La Turquie a été secouée par la nouvelle de l’explosion dans une mine de charbon à Amasra dans la province de Bartin dans laquelle 41 travailleurs ont perdu la vie et de nombreux autres ont été blessés. La mort de 41 des 90 mineurs d’Amasra affiliée à l’institution de Turquie du charbon (TTK), à la suite de l’explosion dans la carrière vers 18 h 15 (17 h 15 heures de Paris) le 14 octobre 2022, ce qui constitue un nouvel indicateur de la non-valeur accordée à la vie des ouvriers travaillant dans les mines.
De nombreux responsables de l’État, en particulier Erdogan, et des partis d’opposition, n’ont pas tardé à déclarer leurs tristesses, les uns après les autres. Surtout dans le cadre de l’entrée de la Turquie en période électorale, ils sont presque dans une course pour se créer une opinion publique favorable grâce aux mineurs qui ont perdu la vie.
Les massacres dans les mines en Turquie se poursuivent.
La faible importance accordée à la santé et à la sécurité des travailleurs dans les mines en Turquie se traduit par les accidents miniers qui se produisent chaque année. Ces accidents se produisent parce que la plupart des mines sont sous le contrôle de l’État, ou parce qu’elles sont privatisées et vendues à des entreprises proches du gouvernement, et parce que les mesures d’inspection et de sécurité nécessaires ne sont pas appliquées de manière adéquate. L’absence de ces précautions a été révélée une fois de plus à Amasra.
Dans l’audit effectué par la Cour des comptes dans la mine d’Amasra, en 2019; bien qu’il ait été signalé que la teneur en gaz était élevée dans les zones de travail, que le risque d’explosion soudaine de gaz augmentait, que le nombre de travailleurs était réduit de manière dangereuse et que les dysfonctionnements n’étaient pas éliminés, aucun changement n’a été effectué. Selon d’autres audits de la Cour des comptes, il a été fait état de 190 accidents du travail en 2019 et 164 en 2020 à la mine d’Amasra.
De même, des centaines de travailleurs ont perdu la vie dans des accidents miniers ces dernières années en raison de précautions insuffisantes. Par exemple; 301 travailleurs ont perdu la vie à la suite de l’incendie qui s’est déclaré dans la mine, le 13 mai 2014, dans le district de Soma à Manisa. 38 travailleurs ont perdu la vie lors de l’inondation du 28 octobre 2014 dans la mine de charbon de lignite du district d’Ermenek à Karaman. 16 travailleurs ont perdu la vie dans l’accident survenu dans la mine de cuivre, le 17 novembre 2016, dans le district de Şirvan à Siirt. Ce ne sont là que quelques exemples d’accidents dans les mines de l’histoire de la Turquie, au cours desquels des centaines de travailleurs ont perdu la vie.
Ceux qui frappent les mineurs au sol ne peuvent pas éliminer la victimisation.
Immédiatement après l’explosion de la mine, le gouvernement tente de dissimuler l’accident en faisant des déclarations successives. Dans sa déclaration, Erdoğan a dit qu’il « ne permettrait pas la victimisation et soutient les familles », mais il pense que les travailleurs ont oublié comment les mineurs ont été frappés à Soma dans le passé. De même, les familles qui ont perdu leurs proches dans le massacre de la mine de Soma savent très bien que c’est un gros mensonge qu’elles ne permettront pas la victimisation. L’ensemble du public a suivi de près la façon dont ils ont été traînés au sol à coups de gaz lacrymogènes et de canons à eau lors de leur marche vers Ankara pour leurs revendications, sans parler du fait qu’ils n’ont pas pu recevoir d’indemnisation pour les proches qu’ils ont perdus pendant des années.
L’opinion public est bien conscient du fait que Yusuf Yerkel, qui faisait partie de la délégation lors de la visite d’Erdoğan aux travailleurs qui ont survécu au massacre de Soma, a donné des coups de pied aux travailleurs au sol, sous les yeux d’Erdoğan, et qu’il a presque été récompensé, et encore moins puni, et nommé attaché commercial au consulat général de Francfort avec un salaire mensuel élevé. Les mineurs n’ont jamais oublié et n’oublieront jamais comment Erdoğan a défendu le massacre en disant « c’est dans la nature du travail » en référence au massacre de Soma.
Nous n’avons pas oublié les massacres de travailleurs, nous ne vous laisserons pas oublier !
L’histoire de la République fasciste turque est une histoire de massacre sous de nombreux aspects. Les massacres, notamment contre les ouvriers et les travailleurs, font également partie de cette histoire. Des dizaines de travailleurs perdent la vie chaque année dans les mines, les constructions, les usines et les chantiers navals. Les revendications de droits des travailleurs, les grèves et même les marches pour la paix sont constamment attaquées par la République fasciste turque. Un exemple de cela : Le 10 octobre 2015, 103 travailleurs ont été tués dans les bombes qui ont explosé lors de la marche des travailleurs à Ankara pour des revendications de paix.
En tant qu’ATIK (La Confédération des Travailleurs de Turquie en Europe), nous commémorons nos collègues qui ont perdu la vie dans l’explosion de la mine d’Amasra, nous exprimons nos condoléances à leurs familles et à leurs collègues. Nous appelons les syndicats et les forces démocratiques en Europe à lutter ensemble pour que les responsables du massacre des travailleurs d’Amasra rendent des comptes. Nous n’oublierons pas le massacre de la mine d’Amasra, nous ne le laisserons pas tomber dans l’oubli.
Ce cri n’est pas une complainte – c’est le cri d’un soulèvement populaire courageux.
Une jeune femme kurde, Jina Mahsa Amini (22 ans), est morte en garde à vue à Téhéran aux mains de la police de la moralité iranienne le 16 septembre. Le prétexte de son arrestation était la violation présumée de la loi sur le port du hijab. Elle était originaire de Saghez, la partie kurde de l’Iran.
Depuis lors, les manifestations de masse en Iran ne cessent pas ; jour et nuit, les rues sont dominées par les manifestants, dans la province kurde, mais aussi dans toutes les grandes et petites villes d’Iran. La mort de Gina Amini a de nouveau allumé le feu d’un ferment révolutionnaire dans tout le pays, qui brillait depuis longtemps parmi les masses et s’exprimait surtout par une accumulation sans précédent de luttes ouvrières.
À première vue, les manifestations semblent être un soulèvement spontané de la colère. Mais c’est bien plus et cela a une longue histoire. L’année dernière déjà, l’inflation de 55 à 130 % devenait insupportable pour les gens, et les travailleurs ayant une expérience de la lutte s’organisaient dans les usines. De mars 2021 à mars 2022, il y a eu 4 000 luttes de travailleurs, dans des secteurs industriels tels que le pétrole, le gaz, la pétrochimie, les aciéries, les travailleurs de la canne à sucre à Haft Tapeh, les chauffeurs routiers, les infirmières et les enseignants. Les revendications syndicales ont été soulevées dans les manifestations, ainsi que des revendications dirigées contre la privatisation des usines, des établissements d’enseignement et des services urbains de base. C’est à partir de ces luttes que s’est développée la force qui donne aux soulèvements de masse d’aujourd’hui leur ampleur nationale, leur cohérence, et dirige leur résistance contre le régime.
« Le peuple en a tout simplement assez ! Les nombreuses grèves des travailleurs ; les femmes sont dans les rues ; les enseignants se battent depuis des mois, les retraités. Tout le monde se bat contre une vie insupportable faite de pauvreté, d’inflation, de faim et d’oppression. Les manifestations montrent clairement que les Kurdes et tous les autres peuples d’Iran sont très solidaires« , déclare l’Iranienne Zaman Masudi, militante du mouvement international des femmes.
Les gens perdent leur peur. Malgré la répression et la violence brutales, avec des milliers d’arrestations et 133 morts à ce jour, des femmes et des hommes, des travailleurs, des jeunes, des étudiants se dressent contre le régime théocratique et fasciste détesté. Les femmes enlèvent leur hijab, les commissariats de police, les centres religieux et les bureaux publics s’enflamment. Le cri « Femme, vie, liberté » retentit. Et pour la première fois en 40 ans, le slogan « Vive le socialisme, vive le socialisme » peut être entendu.
Dès la mi-juillet 2022, Nosrat T., CP Iran, a déclaré lors d’un webinaire d’ICOR : « Je voudrais dire que la société évolue à grande vitesse vers des conditions révolutionnaires. » Cela s’avère maintenant vrai, car les demandes économiques et politiques, les luttes s’interpénètrent et les objectifs insurrectionnels se révolutionnent. Les organisateurs du soulèvement de masse à Marivan (près de la frontière irakienne) ont déclaré dans un appel, un jour après le meurtre de Gina : « La raison de la dégradation des femmes est la culture capitaliste, les lois et les traditions réactionnaires et patriarcales. » Et plusieurs syndicats ont appelé à la grève sous des slogans politiques ; le Conseil de coordination des travailleurs contractuels du pétrole a écrit : « L’intensification croissante du cycle d’oppression et de brutalité dans la vie du gouvernement a mis la société en état de rébellion aujourd’hui, soulignant le besoin d’unité entre les travailleurs permanents du pétrole et les travailleurs à court terme, et de solidarité pratique pour mettre fin à cette situation infernale.«
Des organisations telles que l’Organisation des Fadaiyan (minorité)/Kurdistan oriental appellent à une grève politique générale et à un soulèvement national. Le courage et la volonté de changement sociétal des travailleurs et des masses populaires sont le potentiel d’une lutte victorieuse. Afin que leur chemin ne s’étouffe pas dans la résignation ou le sang, une direction unie à l’échelle nationale et un parti révolutionnaire sont nécessaires, qui soit respecté par les masses et leur donne une orientation et une organisation. Avant tout, aucune lutte dans aucun pays ne doit aujourd’hui rester seule et isolée. C’est pourquoi l’ICOR se déclare solidaire de ces luttes dans le monde entier et se donne pour tâche d’organiser la conscience et le soutien dans des activités de solidarité mondiales. Les impérialistes et les fascistes sont liés dans le monde entier et la contre-révolution agit de manière transfrontalière. C’est pourquoi il faut poursuivre résolument la construction de partis nationaux et le renforcement des formes d’organisation internationales comme ICOR ou le front uni anti-impérialiste et antifasciste.
Vive la lutte des masses iraniennes pour la liberté et la démocratie ! Organisons la solidarité ! Brisons le blocage et la censure d’Internet ! A bas le régime théocratique, patriarcal et fasciste ! Vive la liberté – Vive le socialisme ! En avant avec l’ICOR ! Renforçons dans le monde entier le front uni antifasciste et anti-impérialiste !
