Auteur/autrice : unitecommuniste

  • Dictature féministe

    Le slogan de notre dernier visuel, « Dictature féministe », défend un projet concret tout autant dans la continuité du marxisme — une étape de la résolution de la contradiction entre l’Homme et la Femme — que dans la rupture avec le mouvement communiste, et particulièrement avec la culture viriliste du milieu militant français. Dans ce texte, la contradiction entre l’Homme et la Femme doit être comprise comme étant synonyme de la domination patriarcale (chez les féministes), ou de la structure de la famille (chez Engels). Ce que nous désignons comme l’Homme et la Femme est une description de la construction sociale du genre.

    1. Continuité avec le marxisme

    A. Le féminisme est bourgeois

    L’une des raisons pour lesquelles les communistes ne se revendiquent pas du féminisme est que le féminisme est bourgeois — le féminisme défend toutes les femmes peu importe leur classe. Pourtant, qu’une lutte ou une idéologie soit bourgeoise ou non ne fait pas d’elle une lutte négligeable. Ceci est évident lorsqu’on parle des luttes de libération nationale1, mais ça l’est moins lorsqu’on parle de défendre les intérêts politiques des femmes, et donc, de s’attaquer aux privilèges des hommes (y compris des hommes prolétaires). Par exemple, dans le cas d’un pays colonial ou semi-colonial, et donc dans le cas des luttes de libération nationale, la contradiction principale est entre le peuple dominé et l’impérialisme, la contradiction entre prolétariat et bourgeoisie est secondaire. Pour pouvoir avoir une révolution prolétarienne, il faut d’abord une révolution démocratique, une phase de développement des tâches démocratiques, donc bourgeoises — c’est la révolution continue par étape de Lénine. Dans un pays du centre impérialiste, la contradiction principale est entre prolétariat et bourgeoisie, la contradiction entre l’Homme et la Femme est secondaire.

    Lorsqu’on dit qu’une contradiction est principale, il faut comprendre de quel phénomène on parle, parce qu’une contradiction principale est le principal déterminant d’un phénomène particulier. Une contradiction est principale dans un lieu et à un moment donné, une échelle temporelle et spatiale particulière.

    Dans les pays impérialistes la contradiction principale est entre Travail et Capital, donc pour les femmes des pays impérialistes la contradiction principale est entre Travail et Capital. Mais à des millions de moments dans la vie d’une femme, dans chacune de ses interactions avec les hommes, la contradiction principale qui détermine ces interactions hommes-femmes est la contradiction Homme-Femme. Lorsque nous parlons de la vie quotidienne d’une femme, nous changeons le lieu et la temporalité de notre analyse. Par exemple, lorsqu’une femme marche dans la rue et croise un groupe d’hommes, ce qui conditionne son avenir immédiat n’est pas sa classe, mais son genre. Lorsqu’une femme est agressée sexuellement par son patron sur son lieu de travail ce n’est pas à cause de sa classe mais de son genre. Ainsi, même si pour toutes les femmes, et pour une femme sur toute sa vie, la contradiction principale est toujours la contradiction Capital-Travail, dans sa vie quotidienne la contradiction principale est la contradiction Homme-Femme, le déterminant principal est la violence patriarcale.

    Nous parlons uniquement des femmes du centre impérialiste pour deux raisons. Premièrement, l’aristocratisation de la classe ouvrière des centres impérialistes atténue la violence ressentie de la contradiction Capital-Travail. Deuxièmement, dans les centres impérialistes l’avancée des droits démocratiques pour les femmes, l’égalité juridique, montrent que la violence du patriarcat est plus profonde que ce que croient les communistes. La violence des hommes sur les femmes a pour objectif de leur rappeler leur place dans les rapports de production : peu importe l’égalité juridique, les femmes sont toujours inférieures et exploitées pour leur travail reproductif domestique gratuit. De plus, cette égalité juridique rend la résistance de l’Homme encore plus violente : c’est l’émergence du mouvement masculiniste.

    Pour pouvoir participer à la lutte des classes, pour pouvoir militer dans une organisation communiste, une femme doit être féministe et communiste. Il n’est pas correct de voir les choses de manière unilatérale et de développer un aspect sans l’autre, de devenir communiste sans être féministe. L’unilatéralisme est toujours entre deux aspects d’une contradiction, nous parlons ici de la contradiction entre libération des femmes et libération du prolétariat. Une femme communiste qui n’est pas féministe finira par se faire rattraper par la contradiction Homme-Femme. Une femme féministe qui n’est pas communiste se fera rattraper par la contradiction de classe — et ne pourra pas changer le monde.

    Plus généralement, le féminisme sans lutte des classes est voué à l’échec puisque le capitalisme s’appuie sur le patriarcat. Les féministes bourgeoises finiront forcément par arriver à une limite où elles verront que les intérêts des femmes dans leur ensemble et du capitalisme ne sont pas compatibles. Ainsi, il n’est pas possible que les féministes se perdent dans la défense du capitalisme sans sacrifier le féminisme lui-même. Mais certaines le feront. Nous pouvons prendre un exemple extrême : celui du groupe « féministe » d’extrême droite Némésis. Leur propagande s’est faite sur la lutte contre l’immigration, en s’appuyant sur le féminisme, plus précisément en luttant contre le harcèlement de rue, les violences sexistes et sexuelles (VSS), le slut shaming, etc. Pourtant, elles défendent actuellement le devoir de procréation pour les femmes blanches, allant donc vers des lignes les plus réactionnaires qui soit pour les femmes, en les enchaînant à un rôle de procréatrices. Ces femmes d’extrême droite défendent leurs idées réactionnaires avant de défendre les femmes. Les mouvements féministes principalement bourgeois ne peuvent que finir de la même manière, en défendant la bourgeoisie avant les femmes.

    Les communistes se bornent à ne voir la libération de la femme que par la socialisation de la production, par l’accès des femmes à la participation à cette production et à la socialisation du travail domestique. Cette analyse est aujourd’hui arriérée — la lutte pour la libération de la femme doit être aussi une lutte politique — mais sans cette socialisation de la production, le patriarcat ne peut pas non plus être renversé. Le patriarcat est reproduit matériellement par le mode de production capitaliste. Si les femmes sont dépendantes économiquement des hommes, comment pourraient-elles lutter pour des droits politiques ? Le féminisme doit converger vers la lutte des classes, vers une ligne prolétarienne.

    Dans les pays impérialistes les droits démocratiques (juridiques et économiques) des femmes ont progressé. Aujourd’hui en France, presque la moitié des travailleurs sont des travailleuses, les femmes ont accès aux études, au vote, à l’indépendance financière, etc. Une division économique existe toujours, ainsi qu’une division dans le travail domestique. Mais les femmes ont accès à la production sociale, elles sont des prolétaires. Pourtant il est évident que cet accès à la production ne diminue pas la violence patriarcale : harcèlement de rue, harcèlement au travail, viol, féminicides, etc., ne sont que des rappels que la place de la Femme est au sein du foyer — de la sphère privée et non publique. Même sous les dictatures du prolétariat passées, l’avancée de l’égalité juridique et économique a permis une progression de la lutte des femmes, mais le patriarcat était toujours omniprésent.

    La lutte des classes ne peut se passer du féminisme. Tous les mouvements révolutionnaires communistes, ou proches des communistes, ont vu se développer des mouvements de femmes et une mobilisation des femmes. Que ce soit du point de vue militaire, civil, ou théorique. La lutte des classes nécessite la mobilisation du prolétariat, et surtout des femmes prolétaires. Les femmes prolétaires sont le cœur de la lutte des classes, ce sont elles qui organisent et qui pensent le collectif. Que ce soit pendant la révolution ou pendant la dictature du prolétariat, la mobilisation des femmes est une nécessité. L’un des exemples moderne frappant est bien évidemment celui de la lutte des femmes au Rojava, où les guérillas de femmes sont non seulement un avantage militaire, mais également politique, parce que le mouvement des femmes est celui qui est le plus progressiste — les femmes ont davantage intérêt à la transformation du monde.

    La lutte des classes a besoin de femmes révolutionnaires émancipées, formées, conscientes de la nécessité de changer le monde. Les femmes révolutionnaires ont besoin d’un espace de camaraderie sain, et donc de règles de discipline féministes imposées aux femmes et aux hommes.

    B. En quoi la dictature féministe est-elle fidèle à l’orthodoxie marxiste ?

    Lorsque nous voulons changer la société, il est important d’étudier toutes les contradictions qui la traversent, et non uniquement la contradiction principale. Ainsi, lorsqu’on est marxiste, on étudie non seulement la lutte des classes et son mouvement, mais également les autres contradictions. La contradiction entre l’Homme et la Femme est secondaire, mais c’est une contradiction importante, qui devient régulièrement principale dans la vie de tous les jours, et dans la vie des sectes communistes, comme nous l’avons vu dans la partie précédente.

    « Bien distinguer les contradictions principales des secondaires, dans chaque contexte, est essentiel, car sans analyse correcte du monde, pas de stratégie juste. Mais il ne faut ni se tromper sur le sens de “principal” et “secondaire”, ni en tirer des conclusions erronées quant à l’ordre du jour politique. Un déterminant n’est pas jugé principal ou secondaire en fonction de critères strictement quantitatifs, en faisant une somme des vécus pour calculer un “total” d’une mesure de l’exploitation, de la domination, de l’aliénation, de la violence, etc. Ce qui fait l’aspect principal est une question qualitative : quelle est le rôle de cette relation dans la société ? Rien n’est figé : dans l’Histoire, une contradiction principale peut devenir secondaire, et inversement. Pareillement, cette transformation peut s’opérer à l’échelle générale (mondiale) ou se circonscrire à une échelle particulière (une situation de crise, un pays, etc.). Il ne faut pas croire non plus que les contradictions principales seraient les premières, et qu’elles auraient produit ensuite les contradictions secondaires. Les contradictions ont toutes leur généalogie et leur autonomie propre (même si aucune n’est indépendante).

    Dire qu’une oppression est “secondaire” peut parfois être interprété comme une déconsidération des souffrances et traumatismes lui étant relative, et une relégation à un rang de moindre importance politique (une lutte secondaire). Il n’en est rien. Si nous disons qu’une contradiction est secondaire, nous disons qu’elle est plus déterminée que déterminante dans le système des contradictions — l’Histoire. Dans une société donnée, une contradiction sociale n’est pas jugée principale ou secondaire selon son impact sur les trajectoires individuelles (de la vie de chacun), mais sociales (de cette société). Au niveau microscopique (biographique, c’est-à-dire individuel), toutes les contradictions sociales se superposent et se vivent entremêlées, mais au niveau macroscopique (historique, c’est-à-dire social) des degrés d’importance et des relations non triviales se décèlent — l’évaluation du principal et du secondaire est une question de magnitude dans le temps et l’espace.

    […]

    Appliqué au problème de l’émancipation des femmes, que devons-nous déduire de ce raisonnement ? La contradiction Homme-Femme est, avec la contradiction Société-Nature, la plus vieille contradiction sociale de l’Histoire. D’une contradiction principale, elle est devenue secondaire avec l’apparition des classes — qu’elle a permise. La lutte contre le patriarcat est-elle donc une lutte secondaire ? Non, car la lutte pour la résolution de toutes les contradictions est à l’ordre du jour politique des communistes — nous sommes la force la plus progressiste possible. Le communisme est la société sans contradictions sociales historiques, et la tâche immédiate des communistes est donc d’arraisonner et de résoudre toutes les contradictions de l’Histoire. […] »2

    Cette contradiction doit être étudiée sérieusement, afin que l’on puisse trouver des solutions vers son dépassement. La résolution d’une contradiction ne se trouve pas dans l’affirmation d’un élément sur un autre — bien que le chemin vers son dépassement puisse temporairement nécessiter l’affirmation d’un élément sur l’autre — mais dans le dépassement de la contradiction, la négation de la négation. Par exemple le prolétariat doit prendre le pouvoir et l’exercer sur la bourgeoisie, c’est la dictature du prolétariat, dans le but d’anéantir les deux classes. Il en est de même pour l’Homme et la Femme, nous passerons par une phase de dictature féministe, où la Femme détruira la domination de l’Homme, afin de détruire l’Homme et la Femme, c’est-à-dire le genre. La dictature du prolétariat permettra la mise en place de la dictature féministe — et également de l’écologie totale dans le cadre de la résolution de la contradiction entre la Société et la Nature. Les différences sexuelles existeront toujours après l’abolition du genre, mais la distinction sociale Homme-Femme créée par la société humaine n’existera plus.

    Lorsque nous parlons de destruction du genre, nous sommes dans la continuité des lignes des camarades du TKP-ML qui forment les hommes cadres à « tuer l’Homme en eux ». Tuer le patriarcat en eux. Par ces mots, ils ne disent pas qu’il faudrait castrer tous les mâles communistes. Ils disent qu’il faut tuer l’Homme en tant qu’entité sociale. De la même manière, la dictature féministe tue autant l’Homme que la Femme. C’est-à-dire que nous devons tout autant détruire la domination des hommes que la soumission des femmes. Nous devons autant détruire la camaraderie viriliste, le prédateur sexuel, le petit chef, l’égoïste, etc., que nous devons tuer la concurrence féminine, la jalousie, la soumission, la mère, l’effacement de soi, la passivité, la proie, l’objet, etc. Les femmes tuent la Femme en elles, sans devenir l’Homme.

    Le dépassement dialectique de la contradiction Homme-Femme implique la création d’un nouvel humain, et donc de penser et de construire des bribes de ce nouvel humain dès maintenant. Nous serons toujours Homme et Femme tant que cette contradiction existera, les humains actuels sont forcément Homme et Femme. Mais cette fatalité n’empêche pas de trouver des éléments de transition qui nous feront avancer vers un meilleur fonctionnement, au moins interne aux organisations communistes. Nous pouvons travailler cette question dès maintenant de la même manière que nous travaillons la question de la transition socialiste sans être dans une dictature du prolétariat. Tuer l’Homme et la Femme, tuer le genre, veut dire que nous allons nous concentrer sur la création d’autre chose. Nous allons partir de l’étude de la contradiction Homme-Femme dans la société, l’Histoire, et dans nos organisations communistes. Nous allons parler et débattre de manière honnête de ce qu’il y a au fond de toutes et tous, sans craindre ce qu’il peut y avoir de plus laid. Nous allons regarder droit dans les yeux les monstres qui nous habitent, et nous les affronterons. Nous partons de la réalité afin de la transformer, comme nous le faisons avec d’autres contradictions.

    Nous ne parlons pas ici de la « déconstruction » des intersectionnels. L’intersectionnalité est une théorie postmoderne qui ne cherche qu’une négation mécanique de la contradiction Homme-Femme, et non une négation dialectique. C’est-à-dire que les courants postmodernes abandonnent la compréhension et la transformation du monde, ce sont donc des théories qui ne concentrent leur analyse et leur action que sur le changement individuel. L’intersectionnalité n’est pas révolutionnaire mais réformiste. Nous voulons la transformation individuelle par la transformation collective, et la transformation collective par la transformation individuelle — l’individu et le collectif sont des contraires, ils sont liés et identiques. Cette transformation ne sera totale que par la transformation du monde, c’est-à-dire par la transformation de la réalité dans laquelle les humains vivent, et dont ils sont le reflet.

    La mise en place de la dictature féministe se fera grâce à la mise en place de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire grâce à la période de transition vers le socialisme puis le communisme, vers la fin des contradictions de l’Histoire. Les dictatures du prolétariat ayant été mises en place par le passé ont été des périodes de recherches, d’essais, de tentatives, et d’échecs. Des périodes où la lutte des classes s’est intensifiée, et a pris des formes inattendues, comme la restructuration de la bourgeoisie à partir de l’intérieur du Parti communiste. Les communistes ont sous-estimé la capacité de résilience du mode de production capitaliste à partir de l’intérieur. Nous devons nous attendre à prendre un chemin tout aussi complexe vis-à-vis de la dictature féministe, et ne devons pas sous-estimer la force et la résilience du patriarcat.

    Lorsque les communistes ont pris le pouvoir par le passé, elles et ils étaient « en avance » sur l’évolution de leurs modes de production et ont dû trouver des moyens afin d’avancer la transition sans brusquer l’économie ou la population (développer les forces productives tout en chamboulant les rapports de production). Elles et ils étaient également en avance vis-à-vis d’autres contradictions, particulièrement la contradiction Homme-Femme. Ainsi, en URSS et en République populaire de Chine, les femmes ont gagné des droits sans qu’il n’y ait eu de mouvement de femmes structuré, sans demande, sans lutte conséquente. Ces droits ont été donnés par le haut, par le Parti communiste qui voulait mobiliser les femmes prolétaires. Bien évidemment c’est principalement grâce aux combats des femmes communistes au sein du Parti, et à travers l’Histoire, que ces lignes ont pu gagner. Mais elles partaient de textes d’hommes : Engels pour la destruction de la famille, Lénine pour le soutien à la création d’organisations de femmes.

    Depuis l’origine du marxisme, les femmes sont présentes. Il est facile d’oublier Jenny, Jenny (fille), Laura et Eleanor Marx puisqu’elles ont été partiellement effacées de l’histoire marxiste, par les marxistes et par leur genre même (notamment leur rôle de mère, sauf pour Eleanor). Pourtant, les femmes Marx ont participé aux travaux de Karl et Friedrich Engels, que ce soit à travers les débats, les corrections, ou les recherches. Tout particulièrement Eleanor, qui a assisté son père au point où ce dernier disait : « elle est moi ». Elle s’est également battue pour que le marxisme gagne au sein de la Seconde Internationale. Elle est morte à cause d’un homme. Nous ne retenons de notre histoire que les grands noms parce que nous avons une vision bourgeoise de l’Histoire, faite par « les grands hommes ». Cette vision bourgeoise de l’Histoire et de la lutte communiste est entretenue aujourd’hui par le culte de la personnalité de certains théoriciens marxistes, mais également par l’ego et l’individualisme des auteurs actuels des organisations communistes. Nous croyons pourtant qu’une théorie est toujours développée collectivement, à partir d’une pratique collective. C’est d’ailleurs pourquoi nous n’avons pas d’auteur, uniquement des textes d’Unité communiste.

    L’histoire marxiste est le mouvement, le lien, de multiples individus qui résonnent à travers le temps et l’espace. Bien que ces individus soient principalement des hommes, les liens entre les hommes sont très souvent fait par les femmes, par les Eleanor. Les femmes sont au cœur du marxisme, au cœur de notre Histoire, et pourtant invisibles.

    C. Mais qu’est-ce que la dictature féministe ?

    Pour décrire la dictature féministe, nous partons du concept de dictature du prolétariat. La contradiction entre l’Homme et la Femme est bien évidemment différente de la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais nous pouvons nous inspirer des travaux effectués dans le but de résoudre cette contradiction — détruire les classes — afin de trouver comment résoudre la contradiction Homme-Femme — détruire le genre. Dans une démocratie bourgeoise, la bourgeoisie impose son pouvoir aux autres classes, ce qui mène nécessairement à un renversement de son pouvoir par le prolétariat, et par une imposition du pouvoir de ce dernier sur les autres classes. La dictature du prolétariat est temporaire, transitoire, et vise à la destruction même du prolétariat — même si cette phase est courte à l’échelle de l’Histoire, elle est d’une durée de plusieurs décennies, si ce n’est plus. Le prolétariat n’a pas d’autre choix que de prendre le pouvoir par la violence, parce que la classe dominante impose son pouvoir par la violence. Il faut une violence encore plus grande pour pouvoir la briser. Le prolétariat n’a pas d’autre choix que de s’organiser et de se transformer afin d’être capable de prendre le pouvoir, et d’exercer le pouvoir.

    Dans le rapport de force entre l’Homme et la Femme, c’est l’Homme qui impose le niveau de violence, en détruisant la Femme physiquement et psychologiquement par tous les moyens possibles. La Femme n’a donc pas d’autre choix que de prendre le pouvoir par la force, de prendre le pouvoir pour briser le pouvoir de l’Homme. Cette force sera construite grâce à l’organisation et la transformation des femmes révolutionnaires.

    Tout comme pour la dictature du prolétariat, ce pouvoir sera celui qui représentera les intérêts de long terme de la Femme, et non les intérêts immédiats des individus femmes. Les intérêts de long terme de la Femme, tout comme les intérêts de long terme du prolétariat, sont les intérêts de long terme de l’humanité entière — libérée de la société de classe et du genre. Cette logique peut être également appliquée au concept d’écologie totale, une dictature de la préservation des écosystèmes et du vivant en général, correspondant à des intérêts de long terme.

    La lutte pour la dictature féministe doit avoir lieu dès maintenant. C’est en prenant du pouvoir maintenant dans les structures communistes, et donc en étant plus performantes que les camarades hommes, et en imposant des mesures de discriminations positives, que les femmes seront davantage à des postes de pouvoir lors de la révolution et lors de la dictature du prolétariat. En parallèle, les camarades hommes seront formés activement au féminisme communiste, et devront devenir de réels « alliés » de la lutte féministe, trahir leur genre jusqu’au plus profond d’eux-mêmes — tout comme les bourgeois communistes trahissent leur classe.

    Bien évidemment certains camarades, hommes comme femmes, résisteront à leur transformation profonde — les hommes bien plus que les femmes. C’est la réaction normale à tout processus transformateur — les fonctionnements cognitifs sont difficiles à changer — et à la prise de risque pour les femmes, et la perte de privilèges de domination pour les hommes. Pourtant cette transformation n’est pas différente de celle qui est demandée pour devenir cadre communiste, elle fait partie de la formation de cadre. Une militante ou un militant devient cadre communiste après plusieurs années — souvent décennies — de travail pratique, théorique et idéologique collectif. C’est-à-dire après des années de militantisme politique dans une ou des organisations. Les militantes et militants doivent apprendre à tuer l’Homme et la Femme, tout comme elles et ils doivent apprendre à accepter la transformation, l’étude, l’humilité, à penser collectivement, à servir le peuple, à mener une vie saine, etc. Les qualités des cadres ne sont pas innées, les cadres ne sont pas nés tels qu’elles et ils sont : les cadres sont des individus qui cherchent à atteindre le maximum de leur potentiel, parce qu’elles et ils sont dévoués à une cause supérieure — le communisme.

    Les féministes communistes mettront en place la dictature féministe lors de la dictature du prolétariat, en s’armant de tout ce que la dictature du prolétariat leur fournira. Premièrement, une accélération vers l’indépendance économique et la socialisation du travail domestique, entraînant de fait une baisse de la domination de l’Homme sur la Femme et une transformation des rapports et mentalités des hommes et des femmes. Deuxièmement, une force répressive étatique permettant une rééducation par la force des défenseurs de la domination de l’Homme, et permettant la mise en place de brigades féministes armées. Troisièmement une éducation féministe au sein du peuple et la mobilisation des masses.

    La dictature féministe ne sera pas possible sans mobilisation des masses, particulièrement des femmes, parce que la contradiction Homme-Femme touche au domaine de la vie privée, de l’intime. La dictature féministe ne sera pas possible tant que les femmes accepteront leur sort de soumise, et ne lutteront pas activement contre « leurs » hommes.

    La mobilisation des femmes dans leur ensemble permet de basculer réellement le rapport de force là où il est le plus grave, là où il est le plus inatteignable pour les communistes. La dictature féministe vivra des périodes de recul si elle n’atteint pas suffisamment les femmes, l’intime, bien que l’intime et le public soient liés. Les mouvements de masse de la Femme font basculer le rapport de force dans l’intime, le basculement du rapport de force dans l’intime permet l’intensification du mouvement de masse, un mouvement de masse supérieur. Avoir des millions de personnes dans la rue, organisées, permet d’intensifier la lutte pour le pouvoir des femmes contre les hommes au sein de la famille et des espaces de domination patriarcale. Attaquer cette domination patriarcale au quotidien permet de s’investir dans le rapport de force collectif, le mouvement de masse. Les mouvements de masse résolvent ainsi la contradiction entre l’intime et le public, ce qui permet d’avancer vers la résolution de la contradiction Homme-Femme.

    D. Y a-t-il eu des éléments de dictature féministe dans l’histoire du mouvement communiste ?

    On peut voir des éléments et des bribes de dictature féministe dans la pratique et la théorie communiste, dans le sens où des mesures ont été prises par différents Partis communistes afin d’avancer vers la résolution de la contradiction Homme-Femme, et non en réponse aux revendications spontanées des femmes.

    Tout d’abord, Engels parla très tôt de la nécessité de la destruction de la famille — destruction de la famille comme ce que nous appelons aujourd’hui destruction du patriarcat.

    « Le mariage conjugal n’entre donc point dans l’histoire comme la réconciliation de l’homme et de la femme, et bien moins encore comme la forme suprême du mariage. Au contraire : il apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit des deux sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire. Dans un vieux manuscrit inédit3, composé par Marx et moi-même en 1846, je trouve ces lignes : “La première division du travail est celle entre l’homme et la femme pour la procréation.” Et je puis ajouter maintenant : La première opposition de classe qui se manifeste dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l’oppression du sexe féminin par le sexe masculin. Le mariage conjugal fut un grand progrès historique, mais en même temps il ouvre, à côté de l’esclavage et de la propriété privée, cette époque qui se prolonge jusqu’à nos jours et dans laquelle chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif, puisque le bien-être et le développement des uns sont obtenus par la souffrance et le refoulement des autres. Le mariage conjugal est la forme-cellule de la société civilisée, forme sur laquelle nous pouvons déjà étudier la nature des antagonismes et des contradictions qui s’y développent pleinement. »4

    Ici, Engels explique que la première division du travail est la division du travail « pour la procréation » entre mâle et femelle5. Pour lui, la contradiction Homme-Femme apparaît en même temps que la première division de classe.

    « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du Prolétariat. Mais dans le monde industriel, le caractère spécifique de l’oppression économique qui pèse sur le prolétariat ne se manifeste dans toute sa rigueur qu’après que tous les privilèges légaux de la classe capitaliste ont été supprimés et que l’entière égalité juridique des deux classes a été établie ; la république démocratique ne supprime pas l’antagonisme entre les deux classes, au contraire : c’est elle qui, la première, fournit le terrain sur lequel leur combat va se décider. Et de même, le caractère particulier de la prédominance de l’homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la nécessité et la manière d’établir une véritable égalité sociale des deux sexes, ne se montreront en pleine lumière qu’une fois que l’homme et la femme auront juridiquement des droits absolument égaux. On verra alors que l’affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l’industrie publique et que cette condition exige à son tour la suppression de la famille conjugale en tant qu’unité économique de la société. »6

    Tout comme l’égalité juridique dans la république démocratique entre prolétaire et bourgeois intensifie la lutte des classes et montre la nécessité de la socialisation de la production, l’égalité juridique de l’Homme et de la Femme met en lumière la nécessité que la Femme entre dans la production sociale. Pour que la Femme entre dans la production il faut que le patriarcat comme unité économique de la société soit éliminé.

    « La différence entre riches et pauvres s’établit à côté de la différence entre hommes libres et esclaves : nouvelle scission de la société en classes qui accompagne la nouvelle division du travail. Les différences de propriété entre les chefs de famille individuels font éclater l’ancienne communauté domestique communiste partout où elle s’était maintenue jusqu’alors et, avec elle, la culture en commun de la terre pour le compte de cette communauté. Les terres arables sont attribuées aux familles conjugales afin qu’elles les exploitent, d’abord à temps, plus tard une fois pour toutes ; le passage à la complète propriété privée s’accomplit peu à peu, parallèlement au passage du mariage apparié à la monogamie. La famille conjugale commence à devenir l’unité économique dans la société. »7

    D’après Engels, l’apparition de la société de classe nécessite que l’unité économique de la société soit basée sur le patriarcat.

    La question de l’origine de la domination de l’Homme sur la Femme sera développée dans un article ultérieur.

    Dans les sociétés de classe les femmes sont exclues de la production sociale et confinées au travail reproductif domestique. L’exploitation du travail reproductif domestique gratuit y est une nécessité économique. L’exploitation de la Femme perdure dans le mode de production capitaliste, via le travail reproductif domestique gratuit qui permet une plus grande exploitation de la force de travail des ouvriers, et via la procréation qui permet un renouvellement de la population prolétaire. Dans les pays semi-féodaux, les femmes sont exclues du travail productif social et sont confinées au travail reproductif domestique. Dans les pays capitalistes, les femmes sont intégrées dans le travail productif social, mais elles sont les franges les plus exploitées du prolétariat et réalisent toujours le travail reproductif domestique.

    L’oppression de la Femme est maintenue tant qu’elle ne fait pas pleinement partie de la production sociale, à égalité avec l’Homme, et tant que le travail reproductif domestique n’est pas pris en charge par toute la société — c’est-à-dire tant que nous ne sommes pas dans une société socialiste. La structure de la famille, le patriarcat, entretient le capitalisme et la société de classe, tout comme le capitalisme entretient le patriarcat. L’un ne peut être aboli sans l’autre et inversement. Le patriarcat a besoin de l’exploitation capitaliste et l’exploitation capitaliste a besoin du patriarcat.

    Nous l’avons dit plus tôt, Engels considère que tout comme la république démocratique accentue la contradiction de classe, l’égalité juridique des femmes fournira « le terrain sur lequel leur combat va se décider ». Il parle ici de la lutte des femmes pour l’accès à la production sociale. Mais Engels ne pensait pas que les capitalistes accepteraient que les femmes aient accès à la production sociale ainsi qu’à une quasi-égalité juridique, comme c’est le cas aujourd’hui en France. Le capitalisme possède une qualité permettant à la Femme de rentrer dans la production : dans le mode de production capitaliste le travail est un travail général abstrait, il n’y a donc plus de « travail d’homme » et de « travail de femme » mais uniquement des équivalents généraux. Cette expérience nous montre qu’Engels avait raison, mais non comme il l’avait prédit. Aujourd’hui, les femmes sont exploitées dans la sphère privée, mais elles participent à la production sociale, la sphère publique. La domination patriarcale en est accentuée, de l’expression dans la sphère privée elle passe également à la sphère publique : le harcèlement et les agressions sexuelles dans les lieux publics (la rue et le travail) ne sont que des rappels pour les femmes que leur place est dans la sphère domestique. La violence de l’Homme s’accentue, elle est partout, elle est visible. L’avancée des droits démocratiques des femmes montre qu’il faut une libération politique pour que la libération juridique et matérielle soit réellement complète.

    Dans les colonies et semi-colonies qui sont semi-féodales, les communistes entretiennent cette erreur d’Engels en croyant que l’émancipation juridique et matérielle des femmes serait possible sans lutte politique spécifique des femmes (le féminisme). Dans ces pays, les droits démocratiques des femmes sont arriérés, il est donc compréhensible que ces communistes ne comprennent pas ce que nous vivons dans notre pratique en France.

    Lors de la transition de la société de classes à la société sans classe, la contradiction Homme-Femme passera à certains moments de contradiction secondaire à principale. Il est alors évident que les communistes doivent tout faire pour lutter pour la résolution de cette contradiction et pour l’abolition de la famille — du genre. Engels pose les bases sur lesquelles les différents groupes et Partis communistes ont développé le féminisme marxiste, ou leurs programmes de révolution des femmes. Mais, comme dit précédemment, ces groupes et Partis n’ont pas suffisamment étudié les avancées féministes, particulièrement les travaux effectués au cours de l’évolution du statut juridique des femmes — de plus en plus égales aux hommes en théorie mais non en pratique — et de leur accès au travail productif social dans les pays du centre impérialiste. Oui, le patriarcat et le capitalisme se nourrissent l’un l’autre, mais le patriarcat, la contradiction Homme-Femme doit être étudiée dans tous les domaines. Ainsi, même en URSS, l’avancée des droits juridiques des femmes et leur intégration à la production sociale n’a pas réussi à abolir cette contradiction, au contraire certains aspects étaient encore plus visibles.

    Nous devons étudier les expériences communistes concrètes dans les dictatures du prolétariat. Dès le début de l’URSS des mesures visant à l’émancipation des femmes ont été mises en place, des organisations et congrès de femmes ont eu lieu, impulsées par le haut, c’est-à-dire par le Parti communiste — pourtant composé à majorité d’hommes. Ici des éléments de dictature féministe étaient mis en place pendant la dictature du prolétariat. Ces mesures peuvent paraître normales aujourd’hui, un siècle plus tard, pourtant elles étaient incroyablement en avance sur leur temps, et ont même participé à l’émancipation des femmes à travers le monde en encourageant le développement de luttes de femmes, et en étant une concurrence pour les pays capitalistes dans le développement des forces productives — l’URSS possédait deux fois plus de bras et de cerveaux que les pays capitalistes.

    « Pendant une bonne partie du XXsiècle, les pays capitalistes occidentaux se sont par ailleurs efforcés de surpasser les pays de l’Est en matière de droits des femmes, ce qui a constitué un levier de progrès social. Dans un premier temps, le socialisme d’État a tellement bien réussi à offrir aux femmes des opportunités économiques hors de leur foyer que pendant environ vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le travail salarié des femmes était considéré comme l’un des méfaits du communisme. Dans l’American way of life, l’homme ramenait un salaire à la maison et la femme veillait sur le foyer. Mais peu à peu, le plaidoyer socialiste en faveur de l’émancipation des femmes a fini par entamer l’idéal du foyer américain célébré par les séries des années 1950. Le lancement de Spoutnik, le premier satellite artificiel de la Terre, en 1957, a incité les dirigeants américains à réfléchir au coût du maintien des rôles traditionnels. Les pays socialistes n’étaient-ils pas avantagés en matière de développement technologique, parce qu’ils pouvaient compter sur deux fois plus de cerveaux ? Les Russes ouvraient en effet l’université aux femmes et mettaient les meilleures au service de la recherche scientifique. (Elaine Tyler May, Homeward Bound: American Families in the Cold War Era, New York, Basic Books, 2008 [1988].) […] Frappé par les exploits du socialisme d’État dans le domaine scientifique, le gouvernement américain finança une étude à grande échelle intitulée “Women in the Soviet Economy” (Les femmes dans l’économie soviétique). Le responsable de l’étude se rendit en URSS à plusieurs reprises, en 1955, 1962 et 1965, afin d’observer les politiques soviétiques d’intégration des femmes à la force de travail, considérées comme un modèle pour les législateurs américains. Son rapport de 1966 commençait ainsi : “L’inquiétude manifestée ces dernières années à propos du gâchis de talents et de potentiel de travail des femmes a conduit à la mise en place de la Commission présidentielle sur le statut des femmes, qui a produit une série de rapports sur divers problèmes affectant les femmes et leur participation à la vie économique, politique et sociale. Afin de définir des politiques garantissant un meilleur usage de la force de travail des femmes, il importe de s’instruire de l’expérience d’autres nations en matière d’utilisation des capacités des femmes. Pour cette raison notamment, l’expérience soviétique est ici particulièrement intéressante.” »8

    Ici, Kristen Ghodsee explique que la concurrence entre les pays capitalistes et socialistes a participé à faire avancer les droits démocratiques des femmes des pays capitalistes.

    « Conscients des exigences de la biologie reproductive, les gouvernants de ces pays se sont également efforcés de collectiviser le travail domestique et la prise en charge des enfants, en mettant en place un réseau de garderies, de laveries et de cantines publiques. L’existence de congés maternité conséquents, avec l’assurance pour les femmes de retrouver leur emploi ensuite, ainsi que l’instauration d’allocations familiales permettaient aux femmes de trouver un meilleur équilibre entre leur travail et leur famille. Avec l’avènement de régimes socialistes au XXsiècle, les conditions de vie de millions de femmes ont connu une amélioration incontestable : la mortalité maternelle et infantile a diminué, l’espérance de vie a augmenté et l’analphabétisme a quasiment disparu. Pour ne prendre qu’un exemple, avant l’instauration du socialisme en 1945, la majorité des femmes albanaises étaient illettrées. À peine dix ans plus tard, tous les moins de 40 ans savaient lire et écrire et, dans les années 1980, la moitié de la population étudiante albanaise était composée de femmes. (Inès Armand, citée dans Barbara Evans Clements, Bolshevik Feminist: The Life of Aleksandra Kollontai, Bloomington, University of Indiana Press, 1979, p. 155; Fatos Tarifa “Disappearing from Politics (Albania)”, dans Marilyn Rueschemeyer (dir.), Women in the Politics of Postcommunist Eastern Europe, Armonk (NY), M.E. Sharpe, 1998, p. 269.) […] S’ils n’adoptaient pas tous les mêmes politiques, les gouvernements socialistes ont réduit de façon générale la dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes en s’assurant que tous les citoyens soient également bénéficiaires des services garantis par l’État. Ces politiques ont favorisé le découplage entre, d’un côté, l’amour et l’intimité, et de l’autre, les considérations économiques. Lorsque les femmes gagnent leur vie et lorsque l’État garantit une protection sociale aux personnes âgées, aux malades et aux handicapés, les femmes n’ont plus besoin d’entretenir des relations abusives, insatisfaisantes ou autrement nocives. Dans des pays comme la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la Yougoslavie et l’Allemagne de l’Est, l’indépendance économique des femmes s’est traduite par le développement d’une culture où les relations personnelles étaient émancipées de l’influence du marché. Les femmes n’étaient pas obligées de se marier pour l’argent. (Katherine Verdery, What Was Communism and What Comes Next?, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1996; Josie McLellan, Love in the Time of Communism: Intimacy and Sexuality in the GDR, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.) »9

    L’URSS a travaillé à socialiser le travail domestique, et à avancer vers l’égalité économique entre hommes et femmes. Ainsi les femmes ont pu se libérer partiellement de la domination masculine économique au sein de la famille.

    « Les statistiques officielles de l’Organisation internationale du travail (OIT) révèlent le gouffre qui s’est creusé entre les économies socialistes et libérales en matière d’emploi des femmes. En 1950, les femmes représentaient 51,8 % de la population active en Union soviétique et 40,9 % en Europe de l’Est, contre 28,3 % en Amérique du Nord et 29,6 % en Europe de l’Ouest. En 1975, proclamée Année internationale de la femme par les Nations Unies, les femmes représentaient 49,7 % de la population active soviétique et 43,7 % de celle du bloc de l’Est, contre 37,4 % en Amérique du Nord et 32,7 % en Europe de l’Ouest. Selon l’OIT, les données sur la participation féminine à l’activité économique en URSS et dans les pays socialistes d’Europe montrent que les hommes et les femmes jouissent de droits égaux dans tous les domaines de la vie économique, politique et sociale. L’exercice de ces droits est garanti par des opportunités égales dans l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle et au travail. (OIT et Institut international de recherche et de formation des Nations Unies pour la promotion de la femme (INSTRAW), “Women in Economic Activity: A Global Statistical Survey (1950–2000)”, 1985.) »10

    En URSS, les femmes avaient quasiment les mêmes droits démocratiques que les hommes.

    « Les socialistes ont compris depuis longtemps que, pour assurer l’équité entre les hommes et les femmes malgré leurs différences biologiques, il fallait mettre en place des structures collectives d’aide à l’éducation des enfants. Dès le milieu du xixsiècle, alors que les femmes rejoignent en nombre les rangs de la classe ouvrière en Europe, les socialistes défendent l’idée qu’il ne serait pas possible de construire un mouvement ouvrier puissant sans elles. Dès 1897, la féministe allemande Lily Braun prône l’instauration d’une assurance maternité financée par l’État. […] alors que Zetkin estime que le travail domestique et l’éducation des enfants doivent être pris en charge par l’État. […] Le quatrième point du programme socialiste de 1910 pose les fondements de toutes les politiques socialistes qui suivront concernant les responsabilités de l’État à l’égard des femmes qui travaillent. […] Sept ans plus tard, Kollontaï tentera de mettre en œuvre une partie de ces dispositions en Union soviétique, après la Révolution bolchevique. Pour éviter aux femmes d’avoir à assumer les travaux domestiques et l’éducation des enfants en plus de leur contribution à l’industrie, le jeune État soviétique projettera de construire des garderies, des jardins et des foyers d’enfants, ainsi que des cafétérias et des lavoirs publics. Ainsi, en 1919, le Huitième Congrès du Parti communiste chargera Kollontaï de prolonger son travail pour les femmes soviétiques, et l’État s’engagera à financer la construction d’un vaste réseau de services sociaux. La même année, on créera l’organisation Genotdel ou Section des femmes, avec pour mission de superviser la mise en œuvre d’un programme radical de réformes sociales destiné à permettre la complète émancipation des femmes. (Richard Stites, The Women’s Liberation Movement in Russia: Feminism, Nihilism, and Bolshevism, 1860–1930, Princeton (N), Princeton University Press, 1978; Gail Warshofsky Lapidus, Women in Soviet Society: Equality, Development, and Social Change, Berkeley, University of California Press, 1978; Beatrice Brodsky Farnsworth, “Bolshevism, the Woman Question, and Aleksandra Kollontai”, The American Historical Review, vol. 81, n2, avril 1976, p, 296 ; Elizabeth A. Wood, The Baba and the Comrade: Gender and Politics in Revolutionary Russia, Bloomington, Indiana University Press, 1997.) Mais l’enthousiasme soviétique pour l’émancipation des femmes va se dissiper rapidement sous la pression de préoccupations démographiques, économiques et politiques plus urgentes. […] Aux États-Unis, par contre, il faudra attendre 1978 pour que soit promulguée une loi interdisant la discrimination à l’égard des femmes enceintes, et ce n’est qu’à partir de 1993 que les femmes pourront bénéficier d’une loi fédérale instituant un congé sans solde avec une clause de protection de l’emploi. À l’heure qu’il est, il n’existe toujours pas aux États-Unis de congé maternité rémunéré obligatoire (mais il est vrai que nous n’avons pas non plus de congé maladie obligatoire). »11

    La socialisation du travail domestique s’est pourtant confrontée à la réalité des difficultés rencontrée par l’URSS. Malgré tout, les pays capitalistes étaient toujours gravement en retard sur la transformation des rapports au sein de la famille, et sur la prise en charge d’une partie du travail domestique par la société.

    « Le décret de 1973 du Politburo bulgare évoque aussi la nécessité de rééduquer les hommes pour qu’ils fassent davantage de choses à la maison : La réduction et l’allègement du travail domestique des femmes dépend en grande partie de la participation commune des deux époux à l’organisation de la vie de famille. Il est par conséquent impératif : a) de combattre les opinions, les habitudes et les attitudes archaïques concernant la répartition du travail au sein de la famille ; b) de préparer les jeunes hommes à accomplir des tâches ménagères dès l’enfance et l’adolescence, et ce, tant à l’école et dans la société que dans la famille. (Parti communiste bulgare, Enhancing the Role of Women in the Building of a Developed Socialist Society: Decision of the Politburo of the Central Committee of the Bulgarian Communist Party of March 6, 1973, Sofia, Sofia Press, 1974, p. 10.) »12

    Cet exemple nous montre que certaines mesures étaient prises par le haut, par l’État, afin de lutter contre l’inégalité dans le travail domestique. C’est l’acceptation de la nécessité de transformation de l’Homme pour dépasser la contradiction Homme-Femme.

    « Au-delà de ces exemples notoires de la détermination des États socialistes à défendre les droits des femmes, ceux-ci n’ont pas tenu toutes leurs promesses. Au cours des 10  heures d’entretiens femmes, que j’ai réalisé entre 2010 et 2017 avec l’octogénaire Elena Lagadinova, la présidente du Comité du mouvement des femmes bulgares, cette dernière m’a confié ses déceptions. D’après elle, les pays d’Europe de l’Est n’ont pas eu le temps d’abolir l’idée séculaire selon laquelle les dirigeants doivent être des hommes. Non seulement les hommes ne voulaient pas de femmes au pouvoir, mais les femmes elles-mêmes n’étaient pas à l’aise avec le pouvoir, tant et si bien qu’elles ne soutenaient pas leurs camarades féminines et ne convoitaient pas les hautes sphères, leur préférant les coulisses. La haute politique, en Europe de l’Est comme ailleurs, était un lieu dangereux et semé d’embûches et de trahisons. Selon Lagadinova, les femmes n’étaient pas enclines à se prêter aux divers calculs et subterfuges nécessaires pour s’y imposer. Son organisation a bien essayé de promouvoir certaines candidatures féminines, mais la culture patriarcale des Balkans, doublée de l’autoritarisme d’un État dirigé par le même homme durant trente-cinq ans, dissuadait les femmes de se lancer. »13

    Ici Kristen Ghodsee nous montre que l’inégalité politique entre les hommes et les femmes persistait malgré la socialisation du travail des femmes, l’égalité juridique, et la participation à la production sociale des femmes. La pratique en URSS démontre que la lutte contre la domination patriarcale doit être supérieure aux demandes économiques. Les demandes économiques doivent être dépassées. La lutte de la Femme doit être une lutte pour le pouvoir.

    Bien évidemment, ces progrès se sont confrontés à la résistance des hommes comme des femmes, que ce soit dans les soviets ou dans le Parti, contre l’organisation des femmes mais surtout contre la prise de pouvoir des femmes. Les hommes défendent toujours leur domination, et les femmes peinent à sortir de leur rôle, à tuer la Femme en elles. Nous retrouvons ici le danger du manque de sororité, et du manque de volonté des femmes à prendre le pouvoir. La chute du bloc soviétique a fait reculer les droits des femmes, et du prolétariat en général, pour les remplacer par un capitalisme brutal. Les pays de l’Est sont devenus une plaque tournante de la traite des femmes, la Russie est devenue un État ultra patriarcal, où les luttes féministes sont interdites et où la plupart des communistes défendent des idées patriarcales.14

    Actuellement nous pouvons étudier les cas de Guerres révolutionnaires menées par le Parti communiste d’Inde (maoïste) (PCI (maoïste)), le Parti communiste des Philippines (PCP), et le Parti communiste de Turquie — marxiste-léniniste (TKP-ML). Le PCI (maoïste), très peu communicatif parce qu’en clandestinité, a tout de même rendu public des mises à mort de violeurs, y compris de membres hauts gradés de leur armée rouge. C’est un exemple de violence anti-patriarcale radicale concrète, qui met en évidence le besoin de développer une forme de lutte offensive contre la violence masculine avant la révolution. Le TKP-ML, comme beaucoup d’autres Partis de Turquie et du Rojava depuis la révolution des femmes, a sa propre structure de femmes qui participe à la lutte armée. Dans toute la région, la constitution de groupes armés de femmes a permis d’accélérer l’avancée des droits des femmes. C’est la preuve dans la pratique que l’organisation et la violence des femmes a permis de faire pencher le rapport de force vers la Femme. Le PCP a mis en place un Bureau des femmes dès sa création en 1969, et a lui aussi des structures de femmes, et une large proportion de femmes engagées dans la guérilla. Les Partis les plus avancés dans le monde actuellement ont développé des structures de femmes, qui s’occupent de former théoriquement et militairement les femmes, les rendant indispensables pour ces mêmes Partis. Cette formation, en plus de la mise en place de quotas au sein des Partis, et d’une propagande en direction du recrutement des femmes, permet d’avancer vers la résolution de la contradiction Homme-Femme sans la remettre à plus tard. C’est une lutte actuelle, vivante, une reconnaissance de la nécessité de révolution des femmes.

