’alliance, dans une situation complexe à la fois d’alliance et de lutte. Si nous n’étudions pas les particularités de ces aspects contradictoires, nous ne pourrons comprendre ni les rapports respectifs des deux partis avec les autres forces ni les relations entre les deux partis eux-mêmes.21 »

    Le PCC n’a jamais cru que le Kuomintang était inoffensif. S’engager dans un front uni, ça n’est pas se soumettre à ce front uni, c’est soumettre ce front uni à soi ! Forger une alliance n’est pas une fin stratégique en soi, c’est un moyen tactique afin de vaincre l’ennemi. Les communistes ne font alliance avec telle ou telle frange de la bourgeoisie que lorsque la situation concrète l’exige et qu’ils sont suffisamment fort pour ne pas se faire écraser dans cette alliance.

    Par exemple, voilà ce que dit Kaypakkaya au sujet de l’alliance avec la bourgeoisie nationale dans la révolution de nouvelle démocratie en Turquie :

    « Pourquoi une alliance avec la bourgeoisie nationale est-elle impossible sans l’émergence d’un pouvoir politique rouge dans une ou plusieurs régions ? Parce que, tout d’abord, la bourgeoisie nationale n’acceptera pas la direction du prolétariat ; elle s’entêtera et persistera à maintenir sa ligne conciliante, capitularde, réformiste, qui ne conduira jamais les masses populaires à la révolution et à la libération. Une alliance ne sera pas possible, non pas parce que le prolétariat ne veut pas d’une alliance avec la bourgeoisie, mais parce que la bourgeoisie n’acceptera pas une telle alliance. N’est-ce pas évident ? N’est-ce pas conforme aux réalités actuelles de notre pays ? Les représentants de la bourgeoisie nationale, de l’extrême droite à l’extrême gauche, ne s’emploient-ils pas à prendre le pouvoir par des élections ou des coups d’État militaires, à gommer les aspects criants de l’ordre actuel, à établir leur dictature sur les ouvriers et les paysans ? Est-il possible de construire un front populaire dirigé par le prolétariat et visant à la dictature démocratique du peuple dans les conditions actuelles ? Cela a-t-il jamais été possible ?

    Avec la réalisation d’un pouvoir politique rouge dans une ou plusieurs régions, ce qui n’est pas possible aujourd’hui le deviendra. Parce que, d’une part, la classe ouvrière, les paysans pauvres et le parti communiste disposeront d’une véritable liberté et de la véritable garantie de leur existence et de leur survie — une armée populaire régulière. Car, comme l’a dit le camarade Mao Zedong, “si le peuple n’a pas d’armée, il n’a rien”, “un parti sans ses propres forces armées n’a pas de liberté”. Deuxièmement, l’alliance ouvrière-paysanne, l’alliance de base, aura été réalisée dans une certaine mesure. Ces changements extrêmement importants attireront la bourgeoisie nationale, qui de temps en temps a pris une position ambivalente au milieu et de temps en temps s’est rangée du côté des ennemis du peuple contre les ouvriers et les paysans, dans une large mesure vers le front révolutionnaire dirigé par le prolétariat. Nous disons “dans une large mesure”, parce que certains représentants de la bourgeoisie nationale et certains éléments peuvent être du côté de la révolution dans une certaine mesure, mais cela ne peut pas encore être considéré comme une alliance avec la bourgeoisie nationale.

    Les traîtres révisionnistes considèrent qu’une “alliance” (!) avec la bourgeoisie nationale est possible aujourd’hui ! Oui, c’est possible, mais d’une seule manière : un “front” est possible en marchant derrière la bourgeoisie (!) qui tend à arrondir les angles de l’ordre actuel avec quelques réformes et à établir une dictature bourgeoise au lieu d’un front sous la bannière rouge du prolétariat, sur l’alliance de base des ouvriers et des paysans, vers l’établissement de la dictature démocratique du peuple.

    Comme la conception du “front” des traîtres révisionnistes appartient à la première catégorie, ils considèrent qu’une alliance (!) avec la bourgeoisie nationale est possible dès aujourd’hui. À notre avis, aujourd’hui, comme l’a souligné le camarade Lénine, seuls des “accords temporaires et partiels” avec la bourgeoisie sont possibles. […]22 »

    Plus loin, Kaypakkaya développe sur la dialectique principal-secondaire dans l’alliance avec la bourgeoisie nationale :

    « Soulignons également ce point : dans la définition de leur politique, les communistes font la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est secondaire. C’est extrêmement important. C’est une condition pour avancer dans la bonne direction. Par exemple, nous disons aujourd’hui que la lutte armée est essentielle et que les autres formes de lutte sont secondaires. Accepter d’autres formes de lutte ne signifie pas qu’il faille en faire la principale. Par exemple encore, nous disons aujourd’hui que la lutte dans les zones rurales est essentielle, tandis que la lutte dans les grandes villes est secondaire. Accepter la lutte dans les grandes villes n’exige pas d’en faire la lutte principale. De même, compter sur nos propres forces est essentiel, compter sur les alliés est facultatif. Le front uni est une unité avec des contradictions. Chaque contradiction a un aspect principal et un aspect auxiliaire. L’aspect principal du front unique est le prolétariat et les paysans, et l’aspect secondaire est la bourgeoisie nationale. Accepter un front unique avec la bourgeoisie nationale ne signifie pas l’accepter comme direction principale de la contradiction. Dans la lutte pour la réalisation du front, les marxistes-léninistes essaient principalement de réaliser l’alliance ouvrière-paysanne, ils lui donnent du poids. Ils accordent une importance secondaire à l’alliance avec la bourgeoisie. Plus concrètement, cela signifie ce qui suit : Ils donnent la première priorité à la construction du parti et de l’armée populaire, et la deuxième priorité à l’alliance avec la bourgeoisie nationale. C’est à ce stade que la trahison des traîtres révisionnistes se manifeste : Ils essaient constamment et continuellement de mettre l’alliance avec la bourgeoisie (!) en premier et la construction du parti et de l’armée populaire en second.23 »

    Une alliance ne doit jamais se faire au prix de l’indépendance. Le front uni est une arme politique souple : unité contre l’ennemi principal, tout en préservant l’autonomie du Parti et en se préparant au conflit futur. C’est pourquoi le PCC cherchait à avoir la direction du front uni :

    « Depuis 1935, il a surmonté ces erreurs et dirige le nouveau front uni pour la résistance au Japon ; cette grande lutte est en train de se développer.24 »

    Pour nier la dialectique de Mao, l’ICR va jusqu’à nier la dialectique entre le principal et le secondaire, comme si elle n’existait tout simplement pas. L’ICR pense que le mouvement du Travail et du Capital est partout et toujours le mouvement « le plus important » (principal) à notre époque (celle du capitalisme). L’ICR ne peut pas à la fois rejeter la dialectique entre le principal et le secondaire pour attaquer Mao, puis récupérer le principal et le secondaire pour « défendre la dialectique » ; pourtant, c’est exactement ce qu’elle fait lorsqu’elle développe que, pendant toute la période historique du capitalisme, la contradiction Travail-Capital est la plus importante (la condition du mouvement). Ce faisant, l’ICR est prêt à nier l’universalité de la dialectique pour mieux attaquer Mao, mais ça, elle ne le voit pas ! Lorsque l’ICR nie la dialectique principal-secondaire, mais défend qu’une chose est toujours principale (Capital-Travail) et que toutes les autres sont toujours secondaires, elle nie l’unité de contraire en toute chose et la transformation de toute chose en son contraire. Reconnaître la dialectique principal-secondaire obligerait l’ICR a reconnaître que, là aussi, une chose se change en son contraire dans les conditions déterminées de son développement, y compris dans la lutte des classes (précisément ce que Mao explique). Alors, toute la critique de De la contradiction de l’ICR révélerait son caractère métaphysique (anti-matérialiste dialectique). L’ICR évite donc soigneusement de nous donner sa compréhension de la dialectique principal-secondaire. Est-ce que l’ICR pense qu’il n’y a pas de dialectique entre le principal et le secondaire, ou seulement que Mao a déformé celle-ci à des fins opportunistes ?

    L’ICR et les trotskistes en général n’utilisent pas le concept de principal et secondaire (dont la dialectique a été développée en ces termes par les Soviétiques), mais cela ne change rien au fond du problème : ce qui nous intéresse, ça n’est pas leur apparence, c’est-à-dire les termes « principal » et « secondaire », mais leur essence, c’est-à-dire la réalité du principal et du secondaire. Le concept de principal et secondaire est une dialectique objective ; démontrer le contraire reviendrait à démontrer objectivement soit qu’aucune chose ne prime sur d’autres choses, soit que cette relation existe au-dessus de l’unité des contraires. Or, cela, l’ICR ne peut évidemment pas le faire sans rejeter Marx avec Mao, et le monde réel avec eux !

    Pour conclure à ce sujet, nous ne pouvons que citer Mao à propos de celles et ceux qui pensent comme l’ICR :

    « Nos dogmatiques sont des paresseux ; ils se refusent à tout effort dans l’étude des choses concrètes, considèrent les vérités générales comme quelque chose qui tombe du ciel, en font des formules purement abstraites, inaccessibles à l’entendement humain, nient totalement et renversent l’ordre normal que suivent les hommes pour arriver à la connaissance de la vérité. Ils ne comprennent pas non plus la liaison réciproque entre les deux étapes du processus de la connaissance humaine : du spécifique au général et du général au spécifique ; ils n’entendent rien à la théorie marxiste de la connaissance.25 »

    L’ICR poursuit sur l’histoire de la Révolution chinoise, et termine sa partie ainsi :

    « [Le PCC] avait à juste titre commencé à recruter dans la plaine inondée du fleuve Jaune, et y avait établi une base de l’Armée rouge. Il reconnaissait donc bien que la contradiction de classe n’était pas “temporairement reléguée” par la “contradiction principale” de l’invasion impérialiste, mais qu’elle en était au contraire exacerbée, puisque la classe dirigeante s’avérait trahir la cause nationale. Malgré l’accord formel entre le PCC et Tchang Kaï-chek, il n’y eut aucune unification des classes pour lutter contre l’ennemi commun japonais.26 »

    Ici, l’ICR semble dire qu’il n’y a finalement pas eu d’unification des classes dans les faits. Pourtant, elle continue d’accuser Mao d’avoir voulu faire une unification des classes, plutôt qu’une alliance temporaire contre l’invasion japonaise. L’ICR explique ici que, dans les faits, les communistes ont bien gardé leur autonomie de classe. Or, l’ICR semble accorder plus d’importance aux promesses que le PCC a offertes au Kuomintang pour obtenir la création d’un second front uni… qu’aux actes du PCC pendant le second front uni !

    L’ICR est très fier d’écrire que « [le PCC] reconnaissait donc bien que la contradiction de classe n’était pas “temporairement reléguée” par la “contradiction principale” de l’invasion impérialiste, mais qu’elle en était au contraire exacerbée, puisque la classe dirigeante s’avérait trahir la cause nationale », alors que c’est précisément ce qu’explique Mao dans De la contradiction ! Voilà ce que dit Mao dans De la contradiction :

    « Ni la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, ni l’essence de ce processus, déterminée par cette contradiction, ne disparaissent avant l’achèvement du processus ; toutefois, les conditions diffèrent habituellement les unes des autres à chaque étape du long processus de développement d’une chose ou d’un phénomène. En voici la raison : bien que le caractère de la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène et l’essence du processus restent inchangés, la contradiction fondamentale s’accentue progressivement à chaque étape de ce long processus. En outre, parmi tant de contradictions, importantes ou minimes, qui sont déterminées par la contradiction fondamentale ou se trouvent sous son influence, certaines s’accentuent, d’autres se résolvent ou s’atténuent temporairement ou partiellement, d’autres ne font encore que naître. Voilà pourquoi il y a différentes étapes dans le processus. On est incapable de résoudre comme il faut les contradictions inhérentes à une chose ou à un phénomène si l’on ne fait pas attention aux étapes du processus de son développement.

    Lorsque, par exemple, le capitalisme de l’époque de la libre concurrence se transforma en impérialisme, ni le caractère de classe des deux classes en contradiction fondamentale (le prolétariat et la bourgeoisie) ni l’essence capitaliste de la société ne subirent de changement ; toutefois, la contradiction entre ces deux classes s’accentua, la contradiction entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste surgit, la contradiction entre les puissances coloniales et les colonies devint plus marquée, la contradiction entre les pays capitalistes, contradiction provoquée par le développement inégal de ces pays, se manifesta avec une acuité particulière ; dès lors apparut un stade particulier du capitalisme : le stade de l’impérialisme.[…]27 »

    Selon l’ICR :

    « En réalité, là où Mao veut en venir, c’est que la révolution chinoise est différente de la révolution russe ; que la révolution d’un pays colonisé n’est pas une révolution socialiste, mais une révolution nationale ; qu’elle implique donc sa solution propre et spécifique, qui consiste à s’allier avec son ennemi mortel : Tchang Kaï-chek. Par conséquent, ceux qui ne sont pas d’accord et qui considèrent cette alliance comme une trahison de la révolution sont des dogmatiques, incapables de voir le caractère spécifique de la situation. 

    Lorsque Mao insiste sur l’importance cruciale de la spécificité, il cherche donc essentiellement à fournir une justification théorique au compromis avec la classe dominante.28 »

    Oui, c’est une vision dogmatique. Nous pouvons citer Lénine à ce sujet :

    « Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d’éclipser celle-ci, de l’estomper, etc. Au contraire, de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même, le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.29 »

    De plus :

    « […] Les socialistes ne doivent pas seulement revendiquer la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies (et cette revendication, dans son expression politique, n’est pas autre chose que la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes) ; les socialistes doivent soutenir de la façon la plus résolue les éléments les plus révolutionnaires des mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale de ces pays et aider à leur insurrection (ou, le cas échéant, à leur guerre révolutionnaire) contre les puissances impérialistes qui les oppriment.30 »

    C’est pour rendre possible la prise du pouvoir des communistes dans l’ensemble du monde que Lénine a été le théoricien d’une stratégie révolutionnaire spécifique pour les pays colonisés ou semi-colonisés. On retrouve déjà dans cette citation un exemple de l’intérêt de l’étude des spécificités propres à chaque nation dans le contexte général de la lutte mondiale contre le capitalisme-impérialisme. Le chemin de la révolution socialiste peut varier en fonction du contexte dans lequel se trouve chaque nation.

    Selon l’ICR :

    « Certes, la Révolution chinoise avait des spécificités qu’il convenait d’“étudier avec minutie”. Aucun parti communiste ne peut espérer diriger une révolution en ne s’appuyant que sur des généralités au sujet du capitalisme et de la classe ouvrière. Le parti doit participer à chaque étape du processus en avançant des mots d’ordre clairs, précis, correspondant aux conditions concrètes et au degré de conscience des masses. La vérité est toujours concrète, comme le soulignait Hegel.

    Mais comprendre concrètement la Révolution chinoise, c’est la comprendre dans son contexte international propre, et non dans sa pure “spécificité”. L’époque de la Révolution chinoise était, en dernière instance, l’époque de la révolution mondiale. Chaque pays dépendait de l’économie mondiale pour son existence. La lutte révolutionnaire dans chaque pays ne pouvait donc être comprise que comme un élément de la lutte mondiale contre ce système. Le PCC n’aurait jamais existé sans le Comintern.

    Ce n’est pas là une affirmation théorique abstraite et pédante. Elle a été démontrée par le tour que prirent les événements révolutionnaires eux-mêmes.31 »

    L’ICR est en accord avec nous quant au fait que la contradiction fondamentale de notre époque à l’échelle mondiale est la contradiction Capital-Travail. Mais, l’ICR ne comprend pas le concept de principal et secondaire. L’ICR pense que ce concept n’est qu’une manière pour Mao de justifier l’application de ses stratégies opportunistes. L’ICR pense que Mao voulait que les communistes se soumettent à la bourgeoisie. L’ICR pense qu’étudier un contexte particulier reviendrait à négliger le général — c’est-à-dire à ne pas comprendre le rapport dialectique entre le particulier et le général. Leur vision de De la contradiction est unilatérale et caricaturale.

    Mao n’a jamais dit que le contexte international ne devait pas être pris en compte dans l’élaboration de la stratégie de la lutte pour le pouvoir pour chaque pays, et rien dans ses théories ne peut nous laisser le penser, bien au contraire.

    L’analyse des contradictions internes de la Chine, en 1937, montrait que la Chine était un pays principalement semi-féodal dominé par l’impérialisme. Toute la stratégie du PCC reposait sur la prise en compte du faible développement de la bourgeoisie nationale et du prolétariat, et de la nécessité de la lutte contre la domination extérieure et le colonialisme. La « pure » spécificité de la Chine prend en compte le « contexte international ».

    Surtout, la théorie de la révolution de nouvelle démocratie ne peut trouver son sens que dans le « contexte international » ! Lorsque Mao explique que la Révolution chinoise de nouvelle démocratie fait scission du mouvement historique général des révolutions bourgeoises pour intégrer le mouvement historique général des révolutions prolétariennes, non seulement parce qu’elle est sous la direction du prolétariat en Chine, mais aussi parce qu’elle est alliée avec le prolétariat de tous les pays et avec la dictature du prolétariat en URSS, néglige-t-il le « contexte international » ? Pour Mao, la révolution démocratique à l’époque de l’impérialisme ne peut être réalisée que sous la direction du prolétariat et en alliance avec le prolétariat international ; et c’est pour cela que la libération nationale en Chine ne peut être qu’une révolution néodémocratique (la nouvelle démocratie du mouvement historique général des révolutions prolétariennes, par opposition à l’ancienne démocratie du mouvement historique général des révolutions bourgeoises).

    Selon l’ICR :

    « […] Mao a poursuivi sa trêve avec le KMT même après la fin de la guerre contre le Japon — tout en développant sa perspective d’une “Nouvelle démocratie”.

    Selon cette perspective, la Révolution chinoise ne serait pas une révolution socialiste. Elle établirait plutôt une “nouvelle société démocratique”, ce qui signifiait en substance le maintien du capitalisme, avec toutefois la nationalisation de la propriété du “capital bureaucratique” et des “réactionnaires” qui avaient collaboré avec le Japon. Il devait donc y avoir une alliance de toutes les classes, y compris la classe capitaliste, contre une fraction spécifique de celle-ci. 

    Il n’y avait aucune raison de penser qu’une alliance durable avec le KMT serait possible, pas plus qu’avec un quelconque secteur du capitalisme chinois. Néanmoins, sous la bannière de la “Nouvelle démocratie”, Mao proposa des accords au sommet permettant aux principaux dirigeants du KMT de rester au pouvoir, dans le cadre d’une coalition avec le PCC. Cela trahissait un profond manque de confiance dans la classe ouvrière et dans sa capacité d’agir en toute indépendance.32 »

    Nous rappelons aux membres de l’ICR que Trotsky et Lénine eux-mêmes n’ont pas été hostiles à l’utilisation guidée du capitalisme pour poser les bases économiques du socialisme dans un pays ravagé par la guerre civile. Penser que, dans un pays comme la Chine qui, contrairement à la Russie, n’avait même pas atteint le stade du capitalisme impérialiste (soit-il militaro-féodal), une NEP chinoise n’avait pas de sens, c’est ne comprendre ni Mao ni Lénine ni même la réalité historique dont les marxistes ne peuvent se défaire. Il ne fait plaisir à personne de nouer des alliances avec des capitalistes. La question qui se pose à nous est celle de la nécessité, et cette alliance était nécessaire. Nous rappelons une fois de plus à l’ICR que la formation sociale chinoise était avant tout semi-féodale et non capitaliste (les rapports de production capitalistes n’étaient dominants que dans les villes, dans lesquelles ne vivait qu’une petite partie de la population chinoise), ce qu’elle oublie systématiquement dans son analyse. La première tâche du PCC résidait donc dans la destruction des rapports féodaux à la campagne, non dans le renversement du capitalisme industriel dans les villes. Juger la révolution chinoise des années 1937-1950 exclusivement à l’aune du rapport entre le prolétariat et la bourgeoisie est un non-sens marxiste aussi bien qu’historique.

    Après la prise du pouvoir, la nouvelle démocratie, c’est-à-dire la dictature du peuple menée par le prolétariat, n’avait pas pour objectif de moyen terme autre chose que la dictature du prolétariat, la transition socialiste. La tâche des communistes était plus complexe que de renverser le capitalisme, il fallait lutter contre les chefs de guerre, puis contre le colonialisme japonais. Après la prise du pouvoir, les communistes ont dû accomplir les tâches démocratiques qui ont historiquement été celles de la bourgeoisie. Les auteurs du texte de l’ICR n’ont probablement jamais pris le temps de lire les textes maoïstes qui expliquent ce qu’est la nouvelle démocratie ! Nous renouvelons notre conseil, lisez La démocratie nouvelle.

    Dans les bases rouges de 1937 à 1945/1949, le PCC cherchait à favoriser le développement du capitalisme pour mettre fin au féodalisme. La bourgeoisie chinoise étant incapable de mener à bien sa mission historique, ce fut aux forces de la révolution socialiste de « passer au-dessus » de la bourgeoisie. Le régime comprador de Jiang Jeshi renonça dès 1928 aux réformes antiféodales prévues dans le programme de Sun Yat-Sen pour garder le soutien des élites féodales. Dans les zones contrôlées, le PCC poussait ainsi les féodaux à abandonner leurs terres et leurs métayers/dépendants pour les amener à l’investissement capitaliste-industriel.

    Dès le début de la période de nouvelle démocratie, les capitalistes furent en position subordonnée, contraints d’accepter des accords de semi-nationalisation de leurs entreprises. Progressivement, ils furent complètement évincés, notamment à partir de la campagne des Trois Antis puis des Cinq Antis (1951-1952), très précocement, le PCC organise donc des campagnes de masse pour mobiliser les masses contre les capitalistes et accélérer la construction du socialisme en Chine. Cette orientation anticapitaliste de la campagne est attestée par les travaux universitaires sur le sujet33, ainsi que par la réaction de nombreux capitalistes, ayant choisi jusque là de rester en Chine, qui s’exilent à Hong Kong avant même d’avoir été ciblés individuellement, comprenant bien qu’il s’agissait là d’une affaire de classe. Dès la moitié des années 1950, la voie du socialisme par l’expropriation généralisée des capitalistes est décidée en paroles comme en fait, suivant une évolution à la fois progressive et très rapide depuis 1949. On voit ainsi le déploiement d’un plan continu visant à exproprier les capitalistes et à construire le socialisme, passant par plusieurs phases, de la conciliation contrôlée à l’imposition rapide par Mao du passage au socialisme34. Rappelons une fois de plus qu’en accord avec la ligne maoïste, cette expropriation se fait au travers de la mobilisation et de l’action des masses (principalement ouvrières). Notamment, la campagne des Cinq Antis de 1952 permit d’attaquer fortement les positions de la bourgeoisie et rendit possible son éviction complète à partir de 1956. Celle-ci vit le Parti, le syndicat, et l’organisation de jeunesse (la Ligue de la jeunesse démocratique, future Jeunesse communiste) se mobiliser pour organiser et développer la conscience de classe des parties du prolétariat de Shanghaï traditionnellement moins enclines aux conflits industriels radicaux, c’est-à-dire les prolétaires du secteur artisanal et de la petite industrie, souvent liés par des rapports de forte proximité, voire de famille avec leurs employeurs. La ligne maoïste des campagnes de masse permit de rompre les liens de sujétion du prolétariat envers ses exploiteurs et, dans la lutte, apprit aux prolétaires à se dresser contre les patrons et à se comporter comme les nouveaux maîtres du pays35.

    L’alliance de classe a bel et bien permis de vaincre le colonialisme japonais, et le PCC a bel et bien vaincu le Kuomintang. Le cours de l’Histoire semble donc valider la stratégie employée par le PCC.

    L’ICR accuse Mao d’avoir voulu construire une démocratie libérale (soit, une ancienne démocratie) à la place d’une dictature du prolétariat, en Chine, et que c’est là l’essence de la nouvelle démocratie (les mensonges bureaucratico-staliniens en moins). Mais s’il faut porter cette accusation contre Mao, alors il faut porter la même accusation contre Lénine, qui, le premier, a théorisé la dictature démocratique révolutionnaire des ouvriers et paysans pour la Russie tsariste, dont la nouvelle démocratie n’est qu’une déclinaison pour les colonies et semi-colonies36. Jamais ni Mao ni Lénine n’ont voulu ou cru possible (à l’époque de l’impérialisme) la construction d’une démocratie libérale, ni avant ni à la place d’une dictature du prolétariat. Ce que l’ICR refuse de voir, c’est que la révolution communiste continue par étape est… continue par étape, c’est-à-dire que chaque étape n’est là que pour préparer la suivante, jusqu’au communisme. C’est ni plus ni moins ce qu’était et ce qu’était censée être la dictature du peuple, une étape vers une autre étape, sans interruption dans la révolution. En Chine semi-coloniale semi-féodale, comme en Russie semi-capitaliste semi-féodale, la dictature du prolétariat avait besoin de la dictature du peuple pour sa propre réalisation, et la dictature du peuple n’était là que pour réaliser la dictature du prolétariat. D’une part, Mao (comme Lénine) était conscient qu’une démocratie libérale n’était plus possible ; et d’autre part, Mao (comme Lénine) ne voulait pas d’une démocratie libérale.

    En bref, l’ICR confond les révolutions démocratiques anciennes et nouvelles, et traite la révolution néodémocratique comme rien de plus qu’une révolution bourgeoise malgré la bourgeoisie ! Or, la révolution néodémocratique réalise les tâches historiques bourgeoises (que la bourgeoisie a abandonnée), certes, mais elle prépare surtout la réalisation des tâches historiques prolétariennes (que la bourgeoisie n’a jamais eue). De plus, l’ICR s’imagine que la révolution démocratique selon Mao a été compromise par la non-réciprocité de l’amour qu’il portait à la bourgeoisie, ce qui est un contresens historique et théorique.

    Dans De la contradiction, Mao ne dit pas qu’il faut se soumettre à la bourgeoisie ni que la bourgeoisie serait éternellement une classe alliée, bien au contraire. De la contradiction a été écrit en 1937, le PCC a pris le pouvoir en 1949. La stratégie d’alliance avec la bourgeoisie dont parle Mao en 1937 concerne l’alliance politico-militaire avec la bourgeoisie nationale dans la lutte contre un ennemi commun désigné comme ennemi principal par les communistes — le Japon envahisseur. Le traitement de la bourgeoisie nationale au sein de la période de nouvelle démocratie est différent, et est traité dans des ouvrages différents.

    Dans De la contradiction, Mao dit :

    « Quant au peuple, maintenant dominé, il accédera, sous la direction du prolétariat, à une position dominante.37 »

    Dans De la juste résolution des contradictions au sein du peuple (document également cité dans l’article de l’ICR), Mao dit :

    « Notre dictature est la dictature démocratique populaire dirigée par la classe ouvrière et fondée sur l’alliance des ouvriers et des paysans.38 »

    Ainsi, l’ICR tord doublement la réalité : d’une part elle déforme complètement le contenu réel de la théorie maoïste, d’autre part, elle falsifie l’Histoire. Au lieu de comprendre la nouvelle démocratie comme une étape vers le socialisme et l’éviction de la bourgeoisie, dans le cadre d’un pays dominé et semi-féodal comme la Chine, elle refuse de s’y intéresser, puis déforme l’Histoire dans une vision qu’on ne peut appeler que conspirationniste. Plutôt que d’accepter que l’expropriation des capitalistes fait partie de la théorie maoïste et fut vérifiée en pratique comme l’aboutissement de la lutte des classes menée par le Parti contre la bourgeoisie, l’ICR invente une explication fantaisiste visant à faire croire, envers et contre tout, que c’est contre le gré (!) de Mao que la bourgeoisie fut attaquée. Nous pesons nos mots en parlant de vision conspirationniste de l’Histoire : il s’agit précisément de ça.

    Selon l’ICR :

    « Le KMT capitaliste, de son côté, était également lié à l’impérialisme américain, lequel était opposé de manière implacable au communisme. En juin 1950, la Guerre de Corée éclata, dans laquelle se lancèrent la Chine, l’URSS et les États-Unis, engagés dans un conflit extrêmement violent pour décider si la Corée demeurerait — ou non — capitaliste et dans la sphère d’influence américaine.

    S’inscrivant dans une logique objective et mondiale, ces événements forcèrent le nouveau régime du PCC à abandonner le programme de la “Nouvelle démocratie”. Les capitalistes chinois embrassèrent la cause des États-Unis et des réactionnaires en Corée, espérant que leur victoire infligerait un coup sévère au nouveau régime instauré par le PCC. Engagé dans le soutien à la Corée du Nord en guerre, le PCC pouvait moins que jamais tolérer un sabotage économique à l’intérieur de ses frontières.

    Nationalisant la majeure partie de l’économie, le PCC donna un coup de barre à gauche en réponse à la désertion des capitalistes ou à leurs manœuvres contre le nouveau régime. On voit ainsi clairement comment les “contradictions nationales” avec les impérialistes étaient liées aux contradictions de classe de la société, et comment elles furent résolues non sur une base purement nationale, mais par les méthodes de la lutte des classes.

    L’expropriation des capitalistes était bien évidemment une décision correcte, mais elle infligeait un démenti à la méthode théorique prônée dans l’ouvrage de Mao. Le cours de la révolution a contredit l’idée que la classe dominante aurait pu avoir intérêt à s’unir à d’autres classes pour combattre l’impérialisme. On trouve dans De la contradiction la thèse selon laquelle il est à la fois possible et juste de promouvoir la collaboration des classes dans les pays colonisés ; cette thèse reflète en fait la position générale adoptée par le stalinisme dans le monde entier.39 »

    La thèse selon laquelle le Parti aurait été « forcé » d’exproprier les capitalistes à cause de leur sabotage pendant la Guerre de Corée repose sur deux piliers : le conspirationnisme comme méthode historique, et la déformation systématique des thèses adverses comme méthode théorique. Commençons par l’aspect historique, celui théorique suivra immédiatement.

    Rien ne permet de prouver qu’un Mao pris au dépourvu par la « trahison » des capitalistes aurait dû nationaliser dans l’urgence. L’essentiel des sources et travaux disponibles sur la Chine des années 1950 montre beaucoup plus un processus progressif de mise sous contrôle de la bourgeoisie industrielle jusqu’à son éviction totale. Rappelons simplement que la thèse maoïste de l’existence d’une bourgeoisie nationale comme fraction de la classe bourgeoise fut validée par l’histoire de la Révolution chinoise : la bourgeoisie industrielle de Shanghaï était en rupture avec Jiang Jeshi en raison de son abandon de la lutte antijaponaise au profit de la lutte anticommuniste40. En 1948-1949 cette même bourgeoisie est tout à fait dégoûtée du Kuomintang, corrompu, inefficace, dictatorial, etc. C’est ainsi que certains capitalistes font le choix de « parier » sur la RPC et le PCC et de trouver des accords avec le nouveau régime. On constate bien l’existence d’une bourgeoisie nationale anti-impérialiste disponible, dans un certain contexte, à une alliance avec le PCC. À l’exact opposé de la thèse de l’ICR, des représentants de la bourgeoisie nationale ont même activement soutenu l’effort de guerre anti-impérialiste en Corée, envoyant leur or et leurs fils à l’Armée des volontaires41. En revanche cette alliance n’était évidemment pas destinée à durer dans le temps (autrement, le PCC aurait été un parti réformiste-développementaliste).

    Nous renvoyons là-dessus à nos développements précédents sur la campagne des Cinq Antis, qui démontrent bien le caractère planifié et volontaire de la liquidation de la bourgeoisie industrielle chinoise. Tout l’inverse, donc, d’une collectivisation qui aurait été faite dans la contrainte et l’urgence en raison du sabotage, dont il n’existe aucune preuve (!), de l’effort de guerre par les bourgeois. Utiliser une invention aussi alambiquée pour contourner la réalité est le propre d’une méthode conspirationniste.

    Selon l’ICR :

    « Si Mao et le PCC avaient procédé à une évaluation honnête et approfondie du cours de la révolution, ils auraient pu corriger les erreurs importantes contenues dans De la contradiction et procurer aux communistes de Chine et d’ailleurs les outils nécessaires au progrès de la révolution socialiste mondiale.

    Au lieu de cela, la méthode erronée promue par Mao en 1937 n’a pas seulement été défendue, mais même renforcée, ce qui eut des conséquences désastreuses partout où elle fut appliquée, comme en Indonésie et en Iran.42 »

    L’ICR ne fait que montrer sa méconnaissance des événements révolutionnaires en Indonésie et en Iran en faisant reposer ces échecs sur Mao, particulièrement sur De la contradiction.

    En Indonésie, le PKI n’a pas appliqué la méthode de Mao, il a appliqué la sienne. Le PKI était un parti indépendant, même s’il s’est rapproché du PCC dans les dernières années précédant le génocide de 1965, il élaborait sa propre ligne. Le PCC a en revanche soutenu ses tentatives de militarisation, même si elles furent trop tardives. Si le PKI avait suivi la voie maoïste telle qu’elle fut menée en Chine, c’est-à-dire armer les masses, construire des bases rouges et se préparer à mener la guerre civile révolutionnaire, on voit mal comment il aurait pu se retrouver aussi dépourvu face à la répression militaire après la tentative échouée de coup d’État du 30 septembre. Le coup d’État du 30 septembre fut une tentative putschiste de la direction du PKI et d’éléments progressistes de l’armée de neutraliser des généraux anticommunistes de l’armée indonésienne et d’ouvrir le champ à une prise de pouvoir. Son échec provoque directement l’extermination massive des communistes et suspects de sympathies communistes par l’armée et ses supplétifs réactionnaires à travers tout le pays (entre un et trois millions de morts) et signe la fin du mouvement communiste en Indonésie (le 3e dans le monde à l’époque) : un désastre absolu. Cette manière même de procéder « par le haut », par un coup d’État, est aux antipodes de la méthode maoïste de mobilisation des masses dans la guerre populaire. On peut en revanche critiquer le PCC pour avoir accordé une trop grande confiance au PKI et pour l’avoir trop laissé faire dans son impréparation militaire43. La thèse selon laquelle ce dernier aurait été intégralement piloté depuis Pékin est en réalité issue de la propagande du régime génocidaire du Nouvel ordre, afin de diaboliser les communistes comme des agents de l’étranger. Une fois de plus, l’histoire officielle trotskiste, dans son effort pour discréditer tout le mouvement communiste extérieur à sa tradition, rejoint les positions des réactionnaires anticommunistes.

    En ce qui concerne l’Iran, l’influence de la Chine et du PCC fut très faible dans le processus révolutionnaire, qui se lança alors que les révisionnistes avaient déjà pris le pouvoir depuis plusieurs années à Pékin. La formation de groupes maoïstes iraniens fut principalement un phénomène diasporique en réaction à l’échec de la révolution. Imputer la prise de pouvoir des réactionnaires religieux à une ligne maoïste en Iran ne repose sur rien de concret et est une analyse erronée.

    Selon l’ICR :

    « Lorsqu’on lit De la contradiction aujourd’hui, la question à poser n’est pas : “est-ce que Mao a réussi à renverser le capitalisme ?”, mais bien : “est-il possible de renverser le capitalisme sur cette base ?” L’expérience des soixante-dix dernières années a prouvé que non.44 »

    L’ICR pose ici une question intéressante : une théorie juste se vérifie dans la pratique. Si nous voulons juger de la pertinence de l’analyse de Mao, il faut donc demander : est-ce que le Japon fut vaincu ? Est-ce que le Parti a réussi à prendre le pouvoir ? La réponse à ces deux questions est positive. Est-ce que la stratégie d’alliance avec la bourgeoisie a réussi dans des pays semi-coloniaux ailleurs qu’en Chine ? Oui. Est-ce qu’elle a aussi échoué dans certains pays ? Oui.

    Si nous voulons juger de la pertinence des théories trotskistes, nous devons nous poser la question : est-ce que ces théories ont permis la prise de pouvoir quelque part ? Non. En 1917, Trotsky a organisé et dirigé l’Armée rouge, mais ce fut sous la bannière du bolchevisme, et non pas sous celle qu’il avait lui-même défendue dans la social-démocratie russe pendant les 15 années précédentes.

    L’alliance avec la bourgeoisie nationale peut concourir à la victoire de la lutte anti-impérialiste dans un pays semi-colonial ; mais surtout, se priver de cette alliance peut concourir à la défaite de celle-ci. Dans la lutte révolutionnaire, dans les pays semi-coloniaux et dans tous les pays, il n’y a jamais de garantie, mais il y a des possibilités : la révolution démocratique en alliance avec la bourgeoisie nationale n’est pas garantie, mais elle est possible, et elle l’est plus que la révolution démocratique sans alliance avec la bourgeoisie nationale.

    Est-ce que la Chine est socialiste aujourd’hui ? La réponse est négative. Il n’existe aujourd’hui aucun pays socialiste. Pour l’instant, aucune théorie n’a permis au mouvement communiste de réaliser la transition socialiste et d’empêcher la restauration capitaliste.

    Nous défendons l’héritage des expériences socialistes parce qu’il n’y a qu’à travers l’étude de notre histoire que nous pourrons élaborer la théorie et la pratique qui permettra la transformation du monde. Mais, l’ICR, comme beaucoup d’organisations trotskistes, refuse d’étudier correctement l’histoire du mouvement communiste au XXe siècle.

    Il nous faut énoncer une tautologie, nos lecteurs et lectrices nous le pardonneront, mais cela est rendu nécessaire par l’argumentation de l’ICR : si la stratégie du front uni fonctionne, il n’y a aucune raison de la remettre en cause. À partir du moment où la théorie du PCC a permis la victoire de la première étape de la révolution, l’élimination du féodalisme à la campagne, et n’a conduit ni à la défaite militaire ni à la soumission à l’ennemi, il n’y a aucune raison de douter de la justesse révolutionnaire de cette théorie. Le fait que mener la guerre antijaponaise dans un front uni ait permis au Parti de se renforcer et de relancer la lutte des classes à travers le pays est la preuve que la compréhension par le Parti du front uni était correcte.

    L’ICR refuse d’étudier la situation concrète dans laquelle se trouvait le PCC. Il est facile, en 2025, de vivre dans un fantasme où il ne serait pas nécessaire de faire des alliances afin de prendre le pouvoir. Pourtant, dans la réalité, le PCC a pu prendre le pouvoir ! La stratégie de guerre populaire prolongée et de front uni dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux s’est répétée dans plusieurs pays au fil des décennies. Pourtant, aucune stratégie trotskiste, « pure », n’a jamais amené à une mobilisation des masses et à une prise de pouvoir en bientôt un siècle.

    Selon l’ICR :

    « Dans De la contradiction, l’argumentation de Mao sur les contradictions spécifiques — et les solutions spécifiques qu’elles appellent — constitue une déviation unilatérale et mécaniste par rapport au matérialisme dialectique. Cette déviation consiste à insister sur le fait que, à chaque pays, ou à chaque étape dans un pays donné, reviennent ses propres contradictions, requérant leurs propres solutions, et que la lutte des classes peut être mise de côté par les communistes. Cette déviation a pour effet de légitimer l’opportunisme à courte vue ainsi que tous les zigzags programmatiques.

    De la contradiction développe une conception subjective et arbitraire de l’histoire. En surface, Mao fait mine de défendre le matérialisme dialectique ; en réalité, il ne fait rien de tel et se contente de juxtaposer les différentes phases historiques sans expliquer en rien la logique qui les sous-tend, avec sa nécessité et ses contradictions :

    “Dans la période du premier front uni, le KMT mit en œuvre les Trois Grands Principes de Sun Yat-sen : alliance avec la Russie, coopération avec le Parti Communiste et aide aux paysans et ouvriers. Il était alors un parti révolutionnaire et vigoureux, constituant une alliance des différentes classes en vue d’une révolution démocratique. Après 1927, toutefois, le KMT s’est transformé en son contraire et il est devenu un bloc réactionnaire des propriétaires terriens et de la grande bourgeoisie. À la suite de l’incident de Xian, en décembre 1936, il amorça un nouveau tournant visant à mettre fin à la guerre civile et coopérer avec le Parti Communiste pour mener une opposition conjointe contre l’impérialisme japonais. Telles ont été les caractéristiques spécifiques du KMT à ces trois étapes. Bien sûr, ces caractéristiques résultaient de différentes causes.”

    Ce sont ces “différentes causes” qui constituent la question clé, mais Mao laisse au lecteur le soin de les découvrir. Qu’un parti de masse se transforme, en l’espace d’un ou deux ans, d’un parti “révolutionnaire et vigoureux” en un “bloc réactionnaire des propriétaires terriens et de la grande bourgeoisie”, cela devrait être un fait d’une signification historique considérable, et non pas le résultat de la fantaisie d’un seul dirigeant. Pourtant, tout ce que dit Mao à ce propos est que le KMT a changé. D’abord il était bon, ensuite il est devenu mauvais. Nous nous sommes alliés avec lui, ensuite il est devenu notre ennemi ; et cela est arrivé pour des raisons sur lesquelles Mao ne s’attarde pas.45 »

    Nous avons déjà cité plus haut un texte de Mao datant de 1926 qui abordait déjà la question des contradictions de classe, dans la société chinoise, mais aussi dans le Kuomintang. Ici, Mao prend un exemple pour expliquer que :

    « Lorsqu’on étudie le caractère spécifique des contradictions à chaque étape du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, il faut non seulement considérer ces contradictions dans leur liaison mutuelle ou dans leur ensemble, mais également envisager les deux aspects de chaque contradiction.46 »

    L’exemple que prend Mao est celui de la relation entre le Kuomintang et le PCC. Le passage cité par l’ICR décrit superficiellement l’histoire de l’un des aspects de cette contradiction (le Kuomintang). Il est suivi par un paragraphe qui décrit celle de l’autre aspect de cette contradiction (le PCC). Dans celui-ci, Mao prend le temps de souligner les erreurs du PCC et en conclu que :

    « Faute d’étudier les particularités du Kuomintang et du parti communiste, il est impossible de comprendre les relations spécifiques entre les deux partis aux diverses étapes de leur développement : création d’un front uni, rupture de ce front, création d’un nouveau front uni.47 »

    Mao explique ici pourquoi il a parlé de l’histoire du Kuomintang et de celle du PCC — étudier chacun des aspects est une nécessité afin de comprendre la relation entre ces aspects. Mao continue :

    « Mais pour étudier ces diverses particularités, il est encore plus indispensable d’étudier la base de classe des deux partis et les contradictions qui en résultent dans différentes périodes entre chacun de ces partis et les autres forces.48 »

    Mao développe ensuite sur les contradictions à l’intérieur du Kuomintang et sur ses choix stratégiques vis-à-vis de celui-ci.

    Nous n’allons pas réécrire De la contradiction dans notre critique, mais nos lecteurs et lectrices peuvent voir qu’encore une fois l’ICR ne comprend pas ce document et en déforme le contenu. De la contradiction est un document qui a pour objectif d’expliquer ce qu’est le matérialisme dialectique. Pour ce faire, Mao utilise des exemples concrets de son époque afin de faire comprendre à ses lecteurs et lectrices ce qu’est une contradiction. C’est un texte court qui n’est qu’une introduction au matérialisme dialectique, et il ne faut pas en attendre autre chose.

    Sans compréhension de la dialectique du principal et du secondaire, les communistes se créent de fausses apories : « J’ai deux ennemis, les nationalistes et les Japonais, je dois les combattre en même temps, mais c’est pratiquement infaisable » au lieu de voir que la lutte du front uni contre l’ennemi principal se double d’une lutte interne (et moindre) contre l’ennemi secondaire qui prépare elle-même la victoire future contre ce même ennemi. Devrait-on ainsi condamner la participation bolchevique à la défense de la République de Russie contre le putsch de Kornilov ? Il s’agissait pourtant de fait d’une collaboration avec la bourgeoisie impérialiste libérale, ennemie acharnée des communistes dans le cadre de la lutte pour l’abolition du Capital, mais aussi des vestiges féodaux. Cette participation à un front uni de fait est pourtant bien l’événement qui permet au Parti de reconstituer ses forces et son emprise dans les masses, alors que celles de Kerenski déclinent. Sur une échelle temporelle et quantitative bien plus grande, la même chose est vraie du front uni chinois. Sans la compréhension du mouvement contradictoire du réel, faisant que l’un se transforme en son contraire (ainsi, la lutte en unité et l’unité en lutte), on ne comprend plus le marxisme. C’est bien Marx qui nous a enseigné que la bourgeoisie, dans une phase historique donnée, constituait une force progressiste, puis se muait en force réactionnaire. Cela, l’ICR en est normalement bien consciente. La dialectique maoïste n’est que la poursuite de cette évidence philosophique et historique située au cœur du marxisme.

    L’ICR lit des parties du document isolément des autres, sans chercher à le comprendre dans son entièreté, et se contente de critiquer les maoïstes sans prendre le temps d’étudier le maoïsme.

    Selon l’ICR :

    « La vérité est que Mao ne souhaitait pas lier son sort à une quelconque perspective théorique à propos de la Révolution chinoise. Ce qu’il voulait, c’était vendre aux membres du Parti une “dialectique” aussi vague qu’ondoyante, de façon à se laisser les mains libres pour changer de position à sa guise, en fonction des circonstances.

    C’est caractéristique du régime bureaucratique qui affectait le PCC bien avant 1949, et qui se renforça considérablement après sa victoire.49 »

    On en arrive au cœur du problème : l’ICR ne fait pas une étude de De la contradiction, il veut seulement vendre son récit historique conspirationniste. Mao était un individu mauvais, stupide et calculateur, le PCC était une bureaucratie opportuniste cruelle, incompétente et omnipotente, ils étaient à la fois incapables du moindre discernement sur les réalités les plus évidentes et capables de manœuvrer à leur avantage dans les réalités les plus complexes. Leurs seules victoires leur auraient été données par l’ennemi, après qu’il aurait refusé leurs demandes répétées de reddition.

    Pourtant, Mao a su avoir une compréhension du matérialisme dialectique qui a permis de remplir les objectifs de la prise du pouvoir. Le texte dont nous parlons a été écrit en 1937, les exemples exposés par Mao sont ceux de la situation concrète de l’époque, et les communistes ont pris le pouvoir en 1949. Ceci est la réalité.

    Le déroulé de la lutte de 1937 à 1949, dont on peut avoir une bonne idée avec la consultation croisée (et honnête) des textes du Parti et du consensus historiographique qui se dégage, tend ainsi à valider la compréhension maoïste de la dialectique, là où les auteurs de l’ICR prétendent que la critique historique du maoïsme en actes invalide cette dialectique. En effet, ce que l’on observe, pour le dire rapidement, c’est la conservation infaillible du fil rouge de la révolution socialiste au fil des changements majeurs du contexte chinois. La formule du front uni a permis le développement du Parti et de la lutte des classes au sein de la guerre commune contre le Japon. Cela a fourni au PCC les bases pour reprendre la guerre contre le Kuomintang, qui lui, au contraire, s’était affaibli (!) et coupé des masses au cours de la guerre. À aucun moment le PCC n’a été subordonné concrètement au Kuomintang, à aucun moment il n’a abandonné le chemin de la révolution, et en définitive il a effectivement liquidé les propriétaires terriens.