Signataires (au 07 octobre 2022, d’autres signataires possibles) : 1. PCPCI Parti Communiste Prolétarien de Côte d’Ivoire (Proletarian Communist Party of Ivory Coast) 2. UPC-Manidem Union des Populations du Cameroun – Manifeste National pour l’Instauration de la Démocratie (Union of Populations of Cameroon – National Manifesto for the Establishment of Democracy) 3. CPK Parti communiste du Kenya 4. MMLPL Ligne prolétarienne marxiste-léniniste marocaine 5. CPSA (ML) Parti communiste d’Afrique du Sud (marxiste-léniniste) 6. PCT Parti Comuniste du Togo (Communist Party of Togo) 7. PPDS Parti Patriotique Démocratique Socialiste, Tunisie. 8. 8. MLOA Organisation marxiste-léniniste d’Afghanistan. 9. 9. CPB Parti communiste du Bangladesh 10. SPB Parti socialiste du Bangladesh 11. CPI (ML) Red Star Parti communiste indien (marxiste-léniniste) Red Star 12. NCP (Mashal) Parti communiste népalais (Mashal) 13. NDMLP Parti marxiste-léniniste néo-démocratique, Sri Lanka 14. CPA/ML Parti communiste d’Australie (marxiste-léniniste) 15. БКП Българска Комунистическа Партия (Parti Communiste Bulgare) 16. PR-ByH Partija Rada – ByH (Parti du travail – Bosnie-et-Herzégovine) 17. MLPD Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne) 18. UC Unité Communiste, France 19. UPML Union Prolétarienne Marxiste-Léniniste, France 20. 20. BP (NK-T) Bolşevik Parti (Kuzey Kürdistan-Türkiye) (Parti Bolchevique (Kurdistan du Nord-Turquie)). 21. KOL Kommunistische Organisation Luxemburg (Organisation communiste du Luxembourg) 22. RM Rode Morgen (Aube rouge), Pays-Bas 23. UMLP União Marxista-Leninista Portuguesa (Union marxiste-léniniste portugaise) 24. RMP Российская маоистская партия (Rossijskaya maoistskaya partiya) (Parti maoïste russe). 25. MLGS Marxistisch-Leninistische Gruppe Schweiz (Groupe marxiste-léniniste de Suisse) 26. TKP-ML Türkiye Komünist Partisi – Marksist-Leninist (Parti communiste de Turquie – Marxiste-Léniniste) 27. MLKP Marksist Leninist Komünist Parti Türkiye / Kürdistan (Parti communiste marxiste-léniniste de Turquie / Kurdistan) 28. KSRD Koordinazionnyj Sowjet Rabotschewo Dvizhenija (Conseil de coordination du mouvement de la classe ouvrière), Ukraine 29. PCC-M Partido Comunista de Colombia – Maoista (Parti communiste de Colombie – Maoïste) 30. PCP (independiente) Partido Comunista Paraguayo (independiente) (Parti communiste paraguayen (indépendant)) 31. PC (ML) Partido Comunista (Marxista Leninista) (Parti communiste (marxiste-léniniste)), République dominicaine
Giorgia Meloni. Un nom qui, pour une très grande partie des militants et militantes de France, n’évoquait rien. Aujourd’hui, ce nom symbolise une percée importante de l’extrême droite. Celle-ci n’a cependant pas lieu aux confins de l’Europe, dans les zones frontières contestées par les grands acteurs géopolitiques, mais en Occident même. La militante, qualifiée de « post-fasciste », est en passe de remplacer Mario Draghi comme présidente du Conseil des ministres d’Italie. Ce poste est clé dans la détention du pouvoir exécutif. Son organisation, Fratelli d’Italia, est arrivée en tête des élections législatives italiennes. Cette organisation est l’héritière du MSI, le Mouvement Social Italien, la formation issue de la chute de Mussolini, et de son successeur, l’Alliance Nationale.
« Celle qui a comme devise « Dieu, famille, patrie » quitte le gouvernement et fonde son parti de droite radicale, Fratelli d’Italia, ouvertement islamophobe, anti-immigration et opposé au mariage homosexuel.1»
Une distribution géographique clivée
Elle est parvenue à s’insérer comme un véritable pivot dans la coalition des droites italiennes. Elle s’est imposée dans les élections italiennes de 2022, créant un tsunami d’extrême droite.
Une longue montée en puissance
L’Italie est, depuis plusieurs années, dans une situation délicate. L’économie italienne ne s’est pas relevée de la crise économique de 2008. Globalement, le PIB n’a eu de cesse de diminuer depuis cette période. Les responsabilités sont d’ailleurs multiples. Le sous-développement économique du sud de l’Italie, qui n’est que peu soutenu par le Nord et par Rome, le respect fanatique des directives européennes de stabilité budgétaire qui a grévé les investissements… mais aussi l’intervention militaire initiée par la France contre la Libye, laquelle a décapité un régime économiquement allié et créé un profond ressentiment.
Les partis traditionnels de l’Italie, Parti Communiste Italien / Parti Socialiste Italien / Démocratie Chrétienne, qui avaient dominé la vie politique du pays dans l’après-guerre, se sont effondrés, laissant un vide béant. PSI et DC sont entrés dans une collusion profonde avec une des forces structurantes de l’Italie : la mafia. La corruption, l’absence de transparence de la vie politique, la crainte et le chantage ont gangrené ces organisations. Dans les années 1990, l’opération Mains Propres a révélé l’ampleur du phénomène. Elle a provoqué plusieurs arrestations, mais surtout une chute verticale des scores de ces partis. Quant au PCI, il est devenu illisible par les électeurs. Le second pilier du communisme occidental, avec le PCF, s’est lancé dans une mutation « eurocommuniste ». Il a tenté un « compromis historique » dans les années 1970 avec la Démocratie Chrétienne, compromis plus profond encore que celui du PC avec le PS autour du « programme commun » de 1972, considéré comme un tournant stratégique majeur. Honni par Moscou, compromis avec le patronat, il s’est autodétruit. Après 1992, l’alternance PSI/DC prend fin. L’ensemble des dirigeants suivant provient d’autres forces politiques.
L’espace politique n’est pas longtemps resté vide. De nouvelles forces sont venues le combler, la plupart en provenance de l’extrême droite. L’un des symboles de cette période est Silvio Berlusconi. Berlusconi, libéral, conservateur, publicitaire né, entrepreneur talentueux, fait partie de cette génération d’Italiens anticommunistes passés par la loge P2. P2 –propaganda due- était une loge maçonnique qui avait pour objectif premier d’empêcher toute victoire communiste en Italie. Entre 1945 et 1982, elle a rassemblé de nombreuses personnalités influentes d’Italie (banquiers, militaires, héritier de la couronne, services de sécurité.) Elle a participé à une série d’activités terroristes en Italie tout comme d’affaires criminelles. Durant les « années de plomb », elle a contribué à faire monter les tensions entre extrême-gauche et gouvernement, notamment en organisant attentats et assassinats pour faire porter la responsabilité aux Brigades Rouges. Avec la fin de la guerre froide, ces réseaux vont connaître une nouvelle utilité. La victoire de Berlusconi et de Forza Italia, fondé en 1994, l’illustre.
Carte de membre de la Loge P2 de Berlusconi
Forza Italia dirigé par Berlusconi, est à la croisée des chemins entre mafia – au sud, extrême droite – au nord, et milieux d’affaires. Il est le prototype du parti populiste « de droite ». Il se démarque de la vie politique italienne par son style, qui fait appel au fond de culture réactionnaire qui existe dans toutes les sociétés. Forza Italia est un slogan de football, Berlusconi promet de « descendre sur le terrain ». Il appuie le machisme, les paillettes, le spectacle. Fréquentant de jeunes (ou très jeunes) prostituées, mannequins, richissime, il cavaliere forme une espèce de rêverie libidineuse glauque. Forza Italia, sous ses divers noms, exerce le pouvoir grâce à des coalitions s’appuyant toujours plus sur l’extrême droite (1994-1995 ; 2001-2006 ; 2008-2011). Or, il est de plus en plus marginalisé au sein de sa propre coalition. Il est désormais concurrencé par des forces plus à droite.
En 2018, comme un coup de tonnerre, c’est une coalition étrange entre la Lega (La Ligue du Nord, séparatiste, devenue la Ligue tout court pour ne plus se couper des électeurs du sud), formation d’extrême droite et le Mouvement des 5 étoiles, classé à gauche. Cette alliance est celle d’une formation ancrée au nord, dans un espace industrialisé « qui ne veut plus payer pour les fainéants du mezzogiorno » et une formation ancrée dans ce même espace appauvri. Leur coalition malaisée se heurte à des questions de fond : liens avec les grands chantiers mafieux, question sociale, UE… En revanche, ils trouvent un accord sur la question de l’immigration. Les rapports de force entre les deux organisations s’inversent progressivement. La Ligue gagne en influence tandis que le M5S ne parvient pas à pouvoir s’imposer et reflue brutalement. Aujourd’hui, il n’est plus que l’ombre de lui-même.
Résultats des législatives de 2018. En Jaune le M5S, en Bleu la coalition de la Liga.
La romance contre nature entre le M5S et la Ligue a vécu. Elle qui devait incarner l’anti-establishment, elle a fini par mettre au pouvoir un banquier. Une nouvelle fois dépités, les Italiens et les Italiennes se sont tournés à nouveau vers des « solutions » originales.
Il faut noter que cette élection s’est déroulée avec des abus flagrants. Ainsi, qu’une abstention forte existe, cela ne surprend pas. Mais le problème est celui de l’abstention forcée. « En Italie, des millions d’abstentionnistes malgré eux n’ont pu glisser leur bulletin dans l’urne. La raison ? Une anomalie démocratique. Elle touche tous ceux qui se trouvent éloignés de leur résidence administrative pour leurs études, leur travail ou leurs vacances, En Italie, la domiciliation et la résidence sont deux choses distinctes et chacun vote là où il a déclaré sa résidence administrative. La démarche fastidieuse pour changer d’adresse démotive les volontaires. « Je n’ai pas voté à distance parce que ça n’existe pas chez nous, comme pour ceux qui vivent dans le Nord et sont originaires du Sud », confie Luca.2 ». De plus, les votes familiaux et les votes contraints – par la mafia – existent.
Un programme ultra-réactionnaire
Toujours est-il que Giorgia Meloni et sa formation sont arrivés largement en tête. À quoi pouvons-nous nous attendre ?