    Notre concept de dictature féministe n’est pas si éloigné du concept de révolution des femmes et de lutte contre l’hétéro-patriarcat théorisé par nos camarades du KKB (Union des femmes communistes) dans le TKP-ML : une lutte intense et violente doit être menée contre la violence de l’Homme.

    2. Rupture avec le mouvement communiste

    Pourquoi rompre avec le mouvement communiste sur la question du féminisme ?

    Cette question renvoie directement à l’histoire complexe de notre organisation, à notre expérience concrète, ainsi qu’à celles de nos camarades femmes au cours des précédentes décennies.15 C’est-à-dire que nous constatons que le milieu militant français est une machine à broyer les femmes. Pourquoi ?

    Premièrement, les hommes sont largement majoritaires dans les sectes françaises, ils bénéficient de l’avantage du nombre, en plus de bénéficier de leurs avantages patriarcaux — l’accumulation de certains types de savoir et la maîtrise des débats, de la conflictualité, de la violence, de la fraternité viriliste, etc. Les sectes sont composées majoritairement d’hommes, et ont donc une culture interne viriliste. Ce sont les hommes qui sont aux postes de direction politique, qui possèdent le pouvoir, et font tout pour le maintenir et pour garder un espace de « camaraderie » basé sur la masculinité (agréable pour eux mais repoussant pour les femmes). De fait, les revendications des femmes sont vues par ces derniers comme irritantes et perturbant leur confort, perturbant le bien-être du groupe, et donc de l’organisation entière. Les féministes « cassent l’ambiance en soirée » comme en Assemblée générale.

    Deuxièmement, parce que les femmes sont peu nombreuses, elles prennent l’habitude d’être dans des groupes d’hommes. Ainsi, elles ne voient plus les problèmes qu’entraîne le virilisme dans leur organisation, parce qu’elles en ont fait une norme, et qu’elles cherchent l’approbation de leurs camarades hommes en validant et copiant les comportements virilistes. Elles ont appris à s’effacer toute leur vie, et par leur éducation et leur misogynie intériorisées, elles sont dans le déni du rapport de force entre hommes et femmes dans leur vie courante, dans leur famille, et dans leur organisation. La concurrence entre femmes est alors amplifiée, et malgré les discours féministes il n’y a pas de défense collective des femmes, même lors d’évènements graves. La sororité n’existe pas, la conflictualité entre femmes est démultipliée par rapport au reste de la population. Le haut niveau d’engagement politique et de recherche de sororité va de pair avec un manque de sororité supérieur à la normale.

    Troisièmement, les femmes vont naturellement vers les domaines où elles sont meilleures que les hommes : les tâches organisationnelles. Elles négligent le travail théorico-politique et ne prennent pas le temps ni l’énergie d’étudier et de participer aux débats politiques. Il serait facile de ne voir qu’un aspect de cette situation, c’est-à-dire le manque d’espace accordé aux femmes pour mener à bien ce développement théorique, sans voir l’aspect le plus important. Le changement ne peut venir que de l’intérieur : les femmes doivent faire du développement théorico-politique une priorité, prendre leur place et transformer la structure de l’organisation sans attendre que l’organisation change d’elle-même.

    Comme nous l’avons vu, il est simpliste de penser que les organisations communistes sont nocives pour les femmes uniquement parce qu’elles sont des nids à violeurs dominés par des hommes, et de ne pas voir le plus gros problème auquel tous les groupes communistes font face lorsqu’il s’agit d’aborder la contradiction Homme-Femme : les femmes communistes ne sont pas féministes, elles ne veulent pas être féministes, et elles ne veulent pas réellement se battre pour les droits politiques des femmes. Nous ne disons pas qu’il n’y a pas de féministes dans les organisations communistes, nous parlons d’une généralité, d’une moyenne. Nous ne disons pas que les comportements masculins violents ne sont pas un problème, nous disons que le problème est le manque d’intensité de la lutte contre ces comportements, lié au manque d’analyse correcte du rapport de force entre hommes et femmes, et au manque d’engagement des femmes. Les femmes ne peuvent transformer les hommes de leurs organisations que marginalement, mais elles ont le pouvoir de s’organiser entre femmes, elles ont le pouvoir de travailler à prendre le pouvoir. Avant de transformer les hommes, elles doivent se transformer, individuellement et collectivement.

    A. L’antiféminisme des communistes

    Dans le mouvement communiste international, la revendication du féminisme est extrêmement minoritaire. Cette position est cependant plus compréhensible dans les pays dominés semi-féodaux semi-coloniaux, parce qu’elle a une dimension anti-impérialiste, c’est-à-dire que les communistes des pays dominés rejettent le féminisme occidental. Les hommes et femmes des groupes communistes se battent généralement contre le féminisme, et ne défendent qu’une ligne vague de « lutte des femmes ».16 Cependant, lorsque les organisations et Partis des pays dominés parlent de lutte des femmes, c’est par anti-impérialisme. Lorsque les organisations des pays impérialistes parlent de lutte des femmes, c’est parce qu’elles sont réactionnaires et antiféministes. Ainsi les organisations communistes des pays dominés ne correspondent pas entièrement à notre critique, parce que ces organisations luttent aussi pour des droits politiques, en plus des droits économiques : elles luttent contre la domination patriarcale au sein de leurs organisations tout comme dans la société. Certaines de ces organisations parlent également de réaliser une révolution des femmes. Cependant, même les organisations des pays dominés rejettent l’étude des apports féministes et sont donc limitées dans leur analyse du patriarcat. C’est particulièrement le cas vis-à-vis de la nature de l’origine de la contradiction Homme-Femme, comme nous l’avons vu précédemment.

    Dans le meilleur des cas, les groupes communistes des centres impérialistes se revendiquent du féminisme marxiste, courant qui néglige les apports des travaux des autres courants féministes et leurs avancées scientifiques, pour se concentrer sur des revendications démocratiques et économiques. Les revendications économiques et démocratiques, par exemple la lutte pour l’égalité des salaires, pour l’aide aux mères célibataires, etc., sont bien évidemment importantes. Mais elles ne sont pas suffisantes. Ces revendications sont des revendications spontanées des femmes pour des gains immédiats. Or, l’un des principes du léninisme est de politiser les revendications économiques et de conscientiser les revendications spontanées. Pour les communistes, le refus du féminisme est spontanéiste et économiste. Le refus du féminisme implique de se limiter à des revendications qui ne sont pas révolutionnaires, de refuser de s’attaquer à la résolution de la contradiction Homme-Femme, à la transformation totale du monde, pour les gains de long terme de l’humanité. Lorsque cette contradiction est jetée sous le tapis, qu’elle est ignorée, alors la classe est divisée. Les femmes prolétaires subissent la domination des hommes prolétaires : « l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat ».

    Les communistes des centres impérialistes ne font pas que se tromper, ils montrent surtout qu’ils ne s’intéressent pas à la résolution de la contradiction Homme-Femme. Il s’agit donc de leur imposer la lutte contre le patriarcat via la prise du pouvoir par la Femme. Les féministes doivent être à l’avant-garde de la révolution communiste, mais en même temps, elles doivent utiliser la révolution communiste pour la révolution féministe. La révolution démocratique est une nécessité pour la révolution communiste, mais elle n’est pas la révolution communiste, et la révolution communiste est une nécessité pour la révolution féministe, mais elle n’est pas la révolution féministe.

    Le terme de « lutte des femmes » et le rejet du féminisme se traduisent dans les faits quasi exclusivement par une défense des droits économiques et un abandon de la lutte politique. C’est ainsi que nous arrivons au fond du problème vis-à-vis des groupes communistes en France de ces dernières décennies : les communistes ne peuvent pas défendre uniquement des droits économiques pour les femmes. Les femmes devraient selon eux attendre pour pouvoir lutter pour leur libération de la domination patriarcale, pour leurs revendications politiques, elles ne devraient pas combattre dès maintenant, et surtout, elles ne devraient jamais utiliser la violence, elles ne devraient pas diviser la lutte.

    Pourtant, les travaux des féministes au cours du siècle dernier, particulièrement des féministes radicales matérialistes et socialistes, ont mis en évidence l’ampleur de la domination masculine par la violence dans toutes les sphères de la société, surtout dans l’intimité — la famille. Ces apports de la science bourgeoise sont bien évidemment critiquables et doivent être analysés via le matérialisme dialectique. Mais, en dehors de l’exploitation de leur force de travail, les femmes n’ont aujourd’hui de valeur que par leur qualité d’objets sexuels et de reproduction. Toute leur vie, leur éducation, leurs relations, les amènent à l’effacement d’elles-mêmes. Andrea Dworkin, dans Les femmes de droite, analyse la domination masculine via deux modèles : le bordel (la prostitution, les femmes comme objets sexuels) et la ferme (la maternité et le travail domestique). Ces modèles, et les conséquences qu’ils ont sur la vie des femmes, sur leur intimité, sur tout leur être, sont difficiles à admettre, parce qu’ils remettent en question toute notre vie. Les hommes sont mis à nus dans leur vraie nature17, les femmes comprennent qu’elles sont cernées par des « monstres ». Les communistes rejettent ce type d’analyses parce qu’elles ne sont pas superficielles et vont jusqu’au bout de l’analyse de la contradiction Homme-Femme. Pourtant, les hommes communistes comprennent parfois que les féministes radicales ont raison vis-à-vis de leur violence et de leurs privilèges. Ils défendent leurs intérêts d’hommes avant leur devoir communiste — avancer vers la fin des contradictions, dont la contradiction entre l’Homme et la Femme.

    Les hommes, peu importe leur classe, race, orientation sexuelle, etc., ont l’habitude de l’exercice du pouvoir contre les femmes. Ils connaissent la violence, physique et psychologique, à la source de ce pouvoir. Elle les habite constamment, régit leurs relations aux autres humains, et parasite leurs désirs les plus profonds. Ils en sont maîtres et esclaves à la fois. En tant qu’acteurs de la violence, ils en comprennent l’intensité, ce qui leur permet donc de savoir qu’elle ne pourra pas être renversée sans violence, et que cette autre violence ne peut pas vaincre sans une intensité supérieure. Les hommes sont conscients du rapport de force existant entre hommes et femmes, ils en sont les dominants, et non seulement ils ne comptent pas perdre cette place, mais surtout ils comprennent l’ampleur de la tâche qui attend les femmes dans leur lutte.

    Ainsi, il est plus facile pour les hommes communistes, majoritaires dans les organisations communistes, de comprendre quelle violence les femmes doivent exercer, mais surtout l’inévitabilité de cette dernière. Les hommes communistes ont peur du féminisme, tout autant que les mouvements masculinistes. Ce constat pousse de nombreux hommes et organisations communistes à se positionner contre le féminisme, sous couvert d’orthodoxie marxiste, par opportunisme. Ils savent ce qu’il coûterait de renverser leur pouvoir et leur domination, ils trouvent donc de bonnes raisons afin de justifier leur opportunisme, en appelant à l’unité entre camarades hommes et femmes, en dénonçant une déviation idéologique, en expliquant que la lutte féministe nie que la lutte des classes est la contradiction principale sous le capitalisme, etc. Ce faisant, ils font ce qu’ils accusent les féministes de faire : ils divisent les hommes et les femmes.

    Ce refus de soutenir les luttes des femmes et les féministes au siècle dernier a provoqué un divorce au sein du mouvement ouvrier. Les communistes ont échoué dans leur devoir d’avant-garde en étant de facto du côté de la réaction, en restant figés plutôt que d’aller dans le sens de l’Histoire. La lutte pour le dépassement de la contradiction Homme-Femme est une nécessité qui n’attendra pas que les hommes et organisations communistes luttent pour ce dépassement. Des mouvements de masse et des organisations structurées émergeront et combattront pour ce dépassement, combattant au passage tout mouvement réactionnaire. La nécessité de la lutte pour le dépassement de cette contradiction s’étend aux autres contradictions telle que la contradiction entre la Société et la Nature — la lutte écologiste, aujourd’hui internationale, massive, offensive, pour laquelle le mouvement communiste est là aussi en retard. Le mouvement communiste actuellement en décomposition n’est pas à la hauteur de son devoir historique, sa science est atrophiée, sa force insuffisante.

    Nous pouvons définir la « lutte des femmes » comme la lutte des femmes principalement prolétaires, secondairement femmes ; et le « féminisme » comme la lutte des femmes principalement femmes — les femmes en lutte contre les hommes. Nos camarades féministes sont communistes parce que pour se libérer du patriarcat, il faut se libérer du capitalisme. Assumer cette position nous met forcément en rupture avec le mouvement communiste, puisque même si nous savons que la contradiction principale dans la société française est celle entre Travail et Capital, nous défendons que les femmes doivent aussi lutter principalement pour la Femme. Nous pensons que cette position permet de faire avancer le mouvement communiste dans son ensemble, parce qu’elle permet d’aller dans le sens de l’Histoire, de sortir de la réaction, et parce qu’elle permet de renforcer l’engagement des femmes communistes. Les femmes féministes communistes s’engagent plus intensément dans la lutte des classes et dans leur développement en tant que cadres communistes que si elles restaient dans un rôle genré, soumises à la domination masculine. Notre ligne féministe répond à des besoins concrets mis en évidence par la pratique. Nous avons besoin de femmes formées et combatives pour construire le Parti, nous avons besoin que des femmes soient recrutées, qu’elles soient déterminées à lutter, qu’elles soient convaincues qu’elles se libéreront du Capital et du patriarcat, qu’elles mettent leur vie en jeu pour la libération de l’humanité entière, pour la transformation du monde.

    Pour avoir ces femmes formées, nous mettons en place une ligne politique capable de lutter contre les poisons patriarcaux répandus chez les hommes et chez les femmes. Une ligne politique capable de lutter contre la violence des hommes, mais aussi contre la stagnation et la passivité des femmes.

    B. En quoi les comportements patriarcaux sont un poison pour la lutte révolutionnaire ?

    L’éducation patriarcale de l’Homme renforce les comportements nocifs pour les autres, et donc pour la lutte révolutionnaire. Outre les violences sexistes et sexuelles, ces défauts sont : l’individualisme, l’indiscipline, la vantardise, la création d’une hiérarchie masculine basée sur la force et le charisme, etc. Le patriarcat engendre des comportements libéraux tout autant que la culture petite-bourgeoise des centres impérialistes. Ainsi, le virilisme entretient la médiocrité du mouvement communiste français, et la stagnation et la médiocrité du mouvement communiste français renforcent sa culture viriliste.

    Le virilisme des hommes communistes rend leur pratique performative, et surtout esthétique. Quand le virilisme rend la pratique performative, les actions sont pensées pour montrer sa force aux autres groupes d’hommes — y compris les actions en non-mixité femme qui reprennent les mêmes codes —, la stratégie de la propagande est viriliste, esthétique et mouvementiste. Les actions de propagande ne sont pas réfléchies, elles manquent de discipline, elles manquent de réflexion vis-à-vis de la balance entre bénéfices et risques. Les tactiques de recrutement se font envers les hommes. Au final, c’est la tactique viriliste qui devient stratégie. Le virilisme entretient le manque de sens de la pratique communiste dans les centres impérialistes. Nos esprits sont parasités par un univers communiste entièrement masculin, la pratique l’est donc également. La pratique, c’est-à-dire l’application de la théorie dans le réel, ne peut pas être miraculeusement déconnectée de la manière dont nous voyons le monde — à travers un filtre patriarcal. La pratique des hommes et des femmes communistes est une pratique entachée par le virilisme — virilisme qu’il faut combattre, comme le font nos camarades du TKP-ML lorsqu’ils disent qu’il faut « tuer l’Homme en soi ».

    Les comportements patriarcaux créent un antagonisme entre hommes et femmes prolétaires. La contradiction Homme-Femme possède des aspects antagoniques et non antagoniques, comme toutes les contradictions. Il ne faut pas considérer une contradiction non antagonique comme étant antagonique. Cependant, refuser de voir qu’une contradiction est antagonique ne peut que renforcer l’antagonisme de celle-ci. Pour résoudre la contradiction Homme-Femme de manière non antagonique, il faut d’abord résoudre son antagonisme de manière antagonique. Ce ne sont pas les féministes qui créent une relation antagonique entre hommes et femmes, ce sont les hommes et femmes défendant les comportements patriarcaux, refusant de combattre leur propre misogynie, qui renforcent la contradiction Homme-Femme, et la rendent antagonique. Les féministes luttent pour que les problèmes soient abordés, et que des solutions soient trouvées. C’est-à-dire qu’elles imposent que la lutte des lignes soit visible, que la critique et l’autocritique se fassent, et que des solutions concrètes soient trouvées. Ce n’est que par l’acceptation de la réalité de la lutte entre l’Homme et la Femme, de la nécessité des positions radicales en faveur de la Femme, que l’antagonisme sera réellement combattu, et que la lutte révolutionnaire sera efficace.

    Ainsi, pour une lutte des lignes saine au sein de l’organisation, pour une progression collective saine, des cadres femmes féministes communistes doivent être formées.

    C. La formation des cadres femmes

    Les organisations communistes doivent aujourd’hui avoir pour priorité de former des cadres communistes, comme nous l’avons développé dans Notes sur la situation et la stratégie en France (2024). Pour développer ces cadres, nous transformons les individus en partant de ce qu’elles et ils sont maintenant. C’est-à-dire que nous trouvons l’étincelle révolutionnaire en elles et eux, et nous la transformons en feu. Le féminisme, la colère des femmes contre les hommes, est une étincelle à nourrir, un potentiel révolutionnaire non négligeable. Les groupes communistes ont peur que cette colère se transforme en misandrie vide de conscience politique, et qu’elle détruise leur organisation. Pourtant, c’est bien l’absence de lutte féministe au sein des organisations communistes qui est le plus souvent source de scission. C’est l’absence de cadres politiques femmes, et la détention des pouvoirs par une élite d’intellectuels hommes, qui pose problème dans les organisations. Nier l’importance de la contradiction entre l’Homme et la Femme dans la vie de tous les jours, et donc dans les organisations elles-mêmes, c’est renforcer cette contradiction, aller vers des crises, et être démuni lors du déclenchement de ces crises.

    Partir de la colère des femmes pour les transformer en cadres formées politiquement ne peut qu’aller dans le sens du développement d’une ligne juste, parce que la formation politique et idéologique permettra d’éviter les erreurs — la misandrie et le manque de sororité — tout en développant réellement le pouvoir concret des femmes au sein des organisations. Une absence de théorie marxiste et féministe va de pair avec une misandrie chaotique et dangereuse ; alors que le développement de la théorie marxiste et féministe, l’acceptation de la réalité du rapport de force entre l’Homme et la Femme, et la création d’une sororité forte, permettent le développement d’une camaraderie réellement saine entre hommes et femmes, et permettent une meilleure formation de cadres (hommes et femmes).

    Le développement de ces cadres femmes communistes féministes se fait en même temps que la mise en place d’éléments de dictature féministe, de « discrimination positive », avec le consentement des camarades hommes, qui prennent la décision éclairée et non contrainte de lutter contre leur propre domination. Pourquoi ? Parce que les communistes se battent pour les intérêts historiques de l’humanité entière. Les hommes communistes travaillent à abandonner leurs intérêts patriarcaux de court terme afin de se battre pour les intérêts de l’humanité de long terme — dont la fin de la contradiction entre l’Homme et la Femme. Ainsi, un camarade homme qui veut se transformer afin de devenir cadre communiste doit se former au féminisme, et se soumettre à l’autorité de ses cadres communistes féministes. Les cadres femmes et hommes travaillent ensemble à la transformation collective, et en même temps luttent les unes et les uns contre les autres. Cette lutte renforce l’unité, et permet une transformation collective supérieure.

    Mais que veut dire devenir cadre aujourd’hui en France ?

    Devenir cadre communiste c’est faire le choix, aujourd’hui, de dédier sa vie au communisme, de tout faire pour se transformer et transformer les autres. Devenir cadre c’est se dédier à une cause supérieure, qui relie les communistes du monde entier entre eux, à travers le temps. Plus concrètement les cadres se forment constamment théoriquement et idéologiquement avec leurs camarades. La formation est collective, parce que le savoir est toujours collectif, l’évolution est toujours collective. Les camarades apprennent des expériences concrètes, des débats, des unes des autres. Être cadre c’est mettre en pratique la théorie. Nous pouvons résumer de manière schématique que la ligne juste se trouve collectivement en analysant la réalité concrète, puis les cadres trouvent comment appliquer cette ligne, passent à la pratique, avec succès et échecs, permettant au collectif d’apprendre des erreurs, et ainsi de suite. Bien évidemment, dans la situation actuelle d’absence de Parti, dans l’état sectaire du mouvement communiste, il n’existe pas de « vrais » cadres.

    Dit plus vulgairement, être cadre communiste aujourd’hui c’est trouver le moyen de transformer des individus libéraux en militantes et militants communistes.

    Les organisations communistes ont besoin de former le plus de cadres possible, parce que ce sont les cadres qui appliquent les lignes de l’organisation, qui agissent sur le réel. Ces cadres doivent être d’un haut niveau de qualité et doivent constamment progresser. À partir de ce constat, il est clair que l’absence de recrutement et de formation des femmes est un handicap important pour les organisations communistes — la moitié de la population n’est pas recrutable, les femmes des organisations ne sont pas formées —, alors elles passent à côté du recrutement et de la formation de cadres potentiels. Il est donc grave que les femmes communistes, particulièrement des centres impérialistes, stagnent dans des rôles organisationnels. La formation politique des femmes est une priorité.

    Dans les centres impérialistes les femmes ne s’engagent que dans les luttes féministes, elles ne s’engageront pas en nombre dans les organisations communistes si ces organisations ne démontrent pas dans la théorie et dans la pratique leur volonté de s’attaquer à l’abolition de la domination de l’Homme sur la Femme.

    Mais comment une femme peut-elle devenir cadre ? Comment une femme peut-elle trouver sa place dans le mouvement communiste aujourd’hui en France ?

    Devenir cadre communiste est plus difficile pour les femmes que pour les hommes. Les femmes sont moins nombreuses, ont plus de tâches à accomplir dans leurs vies privée et militante, elles sont confrontées à des situations émotionnellement plus difficiles (notamment la gestion des violences sexuelles), leur autorité est constamment remise en question, et surtout elles doivent davantage se transformer que leurs camarades hommes. Pourquoi doivent-elles davantage se transformer ? Parce que les femmes, même celles qui s’engagent dans le communisme, sont généralement soumises et passives. Elles ont été conditionnées à l’être. Elles font tout pour être invisibles, pour combler les besoins des autres avant les leurs, pour transformer les autres avant elles-mêmes. Elles doivent apprendre à être là, à prendre de la place. Elles doivent apprendre à vouloir le pouvoir (sans copier les méthodes virilistes des hommes), elles doivent apprendre et transmettre le savoir, etc. En plus de se transformer, elles doivent transformer les autres femmes, et installer une base sur laquelle construire une sororité solide. Elles doivent prendre de la place pour elles et pour les autres femmes. Elles doivent combattre la volonté des autres femmes d’être des « mères » (remplir des rôles maternels dans les organisations et avec leurs camarades hommes).

    Une femme peut devenir cadre communiste à la condition qu’elle décide de se battre pour elle et pour toutes les femmes dès maintenant. C’est la tâche des femmes communistes de construire le féminisme communiste, de recruter et former d’autres femmes, et ceci en étant dans une organisation communiste mixte, en grandissant et en se transformant avec les camarades hommes.

    Mais comment recruter des femmes ?

    Lorsqu’on est une femme en France aujourd’hui, la contradiction principale dans la vie de tous les jours est la contradiction entre l’Homme et la Femme, comme nous l’avons vu précédemment : « à des millions de moments dans la vie d’une femme, dans chacune de ses interactions avec les hommes, la contradiction principale qui détermine ces interactions hommes-femmes est la contradiction Homme-Femme ». Il semble donc logique que la plupart des femmes aient pour premier réflexe de s’engager dans des organisations féministes, et non dans des organisations communistes. Les communistes payent le prix fort de leur retard concernant le féminisme : les femmes ne s’engagent pas dans leurs organisations puisqu’elles n’y ont aucun intérêt immédiat visible. Pourquoi s’engager dans des organisations qui ne luttent pas dès maintenant pour les femmes ? Pourquoi s’engager dans des organisations qui traitent les femmes de la même manière qu’elles sont traitées dans le reste de la société ? Pourquoi s’engager dans une structure où la seule perspective est d’être ce qu’on est déjà dans la vie de tous les jours ? En posant ces questions, il devient également évident que le profil des femmes s’engageant dans les organisations féministes est atypique — ce ne sont pas nos meilleures représentantes.

    Nous faisons plusieurs constats de la situation actuelle quant au recrutement de femmes dans les organisations communistes. Déjà, il est normal qu’au stade de développement sectaire les organisations soient en majorité masculines — tout comme il est normal qu’elles soient en minorité prolétaires. Nous devons donc développer le féminisme communiste avec peu de femmes, travailler à faire de la place pour des femmes qui ne sont pas encore là. Nous devons faire des efforts dans le recrutement de femmes, tout en sachant qu’elles auront moins tendance à s’engager dans nos organisations. Plusieurs solutions idéalistes nous ont déjà été proposées, comme celle de mettre en place des quotas. Ce genre de solution signifie la mort pour une secte, l’impossibilité de se développer. Les organisations communistes doivent toujours partir de leur situation concrète pour trouver des solutions concrètes. Le problème du recrutement des femmes dépend principalement de facteurs que nous ne contrôlons pas (les conditions de vie dans un centre impérialiste), mais il dépend dans une moindre mesure d’un facteur sur lequel nous avons un pouvoir : la qualité théorique. En parlant de féminisme, en travaillant la théorie féministe, en formant théoriquement des cadres communistes femmes, nous pourrons attirer des femmes déterminées.

    Conclusion

    « “Ce qu’ils ne peuvent et ne veulent pas voir, c’est que les soucis moraux sont une maladie au même titre que n’importe quelle affection physique.”

    L’hystérie des femmes, c’est le résultat de cette impasse qui rend folle, la volonté et l’impossibilité d’en sortir :

    “Je n’arrive pas à étouffer mon désir de tenter quelque chose”.

    Elles disent l’attente éternelle des femmes — “attendre indéfiniment”, gémit Eleanor — qui ne disposent ni de leur temps ni de leur vie. Le socialisme les invite à la lutte des classes… mais à la patience dans leurs revendications féministes. Nouvelles Pénélopes dont I’Ulysse est la Révolution qui jamais ne vient. »18

    La moitié de l’humanité est engagée dans une lutte contre l’autre moitié. Cette lutte nous unit toutes à travers les mêmes émotions, la plus intense étant la colère. La colère de ne rien pouvoir avoir, d’être confrontées aux mêmes murs, d’être invisibles dans un monde d’hommes. Cette colère ne doit pas rester isolée, sans but, sauvage. Elle doit être canalisée dans l’organisation et la lutte communiste, dans la transformation du monde.

    Les organisations et Partis communistes évoluent lentement, mais nous sommes persuadés que lorsque le mouvement communiste sera de nouveau plus avancé sur la voie de son développement, le féminisme communiste le sera également.

    Aujourd’hui, les communistes sont majoritairement des hommes, qui fantasment sur une histoire prolétarienne viriliste. Les femmes ne sont pas représentées, elles ne sont de toute façon pas la cible des recrutements. Pourtant, les femmes comme Eleanor Marx ont posé les premières pierres qui nous permettent aujourd’hui d’aller plus loin, d’avoir comme objectif la prise du pouvoir. Les fantômes invisibles de notre passé nous ont appris ce qui nous attend si nous ne comprenons pas la nécessité de ce combat, si nous demandons moins que la dictature féministe.

    Devant ces sacrifices, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, que font toutes les camarades femmes, nous ne pouvons pas reculer. Nous ne cesserons jamais de demander plus, nous ne cesserons jamais d’avancer, parce que nous n’arriverons pas à « étouffer [notre] désir de tenter quelque chose ».

    En tant que communistes notre objectif est de changer le monde. De changer l’humanité entière. Notre ambition est colossale. Elle ne peut que l’être tout autant vis-à-vis du féminisme. À la guerre de l’Homme contre la Femme, nous répondons par la guerre de la Femme contre l’Homme.

    1 Pour plus de développement sur cette question, voir « Pourquoi défendre la libération nationale ? », Unité communiste, 4 juillet 2024.

    2 Unité communiste, Sur Unité communiste, 2023.

    3 K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande, 1846.

    4 F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884.

    5 Nous parlons ici de la contradiction précédent le patriarcat, entre mâle et femelle. La contradiction Homme-Femme est ce qu’Engels appelle la famille, ou ce que l’on peut appeler le patriarcat.

    6 Ibidem.

    7 Ibidem.

    8 K. Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, 2018.

    9 Ibidem.

    10 Ibidem.

    11 Ibidem.

    12 Ibidem.

    13 Ibidem.

    14 Nous nous basons sur le témoignage de nos camarades féministes de l’Union maoïste de l’Oural.

    15 La création de notre organisation est directement liée à une attaque misogyne contre l’une de nos camarades, d’un viol, et de la défense du violeur par le Parti communiste maoïste. Bien qu’une autocritique ait été effectuée par cette organisation, notre ligne féministe en fut marquée de manière indélébile. Nous avons vécu de près ce qui arrive dans la majorité des organisations : des femmes détruites par des hommes.

    16 Par exemple, lors de la scission (déclenchée par une affaire de viol) des Jeunes révolutionnaires, et donc de la création de la Ligue de la jeunesse révolutionnaire, l’un des premiers textes écrits par ces derniers était antiféministe. Les mêmes femmes qui avaient défendu le violeur se sont concentrées sur le lancement d’un groupe défendant la « lutte des femmes », ne revendiquant que des droits économiques.

    17 « Vraie nature » au sens de l’Homme comme socialement construit, non l’humain mâle.

    18 M. Perrot, « Introduction », Les filles de Karl Marx, 1979.

  • TKP-ML : Longue vie à notre IId Congrès !

    ORGANISE LA RÉVOLUTION, GAGNE L’AVENIR !

    Notre IId Congrès est né de la volonté de notre Parti à une époque où les attaques d’assimilation, de négation et d’annihilation de l’État turc contre les droits et libertés fondamentaux de notre peuple de nations turque et kurde, de diverses nationalités et croyances, se poursuivaient à toute vitesse, et augmentaient leur agression fasciste contre le mouvement révolutionnaire et communiste, dans les conditions économiques sévères dans lesquelles notre peuple était forcé de vivre.

    Notre IId Congrès, convoqué dans des conditions où les signes de la troisième guerre impérialiste de partage sur la scène internationale deviennent de plus en plus évidents et où les guerres régionales au Moyen-Orient et en Europe de l’Est se poursuivent avec intensité, a tout d’abord évalué les activités de notre Parti après le Ier Congrès. Tirant les leçons de ses lacunes et de ses erreurs dans la lutte des classes, il les a considérées comme la justification des succès de la période à venir. Il a souligné l’importance de l’organisation du Parti au sein des masses et des luttes de masse. Il a confirmé la possibilité d’appliquer la ligne « proche mais en avant » de notre Parti dans la lutte pour la révolution démocratique populaire.

    Notre IId Congrès a également analysé la structure économique et sociale de la Turquie, qui est un sujet de discussion important de la lutte de notre Parti dans son histoire de plus d’un demi-siècle, et est parvenu à certaines conclusions. Le IId Congrès de notre Parti à défini la formation sociale de la Turquie comme étant dominée par les capitalistes compradores et les vestiges féodaux et à donc par conséquent déterminé que la nature et la voie de la révolution ont changé.

    Elle a mis à jour le programme et les statuts de notre Parti sur la base des particularités de la révolution démocratique populaire. Aujourd’hui, parmi les contradictions principales, la contradiction fondamentale est la contradiction entre l’impérialisme, le capitalisme compradore, les vestiges féodaux et les larges masses populaires ; dans le processus de la révolution démocratique populaire, elle a déterminé que la contradiction principale est la contradiction entre le capitalisme compradore, les vestiges féodaux et les larges masses populaires.

    Notre IId Congrès, sur la base de cette réalité concrète, a reconnu que la révolution en Turquie se trouve au stade de la révolution démocratique populaire et que cette révolution ne peut être réalisée seulement et uniquement par la lutte armée. Il a confirmé que la révolution en Turquie a ses propres spécificités et donc ne suivra pas la même ligne que les révolutions réussies du prolétariat international et des peuples opprimés du monde.

    Cette ligne, qui a été décidée lors de la 7Conférence de notre Parti (2002) et qui a continué à être discutée lors de la 8Conférence (2007), « Notre révolution aura ses propres spécificités. La guerre populaire en Turquie, la guérilla ne sera pas la même que les exemples précédents. La Turquie a ses propres caractéristiques, des différences par rapport à la région dans laquelle elle est située », a été développé par la résolution du Parti qui a correctement analysé la situation actuelle.

    Cette ligne reconnaît que la guerre de guérilla est applicable jusqu’au succès de la révolution mais sur la base du principe de « petits groupes, grande audace » et vise au soulèvement populaire armé, et que la lutte pour la révolution s’élèvera sur la base de la lutte armée dès son commencement jusqu’à sa réalisation. Il reconnaît aussi que dans la lutte pour la révolution démocratique populaire, le travail dans les villes et au sein de la classe ouvrière est primordial et que le travail à la campagne et parmi les paysans pauvres est devenu secondaire.

    Notre IId Congrès embrasse la lutte de la nation kurde et des autres nationalités minoritaires contre le nationalisme, le racisme et le chauvinisme. Il considère la lutte des autres nationalités et croyances opprimées, en particulier la nation kurde, contre toutes les formes d’oppression fasciste, de meurtre de masse, d’interdiction, d’oppression nationale et religieuse des classes dirigeantes turques comme faisant partie de sa propre lutte.

    Notre IId Congrès a reconnu que dans un processus d’augmentation de la violence et des massacres contre les femmes, les lutte des femmes contre le patriarcat et les vestiges féodaux, et contre le capitalisme, l’impérialisme et le fascisme sont entrelacées, par conséquent la lutte pour l’égalité des genres et le combat contre le patriarcat font partie de la révolution démocratique populaire et sont décisifs dans l’organisation des masses de femmes.

    Notre IId Congrès a réitéré l’idée que le Mouvement Révolutionnaire Uni des Peuples (HBDH) et le Mouvement Révolutionnaire Uni des Femmes (KBDH) est une position de lutte extrêmement importante dans la lutte pour la Révolution Démocratique Populaire.

    Notre IId Congrès salue avec une fierté communiste la mémoire révolutionnaire et l’héritage de nos camarades immortalisés, ainsi que la lutte de nos camarades emprisonnés qui en résistant dans des conditions sévères d’isolement et de torture, continuent à montrer leur engagement envers notre Parti et la révolution avec une grande volonté.

    Notre IId Congrès salue nos sympathisants et militants, les familles des martyrs et des prisonniers, qui n’ont pas épargné leur vie et leur travail dans notre lutte pour la révolution démocratique populaire depuis plus d’un demi-siècle.

    Notre Parti TKP-ML maintient sa détermination dans la lutte pour la libération de notre peuple de l’exploitation capitaliste compradore et impérialiste et de l’oppression fasciste, et pour être à l’avant-garde de la lutte pour l’indépendance, la liberté et la démocratie populaire et enfin conclure cette lutte par une révolution démocratique.

    Gloire à notre IId Congrès !

    Vive notre Parti TKP-ML, et sous son avant-garde TİKKO, KKB, TMLGB !

    Vive la Révolution Démocratique Populaire !

    Vive l’Internationalisme Prolétarien !

    Vive le Marxisme Léninisme Maoïsme !

    Comité Central du TKP-ML

    Novembre 2024

  • La dictature du prolétariat, toujours la ligne de démarcation principale

    Ce document est la postface qui a été rédigée pour la réédition prochaine de Sur la dictature du prolétariat (2017).

    7 ans après la publication de Sur la dictature du prolétariat (2017), nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    Ce qui fait de la dictature du prolétariat la ligne de démarcation principale, ce n’est pas sa reconnaissance en mot, mais sa reconnaissance en fait. L’on ne compte plus les organisations communistes déclarant la nécessité de la dictature du prolétariat mais agissant comme si celle-ci devait tomber du ciel, ou n’était qu’un problème scolastique. Or, le problème de la dictature du prolétariat ne vole pas haut dans le ciel, il est terre-à-terre, il n’est pas lointain, il est immédiat.

    La « dictature du prolétariat » n’est pas une figure de style, un slogan, une exagération, une profession de foi. La dictature du prolétariat est la formulation de notre stratégie pour la réalisation du communisme : c’est une solution concrète à un problème concret.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la reconnaître dans sa stratégie. La dictature du prolétariat est une ligne de démarcation dans le discours, mais surtout dans l’action ! En effet, il y a une différence qualitative entre faire l’éloge de la dictature du prolétariat, d’une part, et se préparer à la réalisation de la dictature du prolétariat, d’autre part.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est affirmer que nous ne sommes rien sans le pouvoir politique : l’autorité. La stratégie de tous les communistes doit être dirigée toute entière vers la conquête effective des outils de la coercition et de la violence politique. Or, comment allons-nous inverser le rapport de force qui nous oppose à la bourgeoisie pour conquérir lesdits outils ? Autrement dit, comment allons-nous mener et gagner la guerre civile de classe contre la classe dominante ? Pour cette dernière, nous sommes une menace existentielle qui motivera toutes les extrémités.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est savoir que l’ennemi est organisé et armé, et que nous ne pourrons le vaincre qu’en étant plus organisés et plus armés que lui. Comment être plus armé que l’État bourgeois impérialiste ? L’Histoire a déjà répondu à cette question : avec les masses et par la guerre asymétrique — la guérilla. Les communistes du siècle dernier, qui furent victorieux, n’avaient pas peur de parler du problème concret — militaire — de la prise du pouvoir politique par les armes, et de s’y préparer. Les bolcheviques, par exemple, étaient forts de leur expérience de la clandestinité et de la guerre de partisan de 1905. Si ces derniers purent compter sur les soldats conscrits mutinés en Octobre 1917, cela ne fit pas la différence pour leurs camarades allemands en Novembre 1918.

    Le travail des communistes est donc — ni plus ni moins — de préparer la guerre civile de classe pour la gagner. Cela signifie bien sûr se préparer aux problèmes militaires de la conquête du pouvoir, mais surtout aux problèmes politiques et théoriques de la révolution : l’armée révolutionnaire doit être dirigée par un parti révolutionnaire, et un parti révolutionnaire doit être dirigé par une théorie révolutionnaire. Une armée sans la direction d’un Parti communiste est une armée inutile pour la révolution. Cependant, un Parti communiste sans armée à diriger est inutile aussi. Le Parti et l’armée ne sont pas deux choses séparées, qui pourraient être construites l’une après l’autre. L’armée est une partie du Parti communiste. Un Parti communiste sans armée n’est pas simplement temporairement embarrassé, le temps de s’en trouver une, mais un Parti communiste condamné par lui-même. Un Parti communiste qui n’a pas été construit avec son armée est un Parti communiste incapable de diriger une armée ! D’une part, sans pratique militaire, les problèmes de la guerre restent abstraits, la théorie militaire ne peut pas être réellement comprise et appliquée en temps voulu. D’autre part, un Parti sans pratique militaire est un Parti qui ne prend pas au sérieux la prise du pouvoir par la force, donc un Parti réformiste de facto.

    Quel sens y aurait-il à reconnaître la dictature du prolétariat, sans reconnaître le seul moyen possible pour réaliser la dictature du prolétariat ? Cela reviendrait à répondre à la question « comment transformer le capitalisme en communisme ? » sans répondre à la question « comment prendre le pouvoir avec lequel transformer le capitalisme en communisme ? » Cela serait absurde ! Pourtant, beaucoup de communistes en France se rendent coupables de cette absurdité. Les communistes qui imaginent un potentiel révolutionnaire dans la France contemporaine sont aussi souvent celles et ceux qui imaginent la révolution communiste comme une manifestation ou une grève hors de l’ordinaire — un Grand Soir.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est donc être conscient qu’il n’y a qu’un chemin vers la victoire politique : la guerre civile de classe. Or, la victoire politique que nous visons n’est pas simplement un nouveau gouvernement bourgeois, un nouveau régime bourgeois, mais le renversement d’une classe par une autre. En conséquence, il faut accepter à la fois qu’elle ne peut pas être réalisée par une organisation d’élite mais seulement par les masses, et qu’elle ne peut pas être réalisée spontanément mais seulement par une direction politique communiste. La reconnaissance de la dictature du prolétariat est donc la condamnation de tous les spontanéismes et économismes ! Cela exclut l’ensemble des organisations communistes dont la pratique de lutte et d’organisation politique est indistinguable de celle des partis bourgeois ou des syndicats, c’est-à-dire du réformisme respectivement électoraliste et syndicaliste ! Les organisations qui adhèrent au programme de transition trotskiste, qui est révolutionnaire en théorie (à défaut d’être une théorie révolutionnaire) et réformiste en pratique, le sont donc d’emblée. Idem pour l’anarchisme ou l’autonomisme. Le spontanéisme — parce qu’il soumet la conscience de classe à la conscience spontanée des masses — et l’économisme — parce qu’il soumet la lutte politique à la lutte économique — sont des tactiques réformistes qui nient la stratégie de la dictature du prolétariat. La nécessité de la dictature du prolétariat, c’est la nécessité de la prise du pouvoir politique par une classe consciente d’elle-même (animée par l’idéologie communiste). La lutte politique consciente (communiste) n’est ni spontanée ni créée spontanément par la lutte économique. La nécessité de la dictature du prolétariat est aussi la nécessité de la lutte politique consciente dans les masses : la conscientisation des luttes spontanées, et la politisation des luttes économiques.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est défendre le sens de celle-ci contre toutes celles et ceux qui cherchent à le vider ! « Dictature du prolétariat » signifie la dictature, c’est-à-dire l’exercice exclusif du pouvoir politique, du prolétariat, c’est-à-dire pour l’intérêt exclusif de cette classe. La dictature du prolétariat est un suprématisme de classe. La classe en question n’est pas n’importe laquelle, c’est la seule qui peut réaliser le communisme. Nous devons assumer que la classe ouvrière a besoin d’une dictature pour imposer ses intérêts sur toutes les autres classes, y compris le reste des masses populaires.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est renoncer à tous les fantasmes démocratistes, selon lesquels la démocratie serait une fin en soi. Les dictatures du prolétariat ont historiquement été plus démocratiques que les dictatures bourgeoises (même en ne considérant que leur métropole, sans leurs colonies !). Ceci dit, il est vain de projeter sur elles les utopies de démocratie directe — qui ne sont ni possibles ni souhaitables. L’objectif de la dictature du prolétariat n’est pas la démocratie, pas plus que la dictature. Elle est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des ouvriers, tout comme la dictature bourgeoise est démocratique et dictatoriale selon l’intérêt de classe des capitalistes. L’objectif de la dictature du prolétariat, c’est l’intérêt de classe historique du prolétariat, le communisme : la dialectique entre dictature et démocratie, sous la dictature du prolétariat, n’existe que comme moyen à cette fin. La dictature du prolétariat est démocratique, elle a besoin d’être démocratique, mais elle ne trouve pas sa valeur politique dans sa qualité démocratique, pas plus que dans sa qualité dictatoriale.

    La dictature du prolétariat, si elle ne peut pas exister sans la plus complète démocratie prolétarienne, ne peut pas être une démocratie bourgeoise sans la bourgeoisie (comme l’État prolétarien n’est pas un État bourgeois sans la bourgeoisie). La république prolétarienne n’est pas une république bourgeoise « perfectionnée », qui aurait été délivrée du crétinisme parlementaire. Certes, la dictature du prolétariat est délivrée du crétinisme parlementaire, mais elle n’est pas alors un régime parlementaire guéri de son crétinisme ! La démocratie prolétarienne n’est pas le remède miracle aux problèmes de la démocratie sous le capitalisme, c’est le dépassement des problèmes de la démocratie bourgeoise. Cette négation n’est pas mécanique, mais dialectique : la démocratie prolétarienne est la solution aux problèmes de la démocratie bourgeoise, parce que ces problèmes ne se posent alors plus ! Voilà pourquoi il est vain de projeter sur la dictature du prolétariat ses espérances relatives aux frustrations de la démocratie représentative bourgeoise. Évidemment, d’autres problèmes se posent alors, mais ceux-ci ne peuvent pas être résolus par la panacée universelle d’une démocratie plus directe ou représentative, donc plus « parfaite », « idéale », « achevée ». Le démocratisme n’est pas plus la solution aux problèmes politiques de la lutte des classes sous le capitalisme que sous la transition socialiste. La dictature du prolétariat n’est pas la démocratie représentative bourgeoise, mais elle n’est pas non plus la démocratie directe bourgeoise. L’Histoire enseigne que les problèmes de la lutte des classes ne se résolvent que par la lutte de classe. Ne l’oublions jamais.