    La ligne de Mao, aussi connue sous le nom de « communisme de Yan’an »50 n’a pas été dominante par magie. Jusqu’au mouvement de rectification, elle est contestée en interne par de puissants responsables du Parti, et n’est parfois pas appliquée. Ainsi, la ligne dite maoïste dut au préalable triompher de la ligne dite « bolchevique » défendue principalement par Wang Ming, représentant du Comintern auprès du PCC et porteur des consignes soviétiques. Cette ligne consistait, d’une part, dans l’emphase mise sur la résistance urbaine, invoquant l’exemple de la défense de Madrid en Espagne, d’autre part, dans la compréhension non conflictuelle de la nature du front uni. Il n’y aurait ainsi, selon Wang Ming et ses soutiens, pas fallu soutenir un cours (modéré) de lutte des classes au sein du front uni, par peur de le rompre51. Cette modération rurale aurait conduit le Kuomintang à laisser les mains libres au Parti dans les villes où il aurait pu conduire sa reconstruction à partir des couches de jeunes intellectuels et du prolétariat urbain.

    Comme le cours de la Révolution chinoise n’a eu de cesse de le démontrer de 1927 à 1949, cette ligne était évidemment erronée. Dans un pays dominé semi-féodal, la classe ouvrière ne peut être le sujet révolutionnaire principal, tout simplement parce qu’elle est bien trop faible : le cœur de la question révolutionnaire réside alors dans la contradiction entre paysans et propriétaires fonciers. L’histoire du PCC jusqu’aux années 1940-1942 est marquée par la longue incapacité à reconnaître entièrement ce constat : quasiment jusqu’au bout, de larges pans du Parti ont voulu envers et contre tout rester fidèles à une forme d’orthodoxie marxiste fondée sur la lutte dans les villes, occasionnant de nombreux et coûteux échecs. Nous ne pouvons que remarquer que l’insistance constante de l’ICR sur le supposé abandon des villes et des ouvriers par le PCC les rapprochent de l’orthodoxie (erronée) stalinienne d’alors sur la question chinoise.

    « Heureusement » pour l’avancée de la révolution chinoise, la ligne de Wang Ming fut mise en échec avant de provoquer la destruction du Parti par l’incapacité du Kuomintang à défendre le dernier bastion chinois urbain d’importance : Wuhan. Pour donner un bref aperçu du déroulé des premières opérations militaires japonaises contre la Chine : Shanghaï tombe après des combats acharnés, presque dignes de Stalingrad, en novembre 1937. Saignée à blanc par la défense infructueuse de la première ville du pays, l’Armée nationaliste n’est plus en mesure de défendre efficacement sa capitale, Nankin, qui tombe en décembre. S’ensuit un massacre de masse de la population civile. Les deux principales villes du Nord, Pékin et Tianjin étaient tombées en un mois, dans la suite immédiate de l’invasion du Pont Marco Polo. Au cours de l’été 1938 des combats font rage pour Wuhan, nouvelle capitale de la Chine, à la suite de la chute de Canton, principal port et ville du Sud en octobre, le Kuomintang évacue Wuhan et se replie sur Chongqing à l’intérieur des terres, qu’il ne quittera plus avant 1945.

    À partir de la fin 1938 la formule « Mao-Yan’an » a donc l’ascendant dans le Parti suite à l’échec de la ligne de Wang Ming. Cependant, la Nouvelle 4e Armée continue d’appliquer la politique de ce dernier alors qu’elle devait établir une nouvelle base rouge dans le Jiangsu (province côtière au nord de Shanghaï). Peu ancrée dans les masses en raison de sa politique d’extrême conciliation avec les propriétaires terriens et sa compréhension exclusivement unitaire du front uni, elle fut facilement trahie et défaite par les nationalistes opérant dans la même zone52. Avec ce dernier, et évitable, échec, la ligne de Wang Ming fut prouvée fausse aussi bien dans son versant urbain que rural et la ligne maoïste put enfin triompher.

    Ce long développement sur la ligne Wang Ming nous est précieux, car il fait voir tout l’aspect vivant, concret, et juste (!) de la dialectique maoïste du principal et du secondaire. C’est là que l’on voit le mieux apparaître la justesse de la compréhension du front uni comme une lutte dans l’unité (!) (l’unité étant généralement principale et la lutte généralement secondaire). La position de l’ICR consiste à faire passer la ligne de Wang Ming (unilatéralement unité) pour la ligne maoïste, alors que rien n’est plus faux.

    On pourrait imaginer une ligne unilatéralement lutte : il n’y aurait donc tout simplement pas eu de front uni. Cette « solution » est d’une absurdité évidente et manifeste, c’est pour cela qu’elle n’a connu aucune traduction historique, à l’exception des collaborateurs projaponais, issus du camp nationaliste et en grande partie motivés par l’anticommunisme53. Du côté des communistes une telle ligne aurait pu se traduire par des insurrections anti-Kuomintang à Shanghaï, Wuhan et Nankin lors de leurs défenses respectives par l’Armée nationaliste. Les communistes auraient ensuite tenté de tourner leurs armes contre les Japonais, dont l’avancée aurait été grandement facilitée, et auraient été massacrés jusqu’au dernier. Une telle projection uchronique n’a pour but que de souligner l’absurdité qu’aurait été une telle politique.

    La pratique concrète de la mobilisation des masses dans la résistance antijaponaise selon une ligne de lutte dans l’unité permettant la reconstruction du Parti et posant les bases de la victoire lors de la reprise de la guerre civile démontre la justesse de la vision d’une progression dialectique des contradictions politico-sociales : la lutte se transformant en unité puis en lutte d’une part, le secondaire se transformant en principal d’autre part. Nous nous expliquons : pour « unité-lutte-unité », on voit bien qu’il s’agit de la relation au Kuomintang, cependant l’unité n’annule pas la lutte, le front uni signifie simplement que l’unité est généralement principale et la lutte généralement secondaire. Lorsque le Kuomintang passe du camp de la révolution à celui de la contre-révolution, après 1945, la base d’unité entre le PCC et le Kuomintang disparaît avec la précédente phase de la libération nationale (la guerre antijaponaise). Il n’y a donc plus de mouvement d’unité-lutte-unité entre le PCC et le Kuomintang, parce qu’il n’y a plus de base d’unité entre eux dans cette nouvelle phase de la lutte de classe du prolétariat (la guerre civile).

    En 1945, la précédente contradiction de classe entre le Kuomintang et le PCC s’est niée dans une nouvelle contradiction de classe qualitativement supérieure : de la lutte de classe dans un front uni à la lutte de classe en dehors de tout front uni. Dans cette nouvelle contradiction de classe, la contradiction unité-lutte politique entre le Kuomintang et le PCC, dont le mouvement est décrit par la formule « unité-lutte-unité », a disparu.

    L’ICR est en plein délire conspirationniste. Plutôt que de faire une critique sérieuse d’un texte politique, elle a décidé de faire une critique de son auteur, en se basant sur sa vision très particulière de l’Histoire. Elle se permet de citer Trotsky :

    « Comme Trotsky l’avait prévu, le PCC fut trahi par Tchang Kaï-chek, c’est-à-dire par le chef sur lequel Staline avait exigé que le parti fonde ses espoirs pour diriger la révolution. À partir de 1926-1927, Tchang mena une contre-révolution impitoyable contre le PCC et la classe ouvrière ; il massacra des dizaines de milliers de travailleurs et de communistes.

    Cette défaite et la façon qu’eut le parti d’y réagir — sur ordre de Staline — furent désastreuses. En conséquence, les membres du PCC qui y survécurent furent contraints de fuir dans des régions rurales reculées.

    Le régime du parti dut s’adapter à ces conditions. Le parti devint essentiellement une armée de guérilla paysanne, c’est-à-dire tout autre chose qu’un parti bolchevique, prolétarien, organisé sur la base du centralisme démocratique. Des méthodes bureaucratiques, imposées d’en haut, devinrent inévitables : dans le contexte d’un encerclement du parti par des troupes gouvernementales bien plus nombreuses, l’effort militaire pour survivre réclamait une direction impitoyable. Il n’y avait pas de temps pour la discussion. L’ouvrage de Mao est précisément le reflet de ces méthodes.

    Une direction bureaucratique a nécessairement une perspective mécanique à courte vue. Précisément parce qu’elle est bureaucratique, elle ne considère pas les masses comme une force indépendante et capable de transformer la société. Elle tend à penser qu’il suffit de donner des ordres, d’en haut, pour obtenir des résultats indépendamment des intérêts et de la dynamique des classes en lutte. Une direction bureaucratique cherche à prendre le pouvoir au moyen d’accords avec les chefs d’autres partis, en oubliant que cela peut avoir pour effet d’aliéner et de démoraliser la classe ouvrière.

    Une telle direction ne veut pas d’une participation démocratique des masses. Elle ne veut pas davantage de militants dotés d’un niveau politique élevé, capables de penser par eux-mêmes. Elle n’est pas renforcée par la discussion et la clairvoyance de la base militante. Au lieu de s’appuyer sur l’argumentation, la persuasion et l’inspiration politiques, elle s’appuie sur des ordres indiscutables. Elle se maintient en place en manœuvrant et en jouant les différentes factions les unes contre les autres.54 »

    À lire l’ICR, il semblerait que la défaite de 1927 soit une responsabilité de Mao. Or, ce que l’ICR ne semble pas vouloir admettre à propos de ces événements, c’est que Mao partage la critique qu’ils ont de la politique qui était imposée par Staline, et qui a mené au repli des communistes dans les campagnes. Staline a ultérieurement lui-même formulé une autocritique de sa politique.

    Avec cette critique, l’ICR cherche en fait à créer un continuum direct entre la politique maoïste et la figure de Staline, celle du « fossoyeur » de la Révolution russe55. L’ICR cherche ouvertement à faire de Mao le même monstre que serait Staline.

    L’ICR maintient son discours conspirationniste qui ne réside dans aucune interprétation sérieuse des faits historiques. Premièrement, ce sont les dirigeants du PCC de l’époque qui vont prendre la responsabilité de l’échec ; dont Chen Duxiu, qui a ensuite arrêté de lutter au sein du Parti pour finir par soutenir le pouvoir nationaliste sans concession durant la seconde guerre sino-japonaise, après s’être rapproché de l’opposition de gauche et de Trotsky56. Deuxièmement, c’est justement la force de la tactique du PCC de repli dans les campagnes qui a permis l’union de la paysannerie et du prolétariat au sein du front national et qui a mené à la prise de pouvoir du PCC, sans que le centralisme démocratique ne soit abandonné.

    L’insistance dont fait preuve l’ICR sur la nécessité d’une composition ouvrière urbaine semble aussi très dogmatique, surtout à la lumière de la Révolution russe, dont l’exemple montre la nécessité d’une union entre les prolétaires et les paysans au sein du front communiste.

    L’ICR croit qu’il est impossible que la distinction principal-secondaire ait un sens concret dans la lutte révolutionnaire : il ne pourrait s’agir que d’une mascarade bureaucratico-stalinienne. L’examen des conditions concrètes de l’action du Parti au sein du front uni démontre très clairement leur erreur. La validation pratique de la formule de la mobilisation des masses dans certaines limites (c’est-à-dire, sans aller jusqu’à l’expropriation directe et complète des propriétaires, mais en les marginalisant graduellement57) dans les victoires successives de 1945 à 1949 (le Parti n’a pas été détruit par les Japonais puis a vaincu les nationalistes) démontre que cette formule était bien la stratégie communiste adaptée à la victoire. Du même coup elle fait voir la dialectique maoïste comme une formalisation dans le langage philosophico-politique marxiste du principe d’étude concret de la réalité historique et sociale. Mao ne parle pas de principal et de secondaire, d’unité qui se transforme en lutte, etc., par pur plaisir bureaucratique, mais parce que ce sont les catégories qui permettent le mieux aux communistes de penser le mouvement réel de l’Histoire et des masses dans le cadre du processus révolutionnaire.

    De plus, il est curieux que l’ICR s’attaque ici à la personne de Mao en l’attachant au bureaucratisme, alors que c’est une déviation qu’il a notamment dénoncée à plusieurs reprises au sein du PCC, et ce dès 1953, c’est-à-dire peu de temps après la prise de pouvoir58.

    Cette critique visant le dogmatisme de la théorie maoïste démontre une fois de plus l’incompréhension par l’ICR de l’analyse maoïste de la situation chinoise. Ce que Mao défend dans De la contradiction, c’est l’intérêt de l’analyse de la situation particulière de chaque nation pour envisager la pratique de la prise de pouvoir. Si cette stratégie particulière a ensuite été reproduite, c’est qu’elle a permis deux choses : premièrement, la prise de pouvoir du PCC en Chine doublé de la mise en place de politiques socialistes ; et deuxièmement, la théorisation d’une autre voie pour la révolution que celle d’Octobre, qui s’appuyait sur un contexte beaucoup plus particulier et difficile à reproduire avec l’essor du capitalisme à l’échelle mondiale. Cette nouvelle voie a mené à d’autres luttes de libération nationale et à l’instauration fructueuse de dictatures du prolétariat à travers le monde.

    Plutôt que de faire une étude approfondie de De la contradiction, l’ICR s’est concentrée sur la stratégie d’alliance et de front uni du PCC au cours de son histoire. Cet article n’est qu’une version développée de l’article « Marxisme contre maoïsme » du PCR (7 décembre 2022), où nous retrouvons la même absence de sérieux dans l’étude des textes de Mao (notamment sur la nouvelle démocratie).

    Pourtant, il aurait été intéressant que l’ICR étudie en profondeur non seulement les théories maoïstes, mais aussi leur application — le rapport entre théorie et pratique. Nous regrettons que les débats entre différents courants marxistes soient si superficiels. Nous aurions aimé avoir l’occasion ici de débattre sur la dialectique de Mao, avec ce qu’elle a de vrai comme de faux.

    Débattre avec les trotskistes revient toujours à combattre leur vision conspirationniste de l’Histoire. Ceci est vrai non seulement pour l’ICR, mais pour toutes les organisations trotskistes. Elles prétendent combattre le dogmatisme des organisations « stalinistes » et maoïstes, mais elles sont les premières à défendre leurs propres dogmes plutôt que de s’appuyer sur une étude scientifique du réel.

    Notre référence appuyée aux travaux des historiens et historiennes spécialistes ne signifie pas admiration sans réserve des universitaires et de leur ethos. Les historiens et historiennes professionnelles ne sont pas des révolutionnaires, et ne peuvent formuler d’analyse révolutionnaire à notre place. Cependant, pour des événements s’étant passés il y a plus de 80 ans, l’étude scientifique des événements menées par des historiens bourgeois et historiennes bourgeoises est un précieux matériel pour les communistes. On ne peut simplement se fier exclusivement à la position prise par telle ou telle « grande » figure de tel ou tel courant pour la bonne raison que ces figures n’étaient que rarement en mesure de mener une étude approfondie et sérieuse de la réalité de tel ou tel processus. Le recours aux résultats produits par le travail collectif de dizaines et dizaines de chercheurs et chercheuses au fil de plusieurs décennies nous est ainsi extrêmement précieux : nous ne pouvons pas envoyer un camarade pendant dix ans en Chine faire le tour des archives disponibles, d’autant plus quand cela a déjà été fait par lesdits chercheurs et chercheuses. Ce qu’il nous faut faire c’est relire ces résultats avec l’œil critique révolutionnaire, identifier là où tel historien ou historienne pèche par idéologie anticommuniste et simplement réintroduire ces résultats dans le cadre d’une analyse communiste. C’est ce que nous cherchons à faire ici : ne pas répéter le propos des historiens et historiennes, mais se l’approprier et le mettre au service de la compréhension communiste du monde, tout en séparant le bon grain de l’ivraie.

    Notre méthode historiographique est l’opposée de la méthode historiographique trotskiste, dont l’article de l’ICR est un bon exemple : un mille-feuille historique doublé d’une interprétation fantaisiste à charge. D’abord, l’historiographie trotskiste sélectionne un ensemble de faits restreints, mais assez nombreux pour se donner une crédibilité à usurper : des événements et des individus, accompagnés de dates et de citations. Ensuite, à partir des acteurs qu’elle a présentés et du décor historique qu’elle a planté, elle écrit un récit fictionnel. Qu’importe que cette interprétation soit parcimonieuse, pour peu qu’elle soit cohérente ; l’historiographie trotskiste répond de l’orthodoxie idéologique avant de répondre de la réalité. L’interprétation trotskiste de l’Histoire n’a aucun problème à s’enfoncer toujours plus loin dans les théories les plus irréfutables à condition que celles-ci correspondent à leur vision du monde. Pour les trotskistes, tout se passe toujours comme prévu, leur interprétation de l’histoire est omnipotente, parce qu’elle est irréfutable : aucun fait ne peut la contredire, aucune source ne peut la remettre en cause. Mao ne fait pas la révolution communiste ? C’est la preuve qu’il est un bureaucrate opportuniste. Mao fait la révolution communiste ? C’est la preuve qu’il est un bureaucrate opportuniste. Pour l’historiographie trotskiste, les nouvelles découvertes historiographiques, celles de l’histoire sociale en premier lieu, sont non seulement superflues, mais dangereuses. L’interprétation trotskiste de l’Histoire ne tient que si elle se restreint à un nombre extrêmement limité de sources (dans le cas de l’URSS, strictement kremlinologiques), c’est-à-dire un ensemble de sources qu’elle a elle-même prédéterminées. Pour cette raison, l’historiographie trotskiste déteste l’historiographie sociale, qui cherche à rassembler et comparer le plus grand nombre possible de sources pour produire la meilleure interprétation possible avec le concours des sciences sociales (certes, bourgeoises). Pour un trotskiste, ce qu’a écrit Trotsky sur l’histoire de l’URSS à partir de sa propre expérience individuelle, des publications du Kremlin et des témoignages des dissidents soviétiques (de gauche et de droite), vaut plus que tout ce qui ne pourra jamais être découvert dans les archives soviétiques. Si l’on en croit les trotskistes, la réalité sociale ne pourrait pas être mieux découverte que dans les publications du Kremlin et les témoignages des dissidents soviétiques, au premier desquels Trotsky, ces sources seraient indépassable, et avec elles, l’interprétation de l’Histoire telle que développée par Trotsky à partir de celles-ci seulement. Ce mépris de la méthode scientifique est un trait essentiel de l’historiographie trotskiste, parce qu’elle ne peut pas subsister sans elle. L’interprétation trotskiste de l’histoire, parce qu’elle doit tout expliquer, mais tout expliquer comme elle l’a déjà déterminé, flirt en permanence avec le conspirationnisme. L’article de l’ICR est un bon exemple de la méthode historiographique trotskiste, mais il n’est que le dernier d’une longue série qui remonte jusqu’à Trotsky.

    Cette énième critique trotskiste de Mao n’est qu’un article parmi tant d’autres piétinant la pratique et la théorie communistes, les expériences réelles des révolutions et des transitions socialistes. Ce faisant, les trotskistes défendent les historiographies bourgeoises les plus anticommunistes, attaquant donc l’ensemble du mouvement communiste, et la méthode scientifique marxiste avec lui.

    Dans À propos du conspirationnisme (2021), nous notions déjà que :

    « Trotsky a ainsi apporté un point de vue qu’il a déclaré comme étant marxiste. Cependant, Trotsky l’a fait avec une pétition de principe comme point de départ : il avait déclaré l’URSS comme ayant franchi un Thermidor. Par avarice intellectuelle (mais ce n’est pas intégralement de sa faute, c’est aussi un biais !), il n’a pas cherché des contre-exemples. De même, il a aussi travaillé avec des sources limitées : les écrits de la Pravda, les dépêches, etc., donc un corpus qui ne reflétait qu’une partie limitée de la réalité. Partant des mêmes sources que l’école historique totalitaire, il en a tiré les mêmes conclusions. Pour lui, l’URSS était devenue un monde monstrueux.59 »

    Idem, dans La bataille pour l’Histoire (2020) :

    « Dans une communauté de vues avec les propagandistes anticommunistes, il s’est élaboré une certaine “histoire” grandement légendaire, de l’Union soviétique. Cette histoire légendaire s’est cristallisée autour de “grands hommes”. Lénine, Staline, Trotsky, dont les destins lient inextricablement le sort de l’URSS.

    Celle-ci se nourrit alors de pages d’histoire classiques : la montée au pouvoir de Staline, par la fourberie, camouflant ses idées — si tant est qu’il en eût ! —, une collectivisation brutale et une planification mensongère, une longue montée en pression, avec l’instauration d’un totalitarisme hors de contrôle, culminant avec les purges et les procès, ayant pour but de rendre le Parti docile et liquider les compagnons de Lénine. Cette histoire, comme toutes les histoires conspirationnistes, s’autojustifie constamment. Staline fait tout, Staline peut tout. Lorsqu’il réprime, c’est pour montrer son pouvoir, lorsqu’il ne réprime pas, c’est pour tromper. Lorsqu’il soutient la NEP (nouvelle politique économique) c’est un droitier, lorsqu’il met en place la collectivisation, c’est pour camoufler le fait qu’il est toujours un droitier. Lorsque Enoukidzé est exclu, c’est pour montrer la main de fer, lorsqu’il est réintégré un an après, c’est une nouvelle fois pour cacher ses intentions.

    Cette histoire ne connaît nulle prise de la logique et de la raison. Elle ne se nourrit que d’actes de foi. Certes les sources étaient faibles. Pourtant elles pouvaient être complétées en amont de la fin de la Guerre froide.60 »

    Défendre le maoïsme face au trotskisme, c’est défendre la lutte concrète des communistes pour la transformation du monde, dans le passé, le présent et l’avenir.

    1 D. Morley et P. Young, « Défense de la dialectique — une critique du livre de Mao Zedong “De la contradiction” », Parti communiste révolutionnaire, 19 août 2025. À l’adresse :

    https://marxiste.org/defense-de-la-dialectique-une-critique-du-livre-de-mao-zedong-de-la-contradiction

    2 Cf. P. M. Christensen et J. Delman « A theory of transitional society, Mao Zedong and the Shanghai School », Bulletin of Concerned Asian Scholars, volume 13(2), 1981, p. 2-15. À l’adresse :

    https://doi.org/10.1080/14672715.1981.10409925

    3 D. Morley et P. Young, op. cit.

    4 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    5 D. Morley et P. Young, op. cit.

    6 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    7 D. Morley et P. Young, op. cit.

    8 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023, p.160-170.

    9 D. Morley et P. Young, op. cit.

    10 Mao Z., Analyse des classes de la société chinoise, 1926.

    11 Ibidem.

    12 Cf. Mao Z., Analyse des classes de la société chinoise, 1926 ; La tactique de la lutte contre l’impérialisme japonais, 1935 ; La Révolution chinoise et le Parti communiste chinois, 1939.

    13 D. Morley et P. Young, op. cit.

    14 Lifeng L., « Rural mobilization in the Chinese Communist Revolution: From the Anti-Japanese War to the Chinese Civil War », Journal of Modern Chinese History, volume 9(1), 2015, p. 95-116. À l’adresse :

    https://doi.org/10.1080/17535654.2015.1032391

    15 M. Opper, People’s Wars in China, Malaya, and Vietnam, University of Michigan Press, 2020. À l’adresse :

    https://doi.org/10.3998/mpub.11413902

    16 Ibidem.

    17 Cf. Lifeng L., « Rural mobilization in the Chinese Communist Revolution: From the Anti-Japanese War to the Chinese Civil War », Journal of Modern Chinese History, volume 9(1), 2015, p. 95-116. À l’adresse :

    https://doi.org/10.1080/17535654.2015.1032391

    18 Ibidem.

    19 Cf. L. Bianco, Les origines de la Révolution chinoise, Gallimard, 2007, p. 279-280. Malgré son anticommunisme forcené, Bianco reste un historien et, dans la plupart des cas, expose assez fidèlement la réalité des événements et processus historiques (du moins, tant que ces événements se déroulent avant 1949). C’est simplement qu’il tente systématiquement d’inventer l’interprétation la plus anticommuniste possible sans déformer honteusement les faits.

    20 D. Morley et P. Young, op. cit.

    21 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    22 I. Kaypakkaya, Les principaux points sur lesquels nous divergeons du révisionnisme de L’Aube, 1972.

    23 Ibidem.

    24 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    25 Ibidem.

    26 D. Morley et P. Young, op. cit.

    27 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    28 D. Morley et P. Young, op. cit.

    29 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    30 Ibidem.

    31 D. Morley et P. Young, op. cit.

    32 Ibidem.

    33 S. Cochran, The Capitalist Dilemma in China’s Cultural Revolution, 2014.

    34 Hua-yu L., Mao and the economic stalinization of China, 1948–1953, 2006.

    35 J. Gardner, « The Wu-fan Campaign in Shanghai », in D. A. Barnet, Chinese Communist Politics in Action, 1969.

    36 Cf. V. I. Lénine, Deux tactiques de la social-democratie dans la révolution démocratique, 1905.

    37 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    38 Mao Z., De la juste résolution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    39 D. Morley et P. Young, op. cit.

    40 Cf. les travaux de Marie-Claire Bergère sur Shanghaï.

    41 Cf. J. Brown et P. Pickowicz, « Chapitre 15 », Dilemmas of victory: The Early Years of the People’s Republic of China, Harvard University Press, 2010.

    42 D. Morley et P. Young, op. cit.

    43 Zhou T., « China and the Thirtieth of September Movement », Indonesia, no 98, 2014, p. 29–58 ; « Ambivalent Alliance: Chinese Policy towards Indonesia, 1960–1965 », The China Quarterly, no 221, 2015, p. 221–225.

    44 D. Morley et P. Young, op. cit.

    45 Ibidem.

    46 Mao Z., De la contradiction, 1937.

    47 Ibidem.

    48 Ibidem.

    49 D. Morley et P. Young, op. cit.

    50 Cf. M. Selden, The Yenan Way in Revolutionary China, Harvard University Press, 1970 ; « Yan’an Communism Reconsidered », Modern China, volume 21, no 1, 1995, p. 8-44. À l’adresse :

    https://www.jstor.org/stable/189281

    51 C. E. Dorris, « Peasant Mobilization in North China and the Origins of Yenan Communism », The China Quarterly, no 68, 1976, p. 697-719. À l’adresse :

    https://www.jstor.org/stable/652582

    52 C. E. Dorris, op. cit.

    53 Cf. D. Serfass, Le gouvernement collaborateur de Wang Jingwei : aspects de l’État d’occupation durant la guerre sino-japonaise, 1940-1945, 2017, p. 192 et 260-261.

    54 D. Morley et P. Young, op. cit.

    55 La perception qu’Unité communiste a de Staline n’a évidemment rien de commune avec celle du monstre opportuniste décrit par les trotskistes. Staline était un grand camarade qui a joué un rôle clé dans l’histoire de la lutte pour le socialisme, dont l’expérience et les écrits sont précieux. Pour en savoir plus sur nos positions, nous conseillons la lecture de nos documents La seconde guerre mondiale (2021) et La bataille pour l’Histoire (2020).

    56 Y. Chevrier, « CHEN Duxiu », Le Maitron, 27 octobre 2016. À l’adresse :

    https://maitron.fr/chen-duxiu-%E9%99%B3%E7%8D%A8%E7%A7%80/

    57 M. Opper, op. cit.

    58 Mao Z., Combat Bureaucracy, Commandism and Violations of the Law and Discipline, 1953.

    59 Unité communiste, À propos du conspirationnisme, 2021.

    60 Unité communiste, La bataille pour l’Histoire, 2020.

  • Leur guerre, notre sang. Notre lutte, leur chute !

    Leur guerre, notre sang. Notre lutte, leur chute !

    Publication pour la campagne antiguerre commune de Reconstruction communiste et d’Unité communiste

    Loin du récit lisse d’une « fin de l’histoire » proclamée dans l’euphorie des années 1990, la guerre n’a jamais disparu. Aujourd’hui, de l’Ukraine à Gaza, des confins sahéliens aux rivages de la mer de Chine, les foyers de conflit se multiplient, révélant moins des accidents périphériques que l’aggravation d’une dynamique structurelle : celle des rivalités interimpérialistes, jamais abolies, toujours rejouées, et qui rendent illusoire toute stabilisation durable de l’ordre mondial. À mesure que l’économie de guerre s’impose comme horizon, une interrogation s’impose à nouveau comme elle s’imposait déjà à nos camarades en 19121 : ne sommes-nous pas, déjà, aux avant-postes d’une Troisième Guerre mondiale ?

    Si nous posons la question d’une Troisième Guerre mondiale, nous ne pouvons faire l’économie d’une analyse de ce qu’est une guerre mondiale. Une guerre mondiale est un conflit armé à l’échelle planétaire, marqué par :

    1. Une dimension globale et totale.
    • Elle s’étend à une grande partie du monde, influençant directement ou indirectement toutes les régions.
    • Elle implique une mobilisation totale de la société (militaires et civils, villes et campagnes).
    1. Des causes et enjeux impérialistes.
    • Elle naît des rivalités entre grandes puissances pour le partage ou le repartage du monde (colonies, zones d’influence).
    • Elle est inévitable à l’ère de l’impérialisme, sauf si des révolutions sociales l’empêchent.
    1. Des acteurs et des moyens extrêmes.
    • Les belligérants sont les puissances impérialistes et les États placés sous leur dépendance (semi-colonie), divisés en blocs hostiles.
    • Ils recourent aux technologies militaires les plus avancées et aux armes les plus destructrices, en raison de l’enjeu stratégique et existentiel du conflit.
    1. Un effondrement des normes politiques.
    • Les institutions et règles juridiques bourgeoises internationales s’effondrent face à la logique de la guerre.
    • Les forces politiques et idéologiques chauffent à blanc les populations pour promouvoir la guerre comme une solution raisonnable.

    La radicalisation de la crise mondiale

    Depuis plusieurs années, nous assistons à une transformation de la situation internationale à travers le retour de l’hypothèse guerrière à petite échelle, la fin des illusions sur le droit international, et le renforcement des affrontements interimpérialistes pour un nouveau partage économique du monde. Ce tournant, déjà perceptible depuis la crise financière de 2008, est devenu central à partir de 2022 avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la nouvelle intensification de la guerre de l’État sioniste en Palestine. La conflictualité mondiale s’installe durablement, non tant par une hausse quantitative des conflits que par leur transformation qualitative en affrontements par proxy entre grandes puissances.

    Dans ce contexte, la réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2024 ne constitue pas une rupture de l’impérialisme américain, mais bien une continuité radicalisée de ses logiques. Si elle marque une inflexion par rapport aux formes plus classiques de la diplomatie américaine, elle n’en représente pas moins l’approfondissement d’une ligne stratégique défendue par des secteurs puissants du capital américain, déjà à l’œuvre sous les administrations précédentes. Loin de relever de l’accident politique, son retour au pouvoir exprime cette cohérence de fond. Si les styles diffèrent, la faible variation des orientations économiques et géopolitiques entre Trump et Biden — notamment en matière de confrontation avec la Chine ou de réarmement global — révèle l’unité de la bourgeoisie impérialiste américaine autour de la préservation de son hégémonie mondiale. La stratégie d’endiguement économique de la Chine, la militarisation accélérée de l’Indo-Pacifique, le soutien conditionnel à l’Ukraine et la guerre commerciale généralisée témoignent d’une logique de confrontation structurelle. Dans ce cadre, l’Union européenne apparaît toujours plus marginalisée, prise en étau entre sa dépendance stratégique envers les États-Unis et l’incapacité à se doter d’une politique impérialiste autonome.

    Le droit international, déjà fragilisé depuis longtemps par les violations répétées des grandes puissances, n’apparaît plus que comme une chimère, invoquée uniquement lorsqu’elle sert leurs intérêts : les grandes puissances, qu’elles appartiennent au bloc impérialiste occidental ou au camp des impérialismes dits « émergents » (Russie, Chine), recourent désormais fréquemment à la force, aux violations du droit humanitaire, aux blocus économiques et à la guerre par procuration.

    La guerre à Gaza et au Moyen-Orient illustre ce basculement : Israël, avec le soutien actif ou la passivité complice des puissances occidentales, mène un génocide contre le peuple palestinien, dans une dynamique coloniale assumée, et bombarde directement le territoire iranien, libanais, irakien, qatari, entraînant une riposte militaire d’ampleur. Le régime israélien agit ici comme avant-garde violente d’un axe réactionnaire mondial, dont les soutiens militaires sont fournis par les États-Unis, l’Allemagne et d’autres États de l’OTAN.

    Dans ce contexte, la guerre en Ukraine ne peut être comprise ni comme une défense de la démocratie ni comme un simple conflit local. Il s’agit, pour reprendre les catégories de Lénine, d’un conflit interimpérialiste, où les puissances capitalistes s’affrontent pour le contrôle de zones stratégiques, au détriment des peuples ukrainien et russe. Les États-Unis, dès 1991, ont élargi leur influence vers l’Est, intégrant d’anciennes démocraties populaires à l’OTAN et à l’UE, provoquant ainsi un encerclement militaire de la Russie. Cette dernière, puissance impérialiste régionale, a répondu par la guerre pour préserver sa sphère d’influence. La Russie et la Chine deviennent aujourd’hui les leaders d’un bloc impérialiste challengeur, opposé à la triade USA-UE-Japon — des blocs loin d’être homogènes, mais qui partagent les mêmes logiques d’accumulation et de domination. L’affrontement est donc mondial, stratégique et durable.

    En Afrique également, la situation illustre l’intensification de l’accumulation par le pillage. Tandis qu’un accord de paix entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo laisse espérer une stabilisation, les grandes puissances, à travers multinationales et mercenaires, poursuivent leur prédation des ressources (cobalt, or, coltan) dans un continent devenu champ d’expérimentation de toutes les formes de domination impérialiste. Nous vivons ainsi une crise généralisée inhérente au système capitaliste à l’échelle mondiale, où chaque contradiction du système s’aiguise : crise de suraccumulation, crise des rapports de dépendance, crise de légitimité des institutions représentatives. L’exemple de la Chine illustre bien cette dynamique : ses capacités industrielles massivement surdéveloppées. Pour résoudre cette contradiction, la bourgeoisie chinoise cherche une issue géostratégique, en élargissant ses zones d’influence commerciales, financières et logistiques à travers l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie et une diplomatie offensive. Cette expansion entre directement en collision avec les intérêts impérialistes américains et ceux de leurs alliés, aggravant la logique de confrontation globale. Face à l’impossibilité d’un nouvel équilibre impérialiste stable, la solution qui se profile pour les classes dominantes est celle de la guerre.

    Caractériser la période

    Crise de rentabilité et rivalités géopolitiques

    Le capitalisme porte en lui une contradiction structurelle : à mesure qu’il se modernise, la part de travail humain (seule source de valeur) diminue face à l’accumulation de machines, ce qui provoque une tendance générale à la baisse du taux de profit, comme l’a démontré Marx. Pour y répondre, le système déploie des contre-tendances comme les délocalisations, la financiarisation, l’ouverture de nouveaux marchés, l’intensification du travail, la réduction du salaire direct ou indirect, en somme l’impérialisme, mais leur efficacité s’épuise, surtout depuis la crise de 2008 et après le choc du COVID-19. Le capital affronte ainsi une crise de rentabilité persistante. Dans ce contexte, la guerre demeure un « remède temporaire » : elle légitime des dépenses publiques massives, détruit du capital excédentaire qui ne permettait pas le profit suffisant, relance la production capitaliste et renforce le contrôle social. Cette explication exprime une tendance de fond essentielle du capitalisme, mais elle doit être complétée pour saisir les formes actuelles des rivalités interimpérialistes.

    Car ce qui caractérise la phase présente n’est pas une rupture avec la logique du profit, mais son développement au stade impérialiste. La concurrence entre monopoles ne se limite plus aux marchés traditionnels, elle se déploie désormais sur le terrain géopolitique pour le contrôle des infrastructures critiques de la mondialisation, comme les ports, les câbles sous-marins, les routes commerciales, les minerais stratégiques, les systèmes technologiques (5G, satellites, semi-conducteurs), les plateformes numériques, les normes juridiques, les brevets et les systèmes monétaires. Ces objets ne relèvent pas d’une logique politique séparée de l’économique : ils constituent l’expression concrète, au niveau actuel du capitalisme, de la lutte pour l’hégémonie et la captation du profit mondial.

    Nous pouvons distinguer 4 grands pôles géopolitiques :

    • Les États-Unis imposent des sanctions à la Russie et à la Chine, en mobilisant leurs leviers stratégiques majeurs. Par exemple, sur le plan financier, Moscou est exclue du système de paiement international SWIFT, et sur le plan technologique, l’exportation vers Pékin de machines de gravure de semi-conducteurs avancés est interdite. Dans le même temps, Washington aide le réarmement européen à travers l’OTAN et ses propres exportations militaires.
    • L’Union européenne, malgré des velléités d’autonomie stratégique, s’aligne majoritairement sur la stratégie américaine tout en défendant ses champions industriels (Airbus, ASML, Safran, etc.). Le récent accord sur les droits de douane (15 %) en offre une preuve exemplaire.
    • La Chine riposte par une politique d’investissement massif dans les pays de la périphérie et par une stratégie de montée en gamme technologique.
    • La Russie mise sur sa capacité de nuisance géostratégique et sa rente énergétique, tout en consolidant des alliances militaires et diplomatiques alternatives (Iran, Corée du Nord, Afrique, etc.).

    La conflictualité actuelle est donc interimpérialiste, elle oppose des puissances rivales pour la maîtrise du capital, des ressources, des technologies, des normes, et des routes qui les relient.

    Une militarisation de la société

    Les budgets militaires mondiaux repartent à la hausse depuis plus d’une décennie, atteignant en 2024 un record historique de plus de 2 400 milliards de dollars, selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute).

    • L’Europe, dans le sillage de la guerre en Ukraine, s’engage désormais dans une logique de réarmement lourd : l’Allemagne, jusqu’alors prudente sur le plan militaire, a mis en place un fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros. La France, quant à elle, s’engage à plus que doubler son budget militaire actuel, ce qui équivaut à un budget total de 413 milliards d’euros réparti sur les cinq années qui viennent2.
    • Les États-Unis, déjà premiers en dépenses militaires, continuent d’augmenter leur budget de défense, qui dépasse à lui seul le total cumulé des dix pays suivants.

    La militarisation de la société ne se limite pas à une simple réponse aux menaces extérieures. Elle est le produit d’un système économique et politique où les intérêts de la finance, de l’industrie d’armement et de l’État convergent autour d’un modèle fondé sur la guerre comme horizon stratégique. L’un des moteurs principaux de cette militarisation est économique. Les États confrontés à une instabilité mondiale croissance, réorientent massivement leurs budgets vers les dépenses militaires.

    Les puissances impérialistes, à commencer par les États-Unis, financent ces hausses de dépenses par l’endettement auprès des investisseurs privés, c’est-à-dire principalement les grosses fortunes capitalistes et les banques privées. La dette publique devient ainsi un outil de soutien à l’industrie de défense, dans une sorte de boucle auto-alimentée (un circuit militaro-monétaire3) : les États émettent des obligations pour financer leurs armées, les marchés les achètent, car ils y trouvent un placement sûr, et l’industrie militaire prospère sur cette mécanique. Le résultat, c’est une économie où la guerre n’est plus un accident, mais un moteur.

    Mais la guerre n’est pas seulement militaire ou économique : elle est aussi idéologique, chaque pôle cherche à imposer son propre récit du monde et sa justification belliciste, créant ainsi les conditions possibles d’une adhésion à la guerre par les populations

    Créer le consentement à la guerre

    Comme nous l’avons dit, la guerre ne peut pas se réduire à une logique uniquement économique ou géopolitique : elle doit aussi être rendue acceptable, voire désirable, pour les populations. C’est là qu’intervient la dimension idéologique et culturelle du conflit. Les puissances impérialistes déploient des dispositifs complexes de « fabrication du consentement » qui associent propagande, contrôle de l’information et naturalisation de la guerre comme horizon collectif.

    D’abord, le registre idéologique. Les rivalités interimpérialistes sont systématiquement requalifiées en affrontement de valeurs : démocratie contre autoritarisme, liberté contre dictature, Occident contre Barbarie, civilisation contre terrorisme. Les récits officiels effacent les logiques matérielles derrière une grille de lecture morale. Ainsi, la guerre est présentée non comme un choix stratégique, mais comme une nécessité cathartique, un combat pour « sauver un mode de vie », défendre les droits humains ou préserver l’ordre international.

    À cela s’ajoute le registre sécuritaire. Les États mobilisent la peur de l’ennemi extérieur et du chaos intérieur pour légitimer la surveillance accrue, l’extension des pouvoirs d’exception et la militarisation de l’espace public. L’insécurité sociale (inflation, chômage) est ainsi déplacée vers une insécurité militaire et géopolitique : ce n’est plus le capitalisme qui produit l’instabilité, mais l’ennemi extérieur et intérieur qui menacerait la cohésion nationale. C’est dans ce contexte d’un capitalisme en crise que naît un nouveau fétichisme de la nation.

    Enfin, la guerre est normalisée dans l’économie quotidienne. L’argument de l’emploi sert à justifier l’expansion du complexe militaro-industriel : on ne produit pas seulement des armes, on « crée de la croissance », on « sécurise des filières industrielles stratégiques », on « protège des bassins d’emplois ». Par ce biais, des fractions entières de la classe ouvrière embourgeoisée sont intégrées au dispositif militaire, ce qui rend plus difficile toute contestation radicale. Et lorsque contestation il y a, elle est réprimée : l’ennemi devient aussi intérieur.

    Répression envers les opposants

    Par ce marasme toute contestation de la militarisation est assimilée à une trahison de la nation. C’est le cas en France où les opposants au génocide en Palestine ont vu s’accumuler les poursuites judiciaires pour apologie du terrorisme, dans un discours de cinquième colonne « islamo-gauchiste ». Mais c’est aussi et surtout le cas dans les avant-postes de l’impérialisme que la répression étatique s’exerce sans fard. En Ukraine les opposants à la guerre la vivent de manière particulièrement féroce, avec arrestations, traques policières et enfermements. Ce climat ultra-répressif se voit d’autant plus renforcé à mesure que la guerre s’enlise et que les désertions se multiplient dans l’armée ukrainienne.

    Devenu en Occident un des fers de lance de la contestation sociale à une époque où l’opposition au capitalisme avait été rendue ringarde par la chute de l’URSS, l’antimilitarisme apparaît dorénavant plutôt comme une accusation excommuniante qui ferait des internationalistes autant de campistes, des « munichois » ou d’alliés du Kremlin.

    Que faire ?

    Dans une telle situation, la première chose que nous pouvons faire c’est de chercher à l’analyser correctement. Le début de toute politique est de faire l’analyse de notre contexte d’intervention pour déterminer quelle est la voie à suivre. Pour nous, le contexte est indubitablement celui d’un accroissement des tensions interimpérialistes, et face à cela, d’une grande faiblesse des forces qui peuvent s’opposer aux déflagrations futures. Le mouvement communiste international est faible et avec lui l’ensemble des forces qui ne se rangent pas derrière leur bourgeoisie nationale. Nous sommes donc dans une situation particulièrement dangereuse. Cela ne veut pas dire que nous devons être fatalistes et considérer que nous sommes fichus, car trop faibles et désorganisés.

    La première chose à faire est de s’organiser. Sans cadre collectif rien n’est possible. La bourgeoisie agit de manière structurée, nous devons donc nous doter de la même force. En ce sens, nous pensons qu’il est primordial de rejoindre des collectifs qui saisissent la hauteur des enjeux et cherchent à s’organiser en conséquence. Mais cette nécessité de l’organisation n’est pas qu’un appel à nous rejoindre, c’est également un impératif pour nous, celui de chercher à améliorer notre travail, diffuser nos idées, construire des fronts unitaires avec des mots d’ordre clairs. La tendance à l’accroissement des tensions interimpérialistes est accompagnée par une augmentation de la répression interne, encore une fois face à cela, notre réponse doit être d’y opposer une organisation la plus soudée possible. Nous analysons à long terme que la construction d’un Parti communiste, c’est-à-dire une organisation implantée dans le prolétariat, capable d’organiser et d’orienter les expressions de la lutte des classes dans une confrontation directe avec l’État français impérialiste, est la condition nécessaire à la révolution communiste, une révolution qui est la seule capable de briser ce système qui pousse les peuples à la guerre pour les intérêts des dominants. Face à la guerre impérialiste, le Parti communiste auquel nous aspirons doit prôner le défaitisme révolutionnaire, c’est-à-dire la transformation de la guerre interimpérialiste en guerre civile de classes.

    Mais nos organisations sont loin d’être un parti communiste, elles ne sont à l’heure actuelle que des groupes communistes de très petite taille avec tous les défauts que cela implique. Nous ne disons pas cela pour nous autoflageller, mais, car cette analyse est nécessaire si nous voulons agir à l’échelle qui est la nôtre et sortir de cette condition. Ainsi, nous envisageons notre intervention de ce point de vue et nous pensons que le travail unitaire est une solution à cet état de fait. En confrontant nos points de vue, nous pensons que nous pouvons non seulement progresser nous-mêmes, mais faire progresser le mouvement communiste dans son ensemble. De plus, dans ce contexte de militarisation et de répression, les alliances et les fronts unis sont précieux pour diffuser des idées révolutionnaires et préserver nos organisations de la répression étatique.

    Cette lutte idéologique entre organisations et contre les idées fausses répandues dans les masses est d’autant plus nécessaire que la période que nous vivons crée beaucoup de confusions. Une confusion non seulement entretenue par les idéologues bourgeois et réactionnaires, mais également par des organisations bien plus proches de nous. En ce sens, nous dénonçons toutes les tentatives de lier les intérêts de notre classe à ceux de la bourgeoisie et de l’État français. En tant que militants internationalistes, nous devons à tout prix lutter contre le repli nationaliste, quand bien même il se parerait d’un vernis « patriotique », « protectionniste » voire « progressiste ». Nous devons dénoncer les organisations qui comme la CGT ou la France Insoumise accompagnent la militarisation de l’État français sous couvert de l’intérêt des travailleurs. Nous devons réaffirmer que la bourgeoisie française est une bourgeoisie impérialiste, qui profite directement non pas seulement de l’exploitation du prolétariat français, mais également de l’exploitation de millions de travailleurs à travers le monde. La France n’est pas un pays dominé par l’Union européenne ou les États-Unis, elle est un des principaux pays impérialistes du monde, et notre tâche, en tant que communistes vivant en France, est de s’opposer en priorité à notre propre bourgeoisie. Mais cela ne veut pas non plus dire donner le moindre crédit aux prétentions « antiimpérialistes » de l’État russe ou même chinois, qui ne luttent contre les impérialismes dominants que pour faire triompher le leur.