Premières décisions centrales : une politique nataliste. Elle déclare son soutien « à la natalité et à la famille », ainsi qu’aux modèles traditionnels de familles. Elle juge que l’IVG incarne une « défaite » qu’il faut « prévenir ». Elle entend laisser aussi aux médecins la possibilité d’exercer leur « objection de conscience ». Cette obsession de la natalité va de pair avec une crainte du déclin démographique et de l’arrivée de nouvelles populations : « Je ne dis pas que les étrangers ne devraient pas avoir d’enfant, mais nous devons créer les conditions pour que les Italiens se reproduisent » déclarait un des cadres de son parti. Si frères d’Italie n’évoque pas directement la théorie du « grand remplacement », ils parlent en revanche volontiers de « substitution ethnique ». Cette obsession va de pair avec une hostilité aux mouvements LGBT, qualifié de « lobby », dans la plus pure tradition conspirationniste.
La question migratoire revient inlassablement. Les affaires autour du navire de sauvetage Aquarius restent en mémoire d’une partie des Italiens. La position de celle qui est pressentie pour diriger l’Italie est de fermer les ports aux navires qui viennent en aide aux migrants.
Des résultats terrifiants
Difficile en revanche de voir comment cette interdiction pourrait être applicable : La convention internationale de 1974 pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS) rend obligatoire l’aide aux personnes en détresse en mer. Autre volet, la volonté de faire revenir les Italiens expatriés. Cependant, le programme économique de repli nationaliste ne paraît guère attractif pour ces expatriés souvent très qualifiés.
Parmi les premières décisions prévues par le gouvernement : un abandon du Reddito di cittadinanza, équivalent du RSA français, jugé trop social et entretenant l’oisiveté. La question de l’Islam est fatalement arrivée aussi en tête, avec des exigences : un contrôle sur l’origine et la formation des imams, sur les financements des mosquées…etc. Les prières devraient également être réalisées en italien et non en arabe.
Tancée par Macron, elle a répondu vertement sur deux thématiques : la Libye, grande pomme de la discorde avec la France, et le Franc CFA, qui maintient une chasse gardée en Afrique. Au travers de la première, on retrouve une rengaine, celle du « vous nous avez pris le pétrole et vous nous laissez les migrants. » Déstabilisé par la guerre promue par le duo BHL-Sarkozy, le « rempart Libyen » contre les vagues migratoires sahéliennes et subsahariennes a rompu. Or, indépendamment de ce qu’on peut penser du droit au libre déplacement et à l’installation, il est clair que l’Italie a été laissée seule face à ces questions. De plus, la directive Dublin, qui considère que les expulsions sont de la responsabilité du pays d’entrée dans l’UE, lui a fait reposer une charge supplémentaire sur les épaules. L’opération mare nostrum, qui venait prêter assistance aux migrants en perdition, est restée elle aussi à la charge de l’Italie. Son remplacement par le misérable Frontex n’a été qu’un palliatif médiocre (peu financé) et cynique (non plus le sauvetage et mise à terre, mais la remise aux gardes-côtes libyens).
Quant au Franc CFA, la question n’est pas humaniste. Il s’agit à la fois de reprocher à la France sa mainmise, mais aussi de considérer que cette politique entretient les vagues migratoires vers l’Europe, donc vers l’Italie.
En revanche, dans son alignement international, celle-ci s’inscrit dans un otanisme de bon aloi. Nous sommes loin de la vision binaire du monde par Biden, entre les méchants autoritaires contre les gentils démocrates. La dirigeante de l’Italie s’inscrit dans un front commun contre la Russie. Elle s’aligne alors bien plus sur le modèle du PiS polonais que sur celui de Russie Unie ou du Fidesz de Hongrie.
Quant à la position eurosceptique, elle est paradoxale : 191 milliards d’euros, soit un quart du plan de relance européen, sont destinés à l’Italie. Meloni ne se déclare plus pour une sortie de l’Europe, mais plaide pour un « une Europe confédérale ».
Ugo Palheta déclarait : « elle est plutôt néo-fasciste. Son projet vise à revivifier et actualiser, donc sous de nouvelles formes, le vieux projet des extrêmes droites de l’entre-deux-guerres, dont l’extrême droite fasciste. Contrairement au post-fascisme, Giorgia Meloni n’est pas en rupture avec le fascisme historique. Elle reprend par exemple la théorie du « grand remplacement », théorie néo-fasciste selon laquelle les élites et la gauche comploteraient pour remplacer les peuples européens par des peuples africains. Emploi, école, sécurité, droits des femmes… Les fascistes lisent tout à travers le prisme de l’omniprésence des immigrés et des minorités, et de leur volonté de soumettre l’Europe ou de vivre en parasites. C’est ce que fait Giorgia Meloni. »
Une fasciste ne suffit pas pour le fascisme
Une fasciste au pouvoir suffit-elle pour que ce soit le fascisme ? Cela n’est pas une équation si évidente. Tout comme le fait d’avoir eu l’ex-trotskiste Lionel Jospin à la direction du pays n’a pas fait de la France une République socialiste, l’élection de Meloni ne débouche pas directement sur une dictature. Mussolini est arrivé au pouvoir en 1922. Il ne parvient pas à faire passer les lois fascistissimes avant 1925/1926, dans un climat de crise politique bien plus profonde que celle que connaît l’Italie. Hitler arrive au pouvoir en 1933, mais doit prendre prétexte sur l’incendie du Reichstag pour mettre en place la « gleichschaltung ». Orban est au pouvoir depuis le 25 avril 2010 et n’est pas parvenu à sauter l’étape. Le PiS Polonais non plus. Il leur manque la masse critique et la menace existentielle pour justifier leur coup de force. Car même un dictateur ne dicte pas seul, il est obligé de respecter une forme de contrat social avec les différentes forces qui composent son pays. Un État avec une direction extrêmement verticale comme la Russie se heurte aujourd’hui à ses limites : elle en a trop exigé et fait fuir ses forces vives.
Meloni ne peut probablement ni aller frontalement contre les industriels de Turin ou contre les mafieux du sud. Elle se doit de respecter une certaine prédictibilité pour assurer la stabilité des marchés italiens et les intérêts de ses capitalistes. Or, les marchés préfèrent des démocraties consensuelles aux autocrates imprévisibles. Et eux se rappellent bien des décisions imbéciles de Mussolini d’entrer en guerre en se croyant vainqueur, précipitant le pays dans le chaos. Peut-être le fascisme reviendra-t-il en force, mais probablement pas sans qu’une crise politique le rende acceptable aux yeux des exploiteurs. Ironiquement, le grand patronat est plus effrayé à l’idée d’un vrai fascisme qu’une partie de la population italienne, qui en a une idée assez vague.
Le poids de l’histoire
Il paraît invraisemblable qu’une fasciste puisse accéder à des fonctions aussi importantes dans un pays qui a une telle histoire. C’est d’autant plus ironique que le 100e anniversaire de la pris du pouvoir par Mussolini est cette année.
Deux points nous paraissent essentiels : celui du poids de l’histoire et notre responsabilité dans nos victoires et nos échecs.
Le rapport à Mussolini et à la Résistance italienne antifasciste est profondément marqué par une différence fondamentale avec la France et la dualité Vichy/Résistance. En France, il existe un rejet quasi unanime de la France du Maréchal. Les seuls qui essaient de s’en faire des apologues sont soit ostracisés, comme Jérôme Bourbon, soit procèdent par des insinuations et des révisions discrètes, comme Zemmour.
En Italie, en revanche, la mémoire du fascisme est bien plus complexe. Comme l’historien Enzo Traverso le note : En Italie, où l’antifascisme a été le pilier des institutions républicaines nées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’interprétation historique du fascisme a été pendant une bonne trentaine d’années indissociable de sa condamnation éthique et politique. À partir de la fin des années 1970, s’est amorcée une nouvelle lecture du passé beaucoup plus soucieuse de mettre en lumière le consensus sur lequel s’appuyait le régime de Mussolini et, en même temps, bien décidée à s’affranchir des contraintes de la tradition antifasciste. Pendant les années 1990, ce tournant historiographique s’est accentué avec la fin des partis qui avaient créé la république (le Parti communiste, la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste) et la légitimation des héritiers du fascisme comme force de gouvernement (l’actuelle Alliance nationale). Cette mutation s’est accompagnée d’un retour du refoulé (le fascisme) dans l’espace public, aux effets inattendus et paradoxaux. D’une part, elle s’est traduite dans la fin de l’oubli des victimes du génocide juif (auparavant sacrifiées sur l’autel de la guerre de libération nationale, dans laquelle tous les déportés devenaient automatiquement des martyrs de la patrie, donc des déportés politiques) et, d’autre part, dans la réhabilitation du fascisme, c’est-à-dire de leur persécuteur. La crise des partis et des institutions qui incarnaient la mémoire antifasciste a créé les conditions pour l’émergence d’une autre mémoire, jusqu’alors silencieuse et stigmatisée. Le fascisme est maintenant revendiqué comme un morceau d’histoire nationale, l’antifascisme rejeté comme une position idéologique « antinationale » (le 8 septembre 1943, date de la signature de l’armistice et du début de la guerre civile, a été présenté comme le symbole de la « mort de la patrie »). Le résultat a été, à l’automne 2001, un discours officiel du président de la République, Carlo Azeglio Ciampi, commémorant indistinctement « toutes » les victimes de la guerre, c’est-à-dire juifs, soldats, résistants et miliciens fascistes, désormais surnommés affectueusement « les gars de Salò » (i ragazzi di Salò) . Autrement dit, une commémoration conjointe de ceux qui sont morts dans les chambres à gaz et de ceux qui les ont fichés, raflés et déportés. Comme si, en rendant hommage à leur mémoire, l’État n’avait pas à se prononcer sur les valeurs et les motivations de leurs actes, ou pire, comme s’il pouvait mettre sur le même plan bourreaux et victimes, objets de mémoires « symétriques et compatibles »3.
Si Vichy est vu comme le serviteur d’occupants abominables, en revanche l’antifascisme italien est vu comme antinational, responsable d’une invasion dévastatrice (celle des Anglo-américains en 1943). Mussolini et i ragazzi di Salò, ne sont certes pas sans tâches, mais ils incarnent une continuité de l’Etat italien.
L’alliance antifasciste Parti Communiste Italien / Parti Socialiste Italien / Démocratie Chrétienne, en dépit de leurs conflits propres, maintenaient cette historiographie. Elle est progressivement sapée par leur corruption interne et par l’émergence de nouvelles forces politiques. Avec l’Opération Mains Propres, qui pulvérise ces organisations, naît un champ libre dans lequel les héritiers d’une autre tradition politique peuvent s’engouffrer. Une nouvelle foi, Enzo Traverso note : « De Felice a publié un ouvrage fort controversé, Rosso e Nero, dans lequel il interprète la dernière étape de l’itinéraire de Mussolini, son rôle dans la guerre civile italienne des années 1943-1945. Selon lui, « Mussolini, que cela nous plaise ou non, accepta le projet de Hitler par motivation patriotique : ce fut un véritable “sacrifice” sur l’autel de la défense de la patrie »4.