    Reconnaître la dictature du prolétariat, c’est la découvrir comme elle est, c’est-à-dire comme l’Histoire l’accouche, pas comme elle devrait être dans l’imagination des rêveurs et dans les discours des hypocrites. L’accepter, c’est l’accepter comme elle est, c’est-à-dire en tant que produit violent de la lutte des classes violente. En face de la Commune de Paris, Marx et Engels ont révisé leur théorie. Nous pensons qu’en face des expériences socialistes du XXe siècle, les communistes doivent la réviser de même. La théorie juste se trouve dans la pratique réelle : c’est dans la pratique de la dictature du prolétariat que nous devons trouver la théorie de la dictature du prolétariat. Tout comme Marx et Engels ont étudié la Commune de Paris pour comprendre sa défaite, et ainsi proposer une stratégie supérieure au prolétariat, nous devons étudier l’URSS et la Chine populaire — entre autres. La méthode scientifique découvre les lois objectives dans le réel, elle se corrige dans le réel — ce n’est pas le réel qui doit se « corriger » selon nos croyances subjectives. Pour transformer le réel, il faut d’abord le comprendre comme il est. Les expériences historiques qui n’ont pas retenu les leçons de la Commune ont connu le même destin. Elles n’ont pas compris cette expérience, donc elles l’ont reproduites. Les expériences historiques qui ne retiendront pas les leçons de l’URSS et de la Chine populaire connaîtront le même destin.

    Pour toutes ces raisons, nous pensons que la dictature du prolétariat est toujours la ligne de démarcation principale dans le mouvement communiste en France.

    7 ans plus tard, le fond politique de ce document est toujours celui de notre organisation.

    Cependant, nous voulons profiter de cette réédition pour y apporter des corrections et des précisions.

    Nous pouvons regretter une insuffisante clarification de la différence entre la dictature démocratique du peuple et la dictature du prolétariat, c’est-à-dire entre l’étape démocratique-populaire et l’étape communiste-prolétarienne de la révolution communiste continue par étape. Cependant, nous considérons que cette confusion ne gêne pas la compréhension d’ensemble de ce document, et laisse intact son fond politique.

    Nous rassemblons l’ensemble des stratégies d’alliance démocratique du prolétariat avec d’autres classes non prolétariennes sous le terme « dictature démocratique du peuple ». Cette dernière a été théorisée par Lénine dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905) pour réaliser la révolution démocratique dans l’Empire russe, où les féodaux dominaient toujours mais où la bourgeoisie était déjà devenue impérialiste, donc réactionnaire. Selon Lénine, la réalisation des tâches historiques bourgeoises échoyait donc au prolétariat allié avec les masses populaires, principalement les paysans encore soumis à un régime semi-féodal. C’est selon cette stratégie que Lénine a formulé les Thèses d’avril (1917) puis les mots d’ordre qui animèrent Octobre 1917. Depuis, la stratégie de Lénine dans la révolution démocratique a fameusement été déclinée. Staline et Dimitrov ont établi la stratégie du front populaire antifasciste et de la démocratie populaire, dans la révolution démocratique contre le fascisme.1 Mao a établi la stratégie du front uni démocratique et de la nouvelle démocratie, dans la révolution démocratique contre le colonialisme et le semi-colonialisme semi-féodalisme.2

    L’expérience historique nous enseigne que les révolutions communistes possèdent toujours un aspect démocratique et que le prolétariat prend toujours le pouvoir allié avec les masses populaires — les classes dominées non prolétariennes. Ainsi, ce qui est affirmé au sujet de la dictature démocratique du peuple n’est pas faux au sujet de la dictature du prolétariat, même si la première n’est pas la seconde. Sous la dictature démocratique du peuple comme sous la dictature du prolétariat, le prolétariat n’a pas d’emblée l’exclusivité du pouvoir politique, mais les classes non prolétariennes doivent perdre progressivement leur pouvoir politique. Aucune dictature du prolétariat ne peut tout de suite être une dictature intégrale sur toutes les autres classes (la bourgeoisie comme les masses populaires). L’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique est progressivement conquise. Il y a toujours une transition du partage populaire du pouvoir politique vers l’exclusivité prolétarienne du pouvoir politique. Ceci dit, il n’est jamais superflu de rappeler que le prolétariat, s’il doit toujours d’abord partager le pouvoir, doit toujours le contrôler, c’est-à-dire être hégémonique. De la dictature démocratique du peuple jusqu’à la dictature intégrale du prolétariat, le prolétariat dirige.

    La Commune de Paris, que Marx et Engels qualifièrent de première dictature du prolétariat de l’Histoire, est selon nous un exemple de ce que nous décrivons ci-dessus.

    « Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n’était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l’Assemblée nationale réactionnaire (les “ruraux”, les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du Second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l’Internationale.

    Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu’au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s’en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu’ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c’est-à-dire pour l’émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.

    Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l’autre moitié étant investie par l’armée allemande).

    Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s’emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d’aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l’insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.

    Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n’avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n’avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n’y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse… »3

    À côté du prolétariat, les masses populaires (la petite-bourgeoisie) exerçaient aussi le pouvoir. Les élus petits-bourgeois (boutiquiers, avocats, etc.) étaient « des représentants reconnus des ouvriers »4. L’importance des courants proudhoniens doit être expliquée par une arriération idéologique du prolétariat, mais aussi par une influence de classe petite-bourgeoise sur celui-ci.

    À côté des tâches communistes, le prolétariat a réalisé des tâches démocratiques : « des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait négligées par pure lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvrière une base indispensable »5, c’est-à-dire les tâches révolutionnaires bourgeoises abandonnées par la bourgeoisie.

    De plus, les causes de la défaite de la Commune de Paris doivent être trouvées dans son échec à s’allier avec les masses populaires françaises, c’est-à-dire à les extraire de la direction de la bourgeoisie réactionnaire (isoler celle-ci).

    Selon Lénine :

    « [C]e qui mérite une attention particulière, c’est cette remarque très profonde de Marx que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l’État est “la condition première de toute révolution véritablement populaire”. Cette notion de révolution “populaire” paraît surprenante dans la bouche de Marx : et, en Russie, les adeptes de Plékhanov ainsi que les mencheviques, ces disciples de Strouvé qui désirent passer pour des marxistes, seraient bien capables de qualifier son expression de “lapsus”. Ils ont réduit le marxisme à une doctrine si platement libérale que, en dehors de l’antithèse : révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, rien n’existe pour eux ; encore conçoivent-ils cette antithèse d’une manière on ne peut plus scolastique.

    Si l’on prend, à titre d’exemple, les révolutions du XXe siècle, force sera de reconnaître que, de toute évidence, les révolutions portugaise et turque sont bourgeoises. Mais ni l’une, ni l’autre ne sont “populaires”, puisque la masse du peuple, son immense majorité, n’intervient d’une façon visible, active, autonome, avec ses revendications économiques et politiques propres, ni dans l’une, ni dans l’autre de ces révolutions. Par contre, la révolution bourgeoise russe de 1905-1907, sans avoir remporté des succès aussi “éclatants” que ceux qui échurent de temps à autre aux révolutions portugaise et turque, a été sans conteste une révolution “véritablement populaire”. Car la masse du peuple, sa majorité, ses couches sociales “inférieures” les plus profondes, accablées par le joug et l’exploitation, se sont soulevées spontanément et ont laissé sur toute la marche de la révolution l’empreinte de leurs revendications, de leurs tentatives de construire à leur manière une société nouvelle à la place de l’ancienne en cours de destruction.

    En 1871, le prolétariat ne formait la majorité du peuple dans aucun pays du continent européen. La révolution ne pouvait être “populaire” et entraîner véritablement la majorité dans le mouvement qu’en englobant et le prolétariat et la paysannerie. Le “peuple” était justement formé de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le fait que la “machine bureaucratique et militaire de l’État” les opprime, les écrase, les exploite. Briser cette machine, la démolir, tel est véritablement l’intérêt du “peuple”, de sa majorité, des ouvriers et de la majorité des paysans ; telle est la “condition première” de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires ; et sans cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation socialiste possible.

    C’est vers cette alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n’atteignit pas son but pour diverses raisons d’ordre intérieur et extérieur.

    Ainsi donc, en parlant d’une “révolution véritablement populaire”, et sans oublier le moins du monde les traits particuliers de la petite bourgeoisie (dont il a beaucoup et souvent parlé), Marx tenait compte avec la plus grande rigueur des véritables rapports de classes dans la plupart des États continentaux d’Europe en 1871. D’autre part, il constatait que la “démolition” de la machine de l’État est dictée par les intérêts des ouvriers et des paysans, qu’elle les unit et leur assigne une tâche commune : la suppression de ce “parasite” et son remplacement par quelque chose de nouveau. »6

    La stratégie de l’alliance du prolétariat avec les masses populaires n’est pas la négation de la dictature du prolétariat, sa substitution, mais sa condition. La Commune de Paris, dont les tâches historiques étaient principalement prolétariennes, démontre que l’alliance populaire n’est pas circonscrite aux tâches historiques bourgeoises (que ce soit celles des révolutions bourgeoises classiques de l’époque du capitalisme ascendant ou des révolutions démocratiques nouvelles de l’époque impérialiste). L’alliance du prolétariat avec toutes les classes dominées est une stratégie universelle pour la réalisation de la dictature du prolétariat, dans les pays où existent des tâches bourgeoises principales (coloniaux, semi-coloniaux semi-féodaux ou fascistes) comme dans ceux où il n’y en a pas. Cela fait partie des enseignements universels de la Commune, tels que mis en évidence par Marx puis Lénine.

    Cependant, si la stratégie d’alliance est une nécessité, la direction politique de celle-ci par le prolétariat pour les tâches historiques prolétariennes en est une aussi. Ce qu’a aussi démontré la Commune de Paris, c’est que le prolétariat doit défendre, dans son alliance, son autonomie et son hégémonie politique de classe. Le prolétariat doit avoir des alliés pour prendre le pouvoir et établir sa dictature, mais ce faisant, il ne doit compromettre ni sa prise du pouvoir ni l’établissement de sa dictature. Si le prolétariat perd son autonomie et son hégémonie politique de classe, alors ce n’est plus son alliance qui le sert, mais lui qui sert son alliance ; ce ne sont plus les classes dominées qui sont ralliées à la dictature du prolétariat, mais le prolétariat qui est rallié à la dictature bourgeoise. Évidemment, l’autonomie et l’hégémonie politique ne sont jamais garanties dans une alliance, ce sont des luttes qui doivent être menées.

    « En se soulevant contre l’ancien régime, le prolétariat a assumé deux tâches, l’une nationale et l’autre de classe : la libération de la France de l’invasion allemande et l’émancipation socialiste des travailleurs du capitalisme. Cette union des deux tâches constitue une caractéristique unique de la Commune.

    La bourgeoisie avait formé un “gouvernement de défense nationale” et le prolétariat devait lutter pour l’indépendance nationale sous sa direction. En réalité, il s’agissait d’un gouvernement de “trahison nationale” qui se donnait pour mission de combattre le prolétariat parisien. Mais le prolétariat, aveuglé par les illusions patriotiques, ne l’a pas perçu. L’idée patriotique a son origine dans la Grande Révolution du XVIIIe siècle ; elle a influencé l’esprit des socialistes de la Commune ; et Blanqui, par exemple, révolutionnaire sansaucundoute et ardent partisan du socialisme, n’a pas trouvé de meilleur titre pour son journal que le cri bourgeois : “La patrie est en danger !”

    Combiner des tâches contradictoires — le patriotisme et le socialisme — fut l’erreur fatale des socialistes français. Dans le Manifeste de l’Internationale, publié en septembre 1870, Marx avait mis en garde le prolétariat français contre la tentation de se laisser égarer par une fausse idée nationale ; avec la Grande Révolution, les antagonismes de classe s’étaient aiguisés, et alors qu’à l’époque la lutte contre toute la réaction européenne unissait toute la nation révolutionnaire, désormais le prolétariat ne pouvait plus combiner ses intérêts avec les intérêts des autres classes qui lui étaient hostiles ; que la bourgeoisie porte la responsabilité de l’humiliation nationale — la tâche du prolétariat était de lutter pour l’émancipation socialiste du travail du joug de la bourgeoisie.

    Et en effet, la véritable nature du “patriotisme” bourgeois n’a pas tardé à se révéler. Après avoir conclu une paix ignominieuse avec les Prussiens, le gouvernement de Versailles s’est attelé à sa tâche immédiate : il a lancé une attaque pour arracher des mains du prolétariat parisien les armes qui le terrifiaient. Les ouvriers répliquent en proclamant la Commune et la guerre civile.

    […]

    [D]eux erreurs ont détruit les fruits de cette splendide victoire. Le prolétariat s’est arrêté à mi-chemin : au lieu de se mettre à “exproprier les expropriateurs”, il s’est laissé égarer par les rêves d’établir une justice supérieure dans le pays uni par une tâche nationale commune ; des institutions comme les banques, par exemple, n’ont pas été reprises, et les théories proudhonistes sur le “juste échange”, etc. ont encore prévalu chez les socialistes. La seconde erreur fut une magnanimité excessive de la part du prolétariat : au lieu de détruire ses ennemis, il chercha à exercer sur eux une influence morale ; il sous-estima la signification des opérations militaires directes dans la guerre civile, et au lieu de lancer contre Versailles une offensive résolue qui aurait couronné sa victoire à Paris, il s’attarda et donna au gouvernement de Versailles le temps de rassembler les forces obscures et de se préparer à la semaine de mai baignée de sang. »7

    Selon Lénine, l’erreur capitale des communards et communardes est d’avoir subordonné les tâches prolétariennes principales aux tâches démocratiques secondaires, et d’avoir ainsi tenté de s’allier avec la bourgeoisie. Or, en face des tâches prolétariennes, la bourgeoisie est devenue réactionnaire et a elle-même subordonné ses tâches démocratiques à l’écrasement du prolétariat révolutionnaire. Dans la France de 1871, les tâches prolétariennes étaient principales et la bourgeoisie ne pouvait donc pas être une alliée. Dans cette situation, la direction politique du prolétariat a failli. Du point de vue subjectif, ce qui a manqué aux communards et communardes était une conscience claire de la nécessité de la dictature du prolétariat — autant pour comprendre leurs tâches historiques que leurs impératifs politiques (la guerre civile).

    Pour le prolétariat, toute stratégie d’alliance est possible, tant que celle-ci ne nie pas la dictature du prolétariat ! Chaque situation concrète rend nécessaire une certaine alliance de classe, mais le prolétariat doit en toute situation lutter pour diriger celle-ci. Cela implique d’isoler et de neutraliser la direction politique des classes alliées du prolétariat, pour leur substituer la direction de ces dernières, c’est-à-dire de supprimer leur autonomie et de confisquer leur hégémonie politique de classe. Ainsi, dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux ou dans les pays fascistes, l’alliance avec la bourgeoisie respectivement nationale ou progressiste signifie la direction politique prolétarienne de celle-ci, d’une part, et l’isolement et la neutralisation de la direction politique bourgeoise par la direction politique prolétarienne, d’autre part.

    Par exemple, en Chine populaire, il y a eu ainsi une révolution continue depuis le « bloc des 4 classes » avec la bourgeoisie nationale de la nouvelle démocratie, jusqu’à la dictature intégrale sur la bourgeoisie de la Révolution culturelle. Idem en Russie. La révolution d’Octobre a achevé la révolution démocratique, puis a débuté la révolution communiste. La fin de la révolution démocratique n’a pas été la fin de l’alliance ouvrière-paysanne (pourtant une alliance démocratique). Le pouvoir des soviets était un pouvoir « ouvrier-paysan », les soviets ne représentaient pas que les ouvriers, mais l’ensemble des masses populaires de l’Empire russe. « La paix, la terre et le pain » et « Tout le pouvoir aux soviets ! » n’étaient pas des mots d’ordre communistes-prolétariens, mais des mots d’ordre démocratiques-populaires ! Pourtant, ce sont avec ceux-ci que la révolution communiste d’Octobre a été menée et que la dictature du prolétariat soviétique a été instaurée.

    Nous devons combattre la déviation lassallienne chez les communistes, qui nie tout rôle progressiste aux classes non prolétariennes, et rejettent ainsi toute stratégie d’alliance du prolétariat avec les classes dominées.

    « “— L’affranchissement du travail doit être l’œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes NE forment QU’UNE MASSE RÉACTIONNAIRE.”

    […]

    [U]ne citation lassallienne de la plus belle eau “la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire”.

    Dans le Manifeste communiste, il est dit : “De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.”

    La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, — en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, — vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes [la petite bourgeoisie et les paysans] résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire.

    D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que “les classes moyennes… sont révolutionnaires… en considération de leur passage imminent au prolétariat”.

    De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux “une même masse réactionnaire” en face de la classe ouvrière.

    Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : “Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire” ?

    Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l’auteur. S’il le falsifiait aussi grossièrement, ce n’était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. »8

    Dans la contradiction entre le populaire et le prolétarien, le prolétarien est principal (c’est l’aspect « nouveau »), mais dans la résolution de cette contradiction, l’aspect secondaire populaire devient temporairement principal — d’où la nécessité de la réalisation des tâches démocratiques. Là où les tâches démocratiques sont principales (comme dans les pays fascistes, coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux), c’est la démocratie populaire (et le front populaire) ou la nouvelle démocratie (et le front uni démocratique) ; là où les tâches démocratiques sont secondaires (comme dans les pays capitalistes impérialistes), nous pensons que c’est l’alliance populaire. Dans le premier cas, la révolution communiste est continue par étape (avec une première phase de révolution démocratique), dans le second cas, la révolution communiste est simple (avec une seule phase). Mais même là où le pouvoir révolutionnaire doit être directement une dictature du prolétariat, celle-ci aura des aspects de dictature démocratique du peuple.

    Il est important de ne pas négliger que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas exclusivement communiste et prolétarienne. Mais il est important de bien retenir que la révolution dans un pays comme la France ne sera pas principalement démocratique et populaire, comme dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux où la stratégie de la guerre populaire prolongée s’applique, mais principalement communiste et prolétarienne.

    Dans ce document, nous citions la stratégie de la guerre populaire prolongée comme « théorie qui synthétise les apports de la lutte révolutionnaire dans toute l’Histoire. » Nous le pensons toujours. Cependant, il convient de distinguer le particulier du général, c’est-à-dire ce qui dans cette théorie est particulier à la révolution de nouvelle démocratie dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, et ce qui est universel à la guerre révolutionnaire du prolétariat à l’époque du capitalisme impérialiste.

    À ce titre, nous écrivions que la révolution communiste en France devrait traverser « grossièrement, trois étapes » : la défensive, l’équilibre et l’offensive stratégique. Nous ne pensons pas que ces trois étapes, qui s’appliquent dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, se transposent tels quels dans un pays comme la France (elles ne doivent pas être prises au pied de la lettre). En revanche, ce qu’il faut retenir, c’est que l’expérience historique nous enseigne que la conquête du pouvoir politique est longue. Idem, elle est la conquête d’un territoire par une guerre de mouvement qui engage toutes les masses populaires ! Par exemple, dans l’Empire russe, le pouvoir a été conquis par 3 ans de guerre civile, et la révolution prolétarienne a été gagnée par les masses populaires (l’alliance ouvrière-paysanne). Nous ne savons pas encore quelles seront les étapes de la conquête du pouvoir dans un pays capitaliste et impérialiste comme le nôtre. Cependant, nous savons déjà que celle-ci ne sera pas un coup de force décisif mené uniquement par le prolétariat, mais une lutte armée prolongée à la tête d’une alliance populaire.

    Si la guerre populaire prolongée reste une stratégie de révolution démocratique restreinte aux pays coloniaux ou semi-coloniaux semi-féodaux, les enseignements politiques et militaires de la guerre populaire prolongée, eux, ne s’y restreignent pas ! Nous sommes toujours convaincus que les travaux de Mao sur la guerre populaire prolongée sont un trésor théorique où trouver des réponses universelles sur la stratégie politique et militaire de prise du pouvoir du prolétariat. L’œuvre conséquente de T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire (2004), récemment publiée par Foreign Languages Press dans une version enrichie (2024), nous apparaît comme une ressource de premier ordre dans cette entreprise, et vient confirmer notre conviction initiale. Une théorie créée pour un problème particulier n’est jamais qu’une théorie particulière. Si la perspective de la création de bases rouges qui encercleraient les villes, où s’exercerait le double pouvoir populaire et par lesquelles se construiraient le Parti, l’armée et le front uni, nous paraît plus qu’improbable en France, la perspective d’une insurrection urbaine « de type léniniste » ne nous paraît pas moins improbable.

    Une chose est sûre, la question militaire n’a pas de réponse simple, toute faite, absolument universelle et définitive ! Dans les pays impérialistes, au XXIsiècle, c’est à nous de lui trouver une réponse.

    Les premières révolutions prolétariennes de l’Histoire furent toutes entraînées par la guerre, et dans ce contexte purent toute s’appuyer sur les masses en armes : le rôle de la Garde nationale pendant la Commune de Paris de 1871 est là encore l’exemple type que reproduisirent la révolution d’Octobre 1917 et de Novembre 1918 (dont la révolte spartakiste de Berlin), et la République des conseils de Bavière et de Hongrie de 1919, qui furent initiées par des soldats. Cependant, 1 siècle plus tard, force est de constater que le cas russe est le seul exemple réussi de prise du pouvoir appuyée par des masses de soldats conscrits mutinés. Après le lendemain de la 1re Guerre mondiale, ce type d’opportunité révolutionnaire ne se reproduisit plus.

    De plus, la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923 a connu une impasse cuisante : l’insurrection de janvier 1918 en Finlande ; le bienno rosso (les « deux années rouges ») de 1919-1920 en Italie ; le mouvement des soviets de 1919-1923 en Irlande ; le soulèvement de la Ruhr de 1920, la Märzaktion de 1921 et la tentative d’insurrection d’Octobre 1923 en Allemagne ; et l’insurrection du 23 septembre 1923 en Bulgarie. Cela démontre, d’une part, que faire reposer l’action révolutionnaire sur la mobilisation de soldats conscrits mutinés signifie se condamner à l’inaction en leur absence, et d’autre part, qu’une organisation qui ne s’est pas préparée militairement, politiquement, théoriquement et idéologiquement à la lutte armée ne peut pas l’improviser.

    Ultérieurement, la défaite du Frente popular en 1939 et la capitulation du Parti communiste français en 1945 (rendre les armes et participer au gouvernement bourgeois) sont d’autres démonstrations que la question militaire est une question politique, théorique et idéologique qui ne se limite pas à une question organisationnelle ou technique : le problème de l’armée révolutionnaire, ce n’est pas simplement de trouver des armes et des militants pour les manier. Les problèmes de la lutte armée sont contenus dans les problèmes de la théorie et de l’idéologie révolutionnaire. Une armée sans état-major préparé politiquement, théoriquement et idéologiquement n’est rien. La guerre révolutionnaire a besoin d’une stratégie qui n’oublie ni le politique ni le militaire, et d’une direction (un état-major) pour appliquer celle-ci. Pour les révolutionnaires, le politique est toujours politico-militaire. Le Parti communiste, parce qu’il doit être un centre politique, doit aussi être un centre militaire.

    Depuis l’épuisement de la vague révolutionnaire européenne de 1917-1923, il apparaît que la quasi-totalité des situations révolutionnaires fut des situations où les tâches bourgeoises étaient principales, et ce même dans les pays impérialistes. C’est le cas de la guerre d’Espagne de 1936-1939 et de la libération nationale de la France de 1944-1945, qui furent antifascistes.

    Également, il apparaît que la totalité des victoires révolutionnaires prolétariennes de l’Histoire (prendre et conserver le pouvoir) fut des révolutions communistes continues par étape, c’est-à-dire avec une étape démocratique (où les tâches bourgeoises étaient principales). À ce titre, c’est l’URSS qui apparaît comme la norme historique, et la Commune de Paris comme l’exception. Par exemple, la révolution de démocratie populaire en Albanie et en Yougoslavie (la libération nationale de l’occupation fasciste italienne et allemande en 1944-1945), la révolution de nouvelle démocratie en Chine (la libération nationale de l’occupation colonialiste japonaise en 1945) et au Vietnam (la libération nationale de l’occupation colonialiste française puis américaine en 1946-1976), ou encore la Révolution cubaine. Toutes ces révolutions furent antifascistes ou anticoloniales et antiféodales, c’est-à-dire démocratiques, et sous la direction du prolétariat.

    Nous n’affirmons pas que les révolutions communistes simples, c’est-à-dire sans étape démocratique (où les tâches prolétariennes sont principales), sont circonscrites à l’époque révolue du capitalisme ascendant et de l’impérialisme naissant (lorsque les conditions objectives étaient encore révolutionnaires dans les pays impérialistes). Cependant, selon l’expérience historique, celles-ci sont minoritaires.

    Nous n’affirmons pas non plus que les situations révolutionnaires appuyées par des masses de soldats conscrits mutinés sont désormais impossibles. Cependant, selon l’expérience historique, les communistes ne peuvent pas laisser reposer leur stratégie sur celles-ci. Premièrement parce que ces opportunités sont rares, et deuxièmement parce qu’elles ne peuvent pas compenser ou substituer le manque de préparation politico-militaire, c’est-à-dire lorsque la question militaire n’est pas posée en même temps que la question politique de la prise du pouvoir.

    Pour conclure, nous devons revenir sur une affirmation concernant les Grandes Purges soviétiques de 1937. Nous écrivions :

    « Le seul véritable reproche qui peut être fait à cette campagne fut son caractère dirigé du haut vers le bas et institué d’une manière bureaucratique. Les masses soviétiques ont observé l’opération d’épuration, sans en être réellement actrices. »

    Grâce aux travaux historiques de J. Arch Getty et de D. Priestland, nous savons aujourd’hui que cette affirmation est fausse. Les Grandes Purges ont été une véritable campagne de mobilisation populaire menée par la direction soviétique. Dans celle-ci, les masses ont non seulement eu une participation active, mais elles ont été des actrices autonomes de l’État soviétique. Il s’est pratiqué ce que Getty a baptisé « l’absolutisme populaire ».

    Il est vrai que l’aspect bureaucratique du Grand Tournant ou des Grandes Purges était beaucoup plus important que dans les politiques de mobilisation qui se sont pratiquées en Chine maoïste : Grand Bond en avant, Cent Fleurs et Grande Révolution culturelle prolétarienne, pour ne citer que les plus importantes. Cependant, les masses soviétiques ont à plusieurs reprises dépassé le rôle que la direction soviétique leur attribuait, elles ne s’y sont pas restreintes. Le mouvement stakhanoviste, qui provenait des masses et était porté par les masses, est le meilleur exemple. Il ne faut pas voir seulement ce que la direction soviétique déclarait sans voir ce que les masses soviétiques faisaient indépendamment de celle-ci.

    Les Grandes Purges et la Grande Révolution culturelle prolétarienne sont des expériences historiques qui partagent beaucoup plus de similitudes que ce qu’il a été cru par les maoïstes jusqu’à récemment. Surestimer la rupture entre l’URSS et la Chine populaire, entre Staline et Mao, et sous-estimer leur continuité est une erreur héritée de l’historiographie maoïste classique9. Cette erreur était très compréhensible avant les années 80, quand l’historiographie totalitaire dominait l’histoire bourgeoise de l’URSS, mais elle n’est plus tolérable aujourd’hui. Nous devons intégrer les productions historiques bourgeoises sur l’URSS pour dépasser les historiographies communistes (dont maoïste) dans une historiographie communiste supérieure.

    1 Cf. G. Dimitrov, L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme, 1935 ; La lutte pour la paix, 1935 ; et La démocratie populaire, 1948.

    2 Cf. Mao Z., De la nouvelle démocratie, 1940.

    3 V. I. Lénine, À la mémoire de la Commune, 1911.

    4 F. Engels, Introduction à La guerre civile en France, 1891.

    5 Ibidem.

    6 V. I. Lénine, « Chapitre III : l’État et la révolution. L’expérience de la Commune de Paris (1871). Analyse de Marx », L’État et la révolution, 1917.

    7 V. I. Lénine, Leçons de la Commune, 1908.

    8 K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.

    9 Par exemple, À propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1956) et Encore une fois à propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat (1957) publié par le Renmin Ribao.

  • Déclaration commune internationale pour la Palestine

    Intensifier les actions et faire avancer de plus en plus puissamment le mouvement militant de masse en soutien à la cause palestinienne !

    Plus de 11 mois se sont écoulés depuis le début de l’offensive criminelle de l’État terroriste d’Israël contre le peuple palestinien. Depuis lors, plus de 40 000 Palestiniens ont été tués, parmi lesquels des femmes et des enfants, et plus de 100 000 ont été blessés.

    Par leurs bombardements, leurs assassinats et leurs occupations, les sionistes ont forcé plus d’un million de Palestiniens à se déplacer vers le sud de la bande de Gaza. Il ne fait aucun doute que les sionistes génocidaires préparent une opération visant à occuper le sud de la bande de Gaza. Les sionistes veulent anéantir le peuple palestinien, s’emparer de son territoire et de ses ressources, en essayant de pousser les Palestiniens vers le désert du Sinaï en Égypte, un vieux projet de déplacement forcé qui ouvre la voie à l’occupation définitive de tout le territoire de la Palestine.

    Rafah, une ville située au sud de la bande de Gaza, a servi de refuge aux Palestiniens, concentrant près de 1,5 million de personnes sur un petit territoire, où elles vivent sous les bombardements et les entraves des forces israéliennes à l’aide humanitaire.

    Cette situation aggrave la crise humanitaire, car la population palestinienne de Rafah souffre de maladies infectieuses dues au manque d’eau potable, à l’absence de mesures d’hygiène, à l’insécurité alimentaire, à l’absence d’hôpitaux et d’abris dans de bonnes conditions, en raison de l’offensive constante des sionistes. De nombreux enfants meurent non seulement des bombardements, mais aussi du manque de nourriture. Environ 80 % des enfants palestiniens de moins de cinq ans sont parfois incapables de manger tous les jours, selon les rapports d’une agence de santé de l’ONU.

    À cela s’ajoute l’intention des sionistes de frapper moralement le peuple palestinien, par divers actes de violence allant au-delà des massacres de civils. La destruction préméditée de temples, de maisons, d’écoles, d’universités et d’hôpitaux, ainsi que la privation d’eau et d’énergie, perturbent sauvagement la vie des Palestiniens, sapent leurs espoirs et les exposent à une mort lente.

    Les sièges d’hôpitaux violent les règles les plus élémentaires de la guerre et ont un effet désastreux : ils détruisent l’infrastructure nécessaire pour soigner les malades et les blessés, tuent le personnel médical et assiègent les zones environnantes.

    Le peuple palestinien doit subir que les soldats des forces sionistes se moquent de son malheur et le méprisent, en dansant sur les ruines de ses maisons, en enregistrant des scènes ignobles en se vantant de leurs actions et avec des publicités télévisées absurdes. Leurs vidéos sur les médias sociaux sont remplies de discours anti-palestiniens, couplés aux déclarations racistes des dirigeants israéliens et à une éducation violente de leurs enfants, leur apprenant à haïr les Palestiniens dès leur plus jeune âge.

    Le génocide contre le peuple palestinien n’est pas seulement l’œuvre du sionisme israélien. Les États impérialistes qui le soutiennent sont également responsables, en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni, ainsi que d’autres gouvernements impérialistes européens, l’Allemagne, la France, l’Italie, etc., complices. Les impérialistes américains soutiennent inconditionnellement leur « chien de proie » au Moyen-Orient. Ils ont utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour bloquer toute initiative de paix. Ils ont envoyé des armes et de l’argent aux sionistes pour renforcer leur puissance militaire. Et récemment, dans un acte que beaucoup considèrent comme historique, le Congrès américain a adopté un projet de loi visant à sanctionner la Cour pénale internationale pour avoir ordonné l’arrestation de dirigeants politiques sionistes.

    Face à tout cela, le peuple palestinien et ses organisations de résistance offrent une résistance héroïque dans les conditions données et continuent de porter des coups à l’occupation et aux troupes d’invasion génocidaires. Nous exprimons notre soutien le plus total à cette résistance.

    Le génocide contre le peuple palestinien a déclenché une solidarité internationale qui n’a jamais cessé depuis octobre [2023]. Les prolétaires et les peuples du monde ont porté haut la cause de la libération de la Palestine, condamnant la féroce offensive sioniste.

    Surmontant la répression des États réactionnaires, les masses ont organisé des rassemblements et de grandes mobilisations exigeant l’arrêt de l’agression, poussant au boycott des entreprises israéliennes ou de celles qui soutiennent les sionistes, exigeant la rupture des relations et des traités de leurs gouvernements avec Israël, jusqu’au développement extraordinaire, ces derniers mois, du mouvement étudiant, qui a enflammé les universités et les rues, des États-Unis à l’Europe et dans le monde entier, rappelant le mouvement de solidarité avec la cause du peuple vietnamien dans les années soixante et soixante-dix.

    Sous cette pression de masse, certains gouvernements ont rompu leurs relations avec Israël et ont contraint les instances internationales à engager des actions en justice. La Cour internationale de justice (CIJ), qui s’est prononcée sur le procès intenté par l’Afrique du Sud, a ordonné aux sionistes d’arrêter immédiatement les opérations militaires dans la bande de Gaza. La CIJ a émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et de son ministre de la défense, Yoav Gallant. Mais dans le même temps, elle a ordonné l’arrestation de deux dirigeants du Hamas. Ce dernier fait montre le caractère bourgeois de la CPI en mettant sur le même plan la violence des oppresseurs et celle des opprimés.

    Face à cette situation, il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire d’intensifier les actions et de faire avancer de plus en plus puissamment le mouvement militant de masse en soutien à la cause palestinienne ! La pression populaire doit se traduire par des grèves de solidarité et des actions de plus en plus fortes contre les gouvernements qui soutiennent Israël et les ambassades israéliennes dans tous les coins du monde.

    Les partis et organisations communistes marxistes-léninistes-maoïstes doivent jouer un rôle de plus en plus important dans ce mouvement, autour de revendications de masse communes :

    • exiger que les troupes israéliennes quittent la bande de Gaza et la Cisjordanie ;
    • exiger que les troupes impérialistes quittent la région et cessent leurs actions militaires au Moyen-Orient en soutien à l’État d’Israël et contre les forces solidaires du peuple palestinien, en Mer Rouge, au Liban, etc. ;
    • exiger la rupture des relations diplomatiques, commerciales et militaires avec Israël ;
    • exiger que les dirigeants sionistes soient jugés pour crimes de guerre et génocide.

    En même temps, nous invitons à ce que les manifestations de solidarité avec le peuple de Palestine et la dénonciation du génocide sioniste s’accompagnent d’une dénonciation de l’action menée en Inde par l’État fasciste Hindutva de Modi, grand soutien du gouvernement de Netanyahu, avec l’appui de l’impérialisme américain, contre les peuples indigènes et tribaux de ce pays. Une campagne génocidaire, appelée « Opération Kaghaar », au cours de laquelle sont perpétrés des massacres et des déportations forcées, des assassinats de civils et de chefs tribaux, d’activistes et de dirigeants révolutionnaires, ainsi que la persécution de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme qui s’y opposent. Cette opération vise à étouffer la lutte de libération des masses indiennes, la guerre populaire anti-impérialiste des masses populaires.

    Les travailleurs et les peuples du monde doivent soutenir la résistance et la guerre de libération nationale du peuple palestinien, dans le cadre de la lutte pour la libération finale des peuples de l’exploitation et de l’oppression capitalistes et impérialistes, qui sera possible avec le triomphe des révolutions dans chaque pays et l’avancée de la révolution prolétarienne mondiale, pour éradiquer toutes les formes d’oppression et d’exploitation de la surface de la terre.

    Prolétaires et peuples du monde, unissez-vous contre l’impérialisme !

    Vive la lutte de libération du peuple palestinien !

    Vive la Palestine libre !

    Comité international de soutien à la guerre populaire en Inde
    Parti communiste (maoïste) d’Afghanistan
    Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste)
    Parti communiste de Turquie – marxiste-léniniste (TKP-ML)*
    Union des travailleurs communistes (marxiste-léniniste-maoïste) — Colombie
    Comité de construction du parti communiste maoïste de Galice
    Parti communiste maoïste — Italie
    Parti prolétarien de Purbo Bangla (PBSP)/Bangladesh*
    Voie rouge d’Iran (groupe maoïste)
    Groupe d’étude révolutionnaire (USA)
    Parti communiste révolutionnaire d’Uruguay
    Parti communiste de l’alliance prolétarienne chinois*
    Parti marxiste-léniniste italien
    Parti maoïste russe
    Regroupement prolétarien du Pérou
    Comité communiste maoïste — Brésil
    Unité communiste — France

    Liste ouverte aux signatures. Pour signer, écrire à : ICSPWIcsgpindia@gmail.com

    Lal Salaam

    *Avec notes.

  • FPLP : À l’occasion du premier anniversaire de la bataille du Déluge d’Al-Aqsa

    La bataille du Déluge d’Al-Aqsa marque un tournant stratégique dans notre lutte, et la résistance ne sera pas brisée.

    À l’occasion du premier anniversaire de la traversée épique du 7 octobre (la bataille du Déluge d’Al-Aqsa), nous rappelons avec fierté et respect cet événement exceptionnel dans l’histoire de la lutte du peuple palestinien. Ce moment a incarné la volonté inébranlable de la résistance face à l’occupation brutale. Cette bataille a représenté un changement stratégique dans le conflit, révélant la faiblesse de l’ennemi, sa fragilité et les fissures dans son système de sécurité militaire, aggravant encore ses crises internes.

    En ce jour glorieux de l’année dernière, des centaines de combattants de la résistance ont infligé une défaite cuisante à la division [israélienne] de Gaza, parvenant à contrôler en quelques heures de vastes parties de nos terres occupées et revenant avec des centaines de soldats et d’officiers capturés.

    Au cours de l’année écoulée d’agression sioniste systématique, la résistance a exécuté des opérations de haut niveau qui ont paralysé les capacités militaires de l’ennemi et désorienté ses dirigeants, qui pensaient à tort qu’ils pourraient éradiquer la résistance en l’espace de quelques semaines. Au cours des manœuvres terrestres, l’occupation a subi de lourdes pertes en vies humaines et en matériel, malgré qu’elle ait utilisé la tactique de la terre brûlée. La résistance a continué à bombarder les villes et les colonies « israéliennes » avec des roquettes, frappant profondément le territoire sioniste.

    L’unité de terrain entre les factions de l’Axe de la Résistance, de Palestine, du Liban, du Yémen et d’Irak, est devenue évidente, avec la participation active de la République islamique d’Iran, ce qui a contribué à épuiser l’ennemi et à développer l’équation de la dissuasion en utilisant des missiles et des drones pour frapper au plus profond du territoire sioniste. Cela a renforcé la présence de la résistance sur la scène régionale.

    Sur le plan politique et international, l’entité sioniste s’est retrouvée dans un isolement sans précédent, les protestations mondiales contre ses crimes brutaux s’intensifiant. La Cour internationale de justice a rendu des arrêts condamnant les crimes de l’occupation, malgré les contraintes imposées par les pressions américaines. La pression internationale sur l’entité s’est accrue dans les forums mondiaux, et la voix palestinienne s’est élevée contre les mensonges sionistes, entraînant des protestations mondiales sans précédent, notamment dans les universités du monde entier.

    Notre peuple et notre résistance ont consenti d’énormes sacrifices au cours de l’année écoulée, avec des centaines de milliers de martyrs, de blessés, de disparus et de prisonniers. Le conflit s’est étendu de la bande de Gaza à la Cisjordanie, puis au Liban.

    Dans cette bataille, de grands dirigeants sont montés en martyrs, au premier rang desquels le chef des martyrs, le Sayyed des martyrs, Hassan Nasrallah ; le chef symbolique, Ismail Haniyeh ; le chef Saleh Al-Arouri ; et une longue liste de dirigeants et de cadres du FPLP, avec à leur tête le camarade Nidal Abdul Aal, membre du bureau politique et chef du département de la sécurité et de l’armée.

    Gaza et la Cisjordanie ont été le théâtre de destructions massives d’infrastructures dues à des bombardements sionistes barbares et sans précédent, plus graves que lors de n’importe quel conflit ou guerre antérieur. L’occupation a commis des crimes sans précédent contre les civils, en bombardant des hôpitaux, des écoles et des installations vitales, en empêchant l’aide humanitaire et en ciblant des journalistes dans sa poursuite du génocide et du déplacement.

    Malgré les tentatives de l’ennemi de déplacer notre peuple à Gaza et en Cisjordanie, la fermeté du peuple et de la résistance a fait échouer ces plans, et l’ennemi n’a pas réussi à atteindre ses objectifs d’écraser la résistance ou de récupérer les otages.

    La résistance a réussi à compenser ses pertes de leadership, à reprendre le contrôle de la bataille et à prouver que la Cisjordanie est un acteur clé dans la lutte contre la résistance armée montante.

    À cette occasion, le Bureau politique du Front populaire de libération de la Palestine réaffirme ce qui suit :

    1. La bataille du Déluge d’Al-Aqsa a marqué un tournant stratégique dans l’histoire de la résistance palestinienne, et ses enseignements continueront d’être étudiés dans les académies militaires, tant au niveau de la planification que de l’exécution.
    2. L’ennemi n’a pas atteint les objectifs qu’il s’était fixés, notamment l’éradication de la résistance et la récupération des otages, et continue d’essuyer des défaites à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.
    3. La résistance a démontré sa capacité à durer, à compenser les pertes de leadership et à renforcer ses capacités défensives et offensives.
    4. La résistance reste attachée à ses exigences fondamentales : le retrait total de Gaza, la fin de l’agression, le retour des personnes déplacées, la reconstruction et la levée complète du siège.
    5. Il est urgent de restaurer l’unité nationale palestinienne et d’élaborer une stratégie de résistance globale pour faire face aux défis considérables posés par l’occupation.
    6. La montée de la résistance armée en Cisjordanie est un choix stratégique pour les factions de la résistance et un élément crucial du conflit.
    7. Les masses arabes sont appelées à prendre l’initiative de s’opposer aux politiques des régimes réactionnaires, d’arrêter la normalisation et de descendre dans la rue pour soutenir la Palestine et la résistance.
    8. L’escalade des mouvements de masse mondiaux doit se poursuivre avec plus de force pour dénoncer les crimes de l’occupation et condamner le soutien occidental et américain à l’agression « israélienne ».

    En conclusion, au nom des factions et de l’Axe de la Résistance, nous réaffirmons notre engagement envers notre peuple, notre nation et les peuples libres du monde que la flamme de la résistance restera allumée et ne s’éteindra pas jusqu’à ce que l’agression soit vaincue et la Palestine libérée, la victoire étant inévitable tant que la volonté de notre peuple restera inébranlable et sa détermination inflexible.

    Gloire aux martyrs, liberté pour les prisonniers, et avec certitude la victoire arrive.

    Front populaire de libération de la Palestine

    Bureau politique

    7 octobre 2024

  • Tous les hommes

    En ce moment a lieu le procès des viols de Mazan, où Dominique Pelicot est accusé d’avoir drogué et fait violer Giselle Pelicot par au moins 83 hommes. Ce procès met en lumière l’ampleur de la culture du viol : les avocats de la défense tentent de blâmer la victime malgré les preuves et la violence des crimes ; la plupart des violeurs nient avoir violé et ceux qui avouent avoir violé nient avoir eu conscience qu’ils violaient — démontrant ainsi l’absence d’empathie qu’ils avaient pour la victime. Ce procès montre la vision que les hommes, et la société entière, ont des femmes : des objets sexuels consommables. Bien évidemment les hommes peuvent avoir de l’empathie pour les femmes, et comprennent que ce sont des humains. Mais, tous vivent des moments où le prédateur prend le dessus et où ils ne voient plus l’humaine en face d’eux, ils ne voient que l’objet à posséder.

    Ces moments où le prédateur domine brisent la vie des femmes, brisent une partie d’elles. Chaque année les groupes féministes diffusent les chiffres accablants des violences sexistes et sexuelles, du harcèlement de rue, des agressions, viols, féminicides. Ces chiffres montrent concrètement la violence terroriste patriarcale et son omniprésence dans nos intimités. Les organisations révolutionnaires n’échappent pas à ces violences. Les violences sexistes et sexuelles sont très courantes dans le milieu militant, et sont souvent source de scissions de débats, de lutte entre différents groupes. Ces violences sont de mieux en mieux traitées, les agresseurs sont de plus en plus ostracisés et les victimes de mieux en mieux protégées. Mais, malgré ces progrès, le milieu militant est encore loin d’atteindre le niveau nécessaire pour que les femmes puissent militer en sécurité : manque de communication entre organisations, manque de formation féministe auprès des hommes comme des femmes, manque d’action, banalisation des relations sexuelles en tant que consommation de l’autre, manque d’analyse des outils de domination des hommes (via la classe, l’âge, le niveau hiérarchique), etc. En attendant certaines femmes gardent des cicatrices à vie parce qu’elles ont subi la violence d’un homme qu’elles appelaient camarade, et que leur organisation n’a pas su les protéger. Certaines femmes cessent de militer parce qu’elles ne supportent plus la dangerosité du milieu militant, d’autres ne s’y engagent pas, pour les mêmes raisons.

    Dans notre organisation nous n’avons pour l’instant jamais eu à traiter de cas de violence sexuelle. Mais nous avons déjà eu à débattre du cas d’un homme demandant à rentrer dans notre organisation, alors qu’il était un agresseur sexuel — nous avons refusé son recrutement. Lors des débats, l’un de nos camarades a déclaré qu’il ne fallait pas que les femmes de notre organisation ne se sentent pas en sécurité à cause de la présence de prédateurs sexuels, que l’on devrait refuser ces admissions pour que les femmes se sentent en sécurité. Ce camarade avait tort. Le problème dans ce cas là n’est pas la peur. Nous, les femmes, n’avons pas peur que des agresseurs sexuels connus, c’est-à-dire déjà exposés publiquement, nous agressent. Nous sommes en colère, et nous sommes dégoûtées par eux. Ce qui nous fait réellement peur est ce que l’on pourrait découvrir sur les hommes n’ayant pas été exposés, nous avons peur des « monstres » cachés, des prédateurs en puissance, nous avons peur de la trahison. Nous avons peur de militer avec des violeurs sans le savoir.