    Nous devons lier notre destin aux milliards d’exploités et d’opprimés qui subissent à travers le monde les ravages du système capitaliste-impérialiste. Cette tâche immense que nous souhaitons porter dépasse largement nos faibles moyens. Mais nous cherchons, à la hauteur de nos moyens, à la faire vivre à travers nos contacts avec des camarades belges, suisses, allemands, turcs, etc.

    Comme il est affirmé dans le Manifeste de Reconstruction communiste : « L’histoire n’est pas une forteresse imprenable ». Il n’existe pas de fatalité que nous serions forcés de subir. Il appartient à chacune et chacun d’entre nous de tenter ensemble de construire une force à même de conjurer les guerres et de bâtir une humanité nouvelle.

    Conclusion

    Il n’y a pas aujourd’hui de Troisième Guerre mondiale au sens classique du terme, avec ses blocs impériaux dressés l’un contre l’autre dans un affrontement total. Mais tout, dans la configuration présente, laisse entrevoir l’émergence d’une guerre mondiale d’un genre peut-être nouveau. À l’instar des guerres balkaniques avant la Première Guerre mondiale, la diversité des fronts actuels montre une radicalisation de la crise du capitalisme. Mais cette marche à la guerre n’a rien de fatal : elle tient aux calculs mouvants des puissances et à l’équilibre instable de leurs appétits, mais aussi, et surtout, au degré de consentement que les sociétés voudront bien accorder à la boucherie qui s’annonce. C’est là que se joue l’alternative : face à la barbarie impérialiste, il ne s’agit pas seulement de dire « non » à la guerre, mais de la retourner contre ses maîtres, d’en faire non plus leur ordre, mais notre rupture. Car au fond, tout est déjà écrit dans la vieille maxime que l’histoire ressasse : leur guerre, notre sang. Mais peut-être, si les peuples se lèvent, notre lutte, leur chute.

    1 En 1912, les socialistes envisageaient la possibilité d’une Guerre mondiale née des puissances impérialistes : Bureau socialiste international contre la guerre, Congrès socialiste international, 1912. (https://www.marxists.org/francais/inter_soc/1912/bale.pdf)

    2 « Budget de la défense : quelles étapes pour le porter à 5 % du PIB en 2035 ? », Vie publique, 26 août 2025. (https://www.vie-publique.fr/eclairage/284741-budget-de-la-defense-les-etapes-pour-le-porter-5-du-pib)

    3 E. Brancaccio, « Le moment Lénine : entre dette, droits de douane et guerre », Réalité, 15 mai 2025. (https://realite.world/2025/05/15/le-moment-lenine-entre-dette-droits-de-douane-et-guerre/)

  • TKP-ML: Organisons le Parti et la Révolution avec les décisions du IId Congrès !

    TKP-ML: Organisons le Parti et la Révolution avec les décisions du IId Congrès !

    Publié le 11 février 2025 et traduit de la version anglaise, à l’adresse :

    https://www.tkpml.com/tkp-ml-cc-political-bureau-lets-organize-the-party-and-the-revolution-with-the-decisions-of-the-2nd-congress

    [Explication : Cette brochure est une interview d’un membre du Bureau politique du Comité central du TKP-ML, qui a récemment annoncé l’organisation de son IId Congrès].

    — Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter ?

    — Je suis membre du Bureau politique du Comité central du TKP-ML.

    — Tout d’abord, je vous remercie d’avoir accepté notre demande d’interview.

    — Au contraire, nous vous remercions. Dans le monde d’aujourd’hui, les impérialistes capitalistes ne cherchent pas seulement à dominer le prolétariat international et les peuples opprimés du monde par la force. Ils s’efforcent également d’imposer une domination idéologique sur la lutte du prolétariat international et des peuples opprimés du monde par le biais des médias. Nous traversons une période où toute pratique révolutionnaire radicale, sans parler de l’idéologie communiste, est remise en question et où l’on tente de confiner presque tout travail révolutionnaire dans des limites légales. En ce sens, nous attachons une grande importance à la communication directe des points de vue de notre parti et des mouvements révolutionnaires au prolétariat international et aux peuples opprimés du monde. C’est pourquoi nous vous remercions encore une fois.

    — Il a été annoncé récemment que votre parti a tenu son IId Congrès. Naturellement, nous avons des questions sur les résolutions du Congrès et surtout sur les nouvelles décisions prises. Mais tout d’abord, pourriez-vous nous décrire les conditions dans lesquelles votre Congrès s’est réuni ?

    — Je peux aborder cette question sous deux angles. Premièrement, notre IId Congrès s’est tenu à un moment où les impérialistes et leurs puissances régionales, en particulier en Europe de l’Est et au Moyen-Orient, étaient engagés dans des conflits, signalant l’approfondissement d’une nouvelle guerre impérialiste de partage. Saisissant cette opportunité, les classes dirigeantes en Turquie ont intensifié leur agression fasciste à l’intérieur du pays et au-delà de ses frontières. Cette période a été marquée par une escalade des attaques contre le mouvement révolutionnaire et communiste, avec un accent particulier sur le démantèlement du mouvement de libération nationale kurde. Toutes les organisations qui ont refusé de capituler ou de faire des compromis face au fascisme ont fait l’objet d’une répression sévère, y compris d’assassinats ciblés et d’incarcérations massives. Par conséquent, notre IId Congrès a été convoqué au milieu d’une période d’intenses campagnes de reddition et d’efforts de liquidation visant ceux qui ont résisté aux politiques fascistes — en particulier les mouvements révolutionnaires et communistes. Deuxièmement, notre Congrès devait initialement se tenir un an plus tôt, dans des conditions normales. Cependant, les tremblements de terre survenus à Maraş le 6 février 2023 ont entraîné le report de notre Congrès. Comme vous le savez, ces tremblements de terre ont eu des effets dévastateurs en Turquie et dans le nord de la Syrie. Dans un processus où des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées, des centaines de milliers de personnes ont été blessées et des millions de personnes ont été privées de l’un de leurs droits les plus fondamentaux, le droit à un abri, notre parti a essayé de soutenir de toutes ses forces notre classe ouvrière et nos travailleurs face à ce massacre infligé à notre peuple, et a pris des mesures. Naturellement, cette situation objective a empêché la tenue de notre IId Congrès à la date prévue. Cependant, comme en toute chose, les deux côtés de la contradiction ont également joué ici. On peut parler de positivité dans la négativité. Le report objectif a involontairement donné à notre parti l’occasion d’engager des discussions plus approfondies sur les ordres du jour du Congrès, garantissant ainsi une assemblée plus complète et mieux préparée.

    — Suggérez-vous que, malgré la nécessité d’un report, vous avez transformé ce contretemps en avantage ?

    — Précisément. Pour notre parti qui opère dans des conditions fascistes, la prolongation des processus d’organisation comporte des risques pour la sécurité. L’expérience historique de notre parti atteste de cette réalité. C’est surtout dans ces périodes que l’ennemi intensifie son offensive pour empêcher la mise en œuvre réussie de la ligne « unité — lutte — plus grande unité » de notre parti. L’ennemi comprend que pour notre parti, les Congrès et les Conférences sont des moments cruciaux au cours desquels la critique et l’autocritique sont exercées, les lacunes sont évaluées et les mesures à prendre sont planifiées. Par conséquent, nous avons été confrontés à plusieurs reprises à des attaques ennemies intenses au cours de ces processus. De nombreux camarades ont été emprisonnés, et certains — y compris des cadres dirigeants — ont atteint l’immortalité à cause de ces attaques. Cette expérience historique reste profondément ancrée dans la mémoire organisationnelle de notre parti.

    En outre, soulignons un point qui n’est généralement pas mis en exergue lorsqu’il s’agit de ces pratiques organisationnelles de notre parti. Les processus de Congrès et de Conférences sont importants pour le TKP-ML, non seulement en termes d’attaques incessantes de l’ennemi contre notre parti, mais aussi en termes de fonctionnement de la démocratie au plus haut niveau en son sein. Le TKP-ML occupe une position distincte et exemplaire à cet égard. C’est l’un des aspects qui rendent le TKP-ML « spécial ». L’une des premières tâches entreprises par notre parti lors de sa Ire Conférence, après l’assassinat d’Ibrahim Kaypakkaya, a été la formulation de la charte du parti. Depuis lors, chaque direction a été évaluée lors de chaque Conférence et Congrès, des résolutions ont été adoptées et la charte du parti a été mise à jour en fonction de l’évolution des besoins de la lutte.

    Notre parti reste fidèle à son engagement de pratiquer la démocratie prolétarienne à l’intérieur et de plaider pour la démocratie populaire à l’extérieur. Depuis plus d’un demi-siècle, dans le cadre d’une lutte inflexible contre le fascisme, nous avons non seulement résisté à la répression extérieure, mais aussi veillé à l’application interne de la démocratie prolétarienne dans nos rangs. Il s’agit là d’une caractéristique indispensable qui définit le TKP-ML en tant que tel. C’est pourquoi nos Congrès et Conférences revêtent une importance considérable.

    Au cours du processus du IId Congrès, notre parti a mené des discussions approfondies et organisé des sous-Congrès par l’intermédiaire de notre organe central de discussion, les Unions du parti, en les alignant sur l’ordre du jour préétabli. Les délégués élus lors de ces sous-Congrès se sont ensuite réunis pour l’assemblée principale, concluant ainsi avec succès le IId Congrès. Nous pensons que le succès de notre Congrès revêt une importance historique pour l’histoire de notre parti, en particulier en ce qui concerne certains ordres du jour. Nous sommes convaincus qu’au fur et à mesure que notre parti traduira ses résolutions en actions dans la lutte des classes, l’importance de ces décisions deviendra de plus en plus évidente.

    — Nous pensons qu’il serait utile de clarifier une question qui a suscité une certaine confusion au sein de la communauté internationale. Votre parti existe depuis 53 ans, mais il n’a tenu que deux Congrès. Pourriez-vous nous éclairer à ce sujet ?

    — Comme je l’ai souligné précédemment, de nombreuses Conférences convoquées par notre parti ont servi de processus organisationnels qui, en termes de portée et d’ordre du jour, pourraient être considérés comme équivalents à des Congrès. Lors de ces Conférences, en particulier celles des premières années, notre parti a délibéré et pris des décisions sur un large éventail de questions, allant des discussions idéologiques aux défis organisationnels. Cependant, ces Conférences étaient officiellement désignées comme des Conférences et non comme des Congrès. La raison principale de cette classification réside dans le fait que, pendant une période prolongée, notre parti n’a pas effectué d’analyse complète de la structure économique et sociale de la Turquie, ni formulé de conclusion synthétisée basée sur une telle analyse, ni développé un programme de parti formel. Lors de son Ier Congrès, notre parti a formellement articulé son programme. Lors de son IId Congrès, il a entrepris une analyse approfondie de la structure économique et sociale de la Turquie. Sur la base des résultats de cette analyse, le programme du parti a été révisé et mis à jour en conséquence. À l’avenir, notre parti a l’intention d’organiser des Conférences axées sur des questions thématiques spécifiques.

    — Quel message aimeriez-vous transmettre au peuple et au public révolutionnaire concernant l’ordre du jour de votre Congrès ?

    — Notre Congrès a analysé la structure économique et sociale de la Turquie et est parvenu à une synthèse complète. Il s’agissait là d’un point essentiel de l’ordre du jour de notre IId Congrès. Cependant, avant de développer ce point, je dois souligner que la direction centrale du parti a entrepris une évaluation approfondie de ses activités entre le Ier et le IId Congrès. Après avoir examiné le rapport d’activité présenté devant la volonté du Congrès, l’assemblée a identifié à la fois les succès et les lacunes de la direction centrale, et en a tiré des leçons essentielles.

    Deuxièmement, un autre point à l’ordre du jour du Congrès était la discussion sur la situation mondiale et nationale. Ce point était particulièrement pertinent étant donné l’intensification des contradictions au sein du système capitaliste impérialiste et le statut semi-colonial de la Turquie. En fait, il était à la fois nécessaire et important de tenir une discussion sur la situation du système capitaliste impérialiste dans un environnement où les contradictions entre les États représentant les monopoles impérialistes se sont exacerbées, évoluant parfois en conflits armés, et où les signes d’une nouvelle guerre impérialiste de partage sont devenus plus qu’évidents. D’autre part, pendant et après les jours où nous avons discuté de cet ordre du jour, une série d’événements historiques importants se sont produits dans le monde et dans notre pays. En d’autres termes, nous vivons une conjoncture si particulière que le mot peut être dépassé avant même qu’il ne sorte de notre bouche. Mais bien sûr, tout cela ne change pas nos décisions et nos analyses concernant l’essence de la question.

    Une fois de plus, je peux dire que notre Congrès a analysé l’attaque des classes dirigeantes turques dans un environnement où les développements sur la scène internationale ont directement affecté l’État turc et où les classes dirigeantes turques ont profité de ces développements pour mettre en œuvre une nouvelle politique d’attaque économique sous le nom de « Programme à moyen terme » contre la classe ouvrière et le peuple travailleur. Il est crucial d’examiner à la fois les causes profondes et les conséquences de l’agression militariste de l’État turc, qui fonctionne comme une semi-colonie au sein de l’ordre capitaliste et impérialiste au sens large et reste un élément clé de l’OTAN, l’appareil d’agression militaire de l’impérialisme européen et particulièrement de l’impérialisme américain. Cette agression s’est manifestée de la manière la plus aiguë dans notre région, en particulier au Moyen-Orient, où l’État turc a fait progresser ses ambitions militaires agressives en s’alignant directement sur les objectifs stratégiques des puissances impérialistes.

    Dans des conditions où l’agression fasciste de l’État turc contre notre peuple de nations turques et kurdes, de diverses nationalités et croyances, s’est accrue ; Dans un environnement où cette agression a été mise en pratique non seulement à l’intérieur des frontières mais aussi à l’extérieur, où un soutien militaire actif a été apporté à l’Azerbaïdjan avec Israël dans l’occupation du Haut-Karabakh, ainsi que l’agression militaire fasciste contre les acquis de la nation kurde dans le Kurdistan irakien et spécifiquement dans le nord de la Syrie, il était extrêmement important de mettre en avant une ligne révolutionnaire contre cette agression fasciste en se concentrant sur les raisons de cette politique régionale d’occupation et d’annexion de l’État turc.

    Cette agression de l’État turc contre notre peuple à l’intérieur et contre les peuples de la région à l’extérieur est ancrée dans les mêmes fondements économiques et politiques. Depuis sa création, le fascisme turc a fonctionné comme une semi-colonie de l’impérialisme, et il cherche maintenant à tirer ses propres avantages de la crise de l’impérialisme capitaliste et de l’escalade des luttes de marché entre les monopoles impérialistes. À ce stade, sous la direction de l’alliance fasciste AKP-MHP, le fascisme turc vise à consolider le « front intérieur » et à renforcer ses positions, en particulier au Moyen-Orient, dans un effort pour fortifier son hégémonie. Pour ce faire, il utilise la terreur fasciste contre toutes les contradictions, principalement la question kurde.

    Dans sa tentative de renforcer le « front intérieur » et de faire porter le fardeau de la crise économique à la classe ouvrière et aux masses laborieuses, le fascisme turc a installé « Mehmet l’Anglais » à la tête de l’économie, agissant de fait en tant que mandataire du capital financier impérialiste. Sous le prétexte du « Programme à moyen terme », une politique est mise en œuvre qui appauvrira davantage la classe ouvrière et les masses laborieuses tout en exacerbant le chômage.

    Pour les classes dirigeantes turques, le succès de ce programme est intrinsèquement lié à la répression brutale de toutes les revendications démocratiques et progressistes formulées par la classe ouvrière et les masses en général. Les aspirations démocratiques des diverses nationalités opprimées, en particulier la nation kurde, ainsi que celles des communautés religieuses marginalisées, notamment la population alévie, font l’objet d’une répression fasciste implacable. Dans les provinces du Kurdistan, la nomination d’administrateurs imposés par l’État dans les administrations municipales a une fois de plus annulé l’existence même nominale du « droit de voter et d’être élu », supprimant de fait toute prétention à la participation démocratique.

    Les revendications et les luttes des femmes et des personnes LGBTI+, dont le droit à la vie a été systématiquement érodé sous le régime AKP-MHP, font l’objet d’une répression brutale de la part de l’État. Pendant ce temps, la paysannerie, privée d’une juste compensation pour son travail et luttant pour maintenir ses moyens de subsistance, est descendue dans la rue pour protester. Cependant, l’État facilite le pillage de leurs terres en cédant des espaces agricoles et de vie vitaux à des monopoles miniers internationaux, aggravant ainsi la destruction de la nature et de l’environnement au nom du profit capitaliste. Alors que la répression fasciste s’intensifie, toute une génération de jeunes se retrouve sans aucune perspective d’avenir.

    Suite aux politiques expansionnistes et agressives du gouvernement AKP-MHP au-delà de ses frontières, notamment dans la guerre syrienne, des millions de migrants ont été positionnés comme une source de main-d’œuvre bon marché pour le capitalisme turc. Les migrants, en particulier les Syriens, ont été instrumentalisés pour alimenter le racisme et le chauvinisme, exacerbant ainsi les divisions sociales.

    Alors que les contradictions s’aiguisent et que la lutte des classes s’intensifie dans notre région, l’offensive fasciste tous azimuts contre la classe ouvrière et le peuple continue de s’intensifier, en particulier dans des conditions où les relations entre le mouvement révolutionnaire non systémique, en particulier notre parti, et les masses se sont affaiblies. La situation révolutionnaire ne cesse de mûrir.

    Dans ces circonstances, notre parti a convoqué son IId Congrès, au cours duquel il a évalué la situation des classes dirigeantes, tant au niveau international que dans notre région, et a délibéré sur l’orientation à donner à notre parti au cours de la période à venir.

    Outre son ordre du jour très chargé, notre Congrès a engagé une discussion sur la nature et la voie de la révolution en Turquie, en se basant sur une analyse de la structure économique et sociale du pays. Plusieurs décisions ont été prises à cet égard et, à la suite de ces discussions, des révisions importantes ont été apportées au programme du parti. En outre, notre Congrès a examiné et ratifié les décisions de la Conférence européenne et de la Conférence de la TIKKO. Il a également délibéré et adopté officiellement le programme et les statuts de notre Union des femmes communiste, la KKB, tels qu’ils ont été déterminés lors de son Ier Congrès.

    En outre, notre parti a également discuté de diverses questions d’organisation.

    En résumé, voici comment je peux présenter l’ordre du jour principal de notre Congrès.

    « Au cœur de la rivalité entre impérialistes se trouve la réalité de la domination des marchés ! »

    — Il est évident que l’ordre du jour de votre IId Congrès était très chargé. Dans ce contexte, je voudrais me concentrer en particulier sur l’analyse de votre parti concernant le danger d’une nouvelle guerre impérialiste de partage, que vous avez également mentionnée. Quel est le point de vue de votre parti sur cette question ?

    — Notre parti a engagé une discussion approfondie sur cet ordre du jour et a conclu que les développements mondiaux deviennent de plus en plus complexes et conflictuels, et que les contradictions entre les oppresseurs et les opprimés s’aggravent. La résolution détaillée de notre Congrès sur cette question sera communiquée séparément au public. Toutefois, je peux répondre brièvement comme suit :

    Il est évident que les stratégies militaires, politiques, économiques et sociales utilisées par les impérialistes et leurs collaborateurs pour réprimer les luttes justes et légitimes des peuples du monde et des nations opprimées ne produiront pas les résultats escomptés, que ce soit à court ou à long terme. En effet, les crises cycliques du capitalisme impérialiste, qui ne font que s’aggraver avec le temps, créent une base objective pour l’intensification de la lutte des classes.

    Aujourd’hui, une classe extrêmement restreinte d’individus ultra-riches, qui se comptent par centaines, contrôle une grande partie de la richesse mondiale. À chaque crise, cette minorité parasitaire accumule toujours plus de richesses, tandis que le pouvoir d’achat des travailleurs et des ouvriers ne cesse de diminuer. Dans un monde où le fossé entre exploiteurs et exploités s’élargit de façon dramatique, le slogan « Pas de pain, pas de paix » devient inévitablement une réalité urgente et concrète. Les conflits régionaux et les mouvements de masse spontanés qui émergent sur les différents continents sont les conséquences directes de cette réalité objective.

    À ce stade, le système impérialiste-capitaliste s’est fracturé en deux blocs dominants. D’un côté, les forces impérialistes des États-Unis, de la Grande-Bretagne et des puissances européennes ; de l’autre, les régimes impérialistes de la Chine et de la Russie. Depuis le passage du capitalisme au stade impérialiste, le seul changement réel dans cette confrontation a été le changement de position des bouchers impérialistes. Pour ces puissances prédatrices, la lutte pour le partage des marchés se poursuit sans relâche et, dans la poursuite de leurs intérêts rapaces, elles font couler le sang dans toutes les régions du monde, notamment en Asie et en Afrique, plongeant le prolétariat international et les masses opprimées dans un état de pauvreté et de misère encore plus profond.

    La lutte pour le contrôle des marchés est à la base de la rivalité interimpérialiste. Ainsi, la contradiction et le conflit restent inhérents et perpétuels dans les relations entre les puissances impérialistes. Bien sûr, dans le cadre de la formation de blocs, des compromis et des alliances temporaires sont parfois établis entre certaines forces impérialistes. De nombreuses coalitions économiques et militaires forgées par les impérialistes américains et européens au XXe siècle contre l’Union soviétique, ou plus largement le camp socialiste, existent encore aujourd’hui. Malgré la trahison des révisionnistes modernes et la désintégration du camp socialiste qui en a résulté, des institutions telles que le FMI et la Banque mondiale continuent de dicter la politique économique, tandis que l’OTAN reste l’instrument militaire central de l’agression impérialiste. Bien que l’impérialisme américain ait connu un déclin relatif de sa domination hégémonique, il continue à jouer le rôle principal au sein de ce bloc impérialiste, en maintenant une alliance étroite avec la Grande-Bretagne.

    En réponse à la formation de l’Organisation de coopération de Shanghai, dirigée par les impérialistes russes et chinois, de nouvelles alliances militaires et économiques voient le jour sur différents continents. Les États-Unis, en particulier, ont pris toutes les mesures possibles pour limiter l’influence croissante de la Chine dans la région Asie-Pacifique. Le « partenariat trilatéral » établi avec le Japon et la Corée du Sud est une manifestation directe de cette stratégie. De même, tous les efforts visant à étendre l’OTAN, machine de guerre de l’impérialisme, s’alignent sur cet objectif.

    Le monde est rapidement entraîné vers une guerre impérialiste de repartage. Les gouvernements restructurent leurs affaires intérieures en conséquence, en nommant les personnalités les plus réactionnaires, racistes, fascistes et militaristes aux postes de ministres des affaires étrangères, de la « défense », de l’intérieur et de la justice, de porte-parole et d’autres fonctionnaires clés. Les droits et libertés démocratiques des travailleurs et des ouvriers sont systématiquement supprimés et des lois fascistes oppressives sont promulguées. Les usines d’armement fonctionnent à plein régime, avec une production accrue d’avions de chasse, de missiles, de drones, de chars, d’artillerie, de munitions et d’explosifs. Les forces militaires, les équipements et les stocks sont repositionnés dans des régions stratégiques, et l’OTAN poursuit son expansion en multipliant les exercices conjoints.

    Les politiques économiques sont également façonnées en fonction des préparatifs de guerre, avec la création de ministères dédiés à la guerre. Le nationalisme, le racisme et l’hostilité envers les migrants et les étrangers sont systématiquement attisés, ce qui rend l’accès aux services essentiels de plus en plus difficile pour les migrants. Certains sont menacés d’expulsion ou de réinstallation forcée dans des pays tiers, en particulier en Afrique. Dans le même temps, la répression contre les mouvements progressistes, révolutionnaires, socialistes et communistes s’intensifie.

    Le développement inégal et ravagé par les crises des économies impérialistes, la concentration du capital, la surproduction et la volonté de contrôler de nouveaux marchés, de nouvelles ressources énergétiques et de nouvelles routes commerciales accentuent les contradictions interimpérialistes et accélèrent la marche vers une nouvelle guerre de repartage.

    L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre en cours entre les impérialistes américains, britanniques et européens, d’une part, et les impérialistes russes et chinois, d’autre part, sont des exemples concrets de ce processus en cours. De même, les conflits au Moyen-Orient et dans le Caucase représentent les premières batailles dans cette lutte pour le repartage du marché. Derrière chaque intervention impérialiste se cache le même objectif fondamental : étendre leurs sphères d’influence et échapper aux crises dans lesquelles ils sont englués. La guerre, dans sa définition la plus simple, est synonyme de militarisation accrue. Les actes d’agression d’Israël et les occupations et conflits créés en Syrie, en Ukraine et dans d’autres régions ont non seulement alimenté une course aux armements dans ces pays, mais ont également renforcé la dépendance militaire dans toute la région. Cette dépendance, à son tour, a exacerbé la dévastation économique, forcé des déplacements massifs et intensifié la décadence morale, culturelle et idéologique.

    À chaque étape de l’histoire, le principe dominant des relations interimpérialistes a été la concurrence, dictée par les intérêts des monopoles. Alors que certains États impérialistes perdent du terrain et de l’hégémonie, d’autres gagnent en importance économique et militaire. Aujourd’hui, le monde est à nouveau témoin d’une telle transition. Malgré tous les efforts de l’impérialisme américain et de ses alliés, l’influence impérialiste de la Chine sur les marchés mondiaux ne cesse de croître.

    Pourtant, malgré ces développements et ces changements quantitatifs, nous restons dans l’ère de l’impérialisme et des révolutions prolétariennes. Les occupations, les conflits et les changements d’alliances induits par la rivalité interimpérialiste se déroulent exactement comme l’a décrit Lénine, comme le résultat inévitable des luttes de repartage capitaliste.

    Les contradictions croissantes entre les monopoles impérialistes ont donné naissance à de nouvelles alliances et formations de blocs, intensifiant la concurrence interimpérialiste. Alors que dans certaines régions, ces conflits se manifestent sous la forme de « guerres par procuration », comme en Ukraine, dans d’autres, ils dégénèrent en confrontations militaires directes.

    L’escalade des contradictions interimpérialistes comporte intrinsèquement le risque d’une guerre impérialiste de repartage à grande échelle. Si l’équilibre actuel des forces et la dynamique concurrentielle entre les monopoles impérialistes ont jusqu’à présent empêché un conflit mondial, la crise actuelle du capitalisme, exacerbée par la baisse des taux de profit et l’intensification des luttes pour les marchés, crée les conditions d’une troisième guerre mondiale. À cet égard, l’éventualité d’une telle guerre reste très probable.

    Dans ce contexte, notre IId Congrès a procédé aux évaluations suivantes de la situation internationale et de son évolution :

    1. La crise économique mondiale continue de s’aggraver. Bien que des tentatives aient été faites pour gérer la crise qui a commencé en 2008, le système impérialiste n’a pas réussi à surmonter ses turbulences économiques. La lutte pour le repartage des marchés s’intensifie. La concurrence entre les États capitalistes-impérialistes pour la domination et la suprématie persiste avec toute son intensité.
    2. L’alignement des blocs impérialistes s’est accentué. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union européenne forment un bloc, tandis que le social-impérialisme chinois et l’impérialisme russe constituent l’autre.
    3. Incapables de résoudre les crises en cours, les États impérialistes ont accéléré leurs efforts pour les résoudre par la guerre. La menace d’une guerre impérialiste de repartage s’accroît. Chaque année, les puissances impérialistes consacrent davantage de ressources à la militarisation et aux préparatifs de guerre. La montée des partis fascistes, l’escalade du racisme, l’hostilité croissante à l’égard des migrants et des étrangers, l’érosion des droits démocratiques et sociaux et la promulgation de lois antidémocratiques successives doivent tous être compris comme des préparatifs à une nouvelle guerre de repartage.
    4. Les récents développements dans le monde et au Moyen-Orient ont clairement montré que les principaux instigateurs de la guerre sont les impérialistes américains et britanniques.
    5. Face à l’escalade des guerres impérialistes, la formation de fronts anti-impérialistes à l’échelle mondiale et continentale est devenue un programme essentiel pour les communistes, les révolutionnaires et toutes les forces opposées à la guerre.

    En conclusion, à la lumière de ces développements, nous définissons les contradictions primaires au niveau international comme suit :

    1. La contradiction entre l’impérialisme et les nations et peuples opprimés.
    2. La contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat au sein des pays impérialistes.
    3. La contradiction entre les États impérialistes eux-mêmes.
    4. La contradiction fondamentale de l’ordre mondial est celle entre le travail et le capital. Cette contradiction détermine le principal conflit mondial, qui est la lutte entre l’impérialisme et les nations et peuples opprimés. Au sein des États capitalistes et impérialistes, cependant, la contradiction principale demeure entre le prolétariat et la bourgeoisie.

    — Quels sont les effets concrets de l’aggravation des contradictions interimpérialistes sur votre région ?

    La région dans laquelle notre parti mène sa lutte est soumise depuis plus d’un siècle à la politique impérialiste « diviser, régner, affaiblir », politique qu’ils entendent perpétuer. Le Moyen-Orient, en raison de sa position stratégique et de ses vastes ressources énergétiques, est depuis longtemps au centre des rivalités interimpérialistes.

    Après avoir été sous domination ottomane pendant des siècles, la région est devenue un champ de bataille pour l’impérialisme européen après l’effondrement de l’empire. Les impérialistes britanniques et français ont pris le contrôle de la région, la Grande-Bretagne occupant la Palestine, l’Irak et la Jordanie, tandis que la France s’emparait du Liban et de la Syrie. Dans la région du Golfe et en Égypte, les impérialistes britanniques affirment leur domination. Ils commencent par fragmenter la population en petits États dépendants. Puis, par l’intermédiaire de « rois », de « cheikhs », d’« émirs » et de « princes » — des despotes locaux parés de titres propres à la région — ils ont assuré la défense continue des intérêts impérialistes. Toutes ces politiques contre-révolutionnaires ont été orchestrées dans le cadre de la stratégie « diviser pour régner ». Les divisions ethniques, religieuses, sectaires et même tribales ont été délibérément attisées, transformant les communautés en factions guerrières toujours au bord de la violence. Les premiers à souffrir de ces politiques ont été les peuples non arabes, qui ont été systématiquement opprimés. De même, la patrie kurde a été divisée en quatre États distincts par les impérialistes et leurs alliés réactionnaires régionaux. L’énorme réseau de problèmes créés à l’aube du siècle dernier par les puissances impérialistes et les réactionnaires locaux n’a fait que se complexifier à l’époque actuelle.

    C’est ce même système impérialiste-capitaliste, animé par la recherche incessante du profit et perpétuant des idéologies fascistes et racistes, qui est responsable de la dépossession du peuple palestinien, de la division du Kurdistan et de la dévastation de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Syrie et de la Libye par le biais de l’occupation et des conflits internes. Ce système a contraint des centaines de milliers de personnes à l’exil et a déplacé des populations entières. Depuis plus d’un siècle, l’exploitation et l’oppression impérialistes — menées par l’intermédiaire de leurs régimes fantoches — ont entraîné une aggravation de la pauvreté, de la destruction et des guerres sans fin. Cependant, partout où il y a oppression, il y a aussi résistance. L’histoire est remplie de luttes héroïques de peuples et de nations opprimés. La lutte du peuple palestinien contre le sionisme israélien et la lutte de la nation kurde contre les États fascistes et réactionnaires qui la gouvernent ont été une source d’espoir pour d’autres peuples opprimés de la région, y compris les communautés religieuses et sectaires persécutées.

    Comme je l’ai mentionné précédemment, le Moyen-Orient a toujours été l’une des régions les plus conflictuelles de la planète. Les contradictions et les conflits internes ont toujours rendu la région vulnérable aux interventions étrangères. En particulier, les conflits religieux et sectaires ont non seulement entravé le progrès social, mais ont également exposé la région à des agressions extérieures. Cette réalité objective a favorisé une culture de décadence sociale, de collaborationnisme et de soumission, faisant de l’obéissance un mode de vie. La religion a joué un rôle important dans ce processus, le fanatisme religieux constituant un obstacle majeur à toute forme de développement progressiste.

    Pour les révolutionnaires et les socialistes opérant dans une région où les contradictions nationales, religieuses et sectaires sont profondément enracinées, la tâche fondamentale consiste à forger la lutte unie et la solidarité de classe des peuples opprimés. Cela exige une position ferme et claire contre les récits idéologiques trompeurs tels que « la fraternité des religions » ou « l’Islam est une religion de paix », qui n’ont aucun fondement réel dans la réalité sociale. Le même principe s’applique à tous les autres groupes religieux et confessionnels de la région.

    Au Moyen-Orient, les questions palestinienne et kurde persistent, comme par le passé. L’État sioniste d’Israël reste largement non accepté par les peuples de la région. Toutefois, son plus proche allié dans la région est l’État turc. Comme l’ont montré les attaques contre le peuple arménien dans l’Artsakh, la Turquie s’est alignée sur le régime fasciste de l’Azerbaïdjan et sur l’État sioniste d’Israël. L’État israélien, qui fournit à l’Azerbaïdjan des milliards de dollars en armement et lui dispense une formation militaire, a joué un rôle clé dans ces offensives. Alors que les classes dirigeantes turques prétendent être solidaires de la cause palestinienne, elles coopèrent simultanément avec le sionisme pour perpétrer des crimes contre le peuple arménien.

    Contrairement à certaines affirmations, la servitude de la Turquie à l’égard des États-Unis et sa complicité avec Israël n’ont pas subi de ruptures significatives. En outre, la soi-disant « amitié Poutine-Erdoğan » n’est pas fondée sur un sentiment anti-américain, mais plutôt sur une relation de concessions mutuelles et de dépendance.

    L’embargo économique étendu et multidimensionnel imposé à la Russie par les États-Unis et les puissances impérialistes occidentales a eu de graves conséquences économiques. En réponse, les classes dirigeantes russes ont cherché à contourner cette stratégie d’encerclement en s’appuyant sur l’Azerbaïdjan et la Turquie. Cela explique pourquoi les élites russes ont toléré le soutien indirect de la Turquie au gouvernement de Zelensky en Ukraine et son soutien ouvert aux groupes djihadistes en Syrie.

    Cependant, la Russie, la Chine et l’Iran ne sont pas restés passifs. Sur le plan économique, la Chine continue d’étendre son influence dans la région. L’Iran, quant à lui, a renforcé sa position par le biais de diverses milices chiites, organisées sous différents noms, qui ont joué un rôle actif dans les conflits en Syrie, en Irak et dans d’autres pays, dans le cadre de ce que l’on appelle « l’axe de la résistance ». Cependant, à la suite de l’opération du déluge d’Al-Aqsa menée par la résistance nationale palestinienne, l’Israël sioniste, soutenu par les impérialismes américain et britannique, a lancé une contre-offensive massive. Gaza a été la première cible, suivie par des attaques contre le Hezbollah au Liban. Après l’escalade des hostilités entre Israël et l’Iran, des groupes djihadistes se sont installés au pouvoir en Syrie, diminuant l’influence russe et iranienne tout en renforçant les positions de l’OTAN et d’Israël dans la région.

    La Turquie a également joué un rôle crucial dans cette transformation. L’État turc a ouvertement soutenu les factions djihadistes, facilitant l’effondrement du gouvernement syrien baasiste, l’un des principaux adversaires régionaux d’Israël. Ce faisant, la Turquie a effectivement préservé la sécurité d’Israël, qui fonctionne comme l’avant-poste impérialiste des puissances occidentales dans la région. Au-delà de son adhésion à l’OTAN, la principale motivation de la Turquie pour jouer ce rôle était la menace perçue des avancées nationales kurdes, qu’elle considère comme un danger direct pour son intégrité territoriale. La perspective de l’autodétermination kurde exacerbe la crainte de fragmentation de la Turquie.

    En outre, la question de l’Artsakh reste une préoccupation géopolitique majeure. Les classes dirigeantes de la Turquie et de l’Azerbaïdjan ont désormais les yeux rivés sur le corridor de Zangezur, un projet qui pourrait avoir un impact significatif sur la dynamique des pouvoirs régionaux. La réalisation de ce corridor couperait la connexion terrestre de l’Arménie avec l’Iran, ce qui créerait des tensions avec Téhéran. En approuvant tacitement l’occupation de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan, les classes dirigeantes russes ont contribué au déplacement forcé du peuple arménien, un acte qui perpétue l’héritage du génocide arménien de 1915.

    Ces développements sont également susceptibles de tendre davantage les relations entre l’Arménie et la Russie, une situation que l’impérialisme américain cherche à exploiter. La réaction discrète des puissances impérialistes occidentales à l’occupation de l’Artsakh démontre leurs priorités. Leur préoccupation n’est pas le sort du peuple arménien, mais plutôt de s’assurer un accès au pétrole et au gaz azerbaïdjanais. Pour se débarrasser de leur dépendance à l’égard de l’énergie russe, les puissances occidentales sont prêtes à fermer les yeux sur un nouveau crime historique commis contre des nations opprimées. Il n’est donc pas surprenant que leurs représentants, Aliyev et Erdogan, serrent leurs mains tachées de sang.

    — Israël a répondu à l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » lancée par la Résistance nationale palestinienne le 7 octobre 2023 par des attaques génocidaires contre le peuple palestinien, suivies de frappes militaires contre le Hezbollah libanais. L’escalade des hostilités, en particulier les frappes réciproques entre Israël et l’Iran, a alimenté des spéculations croissantes sur le risque d’une guerre régionale plus large. Quelle est votre évaluation de cette situation ?

    L’État sioniste d’Israël, établi en tant qu’avant-poste impérialiste au Moyen-Orient, reste une menace directe non seulement pour le peuple palestinien, mais aussi pour toutes les nations opprimées de la région. Fondé artificiellement sur la terre palestinienne, Israël fonctionne comme le bastion militaire des intérêts impérialistes, étendant son occupation coloniale et ses politiques d’annexion avec une agressivité croissante. Outre les territoires dont il s’est emparé au cours de guerres avec des régimes arabes réactionnaires, Israël poursuit sa politique de nettoyage ethnique en désignant des terres palestiniennes comme « zones de peuplement » et en recourant aux massacres, à la répression et aux incarcérations de masse pour déplacer les Palestiniens par la force.

    Actuellement, l’État sioniste annexe méthodiquement la Cisjordanie, où il construit des colonies juives illégales, effaçant progressivement la souveraineté palestinienne. Dans le même temps, il poursuit son emprise sur les 2,5 millions de Palestiniens de la bande de Gaza, transformant la région en une prison à ciel ouvert soumise à un blocus total, déchaînant périodiquement la terreur militaire contre sa population.

    En réponse à ces agressions de longue date, la Résistance nationale palestinienne a lancé l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » le 7 octobre 2023. L’opération a été menée principalement par le Hamas, avec la participation d’organisations révolutionnaires telles que le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP), entre autres. L’attaque coordonnée a visé les zones occupées d’Israël, entraînant la mort et la capture de centaines de soldats sionistes, ainsi que des pertes parmi les colons des colonies illégales.

    Cette offensive a brisé l’illusion de la supériorité militaire absolue d’Israël, provoquant une crise profonde au sein de l’élite dirigeante sioniste et de ses sponsors impérialistes occidentaux. La réaction ne s’est pas fait attendre : Israël a lancé un assaut sans précédent sur Gaza, menant des attaques aériennes et terrestres aveugles, tuant des dizaines de milliers de Palestiniens, en blessant d’innombrables autres et déplaçant de force des centaines de milliers d’entre eux.

    Le soutien inconditionnel qu’Israël reçoit de l’impérialisme américain et des puissances impérialistes occidentales a permis son assaut génocidaire contre le peuple palestinien à Gaza. Alors que les États capitalistes impérialistes et les régimes arabes réactionnaires continuent de soutenir ouvertement ou secrètement Israël — principalement par le biais de liens commerciaux et diplomatiques — les peuples du monde entier se sont solidarisés avec la Palestine. Partout dans le monde, des métropoles impérialistes aux pays du Sud, des millions de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer les massacres perpétrés par Israël et exiger qu’il soit mis fin à ses crimes.

    L’opération du 7 octobre et les massacres perpétrés ensuite par Israël ont une fois de plus placé la résistance nationale palestinienne au centre de la politique régionale et mondiale. Cependant, la domination des forces islamistes, orientées vers la charia, comme le Hamas, reste une faiblesse critique de cette résistance. Les machines de propagande sionistes et impérialistes ont exploité cette réalité pour justifier la brutale punition collective infligée par Israël au peuple palestinien sous le prétexte de la « légitime défense ».

    La position idéologique du Hamas et du Djihad islamique, ainsi que leurs liens avec des États réactionnaires régionaux, ne diminuent pas la légitimité de la résistance nationale palestinienne. La lutte du peuple palestinien, en tant que nation opprimée et colonisée, est à la fois juste et tout à fait légitime. Toutefois, si cette résistance reste uniquement définie par le fondamentalisme religieux, elle finira par aliéner des pans importants de la société palestinienne, y compris les chrétiens et d’autres minorités religieuses, affaiblissant ainsi le mouvement plus large de libération nationale.

    Pour que la résistance nationale palestinienne réussisse, elle doit s’appuyer sur sa propre force tout en manœuvrant habilement dans les contradictions des forces impérialistes et réactionnaires régionales, sans devenir un simple instrument de leurs intérêts géopolitiques. Actuellement, il existe un réel danger que la résistance palestinienne, sous la direction du Hamas, soit subordonnée à la stratégie de l’« axe de la résistance » du régime théocratique iranien, qui sert principalement à protéger le pouvoir réactionnaire de l’Iran plutôt qu’à faire avancer la lutte révolutionnaire.

    La position de l’Iran à l’égard de la résistance palestinienne est entièrement dictée par le pragmatisme. Téhéran soutient les forces palestiniennes non pas par solidarité authentique, mais parce que sa propre doctrine de sécurité régionale s’articule autour de la lutte contre l’impérialisme américain et le sionisme. Le régime religieux iranien est parfaitement conscient qu’il reste une cible stratégique clé de l’impérialisme américain. C’est pourquoi il cherche à détourner de manière préventive les attaques potentielles en maintenant des forces supplétives au-delà de ses frontières.

    Il ne fait aucun doute que l’Iran est une cible à long terme pour l’impérialisme américain dans la région. Cependant, Washington et ses alliés n’ont pas encore lancé d’attaque directe contre l’Iran parce qu’ils le perçoivent comme une « grande proie » qui nécessite une préparation minutieuse. Comme on l’a vu en Syrie, les puissances impérialistes américaines et occidentales n’hésiteront pas à frapper si et quand les conditions le permettront. Le régime iranien est bien conscient de cette réalité, c’est pourquoi il cherche agressivement à se doter de capacités nucléaires tout en renforçant ses liens économiques et militaires avec la Russie et la Chine.

    Les accords économiques de l’Iran avec le bloc social-impérialiste chinois sont un reflet direct de la rivalité impérialiste plus large qui s’est intensifiée au Moyen-Orient ces dernières années. L’influence économique et politique croissante de la Chine dans la région est illustrée par l’expansion des BRICS qui, à partir du 22 août 2023, accueilleront l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran, l’Égypte et l’Éthiopie en tant que nouveaux membres, signe d’un alignement croissant des puissances régionales qui s’éloignent de l’hégémonie américaine.

    Le Caucase et le Moyen-Orient continueront à être des champs de bataille dans la lutte impérialiste pour la domination dans les années à venir. Les manœuvres stratégiques des puissances impérialistes mondiales dans ces régions indiquent que de nouvelles guerres et de nouveaux conflits sont non seulement possibles, mais très probables, à mesure que les contradictions interimpérialistes s’exacerbent.

    « Des vestiges féodaux subsistent, mais le capitalisme est devenu dominant ! »

    — Dans l’annonce de votre Congrès, vous avez déclaré qu’une analyse de la structure économique et sociale de la Turquie avait été réalisée. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

    — Oui, vous avez abordé un point très important de l’ordre du jour. Notre parti présentera progressivement au public ses conclusions sur la structure économique et sociale de la Turquie. En réponse à votre question, je peux résumer brièvement comme suit :

    L’analyse de la structure socio-économique est fondamentale pour déterminer la stratégie et les formes tactiques de la lutte pour une révolution dans n’importe quel pays. Il faut reconnaître que notre parti n’a pas été à la hauteur dans ce domaine. Cependant, cette lacune ne provient pas d’une déficience théorique mais plutôt d’une incapacité à saisir l’importance critique d’une analyse de la structure économique et sociale. C’est pourquoi, après le martyre du camarade İbrahim Kaypakkaya, notre parti ne s’est pas engagé dans des discussions de fond sur la réalité socio-économique de la Turquie pendant une longue période.

    Bien que des préparatifs importants aient été faits pour le Ier Congrès après la Ire Conférence du parti en 1978, le Congrès n’a finalement pas eu lieu en raison de la mauvaise gestion du processus par le comité central. Le coup d’État militaire fasciste de 1980 a encore perturbé ces efforts et, pendant une période prolongée, le parti n’a pas été en mesure de résoudre ses problèmes fondamentaux.

    Pour tous les partis communistes opérant dans leurs pays respectifs, la première et principale tâche a été d’analyser la structure socio-économique de la nation. Lénine a jeté les bases de la révolution russe en analysant les conditions économiques du pays et en définissant la nature et la voie de la révolution. De même, Mao a examiné la structure économique et politique de la Chine et a défini les étapes et la trajectoire de la révolution.

    Le camarade Kaypakkaya, lorsqu’il a fondé notre parti, a effectué une analyse politique et économique complète de la Turquie, définissant la première phase de la révolution comme étant la révolution démocratique populaire et déterminant son chemin comme étant la guerre populaire. Il a également effectué une analyse de classe, identifiant les ennemis et les alliés de la révolution sur la base de cette évaluation.

    Dans toute analyse des structures socio-économiques, le critère principal est de comprendre comment l’exploitation est réalisée. En d’autres termes, il est essentiel de déterminer la forme d’exploitation prédominante au sein d’une formation sociale donnée. Une fois cela établi, la relation entre les classes dominantes et les classes opprimées peut être définie et analysée. Par conséquent, saisir la relation entre les producteurs directs et ceux qui contrôlent les moyens de production est essentiel pour comprendre la base fondamentale sur laquelle repose la structure économique et sociale.

    Ce constat est bien connu, mais il mérite d’être rappelé : Dans les sociétés de classe fondées sur la propriété privée, l’exploitation a pris diverses formes. Dans les sociétés esclavagistes, les propriétaires d’esclaves subvenaient à leurs besoins en exploitant le travail des esclaves. Dans les sociétés féodales, les seigneurs féodaux extrayaient le surplus de travail des serfs. Avec l’effondrement du féodalisme et l’avènement de la société bourgeoise moderne, l’exploitation a persisté sous une nouvelle forme.