Les révisions historiques qui ont été tentées dans d’autres pays, notamment en Allemagne lors de la « querelle des historiens », ont globalement fait long feu. L’historien Ernst Nolte avait ainsi tenté de faire du « génocide de race » une réponse défensive au « génocide de classe » communiste. Cela a été vu comme scandaleux. Ses héritiers et correspondants, comme François Furet, se sont donc arrêtés à mi-chemin : criminaliser le communisme et à le placer comme symétrique du fascisme. Mais ils ne l’ont pas réhabilité « positivement ». Le fascisme n’est pas une option ouvertement défendable en France ou en Allemagne.
Et nous ?
En France, les tentations fascistes les plus dangereuses ne procèdent pas par l’imitation folklorique. Les fascistes déguisés jouent un rôle finalement assez subalterne dans la progression des idées. Ils ne possèdent pas les moyens d’acquérir une hégémonie politique et culturelle suffisante pour parvenir à un mouvement de masse. Même Zemmour, qui représentait quelque chose d’infiniment plus dangereux, n’est pas parvenu à réussir quelque chose de significatif sur le plan du passage de la rhétorique à l’action politique. 2022, qui aurait pu être « l’année du Z » sur plus d’un plan, a été plutôt l’année de leurs enrayages.
La France n’est pas l’Italie. Elle résiste bien mieux à la situation économique que d’autres. Elle possède les avantages que lui confère le fait d’être une puissance impérialiste avec un coussin protecteur, même si celui-ci se tasse progressivement. Cependant, les mêmes maux débouchent sur des solutions similaires. Une Meloni attend aussi son heure chez nous. Nous ne sommes pas invulnérables.
C’est là quelque chose que nous devons garder à l’esprit en permanence. Le fait que des millions d’Italiens et d’Italiennes aient choisi de placer leurs espoirs dans une héritière du fascisme est à double tranchant. C’est à la fois une victoire réactionnaire, mais surtout une défaite progressiste. Le poids de l’anticommunisme et les divisions des progressistes ont fait qu’ils ne sont pas parvenus à incarner un espoir. Il est clair que les chances ne sont pas égales : les uns bénéficient de puissants soutiens, les autres fort peu. Les organisations communistes et les organisations progressistes sont pourtant les seuls à pouvoir proposer une issue positive. Il y a là une matière à réflexion profonde sur nos stratégies, nos relations, notre rapport à la question du Pouvoir avec un P majuscule et du « pouvoir » au sens de possibilité d’action.
Si nous ne voulons pas d’un scénario à l’Italienne, compter sur des politiciens corrompus n’est pas possible. Il reste à construire une nouvelle unité politique pour qu’elle puisse déboucher sur une possibilité d’unité populaire. Elle seule sera à même de pouvoir contrer la course à l’hégémonie politique et culturelle de la réaction. Elle seule sera à même de pouvoir servir de creuset pour forger l’acier du fer de lance de futures victoires.
Nous reproduisons ici le communiqué du PMR – Parti Maoïste Russe, une des organisations russes membre de l’ICOR. L’opposition de cette organisation à la guerre lui a régulièrement valu d’être ciblée par la police et la justice russe, et nous saluons son courage. Elle nous transmet ici une courte analyse sur la situation actuelle.
Nous aurons prochainement l’occasion d’écrire, nous aussi, sur ce que nous pensons de la situation militaire, politique et géopolitique dans cette région. À nos yeux, le conflit entre dans une 3e phase. Après l’échec de l’offensive générale des premières semaines, la Russie a choisi de concentrer ses forces sur des objectifs plus limités. Aujourd’hui, il n’est plus question d’avancée, mais uniquement de sanctuarisation des espaces qui ont été conquis. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la guerre entre Russie et Ukraine est une guerre qui conserve un caractère limité, et il reste encore des espaces d’escalade de violence. La Russie entend transformer, en déplaçant ses frontières, l’opération spéciale en « guerre défensive », ce qui lui permettrait de recourir à cette escalade de violence. Les référendums arrachés sont là pour maquiller tout cela derrière une mascarade de légitimité. Autant celui de Crimée pouvait être considéré comme reflétant partiellement la volonté de la population, autant celui-ci est une farce de mauvais goût. Nous ne croyons plus qu’un cessez-le-feu et des négociations puissent aboutir: la Russie a réussi le tour de force de transformer une « opération spéciale » contre un régime qui n’était pas si populaire en véritable guerre contre une nation. Or, ces guerres sont facile à déclencher, mais elles sont généralement impossible à clore.
Information sur l’état actuel des événements en Russie par le Parti maoïste russe (PMR)
La Russie a commencé son agression impérialiste contre l’Ukraine dans l’espoir d’une courte guerre victorieuse, mais elle a échoué. Avant la mobilisation, la Russie a subi plusieurs défaites sur la ligne de front. L’impérialisme russe, au lieu des plans initiaux d’assimilation des Ukrainiens et d’annexion de toute l’Ukraine, tente maintenant de sauver au moins quelques positions. À cette fin, des « référendums » ont été organisés sur les territoires occupés, puis ces territoires ont été annexés.
Les particularités de la législation militaire russe doivent également être prises en considération : selon la loi russe, les soldats conscrits pour le service militaire ne peuvent pas combattre à l’étranger. La loi stipule que la Russie ne peut envoyer en guerre que des contractuels (ceux qui servent sur la base d’un contrat). Si les territoires occupés sont déclarés russes et que l’Ukraine poursuit ses contre-attaques, la Russie peut considérer qu’il s’agit d’une agression contre ses propres territoires et envoyer des conscrits sur la ligne de front. Ce scénario donnerait à la Russie toute latitude pour adopter des lois autorisant l’utilisation d’armes de destruction massive.
Le parti maoïste russe s’oppose aux référendums sur les territoires occupés de l’Ukraine car un principe y sera suivi : « Il est plus important de savoir QUI comptera les voix plutôt que COMMENT on vote ». Les résultats du référendum sont déjà connus, les autorités des territoires occupés font leurs déclarations et plans politiques en comptant qu’ils font déjà partie de la Fédération de Russie avec des résultats écrasants – 80-90% POUR. Le fait de frapper à chaque porte pour enregistrer un vote a eu lieu pendant le référendum et l’accompagnement des forces armées russes a évidemment créé une pression supplémentaire. Nous considérons ces référendums comme une violation flagrante du droit des nations à l’autodétermination car, premièrement, il s’agit de territoires où la population est majoritairement ukrainienne et, deuxièmement, c’est un abus scandaleux de la démocratie.
Le 21 septembre, le gouvernement russe a annoncé une « mobilisation militaire partielle ». Les citoyens mobilisés sont assimilés aux contractuels et seront envoyés en Ukraine. Il est vite devenu douloureusement clair que la mobilisation n’est pas « partielle » mais totale ou le sera dans les mois à venir. La mobilisation a divisé la société russe en deux groupes : les premiers désapprouvent totalement la nouvelle (et tentent de fuir à l’étranger, de protester par des actions et de ne plus soutenir le régime), les autres pensent que la mobilisation ne les concernera pas, eux et leur cercle de communication (ils croient que seuls les vétérans ayant une expérience du combat seront recrutés, comme le dit la propagande bourgeoise).
À cela s’ajoute la faible culture de la protestation en Russie : une série de facteurs (l’influence du révisionnisme soviétique de la génération des années 1950-1980, le nettoyage presque complet du terrain de jeu politique, le soutien actif de l’impérialisme russe et de la politique de Poutine par l’opposition formelle) ont fait que le nombre de participants aux actions de protestation est faible et que les revendications politiques trouvent souvent une faible expression. Dans le même temps, toute critique de la guerre et du gouvernement est interdite par la loi, la moindre action de protestation ou le moindre mot négligent pouvant entraîner d’énormes amendes, des arrestations et des peines de prison. Le 21 septembre est marqué par de multiples cas d’arrestations avec assignation à la mobilisation.
Les protestations en cours ne peuvent pas changer la situation en Russie et sur la ligne de front, bien qu’elles aient influencé l’ampleur de la mobilisation et que dans certaines régions elle ait été rapidement annulée (pour l’instant). Les larges masses sont toujours captivées par la frénésie militaire et la propagande fasciste du régime de Poutine. Les grands travaux attendent les marxistes-léninistes russes, toutes les forces pacifiques et démocratiques en Russie.
Nos plans sont d’aider les mobilisés à échapper à l’appel, de les agiter en leur expliquant l’essence des événements et de travailler avec ceux qui n’ont pas réussi à s’échapper afin de créer des conseils militaires pour lutter collectivement contre les ordres criminels des officiers. Les soldats démobilisés sont aussi dans notre intérêt.
Nous soulignons que, contrairement aux libéraux russes, qui considèrent tous les soldats de l’armée russe comme des criminels et que les libéraux russes menacent de peines de prison, ou, au mieux, leur proposent de simplement quitter le front ou de se rendre, nous, les maoïstes, ne comptons pas les soldats comme des parias de l’armée russe, nous comprenons que certains d’entre eux sont entrés en Ukraine sous la pression des officiers, tandis que d’autres croient simplement qu’ils font une bonne action. Notre travail consiste à expliquer aux soldats l’essence de cette guerre, et aussi à les aider à s’organiser contre leurs commandants. Et seulement dans le cas où l’agitation ne se poursuit pas, si d’autres soldats menacent notre agitateur, alors seulement nous l’aiderons à quitter le front.
Nous, organisations membres du collectif Fermons les locaux fascistes, en lutte contre le fascisme à Lyon, soutenons la mobilisation pour le droit à l’IVG organisée par le collectif Droits des femmes.
→ Il y a quelques mois, à cause de juges conservateurs∙trices nommé∙es par Donald Trump, la Cour suprême états-unienne a voté la fin de la garantie du droit à l’IVG. Les États américains qui se sont empressés d’interdire ce droit sont en majorité républicains ; en Hongrie, le gouvernement d’extrême droite mené par Viktor Orbán attaque le droit à l’IVG. On constate que, partout dans le monde, les politiques de droite et d’extrême droite mettent en danger les droits des femmes. → En France, entre 1940 et 1944, le régime de Vichy considérait que l’IVG était une attaque contre l’État et le peuple français, et avait renforcé la répression. → Et aujourd’hui, malgré la dépénalisation de l’avortement en 1975 grâce aux luttes féministes, ce droit est encore remis en question par l’extrême droite. Plusieurs député∙es du Rassemblement national sont ouvertement anti-IVG. Par exemple, Marie-France Lorho a organisé en 2018 un colloque avec des intervenant∙es contre l’avortement. On se souvient aussi des multiples déclarations choquantes de Marine Le Pen, comme en 2012 sur les « IVG de confort » qu’elle souhaitait interdire. Le parti nie pourtant aujourd’hui avoir jamais remis en question ce droit… N’oublions pas les risques représentés par les fascistes et leurs complices.