    Le camarade ayant parlé de sécurité réagissait avec bienveillance, mais il nous démontre que malgré nos discours féministes, nous sommes toujours vues comme des victimes. Les femmes féministes communistes de notre organisation ne sont pas vues comme pouvant faire preuve de violence, comme pouvant exercer le pouvoir sur ces agresseurs. Elles sont vues comme subissant la violence, comme n’ayant pas de pouvoir. Pourtant nos lignes politiques prétendent le contraire, nous sommes formées à la violence, nous sommes armées. Alors pourquoi ne sommes-nous pas vues comme une menace pour ces agresseurs ? Pourquoi sommes-nous toujours des victimes ? Parce que nous sommes des femmes. Les féministes, particulièrement le courant des féministes radicales, ont su démontrer brillamment comment, dans la contradiction entre l’Homme et la Femme1, l’Homme est le prédateur, le dominant, la Femme la victime, la soumise, et comment l’Homme a le pouvoir, et la Femme, les féministes, n’en n’ont pas. Ceci est une réalité, dire que nous visons le pouvoir, que nous voulons utiliser la violence, ne va pas rendre concrets ces derniers. Nous sommes encore les victimes, et nous devons trouver comment prendre le pouvoir. Nous devons passer de l’idée au concret.

    « Faire face à la vraie nature du système de classes de sexe signifie en bout de ligne que l’on doit détruire ce système ou s’y plier. Faire face à la vraie nature du pouvoir masculin sur les femmes signifie également que l’on doit détruire ce pouvoir ou s’y plier. Les féministes, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir, veulent détruire ce pouvoir ; les femmes de droite, parce qu’elles n’ont aucun pouvoir elles non plus, s’y plient parce qu’elles ne voient tout simplement aucune façon de s’en dégager. Ceux qui ont le pouvoir ne les aideront pas ; celles qui, comme elles, n’ont pas de pouvoir en semblent incapables. Quant aux féministes, après les nombreuses défaites de mouvements précédents et face à ce qui apparaît comme une nouvelle désintégration (la défaite de l’Equal Rights Amendment aux États-Unis et le risque que soient adoptés le Family Protection Act, le Human Life Amendment ou Statute et d’autres initiatives sociales, politiques et juridiques prônant la subordination des femmes*), il est temps qu’elles affrontent les vraies questions. [* Des féministes partout dans le monde signalent des ressacs semblables.] » (A. Dworkin, Les femmes de droite, 1983.)

    La réaction de soumission au patriarcat est courante lorsque des hommes dans des organisations politiques sont accusés de violences sexuelles : l’empathie et la répulsion de devoir admettre l’éventualité que les autres hommes puissent être aussi coupables des mêmes crimes. Les femmes de ces organisations ressentent le malaise de ne pas savoir quoi faire, de voir la banalité, mais de ne la comprendre que par le regard de victimes, alors que leurs camarades hommes la comprennent par le regard de dominant, de prédateur. L’empathie de ces camarades hommes envers les agresseurs n’est pas qu’envers l’humain, mais aussi envers leur frère prédateur. Cette empathie prend souvent la forme de la réhabilitation, de l’encadrement des agresseurs afin qu’ils se transforment, afin qu’ils ne puissent plus jamais blesser des femmes. Mais il est trop facile de se rassurer en se disant qu’il vaudrait mieux rééduquer ces hommes plutôt qu’ils soient seuls, sans poser le problème évident de qui prend cette décision. Qui prend la décision de croire en la transformation de ces agresseurs et pourquoi ?

    Dans ce type de situation, nous devons nous demander quelle décision nous fait avancer vis-à-vis de la résolution de la contradiction entre l’Homme et la Femme. La décision juste est celle qui fait grandir le pouvoir de la Femme, et brise la domination de l’Homme. Mais comment l’appliquer dans les cas concrets ?

    Le procès des viols de Mazan provoque une prise de conscience dans une partie de la société et nous l’espérons, dans une partie du milieu militant. Chaque jour nous constatons que la défense des « monstres » est exactement la même que celles des « petits monstres », qu’il n’y a pas de limite entre les différents degrés de gravité d’agressions sexuelles, il n’y a que la banalité de la domination masculine, que l’absence d’humanisation des femmes dans leur ensemble. Il n’y a que la violence, que la crasse, que la souffrance. Il n’y a que la continuité entre les agressions banales et les agressions spectaculaires.

    Aujourd’hui il ne nous reste que la colère. La colère de voir les femmes subir toujours plus de violence, la colère de voir les femmes s’effacer, la colère de voir tout le monde oublier. Nous vivons dans la dissonance cognitive constante, incapables de gérer la violence de nos relations intimes hommes/femmes, incapables d’accepter que ce que l’on croyait qu’était l’amour puisse à ce point être lié à la déshumanisation, à l’horreur.

    Dans tous les cas de violences sexuelles que nous avons pu voir dans le milieu militant nous avons observé les mêmes mécanismes  : domination, emprise, violence, possession, virilisme, perte de contrôle, alcool et drogues. Peu importe les réactions de ces agresseurs, des organisations, nous observons toujours les mêmes conséquences : mise à l’écart des victimes, absence d’action préventive, absence de formation, absence de conséquences graves dans la vie de l’agresseur. Les agresseurs sont traités comme des monstres atypiques — les autres hommes seraient de parfaits alliés — ou comme des hommes normaux — leurs actes ne sont pas si graves puisque banals.

    Si les hommes en général veulent réellement ne pas être des agresseurs, ils doivent d’abord reconnaître qu’ils le sont en potentiel, qu’ils manquent d’empathie envers les femmes, qu’ils les déshumanisent régulièrement. Sans accepter ce constat, il est impossible pour eux de se transformer, impossible de lutter contre le « monstre » en eux. Le constat que tous les hommes sont des prédateurs ne doit jamais servir à banaliser les actes de violence. Il doit servir à ce que les hommes tuent l’Homme en eux. Quant aux femmes, nous devons accepter le même constat, afin de pouvoir accepter la tâche qui nous incombe : combattre. Combattre autant la soumission féminine que la domination masculine. Nous, féministes communistes, devons nous organiser pour imposer notre domination sur nos camarades hommes. Nous devons tout faire pour que lorsque des hommes ayant été accusé de VSS nous approchent, le réflexe de nos camarades ne soient pas de nous protéger, mais d’avoir confiance en nous, en notre force.

    « Nous sommes toutes censées partager et tenir pour acquis les lieux communs de l’équité sociale et civique ; pourtant, ces lieux communs sont basés sur notre silence. Ce qui passe pour normal dans la vie est basé sur ce même silence. Le genre lui-même — ce que sont les hommes, ce que sont les femmes — est fondé sur le silence imposé aux femmes ; et les opinions au sujet de la collectivité — ce qu’est une collectivité, ce qu’une collectivité devrait être — sont basées sur ce silence. Les sociétés ont été organisées de façon à maintenir le silence des femmes — ce qui laisse entendre que nous ne pouvons briser ce profond silence sans changer les façons dont les sociétés sont organisées. Nous avons commencé à briser ce profond silence. Nous avons nommé comme telle la force utilisée contre nous, qui a longtemps été appelée autrement. C’était, par exemple, un droit légal conféré aux hommes dans le mariage. Ils pouvaient forcer leurs épouses au coït et on n’appelait pas cela de la force ou du viol ; on appelait cela du désir ou de l’amour. Nous avons contesté la vieille idéologie qui faisait de la conquête sexuelle un jeu “naturel” où les femmes sont des cibles et les hommes des héros conquérants. Nous avons dit que ce modèle était lui-même prédateur et que ceux qui en actualisent les impératifs agressifs sont des prédateurs, pas des amants. Nous avons dit cela. Nous avons identifié le viol ; nous avons identifié l’inceste ; nous avons identifié la violence conjugale ; nous avons identifié la prostitution ; nous avons identifié la pornographie — comme autant de crimes contre les femmes, de façons d’exploiter les femmes, de façons de faire souffrir les femmes qui sont systématiques et soutenues par les pratiques des sociétés où nous vivons. Nous avons identifié l’exploitation sexuelle comme une forme de violence. Nous avons identifié l’objectification des femmes et leur transformation en produits marchands comme des pratiques déshumanisantes, profondément déshumanisantes. Nous avons identifié l’objectification et l’exploitation sexuelle comme des mécanismes servant à créer de l’infériorité, de l’infériorité réelle : pas un concept abstrait mais une vie vécue en tant que personne inférieure dans une société civile. Nous avons identifié les modèles de violence qui se produisent dans les rapports intimes. Nous savons que la plupart des viols ne sont pas commis par l’étranger dangereux et prédateur mais par le copain, l’amant, l’ami, le mari ou le voisin dangereux et prédateur, par l’homme dont nous sommes le plus proches et non le plus éloignées. Et nous avons appris plus de choses à propos de l’étranger, aussi. Nous avons appris à mieux connaître les façons qu’ont de nous cibler et de nous pourchasser des hommes que nous ne connaissons pas. Nous avons refusé d’accepter l’a priori de cette société qui tient la victime responsable de la violence qu’elle vit. Nous avons refusé d’accepter qu’elle ait provoqué cette violence, qu’elle l’ait souhaitée, qu’elle l’ait aimée. […]

    Que reste-t-il à faire ? Penser à aider une victime de viol est une chose ; penser à mettre fin au viol en est une autre. Nous devons mettre fin à la violence conjugale. Nous devons mettre fin à l’inceste. Nous devons mettre fin à la violence des maris. Nous devons mettre fin à la prostitution et nous devons mettre fin à la pornographie. Cela veut dire que nous devons refuser d’accepter l’idée qu’il s’agit de phénomènes naturels qui se produisent simplement parce qu’un type a une journée difficile. […]

    Pour moi, il nous faut insister sur les auteurs des crimes commis contre les femmes au lieu de nous poser sans cesse les questions : “Pourquoi est-ce arrivé à elle ? Qu’est-ce qu’elle a d’anormal ? Pourquoi l’a-t-il choisie, elle ?” Mais pourquoi devrait-il frapper ou blesser qui que ce soit ? Qu’est-ce qu’il a d’anormal ? La question, c’est lui. Le problème, c’est lui. C’est sa violence à lui que nous nous retrouvons à fuir, dont nous nous cachons et dont nous souffrons. Le mouvement des femmes doit être prêt à nommer l’agresseur, à nommer l’oppresseur. Le mouvement des femmes doit refuser d’exiler les femmes qui portent la puanteur de l’agression sexuelle, son odeur, son stigmate, sa marque. […]

    Nous sommes celles qui devons dire — en paroles, en actions, en politiques sociales, en droit — non, les hommes ne sont pas propriétaires des femmes. Pour y arriver, il nous faut de la discipline politique. Il nous faut prendre au sérieux les conséquences de la violence sexuelle pour nous, les femmes. Il nous faut comprendre les effets qu’a eus sur nous la violence sexuelle — pourquoi est-ce si terriblement difficile de nous organiser politiquement ? Il nous faut comprendre que la violence sexuelle nous a brisées en un million de morceaux et que nous portons en nous tous ces morceaux qui s’entrechoquent : nous sommes fracassées de l’intérieur ; un chaos ; apeurées et hésitantes quand nous ne sommes pas gelées et engourdies. Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. […]

    Pourquoi des femmes sont-elles vendues au coin des rues et torturées chez elles dans des sociétés qui se prétendent basées sur la liberté et la justice ? Quelles actions faut-il poser ? Que nous en coûtera-t-il et pourquoi avons-nous trop peur de payer ce prix ? Les femmes qui ont tiré quelques avantages du mouvement des femmes ont-elles peur que la résistance ou la rébellion ou même le fait de poser des questions politiques leur coûte le peu qu’elles ont obtenu ? Pourquoi négocions-nous encore une par une des compromis avec les hommes au lieu de réclamer collectivement ce qu’il nous faut ? […]

    Enfin, je sais que, dans cette pièce, certaines d’entre vous sont ces femmes dont j’ai parlé. Je le sais. Les gens autour de vous ne le savent peut-être pas. Je vais vous demander d’utiliser chacune des choses dont vous pouvez vous souvenir sur ce qui vous a été fait — comment, où, par qui, quand et, si vous le savez, pourquoi — afin de commencer à tailler en pièces la domination masculine, à la démanteler, la vandaliser, la déstabiliser, la brouiller, l’entraver, la saccager. Je dois vous demander de résister, de ne pas céder — de détruire le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, de refuser de l’accepter, de l’avoir en horreur et de faire tout ce qu’il faudra, quoi qu’il vous en coûte, pour l’abolir. » (A. Dworkin, Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas : Anthologie, 2017.)

    Les luttes féministes qui nous précèdent ont obtenu de grandes avancées pour les droits des femmes, et pour la reconnaissance de la culture du viol, particulièrement depuis Me too. Mais nous voyons que le mouvement féministe ne s’est pas plus structuré, et en est toujours au stade de la dénonciation des violences. Nous voyons dans le procès des viols de Mazan que les institutions, avocates et avocats, élus, et une partie de la population, défendent toujours la culture du viol, défendent les agresseurs, laissent faire l’humiliation de la victime. Nous savons que les plaintes pour viol n’aboutissent pas et que les victimes sont seules. Nous savons que même dans le milieu militant les hommes expriment toujours leur misogynie, souvent derrière un masque, et que les agresseurs sont à peine combattus — ils ne risquent au pire que l’exclusion de leur organisation. Les luttes légalistes et pacifistes ont montré leur limite.

    L’étape supérieure, d’organisation des femmes et de lutte concrète et massive contre le patriarcat stagne. Nous faisons le lien direct avec la décomposition du mouvement communiste, ce dernier n’a pas su évoluer, n’a pas su continuer à être à l’avant-garde de la science, de l’analyse du réel. Ainsi, il n’a pas étudié les différents apports des féministes, il n’a pas continué à développer le féminisme communiste. Pourtant, le communisme vise la fin de toutes les contradictions sociales de l’Histoire, et donc de la contradiction entre l’Homme et la Femme. Nous voulons la fin de l’oppression de toutes les femmes, le dépassement de la contradiction, la fin du genre. Le mouvement communiste est pourtant le seul à pouvoir organiser et former les femmes, à pouvoir combattre le capitalisme et le patriarcat. Le capitalisme s’appuie sur le patriarcat pour se développer, les communistes sont obligés de combattre le patriarcat en même temps que le capitalisme, et les féministes sont obligées de combattre le capitalisme en même temps que le patriarcat. Le divorce entre le mouvement féministe et le mouvement communiste doit prendre fin, afin que le mouvement féministe puisse passer à un nouveau stade d’organisation, et prendre le pouvoir — instaurer la dictature féministe, tout comme la dictature du prolétariat. Nous devons développer dès aujourd’hui des cadres féministes communistes, nous devons construire une organisation où le pouvoir est déjà celui de la Femme, et non celui de l’Homme. C’est le seul moyen pour les femmes d’évoluer, d’endurer, de résister, de combattre.

    « Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister. » Nous allons aller plus loin que la résistance, nous irons jusqu’au pouvoir, nous écraserons les défenseurs et défenseuses de la domination masculine sur notre passage. Nous serons pire que les agresseurs, parce que leur violence ne pourra pas être dépassée par une violence inférieure à la leur. Nous instaurerons un terrorisme féministe pour combattre le terrorisme patriarcal. Et lorsque nous aurons concrètement le pouvoir, nous pourrons imposer l’égalité. Le pouvoir de l’Homme n’est pas immatériel, le pouvoir de la Femme ne peut pas passer uniquement par la parole, il doit passer par le concret. Les femmes communistes doivent se transformer afin que la peur change réellement de camp. Nous ne pouvons attendre que les hommes cessent d’agresser, ou qu’ils se transforment. Nos alliés hommes communistes sincères suivront volontiers la ligne juste, mais ce sont les femmes qui mènent cette lutte, qui est bien concrète, et englobe tous les aspects de la vie.

    Le patriarcat se défend autant que le capitalisme. Il faut cesser de croire que le combat qui nous attend se fera en douceur, naturellement. Nous, communistes, hommes comme femmes, devons nous préparer à la violence que nous devrons infliger — comme toute violence révolutionnaire. Nous devons nous préparer aux sacrifices à venir. Plus vite nous comprenons l’ampleur du combat à venir et la nécessité de l’organisation féministe, de la dictature féministe, plus nous réussirons à construire la camaraderie entre toutes et tous les camarades, nécessaire à la construction du Parti. L’unité ne se fera que dans l’acceptation de la réalité du rapport de force entre la Femme et l’Homme, l’acceptation de la nécessité de l’exercice du pouvoir de la Femme.

    1 Homme et Femme en tant que construction sociale, non en tant que mâle et femelle.

  • La déviation structuraliste, l’impérialisme et la guerre russo-ukrainienne

    Introduction

    Le début de la guerre russo-ukrainienne en février 2022 a contraint les organisations communistes à prendre position sur la nature de classe de la Russie et de l’Ukraine, et donc de leur conflit. À cette occasion, nombre de déviations politiques ont été observées : social-chauvinisme, social-impérialisme, pacifisme, etc. Dans cette dernière décennie, la guerre russo-ukrainienne a probablement été l’une des lignes de démarcation mondiale les plus importantes dans le mouvement communiste, avec la guerre israélo-palestinienne depuis l’offensive du 7 octobre 2023.

    Sur la question de la guerre inter-impérialiste (et de l’impérialisme en général), la faillite politique d’un certain nombre d’organisations politiques a été l’occasion et la conséquence d’une faillite théorique. Ainsi, plusieurs organisations et individus ont essayé de définir la nature de classe de la guerre russo-ukrainienne à partir de la place dans le système mondial de la production et des échanges de la Russie et de l’Ukraine. Par exemple, pour certains, la Russie ne serait pas impérialiste, parce qu’elle serait économiquement arriérée par rapport aux USA ou à la France (le PIB de la Russie est comparable à celui de l’Espagne). Ou alors, l’impérialisme russe serait un moindre impérialisme, ce qui reviendrait au même, donc il faudrait le défendre contre les impérialismes plus puissants (dont le nôtre). À l’inverse, l’Ukraine devrait être soutenue parce qu’elle serait beaucoup plus faible que la Russie. Etc.

    À l’origine de ces conclusions politiques erronées opposées, il y a généralement une même méthode erronée, qui occulte l’analyse de classe matérialiste dialectique. Les déviations méthodologiques qui conduisent des communistes à adopter des positions politiques opportunistes sont multiples et complexes, mais la déviation structuraliste se retrouve systématiquement dans celles-ci.

    Soit la nature de classe d’un conflit pourrait être déterminée par la comparaison de la place dans le système-monde ou de l’envergure économique des belligérants, soit la question de la nature de classe serait en fait théoriquement superflue, et toutes les réponses seraient déjà contenues dans la compréhension du système-monde et des rapports de force économique bruts entre pays.

    Le structuralisme serait supérieur à la méthode matérialiste dialectique, ou a minima compatible avec celle-ci. Or, nous soutenons que le structuralisme possède d’importantes apories méthodologiques (parce qu’il n’est ni matérialiste ni dialectique) et que lorsque son analyse de l’impérialisme est appliquée aux problèmes politiques du mouvement communiste, il conduit à d’importantes erreurs opportunistes.

    Cela ne signifie pas que les auteurs et autrices structuralistes ne devraient pas être étudiés — la science marxiste doit se nourrir de la science bourgeoise. Cependant, la seule étude de ces auteurs et autrices, sans étude de la méthode matérialiste dialectique (plus complexe et moins familière que la méthode structuraliste), doit nécessairement mener à des impasses théoriques, qui, en pratique, se caractérisent par des impasses politiques.

    I. Définition

    1. La méthode structuraliste

    Brièvement, qu’est-ce que le structuralisme ? Selon le structuralisme, la qualité d’un objet pourrait être comprise en étudiant l’ensemble des relations qui le déterminent, c’est-à-dire sa place dans le système dont il fait partie et l’ensemble de ses liens dans cette structure. Chaque élément d’une structure se définit par tous les autres. Il n’existe aucune qualité extérieure à celle de la détermination structurelle.

    Le structuralisme est une méthode hégémonique dans la science bourgeoise, c’est-à-dire le champ académique intégré à l’appareil d’État bourgeois, sous domination politique et idéologique (!) de la bourgeoisie.

    Le structuralisme considère unilatéralement la cause externe (la cause interne ne serait que sa conséquence ou son produit), la contingence et le relatif (les seuls nécessités et absolus seraient l’absence de nécessité et d’absolus).

    Selon le structuralisme, l’objet (le concret, la matière) ne serait pas principal dans sa relation dialectique avec le sujet (l’abstrait, l’idée), et la base matérielle avec la superstructure sociale. Il n’y aurait qu’une somme de déterminants structurels qui pourraient être listés à l’infini. Car le structuralisme ne saisit pas l’unité et l’identité des contraires, il ne peut pas hiérarchiser les déterminants entre eux, parce que cela reviendrait à considérer unilatéralement un aspect dans sa relation à un autre, ce qu’il fait pour sa méthode (la nécessité est l’opposé de la contingence, il n’y a pas de nécessité qui ne soit pas une contingence, donc il n’y a que la contingence), mais ce qu’il refuse pour ses objets d’études (impossible de radicalement départager l’objet et le sujet, la matière et l’idée, etc., donc impossible de hiérarchiser l’objet et le sujet, la matière et l’idée).

    Dans le meilleur des cas, le structuralisme se contente donc de décrire la hiérarchie des déterminants qui existent dans une situation particulière, mais il ne présente généralement qu’une somme de relations triviales (où le tout est déterminé par le tout). En face de l’infinie variété et complexité des structures, le structuralisme est méthodologiquement limité dans la reproductibilité des situations particulières qu’il étudie, et donc dans son pouvoir d’induction.

    Ainsi, le post-structuralisme (ou post-modernisme) n’est que la conclusion méthodologique logique du structuralisme : après l’abandon de l’induction, l’abandon de la prévision scientifique. Parce que la transformation du monde est considérée comme une option épistémologique, la prédiction, coûteuse en hypothèse, est abandonnée. D’une option, la transformation du monde devient une impossibilité épistémologique, c’est-à-dire qu’elle est abandonnée à son tour. Parce que la prédiction est abandonnée, la description devient une fin en soi, et la déduction ne peut plus être que l’interprétation restreinte (absolument relative) et a posteriori (absolument descriptive) du réel. La compréhension du monde est pensée et appliquée unilatéralement, extraite de sa dialectique avec la transformation du monde, et la compréhension autant que la transformation du monde sont donc liquidées. Idem, la théorie est extraite de la pratique et la description est extraite de la prédiction, et parce que la théorie et la description sont considérées unilatéralement (indépendamment de leur aspect contraire), elles sont liquidées avec leur aspect contraire. Le post-structuralisme, parce qu’il est absolument théorique et descriptif, ne comprend que l’absolument particulier et abandonne le général.

    Le structuralisme tend méthodologiquement vers l’hypercritique : face à la récurrence et à la reproductibilité des faits (l’expérience), il ne recherche pas la théorie la plus rationnelle pour comprendre le monde (la plus parcimonieuse), il ne recherche que la théorie la moins critiquable (la plus minimale). Parce que les structures sont infiniment complexes, leurs modèles sont infiniment critiquables ! Aucune description du réel ne peut être assez satisfaisante pour le prédire, et donc pour le transformer. La cognoscibilité totale des structures est impossible, donc la critique théorique est permanente et illimitée. La critique n’est plus un moyen rationnel pour la compréhension et la transformation du monde, mais une fin en soi.

    Pour résumer, le structuralisme cherche à comprendre la réalité en découvrant ses structures. La méthode structuraliste induit des lois structurelles générales. Le mouvement est expliqué et prédit par le déterminisme structurel. Le post-structuralisme reste une méthode structuraliste de compréhension de la réalité, mais celui-ci rejette l’ambition moderne de compréhension de la réalité. Le déterminisme structurel serait la meilleure méthode pour expliquer et prédire le mouvement, mais elle resterait trop insatisfaisante. Selon le post-structuralisme, les structures sont trop complexes, leur mouvement est trop indéterminé : les explications et les prédictions auraient trop d’exception. La méthode structuraliste ne pourrait pas induire des lois structurelles générales. Chaque déterminisme structurel serait trop particulier pour expliquer et prédire le mouvement. Impossible de comprendre la réalité en découvrant ses structures. Le post-structuralisme, faute de dépasser le structuralisme, nivelle donc la science par le bas. Les limites méthodologiques du structuralisme mènent à l’impasse épistémologique du post-structuralisme.

    Le structuralisme est une théorie :

    • anti-moderne, elle nie l’unité de la compréhension et de la transformation du monde et la cognoscibilité de celui-ci par la raison, qui est fatalement limitée dans son pouvoir descriptif et prédictif par l’hypercritique (d’où l’impossibilité d’une théorie de l’Histoire) ;
    • anti-matérialiste, elle nie l’universalité et la primauté de la matière et ne lui reconnaît que d’être un déterminant structurel entre autres déterminants structurels, elle est alors au mieux pseudo-matérialiste (la matière serait un déterminant structurel lourd) ;
    • anti-dialectique, les aspects sont considérés isolément et unilatéralement, comme autant de déterminants structurels en relation (d’où l’impossibilité d’un matérialisme structuraliste conséquent, car la matière est comprise séparément de l’idée).

    Le structuralisme est épistémologiquement pauvre par son incapacité à généraliser ses résultats en départageant le principal du secondaire, le nécessaire du contingent, l’universel du particulier, etc.

    La méthode structuraliste plafonne à désigner un déterminant lourd A ou B de l’enchevêtrement des déterminants structurels, dans X ou Y structure irréductiblement particulière. (Extraire A ou B relation non-triviale du X ou Y système des relations triviales.)

    S’il faut intégrer les travaux structuralistes scientifiquement pertinents dans le matérialisme dialectique, il ne faut pas intégrer le structuralisme dans le matérialisme dialectique, c’est-à-dire le substituer au marxisme.

    2. La politique structuraliste

    Le dogmatisme marxiste doit être dépassé, mais il ne doit pas être substitué par un dogmatisme structuraliste. La manifestation la plus pure de ce dernier se trouve dans les discours des universitaires qui se proclament du camp de la raison et de la nuance afin de systématiquement réfuter toute proposition politique portant une réelle volonté de transformation de l’état actuel des choses, en prétextant la trop grande complexité d’un sujet. Cependant, le dogmatisme structuraliste est aussi incarné chez des jeunes militantes et militants théoriquement peu ou mal formés, qui transposent leur éducation universitaire dans leur militantisme marxiste, sans voir la contradiction (la dialectique) entre la science marxiste (le matérialisme dialectique) et la science bourgeoise (en l’occurrence, le structuralisme).

    Le structuralisme est une théorie de l’agnosticisme théorique, et donc, de l’agnosticisme politique, d’où son adhésion positive ou négative au réformisme. Positive comme Bourdieu, activement et consciemment contre-révolutionnaire. Négative comme Foucault, pour qui la réforme est in fine la seule action politique émancipatrice possible.

    L’hypercriticisme structuraliste est non seulement une erreur anti-rationaliste, mais il a été et est toujours un outil de la bourgeoisie dans sa lutte théorique et idéologique contre le communisme.

    Dans la France d’après la 2de Guerre mondiale (où régnait le consensus keynésien), le structuralisme a été le fer de lance de l’anti-marxisme dans le champ académique bourgeois, et en tant que tel une théorie réactionnaire cause de recul politique.

    La stérilité théorique et politique du marxisme structuraliste, représenté en France par Althusser, Poulantzas, Godelier, Friot ou Lordon, a été démontrée par plus d’un demi-siècle de vacuité pratique et théorique.

    Historiquement, le marxisme structuraliste a été la théorie et l’idéologie de la décomposition et du recul du mouvement communiste dans les pays impérialistes, dont la production est restée parfaitement scolastique — à l’image d’Althusser, qui tout en faisant l’éloge de la Révolution culturelle chinoise n’a jamais rompu avec le Parti communiste français et s’est contenté de poursuivre sa carrière universitaire — et parfaitement en accord avec l’hégémonie opportuniste que nous connaissons — à l’image de Friot ou Lordon, qui derrière leurs phraséologies pseudo-radicales, réinventent Bernstein et Liberman.

    Plus généralement, les autres courants politiques issus du structuralisme, comme l’intersectionnalité, sont aussi restés des mouvements exclusivement universitaires, idéologiquement petit-bourgeois et politiquement réformistes.

    II. La théorie de l’impérialisme

    1. La déviation structuraliste

    Le structuralisme est une déviation commune dans l’analyse marxiste de l’impérialisme, mais elle est méthodologiquement plus discrète et politiquement plus prudente en économie que dans d’autres champs d’étude que recouvrent les sciences bourgeoises : la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, les sciences politiques, etc. La déviation structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme n’est pas un idéalisme, mais un matérialisme vulgaire (mécaniste). En économie, le structuralisme reconnaît l’universalité et la primauté de la matière, il n’est pas anti-matérialiste (contrairement à ce qu’il est dans les autres champs d’études bourgeois cités ci-dessus). En conséquence, cette déviation du marxisme est plus difficilement reconnaissable en tant que telle : ses erreurs et son opportunisme apparaissent moins évidents.

    Or, définir un pays comme impérialiste ou non n’est pas possible en étudiant uniquement les échanges économiques, c’est-à-dire sa place dans le système-monde (la structure de l’impérialisme).

    Par exemple, d’un point de vue strictement économique, le Canada exploite l’Angleterre (comme démontré par Emmanuel dans L’Échange inégal, 1969) et l’Inde exploite le Népal. L’Angleterre est un pays dominé dans sa relation avec le Canada et l’Inde est un pays dominant dans sa relation avec le Népal. Peut-on donc dire que l’Angleterre est un pays dominé et que l’Inde est un pays dominant ? Non. Doit-on donc dire que la quasi-totalité des pays du monde sont des pays dominants à divers degrés, et qu’il n’existerait plus qu’un spectre entre pays plus ou moins dominés et plus ou moins dominants ? Non plus.

    L’impérialisme ne peut pas être compris seulement comme une relation entre deux pays, ni comme une place dans un système de relations mondiales. L’impérialisme est une qualité qui a des causes internes et des causes externes. Dans cette relation, ce sont les causes internes qui sont principales, parce que ce sont elles qui déterminent les causes externes et leurs effets. (Plonger un œuf dans de l’eau bouillante le durcit, plonger une pomme de terre dans de l’eau bouillante la ramollit, l’eau bouillante n’a aucune propriété ni de durcissement ni de ramollissement, ce sont les propriétés internes respectives de l’œuf et de la pomme de terre qui déterminent les effets externes de l’eau bouillante.) Or, étudier le système-monde ne nous informe que sur la structure de l’impérialisme, pas sur ce que cette structure contient : la cause interne ne doit pas être occultée par la cause externe.

    Pour comprendre l’impérialisme, et donc la nature impérialiste ou non d’un pays, il faut étudier les causes internes et les causes externes. Pour un pays, la cause interne de l’impérialisme est les classes qui le composent. Ce sont les classes qui rendent possible ou impossible l’exploitation d’un pays par un autre, c’est-à-dire la dépendance et l’échange inégal. Pour déterminer la nature d’un pays, la première entreprise à mener est d’étudier ses classes et leurs relations entre elles.

    Un pays composé d’une importante proportion de paysans précapitalistes dominés par des élites précapitalistes (semi-féodales) ne peut être qu’un pays dominé à l’époque de l’impérialisme, car le semi-féodalisme freine le développement économique et conserve une production dépendante et à bas coût (en situation d’oligopsone sur le marché mondial).

    Un pays dirigé par une bourgeoisie compradore ne peut pas être un pays impérialiste, car la bourgeoisie compradore ne peut pas accumuler de surprofits : dans l’exploitation internationale du travail et l’accumulation internationale de la valeur, elle ne joue un rôle que d’intermédiaire pour la bourgeoisie impérialiste, et elle est elle-même dominée.

    Une dictature du prolétariat soumise à la dépendance et à l’échange inégal n’est plus un pays dominé, parce que le prolétariat n’est plus économiquement soumis à la production de surprofit impérialiste et que l’État n’est plus politiquement soumis aux puissances impérialistes (l’impérialisme devient secondaire parce que la bourgeoisie compradore n’est plus au pouvoir), et ce même avant que ce pays ne se soit extrait de la dépendance et de l’échange inégal par la transition socialiste.

    Un pays ne peut pas créer et reproduire une relation de dépendance et d’échange inégal avec d’autres pays par sa propre force seulement, mais parce que ces pays possèdent eux-mêmes des classes et une configuration des relations entre ces classes qui rendent possibles et qui maintiennent cette dépendance et cet échange inégal.

    Ainsi, les causes de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 doivent être trouvées dans les classes dominantes russes et ukrainiennes : une bourgeoisie bureaucratique respectivement impérialiste et compradore. La bourgeoisie impérialiste russe cherche à conserver et à affirmer sa domination sur la bourgeoisie compradore ukrainienne, et ce en concurrence avec les bourgeoisies impérialistes occidentales qui ont progressivement étendu leur domination sur celle-ci depuis les années 2000.

    En quoi les bourgeoisies russe et ukrainienne sont bureaucratiques ? Ces bourgeoisies sont issues de la décomposition du capitalisme d’État soviétique lui-même issu de la décomposition du socialisme soviétique. Le développement de ces bourgeoisies s’est fait dans et par l’État soviétique. Lorsque les contradictions entre les bourgeoisies bureaucratiques nationales se sont intensifiées à l’intérieur de l’union, celle-ci a éclaté en plusieurs États et marchés nationaux correspondant aux intérêts capitalistes nationaux de ces bourgeoisies. Le développement du capitalisme en Russie et Ukraine ne s’est pas fait principalement en dehors de l’État soviétique, mais principalement à l’intérieur de celui-ci. En conséquence, les bourgeoisies russe et ukrainienne sont principalement bureaucratiques, c’est-à-dire :

    • que l’État et la haute bourgeoisie sont fusionnés (les grands bourgeois sont confondus avec les gouvernants et fonctionnaires) ;
    • que le grand capital est étatique (dans ou dépendant de l’État) ;
    • que la lutte pour le profit se fait principalement à l’intérieur de l’État (parlement, administration, etc.) et non pas en dehors de celui-ci (concurrence, marchés des actions, etc.) ;
    • que le contrôle de la bourgeoisie sur son État est plus direct, donc que les conflits d’intérêts bourgeois dans l’État sont eux aussi plus directs (la lutte pour le partage de la « rente étatique » et de la corruption) ;
    • et que l’autonomie relative de l’État bourgeois est réduite (mais pas supprimée !).

    La corruption existe dans tous les États capitalistes, en quoi un capitalisme serait-il donc plus bureaucratique qu’un autre ? Dans un capitalisme bureaucratique, la concurrence inter-capitaliste est principalement intra-étatique, et non pas extra-étatique comme elle l’est dans un capitalisme non bureaucratique (« classique »), où son développement a été organique et libéral (concurrentiel), et où l’État n’a donc été pour la bourgeoisie qu’un arbitre et un garant. Par exemple, dans un capitalisme bureaucratique, on s’aperçoit rapidement que quand une faction politique affichant dans son programme la « lutte contre la corruption » prend le pouvoir, elle ne fait strictement que remplacer la faction adverse dans la gestion de la corruption (dans les pays dominés, une autre faction de la bourgeoisie compradore ayant des intérêts divergents, généralement sur la bourgeoisie impérialiste à laquelle il faudrait soumettre le pays). De plus, dans les pays dominés, la lutte pour la « rente étatique » peut être la principale forme de lutte inter-capitaliste, parce qu’elle peut être le principal moyen d’accéder aux investissements et aux profits compradores (une proportion des profits qui se concentrent dans les pays dominants).

    Évidemment, les causes internes et les causes externes ne peuvent pas être isolées ou séparées unilatéralement (leur relation est dialectique), mais ce sont les causes internes qui priment en général sur les causes externes, parce que ce sont celles qui sont premières et qui contiennent les contradictions qui déterminent les possibles évolutions futures : par exemple, subir ou mener une lutte de repartage impérialiste du monde, ou connaître une révolution socialiste, de nouvelle démocratie ou nationaliste bourgeoise.

    Le matérialisme dialectique ne propose pas de considérer isolément la cause interne, le matérialisme dialectique affirme au contraire que ni la cause interne ni la cause externe ne peuvent être considérées isolément (elles sont contradictoires mais uniques), sans qu’une telle abstraction ne soit absurde (métaphysique). Le structuralisme est un unilatéralisme que le matérialisme dialectique doit corriger.

    Comment des pays de la semi-périphérie peuvent-ils être impérialistes, comme la Chine ou la Russie, et d’autres semi-coloniaux, comme la Turquie, l’Inde ou l’Iran ? La place de ces pays dans le système-monde est identique, pourtant leur nature est différente. Pourquoi ? Parce que dans le cas de la Chine et de la Russie, c’est une bourgeoisie nationale (bureaucratique et impérialiste) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange, alors que dans le cas de la Turquie, de l’Inde ou de l’Iran, c’est une bourgeoisie compradore (bureaucratique) qui est au pouvoir et qui possède les moyens de production et d’échange : l’une bénéficie directement de la dépendance et de l’échange inégal, l’autre n’en bénéficie qu’indirectement, l’une peut accumuler des surprofits, l’autre ne le peut pas.

    La place de ces pays dans le système de la production et des échanges mondiaux est identique, mais leur rôle dans le circuit mondial de la valeur et de son accumulation est différent. La structure de classe de ces pays détermine leur nature plus que leur place dans le système-monde (la cause interne est principale dans sa contradiction avec la cause externe).

    De plus, il est à noter que l’Italie et l’Espagne, qui sont de vieux pays impérialistes, sont aussi des semi-périphéries (selon Wallerstein) : si demain, une guerre entre les USA (le centre du centre impérialiste) et l’Italie venait à survenir, celle-ci n’en serait pas moins une guerre inter-impérialiste. L’asymétrie entre l’impérialisme italien et américain changerait-elle quoi que ce soit à la nature de cette guerre ? Non, car les bourgeoisies italienne et américaine resteraient des bourgeoisies impérialistes.

    La guerre en Ukraine est une guerre inter-impérialiste indirecte (par proxy), pourquoi ? Premièrement, parce que la classe dirigeante ukrainienne est une bourgeoisie compradore, elle est soumise (dépendante et alliée) aux bourgeoisies impérialistes. Deuxièmement, parce que les classes dirigeantes en Russie et dans les pays qui dirigent l’alliance impérialiste atlantiste (l’OTAN) et européenne (l’Union européenne), c’est-à-dire aux USA, en France, en Allemagne, etc., sont des bourgeoisies impérialistes. Troisièmement, parce que ces bourgeoisies impérialistes concurrentes (russe et de l’alliance atlantiste et européenne) cherchent à étendre leur domination sur l’Ukraine, c’est-à-dire sur la bourgeoisie compradore ukrainienne. Si l’Ukraine ne possédait pas une bourgeoisie compradore, c’est-à-dire qui ne peut exister que dans son alliance politique et économique avec l’impérialisme, et que la Russie, les USA, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, etc., ne possédaient pas une bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire qui ne peut exister que par et pour l’impérialisme, alors la guerre en Ukraine ne pourrait pas exister telle qu’elle existe aujourd’hui.

    Par exemple, si la bourgeoisie ukrainienne n’était pas compradore, mais impérialiste, alors la guerre en Ukraine ne serait pas inter-impérialiste par proxy (elle serait simplement inter-impérialiste). À l’inverse, si la bourgeoisie ukrainienne n’était pas compradore, mais d’une manière ou d’une autre une bourgeoisie nationale (indépendante politiquement et économiquement des bourgeoisies impérialistes), elle-même non-impérialiste, la guerre en Ukraine ne serait pas inter-impérialiste non plus (elle serait simplement impérialiste de la part de la Russie et anti-impérialiste de la part de l’Ukraine).

    Seule la nature de classe d’une guerre nous informe de la nature de cette guerre, car elle nous informe des causes internes du mouvement économique et politique mondial.

    Comprendre la primauté de la cause interne sur la cause externe, c’est comprendre les causes réelles du mouvement, c’est-à-dire l’ordre réel des contradictions. Comprendre correctement les contradictions sociales mondiales est nécessaire pour adopter des positions internationalistes, c’est-à-dire révolutionnaires.

    2. Structuralisme et marxisme

    En économie, dans l’analyse de l’impérialisme, le structuralisme a principalement été représenté par Immanuel Wallerstein, Arghiri Emmanuel et Samir Amin. Le courant des théories de la dépendance, dans lequel ces auteurs et leurs modèles sont rassemblés et où ils font références, est toujours très vivant aujourd’hui. Nous pouvons citer par exemple la revue Monthly review, qui publie régulièrement des autrices et auteurs appartenant à ce courant.

    Les thèses structuralistes en économie sont moins radicales que dans les autres champs d’études bourgeois (sociologie, anthropologie, histoire, sciences politiques, etc.). Par exemple, le post-structuralisme n’y est pas représenté, le système-monde n’est pas un système de relations triviales, l’induction et la prévision scientifiques n’ont pas été abandonnées, etc. Cette « modération » de la théorie structuraliste est à attribuer à l’importance du marxisme dans les théories de la dépendance, qui est le socle théorique sur lequel leurs travaux sont fondés (théorie de la valeur), et à l’engagement politique anti-impérialiste de leurs autrices et auteurs (difficile de dissocier compréhension et transformation du monde concernant l’impérialisme). Pour ces raisons, la modération méthodologique du structuralisme en économie a aussi été une modération de son anti-marxisme. Le courant des théories de la dépendance a historiquement été un soutien aux États « anti-impérialistes » (États socialistes, révisionnistes et nationalistes bourgeois et petit-bourgeois), aux mouvements démocratiques anti-coloniaux, et dans une certaine mesure, au mouvement communiste international.

    Contrairement à la sociologie ou à l’anthropologie structuraliste, où le marxisme structuraliste est un sous-courant minoritaire, l’économie structuraliste est un courant marxiste structuraliste dans son ensemble (les théories de la dépendance et l’institutionnalisme). De plus, le premier est pseudo-matérialiste (idéaliste), le second est matérialiste vulgaire.

    Arrivé à ce stade de notre développement nous devons poser une question : si historiquement la relation du marxisme avec le structuralisme a principalement été une hybridation et une dissolution dans celui-ci, quelle doit être la relation entre travaux et méthodes marxistes et structuralistes, notamment sur la question de l’analyse de l’impérialisme ?

    Nous-mêmes, à Unité communiste, nous faisons largement référence aux travaux des autrices et auteurs structuralistes dans l’analyse de l’impérialisme, notamment à ceux de Emmanuel et de Amin. Ainsi, par exemple, nous utilisons le modèle centre-périphérie, de la dépendance et de l’échange inégal, pour comprendre l’économie mondiale.

    Y a-t-il une contradiction entre, d’une part, notre condamnation du structuralisme comme théorie fausse et idéologie essentiellement bourgeoise, et d’autre part, notre adhésion à des autrices et auteurs structuralistes ? Oui, il existe une contradiction, celle entre la science marxiste et la science bourgeoise, mais cette contradiction n’est pas une incohérence. Cette contradiction est aussi vieille que le marxisme lui-même, et aucun marxiste n’y a échappé.

    L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine (1916) est généralement présenté comme l’équivalent pour l’analyse de l’impérialisme de ce que Le Capital de Marx est pour l’analyse du capitalisme, c’est-à-dire comme un ouvrage fondant une orthodoxie matérialiste dialectique. Cette prétention n’est pas usurpée, l’ouvrage de Lénine est en effet un classique du matérialisme dialectique, mais elle ne doit pas nous mener à le considérer pour ce qu’il n’est pas.

    L’impérialisme, stade suprême du capitalisme est, des mots de son auteur, un « essai de vulgarisation ». La théorie de l’impérialisme de Lénine est elle-même entièrement fondée sur celles de deux auteurs, John Atkinson Hobson (théorie de l’impérialisme d’exportation de capitaux et de l’État rentier) et Rudolf Hilferding (théorie du capitalisme financier et monopoliste d’État), qui sont des théoriciens respectivement bourgeois et révisionniste. Certains léninistes, pensant défendre avec acharnement l’orthodoxie marxiste en défendant chaque virgule de cet ouvrage de Lénine, défendent en réalité avec acharnement Hobson et Hilferding, que Lénine a eu le mérite d’intégrer dans une conception matérialiste dialectique, mais qui ne sont plus depuis longtemps à l’avant-garde de la science bourgeoise.

    Le reproche ironique qui est souvent avancé à l’encontre de celles et ceux qui cherchent à intégrer les avancées théoriques structuralistes à la théorie marxiste de l’impérialisme est que cela serait révisionniste, car les autrices et auteurs de ces travaux ne sont pas révolutionnaires et n’adhèrent pas à la théorie léniniste de l’impérialisme. Nous répondons que Lénine était alors lui-même révisionniste.

    Lénine a eu raison de développer la théorie matérialiste dialectique en y intégrant les développements théoriques de la science bourgeoise en son temps. Le marxisme lui-même est fondé sur la science bourgeoise, et issue de celle-ci. Les travaux économiques de Marx auraient été impossibles sans ceux de Smith ou Ricardo, pour ne citer que les plus connus. Cependant, le marxisme doit constituer un dépassement de la science bourgeoise, et donc se fonder sur l’avant-garde de celle-ci. Aujourd’hui, les théories de l’impérialisme établies par Hobson et Hilferding sont largement désuètes dans la science bourgeoise, et elles le sont également pour la science marxiste.

    Nous mobilisons Emmanuel ou Amin à notre époque comme Lénine a mobilisé Hobson et Hilferding à la sienne, c’est-à-dire comme avant-garde de la science bourgeoise dans l’étude de l’économie et de l’impérialisme. Notre analyse de l’impérialisme fondée sur les travaux de Emmanuel et Amin n’est pas plus structuraliste que l’analyse de Lénine fondée sur Hobson et Hilferding est social-impérialiste et réformiste.

    Défendre l’orthodoxie marxiste, ce n’est pas défendre les erreurs et les insuffisances théoriques de Hobson et de Hilferding. Défendre l’orthodoxie marxiste, c’est défendre le matérialisme dialectique, c’est-à-dire défendre la théorie la plus juste selon la méthode marxiste.