    Le mode de production capitaliste, qui a remplacé la production féodale, repose sur l’exploitation des travailleurs salariés par les capitalistes. Pour bien comprendre la production capitaliste, il faut d’abord reconnaître que le capitalisme est fondamentalement basé sur la production de marchandises. Dans la société capitaliste, le fondement des relations de production est l’exploitation des travailleurs salariés.

    Le précurseur de la formation sociale de la Turquie, l’Empire ottoman, était une société féodale administrée de manière centralisée, où la production était essentiellement basée sur la terre. Bien que l’empire ait accumulé un certain niveau de capital grâce à l’expansion territoriale et au pillage, il n’a jamais connu de révolution bourgeoise. Au début du XIXe siècle, l’État ottoman est tombé sous le contrôle des nations capitalistes dominantes de l’époque, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, devenant ainsi une semi-colonie. Cet asservissement extérieur, combiné à l’incapacité de la bourgeoisie locale à démanteler les structures féodales, a empêché une révolution industrielle de se produire. Bien que le capitalisme ait commencé à s’infiltrer dans la société ottomane, son développement est resté faible et essentiellement axé sur la consommation.

    Au cours des XVe et XVIe siècles, l’Empire ottoman a maintenu une économie commerciale relativement développée et les premières manifestations du capital manufacturier ont commencé à émerger au sein de la production urbaine à petite échelle. Sans l’exploitation coloniale des capitaux étrangers et le pillage ultérieur de l’empire par les puissances impérialistes, il est possible que le capitalisme se soit développé à l’intérieur de l’empire à travers ses propres contradictions. Au XVIe siècle, le capitalisme commercial européen avait déjà intégré l’Empire ottoman dans ses marchés. Les marchandises britanniques et françaises inondent les terres ottomanes, propageant l’économie monétaire des régions côtières vers l’intérieur. Le paiement de ces marchandises importées s’effectue en grande partie en métaux précieux, ce qui épuise rapidement le trésor de l’empire. Cependant, au lieu de diminuer, la consommation de biens étrangers continue d’augmenter. Cette situation a non seulement entraîné une augmentation de la dette extérieure, mais a également renforcé l’influence des banquiers étrangers et des usuriers locaux, qui ont profité de l’effondrement financier de l’empire. Entre-temps, afin de compenser son déclin économique, l’État ottoman a intensifié l’extraction des surplus de la paysannerie.

    Cependant, les relations de production féodales étaient intrinsèquement incapables d’accroître la production. Les économies féodales étant basées sur la production de subsistance, l’intensification de l’exploitation sans modification de la structure de production fondamentale a finalement conduit à l’effondrement du système Timar, l’épine dorsale de l’ordre féodal ottoman.

    La République de Turquie est établie sur les vestiges de l’Empire ottoman. Lors de la conférence de Lausanne, le statut semi-colonial de la Turquie a été officiellement reconnu par les puissances impérialistes. En échange, l’État turc nouvellement formé est autorisé à annexer une partie des territoires kurdes divisés.

    Lorsque la République est officiellement proclamée le 29 octobre 1923, l’économie turque reste semi-féodale et semi-coloniale. Le Congrès économique d’İzmir de 1923 a officialisé ce statut, cimentant la dépendance du pays à l’égard de l’impérialisme. Une faible bourgeoisie compradore et de grands propriétaires terriens, soutenus par les ressources de l’État, ont commencé à étendre leur pouvoir économique sous le régime kémaliste. En raison du manque de puissance économique de la bourgeoisie, l’accumulation du capital dépendait fortement de l’intervention de l’État.

    Avec l’arrivée au pouvoir du Parti démocratique (PD), les liens économiques et politiques de la Turquie avec les États-Unis se sont renforcés et les barrières à l’entrée des capitaux étrangers ont été systématiquement démantelées. Cette période a vu la consolidation de l’hégémonie impérialiste par le renforcement des liens entre les monopoles transnationaux et la bourgeoisie compradore. La doctrine Truman et le plan Marshall ont facilité l’élimination des obstacles bureaucratiques aux investissements étrangers. En 1954, le PD a adopté la loi sur l’encouragement des capitaux étrangers, qui accordait aux monopoles étrangers un accès illimité aux investissements et au commerce, plaçant ainsi l’économie nationale sous le contrôle de l’impérialisme. D’autres politiques, telles que la loi sur le pétrole, ont ouvert les ressources énergétiques de la Turquie à l’exploitation impérialiste, tandis que la loi sur l’exploitation minière a ouvert la voie à l’expansion de la domination des entreprises privées. En outre, la participation de la Turquie à la guerre de Corée a permis son entrée dans l’OTAN, ce qui a renforcé sa soumission à l’impérialisme occidental. Ainsi, en plus de l’Allemagne, de la France et d’autres pays, elle est également devenue une semi-colonie de l’impérialisme américain.

    Pendant la période du PD, la bourgeoisie compradore et les grands propriétaires terriens ont considérablement accru leur richesse. Avec le développement de la mécanisation de l’agriculture, une part importante des terres a été cultivée, ce qui a encore accru l’accumulation de capital des propriétaires terriens. Bien que l’augmentation de la production ait quelque peu stimulé le marché intérieur, le développement économique dépendant de l’impérialisme n’était pas viable à long terme. Au milieu des années 1950, en raison des politiques agricoles menées, la consommation intérieure est devenue insoutenable. La dette de la Turquie envers les pays de l’OCDE atteint 162,5 millions de dollars. En outre, un accès permanent aux devises étrangères était nécessaire pour importer les équipements et les matières premières nécessaires au « développement ».

    Les années 1960 ont été marquées par l’adoption de politiques économiques keynésiennes. Ce modèle de développement économique a entraîné une augmentation des investissements du secteur public. En outre, c’est une période où l’on met l’accent sur la « planification ». Des plans économiques préparés par les économistes des États impérialistes sont présentés aux gouvernements des pays semi-coloniaux, promettant le développement économique. À la suite de ces développements, une loi promulguée en 1961 a créé l’Organisation de planification de l’État et le Plan de développement quinquennal a été préparé.

    Comme dans tous les pays semi-coloniaux, la mise en œuvre des « plans de développement » en Turquie n’était pas indépendante des institutions impérialistes telles que le FMI et la Banque mondiale ; elle était plutôt conçue pour garantir le retour des investissements du capital impérialiste.

    Après le coup d’État militaire de 1960, on a cru que le coup d’État apporterait « quelques droits démocratiques », mais cette période, au cours de laquelle certaines concessions démocratiques ont été incluses dans la constitution sous la pression des mouvements de masse, n’a pas duré longtemps. Le coup d’État militaire de 1971 a entièrement révoqué ces droits démocratiques limités inscrits dans la constitution de 1961.

    En 1978, la Turquie était plongée dans une grave crise économique sans issue. Aucun des programmes tentés ne pouvait résoudre les problèmes économiques. En 1979, non seulement une crise économique est apparue, mais la situation s’est également transformée en une crise de gouvernance, qui s’est encore aggravée. La vague révolutionnaire montante a fusionné avec les grèves ouvrières et les manifestations étudiantes, mobilisant les masses dans les rues.

    Au cours de cette période, parallèlement à la réorganisation de la division internationale du travail par le capital impérialiste, les pays semi-coloniaux ont été restructurés en conséquence, et l’économie de la Turquie, en tant que l’un de ces marchés semi-coloniaux, a été « restructurée » pour s’adapter à ce processus.

    Le coup d’État fasciste du 12 septembre 1980 a été perpétré à la fois pour réprimer le mouvement de masse croissant et pour mettre en œuvre le « programme de restructuration ». Avec le coup d’État, des décisions ont été prises contre la classe ouvrière et tous les travailleurs dans les domaines économique et politique, et la répression s’est encore intensifiée. Le système existant a été réorganisé sous le couvert du néolibéralisme, en donnant la priorité aux intérêts des impérialistes et des classes dirigeantes turques. Pour ce faire, les travailleurs, les paysans, les petits producteurs, les employés du secteur public, les organisations communistes et révolutionnaires, le mouvement national kurde, les structures démocratiques, les syndicats, les intellectuels, etc. ont été pris pour cible. En bref, l’oppression de classe et l’oppression nationale ont atteint leur paroxysme.

    À partir de la seconde moitié du XXIe siècle, la réorganisation de la division internationale du travail par le capital impérialiste a entraîné des changements significatifs dans les marchés semi-coloniaux, y compris la Turquie. Les politiques mises en œuvre dans ces marchés semi-coloniaux ont entraîné des transformations substantielles de leurs structures économiques et sociales. En d’autres termes, les conditions de la dépendance semi-coloniale à l’égard du capital impérialiste ont été actualisées et reproduites. Parallèlement à cette actualisation et à cette reproduction, la structure économique semi-coloniale semi-féodale a subi des transformations.

    Depuis sa création, la Turquie a eu une structure économique et sociale semi-féodale et semi-coloniale. Alors que les relations de production semi-féodales étaient dominantes, l’approfondissement des conditions semi-coloniales et la dissolution des relations féodales ont conduit au développement d’un capitalisme dépendant de l’impérialisme (capitalisme compradore). Bien que les relations de production semi-féodales n’aient pas été entièrement abolies, elles se sont affaiblies et ont perdu leur statut dominant. Dans la Turquie d’aujourd’hui, des vestiges féodaux subsistent, mais le capitalisme est devenu le système dominant.

    Ce processus a non seulement transformé la structure économique et sociale, mais a également entraîné des changements significatifs dans les conditions des producteurs directs. Par exemple, en 1927, le nombre total d’entreprises en Turquie, y compris les petites entreprises, était de 65 245. Parmi elles, 43,59 % étaient engagées dans l’agriculture, l’élevage, la pêche et la chasse, employant 256 855 personnes. L’industrie textile représentait 14,34 % du total des entreprises, avec 548 025 employés. Le secteur minier comptait 556 entreprises employant 19 232 travailleurs. L’industrie du bois et des produits dérivés comptait 7 986 entreprises, employant 24 264 personnes. Les industries agricoles et textiles représentaient à elles seules près de 50 % des entreprises et des travailleurs.

    En 2021, le nombre de personnes employées dans le secteur industriel en Turquie avait atteint 6 143 000 (21,3 %). L’écart entre l’agriculture et l’industrie s’est creusé, avec 1 195 000 personnes de plus employées dans l’industrie, ce qui indique un alignement sur le taux d’urbanisation de la Turquie et démontre le développement des relations de production capitalistes au fil du temps.

    En raison des politiques impérialistes mises en œuvre dans le secteur agricole turc, la production et les relations agricoles se sont rapidement dissoutes, entraînant une migration massive de la main-d’œuvre vers les villes. Cette main-d’œuvre a été partiellement absorbée par l’industrie, mais a été principalement employée dans le secteur des services et, périodiquement, dans le secteur de la construction.

    De nombreux exemples peuvent être donnés pour illustrer les changements et les transformations de la société turque. Toutefois, ces chiffres devraient suffire. Comme je l’ai mentionné précédemment, les études de notre parti analysant la structure socio-économique seront partagées avec le public.

    — Vous avez déclaré qu’au sein de la structure semi-féodale et semi-coloniale, les relations de production féodales se sont progressivement dissoutes, renforçant le cadre semi-colonial tandis que le capitalisme devenait dominant. Que pouvez-vous dire de la nature de cette structure semi-coloniale et du capitalisme qui s’y est installé ?

    Le développement du capitalisme en Turquie ne s’est pas fait par le biais de sa propre dynamique interne. Contrairement à d’autres pays qui sont passés au capitalisme, l’accumulation du capital en Turquie a suivi une voie tracée sous le contrôle et l’exploitation impérialistes. Les fondateurs de la République de Turquie en 1923 ont, d’une part, procédé à l’accumulation initiale du capital en utilisant les ressources de l’État en raison de leur faible base financière et, d’autre part, grâce à leurs liens croissants avec l’impérialisme, ils ont commencé à émerger en tant que classe compradore, agissant en tant qu’agents locaux des intérêts impérialistes au sein du pays.

    Dans le contexte turc, la bourgeoisie a d’abord accumulé du capital par le pillage et l’expropriation, notamment lors des génocides arménien, grec et assyrien. Cependant, en raison de la faiblesse de sa base de capital, elle s’est fortement appuyée sur les ressources de l’État. Ce processus, souvent décrit comme « la création d’une bourgeoisie par l’État » et promu sous la rhétorique du « capital national », était en réalité un moyen pour la bourgeoisie de compenser sa faiblesse financière en utilisant les mécanismes de l’État pour assurer son accumulation initiale et soutenir son exploitation. La bourgeoisie a prospéré en tirant parti des ressources de l’État. Les kémalistes ont donné la priorité à cette stratégie après 1923, en veillant à ce que les incitations et les contrats de l’État offrent des opportunités significatives à la bourgeoisie commerciale.

    L’accumulation de capital héritée des Ottomans étant faible, la bourgeoisie s’est principalement développée par le biais du commerce. Par le biais d’accords avec les puissances impérialistes, la bourgeoisie commerciale turque est devenue de plus en plus compradore, servant d’intermédiaire aux intérêts impérialistes à l’intérieur du pays. La bourgeoisie compradore et les représentants locaux de l’impérialisme établissent des partenariats avec des monopoles étrangers, tirant d’immenses profits de la vente des marchandises acquises auprès de ces monopoles, élargissant ainsi leur base de capital.

    Lors de la fondation de l’État turc et des premières années du régime kémaliste, la bourgeoisie compradore a d’abord maintenu ses relations avec les impérialismes britannique et français. Toutefois, à partir du milieu des années 1930, elle s’est alignée sur l’impérialisme allemand. Dans sa phase initiale, la bourgeoisie compradore était principalement composée de la bourgeoisie commerciale, qui accumulait des richesses en important et en vendant des marchandises en provenance des pays impérialistes. Cependant, avec la transition vers une industrie basée sur l’assemblage, elle a considérablement augmenté ses profits. Au lieu d’importer des produits finis, comme elle le faisait auparavant, elle acquiert des composants séparément et les assemble dans des usines et des ateliers de taille moyenne nouvellement créés, augmentant ainsi ses profits.

    La mécanisation de l’agriculture a entraîné une extension des zones de production, ce qui a facilité le transfert de capitaux vers le commerce et la banque. Ces transferts de capitaux du secteur agricole ont joué un rôle crucial dans le renforcement et le développement de la bourgeoisie compradore.

    Une société qui maintient en son sein une économie de matières premières a le potentiel, avec le temps, d’évoluer vers une économie capitaliste autosuffisante. Toutefois, en Turquie, la liquidation du féodalisme n’a pas été réalisée par une révolution bourgeoise. L’Empire ottoman était un système féodal centralisé. Bien que le capitalisme ait commencé à émerger sous une forme embryonnaire, son développement a été entravé par l’intervention impérialiste, ce qui l’a empêché d’évoluer par le biais de sa dynamique interne. Au lieu de cela, les relations de production féodales ont été préservées et continuellement restructurées en fonction des nouvelles conditions, afin de garantir l’exploitation ininterrompue par l’impérialisme. Cette réalité s’applique également à la République de Turquie, établie sous la direction des kémalistes, où les relations de production semi-féodales sont restées dominantes pendant une longue période. Toutefois, au fil du temps, ces relations de production semi-féodales se sont dissoutes, cédant la place à la domination des relations de production capitalistes.

    À ce stade, la question cruciale est de savoir comment les relations semi-féodales ont été démantelées. En un siècle, le capital impérialiste a pénétré jusqu’aux coins les plus reculés du pays, soumettant toutes les unités de production à son influence. Ce processus prolongé, bien que marqué par d’importantes turbulences, a finalement conduit le système semi-féodal vers sa dissolution. Toutefois, cela ne signifie pas que tous les vestiges du féodalisme ont été éradiqués.

    Dans le même temps, cette transformation a brisé les fondements de l’économie naturelle autosuffisante du féodalisme. Les politiques mises en œuvre par le capital impérialiste et son État turc subordonné ont considérablement accéléré le processus déjà lent et douloureux de dissolution des relations économiques féodales dans les zones rurales.

    Le capital impérialiste, façonné par ses propres contradictions internes, a influencé les premières étapes du développement capitaliste en Turquie de deux manières opposées.

    Tout d’abord, elle a joué un rôle destructeur en ébranlant les fondements de l’économie naturelle, en intégrant les marchés locaux, en créant un prolétariat, en développant la circulation des marchandises et, de plus en plus, la production de marchandises. À partir de la fin des années 70, elle s’est même engagée dans des investissements industriels directs, accélérant ainsi les conditions objectives du développement capitaliste. Toutefois, ce processus a été entièrement subordonné et dépendant des intérêts impérialistes.

    D’autre part, le capital impérialiste a simultanément agi comme un obstacle au développement capitaliste en pillant les matières premières, en endettant le pays, en siphonnant le capital excédentaire accumulé, en restructurant les relations de production existantes pour servir ses propres intérêts et en empêchant l’émergence d’une industrie nationale. Il a cherché à confiner le travail social dans le cadre de relations de production arriérées sous son contrôle.

    Cet impact double et contradictoire du capital impérialiste est une contradiction inhérente à lui-même. Cette contradiction a directement façonné la société turque semi-féodale et semi-coloniale, entraînant de profondes transformations qualitatives dans sa structure économique et sociale. Alors que la domination des relations de production semi-féodales s’est érodée, les relations de production capitalistes compradores ont fini par définir le cadre économique et social du pays.

    Ce processus est une conséquence naturelle, inévitable et spontanée de l’exploitation capitaliste impérialiste. Cette réalité a également été soulignée par le camarade Ibrahim Kaypakkaya, qui a fait référence à L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine pour illustrer comment l’exploitation impérialiste dans des pays comme la Turquie érode naturellement et inévitablement les relations féodales, tandis que le capitalisme émergent reste dépendant de l’impérialisme, sous la forme d’un capitalisme compradore.

    Il est crucial de souligner un point ici : reconnaître la dissolution du semi-féodalisme en Turquie n’équivaut pas à attribuer un rôle progressiste à l’impérialisme. Au contraire, cette transformation s’est produite conformément au « caractère et aux objectifs » du capital impérialiste, et n’a servi qu’à étendre et à approfondir son exploitation. Ainsi, la dissolution partielle des relations féodales et le développement du capitalisme sont objectivement apparus comme le « résultat naturel, inévitable et spontané » du fonctionnement de l’exploitation impérialiste.

    L’analyse de Kaypakkaya souligne que chaque mesure prise par le capital impérialiste pour étendre son exploitation, y compris l’intensification des investissements directs, en particulier dans le capital industriel, a également contribué au développement du capitalisme. Ce développement a été directement proportionnel à l’échelle et à l’intensité des investissements industriels directs du capital impérialiste. En d’autres termes, lorsque le capital impérialiste a augmenté ses investissements pour approfondir son exploitation, il a aussi indirectement favorisé la croissance du capitalisme. Toutefois, le capitalisme qui a émergé dans ces conditions est resté subordonné à l’impérialisme, se manifestant sous la forme d’un capitalisme compradore.

    La dissolution du semi-féodalisme et la montée du capitalisme compradore en Turquie ont également remodelé la dynamique interne des classes dirigeantes. Si les relations de production semi-féodales n’ont pas été entièrement éradiquées, leur affaiblissement a influencé le positionnement politique des classes dirigeantes turques au sein du pouvoir d’État. Sous le règne de la bourgeoisie bureaucratique compradore et des grands propriétaires terriens, l’influence de ces derniers a diminué, tandis que la domination de la bourgeoisie bureaucratique compradore s’est considérablement accrue.

    Sous le règne de la bourgeoisie bureaucratique compradore et des grands propriétaires terriens, la pénétration croissante du capital impérialiste dans le marché semi-colonial de la Turquie a conduit à l’intensification et à la centralisation du capital. Ceci, à son tour, a entraîné une intégration plus profonde du capital marchand usuraire avec le capital industriel, consolidant davantage la domination de la bourgeoisie bureaucratique compradore au sein de la classe dirigeante. Toutefois, ce processus n’a pas éliminé les contradictions entre les factions de la classe dirigeante turque. Un facteur clé de ces contradictions est que chaque faction de la bourgeoisie bureaucratique compradore opère dans l’alignement des intérêts des monopoles impérialistes auxquels elle est directement liée.

    En outre, malgré la domination économique du capitalisme compradore dans les conditions actuelles, des vestiges féodaux persistent et continuent d’exercer leur influence.

    « La nature de notre révolution reste une révolution démocratique populaire, mais son essence n’est pas centrée sur la révolution agraire ! »

    — Compte tenu des transformations économiques et sociales en Turquie, y a-t-il eu des changements dans la « nature de la révolution » ou dans la « voie de la révolution » ? Quelle est la position de votre parti à cet égard ?

    — Pour qu’une révolution réussisse, il est essentiel d’analyser la structure sociale et économique du pays sur une base correcte. Toute erreur ou insuffisance dans cette analyse conduit inévitablement à des idées fausses sur la nature de la révolution, ses objectifs, ses méthodes de lutte et ses tâches révolutionnaires.

    Pour déterminer le caractère de la révolution en Turquie, il est important d’examiner les processus révolutionnaires victorieux du Parti communiste soviétique (PCbUS) et du Parti communiste chinois (PCC). Cependant, en analysant ces révolutions, il est nécessaire d’éviter les approches dogmatiques et schématiques en évaluant correctement les conditions objectives du présent.

    La comparaison entre les révolutions russe et chinoise et le processus révolutionnaire dans la Turquie d’aujourd’hui fait apparaître à la fois des similitudes et des différences. La Turquie contemporaine n’est ni la Russie tsariste ni la Chine du passé. Si la Turquie reste un pays semi-colonial où le capitalisme est la structure économique dominante, la nature de sa révolution est une révolution démocratique populaire, bien que son essence ne soit pas centrée sur la révolution agraire. Cette révolution, dirigée par le prolétariat, visera à démocratiser le pays et à atteindre la liberté politique, ce qui la rendra intrinsèquement anti-impérialiste.

    En outre, la révolution démocratique populaire cherchera à résoudre toutes les questions liées aux droits et libertés démocratiques, y compris la question nationale, la libération des femmes, l’oppression religieuse et confessionnelle, et les luttes des minorités nationales opprimées. Ce processus révolutionnaire s’approfondira et progressera vers le socialisme.

    Il ne faut pas oublier que notre époque est celle de l’impérialisme et des révolutions prolétariennes. La bourgeoisie a perdu son rôle historiquement progressiste. Par conséquent, comme l’ont démontré les expériences révolutionnaires passées, toutes les tâches démocratiques ne peuvent être accomplies que par la révolution démocratique populaire dirigée par le prolétariat.

    Dans ce cas, nous devons chercher à répondre aux questions suivantes : Existe-t-il aujourd’hui en Turquie et au Kurdistan turc des revendications démocratiques qui sont devenues des questions urgentes pour les masses, similaires aux expériences mentionnées ci-dessus ? La réponse à cette question est sans aucun doute « oui ». La lutte pour la libération de l’impérialisme, la question nationale kurde, les droits des femmes, la liberté de croyance et de conscience, et bien d’autres revendications démocratiques qui ne peuvent être résolues que par une révolution démocratique populaire sont devant nous.

    Deuxièmement, tout comme en Russie, le mode de production dominant dans la structure économique de la Turquie est capitaliste. Toutefois, des vestiges de l’ancienne société féodale persistent de manière significative, façonnant la vie économique, culturelle et religieuse.

    La lutte pour les droits démocratiques et les libertés des nations opprimées et des nationalités minoritaires, ainsi que le mouvement des femmes, se poursuivent. Les revendications relatives à la liberté de croyance et de conscience continuent de figurer à l’ordre du jour. En bref, la libération du pays de l’impérialisme et la démocratisation de la société restent les principales préoccupations des travailleurs, des paysans, des ouvriers et de l’ensemble des opprimés.

    — Une révolution démocratique populaire est-elle possible dans les pays capitalistes semi-coloniaux ?

    — C’est en effet possible. Le fait que la Turquie soit un pays capitaliste en termes économiques n’invalide pas la nécessité d’une révolution démocratique populaire.

    Premièrement, la Turquie reste un pays semi-colonial, ce qui signifie que la lutte anti-impérialiste reste l’une des tâches essentielles de la révolution. Deuxièmement, la Turquie n’a jamais connu de révolution démocratique bourgeoise au sens propre du terme. Si les relations de production capitalistes sont devenues dominantes, elles n’ont fait que réduire la portée des tâches de la révolution démocratique populaire, mais n’en ont pas éliminé la nécessité.

    En résumé, les tâches suivantes restent à accomplir :

    1. Libération de l’impérialisme.
    2. Résolution de la question nationale kurde et garantie des droits de toutes les nationalités minoritaires.
    3. Éliminer l’inégalité entre les hommes et les femmes, qui se manifeste dans tous les domaines de la vie en raison de la prédominance des perspectives patriarcales et mettre fondamentalement fin à l’idéologie sexiste.
    4. Établir un caractère démocratique pour le pays et créer les conditions nécessaires à l’édification du socialisme.
    5. Garantir la liberté de religion et de conscience.
    6. Garantir tous les droits démocratiques.
    7. Garantir la liberté de pensée et d’organisation et démocratiser ainsi la société.

    Ces demandes ne peuvent être ignorées par une approche qui suppose que « tout sera résolu par la révolution socialiste ». Une telle position ne revient qu’à imposer nos désirs subjectifs aux masses. Nous nous référons ici aux revendications légitimes et démocratiques de larges segments de la société. Les communistes ne peuvent pas ignorer ces revendications ; au contraire, c’est précisément à travers ces revendications concrètes que les masses peuvent s’unir en une force cohésive. Le point essentiel est que toutes ces revendications démocratiques doivent être abordées dans une perspective prolétarienne, sans dévier de l’objectif du pouvoir politique. Notre lutte révolutionnaire doit intégrer toutes les revendications démocratiques dans son programme et sa tactique. À cet égard, la lutte pour la révolution démocratique populaire, qui sert de programme minimum à notre lutte révolutionnaire, occupe une place particulièrement importante en raison de l’inclusion de revendications concrètes. De par sa nature même, la révolution démocratique est investie de responsabilités majeures, non seulement pour mener à bien la réforme agraire, mais aussi pour garantir l’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme, assurer le droit à la libre séparation des nations opprimées, garantir la pleine égalité des droits entre les nations et faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes. L’étendue et l’importance de ces questions dans la lutte pour la révolution démocratique ne seront pas déterminées arbitrairement, mais plutôt en relation directe avec les contradictions dominantes et les questions urgentes du pays à un moment donné. À ce stade, comme je l’ai déjà mentionné, la paysannerie en Turquie et au Kurdistan turc ne constitue qu’une petite partie de la population totale. L’écrasante majorité réside désormais dans les zones urbaines, en particulier dans les grandes villes. Par conséquent, il s’agit d’une force sociale qui ne cesse de s’affaiblir en termes de nombre. La diminution de la présence de la paysannerie nécessite une réévaluation de son rôle dans la lutte des classes. Cependant, cela ne doit pas conduire à la conclusion que la terre et les questions agricoles ne sont plus pertinentes. Malgré toutes les transformations qui ont eu lieu, ces questions restent des tâches essentielles à traiter dans le cadre de la révolution démocratique populaire.

    « La révolution, sans aucun doute, ne peut être réalisée que par la violence et la lutte armée ! »

    — Dans votre Congrès, il semble que vous ayez fait certaines révisions concernant les contradictions en Turquie et l’identification de la contradiction principale. Que souhaitez-vous dire à ce sujet ?

    — Oui, notre IId Congrès a mis à jour les points de vue du parti sur les contradictions fondamentales et la contradiction principale. Tout d’abord, l’identification correcte des contradictions et de la contradiction principale n’est possible qu’à travers une approche matérialiste-dialectique. Au cœur de tous les développements et changements dans la nature et la société se trouve l’existence de contradictions internes. Cela signifie que les contradictions ne peuvent pas être créées artificiellement par des interventions subjectives, car il s’agit de phénomènes objectifs, qui existent indépendamment de nous. Notre tâche consiste à les identifier scientifiquement et à déterminer la « contradiction primaire », qui influence la résolution de toutes les autres contradictions au cours du processus.

    À cet égard, la détermination la plus claire dans l’expérience historique du mouvement communiste international a été faite par le Parti communiste chinois sous la direction de Mao Zedong. Définissant la structure économique et politique de la Chine comme semi-coloniale et semi-féodale, le PCC a identifié la contradiction entre le féodalisme et les larges masses populaires comme la « contradiction principale » au cours du processus de la nouvelle révolution démocratique. Cette approche du MLM, comme par le passé, doit être appliquée par chaque parti maoïste en fonction des conditions concrètes de son propre pays aujourd’hui.

    Pour bien saisir la base objective qui a façonné cette compréhension, il est utile d’examiner l’analyse du président Mao en la matière. Ce qui est fondamentalement important ici, c’est la méthode scientifique qui doit être suivie. Si l’on part de la méthode scientifique du président Mao, la première conclusion est que notre révolution doit suivre la voie de la révolution démocratique populaire. Bien que le capitalisme comprador domine l’économie du pays, des vestiges féodaux persistent. Une série de tâches démocratiques, y compris la résolution de la question nationale kurde et de la question des femmes, doivent être accomplies par le biais de la révolution démocratique populaire. L’unité des travailleurs, des nations opprimées et des nationalités minoritaires, des femmes et des personnes LGBTI+ sous la direction du prolétariat ne peut être réalisée qu’à travers une perspective révolutionnaire qui englobe ces demandes démocratiques.

    Deuxièmement, c’est une réalité que les contradictions multiples parmi les contradictions primaires sont devenues plus visibles aujourd’hui. À l’heure actuelle, la contradiction fondamentale est celle qui oppose l’impérialisme, le capitalisme compradore et les vestiges féodaux, d’une part, et les larges masses populaires, d’autre part. Cependant, au cours du processus de la révolution démocratique populaire, la contradiction principale est apparue comme étant celle entre le capitalisme compradore et les vestiges féodaux d’une part et les larges masses populaires d’autre part.

    — Votre IId Congrès affirme que la voie de la révolution démocratique populaire en Turquie présente des caractéristiques qui lui sont propres. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

    — Cette question a été discutée en détail lors de notre Congrès. Comme nous l’avons déclaré dans l’annonce de notre Congrès, sur la base de l’analyse de la structure sociale et économique de la Turquie, nous avons déterminé que les principales contradictions et la contradiction principale en Turquie ont changé. À la suite de cette analyse, nous avons conclu que la révolution turque reste au stade de la révolution démocratique populaire. Nous avons une fois de plus souligné que cette révolution ne peut être réalisée que par la lutte armée.

    Par conséquent, notre IId Congrès a affirmé que la révolution turque ne suivra pas exactement la même voie que les révolutions réussies du prolétariat international et des peuples opprimés du monde, mais qu’elle portera plutôt ses propres caractéristiques. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas d’un nouveau sujet pour notre parti. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’une discussion qui a émergé soudainement.

    La VIIe Conférence de notre parti en 2002 a établi cette perspective, qui a été discutée plus avant lors de la VIIIe Conférence en 2007 : « Notre révolution aura ses propres caractéristiques. La guerre populaire en Turquie ne sera pas une réplique exacte des exemples précédents. La Turquie a ses propres spécificités et ses différences régionales qui doivent être prises en compte. » Cette ligne a été concrètement réaffirmée.

    Il ne faut pas oublier que les conditions du semi-colonialisme ont persisté dans notre pays pendant plus d’un siècle. Bien que le féodalisme n’ait pas été éliminé par des moyens révolutionnaires, la Turquie a maintenant atteint un stade où la forme dominante d’expropriation des forces productives sociales est basée principalement sur le travail salarié, ce qui en fait un pays capitaliste. Bien que les relations de production féodales aient été largement démantelées, l’impérialisme, ses agents et ses collaborateurs n’ont pas été totalement éradiqués. L’élimination complète des vestiges féodaux ne sera réalisée que par la révolution démocratique populaire.

    La révolution dans notre pays a une double tâche, toutes deux étroitement liées : la révolution démocratique et, en tant qu’étape suivante, la révolution socialiste. La révolution démocratique établira le pouvoir démocratique révolutionnaire (dictature) de la classe ouvrière, de la paysannerie pauvre et des classes laborieuses sous la direction du prolétariat. Elle passera ensuite à la dictature du prolétariat, fondée sur la classe ouvrière et les masses laborieuses des campagnes et des villes.

    Sans rupture de tous les liens et privilèges liés à l’impérialisme, sans élimination de ses collaborateurs locaux et des modes et rapports de production réactionnaires qui leur servent de base sociale, sans renversement des classes dirigeantes et de leur régime politique (la dictature fasciste), ni la démocratisation du pays, ni la résolution de la question nationale, ni la démocratisation sociale élargie, ni le libre développement des forces productives et des rapports de production ne peuvent être réalisés. Sans ces transformations fondamentales, la transition vers le socialisme est impossible, et le socialisme lui-même ne peut être construit avec succès sans avoir d’abord développé ses fondations matérielles.

    En fonction de la nature de la révolution à venir, le chemin de la révolution se développera naturellement de manière unique. La révolution, sans aucun doute, ne peut être réalisée que par la force et la lutte armée. En examinant l’histoire des mouvements révolutionnaires de classe, il est évident qu’il existe deux voies principales vers la révolution. La première est la lutte armée prolongée, la guerre populaire, centrée sur les zones rurales, qui s’applique aux pays coloniaux et semi-coloniaux où le capitalisme n’est pas encore pleinement développé. La seconde est la voie de l’insurrection armée, qui s’applique aux pays où le capitalisme est dominant (qu’il soit intermédiaire, avancé ou impérialiste), s’appuyant sur les villes et les centres industriels comme base principale, avec des révolutionnaires travaillant au sein de la classe ouvrière pour mobiliser la classe et les masses laborieuses afin de s’emparer du pouvoir politique.

    En fin de compte, les deux voies nécessitent la violence révolutionnaire et le pouvoir des armes pour obtenir la victoire.

    Les ennemis de la classe soutiennent et maintiennent leur pouvoir par la force armée. Dans ces conditions, le prolétariat et les masses laborieuses ne peuvent prendre le pouvoir que par la lutte armée. Naturellement, des pays et des processus historiques différents donnent lieu à des circonstances uniques, et ces conditions spécifiques détermineront la forme de la lutte. Les principes généraux ne peuvent être transformés en modèles rigides. Là où il y a des conditions historiques uniques, il y aura aussi des formes et des tactiques correspondantes. Les communistes doivent agir en conséquence, en adaptant leur stratégie à ces conditions spécifiques tout en maintenant la voie révolutionnaire fondamentale.

    « Chaque révolution a ses propres caractéristiques ! »

    — Vous avez déclaré : « Les principes généraux ne peuvent être transformés en modèles rigides. Là où il y a des conditions historiques uniques, il y aura aussi des formes et des tactiques correspondantes. » Suggérez-vous que la révolution turque suivra un chemin différent de la révolution d’Octobre et de la révolution chinoise ?

    — Oui. Les révolutions ne peuvent être menées à bien en suivant une prescription fixe. Nous pensons que les révolutions ne doivent pas être évaluées indépendamment des contradictions sur lesquelles elles se développent et de leurs conditions spécifiques. Bien qu’il existe certains principes fondamentaux et indispensables, tels que la direction du parti communiste et la nécessité de la lutte armée, chaque révolution a ses propres aspects et continuera à les avoir. C’est pourquoi les pays semi-coloniaux et compradores-capitalistes contemporains ne doivent pas fermer les yeux sur la guérilla, mais l’intégrer à la stratégie de l’insurrection armée pour l’utiliser efficacement.

    Il ne faut pas croire que les insurrections armées d’aujourd’hui remporteront la victoire après une période d’affrontements relativement courte, comme ce fut le cas lors de la révolution d’Octobre en Russie. Dans les pays semi-coloniaux et compradores-capitalistes, les conditions de la lutte des classes peuvent nécessiter le repli à la campagne en cas de défaite temporaire d’un soulèvement urbain, l’utilisation de la guérilla dans les zones rurales pour soutenir la révolution, puis le retour dans les villes lorsque les conditions le permettent. Dans certaines circonstances, le déplacement de la lutte des classes à la campagne peut devenir non seulement une option, mais un impératif. Si l’activité pratique révolutionnaire n’a pas imposé cette nécessité aux communistes russes, c’est parce que les conditions historiques de la Russie à cette époque étaient favorables à la révolution. Il en va de même pour la période de la guerre civile. Les révolutionnaires russes n’ont pas fondé leur stratégie sur le mouvement révolutionnaire relativement plus faible des campagnes en puisant leur force dans la révolution urbaine plus puissante. Au lieu d’attribuer un rôle stratégique à la guérilla, ils l’ont traitée comme une tactique de soutien.

    Dans le monde d’aujourd’hui, les conditions dans les pays capitalistes semi-féodaux semi-coloniaux et semi-coloniaux diffèrent de celles des révolutions d’Octobre et chinoise. Par conséquent, au lieu d’une forme unique de lutte, nous devons parler de formes de lutte interconnectées. Sans aucun doute, dans les pays semi-féodaux et semi-coloniaux, la voie de la révolution suit la stratégie de la guerre populaire prolongée, qui est basée sur les campagnes. Dans les pays capitalistes, la révolution suit la voie de l’insurrection populaire armée, centrée sur les villes. Ces deux stratégies ne s’excluent pas mutuellement. Une lutte basée sur les campagnes doit prendre en compte les villes, et une lutte basée sur les villes doit prendre en compte les campagnes. Les contradictions et les luttes du monde contemporain sont tellement complexes et entremêlées que, dans le cadre du processus révolutionnaire, l’insurrection et la guérilla basées à la campagne peuvent s’appliquer simultanément.

    Par conséquent, il ne faut jamais oublier que la révolution sera menée sous la direction du parti communiste par la violence, avec le pouvoir des armes. L’idée que « notre pays multinational est principalement façonné par des relations de production capitalistes, que le capitalisme est dominant et que, par conséquent, les activités dans les villes ont la priorité » ne peut servir de justification au rejet de la lutte armée. Dans les villes, nous aurons des comités militaires urbains et des guérillas urbaines. Comme mentionné précédemment, ils mèneront des opérations et, dans une période d’insurrection, ces forces doivent être capables de diriger militairement la révolution contre l’ennemi.

    Il faut toujours se rappeler que notre ennemi de classe, la bourgeoisie, n’est pas la même que la bourgeoisie du début du XXe siècle. Elle a été aiguisée par ses défaites face aux révolutions, a appris des conséquences de ses erreurs et a acquis de l’expérience. Cela l’a rendue encore plus impitoyable, implacable et déterminée à affronter les révolutions avec toutes ses forces. Dans ces conditions, la guérilla doit servir de tactique à l’insurrection. Cela vaut aussi bien pour la guérilla urbaine que pour la guérilla rurale. La voie de la guerre dans ces pays, qui intègre la coordination entre la ville et la campagne, doit devenir l’approche tactique distinctive de l’avenir.

    Cependant, quelles que soient les circonstances, les révolutions du futur ne suivront pas exactement les mêmes étapes que les révolutions d’Octobre et chinoise. Elles incorporeront inévitablement des éléments nouveaux et uniques dans leur propre théorie révolutionnaire, façonnée par les développements de la lutte des classes. Tout comme la guérilla populaire prolongée et dispersée, bien qu’elle suive ses principes fondamentaux, a nécessité l’incorporation de nouvelles tactiques dans sa théorie en tenant compte des progrès de la lutte, la révolution dans chaque pays capitaliste semi-colonial doit incorporer ces facteurs favorables dans la théorie révolutionnaire pour réussir.

    « Notre politique du front doit s’adapter aux conditions changeantes ! »

    — Je voudrais également poser une question sur les unions d’action, les alliances et les politiques de front dans le processus de la révolution démocratique populaire. Votre Congrès a-t-il débattu de ces questions ? Si oui, à quelles conclusions est-il parvenu ?

     Oui, cette question figurait parmi les points à l’ordre du jour de notre IId Congrès et a été discutée en détail. Il est largement reconnu que la lutte des classes ne suit jamais un chemin droit pour atteindre son but. La structure économique et sociale de chaque pays, la nature de son État, les conflits et les contradictions entre ses classes jouent un rôle important dans la détermination des objectifs de la révolution. Cela joue également un rôle important dans l’élaboration des programmes que les partis communistes développent. Chaque parti communiste a un programme minimum et un programme maximum. Ces programmes servent de cadre crucial pour définir la stratégie et les méthodes de lutte dans la lutte des classes.

    Le but ultime de tous les partis communistes du monde est d’unir tous les pays par le biais des révolutions qu’ils mèneront dans les différentes nations et de lutter pour la création d’un monde sans classes. C’est pourquoi Lénine, lorsqu’il a déclaré que « l’État disparaîtra un jour », a indiqué que l’établissement d’un monde sans classes et sans frontières était l’objectif final. Dans tous les pays, la progression des partis communistes dans la lutte des classes n’est pas possible sans des alliances d’action, des coalitions et la formation de fronts. En outre, la thèse de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao selon laquelle la classe ouvrière ne peut réaliser la révolution qu’en s’unissant à d’autres couches laborieuses reste valable aujourd’hui.

    Selon la loi dialectique, rien ne reste permanent indéfiniment. Tout existe dans l’unité et la contradiction. Les alliances d’action, les coalitions et les fronts ne sont pas non plus permanents mais temporaires. Une fois qu’ils ont atteint leur objectif, ils ont rempli leur mission et se dissolvent.

    Ainsi, qu’il s’agisse d’une alliance d’action, d’une coalition ou d’un front, tous ces accords sont conclus en fonction d’objectifs à court, moyen ou long terme. Les parties assises à la table des négociations se réunissent autour d’une cause et d’un objectif communs et font des concessions mutuelles pour parvenir à un accord. Le principal critère de formation de ces alliances est la reconnaissance et l’acceptation politiques mutuelles de toutes les composantes participantes.

    Les alliances d’action, les coalitions et les fronts — tous ces éléments représentent fondamentalement l’unification des forces. Ce sont des actes par lesquels le parti communiste s’unit à des forces révolutionnaires, patriotiques et progressistes extérieures à lui dans la lutte pour la révolution. Cependant, la question qui nous occupe n’est pas seulement une question de force. Il s’agit aussi de trouver un terrain d’entente avec des forces qui, quelle que soit leur puissance, marchent vers la même position indépendamment du parti communiste.

    En tant que force d’avant-garde, les partis communistes doivent non seulement s’unir à la classe ouvrière, mais aussi gagner d’autres forces au sein de la société. L’obtention d’un soutien ne se fait pas toujours par une action unique. Le processus de conquête des différentes classes et couches intermédiaires a varié d’un pays à l’autre. Les classes sociales et les groupes intermédiaires qu’il faut gagner dans un pays capitaliste-impérialiste ne sont pas les mêmes que dans un pays colonial ou semi-colonial.

    Les objectifs et le contenu de chaque alliance, coalition et front d’action ne sont pas identiques. Cette distinction est directement liée à la nature des forces en présence et aux objectifs qu’elles cherchent à atteindre. Il existe une différence fondamentale entre les forces qui s’unissent pour renverser l’État et celles qui s’unissent pour obtenir des réformes, les droits des travailleurs, la libération des prisonniers politiques, les droits des femmes ou d’autres gains spécifiques. Dans les alliances d’action, les coalitions et les formations de front, une fois qu’un accord mutuel est conclu, il est essentiel que les forces participantes conservent leur indépendance. Aucune force au sein de l’alliance ne peut interférer avec l’agenda d’une autre en dehors du cadre convenu. Les accords qui définissent les alliances d’action, les coalitions et les fronts sont strictement limités aux objectifs et aux méthodes convenus pour atteindre ces objectifs.

    L’un des principes fondamentaux de toutes ces formations est l’indépendance de l’agitation et de la propagande. Cela signifie que tout en participant à un front commun ou à une alliance, chaque parti ou groupe conserve le droit de propager ouvertement ses propres objectifs en dehors de cette formation. Cependant, la liberté d’agitation et de propagande est liée au principe de ne pas saper ou affaiblir l’alliance elle-même.

    Dès lors qu’un accord détaillé a été conclu à l’avance et qu’un engagement a été pris d’adhérer à des décisions en dehors des principes fondamentaux, critiquer les décisions prises par la majorité contredit l’esprit de l’unité d’action ou des alliances. Cette question revêt une importance particulière pour notre parti. Sur cette base, pour que l’unité d’action se concrétise, les organisations et les partis issus des rangs du peuple doivent mettre en œuvre la démocratie populaire entre eux et accepter inconditionnellement le principe de « liberté dans la propagande et l’agitation, unité dans l’action ».

    L’évaluation de notre parti ne s’applique pas seulement aux unités d’action. Cette approche correcte est également valable pour les alliances et le concept de front. Les unités d’action sont des formations qui couvrent des périodes relativement courtes. Cela est également lié au fait que les unités d’action ont tendance à se concentrer sur une seule question et à s’attacher à un objectif spécifique. L’objectif est concret. Il englobe ce qu’il vise, et une fois le but fixé atteint, il prend fin. La pratique des dizaines d’unités d’action auxquelles notre parti a participé l’a démontré concrètement.

    Les alliances impliquant le parti communiste sont des collaborations à relativement long terme. Leur contenu, leur portée et leurs objectifs dépendent des forces qui les constituent. Par rapport aux unités d’action, les alliances sont des formations dont le degré de centralisation est plus élevé. Cela est directement lié à leur nature à long terme et à l’ampleur des objectifs qu’elles englobent. Dans les alliances, les règles à suivre, ainsi que l’agitation et la propagande, sont déterminées et mises en œuvre par les forces participantes.

    Le front, quant à lui, est une alliance de classe.

    — Y a-t-il eu une discussion sur l’approche de votre parti en matière de stratégie de front ? Quelles sont les conclusions de votre IId Congrès à ce sujet ?

    — Parmi les points à l’ordre du jour de notre Congrès figurait une discussion sur l’approche de notre parti en matière de stratégie de front. Je peux dire que notre Congrès a abordé cette question en tenant compte du fait que la lutte des classes n’est ni statique ni dogmatique. Comme chacun sait, la lutte des classes est riche d’expériences historiques. Au-delà des principes universels, chaque lutte révolutionnaire a tiré des leçons de ses propres conditions. Les alliances et les fronts formés en Russie, en Chine, au Vietnam, en Bulgarie, en Albanie, en Grèce et dans d’autres pays n’ont pas été identiques. Les conditions spécifiques de chaque pays et le positionnement des différentes classes ont conduit à des variations significatives dans la nature des alliances et des fronts établis.