Contre l’extrême droite qui met en danger les droits des femmes dans le monde et en France,
restons FÉMINISTES et ANTIFASCISTES autant qu’il le faudra !
Alternatiba Rhône, CNT 69, ENSEMBLE ! Rhône, FSU 69, Jeune Garde Lyon, La France Insoumise 69, Nouveau Parti Anticapitaliste 69, Parti de Gauche 69, Solidaires Rhône, Solidaires étudiant-es Rhône, Union Communiste Libertaire Lyon, Unité Communiste Lyon.
L’Iran connaît à l’heure actuelle une grande mobilisation progressiste.
Les manifestations se sont déclenchées à la suite de la mort de Mahsa Amini, décédée le 14 septembre après avoir été détenue dans les locaux de la « police de la moralité » islamique à Téhéran. Son crime était le « port de vêtements inappropriés ». Si la police a nié toute violence, des images présentées comme le scanner de Masha Amini montrent « fracture osseuse, une hémorragie et un œdème cérébral ».
Son décès provoque des manifestations spectaculaires, en particulier dans la région du nord de l’Iran, peuplée de Kurdes. Dans celle-ci, l’ordre islamique s’est systématiquement heurté à des résistances importantes. Les femmes iraniennes ont défilé dans toutes les grandes villes, enlevant leur hijab en signe de résistance. À Téhéran, étudiantes et étudiants ont scandé « Femme ! Vie ! Liberté ! ». Dans plusieurs villes, en particulier au Kurdistan, les vêtements islamiques sont jetés au feu.
Répression
Le gouvernement iranien a répondu par la répression. Les réseaux sociaux ayant joué un rôle primordial dans la diffusion des informations et dans l’organisation des manifestations, ils ont été ciblés. Dès le 19 septembre, internet mobile est coupé dans la capitale. Plusieurs manifestants et manifestantes sont tués par la police, tandis que des arrestations ont lieu. Le raccordement internet de l’Iran est fortement perturbé à partir du 21.
Le lendemain, arrestations et manifestations se répondent. Plusieurs commissariats de Téhéran sont incendiés. 16 des 31 provinces d’Iran connaissent des troubles. À la date du 26 septembre, ce sont près d’un millier d’arrestations qui ont eu lieu, et 55 personnes ont été tuées par la police.
Ces mobilisations sont orientées contre la chape de plomb du gouvernement islamique. Le pays est dirigé par un Guide suprême, Ali Khamenei, nommé par l’Assemblée des experts. Elle est élue au suffrage universel. Le Guide possède des prérogatives importantes, désignant les hauts responsables militaires et la présidence judiciaire. Il incarne la prédominance du religieux sur le politique. Cependant, la politique possède aussi des marges de manœuvre : la présidence du pays, dirigée par Ebrahim Raïssi, donne une tonalité à la vie du pays. Ainsi, Hassan Rohani (2013-2021) avait fait le choix de nommer des femmes dans des postes stratégiques du gouvernement, et déclarait : « la discrimination ne serait pas tolérée ». En revanche, dans la vie de tous les jours, les inégalités sont patentes. Inégalités face au travail, inégalité face au mariage, au divorce ou à l’héritage. Leurs marges de manœuvre dans leur vie de tous les jours sont étroitement surveillées par les diverses polices et les militantes féministes sont sous la menace constante.
Colère(s)
La colère des femmes rejoint aussi les revendications régionales des populations qui vivent en Iran. Héritière de l’Empire Perse, la République Islamique d’Iran est constituée de plusieurs peuples. Une part d’entre eux tolère mal l’ordre de la capitale, qui impose des normes sociales « traditionnelles » n’ayant rien à voir avec la « tradition » qui leur est propre. Ces forces centrifuges jouent aussi un rôle dans les contestations. De plus, il existe aussi la déception d’une grande partie de la population qui souffre du chômage et de la difficulté de trouver des perspectives d’avenir. L’embargo sur l’Iran l’étouffe et contribue à alimenter un sentiment obsidional (d’encerclement) qui permet de justifier des politiques rétrogrades ou un détournement des ressources vers le nucléaire. La question sociale iranienne est un puissant détonateur, que, paradoxalement, la présence occidentale neutralise.
Nous affirmons notre soutien aux femmes d’Iran ainsi qu’aux luttes au sein de ce pays. Nous saluons le travail de nos camarades iraniens de l’ICOR, le Parti des travailleurs de la nation iranienne et de la conférence des femmes de la base. Cette solidarité est importante !
Malgré cela, l’Iran et l’Islam sont régulièrement traités avec un mépris très occidental.
La question du voile : obligation ou droit ?
Il nous paraît vital de ne pas regarder ce qui se passe en Iran avec condescendance, et non plus de tenter de tordre le bâton dans l’autre sens.
Ainsi, Charlie Hebdo, qui souffre d’une obsession névrotique pour tout ce qui touche à l’Islam, s’est mis en tête de comparer la question du voile en Iran et en France. L’idée serait que la lutte des femmes contre l’obligation de porter le voile en Iran connaîtrait une continuité en France avec les politiques contre le droit de le porter dans l’espace public. Par voie de conséquence, une partie du mouvement progressiste, qui soutient ce droit, se ferait complice du régime des ayatollahs. C’est là une falsification assez grossière. Nous considérons qu’il existe en réalité deux luttes qui s’imbriquent : d’une part, la lutte contre des politiques d’obligation faites au femmes sur ce qu’elles doivent faire de leur corps (que ce soit le couvrir ou l’exposer), et, d’un autre côté une lutte de long terme contre les aspects réactionnaires des pratiques religieuses. Or cette lutte ne se fait pas contre la foi, contre les musulmanes et leur droit d’être dans l’espace public, mais avec elles.
L’Iran : un pivot géopolitique
L’Occident regarde cette lutte avec condescendance et profite de cette occasion pour donner des leçons de modernité. Or, l’Iran moderne est l’héritier d’une civilisation plurimillénaire qui ne se résume pas à la domination de la clique au pouvoir depuis 1979. Le pays est urbain, avec une économie relativement développée, malgré les sanctions particulièrement fortes imposées unilatéralement par les USA. La crise que traverse le pays n’est pas tant une crise liée à l’étouffement complet du pays sous le poids du régime, qu’une crise d’accès à un système moderne et égalitaire entre les sexes, liée au développement de la société.
Il en profite aussi pour solder ses comptes avec un régime honni. Mais l’Iran n’est pas honni pour son rapport à la religion. Après tout, cela ne pose pas de problème de s’aligner sur les oulémas du Golfe, ou de soutenir Nouri al-Maliki, le très intolérant dirigeant sunnite irakien. Il l’est avant tout pour son alignement géopolitique, du mauvais côté de la géopolitique mondiale. L’Iran est dans une logique d’alignement avec la Russie et la Chine, tout en se présentant comme le défenseur tutélaire des chiites du Moyen-Orient, ainsi que de communautés leur étant rattachées (comme les alaouites). Cela le pousse à s’opposer aux deux puissances locales : Turquie et Arabie Saoudite, tandis que ses liens avec le Liban le poussent à être en conflit avec Israël. Paradoxalement, l’Iran a annoncé qu’il soutenait l’Arménie contre l’Azerbaïdjan, ce qui l’amène à être, pour une fois, aligné avec l’Occident.
Or, les sanctions et les menaces sur l’Iran ne contribuent pas à aider les Iraniennes. C’est au contraire par le dialogue, par la levée des sanctions que le régime répressif s’affaiblira. Il a bâti son « contrat social » sur l’indépendance iranienne et sur la défense acharnée du pays contre les interventions extérieures. Les Bernard Henri Lévy, qui se disent qu’il est bon de sauter sur l’occasion pour étrangler encore davantage le pays, ne feront que retarder la victoire des femmes iraniennes. Ils donnent raison au régime dans sa peur de l’étranger. L’histoire a montré que la situation des femmes dans les pays où l’occident est intervenu s’est systématiquement dégradée (Irak, Libye, Syrie). L’aide que nous pouvons apporter ne passera donc pas par les bombes.
Fabien Roussel ambitionne t-il de devenir cette « gauche que la droite aime bien » ? Il est vrai que la place du PCF dans l’écosystème politique français interroge. Les spécificités de cette organisation centenaire semblent s’être évaporées avec l’abandon progressif de son contenu idéologique. Aujourd’hui, sa capacité à pouvoir représenter quelque chose de stratégiquement différent des autres organisations de gauche, plus dynamiques que lui, n’existe plus. Il reste un appareil surdimensionné, des réseaux, des points d’appui qui s’autoconservent.
Pour se démarquer des autres organisations, le secrétaire général du PCF a choisi de s’exprimer à rebours de NUPES, sur le nucléaire, sur l’élevage, sur les sujets de société. L’objectif est de pouvoir drainer les voix qui se retrouvent socialement dans la gauche, mais pas sociétalement dans celle-ci. La gauche végan, LGBT+, woke, face à la gauche barbecue & Kronembourg ? À plusieurs reprises, des polémiques stériles ont opposé Fabien Roussel à des personnalités comme Sandrine Rousseau.
Nous n’accuserons pas Roussel de reprendre le leitmotiv d’Égalité & Réconcilliation (la gauche du travail, la droite des valeurs). Cependant, il investit un champ majoritairement occupé par la droite ou l’extrême droite, celui des valeurs. C’est quelque chose qui est nécessaire : les valeurs sont aussi ce qui forme le socle de l’attachement et de l’identification politique. En s’adressant ainsi aux ouvriers, Roussel tente de prendre à contre-pied une forme de « bien pensance » dans laquelle les plus précaires ne se retrouvent pas, et joue sur le terrain de la gouaille et du langage populaire. Mais la manière dont ces débats sont amenés est, au mieux, maladroite, au pire, complètement contre-productive. Nous prendrons ici l’exemple du travail, avec le « retour de la valeur travail dans le discours de gauche ». C’est quelque chose qui nous paraît une bonne entrée en matière.
On peut choisir de voir les propos de Fabien Roussel comme s’inscrivant implicitement dans une campagne pour la « fierté ouvrière ». C’est très probablement comme cela que les militants et militantes du PCF, qui sont sauf exception des personnes sincèrement engagées, vont les défendre.
Dans l’absolu, l’idée de « retrouver le plaisir d’aller travailler » est quelque chose qui nous paraît positif. Mais l’important est, comme le disait Lénine « pour quelle classe » ? Nous pensons que le travail peut être émancipateur, qu’il est une activité nécessaire pour la production de richesses, pour répondre aux besoins inassouvis de la population. Nous ne parlons pas ici de 5G ou d’iPhones, ni de consommation ostentatoire, mais d’infrastructures basiques et de services essentiels.