    Nous retenons de Lénine sa méthode marxiste, pas les erreurs qu’il a empruntées d’auteurs non marxistes, ni celles qu’il a pu commettre lui-même.

    Le matérialisme dialectique doit continuer de se développer avec le développement de la science en général, marxiste et non marxiste. Il serait faux d’unilatéralement rejeter les travaux de Lénine sur l’impérialisme (et de ses continuatrices et continuateurs) parce qu’ils sont fondés sur des travaux dépassés, mais il serait tout aussi faux de rejeter les travaux sur l’impérialisme qui ne se fondent pas sur ceux de Lénine parce qu’ils ne sont pas matérialistes dialectiques. La science bourgeoise n’est pas matérialiste dialectique, cette affirmation est tautologique. Il est donc évident que le marxisme ne peut pas refuser les productions théoriques de la science bourgeoise parce qu’elles ne sont pas matérialistes dialectiques, sinon, le marxisme refuse unilatéralement d’apprendre de la science bourgeoise.

    Cette erreur n’est pas moins grave et funeste que d’accepter tout aussi unilatéralement les productions théoriques de la science bourgeoise, sans les intégrer dans le matérialisme dialectique, et donc de l’abandonner. Ces deux déviations constituent une seule et même liquidation de la science marxiste, respectivement aux noms de l’orthodoxie et de la révision scientifique. Or, liquider le marxisme par dogmatisme ou éclectisme n’est ni une défense de l’orthodoxie marxiste ni une révision scientifique, précisément parce que l’orthodoxie marxiste est une science et que la révision scientifique est incompatible avec l’éclectisme (elle doit comparer le vrai et le faux pour affirmer le vrai sur le faux).

    Un exemple de déviation dogmatique du marxisme qui aboutit à une liquidation de celui-ci est la théorie du néo-impérialisme, telle qu’avancée par le Parti marxiste-léniniste d’Allemagne (MLPD). Lénine retient l’exportation de capitaux comme un des 5 points qui qualifient l’époque de l’impérialisme (le « débordement » des capitaux des pays impérialistes vers les colonies et semi-colonies). Selon la théorie du néo-impérialisme, l’exportation de capitaux serait non seulement une caractéristique de l’époque impérialiste, mais une caractéristique d’un pays impérialiste. Le MLPD aboutit ainsi à qualifier de néo-impérialiste des pays dominés où une bourgeoisie compradore est au pouvoir, comme : l’Inde, l’Iran, le Mexique, etc. Or, au XXIsiècle, il n’existe presque plus aucun pays dans le monde qui n’exporte pas de capitaux. Par fidélité à la théorie léniniste de l’impérialisme, le MLPD aboutit à une conclusion absurde et anti-léniniste, qui reproduit paradoxalement une déviation structuraliste (la nature impérialiste ou non d’un pays se définirait par les flux de capitaux, c’est-à-dire par la place dans la structure mondiale de l’échange).

    Le matérialisme dialectique ne doit ni céder à la science bourgeoise ni s’en couper. En tant que scientifique, une de nos tâches est de donner une compréhension matérialiste et dialectique du réel. Nous devons donc critiquer et intégrer la science bourgeoise pour développer notre compréhension du monde, en ce que la compréhension bourgeoise du monde est fausse, car méthodologiquement limitée, mais vraie, car issue (induite) du réel.

    C’est selon cette attitude dialectique (le faux est et devient le vrai, et inversement) et scientifique que nous étudions et critiquons les autrices et auteurs structuralistes, notamment concernant l’impérialisme, pour les intégrer au matérialisme dialectique, et ainsi développer celui-ci. Cette attitude condamne toute méthode unilatérale dans la contradiction entre la science marxiste et la science bourgeoise (rejeter unilatéralement l’une ou l’autre).

    III. La guerre russo-ukrainienne

    1. L’opportunisme structuraliste

    De l’erreur théorique structuraliste dans l’analyse de l’impérialisme, c’est-à-dire d’un matérialisme vulgaire, est souvent déduite une erreur politique opportuniste dans la stratégie révolutionnaire, dans la forme du pacifisme réformiste et du social-impérialisme.

    Le Nouveau parti anticapitaliste, après avoir justifié son alignement politique et idéologique avec l’impérialisme de sa bourgeoisie par la comparaison entre Hitler et Poutine1 (démontrant son absence de compréhension autant de la guerre actuelle en Ukraine que de la 2de Guerre mondiale), a invoqué la défense des sociaux-démocrates et des syndicalistes ukrainiens2 (justifiant ainsi son propre réformisme et social-impérialisme par le réformisme et le social-impérialisme des autres), puis « le caractère profondément asymétrique de la guerre »3. Or, toutes les guerres impérialistes sont des guerres asymétriques, car il est impossible qu’il existe un équilibre parfait des forces en présence ! Ce n’est pas le degré d’asymétrie entre les belligérants qui détermine la nature de leur conflit, mais la nature de classe de ces belligérants.

    Dans les arguments invoqués pour soutenir l’Ukraine et l’effort de guerre de notre camp impérialiste, la défense du peuple ukrainien revient systématiquement. Affirmer la nécessité d’être solidaire avec le peuple ukrainien a également été notre premier réflexe au lancement de l’invasion russe4, et nous ne le regrettons pas. Cependant, est-ce que la résistance populaire ukrainienne contre l’impérialisme russe est la contradiction principale, aujourd’hui en Ukraine ? Non. En Ukraine, un aspect démocratique existe évidemment dans l’élément respectivement populaire et national ukrainien, mais cet aspect démocratique qui existe toujours à un certain degré dans l’élément populaire et dans l’élément national, existe aussi dans toutes les guerres inter-impérialistes, et n’est dans la guerre russo-ukrainienne que secondaire (comme dans les autres guerres inter-impérialistes) !

    Voilà l’erreur grave que font selon-nous le Nouveau parti anticapitaliste, et dans une moindre mesure le Noyau d’étude marxiste, en invoquant le soutien respectivement à la résistance populaire anti-impérialiste et à la libération nationale ukrainienne5, refusant ainsi d’affirmer la nécessité du défaitisme révolutionnaire.

    Est-ce que la solidarité avec le peuple ukrainien (dans son élément populaire et national), martyr de la guerre, est une position révolutionnaire satisfaisante ? Est-ce que cette tactique avance une stratégie révolutionnaire en Ukraine ? Nous ne le pensons pas. Nous pensons au contraire qu’à l’heure actuelle, dans la situation concrète ukrainienne, seul le défaitisme révolutionnaire est la stratégie qui est capable de transformer la guerre inter-impérialiste en guerre civile de classe (transformer la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat en contradiction principale).

    Dans la lutte de l’Empire russe contre le IId Reich pendant la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale, le rapport de force était tout à fait asymétrique au désavantage de la Russie, pays économiquement arriéré par rapport à l’Allemagne, de plus, la Russie ne faisait que se défendre contre l’agression allemande (qui lui a déclaré la guerre le 1er août 1914). En conséquence, aurait-il fallu défendre un « défensisme révolutionnaire » au nom de la solidarité avec le peuple russe ou de la libération nationale russe, contre l’invasion allemande ? Il existait bel et bien un élément populaire et national dans la lutte de l’Empire russe contre le IId Reich, et avec ceux-ci un aspect démocratique.

    La stratégie du défaitisme révolutionnaire était-elle une stratégie anti-populaire et anti-nationale, donc anti-démocratique ? Au contraire, le défaitisme révolutionnaire, parce qu’il était déduit d’une analyse juste des contradictions en Russie et dans le monde, a saisi la vérité contradictoire selon laquelle la victoire de l’aspect démocratique ne pouvait alors être atteinte qu’en rejetant l’élément populaire et national (qui contenaient alors un aspect démocratique). Pourquoi ? Parce que ces contenants avaient un contenu principalement social-impérialiste, que le contenu démocratique ne pouvait donc être victorieux qu’en résolvant sa contradiction avec son contenant, et que cette résolution ne pouvait être amenée que par la transformation des conditions objectives et subjectives en Russie — d’où la prévision d’une vague révolutionnaire probable en cas de défaite militaire russe.

    Aujourd’hui, défendre l’élément populaire (la résistance du peuple ukrainien) ou national (la libération nationale ukrainienne) comme stratégie révolutionnaire en Ukraine, est une erreur contre-révolutionnaire.

    Le Nouveau parti anticapitaliste et le Noyau d’étude marxiste partagent une même erreur fondamentale : confondre le principal et le secondaire. D’une part entre l’aspect interne et externe de la causalité, et d’autre part entre la contradiction inter-impérialiste et la contradiction entre le peuple ukrainien (la résistance populaire et la libération nationale) et l’impérialisme russe.

    Nous réaffirmons la nature inter-impérialiste de la guerre russo-ukrainienne, d’une part parce que la bourgeoisie ukrainienne est une bourgeoisie compradore liée aux bourgeoisies impérialistes occidentales, dans ses intérêts économiques et politiques, et d’autre part parce que la bourgeoisie russe est une bourgeoisie impérialiste. La lutte de la bourgeoisie compradore ukrainienne n’est ni plus ni moins qu’une lutte pour les impérialismes occidentaux (dont le nôtre), et la lutte de la bourgeoisie russe n’est ni plus ni moins qu’une lutte pour son propre impérialisme. En conséquence, nous réaffirmons également la nécessité du défaitisme révolutionnaire, comme méthode de résolution de la contradiction inter-impérialiste par le prolétariat révolutionnaire, pour transformer une guerre injuste en guerre juste : la révolution communiste.

    L’opportunisme, c’est l’erreur qui sacrifie la victoire finale pour des victoires opportunes, les objectifs stratégiques pour des objectifs tactiques, la réussite de long terme pour des réussites de court terme, etc. L’opportunisme est une méthode fausse de compréhension et de transformation du monde.

    « L’opportuniste ne trahit pas son parti, il n’agit pas en traître, il ne l’abandonne pas. Il continue à le servir avec sincérité et zèle. Mais son trait typique et caractéristique est qu’il cède à l’humeur du moment, qu’il est incapable de résister à ce qui est à la mode, qu’il est politiquement myope et sans colonne vertébrale. L’opportunisme consiste à sacrifier les intérêts permanents et essentiels du parti à des intérêts momentanés, éphémères et mineurs. »6

    L’erreur pratique précède toujours l’erreur théorique, une compréhension du monde fausse est toujours aussi une transformation du monde qui par son insuffisance ou son absence ne permet pas une meilleure compréhension du monde. Une théorie fausse ou bourgeoise correspond toujours à une pratique fausse ou bourgeoise, et donc à un intérêt distinct de l’intérêt du prolétariat révolutionnaire international. Nous n’accusons ni le Nouveau parti anticapitaliste ni le Noyau d’étude marxiste de ne pas être sincère dans leur engagement. Cependant, l’incapacité à comprendre la nécessité du défaitisme révolutionnaire ne peut pas être unilatéralement distinguée d’une incapacité pratique dans la lutte révolutionnaire pour le pouvoir, et donc d’un rapport abstrait et bourgeois à la révolution communiste (déconnecté de la réalité ou réformiste). En théorie et en pratique, rejeter le défaitisme révolutionnaire c’est rejeter l’intérêt de classe du prolétariat révolutionnaire international et adopter un intérêt bourgeois (social-chauvin/impérialiste, réformiste, pacifiste, etc.). Cela ne signifie pas que le Nouveau parti anticapitaliste ou le Noyau d’étude marxiste seraient consciemment des défenseurs de la bourgeoisie, mais que leurs erreurs pratiques et théoriques les amènent à défendre une position qui n’est pas révolutionnaire, qui défend objectivement la bourgeoisie en ce qu’elle est fausse — opportuniste.

    2. Le défaitisme révolutionnaire

    En quoi défendre le défaitisme révolutionnaire dans le cas de la guerre inter-impérialiste en Ukraine est-il différent d’une injonction vide de sens pratique ? Le défaitisme révolutionnaire, appliqué au cas de l’Ukraine, n’est-il pas une abstraction déconnectée des possibilités concrètes de lutte (une erreur théorique) ?

    Il y a une différence fondamentale entre la méthode matérialiste et la méthode idéaliste. Schématiquement, la première part des problèmes concrets pour élaborer des solutions concrètes, et la seconde part des abstractions pour les imposer au réel : dans le premier cas, concret-abstrait-concret, dans le second cas, abstrait-concret-abstrait. Toute stratégie doit se fonder sur un examen théorique qui définit ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, c’est-à-dire qui définit le mouvement réel dans une situation concrète particulière. C’est à partir de cette observation du réel qu’un objectif et un chemin vers celui-ci doivent être trouvés, et non pas l’inverse (un objectif et un chemin prédéfinis qui s’imposent au réel) : l’objectif et le chemin sont trouvés a posteriori dans une situation concrète particulière, ils n’existent jamais a priori. Une stratégie qui ne correspond pas au mouvement réel n’est qu’un énoncé scolastique.

    Si nous défendons la stratégie du défaitisme révolutionnaire en Russie et en Ukraine, ce n’est pas parce que ce chemin nous paraît simple, mais parce qu’il n’existe que lui vers notre objectif : la révolution communiste. Cette solution aux problèmes concrets des communistes dans la guerre inter-impérialiste n’est pas immédiatement applicable avec succès en Russie et en Ukraine, mais elle est la seule possible. Il est juste d’affirmer que cette stratégie n’est actuellement pas réalisable, mais cela ne change rien au fait qu’elle est la seule méthode capable de transformer la guerre inter-impérialiste en guerre de classe (jusqu’à preuve du contraire).

    Une stratégie est juste si elle est réalisable. Une stratégie qui n’est pas réalisable est fausse (elle est idéaliste). Cependant, la réalisation d’une stratégie n’est par définition jamais immédiate. Une stratégie juste doit être appliquée immédiatement, même si elle ne peut pas être immédiatement réalisée. Une stratégie juste applique ce qui est immédiatement réalisable pour réaliser ce qui est ultérieurement réalisable. Il y a un saut qualitatif entre la réalisation immédiate (tactique) et la réalisation ultérieure (stratégique). La réalisation existe, l’application fait exister. La réalisation de la stratégie est la fin, l’application de la stratégie est le moyen.

    Toute stratégie n’offre que des possibilités et n’offre jamais de garanties. Rechercher une stratégie immédiatement applicable avec succès, c’est-à-dire réalisable sans application préalable, c’est rechercher une formule magique.

    Actuellement en Russie et en Ukraine, nous disons que la stratégie du défaitisme révolutionnaire n’est pas réalisable, parce qu’elle ne peut pas déjà atteindre sa fin (gagner), mais nous ne disons pas qu’elle n’est pas applicable (lutter pour gagner).

    La faiblesse du mouvement révolutionnaire en Russie et en Ukraine transforme la réalité de l’application de la stratégie du défaitisme révolutionnaire, c’est-à-dire de ce qu’il est concrètement possible ou non de faire, mais elle ne transforme pas la guerre inter-impérialiste elle-même, c’est-à-dire qu’elle ne change pas la nature du conflit et la méthode juste (qui est possible) pour que celui-ci devienne un conflit de classe. Autrement dit, parce que le mouvement communiste est moins avancé aujourd’hui qu’hier, le chemin est plus long et plus sinueux aujourd’hui qu’hier, mais entre l’état présent de la guerre inter-impérialiste et le communisme, il n’est pas différent.

    La faiblesse du mouvement de résistance en Palestine ne lui permet pas de réaliser immédiatement la stratégie de libération nationale (envahir et détruire la colonie israélienne), mais la libération nationale est la stratégie juste à appliquer. La faiblesse du mouvement communiste en France ne lui permet pas de réaliser immédiatement la stratégie de reconstruction du Parti (organiser et diriger les masses), mais la reconstruction du Parti est la stratégie juste à appliquer. Etc.

    En bref, l’état du mouvement communiste en Russie et en Ukraine change la perspective (« D’où partons-nous ? »), mais il ne change pas le chemin (« Où allons-nous ? ») : la stratégie à réaliser est identique, ce qui est à appliquer est différent. Le mouvement communiste doit transformer ses moyens pour rendre réalisable la stratégie juste, il ne doit pas transformer sa fin. La victoire du mouvement communiste en Russie et en Ukraine n’est pas dans l’abandon du défaitisme révolutionnaire, mais dans sa réalisation.

    La dialectique interdit tout unilatéralisme dans la compréhension de la contradiction entre les moyens et la fin. Dans celle-ci, la fin est principale, c’est selon elle que les moyens qui la réalisent existent, mais elle n’existe que par les moyens qui la réalisent. C’est ce principe dialectique qui est exprimé dans la formule « plus rigide la stratégie, plus souple la tactique » : la tactique doit toujours se régler sur la stratégie, la stratégie ne doit jamais se régler sur la tactique. En politique, les moyens déterminent la tactique, la fin détermine la stratégie.

    Comme dit plus haut, la fin n’est pas une abstraction qui viendrait s’imposer au réel, mais une abstraction qui est d’abord induite du réel (« Quel est le mouvement réel ? Qu’est-ce qui est possible et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Comment ? ») avant de s’appliquer au réel. La fin est l’aspect principal dans sa dialectique avec les moyens, mais la volonté (le facteur subjectif) est l’aspect secondaire (plus déterminé que déterminant) dans sa dialectique avec la matière (le facteur objectif) !

    L’asymétrie entre les moyens des communistes russes et ukrainiens et la fin révolutionnaire est immense, mais cette asymétrie ne doit pas nous conduire à abandonner la fin, à la rabaisser à nos moyens, mais à trouver la méthode correcte pour faire correspondre nos moyens à notre fin (réaliser les moyens de la réalisation de la fin).

    En l’occurrence, il ne faut ni appliquer le défaitisme révolutionnaire en Russie et en Ukraine dans l’absolu et par principe, alors qu’il n’est actuellement pas encore réalisable (ce qui reviendrait à de l’action directe détachée des masses), ni liquider le défaitisme révolutionnaire, parce qu’il n’est actuellement pas encore réalisable (ce qui reviendrait à du social-chauvinisme/impérialisme). Les communistes russes et ukrainiens doivent appliquer une tactique immédiate qui rendra ultérieurement possible la réalisation du défaitisme révolutionnaire, c’est-à-dire trouver la méthode juste pour résoudre la contradiction entre leurs moyens et leur fin. Cette tactique, même si elle ne réalise pas directement le défaitisme révolutionnaire (transformer la guerre inter-impérialiste en guerre civile), fait déjà partie de cette stratégie, elle en est un moment et elle la réalise indirectement en potentiel (préparer une telle transformation). Cette tactique immédiate rend possible une tactique ultérieure supérieure, jusqu’à la réalisation de la stratégie. En conséquence, le défaitisme révolutionnaire peut et doit être appliqué immédiatement pour être réalisé ultérieurement.

    Historiquement, en Russie tsariste, l’application de la stratégie défaitiste révolutionnaire a été un échec pendant 3 ans avant d’être une réussite décisive pendant la révolution d’Octobre 1917 : avant la révolution, la tactique a réalisé indirectement sa stratégie, qui n’était alors pas immédiatement réalisable ; pendant la révolution, la tactique a réalisé directement sa stratégie, qui était alors immédiatement réalisable. Si le défaitisme révolutionnaire s’est réalisé en Octobre 1917, c’est parce qu’il a préalablement été rendu possible par son application.

    Tous les arguments qui peuvent aujourd’hui être avancés contre l’application du défaitisme révolutionnaire en Russie et en Ukraine pouvaient être avancés à l’identique dans l’Empire russe entre 1914 et 1917 (toutes proportions gardées) : le chauvinisme des masses, l’asymétrie des forces belligérantes, la faiblesse relative des communistes par rapport aux réactionnaires, etc.

    Nous ne défendons pas le chemin du défaitisme révolutionnaire parce qu’il serait le plus facile et le plus direct, mais parce qu’il est selon nous le seul vers le communisme — tout simplement —, même s’il est ardu et sinueux.

    Il ne faut jamais oublier la dialectique entre l’échec et la réussite, entre la défaite et la victoire : la défaite est et devient la victoire, et inversement. Une victoire opportune est une défaite révolutionnaire. Une victoire révolutionnaire est des défaites opportunes. Le succès de long terme est des sacrifices de court terme, c’est-à-dire qu’une réussite stratégique est des échecs tactiques. La stratégie juste est une défaite avant de se changer en victoire. La stratégie fausse est une victoire avant de se changer en défaite.

    Voilà en quoi défendre le défaitisme révolutionnaire dans la guerre en Ukraine est différent de défendre, par exemple, l’union des prolétaires colonisés et des prolétaires colons, comme le fait Lutte ouvrière dans la guerre en Palestine. Dans le premier cas, la stratégie est possible parce qu’elle correspond au mouvement réel, et elle est applicable même si elle n’est pas immédiatement réalisable. Dans le second cas, la stratégie n’est pas possible parce qu’elle ne correspond pas au mouvement réel, elle n’est pas applicable et n’est réalisable ni immédiatement ni ultérieurement (dans les conditions du colonialisme).7

    Ce qu’il faut en revanche rappeler pour conclure, c’est que l’affirmation du défaitisme révolutionnaire n’est pas une réponse exhaustive et définitive, mais l’introduction des problèmes concrets de son application : il reste à trouver la tactique qui correspond aux moyens. Un communiste ne peut pas se contenter de dire « défaitisme révolutionnaire ! » en l’air, puis être très satisfait de lui-même. Mais cette tâche, trouver les moyens de la fin, la tactique de la stratégie, ne peut revenir qu’aux communistes russes et ukrainiens eux-mêmes, parce qu’ils sont les seuls à expérimenter leur situation concrète, et donc à pouvoir trouver des solutions concrètes à leurs problèmes concrets.

    Chaque nouveau contexte de lutte est inédit — parce qu’il est nouveau — et commun — parce qu’il appartient à une époque. Chaque nouvelle pratique de lutte appelle donc à être inédite et commune, pour correspondre autant à la nouveauté qu’à ce qui a déjà été vérifié dans l’Histoire. La pratique du défaitisme révolutionnaire n’y fait pas exception.

    1 « Du bon usage du pacifisme de Jean Jaurès », L’anticapitaliste, 4 mars 2022.

    https://lanticapitaliste.org/opinions/international/du-bon-usage-du-pacifisme-de-jean-jaures

    2 « Les socialistes démocratiques ukrainiens favorables à l’envoi d’armes pour combattre l’“agression impérialiste” de la Russie », L’anticapitaliste, 23 mars 2022.

    https://lanticapitaliste.org/opinions/international/les-socialistes-democratiques-ukrainiens-favorables-lenvoi-darmes-pour

    3 « Comprendre le renforcement des tensions inter-impérialistes pour y faire face », L’anticapitaliste, 11 octobre 2022.

    https://lanticapitaliste.org/actualite/international/comprendre-le-renforcement-des-tensions-inter-imperialistes-pour-y-faire

    4 « Ukraine : la guerre commence », Unité communiste, 24 février 2022.

    https://unitecommuniste.com/geopolitique/ukraine-la-guerre-commence/

    5 « Quelle est la position juste face à la guerre en Ukraine ? », Nouvelle époque, 14 mars 2023.

    https://www.nouvelleepoque.fr/quelle-est-la-position-juste-face-a-la-guerre-en-ukraine

    6 V. I Lénine, Le radical russe est sage après l’événement, 1906.

    https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1906/oct/18.htm

    7 Se référer à « Le temps maudit des colonies »,Unité communiste,4 novembre 2023, et à « Pourquoi défendre la libération nationale ? »,Unité communiste,4 juillet 2024.

    https://unitecommuniste.com/analyses/le-temps-maudit-des-colonies/
    https://unitecommuniste.com/analyses/pourquoi-defendre-la-liberation-nationale/
  • Pourquoi ne sommes-nous pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ?

    Il n’est pas un secret que notre organisation est proche des conceptions et des principes organisationnels marxistes-léninistes-maoïstes.1 Pourquoi, alors, Unité communiste n’est-elle pas une organisation marxiste-léniniste-maoïste ? Et surtout, pourquoi ne peut-elle pas l’être ?

    Nous donnons une réponse à cette question dans Sur Unité communiste (2023), et nous la développons dans « 2020-2024, continuité et rupture » (2024). La lecture de cette très brève réponse à cette très complexe question ne peut pas remplacer celle des deux documents cités ci-dessus, mais nous voulons ici en donner un résumé.

    Nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste aurait un sens performatif (exprimer notre adhésion collective à ce courant), mais il n’aurait pas de sens pratique et théorique : notre pratique ne serait pas pour autant réellement marxiste-léniniste-maoïste, et pas de théorie sans pratique.

    Dans la stratégie et la tactique de notre groupe, nous revendiquer ou ne pas nous revendiquer marxiste-léniniste-maoïste n’impliquerait aucune transformation concrète, donc, premièrement, nous ne pouvons pas être réellement marxiste-léniniste-maoïste (indifféremment de notre volonté), et deuxièmement, nous n’avons aucun moyen de vérifier notre compréhension du marxisme-léninisme-maoïsme et de vérifier le marxisme-léninisme-maoïsme lui-même.

    Le marxisme-léninisme-maoïsme est un guide pour l’action, qui se vérifie et se corrige dans l’action. Or, étant donné l’immaturité de notre groupe (son faible niveau qualitatif), le marxisme-léninisme-maoïsme peut exister en mot (dans la forme) mais il ne peut pas exister en action (dans le fond).

    Il n’y aurait aucun sens à nous revendiquer du marxisme-léninisme-maoïsme sans pouvoir l’appliquer dans la pratique, et donc sans réellement le comprendre dans la théorie.

    Notre pratique tend vers une pratique marxiste-léniniste-maoïste, mais elle ne l’est pas : notre pratique n’est pas assez développée pour être spécifiquement marxiste-léniniste-maoïste, elle reste trop simple et trop générale. Or, se revendiquer d’une théorie sans l’appliquer n’a aucun sens, car il est impossible de comprendre réellement sans comprendre en pratique.

    • La qualité dépend de la quantité : pour que notre pratique puisse qualitativement être marxiste-léniniste-maoïste, il faut une accumulation quantitative que nous n’avons pas.
    • La théorie dépend de la pratique : la compréhension du monde ne peut pas « sauter au-dessus » de la transformation du monde.

    Pour ne pas être idéaliste, le niveau qualitatif de la théorie à laquelle nous prétendons doit correspondre au niveau qualitatif de la pratique que nous faisons.

    En bref, car nous prenons au sérieux le marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne sommes pas une secte marxiste-léniniste-maoïste, et nous ne pouvons pas nous permettre de l’être.

    Répétons-le : la ligne juste est la prérogative et le prérequis du Parti, auquel seul un parti peut potentiellement prétendre. Ce principe est objectif.

    Prétendre être marxiste-léniniste-maoïste, étant donné le stade actuel (sectaire) de notre évolution, c’est-à-dire considérant le degré de développement de notre pratique, serait avoir une compréhension gravement superficielle de ce qu’est la théorie révolutionnaire et de sa relation avec la pratique révolutionnaire.

    Nous défendons que la ligne révolutionnaire juste ne se découvre jamais aux détours d’un livre ou d’un autre, mais dans la lutte de classe avancée, c’est-à-dire dans la pratique révolutionnaire. Cette découverte n’est pas seulement la vérification d’une ligne théorique et idéologique, mais aussi sa compréhension réelle dans la pratique qui lui donne vie. De plus, la ligne révolutionnaire juste ne préexiste pas sa découverte et sa vérification, parce qu’elle est toujours relative à une situation concrète particulière. La ligne révolutionnaire juste est découverte et vérifiée en étant comprise dans la pratique, et elle n’existe pas avant d’être découverte et vérifiée.

    Pour être marxiste-léniniste-maoïste, il faut savoir ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme et ce qu’il n’est pas, et donc comment l’appliquer dans chaque situation concrète. Or, appliquer le marxisme-léninisme-maoïsme à notre situation concrète, c’est autant le découvrir et le définir.

    Nous ne prétendons pas être marxiste-léniniste-maoïste aussi pour les mêmes raisons que nous ne prétendons pas être le Parti : ces prétentions sans réalités ne nous aident pas à devenir marxiste-léniniste-maoïste et le Parti, mais nous freinent. L’impatience et l’arrogance pseudo-révolutionnaire produisent et reproduisent des styles de travail erronés, érigent des déviations en norme, transforment la science en phraséologie, substituent la performativité identitaire-sectaire à la formation théorico-idéologique, amalgament stratégie et tactique, sapent la dévotion et le sérieux de l’engagement, entretiennent les habitudes amatrices, etc.

    Notre consensus politique — nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation — est fixé parce qu’il est la condition d’une lutte des lignes saine et créative dans notre organisation. Notre consensus théorique et idéologique — le marxisme-léninisme-maoïsme — en est un parce qu’il ne peut pas être (qualitativement) plus qu’un consensus dans l’état (qualitatif) actuel de notre organisation : il ne peut pas être fixé.

    Adhérer à nos 16 principes fondateurs et lignes de démarcation (notre consensus politique) est une condition a priori. Adhérer au marxisme-léninisme-maoïsme (notre consensus théorico-idéologique) est une conclusion a posteriori. Nos militantes et militants se conforment à notre consensus politique, notre consensus théorico-idéologique se conforme à nos militantes et militants. Notre cadre théorico-idéologique évolue dans notre cadre politique, parce que le premier est en construction et que le second est la fondation de cette construction : la liberté théorico-idéologique nécessite la contrainte politique. Voilà pourquoi l’adhésion à notre consensus politique est contraignante et pourquoi l’adhésion à notre consensus théorico-idéologique ne l’est pas — l’un est fixé pour que l’autre évolue.

    Nous sommes une organisation jeune composée de jeunes militantes et militants, notre niveau théorique, politique et idéologique n’est pas marxiste-léniniste-maoïste.

    Pour remplir notre objectif de formation de militantes et militants et de reconstruction de la théorie et de la pratique révolutionnaire, en France, notre priorité immédiate nous parait toujours être de combattre le dogmatisme vide et bruyant : l’adhésion iconographique et hagiographique.

    En l’état, faire de la conclusion d’au moins plusieurs années d’étude et d’action un préalable à l’adhésion à notre groupe ne nous parait pas être la méthode correcte de recrutement ou de lutte de ligne, ni pour la formation communiste ni pour la reconstruction d’une ligne et d’une organisation révolutionnaire.

    Notre qualité, en tant qu’organisation, est principalement la qualité de nos cadres. La théorie et la pratique dépendent des cadres. La compréhension et la transformation du réel sont principalement les problèmes des cadres d’une organisation. Ce sont principalement les cadres, par leur formation et leur travail, qui rendent possible la production théorique et l’application pratique. Dans une organisation, l’aller-retour théorie-pratique se fait principalement par les cadres, à travers elles et eux.

    La qualité d’une théorie et d’une pratique dépend de la qualité de l’organisation qui les produit. La qualité de l’organisation dépend de la qualité des cadres communistes qui la font vivre.

    Unité communiste possède-t-elle des cadres communistes ? Non. Unité communiste est-elle une organisation assez avancée pour produire des cadres communistes ? Non plus. Unité communiste n’a pas une quantité et une qualité suffisantes pour former des militants en quantité et qualité suffisantes pour qu’ils soient des cadres : elle ne forme que des proto-cadres, et elle n’est donc qu’une proto-organisation révolutionnaire qui ne porte qu’une proto-ligne révolutionnaire. Appliquer le qualificatif marxiste-léniniste-maoïste à nos cadres, à notre organisation ou à notre ligne ne serait pas digne de ce qu’est le marxisme-léninisme-maoïsme.

    Voilà pourquoi, s’il existe un consensus dans Unité communiste qui évolue autour du marxisme-léninisme-maoïsme, nous ne pouvons pas faire le saut qualitatif d’« être » marxiste-léniniste-maoïste.

    Cependant, cette humilité en face de la difficulté et de l’importance des tâches relatives à la construction du Parti et à la définition de la ligne juste aujourd’hui en France ne signifie pas qu’Unité communiste serait donc éclectique ou passive devant ces tâches. Notre organisation est construite par le principe d’unité-critique-unité, c’est-à-dire par et pour la lutte des lignes à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation.

    « “Unité critique unité”.

    Plus explicitement, c’est partir du désir d’unité et arriver, en résolvant les contradictions par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle. D’après notre expérience, c’est la méthode correcte pour résoudre les contradictions au sein du peuple. En 1942, nous l’avons utilisée pour résoudre les contradictions qui existaient au sein du Parti communiste entre les dogmatiques et la masse des membres du Parti, entre le dogmatisme et le marxisme.

    Les dogmatiques “de gauche” avaient employé dans la lutte à l’intérieur du Parti la méthode “lutter à outrance, frapper sans merci”.

    C’était une méthode erronée. En critiquant le dogmatisme “de gauche”, nous n’avons pas employé cette vieille méthode ; nous en avons adopté une nouvelle : partir du désir d’unité et arriver, en distinguant le vrai du faux par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle.

    C’est la méthode qui fut employée en 1942 au cours du mouvement de rectification. Quelques années plus tard, lors du VIIe Congrès du Parti communiste chinois tenu en 1945, l’unité de tout le Parti fut réalisée, ce qui permit la grande victoire de la révolution populaire.

    L’essentiel est ici de partir du désir d’unité. Car s’il n’y a pas subjectivement ce désir d’unité, la lutte une fois déclenchée, les choses finissent toujours par se gâter irrémédiablement.

    N’est-ce pas là en revenir au fameux “lutter à outrance, frapper sans merci” ? Et que reste-t-il alors de l’unité du Parti ? C’est justement cette expérience qui nous a conduits à la formule : “Unité critique unité”. »2

    L’unité-critique-unité comme méthode de lutte pour l’unité des communistes dans et en dehors de notre organisation, et la lutte des lignes comme méthode de lutte contre les idées fausses et pour les idées justes, ne sont que deux déclinaisons (formes) de la critique-autocritique comme méthode de lutte contre les déviations en pratique et en théorie, c’est-à-dire la juste résolution des contradictions dans le mouvement communiste. La division et les idées fausses sont les conséquences de déviation, c’est-à-dire d’un manque de formation, d’une théorie et d’une pratique incorrecte, que vient corriger la critique-autocritique dans le mouvement communiste.

    « Dans notre lutte contre le subjectivisme, le sectarisme et le style stéréotypé du Parti, il est deux préceptes que nous ne devons pas perdre de vue : en premier lieu, “tirer la leçon des erreurs passées pour en éviter le retour”, en second lieu, “guérir la maladie pour sauver l’homme”.

    Il est indispensable de dénoncer sans aucune exception les erreurs commises, en dehors de toute considération de personne, de soumettre à une analyse et à une critique scientifiques tout ce qu’il y a eu de négatif dans le passé, afin d’agir à l’avenir avec plus de circonspection et de travailler mieux. Tel est le sens du premier précepte.

    Toutefois, en mettant en évidence les erreurs et en critiquant les défauts, nous poursuivons le même but qu’un médecin : il soigne le malade pour lui sauver la vie et non pour le faire périr.

    Quelqu’un souffre de l’appendicite : le médecin enlève l’appendice et sauve ainsi la vie du patient.

    Si celui qui a commis une erreur ne dissimule pas sa maladie par crainte du traitement et ne persiste pas dans son erreur au point de ne plus pouvoir être guéri, mais manifeste honnêtement, sincèrement, le désir de se soigner, de se corriger, nous nous en réjouirons et nous le guérirons, afin qu’il devienne un bon camarade.

    Cette tâche, nous ne pourrons jamais la remplir avec succès si, cédant à l’impulsion du moment, nous frappons sans merci.

    Pour soigner une maladie idéologique ou politique, il faut se garder de toute brutalité : la seule méthode juste et efficace, c’est de “guérir la maladie pour sauver l’homme”. »3

    De plus, notre organisation, comme toute organisation communiste, ne peut pas transiger sur la critique-autocritique. La critique-autocritique n’est pas une option, une pratique qui pourrait être différée ou modérée dans notre organisation ou dans le mouvement communiste. Limiter la critique-autocritique, c’est limiter la progression politique pratique et théorique de notre organisation et du mouvement communiste.

    « Le slogan de l’autocritique ne doit pas être considéré comme quelque chose de temporaire et d’éphémère. L’autocritique est une méthode spécifique, une méthode bolchevique, pour former les forces du Parti et de la classe ouvrière en général à l’esprit du développement révolutionnaire. Marx lui-même a parlé de l’autocritique comme d’une méthode de renforcement de la révolution prolétarienne. (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851.)En ce qui concerne l’autocritique dans notre Parti, ses débuts remontent à la première apparition du bolchevisme dans notre pays, à sa naissance même en tant que tendance révolutionnaire spécifique dans le mouvement de la classe ouvrière.

    […]

    Par conséquent, les camarades qui pensent que l’autocritique est un phénomène passager, une mode qui est vouée à disparaître rapidement, comme toute mode, ont tout à fait tort. En réalité, l’autocritique est une arme indispensable et permanente dans l’arsenal du bolchevisme, une arme qui est intimement liée à la nature même du bolchevisme, à son esprit révolutionnaire.

    […]

    Il n’y a qu’une seule conclusion : sans autocritique, il ne peut y avoir d’éducation correcte du Parti, de la classe et des masses ; et sans éducation correcte du Parti, de la classe et des masses, il ne peut y avoir de bolchevisme. »4

    L’« unité » de Unité communiste, dans ses moyens et sa fin, est celle pour laquelle luttait Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Staline, Dimitrov, Mao, etc., c’est-à-dire l’unité des révolutionnaires, autour de la ligne révolutionnaire, par la lutte théorique et idéologique.

    « L’unité est une bonne chose et un bon slogan. Mais ce dont la cause des travailleurs a besoin, c’est de l’unité des marxistes, et non de l’unité entre les marxistes et les opposants et déformateurs du marxisme.

    Et nous devons demander à tous ceux qui parlent d’unité : l’unité avec qui ? Avec les liquidateurs ? Si c’est le cas, nous n’avons rien à voir les uns avec les autres.

    Mais s’il s’agit d’une véritable unité marxiste, nous devons le dire : […] nous appelons à l’unité de toutes les forces du marxisme, à l’unité d’en bas, à l’unité dans les activités pratiques.

    Pas de flirt avec les liquidateurs, pas de négociations diplomatiques avec les groupes de démolisseurs du corps social ; concentrez tous vos efforts sur le rassemblement des travailleurs marxistes autour des slogans marxistes, autour de l’ensemble du corps marxiste. Les travailleurs conscients de leur classe considéreront comme un crime toute tentative de leur imposer la volonté des liquidateurs ; ils considéreront également comme un crime la fragmentation des forces des marxistes authentiques.

    Car la base de l’unité, c’est la discipline de classe, la reconnaissance de la volonté de la majorité, l’action concertée dans les rangs de cette majorité et en phase avec elle. Nous ne nous lasserons jamais d’appeler tous les travailleurs à cette unité, à cette discipline et à ces activités concertées. »5

    En conclusion :

    « Nous sommes pour la lutte idéologique positive, car elle est l’arme qui assure l’unité à l’intérieur du Parti et des groupements révolutionnaires dans l’intérêt de notre combat.

    Tout communiste et révolutionnaire doit prendre cette arme en main.

    Le libéralisme, lui, rejette la lutte idéologique et préconise une entente sans principes ; il en résulte un style de travail décadent et philistin qui, dans le Parti et les groupements révolutionnaires, conduit certaines organisations et certains membres à la dégénérescence politique. »6

    Le marxisme, en tant que science et qu’arme de la révolution communiste, est radicalement incompatible avec toutes les formes d’éclectisme.

    L’unité pratique et théorique communiste est une nécessité révolutionnaire, pour la construction du Parti communiste et la victoire de la révolution, d’où le nom de notre organisation : unité communiste ! Nos moyens doivent correspondre à nos fins, donc, l’unité des communistes que nous voulons créer doit correspondre à celle dont la révolution communiste a besoin.

    Pourquoi recherchons-nous l’unité des communistes ? Pour mieux comprendre et transformer le monde, c’est à dire pour faire la révolution. Est-ce que cette unité peut-être atteinte par la conciliation, le compromis, la médiation, la transaction, etc. ? Non.

    L’éclectisme ne fait pas l’union mais la division des communistes, il fractionne le mouvement communiste en autant de désaccords qu’il peut y en avoir. Chaque divergence devient une nouvelle démarcation, car elles ne peuvent pas se confronter et se régler. La seule voie vers l’unité, c’est la résolution des contradictions dans le mouvement communiste, et la seule méthode de résolution des contradictions est la lutte des aspects contraires entre eux : dans le mouvement communiste, la critique-autocritique, l’unité-critique-unité et la lutte des lignes.

    La division du marxisme, c’est la division des marxistes. L’unité des marxistes ne peut être que l’unité du marxisme : l’unité des révolutionnaires, autour de la théorie révolutionnaire. Or l’unité des marxistes et du marxisme (qui n’est qu’une seule et même unité) ne peut être réalisée que par la lutte pour l’unité selon la juste résolution des contradictions entre marxistes et dans le marxisme. Toute tentative d’émousser cette lutte, de l’atténuer, de la calmer, de l’étouffer, etc., pour la reporter ou la neutraliser ne peut réaliser que l’inverse de ses intentions : l’entretenir et l’aggraver. Tout « répit » acheté temporairement se paye à terme par un éclatement plus grand des forces et des idées du marxisme. Cette logique est opportuniste, parce qu’elle est fausse : elle aboutit à l’opposé de son objectif.

    L’unité sans principes ne peut pas se justifier par le principe supérieur d’unité. Pourquoi ? Parce qu’une unité sans principes n’est pas l’unité au prix de grands sacrifices (comme on pourrait naïvement le croire), mais la faillite de l’unité — une chimère ! Le compromis est toujours une nécessité tactique, mais une erreur stratégique. Le principe de l’unité est stratégique, il dirige les principes tactiques, mais il ne doit jamais être dirigé par eux !

    L’éclectisme est en réalité une double condamnation de l’unité : il condamne les moyens de l’unité en interdisant la lutte des marxistes (entre organisations et lignes), et il condamne la fin de l’unité en liquidant le marxisme (l’organisation et la ligne révolutionnaire).

    Par la méthode éclectique, le mouvement communiste reste faible et divisé, il ne s’unit pas et il ne se renforce pas non plus. Le niveau qualitatif du mouvement communiste stagne à un faible niveau de développement, le sectarisme se reproduit et avec lui l’amateurisme pratique et théorique. Les idées fausses ne sont pas éliminées et les idées justes ne sont pas adoptées, les deux subsistent, à l’avantage inévitable des idées fausses (plus nombreuses et plus séduisantes) sur les idées justes. Les idées fausses, ainsi hégémoniques, sapent tout effort révolutionnaire et mènent fatalement les communistes à l’opportunisme. Sans boussole ni phare théoriques et idéologiques, les communistes errent et s’égarent. Si nous ne pouvons pas prétendre avoir une telle boussole ou être un tel phare nous-mêmes, nous savons que sans ceux-ci nous ne sommes rien.

    L’œcuménisme est la négation mécanique des contradictions du mouvement communiste, et non pas leur négation dialectique — leur dépassement vers une synthèse qualitativement supérieure. L’œcuménisme est l’unité et le rassemblement en parole mais la division et la dispersion en fait.

    Unité communiste ne se revendique pas de la « liberté de critique » des révisionnistes, c’est-à-dire de la liberté d’être opportuniste, mais de la lutte scientifique pour les idées justes — les seules idées qui nous importent.

    Unité communiste existe pour œuvrer immédiatement à la construction de la théorie révolutionnaire et à la reconstruction d’une organisation de classe et de combat — légal et illégal — en France pour le XXIe siècle.

    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les individus et les groupes (sectes, appareils, fractions, etc.) dans le mouvement communiste est l’unité-critique-unité, pour l’unité des communistes.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre les idées justes et les idées fausses dans le mouvement communiste est la lutte théorique et idéologique, pour la ligne juste.
    • Notre méthode pour résoudre la contradiction entre nos moyens (la condition sectaire) et nos fins (prendre le pouvoir) dans le mouvement communiste est la formation et la professionnalisation de cadres communistes (l’engagement total et à vie), pour le Parti communiste.

    Formation de (proto-)cadres communistes, principalement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement communiste — la construction de nos forces —, secondairement par la pratique politique à l’intérieur et à destination du mouvement ouvrier — la participation aux luttes spontanées du prolétariat. Ces deux aspects, la lutte et l’organisation politique pour les communistes et pour les masses, sont indissociables dans la formation de militantes et militants révolutionnaires, mais dans notre situation, le premier prime sur le second. Dans notre situation concrète actuelle (l’époque de la condition sectaire), le premier est un impératif stratégique, le second est un impératif tactique.

    L’opportunisme est hégémonique dans le mouvement communiste contemporain en France : le réformisme, le syndicalisme, le spontanéisme (l’économisme, le mouvementisme, l’immédiatisme, l’attentisme, le suivisme, l’étapisme, etc.), le pacifisme (absolu ou déduit du spontanéisme), l’éclectisme et le social-chauvinisme/impérialisme/colonialisme. Aujourd’hui, toute la gauche « révolutionnaire » est conquise à divers degrés par le Programme de transition trotskyste, l’autonomie de classe et le syndicalisme révolutionnaire.

    Il n’y a entre nous et notre destination aucun « raccourci ». Nous ne pouvons progresser hors de la marginalité et de l’impuissance politique qu’en dépassant cette hégémonie opportuniste dans une hégémonie révolutionnaire. Nous ne pouvons dépasser cette hégémonie réformiste qu’en augmentant notre niveau quantitatif et qualitatif d’organisation collective et de formation théorique et pratique.

    Nombreux sont celles et ceux qui veulent intégrer le parti révolutionnaire et faire la révolution. Mais très peu sont celles et ceux qui veulent faire les sacrifices pour construire le parti révolutionnaire et préparer la révolution — sans garanties de succès !

    Nous devons donc représenter une rupture et une alternative réellement révolutionnaire.

    Nous devons donc combattre toutes les formes de l’opportunisme, particulièrement le révisionnisme.

    Nous devons donc élever le niveau général :

    • théorique, la compréhension du monde ;
    • politique, la compréhension et la transformation de la lutte de classe (la théorie et la pratique du combat communiste, légal et illégal) ;
    • et idéologique, l’accord de la pensée et de la sensation (l’intériorisation de la théorie au niveau subjectif le plus profond).