    Il y a eu des changements dans notre pays en ce qui concerne la dynamique des classes et les alliances de classes. J’ai déjà exposé l’approche de notre parti en ce qui concerne l’unité d’action, et cette perspective reste valable aujourd’hui. De même, notre position sur les alliances est bien connue. À cet égard, il n’y a pas d’histoire significative d’alliances dans notre pays ; l’expérience première a plutôt été basée sur l’unité d’action. Notre nouvelle politique en matière de stratégie de front doit être adaptée aux conditions changeantes. Lier cette question à des conditions rigides ne ferait que nous limiter. Concrètement :

    Tout d’abord, outre l’unité d’action, il convient que des alliances soient de temps à autre à l’ordre du jour en réponse aux développements dans notre pays, et que notre parti prenne part à ces alliances. Toute alliance, de même que des formations similaires telles que l’unité de forces, est le produit de conditions spécifiques dictées par la situation concrète. Lorsque de telles formations apparaissent, elles doivent être structurées autour d’un objectif et d’un programme clairement définis, englobant toutes les forces antifascistes, progressistes et patriotiques. En conséquence, de telles alliances peuvent périodiquement devenir pertinentes pour notre agenda.

    Deuxièmement, la politique de front actuelle de notre parti ne répond pas de manière adéquate aux besoins concrets de la situation actuelle. Jusqu’à présent, notre parti a lié l’établissement d’un front à la formation d’un « pouvoir politique rouge » et a soutenu l’idée qu’« un front ne peut être établi sans la création d’un pouvoir politique rouge ». Cependant, cette thèse ne correspond plus aux réalités de notre pays. Compte tenu de l’évolution des conditions et des besoins, il est nécessaire de redéfinir cette politique en conséquence. Notre politique de façade doit s’adapter aux conditions changeantes. Il n’est pas correct de lier l’établissement d’un front à une condition absolue. Il peut y avoir des développements qui permettent de former un front en fonction des circonstances. Par exemple, en cas d’occupation impérialiste de notre pays, la formation d’un front anti-impérialiste pourrait s’avérer nécessaire. De même, face à l’intensification de l’agression fasciste, la formation d’un front de résistance peut s’inscrire à l’ordre du jour révolutionnaire. Comme c’est le cas aujourd’hui, un tel front de résistance pourrait être établi en réponse aux attaques incessantes du fascisme. Il n’est pas faux de plaider pour la formation d’un front sous la direction du parti communiste. Cependant, en faire une condition préalable absolue n’est pas correct. L’acceptation de la direction du parti communiste est directement liée à son influence dans la lutte des classes. Si le parti communiste occupe une position décisive et efficace dans la lutte, les autres forces sociales et classes graviteront naturellement vers lui, acceptant sa direction au sein d’un front.

    — Le Parti communiste maoïste (MKP) a lancé un appel à l’« unité » à l’adresse de votre parti. Votre Congrès a-t-il évalué cet appel ?

    — Oui, notre Congrès a évalué la lettre du Parti communiste maoïste (MKP) contenant son appel à l’« unité ». Toutefois, avant de répondre directement à votre question, je voudrais préciser que la lettre du MKP a d’abord été publiée dans notre organe de discussion interne, le Parti Birliği [Unité du Parti], où les cadres de notre parti se sont engagés dans un débat approfondi. Cela signifie que l’appel à l’unité du MKP a été discuté lors de tous nos sous-Congrès et, en fin de compte, lors de notre IId Congrès, où une décision finale a été prise.

    À la suite de ces discussions, notre IId Congrès a décidé que, bien que l’appel à l’unité du MKP ait été lancé dans un esprit révolutionnaire, les différences idéologiques et politiques existantes, ainsi que le manque de cohésion idéologique au sein du MKP, nous ont amenés à répondre négativement à la proposition.

    Toutefois, notre Congrès a également souligné que, malgré les différences idéologiques et stratégiques significatives qui nous séparent, le MKP est issu de la même tradition, défend le MLM et l’héritage d’İbrahim Kaypakkaya, et reste donc une force importante avec laquelle nous souhaitons maintenir une coopération plus étroite. Il s’agit notamment de s’engager dans des actions conjointes, d’explorer les possibilités d’efforts organisationnels communs, de mener des discussions idéologico-politiques bilatérales et de s’aligner plus étroitement au sein d’alliances ou de plates-formes plus larges où les deux parties sont impliquées. Ces propositions seront concrétisées par de nouvelles discussions avec MKP et mises en œuvre en conséquence.

    « Être idéologiquement inébranlable, politiquement compétent, organisationnellement flexible et militairement innovant ! »

    — Que souhaitez-vous exprimer concernant l’orientation de votre parti pour la période à venir ?

    — Nous considérons que notre IId Congrès revêt une importance historique dans le contexte de l’histoire de notre parti. Lors de notre Ier Congrès, des mesures cruciales ont été prises en réponse aux offensives ennemies et aux tentatives de coup d’État liquidationniste, notamment la réorganisation de la volonté du parti, la formulation de son programme et la création de l’Union des femmes communistes. Il s’agit là de développements décisifs. Notre IId Congrès a poussé ces étapes historiques encore plus loin. En s’engageant principalement dans des discussions sur la structure socio-économique, il a révisé et mis à jour notre programme de parti, en fournissant une définition plus claire et plus concrète de la nature et de la voie de la révolution en Turquie.

    En outre, notre IId Congrès a réaffirmé la continuité de la ligne « Proche mais en avant… », qui a été adoptée en tant que résolution lors de notre Ier Congrès. Il a confirmé que l’orientation stratégique décrite sous le titre « La direction principale de l’orientation, les liens fondamentaux : Clarté idéologique et profondeur politique ; force organisationnelle et détermination militaire » reste largement valable.

    Notre Ier Congrès a été suivi par des changements notables dans les conditions mondiales et nationales, ainsi que dans la lutte de notre parti. Il est évident que la crise du capitalisme impérialiste s’est encore aggravée, intensifiant la concurrence entre les monopoles impérialistes et révélant des signes de plus en plus clairs d’une nouvelle guerre de repartage. La guerre qui se déroule en Ukraine entre les puissances impérialistes, associée au rôle d’Israël en tant que gendarme de l’impérialisme au Moyen-Orient, marqué par son occupation, ses massacres et ses attaques génocidaires visant principalement le peuple palestinien, ainsi que les peuples du Liban et de la Syrie, illustre cette trajectoire.

    Les occupations et les guerres en Ukraine, en Palestine et en Syrie soulignent également l’offensive idéologique incessante de la bourgeoisie impérialiste contre le prolétariat international et les peuples opprimés du monde. Alors que la guerre en Ukraine est fondamentalement une lutte pour les marchés et la domination entre les impérialistes américains et européens et les impérialistes russes, elle est faussement présentée comme une guerre contre le communisme. S’il est vrai que la Russie moderne repose sur l’héritage historique des camarades Lénine et Staline et des républiques socialistes soviétiques, la réalité est que la Russie d’aujourd’hui n’est pas gouvernée par la classe ouvrière. L’URSS a été dissoute et la Russie contemporaine est devenue une puissance impérialiste sur la scène mondiale. Malgré ce fait, les impérialistes américains et européens qui font la propagande de leur guerre contre la Russie en la qualifiant de « lutte contre le communisme » doivent être considérés comme la poursuite de leur assaut idéologique contre le prolétariat international et les peuples opprimés.

    Une situation similaire peut être observée dans les massacres et les attaques génocidaires d’Israël contre la nation palestinienne. L’opération « Déluge d’Al-Aqsa » de la résistance nationale palestinienne le 7 octobre 2023, visant les territoires occupés, a provoqué une onde de choc en Israël et dans les centres capitalistes impérialistes. Cette réaction découle de la conviction des capitalistes impérialistes et d’Israël que leur supériorité technologique les rend invincibles, ainsi que de la possibilité qu’une telle attaque puisse servir d’exemple et d’inspiration pour le prolétariat international et les peuples opprimés du monde dans leurs luttes.

    La présence d’organisations réactionnaires et djihadistes comme le Hamas, qui dirige actuellement la résistance nationale palestinienne, et leur position idéologique — ainsi que leurs actions malavisées qui visent parfois des civils — ne doivent pas jeter une ombre sur la légitimité et la justesse de la lutte palestinienne contre l’oppression, les massacres, l’occupation et l’annexion. La bourgeoisie impérialiste qualifie de « terroristes » tout individu, groupe ou organisation qui manifeste sa solidarité avec la résistance palestinienne. Dans les centres impérialistes-capitalistes, les symboles de la résistance nationale palestinienne sont interdits et les actions de solidarité sont criminalisées.

    Il est bien connu que de nombreuses organisations islamistes, en particulier au Moyen-Orient, sont des produits du projet de « ceinture verte » de l’impérialisme américain. Aujourd’hui, ces organisations, directement soutenues par des programmes de « formation et d’équipement » conformes aux politiques bourgeoises impérialistes, sont utilisées comme outils dans des « guerres par procuration ». L’exemple le plus récent est celui de la Syrie, où ces organisations ont été utilisées pour tenter de renverser le régime de Bachar el-Assad. Ces organisations réactionnaires, qui agissent parfois hors du contrôle de leurs bailleurs de fonds, voient leur existence et leurs actions — en particulier les attaques visant les civils — utilisées pour justifier l’agression impérialiste, ce qui conduit à qualifier les luttes du prolétariat international et des peuples opprimés de « terrorisme ».

    Le concept de « terreur » sert d’outil pratique à la propagande contre-révolutionnaire dans les interventions et assauts militaires régionaux et locaux des impérialistes. Pour la bourgeoisie impérialiste, toute personne, toute organisation ou même tout État qui refuse de se soumettre, qui résiste à l’exploitation ou qui ne s’aligne pas sur ses politiques actuelles est qualifié de « terroriste ».

    En bref, dans le monde d’aujourd’hui, la lutte du prolétariat international et des peuples opprimés est systématiquement qualifiée de « terrorisme » par la bourgeoisie impérialiste, la lutte des classes étant criminalisée sous cette étiquette. Les efforts visant à liquider et à anéantir les forces révolutionnaires sont présentés comme légitimes aux yeux des masses. Nous assistons à une intensification de l’offensive idéologique visant à liquider et à soumettre les forces révolutionnaires. Étant donné les contradictions croissantes entre les impérialistes et les signes de plus en plus nombreux d’une nouvelle guerre de partage, ce n’est pas une prophétie que de dire que ces attaques vont s’intensifier. Dans la période à venir, non seulement les offensives idéologiques contre le mouvement communiste et la lutte révolutionnaire au sens large s’intensifieront, mais les tentatives de liquidation physique se multiplieront également.

    L’un des points cruciaux ici est de maintenir notre indépendance idéologique au milieu de la concurrence et des conflits entre les camps impérialistes. Dans le monde d’aujourd’hui, il n’y a pas d’État prolétarien au pouvoir. Les forces concurrentes sont engagées dans une lutte pour le partage des marchés mondiaux. Les communistes ne doivent s’aligner sur aucune puissance impérialiste et ne doivent pas non plus négliger les principaux instigateurs des guerres régionales et impérialistes.

    — Une situation similaire ne s’applique-t-elle pas également à la Turquie ? La structure économique semi-coloniale ne façonne-t-elle pas les politiques périodiques des classes dirigeantes turques ? L’agression fasciste croissante, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières de la Turquie, ainsi que ses politiques d’occupation et d’annexion, ne visent-elles pas précisément cet objectif ?

    — Oui, la Turquie fait partie intégrante du monde capitaliste-impérialiste et, de plus, elle est membre de l’OTAN, l’appareil d’agression militaire de l’impérialisme. En ce sens, elle ne peut être évaluée indépendamment de la crise et des contradictions au sein de l’impérialisme capitaliste. La rhétorique soi-disant « nationale et indigène » du gouvernement AKP-MHP n’est rien d’autre qu’une propagande creuse, raciste et chauvine.

    Ainsi, dès sa fondation, l’État turc, en tant que semi-colonie de l’impérialisme, a été soumis à la même dynamique. Les classes dirigeantes turques sont non seulement économiquement dépendantes des centres impérialistes, mais aussi idéologiquement subordonnées à eux. Il est bien connu que, parallèlement aux politiques économiques formulées dans les centres impérialistes et mises en œuvre dans les pays semi-coloniaux comme la Turquie, des offensives idéologiques sont également déployées pour garantir leur application.

    En raison de cette dépendance, les offensives idéologiques formulées et mises à l’ordre du jour dans les centres impérialistes sont adaptées et mises en œuvre en fonction des conditions semi-coloniales de la Turquie. La dépendance des classes dirigeantes turques à l’égard des capitaux impérialistes et la faiblesse de leur base de capital domestique font que la bourgeoisie compradore maintient son emprise par le biais d’attaques idéologiques contre la classe ouvrière et les masses laborieuses et d’offensives contre-révolutionnaires directes.

    La moindre revendication de droits par les masses est accueillie non seulement par la terreur d’État fasciste, mais aussi par une répression systématique visant à soumettre idéologiquement, à neutraliser et à éliminer les forces d’avant-garde issues de la lutte des classes. Cette agression ne se limite pas à la répression physique ; elle s’accompagne de campagnes de liquidation idéologique, de destruction et de cooptation visant les figures de proue de la lutte révolutionnaire.

    Le fascisme, dans le cas de l’État turc, n’est pas simplement une forme de gouvernement qui a existé depuis sa fondation jusqu’à aujourd’hui. Il persiste plutôt en tant que méthode continue de gestion des contradictions qui émergent dans le cadre de la lutte des classes. La permanence du fascisme doit être considérée en conjonction avec la permanence de la situation révolutionnaire.

    Les contradictions profondes de la société turque et de la société du Kurdistan turc obligent les classes dirigeantes à mettre en œuvre le fascisme non seulement comme mode de gouvernance, mais aussi comme forme d’organisation de l’État bien ancrée. Cela signifie que le fascisme n’est pas une réponse temporaire aux crises politiques, mais une nécessité structurelle pour les classes dirigeantes de maintenir leur domination et de supprimer les forces révolutionnaires.

    La question nationale kurde est l’une des contradictions les plus pressantes auxquelles l’État turc est actuellement confronté. La lutte nationale du peuple kurde est systématiquement qualifiée de « terrorisme » par les classes dirigeantes turques, à l’instar de la manière dont les puissances impérialistes encadrent les mouvements de libération nationale qui menacent leurs intérêts. Des millions de personnes qui rejettent et résistent à la négation de leurs droits nationaux sont qualifiées de « terroristes ». Même les droits démocratiques les plus élémentaires de la nation kurde sont systématiquement bafoués.

    Le stade atteint par le mouvement national kurde aujourd’hui a placé l’État turc dans une crise existentielle. Cela a conduit le fascisme turc à déployer toutes ses ressources et capacités pour écraser, coopter ou neutraliser le mouvement kurde. Tout en menant des campagnes d’annihilation militaire sur un front, l’État poursuit simultanément des politiques dites « de paix » sous la rhétorique trompeuse de « mille ans de fraternité ».

    Les communistes qui reconnaissent la nation kurde comme une nation distincte ayant le droit à la libre séparation, y compris le droit d’établir un État indépendant, sont constamment pris pour cible par l’État turc. De même, toute personne exprimant sa solidarité avec le mouvement national kurde, à quelque niveau que ce soit, est automatiquement placée dans la catégorie « terreur » de l’État et soumise à une répression fasciste implacable.

    Une approche similaire est adoptée à l’égard des luttes économiques et démocratiques de la classe ouvrière et des masses laborieuses au sens large. Toute action ou initiative échappant au contrôle et à l’approbation des classes dirigeantes est qualifiée d’« activité terroriste ». La ligne politique indépendante de la classe ouvrière se heurte à la « stratégie de contre-insurrection » de l’État fasciste.

    Les revendications syndicales des travailleurs et les manifestations économiques sont confrontées aux matraques de la police, à la répression militaire, aux détentions et aux arrestations. Les luttes des minorités nationales, en particulier de la nation kurde, sont qualifiées de « séparatisme ». La résistance des Alévis et d’autres communautés religieuses minoritaires est qualifiée d’« hérésie ». Les mouvements féminins et LGBTI+ sont décrits comme l’œuvre d’« agents étrangers cherchant à détruire la structure familiale ». Les manifestations d’étudiants en faveur des droits académiques et démocratiques sont banalisées et considérées comme les actions de « quelques individus malavisés ». Les manifestations de paysans réclamant une compensation équitable pour leurs produits et s’opposant à la destruction de l’environnement sont présentées comme le fait de « provocateurs ».

    Dans tous les domaines de la lutte, les classes dirigeantes ont recours à la manipulation idéologique et à la répression étatique pour supprimer et délégitimer les mouvements de masse, en veillant à ce que toute tentative de remise en cause de leur autorité soit violemment écrasée.

    Dans l’ensemble, les luttes de la classe ouvrière et des masses laborieuses sont systématiquement qualifiées de « terrorisme » par l’État turc et font l’objet d’une « stratégie de contre-insurrection ». Toute tendance ou tout mouvement qui sort des limites de l’ordre établi est immédiatement visé par la répression. La classe dirigeante ne craint rien de plus que l’organisation et la mobilisation indépendantes des masses. Alors que toute action qui remet en cause le système fait l’objet d’une répression fasciste, les tendances réformistes à l’intérieur du cadre existant sont délibérément encouragées. Dans ce contexte, alors même que le système parlementaire lui-même est devenu une simple formalité, le légalisme, les illusions parlementaires et les approches réformistes sont promus comme des canaux acceptables de l’activité politique.

    Pour notre parti, toute force politique qui dépasse les limites du système, qui s’organise dans la clandestinité et qui intériorise une éducation idéologique prolétarienne est, par essence, engagée dans un processus de transformation révolutionnaire et de consolidation militante. Nous vivons une période où les pratiques révolutionnaires radicales sont de plus en plus remises en question et où les activités révolutionnaires sont confinées dans des limites légales. Dans une telle période, il est crucial pour toute force révolutionnaire de s’orienter vers des méthodes de lutte extra-systémiques. Tout mouvement qui n’a pas la perspective de s’emparer du pouvoir politique restera inévitablement prisonnier des limites imposées par le système. En résumé, la période actuelle exige une approche militante à tous les niveaux de la lutte.

    Cette réalité exige que les cadres, les membres et les militants de notre parti possèdent une conscience idéologique ferme et claire. Concrètement, cela signifie qu’il faut reconnaître que si les conditions objectives d’une révolution démocratique populaire en Turquie existent, nos forces subjectives restent insuffisantes. Il y a des lacunes significatives dans la canalisation des luttes spontanées des masses dans la lutte révolutionnaire plus large, mais cette situation même rend encore plus impératif notre engagement actif dans ces luttes à tous les niveaux.

    Il ne faut pas oublier que toutes les révolutions réussies ont commencé avec un petit nombre de cadres dévoués et, au fil du temps, ont gagné en force au fur et à mesure que les partis communistes fusionnaient avec les luttes de la classe ouvrière et du peuple, pour finalement remporter la victoire. Les expériences historiques des révolutions victorieuses démontrent sans équivoque que les partis communistes dotés de solides fondements idéologiques, d’une direction politique compétente, d’une souplesse organisationnelle et de la capacité de mettre en œuvre des stratégies militaires créatives adaptées aux conditions concrètes ont appris avec succès des luttes spontanées des masses. En synthétisant ces expériences grâce à la science du MLM et en les mettant en pratique, ils ont ouvert la voie au succès révolutionnaire.

    La principale leçon que nous pouvons tirer des expériences révolutionnaires réussies ou non est claire : toute pratique qui ne rompt pas avec le système, qui ne le vise pas directement et qui ne s’efforce pas de transformer les contradictions internes en une force de rupture systémique est vouée à l’échec. C’est pourquoi l’ensemble du travail de notre parti, y compris les activités légales sur le terrain, sera orienté vers une rupture révolutionnaire avec le système. Nous agissons avec la ferme conviction que la révolution en Turquie ne peut être réalisée que par la lutte armée. Nous sommes convaincus qu’aucune autre voie ou méthode ne mènera à la victoire. Cela exige une clarté idéologique, et toutes nos activités, qu’elles soient directes ou indirectes, serviront cet objectif ultime.

    À condition de maintenir la clarté idéologique, nos échecs peuvent être transformés en succès, nos faiblesses en forces et nos lacunes peuvent être surmontées grâce à une approche politique correcte. Tant au niveau mondial qu’en Turquie, nous sommes à l’aube de grands bouleversements. Nous sommes à la veille de nouveaux soulèvements « Gezi » et de révoltes « Serhildan ». Dans une période où les signes d’une nouvelle guerre impérialiste de repartage deviennent de plus en plus évidents et où les classes dirigeantes turques se positionnent en conséquence, nous sommes convaincus que les cadres, les membres, les militants et les sympathisants de notre parti s’orienteront vers ce processus turbulent et précaire avec la détermination et la préparation nécessaires.

    — Merci d’avoir répondu à nos questions.

    — Je vous remercie également d’avoir offert cette opportunité à notre parti.

  • Question-réponse sur l’impérialisme et la guerre

    Question-réponse sur l’impérialisme et la guerre

    I. Sur la théorie du contre-hégémonisme

    1. Question

    « Que pensez-vous de la théorie de l’hégémonisme et du contre-hégémonisme que l’on retrouve sous certaines formes chez des gens comme Saïd Bouamama ou Georges Abdallah, ou chez des organisations comme le Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) ?

    Selon celle-ci, l’impérialisme américain, grâce au pétrodollar notamment, aurait réussi à établir une hégémonie totale sur le monde, avec un contrôle du marché mondial et une vassalisation des autres pays (qui est évidemment inégale en fonction des pays), qui se traduit par ce qu’on voit depuis les années 90. Par conséquent, il serait juste d’appuyer temporairement les BRICS et la multipolarité, dont la montée en puissance est symptomatique du déclin de l’hégémonie américaine ; car, il serait objectivement progressiste pour le monde que ce colonisateur géant que sont les USA perdent en puissance, et que de toute manière, même après une perte énorme de puissance des USA, les impérialismes concurrents comme la Russie et la Chine ne seront pas en mesure pour une longue période de devenir des impérialismes hégémoniques comme le sont aujourd’hui les USA.

    Surtout, nous sommes actuellement en l’absence d’un mouvement communiste international avec des partis forts de millions d’adhérents. Donc, il serait faux de vouloir parler de défaitisme révolutionnaire pour les deux camps impérialistes (USA/Russie-Chine), au vu du fait que ne sommes pas dans une période comme celle de la 1re Guerre mondiale ou de la guerre russo-japonaise plus tôt, où les pays belligérants avaient d’énormes partis ouvriers (rien qu’en Russie le POSDR était déjà énorme en 1904) ; et il faudrait au contraire appuyer ce qui est objectivement le plus progressiste, à savoir lutter du côté de ce qui remet en cause la domination unilatérale des USA.

    Cette position est assez partagée parmi les marxistes-léninistes dans le monde et dans le Sud global particulièrement. »

    2.Réponse

    Nous ne lisons pas Saïd Bouamama. Notre réponse ne portera donc que sur la théorie du contre-hégémonisme telle que vous nous la présentez. Cependant, celle-ci recoupe en bonne partie les théories de la dépendance chez d’autres auteurs et autrices que nous lisons, comme Samir Amin.

    Premièrement, nous pensons que les USA n’ont pas d’hégémonie impérialiste mondiale à proprement parler.

    Les USA ont une hégémonie dans l’alliance interimpérialiste occidentale, qui elle-même a une hégémonie impérialiste mondiale, depuis la fin de la 2de Guerre mondiale. C’est pour cela que nous parlons des pays impérialistes hégémoniques (l’Occident, dont le Japon) et challengeurs (Russie et Chine) ; mais pas de l’hégémonie d’un seul pays impérialiste occidental. Dans l’histoire du capitalisme, nous pensons que seule l’Angleterre du milieu du XIXe siècle avait une hégémonie sur le marché mondial à elle seule (c’est le « monopole commercial de l’Angleterre » dont parle Lénine, qui avait déjà été brisé lorsque le capitalisme est devenu impérialiste, à la fin du XIXe siècle). Aujourd’hui, les USA ne sont « que » le pays impérialiste le plus puissant dans l’alliance de pays impérialiste la plus puissante.

    Il est tout à fait correct de dire que les USA sont de loin le pays impérialiste le plus puissant, et qu’ils ont des moyens économiques et politiques de domination impérialiste du monde incomparablement plus développés que n’importe quel autre pays impérialiste aujourd’hui, dans ou en dehors de leur alliance. Le « pétrodollars » (c’est à dire, le monopole stratégique monétaire des USA) n’est qu’un exemple parmi d’autres : les USA ont les monopoles stratégiques les plus développés de tous les pays impérialistes. Cependant, « hégémonie » signifie « commandement » et non pas « le plus fort » ; or, les USA sont le pays impérialiste le plus fort mais ils ne commandent pas seul l’ensemble du système capitaliste-impérialiste mondiale — ils le commandent dans une alliance avec d’autres pays impérialistes.

    Qu’est-ce que cela change — concrètement ? Ne pas surestimer les USA, c’est d’une part ne pas sous-estimer les autres pays impérialistes, au premier desquels, le nôtre ; et c’est d’autre part ne pas sous-estimer les contradictions interimpérialistes à l’intérieur de l’alliance interimpérialiste occidentale, c’est-à-dire les conflits économiques et politiques entre les pays impérialistes hégémoniques. Qualifier la puissance américaine d’« hégémonique », c’est la considérer comme qualitativement supérieure à celle de tous les autres pays impérialistes, ce qu’elle n’est pas — selon nous, la différence est réelle, mais elle n’est que quantitative.

    Il y a toujours eu et il y aura toujours des pays impérialistes plus puissants que d’autres, voire beaucoup plus puissants que d’autres. Aucun pays impérialiste n’a été aussi puissant que les USA dans l’absolu, mais l’Angleterre ou la France l’ont déjà été aussi puissant que les USA relativement aux autres pays impérialistes. Il est facile d’oublier qu’à l’apogée de leur empire colonial, entre la 1re et la 2de Guerre mondiale, l’Angleterre et la France dominaient directement 1/3 de la superficie mondiale, dans laquelle vivait 1/4 de la population mondiale en 1939. Aux colonies, il faut rajouter les semi-colonies que l’Angleterre et la France dominaient indirectement (Amérique latine, Empire Ottoman/Turquie, Perse, Chine, etc.). Au total, pendant toute la première période de l’impérialisme, entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe (soit environ un demi-siècle), la quasi-totalité des pays du monde était dominée directement ou indirectement principalement par l’Angleterre ou la France — les autres pays impérialistes étaient très loin derrière ceux-ci !

    Les USA sont très puissants, une telle puissance absolue est particulière à notre époque de l’impérialisme (1945-présent), mais une telle puissance relative ne l’est pas, elle existait déjà dans la précédente époque de l’impérialisme (1900-1945). Nous avons toutes les raisons de penser qu’une telle puissance relative — qui était hier celle de l’Angleterre et de la France, et qui est aujourd’hui celle des USA — est générale à toute l’époque de l’impérialisme. Or, dans les questions que vous nous posez, c’est bien la puissance relative des USA (leur « hégémonie ») qui nous intéresse.

    L’hégémonie occidentale est devenue plus forte dans les années 90, après l’effondrement de l’URSS, mais nous ne pensons pas qu’il y ait eu un changement qualitatif dans l’hégémonie en question. Le social-impérialisme soviétique a disparu, mais il a été remplacé par l’impérialisme russe et chinois. Ceux-ci étaient très faibles dans les années 90, mais depuis les années 2010, ils font reculer l’hégémonie occidentale.

    Au sujet de l’hégémonie, vous pouvez aller lire la partie « Les alliés européens » de notre article « Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique »1.

    Deuxièmement, nous pensons qu’il est faux et très dangereux de parler de « vassalisation » de pays impérialistes par d’autres pays impérialistes.

    Les bourgeoisies impérialistes de tous les pays impérialistes sont toujours aussi agressives, même si leur marge de manœuvre peut être réduite par les conditions de telle ou telle alliance dans laquelle elles évoluent. D’une part, tous les pays impérialistes ont toujours leur propre bourgeoisie impérialiste qui surexploite le reste du monde par ses propres moyens autonome de ceux de la bourgeoisie impérialiste américaine ; d’autre part, tous les pays impérialistes font toujours des alliances avec d’autres pays impérialistes pour servir leurs propres intérêts impérialistes, dans la mesure de ceux-ci.

    Parler de « vassalisation » reviendrait à dire que, sinon les USA, les pays impérialistes occidentaux ne sont plus vraiment impérialistes, ou indirectement seulement, comme intermédiaires des USA. Selon nous, cela ne correspond pas à la réalité : par exemple, la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne sont toujours autonomes économiquement et politiquement dans leur surexploitation du monde. Bien sûr, parce qu’ils sont alliés des USA, ils profitent des conditions de cette alliance pour déléguer un certain nombre de dépenses militaires aux USA en échange du respect de l’hégémonie américaine à l’intérieur de cette alliance. Cependant, cela n’en fait pas des « vassaux » des USA. Les pays impérialistes occidentaux sont alliés avec les USA, mais ils pourraient quitter cette alliance sans cesser d’être impérialiste (ils ne dépendent pas des USA pour surexploiter le monde) et ils n’appartiennent à cette alliance que parce que c’est celle qui sert le mieux leurs propres intérêts impérialistes (ils ne servent les USA que dans la mesure où les USA les servent eux-mêmes). Les intérêts occidentaux divergent entre eux, les intérêts de la bourgeoisie française, allemande, anglaise ou américaine ne sont pas les mêmes, et elles coopèrent autant qu’elles rentrent en conflit. Par exemple, la bourgeoisie française défend ses intérêts particuliers contre ceux de la bourgeoisie allemande, toutes les deux sont alliées pour défendre leurs intérêts particuliers communs contre ceux de la bourgeoisie américaine, et toutes les trois sont alliés pour défendre leurs intérêts particuliers communs contre ceux de la bourgeoisie russe et/ou chinoise. Parce qu’elle dure depuis maintenant 80 ans, il est facile d’oublier que l’unité de l’Occident n’est qu’une alliance interimpérialiste comme une autre, c’est-à-dire une alliance de concurrent, qui peut très bien disparaître comme elle est apparue.

    Parler de « vassalisation » équivaut à parler de « semi-colonisation », et donc à affirmer que certains pays impérialistes sont en fait des pays semi-coloniaux. Cette erreur théorique est très grave, parce qu’elle implique des erreurs politiques elles-mêmes très graves : 1) délaisser la lutte anti-impérialiste contre notre bourgeoisie ; 2) soutenir la lutte interimpérialiste de notre bourgeoisie contre d’autres bourgeoisies impérialistes ; et 3) confondre les tâches d’une révolution communiste dans un pays impérialiste avec celle d’une révolution démocratique anti-impérialiste dans un pays semi-colonial. Ces erreurs politiques très graves se retrouvent toutes dans le cas du PRCF (défense de la francophonie en Afrique, défense de la France contre l’UE, condamnation de l’OTAN mais pas de la France, adhésion au nationalisme, stratégie d’alliance avec les forces patriotiques, etc.) mais elles sont cohérentes avec la théorie du contre-hégémonisme. Nous ne pensons pas que le PRCF ait une compréhension erronée de la théorie du contre-hégémonisme, nous pensons seulement que le PRCF est allé au bout des conclusions politiques de cette théorie.

    Troisièmement, nous ne pensons pas que remplacer l’hégémonie occidentale par une non-hégémonie soit progressiste.

    Dans le système capitaliste-impérialiste, lorsqu’il n’y a pas d’hégémonie, il y a lutte pour l’hégémonie. Entre la fin du XIXe siècle et 1945, il n’y avait pas d’hégémonie impérialiste, d’où la 1re et 2de Guerre (inter)impérialiste mondiale pour l’hégémonie impérialiste. Lorsqu’il n’y a pas d’hégémonie, elle a tendance à apparaître (comme celle de l’Occident après 1945), et lorsqu’il y a une hégémonie, elle a tendance à disparaître (comme celle de l’Occident aujourd’hui). Cette nécessité historique existe objectivement, indépendamment de la volonté des individus, des groupes et même des classes.

    Nous ne comprenons pas en quoi soutenir des bourgeoisies impérialistes plus faibles que d’autres et des bourgeoisies compradores soumises à ces bourgeoisies impérialistes seraient progressistes. Qu’une bourgeoisie impérialiste soit non hégémonique ne lui donne pas un caractère relativement progressiste. Qu’une bourgeoisie compradore soit soumise à des pays impérialistes non hégémoniques ne lui donne pas un caractère relativement progressiste non plus. L’alliance temporaire avec une bourgeoisie impérialiste ou compradore, ou une frange de celles-ci, est toujours possible : par exemple, avec une frange démocratique de la bourgeoisie impérialiste contre le fascisme, ou avec une frange nationale de la bourgeoisie compradore contre la colonisation ou l’invasion. Ceci dit, toute alliance du prolétariat avec une autre classe que le prolétariat est une lutte pour neutraliser sa direction de classe autonome, pour lui substituer la direction du prolétariat. Lorsqu’une classe ou une frange d’une classe est relativement progressiste, cela signifie que le prolétariat peut en profiter dans sa lutte, pas qu’il devrait « aider » la lutte de cette classe.

    D’une part, nous avons du mal à voir en quoi soutenir les BRICS aurait quoi que ce soit de révolutionnaire, et d’autre part, nous pensons que cela placerait le prolétariat sous direction de la bourgeoisie impérialiste ou compradore des BRICS plutôt que l’inverse. Ça ne serait pas la bourgeoisie de ces pays qui servirait le prolétariat international, mais le prolétariat international qui servirait la bourgeoisie de ces pays. La direction du prolétariat dans tous les pays serait affaiblie, parce que les intérêts du prolétariat seraient soumis aux intérêts de la bourgeoisie de ces pays. Il y a une différence entre exploiter les conflits interimpérialistes (ce qu’il faut toujours faire), et les soutenir dans un sens ou un autre (ce qu’il ne faut jamais faire). Il n’y a jamais de « bonnes raisons » de sacrifier l’autonomie politique de classe du prolétariat, tout simplement parce que sacrifier celle-ci c’est sacrifier la révolution communiste, et que tout ce que font les communistes est toujours pour la révolution communiste.

    Selon la théorie du contre-hégémonisme, quelles sont les tâches des communistes en Chine, en Russie, au Brésil, en Inde, etc. ? Soutenir leur bourgeoisie impérialiste ou compradore dans sa lutte contre l’hégémonie occidentale ou organiser les masses populaires pour la guerre civile ? Peut-être, organiser les masses populaires mais attendre que l’hégémonie occidentale disparaisse pour mener une guerre civile ou s’y préparer ? Cette « alliance » n’est ni plus ni moins que l’abandon du programme politique autonome du prolétariat pour celui de la classe dominante de son pays. Comment construire une lutte de masse contre la classe dominante de son pays tout en se soumettant à son programme et en soutenant sa lutte contre les classes dominantes d’autres pays ? En quoi soutenir la bourgeoisie compradore du Brésil ou de l’Inde, qui sont principalement soumises à l’impérialisme américain, serait « anti-impérialiste » ? Si la bourgeoisie compradore de X ou Y pays décide de rester soumise à l’impérialisme d’un pays occidental plutôt que de se soumettre à celui de la Russie ou la Chine, les communistes de ce pays doivent-ils alors changer leur stratégie ?

    Il est vrai de dire que la Russie ou la Chine ne pourraient pas devenir hégémoniques (seules ou en alliance) avant très longtemps, mais nous ne voyons pas ce que cela change pour le prolétariat. Le capitalisme-impérialisme est le capitalisme-impérialisme, avec ou sans hégémonie. De plus, si rompre l’hégémonie occidentale n’est pas possible avant très longtemps, alors pourquoi essayer de le faire ? Est-ce que les communistes doivent donc abandonner leur programme révolutionnaire au profit d’un programme de contre-hégémonisme pendant « très longtemps », jusqu’à ce que l’hégémonie occidentale disparaisse ? De plus, si nous devons encore attendre « très longtemps » que la Russie et la Chine renversent l’hégémonie occidentale, pourquoi ne pas essayer de le faire nous-mêmes ? Récemment, la guerre israélo-iranienne a démontré que la Chine et la Russie sont encore très faibles et lâches devant l’impérialisme américain et sioniste, elles ont laissé leur semi-colonie iranienne se faire bombarder sans lever le petit doigt pour elle, parce qu’elles avaient chacune mieux à faire de leur côté (respectivement dans l’indopacifique et en Ukraine). Devons-nous placer notre confiance dans ces pays pour défaire l’impérialisme américain ?

    À ce propos, rappelons que la Russie a de très bonnes relations diplomatiques avec Israël (qui a une grande population russophone), et que la Chine est de loin le 1er partenaire économique d’Israël. Si Israël devenait contre-hégémonique (comme il l’a déjà été à sa création), devrions-nous donc soutenir Israël ?

    Pendant que nous plaçons nos espoirs et nos efforts dans l’« alliance » avec la bourgeoisie impérialiste ou compradore de X ou Y pays, nous ne les plaçons pas dans les masses populaires. Construire un Parti, organiser les masses, et faire la révolution dans un pays ne s’improvise pas. On ne peut pas défendre la classe dominante en semaine A et défendre la guerre civile contre celle-ci en semaine B. On ne peut pas affirmer à la fois la vision du monde du prolétariat et de la bourgeoisie. La stratégie de contre-hégémonisme ressemble beaucoup plus à un pari très incertain qu’à quoi que ce soit de sérieux. Pourquoi ne pas soutenir la frange la plus réactionnaire de la bourgeoisie américaine pour qu’elle déclenche une 3e guerre mondiale contre la Russie et la Chine, et crée ainsi les conditions d’une révolution mondiale ? Nous préférons croire et investir dans nos propres forces plutôt que dans celles de l’ennemi impérialiste ou comprador — hégémonique ou contre-hégémonique.

    Nous pensons que le meilleur moyen de renverser l’hégémonie impérialiste occidentale est de renverser l’impérialisme en général. La libération des peuples opprimés, de leur propre main, est la seule chose pour laquelle nous devons lutter dans le monde. Pourquoi ? Parce que c’est la seule chose pour laquelle lutter qui ne soit pas un pari nourri d’illusions.

    Quatrièmement, nous ne pensons pas que l’application du défaitisme révolutionnaire nécessite des partis ouvriers forts de plusieurs milliers ou millions de membres.

    Bien sûr, le défaitisme révolutionnaire est une stratégie révolutionnaire ; or, les conditions subjectives dans de nombreux pays sont encore insuffisantes pour une révolution. Et alors ? Le défaitisme révolutionnaire n’est pas et n’a jamais été une formule magique pour amener la révolution. Le défaitisme révolutionnaire se justifie à toutes les étapes de développement du mouvement révolutionnaire : du petit cercle intellectuel jusqu’au parti de masse. Pourquoi ? Parce que le défaitisme révolutionnaire est — dans une guerre impérialiste, c’est-à-dire injuste — la seule stratégie qui rend possible 1) de défendre son autonomie politique de classe contre sa classe dominante et 2) de préparer la révolution. À ce propos, le Parti bolchevique, en 1914, ne comptait qu’entre 10 000 et 20 000 membres, dispersé en Russie et en exil, dans un pays de 175 millions d’habitants (proportionnellement à l’estimation haute, il faut imaginer une organisation d’environs 8 000 membres dans la France contemporaine) !

    Sur le premier point : la victoire renforce l’unité entre la classe dominante et les classes dominées d’une nation, qui peuvent festoyer « ensemble » sur le pillage de la nation vaincue. Cette unité est non seulement idéologique (l’exaltation patriotique) mais aussi matérielle (le partage des surprofits, c’est-à-dire l’embourgeoisement du prolétariat). Seule la défaite crée une scission profonde entre la classe dominante et les classes dominées d’une nation, qui s’accusent l’une l’autre d’être coupable de celle-ci, pour des raisons différentes. Rien ne balaie mieux les illusions bourgeoises que l’humiliation d’une défaite, avec la faim et le froid qui peuvent l’accompagner. Que la défaite soit l’œuvre des révolutionnaires ou de la nation « ennemie », cela ne change rien. Mais, même avant la défaite, et même en cas de victoire certaine, le défaitisme révolutionnaire reste la seule stratégie révolutionnaire possible dans une guerre impérialiste. La propagande et l’action pour la défaite de sa propre nation dans la guerre tracent une ligne de démarcation extrêmement nette entre le camp de la révolution et celui de la réaction, entre les révolutionnaires et les opportunistes. Alors, impossible pour la classe dominante de « récupérer » à son avantage la propagande et l’action révolutionnaire. Le défaitisme révolutionnaire fait des communistes l’ennemi immédiat et total de la classe dominante !

    Si la bourgeoisie d’un pays X ou Y perd la guerre, vers qui les masses (ou même les intellectuels) désœuvrées de ce pays pourront-elles se tourner, si les communistes ont soutenu cette guerre avec leur bourgeoisie ? Comment les communistes pourraient-ils avoir la moindre crédibilité à défendre de guerre civile contre leur bourgeoisie après avoir défendu la guerre impérialiste avec leur bourgeoisie ? Les masses oublient lentement. Ce qui peut paraître être une trahison des masses au début de la guerre est en fait la seule politique qui ne soit pas une trahison des masses, parce que la seule qui dénonce les mensonges de la classe dominante. Si les communistes adoptent un discours centriste sur la guerre, « ni victoire ni défaite », les masses entendent « la politique pacifiste des communistes se vaut avec la politique belliciste du gouvernement », « les communistes ne sont ni pour ni contre la politique du gouvernement, ils sont neutres », etc. Un discours centriste (pacifiste) n’a aucune chance contre celui de la classe dominante ; il faut un discours radical (défaitiste).

    Comment mener une propagande et des actions révolutionnaires contre sa propre bourgeoisie, en temps de guerre, qui ne soit pas aussi une propagande et des actions contre la politique injuste de sa propre bourgeoisie ? Si une propagande et des actions ne sont pas défaitistes, alors elles ne combattent pas vraiment la bourgeoisie, puisqu’elles sont neutres sur la politique la plus importante de la bourgeoisie à ce moment-là (la guerre). Une propagande et une action pacifiste ou belliciste sont — objectivement — une propagande et une action pour la bourgeoisie et sa politique injuste. En réalité, le problème est un dilemme simple : soit assumer la lutte contre sa bourgeoisie, et nécessairement être défaitiste, soit être belliciste ou pacifiste, et nécessairement renoncer à la lutte contre sa bourgeoisie. Il n’y a pas de 3e voie entre la scission et l’unité avec sa bourgeoisie. Être contre sa bourgeoisie, c’est être contre la guerre de sa bourgeoisie, et être pour la guerre de sa bourgeoisie (ou « neutre », ce qui revient à ne pas être contre, donc à être pour), c’est être pour sa bourgeoisie.

    Sur le second point : même lorsque les masses ne sont pas encore organisées, même lorsque les révolutionnaires sont peu nombreux, la lutte contre sa propre bourgeoisie en temps de guerre prépare les révolutionnaires à la lutte révolutionnaire. La guerre rend toute propagande et toute action beaucoup plus difficile, ce qui vérifie et augmente la force idéologique et opérationnelle des révolutionnaires ! Pendant que les opportunistes qui soutiennent la guerre de leur bourgeoisie ne s’entraînent à rien du tout, les révolutionnaires qui combattent la guerre de leur bourgeoisie s’entraînent à la propagande et à l’action clandestine.

    De plus, une situation révolutionnaire est toujours imprévisible, et les communistes ne peuvent pas transformer une situation révolutionnaire en révolution s’ils ne s’y sont pas préparés préalablement dans leur propagande et leur action. Comment savoir à l’avance qu’une guerre impérialiste X ou Y ne peut pas se transformer en guerre civile ? Avec cette logique pessimiste autoréalisatrice, aucune situation révolutionnaire ne peut être transformée en révolution : l’on pense qu’une situation révolutionnaire est impossible, donc on ne prépare pas la révolution, donc une révolution est impossible.

    Il est totalement vrai que le mouvement communiste contemporain est faible, mais nous pensons que la conclusion qu’en tire la théorie du contre-hégémonisme est absurde. Parce que nos forces sont faibles, plutôt que de nous renforcer, nous devrions renforcer l’ennemi ? C’est précisément lorsque nous sommes les plus faibles que nous devons nous renforcer le plus, et donc, affirmer notre autonomie politique de classe. Sinon, autant abandonner le communisme. Un communiste se bat pour le communisme, dans n’importe quelles conditions ; si un communiste ne veut pas se battre pour le communisme, dans des conditions « trop mauvaises », alors il n’est pas communiste. Qui a dit que le combat communiste était facile ? Nous pensons qu’il faut assumer le travail à faire et arrêter de chercher des raccourcis désespérés, parce qu’il n’y en a pas. Pourquoi être communiste si c’est pour adopter toutes les théories et pratiques opportunistes ? Autant être réformiste tout de suite — les résultats seront les mêmes.

    Dernièrement, nous pensons que la théorie du contre-hégémonisme est très populaire chez les révisionnistes du monde entier, dans le Nord et le Sud global, mais qu’elle ne peut pas prétendre être une théorie du Sud global.

    Aucun des mouvements révolutionnaires les plus avancés du monde, principalement en Asie (Inde, Philippines, Turquie, Népal, Bangladesh, etc.), ne partage cette théorie. Dans le mouvement communiste international, qui est aujourd’hui principalement un mouvement du Sud global, le révisionnisme est toujours dominant. Il est donc normal que les théories révisionnistes soient particulièrement populaires dans le Sud global, mais cela n’en fait pas pour autant de bonnes théories ni des théories du Sud global.

    En conclusion, nous pensons que la théorie du contre-hégémonisme est une théorie révisionniste bas de gamme. Derrière la théorie du contre-hégémonisme, nous pensons qu’il y a une version mise à jour de la théorie des 3 mondes de Deng, selon laquelle les pays non-alignés doivent s’allier avec les pays alignés (dont les pays impérialistes européens) contre les 2 superpuissances américaine et soviétique. Nous lui souhaitons le même destin que cette dernière.

    Que cette théorie soit populaire chez les intellectuels réformistes « décoloniaux », qui prétendent parler au nom des masses populaires des nations opprimées depuis les universités des métropoles d’Occident, n’est pas surprenant. Les « décoloniaux » sont peu de choses de plus que des boutiquiers qui profitent de leurs origines dans les nations opprimées pour vendre des livres de sociologie à des blancs.

    L’abandon de l’autonomie politique de classe du prolétariat, c’est l’abandon de la libération des peuples opprimés. Armés d’une théorie révolutionnaire, les communistes chinois ont transformé une semi-colonie pathétique en superpuissance socialiste. Est-ce qu’une théorie révisionniste peut en dire de même ? Même alliés au social-impérialisme soviétique, les révisionnistes ont toujours échoué à libérer leur pays de l’impérialisme, c’est-à-dire à transformer leur pays semi-colonial en pays socialiste (Afghanistan, Éthiopie, Burkina Faso, Yémen Sud, etc.). Pour libérer les peuples opprimés, ce qui prime, ça n’est pas l’existence ou l’absence d’une hégémonie impérialiste, c’est la lutte des classes dans chaque pays. De plus, tous les pays impérialistes chercheront toujours et par tous les moyens à renverser les pays socialistes, avec ou sans hégémonie. Le IIIe Reich n’avait pas d’hégémonie impérialiste lorsqu’il a envahi l’URSS.