Nous nous inscrivons en opposition face à des groupes marginaux qui se disent « contre le travail ». Certains déclarent que « le travail du monde de demain ne sera plus vraiment du travail » ce qui est effectivement quelque chose qui se débat. Mais d’autres positions nous paraissent indéfendables.
Celle de la négation du travail, qui dénote une incompréhension totale de comment les choses fonctionnent en pratique. C’est une vision magique de la société qui ne peut déboucher que sur un effondrement rapide du niveau de vie.
Celle qui rejette le travail socialisé et qui veut se replier sur une communauté paysanne et artisanale. Si elle souhaite trimer toute la journée dans les champs, ne plus avoir d’IRM et mourir à 35 ans, c’est son choix, mais nous ne le soutenons pas.
Celle qui considère que les miettes issues de la surexploitation impérialiste et de l’exploitation capitaliste peuvent permettre de vivre « en marge », donc dépendant d’un système d’exploitation. En somme, une posture aristocratique.
En octobre 2021, nous écrivions :
Pour nous, la magie de la production n’est pas dans la quantité produite, elle n’est pas dans le luxe, mais elle est dans la capacité de la production à répondre aux besoins de l’humanité. Pour les capitalistes, il est exclu de remplacer le travail humain par l’automatisation, car on ne peut sous-payer les machines, et donc on ne peut gagner de plus-value sur leur travail. Pour nous, la question ne se pose pas : le profit n’est pas notre but. De nombreuses tâches, aujourd’hui, peuvent être automatisées et permettre à de nombreuses personnes de travailler moins ou de se consacrer à autre chose, à étudier ou à s’épanouir.
Nous voulons pouvoir créer le système économique dans lequel la production est là pour répondre aux besoins de la population dans la mesure des capacités de la planète. Quelque chose qui cesse de ruiner les bases de notre survie, et qui nous permettent d’aller vers l’avenir. Demain, qui sait, les machines à commande numériques, les impressions 3D métalliques, feront des usines des lieux de magie sans opération humaines, mues par le ballet des robots.
Mais dans l’intervalle, nous le répétons : il y a une vraie fierté à être de ces magiciens du bois, de l’acier, de l’aluminium, une vraie fierté à être quelqu’un qui vit pour répondre aux besoins des autres !
Roussel parle de retrouver le plaisir de travailler. C’est un point qui nous paraît difficilement défendable. Fierté, oui, mais comment est-il possible de trouver un plaisir ? Des ouvriers et ouvrières sous-payés aux enseignants et enseignantes devant les classes surchargées en passant par les soignants et soignantes sans moyen… les plaisirs sont une chose bien rare. Et il n’est pas une question d’état d’esprit, il est une question de système économique.
Quel plaisir d’être un « locataire permanent » de la Terre, condamné à travailler pour payer le droit de vivre plus ou moins dignement – et plutôt de moins en moins ? Le plaisir ne peut se retrouver que le fait de « cultiver son jardin ». D’être « propriétaire » du destin de l’humanité : celui de produire non pas pour faire rentrer de l’argent, mais pour améliorer le destin commun. Dans cette période grinçante, dans laquelle les utopies sont devenues des grossièretés, il est difficile de s’exprimer ainsi.
L’autre problème de Roussel est l’opposition entre « gauche des allocs » et « gauche du travail ». Dans ses propos, il faut référence à celles et ceux qui font la « chasse aux allocations chômage ». Il avalise ainsi les thèses qui opposeraient une bonne pauvreté, besogneuse, à la mauvaise pauvreté, oisive. Ni l’absence de perspective, ni l’absence d’épanouissement au travail, ni l’absence de travail ne sont soulignées. Finalement, ce « plaisir » de travailler semble bien être un coup de pied au derrière de ceux qui sont trop fainéants pour se mobiliser et « traverser la rue ». À l’inverse, les propos de Philippe Poutou « je suis la gauche des allocs », sont limités. Ils traduisent surtout une perspective très étroite de la gauche actuelle : celle de jouer un jeu à somme nulle, dans laquelle il faut se repartager un potentiel de voix. Le débat est, hélas, décevant. Soit par capitulation (PCF), soit aussi par peur « d’aller trop loin » (NPA) et de sortir des postures syndicalistes et économistes. La croyance derrière étant que les exploités ne sont pas en mesure de poser la question politique du pouvoir et de son exercice. Or, c’est traîner en arrière les plus avancés et les plus mobilisés, voir s’en détacher et leur laisser chercher les réponses ailleurs. Souvent dans des endroits répugnants.
Il faut reconnaître au PCF qu’il essaie de parler à des catégories sociales qui ne se retrouvent pas dans la gauche actuelle. Il s’adresse à des personnes qui se sentent délaissées par les discours sociétaux, qui ne s’y retrouvent plus.
Il existe une gauche à deux vitesses : une partie intellectuelle et une partie populaire. Or, le lien qui les unit n’est pas automatique, il est précaire et doit être perpétuellement consolidé. L’évolution des conceptions de la gauche avec notamment une influence importante de courants de pensée américains (nous disons cela comme un constat, pas une diabolisation) a contribué à affaiblir le message universaliste de celle-ci pour une confrontation des particularismes et des attentes individuelles. Les débats épineux et précautionneux ne trouvent pas d’écho parmi ceux qui sont face à une dégradation concrète et constante de leur niveau de vie. De même, les élans de transformation du monde, souvent pétris de volontarisme, se heurtent à des questions pragmatiques : emploi, salaire, perspectives sociales. Cela se voit dans une perception de l’écologie comme punitive par certains ou certaines.
La quadrature de cercle du « bien manger », la résolution de cette question, n’est pas tant dans l’affrontement entre véganisme militant et carnisme nihiliste. Elle n’est pas tant dans une consommation qui est imposée par la richesse et par la disponibilité. Elle est dans le contrôle de la production par le peuple.
La racine politique
Or, nous considérons que ces attentes sont légitimes les unes et les autres, mais surtout ne s’excluent pas mutuellement. Il n’existe pas en réalité de muraille entre la « gauche woke » et la « gauche barbecue ». Il existe au contraire une véritable intersection. Les émancipations ne sont pas contradictoires, car la clé de voûte du capitalisme est celle qui tient le reste de la société, y compris de reliques du passé comme le patriarcat. C’est la mise en place d’un nouvel ordre, basé sur le pouvoir populaire, qui crée l’espace dans lequel ces questions peuvent être concrètement résolues.
C’est à travers celui-ci que la suppression du caractère aliénant du travail peut faire émerger une vraie liberté pleine et entière. Cette liberté, née de la conscience du nécessaire, est la seule qui peut par exemple poser la question de l’écologie, de l’élevage animal. Non plus sous des formes abstraites d’affrontement culturel, mais sous la forme d’une transformation de l’humanité et de son rapport à la nature. Transformation qui est rendue obligatoire pour ne pas être broyée par nous même.
Nous pensons qu’un système de pensée total, au sens de qui embrasse l’intégralité des questions et les fait décanter, est encore à dessiner. Nous ne prétendons pas le posséder, mais uniquement des pistes. Toujours est-il que l’approche provocatrice de Roussel, ou l’attitude moraliste d’autres, ne semble pas contribuer à cette décantation, mais uniquement à maintenir des batailles de diversion pour une gauche qui mérite bien mieux.
Le mardi 13 septembre 2022, au tribunal correctionnel de Lyon, se tient le procès d’un militant de la Gale. Comme l’indique le communiqué de celle-ci, ce procès vient solder une vieille affaire, datant d’avril 2018. Pour mémoire, nous reproduisons des extraits du communiqué de la GALE, que vous pouvez retrouver sur Rebellyon.
Répression sur un membre de la Gale : procès contre le Bastion Social le 13 septembre
Le mercredi 11 avril 2018, une association promouvant la scène hardcore sur Lyon organisait un concert dans le bar « RocknEat » situé au 32 quai Arloing dans le 9 ème arrondissement de Lyon.
L’organisation de l’événement, indépendante du bar, souhaite démontrer que la scène hardcore partage des valeurs opposées à celles de l’extrême-droite.
C’est pourquoi ses membres ont fait le choix d’apposer un petit logo où il est écrit « no racism, no sexism, no fascism ». Un nombre important de militants d’extrême-droite du « Bastion Social » ont saisit l’occasion pour tendre une embuscade, bénéficiant d’une attitude plus que conciliante des propriétaires du lieu. Ainsi, alors que plusieurs étaient présents à l’intérieur, d’autres, une vingtaine, attendaient leur heure pour attaquer. Cette attaque n’a pu être déjouée que par le sang froid et le professionnalisme des militants et militantes qui étaient présentes. Un second acte s’est ouvert avec l’arrivée de la police.
Lorsque la police est arrivée, nous avons de notre côté signalé que nous n’avions rien à dire.
Nous venions de subir une attaque, de protéger un lieu et il y avait assez de témoins de ce qui s’était passé.
Après quelques embrassades entre les propriétaires du bar et des discussions informelles avec les personnes présentes, les forces de police vinrent à la rencontre de notre camarade G. pour lui proposer de s’entretenir avec eux : « ou vous venez, ou on vous embarque ».
De fait ils l’ont embarqué et nous le reverrons « libre » que deux jours plus tard.
Après avoir prévenu une avocate nous nous sommes rendus-es le soir même devant l’hôtel de Police Marius Berliet.
En attendant cette dernière, les pompiers sont arrivés sur place et sont venus emmener notre camarade le visage tuméfié et ensanglanté. Il a juste eu le temps de nous dire qu’il venait de subir un tabassage en règle dans les locaux de la police.
[…] Malgré tout il a pu continuer ses deux jours de garde à vue avec un nez cassé, sans que personne n’y trouve à redire.
Au bout de deux jours il a été présenté devant un juge d’instruction. Ce dernier et le procureur de la république ont tous les deux réclamés sa mise en détention en attendant le procès et ce bien qu’il présentait toutes les garanties prévues pour s’en passer !
Le procureur aurait déclaré en off, « les 8 (les fachos ndlr) vont sortir, celui-là je le garde ».
En effet, 8 fascistes ont été arrêté ce soir-là dont Bissuel et Conchon. Deux d’entre eux sont sortis du tribunal avec le statut de témoins assistés alors qu’ils avaient été placés en garde à vue pour violence en réunion.
C’est le juge des libertés qui, après une heure trente de délibéré, a décidé de faire sortir notre camarade.
[…] Notre camarade est mis en examen pour violence avec une arme par destination (il s’est défendu), outrage et rébellion (la police veut pouvoir justifier son nez cassé), et dégradation.