    Nous devons donc extraire les communistes de la lutte de classe réformiste, légale et pacifique.

    Nous devons donc créer des vies révolutionnaires, entièrement dévouées à l’organisation et à la révolution communistes.

    Nous ne sommes pas des cadres, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas le Parti, mais nous essayons de l’être. Nous ne sommes pas marxistes-léninistes-maoïstes, mais nous essayons de l’être.

    1 Se référer à Marxisme-Léninisme-Maoïsme contemporain (TKP/ML, 1998), à l’adresse suivante :
    https://bannedthought.net/Turkey/TKP-ML/1990s/ContemporaryMLM-1998.pdf

    2 Mao Z., De la juste solution des contradictions au sein du peuple, 1957.

    3 Mao Z., Pour un style correct de travail dans le Parti, 1942.

    4 J. V. Staline, Contre la vulgarisation du slogan de l’autocritique, 1928.

    5 V. I. Lénine, Unité, 1914.

    6 Mao Z., Contre le libéralisme, 1937.

  • Pourquoi défendre la libération nationale ?

    Introduction : la libération nationale

    Pourquoi, en tant que communiste, défendre une lutte de libération nationale ?1

    Cette question peut paraître absurde, mais elle ne l’est pas. Les communistes défendent l’abolition des classes, alors en quoi le destin d’une nation ou d’une autre nous concerne-t-il ?

    Selon le principe du droit des nations à disposer d’elles-mêmes (à l’autodétermination), une lutte de libération nationale est juste. Mais d’où vient ce droit ? En quoi est-il différent des droits bourgeois (liberté de propriété, d’expression, etc.) qui laissent indifférents les communistes ? De plus, qu’une guerre soit juste ne signifie pas alors nécessairement que les communistes devraient la défendre, et donc y prendre part. En quoi une guerre juste de libération nationale peut aussi être la guerre des communistes ?

    Les communistes défendent les luttes de libération nationale pour leur fond démocratique. La lutte démocratique est un fond dont la lutte de libération nationale peut être une forme. La lutte démocratique est un problème pratique de la lutte communiste.

    Lorsqu’une lutte de libération nationale est une lutte démocratique, alors elle est non seulement juste, mais un impératif pratique pour les communistes.

    Qu’est-ce que cela signifie ? Concrètement, si les tâches démocratiques principales ne sont pas réalisées, alors les tâches de la révolution communiste ne peuvent pas être réalisées.

    Pourquoi ? Car le mouvement communiste est « le mouvement réel qui abolit l’état présent »2. Or, la qualité du mouvement réel dépend de la qualité de l’état présent du réel, c’est-à-dire de la situation concrète. Donc, lorsque la contradiction principale implique des tâches démocratiques, comme c’est le cas dans les pays dominés par le colonialisme, les tâches démocratiques sont principales également. La stratégie du mouvement communiste, parce qu’il n’est pas différent du « mouvement réel », est la stratégie qui résout les contradictions du réel.

    Pour être dans le mouvement réel et résoudre les contradictions du réel, il ne faut pas « suivre » ce vers quoi se dirigent spontanément les masses, mais comprendre quelles sont les tâches principales en identifiant la contradiction principale et la juste méthode de sa résolution.

    Cette stratégie, c’est le droit des nations à la liberté nationale : la défense des peuples opprimés contre les peuples oppresseurs.

    Ce droit n’est pas déterminé par une morale, un principe juridique, ou toute autre métaphysique. Ce droit n’est que la déduction qui est faite du mouvement réel par le marxisme, ou dit autrement, la position la plus progressiste et révolutionnaire possible. Les communistes défendent ce droit parce qu’il est la méthode de la résolution des contradictions entre les peuples, et donc, dans le prolétariat international.

    « [L]a lutte nationale dans les conditions du capitalisme ascendant, est une lutte des classes bourgeoises entre elles. Parfois, la bourgeoisie réussit à entraîner dans le mouvement national le prolétariat, et alors la lutte nationale prend, en apparence, un caractère “populaire général”, mais rien qu’en apparence. Dans son essence, elle reste toujours bourgeoise, avantageuse et souhaitable principalement pour la bourgeoisie.

    Mais il ne s’ensuit nullement que le prolétariat ne doit pas lutter contre la politique d’oppression des nationalités.

    Les restrictions à la liberté de déplacement, la privation des droits électoraux, les entraves à l’usage de la langue, la réduction du nombre des écoles et autres mesures répressives atteignent les ouvriers autant que la bourgeoisie, sinon davantage. Une telle situation ne peut que freiner le libre développement des forces spirituelles du prolétariat des nations assujetties. […]

    Mais la politique de répression nationaliste est, d’un autre côté encore, dangereuse pour la cause du prolétariat. Elle détourne l’attention des grandes couches de la population des questions sociales, des questions de lutte de classe, vers les questions nationales, vers les questions “communes” au prolétariat et à la bourgeoisie. Et cela crée un terrain favorable pour prêcher le mensonge de l’“harmonie des intérêts”, pour estomper les intérêts de classe du prolétariat, pour asservir moralement les ouvriers. Ainsi, une barrière sérieuse est dressée devant l’œuvre d’unification des ouvriers de toutes les nationalités. […]

    Mais la politique de répression ne s’en tient pas là. Du “système” d’oppression elle passe souvent au “système” d’excitation des nations l’une contre l’autre, au “système” de massacres et de pogroms. Évidemment, ce dernier n’est pas toujours ni partout possible, mais là où il est possible — en l’absence des libertés élémentaires — il prend souvent des proportions effrayantes, menaçant de noyer dans le sang et les larmes l’œuvre de rassemblement des ouvriers. […] “Diviser pour régner”, tel est le but de la politique d’excitation. Et dans la mesure où une telle politique réussit, elle constitue le plus grand mal pour le prolétariat, un obstacle des plus sérieux à l’œuvre de rassemblement des ouvriers de toutes les nationalités composant l’État.

    Mais les ouvriers sont intéressés à la fusion complète de tous leurs camarades en une seule armée internationale, à leur prompte et définitive libération de la servitude morale à l’égard de la bourgeoisie, au total et libre développement des forces morales de leurs compagnons, à quelque nation qu’ils appartiennent.

    Aussi, les ouvriers luttent-ils et continueront-ils de lutter contre la politique d’oppression des nations sous toutes ses formes, depuis les plus subtiles jusqu’aux plus brutales, de même que contre la politique d’excitation sous toutes ses formes.

    Aussi, la social-démocratie de tous les pays proclame-t-elle le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

    Le droit de disposer de soi-même, c’est-à-dire : seule la nation elle-même a le droit de décider de son sort, nul n’a le droit de s’immiscer par la force dans la vie de la nation, de détruire ses écoles et autres institutions, de briser ses us et coutumes, d’entraver l’usage de sa langue, d’amputer ses droits.

    […]

    […] Les devoirs de la social-démocratie qui défend les intérêts du prolétariat, et les droits de la nation constituée par diverses classes sont deux choses différentes.

    Luttant pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, la social-démocratie s’assigne pour but de mettre un terme à la politique d’oppression de la nation, de la rendre impossible et de saper ainsi la lutte des nations, de l’émousser, de la réduire au minimum.

    C’est ce qui distingue essentiellement la politique du prolétariat conscient de la politique de la bourgeoisie, qui cherche à approfondir et amplifier la lutte nationale, à poursuivre et accentuer le mouvement national. »3

    Il n’existe pas d’opposition mécanique entre d’une part la lutte démocratique et d’autre part la lutte communiste : même si ces deux luttes sont « deux choses différentes », la lutte communiste implique la lutte démocratique (elle ne peut pas exister sans elle), et la lutte démocratique représente une opportunité pour la lutte communiste (elle entraîne avec elle les masses populaires contre l’impérialisme). La lutte démocratique et la lutte communiste s’excluent mutuellement, mais cette exclusion n’est pas mécanique, métaphysique, mais dialectique.

    Les « principes » du marxisme ne sont jamais métaphysiques, ce sont toujours des principes vivant dans la relation théorie-pratique. La question de la libération nationale, comme toutes les autres questions de principe, n’y fait pas exception. C’est dans les problèmes pratiques que toute la justesse et toute l’importance de la méthode dialectique se révèlent : si elle n’est considérée que dans l’abstrait, elle ne peut être qu’un totem identitaire ou un jouet intellectuel, mais pas un guide pour l’action. Les contradictions inhérentes à toutes les catégories du réel n’apparaissent clairement que lorsque l’on y est confronté dans l’entreprise de compréhension et de transformation du monde.

    « Reconnaître à tous le droit de séparation ; apprécier chaque problème concret touchant la séparation d’un point de vue qui n’admet aucune inégalité, aucun privilège, aucun exclusivisme.

    Prenons la position de la nation qui opprime. Un peuple peut-il être libre qui en opprime d’autres ? Non. Les intérêts de la liberté de la population […] grande-russe exigent que l’on combatte une telle oppression. Une longue histoire, l’histoire séculaire de la répression des mouvements des nations opprimées, la propagande systématique de cette répression par les classes “supérieures”, ont créé chez le peuple grand-russe des préjugés, etc., qui sont d’énormes obstacles à la cause de sa propre liberté.

    Les Cent-Noirs grands-russes entretiennent consciemment ces préjugés et les attisent. La bourgeoisie grande-russe en prend son parti ou s’y accommode. Le prolétariat grand-russe ne peut atteindre les buts qui sont les siens, ne peut se frayer un chemin vers la liberté sans combattre systématiquement ces préjugés.

    La constitution d’un État national autonome et indépendant reste pour le moment, en Russie, le privilège de la seule nation grande-russe. Nous, prolétaires grands-russes, ne défendons de privilèges d’aucune sorte ; nous ne défendons pas non plus ce privilège-là. Nous luttons sur le terrain d’un État déterminé ; nous unissons les ouvriers de toutes les nations d’un État déterminé ; nous ne pouvons garantir telle ou telle voie de développement national ; par toutes les voies possibles nous marchons vers notre but de classe.

    Mais on ne peut marcher vers ce but sans combattre tout nationalisme et sans sauvegarder l’égalité des ouvriers de toutes les nations. […]

    Dans la course engagée par tous les pays à l’époque des révolutions bourgeoises, des collisions, de même que la lutte pour le droit d’exister en tant qu’État national, sont possibles et vraisemblables. Nous, prolétaires, nous nous déclarons par avance les adversaires des privilèges des Grands Russes, et c’est dans cette direction que nous faisons toute notre propagande et notre agitation.

    […] la principale tâche pratique du prolétariat grand-russe comme du prolétariat des autres nationalités : faire chaque jour un travail d’agitation et de propagande contre tout privilège national dans l’État, pour le droit, le droit égal de toutes les nations, à constituer leur propre État national ; cette tâche est notre principale tâche (à l’heure actuelle) dans la question nationale, car ce n’est qu’ainsi que nous sauvegardons les intérêts de la démocratie et de l’alliance, fondée sur l’égalité des droits, de tous les prolétaires de toutes les nations quelles qu’elles soient.

    […] En fait, cette propagande, et elle seule, assure une éducation réellement démocratique et réellement socialiste des masses. Seule une telle propagande garantit les chances les plus grandes de paix nationale en Russie, si ce pays reste un État à composition nationale hétérogène, ainsi que la division la plus paisible (et inoffensive pour la lutte de classe du prolétariat) en différents États nationaux, si la question se pose d’une pareille division. »4

    Lénine poursuit :

    « Les intérêts de la classe ouvrière et de sa lutte contre le capitalisme exigent la solidarité complète et la plus étroite unité des ouvriers de toutes les nations ; ils exigent qu’une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie de quelque nationalité que ce soit. Aussi, ce serait pour les sociaux-démocrates se soustraire aux tâches de la politique prolétarienne et subordonner les ouvriers à la politique bourgeoise, que de dénier aux nations opprimées le droit de disposer d’elles-mêmes, — c’est-à-dire le droit de se séparer, — aussi bien que d’appuyer toutes les revendications nationales de la bourgeoisie des nations opprimées. Il est indifférent à l’ouvrier salarié que son principal exploiteur soit la bourgeoisie grande-russe, de préférence à l’allogène, ou la polonaise de préférence à la juive, etc. L’ouvrier salarié conscient des intérêts de sa classe, est indifférent aux privilèges d’État des capitalistes grands-russes comme aux promesses des capitalistes polonais ou ukrainiens d’instaurer le paradis sur terre lorsqu’ils détiendront des privilèges dans l’État. De toute façon, le développement du capitalisme se poursuit et se poursuivra dans un État hétérogène unique aussi bien que dans des États nationaux distincts.

    Dans tous les cas l’ouvrier salarié subira l’exploitation, et pour lutter contre elle avec succès, il faut que le prolétariat soit affranchi de tout nationalisme ; que les prolétaires soient, pour ainsi dire, entièrement neutres dans la lutte de la bourgeoisie des différentes nations pour la suprématie. Le moindre appui accordé par le prolétariat d’une nation quelconque aux privilèges de “sa” bourgeoisie nationale provoquera inévitablement la défiance du prolétariat de l’autre nation, affaiblira la solidarité internationale de classe des ouvriers, les désunira pour la plus grande joie de la bourgeoisie. Or, nier le droit de libre disposition ou de séparation signifie nécessairement, dans la pratique, soutenir les privilèges de la nation dominante. »5

    De plus :

    « […] Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d’éclipser celle-ci, de l’estomper, etc. Au contraire, de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.

    Une erreur non moins grave serait de supprimer un des paragraphes du programme démocratique, par exemple celui concernant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, sous prétexte que ce droit serait “irréalisable” ou “illusoire” à l’époque de l’impérialisme. L’affirmation selon laquelle le droit des nations à disposer d’elles-mêmes est irréalisable dans le cadre du capitalisme peut être prise soit dans un sens absolu, économique, soit dans un sens relatif, politique.

    […] La revendication de l’affranchissement immédiat des colonies, formulée par tous les sociaux-démocrates révolutionnaires, est elle aussi “irréalisable” en régime capitaliste sans toute une série de révolutions. Cependant, cela n’entraîne nullement la renonciation de la social-démocratie à la lutte immédiate et la plus résolue pour toutes ces revendications — cette renonciation ferait tout simplement le jeu de la bourgeoisie et de la réaction — tout au contraire, il en découle la nécessité de formuler toutes ces revendications et de les faire aboutir non pas en réformistes, mais en révolutionnaires ; non pas en restant dans le cadre de la légalité bourgeoise, mais en le brisant ; non pas en se contentant d’interventions parlementaires et de protestations verbales, mais en entraînant les masses à l’action, en élargissant et en attisant la lutte autour de chaque revendication démocratique, fondamentale jusqu’à l’assaut direct du prolétariat contre la bourgeoisie, c’est-à-dire jusqu’à la révolution socialiste qui exproprie la bourgeoisie. La révolution socialiste peut éclater non seulement à la suite d’une grande grève ou d’une manifestation de rue, ou d’une émeute de la faim, ou d’une mutinerie des troupes, ou d’une révolte coloniale, mais aussi à la suite d’une quelconque crise politique du genre de l’affaire Dreyfus ou de l’incident de Saverne, ou à la faveur d’un référendum à propos de la séparation d’une nation opprimée, etc.

    Le renforcement de l’oppression nationale à l’époque de l’impérialisme commande à la social-démocratie, non pas de renoncer à la lutte “utopique”, comme le prétend la bourgeoisie, pour la liberté de séparation des nations, mais, au contraire, d’utiliser au mieux les conflits qui surgissent également sur ce terrain, comme prétexte à une action de masse et à des manifestations révolutionnaires contre la bourgeoisie.

    […]

    Le socialisme a pour but, non seulement de mettre fin au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations, non seulement de rapprocher les nations, mais aussi de réaliser leur fusion. Et, précisément pour atteindre ce but, nous devons […] revendiquer la libération des nations opprimées, non pas en alignant des phrases vagues et générales, des déclamations vides de sens, non pas en “ajournant” la question jusqu’à l’avènement du socialisme, mais en proposant un programme politique clairement et exactement formulé, qui tienne tout particulièrement compte de l’hypocrisie et de la lâcheté des socialistes des nations oppressives. De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer. »6

    C’est précisément contre le nationalisme et pour la fusion des nations, donc par internationalisme, que les communistes défendent le droit des nations à l’autodétermination. Notre internationalisme n’est pas métaphysique : pour l’extinction des nations, il faut d’abord défendre les nations. Contre les nations, il faut se battre pour les nations (le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ce « paradoxe » n’est que celui du « jugement de l’expérience quotidienne, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses »7.

    Donc, là où le mouvement réel est un mouvement démocratique, le mouvement communiste ne peut pas exister sans être un mouvement démocratique. Là où la contradiction principale implique des tâches démocratiques, c’est-à-dire que la contradiction principale ne peut être résolue que par un mouvement démocratique, alors les tâches du mouvement communiste sont aussi des tâches démocratiques, non pas à la place mais pour la révolution communiste.

    Une contradiction principale détermine l’évolution et la résolution de toutes les autres. Résoudre la contradiction principale n’est pas une option, c’est une nécessité pour la révolution communiste.

    L’importance des tâches démocratiques n’est pas distincte de l’importance des tâches communistes, parce que ces tâches démocratiques font directement partie des tâches communistes. Une stratégie qui nie l’existence et l’importance des tâches démocratiques lorsqu’elles sont impliquées par la contradiction principale, est une stratégie qui liquide la révolution communiste au nom d’une métaphysique.

    Voilà pourquoi les tâches démocratiques sont des tâches communistes, c’est-à-dire nécessaires pour la révolution communiste.

    1. Les contradictions dans le prolétariat international

    « L’époque impérialiste et la guerre de 1914-1916 ont mis particulièrement en relief la nécessité de lutter contre le chauvinisme et le nationalisme dans les pays avancés. En ce qui concerne le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, il existe deux nuances principales parmi les sociaux-chauvins, c’est-à-dire les opportunistes et les kautskistes, qui maquillent et idéalisent la guerre impérialiste, réactionnaire, en lui appliquant la notion de “défense de la patrie”.

    […]

    Les uns comme les autres sont des opportunistes qui prostituent le marxisme parce qu’ils ont perdu toute faculté de comprendre la portée théorique et l’importance pratique capitale de la tactique de Marx, explicitée par lui-même à propos de l’Irlande. »8

    Quelle est la position de Marx dont parle ici Lénine ?

    « En ce qui concerne la question irlandaise… […] il est dans l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière anglaise de se débarrasser de ses liens actuels avec l’Irlande. C’est là ma conviction la plus complète, et pour des raisons que je ne peux en partie pas dire aux travailleurs anglais eux-mêmes. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime irlandais par l’ascension de la classe ouvrière anglaise. […] Une étude plus approfondie m’a maintenant convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise n’accomplira jamais rien avant de s’être débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général. »9

    Marx développe :

    « Après avoir étudié la question irlandaise pendant de nombreuses années, je suis arrivé à la conclusion que le coup décisif contre les classes dirigeantes anglaises (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier) ne peut pas être porté en Angleterre, mais seulement en Irlande.

    […]

    L’Irlande est le rempart de l’aristocratie foncière anglaise. L’exploitation de ce pays n’est pas seulement une des principales sources de leur richesse matérielle, c’est leur plus grande force morale. Ils représentent en effet la domination sur l’Irlande. L’Irlande est donc le moyen cardinal par lequel l’aristocratie anglaise maintient sa domination en Angleterre même.

    Si, par contre, l’armée et la police anglaises étaient retirées d’Irlande demain, vous auriez immédiatement une révolution agraire en Irlande. Mais la chute de l’aristocratie anglaise en Irlande implique et a pour conséquence nécessaire sa chute en Angleterre. Et cela fournirait la condition préliminaire à la révolution prolétarienne en Angleterre. La destruction de l’aristocratie foncière anglaise en Irlande est une opération infiniment plus facile qu’en Angleterre même, parce qu’en Irlande la question foncière a été jusqu’à présent la forme exclusive de la question sociale, parce qu’elle est une question d’existence, de vie et de mort, pour l’immense majorité du peuple irlandais, et parce qu’elle est en même temps inséparable de la question nationale. Sans compter que le caractère irlandais est plus passionné et plus révolutionnaire que le caractère anglais.

    Quant à la bourgeoisie anglaise, elle a tout d’abord un intérêt commun avec l’aristocratie anglaise à faire de l’Irlande un simple pâturage qui fournit au marché anglais de la viande et de la laine au prix le plus bas possible. Elle a également intérêt à réduire la population irlandaise, par l’expulsion et l’émigration forcée, à un nombre si faible que le capital anglais (capital investi dans les terres louées pour l’agriculture) puisse y fonctionner en toute “sécurité”. Il a le même intérêt à défricher les terres irlandaises qu’à défricher les régions agricoles d’Angleterre et d’Écosse. Il faut également tenir compte des 6 000 à 10 000 livres sterling de revenus des propriétaires absents et d’autres revenus irlandais qui, à l’heure actuelle, sont versés chaque année à Londres.

    Mais la bourgeoisie anglaise a également des intérêts beaucoup plus importants dans l’économie actuelle de l’Irlande. En raison de la concentration sans cesse croissante des baux, l’Irlande envoie constamment son propre excédent sur le marché du travail anglais, ce qui a pour effet de faire baisser les salaires et d’abaisser la situation matérielle et morale de la classe ouvrière anglaise.

    Et le plus important, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais qu’il considère comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur irlandais, il se considère comme un membre de la nation dominante et, par conséquent, il devient un instrument des aristocrates et des capitalistes anglais contre l’Irlande, renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux à l’encontre du travailleur irlandais. Son attitude à son égard est à peu près la même que celle des “poor whites” à l’égard des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais le rembourse avec les intérêts de son propre argent. Il voit dans le travailleur anglais à la fois le complice et l’outil stupide des dirigeants anglais en Irlande.

    Cet antagonisme est artificiellement entretenu et intensifié par la presse, la chaire, les journaux comiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dirigeantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et celle-ci en est bien consciente.

    […]

    L’Angleterre, la métropole du capital, la puissance qui a jusqu’à présent dominé le marché mondial, est actuellement le pays le plus important pour la révolution ouvrière et, de plus, le seul pays dans lequel les conditions matérielles de cette révolution ont atteint un certain degré de maturité. C’est donc l’objet le plus important de l’Association internationale des travailleurs que de hâter la révolution sociale en Angleterre. Le seul moyen de la hâter est de rendre l’Irlande indépendante. C’est donc la tâche de l’Internationale de mettre partout au premier plan le conflit entre l’Angleterre et l’Irlande, et partout de se ranger ouvertement du côté de l’Irlande. Le Conseil central de Londres a pour tâche spéciale de faire comprendre aux travailleurs anglais que, pour eux, l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale. »10

    Selon Lénine, cette position de Marx n’est pas la solution d’un problème abstrait, mais d’un problème concret — pratique — de la lutte des classes. De plus, selon Lénine, cette position n’est pas strictement contextuelle (particulière, située, irréductible), mais l’expression d’une stratégie générale des communistes face au colonialisme, déduite de l’étude de la nécessité (ce qu’est le colonialisme, et donc, ce que l’on peut et doit faire pour transformer cette réalité).

    Il existe des contradictions dans le prolétariat international. Or, nous sommes des internationalistes. En conséquence, nous devons donc lutter pour résoudre ces contradictions. Comment ? Notamment par la libération nationale des peuples colonisés. Ce faisant, la division entre prolétariat colonisateur et prolétariat colonisé disparaît, l’aristocratisation du premier aux dépens du second disparaît de même, et la bourgeoisie impérialiste qui exploite les deux est affaiblie politiquement et économiquement. Voilà pourquoi il est nécessaire de résoudre la contradiction principale nationale-coloniale lorsqu’elle existe.

    « Les contradictions qualitativement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitativement différentes.

    Ainsi, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste ; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique ; la contradiction entre les colonies et l’impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale ; la contradiction entre la classe ouvrière et la paysannerie, dans la société socialiste, par la collectivisation et la mécanisation de l’agriculture ; les contradictions au sein du parti communiste se résolvent par la critique et l’autocritique ; les contradictions entre la société et la nature, par le développement des forces productives. Les processus changent, les anciens processus et les anciennes contradictions disparaissent, de nouveaux processus et de nouvelles contradictions naissent, et les méthodes pour résoudre celles-ci sont en conséquence différentes elles aussi. »11

    L’étude des contradictions est l’étude du concret, c’est-à-dire l’étude des possibilités pratiques. Dans une situation donnée, saisir quelle est la contradiction principale et quelle est sa qualité nous informe de nos tâches précisément parce que cela nous informe de ce qui est possible ou impossible. Nos tâches ne peuvent être déduites que de l’étude des contradictions, car nos tâches n’existent jamais dans l’absolu (selon une métaphysique) mais toujours selon les problèmes concrets d’une situation concrète, lesquels impliquent des possibilités et des impossibilités pratiques. Être ou ne pas être le mouvement réel nous apparaît au quotidien et dans nos travaux immédiats comme un problème pratique. Pour échapper au subjectivisme (déconnecter les tâches des possibilités réelles), définir avec rigueur l’ordre et la qualité des contradictions est prioritaire, car de l’ordre des relations entre contradictions et de leur qualité particulière sont déduits quelle est la contradiction principale et quelle est la méthode qualitative particulière pour la résoudre, d’où découle toute notre stratégie.

    A. Le colonialisme

    Dans le cas du colonialisme, comprendre comment et quand la contradiction principale est nationale-coloniale est comprendre comment existe concrètement une colonie.

    Une colonie est construite autour d’un projet colonial et construit un consensus colonial.

    Qu’est-ce qu’un projet colonial ? Un projet colonial est la superstructure politique de la conquête et de la soumission du peuple colonisé par le peuple colonisateur.

    Qu’est-ce qu’un consensus colonial ? Un consensus colonial est la superstructure idéologique qui crée une communauté d’intérêts forte entre tous les colons, qu’ils soient prolétaires ou bourgeois. Par exemple :

    « Vous me demandez ce que pensent les ouvriers anglais de la politique coloniale. Eh bien, exactement la même chose que ce qu’ils pensent de la politique en général : la même chose que ce que pensent les bourgeois. Il n’y a pas de parti ouvrier ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-radicaux, et les ouvriers partagent gaiement le festin du monopole de l’Angleterre sur le marché mondial et sur les colonies. »12

    La nation colonisatrice est ainsi soudée autour de son projet colonial par son consensus colonial. Le colonialisme est une superstructure qui se caractérise par une politique et une idéologie coloniale, mais le colonialisme ne peut pas être compris que par sa politique et son idéologie, c’est-à-dire que cette superstructure ne peut pas être comprise sans d’abord comprendre la base matérielle qui la produit et la rend nécessaire. Le colonialisme, c’est-à-dire le projet et le consensus colonial, est la superstructure construite sur la base matérielle de l’impérialisme. Cette base matérielle, c’est le rapport d’exploitation entre le peuple exploiteur et oppresseur et le peuple exploité et opprimé, c’est-à-dire l’extraction de surprofits impérialistes.

    Le colonialisme connaît historiquement plusieurs formes :

    1. le colonialisme de peuplement (ou d’installation) : « les colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays occupés par une population européenne »13 ;
    2. le colonialisme de comptoir ou d’exploitation : « les pays habités par une population autochtone, qui sont simplement soumis »14 ;
    3. le semi-colonialisme : les pays indépendants de jure (formellement), mais soumis à la domination politique coloniale de facto (matériellement) ;
    4. et le néocolonialisme, qui est une nouvelle forme du semi-colonialisme : les anciennes colonies (de peuplement ou de comptoir) libérées, qui ont retrouvé la domination politique coloniale sous une nouvelle forme semi-coloniale (plus discrète et plus insidieuse) — confirmant ainsi la prévision de Lénine sur l’impossibilité de la l’indépendance politique à l’époque de l’impérialisme.

    B. Le colonialisme et le prolétariat

    Plus un projet colonial est d’ampleur, plus le consensus colonial dont il dépend est fort. Dans le colonialisme de peuplement, parce que la conquête et le déplacement ou l’extermination des colonisés par les colons sont une entreprise politiquement coûteuse pour l’ensemble de la nation coloniale, son consensus colonial est particulièrement fort : il est d’autant plus nécessaire que la politique de colonisation est difficile. Or, réaliser un peuplement, c’est-à-dire assurer la suprématie démographique des colons sur les colonisés, consiste à faire croître la population des premiers en entretenant la guerre, l’occupation et l’apartheid contre les seconds, pendant plusieurs décennies.

    La matière prime sur la conscience, et non pas l’inverse, c’est-à-dire que les conditions objectives déterminent les conditions subjectives plus qu’elles ne sont déterminées par elles (l’objet est l’aspect principal de la contradiction objet-sujet). Donc, pour que le projet colonial soit pérenne, le consensus colonial doit être pérenne aussi. Pour réaliser ce consensus idéologique, pour qu’il soit effectif et stable, et ainsi garantir la réalisation du projet colonial, il faut d’abord réaliser matériellement l’unité de tous les colons. Comment créer une communauté d’intérêts entre plusieurs classes ayant des intérêts antagoniques ? En supplantant à leurs intérêts divergents un intérêt commun unique, matériellement supérieur : corrompre et soudoyer (aristocratiser) le prolétariat colonisateur pour acheter son soutien à sa bourgeoisie coloniale.

    Cette corruption et ce soudoiement ne sont pas à perte pour la bourgeoisie impérialiste, car elle doit écouler ses marchandises pour faire des surprofits. Les masses aristocratisées des colonies offrent un débouché important qui achète à prix élevé (une capacité de consommation correspondant à la capacité de production des masses de la périphérie).

    Le consensus (idéologique) colonial est en substance (matériellement) social-impérialiste. Il est créé par les avantages matériels qui sont offerts aux colons, financé par les surprofits impérialistes dont ils dépendent. Les colons ne peuvent exister en tant que tels, avec tous les bénéfices concrets que cela implique, qu’aux dépens de la surexploitation des colonisés. Tous les colons gagnent matériellement de l’exploitation des colonisés qu’ils envahissent et dominent : cet intérêt commun supérieur est ce qui garantit l’unité de la nation coloniale dans la réalisation du colonialisme.

    De plus, le prolétaire colon, parce qu’il est placé en concurrence directe (sur son marché national) avec le faible coût de la main-d’œuvre des prolétaires colonisés, observe, au-delà du consensus colonial, un intérêt économique direct à la réalisation du projet colonial de peuplement (le déplacement, l’apartheid ou le génocide colonial). Cette concurrence crée une incitation matérielle pour le prolétaire colon à maintenir une séparation coloniale aussi nette que possible entre lui et le prolétaire colonisé, pour que le prix de sa main-d’œuvre reste haut en étant moins directement en concurrence avec celle des nations dominées. La lutte du prolétariat colonisateur pour maintenir un prix de vente élevé de sa force de travail, est une lutte pour que celui-ci reste intégré au centre impérialiste (que celui-ci ne tombe pas dans la périphérie). L’exploitation de la nation dominée colonisée par la nation dominante colonisatrice est contingente, car le prolétariat colonisé est placé en concurrence sur le système monde avec le prolétariat de toutes les autres nations dominées (la périphérie dans son ensemble). La colonie de peuplement exploite directement la nation qu’elle colonise directement, mais elle peut aussi exploiter le reste du monde. La nécessité pour la colonie de peuplement, en revanche, c’est de rester aussi intégré dans le centre impérialiste que possible. Pour cette raison, si les mesures de déplacement ou d’apartheid se révèlent insuffisantes pour séparer le prolétariat colonisateur et colonisé, et ainsi sauvegarder le prix de vente de la force de travail du prolétariat colonisateur, le génocide est toujours une option. Historiquement, le génocide des colonisés a présenté d’indéniables avantages économiques pour les colonies de peuplement et leur prolétariat. Cette option répond de la relation entre la contingence de la perpétuation des colonisés (dans le colonialisme de peuplement) et la nécessité (pour les colonies de peuplement) de rester dans le centre impérialiste.

    Ainsi, dans la défense de ses intérêts, un prolétaire colon est d’abord un colon avant d’être un prolétaire — il défend ses intérêts coloniaux de court terme avant ses intérêts internationaux historiques.

    C. Exemples historiques

    Historiquement, la colonisation ne s’est pas faite malgré les prolétaires colons, mais avec leur participation pleine et entière. Le mouvement ouvrier des nations dominantes, lorsqu’il n’était pas sous la direction du mouvement communiste, a été un mouvement politiquement social-impérialiste et social-colonialiste, qui a collaboré avec la bourgeoisie impérialiste dans la colonisation. Or, le mouvement ouvrier des nations dominantes a historiquement été très réticent, voire franchement opposé, à la direction du mouvement communiste, et ce précisément parce que celle-ci était internationaliste, donc anticoloniale. L’exemple du mouvement ouvrier israélien est typique : le prolétariat colonisateur israélien et ses institutions — dont le meilleur exemple est l’Histadrout — ont refusé la direction révolutionnaire et internationaliste communiste et ont préféré se placer sous une direction social-impérialiste et social-colonialiste, intégrée dans le consensus et dans le projet colonial israélien.

    En dehors des colonies, dans les métropoles impérialistes et colonialistes, le consensus colonial est moins fort que dans les colonies, mais il existe. Une proportion importante de la IIde Internationale a défendu le colonialisme, celui de leur bourgeoisie ou en général, avec divers arguments : le développement des forces productives, la nécessité historique, etc. Plusieurs socialistes ont argumenté que le prolétariat des métropoles avait besoin des colonies pour augmenter son niveau de vie, et que l’exploitation et la soumission des peuples « barbares » étaient des sacrifices acceptables, sinon progressistes, pour l’élévation des peuples « civilisés ». Si ces lignes social-colonialistes ont été mises en minorité au Congrès socialiste international de Stuttgart (1907), les positions qu’elles ont conquises dans le mouvement ouvrier et communiste des pays impérialistes révèlent, encore une fois, leur perméabilité au colonialisme (sous sa forme « sociale »).

    « […] Les divergences surgies sur la question coloniale ne purent être surmontées en commission, et c’est le congrès lui-même qui mit fin à la discussion entre opportunistes et révolutionnaires en donnant à ces derniers une majorité de 127 voix contre 108, et 10 abstentions. […]

    Sur la question coloniale, la commission a vu se dégager une majorité opportuniste, et le projet de résolution comportait cette phrase monstrueuse : “Le congrès ne condamne pas, en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale, qui, en régime socialiste, pourra être une œuvre civilisatrice.” Cette disposition équivaut en fait à un recul direct vers la politique et la conception du monde bourgeoises justifiant guerres et violences coloniales. C’est un recul vers les positions de Roosevelt, a affirmé un délégué américain. Mais les tentatives de justifier ce recul au nom des tâches de la “politique coloniale socialiste” et des réelles réformes susceptibles d’être accomplies aux colonies ont été vraiment en dessous de tout. Le socialisme ne s’est jamais refusé et ne se refusera jamais à réclamer des réformes aux colonies comme ailleurs, mais cela ne doit nullement impliquer un relâchement de notre position de principe d’hostilité aux conquêtes, à la soumission des autres peuples, aux violences et au pillage qui sont les composantes de la “politique coloniale”. Le programme minimum de tous les partis socialistes est valable aussi bien pour les métropoles que pour les colonies. La notion même de “politique coloniale socialiste” relève d’une extrême confusion. Le congrès a eu parfaitement raison de retrancher de la résolution les formulations citées plus haut pour leur substituer une condamnation de la politique coloniale encore plus ferme que dans les résolutions des congrès précédents. » (V. I. Lénine, Le congrès socialiste international de Stuttgart, 1907.)

    En 1934, Staline décrit ainsi le consensus colonial qui existe dans le prolétariat des pays impérialistes et colonialistes européens :

    « D [imitrov] : En prison, j’ai beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle — puisque notre enseignement est correct — des millions de travailleurs, dans les moments décisifs, ne nous rejoignent pas mais restent dans la social-démocratie, qui s’est comportée de manière si perfide ou, comme en Allemagne, deviennent même des nationaux-socialistes.

    St [aline] : Et votre conclusion ?

    D [imitrov] : Je pense que la cause principale réside dans notre système de propagande, dans [notre] approche incorrecte des travailleurs européens.

    St [aline] : Non, ce n’est pas la cause principale : La cause principale réside dans le développement historique — le lien historique que les masses européennes ont avec la démocratie bourgeoise. Ensuite, la situation particulière de l’Europe — les pays européens ne disposent pas de suffisamment de matières premières, de charbon, de laine, etc. Ils sont dépendants des colonies. Sans les colonies, ils ne pourraient pas exister. Les travailleurs le savent et craignent la perte des colonies. Dans ce contexte, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer patiemment et d’approcher correctement ces travailleurs. Une lutte constante pour chaque travailleur est nécessaire. Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et aussi facilement des millions de travailleurs en Europe. »15

    Sûrement le meilleur exemple pour démontrer la force du consensus colonial — et donc l’impératif de la libération nationale — est le destin de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire français, les auteurs de la première dictature du prolétariat de l’Histoire : les communards de 1871.

    Après la défaite de la Commune de Paris, les communards ont été massivement déportés au bagne dans la colonie française de Nouvelle-Calédonie (Kanaky) : 4 250 au total.16 En 1878, lors de l’insurrection kanake, les bagnards dans leur ensemble (à l’exception prestigieuse de Louise Michel) ont spontanément proposé leur aide au gouverneur français pour réprimer les insurgés kanaks. Les victimes de la Semaine sanglante en France n’ont pas hésité à être les auteurs d’une autre Semaine sanglante en Kanaky.

    « […] des Communards se portèrent immédiatement volontaires pour combattre les armes à la main, ce qui fut accepté par les autorités. Un dirigeant de la Commune, par ailleurs membre de l’Association internationale des travailleurs (ou Ire Internationale), Charles Amouroux, prit la tête d’un groupe d’une trentaine de Communards, qui participa à la répression et à la capture d’insurgés. »17

    Ceux pour qui « L’Internationale » a été écrite en ont de toute évidence oublié les paroles après avoir accosté en Kanaky.

    « [À] l’époque, rares, très rares avaient été les militants ouvriers qui s’étaient interrogés sur la question coloniale, peu importante avant 1871. Plus grave encore fut le regard porté sur ces “sauvages”, ces “cannibales”. Un déporté, Cavarey, partit d’une constatation qui, à ses yeux, était d’évidence : “Tout le monde est d’avis que, pour rendre la sécurité à la colonisation, il est nécessaire que la plus grande partie de ce peuple disparaisse”. L’ex-Communard avançait donc sa “solution”, qui avait l’avantage de ne pas faire “dépenser une trop grande quantité de balles” :

    “Ne pourrait-on pas expédier deux ou trois mille d’entre eux dans celles de nos colonies qui manquent de travailleurs ? La Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et surtout la Réunion les recevraient volontiers et, au milieu d’une population composée d’éléments divers, ces quelques centaines de Canaques seraient évidemment bien peu dangereux.”

    […]

    Pour un autre témoin, Victor Cosse, la simple comparaison entre Communards et Kanak révoltés était insultante :

    “Colons très involontaires, nous faisons en somme partie d’une société européenne égarée à six mille cinq cents lieues de notre France et livrée à toutes les brutalités de peuples un peu trop primitifs. Depuis bientôt six ans que nous sommes ici, il s’est établi entre la population civile et nous des relations qui nous commandent la sympathie pour les colons qui essayent, si loin de chez nous, un agrandissement de la France et une richesse nouvelle pour le pays… Vous connaissez tous le mot qui est resté célèbre : ‘L’insurrection est le plus sain des devoirs’. Pardieu ! Nous l’avons mis en pratique et, un peu beaucoup, à nos risques et périls. Mais encore faut-il que cette insurrection reste loyale et courageuse. Qu’est-ce que ces assassins se glissant dans l’ombre pour égorger des familles inoffensives, pour incendier des récoltes et des habitations, pour anéantir en quelques minutes l’œuvre de plusieurs années d’un labeur assidu ! Qu’est-ce que ces bandits se glissant dans un fond de brousse, à l’abri de tout danger, pour assassiner au passage un officier qui vient accomplir son devoir ?” »18

    Même celles et ceux qui n’avaient — littéralement — rien d’autre à perdre que leurs chaînes ont trouvé dans le consensus et le projet colonial une raison de se battre avec et pour les dirigeants qui les ont fusillés et déportés 7 ans plus tôt, contre une nation dominée par la leur.

    En revanche, ce qui est à noter avec insistance, c’est que les communards n’étaient pas les seuls prisonniers politiques en exil en Kanaky : après la révolte de El-Mokrani de 1871, une centaine de Kabyles y ont également été déportés. L’on pourrait s’attendre à une solidarité inter-colonisée, mais il n’en fut rien. Avec les mêmes arguments chauvins que les communards, les Kabyles se sont ralliés au colonialisme français face à la révolte des Kanaks de 1878. En 1901, le gouverneur de Nouvelle-Calédonie écrivait :

    « [Le chef kabyle Boumezrag El Mokrani] se trouvait à Nouméa en 1878 lorsque l’insurrection a commencé. Il était venu pour quelques jours en permission de l’île des Pins où il était interné depuis 1875. Il a offert spontanément ses services au gouverneur Olry qui les accepta. On lui confia le commandement d’une petite troupe d’arabes, de bagnards français et de déportés utilisés comme éclaireurs et comme soldats, et selon le gouverneur, en plus d’une occasion, il rendit des services considérables aux autorités. »19

    Les communards et les Kabyles se sont alliés contre les Kanaks en invoquant tous les arguments du répertoire colonialiste (dont les Kabyles avaient eux-mêmes été victimes sur leur propre territoire) : les communards et les Kabyles considéraient tous deux appartenir à une civilisation supérieure, et méprisaient la société kanake « primitive » et sa manière « traîtresse » de combattre. Les communards se sont ralliés au patriotisme et à la rhétorique de la « mission civilisatrice », et les Kabyles espéraient acheter leur réhabilitation auprès de leurs colonisateurs.20

    Être ou ne pas être un colon, c’est à dire intégré objectivement et subjectivement dans un projet colonial, n’est pas une essence nationale ou idéologique : les combattants internationalistes de la Commune de Paris et anti-colonialistes de Kabylie, une fois placés en situation coloniale en tant que colon, ont organiquement abandonné respectivement leur internationalisme et leur anticolonialisme au profit du colonialisme français. Dans la conscience, les circonstances présentes priment sur les circonstances passées : les conditions objectives (l’expérience matérielle du présent) sont principales et les conditions subjectives (l’expérience intériorisée du passé) sont secondaires.

    Dans la colonie, les internationalistes et les anticolonialistes sont devenus des colons : ce nouveau rapport social a supplanté tous les autres, il est devenu principal. Leurs intérêts coloniaux primaient (objectivement) sur leurs intérêts de prolétaires ou même de colonisés. Ainsi, le projet et le consensus colonial primaient (subjectivement) sur le projet et le consensus révolutionnaire (respectivement social et national).

    C’est cet état de fait, cette convergence objective des intérêts coloniaux entre bourgeois et prolétaires de la nation dominante, et avec elle leur convergence subjective, qu’il s’agit de subvertir par la libération nationale. Briser le projet colonial, c’est avec lui briser le consensus colonial, et donc libérer à la fois la nation dominée de la nation dominante et le prolétariat de la nation dominante de son alliance avec « sa » bourgeoisie, c’est-à-dire lui rendre sa qualité révolutionnaire. Émanciper la nation dominée du colonialisme émancipe le prolétaire de la nation dominante : son intérêt et sa fausse conscience coloniale disparaissent, et son intérêt et sa conscience de classe (historique) lui réapparaissent (il a de nouveau un potentiel révolutionnaire).

    Voilà l’importance de la question coloniale « pour le mouvement social en général » et pourquoi la libération nationale est pour les prolétaires des nations dominantes « la première condition de leur propre émancipation sociale ».

    Voilà comment la contradiction nationale-coloniale devient principale dans les colonies en général, et dans les colonies de peuplement en particulier.

    En résumé, l’impérialisme est la fin et le moyen du colonialisme. La politique et l’idéologie coloniale ne sont que les produits superstructurels des rapports de production de l’impérialisme.21

    D. Selon Marx et Engels

    Certains marxistes peuvent à la fois être très attachés à l’orthodoxie théorique (à tort ou à raison) et rejeter en bloc comme « nationaliste » ou « tiers-mondiste » l’analyse que nous présentons ci-dessus. Dans le souci de rendre nos explications aussi claires que possible, même à celles et ceux qui pourraient être les plus réticents à comprendre, nous allons superposer notre exposé et celui que Marx fait de la relation entre l’Angleterre et l’Irlande.

    Pour reprendre directement les mots de Marx : « chaque [colonie] possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles, les prolétaires [de la nation dominante] et les prolétaires [de la nation dominée]. L’ouvrier [de la nation dominante] ordinaire déteste l’ouvrier [de la nation dominée] qu’il considère comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Par rapport au travailleur [colonisé], il se considère comme un membre de la nation dominante et, par conséquent, il devient un instrument des aristocrates et des capitalistes [de la nation dominante] contre [la nation dominée], renforçant ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit des préjugés religieux, sociaux et nationaux à l’encontre du travailleur [de la nation dominée]. […] [Le colonisé] le rembourse avec les intérêts de son propre argent. Il voit dans le travailleur [de la nation dominante] à la fois le complice et l’outil stupide des dirigeants [de la nation dominante dans la colonie].

    Cet antagonisme est artificiellement entretenu et intensifié par la presse, la chaire, les journaux comiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes dirigeantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière [des nations dominantes], malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. Et celle-ci en est bien consciente.