    Au sujet de la transition d’un pays semi-colonisé hors du semi-colonialisme, vous pouvez aller lire la conclusion de notre article « Questions sur les pays impérialistes »2.

    II. Sur le social-impérialisme soviétique

    1. Question

    « Qu’est-ce qui prouve que l’URSS est devenue sociale-impérialiste ?

    Même dans URSS la dégénérescence du socialisme au social-impérialisme des E100, on ne parle pas de capital financier en URSS. De plus, les témoignages de gens qui ont vécu en URSS parlent aussi de direction collective des entreprises par les salariés eux-mêmes, malgré des dérives bureaucratiques qui existaient déjà sous Staline. »

    2. Réponse

    Au sujet du social-impérialisme soviétique, pour vous répondre, nous devons développer un peu.

    Selon Lénine, le monopole est l’essence de l’impérialisme, parce que ce sont les capitaux monopolistes qui détiennent et se partagent le marché mondial tout entier. La domination économique du monde existait déjà avec le capital non monopoliste, mais elle est devenue qualitativement supérieure avec le capital monopoliste. Les monopoles, formés par le capital financier, peuvent et doivent exploiter le monde à un niveau supérieur (impérialiste), parce qu’à un niveau de puissance et de concurrence mondiale lui-même supérieur (monopoliste).

    À l’époque où écrivait Lénine, tous les monopoles étaient des monopoles financiers (le monopole commercial et industriel de l’Angleterre ayant déjà été brisé dans la 2e moitié du XIXe siècle), mais nous ne pensons pas que ce soit nécessairement le cas. Un monopole est un monopole impérialiste s’il participe à la domination économique du monde (détenir et se partager le marché mondial) avec les autres monopoles impérialistes. De plus, un monopole n’est pas nécessairement un monopole impérialiste, parce qu’il peut ne pas participer à la domination économique du monde des monopoles impérialistes, mais être soumis à celle-ci. Le capital monopoliste peut être impérialiste sans être financier. C’était selon nous le cas en URSS sociale-impérialiste, où le capital monopoliste était bureaucratique. De plus, le capital monopoliste peut être financier sans être impérialiste. C’est selon nous le cas en Inde, au Brésil, en Corée du Sud, en Turquie, etc., où le capital monopoliste est comprador. (À ce sujet, voir notre article « Questions sur les pays impérialistes »3.)

    Selon Lénine, le capital financier est la fusion du capital industriel et bancaire par la monopolisation du premier par le second. Que le capital industriel soit monopolisé par l’État plutôt que par le capital bancaire ne change rien au fait qu’il soit alors constitué en monopoles, et que ceux-ci participent alors à la domination économique du monde avec les autres monopoles. La domination économique mondiale des monopoles bureaucratiques n’est pas moins impérialiste que celle des monopoles financiers, parce qu’ils ne sont pas moins monopolistes que ceux-ci : ils ne peuvent ni doivent pas moins exploiter le monde que les monopoles financiers, et leur niveau de puissance et de concurrence mondiale n’est pas moindre que celui des monopoles financiers.

    En effet, il n’y avait pas de capital financier en URSS révisionniste, mais il y avait du capital monopoliste ; or, ce sont les monopoles qui sont l’essence de l’impérialisme, pour les raisons citées ci-dessus.

    L’URSS dominait les pays du Comecon (les démocraties populaires d’Europe de l’Est, la Mongolie, Cuba et le Vietnam) et ses propres périphéries (par exemple, le Kazakhstan) par la dépendance. C’est ce que démontre l’ouvrage Comecon, domination et dépendance (Giovanni Graziani, 1982). À cause des différences entre le capital financier et le capital bureaucratique, l’impérialisme soviétique était particulier par rapport à l’impérialisme en général : c’est pour cela que nous le qualifions de social-impérialiste (ce qui ne désigne pas qu’une représentation, mais aussi une réalité matérielle). Par exemple, l’échange inégal était limité, voire nul, entre le centre soviétique et sa périphérie.

    Au sujet de la direction collective des entreprises par les salariés eux-mêmes, cela nous importe peu. Le capitalisme est totalement compatible avec l’autogestion — c’est d’ailleurs ce que nous reprochons aux anarchistes d’ignorer. Ce qui nous importe, ça n’est pas la gestion du capital, mais l’existence du capital. En URSS, le problème était moins la dérive bureaucratique (comme vous le dites, qui existait dès le début de l’URSS) que l’embourgeoisement croissant de la bureaucratie, c’est-à-dire l’accumulation d’une forme étatique de profit par celle-ci.

    À cause de la reconstitution progressive d’une nouvelle bourgeoisie bureaucratique en URSS, sous Staline, la direction politique a abandonné la lutte de classe (Khrouchtchev), puis la transition socialiste (Brejnev), avant d’abandonner l’URSS (Gorbatchev/Yeltsin). Autrement dit, le prolétariat a perdu le pouvoir et la nouvelle bourgeoisie l’a gagnée ; la dictature du prolétariat est devenue une dictature de la nouvelle bourgeoisie ; l’État soviétique ne servait plus les intérêts de classe historique du prolétariat (la transition socialiste) mais ceux de la nouvelle bourgeoisie (la restauration capitaliste). Nous ne pensons pas que Khrouchtchev voulait abandonner toute lutte de classe, ni que Brejnev voulait abandonner toute transition socialiste, ni que Gorbatchev voulait abandonner toute union de républiques, mais c’est ce qu’ils ont fait objectivement (du point de vue historique). Le révisionnisme a condamné l’URSS ; car, sans lutte de classe (du prolétariat contre la bourgeoisie), la transition socialiste est impossible, et sans socialisme, une union de républiques comme l’URSS est impossible.

    III. Sur la guerre en Ukraine

    1. Question

    « Quelle est votre position sur la guerre du Donbass de 2014 à 2022, au vu du fait que l’Ukraine s’opposait à l’autodétermination du Donbass ? »

    2. Réponse

    Nous répondons à votre question dans les extraits ci-dessous :

    « L’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 n’a pas été le début de la guerre russo-ukrainienne, c’est-à-dire de la lutte interimpérialiste ouverte entre la Russie d’un côté, et l’Alliance atlantique et européenne, par le proxy de l’Ukraine, de l’autre côté. La guerre russo-ukrainienne avait déjà commencé 8 ans plus tôt, avec l’occupation de la Crimée par la Russie, le 28 février 2014, et la sécession du Donbass, en avril 2014. De plus, le début de la lutte interimpérialiste ouverte (la guerre russo-ukrainienne) n’a pas été le début de la lutte interimpérialiste en Ukraine, celle-ci existe depuis 1991 et la Révolution orange de 2004 puis la révolution de la Dignité (l’Euromaïdan) de 2013-2014 en font partie. La lutte armée interimpérialiste en Ukraine n’est que la continuation de la lutte politique interimpérialiste par d’autres moyens : lorsque la bourgeoisie compradore prorusse a été défaite politiquement par la bourgeoisie compradore pro-occidentale, la Russie a continué le combat politique par l’occupation de la Crimée et le soutien aux séparatistes du Donbass en 2014, puis par l’invasion à grande échelle du pays en 2022. » (« Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique », 8 avril 2025.)

    De plus :

    « Le conflit russo-ukrainien n’est pas la guerre de libération nationale des peuples russophones du Donbass. Cet aspect n’est également que très secondaire, et il n’existe aujourd’hui plus que comme prolongement de l’État bourgeois impérialiste russe. La lutte de libération nationale des russophones du Donbass est juste, mais celle-ci ne rend pas la guerre de la Russie en Ukraine juste : elle s’est complètement dissoute dans la guerre injuste de l’impérialisme russe.

    Il est selon nous très important de comprendre l’importance réelle des luttes de libération nationale dans le conflit russo-ukrainien, c’est-à-dire la place des contradictions nationales dans l’ordre réel des contradictions (qu’est-ce qui détermine et qu’est-ce qui est déterminé ?). À cette fin, nous pouvons nous reposer sur un précédent historique : la guerre d’agression de l’Empire austro-hongrois contre la Serbie, qui causa par voie de conséquence le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

    La lutte de libération nationale serbe était alors un mouvement de masse qui portait les aspirations de longue date d’une nation serbe unie, au sein de l’Empire austro-hongrois. Le royaume de Serbie lui-même n’était pas un pays impérialiste, mais un pays encore dominé par les puissances impérialistes. Pourquoi, donc, les internationalistes (dont les bolcheviques) n’ont-ils pas soutenu la Serbie dominée dans sa guerre défensive nationale contre l’Autriche-Hongrie impérialiste ? Lénine écrivait :

    “L’élément national dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les ‘masses populaires’, et dont le ‘prolongement’ est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le ‘prolongement de la politique’ du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en ‘libérant’ la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état ‘pur’ : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état ‘pur’, car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas ‘purement’ impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les ‘masses populaires’ en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie ‘nationale’, c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels : le contenu objectif de la guerre est le ‘prolongement de la politique’ de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des ‘grandes puissances’ (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie ‘subjective’ dominante, ce sont des phrases ‘nationales’ propagées en vue de duper les masses.” (V. I. Lénine, “Partie VI”, La faillite de la IIde Internationale, 1915.)

    Les enseignements de Lénine à ce sujet sont selon nous d’une grande clarté. Tout en reconnaissant que “l’élément national” existe, et qu’il est représenté “en Serbie et parmi les Serbes”, il ajoute que celui-ci “n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale.” L’actuel conflit russo-ukrainien est selon nous analogue.

    Aujourd’hui en Ukraine, l’élément national existe aussi sous diverses formes, du côté ukrainien ou russe, mais celui-ci ne permet pas de comprendre la nature réelle du conflit. Il est selon nous indéniable que soutenir aujourd’hui la “libération nationale” ukrainienne, c’est soutenir l’État ukrainien et l’effort de guerre d’un camp impérialiste contre un autre. Ce même raisonnement s’applique aux luttes de libération nationale du Donbass dans le cas de l’État et de l’impérialisme russe. Autrement dit, soutenir une guerre de libération nationale, alors même que ce conflit est une guerre interimpérialiste, c’est prendre le parti d’un impérialisme contre un autre, et in fine soutenir la guerre interimpérialiste. » (« Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », 26 janvier 2024.)

    3. Question

    « Si l’Ukraine était totalement lâchée par l’Occident, mais avant un cessez-le-feu ou un traité de “paix”, ce qui commence à se profiler avec la fin des financements américains décidée récemment par Trump, faudrait-il être du côté de l’Ukraine, même du côté de l’armée ukrainienne contre l’armée russe, en considérant que l’Ukraine serait une semi-colonie livrée à elle-même ne servant plus de proxy à l’Occident et que sa guerre serait désormais une guerre de libération nationale ? »

    4. Réponse

    Oui. Nous pensons que la situation serait alors très comparable à la récente guerre israélo-iranienne : une guerre impérialiste d’une part (Israël) et de résistance à la guerre impérialiste d’autre part (Iran). La guerre de l’Ukraine contre la Russie serait alors une guerre juste (à la condition qu’elle soit réellement laissée à elle-même par l’Occident). Les communistes doivent s’opposer à toutes les guerres impérialistes, que ce soit celles des pays impérialistes les plus forts ou les moins forts (il y a toujours des pays impérialistes plus fort que d’autres). Il n’y a jamais de partage du monde (colonies et semi-colonies) qui soit plus juste qu’un autre, donc, il n’y a jamais de guerre de repartage du monde plus juste qu’une autre.

    Cependant, nous ne pensons pas que le terme « libération nationale » serait alors approprié, parce que cette lutte de résistance d’une bourgeoisie compradore ne serait dirigée que contre l’impérialisme envahisseur (russe), et épargnerait complètement l’impérialisme occupant (occidental). Cette lutte de résistance serait comparable à celle du Kuomintang en Chine contre le Japon, qui restait soumis aux USA, à la France et au Royaume-Uni, ou plus récemment à celle des talibans en Afghanistan contre l’Occident, qui restaient soumis à la Russie et à la Chine. Ces luttes de résistance étaient justes (la contradiction nation-colonisation/occupation était principale et les contradictions interimpérialistes étaient secondaires), mais elles n’étaient pas anti-impérialistes, parce qu’elles ne visaient qu’à se libérer respectivement du colonialisme ou de l’occupation de certains pays impérialistes pour retourner au semi-colonialisme d’autres pays impérialistes, voire de ces mêmes pays impérialistes. Par le terme « libération nationale », nous ne désignons que les luttes réellement anti-impérialistes, c’est-à-dire qui ont un contenu démocratique (révolutionnaire).

    En Ukraine, il faudrait que la bourgeoisie compradore mène une lutte de résistance contre l’impérialisme en général, c’est-à-dire contre tous les pays impérialistes (ceux qui la dominent déjà en plus de celui qui l’envahit pour la dominer), pour que celle-ci soit une lutte de libération nationale. Or, c’est impossible : la bourgeoisie compradore (parce qu’elle est compradore) ne peut pas mener de lutte de libération nationale, c’est-à-dire porter un contenu démocratique (révolutionnaire).

    Ceci dit, nous pensons qu’un scénario où l’Ukraine serait abandonnée par l’Occident est très improbable (même s’il n’est pas impossible). À ce jour, les pays impérialistes européens sont déterminés à continuer de soutenir l’Ukraine, y compris militairement.

    IV. Sur la Corée du Nord

    1. Question

    « Si une guerre éclatait en Corée entre le Nord et le Sud, faudrait-il être du côté du Nord, au vu du fait que c’est une semi-colonie de la Russie qui se battrait contre un protectorat et proxy de l’impérialisme américain ? »

    2. Réponse

    Il est difficile de répondre à votre question dans l’abstrait. Nous ne pouvons nous en tenir qu’aux généralités.

    Nous ne pensons pas que la Corée du Nord soit une semi-colonie, nous pensons qu’elle est un pays capitaliste autocentré (ni impérialiste ni semi-colonial). Peut-être que la Corée du Nord va devenir une semi-colonie russe ou chinoise dans les prochaines décennies, mais pour l’instant, l’économie nord-coréenne n’est pas dépendante (dominée). Idem pour Cuba.

    Dans une guerre entre la Corée du Nord et du Sud, le problème qui se poserait serait le même que dans n’importe quelle autre guerre : quelle est la contradiction principale ? Si la contradiction interimpérialiste est principale, alors la guerre est injuste des deux côtés (comme dans la guerre russo-ukrainienne) ; si la contradiction nation-colonisation/occupation est principale, alors la guerre est injuste du côté du pays attaquant et juste du côté du pays attaqué (comme dans la guerre israélo-iranienne).

    1 À l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/articles/les-luttes-interimperialistes-et-la-lutte-ideologique-partie-i-les-luttes-interimperialistes-usa-russie-ue/

    2 À l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/articles/questions-sur-les-pays-imperialistes/

    3 À l’adresse suivante :

    https://unitecommuniste.com/articles/questions-sur-les-pays-imperialistes/
  • Tenir la rue

    Tenir la rue

    I. État des lieux

    En quelques semaines, l’actualité française a été ponctuée de deux meurtres racistes, d’attaques de commandos fascistes, d’une marche néonazie, et de déclarations racistes par le ministre de l’Intérieur, qui a dans le même temps lancé la dissolution de l’un des plus importants collectifs antifascistes, la Jeune garde, ainsi que du collectif de solidarité Urgence Palestine. La France des fachos met en pratique sa doctrine idéologique.

    Mais revenons sur un fait qui a marqué l’actualité de la gauche il y a peu de temps, le défilé du C9M (Comité du 9 mai) qui s’est déroulé le samedi 10 mai 2025 à Paris.

    Ce défilé annuel en hommage à un militant d’extrême droite mort lors d’une fuite de la police il y a plusieurs années, a rassemblé environ 1 000 militants et militantes de ce que l’extrême droite fait de plus radical. Un mélange de pétainistes, de fascistes, de nationalistes révolutionnaires, des cathos intégristes ou des néonazis plus portés sur le paganisme, venant de toute la France, mais aussi de plusieurs pays européens.

    1 000 militants et militantes dans un défilé clairement néonazi, alors que l’année précédente ils étaient environ 800 selon les médias. Cela reste un chiffre très faible pour un événement majeur du milieu nationaliste. Si cette marche a impressionné, c’est n’est donc pas par son nombre de participants et participantes, mais par la discipline du défilé, et les références nazies arborées explicitement.

    Une multitude de drapeaux à croix celtiques, représentant la suprématie de la race blanche, symbole de ralliement de l’ultradroite mondialement reconnu, plus passe-partout que des croix gammées mais dont la portée politique est globalement la même, et d’autres références nazies bien visibles, comme des tambours en tête de la marche, identiques à ceux des jeunesses hitlériennes historiques. Mais surtout, des militants et militantes en rangs, marchant silencieusement et de manière coordonnée sur le rythme lugubre des tambours.

    Aucun doute possible sur le caractère de cette marche, ni sur les idées politiques de ses participants et participantes. « Participantes », car même si ce milieu est essentiellement masculin, de nombreuses femmes étaient présentes et bien mises en avant. Cette démonstration de force voulait envoyer un message à la France : « nous sommes de retour ».

    Les médias bourgeois, d’habitude si zélés pour chercher des signes d’extrémisme ou d’antisémitisme dans les manifestations de gauche, et dénoncer le climat d’ultraviolence, voire de guerre civile quand quelques adolescents ou adolescentes révoltés en marge des cortèges dégradent des vitrines de banques, n’ont rien trouvé à redire à un défilé nazi en plein Paris le lendemain des commémorations de la libération de la France. Les sionistes qui instrumentalisent l’antisémitisme pour diffamer tout et n’importe qui a rapport avec la cause palestinienne ou la gauche, sont restés bien silencieux et silencieuses face à 1 000 nazis défilant dans la capitale.

    Si cette marche a outré les passants et passantes parisiens et parisiennes, et si la majorité des commentaires sur internet relevaient d’une juste indignation, on ne peut qu’observer la naïveté et la mollesse que ce genre de réactions suscite. D’ailleurs, pour la grande majorité des réactions venant de la gauche, c’était un sacré but contre son camp de reprocher à ces nazis d’avoir défilé le visage masqué. Préserver son anonymat en défilant masqué est la base de la sécurité lorsque l’on veut éviter de se faire ficher trop facilement par nos ennemis politiques ou par l’État, mais les gens qui n’ont pas d’engagement politique subversif sont loin de comprendre de telles évidences. Une neutralité et un citoyennisme naïf, comme un gilet jaune avant sa première charge de flics.

    II. Quel danger ?

    Au-delà de cette quasi non-réaction du système politico-médiatique, démontrant une certaine complaisance, le phénomène le plus inquiétant a été les très nombreux commentaires de soutien à cette marche venant de comptes d’extrême droite, mais aussi de personnes de droite plus lambdas, non militantes. Tous ces profils qui se revendiquent du patriotisme afin de passer pour des modérés ont largement soutenu cette marche en sachant très bien qu’elle était nazie, jetant à la poubelle le peu de gloire de l’histoire de la France, lorsqu’elle était résistante.

    Les mêmes genres de profils qui s’offusquent de la présence de drapeaux palestiniens et de l’absence de drapeaux français dans les manifestations de gauche n’ont rien trouvé à redire devant l’omniprésence des drapeaux noirs fascistes de cette marche.

    Cela ne trompe plus personne, ces gens de la droite modérée ne supportent pas que la gauche affiche sa solidarité avec un peuple du Moyen-Orient, même à l’heure d’un génocide soutenu activement par la France et l’Occident à travers ses relations diplomatiques, commerciales et militaires avec Israël. Ces gens sont donc des supporters passifs d’un génocide contre une population qu’ils perçoivent comme arabo-musulmane. C’est la même logique que lorsque la droite et l’extrême droite avaient soutenu financièrement le policier qui avait exécuté le jeune Nahel. Les mêmes qui inondent internet de commentaires racistes, appelant au nettoyage ethnique des banlieues et au massacre des gauchistes par un pouvoir militaire.

    Même si la société française ne vire pas majoritairement dans le fanatisme d’extrême droite, et bien que les fachos soient nombreux dans les urnes et sur les réseaux, mais quasi inexistants dans les organisations activistes radicales, le phénomène reste suffisamment massif pour constituer à terme une menace directe non seulement pour la gauche, mais également pour toute personne ne faisant pas partie du projet de suprématie masculine blanche et de l’ordre bourgeois. Car c’est bien de cela dont il s’agit : une collaboration de classe, des travailleurs et travailleuses d’Occident suffisamment privilégiés qui soutiennent activement les politiciens bourgeois véreux du RN et les projets civilisationnels réactionnaires portés par des milliardaires, par intérêt personnel et égoïste. Accuser la collègue musulmane, le voisin au RSA ou la nièce féministe, plutôt que le Medef.

    Nous savons que la bourgeoisie se radicalise et fait progressivement tomber le masque démocratique. Partout sur la planète, l’extrême droite la plus violente a toujours été soutenue et grassement financée par les franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie.

    Mais si l’esprit petit-bourgeois pacifié de beaucoup de Français et Françaises les empêche de prendre part activement à de l’activisme radical (qu’il soit d’extrême gauche ou d’extrême droite), il y a aussi toute une frange de la jeunesse blanche périurbaine ou rurale qui n’a pas connu de parcours universitaire et la culture des grandes villes qui va avec, provoquant un sentiment de déclassement identitaire.

    Face à un progressisme culturel qu’ils perçoivent comme un élitisme de la ville sur la campagne, ils choisissent de se réfugier dans une culture conservatrice mise en avant par des influenceurs et influenceuses d’extrême droite qui flattent un mode de vie beauf et machiste, qui constitue pour eux une résistance face à l’évolution de la société. Plutôt que de développer des cultures alternatives à la culture dominante comme cela se faisait autrefois, ces jeunes hommes choisissent de faire de la défense de la culture dominante une contre-culture face au progrès social. C’est comme ça que de jeunes hommes blancs à peine sortis de l’adolescence passent du rôle de frustré sexuel (parce que biberonnés aux pires normes patriarcales) à milicien criminel investi d’une mission décivilisatrice brutale. Du rejet de l’égalité sociale au masculinisme accompagné d’un racisme ordinaire, ces jeunes peuvent très vite se radicaliser en se forgeant une idéologie au gré des influenceurs et influenceuses de droite puis d’extrême droite, pour enfin finir dans les rangs des organisations nationalistes révolutionnaires avec une fascination pour le militarisme et les armes de guerre, ainsi que la pratique de la musculation, des sports de combat, et du maniement d’armes à feu.

    S’il n’y a que quelques milliers de militants et militantes nationalistes actifs et actives en France, il y a en revanche toute une partie de la population séduite par l’idée d’un renversement de la démocratie, d’une instauration d’un ordre militaire brutal et d’une épuration du pays. Il n’y a qu’à voir le succès qu’ont des influenceurs comme Papacito qui appellent à la guerre civile raciale en permanence, dans une France où des propagandistes sur les médias de la bourgeoisie peuvent faire l’apologie de crimes de guerre et du génocide envers les Palestiniens et Palestiniennes à longueur d’émissions sans aucune sanction. Pendant ce temps, la gauche est systématiquement décriée, caricaturée, et criminalisée pour la moindre prise de position, aussi réformiste et légale qu’elle soit, et la théorie du complot judéo-bolchevique est désormais réhabilitée et utilisée sous sa forme moderne — « l’islamo-gauchisme » — dans les plus hautes sphères de l’État.

    Le meurtre sauvage de l’imam Aboubakar Cissé dans sa mosquée, puis très récemment le meurtre par balle de Hichem Miraoui par un terroriste raciste et supporter du RN montrent une chose : tuer des arabes est devenu un acte de légitime défense pour la France raciste. Nous le voyons dans les milliers de commentaires sous les articles de presse qui traitent de ces meurtres, un nombre incalculable de Français et Françaises se réjouissent de cela, minimisent la gravité de l’acte, ou bien le justifient comme une réponse aux attentats islamistes ou aux meurtres de personnes blanches par des étrangers ou étrangères ou par des Français ou Françaises d’origine immigrée. La guerre raciale est actée depuis longtemps dans le logiciel idéologique de ces Français et Françaises radicalisés, armés, galvanisés par le modèle génocidaire israélien, se sentant soutenus par toute la classe politique et médiatique, et qui n’attendent qu’une chose : déclencher un nettoyage ethnique par des meurtres de masse contre les personnes non-Blanches et contre le camp politique progressiste, à l’instar du terroriste norvégien Anders Breivik.

    Oui, les nazis existent encore. Oui, ils et elles se développent. Oui, ils et elles ont pour but existentiel de prendre le pouvoir par tous les moyens pour mettre en pratique leurs idées.

    Nous voyons ce phénomène de long en large dans des enquêtes, depuis de nombreuses années, nous voyons chaque semaine des signaux alarmants, de nouveaux tabous tomber et des digues sauter. Quand le capitalisme est en crise il n’y a pas de remparts, la démocratie bourgeoise ne protège que la bourgeoisie.

    Alors, en tant que communistes et antifascistes, nous qui alertons depuis bien avant la mort de Clément Méric en 2013 lors d’un affrontement de rue avec des néonazis, cela nous fait rire jaune quand des gens découvrent cela seulement en 2025. Mais mieux vaut tard que jamais.

    Le peuple de gauche a régulièrement des sursauts de panique face aux affirmations réactionnaires de nos sociétés capitalistes pourrissantes, une petite frayeur, comme une dose d’adrénaline sortant les gens de leur léthargie. Les scores du RN, un milliardaire effectuant un salut nazi, une marche néofasciste dans Paris… mais une fois l’émotion redescendue au bout de deux ou trois jours de polémique dans les bulles des réseaux sociaux, les gens retournent vite à leur consommation quotidienne d’informations anxiogènes mais suffisamment lointaines pour ne rien chambouler dans leur vie.

    Les organisations antifascistes n’ont pas vu leur nombre de recrutements monter en flèche, les syndicats ne sont pas sortis de leur routine antipolitique et corporatiste, les habitants et habitantes issus de l’immigration dans les quartiers populaires ne se sont pas massivement auto-organisés politiquement face à la menace raciste pourtant bien réelle, même si, heureusement, les réactions instinctives peuvent se transformer en riposte immédiate et collective face à l’extrême droite1. Dans la France de Macron, la propagande fasciste des médias dominants tourne à plein régime.

    Mais à part quelques organisations antifascistes ou antiracistes qui tiennent grâce à la dévotion de leurs militants et militantes, il n’y a pas d’engagement massif à la hauteur du climat politique actuel. Tout au plus quelques milliers d’étudiants et étudiantes ont rejoint les manifestations des grandes villes, chantant des slogans pendant quelques heures.

    « Siamo tuti antifascisti ! » est un beau slogan, mais malheureusement nous sommes très loin d’être tous et toutes des antifascistes conséquents et conséquentes. Des plus, ce slogan n’est pas une incantation magique faisant fuir les fascistes.

    « No Pasaran ! », mais si les fascistes décident de passer, qui va les arrêter ? La police qui vote RN ? La préfecture et ses laissez-passer pour les nazis ? Les gauchistes des beaux salons, et leurs petits bras, entre deux happy hour ?

    L’agression au couteau sur un camarade de la CGT lors de l’attaque du local des travailleurs et travailleuses kurdes à Paris, le 16 février 2025, est une piqûre de rappel sur le but premier des milices fascistes : casser du rouge, ainsi que tout ce qui leur est apparenté de près ou de loin. Clément Méric était le premier camarade tombé dans le combat antinazi d’aujourd’hui en France, il y en aura d’autres.

    Alors, actons que les nazis sont là, et qu’ils veulent vous détruire.

    Ils le disent, ils l’écrivent, et ils le font dès qu’ils en ont la possibilité et l’occasion. Personne ne sera épargné. Pour autant, adopter une posture de petit lapin aveuglé par les phares d’une voiture qui lui arrive dessus n’est ni digne, ni glorieux, ni une bonne stratégie de survie.

    S’il y a bien une chose que l’histoire ancienne nous a apprise, mais également l’actualité pour qui suit les activités de la lutte antifasciste, c’est que les plus virils et agressifs des hooligans nazis peuvent très facilement se transformer en vulgaires sacs de viande froide gisant sur le trottoir. Avec de la volonté, de l’organisation, un peu de préparation physique et mentale, des personnes ordinaires peuvent anéantir des fascistes.

    III. Agir en conséquence

    On nous dit que le fascisme arrive à longueur de tweets et de réels Instagram, qu’il est même déjà là, mais alors pourquoi la gauche n’entre pas en résistance de toutes ses forces si une menace de mort aussi sérieuse est réelle ? Évidemment, tout le monde sait très bien que le fascisme n’est pas encore là, car le dire signifierait se faire arrêter et torturer dans l’heure. Pour autant, nous constatons chaque jour que la société est poussée par une frange de la bourgeoisie pour virer à l’extrême droite et se vautrer dans le nationalisme et le militarisme. Nous ne pouvons pas prédire à quel moment sera le point de non-retour, ni si un événement particulier peut faire précipiter les choses : un nouvel attentat d’ampleur, une déclaration de guerre nous impliquant directement, ou alors une érosion progressive des droits démocratiques sous les multiples crises, et une division raciale du prolétariat de plus en plus antagonique ? Tout ce que l’on sait, c’est que même sans menace révolutionnaire crédible, la tendance à la réaction des États se renforce, et que le capitalisme ne peut que choisir l’extrême droite pour gouverner dans cette période de crise.

    Face à la progression des fachos et à leurs attaques régulières, la gauche rabâche sans cesse ses appels à l’unité de notre camp, à rejoindre les syndicats et les associations de solidarité, incite à voter massivement contre l’extrême droite, mais évite soigneusement la question de l’autodéfense du camp progressiste et de l’affrontement de rue. Rassemblements de soutien après rassemblements de soutien, le nombre de militant et militantes n’augmente pas, les services d’ordre dignes de ce nom n’existent toujours pas, et on compte sur la présence d’antifascistes bagarreurs ou de la police pour protéger les événements. Des slogans, toujours des slogans, mais aucune force de frappe.

    Nous savons qu’actuellement, l’extrême droite peut mobiliser une vingtaine de militants violents pour des villes de taille moyenne, et que ce chiffre peut monter jusqu’à 80 ou 100 militants pour de grandes occasions dans les métropoles. Le seul paramètre qui entrave le développement des fachos dans la rue, c’est la pression physique permanente exercée par les groupes antifascistes sérieux et organisés. Cela se traduit concrètement par des parties de chasse en ville, des attaques ciblées sur des événements d’extrême droite, et du cassage de bouches systématique à chaque rencontre avec un facho, instaurant un sentiment d’insécurité pour l’extrême droite dès qu’elle sort dans la rue. Le revers de cette stratégie, c’est que les militants et militantes antifascistes s’exposent en retour à la violence fasciste en permanence, d’autant plus une fois qu’ils et elles ont été fichés, et surtout, ils et elles s’exposent à de très gros risques judiciaires pour chaque sortie qui finit en affrontement.

    Mais quand les antifascistes ne sont pas là pour faire le travail, c’est open bar pour les néonazis locaux qui peuvent harceler et agresser à leur guise.

    Alors posez-vous la question : votre organisation peut-elle affronter 10 fascistes ? 20 fascistes ? 50 fascistes ?

    En tant que communistes, nous devons être à l’avant-garde de la lutte démocratique antifasciste, cela veut dire que nous devons être en première ligne quand les fascistes lancent une attaque.

    Le bar de gauche de votre ville s’est fait attaquer par un commando de nazillons ? Le premier acte de solidarité est de lancer une expédition punitive sur les fascistes et de leur faire manger le trottoir. C’est le minimum syndical pour sauver l’honneur.

    Notre rôle n’est pas seulement de défendre nos organisations ou nos événements, mais de défendre toute notre classe sociale. Et cette défense ne consiste pas seulement à repousser des attaques de fascistes, mais d’être à l’initiative et de frapper préventivement pour instaurer la peur dans la chair de l’ennemi, par la douleur et les dégâts physiques.

    Dans un premier temps, cela refroidira les ardeurs viriles des fachos les moins convaincus, et les fera abandonner. Et pour les plus virulents, ils sauront que leurs prochaines aventures pourront leur coûter cher. Il faut donc entretenir en permanence la dissuasion par la démonstration de force et la punition corporelle.

    Des collectifs antifascistes, et notamment la Jeune garde, ont montré la formule à appliquer pour constituer une première ligne de défense : discipline, obéissance à la hiérarchie, hygiène de vie, préparation physique, entraînements collectifs à l’affrontement, élaboration de tactiques efficaces et d’initiatives audacieuses directement contre les fascistes, et développement d’une mentalité pour obtenir la victoire et ne pas flancher au moindre coup dur. Le tout en développant des relations de confiance avec les organisations politiques et les associations locales, ainsi qu’avec les syndicats.

    Depuis toujours, la solution réside dans les organisations bien cadrées où les individus s’engagent sincèrement et se soumettent au collectif. Les caprices individualistes, la lâcheté et la fébrilité petite-bourgeoise n’y ont donc pas leur place, offrant ainsi un cadre politique sain et efficace.

    Il faut ce renouveau salvateur pour enterrer définitivement cette gauche liquéfiée dans le libéralisme soixante-huitard2. Il faut retrouver les réflexes militaires et spartiates des organisations du siècle passé. Une gauche où le combat est d’abord un acte et pas seulement un mot dénué de sens dans un slogan nostalgique.

    Ce renouveau doit se voir au premier coup d’œil, aussi bien dans la tenue vestimentaire des militants et militantes que dans le regard assuré et la posture physique droite, reflétant une hygiène de vie saine et des convictions idéologiques fortes et assumées. Les clowneries que l’on aperçoit dans les manifestations n’auraient jamais dû être tolérées, mais puisque la gauche est actuellement au fond du trou, une nouvelle génération de communistes doit se lever et faire le grand nettoyage.

    Maintenant, chaque communiste doit imprimer ce code de conduite :

    • Renforcer ses capacités mentales : affronter nos ennemis demande une force psychologique élevée, délivrée des entraves du virilisme. Nous refusons de tolérer les machistes pensant que parler de ses émotions ou aller soigner ses névroses chez le psy serait synonyme de faiblesse. La force mentale passe par le travail, l’humilité et le collectif. On renforce notre esprit autant que notre corps pour le bien du collectif.
    • Ne tolérer aucun affaiblissement de l’organisation ou des individus : interdire la consommation collective et individuelle d’alcool et de drogues. Le mode de vie straight edge est ici un très bon exemple à suivre. Mais également, faire en sorte que l’organisation ne devienne pas un lieu de drague et/ou de prédation sexuelle. La promiscuité sexuelle entre militants et militantes doit être interdite, et les relations amoureuses sérieuses doivent pouvoir se réaliser uniquement dans des conditions qui ne nuisent pas à l’organisation.
    • Revoir à la hausse les capacités physiques : il n’est plus question de prêter attention aux gémissements de gauchistes fébriles pour qui l’injonction aux sports de combat et à l’hygiène de vie serait « de droite ». Tous les militants et militantes en capacité de le faire se doivent d’augmenter leur force physique, d’entretenir leur cardio, et d’avoir une alimentation leur permettant d’augmenter leur masse musculaire. Dans un monde dominé par le virilisme réactionnaire, et lorsqu’en face vous avez des hooligans néonazis sous stéroïdes et des CRS en armure, même si vous êtes d’un gabarit moyen, il est toujours préférable de gagner du muscle et passer de 60 à 70 kg, de 70 à 80 kg, etc., et ce pour les hommes comme pour les femmes.
    • Renforcer la camaraderie, le collectif et l’entraide : l’organisation communiste doit être un lieu d’honnêteté et de confiance, et cela doit être mis en pratique structurellement. La critique doit se faire systématiquement, avec fermeté, tout en restant dans la justesse et la bienveillance (lire et relire Contre le libéralisme de Mao).
    • Ne plus confondre SO et AG : le service d’ordre est un outil, et bien qu’il soit soumis aux décisions démocratiques des organisations, ce n’est pas une instance politique. Donc, les quotas d’inclusivité ou de diversité des profils n’y ont pas leur place, et les accusations de soi-disant virilisme n’ont aucun sens, car seules les capacités physiques et mentales, ainsi que la discipline et l’obéissance, comptent. Ce sont par défaut les hommes qui assument cette tâche, mais les femmes y ont toute leur place, encore faut-il que l’organisation leur en donne les moyens et qu’elles veuillent s’emparer de la violence. Le but premier d’un service d’ordre est d’être visuellement dissuasif (c’est pour cela que les membres du service d’ordre portent une tenue vestimentaire uniforme et robuste) pour qu’aucune force réactionnaire n’ose s’y frotter. Mais si jamais c’est le cas, le service d’ordre doit pouvoir encaisser la charge, puis contre-attaquer pour blesser et faire fuir l’ennemi.
    • Se préparer à toutes les situations :
      • savoir se procurer et apprendre à manier tout objet permettant de détruire efficacement un fasciste, mais également pratiquer toute discipline sportive aidant à neutraliser des fascistes à main nue ;
      • apprendre les techniques de combat de rue aussi bien collectives qu’individuelles ;
      • s’entraîner à planifier des actions illégales, et mener systématiquement des actions punitives sur les fascistes lorsqu’ils sortent ;
      • reconnaître le danger potentiel, le voir mais ne plus le fuir ;
      • assumer la violence, pouvoir l’infliger et l’encaisser.
    • Mettre tout en œuvre pour vaincre, en une phrase : tenir la rue.

    Avoir des idées politiques révolutionnaires, c’est avant tout pouvoir les porter et les défendre matériellement. Si vous n’êtes pas en mesure de détruire, voire simplement de résister à un groupe fasciste par vous-même, sans aide de l’État, alors vous pourrez abandonner toute prétention révolutionnaire lorsque les temps se durciront. Le retard accumulé toutes ces années, et surtout la progression quantitative et qualitative du milieu nationaliste, ne doit pas être une excuse pour un nivellement par le bas et un abandon de ce domaine de la lutte politique. La gauche radicale peut aisément rattraper ce retard si nous développons collectivement une culture du combat, et si nous l’imposons dès aujourd’hui.

    1 Comme lors du débarquement de 100 fascistes venus provoquer et en découdre dans un quartier populaire de Romans-sur-Isère, à la suite du meurtre du jeune Thomas lors d’une rixe ultraviolente pendant une fête dans un village proche. Les jeunes du quartier ont pu lancer une chasse aux fachos après que ceux-ci aient été mis en difficulté par les policiers qui sont intervenus. Cela a donné de belles séquences de tabassage et d’humiliations des nazis. On notera que par la suite, ces militants néonazis laissés sur le carreau ont ému certains médias qui se sont empressés de les faire passer pour « de jeunes manifestants victimes d’un lynchage »

    2 Mai 68 a bien été un moment où la gauche a montré qu’elle savait s’organiser pour attaquer et se défendre, mais c’est aussi à partir de lui que le pacifisme est devenu dominant dans celle-ci. La génération militante qui a fait Mai 68 est aussi celle qui a abandonné la rue, avec la radicalité politique, dans les décennies qui ont suivi. L’héritage de Mai 68 dans notre mouvement est aujourd’hui beaucoup plus le réformisme dégénéré que l’autodéfense de classe.

  • Quelle position sur la guerre entre l’Iran et Israël ?

    Depuis la nuit du 13 juin 2025, Israël mène l’opération Lion qui se dresse en Iran. Israël a bombardé plusieurs sites scientifiques, industriels et militaires en Iran et a assassiné plusieurs hauts responsables militaires et scientifiques iraniens. L’objectif déclaré de l’opération est de détruire le programme nucléaire iranien, et d’ainsi supprimer la « menace existentielle » que représenterait l’Iran pour Israël. À ce jour, les bombardements israéliens auraient tué plus de 500 Iraniennes et Iraniens, majoritairement des civils.1

    Avec ce nouveau conflit ouvert, des questions brûlantes se posent pour les communistes.

    1. Guerre juste ou injuste ?

    La République islamique d’Iran est née de l’échec de la révolution démocratique en Iran, en 1979, lorsque le prolétariat et la paysannerie ont été vaincus par la bourgeoisie nationale (petite et moyenne), représentée par Khomeini, en alliance avec les féodaux (les mollahs) que s’était aliéné le Shah pendant la Révolution blanche (1963). La Révolution iranienne est un rappel cuisant de l’impossibilité d’une révolution démocratique (antiféodale, anticompradore, anti-impérialiste) sous direction bourgeoise, à l’époque de l’impérialisme.

    La République islamique d’Iran est un régime réactionnaire qui mène une politique d’oppression contre les minorités nationales, les minorités religieuses et les femmes. La classe dirigeante en Iran est la bourgeoisie compradore, c’est-à-dire une classe capitaliste soumise à l’impérialisme. L’Iran est un pays capitaliste comprador (semi-coloniale) qui porte des ambitions de domination régionales sur le Moyen-Orient.

    Aujourd’hui, la guerre de l’Iran contre Israël est une guerre juste.

    A. Pourquoi la guerre de l’Iran contre Israël est-elle une guerre juste ?

    Lorsqu’une guerre a lieu entre un pays impérialiste et un pays semi-colonial, même lorsque ce dernier est un État réactionnaire qui a ses propres ambitions de domination, la position communiste est de reconnaître la guerre juste du dominé contre le dominant. Lénine l’exprimait ainsi :

    « Les socialistes ont toujours entendu par guerre “défensive” une guerre “juste” dans ce sens (comme a dit exactement un jour W. Liebknecht). C’est seulement dans ce sens que les socialistes reconnaissaient et continuent de reconnaître le caractère légitime, progressiste, juste, de la “défense de la patrie” ou d’une guerre “défensive”. Par exemple, si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., ce seraient des guerres “justes”, “défensives”, quel que soit celui qui commence, et tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les “grandes” puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices. »2

    Sur quelle base les communistes adoptent-ils cette position ? Toute attaque contre l’impérialisme mondial, contre la domination en général des pays dominés, est objectivement progressiste, parce qu’elle crée les conditions de la victoire de la révolution communiste mondiale en affaiblissant l’impérialisme mondial. Le principal ennemi du prolétariat et des peuples dominés du Moyen-Orient est aujourd’hui l’impérialisme occidental en général, et l’État colonial et impérialiste israélien en particulier. Tout coup porté contre l’impérialisme occidental et le colonialisme sioniste au Moyen-Orient est un coup porté contre le principal ennemi du prolétariat et des peuples opprimés de la région.

    Reconnaître qu’une guerre est juste, c’est reconnaître que l’un des deux belligérants est relativement progressiste par rapport à l’autre ; qu’ils ne sont pas autant réactionnaires l’un que l’autre ; que la victoire de l’un serait préférable à la victoire de l’autre ; et donc, que les communistes doivent être dans le camp de l’un contre l’autre. Lorsqu’une guerre est juste, les communistes ne peuvent pas considérer à égalité les forces en lutte et rester neutres dans celle-ci. Mao l’exprimait ainsi :

    « L’histoire montre que les guerres se divisent en deux catégories : les guerres justes et les guerres injustes.

    Toute guerre progressiste est juste et toute guerre qui fait obstacle au progrès est injuste.

    Nous autres communistes, nous luttons contre toutes les guerres injustes qui entravent le progrès, mais nous ne sommes pas contre les guerres progressistes, les guerres justes.

    Nous communistes, non seulement nous ne luttons pas contre les guerres justes, mais encore nous y prenons part activement. La Première Guerre mondiale est un exemple de guerre injuste ; les deux parties y combattaient pour des intérêts impérialistes, et c’est pourquoi les communistes du monde entier s’y sont résolument opposés.

    Voici comment il faut lutter contre une telle guerre : avant qu’elle n’éclate, il faut faire tous les efforts possibles pour l’empêcher, mais une fois qu’elle a éclaté, il faut, dès qu’on le peut, lutter contre la guerre par la guerre, opposer à une guerre injuste une guerre juste.

    La guerre menée par le Japon est une guerre injuste, une guerre qui entrave le progrès. Les peuples du monde entier, y compris le peuple japonais, doivent lutter et luttent déjà contre elle.

    En Chine, depuis les masses populaires jusqu’au gouvernement, depuis le Parti communiste jusqu’au Kuomintang, tout le monde a levé l’étendard de la justice et poursuit une guerre révolutionnaire nationale contre l’agression. »3

    Qu’une guerre soit juste ou injuste dicte l’attitude et les actes des communistes à son égard. Les communistes doivent soutenir les guerres justes et s’opposer aux guerres injustes, défendre les guerres justes et condamner les guerres injustes ; mais ils doivent aussi lutter pour la victoire des guerres justes et la défaite des guerres injustes, participer aux guerres justes et lancer des guerres justes contre les guerres injustes.

    En l’état, il est impossible pour les communistes de considérer à égalité l’Iran et Israël, un pays dominé en lutte contre un pays dominant, de prétendre que la lutte du capitalisme comprador iranien contre le colonialisme et l’impérialisme israéliens n’est pas progressiste, et de ne pas souhaiter la victoire du premier contre le second. Affirmer cela, ce n’est pas entretenir des illusions sur ce qu’est l’Iran, c’est être lucide sur ce qu’est Israël. Que l’Iran soit relativement progressiste face à Israël nous informe plus sur le colonialisme-impérialisme d’Israël que sur l’« anti-impérialisme » (sic) de l’Iran.

    Israël et l’Iran luttent tous deux pour leur domination sur la région, mais ceci ne change rien à la réalité impérialiste d’Israël et semi-coloniale de l’Iran, c’est-à-dire au fait qu’Israël fasse partie des « “grandes” puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices » et que l’Iran fasse partie des « États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits ». Les semi-colonies dont Lénine disait que « tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire » (le Maroc, l’Inde, la Perse et la Chine du début du XXsiècle) n’étaient pas des États « innocents », dénués de tout chauvinisme ou expansionnisme, qui ne luttaient que pour leur libération sans lutter aussi pour leur propre domination. À l’époque de l’impérialisme, il n’y a pas d’État bourgeois qui puisse être le « défenseur des peuples » — les peuples sont leurs seuls défenseurs.

    La victoire — plus qu’improbable — de l’Iran sur Israël serait très positive sur les mouvements révolutionnaires démocratiques et communistes de la région. Cette victoire représenterait un coup important contre les pays impérialistes principaux dans la région, c’est-à-dire les pays impérialistes occidentaux, dont Israël, qui sont les ennemis principaux du prolétariat et des peuples opprimés de la région. L’affaiblissement, même relatif, de la domination des principaux impérialismes dans la région serait très favorable au développement des mouvements démocratiques et communistes. Ceci dit, le renforcement des positions de l’Iran dans la région, en lieu et place de celles des pays impérialistes qui y sont aujourd’hui dominants, ne serait en lui-même pas favorable au développement des mouvements démocratiques et communistes. Le prolétariat et les peuples opprimés de la région n’ont à gagner dans la victoire de l’Iran que la défaite d’Israël et des autres principaux pays impérialistes qui dominent la région, rien d’autre. Les communistes doivent donc soutenir l’Iran dans la mesure où l’Iran sert objectivement leurs intérêts, les intérêts du prolétariat et des peuples opprimés, mais sans les confondre avec ceux de l’Iran — ceux de la bourgeoisie compradore.