Acharnement
Ce procès s’inscrit dans une continuité d’acharnement policier et judiciaire contre la GALE, acharnement qui a culminé par une série de descentes de police et par une tentative de dissolution, qui a fait long feu. Un militant de l’organisation a également été placé en détention provisoire, une manière de pouvoir le punir. Cette répression se poursuit encore aujourd’hui, des arrestations en lien avec la venue de Darmanin ont eu lieu. Le motif : des affiches indiquant que la police tue. Cette question était déjà au centre d’une opération de répression menée par la région contre le Lyon Antifa Fest. Elle avait servi à faire pression sur le lieu dans lequel il se déroulait traditionnellement.
Cela est à mettre en comparaison avec la manière dont sont traités les militants fascistes. En juin, Adrien Ragot, dit « Lasalle », issu de Génération Identitaire, avait poignardé deux personnes et frappé un policier dans la nuit du 9 au 10 juin 2022. Il a écopé de 12 mois de prison ferme… sans mandat de dépôt.
Il est plus que légitime de s’inquiéter sur la forme de cet énième procès dirigé contre les militants et militantes de cette organisation.
Un climat délétère
Les crises successives que nous connaissons mettent sous pression les sociétés. Nous avons pu assister, au cours des deux dernières décennies, à un formidable décalage vers la droite du centre de gravité politique. Incapable de faire face à ces crises, loyal avant tout aux intérêts des milliardaires, le système politique ne parvient pas à franchir les obstacles d’aujourd’hui et de demain. La solution « par le haut », celle de l’effort commun, celle de l’égalité, celle de la transformation complète du monde, est bloquée. Reste donc la solution « par en bas », celle de la xénophobie, de l’isolement, du repli identitaire suicidaire. Elle ne menace pas les intérêts très court-termistes des exploiteurs. Elle met au pas les plus pauvres pour qu’ils acceptent leur destin : être sacrifiés pour que les Arnault, les Bolloré, les Dassaut, les Bezos et les Musk du monde s’en sortent.
C’est pour cela que la répression est si différente contre l’extrême-gauche et l’extrême-droite. Une est traitée avec le mépris ou réprimée avec violence. L’autre bénéficie des plateaux télévision. Elle a en appui les philosophes néoconservateurs, les figures télévisées comme Zemmour, et les bouffons comme Hanouna. Elle n’est touchée que lorsqu’elle outrepasse trop largement les limites posées par leurs maîtres. Cette asymétrie sera de plus en plus grande avec le temps qui passe.
Une unité fragile
Le courant progressiste, antifasciste et anticapitaliste n’a jamais été aussi fort que lorsqu’il est uni. Nous pouvons retenir ainsi l’affrontement particulièrement fort avec les fascistes au sein du mouvement des Gilets Jaunes. Or, cette unité ne va pas toujours de soi. Elle est un fruit difficile à faire grandir, fragile. Des crises brutales existent parfois.
Mais les conflits qui existent au sein du milieu militant, quelque soient les motivations qui les animent, sont secondaires et doivent le rester par rapport à la solidarité face aux attaques de l’extrême-droite ou de l’État. Ayant été co-signataires d’un communiqué sur des agressions au sein du milieu militant il nous a été signalé que notre présence à des événements initiés par la GALE était indésirable. Nous en avons pris acte, et cela conditionne donc notre participation au rassemblement devant le tribunal. Cela n’enlève en rien le fait que nous considérons ce procès comme profondément politique, et que nous espérons que son issue sera la plus positive possible pour le militant de la GALE. Nous savons que la répression ne connaît pas de cloisons, alors la solidarité ne doit pas non plus en connaître.
Nous réclamons la relaxe de G. et la mise en examen des policiers qui l’ont agressé en garde à vue ! Stop à l’impunité policière et à l’intimidation extra-légale !
Le 1ᵉʳ septembre 1939, la 2ᵉ guerre de repartage impérialiste s’est déclarée par l’invasion allemande de la Pologne. C’est aussi le jour où les partisans de la paix dans le monde sont descendus dans la rue pour protester contre les guerres injustes. Le 1ᵉʳ septembre 2022, l’importance de descendre dans la rue contre les guerres injustes, la pauvreté et les massacres, a un sens encore plus important. Les guerres régionales au Moyen-Orient ont maintenant été transférées aux frontières de l’Europe. Le 24 février, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une nouvelle étape a été franchie. D’une part, les États-Unis, soutenus par l’Union européenne (UE), et, d’autre part, la Russie, soutenue par la Chine et donc l’Union de Shanghai. Les guerres par procuration au Moyen-Orient se poursuivent avec l’intervention directe des impérialistes Russes en Ukraine. Cette invasion approfondit le conflit entre les puissances impérialistes.
L’État fasciste turc, qui profite des évènements, commet de nouveau des massacres contre les Kurdes. L’État turc, qui voit les gains des Kurdes issus des grandes luttes au Rojava comme une menace pour son territoire, mène constamment des opérations dans la région frontalière où vivent les Kurdes, où elle commet des massacres à l’arme chimique.
La guerre est un massacre.
Ces dernières années, des centaines de milliers de personnes ont perdu la vie dans des guerres régionales en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Ukraine. En outre, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, 23 millions de personnes quittent leur pays chaque année et demandent l’asile dans un autre état à cause des guerres, d’environnements conflictuels et d’un partage inégal des ressources naturelles. Au cours de la dernière période, ce nombre a encore augmenté avec l’intense migration de réfugiés due à la guerre en Ukraine. Au total, environ 105 millions de personnes vivent en tant que réfugiés, dont la grande majorité sont des femmes et des enfants.
La guerre, c’est la faim et la pauvreté.
La crise financière et économique dans laquelle se trouve le système impérialiste à d’abord pris de l’ampleur avec la pandémie puis avec la guerre en Ukraine. Des milliards d’aides aux grands monopoles pendant la pandémie Covid-19 ont été ponctionnés aux dépens du peuple, par divers moyens. Dans ce processus, sous prétexte du déclenchement de la guerre en Ukraine, des hausses de prix excessives ont été pratiquées dans le monde entier pour les denrées alimentaires de base et toutes les nécessités de survie, en particulier l’énergie. Cela a entraîné un appauvrissement croissant dans les pays européens. Selon le rapport publié par la Banque mondiale à la mi-mars, 3,4 milliards de personnes dans le monde vivent sous le seuil de pauvreté. Selon le même rapport, 760 millions de personnes dans le monde vivent dans la faim. Selon les résultats de cette recherche, 11 personnes meurent de faim chaque minute dans le monde.
Malgré la hausse des prix en Europe, les bas salaires aggravent l’appauvrissement des masses. Selon les dernières données publiées par Eurostat, l’office statistique européen, l’inflation annuelle dans la zone euro, où se trouvent 19 pays, était d’environ 8,9 % en juillet. Tandis que les masses s’appauvrissent, les riches amplifient leurs richesses. Selon le rapport publié par Oxfam en mars ; au total, 2 755 milliardaires du monde ont augmenté le volume de leurs fonds de 8,6 milliards à 13,8 milliards, une augmentation de 5 milliards depuis 2020. Ces chiffres montrent que ceux qui représentent les un pour cent du monde augmentent toujours leur richesse en temps de guerre, tandis que ceux qui représentent quatre-vingt-dix-neuf pour cent du monde sont confrontés à la faim et à la pauvreté.
Agissez dans la rue contre la guerre et la misère !
La cause de cette guerre et de cette pauvreté est le système lui-même. Système qui se nourrit de crises, de guerres et d’exploitation. D’autre part, nous n’avons qu’une seule arme, c’est la lutte commune des travailleurs et des ouvriers contre le système. À cette occasion ; en tant qu’ATİK, le 1ᵉʳ septembre, journée mondiale de la paix, nous appelons les forces démocratiques locales et immigrées en Europe à s’unir contre la guerre et la pauvreté et à développer la lutte commune dans les rues.
Mikhaïl Gorbatchev est décédé le 30 août, à l’âge de 91 ans.
La mort du dernier secrétaire général du Parti Communiste d’Union Soviétique suscite des réactions pour le moins contrastées. Encensé par l’Occident, haï dans son pays – Poutine n’a pas même daigné paraître aux obsèques, tandis que les Russes le conspuent – Gorbatchev nous ramène aux paradoxes de la fin de l’URSS.
Il reste une énigme, tant par les intentions qu’on lui prêt que par son action. Traître au communisme ? Traître à l’URSS ? Réformateur raté ? La question restera ouverte encore longtemps. Mais nous voulons apporter notre part au débat. Nous voulons le faire avec le recul permis aujourd’hui, en tenant compte du contexte dans lequel il a exercé le pouvoir, du fait qu’il existe toujours un décalage entre les actions et les résultats, sans oublier qu’il a été largement manipulé par l’Occident.
Gorbatchev ne peut pas porter intégralement le poids de la liquidation du socialisme. Les racines de ce processus remontent loin dans le temps. Elles sont à la fois dans le fait que la direction soviétique n’est pas parvenue à une transformation totale des rapports sociaux et économiques durant les années 1920-1950. En dépit des critiques qu’on peut légitimement faire sur la période stalinienne, celle-ci a été un bouleversement continu, une disparition de la « normalité » pour reprendre les termes de l’historienne Sheila Fitzpatrick. Ce bouleversement n’est cependant pas parvenu à transformer de font en comble la Russie tsariste et capitaliste, en dépit des volontés indéniables de sa direction. Après la guerre, pour diverses raisons, mais principalement pour des motifs idéologiques, la nouvelle direction a simplement abandonné cet objectif, et s’est contenté de « gérer ». La structure politique, tout comme les infrastructures, se sont sclérosés et ont vieilli. La génération dirigeante est devenue une gérontocratie.
Un sang neuf après la gérontocratie
Mikhaïl Gorbatchev, nommé en 1985, était conscient que la poursuite de la trajectoire prise par l’URSS dans les années 1980 menait à une catastrophe. La politique de Léonid Brejnev, si elle avait eu le mérite de hisser le niveau de vie de l’URSS et du Bloc Est, masquait mal ses faiblesses structurelles. L’URSS avait sacrifié la démonétisation de l’économie lors de la collectivisation et de la planification, abandonnant alors la priorité dédiée infrastructures essentielles. Elle a réintroduit la notion de rentabilité et de profit dans une économie qui n’en tenait plus compte. Les capitaux allaient désormais vers là où la rentabilité était la plus grande, non là où il était vital d’investir. L’URSS était devenue dépendante de son commerce extérieur, en particulier la vente d’hydrocarbures et de gaz. Elle était tributaire du cours de ces productions.
Elle avait également raté le coche de l’informatisation et de l’automatisation, accumulant un retard en savoir et en savoir-faire.