    […]

    […] Le seul moyen de [hâter la révolution sociale dans les nations dominantes] est de rendre [les nations dominées] indépendante[s]. C’est donc la tâche [des communistes] de mettre partout au premier plan le conflit entre [les nations dominantes] et [les nations dominées], et partout de se ranger ouvertement du côté [des nations dominées]. [Les communistes ont] pour tâche spéciale de faire comprendre aux travailleurs [des nations dominantes] que, pour eux, l’émancipation nationale [des nations dominées] n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale. »

    Donc, pour Marx : « Après avoir étudié la question [coloniale] pendant de nombreuses années, je suis arrivé à la conclusion que le coup décisif contre les classes dirigeantes [des nations dominantes] (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier) ne peut pas être porté [dans les nations dominantes], mais seulement [dans les nations dominées]. »

    « En ce qui concerne la question [coloniale]… […] il est dans l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière [des nations dominantes] de se débarrasser de ses liens actuels avec [les colonies]. C’est là ma conviction la plus complète, et pour des raisons que je ne peux en partie pas dire aux travailleurs [des nations dominantes] eux-mêmes. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il serait possible de renverser le régime [colonial] par l’ascension de la classe ouvrière [des nations dominantes]. […] Une étude plus approfondie m’a maintenant convaincu du contraire. La classe ouvrière [des nations dominantes] n’accomplira jamais rien avant de s’être débarrassée [des colonies]. Le levier doit être actionné [dans les colonies]. C’est pourquoi la question [coloniale] est si importante pour le mouvement social en général. »

    De plus, pour reprendre directement les mots de Engels : « Vous me demandez ce que pensent les ouvriers [des nations dominantes] de la politique coloniale. Eh bien, exactement la même chose que ce qu’ils pensent de la politique en général : la même chose que ce que pensent les bourgeois. Il n’y a pas de parti ouvrier ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-radicaux, et les ouvriers partagent gaiement le festin du monopole [des nations dominantes] sur le marché mondial et sur les colonies. »

    La situation et la stratégie que décrivent Marx et Engels ne doivent pas être sorties de leur contexte (l’Angleterre du milieu du XIXsiècle), mais seule une malhonnêteté extrême ne pourrait y voir qu’une particularité absolue, qui ne pourrait se retrouver en tout ou en partie à aucun autre endroit du monde et de l’Histoire. Pour notre part, nous considérons avec Lénine que l’analyse qu’ont fait Marx et Engels de la question coloniale en Angleterre et de la libération nationale irlandaise, au milieu du XIXsiècle, n’est ni réductible à ce contexte historique précis, ni une contingence. Le parallèle que nous faisons a pour objectif de mettre en évidence la portée réelle de ces enseignements et de ces positions de Marx et Engels. Nous pensons que leur analyse de la situation et de la stratégie était non seulement correcte dans le cas spécifique pour lequel elle a été posée, mais qu’elle est universelle à la question coloniale et à la libération nationale. Cette analyse, qu’ont développé Lénine puis Mao, est selon nous toujours celle qui s’applique aux problèmes concrets de la révolution mondiale à notre époque.

    2. La résolution des contradictions dans le prolétariat international

    Ni Marx ni Engels n’ont jamais nié l’existence de contradictions, y compris de contradictions antagoniques ou possédant des aspects antagoniques, à l’intérieur du prolétariat international. La pudeur hypocrite qui peut exister dans le mouvement communiste des pays impérialistes à l’heure actuelle, n’est pas « marxiste orthodoxe », c’est au contraire une déviation de l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire d’une minorité du prolétariat mondial. En revanche, Marx et Engels nous ont légué des méthodes pour résoudre ces contradictions, et ainsi « hâter la révolution sociale » mondiale, dans les pays dominés et les pays dominants. Ce sont celles-ci que nous nous proposons d’étudier et d’appliquer.

    Pour unir le prolétariat international, il ne faut pas hésiter à le diviser politiquement autant qu’il est divisé réellement entre nation dominante et nation dominée.

    « Le communisme est l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat » 22, c’est à dire la satisfaction de ses intérêts internationaux et historiques, pas la satisfaction de tous les intérêts de tous les prolétaires.

    Entre deux prolétaires, l’un colonisé l’autre colon, les deux peuvent lutter pour leur nation, mais l’un sera un progressiste et l’autre un nationaliste, l’un sera acteur du « mouvement réel qui abolit l’état présent », et l’autre sera son antagoniste, l’un agira selon les conditions de la libération du prolétariat, l’autre agira contre les conditions de cette libération, car l’un incarne des intérêts démocratiques et anti-impérialistes, et que l’autre incarne des intérêts chauvins et impérialistes. Pour les communistes, comme l’a affirmé en premier Marx, les conditions de la libération du prolétariat enseignent de se battre avec l’un contre l’autre. Prendre position contre le colon et pour le colonisé, ce n’est pas se battre contre une partie du prolétariat, mais se battre contre la division du prolétariat qui existe déjà ! La libération nationale libère le prolétaire colon du nationalisme.

    Le prolétariat n’est pas une catégorie « sacrée », elle n’est pas au-dessus ni des contradictions ni des contradictions antagoniques. Les communistes répondent des conditions de la libération du prolétariat parce qu’il est en tant que classe internationale et historique le vaisseau de l’Histoire vers le communisme (l’aspect principal de la contradiction entre Travail et Capital dans les rapports de production capitaliste). C’est donc de l’émancipation historique du prolétariat international qu’il est question, et d’aucune autre, y compris et surtout lorsque les communistes défendent la libération nationale des peuples opprimés (la lutte démocratique est un moment de la lutte communiste) ! Les conditions de la « libération » coloniale du prolétariat d’une nation dominante sont antithétiques aux conditions de la libération du prolétariat, et donc au communisme.

    « À la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. […] De même que les démocrates ont fait du mot peuple une formule sacrée, vous faites, vous, une formule sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez au développement révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire, etc. »23

    Le marxisme n’est pas un énième humanisme bourgeois, creux et hypocrite, qui ne défend l’humanité que des colons, ou des colonisés après qu’ils soient morts, il sait que l’Histoire est cynique et cruelle, et il accepte cette réalité dans toute sa radicalité : son humanisme est dialectique, il est la cause de l’humanité tout entière dans toutes les contradictions objectives du développement de l’humanité.

    Nier l’existence des contradictions dans le prolétariat international, ce n’est pas défendre une position progressiste et internationaliste, mais au contraire, défendre une position réactionnaire et social-chauvine, toujours à l’avantage des nations dominantes et au détriment des nations dominées et de leur droit à l’autodétermination. Pour être internationaliste et progressiste, il faut déjà reconnaître que le prolétariat international est divisé, et ce non pas seulement dans sa conscience, mais aussi et surtout matériellement, entre peuples exploiteurs et peuples exploités. Après avoir reconnu cet état de fait objectif, les communistes doivent lutter pour résoudre les contradictions qui traversent le prolétariat international.

    Nier l’existence des contradictions dans le prolétariat international, ce n’est pas un crime contre la morale ou les « droits humains », mais un crime contre-révolutionnaire, car une telle position est objectivement réactionnaire, c’est-à-dire qu’elle entrave la résolution de ces contradictions, et donc, la lutte communiste internationale. Ce n’est pas « le droit des nations à l’autodétermination » qui est métaphysique, mais les raisons X ou Y de celles et ceux qui nient ce droit, et qui ainsi démontrent ne pas comprendre les contradictions du réel et la méthode de leur juste résolution (la transformation du réel).

    Comment résoudre la contradiction entre peuples opprimés et peuples oppresseurs ? La résolution de chaque contradiction dépend de la nature de chaque contradiction, selon qu’elle soit principale ou secondaire, ou antagonique ou non-antagonique. Ceci dit, selon Mao, « la contradiction entre les colonies et l’impérialisme » est, dans les colonies (la perspective depuis laquelle parle Mao en 1937), une contradiction principale et antagonique qui doit donc être résolue « par la guerre révolutionnaire nationale ».

    Si les communistes refusent d’assumer les tâches démocratiques lorsqu’elles existent, ils s’excluent du mouvement des masses, parce qu’ils s’excluent du mouvement réel. Ce faisant, premièrement, ils ne réalisent pas le combat pour la démocratie qui est aussi le leur, pour leurs propres intérêts, et deuxièmement, ils condamnent les masses à rester sous une direction bourgeoise, et ils se privent ainsi de l’opportunité de transformer la lutte démocratique en lutte communiste, selon la stratégie de la révolution continue par étape.

    A. La défense de la libération nationale

    Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes n’est pas un droit sous condition : il existe indépendamment de la direction du mouvement de libération nationale (bourgeoise ou non), de son fond (démocratique ou non) et de sa forme (pacifique, violente, etc.). Pour les communistes, le droit des nations à disposer d’elles-même se transforme en devoir de défense de la libération nationale lorsque son fond est démocratique. Ce devoir se justifie entièrement et exclusivement par le fond démocratique de la libération nationale, et est indépendant de la direction et de la forme de celle-ci.

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est une guerre révolutionnaire — avec toutes les violences qu’implique n’importe quelle guerre moderne. Cette vérité est évidente pour quiconque est marxiste.

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est dirigée par la bourgeoisie. La direction bourgeoise de la libération nationale laisse inchangés son fond démocratique anti-impérialiste et son caractère de masse.

    « La bourgeoisie qui, au début de tout mouvement national, joue naturellement un rôle d’hégémonie (de direction), qualifie d’action pratique le soutien de toutes les aspirations nationales. Mais la politique du prolétariat dans la question nationale (de même que dans les autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une direction déterminée, mais ne coïncide jamais avec sa politique. La classe ouvrière soutient la bourgeoisie uniquement dans l’intérêt de la paix nationale (que la bourgeoisie ne peut donner entièrement et qui n’est réalisable que dans la mesure d’une entière démocratisation), dans l’intérêt de l’égalité en droits, afin d’assurer à la lutte de classe l’ambiance la plus favorable. Aussi les prolétaires opposent-ils précisément au praticisme de la bourgeoisie une politique de principe dans la question nationale, ne soutenant jamais la bourgeoisie que conditionnellement. Dans la cause nationale, toute bourgeoisie veut soit des privilèges pour sa nation, soit des avantages exceptionnels pour elle-même ; c’est ce qu’on entend par “pratique”. Le prolétariat est contre tout privilège, contre tout exclusivisme. Exiger qu’il soit “pratique”, c’est marcher sous la houlette de la bourgeoisie, c’est verser dans l’opportunisme.

    Répondre par “oui ou non” à la question de la séparation de chaque nation ? C’est là, semble-t-il, une revendication très “pratique”. Or, en fait, elle est absurde, elle est métaphysique théoriquement et elle conduit dans la pratique à subordonner le prolétariat à la politique de la bourgeoisie. La bourgeoisie met toujours au premier plan ses revendications nationales. Elle les formule de façon catégorique. Pour le prolétariat, elles sont subordonnées aux intérêts de la lutte de classe. Théoriquement, on ne saurait affirmer à l’avance si c’est la séparation d’une nation ou son égalité en droits avec une autre nation qui achèvera la révolution démocratique bourgeoise : pour le prolétariat, il importe dans les deux cas d’assurer le développement de sa propre classe ; ce qui importe à la bourgeoisie, c’est d’entraver ce développement, en en reléguant les tâches derrière celles de “sa” nation. Aussi le prolétariat se borne-t-il à revendiquer de façon toute négative pour ainsi dire, la reconnaissance du droit de libre disposition, sans rien garantir à aucune nation, ni s’engager à rien donner aux dépens d’une autre nation.

    Cela n’est pas “pratique” ? Soit. Mais en fait, cela garantit le mieux la plus démocratique des solutions possibles ; ce qu’il faut au prolétariat, ce sont uniquement ces garanties ; ce qu’il faut à la bourgeoisie de chaque nation, c’est que soient garantis ses avantages, sans égard à la situation (aux désavantages possibles) d’autres nations.

    Ce qui intéresse surtout la bourgeoisie, c’est la “possibilité” de faire aboutir une revendication donnée ; d’où la perpétuelle politique de transactions avec la bourgeoisie des autres nations au détriment du prolétariat. Au prolétariat par contre, il importe de renforcer sa propre classe contre la bourgeoisie, d’éduquer les masses dans l’esprit d’une démocratie conséquente et du socialisme.

    Cela n’est pas “pratique” pour les opportunistes ? Soit. Mais cela n’en est pas moins l’unique garantie effective, la garantie du maximum d’égalité nationale et de paix, en dépit des féodaux comme de la bourgeoisie nationaliste.

    Toute la tâche des prolétaires dans la question nationale n’est pas “pratique” du point de vue de la bourgeoisie nationaliste de chaque nation, car les prolétaires exigent une “abstraite”égalité des droits, l’absence en principe des moindres privilèges, hostiles qu’ils sont à tout nationalisme. […]

    […]

    Au nom du “caractère pratique” de ses revendications, la bourgeoisie des nations opprimées appellera le prolétariat à soutenir sans réserve ses aspirations. Le plus pratique, c’est de dire franchement “oui” pour la séparation de telle nation, mais non pour le droit de séparation de toutes les nations, quelles qu’elles soient !

    Le prolétariat est contre ce praticisme : reconnaissant l’égalité en droits et un droit égal à constituer un État national, il prise et place par-dessus tout l’alliance des prolétaires de toutes les nations, apprécie sous l’angle de la lutte de classe des ouvriers toute revendication nationale, toute séparation nationale. Le mot d’ordre de praticisme n’est en fait que le mot d’ordre d’assimilation non critique des aspirations bourgeoises.

    […]

    Nous répondons : non, c’est à la bourgeoisie qu’il importe d’avoir ici une solution “pratique” tandis qu’aux ouvriers il importe de dégager en principe deux tendances. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée lutte contre la nation qui opprime, pour autant nous sommes toujours, en tout état de cause et plus résolument que tous les autres, pour, car nous sommes l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression. Pour autant que la bourgeoisie de la nation opprimée est pour son propre nationalisme bourgeois, nous sommes contre. Lutte contre les privilèges et les violences de la nation qui opprime ; aucune tolérance pour la recherche de privilèges, de la part de la nation opprimée.

    Si nous ne mettons pas en avant et ne faisons point passer dans notre agitation le mot d’ordre du droit de séparation, nous ferons le jeu non seulement de la bourgeoisie, mais aussi des féodaux et de l’absolutisme de la nation qui opprime. […] »24

    La libération nationale est la lutte des communistes, y compris si elle est politiquement « impure » ou qu’elle est menée par des appareils politiques et militaires distincts des masses populaires (qui ne sont pas leur expression organique). La nature interclassiste et politiquement immature ou arriérée de la libération nationale, tout comme la formation et l’engagement dans celle-ci d’organisations politiques et militaires autonomes, sont des nécessités qui laissent également inchangées son fond démocratique anti-impérialiste et son caractère de masse. Sur le premier point, le mouvement des masses est toujours aussi celui de ses franges réactionnaires et des classes populaires non prolétariennes, les mouvements nationaux sont à ce propos la norme et non l’exception. Sur le dernier point, une organisation est toujours distincte et autonome des masses, et elle ne peut être dite « séparée » des masses que si son mouvement est indépendant du mouvement des masses, ou opposé à celui-ci. (Notons que le Parti communiste, s’il est par définition l’expression directe des masses, n’en est pas moins organiquement distinct et autonome, sans que l’on puisse donc dire qu’il en serait alors séparé.)

    « L’insurrection irlandaise [a été] qualifiée de “putsch”, ni plus ni moins, car la “question irlandaise”, y disait-on, était une “question agraire”, les paysans avaient été apaisés par des réformes, et le mouvement national n’était plus maintenant “qu’un mouvement purement urbain”, petit-bourgeois, et qui, en dépit de tout son tapage, ne représentait pas grand-chose “au point de vue social”.

    […]

    On ne peut parler de “putsch”, au sens scientifique du terme, que lorsque la tentative d’insurrection n’a rien révélé d’autre qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques, et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles d’existence, qui est passé par différentes étapes et combinaisons d’intérêts de classe, s’est traduit, notamment, par un congrès national irlandais de masse, tenu en Amérique (Vorwärts du 20 mars 1916), lequel s’est prononcé en faveur de l’indépendance de l’Irlande ; il s’est traduit par des batailles de rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des villes, ainsi qu’une partie des ouvriers, après un long effort de propagande au sein des masses, après des manifestations, des interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la révolution sociale comme un phénomène vivant.

    Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de “putsch” l’insurrection irlandaise.

    Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.

    La révolution russe de 1905 a été une révolution démocratique bourgeoise. Elle a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour les objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. Objectivement, le mouvement des masses ébranlait le tsarisme et frayait la voie à la démocratie, et c’est pourquoi les ouvriers conscients étaient à sa tête.

    La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement — sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible — et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme, laquelle ne “s’épurera” pas d’emblée, tant s’en faut, des scories petites-bourgeoises. »25

    B. La révolution continue par étape

    Le devoir des communistes envers la libération nationale ne se supplante pas à l’autonomie politique de classe du prolétariat, mais n’est que l’application de celle-ci dans la situation concrète de l’oppression d’une nation par une autre (lorsque la libération nationale est démocratique). Ces deux devoirs ne sont qu’un, parce que la réalisation du second est conditionnée par la réalisation du premier, ils existent l’un dans la continuité de l’autre.

    Le combat pour les droits politiques (les libertés bourgeoises) des masses populaires en général, et des prolétaires en particulier, est le combat des communistes parce que ces droits politiques sont aussi ceux du mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire ceux qui permettent au prolétariat de développer sa conscience et son organisation politique. Cette réalité est particulièrement évidente et impérative dans le cas du colonialisme, du (semi-)féodalisme ou du fascisme, c’est-à-dire lorsque les tâches démocratiques sont principales.

    « […] Marx voyait dans toutes les revendications démocratiques sans exception non pas un absolu, mais l’expression historique de la lutte des masses populaires, dirigées par la bourgeoisie, contre le régime féodal. Il n’est pas une seule de ces revendications qui, dans certaines circonstances, ne puisse servir et n’ait servi à la bourgeoisie à tromper les ouvriers. Il est radicalement faux, du point de vue théorique, de monter en épingle, à cet égard, l’une des revendications de la démocratie politique, à savoir le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, et de l’opposer à toutes les autres. Dans la pratique, le prolétariat ne peut conserver son indépendance qu’en subordonnant sa lutte pour toutes les revendications démocratiques, sans en excepter la république, à sa lutte révolutionnaire pour le renversement de la bourgeoisie. »26

    Nier la révolution continue par étape, c’est-à-dire refuser d’analyser la contradiction et les tâches principales de chaque situation, ce n’est pas « accélérer » ou prendre un « raccourci » vers la révolution communiste, ou « sauvegarder » l’autonomie politique de classe du prolétariat, mais simplement liquider celles-ci.

    Il y a continuité et rupture entre la lutte démocratique (antiféodale, anticoloniale, antifasciste) et la lutte des classes (communiste). La première n’est pas la seconde, mais la seconde est déjà contenue dans la première, qui est sa condition et qui la produit. Il y a une nécessité réciproque entre la révolution démocratique et la révolution communiste : la révolution communiste nécessite la révolution démocratique (contre le féodalisme, le colonialisme et le fascisme), et la révolution démocratique nécessite la révolution communiste (contre l’impérialisme et le capitalisme monopolistique d’État).

    L’Histoire a prouvé qu’une révolution démocratique pouvait se réaliser sans révolution communiste, par exemple, en Irlande, en Algérie ou en Iran, mais, là même, la relation de nécessité réciproque existe toujours : parce que les tâches démocratiques ont été réalisées, les tâches communistes sont mises à l’ordre du jour, c’est-à-dire qu’elles peuvent et doivent être réalisées. La révolution démocratique ne peut pas être définitivement sauvegardée contre l’impérialisme sans la révolution communiste, c’est-à-dire qu’elle encourt toujours le risque de retrouver sa domination sous une forme néocoloniale. Dans les 3 exemples cités ci-dessus, ce constat s’est vérifié : aujourd’hui, une partie de l’Irlande est toujours occupée par le Royaume-unis, et l’Algérie et l’Iran sont toujours des semi-colonies dominées par l’impérialisme (donc, bureaucratiques). Idem, contre le fascisme : aucune société capitaliste ne peut rester éternellement hors de portée de la peste brune. Même lorsque la révolution démocratique se réalise sans la révolution communiste, elle reste fatalement inachevée (à l’époque de l’impérialisme) : à terme, des tâches démocratiques subsistent et/ou ressurgissent toujours.

    La relation de nécessité réciproque entre révolution démocratique et révolution communiste n’est pas métaphysique : la révolution démocratique nécessite la révolution communiste dans l’absolu, parce qu’elle est sa seule garantie contre l’impérialisme et le capital monopolistique, mais la révolution communiste n’est que relativement nécessaire pour la révolution démocratique, parce qu’elle peut être réalisée sans la révolution communiste.

    « NB : le subjectivisme (le scepticisme et la sophistique, etc.) se distingue de la dialectique, entre autres, en ce que dans la dialectique (objective) la différence entre le relatif et l’absolu est elle-même relative. Pour la dialectique objective, dans le relatif il y a l’absolu. Pour le subjectivisme et la sophistique, le relatif est seulement relatif et exclut l’absolu.

    […]

    Ainsi, dans toute proposition on peut (et on doit), comme dans une “maille”, une “cellule”, mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique, montrant ainsi que la dialectique est inhérente à toute la connaissance humaine en général. […] »27

    La révolution continue par étape, c’est la résolution successive des contradictions jusqu’au communisme, dans l’ordre où il est possible donc nécessaire de les résoudre.

    Lorsque Marx défend une révolution démocratique en Irlande, que Lénine défend une révolution démocratique dans l’Empire russe (la dictature démocratique du peuple), et que Mao défend une révolution démocratique en Chine (la nouvelle démocratie), ce n’est pas à la place ou malgré la révolution communiste, mais avec et pour celle-ci. L’expérience historique est venue confirmer leur prédiction. Dans l’Empire russe, la révolution démocratique de Février 1917 a précédé la révolution communiste d’Octobre 1917. En Chine, la guerre révolutionnaire nationale (ou révolution de nouvelle démocratie) qui s’est achevée en 1949, et la dictature démocratique du peuple (ou nouvelle démocratie) qui s’est achevée en 1954, ont précédé l’établissement de la dictature du prolétariat. Idem, en Albanie ou au Vietnam, la révolution communiste et la dictature du prolétariat ont été précédées par une révolution démocratique et une dictature démocratique du peuple.

    La stratégie de révolution continue par étape est aussi vieille que le marxisme. C’est celle que Marx et Engels ont développée depuis Le manifeste du parti communiste (1848) jusqu’à leur mort, et qu’ils ont notamment appliquée au cas de l’Irlande du XIXsiècle. C’est celle que Lénine a développée en l’adaptant au cas de la Russie au début du XXsiècle dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905). C’est celle que Mao a développée en l’adaptant au cas de la Chine du milieu du XXsiècle dans La démocratie nouvelle (1940). Aujourd’hui, l’on peut affirmer que la révolution continue par étape a été adoubée par l’Histoire comme stratégie révolutionnaire générale du prolétariat international.

    Il est à noter que le principe de la résolution successive des contradictions principales ne s’applique pas seulement à la contradiction Travail-Capital (la révolution continue par étape jusqu’au communisme). Par exemple, sous le mode de production communiste, la contradiction Homme-Femme existera toujours (avec ses aspects irrémédiablement antagoniques) et deviendra vraisemblablement principale, et avec elle les tâches politiques féministes. Etc.

    Le mouvement communiste est à l’avant-garde, cela signifie qu’il lutte pour la résolution de toutes les contradictions, y compris celles qui ne sont pas principales. Cependant, les contradictions ne peuvent se résoudre que par étape, c’est-à-dire en identifiant et résolvant successivement la contradiction principale. Il est impossible de résoudre toutes les contradictions à la fois, car les contradictions secondaires ne peuvent pas être résolues si la contradiction principale qui conditionne leur existence, c’est-à-dire qui les produit et les reproduit, n’est pas d’abord résolue.

    C. La libération nationale et le colonialisme

    « […] Marx mettait au premier plan, en considérant par-dessus tout les intérêts de la lutte de classe du prolétariat des pays avancés, le principe fondamental de l’internationalisme et du socialisme : un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre. […] »28

    Comment interpréter cette conclusion de Marx dans le cas du colonialisme ?

    « […] Les socialistes ne doivent pas seulement revendiquer la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies (et cette revendication, dans son expression politique, n’est pas autre chose que la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes) ; les socialistes doivent soutenir de la façon la plus résolue les éléments les plus révolutionnaires des mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale de ces pays et aider à leur insurrection (ou, le cas échéant, à leur guerre révolutionnaire) contre les puissances impérialistes qui les oppriment. »29

    Il existe un droit des nations à disposer d’elles-mêmes, à l’autodétermination, mais il n’existe nulle part de droit des nations à la colonisation, c’est-à-dire à la conquête, à l’extermination, au peuplement, etc. En revanche, le droit des nations à disposer d’elles-mêmes implique sans ambiguïté le droit à la résistance et à la libération, c’est-à-dire, à la « guerre révolutionnaire nationale », pour reprendre les mots de Lénine et de Mao.

    Dans le cas du colonialisme, particulièrement du colonialisme de peuplement, ne pas défendre le droit à l’autodétermination nationale et la lutte démocratique de libération nationale anticoloniale, c’est toujours soutenir le statu quo colonial et les positions de l’impérialisme dans le monde. En conséquence, ne pas répondre du droit des nations à l’autodétermination et des tâches démocratiques de libération nationale anticoloniale, c’est faillir dans son devoir de communiste, c’est être un social-impérialiste et un social-colonialiste, c’est-à-dire être un communiste en mot et en apparence, mais un impérialiste et un colonialiste en fait.

    Dans la contradiction entre une nation coloniale et une nation résistant au colonialisme, l’aspect principal, c’est-à-dire celui qui contient la possibilité d’une résolution de la contradiction, par le haut, est la nation en lutte contre son oppression : c’est la lutte des peuples opprimés qui peut réaliser la révolution démocratique dans le monde, pas la lutte des peuples oppresseurs, c’est leur autodétermination qui est progressiste, pas celle des peuples oppresseurs.

    « [L]es socialistes […] qui ne revendiquent pas la liberté de séparation pour les colonies […], et qui n’étendent pas la propagande révolutionnaire et l’action de masse révolutionnaire jusque dans le domaine de la lutte contre le joug national, qui n’utilisent pas les incidents comme celui de Saverne pour développer une très large propagande illégale parmi le prolétariat de la nation oppressive, pour organiser des manifestations de rue et des actions révolutionnaires de masse, […] ces socialistes agissent en chauvins, en laquais des monarchies impérialistes et de la bourgeoisie impérialiste qui se sont couvertes de sang et de boue. »30

    Soutenir la libération des colonies, ce n’est pas soutenir un nationalisme, c’est-à-dire la politique réactionnaire d’une bourgeoisie qui cherche à gagner des privilèges sur une autre nation. Ce n’est que l’autodétermination du peuple colonisé, c’est-à-dire l’abolition des privilèges de la nation dominante sur la nation dominée : lorsque le statu quo est asymétrique (une situation de domination), son renversement ne peut être qu’un mouvement asymétrique de même (la conquête de la liberté) — ce principe ne devrait pas être étranger à un marxiste.

    Dans le cas d’une nation coloniale, c’est-à-dire dont l’existence est historiquement et matériellement indissolublement liée au projet colonial d’une colonie de peuplement, comment se présente l’abolition des privilèges nationaux des colonisateurs sur les colonisés ? La réponse est simple : comme dans toute autre situation coloniale, par le droit de la nation dominée à disposer d’elle-même, c’est à dire « la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies ». Où est-ce que l’oppression nationale est plus évidente que dans la spoliation des terres, le déplacement et l’apartheid ? Qu’est-ce que peut être le droit d’une nation à disposer d’elle-même sinon son droit à se réapproprier ses terres pour retourner y vivre librement ?

    La nécessité, c’est la libération de la colonie, la dissolution subséquente de la nation coloniale qui en dépend, en tant que nation, n’est qu’une contingence. Si une nation ne peut exister que comme nation privilégiée — par sa domination d’une autre nation — et doit disparaître avec la disparition de ses privilèges — l’abolition de sa domination d’une autre nation —, alors l’avenir de cette nation laisse parfaitement indifférents les communistes, et ce non pas en dépit du droit à l’autodétermination des nations, mais précisément en vertu de ce principe. Les communistes reconnaissent ce droit car ils sont « l’ennemi le plus hardi et le plus conséquent de l’oppression » qui « n’admet aucune inégalité, aucun privilège, aucun exclusivisme ».

    Les communistes œuvrent pour la révolution communiste mondiale. Ils ont donc le devoir de défendre l’internationalisme prolétarien, duquel est déduit le principe de l’égalité des nations, duquel est déduit le droit à l’autodétermination nationale, et duquel est déduit le droit à la libération nationale. Défendre ces droits démocratiques nationaux (pour leur fond) est donc le devoir des communistes (pour œuvrer à la révolution communiste mondiale).

    La perpétuation ou la disparition d’une nation sont des problèmes parfaitement étrangers au programme et à la lutte communiste : cette question ne possède en tant que telle, au-delà du principe internationaliste de l’égalité des nations et de son application (l’autodétermination et la libération nationale), aucun fond démocratique.

    L’existence ou l’inexistence d’une nation n’a aucune valeur politique indépendamment de la libération.

    Rappelons-le : ce que défendent les communistes, c’est un fond démocratique, pas une forme nationale.

    D. Le front uni démocratique

    Résumons. Selon Marx, Lénine et Staline, les luttes de libération nationale sont toujours des luttes bourgeoises — sinon dirigé par la bourgeoisie, au moins dans les intérêts de la bourgeoisie. Cependant, ces luttes possèdent un contenu démocratique. De plus, ces luttes sont des mouvements populaires de masse. Pour ces deux raisons — leur contenu démocratique et leur investissement par les masses populaires — les luttes de libération nationale sont dans les intérêts directs du prolétariat : elles sont des problèmes pratiques immédiats de la révolution communiste. Pourquoi ?

    Premièrement, la révolution démocratique nationale est dans les intérêts de la révolution communiste, parce que les libertés politiques bourgeoises sont aussi celles du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

    Deuxièmement, la révolution démocratique nationale est une opportunité pour la révolution communiste, parce que les communistes peuvent se placer à la tête du mouvement des masses en lutte pour l’indépendance nationale contre l’impérialisme. L’indépendance nationale ne peut pas exister à l’époque de l’impérialisme, ce qui est un argument de plus pour que les communistes en fassent leur propre combat : ainsi, ils mènent les masses à travers la révolution démocratique vers la révolution communiste.

    Et troisièmement, la révolution démocratique nationale résout la contradiction principale nationale-coloniale, ce qui transforme la contradiction Travail-Capital, d’une contradiction secondaire dans les colonies, en contradiction principale et met ainsi à l’ordre du jour des masses la révolution communiste.

    Voilà comment se justifie la stratégie de la révolution continue par étape.

    Répétons-le : une stratégie offre des possibilités (elle ouvre le champ des possibles), mais elle n’offre jamais de garanties. Un communiste qui attend une stratégie infaillible, sans risque de défaite, l’attendra pour l’éternité, aussi longtemps que celui qui attend une révolution communiste « pure » ou « propre » — idéelle et idéale.

    Dans la révolution continue par étape, c’est ainsi que se pose le problème du front uni démocratique : qu’est-ce qui est possible, donc nécessaire, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’expérience du 1er et du 2front uni chinois (respectivement en 1924-1927 et en 1937-1945) est un excellent exemple.

    Le Parti communiste de Chine n’a pas renoncé au front uni avec le Kuomintang, et ce malgré que ce dernier l’ait trahi en 1927, avec des conséquences sanglantes pour le prolétariat chinois (le massacre de Shanghai), et l’ait ensuite contraint à mener la Longue marche en 1934, ce qui coûta la vie au Soviet du Jiangxi et à 100 000 communistes chinois.

    Est-ce que l’obstination du Parti communiste de Chine à appliquer la stratégie du front uni démocratique était une erreur ? Est-ce qu’il aurait dû abandonner cette stratégie ? Non.Pourtant, le Kuomintang était financé et soutenu par les impérialistes (les USA), et les civils chinois ont été régulièrement les victimes de pillages dont s’est rendu coupable le Kuomintang — ce que Mao a condamné. Est-ce que le Parti communiste de Chine s’est donc rendu coupable de collaboration avec des fascistes ou des impérialistes, en s’alliant avec le Kuomintang ? Est-ce qu’il s’est politiquement liquidé dans ce front uni ? Non plus. L’Histoire a prouvé l’inverse — le Parti communiste de Chine n’a pas eu tort — et a démontré que dans les luttes de libération nationale, le front uni avec la bourgeoisie nationale est la stratégie correcte, malgré ses risques, et malgré les aspects réactionnaires des organisations nationalistes bourgeoises.

    Il y a une identité contradictoire entre la fin et les moyens, entre la stratégie et la tactique. La stratégie de front uni est toujours une tactique de compromis avec des forces plus ou moins réactionnaires et plus ou moins dangereuses en tant que telles. La tactique du compromis est un danger pour la stratégie du front uni, mais la stratégie du front uni ne peut se réaliser qu’avec une tactique du compromis. La stratégie est rigide et autonome, la tactique est souple et négociée : le compromis n’est juste que quand il est tactique, mais il est nécessaire. Ces compromis ne sont pas « sans principes », au contraire, ils sont dictés par les impératifs de la victoire, ils se justifient par des principes supérieurs, ceux de la révolution démocratique, qui eux-mêmes sont pour les communistes ceux de la révolution communiste.

    « On appelle compromis, en politique, l’abandon de certaines revendications, d’une partie de ces revendications, en vertu d’un accord avec un autre parti.

    L’idée que la foule se fait habituellement des bolcheviques, idée entretenue par la presse qui nous calomnie, c’est que les bolcheviques n’acceptent jamais aucun compromis avec qui que ce soit.

    Cette idée nous flatte en tant que parti du prolétariat révolutionnaire, car elle prouve que nos ennemis mêmes sont obligés de reconnaître notre fidélité aux principes fondamentaux du socialisme et de la révolution. Mais il faut cependant dire ce qui est vrai : cette idée ne correspond pas à la vérité. Engels avait raison lorsque, dans sa critique du manifeste des communards blanquistes (1873), il raillait leur déclaration : “Pas de compromis !”. Ce n’est qu’une phrase, disait-il, car il arrive fréquemment que les circonstances imposent fatalement des compromis à un parti en lutte, et il est absurde de renoncer à tout jamais à “accepter le paiement d’une dette par tranches”. Le devoir d’un parti vraiment révolutionnaire n’est pas de proclamer une renonciation impossible à tout compromis, mais bien de savoir rester, à travers tous les compromis, dans la mesure où ils sont inévitables, fidèle à ses principes, à sa classe, à sa mission révolutionnaire, à sa tâche de préparation de la révolution et d’éducation des masses en vue de la victoire révolutionnaire. »31

    In fine, pour les communistes, le problème de la libération nationale se pose comme un dilemme simple : s’exclure ou ne pas s’exclure du mouvement réel.

    Conclusion : la libération nationale et la guerre impérialiste

    En conclusion, nous devons noter que s’il est primordial d’étudier les contradictions pour ne pas négliger nos tâches démocratiques là où elles existent, notamment concernant les luttes de libération nationale, il l’est tout autant pour ne pas négliger toutes nos autres tâches de communistes. Confondre le principal et le secondaire, c’est se condamner à l’opportunisme, et donc, à la défaite.

    La simple existence d’un élément national démocratique dans une guerre ne nous informe pas sur la nature de cette guerre (la qualité dépend de la quantité). Une guerre est nationale seulement lorsque son aspect national est principal. Aucun aspect n’apparaît « pur » dans la réalité, car la pureté est une abstraction (elle isole) et que la réalité est concrète (rien n’y existe isolé). Voilà pourquoi déduire l’aspect principal de l’étude des contradictions — prises dans leur totalité — est toujours nécessaire pour déduire la nature (la qualité) d’une situation en général, et d’une guerre en particulier. Par exemple, dans la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale, l’élément national démocratique existait, ce qui ne transformait pas la guerre inter-impérialiste en guerre de libération nationale, car cet élément national démocratique restait un aspect secondaire par rapport à l’élément inter-impérialiste principal. De plus, cet élément national démocratique a été invoqué par toutes les bourgeoisies impérialistes, là où il n’existait pas : « la défense de la patrie » revendiquée par tous les belligérants ne signifiait pas qu’il existait un contenu démocratique dans leurs ambitions, ce n’était là qu’un casus belli pour le repartage du monde et un moyen d’unir la nation autour des intérêts de la bourgeoisie impérialiste.

    « L’élément national [démocratique] dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (comme l’a, du reste, souligné la résolution de la conférence de Berne de notre Parti). C’est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe — c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle. […]

    Poursuivons. La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. […] Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche.

    […] Ni dans la nature ni dans la société, les phénomènes n’existent et ne peuvent exister à l’état “pur” : c’est précisément ce que nous enseigne la dialectique de Marx, selon laquelle la notion même de pureté comporte un caractère unilatéral et étroit, empêche la connaissance humaine d’atteindre l’objet pleinement, dans toute sa complexité. Il n’y a et il ne peut y avoir au monde de capitalisme à l’état pur », car celui-ci est toujours additionné d’éléments féodaux, petits-bourgeois, ou d’autre chose encore. C’est pourquoi rappeler que la guerre n’est pas « purement » impérialiste, alors que les impérialistes mystifient scandaleusement les « masses populaires » en camouflant notoirement leurs visées de brigandage pur et simple par une phraséologie « nationale », c’est être un pédant infiniment obtus, ou un manœuvrier et un tricheur. […] Nul doute que la réalité ne soit infiniment variée, c’est la plus pure vérité ! Mais il n’est pas douteux non plus qu’au sein de cette infinie variété se dessinent deux courants fondamentaux et essentiels le contenu objectif de la guerre est le « prolongement de la politique » de l’impérialisme, c’est-à-dire du pillage des autres nations par la bourgeoisie déclinante des « grandes puissances » (et par les gouvernements de ces dernières) ; quant à l’idéologie « subjective » dominante, ce sont des phrases « nationales » propagées en vue de duper les masses. »32

    D’abord, un mouvement national ne possède pas nécessairement un contenu démocratique, il peut aussi être chauvin et impérialiste. Ensuite, lorsqu’un mouvement national possède un contenu démocratique, celui-ci n’est jamais « pur » et il n’est pas nécessairement principal. Enfin, même lorsqu’un mouvement national possède un contenu principalement démocratique, c’est-à-dire lorsqu’il est une lutte de libération nationale, les tâches démocratiques ne sont pas nécessairement les tâches principales, c’est-à-dire celles qui peuvent résoudre la contradiction principale, car une contradiction impliquant des tâches démocratiques peut exister sans qu’elle ne soit la contradiction principale.

    C’est face à cette dernière situation que Lénine a argumenté contre (!) la défense de la lutte de libération nationale serbe pendant la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale : dans l’ensemble, l’élément chauvin et impérialiste était principal et l’élément national démocratique — bien présent et principal dans le mouvement national serbe — était secondaire. Ce qu’il faut comprendre, c’est que même si l’aspect national démocratique était principal dans la guerre de la Serbie contre l’Autriche, cet aspect n’avait aucune importance dans la situation générale dans lequel le mouvement national serbe était placé, dont il n’était qu’une partie d’un tout : la contradiction principale, c’est-à-dire celle qui déterminait l’existence et l’avenir de la 1re Guerre mondiale, n’était pas nationale mais inter-impérialiste.

    À l’inverse, dans le cas de l’Irlande, l’élément inter-impérialiste était secondaire, et l’élément national démocratique était principal. L’élément inter-impérialiste se retrouve invariablement dans tous les mouvements nationaux à l’époque de l’impérialisme — l’indépendance de l’Irlande était soutenue par tous les concurrents de l’Angleterre — mais constater l’existence d’un aspect ne nous dit rien sur sa qualité principale ou secondaire. Pour départager le principal du secondaire, il faut étudier les phénomènes dans leur ensemble, c’est-à-dire les contradictions dans leurs relations entres-elles.

    Quand Lénine soutient une lutte de libération nationale — par exemple, l’Irlande — au nom de l’internationalisme révolutionnaire, et qu’il refuse de soutenir une autre lutte de libération nationale — par exemple, la Serbie — au nom du même internationalisme révolutionnaire, y a-t-il une contradiction ? Est-ce que Lénine, en 1915, a oublié d’appliquer la méthode matérialiste dialectique au cas de la lutte de libération nationale serbe ? Aucunement. Au contraire, ses positions étaient les plus correctes conclusions de la méthode matérialiste dialectique appliquée à des situations concrètes différentes, où les contradictions principales étaient de qualités différentes, et donc, où les méthodes de leur résolution étaient de qualités différentes également.

    La théorie est un guide pour l’action, et c’est précisément ce guide qui a permis à Lénine de rester internationaliste et révolutionnaire lorsque la IIde Internationale se convertissait au social-chauvinisme de « la défense de la patrie ». Entre une position révolutionnaire et une position contre-révolutionnaire, il n’y a que la compréhension ou l’absence de compréhension des contradictions (de leur ordre et de leur qualité). Voilà pourquoi nous pouvons répéter : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire »33, car la théorie est toujours une question pratique.

    1 Pour un exposé systématique de la question nationale, ce qui n’est pas l’objet de ce court document, nous redirigeons vers : I. Kaypakkaya, La question nationale en Turquie, 1971.

    2 K. Marx et F. Engels, « Feuerbach », L’idéologie allemande, 1845.

    3 J. V. Staline, « Le mouvement national », Le marxisme et la question nationale, 1913.

    4 V. I. Lénine, « Le “praticisme” dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    5 V. I. Lénine, « Bourgeoisie libérale et opportunistes socialistes dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    6 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    7 K. Marx, « Valeur et travail », Salaire, prix et profit, 1865.

    8 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    9 K. Marx, Lettre à Engels du 11 décembre 1869, 1869.

    10 K. Marx, Lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt du 9 avril 1870, 1870.

    11 Mao Z., « Le caractère spécifique de la contradiction », De la contradiction, 1937.

    12 F. Engels, Lettre à Karl Kautsky du 12 septembre 1882, 1882.

    13 Ibidem.

    14 Ibidem.

    15 G. Dimitrov, « Chapter two: The Soviet Union », The diary of Georgi Dimitrov 1933–1949, Yale University Press, 2003, p. 13.

    16 A. Ruscio, « Commune(s), communards, question coloniale », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 153 | 2022, p. 131-144.

    17 Ibidem.

    18 Ibidem.

    19 I. Merle, « Communards and “Arabs” insurgents against Kanaks. Military engagements and contradictions within 1878 Kanak war in New Caledonia. », Fifth European Congress on World and Global History – “Ruptures, Empires, Revolutions”, Department of History, Corvinus University of Budapest, août 2017.

    20 Ibidem.

    21 À ce sujet, nous redirigeons vers « Notes sur la conscience de classe », Unité communiste, 3 avril 2024.

    22 F. Engels, Principes du communisme, 1847.

    23 K. Marx, La scission au sein de la Ligue des communistes, 1850.

    24 V. I. Lénine, « Le “praticisme” dans la questions nationale », Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914.

    25 V. I. Lénine, « L’insurrection irlandaise de 1916 », Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    26 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    27 V. I. Lénine, Sur la question de la dialectique, 1915.

    28 V. I. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916.

    29 Ibidem.

    30 Ibidem.

    31 V. I. Lénine, Au sujet des compromis, 1917.

    32 V. I. Lénine, « partie VI », La faillite de la IIde Internationale, 1915.

    33 V. I. Lénine, « Dogmatisme et “liberté de critique” », Que faire ?, 1902.

  • Préface et postface à Notes sur la situation et la stratégie en France

    Ce document est la préface et la postface à Notes sur la situation et la stratégie en France, qui rassemble Notes sur l’économisme et le syndicalisme, Notes sur le Parti communiste, Notes sur la conscience de classe et Conclusion générale.

    Ces ajouts postérieurs cherchent à développer ce qui l’a insuffisamment été dans les documents d’origines, et à ainsi clarifier nos réponses aux questions qu’ils posent. Leur lecture préalable est nécessaire.

    Préface

    L’objectif de Notes sur la situation et la stratégie en France (2024) est de développer de manière plus rigoureuse et approfondie ce qui n’a été qu’évoqué et survolé dans Sur Unité communiste (2023). Nous essayons de donner à ces problèmes l’examen plus sérieux qu’ils méritent, pour ainsi mieux présenter nos analyses et notre stratégie.

    Particulièrement, nous cherchons à dissiper autant que possible les confusions qui se sont accumulées et qui obstruent la compréhension de la théorie révolutionnaire, ainsi qu’à rendre leur sens à des termes qui ont connu une dilution sémantique progressive. C’est notamment le cas de « Parti communiste », à qui nous essayons de rendre sa profondeur, sa portée, son intransigeance, etc.

    Dans « Notes sur l’économisme et le syndicalisme » et « Notes sur le Parti communiste », nous faisons la synthèse de nos expériences syndicales, particulièrement de nos espoirs déçus, dans nos parcours militants respectifs. Si nous nous permettons de parler avec un tel degré de confiance de l’impasse du syndicalisme, en France et en général, c’est parce que nous l’avons expérimenté directement et à de multiples reprises. Si les limites politiques du syndicalisme et des syndicats nous sont aujourd’hui aussi évidentes, c’est d’abord car nous avons pu les constater nous même, elles et leur récurrence, dans la pratique.

    Notre dénonciation de l’économisme et du syndicalisme ne part pas de Lénine, mais de notre propre pratique. Ce n’est qu’à partir de notre accumulation de pratique, au fur et à mesure des années, dans divers contextes et diverses configurations, que nous avons abouti à la dénonciation de l’économisme et du syndicalisme telle qu’elle est exprimée ci-après. Ce n’est qu’après coup, a posteriori, que nous avons trouvé chez Lénine le développement théorique de notre propre bilan. En bref, nous ne sommes pas partis de la théorie de Lénine pour aller vers notre pratique, mais de notre pratique pour aller vers la théorie de Lénine. Nous n’avons pas découvert Lénine et sa polémique contre l’économisme (Que faire ?, 1902) récemment, mais auparavant, sans notre propre synthèse de notre propre accumulation d’expérience directe, le sens de ses mots ne nous apparaissait pas avec la même clarté qu’aujourd’hui. Notre propre vécu vient encore confirmer que la connaissance dépend lourdement de la pratique (l’on connaît réellement ce que l’on connaît en pratique), car l’expérience indirecte de nos prédécesseurs ne peut être réellement saisie et intégrée (dans toute sa complexité) qu’en possédant déjà une certaine qualité théorique, mais que celle-ci ne peut elle-même être obtenue que part une certaine quantité d’expérience directe.