    Le projet régional de l’Iran est en contradiction directe avec celui d’Israël, il lui fait obstacle, et ce indépendamment des intérêts capitalistes compradors qui l’animent. Si aucun de ces deux projets régionaux n’est émancipateur pour le prolétariat et les peuples opprimés du Moyen-Orient, ils sont quantitativement et qualitativement (!) différents. Israël est — en tant que pays impérialiste et que colonie de peuplement — un bastion monstrueux de la réaction mondiale au Moyen-Orient : dans la région, Israël est le plus grand adversaire de l’émancipation du prolétariat et des peuples opprimés, le plus grand danger de toute révolution démocratique et communiste.

    Les communistes ne s’abaissent jamais à choisir de « moindre réactionnaire » lorsqu’il n’y a pas de moindre réactionnaire ailleurs qu’en apparence (c’est à dire, pour le développement de la révolution) : entre deux impérialistes, ou entre deux compradors. Mais dans la guerre entre l’Iran et Israël, il y a réellement un progressiste et un réactionnaire. Dans la région, la destruction d’Israël par le concours de l’Iran serait la libération du colonialisme de peuplement sioniste, et avec celle-ci, un recul de l’impérialisme.

    B. Que signifie que la guerre de l’Iran contre Israël soit une guerre juste ?

    Cette question pratique ne peut être répondue que d’un point de vue : de celui de la révolution communiste. Les communistes luttent pour les guerres justes et contre les guerres injustes pour le développement de la révolution communiste dans leur pays. Les communistes jugent de leurs actes dans une guerre juste comme injuste du point de vue de la révolution communiste, et exclusivement de ce point de vue.

    Il ne faut pas s’empêtrer dans de faux dilemmes : « si la guerre de l’Iran est juste, alors il faut rejoindre l’Iran ; et s’il ne faut pas rejoindre l’Iran, alors la guerre de l’Iran n’est pas juste. » Ça n’est pas comme cela que les communistes posent la question de leur participation à une guerre juste.

    Qu’une guerre soit juste ne change en rien la priorité des communistes : la défense de l’autonomie politique de classe du prolétariat. Défendre l’autonomie politique de classe du prolétariat — dans les circonstances d’une guerre juste comme dans celles d’une guerre injuste — est toujours le premier impératif pour les communistes. Qu’une guerre soit juste ne rend jamais secondaire l’autonomie politique de classe du prolétariat, qui est d’une importance stratégique qu’aucune circonstance ni tactique ne peuvent diminuer (« assouplir »).

    Participer à une guerre juste n’implique jamais d’abandonner l’autonomie politique de classe du prolétariat ni de substituer la révolution communiste par le programme d’une autre classe. Une guerre juste l’est parce qu’elle est progressiste, c’est-à-dire en ce qu’elle amène à la résolution des contradictions. Une guerre juste l’est du point de vue de la révolution communiste, c’est-à-dire en ce qu’elle crée les conditions de son développement. Du point de vue de la grande bourgeoisie (impérialiste ou compradore), toutes les guerres menées par son État sont justes et toutes les guerres menées contre son État sont injustes, mais ce point de vue n’est jamais celui de la révolution communiste — même lorsqu’ils correspondent à un moment donné. Une guerre est juste ou injuste toujours du point de vue de classe du prolétariat, jamais de celui de la grande bourgeoisie (ou d’une autre classe).

    Reconnaître que la guerre de l’Iran contre Israël est juste, ce n’est pas adopter le point de vue de la bourgeoisie compradore iranienne, c’est reconnaître que le point de vue du prolétariat international et des peuples opprimés correspondent avec celui-ci dans certaines conditions déterminées bien délimitées (la guerre actuelle).

    Les classes révolutionnaires doivent utiliser les intérêts des classes dominantes pour servir les leurs ; elles doivent exploiter les contradictions entre les classes dominantes à leur meilleur avantage, pour leurs propres fins — la révolution communiste. Si les intérêts des classes révolutionnaires et d’une classe dominante (d’un État) peuvent se correspondre à un moment de la lutte des classes, ils ne peuvent jamais se confondre. Le risque, c’est que les classes révolutionnaires d’un pays oublient de servir leurs propres intérêts, et servent ceux d’une classe dominante ou d’une autre à la place. Les intérêts des classes révolutionnaires ne sont pas ceux d’une classe dominante (d’un État), même s’ils sont liés par leur destin national.

    Pendant la guerre antijaponaise (1937-1945), les communistes chinois auraient-ils dû rejeter dos à dos le Japon impérialiste et la Chine semi-coloniale, soumise et alliée à l’impérialisme français, britannique et américain ? Non. Les communistes chinois auraient-ils donc dû rejoindre les rangs de l’État chinois et abandonner leurs ambitions révolutionnaires (la guerre civile contre l’État chinois) ? Non plus. Que la guerre de la classe dominante chinoise soit aussi celle des classes révolutionnaires chinoises n’impliquait pas que le prolétariat devait remplacer son programme politique par celui de la bourgeoisie chinoise et se laisser diriger par celle-ci — ce qu’aucune circonstance ne peut impliquer.

    La qualité du soutien à apporter à une guerre juste, et à opposer aux guerres injustes, est déterminée par le développement concret de la révolution communiste relativement à la guerre. Par exemple, dénoncer la propagande mensongère et hypocrite israélienne contre l’Iran, ce n’est pas défendre la propagande iranienne contre Israël ; idem, saboter et appeler au sabotage de l’effort de guerre d’Israël contre l’Iran, ce n’est pas rejoindre et appeler à rejoindre l’effort de guerre de l’Iran contre Israël.

    Pour les communistes, la question pratique de la participation à une guerre juste, c’est-à-dire des moyens concrets qui doivent être investis dans celle-ci, relève de ce que le prolétariat et les peuples opprimés ont à y gagner. Autrement dit : « comment cette guerre juste peut-elle être utilisée pour intensifier la mobilisation politique du prolétariat et du peuple, jusqu’à la révolution communiste ? » Il est évident que cette question ne peut être répondue que selon les conditions concrètes dans lesquelles elle se pose, dans chaque pays.

    2. Guerre impérialiste ou interimpérialiste ?

    Aujourd’hui, la guerre est entre un pays impérialiste — Israël — et un pays dominé (semi-colonial) — l’Iran. La guerre d’Israël contre l’Iran est une guerre impérialiste ; et la guerre de l’Iran contre Israël est une guerre de résistance à la guerre impérialiste (ce qui n’en fait pas une guerre « anti-impérialiste »).

    Israël n’est pas une semi-colonie américaine (un proxy occidental), c’est un pays impérialiste autonome allié aux USA, au même titre que le Japon. Il existe des contradictions entre le colonialisme (de peuplement) sioniste et l’impérialisme israélien, d’une part, et les autres pays impérialistes occidentaux, d’autre part. Le bloc formé par les pays impérialistes occidentaux, dont Israël fait partie, ne peut pas occulter l’existence d’un colonialisme et d’un impérialisme israéliens particuliers — Israël ne peut pas être réduit à un simple « avant poste » des autres pays impérialistes occidentaux.

    Aujourd’hui, l’Iran n’est pas un proxy de la Chine et de la Russie dans sa guerre contre Israël.Les pays impérialistes qui dominent principalement l’Iran sont la Russie et la Chine. Il est correct d’affirmer que la Chine et la Russie servent leurs intérêts au Moyen-Orient par le soutien à leur semi-colonie iranienne. Cependant, dans la guerre de l’Iran contre Israël, les intérêts de la bourgeoisie impérialiste russe et/ou chinoise ne sont pour l’instant pas les intérêts principaux. La guerre de l’Iran contre Israël est aujourd’hui principalement la guerre de la bourgeoisie compradore iranienne, pour ses propres intérêts et par ses propres moyens.

    Il est exact d’affirmer qu’une bourgeoisie compradore sert ses propres intérêts (compradors) lorsqu’elle sert les intérêts (impérialistes) des bourgeoisies qui la dominent. Les intérêts de la bourgeoisie compradore iranienne correspondent dans une certaine mesure avec ceux des bourgeoisies russe et chinoise — les ambitions des uns servent les ambitions des autres. Il serait absurde de chercher à distinguer les intérêts compradors des intérêts impérialistes là où ils convergent. Au Moyen-Orient, le développement du capitalisme comprador iranien sert en général les impérialismes russe et chinois, et inversement. Par exemple, l’Iran autant que la Russie et la Chine ont intérêt à combattre les USA et leurs proxys dans la région (Arabie Saoudite, etc.). Cependant, il serait inexact d’affirmer que les intérêts compradors ne sont que les intérêts impérialistes, c’est-à-dire qu’ils convergent en totalité. Il serait absurde de ne pas distinguer les intérêts compradors des intérêts impérialistes là où ils divergent. Par exemple, l’Iran n’a aucun investissement économique en Israël, contrairement à la Russie et à la Chine ; idem, le régime politique de l’Iran est directement menacé par Israël, ce qui n’est pas le cas de la Russie et de la Chine.

    La bourgeoisie compradore d’un pays n’est généralement pas la simple marionnette de la bourgeoisie impérialiste qui la domine, elle a une autonomie politique et économique nationale, dans la mesure permise par la domination impérialiste. Une semi-colonie n’est pas une colonie. Non seulement les intérêts de la bourgeoisie compradore et ceux des bourgeoisies impérialistes qui la dominent ne relèvent pas des mêmes contradictions, mais il y a aussi une contradiction entre ceux-ci. Tout ce qui est fait par un pays dominé est fait dans la mesure permise par la domination impérialiste sur ce pays, et dans cette mesure seulement ; mais il ne faut pas alors en conclure que tout ce qui est fait par un pays dominé est fait par et/ou pour la domination impérialiste sur ce pays (c’est à dire, par et/ou pour une bourgeoisie impérialiste). Partir du principe que tout ce que fait une semi-colonie est en fait l’œuvre des impérialismes qui la dominent est une position abstraite qui n’est pas marxiste ; dans chaque cas particulier, il faut étudier concrètement quels sont les forces et les intérêts à l’œuvre.

    Aujourd’hui, dans la guerre entre l’Iran et Israël, la contradiction entre l’impérialisme et les peuples opprimés est la contradiction principale, et la contradiction entre les pays impérialistes est une contradiction secondaire. Comprendre quelle est la contradiction principale dans une guerre est un problème théorique d’une importance capitale ; car, c’est à la lumière de la contradiction principale, des intérêts principaux, dominants, déterminants, etc., que l’on peut connaître la nature de la guerre en question, et donc, la position communiste à adopter dans celle-ci. La lutte mondiale entre l’impérialisme et les peuples opprimés est la cause principale de la guerre entre l’Iran et Israël, alors que la lutte mondiale entre les pays impérialistes (occidentaux, d’une part, russe et chinois, d’autre part) est une cause secondaire. La guerre entre l’Iran et Israël est donc une guerre impérialiste (pour la domination des colonies et semi-colonies), plutôt qu’une guerre interimpérialiste (pour le repartage de la domination des colonies et semi-colonies), contrairement à la guerre entre l’Ukraine et la Russie.

    Pourquoi affirmons-nous que les intérêts impérialistes russes et chinois ne sont pas les principaux intérêts dans la guerre de l’Iran contre Israël ?

    Depuis le début du conflit ouvert avec Israël, l’Iran est seul. L’importance secondaire des intérêts impérialistes russes et chinois s’observe en fait dans l’isolement diplomatique, financier et militaire de l’Iran, par rapport à la Russie et à la Chine. À ce jour, le seul geste de la Russie et de la Chine envers l’Iran est une condamnation de la violation de la souveraineté iranienne doublée d’un appel à une résolution diplomatique du conflit. Au premier jour de la guerre, Poutine a proposé la médiation de la Russie entre l’Iran et Israël, une proposition réitérée 5 jours plus tard et qui a été rejetée par les USA et l’UE. Le soutien de la Russie et de la Chine à leur semi-colonie est minimal et strictement diplomatique. Aucun soutien financier ou militaire à l’Iran n’est pour l’instant envisagé, ni par la Russie ni par la Chine. Le contraste avec le soutien des pays impérialistes occidentaux envers l’Ukraine (leur proxy), depuis février 2022, est flagrant : condamnation totale de l’invasion russe, exigence d’un retrait sans condition des troupes russes, sanctions drastiques sur la Russie, envoi de plusieurs centaines de milliards d’euros d’aides financières et militaires, livraisons massives d’armes et de munitions, partage du renseignement, négociation sur l’adhésion à l’OTAN ou à l’UE, etc. Pour l’Iran, rien de comparable.

    La Russie et la Chine ont des intérêts économiques et politiques en Iran, mais ils en ont aussi en Israël (par exemple, en 2024, la Chine était de loin le 1er exportateur vers Israel4). L’importance stratégique accordée par la Russie et la Chine à l’Iran est pour l’instant trop basse et les risques d’une intervention de leur part sont pour l’instant trop hauts ; le Moyen-Orient est un théâtre de lutte interimpérialiste secondaire, derrière l’Ukraine pour la Russie, et l’indopacifique pour la Chine. De plus, l’attitude passive de la Russie et de la Chine avec l’Iran s’explique par les rapports de force interimpérialistes, dans lesquels le bloc russo-chinois (challengeur) est relativement faible face au bloc occidental (hégémonique). La Russie et la Chine ne sont pas pressées d’ouvrir un nouveau front de lutte interimpérialiste ouvert, au Moyen-Orient.

    Comme nous l’avons rappelé au sujet de l’Ukraine, une semi-colonie est obligée envers les pays impérialistes qui la dominent, mais les pays impérialistes ne sont pas obligés envers la semi-colonie qu’ils dominent.5 Ce n’est pas parce que l’Iran est dominé par la Russie et la Chine que la Russie et la Chine « doivent » défendre l’Iran.

    Aujourd’hui, l’Iran combat essentiellement seul contre un ennemi régional pour la domination de la région. La contradiction interimpérialiste n’est pas la contradiction principale, à l’heure actuelle dans la guerre entre l’Iran et Israël. Ceci dit, rien n’exclut que cette contradiction ne devienne la contradiction principale, à l’avenir dans la guerre entre l’Iran et Israël. De plus, il ne fait aucun doute que le développement de la contradiction impérialisme-peuples dominés au Moyen-Orient, dans la guerre entre l’Iran et Israël, va participer au développement des contradictions interimpérialistes dans le monde, vers la 3Guerre mondiale.

    1 « Les frappes israéliennes sur l’Iran ont tué au moins 585 personnes, selon une ONG », L’Orient-Le jour, 18 juin 2025. À l’adresse :

    https://www.lorientlejour.com/article/1465308/les-frappes-israeliennes-sur-liran-ont-tue-au-moins-585-personnes-selon-une-ong.html

    2 V. I. Lénine, « Les principes du socialisme et la guerre de 1914-1915 », Le socialisme et la guerre, 1915.

    3 Mao Z., De la guerre prolongée, 1938.

    4 « Which countries trade the most with Israel and what do they buy and sell? », Al Jazeera, 22 mai 2025. À l’adresse :

    https://www.aljazeera.com/news/2025/5/22/which-countries-trade-the-most-with-israel-and-what-do-they-buy-and-sell

    5 « Il faut remettre les choses dans l’ordre : ce ne sont pas les pays impérialistes occidentaux qui sont obligés envers l’Ukraine, c’est l’Ukraine qui est soumise aux pays impérialistes occidentaux, dont les USA. Les USA sont libres de soutenir ou de ne pas soutenir l’Ukraine, c’est l’Ukraine qui n’est pas libre de contrevenir aux USA. Que l’Ukraine soit éventuellement abandonnée par les USA à l’avenir n’est pas impossible. Pour les USA, l’Ukraine n’est qu’un proxy, c’est-à-dire un État comprador et un marché qu’ils dominent, et à ce titre un enjeu stratégique dans leur lutte impérialiste mondiale. Cependant, aucun proxy ni aucun enjeu stratégique ne sont absolus, et certainement pas l’Ukraine pour les USA. Si, demain, les USA abandonnaient l’Ukraine, cela démontrerait-il que l’Ukraine n’était donc pas jusqu’alors un État comprador des USA ? Non, seulement que la stratégie impérialiste des USA, et/ou l’importance de l’Ukraine dans celle-ci, ont changées. Par exemple, c’est un tel scénario qui a eu lieu au Sud-Vietnam en 1973. » — « Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique. Partie I : Les luttes interimpérialistes (USA-Russie-UE) », Unité communiste, 8 avril 2025. À l’adresse :

    https://unitecommuniste.com/articles/les-luttes-interimperialistes-et-la-lutte-ideologique-partie-i-les-luttes-interimperialistes-usa-russie-ue/
  • Questions sur les pays impérialistes

    1. Introduction

    La théorie de l’impérialisme contemporain est l’une des principales luttes de ligne dans le mouvement communiste international.

    Les 5 points sur l’impérialisme de Lénine, développés dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), font toujours autorité. Ils définissent une époque par rapport à une autre, le capitalisme impérialiste (monopoliste, pourrissant et agonisant) par rapport au capitalisme (concurrentiel, progressiste et ascendant).

    « Il nous faut commencer par donner la définition la plus précise et la plus complète possible de l’impérialisme. L’impérialisme est un stade historique particulier du capitalisme. Cette particularité est de trois ordres, l’impérialisme est :

    1. le capitalisme monopoliste ;
    2. le capitalisme parasitaire ou pourrissant ;
    3. le capitalisme agonisant.

    La substitution du monopole à la libre concurrence est le trait économique capital, l’essence de l’impérialisme. Le monopolisme se manifeste sous cinq formes principales :

    1. les cartels, les syndicats patronaux, et les trusts ; la concentration de la production a atteint un degré tel qu’elle a engendré ces groupements monopolistes de capitalistes ;
    2. la situation de monopole des grosses banques : trois à cinq banques gigantesques régentent toute la vie économique de l’Amérique, de la France, de l’Allemagne ;
    3. l’accaparement des sources de matières premières par les trusts et l’oligarchie financière (le capital financier est le capital industriel monopolisé, fusionné avec le capital bancaire) ;
    4. le partage (économique) du monde par les cartels internationaux a commencé. Ces cartels internationaux, détenteurs du marché mondial tout entier qu’ils se partagent “à l’amiable” — tant que la guerre ne l’a pas repartagé — on en compte déjà plus de cent ! L’exportation des capitaux, phénomène particulièrement caractéristique, à la différence de l’exportation des marchandises à l’époque du capitalisme non monopoliste, est en relation étroite avec le partage économique et politico-territorial du monde ;
    5. le partage territorial du monde (colonies) est terminé. »1

    Ci-dessus, Lénine définit l’impérialisme, mais il ne définit pas un pays impérialiste en général. Au début du XXe siècle, tous les pays impérialistes étaient développés, mais en général, tous les pays développés ne sont pas des pays impérialistes. Les 5 points de l’impérialisme de Lénine décrivent les pays développés à l’époque de l’impérialisme, et au moment où ils ont été formulés, seuls les pays impérialistes étaient développés. Au début du XXe siècle, seule une minorité de pays impérialistes avaient des monopoles financiers exportateurs de capitaux. Or, au début du XXIe siècle, une majorité de pays ont des monopoles financiers exportateurs de capitaux. Doit-on en conclure qu’une majorité de pays sont aujourd’hui des pays impérialistes ?

    La définition léniniste d’un pays impérialiste, déduite de la définition léniniste de l’époque de l’impérialisme, est propre à un moment particulier de l’époque de l’impérialisme, celle sur laquelle Lénine écrivait (la fin de l’ancienne époque capitaliste et le début de la nouvelle époque capitaliste-impérialiste) — elle n’est pas universelle à l’époque de l’impérialisme. Doit-on donc abandonner la définition léniniste de l’impérialisme ?

    Quelle est l’essence de la définition léniniste de l’impérialisme ? Le partage du monde par les monopoles financiers, c’est-à-dire la domination économique mondiale. C’est avec la compréhension de cette essence que nous devons, aujourd’hui, départager les pays dominants (impérialistes) des pays dominés (coloniaux et semi-coloniaux). La définition léniniste de l’impérialisme est propre à un moment donné de l’époque de l’impérialisme (le début du XXe siècle) dans la forme (les 5 points), mais elle est universelle à toute l’époque de l’impérialisme dans le fond. Nous devons aujourd’hui définir la forme contemporaine de l’impérialisme, dont le fond historique a déjà été défini par Lénine en 1916.

    Le problème théorique qui nous anime n’est pas la définition de l’époque de l’impérialisme, mais la définition d’un pays impérialiste contemporain. Définir un pays impérialiste n’est pas un problème théorique scolastique. Si l’Inde ou la Turquie ne sont pas semi-coloniales, mais impérialistes, alors la stratégie des communistes en Inde ou en Turquie doit changer drastiquement. Si la Russie n’est pas impérialiste, mais semi-coloniale, alors là aussi la stratégie des communistes sur la guerre russo-ukrainienne doit changer drastiquement. De plus, comprendre la nature impérialiste ou semi-coloniale de chaque pays est nécessaire pour comprendre le système capitaliste-impérialiste contemporain, et donc, pour prévoir correctement son mouvement.

    2. Dépendance dominée ou dominante ?

    Au XIXsiècle et pendant la 1re moitié du XXsiècle, la domination impérialiste était principalement coloniale : les pays impérialistes se partageaient le monde en empires — littéralement, à Berlin en 1885. Depuis la 2de moitié du XXsiècle, la domination impérialiste est devenue principalement semi-coloniale : les pays impérialistes se partagent le monde en sphères d’influence. Cette transformation a été la transition d’une domination principalement directe et ouverte de pays annexés soumis par la conquête, en domination principalement indirecte et masquée de pays autonomes soumis par la dépendance. La dépendance est devenue la principale arme de la domination impérialiste au XXsiècle (la principale forme de la contradiction impérialisme-peuples opprimés).

    Aucun pays autonome (c’est-à-dire, non colonial) n’est à proprement parler « indépendant » de tous les autres. Les pays du centre ne sont pas « dépendants » des pays de la périphérie, parce qu’ils les dominent, mais ils ne sont pas « indépendants » d’eux non plus : sans la périphérie, le centre ne peut pas être le centre.

    La dépendance est toujours une relation réciproque, mais il y a toujours un aspect dominant et un aspect dominé dans la dépendance. Les deux aspects de la dépendance sont toujours autonomes l’un de l’autre (ils ont leur existence propre), mais ils ne sont jamais indépendants l’un de l’autre (ils n’existent pas l’un sans l’autre).

    Par exemple, les USA, le centre du centre impérialiste, ne sont pas un pays « indépendant », parce qu’il ne peut pas fonctionner tel qu’il fonctionne isolé de tous les autres pays du monde. Cependant, l’on ne peut pas dire des USA qu’ils sont un pays « dépendant », parce que dans sa relation de dépendance avec tous les autres pays du monde, il les domine tous.

    La question est moins « est-ce qu’un pays est dépendant ou indépendant ? », mais « est-ce qu’un pays est dominé ou dominant dans sa dépendance ? »

    Il faut comprendre ce qui fait la domination dans la dépendance pour comprendre pourquoi des pays autonomes sont dominants (impérialistes) ou dominés (semi-coloniaux). Pour comprendre si un pays est dominé ou dominant dans ses relations aux autres pays, on ne peut pas isoler quelques-unes de ses relations ou ses relations avec quelques pays, mais l’on doit considérer l’ensemble de ses relations avec l’ensemble des autres pays.

    Les pays impérialistes sont des puissances économiques et (géo)politiques, mais ce ne sont pas la puissance économique et (géo)politique qui font d’un pays un pays impérialiste. Décrire des pays dépendants et dominés, comme l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran comme des pays impérialistes contemporains, pour leur relative puissance économique et (géo)politique, c’est avoir une compréhension superficielle du système capitaliste-impérialiste, c’est-à-dire de la domination dans la dépendance.

    3. Exploité exploiteur ou exploiteur exploité ?

    Dans un document précédent, nous avons écrit :

    « Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste. »2

    Il n’est aujourd’hui plus possible de définir un pays impérialiste (« dominant » ou « oppresseur ») comme un pays « exploiteur ». Avec cette définition, la quasi-totalité des pays du monde sont aujourd’hui des pays impérialistes. Les pays qui ne sont plus qu’« exploités » ne sont plus qu’une infime proportion des pays du monde. Dans la chaîne mondiale de la valeur, l’ensemble des pays intermédiaires sont des pays exploités et exploiteurs, et même les pays inférieurs bénéficient à certains degrés de l’exploitation d’autres pays (c’est-à-dire, de l’échange inégal).

    L’économiste Li Minqi exprime le problème ainsi :

    « Compte tenu du développement de la division capitaliste mondialisée du travail et des interactions complexes du commerce international et des flux de capitaux, il est difficile (voire impossible) d’identifier un seul pays dans le monde d’aujourd’hui comme étant soit un exploiteur “à 100 %” dans ses relations économiques avec le reste du système-monde capitaliste, soit un exploité “à 100 %”. Plus vraisemblablement, un pays peut simultanément entretenir des relations exploiteuses avec certains pays et des relations exploitées avec d’autres. Par conséquent, pour identifier la position d’un pays dans le système-monde capitaliste, il est important de ne pas se concentrer sur un seul aspect des relations (par exemple, qualifier la Chine d’impérialiste simplement parce qu’elle a exporté des capitaux). Au contraire, il est nécessaire d’examiner toutes les relations commerciales et d’investissement concernées et de déterminer si, dans l’ensemble, le pays reçoit plus de plus-value du reste du monde qu’il n’en transfère au reste du monde. D’une part, si un pays reçoit nettement plus de plus-value du reste du monde qu’il n’en transfère, alors il est clairement qualifié de pays impérialiste au sens où il est un pays exploiteur dans le système-monde capitaliste. D’autre part, si un pays transfère beaucoup plus de plus-value aux pays impérialistes qu’il n’en reçoit du reste du monde, le pays serait un membre périphérique ou semi-périphérique du système mondial capitaliste (en fonction d’une étude plus approfondie de la position du pays par rapport aux autres pays périphériques et semi-périphériques). »3

    « Selon la théorie du système-monde, le système-monde capitaliste est divisé en trois positions structurelles : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre se spécialisent dans des processus de production quasi monopolistiques et à forte rentabilité, tandis que les pays de la périphérie se spécialisent dans des processus de production hautement compétitifs et à faible rentabilité. La plus-value est transférée des producteurs de la périphérie vers les producteurs du centre, ce qui entraîne un échange inégal et une concentration de la richesse mondiale dans le centre. En comparaison, les pays semi-périphériques ont “un mélange relativement équilibré” de processus de production centraux et périphériques. »4

    Un pays de la semi-périphérie est un pays qui perçoit une proportion de survaleur depuis les pays de la périphérie mais qui exporte une proportion plus importante de survaleur vers les pays du centre. Les pays de la semi-périphérie sont donc des pays intermédiaires dans le circuit international de la valeur, mais qui restent eux-mêmes plus exploités qu’exploiteurs.

    Il n’est plus possible de définir un pays impérialiste comme un pays « exploiteur », il est alors tentant de le définir comme un pays « plus exploiteur qu’exploité ». Cependant, cette définition intuitive pose elle aussi plus de problèmes qu’elle n’en résout. Avec cette définition, seuls les pays du centre seraient des pays impérialistes, et les pays de la semi-périphérie ne pourraient pas être des pays impérialistes — par définition.

    Par exemple, avec cette définition, la Chine ne serait pas un pays impérialiste, parce qu’elle est aujourd’hui un pays plus exploité par l’Occident (dont le Japon) qu’elle n’exploite le reste du monde.

    « […] Dans l’ensemble, la Chine reste une économie exploitée par les pays impérialistes du système-monde capitaliste, même si le degré d’exploitation a rapidement diminué ces dernières années. »5

    D’une part, la Chine est toujours un pays principalement exploité, mais d’autre part, la Chine est aussi devenue l’un des principaux pays exploiteurs du monde :

    « Si l’on additionne la population de l’Asie du Sud, de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie de l’Est à revenu faible ou moyen (à l’exclusion de la Chine), la population totale représente environ 45 % de la population mondiale. La Chine a donc établi des relations d’exploitation avec près de la moitié de la population mondiale. La Chine ne peut plus être traitée comme un simple pays périphérique dans le système-monde capitaliste. »

    La Chine est à la fois un pays exploité et un pays exploiteur :

    « […] Dans l’ensemble, la Chine continue d’occuper une position exploitée dans la division capitaliste mondiale du travail et transfère plus de plus-value au centre (pays impérialistes historiques) qu’elle n’en reçoit de la périphérie. Toutefois, le PIB par habitant de la Chine a atteint des niveaux nettement supérieurs aux niveaux de revenus de la périphérie et, en termes de flux internationaux de transfert de main-d’œuvre, la Chine a établi des relations d’exploitation avec près de la moitié de la population mondiale (y compris l’Afrique, l’Asie du Sud et certaines parties de l’Asie de l’Est). Par conséquent, il est mieux de considérer la Chine comme un pays semi-périphérique dans le système-monde capitaliste. »6

    La Chine est-elle donc un pays exploité exploiteur (un pays dominé fort) ou un pays exploiteur exploité (un pays dominant faible) ? Selon la théorie du système-monde, la Chine est un pays principalement exploité (semi-périphérique), elle ne pourrait donc pas être un pays dominant — par définition.

    La définition structuraliste d’un pays impérialiste proposée par la théorie du système-monde (le modèle centre-périphérie) pose deux principaux problèmes théoriques. Premièrement, elle implique qu’un pays qui lutte pour la domination économique mondiale (par et pour lui-même, pas comme intermédiaire d’un autre pays), et qui réussi ainsi à dominer la majorité du monde, ne serait pas impérialiste du moment que ce pays reste plus exploité qu’exploiteur — par exemple, la Chine contemporaine. Deuxièmement, elle place au même niveau une bourgeoisie qui domine la majorité du monde et une bourgeoisie qui est l’intermédiaire d’une bourgeoisie qui domine la majorité du monde ; elle ne distingue pas une bourgeoisie qui exploite réellement la majorité du monde d’une bourgeoisie qui participe à l’exploitation de la majorité du monde comme complice, auxiliaire, collaboratrice, etc., de la première — par exemple, respectivement la bourgeoisie chinoise et indienne. La théorie du système-monde est inapplicable dans la pratique politique, c’est une déviation structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme.

    Les pays dominants (impérialistes) profitent de la dépendance et de l’échange inégal, mais profiter de la dépendance et de l’échange inégal ne fait pas d’un pays un pays dominant. Les pays dominés peuvent exploiter d’autres pays dominés, comme c’est le cas des pays dominés de la semi-périphérie (Inde, Indonésie, Vietnam, Corée du Sud, Taïwan, Mexique, Venezuela, Brésil, Argentine, République démocratique du Congo, Afrique du Sud, Pologne, Ukraine, Roumanie, Égypte, Grèce, Turquie, Arabie saoudite, Iran, etc.), mais la bourgeoisie compradore de ces pays n’est pas alors une bourgeoisie impérialiste.

    De plus, les pays dominants s’exploitent entre eux : comme nous l’avons cité dans notre précédent document, le Canada exploite l’Angleterre. Est-ce que cela signifie qu’il suffirait que l’Angleterre soit plus exploitée par d’autres pays impérialistes qu’elle n’exploite d’autres pays pour cesser d’être un pays impérialiste ?

    Pour définir un pays impérialiste, il faut une définition de classe.

    4. Surprofits intermédiaires ou autonomes ?

    Dans des documents précédents, nous avons écrit :

    « La bourgeoisie russe et chinoise ne sont pas des bourgeoisies compradores, incapables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes. Ce sont des bourgeoisies nationales et impérialistes, qui sont capables d’accumuler un surprofit par et pour elles-mêmes, et qui luttent donc pour étendre et intensifier leur domination sur la bourgeoisie compradore et les masses populaires (la bourgeoisie nationale, petite bourgeoisie, prolétariat et paysannerie) des nations opprimées. Les bourgeoisies russe et chinoise cherchent à assurer et à accroître leurs surprofits par la domination politique des États et la domination économique des marchés. La Russie et la Chine sont des pays relativement dominés, mais ce ne sont pas des pays dominés, leur bourgeoisie impérialiste est relativement faible, mais ce sont des bourgeoisies impérialistes.

    Tous les pays capitalistes, y compris les pays dominés, luttent pour se constituer un empire, mais cela ne signifie pas que tous les pays seraient alors des pays impérialistes : seuls les pays qui réussissent effectivement à se constituer un empire duquel ils extraient des surprofits peuvent être qualifiés d’impérialistes. Un pays peut-être impérialiste et lui-même plus exploité qu’exploiteur, ce qui ne change pas le fait qu’il est lui-même exploiteur, donc impérialiste. »7

    « Un pays dirigé par une bourgeoisie compradore ne peut pas être un pays impérialiste, car la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits : dans l’exploitation internationale du travail et l’accumulation internationale de la valeur, elle ne joue un rôle que d’intermédiaire pour la bourgeoisie impérialiste, et elle est elle-même dominée. »8

    « Comment des pays de la semi-périphérie peuvent-ils être impérialistes, comme la Chine ou la Russie, et d’autres semi-coloniaux, comme la Turquie, l’Inde ou l’Iran ? La place de ces pays dans le système-monde est identique, pourtant leur nature est différente. Pourquoi ? Parce que dans le cas de la Chine et de la Russie, c’est une bourgeoisie nationale (bureaucratique et impérialiste) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange, alors que dans le cas de la Turquie, de l’Inde ou de l’Iran, c’est une bourgeoisie compradore (bureaucratique) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange : l’une bénéficie directement de la dépendance et de l’échange inégal, l’autre n’en bénéficie qu’indirectement, l’une peut accumuler des surprofits, l’autre ne le peut pas. »9

    La production mondiale est in fine une production vers le centre, et l’exploitation mondiale est in fine une exploitation par le centre : le circuit mondial de la valeur n’est pas linéaire, mais il va de la périphérie vers le centre — la valeur est extraite à la périphérie et s’accumule au centre. Cependant, la question à laquelle nous devons répondre n’est pas « quelle est la place d’un pays dans le système-monde ? » mais « quelle est la nature de classe d’un pays ? », c’est-à-dire, « quels sont les classes et quelle est la classe dominante d’un pays ? » Confondre les pays du centre avec les pays dominants, et les pays de la périphérie (et semi-périphérie) avec les pays dominés, est faux. Le problème de la définition d’un pays impérialiste n’est pas « quel pays accumule ? », mais « dans chaque pays, quelle classe accumule et comment accumule-t-elle ? » Autrement dit, « quelle est la nature de l’accumulation de chaque bourgeoisie de chaque pays ? »

    Un pays peut avoir une place intermédiaire (semi-périphérique) dans le système-monde, et être impérialiste, si sa bourgeoisie est impérialiste, ou ne pas l’être, si sa bourgeoisie est compradore.

    Pour comprendre pourquoi nous affirmons que « la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits », il faut comprendre la différence entre l’accumulation compradore (intermédiaire) et l’accumulation impérialiste (autonome) de surprofits. À proprement parler, notre affirmation est inexacte : la bourgeoisie compradore accumule elle aussi des surprofits. Ceci dit, quelle est la nature de cette accumulation, et donc, quelles sont ses conditions et ses limites déterminées ?

    La bourgeoisie compradore ne peut accumuler que la proportion de surprofits que lui permet la bourgeoisie impérialiste. L’accumulation de surprofits par la bourgeoisie compradore ne peut être qu’une accumulation intermédiaire d’une fraction de l’accumulation de surprofits par la bourgeoisie impérialiste. La proportion de surprofits que la bourgeoisie compradore peut accumuler dépend du développement du capitalisme comprador, mais celui-ci dépend lui-même de la bourgeoisie impérialiste (il est un développement par et pour l’impérialisme). Les surprofits se concentrent donc toujours dans les pays impérialistes, parce que la production dans les pays dominés reste dépendante des pays impérialistes, même lorsqu’ils exploitent d’autres pays dominés, et à destination des pays impérialistes, même lorsqu’ils sont exploités par d’autres pays dominés.

    Les pays où la classe dominante est une bourgeoisie compradore — soumise à l’impérialisme — restent donc des pays dominés sur le marché mondial — soumis à l’impérialisme — même lorsqu’ils exploitent des pays dominés.

    À l’inverse, des pays impérialistes peuvent être relativement exploités sur le marché mondial, comme c’est le cas des pays impérialistes de la semi-périphérie (Chine, Russie, Italie, Espagne, etc.), mais la bourgeoisie impérialiste de ces pays n’est pas alors une bourgeoisie compradore non plus.

    La bourgeoisie impérialiste peut accumuler « librement » des surprofits, même si celle-ci est en concurrence avec d’autres bourgeoisies impérialistes et que sa production peut-être relativement dépendante et à destination d’autres pays impérialistes. Le développement du capitalisme dans ces pays n’est pas comprador, c’est-à-dire qu’il n’est pas par et pour l’impérialisme d’un autre pays. L’accumulation de surprofits, même si elle peut être comparable à une accumulation intermédiaire, n’est-elle même pas intermédiaire, c’est-à-dire qu’elle n’est pas développée par la dépendance à d’autres pays, mais par la dépendance d’autres pays.

    Ce qui nous importe, ce n’est in fine pas le degré de dépendance ou d’exploitation (d’échange inégal) sur le marché mondial, c’est la classe qui est dépendante ou exploitée, c’est-à-dire la nature de cette dépendance et exploitation : est-ce une bourgeoisie qui est l’intermédiaire d’une autre bourgeoisie dans la chaîne mondiale de la valeur, ou qui est à l’extrémité supérieure de celle-ci ? Est-ce que la domination de cette bourgeoisie sur des pays dominés est relative à la domination d’une autre bourgeoisie, ou non ? Dans le premier cas, l’accumulation est compradore (intermédiaire) ; dans le second cas, l’accumulation est impérialiste (autonome).

    La différence entre un pays impérialiste et un pays dominé est analogue à la différence entre la bourgeoisie et le prolétariat : la différence ne se situe pas dans la proportion de valeur accumulée, mais dans les rapports de production. Par exemple, la frange supérieure du prolétariat peut accumuler plus de valeur (par le salaire) que la frange inférieure de la bourgeoisie (par le profit), mais l’aristocratie ouvrière n’est pas alors une frange de la bourgeoisie et la petite bourgeoisie n’est pas alors une frange du prolétariat non plus. Pour aller plus loin, l’aristocratie ouvrière d’un pays du centre peut être plus riche que la moyenne bourgeoisie d’un pays de la périphérie, mais les rapports de production restent respectivement prolétaires et bourgeois. Dans tous les cas, le prolétariat vend sa force de travail alors que la bourgeoisie vend les marchandises produites par la force de travail exploitée du prolétariat ; le prolétariat reproduit sa force de travail (il survit), alors que la bourgeoisie reproduit son capital (elle valorise la valeur). L’accumulation de valeur du prolétariat est salariée, c’est-à-dire intermédiaire de l’accumulation de valeur de la bourgeoisie, qui est capitaliste, c’est-à-dire autonome. Par exemple, la petite bourgeoisie est soumise à la grande bourgeoisie, comme le prolétariat, mais contrairement à lui, elle est à l’extrémité supérieure de l’accumulation de valeur, pas intermédiaire dans celle-ci, et elle est autonome dans celle-ci parce qu’elle n’a pas que sa force de travail à vendre (la « dépendance » de la petite-bourgeoisie à la grande bourgeoisie est capitaliste, pas salariée). Comprendre la nature de la classe dominante d’un pays, c’est comprendre quels sont les rapports de production mondiaux qu’entretient ce pays.

    L’accumulation de surprofits compradore est intermédiaire et relative à la dépendance à d’autres bourgeoisies. L’accumulation de surprofits impérialistes est autonome et relative à la dépendance d’autres bourgeoisies. L’accumulation de surprofits par la bourgeoisie compradore est déterminée (conditionnée et limitée) par l’accumulation des bourgeoisies impérialistes auxquelles elle est dépendante.

    La bourgeoisie compradore est dominée par la bourgeoisie impérialiste, donc leur accumulation de surprofits est qualitativement différente. Comment la bourgeoisie impérialiste domine-t-elle la bourgeoisie compradore ?

    5. Économie extravertie ou autocentrée ?

    Les monopoles compradors existent, et peuvent même être très puissants, par exemple, les chaebols en Corée du Sud ou le Tata group en Inde. L’Inde a aujourd’hui des monopoles plus nombreux et plus importants que de vieux pays impérialistes, comme la France ou l’Allemagne (comme ne manque pas de le noter le MLPD, pour justifier que l’Inde est devenue une superpuissance néo-impérialiste). Comment les monopoles impérialistes dominent-ils toujours les monopoles compradors, même plus nombreux et plus importants ?

    Les monopoles impérialistes peuvent posséder directement les monopoles compradors : les actionnaires des pays impérialistes peuvent acheter des actifs compradors et mettre en minorité les actionnaires locaux. Cependant, ce n’est pas nécessairement le cas. Par exemple, pour Samsung, les actionnaires étrangers (non sud-coréens) représentent entre 30 et 40 % des actionnaires, soit une proportion importante mais non majoritaire. La relation de domination entre les monopoles compradors et les monopoles impérialistes est principalement une relation de dépendance plutôt qu’une relation de propriété.

    Tout comme les pays, les monopoles sont interdépendants à divers degrés, mais la relation de dépendance des monopoles compradors aux monopoles impérialistes est une relation de domination. Dans leur chaîne de production (et de circulation), les monopoles compradors sont soumis aux monopoles impérialistes. Les monopoles impérialistes assurent leur contrôle sur les étapes les plus rentables et les plus stratégiques de la production (et de la distribution), et délèguent les autres étapes, moins stratégiques et moins rentables, aux monopoles compradors. Les monopoles impérialistes s’assurent de leur contrôle sur la technologie et sur la vente des produits à la plus-value la plus élevée (souvent la vente finale, mais pas toujours). Aucun monopole ne contrôle directement — par la propriété — toute sa chaîne de sa production (et de circulation), mais les monopoles impérialistes s’assurent de contrôler indirectement celle-ci — par la dépendance.

    La dépendance est elle-même directe et indirecte. Les monopoles compradors dépendent directement des monopoles impérialistes dans la production et dans la réalisation du profit. Dans la production, la dépendance directe est technologique (la propriété intellectuelle), financière (les investissements) et monétaire (l’accès au marché mondial). Dans la réalisation du profit, la dépendance directe est dans le débouché des marchandises (l’accès aux marchés nationaux des pays impérialistes). Cependant, les monopoles compradors ne dépendent pas des monopoles impérialistes principalement directement, mais principalement indirectement.

    L’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran ont tous une production extravertie, c’est-à-dire un marché national construit par et pour l’exportation vers d’autres marchés nationaux, dont ils dépendent, au détriment de leur propre développement.

    Le marché national désigne la production et la consommation marchandes nationales. Le marché national ne désigne pas toute la production et la consommation d’un pays. D’une part, le marché national est relatif aux marchandises, la production et la consommation non marchandes (domestiques et semi-féodales) en sont donc exclues. D’autre part, le marché national est relatif aux capitaux nationaux (selon la propriété privée bourgeoise), la production des capitaux étrangers en est donc exclue aussi. Du point de vue bourgeois, qu’importe que ce soit du travail national qui mette en mouvement le capital étranger, le profit n’est pas national donc la production ne l’est pas non plus. Idem, qu’importe que le travail domestique et semi-féodal produisent et consomment de la valeur d’usage (en nature), celles-ci ne réalisent pas de profit donc elles n’existent pas. La production et la consommation compradore font partie du marché national, même si elles sont liées aux intérêts impérialistes avant les intérêts nationaux.

    Une économie « extravertie » n’est pas synonyme d’« exportatrice », mais antonyme d’« autocentrée ». Tous les pays exportent, mais tous les pays n’ont pas une économie extravertie (construite par et pour l’exportation). Par exemple, les pays impérialistes de la semi-périphérie, comme la Chine, la Russie, l’Italie ou l’Espagne exportent des marchandises à plus-value faible ou modérée vers les pays impérialistes du centre. Cependant, la différence fondamentale entre une économie semi-périphérique impérialiste ou compradore est dans le développement du marché national :

    • les pays impérialistes ont une économie autocentrée parce que la production et la consommation du marché national se développent principalement pour le marché national (produire la consommation du marché national, consommer la production du marché national) ;
    • les pays semi-coloniaux ont une économie extravertie parce que la production et la consommation du marché national se développent principalement pour d’autres marchés (produire la consommation d’autres marchés, consommer la production d’autres marchés).

    Le développement du marché national pour le marché national peut être par d’autres marchés, comme ce fut le cas de la Chine de la période « Réforme et ouverture ». Le développement du marché national pour d’autres marchés peut être par le marché national lui-même, comme nous allons le voir. Ceci dit, le premier développement émancipe le marché national de la dépendance alors que le second entretient et approfondit la dépendance de celui-ci.

    Dans les économies autocentrées, la relation principale du développement économique est la relation entre la production pour l’équipement (la production de forces productives) et la production pour la consommation « de masse » (la consommation pour la reproduction de la force de travail). Dans les économies extraverties, la relation principale du développement économique est la relation entre la production pour l’exportation et la production pour la consommation « de luxe ».

    La consommation « de masse » est la consommation de la reproduction de la force de travail, qui est donc payée par le salaire (la vente de la force de travail). Par exemple, un prolétaire a un salaire, et avec son salaire, il achète une voiture bas de gamme. La consommation « de luxe » est la consommation de l’exploitation du travail, qui est donc payé par la partie consommée du profit (la survaleur extraite de la valeur produite par le travail). Par exemple, un bourgeois a un profit, et avec son profit, il achète une voiture haut de gamme. Le prix de la consommation « de masse » détermine le prix de vente de la force de travail du prolétaire, alors que le prix de la consommation « de luxe » détermine la proportion consommée du profit du bourgeois.10

    La relation objective (nécessaire) de la croissance économique entre les secteurs productifs n’est pas la même dans les pays autocentrés et extravertis : dans les pays autocentrés, c’est la croissance du secteur de la consommation « de masse » et de celui de l’équipement ; dans les seconds, c’est la croissance du secteur de la consommation « de luxe » et de celui de l’exportation.

    Dans les pays dominés, les revenus du capital sont principalement des revenus du capital comprador, donc la demande « de luxe » est principalement une demande compradore, c’est-à-dire que la consommation « de luxe » est principalement la consommation par le profit comprador.