Dans son mode de fonctionnement interne, la « stabilité des cadres » de la période Brejnev avait contribué à créer ce que R. Conquest1 considérait comme une forme de super féodalisme. La corruption et les passes-droits minaient le pays. Par la contrebande, la mafia renaissait progressivement.
La guerre d’Afghanistan, échec critique de l’URSS, avait liquidé le capital sympathie gagné par l’Est durant la guerre du Vietnam. L’Occident pouvait faire largement campagne autour d’une ligne moraliste « des droits de l’homme », non sans un cynisme décomplexé. Cette guerre avait aussi un coût, amplifié par les diverses courses aux armements initiés par Reagan (euromissiles, Initiative de Défense Stratégique…). Les USA, conscients depuis l’affaire Farewell de la faiblesse interne de l’URSS, ont mené cette campagne dans le but d’essouffler l’Union. Celle-ci qui consacrait 20 % de son PIB à sa défense, contre quelques % pour les USA. Déjà endettée, l’URSS allait finir dans la banqueroute.
Enfin, autre élément, la doctrine de la « souveraineté limitée » établie ans les années 1960, qui subordonnait les marges de manœuvre des démocraties populaires à l’internationalisme, n’était plus interprétée que comme la soumission à la diplomatie de Moscou. Elle avait fracturé la confiance qui pouvait exister en un destin commun.
L’URSS, qui représentait 40 % du PIB des USA, était trop faible pour gagner, trop isolée. Mais elle était trop forte pour être vaincue extérieurement. Elle influençait aussi toujours la politique des États : elle était une une forme de fleet in being2 contre le capitalisme débridé. Sa seule existence obligeait à des concessions sociales.
Ratage total
Lorsque Gorbatchev arrive au pouvoir, il s’inscrit dans la ligne de la politique anticorruption de l’éphémère direction de Youri Andropov (12 novembre 1982 – 9 février 1984). Il incarne cependant un changement générationnel : Né en 1934, il est le seul dirigeant à ne pas avoir connu la période de la collectivisation, de la planification. Il est trop jeune pour avoir participé au conflit mondial et à ses suites directes. C’est une personne pour qui l’alpha et l’oméga de son existence se déroule dans une URSS stable. Comme dans de nombreux cas de figure, ces « secondes générations » sous-estiment grandement les difficultés de la transformation de la société. Cependant, on ne peut pas considérer qu’il ait sciemment souhaité la fin de l’URSS ou du système économique soviétique. Il a ouvert une boite de Pandore qui lui a sauté au visage.
Les deux grandes erreurs de jugement de Gorbatchev sont donc les suivantes : 1) le fait de renoncer à la centralité du Parti, 2) le fait de croire que l’Occident pouvait accepter l’URSS et travailler avec elle, quelque soit sa nature politique.
La politique de Perestroïka, conçue dans l’esprit de Gorbatchev comme une Nouvelle Économie Politique 2.0 correspondait à une libéralisation économique qui évoque les réformes de Deng Xiaoping. Ce volet économique donne naissance à un commerce privée et des systèmes de banques qui vont poser les bases des clans oligarchiques. Mais, contrairement à la Chine, Gorbatchev l’adjoint d’un assouplissement du fonctionnement du Parti et d’une réduction de son rôle. Il renverse les rapports d’autorité entre la base et le sommet, entre centres et périphéries. Le système de nomination, autoritaire et centralisé, assurait la loyauté des fonctionnaires au centre. Le système électoral, fait à la va-vite, transférait cette loyauté vers les échelons les plus locaux. Si cela est plus démocratique en soi, cette transformation a entraîné une onde de choc qui à délité l’URSS. Elle n’est pas partie des parties les plus pauvres de l’URSS, mais au contraire des plus riches : ceux qui estimaient payer pour les autres. Baltes, Ukrainiens3…et Russes ont été tenté par l’attrait de l’indépendance. Pourtant le référendum de 1991 sur le maintien de l’URSS, bien que ne précisant pas la nature de la nouvelle union qui naîtrait, a été un succès. Mais ce sont à la fois les coups de forces des « conservateurs » et les forces centrifuges qui l’ont emporté en pratique. Les premiers en sapant la confiance dans un changement de fonctionnement de l’URSS, les seconds en mettant en avant les intérêts étroitement nationaux avant le projet. Les cadres du Parti ont aussi flairé l’occasion de pouvoir devenir des bourgeois.
Ces politiques aventureuses, qui créaient une instabilité, ont été confrontées à d’autres phénomènes : la baisse du prix du pétrole, qui a sapé les rentes de l’État, la catastrophe de Tchernobyl, qui a été une véritable guerre intérieure… La Perestroïka, réforme libérale, aurait probablement débouché sur une véritable transformation de la nature économique de l’URSS et sur une restauration capitaliste totale, en dépit d’un maintien du PCUS. Elle aurait parachevé celle entamée dans les années 1950-1960 lors de la déstalinisation, et aurait probablement donné un système à la chinoise. Cependant, ses conséquences auraient pu ne pas être aussi cataclysmiques pour les populations de l’Union soviétique, si Gorbatchev n’avait pas été aussi amateur et naïf. En somme, pour avoir un Pizza Hut à Moscou, il a fait rentrer un cheval de Troie. Et celui-ci n’avait pas l’intention de normaliser sa relation avec son ennemi idéologie et géopolitique.
Apaisement
Gorbatchev lance une politique d’apaisement international et de dialogue avec l’Ouest. Il est soutenu en cela par le chancelier Allemand Kohl et par Mitterrand. Dans l’ensemble, l’Occident, méfiant au départ, va reconsidérer sa position à la suite d’un grand nombre de gages donnés par l’URSS. La fin de la guerre d’Afghanistan, de la crise des euromissiles, le repli des troupes soviétiques de l’Europe de l’Est et de l’Allemagne sont tout autant de cadeaux. Face aux troubles dans le bloc est, Gorbatchev abandonne les interventions. Il passe de la « souveraineté limitée » à la doctrine « Sinatra », qui veut que chaque pays puisse dire « my way ». Il appuie même la réunification Allemande – contre l’avis de la RDA et soutien l’intervention contre l’Irak en 1990-1991.
Espérant négocier des prêts pour moderniser l’économie soviétique, Gorbatchev échange donc de l’espace contre des moyens. Mais la réciproque n’est pas vraie. Les USA renâclent à signer tout accord de désarmement et en profitent pour mettre fin à « l’équilibre de la terreur ». Lorsque la situation interne s’enveniment en URSS, George Bush et John Major décident de le lâcher et laissent s’effondrer l’Union. Ils voient dans Boris Eltsine l’homme qui réalisera le rêve de l’Occident : détruire l’URSS et réduire la Russie à une terre de prédation. Lors du coup d’État, Gorbatchev est abandonné. Humilié publiquement, isolé des leviers du pouvoir dans une Union qui se délite, il se résigne à démissionner en décembre 1991.
Humiliation publique pour Gorbatchev, Eltsine devient le personnage central.
L’explosion
La suite est connue. Si l’URSS de l’époque ne fait plus rêver, sa disparition entraîne également celle de son système social et de redistributions des richesses. L’accaparement de celles-ci est par les oligarques est aussi soudain que brutal. Une ère de souffrances s’ouvre pour les habitants de la Fédération de Russie, celle-ci culminant avec la guerre de Tchétchénie et la crise économique de 1998. La peur et l’insécurité de la Fédération de Russie ont profondément marqué les habitants. Ils vouent donc une rancune tenace à Gorbatchev (qui fait un score ridicule aux élections de 1996, avec 386 069 voix, soit 0,5 % des suffrages). Ils ont aussi été des facteurs qui ont favorisé les courants les plus nationalistes. À son crédit, il faut reconnaître qu’il est un des premiers dirigeants d’envergure à poser la question de l’écologie après le traumatisme de Tchernobyl. Il fonde ainsi La Croix Verte Internationale, une ONG écologiste et humanitaire.
Il a aussi joué un rôle positif dans le dénouement des crises militaires importantes, ce qui lui a valu un prix Nobel de la Paix et s’est fait l’un des défenseurs du multilatéralisme et de respect du droit international. Ce sont des éléments qui peuvent le doter, légitimement, d’une certaine aura à l’étranger.
Si Gorbatchev a été le fossoyeur de l’URSS, il est cependant difficile de pouvoir imaginer le monde sans son action. Qu’est ce qu’aurait été une URSS survivante ? Si, comme Poutine -et c’est là une de nos rares points d’accord – nous pensons que la disparition de l’URSS est une « catastrophe géopolitique », nous ne pouvons pas nous figurer concrètement quel aurait été son avenir.
L’imaginer devenir un centre d’impulsion révolutionnaire paraît inenvisageable au vu de ses dynamiques internes. Les autres scénarios sont décevants. Si les « conservateurs » avaient pris le pouvoir lors du putsch de 1991, si l’URSS n’avait pas été dissoute, si Eltsine n’avait pas fait tirer sur le Parlement… les scénarios sont ouverts. Ils vont d’une Fédération de Russie ou d’une URSS dirigée par un Parti Communiste droitisé, du même type que celui qui dirige la Bulgarie, par exemple. Ils peuvent aussi aller jusqu’à une situation terrifiante dans laquelle le mémorandum de Budapest n’a jamais existé. C’est à dire qu’il n’y a jamais eu de rapatriement des armes nucléaires en Russie, et où elles circuleraient dans les réseaux mafieux.
Le monde d’aujourd’hui est moins polarisé que celui de Gorbatchev. Mais il est plus instable et potentiellement plus explosif. Cependant, il faut reconnaître qu’il permet aussi de trouver des espaces pour de nouvelles voies vers le socialisme, chose que la poids de la Guerre Froide avait rendu difficile. Pleurer éternellement sur une URSS perdu nous paraît avoir moins de sens que de chercher les nouvelles opportunités qui sont rendues possibles. C’est sous cet angle là, uniquement, qu’il nous sera possible de tirer un bilan définitif de son action et des conséquences de celles-ci.
1Robert Conquest est un auteur qui a dédié sa vie à salir le bilan soviétique. Cependant, sa formulation est, ici, juste.
2« Une flotte de dissuasion ou fleet in being en anglais est une force navale qui exerce une influence déterminante sans quitter le port. Si cette flotte quittait le port et faisait face à l’ennemi, elle pourrait perdre la bataille et toute influence sur les actions de l’ennemi, mais tant qu’elle reste en sécurité au port, l’ennemi est obligé de déployer en permanence des forces pour se prémunir contre elle. » Wikipédia.
3Par une ironie du sort, l’Ukraine, qui était une des RSS les plus riches, est devenu une des plus pauvres après 1991. Le PIB était plus faible avant la guerre de 2022 qu’en 1991.