    Notre démarche, qui part de la pratique vers la théorie, puis de la théorie vers la pratique, et ainsi de suite, n’est pas différente pour ce que nous affirmons sur la condition sectaire du mouvement communiste en France ou l’aristocratisation de la classe ouvrière française.

    La théorie que Unité communiste porte et défend est le fruit d’un travail de recherche et d’étude intense et de longue date, certes, mais surtout de 20 ans d’expérience collective (de la lutte et de l’organisation syndicale, des sectes communistes, de la formation militante, etc.).

    Notre progression théorique, et avec elle, politique, n’est pas le fruit d’une meilleure étude des textes classiques, d’une plus attentive lecture de Marx, Lénine, Staline ou Mao, d’une plus intense méditation sur le sens de leurs mots, etc., mais d’abord d’une progression pratique collective et sur plusieurs années. Évidemment, et comme la profusion de citations dans ces documents le démontre, l’étude des dits classiques reste indispensable pour transformer l’expérience en guide pour l’action, la pratique en théorie. Se priver de cette qualité, certes « fossilisé », desséchée sur le papier, mais cependant déjà constituée (déjà construite, et ce à un niveau élevé), serait renier la science révolutionnaire et ainsi se condamner à stagner.

    Cette synthèse théorique de notre pratique ne pourrait pas exister sans l’espace d’élaboration collective qu’est notre organisation. C’est par celle-ci que des vécus militants très différents peuvent former un sens commun.

    La quantité pratique qui doit être accumulée pour se transformer en une qualité théorique supérieure est plurielle. L’accumulation pratique est un investissement d’énergie et de temps, et aucun de ces deux aspects ne peut être négligé :

    • Pour apprendre de la pratique, il faut un engagement suffisant sur une durée suffisante. De plus, le temps ne peut pas compenser l’énergie, et inversement : quelques semaines d’hyperactivité ne remplacent pas plusieurs années de travail quotidien.
    • La pratique est une quantité d’énergie et de temps, mais aussi leur diversité. Par exemple, notre organisation peut être ce qu’elle est aujourd’hui parce qu’elle hérite d’une expérience du militantisme communiste, syndical, antifasciste, animaliste, etc., et parce que ces expériences ont elles-mêmes été multiples (par plusieurs camarades dans divers contextes) et collectives. Nous le répétons : apprendre seul, isolé, c’est apprendre mal.

    En résumé, pour que la pratique soit féconde en théorie, elle doit être collective, de long terme et diverse. Une pratique militante isolée, de court terme et qui n’a ainsi que très peu exploré, est stérile.

    Postface

    Comment expliquer, dans l’ensemble des pays impérialistes, une période de 80 ans sans aucune situation révolutionnaire ni de mouvements révolutionnaires d’une envergure comparable à ceux de la période précédente ? Est-ce que la tendance contre-révolutionnaire qui s’est observée dans le centre depuis 1945 ne serait en fait qu’une somme de contingences ? Non. Derrière cette tendance, il existe une nécessité. Cette tendance a été causée par la transformation des conditions matérielles d’existence dans les pays impérialistes, c’est une nécessité historique de l’impérialisme.

    Nous devons aborder sérieusement le problème interprétatif du recul et de la disparition du mouvement révolutionnaire dans les pays impérialistes, progressivement depuis 1945. Pourquoi y a-t-il un fossé générationnel entre la génération militante des années 2000-2010 et celle des années 60-70 ? Pourquoi les organisations communistes révolutionnaires se sont-elles massivement effondrées ou dissoutes dans les années 80-90 ? Pourquoi la nouvelle gauche des années 80-90 a-t-elle échoué d’une manière si unilatérale ? Pourquoi les organisations communistes ayant réussi à sortir de cette période ont-elles finalement périclité dans les décennies suivantes ? Pourquoi le mouvement communiste « survivant » est-il largement dominé par le trade-unionisme et le spontanéisme dans nos pays ? Pourquoi ces questions se posent-elles à l’identique dans tous les centres impérialistes (France, Belgique, Allemagne, Italie, États-Unis d’Amérique, Canada, Japon, etc.) ? Poser ces questions, c’est aussi faire le bilan de notre propre pratique dans les masses populaires : qu’est-ce que nos succès et nos échecs révèlent de nous-mêmes, mais aussi des masses populaires elles-mêmes, là où nous militons ? Cela nous confronte à notre propre subjectivisme, et à celui de celles et ceux qui nous ont précédés.

    Le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire sont d’une faiblesse extrême en France. Ceux-ci ne représentent aujourd’hui aucun danger pour la bourgeoisie. De plus, l’État bourgeois a démontré sa solidité, sa capacité à absorber les chocs, et à unir sa classe autour de lui (leur solidarité reste forte).

    Pour expliciter ce propos, nous pouvons prendre des exemples récents.

    Le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) était économique et politique (au-delà du coût de la vie, il exprimait une frustration croissante avec la démocratie bourgeoise), mais il n’était pas révolutionnaire. Il y existait une frange qui s’est progressivement et spontanément dirigée vers la politique révolutionnaire (comprendre : aussi révolutionnaire qu’une politique spontanée peut l’être), mais celle-ci était très minoritaire. De plus, il existait une lutte importante avec les franges réactionnaires et fascistes, et si cette lutte a finalement été gagnée, ce ne fut qu’après la fin de la phase initiale intense du mouvement. La grande insuffisance de la politique révolutionnaire et la totale absence d’une direction politique d’avant-garde (une organisation capable d’effectivement remplir ce rôle) dans les Gilets jaunes condamnaient ce mouvement à la défaite, comme ce fut le cas. Bien que d’une endurance admirable, la mobilisation n’a été massive que dans ses premiers mois, et n’a pas su pérenniser et intensifier l’engagement. Il ne faut pas minimiser l’importance qu’a eue le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a été surprise et effrayée, elle a été poussée à faire des concessions, mais il ne faut pas s’imaginer que l’État bourgeois a vacillé, qu’il a été poussé dans ses derniers retranchements, ou que la bourgeoisie a « paniquée ».

    Le mouvement contre la réforme des retraites (2023) était strictement syndical (économique). Les militantes et militants révolutionnaires y étaient proportionnellement peu nombreux, et ils n’y exerçaient qu’une influence marginale et in fine anecdotique. La mobilisation, dans son ensemble, ne possédait aucune direction politique. Ce que ce mouvement a révélé, en revanche, c’est que le niveau d’organisation du mouvement ouvrier (dont la plus pure incarnation est les syndicats) est diminué, à tel point qu’il n’arrive plus à mobiliser avec succès les outils de la lutte économique (dont le plus pur exemple est la grève) et qu’il est de moins en moins capable de donner une réponse aux offensives de la bourgeoisie dans la lutte pour les salaires. Comparé, par exemple, au mouvement contre la loi Travail (2015-2016), celui-ci n’a pas brillé par sa longévité.

    Le mouvement de révolte de la jeunesse populaire en réaction à l’assassinat de Nahel (2023) était politique, mais il n’était pas révolutionnaire non plus. Là aussi, la présence de la politique révolutionnaire était insignifiante et la direction politique était absente. Évidemment, cette irruption a été un évènement marquant dans la vie de toutes celles et ceux qui y ont pris part, et qui va participer à construire une politisation collective plus radicale au long terme — comme dans le cas des Gilets jaunes. Cependant, à court et moyen terme, ce mouvement s’est très rapidement dissipé, et n’a pas eu de répercussions politiques majeures.

    L’on peut chercher le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire autant que l’on veut, en France, ils n’existent qu’à l’état embryonnaire, c’est à dire à un niveau extrêmement immature de développement. L’État bourgeois n’a été menacé par aucun des mouvements de l’histoire récente. Si ces mouvements attestent par leur existence de l’intensification des contradictions en France, ils indiquent aussi l’extrême faiblesse du mouvement ouvrier autant que du mouvement révolutionnaire : ceux-ci sont actuellement inoffensifs pour la bourgeoisie et son pouvoir.

    L’on peut voir que ces mouvements ont simplement existé, et qu’en tant que tels, ils démontrent la vitalité et la force du mouvement ouvrier et révolutionnaire en France. Mais une telle conclusion serait inverse à celles de ces expériences récentes. C’est précisément l’immaturité et la désorganisation de ces mouvements, d’un point de vue politique, et leur défaite subséquente, qui nous démontrent l’anémie et la fragilité du mouvement ouvrier révolutionnaire en France.

    Dans le contexte français des 50 dernières années, ces mouvements peuvent paraître importants — ils le sont. Mais dans le contexte historique du capitalisme mondial, le sont-ils ? Le sens de la question que nous posons est : « y a-t-il des raisons objectives de considérer ces mouvements comme des signes d’un mouvement ouvrier ou révolutionnaire dangereux pour la bourgeoisie ? » Non.

    Il est vain de projeter notre radicalité, nos frustrations et nos aspirations, sur l’état présent du mouvement réel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier à notre stratégie — par la volonté —, c’est notre stratégie qui doit se plier à la réalité — pour la transformer. Si nous essayons d’appliquer les catégories marxistes à notre contexte sans nous assurer de leur concordance à celui-ci, alors nous nous créons un univers mental anachronique et téléologique, où l’on voit partout ce dont parlent Marx, Engels, Luxemburg, Lénine, Trotsky, Staline, Mao ou Hoxha, mais sans voir leur sens réel (ni de notre réalité immédiate ni de celles de ces révolutionnaires du passé). Par exemple, derrière chaque grève, voir les prémices de la grève générale de masse, derrière sa secte, voir le futur parti révolutionnaire, derrière chaque révolte, le début d’une série d’insurrection ou de la guerre populaire, derrière chaque revendication, l’expression de conditions objectives mûres dans les masses, derrière chaque discours syndical, la voix du prolétariat révolutionnaire, etc. Nous n’avançons évidemment pas que ces catégories seraient obsolètes, qu’elles appartiendraient à une autre époque, qui serait révolue. Nous vivons toujours à l’époque du capitalisme et de l’impérialisme. Ces catégories possèdent toujours une universalité qui parle aussi de notre situation présente. Mais cela ne signifie pas qu’il serait possible d’appliquer mécaniquement les catégories de nos prédécesseurs, sans tenir compte des transformations entre leur contexte et le nôtre.

    En bref, dans le mouvement ouvrier, aujourd’hui en France, le niveau d’organisation est bas (même dans la lutte économique) et la direction politique révolutionnaire est inexistante. Face à la bourgeoisie, le prolétariat français est peu combatif, et lorsqu’il l’est, il est désarmé. En France métropolitaine, l’État bourgeois n’a été mis en face d’aucun défi d’envergure, pour sa sauvegarde ou celle de sa classe, depuis que le Parti communiste français a rendu les armes au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

    Cette situation de repli depuis 1945, dans laquelle nous sommes toujours, ne peut pas être considérée indépendamment de la situation objective des masses dans les pays impérialistes, c’est-à-dire des conditions matérielles de leur existence. La rhétorique révolutionnaire se base souvent sur un certain nombre de postulats : le prolétariat est exploité donc il est révolutionnaire, il y a paupérisation relative donc il y a des conditions mûres pour la révolution, etc. Or, ceux-ci n’ont rien d’évident, et relèvent plutôt de modes de pensés anachroniques (qui projettent une époque sur une autre), essentialistes (qui associent automatiquement des qualités à d’autres qualités) ou messianiques (qui trouvent partout les signes confirmant la prophétie révolutionnaire).

    Ce que signifient réellement « conditions objectives révolutionnaires » est pour nous — communistes des pays impérialistes — difficiles à comprendre. La situation révolutionnaire que celles-ci permettent est elle-même un cataclysme terrible dont l’ampleur réelle nous échappe souvent, et qui n’est — à court terme — qu’aggravé par la révolution. Des conditions objectivement révolutionnaires sont celles d’une misère qui ne laisse « rien à perdre » : l’absence de sécurité de l’existence, l’aliénation physique et psychologique, la tyrannie assumée et éhontée des capitalistes et de l’État sur les producteurs.

    Le prolétariat est « révolutionnaire » lorsque ses intérêts immédiats — d’échelle restreinte et de court terme — correspondent à ses intérêts historiques — d’échelle internationale et de long terme. Le communisme est la cause de l’humanité tout entière, mais seul le prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire celui qui vit directement cet intérêt, avant tout autre intérêt (individualiste, corporatiste, nationaliste), peut le réaliser.

    La situation « intolérable » que décrit le terme « conditions objectives révolutionnaires » est trop éloignée de nous — spatialement et temporellement —, donc nous la projetons sur ce que nous connaissons dans nos vies. Le confort matériel et politique auquel nous a habitués le consensus keynésien est perçu comme la normalité du capitalisme : tout est interprété relativement à ce référentiel. La généralisation de la « précarité » de la vie par le néolibéralisme est assimilée à un retour à la « misère des masses ». Chaque action de résistance populaire, même la plus marginale, économique ou réformiste, est donc le prélude de la révolution. La croissance et le renforcement de la réaction, dans l’État et la société, sont alors perçus comme une fascisation.

    La période actuelle n’est pas comprise comme une dissolution progressive du consensus keynésien, c’est-à-dire la fin d’une période d’exceptionnelle stabilité, et donc, comme la dissipation du confort matériel et de la modération politique que celui-ci créait. Il est au contraire amalgamé à une répétition des années 20-30, un siècle plus tard. Or, ce que nous vivons n’est (principalement) qu’une restauration des conditions matérielles et politiques telles qu’elles existent en l’absence des contraintes représentées par un mouvement révolutionnaire puissant (l’existence de Partis communistes importants et de dictatures du prolétariat dans le monde). L’exemple de la IIIRépublique, pourtant l’idéal type de la démocratie bourgeoise, est à ce sujet explicite : la vie politique et sociale y était autrement plus violente et réactionnaire (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.) que sous la VRépublique, pourtant née d’un coup d’État militaire. Nous ne disons pas que nous retournons à une autre époque : notre époque est — comme toutes les époques — unique, parce qu’elle est le produit d’un passé qui n’est que le sien, c’est-à-dire que notre présent existe tel qu’il est à cause de contradictions et d’une accumulation qui sont héritées du passé et qui ne peuvent pas disparaître. Mais avec la recréation de conditions matérielles similaires, il y a la recréation de conditions politico-idéologiques similaires (nationalisme, racisme, colonialisme, sexisme, répression étatique, etc.). La croissance continue de la réaction depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis le début du néolibéralisme, est la conséquence directe de l’intensification des contradictions sociales — conjuguée au maintien de l’aristocratisation des masses françaises, d’où une tendance révolutionnaire inférieure à la tendance réactionnaire (l’alliance du prolétariat aristocratisé avec la bourgeoisie impérialiste n’est pas rompue, mais celui-ci est effrayé par son déclassement).

    De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas dépasser la tendance révolutionnaire, le mouvement fasciste ne peut pas non plus dépasser la tendance réactionnaire, c’est-à-dire que l’extrême droite, dont les fascistes, ne peut pas « sauter par-dessus leur époque », mais seulement en être à l’avant garde, autant que possible. La tendance objective à la crise et à la paupérisation qui produit ces tendances subjectives (révolutionnaire et réactionnaire) est aussi celle qui les conditionne. Les mandats de Trump ou de Meloni, respectivement aux USA et en Italie, en sont les meilleurs exemples : la tendance à la réaction — impliquée par le néolibéralisme et l’intensification des contradictions dans les centres impérialistes — s’est continuée, mais il n’y a eu ni croissance exponentielle ni choc radical. Dans le cas de Trump, de plus, les évènements du Capitole (2021) ont démontré que ni l’État ni la bourgeoisie américaine n’ont besoin du fascisme : Trump a été isolé et désavoué.

    La fascisation est aussi la progression d’une culture réactionnaire dans la société et dans l’État, mais toute progression d’une culture réactionnaire n’est pas une fascisation : celle que nous connaissons, aujourd’hui en France, n’est que la conséquence superstructurelle des transformations économiques néolibérales. De plus, la corrélation entre la progression de la réaction et la victoire du fascisme a pu se faire passer pour une causalité, parce que ces deux phénomènes distincts possèdent une cause commune dans les contradictions sociales et leur intensification dans la crise, mais celle-ci est fausse : la cause principale de la victoire du fascisme dans la superstructure ne doit pas être cherchée dans la superstructure elle-même, mais dans sa base matérielle. Le fascisme a des idées, mais il ne gagne pas par les idées, il fait des alliances politiques parlementaires, mais il ne gagne pas par des alliances politiques parlementaires, etc. : la victoire du fascisme n’est pas et ne peut pas être une victoire dans les consciences, dans la culture ou dans l’État, mais dans la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie. La victoire du fascisme est superstructurelle (dans les consciences, la culture et l’État), mais la cause de cette victoire est dans les rapports matériels de classe. C’est l’état de la lutte de classe du prolétariat et de la bourgeoisie qui rend possible et nécessaire la reconfiguration fasciste des rapports de classe hors de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire la transformation radicale de la superstructure (la fascisation et le fascisme).

    Il ne faut pas nier que la tendance à la paupérisation absolue et relative se vérifie de nouveau depuis plusieurs décennies dans nos centres impérialistes, et qu’avec elle la tendance à la résistance populaire s’intensifie, mais il ne faut pas nier non plus que les conditions matérielles d’existence des masses restent très aristocratisées : la transformation quantitative ne s’est pas encore changée en transformation qualitative.

    La dégradation nécessaire pour que les conditions objectives d’existence actuelles deviennent révolutionnaires (et permettent des conditions subjectives révolutionnaires) est une dégradation absolue, et non pas seulement relative. L’insatisfaction relative qui est croissante dans nos pays impérialistes, en face des promesses non tenues du capitalisme (la « précarisation »), même lorsque celle-ci est extrême, ne peut pas se substituer à l’insatisfaction absolue.

    Entre l’insatisfaction relative et absolue des besoins sociaux, il y a un saut qualitatif qui fait la différence entre des conditions objectives (matérielle) d’existence « acceptable », « tolérable », « supportable », etc., et révolutionnaires (« inacceptable », « intolérable », « insupportable », etc.).

    Les conditions objectives ne sont révolutionnaires que si leur caractère « intolérable » atteint un absolu. Où se situe-t-il ? L’insatisfaction des besoins sociaux est relative (ne constitue pas un saut qualitatif) lorsque ceux-ci sont insatisfaits mais que la reproduction matérielle reste assurée, elle est certaine. L’insatisfaction des besoins sociaux est absolue (constitue un saut qualitatif) lorsque la reproduction matérielle est menacée par chaque aléa de la vie, elle est incertaine.

    Ce n’est pas le contenu des besoins sociaux, satisfaits ou non, qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non : par exemple, posséder un téléphone portable est aujourd’hui un besoin social satisfait dans de nombreux pays où il existe pourtant des conditions objectives révolutionnaires. Ce n’est pas non plus la proportion des besoins sociaux satisfaits ou non : sous le capitalisme des besoins sociaux sont nécessairement insatisfaits en permanence (c’est le règne de la nécessité, déterminé par l’accumulation infinie de valeur pour la valeur). Ce qui permet de déterminer si des conditions sont révolutionnaires ou non, c’est la certitude ou l’incertitude de l’avenir (de la satisfaction des besoins sociaux). Dans un cas, le risque est acceptable, il n’est pas une menace existentielle, dans l’autre, le risque n’est pas acceptable, parce qu’il est une menace existentielle, c’est-à-dire que chaque accident peut faire la différence entre la possibilité ou l’impossibilité de la reproduction matérielle (la satisfaction) des besoins sociaux.

    Cependant, ce qui importe, c’est moins la satisfaction des besoins sociaux vitaux (la reproduction matérielle de la vie) que la satisfaction des besoins sociaux en général (la reproduction matérielle de la société) ! En effet, l’insécurité de l’existence qui caractérise objectivement des conditions révolutionnaires ne concerne pas seulement la reproduction de la vie biologique, mais bien la reproduction de la vie sociale — pour que la société existe telle qu’elle doit exister dans ce mode de production.

    Pour caricaturer, des conditions matérielles d’existence révolutionnaires, ce n’est pas nécessairement mourir de faim ou de froid en travaillant 15 h par jour, mais ce n’est pas non plus simplement avoir plus de mal à garder un emploi, à payer son loyer et à remplir son assiette. Il ne faut pas tomber dans le misérabilisme qui voit des conditions matériellement révolutionnaires dans la simple existence de l’exploitation capitaliste.

    À ce sujet, la lecture de La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) de Engels est très instructive. S’il ne faut pas fétichiser ce que décrit Engels, cela contraste avec tout ce que nous connaissons en France et nous permet de mieux réaliser l’écart entre nos référentiels et ceux de Engels (à quelle expérience concrète il faisait référence lorsqu’il parlait de « prolétariat révolutionnaire »).

    La « misère » des masses françaises, et plus largement celle des masses des centres impérialistes, n’est que très relative. Celle-ci n’est réellement une misère « absolue » que dans le cas du lumpen proletariat et du prolétariat immigré de première génération. Or, le lumpen proletariatest non seulement une frange très minoritaire de la population, mais il n’a en tant que classe pas de potentiel révolutionnaire (pas de rôle historique d’avant-garde). Chez le prolétariat immigré de première génération, les conditions d’exploitation et d’existence ne peuvent souvent pas être décrites autrement que comme « intolérables » (dans l’absolu, et relativement au reste du prolétariat métropolitain). Cependant, il ne faut pas oublier pourquoi ces travailleuses et travailleurs se sont exilés vers un pays du centre impérialiste en premier lieu : pour y chercher une certaine sécurité et prospérité économique. Objectivement et subjectivement, se conformer aux conditions d’exploitations et d’existence de la métropole (ce qui n’exclut pas d’y mener des luttes économiques) reste un choix préférable à l’engagement révolutionnaire et à la révolution. Lorsque le prolétariat immigré n’est pas intégré à l’aristocratie ouvrière, il cherche activement à l’intégrer, et lorsqu’il l’a intégré il cherche à y rester et n’est qualitativement plus distinct du reste de l’aristocratie ouvrière internationale (même s’il reste sa frange inférieure).

    La précarisation de l’existence qui s’est observée avec le néolibéralisme dans les pays impérialistes du centre a — comme son nom l’indique — généralisé l’insécurité de la vie (l’accès à un travail, à un logement, à une retraite, etc.). Cependant, le capitalisme, dans ces pays, fournit toujours suffisamment d’opportunités, soit par le marché, soit par des interventions étatiques (les aides sociales), pour que la reproduction matérielle reste suffisamment assurée pour que les prolétaires n’aient pas « rien d’autre à perdre que leurs chaînes », mais aussi un emploi et un revenu capable de leur fournir un présent et un avenir correct. Dit autrement, le capitalisme peut encore suffisamment promettre et suffisamment tenir ses promesses. L’incertitude de la vie sous le capitalisme (le statu quo) reste trop inférieure à l’incertitude d’une éventuelle révolution pour que celle-ci soit possible.

    Aujourd’hui, en France, même les « précaires » possèdent dans leur majorité non seulement un accès à de la nourriture et à un logement, mais aussi un certain confort et des loisirs, ainsi qu’une certitude suffisante de ne pas tout perdre ou mourir dans un avenir proche (tomber dans une misère potentiellement mortelle au premier imprévu). Il leur est permis d’espérer non seulement une situation assez stable, mais que celle-ci progresse d’une manière ou d’une autre (consommer plus ou mieux, partir en vacances, acheter une voiture, devenir petit-bourgeois, accéder à la propriété de son logement, etc.).

    Par définition, des conditions objectives sont révolutionnaires lorsqu’il y a un équilibre entre le risque de la perpétuation de l’état présent des choses et le risque de la confrontation directe et violente avec l’État bourgeois (la police et l’armée) — la révolution. Dans de telles conditions, continuer ou cesser de se conformer au système capitaliste sont des choix rationnellement équivalents. À proprement parler, des conditions d’existence révolutionnaires sont des conditions qui ne peuvent que transformer cette existence en existence révolutionnaire, c’est-à-dire des conditions qui rendent l’existence révolutionnaire. Cet équilibre objectif n’est cependant pas automatiquement un équilibre subjectif, car par inertie (la superstructure) les consciences penchent toujours en faveur du statu quo. C’est dans la situation révolutionnaire que l’équilibre objectif (dans les intérêts) devient aussi un équilibre subjectif (dans les consciences), qui ouvre la possibilité de l’offensive révolutionnaire de masse. Ceci dit, rappelons que si des conditions objectives favorables (l’équilibre objectif) sont le préalable de toutes situations révolutionnaires, elles ne les produisent pas automatiquement.

    Lorsque la contradiction entre la base matérielle et la superstructure qui la maintient devient trop intense (en période de crise), la situation devient révolutionnaire, mais en temps normal, même lorsque les conditions sont révolutionnaires, la superstructure remplit son rôle réactionnaire avec succès. Parce qu’elle pèse dans les consciences en faveur du statu quo, c’est elle qui rend une situation « intolérable » stable — elle maintient un équilibre. Voilà pourquoi le statu quo ne peut être brisé que par une crise, c’est-à-dire qu’une situation révolutionnaire ne peut être créée que par une aggravation encore supérieure des conditions d’existences, qui rend impossible la reproduction de l’état présent des choses (chez les dominés et chez les dominants) tel qu’il s’est fait jusqu’alors.

    La révolution est un paroxysme collectif, les conditions objectives révolutionnaires sont des conditions d’existence qui créent la possibilité et la nécessité d’un tel paroxysme collectif — rien de moins.

    Le fait que plusieurs organisations communistes françaises aient décrit le récent mouvement contre la réforme des retraites (2023) comme une « situation révolutionnaire » (ou une « situation pré-révolutionnaire ») est la démonstration d’une totale déconnexion avec la force de ce terme (et avec elle, d’un total manque de recul historique).

    Dans les pays impérialistes comme le nôtre, la pratique de la lutte politique et économique dans les masses tend vers deux issues :

    • soit, la réalisation de l’absence d’un potentiel révolutionnaire réel dans les masses, le constat de l’hégémonie réformiste et trade-unioniste, et la compréhension de la cause profonde de cet état de fait : l’aristocratisation générale de la classe ouvrière française par les surprofits impérialistes ;
    • soit, la dilution de la lutte politique dans la lutte économique, et avec elle de la ligne communiste dans la simple défense des conditions d’existence des masses.

    En toutes circonstances, impossible d’être révolutionnaire sans être dans les masses, mais lorsque les masses sont aristocratisées (soudoyées et corrompues), impossible d’être révolutionnaire sans être marginal dans les masses. Cette contradiction apparaît clairement dans les pays impérialistes. Un révolutionnaire coupé des masses n’est pas un révolutionnaire (parce qu’il est alors coupé de la pratique de la lutte des classes), mais lorsque les masses sont radicalement non-révolutionnaires, comme c’est durablement le cas dans un pays comme la France (où les conditions objectives ne sont pas révolutionnaires), être dans les masses c’est aussi être relativement isolé dans celles-ci (la condition sectaire). « Aller aux ouvriers », pour citer ce slogan économiste, ne doit jamais signifier se dissoudre politiquement dans la classe ouvrière (être au plus près des ouvriers, donc, ne plus être communiste), mais là où lorsque la classe ouvrière est placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité des communistes dans les masses n’est qu’une situation temporaire, lorsque la classe ouvrière n’est pas placée dans des conditions objectives révolutionnaires, la marginalité (la condition sectaire) est pérennisée.

    Autrement dit, aujourd’hui, « aller aux ouvriers », c’est soit se dissoudre dans les luttes économiques spontanées de la classe ouvrière (le spontanéisme et le trade-unionisme), soit accepter de rester relativement détachée de la classe ouvrière telle qu’elle existe actuellement — en tant qu’aristocratie internationale du travail — ce qui n’était pas le cas du contexte au sujet duquel écrivait Lénine (la Russie du début du XXsiècle). Rester des sectes communistes sans direction dans les masses est une anomalie (la démonstration d’une pratique erronée) lorsque ces masses ont un potentiel révolutionnaire, mais la normalité lorsque les masses en question n’ont pas de potentiel révolutionnaire. Voilà ce qui explique à une échelle macroscopique le mouvement général de capitulation spontanéiste et trade-unioniste qui s’est observé dans le mouvement communiste depuis la fin du XXsiècle dans les pays du centre impérialiste : les sectes communistes, désespérées d’échapper à cette condition pour enfin se constituer en parti de masse, ont toutes entrepris de se « mettre au niveau » des masses auxquelles elles s’adressent, c’est-à-dire de s’y rabaisser et d’abandonner la lutte politique pour la lutte économique, en espérant ainsi sortir de leur impasse — en vain. L’impasse n’en est en réalité que plus radicale !

    Persévérer dans la pratique révèle autant les chemins que les impasses, là où elles sont : sans pratique, chemins et impasses se confondent.

    C’est dans la pratique de la lutte politique et économique dans les masses que l’on comprend la réalité de leur potentiel de lutte, et l’absence de leur réel potentiel révolutionnaire — pour l’instant ! Car, ce n’est pas parce que les masses ne sont pour l’instant pas révolutionnaires (au sens où leurs conditions d’existence ne leur permettent d’avoir aucun potentiel révolutionnaire) qu’il n’y a rien à construire avec et dans les masses. Le seul moyen de connaître réellement les conditions d’existence des masses et le niveau de conscience des masses, c’est de vivre (!) et de lutter dans les masses. C’est de cette manière que nous avons pu déduire nos conclusions actuelles, mais c’est aussi de cette manière que nous pourrons atteindre de nouvelles déductions.

    De plus, il est primordial de comprendre que la pratique militante dans et à destination des masses est nécessaire pour acquérir et développer des compétences de cadre. Si aujourd’hui, en France, l’utilité directe de notre pratique est nulle ou quasi nulle, parce que notre mouvement est incapable de conquérir une direction dans les masses (de fusionner avec le mouvement ouvrier pour devenir un mouvement réellement révolutionnaire), et ce en premier lieu pour des causes objectives, cela ne signifie pas que la pratique n’a alors plus d’utilité. Dans notre contexte historique (notre époque dans les pays impérialistes) et à notre niveau de développement (la condition sectaire), la pratique n’est pas moins importante que dans n’importe quel autre contexte historique ou niveau de développement, mais ce qu’elle nous apporte ne réside pas dans son utilité directe, mais principalement dans son utilité indirecte.

    Par exemple, l’activité d’agitation et de propagande des communistes sur les piquets de grève, dans les manifestations ou dans les quartiers populaires a pour objectif d’organiser et de politiser leurs luttes, de conquérir et d’assumer une direction dans celles-ci et de construire un parti communiste de masse, c’est-à-dire de construire un mouvement révolutionnaire. Or, ces objectifs sont aujourd’hui objectivement inatteignables : les communistes échouent à les remplir, et stagnent. Cela signifie que l’activité d’agitation et de propagande des communistes a une utilité directe quasi inexistante. Et alors ? Cela signifie-t-il que cette activité n’a aucune utilité ? Non, seulement que celle-ci est ailleurs. Cette pratique apprend des compétences idéologiques (se dévouer à la lutte), des compétences politiques (connaître et agir sur la lutte des classes), des compétences logistiques (planifier une action), des compétences managériales (gérer une équipe), des compétences techniques (utiliser du matériel), des compétences sociales (communiquer et comprendre), et des compétences de sécurité (être vigilant et prêt). Par exemple, la réalisation du moindre collage d’affiche implique la conception d’un mot d’ordre politique pour un contexte (une zone, une population, une actualité), la création d’un visuel et d’un slogan relatifs à celui-ci, l’impression des affiches, la préparation du matériel de collage, la disponibilité de plusieurs personnes à des horaires habituellement réservés au repos, la planification d’un rendez-vous, la répartition des rôles, l’exécution du collage en lui-même, le repérage et l’esquive de la police et des fascistes, la préparation à l’éventuelle confrontation avec ces derniers, l’explication de son activité et du contenu de l’affiche aux passants curieux, et la confiance dans les capacités et la discipline de ses camarades. L’ensemble de ces compétences organisationnelles (le groupe) et opérationnelles (l’action) ne peuvent être acquises et développées que dans la pratique.

    Actuellement, c’est l’utilité indirecte de la pratique qui est principale, et l’utilité directe de la pratique qui est secondaire, car c’est la première qui participe concrètement à la réalisation de nos tâches (la formation de cadres communistes professionnalisés et la reconstruction d’une organisation de classe et de combat), là où la seconde est impossible, à cause des conditions subjectives (l’absence d’un parti communiste) et objectives (l’absence de conditions d’existence révolutionnaires).

    Il existe non seulement un faux dilemme entre la construction d’une organisation de masse (« la massification ») et la construction d’une organisation de cadre — alors qu’il existe une unité dialectique entre les deux ! —, mais aussi un faux dilemme entre « aller aux ouvriers » et renoncer à « aller aux ouvriers ». Or, il faut lutter dans les masses pour connaître la réalité de leur potentiel et de leur limite, et il faut aussi lutter dans les masses pour former des militantes et militants professionnels qui doivent construire l’organisation de classe et de combat, y compris lorsque les masses ne sont pas placées matériellement en conditions révolutionnaires. « Aller aux ouvriers », si ce n’est pas pour y sacrifier la politique communiste (la déviation opportuniste économiste), ce n’est jamais un absolu, tout comme y « renoncer » : dans les deux cas, ce ne sont que des questions tactiques relatives aux conditions concrètes de la classe ouvrière et du niveau d’avancement de la lutte politique communiste, relativement à la stratégie plus générale de la construction d’une organisation de classe et de combat. En bref, il y a une unité dialectique entre « aller aux ouvriers » et « renoncer à aller aux ouvriers », parce que l’un dépend tactiquement de l’autre. L’on ne peut savoir quand et dans quelle mesure renoncer à fusionner avec le mouvement ouvrier qu’en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier, et c’est en étant déjà avec et dans le mouvement ouvrier que l’on peut savoir quand et dans quelle mesure fusionner avec lui. « Aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est à dire de manière opportuniste (économiste), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin de « renoncer à aller aux ouvriers » (tel que démontré par Lénine dans Que faire ? en 1902), et « renoncer à aller aux ouvriers » comme un absolu, c’est-à-dire de manière également opportuniste (tiers-mondiste, blanquiste, etc.), c’est ne pas comprendre en quoi la politique communiste a aussi besoin d’« aller aux ouvriers ». Pour le mouvement communiste, fusionner et ne pas fusionner avec le mouvement ouvrier ne sont pas des absolus, mais des relatifs entre lesquels il y a unité dialectique : ils sont inséparables.

    Au terme de ce développement, le constat selon lequel le mouvement communiste des pays impérialistes a généralement été incapable de comprendre cette unité dialectique pour se vouer unilatéralement soit à l’un soit à l’autre de ces aspects (chercher à fusionner immédiatement et à tout prix avec le mouvement ouvrier, ou abandonner complètement cette fusion), est évident. Il est alors tout autant évident que le salut du mouvement communiste est dans la compréhension dialectique et historique de son impasse : cette contradiction entre être ou ne pas être dans le mouvement ouvrier est une unité inséparable, et celle-ci s’éternise dans la condition sectaire parce que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier sont placés dans une situation de crise organique créée par l’abondance des surprofits impérialistes.

    C’est précisément la pérennisation, par l’aristocratisation de la classe ouvrière dans les centres impérialistes, de l’impasse (identifiée par Lénine) qu’est la compréhension unilatérale de la fusion du mouvement ouvrier, soit comme un absolu à réaliser immédiatement et à tout prix, soit au contraire comme une impossibilité absolue à abandonner, qui est la cause des déviations droitières et gauchistes qui dominent aujourd’hui le mouvement communiste.

    La dichotomie entre « aller aux ouvriers » ou y « renoncer » n’est radicale que dans son « apparence trompeuse », et c’est par la pratique dans les masses que l’on comprend que leur absence de potentiel révolutionnaire ne signifie pas l’absence de taches politiques immédiates pour le mouvement communiste en France, dans lui-même et dans ces masses. Poser les bases de l’organisation de classe et de combat, aussi en luttant dans le mouvement ouvrier, n’est pas un travail à remettre à demain, et ce n’est pas non plus un travail qui peut être entrepris en dehors de la lutte concrète et quotidienne (économique) des masses. Si celles-ci restent cependant sourdes à la lutte politique communiste, ce n’est certes pas un hasard (cela répond de leurs conditions matérielles d’existence — aristocratisées), mais ce n’est pas pour autant alors une fatalité pour la lutte communiste (le glas de la construction d’une organisation et d’un mouvement révolutionnaire en France). Décrire les conditions concrètes de la lutte communiste en France, pour mener à bien celle-ci, c’est décrire les conditions de la victoire (pour ne pas s’échouer dans l’opportunisme de droite et de gauche), pas les conditions de l’abdication !

    Il en va de même pour la dichotomie entre « devenir un mouvement de masse » et « rester une secte communiste ».

    Comment pouvons-nous en même temps affirmer l’absence d’un potentiel révolutionnaire en France et la nécessité d’y reconstruire un Parti communiste ? Si nous sommes marxistes, nous savons à la fois que l’humanité est en face d’un dilemme, entre le communisme et la ruine, et que le communisme ne peut naître que d’une révolution. Comment faire cette révolution est donc notre premier problème à résoudre, mais ce n’est pas une option : qu’il y ait ou n’y ait pas de potentiel révolutionnaire en France, cela ne change absolument rien au fait qu’il n’y a aucune autre voie que la voie révolutionnaire vers le communisme. Le dilemme historique entre « socialisme ou barbarie ? » autant que la seule réponse possible à la question « réforme sociale ou révolution ? » restent parfaitement inchangés par nos constats sur les pays impérialistes.

    Une fois que la nécessité révolutionnaire a été clairement posée, la nécessité du parti révolutionnaire découle de celle-ci, et avec elle, la nécessité de construire un parti de cadre avec lequel construire un parti de masse (parce qu’un parti révolutionnaire ne peut être qu’un parti de masse et que celui-ci ne peut-être construit que par un parti de cadre). Or, le parti révolutionnaire ne se construit pas en un jour, et il ne tombe pas du ciel non plus. S’il est impossible de construire le parti révolutionnaire en l’absence de conditions objectives révolutionnaires dans les masses populaires et le prolétariat, sa nécessité ne disparaît pas : cela reste la tâche prioritaire pour tous les communistes. Y a-t-il une incohérence : construire quelque chose qui ne peut pas être construit ? Non, simplement parce qu’entre l’organisation politique supérieure qu’est le Parti communiste (notre objectif) et l’absence totale d’organisation politique, il y a une infinité de degrés. Dans cette progression, chaque échelon est construit par et sur celui qui le précède. Dire « nous ne pouvons pas construire le parti révolutionnaire ici et maintenant, donc abandonnons » est absurde. C’est précisément notre travail d’organisation politique, ici et maintenant, en l’absence de conditions matérielles révolutionnaires qui va permettre au parti révolutionnaire d’exister lorsque ces conditions existeront. Nous posons déjà ses fondations.

    Nous refusons de choisir entre l’opportunisme de gauche du déni (croire que des conditions révolutionnaires existent aujourd’hui dans les pays impérialistes) et l’opportunisme de droite de la capitulation (croire qu’en l’absence de conditions révolutionnaires, les taches révolutionnaires disparaissent). Le mouvement communiste international a aussi besoin d’une « arrière garde » dans les pays impérialistes, et ceux-ci connaîtront tôt ou tard, eux aussi, des situations révolutionnaires qui devront être transformées en révolution. Or, en quoi consiste la construction de cette « arrière garde » du mouvement communiste international dans les pays impérialistes, et en quoi consiste la préparation des communistes aux futures conditions révolutionnaires dans les pays impérialistes ? En la construction d’une organisation politique de classe et de combat.

    Notre organisation décompose sa stratégie en 3 axes : le cadre communiste (le révolutionnaire professionnel), le Parti communiste (l’organisation de classe et de combat) et l’Internationale communiste (l’état-major de la révolution mondiale). En quoi ces objectifs peuvent déjà se réaliser aujourd’hui, dans nos conditions non-révolutionnaires ? Par la formation théorique et pratique qui transforme des individus lambda isolés en militants disciplinés, compétents, unis dans le groupe et dévoués à la cause communiste. Par la construction d’un collectif pensant et agissant en tant que tel, capable de produire une première compréhension du monde et de le transformer à son échelle, autant que possible. Par la création d’un réseau internationaliste pour s’intégrer au mouvement révolutionnaire mondial partout où il existe, en apprendre et le défendre. Toutes ces ambitions peuvent être accomplies sans délai, ici et maintenant en France.

    Par exemple, dépasser l’individualisme et la frivolité qui est la norme dans les pays impérialistes comme le nôtre, c’est-à-dire combattre le libéralisme comme il existe, est un premier obstacle idéologique à surmonter collectivement, mais pas des moindres. Sans cette lutte organisationnelle et idéologique, la tendance centrifuge du mouvement communiste en France reste plus forte que sa tendance centralisatrice, et la formation d’un noyau révolutionnaire est un échec à moyen terme.

    Si la construction du Parti communiste reste pleinement d’actualité dans les pays impérialistes, c’est parce que celle-ci peut et doit déjà être entamée. Les conditions de la réalisation de cette tâche révolutionnaire sont absentes, mais les conditions de la réalisation de ses prémices sont présentes. La construction de l’organisation de classe et de combat peut et doit déjà être commencée, même si les conditions objectives dans lesquelles nous sommes placés interdisent encore que cette construction soit achevée.

    Rien ne serait plus contre-révolutionnaire que de nier l’existence de tâches révolutionnaires dans les pays impérialistes. Si celles-ci sont effectivement différentes que celles qui existent dans les pays dominés, elles n’en sont pas moins impératives. Nous devons assumer nos responsabilités révolutionnaires, en commençant par accepter que les problèmes devant lesquels nous sommes actuellement placés ne sont pas simples, ils doivent être considérés avec d’autant plus de sérieux et de patience qu’ils existent dans un contexte historique inédit.

    Comme nous l’avons développé dans Sur Unité communiste, la croissance de l’incertitude de la vie dans les conditions d’existence, y compris dans le centre impérialiste, est une nécessité impliquée par l’existence d’au moins 4 contradictions dans le monde : la contradiction entre exploités (Travail) et exploiteurs (Capital), entre peuples exploités (périphérie dominée) et peuples exploiteurs (centre impérialiste), entre puissances impérialistes concurrentes (inter-impérialiste) et entre Société (le système capitaliste-impérialiste mondial) et Nature (l’environnement). D’une part, les contradictions du capitalisme-impérialisme intensifient nécessairement la contradiction entre celui-ci et la Nature : c’est la destruction de l’environnement par la production marchande toujours croissante, à l’échelle mondiale, pour des profits toujours croissants (la valorisation de la valeur épuise les deux sources de toute richesse, c’est-à-dire le Travail et la Nature). D’autre part, la contradiction entre la Société (capitaliste-impérialiste) et la Nature intensifie nécessairement les contradictions du capitalisme-impérialisme : c’est la destruction du système capitaliste-impérialiste tel qu’il existe par un écosystème qui ne peut plus le supporter (les formes actuelles de la valorisation et de la circulation de la valeur ne sont écologiquement pas soutenable). Au XXIsiècle, la crise écologique, et avec elle, la crise du capitalisme-impérialisme, impliquent un retour progressif de conditions révolutionnaires pour les masses actuellement non-révolutionnaires du centre impérialiste, et une intensification des conditions révolutionnaires déjà existantes pour le reste des masses mondiales.

    En tenant compte de ces 4 contradictions mondiales et de leur développement futur, il nous paraît improbable que des conditions révolutionnaires ne se généralisent pas à nouveau dans les pays impérialistes : au XXIe siècle, l’émergence de nouvelles dictatures du prolétariat, de nouvelles guerres anti-impérialistes de libération nationale, de nouvelles guerres inter-impérialistes de repartage du monde, et d’une catastrophe environnementale générale, sont des possibilités probables. Celles-ci se vérifient déjà, quantitativement et qualitativement (la progression du mouvement communiste international, l’offensive palestinienne de 2023, l’invasion de l’Ukraine de 2022, et l’aggravation de la crise environnementale).

    La tendance néolibérale qui s’observe depuis les années 80 amène d’importantes transformations économiques. Cependant, si cette tendance met en danger l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle existe aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’elle serait capable seule de supprimer complètement cette aristocratisation par rapport au reste des masses mondiales. En effet, ce niveau d’aristocratisation a été permis par une certaine situation politique et économique mondiale qui a pris fin dans les années 70-80, et qui est donc en train de disparaitre, mais le néolibéralisme ne met pas en danger la place des masses françaises dans le centre impérialiste. Indépendamment du consensus keynésien et du néolibéralisme, cette position du « bon » côté de l’accumulation internationale de la valeur par son extraction dans la périphérie va être conservée par les masses des pays du centre impérialiste. Les masses françaises vont vraisemblablement continuer de voir leurs conditions d’existence se dégrader, mais elles ne deviennent aucunement dépendante ni victime de l’échange inégal impérialiste. Ainsi, le prolétariat français va continuer de percevoir une certaine proportion des surprofits impérialiste, par sa simple existence en tant que prolétariat des centres impérialistes — cette proportion est simplement en train d’être progressivement réduite.

    Ceci dit, il ne faut pas alors comprendre que cette « place dans le monde » serait garantie de toute éternité, l’explication ci-dessus a simplement pour but de clarifier que le néolibéralisme, en lui-même, ne met fin qu’à l’aristocratisation des masses françaises telle qu’elle a existé jusque dans les années 80-90, c’est à dire telle qu’elle a été permise par la situation économique et politique mondiale post-1945, et non pas à la position avantagée des masses françaises dans les masses mondiales — qui bénéficient de la dépendance et de l’échange inégal. Il n’y a pour nous aucun doute quant à ce que la qualité impérialiste de la France (et donc, la qualité aristocratisée des masses françaises comme habitantes d’un pays impérialiste) pourrait être remis en question par la crise générale du système capitaliste-impérialiste qui se dessine pour le XXIe siècle : la crise écologique, économique et (géo)politique mondiale.