    La demande « de masse » et « de luxe » existent toutes deux dans les économies autocentrées et extraverties. Cependant, leur rôle dans le développement économique n’est pas le même. Les marchés autocentrés sont principalement fondés sur la demande « de masse » des revenus du travail (les salaires). Les marchés extravertis sont principalement fondés sur la demande « de luxe » des revenus du capital (les profits).

    « Le premier [des deux mécanismes qui produisent le sous-développement] détermine le rapport entre le département des moyens de production et celui des moyens de consommation. Pour le comprendre, il faut se souvenir que les périphéries ont été construites par le centre, elles se sont laissées construire par leurs classes dirigeantes, ou alors elles ont été battues dans leur résistance. Elles ont été construites sur l’articulation entre exportation et consommation de luxe. Le premier terme est l’exportation des ressources, qui concerne, pour tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, les matières premières agricoles et minérales, les produits tropicaux, les arbres de Sibérie, et pour les minéraux le cuivre, le fer, l’or, le charbon, ainsi que le pétrole et le gaz qui sont plus importants aujourd’hui. Ces exportations sont contrôlées par le capital du centre, en alliance avec les classes dirigeantes des anciens systèmes locaux, sauf dans les colonies au sens le plus strict où l’administration coloniale se substituait aux classes dirigeantes locales. De la sorte, ces exportations produisent des revenus pour une minorité. Celle-ci est parfois infime, comme en Guinée équatoriale où il s’agit du Président et de sa famille, et elle a certainement longtemps représenté autour de 5 % de la population pour l’Afrique subsaharienne sortie de la colonisation. Aujourd’hui, dans des pays comme l’Inde, le Brésil, l’Amérique latine, ou une bonne partie de l’Afrique qui rattrape, ce chiffre atteint 20 %. Mais c’est seulement 20 %, et cela signifie que 80 % ne tirent aucun bénéfice de tout cela. »11

    Dans tout marché, il y a une contradiction entre la capacité de production et la capacité de consommation (double condition à la réalisation d’un profit), qui est dépassée en permanence dans la dépendance : les pays impérialistes exportent ce qu’ils ne peuvent pas consommer, les pays semi-coloniaux importent ce qu’ils ne peuvent pas produire. Ce dépassement n’est pas un dépassement de la dépendance, mais une intensification de celle-ci (de la contradiction entre pays dominés et pays dominants) ! Avoir une capacité de production sans capacité de consommation, c’est la crise de surproduction — le profit ne peut pas se réaliser.

    6. Économie hétérogène ou homogène ?

    Le développement comprador (« par le haut ») du capitalisme dans les pays semi-coloniaux crée aussi un développement « par la fin ». Pourquoi ? Parce que dans les économies extraverties, où la demande « de luxe » est la demande principale, la production pour la consommation « de luxe » est une production en substitution d’importation, c’est-à-dire en substitution de production importée des pays impérialistes développés. Le développement « par la fin » est organique dans les marchés nationaux dominés, où la demande « de luxe » est la demande principale, parce que la production en substitution d’importation est la plus rentable.

    Dans les économies extraverties, il y a un marché national avec une demande « de masse », mais ce marché national est « biaisé » en défaveur du secteur productif de la consommation « de masse » (qui est nationale) et en faveur de la consommation « de luxe » (qui est compradore).

    Or, la production pour la consommation « de luxe » est une production à forte consommation de capitaux et de travail, c’est-à-dire qui nécessite des forces productives développées : infrastructures, usines, technologies, main-d’œuvre qualifiée, etc. Lorsque le marché national se développe dans les pays dominés, il se développe « par la fin », donc il développe en même temps sa dépendance. Plus le secteur de la production pour la consommation « de luxe » se développe, plus celui-ci dépend des investissements et des importations depuis les pays impérialistes.

    Dans les économies extraverties, la dépendance augmente avec l’augmentation des salaires et des forces productives. La demande « de masse » et d’équipement est conditionnée et limitée par l’extraversion de l’économie, c’est-à-dire qu’elles sont relatives à la dépendance. Cela reste vrai même lorsque les salaires augmentent la consommation « de masse » du marché national et que les forces productives augmentent la production vers le marché national. Pourquoi ? Parce que la production reste en substitution d’importation (même lorsqu’elle est pour la consommation « de masse »).

    Dans les économies extraverties, la relation objective (nécessaire) de la croissance économique est donc « biaisée », elle commence « par la fin ». Ce « biais » crée une croissance économique hétérogène — par opposition aux économies autocentrées, où ce « biais » n’existe pas et où la croissance économique est donc homogène. Dans les économies extraverties, la croissance du secteur productif de la consommation « de luxe » et de l’exportation est donc une augmentation de l’hétérogénéité économique, et donc, une augmentation de la dépendance. L’hétérogénéité des économies extraverties fait partie de leur dépendance : la production des économies hétérogènes dépend de la production des économies homogènes plus avancées.

    Dans les économies hétérogènes, l’augmentation des forces productives du secteur pour la consommation « de masse », parce qu’elle reste en substitution d’importation depuis des économies homogènes (en imitation du standard « de luxe » fixé par les classes dominantes locales), augmente la dépendance aux économies homogènes qui ont les forces productives (les capitaux et la force de travail complexe) qui correspondent à cette production qualitativement avancée.

    Dans les économies extraverties, la demande est « biaisée » en général, ce qui comprend la consommation mais aussi les investissements.

    Les investissements se concentrent là où ils sont les plus rentables, donc, ils se concentrent dans les pays impérialistes développés et dans le secteur exportateur. La proportion du profit réinvesti dans la reproduction du capital est réduite un minimum pour que la proportion investie dans le capital des pays impérialistes développés soit maximum. Par exemple, un bourgeois va utiliser sa rente pétrolière pour acheter des bons du trésor américain, mais pas pour développer ou diversifier son capital. Les retours sur investissement dans les pays développés sont meilleurs que ceux dans le secteur exportateur national, qui sont eux-mêmes meilleurs que ceux dans les autres secteurs nationaux. En conséquence les économies extraverties observent un double phénomène de fuite des capitaux vers les pays plus développés et de rente du capital du secteur exportateur — « rente », parce que le capital du secteur exportateur stagne. La concurrence est principalement pour la domination de la rente du secteur exportateur, pas pour le développement des forces productives (par exemple, l’augmentation de la productivité ou la diversification des secteurs productifs).

    Dans les pays extravertis, la bourgeoisie est dominée, elle investit donc relativement à sa domination. La haute bourgeoisie est liée aux intérêts des marchés développés, dans lesquels elle investit et dont elle dépend, avant d’être liée aux intérêts du marché national. Dans les pays dominés, la haute bourgeoisie ne peut être que compradore, et la bourgeoisie nationale ne peut être qu’une moyenne bourgeoisie — le grand capital est nécessairement comprador. Les bourgeois compradors investissent au court terme dans leur dépendance, là où les bourgeois impérialistes investissent au long terme dans leur autonomie (financière-monétaire et technologique), pour augmenter leur profit impérialiste et le sauvegarder contre la concurrence interimpérialiste. Pour la haute bourgeoisie compradore, se battre contre la dépendance est vain, elle cherche donc à avoir une meilleure place dans celle-ci plutôt qu’à en sortir — d’où ses investissements de court terme, qui ne sont pas « stupides », mais qui correspondent simplement à la réalité de la dépendance avec laquelle elle compose.

    Dans les économies autocentrées, les investissements ne sont pas « biaisés ». D’une part, la bourgeoisie réinvestit son profit dans son capital national, parce que cet investissement est le plus rentable et que la concurrence fait de même ; d’autre part, la bourgeoisie ne consomme pas une proportion importante de son profit, parce qu’elle n’importe pas sa consommation « de luxe », qui est produite par le marché national (homogène). Pour ces deux raisons, la proportion réinvestie du profit est haute, et la proportion consommée est basse. Dans les économies extraverties, par comparaison aux économies autocentrées, la proportion du profit réinvesti est beaucoup plus faible et la proportion du profit consommé est beaucoup plus élevée.

    Tout capitalisme comprador n’est pas un capitalisme « de rente » ou un capitalisme bureaucratique (et tout capitalisme bureaucratique n’est pas un capitalisme comprador). La « rente » (qui est étatique, c’est-à-dire bureaucratique) ne s’observe généralement que dans les capitalismes compradors les plus arriérés, où le sous-développement est le plus intense. Le développement du marché national dans les semi-colonies est toujours lent et hétérogène, mais il peut exister, voire être relativement important. Par exemple, en Corée du Sud, où l’absence de ressources naturelles abondantes et demandées rend impossible une « rente », les bourgeois bureaucratiques compradors sud-coréens ont investit dans leur capital comprador et ont produit aussi pour la demande « de masse » sud-coréenne. Le semi-colonialisme recouvre des réalités très différentes : la Corée du Sud, exportatrice de capitaux et de marchandises à plus-value élevée, est une semi-colonie, le Bangladesh est aussi une semi-colonie. Entre ces deux pays, le capitalisme comprador est quantitativement différent — relativement développé ou sous-développé — mais il est qualitativement identique — dépendant. La dépendance conditionne et limite le développement des semi-colonies, mais elle ne l’interdit pas, d’où la différence entre les pays semi-coloniaux de la périphérie (par exemple, le Bangladesh) et de la semi-périphérie (par exemple, la Corée du Sud), dont le développement est quantitativement comparable à celui des pays impérialistes de la semi-périphérie. À ce propos, l’Irlande est un pays semi-colonial du centre (le seul), dont le développement est quantitativement comparable à celui des pays impérialistes du centre.

    La dépendance, c’est-à-dire la domination impérialiste, est principalement indirecte et organique. Historiquement, le développement du capitalisme comprador dans les colonies et semi-colonies était principalement par l’autocroissance du capital, et secondairement seulement par l’exportation de capitaux.12 Aujourd’hui, le développement du capitalisme comprador dans les semi-colonies est principalement par l’extraversion et l’hétérogénéité du capital, et secondairement seulement par la propriété étrangère du capital.

    7. Respect ou subversion des monopoles stratégiques ?

    L’accumulation compradore ou impérialiste est relative au statut dominant ou dominé dans la dépendance. Cette domination est principalement indirecte (l’extraversion et l’hétérogénéité), mais elle est aussi directe. Depuis la 2de Guerre mondiale, les pays impérialistes ont monopolisé des moyens de puissance économique et politiques avec lesquels ils dominent les autres pays du monde.

    Ces monopoles sont :

    1. le monopole des ressources naturelles ;
    2. le monopole technologique ;
    3. le monopole médiatique ;
    4. le monopole financier et monétaire ;
    5. le monopole militaire.

    Par exemple, « une vingtaine de banques, qui sont toutes des pays du centre, contrôlent toutes les transactions sur le marché financier monétaire mondialisé. »13

    Dans le cas du monopole financier et monétaire, la comparaison de l’Inde et de la Chine est flagrante :

    « Le quatrième monopole est financier, c’est le marché financier et monétaire mondialisé. C’est la raison pour laquelle la Chine et la Russie sont pour eux des pays insupportables, car elles ne rentrent pas dans cette mondialisation financière. Par contre, l’Inde y rentre. »14

    « [La Chine] participe à la mondialisation commerciale, à la mondialisation des investissements, mais pas à la mondialisation financière. Les banques, en Chine, sont toutes des banques d’État chinoises. Et le yuan n’est pas une devise flexible sur le marché : le taux est décidé par la Chine. Le résultat, c’est que, mesuré en parité de pouvoir d’achat, le PIB chinois fait 18 % du PIB mondial, et mesuré en dollars courants ou en yuans courants, 16 %. La différence est très petite. L’Inde, qui participe à la financiarisation mondialisée, pèse 8 % en parité de pouvoir d’achat, mais seulement 1,2 % en dollars courants. Rentrer dans la mondialisation financière, c’est accepter l’accumulation par dépossession, à travers des dévaluations permanentes et continues qui permettent d’acheter pour une bouchée de pain des actifs locaux. »15

    Chercher à obtenir les monopoles stratégiques, c’est en soi subvertir la domination des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, pour leur résister ou leur faire concurrence ; et ne pas chercher à obtenir les monopoles stratégiques, c’est en soi respecter la domination des pays impérialistes hégémoniques depuis la 2de Guerre mondiale, donc s’y soumettre.

    L’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran se soumettent en général aux monopoles stratégiques de l’Occident (dont le Japon), alors que la Russie et la Chine les concurrencent radicalement. Par exemple, la Chine investit dans la recherche technologique et cherche à imposer le yuan dans les échanges commerciaux, la Russie investit dans une puissance militaire capable de rivaliser avec celle des USA, et les banques chinoises et russes répondent à la bourgeoisie chinoise et russe avant de répondre au Fonds monétaire international ou à la Banque mondiale.

    L’Iran ne s’est que partiellement émancipé des monopoles stratégiques de l’Occident, il ne leur fait pas concurrence (il ne cherche pas à les obtenir), et il se soumet à la place à ceux des challengeurs russe et chinois. En revanche, Cuba ou la Corée du Nord continuent de résister aux monopoles stratégiques de l’Occident.

    8. Pays semi-périphériques dominés ou impérialistes ?

    La place dans le système monde — centre, semi-périphérie, périphérie — ne traduit que le degré d’exploitation dans le circuit mondial de la valeur. Un pays du centre exploite plus qu’il n’est exploité. Un pays de la périphérie est exploité plus qu’il n’exploite. Un pays de la semi-périphérie fait partie de la périphérie, mais il exploite le reste de la périphérie, et a donc une place intermédiaire, c’est-à-dire un degré d’exploitation moindre dans le circuit mondial de la valeur.

    Les pays impérialistes de la semi-périphérie sont surexploités comme les pays dominés de la semi-périphérie, mais ils ne sont pas dépendants comme les pays dominés de la semi-périphérie. Les pays de la semi-périphérie sont dans une situation d’oligopsone avec le reste de la périphérie, mais parce que les pays impérialistes de la semi-périphérie possèdent une économie autocentrée et homogène, ainsi que les 5 monopoles stratégiques, la même situation d’oligopsone ne crée pas la même situation de dépendance. Les pays impérialistes de la semi-périphérie « dépendent » de leurs exportations vers le centre, tout comme les pays impérialistes du centre « dépendent » de leurs exportations vers le centre du centre — les USA. Cependant, cette dépendance d’une bourgeoisie impérialiste à une autre bourgeoisie impérialiste est qualitativement différente de la dépendance d’une bourgeoisie compradore à une bourgeoisie impérialiste.

    Lorsqu’une semi-colonie développe son exploitation d’autres pays, elle développe en même temps son exploitation par d’autres pays, et elle ne cesse donc pas d’approfondir sa propre exploitation. Une semi-colonie de la semi-périphérie reste plus exploitée qu’exploiteuse, mais au-delà du rapport entre la survaleur importée et exportée, c’est-à-dire de l’échange inégal, une semi-colonie reste dépendante, donc dominée. C’est le cas des semi-colonies de la semi-périphérie : Inde, Corée du Sud, Brésil, Turquie, Iran, etc. Avec le développement de l’exploitation d’autres pays, la place dans le circuit mondial de la valeur change, le ratio exploiteur/exploité change, mais pas la nature du pays — semi-colonial ou impérialiste.

    L’échange inégal (la surexploitation du travail) est la conséquence de la dépendance. C’est la dépendance qui est déterminante — qui fait qu’un pays est impérialiste ou semi-colonial. Cette dépendance, c’est toujours la dépendance d’une classe à une autre — de la bourgeoisie compradore à la bourgeoisie impérialiste.

    La Chine et la Russie sont surexploitées, mais elles ne sont pas dépendantes, parce que leur bourgeoisie n’est pas compradore. Si la bourgeoisie russe et chinoise sont bureaucratiques mais pas compradores, c’est parce que le développement du capitalisme en Russie et en Chine n’a lui-même pas été comprador.

    Dans les semi-colonies, le développement du capitalisme est comprador : l’accumulation des forces productives « par le haut » et « par la fin » est le développement d’une économie extravertie et hétérogène. En Chine et en Russie, le développement du capitalisme n’a pas été comprador : l’accumulation socialiste des forces productives était le développement d’une économie autocentrée et homogène.

    « L’articulation déterminante dans un système autocentré est celle qui relie le secteur [de] la production de biens de consommation “de masse” au secteur [de] la production de biens d’équipement destiné à permettre la production [de biens de consommation “de masse”]. Cette articulation déterminante a effectivement caractérisé le développement historique du capitalisme au centre du système (en Europe, en Amérique du Nord et au Japon). Elle définit donc abstraitement le mode de production capitaliste “pur” et a été analysée, comme telle, dans le Capital. On pourrait montrer que le procès du développement de l’URSS comme celui de la Chine est également fondé sur cette articulation déterminante, bien que les modalités de ce procès soient, en ce qui concerne la Chine, originales. »16

    Le développement comprador a développé une dépendance pérenne, alors que le développement socialiste a prévenu celle-ci, alors même que l’URSS révisionniste et la Chine populaire étaient des pays dont le développement économique était moins avancé que les pays impérialistes. Par exemple :

    « Au début des années 1990, la Chine faisait clairement partie de la périphérie. Elle avait des termes d’échange de travail défavorable non seulement par rapport aux États-Unis et à d’autres pays à revenu élevé, mais aussi par rapport à tous les groupes de pays à revenu faible et intermédiaire. Depuis lors, la Chine a réussi à améliorer ses termes d’échange de travail par rapport à chaque groupe de pays. En 2015–17, […] la Chine avait clairement établi des positions d’exploitation en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne. […] En outre, la Chine a également acquis un avantage significatif par rapport à d’autres pays d’Asie de l’Est à faible revenu ou à revenu intermédiaire. »17

    La réponse à la question « pourquoi la Russie et la Chine n’ont pas été semi-colonisées lors de leur ouverture respective, alors qu’elles étaient en position d’extrême faiblesse contre les pays impérialistes hégémoniques ? » n’est pas évidente, et ne peut pas être réduite à la simple volonté politique des dirigeants russes et chinois (dans le cas russe, la question est même « comment la Russie de Yeltsin a-t-elle pu ne pas être semi-colonisée ? »).

    Dans les années 1990, l’empire semi-colonial soviétique était disloqué (en ruine) et la Chine n’en avait pas du tout. Cependant, l’économie russe et chinoise, même si elles étaient toutes deux très faibles étaient autocentrées et homogènes. Ainsi, la Russie et la Chine ont développé leur économie principalement avec le développement de la dépendance d’autres pays, et non pas avec celui de leur dépendance à d’autres pays.

    Aujourd’hui, la Russie est un pays impérialiste relativement faible, qui a une économie exportatrice de marchandises à plus-value faible (produit de l’industrie extractiviste) et modérée (produit de l’industrie militaire). Idem pour la Chine, qui a une économie extrêmement exportatrice de marchandise à plus-value modérée — « l’usine du monde ». Cependant, le développement de l’économie russe et chinoise :

    1. développe principalement leur demande « de masse » (non pas leur demande « de luxe ») ;
    2. développe principalement les secteurs productifs de la consommation « de masse » et d’équipement (non pas ceux de la consommation « de luxe » et d’exportation) ;
    3. et développe leur homogénéité (non pas leur hétérogénéité).

    En Russie et en Chine, la demande est principalement la consommation « de masse » (par le salaire), et la relation objective de la croissance économique est principalement entre le secteur productif de la consommation « de masse » et de l’équipement. Avec la croissance économique, le marché national russe et chinois devient de moins en moins dominé et de plus en plus dominant.

    Avoir un marché autocentré et homogène, premièrement, ce n’est pas seulement avoir la capacité de produire une certaine quantité de marchandise, c’est aussi avoir la capacité de consommer cette quantité de marchandise. Deuxièmement, ce n’est pas seulement avoir la capacité de produire et consommer une certaine quantité de marchandise, c’est aussi avoir la capacité de produire et consommer toutes les qualités de marchandises nécessaires à une économie.

    Par exemple, avoir une industrie de pièce automobile, ce n’est pas produire des voitures. Pour produire des voitures, il faut aussi une industrie de matière première raffinée et de montage automobile. Pour avoir une industrie de matière première raffinée, il faut une industrie extractiviste, et donc un accès aux matières premières brutes. Pour avoir une industrie de montage automobile, il faut des technologies de pointe et une main-d’œuvre formée. Cela implique donc de respecter ou de subvertir les monopoles stratégiques des pays impérialistes, c’est-à-dire de se soumettre, de leur faire concurrence ou de leur résister. Enfin, pour réaliser du profit dans la production de voiture, il faut une consommation de voiture. Cela implique donc d’avoir une demande « de masse » de voitures sur le marché national, donc un prix de reproduction de la force de travail nationale élevé, et/ou d’avoir accès au marché mondial, donc, là aussi, de respecter ou de subvertir les monopoles stratégiques des pays impérialistes.

    9. Pays semi-féodaux semi-coloniaux ou semi-capitalistes ?

    Dans un document précédent, nous avons écrit :

    « Un pays composé d’une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes (semi-féodales) ne peut être qu’un pays dominé à l’époque de l’impérialisme, car le semi-féodalisme freine le développement économique et conserve une production dépendante et à bas coût (en situation d’oligopsone sur le marché mondial). »18

    Un pays semi-féodal, c’est-à-dire dont la paysannerie n’est que partiellement prolétarisée et dont la production agricole est encore partiellement autoconsommée, c’est-à-dire une production d’usage pour la reproduction de la paysannerie elle-même, ne peut être qu’un pays dominé.

    Au début du XXsiècle, plusieurs pays impérialistes étaient aussi des pays où les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux étaient les principaux rapports de production dans les campagnes. La Russie tsariste est le meilleur exemple de pays impérialiste semi-capitaliste semi-féodal au début du XXsiècle, mais l’Italie du Sud, l’Espagne et les USA du Sud (!) en sont aussi.

    Y a-t-il donc une erreur dans notre affirmation ? Non, parce que ces pays n’étaient pas des pays semi-coloniaux mais des pays impérialistes arriérés : leur développement était attardé par rapport aux autres pays impérialistes, mais il était analogue, c’est-à-dire autocentré, « par le bas » (concurrentiel).

    « La Russie au début de ce siècle n’était pas un pays périphérique mais un pays de capitalisme central attardé. Ses structures étaient différentes de celles du sous-développement, c’est-à-dire de celles du capitalisme dépendant : la marginalisation [des masses] par exemple y était inconnue. Aussi la Révolution de 1917 a-t-elle permis simplement d’accélérer le processus d’accumulation sans modifier d’une manière fondamentale le modèle de l’accumulation capitaliste. La suppression de la propriété privée des moyens de production au bénéfice de celle de l’État a été la condition de cette accélération. L’histoire a démontré qu’il était possible, dans les conditions de la Russie, de réaliser la tâche de l’accumulation comme le capitalisme l’eût fait, mais dans des formes de propriété différentes. »19

    Qu’est-ce que la marginalisation des masses ?

    « [La marginalisation des masses est] un ensemble de mécanismes d’appauvrissement des masses dont les formes sont d’ailleurs hétérogènes : prolétarisation des petits producteurs agricoles et artisanaux, semi-prolétarisation rurale et appauvrissement sans prolétarisation des paysans organisés en communautés villageoises, urbanisation et accroissement massif du chômage urbain ouvert et du sous-emploi, etc. Le chômage prendra donc ici des formes très différentes de celles qu’il a revêtues dans le modèle central de développement, le sous-emploi en général aura tendance à croître au lieu d’être relativement limité et stable, aux fluctuations conjoncturelles près. La fonction du chômage et du sous-emploi est donc ici différente de celle qu’elle remplit dans le modèle central : le poids du chômage assure une rémunération du travail minimale relativement rigide et bloquée tant dans le secteur [de l’exportation] que dans le secteur [de la consommation “de luxe”] ; le salaire n’apparaît pas à la fois comme coût et comme revenu créateur d’une demande essentielle au modèle, mais au contraire seulement comme coût, la demande ayant son origine ailleurs : à l’extérieur ou dans le revenu des catégories sociales privilégiées. »20

    Le phénomène du semi-féodalisme semi-colonial, qui est la reproduction d’un mode de production semi-capitaliste semi-féodal dans les campagnes semi-coloniales (et avec celui-ci, d’une paysannerie et de féodaux), fait partie du phénomène plus général de marginalisation des masses dans les semi-colonies. Le semi-féodalisme peut être le phénomène principal de la marginalisation des masses, mais il n’est pas le seul — la fin du semi-féodalisme n’est pas la fin de la marginalisation des masses. Le phénomène du semi-féodalisme semi-capitaliste, lui, est distinct du phénomène de marginalisation des masses.

    « L’autre mécanisme [des deux mécanismes qui produisent le sous-développement], qui repose sur le rapport entre secteurs directement et non directement capitalistes, peut être représenté par un schéma. Le secteur capitaliste au nord est grand, mais il coexiste avec un secteur non capitaliste, qui comprend le travail non payé des femmes, et les paysans avant qu’ils ne soient transformés en agriculteurs capitalistes. Dans le sud, en termes d’emploi, une fraction beaucoup plus petite de la population est capitaliste. L’ensemble de ce schéma représente bien le capitalisme, mais on peut distinguer les secteurs qu’il ne gère pas directement. Les transferts de valeur se font de ces secteurs vers les secteurs directement capitalistes, et du Sud vers le Nord. »21

    « Au Sud, l’agriculture est désormais réellement intégrée, mais pas encore complètement. Il reste une autoconsommation qui n’est pas négligeable. L’agriculteur capitaliste français, qu’il fasse de la vigne, du blé, des fruits et légumes, ou du cochon en Bretagne, pratique une autoconsommation insignifiante. En Afrique subsaharienne, ce n’est pas encore insignifiant, cela représente 30 % à 50 % de la production ; le reste est vendu et acheté sur le marché. »22

    Cette agriculture semi-féodale sous-développée n’est pas qu’un symptôme du sous-développement semi-colonial, c’est un mécanisme du sous-développement semi-colonial. L’agriculture arriérée est une faiblesse structurelle pour l’économie en question, dans la concurrence sur le marché mondial. La production agricole (à faible plus-value) à destination du marché mondial est en situation d’oligopsone aigu (une production très fortement concurrentielle), donc l’échange inégal de l’agriculture semi-coloniale avec le centre est lui aussi aigu (une production très fortement surexploitée). L’agriculture semi-féodale est autant intensément surexploitée qu’elle est sous-développée — ce qui sous-développe d’autant plus intensément l’agriculture semi-féodale.

    Les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux dans l’agriculture arriérée des pays semi-coloniaux sont rentables pour les pays impérialistes : directement, parce que l’échange inégal est le plus intense ; indirectement, parce que les masses de paysans et semi-prolétaires paupérisés sont une armée de réserve qui fait pression sur le prix de vente de la force de travail. Les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux ne sont donc pas dissous mais maintenus, et ne sont donc en général pas « transitoire », parce que leur transformation en rapport de production pleinement capitaliste est contingente. D’une part, l’agriculture semi-féodale est restée non intégrée au marché national et mondial jusqu’à relativement récemment. D’autre part, son intégration au marché national et mondial n’a pas été une intégration pleine et entière, qui dissout les rapports de production semi-féodaux dans les rapports de production entièrement capitalistes, mais une intégration marginalisée, qui maintient les rapports de production semi-féodaux.

    Les pays impérialistes, où le semi-féodalisme était transitoire, n’ont pas souffert de la faiblesse structurelle de l’agriculture semi-féodale comme les pays semi-coloniaux. L’agriculture n’était pas marginalisée, ce qui signifie d’une part qu’elle était intégrée au marché national et mondial, et d’autre part que cette intégration dissolvait le semi-féodalisme. De plus, l’agriculture a été largement externalisée dans d’autres pays, ce qui a permis de prolétariser les masses et de nourrir le prolétariat croissant à bas prix (baisser le prix de reproduction de la force de travail vendue). Ainsi, les investissements se sont concentrés dans l’industrie hautement rentable sans laisser une agriculture arriérée se perpétuer. Le semi-féodalisme a été progressivement éliminé et n’a pas créé une économie dépendante. Au début du XXe siècle, en Russie et dans les autres pays impérialistes semi-féodaux, le développement économique autocentré et homogène (par le bas) était attardé mais analogue à celui de tous les autres pays impérialistes.

    « L’Angleterre ayant été à l’origine du capitalisme industriel, tous les autres pays aujourd’hui développés ont été d’une certaine manière, à quelque moment, “attardés” par rapport à elle. Mais aucun de ces pays n’avait jamais été périphérique au sens où nous l’avons défini. Avec un décalage dans le temps, l’Europe continentale et l’Amérique du Nord ont rattrapé (puis dépassé en ce qui concerne les États-Unis et l’Allemagne) l’Angleterre, dans des formes largement analogues à celles du modèle anglais. Le Japon est parvenu en définitive au même modèle d’un capitalisme achevé de première grandeur, mais déjà les formes de la période de transition présentaient-elles quelques particularités intéressantes, notamment le rôle central de l’État. La Russie constitue la dernière expérience d’un modèle d’accumulation semblable […]. »23

    Dans un cas, le semi-féodalisme était une transition du féodalisme au capitalisme impérialiste : l’agriculture arriérée était à proprement parler un « vestige féodal » qui était intégré et transformé dans l’économie. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est un symptôme du semi-colonialisme : l’agriculture arriérée est marginalisée (non intégré, ou intégré mais non transformé) dans l’économie dépendante, ce qui perpétue la dépendance de l’économie et l’arriération de l’agriculture.

    Dans un cas, le semi-féodalisme était éliminé par le développement économique autocentré et homogène. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est maintenu par le développement économique extraverti et hétérogène (dont la marginalisation de l’agriculture arriérée est une composante !).

    Dans un cas, le semi-féodalisme est un développement économique en retard (« attardé ») par rapport à d’autres développements économiques plus avancés. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est un développement du sous-développement économique.

    Dans un cas, le semi-féodalisme était une contingence de l’impérialisme. Dans l’autre cas, le semi-féodalisme est une nécessité de l’impérialisme.

    Voilà pourquoi, dans le système capitaliste-impérialiste contemporain, un pays qui possède « une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes » ne peut être qu’un pays semi-colonial. D’une part, tous les pays capitalistes-impérialistes qui étaient encore semi-féodaux au début du XXe siècle ont d’une manière ou d’une autre terminé leur transition hors de celui-ci. D’autre part, tous les pays encore semi-féodaux aujourd’hui ont une économie extravertie et hétérogène (dépendante) où l’arriération de l’agriculture n’est pas une contingence mais une nécessité : l’agriculture est marginalisée dans le marché national et mondial, cette intégration marginalisée entretient une faiblesse structurelle et une situation d’oligopsone de l’économie, et avec elle, la dépendance et l’échange inégal.

    La marginalisation des masses informe de la nature du capitalisme d’un pays et donc de sa classes dominantes : un pays qui connaît une marginalisation des masses est nécessairement un pays dominé par une bourgeoisie compradore. Aujourd’hui, le mode de production semi-capitaliste semi-féodal ne subsiste plus que dans des pays semi-coloniaux, à la marge du mode de production capitaliste comprador.

    10. Conclusion

    Le capitalisme comprador (semi-colonial) est extraverti. La relation nécessaire du développement extraverti est différente de celle du développement autocentré, c’est celle entre le secteur productif de la consommation « de luxe » et celui de l’exportation. La relation nécessaire du développement extraverti est donc une relation nécessaire du développement dépendant (une croissance dominée) et du sous-développement (une croissance lente et hétérogène).

    Dans le capitalisme comprador, la croissance des forces productives et de la demande « de masse » est lente ou stagnante, et les exportations et la demande « de luxe » sont disproportionnées. La demande « de luxe » est une demande d’importation (qui ne développe pas les forces productives du marché national), ou une demande de substitution d’importation (qui développe les forces productives du marché national « par la fin ») ; et la demande « de masse » est très faible. Les masses sont marginalisées dans le marché national et mondial : la reproduction de leur force de travail n’est qu’un coût sans être un débouché dans la réalisation du profit. En conséquence, tandis que les centres urbains peuvent être relativement avancés, les périphéries urbaines (les banlieues) et rurales (les campagnes) restent relativement arriérées. Dans l’agriculture, les rapports de production semi-capitalistes semi-féodaux peuvent rester les rapports de production dominants.

    Les semi-colonies se développent, mais leur développement est dépendant, et avec celui-ci la marginalisation des masses ne disparaît pas, elle évolue relativement à la dépendance. Lorsque le capitalisme comprador dissout le semi-féodalisme, les masses de paysans paupérisés à la campagne sont remplacées par des masses de chômeurs et de sous-employés en ville, les communes semi-féodales sont remplacées par des bidonvilles : la marginalisation principalement rurale devient principalement urbaine. Le développement dépendant ne « rattrape » pas le sous-développement, il n’émancipe pas les masses semi-coloniales.

    Le capitalisme comprador est « arriéré » (sous-développé), mais il n’est pas « attardé » par rapport au capitalisme impérialiste, parce qu’il est différent de celui-ci (comme le prolétariat n’est pas une bourgeoisie « attardée »). Les rapports de production du capitalisme compradore ne sont pas moins capitalistes que les rapports de production du capitalisme impérialiste, mais ces rapports de production capitalistes sont différents parce qu’ils existent respectivement dans des pays dominés ou dominants dans les rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux. Le capitalisme comprador n’est pas distinct du capitalisme impérialiste par ses rapports de production capitalistes nationaux, mais par ses rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux : le capitalisme comprador est le capitalisme des pays dominés par l’impérialisme et le capitalisme ne peut pas exister autrement dans les pays dominés par l’impérialisme. Le capitalisme comprador est organique aux rapports de production capitalistes dans les pays dominés — il n’est pas unilatéralement imposé de l’extérieur par les pays dominants. Les rapports de production capitalistes nationaux existent tels qu’ils sont dans les pays dominés et les pays dominants parce que les rapports de production capitalistes-impérialistes mondiaux existent tels qu’ils sont entre les pays dominés et dominants.

    Le capitalisme comprador ne peut pas se transformer en capitalisme non comprador par le développement comprador : seul le développement socialiste peut renverser la domination impérialiste. Pour s’émanciper du capitalisme comprador, les pays dominés doivent s’émanciper du capitalisme. La bourgeoisie d’un pays dont le capitalisme est comprador est nécessairement une bourgeoisie compradore, elle ne peut pas échapper aux rapports de production capitalistes dominés qui ont été créés par le développement capitaliste dominé, à moins de s’affranchir des rapports de production capitaliste en général. La domination impérialiste n’est pas causée par certains rapports de production capitalistes dominés qui pourraient être isolés et abolis séparément des rapports de production capitalistes en général.

    Dans le système capitaliste-impérialiste, les rapports de production capitaliste sont soit dominants, soit dominés, soit autarciques ; et les rapports de production capitalistes dominés ne peuvent pas directement devenir dominants ou autarciques, ils doivent d’abord être abolis (en général) avant d’être restaurés (dominants ou autarciques). La Chine est aujourd’hui un pays impérialiste parce que le capitalisme chinois s’est développé depuis le socialisme chinois. Cuba et la Corée du Nord sont aujourd’hui des pays autarciques parce que le capitalisme cubain et nord-coréen se sont développés depuis le socialisme cubain et nord-coréen. Le développement du capitalisme depuis une semi-colonie ou une dictature du prolétariat n’est pas qu’une différence quantitative dans le rythme du développement (lent ou rapide), mais une différence qualitative dans le capitalisme qui est développé (comprador ou non comprador). Le développement du capitalisme dans un pays détermine quelle classe capitaliste naît et domine dans ce pays. Le semi-colonialisme se perpétue dans un pays principalement par la bourgeoisie compradore qui domine le capitalisme comprador, et secondairement par la bourgeoisie impérialiste qui domine ce pays. Pour qu’un pays semi-colonial cesse de l’être, il doit y avoir une rupture radicale avec le semi-colonialisme, c’est-à-dire une rupture socialiste.

    Le capitalisme comprador ne se transforme pas en capitalisme impérialiste dans son développement, il se transforme en capitalisme comprador développé. Les pays semi-coloniaux peuvent devenir des puissances économiques et (géo)politiques, mais cette puissance doit rester fondamentalement compradore en l’absence d’une transformation révolutionnaire (socialiste).

    L’Inde est un exemple type du capitalisme comprador développé.

    L’Inde est une puissance économique et géopolitique. Elle a de grands et nombreux monopoles. Elle domine et exploite d’autres pays (par exemple, le Népal, le Sri Lanka ou le Bangladesh). Elle a une force de projection régionale et possède des armes de destruction massive. L’Inde est-elle donc un pays impérialiste ?

    L’Inde est un pays autonome dominé par la dépendance indirecte et directe à d’autres pays. L’Inde a une économie extravertie et hétérogène, dans laquelle les masses sont encore largement marginalisées — l’agriculture est encore en partie semi-capitaliste semi-féodale. L’Inde est soumise aux monopoles stratégiques d’autres pays, particulièrement technologique et financier-monétaire.

    Des pays dominés par d’autres pays, pas dans quelques de leurs relations (comme tous les pays), mais dans l’ensemble de leurs relations, ne sont pas des pays impérialistes. Des pays dominés peuvent être relativement dominants, de la même manière que des pays dominants peuvent être relativement dominés, ce qui ne change pas que dans l’ensemble de leurs relations les uns sont dominés et les autres sont dominants. L’Inde est une semi-colonie, c’est-à-dire un pays autonome dominé. La puissance économique et (géo)politique de l’Inde est dépendante, c’est-à-dire, compradore.

    Chaque pays impérialiste, semi-colonial ou colonial a sa propre histoire, donc son propre développement. Aucune catégorie abstraite et générale ne peut rendre superflue l’étude concrète et particulière du développement de chaque pays. Par exemple, à l’époque de l’impérialisme, l’existence de pays capitalistes autonomes ni impérialistes ni semi-coloniaux était extrêmement improbable et imprévisible. Pourtant, le développement particulier du capitalisme à Cuba et en Corée du Nord a été le développement d’un capitalisme non impérialiste et non comprador (autocentré et homogène). Observer la puissance économique et (géo)politique de certains pays semi-coloniaux, ou la disparition du semi-féodalisme devant le capitalisme comprador dans certains pays semi-coloniaux, est correct. Nier cette réalité du développement comprador ne rend pas de service à la théorie de l’impérialisme contemporain. En revanche, en conclure que ces pays ne sont plus des semi-colonies, parce que leur réalité s’éloigne de celle des semi-colonies au XXsiècle et des autres semi-colonies contemporaines, n’est pas correct. Pourquoi ? Parce que cela reviendrait à nier une autre réalité, qui est principale et essentielle : la dépendance.

    Des transformations improbables et imprévisibles se sont déjà produites dans la courte mais dense histoire du mode de production capitaliste, et la transformation de pays semi-coloniaux en pays impérialistes sans transformation socialiste est improbable et imprévisible mais pas impossible. Cependant, pour attester qu’une telle transformation s’est déjà réalisée dans certains pays, il faut démontrer que la dépendance — la principale forme de la domination économique de l’impérialisme contemporain — a été dépassée par ces pays. Or, les arguments qui cherchent à démontrer que l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran sont aujourd’hui des pays impérialistes portent généralement sur une forme désuète de l’impérialisme (telle que décrite par Lénine), et non pas sur la forme contemporaine de l’impérialisme (la dépendance). Se tromper sur la forme de l’impérialisme, c’est rater le fond de l’impérialisme. En bref, pour démontrer que l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran sont aujourd’hui des pays impérialistes, il ne faut pas démontrer leur puissance, il faut démontrer que leur puissance n’est plus dépendante.

    Derrière la question de la dépendance, il y a la question de classe : est-ce que la classe dominante est une bourgeoisie impérialiste ou une bourgeoisie compradore, l’accumulation de ses surprofits est-elle autonome (par et pour elle-même) ou intermédiaire (par et pour une autre bourgeoisie) ?

    La dépendance est la forme contemporaine de la domination économique impérialiste dont le fond historique a été décrit par Lénine. Définir l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil, la Turquie ou l’Iran comme des pays impérialistes contemporains, c’est se concentrer sur l’apparence de l’impérialisme (par exemple, l’exportation de capitaux, l’exportation à plus-value modérée ou élevée, ou l’expansionnisme), et négliger l’essence de l’impérialisme (la domination économique mondiale). Cette méthode unilatérale n’est pas fidèle à la méthode marxiste de Lénine. Premièrement, parce que c’est l’essence de la théorie léniniste de l’impérialisme qui est principale. Deuxièmement, parce que la théorie léniniste de l’impérialisme s’est fondée sur l’avant-garde des théories bourgeoises de l’impérialisme du début du XXsiècle. Aujourd’hui, notre tâche théorique est donc de retenir l’essence de la théorie léniniste de l’impérialisme et de nous fonder sur l’avant-garde des théories bourgeoises de l’impérialisme de notre époque, pour les dépasser dans une théorie marxiste supérieure de l’impérialisme contemporain.

    11. Post-scriptum, réalité et fiction du PIB

    Pour comprendre l’impérialisme contemporain, il ne faut pas fuir la science bourgeoise, il faut l’utiliser intelligemment. À ce propos, le PIB est l’un des outils des sciences bourgeoises qui se sont le mieux intégrés dans la science marxiste, mais pas toujours pour le meilleur. Le bon ou le mauvais usage du PIB comme outil scientifique bourgeois est relatif à la réalité qu’il décrit réellement, au-delà de l’idéologie bourgeoise (ses biais). Or, considérer que certains outils scientifiques bourgeois peuvent être idéologiquement « neutres » est une déviation idéologique bourgeoise commune dans la science marxiste. Tous les outils scientifiques bourgeois doivent être intégrés dans la science marxiste, mais aucun outil scientifique bourgeois n’est idéologiquement neutre ! La réalité (scientifique) et la fiction (idéologique bourgeoise) du PIB sont un bon exemple. Le PIB per capita, à parité de pouvoir d’achat, et simple, représentent chacun une certaine réalité et une certaine fiction.

    • Le PIB per capita permet de comprendre les relations de domination économique internationales, c’est-à-dire la place de chaque pays dans le système de la dépendance et de l’échange inégal.

    Le PIB per capita représente le degré de domination d’un marché sur le marché mondial :

    « Selon la théorie du système-monde, le système-monde capitaliste est divisé en trois positions structurelles : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre se spécialisent dans des processus de production quasi monopolistiques et à forte rentabilité, tandis que les pays de la périphérie se spécialisent dans des processus de production hautement compétitifs et à faible rentabilité. La plus-value est transférée des producteurs de la périphérie vers les producteurs du centre, ce qui entraîne un échange inégal et une concentration de la richesse mondiale dans le centre. En comparaison, les pays semi-périphériques ont “un mélange relativement équilibré” de processus de production centraux et périphériques.

    Idéalement, pour déterminer la position relative de divers pays dans le système-monde capitaliste, il faudrait mener une étude détaillée des flux de main-d’œuvre entre les pays, en évaluant si et dans quelle mesure un pays bénéficie ou pâtit du transfert de plus-value. Cependant, les données détaillées sur les flux commerciaux et la productivité du travail ne sont pas disponibles pour les périodes historiques antérieures. Néanmoins, la position d’un pays dans la hiérarchie mondiale des échanges inégaux est généralement fortement corrélée à sa position dans la hiérarchie mondiale du PIB per capita. Par conséquent, les informations statistiques sur la hiérarchie mondiale du PIB per capita et la répartition des populations mondiales selon les différents niveaux de revenus peuvent être utilisées pour déterminer les seuils approximatifs de division du système-monde en trois positions structurelles. »24

    • Le PIB à parité de pouvoir d’achat (PPA) permet de comprendre le niveau de développement des forces productives, c’est-à-dire la force économique brute de chaque pays.

    Le PIB à PPA représente la totalité de la valeur marchande produite par un pays, c’est-à-dire la somme des moyennes de temps de travail socialement nécessaire incorporé dans sa production de marchandises. Cependant, le PIB à PPA invisibilise la domination des marchés en égalisant artificiellement la valeur des monnaies et en masquant en partie les inégalités d’accès à certaines marchandises stratégiques (comme les hautes technologies) et/ou de luxe (comme l’automobile, le transport aérien, ou la chirurgie de pointe), dont les prix sont équivalents dans les pays riches et pauvres.

    Le PIB simple représente une moyenne des rapports de force économique entre pays : il ne tient compte ni de la réalité du temps de travail social ni des différences de prix entre temps de travail social, c’est-à-dire de la domination entre pays.

    Aucune de ces méthodes statistiques n’est satisfaisante pour avoir une compréhension marxiste d’un pays, mais les bouder ou les dénigrer serait une erreur — elles représentent une réalité partielle (bourgeoise), mais une réalité quand même (scientifique).

    • Le PIB per capita permet de ne pas surestimer l’impérialisme chinois (qui a le 1er PIB du monde, mais le 72PIB per capita du monde en 2021, entre le Mexique et la Turquie).
    • Le PIB à PPA permet de ne pas sous-estimer l’impérialisme russe (qui a le PIB de l’Espagne, mais le PIB à PPA de l’Allemagne).
    • Le PIB per capita permet aussi de ne pas sous-estimer les pays impérialistes européens (qui ont des PIB inférieurs à certaines semi-colonies, mais des PIB per capita largement supérieurs).

    Le PIB per capita et à PPA permettent de comprendre que les pays impérialistes challengeurs ne sont pas moins des pays impérialistes que les pays impérialistes hégémoniques, mais restent relativement faibles comparé à ces derniers ; et que les pays impérialistes européens sont toujours puissants et autonomes — à la tête desquels, l’impérialisme français. La France est un petit impérialisme comparé aux USA, mais elle n’est pas un « sous-impérialisme » dépendant de l’impérialisme américain ou allemand, ni un pays dominé par ces derniers.

    1 V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.

    2 « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024 (révisé en octobre 2024).

    3 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

    4 Ibidem.

    5 Ibidem.

    6 Ibidem.

    7 « Exposé des positions d’Unité communiste sur la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 26 janvier 2024 (révisé en octobre 2024).

    8 « La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 21 septembre 2024.

    9 Ibidem.

    10 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 703-712.

    11 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    12 A. Emmanuel, « Le colonialisme des “poor-whites” et le mythe de l’impérialisme d’investissement ? », L’Homme et la société, n22, 1971, p. 67-96.

    13 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    14 Ibidem.

    15 Ibidem.

    16 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 704.

    17 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.

    18 « La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne », Unité communiste, 21 septembre 2024.

    19 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 714.

    20 Ibidem, p. 710-711.

    21 S. Amin in U. Lojkine et P. Guerpillon, « La dernière grande leçon de Samir Amin », Le Grand Continent, 13 août 2018.

    22 Ibidem.

    23 S. Amin, « Le modèle théorique d’accumulation et de développement dans le monde contemporain. La problématique de transition », Revue Tiers Monde, n52, 1972, p. 714-715.

    24 Li M., « China : Imperialism or Semi-Periphery? », Monthly Review, 1er juillet 2021.